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diff --git a/77350-0.txt b/77350-0.txt new file mode 100644 index 0000000..dbfc87d --- /dev/null +++ b/77350-0.txt @@ -0,0 +1,10646 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 *** + + + + + + + ADOLPHE RETTÉ + + QUAND + L’ESPRIT SOUFFLE + + Il y a des choses qu’on ne peut + bien voir qu’avec des yeux qui + ont beaucoup pleuré. + + Louis Veuillot. + + DEUXIÈME ÉDITION + + + PARIS + ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR + Successeur de LÉON VANNIER + 19, QUAI SAINT-MCHEL, 19 + + 1914 + + + + +DU MÊME AUTEUR + + + Du Diable à Dieu, histoire d’une Conversion. Préface de + François Coppée. 1 vol. 3 fr. 50 + Le règne de la Bête, roman catholique. 1 vol. 3 fr. 50 + Un séjour à Lourdes, journal d’un Pèlerinage à pied; + impressions d’un brancardier. 1 vol. 3 fr. 50 + Sous l’Étoile du Matin, la première étape après la + conversion. 1 vol. 3 fr. 50 + Dans la lumière d’Ars, quinze jours chez le Bienheureux + Vianney; une retraite à N. D. d’Hautecombe. 1 vol. 2 fr. 50 + Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr. + 1 vol. 3 fr. 50 + Les objections aux miracles de Lourdes. 1 br. 0 fr. 15 + Notes sur la psychologie de la conversion. 1 br. 0 fr. 50 + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ: + +5 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 5. + +Nº + + + + + A + ANDRÉ PELLICOT + CE LIVRE + QUI LUI REVIENT DE DROIT + + + + +PRÉFACE + + +Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre. + +L’Église catholique, étant la seule qui ait mission de Dieu pour +apprendre à l’homme à réfréner ses passions, est aussi la seule qui ait +pouvoir pour l’admettre dans cet ordre surnaturel. + +Quiconque nie ce pouvoir par ignorance, par orgueil ou par sensualité, +se trouve hors la loi divine. Il possède peut-être des vertus +naturelles, mais ces vertus ne donneront point ce qu’elles auraient pu +donner, éclairées par la foi. + +L’Église lui dit:--Il faut m’obéir parce que je suis _la Vérité_. + +Lui répond:--Je n’obéirai pas, préférant _ma vérité_. + +A moins qu’il ne demande, avec le sourire dédaigneux du faux sage: +Qu’est-ce que la vérité? + +Cela, c’est la fleur de néant, la corolle aux parfums empoisonnés: le +scepticisme qui tue l’âme. + +Soit qu’il nie, soit qu’il mette les illusions de son orgueil au-dessus +des enseignements de l’Église, soit qu’il oscille, comme une boussole +affolée, entre le _pour_ et le _contre_, le pauvre égaré souffre du +désordre qui règne en lui. + +Or pour qu’il rentre dans l’ordre, il faut que Dieu lui départisse, par +son Saint-Esprit, une grâce de conversion. + +Malgré le matérialisme du siècle, le fait se produit quelquefois, +souvent même, depuis vingt-cinq ans environ. Il semble que, pour +l’avenir très sombre qui se prépare, Dieu se recrute de nouveaux +combattants. + +Oui, des âmes rentrent dans la Voie unique: n’être qu’un organisme +régalant ses instincts les dégoûta. Les folles théories d’une science +infatuée d’elle-même leur parurent ce qu’elles sont en effet--du vent. +Elles reconnurent l’inanité de cette aberration d’origine protestante: +la morale laïque. Brebis noires, redevenues blanches dès qu’elles eurent +franchi le seuil du Bercail où le Cœur de Jésus-Christ rayonne comme un +soleil d’amour, elles ont crié leur gratitude et leur joie. + +Dans les pages qui suivent, j’ai coordonné et analysé plusieurs de ces +récits de conversions. Si j’ai su intéresser, peut-être Dieu +daignera-t-il en user pour toucher quelques âmes encore errantes loin de +lui. C’est la seule récompense que j’ambitionne... + +Or ce livre représente trois ans d’oraison, de méditations, d’études, de +notes accumulées et un dur travail de réalisation. + +Si je mentionne ce détail, c’est parce que des critiques--d’ailleurs +amicaux et à qui je dois de la reconnaissance--ont naguère insisté sur +le coureur de routes que je fus--_pour le service de la Sainte Vierge_. + +Mais ceux qui me connaissent davantage savent que, par la Grâce de Dieu, +je peux aussi vivre dans la retraite et passer de longs jours à noircir +du papier. Du reste, en la présente occasion, je fus soutenu, vivifié +par les prières des bons religieux de Lérins--qui ne me permettent pas +de dire ce que je pense d’eux. + +Un dernier mot: Amis de partout qui m’écrivez, qui m’aimez, qui +m’encouragez, qui priez sans cesse pour moi, veuillez considérer ceci: +mon nom, en latin, veut dire _filet_. Oh! je le sais mieux que personne: +la trame de ce réseau est fort lâche et il y manque bien des mailles. +Mais enfin il a plu au bon Maître de s’en servir, à plusieurs reprises, +pour capturer des âmes. Peut-être, s’en servira-t-il encore pour en +prendre d’autres. + +C’est pourquoi j’ai demandé à ma Mère, Notre-Dame de Bon Conseil, +qu’elle vous inspire de répandre ce livre. S’il vaut quelque chose, s’il +fait du bien, frères et sœurs en Jésus-Christ, ne serez-vous pas heureux +à la pensée que vous aurez ainsi contribué à verser la Lumière qui +rachète et qui guérit en des cœurs désolés, saignants, noyés, jusqu’à ce +jour, «dans les ténèbres extérieures?...» + +Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 11 février 1913, fête de la première +apparition de la Sainte Vierge à Lourdes. + + + + +DÉCLARATION + + +Je déclare qu’en rapportant dans ce livre des faits extraordinaires et +qui semblent miraculeux, mais sur lesquels la Sainte Église ne s’est pas +prononcée, je n’entends le faire qu’au sens et dans la mesure autorisés +par les décrets d’Urbain VIII. Je déclare également qu’en qualifiant de +saints des personnages que l’Église n’a pas élevés sur ses autels, je +n’entends le faire qu’au même sens et dans la même mesure. Je déclare, +en outre, que je soumets en tout ma personne et mes œuvres au jugement +du Saint Siège, et que je désavoue, de bouche et de cœur, tout ce qui, +contre ma volonté, ne serait point conforme à l’enseignement de la +Sainte Église et, particulièrement aux décrets de notre Pontife vénéré, +et tendrement aimé: Pie X. + +A. R. + + + + +J. K. HUYSMANS + + _Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions et de nos + douleurs. Qu’est-ce qu’un cœur qui n’est pas brisé? Peu de + chose. C’est lorsque nous n’attendons plus rien des hommes que + nous valons tout ce que nous pouvons valoir._ + + Jules Lemaître. + + +I + +Imaginez un homme que le train-train de la vie quotidienne dégoûte au +suprême degré, que le contact des neuf-dixièmes de ses contemporains +horripile, et qui tient le siècle où il vit pour un résumé de toutes les +platitudes, de toutes les laideurs et de toutes les vilenies. + +Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies fréquentes et que +son système nerveux vibre à l’excès, d’une façon presque continuelle. + +Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en haine du «déjà vu», du +«déjà dit», se plaît à l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche +de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels. + +Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules et les vices de +la pauvre espèce humaine, qu’à en souligner les beaux côtés et les +vertus. Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, tourmenté, +plaqué de couleurs violentes mais, par cela même, prodigieusement +évocatoire. + +Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une trentaine d’années, +que le goût du néant et le plus sombre pessimisme régissent toutes ses +pensées--vous aurez une œuvre qui pourrait se qualifier: l’épopée +réaliste de la désespérance et vous aurez la personnalité de Joris-Karl +Huysmans avant sa conversion. + +Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, de Schopenhauer à la +Vierge auxiliatrice, c’est ce qu’expliquent fort clairement ses +principaux livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, mais +intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, jusqu’à un +certain point, de la sympathie dans _En Rade_, _A vau-l’eau_, _A +rebours_; souffrant mais en voie de retour à Dieu dans _Là-bas_; +souffrant mais plein de ferveur au cours de sa conversion et durant les +années qui la suivirent dans _En Route_, _la Cathédrale_, _l’Oblat_, +_Foules de Lourdes_ et _Sainte Lydwine_. + +Voyons d’abord la première période. + + +II + +Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa +mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent. +Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses +collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui +inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est +exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les +mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à +souscrire. + +Il dit dans _A Rebours_: «Des Esseintes approcha les hommes de lettres +avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un +nouveau leurre; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et +mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par +leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le +nombre des éditions et le bénéfice de la vente.» + +Dans _Là-bas_ il insiste: «Durtal jugeait, par expérience, que les +littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le +premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles... +Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces +cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des +relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe.» + +Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la +camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité +telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à +travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de +son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de +ronces. + +Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac +délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses +ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables +alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat: +une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie. + +Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une +centaine de pages intitulée _A vau l’eau_: M. Folantin, expéditionnaire +d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans +pouvoir découvrir les «aliments probes» que réclame son tempérament +débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des +phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se +remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à +noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments +d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois, +de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant +d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque. + +Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des +névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’_En Rade_ +et surtout le des Esseintes d’_A Rebours_. + +En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la +foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce _dilettante_ +de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes +et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son +penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il +lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à +l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des +repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature. + +Surtout la nature, Huysmans la déteste: «Elle a fait son temps, dit-il +dans _A Rebours_, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante +uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au +fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle +petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, +quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de +montagnes et de mers!...» + +De même, dans _En Rade_, il vilipende les travaux de la terre: «Quelle +blague que l’or des blés! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce +tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les +poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu, +des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en +mesure des taillis de rouille.» + +Il n’a d’ailleurs presque jamais _vu_ la nature: dans _la Cathédrale_, +il rabroue le soleil et les roses; il compare les montagnes de la +Salette à «des monceaux d’écailles d’huîtres»; autre part, il assimile +le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de +plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce +devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise. + +On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer +de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions +et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des +impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en +des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées +sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du +_spleen_, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés +même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des +bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir _En +Rade_, p. 243, et _Là-bas_, p. 39.) + +Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la +littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent +des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de +scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la +danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence +aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la +religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse. + +Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se +convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des +baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse +qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui +flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre +purement esthétique. + +Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire +souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne +point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa +tante, qui vient de mourir: «Quelle occupation que la prière, quel +passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un +culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et +les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans +la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des +vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses... La +religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui +acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les +afflictions de la vie présente. Ah! ma tante Ursule a dû mourir sans +regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore!...» + +Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la +nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le +monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs, +s’écrie: «Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule +qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la +nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du +vieil espoir». + +Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande +Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1]: «A cette +époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins; j’ignorais +parfaitement ma religion; je ne me rendais pas compte que tout est +mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il +serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la +douleur infligée par un Dieu; je m’imaginais que le pessimisme pouvait +être le consolateur des âmes élevées: quelle bêtise! Jamais le +pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme...» + + [1] Dans une préface pour _A Rebours_ écrite après la conversion. + +Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements +d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une +mélancolie pareille à une nuit sans aurore. + +Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey +d’Aurevilly rendant compte d’_A Rebours_: «Après avoir écrit un tel +livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se +faire chrétien». + + +III + +Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par +l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction +s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un +sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit _Là-bas_. Dans +cette préface d’_A Rebours_ qu’il faut toujours citer, parce qu’elle +constitue un document de premier ordre sur son évolution de +l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur +les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le +point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur +l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler +les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très +résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon». + +Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme, +comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen +parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les +hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle +doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète, +si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux +plus fatigantes des redites». + +Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il +constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer +dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se +tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante, +occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir. + +Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en +relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les +siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne +d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui +fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux +épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la +continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les +maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très +sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la +bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère. + +Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les +plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le +Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et +que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce +qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que +pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui +aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de _Là-Bas_ exposent +cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après +certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait, +il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de +prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce +désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien +souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails +infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la +quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, +par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et +sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui +était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des +sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et +des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion +est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des +onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour +une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout +en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car +elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu +s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre +dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs +plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique +et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté +de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le +Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit +chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était +vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, +de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs +indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...» + +Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il +entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à +une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît +compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris +où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible +danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan, +s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire. + +La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril. + +L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait _Là-Bas_, est +indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le +Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi +sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et, +dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le +Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à +lutter contre la religion du Christ. + +--Eh bien, crois! + +--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent +et me révoltent. + +--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des +Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je +crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le +surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier +l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac +stupide des libres-penseurs. + +--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la +foi robuste de Carhaix! + +--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie, +c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en +paix!...[2]» + + [2] _Là-Bas_, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique + fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation. + +En résumé: à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude +de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre +compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de +vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait +lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se +cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde +personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier +de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a +reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce +monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le +calme et la tendresse auxquels il aspire; il proclame l’influence +bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même +pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent; +parce que la pratique lui répugne; parce que sa sensualité refuse de +renoncer aux voluptés défendues--parce que la raison humaine clignote +toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux +vitres enfumées. + +C’est la seconde phase. + +Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à +l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment, +de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel +divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur +physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce +qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix. + +Et c’est la troisième phase: celle de la conversion. + + +IV + +Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu s’empara de cette âme, lui +inculqua le remords de ses fautes, la conduisit à la pénitence, à +l’Eucharistie et, désormais, à l’observation de ses commandements. + +Or les influences naturelles ne suffisent pas à expliquer la conversion +de Huysmans--non plus que celle de n’importe quel pécheur repentant. +Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine mesure, le terrain, +tout au plus interviennent-elles, comme auxiliaires, aux heures de +crise. Mais elles demeureraient impuissantes si l’action divine ne +suppléait à leur débilité. + +C’est donc la Grâce qui opère la transformation de l’âme. C’est elle +qui, s’incrustant aux profondeurs les plus secrètes d’une conscience, y +implante bientôt de telles racines que rien ne saurait plus l’en +arracher. + +Au deuxième chapitre d’_En Route_, Huysmans analyse avec une +perspicacité remarquable et les circonstances naturelles qui purent +l’incliner à croire et les opérations de plus en plus sensibles de la +Grâce en lui. + +Résumons-le. + +Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme pieux: jadis sa +famille pratiqua; même certaines de ses tantes et de ses cousines se +firent religieuses. Mais à s’examiner, il ne découvre pas que cet +élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu ajouter que son cas était +identique à celui d’un grand nombre de ses contemporains. Quelle est la +famille, catholique de baptême, qui ne présente pas des conditions +analogues? Et pourtant, malgré l’ascendance dévote, ils pullulent les +incroyants que leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de +l’Église. + +Deux autres causes lui semblent plus actives: son dégoût de l’existence +aggravé par la solitude, sa passion de l’art peu à peu tournée vers les +beautés de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur des +cérémonies. La puissance d’analyse de la philosophie catholique frappe +également en lui le psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine +du raisonnement et dans celui des sensations d’art. Le cœur n’était +point touché--ou, du moins, l’écrivain n’en avait pas conscience. + +Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique et plus abandonné que +d’habitude, il entra, par hasard, dans une église--c’était le Vendredi +Saint--et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office rappelant la +Passion et la mort du Christ. Il sentit le désir de la foi s’ébaucher en +lui d’une façon assez confuse. + +Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont l’architecture le +ravissait, il fut touché par la ferveur des pauvres gens qui priaient +là: «C’étaient, dans ce quartier de gueux, des regrattières, des sœurs +de charité, des loqueteux, des mioches; c’étaient surtout des femmes en +guenilles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels...» + +Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, une messe de +plain-chant. + +Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance minable, se sentit +soulevé par cette musique incomparable. Il se dit: «Mais il est +impossible que les alluvions de foi qui ont créé cette certitude +musicale soient fausses. L’accent de ces aveux est tel qu’il est +surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint +l’imperméable grandeur de ce chant nu». + +Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur lui-même: «Il était +suffoqué par de nerveuses larmes, toutes les rancœurs de sa vie lui +remontaient; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui +l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son +existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels...» + +Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, hier encore, il +aurait admiré le plain-chant sans en tirer de conclusions surnaturelles. +La foi visible de l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un +parallèle sarcastique avec le manque de recueillement que l’on constate +trop souvent dans les églises des quartiers riches. Aujourd’hui, le +voici qui se sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui voudrait +se repentir et qui pleure. + +C’est une première touche de la Grâce. + +Des mois passent. Il continue de fréquenter les églises. Il «rôde» sans +cesse autour du catholicisme, de plus en plus «touché par ses prières, +pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et ses chants». Il avoue: +«Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une +autre existence il y a loin! Au fond, j’ai le cœur racorni par les +noces, je ne suis bon à rien...» Cela, c’est de l’humilité. Ne +trouvez-vous pas dans cet aveu comme un balbutiant _Domine non sum +dignus_? + +Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise émue, il s’aperçoit qu’il +croit. «En une nuit, incrédule la veille, sans le savoir, je suis devenu +croyant.» + +Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer le travail caché de +la Grâce. Ici je citerai un peu longuement, car le passage est +caractéristique quant à l’action surnaturelle: «J’ai entendu parler, +dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre +ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement +et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent +s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit +comme bon lui semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui +est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et +celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à +la digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le sente. Il n’y a +pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise; +il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, sans que l’on +sache ni comment ni pourquoi, c’est fait. Oui, mais cette manœuvre +ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après +avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans ce cas, les opérations +sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont +résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long +du fil; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans m’être douté que +j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de +foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et +taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce +bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un +malheur ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule chose qui me +semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion +divine--grâce...» + +Deux points sont à retenir de cette analyse. D’abord que Huysmans, +habitué par profession et par goût à démonter les mobiles de ses pensées +et de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments et de ses idées, +reconnaît, de la façon la plus indubitable, qu’une force surnaturelle +s’est introduite dans son âme et y agit sans que sa volonté soit +intervenue. + +Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, pour le transformer, +d’un intermédiaire humain. Cela est à souligner car c’est un cas +fréquent dans beaucoup de conversions de notre époque: le clergé n’y a, +au début, aucune part. Ce n’est que par la suite qu’il entre en jeu +comme instructeur, consolateur et dispensateur des Sacrements. Nous +verrons le même fait se reproduire dans les exemples de conversion que +nous aurons à étudier. + +Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la mettre en pratique. Et +c’est alors que les difficultés commencent et que les obstacles se +multiplient. Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas aussi +commode qu’il se l’était figuré. Ah! il ne s’agit plus de réaliser le +rêve qu’il avait fait naguère: se dorloter dans un assoupissement béat +où le culte et les exercices religieux tiendraient le rôle de +narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses habitudes, de divorcer avec +les péchés contre les sixième et neuvième commandements et, avant tout, +de se confesser, de liquider le passé pour inaugurer une existence +nouvelle. + +Ce programme l’épouvante; il se dit d’abord qu’il n’aura jamais le +courage de l’appliquer: «Le bouleversement d’idées qu’il avait subi +était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par +instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors +pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la +sincérité de sa conversion. Il se disait: «En fin de compte, je ne suis +emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour +entendre et non pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais mon +plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, +des bagarres d’esprit, tout ce qu’on voudra, sauf la foi...» + +De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu étaient presque toujours +suivis de rechutes dans la luxure; de sorte qu’il finissait par +s’imaginer que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation +religieuse pour s’embraser. + +Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise en éveil par sa marche +vers Dieu, cherchait à l’égarer vers une sorte spéciale de sadisme. Il +reconnut pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette époque, +l’objet d’une manigance d’En-Bas. + +C’est, du reste, un fait d’observation courante: dans toute conversion, +dès que le néophyte se sent sollicité, par le Surnaturel divin, de faire +un pas en avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le tirer en +arrière. Je ne connais pas d’exceptions à cette règle. + +Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une suggestion d’ordre sensuel +dans ses alternatives d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout, +on estimera que l’amateur de sensations anormales qu’il fut si longtemps +s’en serait fort bien accommodé, aurait même trouvé du ragoût dans cette +salade d’exaltations pieuses et de piments orduriers. + +Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir subi de nouveaux doutes +«il sentait très distinctement au fond de lui qu’il possédait +l’inébranlable certitude de la vraie foi... et il était encore assez +franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la foi, si +j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir tiède et flottant, +sans cesse réchauffé par un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de +trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins +et pieux. Non, tout ou rien! Se muer de fond en comble ou ne rien +changer...» + +Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait déjà plus. La Grâce se +faisait plus pressante; et il s’écriait: «Si je n’obéis pas à des ordres +que je sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, je me prépare +une vie de malaise et de remords.» + +Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de s’avouer que la première +démarche à faire, c’était de s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le +recevrait bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait de +répugnance car, encore très truffé d’orgueil, il considérait les +neuf-dixièmes du clergé séculier comme trop bornés pour élucider son +cas. + +Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps debout car, presque +immédiatement, il se rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et +pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, le +comprendrait. + +Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation? Que non point! +Par crainte de l’inconnu où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi +des aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa cent arguties +pour différer. + +Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon sensible. Comme il était +de bonne volonté, mais trop vacillant encore pour déjouer les ruses du +Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit là où il devait +trouver un secours surnaturel. + +De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des pauvres, des humbles, des +sacrifiées à l’Amour divin qui furent, en cette occasion, les +instruments de Dieu. + +C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé par les bruits pompeux +qui sévissent, aux grandes fêtes, sous les voûtes des églises à la mode, +Huysmans errait dans la lugubre et réclusionnaire rue de la Santé. + +Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure des vêpres, il découvrit +une toute petite église, fort obscure et chétivement décorée où il +pénétra. Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, un +pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, des pauvresses. Il +était seul d’hommes. Le recueillement était si intense, l’atmosphère +d’oraison qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante que son +âme, glacée jusqu’alors par des litiges d’orgueil et de luxure, +contractée sur elle-même, se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux +femmes, évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, il eut +un mouvement d’humilité tout à fait soudain. Ce fut «un élan véritable, +un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné +d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il +se dissolvait un peu, qu’il participait, même de loin, aux tendresses +réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que +saint Paphnuce avait apprise à la courtisane Thaïs:--_Toi qui m’as +créée, aie pitié de moi._ Il balbutia l’humble phrase, pria, non par +amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par +regret de ne pouvoir aimer». + +Il voulut ensuite réciter le _Pater_, mais la phrase: _pardonne-nous nos +offenses_, l’arrêta parce que, se sentant de la rancune contre certains +qui l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait point de haine +à leur égard. Il s’abîma donc dans la conscience de son indignité et +demeura muet. + +Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait lui délégua le bedeau +pour l’avertir qu’il allait y avoir une procession, et pour le prier de +suivre le Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance car il +appréhendait, par respect humain, de «se couvrir de ridicule». Mais le +bedeau revenait et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon gré, +mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi lui-même par toutes les +laïques, tandis que les religieuses, voile levé, entonnaient le naïf et +adorable chant de Noël: _Adeste fideles_. A ce moment, il n’était +nullement ému; au supplice de se trouver en évidence, il se disait: «Ce +que je dois avoir l’air couenne!» + +La procession finie, le bedeau lui souffla de s’agenouiller à la barre +de communion, devant l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La +sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes qui, croyait-il, +l’observaient, lui était très pénible. Puis il craignait les taches de +cire tombant du cierge sur son paletot; puis à se tenir à +genoux--posture qui ne lui était guère habituelle--il éprouvait de +l’ankylose et des crampes. Bref il ne parvenait plus à se recueillir. + +Or, au moment même où le prêtre se tourna vers les fidèles pour donner +la bénédiction, où lui-même se trouva face à face avec la Présence +Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries qui lui +encombraient l’esprit et lui inspira un vif et suave sentiment de +contrition: «Malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses +souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, tel un capitaine à +la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges. Et +lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre +fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le +Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, il demeura le corps +incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à +passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse». + +Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais pas! + +L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel lui avait délié +l’âme se corrobora du souvenir d’une prise de voile à laquelle il avait +assisté, peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il se peignit +l’image de cette postulante, étendue aux pieds de l’Archevêque +officiant, s’offrant pour être une des victimes qui compensent, à force +de rigueurs sur elles-mêmes et de prières, les péchés du monde. Il se +remémora l’existence des Carmélites et il se dit: «La vie, la vie de ces +femmes! Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans oreiller ni +draps; jeûner sept mois de l’année sur douze; toujours manger, debout, +des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l’hiver; +psalmodier, pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le +corps, être assez humble, pour, si l’on a été douillettement élevée, +accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les +plus viles; prier dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à +ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il +qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à expier l’imbécillité +de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte +à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!» + +Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, aussi par l’humble piété +qui se révélait chez les Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué +par la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, il eut honte de ses +hésitations, de ses rechutes dans la débauche, de ses dérobades à +l’appel divin. Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux. +D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la Vierge, consolatrice des +affligés, auxiliatrice des pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette +prière que, pour ma part, je trouve splendide en sa violence et en sa +crudité: + +«Ayez pitié; écoutez-moi!... j’aime mieux tout que de rester ainsi, que +de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines! +Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun +courage pour me combattre. Ah! si vous vouliez! Je sais bien que c’est +fort d’oser vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à retourner +son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur le fond pour en +faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si +débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. Oh! tout de même, ce +que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je +ne sais où, dans un cloître. Mon Dieu! c’est fou ce que je vous raconte, +car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et, d’ailleurs, on ne +m’y recevrait pas!...» + +L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une ferme résolution d’aller +trouver, dès le lendemain, le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois +auparavant, s’était imposée à lui, et le calme entra dans son cœur. + +Ainsi se termina la période où il avait eu à lutter, tout seul, contre +le Surnaturel démoniaque, à recevoir, sans s’y être préparé que par un +désir combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. Il ne s’était +confié à personne; la foi était entrée en lui sans son propre concours; +alors qu’il en avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord +reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la logique naturelle, +il aurait dû reculer devant les nouvelles douleurs que lui présageait un +aussi pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, l’humilité +avec la contrition lui furent départies sur un simple acte de respect au +Saint-Sacrement, la force de persévérer sur une brève prière à +l’Immaculée. + +Remarquez également que sa présence à la prise de voile et que la +découverte qu’il fit de la chapelle des Franciscaines étaient, au point +de vue humain, purement fortuites. Suivant la procession, puis +agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord dispersé en des +préoccupations puériles et ne s’était repris que sous l’action soudaine +de la force mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que ses +manifestations échappaient au raisonnement, déconcertaient les chicanes +du sens commun. + +Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être amené, par un +mouvement inattendu, à solliciter l’intercession de la Vierge de +laquelle il ne s’était guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait +reçu l’énergie de faire un nouveau pas en avant. + + +V + +C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au converti, dans le moment +même où une aide lui devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut. +Huysmans ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique qui prit +la direction de son âme--et qu’il a peint dans _En Route_ sous le nom +d’abbé Gévresin--était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. En +outre, comme il a été dit plus haut, il était fort savant en Mystique, +ce qui le rendait apte à suivre les opérations de la Grâce dans une âme +ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire. + +Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber dans le ministère +paroissial: par suite, n’ayant qu’à confesser quelques collègues et +quelques religieuses, il lui restait du loisir pour étudier, éclairer, +consoler et guider l’étrange brebis qui venait se réfugier sous sa +houlette. + +Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée devant Dieu de ne plus +différer, vint donc lui rendre visite et lui exposa, sans réticences, +les péripéties de sa conversion. Il avoua «ses débats avec la chair, son +respect humain, son éloignement des pratiques religieuses, son aversion +pour tous les rites exigés, pour tous les jougs». + +Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après avoir fait remarquer à +son pénitent qu’ayant passé la quarantaine et abusé des voluptés +illicites, il était naturel qu’il fût en proie à des tentations +sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda s’il priait pour les +conjurer. + +Le néophyte répondit affirmativement, mais il ajouta que ses +supplications ne l’empêchaient pas de retomber dans la débauche. Après, +il se prenait en horreur mais il était bien temps! + +«--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, s’écria-t-il. + +--Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez.» + +Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit: «Rappelez-vous ce que +dit sainte Térèse:--Une des peines des commençants, c’est de ne pouvoir +reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont +pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir +Dieu... Méditez cette phrase, elle s’applique à vous car cette répulsion +de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets; et vous avez le +désir de servir le Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, pour +aller à lui.» + +Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce qu’il devait faire pour +arriver à se vaincre. Le prêtre, ne le voyant pas disposé à se +confesser, répondit: «Je vous recommande de prier, chez vous, à +l’église, partout, le plus que vous pourrez... Nous verrons après.» + +Huysmans jugea cette médication par trop anodine. Il le laissa voir. + +Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou +vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est +opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que +la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de +l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous +ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la +légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la +parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure +actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le +agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; +contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta +volonté parce que tu es mon Dieu.» + +Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au +plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même +s’il succombait de nouveau à la tentation. + +Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il +fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En +somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans +votre jus et attendez.» + +Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière. + +Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le +péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange +s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles +n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant +rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir! + +C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour +latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte +continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes +antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi +machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent +plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la +Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que, +durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il +tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti. + +Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors +qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses +inclinations religieuses s’affaiblissaient également. + +Il s’en plaignit à l’abbé. + +«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le +plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous +n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus +répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la +satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il +vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il +vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.» + +Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement, +se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir. + +Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait. +«Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes +dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le +prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le +matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il +se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un +irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il +semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, +qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.» + +Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante, +constaté que la parole de Notre-Seigneur: _Demandez et il vous sera +donné_ était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la +prière d’autrui pour le soulagement du pécheur. + +Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait +naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques +jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette +malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en +larmes, il lui confia sa rechute et ses remords. + +«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous +m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé. + +--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses +efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut! + +--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au +moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, +dans un état de fatigue qui exige une aide.» + +Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des +monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande +part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait +bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais +sans excuse. + +«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice; +elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans +même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des +monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi, +prier pour vous.» + +Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution +mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus +rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus. + +Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne +l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également +soulager ses frères de souffrance[3]. + + [3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le + passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus + admirables épisodes d’_En Route_ (p. 115). + +Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du +peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les +aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi +le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour +ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion. + +A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier +ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté +que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une +façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il +s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était +pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec +lesquelles il s’est trouvé en contact. + + +VI + +Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait +où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste +maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel +réceptacle nous vous mettrons.» + +A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait +le retrancher du monde? + +«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un +moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent, +il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de +vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins +les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un +cloître!...» + +Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le +refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui +d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant +aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se +dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa +chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable, +si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois +qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui +masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La +seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui +s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le +pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.» + +Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner +sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin. + +Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si +obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide +qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous +rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.» + +Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des +œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de +l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des +ordres religieux et particulièrement des Trappistes. + +Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il +l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur. +Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des +mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des +églises. + +Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste, +baigné de suave contrition en tant que catholique de désir. + +Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une +prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les +Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la +vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la +jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du +Christ, les péchés du monde. + +A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques, +l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à +brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir». + +Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la +faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle. + +«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un +cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous +nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable +résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?» + +Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à +bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur +ses lèvres. + +Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce +serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne +serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le +courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez +qu’elle vous fait horreur.» + +Huysmans se taisait. + +Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les +prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur +expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un +préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir +au clergé parisien. + +Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami +qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et +l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une +existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de +loque.» + +Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une +angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions +entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une +pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.» + +L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le +jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à +sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour +vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le +vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose +prieront de leur mieux pour vous. + +--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du +prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai... + +--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour +qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est +la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous +serez guidé...» + +Et il le quitta. + +Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son +directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la +décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que +Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus +méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature. + +Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son +bilan. + +_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent +dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande. +Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de +légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas. + +Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des +heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on +me défendra de fumer. + +Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque +de maladie grave. + +D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma +sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai +terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai. + +Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à +aujourd’hui: me confesser et communier. + +Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace +d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera? + +«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser +s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine +clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec, +c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette +dernière insulte!» + +Néanmoins, voyons le _Pour_. + +Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon +âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait +le mérite? + +Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La +nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les +autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste +qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et +puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves +certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté +intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations +sensuelles? + +Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis +poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de +l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra +céder». + +A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il +fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le +voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles. + +Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait +d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte, +comme engourdie. + +Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous +prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur +les conditions du voyage. + +L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur +des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de +nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque +convaincu mais si sombre, il brusqua les choses. + +--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une +réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y +rendre dans cinq jours? + +«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche +caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la +sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le +mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut +inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une +immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent. + +Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être +le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une +volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre, +et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie. +Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait +s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles +qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il +en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et +autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier +l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine +leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel +point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop +que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que +dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt +controuvée par les faits. + +Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas +à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre +tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il +avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son +âme serait gravement compromis. + +Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils +et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche +divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des +mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.» + +Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que +je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce +prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce +secours imprévu, cette aide!» + + +VII + +La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût accueilli comme +retraitant à la Trappe de Notre-Dame de l’Atre, reçut, dans le délai +prévu, une réponse favorable. + +Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré que les secours +surnaturels ne lui feraient pas défaut, il n’éprouvait aucune joie: «il +se sentait mélancolique, mal attendri, mais résigné». Puis la veille de +son départ, sans cause apparente, une névralgie terrible le terrassa. A +ce coup, il crut qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque +sur le point de se réjouir de ce contre-temps, car la seule pensée de la +confession le faisait frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que, +coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature. + +Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait qu’il assumât tout le +mérite d’un sacrifice affreusement pénible. N’est-il pas significatif ce +spectacle d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le dos aux +moindres obstacles et qui pourtant, bon gré mal gré, soutenue par la +Grâce, finit par se résoudre à les franchir? + +Que devient, au regard de ce drame de conscience, la théorie +déterministe prétendant que, parmi les mobiles purement instinctifs qui +préparent nos actes, celui qui nous est le plus agréable l’emporte +toujours et que nous ne pouvons lui résister? + +Dans le cas du converti, ce mobile serait celui que lui imposent sa vie +passée de servant des doctrines matérialistes et d’homme épris de +sensualité. Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit en +dehors des lois ordinaires de la psychologie, cet homme entre dans une +voie de pénitence, de rachat et de réparation, d’où ses penchants les +plus invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient l’écarter. + +Au vrai, Huysmans--il l’a dit--allait au couvent «comme un chien qu’on +fouette», mais il y allait tout de même. + +L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, trop souvent +porté à s’adorer lui-même, était dompté. En partant, il se disait, avec +une humilité touchante: «Au fond quel symptôme d’un temps! Il faut que +décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n’ait plus le +droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce +qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme +moi!...» + +Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri de sa névralgie et, +par aventure, content d’avoir pris son parti. Le voyage ne présenta pas +d’incidents notables. Il ne lui restait, en somme, que l’étonnement +d’accomplir un acte qu’il n’avait pas envie de faire. + +Accueilli, fort poliment mais avec une certaine réserve, par le Père +hôtelier, il prit possession de sa cellule, s’enquit de ses obligations, +et obtint qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes accommodés +à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin serait substitué au lait que, +comme on sait, il ne pouvait digérer. Il devait observer le silence, +assister à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir de la +clôture et s’adresser uniquement au Père pour ce dont il pourrait avoir +besoin. Nulle autre prescription ni conseil pour sa vie intérieure. +Comme il est d’usage dans les monastères, on laissait d’abord la +solitude, le repliement sur soi-même, la prière agir sur le pénitent. + +Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque--qu’il appelle M. +Bruno,--un vieillard qui avait reçu l’oblature et qui s’était reclus, +pour le reste de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent +quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna pour Complies. + +A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité intense. Il ne +songeait ni à se recueillir ni à prier. La façon dont les moines +chantaient ou psalmodiaient, selon la méthode grégorienne la plus +stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du _Salve Regina_, proféré +avec une ferveur et une force de supplication inouïe, qu’il rentra en +lui-même. Cette plainte si suave, cette imploration admirable de l’âme +qui voudrait se montrer digne des promesses de Jésus-Christ, cet appel à +l’intercession de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il fondit +en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, tombant à genoux, il cria +vers Dieu: «Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être; mais ils m’ont +piétiné et couvert de purin; et l’étable même est en ruines. Ayez pitié, +je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans +place. Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, +lavez-moi!...» + +Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait oublié de fixer, +avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait le lendemain. «Tant +mieux, se dit-il, cela me reculera d’un jour.» + +Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter. + +La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité toute spéciale +troublèrent son sommeil. Il eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et +malfaisants qui rôdaient autour de lui. La récitation du verset de saint +Ambroise: _Procul recedant..._ mit ces larves en fuite. Mais son malaise +persista car il sentait confusément que des attaques d’En-Bas se +préparaient contre lui. + +Après une insomnie coupée d’assoupissements brefs, il atteignit trois +heures du matin. Il se leva, gagna l’église et fut tout de suite +empoigné par le recueillement des religieux qui priaient à genoux ou +étendus, les bras en croix, sur les dalles. + +«Oh! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il.» + +Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé au contact de ces âmes +limpides, irradiant l’adoration autour d’elles, pour la première fois +depuis sa conversion, il sentit son être se détendre. «Il se dénoua, +s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de +souiller par sa présence la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se +reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait comprendre comment, +malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de +ses élus. Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au +dernier des convers qui ne savait peut-être pas épeler un livre. Il +comprit que la culture de l’esprit n’était rien, que la culture de l’âme +était tout. Et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à +balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme +emmenée par celle des autres, hors du monde, loin de son charnier--loin +de son corps...» + +Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant d’inquiétudes, +quand, au déjeûner, le Père hôtelier lui dit que le Prieur l’attendrait +à dix heures précises à l’auditoire pour le confesser. + +Cette nouvelle l’effara: il en fut comme assommé car dans l’élan +d’allégresse qui l’emportait depuis l’aube, il avait complètement oublié +qu’il devait se confesser. Et maintenant, à la minute redoutable où il +allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne connaissait pas, il +était pris d’une indicible terreur. + +Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, à l’église, +agissaient, à son insu, sur son âme et l’inclinaient à la pénitence. Il +fit son examen de conscience, et son passé lui apparut tellement hideux +que la contrition totale lui tordit le cœur comme pour en exprimer +l’écume de ses péchés. Il pleura «doutant du pardon, n’osant même plus +le solliciter tant il se sentait vil». + +Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le bouleversait qu’il fut +sur le point de rebrousser chemin, d’aller chercher sa valise, de courir +prendre le train. + +Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. Sans propos +préalables, il lui désigna un prie-Dieu et, s’asseyant à côté de lui, se +dit prêt à entendre sa confession. + +Huysmans avait vaguement préparé une entrée en matière, noté des points +de repère, classé à peu près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se +rappelait plus rien. + +Le moine demeurait immobile et silencieux. Huysmans balbutia le +_confiteor_, s’efforça de commencer ses aveux. Mais les larmes +jaillirent. Il s’interrompit pour balbutier: «Je ne peux pas!...» Ah! ce +n’était pas le respect humain qui le retenait. Non, c’était «toute cette +vie qu’il ne pouvait rejeter qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré +par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, +sans un mot de tendresse, sans secours. Il lui sembla que tout croulait, +qu’il était perdu, repoussé même par Celui qui l’avait pourtant envoyé +dans cette abbaye». + +Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix +douce et basse: «Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la +fatiguer par des questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons du +temps devant nous car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun +office. D’ici là, pensez à cet épisode de la montée au Calvaire: la +croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du +Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un +homme de Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en +détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé cette croix du +fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi +permis à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé par le +plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si +loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus.» + +Il bénit le pénitent et se retira. + +Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, Huysmans passa une +journée assez calme, put suivre les offices sans trop se disperser. La +nuit fut également à peu près paisible; les larves impures s’abstinrent +de l’obséder. + +Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux communier, et la +joie grave qui brillait sur leur visage lui inspira le regret de ne +pouvoir les imiter. + +«Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre combien il était +différent d’eux! Tous étaient admis jusqu’à M. Bruno, lui seul +restait... Et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il +le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc de l’Écriture, +parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ...» + +Ces réflexions lui firent du bien; elles dissipèrent sa terreur de la +confession. Il comprit que la justice voulait qu’il souffrît et se +purifiât pour être admis à recevoir son Dieu. + +De retour à l’auditoire, il avait pris son parti; il était toujours bien +triste mais résolu à tout dire. + +Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa bonne volonté: «--Ne +vous troublez pas; c’est à Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, +que vous allez parler.» + +La confession se déroula aussi complète que possible, ne dissimulant, +n’atténuant rien. + +Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, s’étonna, encore une +fois, du miracle évident dont il avait été l’objet et en rendit grâces à +Dieu. + +Il ajouta: «Le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, +ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, +mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure parfois des +années. Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à +vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour +vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du +sacrement de pénitence et de la sainte communion.» + +Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait continuer de son +mieux. La confession, elle lui serait désormais moins pénible puisqu’il +n’aurait plus des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie, +il la recevrait souvent car le Démon, furieux de sa défection, allait +terriblement s’agiter pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente +l’armerait pour se défendre. + +Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit docilement ces +préceptes. + +Le moine lui donna pour pénitence _une dizaine d’un chapelet à réciter_, +chaque jour, pendant un mois; puis, après lui avoir signifié qu’il +communierait le lendemain, il l’invita à faire son acte de contrition et +lui donna l’absolution. + +Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide formule qui remet les +péchés, le pénitent frémit de la tête aux pieds. «Il s’affaissa presque +sur le sol, sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent en +personne, était là, dans cette pièce, et il pleura, ravi, courbé sous le +grand signe de croix dont le couvrait le moine... Il lui sembla sortir +d’un rêve quand le Prieur lui dit:--Réjouissez-vous, votre vie est +morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître +qu’elle va renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance dans +Notre-Seigneur et allez en paix.» + +Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un des actes capitaux de sa +conversion.--On fera simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de +mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on a noté chez lui les +constantes manifestations et par l’intégral regret de ses fautes. Chaque +fois que, malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point de suivre +les incitations de la nature, le Surnaturel divin était intervenu de +telle sorte qu’il avait eu conscience de son action. Chaque fois que le +Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il avait été remis dans +le droit chemin. Enfin, ayant demandé à la Vierge d’aller dans un +couvent, il y avait été envoyé malgré tous les obstacles. + +L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, il lui restait de +terribles épreuves à subir. + + +VIII + +«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux +arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai +dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de +ses souillures et ornée..._» + +Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les +boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans +ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie. + +C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans +la maison devenue nette. + +Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette +brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le +vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de +longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se +réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui +impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits, +appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le +maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à +reprendre sa forme d’hier. + +De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre +une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette +différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur +ses pas. + +Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il +lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler +l’imagination. + +C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les +écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été +chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui +déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes; +il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides +et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte +à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but +visé. + +Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet +assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte +se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa +volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection +nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que +l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer. + +N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle +et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra +par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le +mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer +avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc; +il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en +déroute[4]. + + [4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous + l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV. + +Ainsi de Huysmans. + +Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina. + +Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait +recevoir la communion le lendemain. + +--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe +conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le +Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous +n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père +Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent. +Cependant je vais m’informer. + +Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout +de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain +matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie. + +Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait +communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le +désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était +puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle +s’affirmait irrésistible. + +«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta. + +Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à +la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?» + +C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je +manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie +d’être sanctifié par un moine...» + +Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire +diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui +lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée +par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant +tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce +fut la crise de scrupule. + +A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient +pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec +contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers. + +Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était +sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet, +l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par +paresse. + +--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel +me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je +vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus... + +Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse +s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela. +Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta +pénitence est nulle. + +«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne +suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je +vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.» + +Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges +pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé, +presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il +s’arrêta. + +Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage: + +--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence, +tu n’oseras approcher de la Sainte Table. + +Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que +vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais +comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout +de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec +répugnance, il lui fallait tout recommencer! + +Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée +avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors +il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment. + +A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis +sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!» + +Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont +il était la victime. + +Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal +formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les +chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin, +espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit, +devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre +qui devait le communier le matin suivant. + +Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas +rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait. + +Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à +personne, le regardait sans répondre. + +«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je +suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les +côtes...» + +Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis +plusieurs heures. + +«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous +dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous +rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore? +Vous n’avez pas envie de communier demain? + +--C’est vrai, répondit Huysmans. + +--Nous allons arranger la chose.» + +M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis +revint, ramenant le Prieur, et se retira. + +Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment. + +--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains. +Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que +vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets +entiers aujourd’hui? + +Huysmans fit signe que oui. + +--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes +impatienté, vous avez fini par battre la campagne?» + +Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi, +déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à +l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez +outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la +communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi +porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la +déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez +avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le +Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit. + +Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il, +ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison +qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...» + +Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable. +Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le +prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru +ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence +inouïe. + +Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait +de communier. + +Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement +certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe, +montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par +impossible, demain, ce soit un moine qui...» + +Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette +demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de +s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien. + +Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin +apaisé, il s’endormit. + +Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant +qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec +lui-même qu’il avait lutté.» + +Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de +la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église, +s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce +signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus +que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours. + +Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la +dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il +n’avait pas encore vu. + +Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin +de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était. + +--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat. + +--Celui qui était malade? + +--Oui, c’est lui qui va nous communier. + +Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention +humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé. + +«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le +simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se +cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti +d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi +immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en +moi.» + +Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert +et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait +déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez +point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi; +accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...» + +Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie +surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible +qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors +pour respirer. + +«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non +la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu +la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte, +injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté +un tribut d’étouffement et de peine.» + +C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il +avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était +agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette +faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme +lui étaient refusées. + +Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il +était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le +propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé +l’avait communié. + +«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a +subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin, +célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui +lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et +personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors +annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu: +«Parfaitement, c’est moi qui le communierai...» + +Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il, +Dieu a voulu me répondre d’une façon nette. + +Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui +faire visiter les dépendances du couvent. + +--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous +connaître. + +Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite +cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui +demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de +l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit +affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne +s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances, +ni troubles d’estomac. + +--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose +qui doit vous manquer? + +--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en +cachette. + +--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par +saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès +lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de +cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner. + +Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur +conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne +préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait, +de nouveau, soulever en lui. + + +IX + +Le lendemain matin, après une nuit aussi calme que la précédente, il +venait d’entrer à la chapelle dans le but de prier la Vierge, quand +soudain, avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème éclata en +lui. Il entendait résonner dans son âme des injures atroces contre +l’Immaculée. Il avait horreur de cette aberration, il en frissonnait de +dégoût et pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour ne pas +les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait. + +Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia dans le jardin. Aussitôt +la voix démoniaque se tut mais pour faire place à une autre qui l’emplit +d’arguties captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque de scrupule: +Pourquoi s’était-il permis de communier sans goût? Pourquoi, au lieu de +se recueillir, avait-il passé l’après-midi à flâner avec M. Bruno? + +«--Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes sont ineptes: j’ai communié +tel que j’étais, sur l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette +promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée, c’est M. Bruno qui, +d’accord avec l’abbé de la Trappe, l’a décidée...» + +--N’importe, tu aurais mieux agi en passant toute la journée en prière +dans l’église. + +--Mais c’est impossible. + +--Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit de pénitence. Donc +tu ne l’as pas! + +Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur. Il pantelait, ne +sachant comment faire tête. Alors, avançant toujours, le Mauvais tenta +de ressusciter le débat sur les dizaines du chapelet. + +De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements du Prieur lui +revinrent en mémoire et il haussa les épaules. Méprisée, la force +adverse battit en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute--et +l’attaque prit une nouvelle forme. + +Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient. Doutes sur la +Présence réelle, doutes sur les vérités révélées, doutes sur la bonté de +Dieu, doutes sur le libre arbitre--bref une kyrielle d’objections mille +fois réfutées, et dont Huysmans avait appris à reconnaître l’inanité +alors qu’il étudiait sa religion. Néanmoins, il voulut accepter la +controverse; mais l’assaut était si pressant qu’il avait à peine le +temps de formuler les réponses avant de recevoir un nouveau coup. + +Et cependant la foi qu’il avait acquise restait immobile, inébranlable +sous le flot de paradoxes éculés qui la submergeait. + +«Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à travers cette +bagarre, très lucide, nous sommes deux, pour l’instant, en moi. Je suis +mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes qu’on me +souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette...» + +Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi découvert battit en +retraite encore une fois. Mais Huysmans n’avait pas eu le loisir de se +reprendre que l’assaut recommença. + +Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il avait été victime d’un +phénomène d’auto-suggestion. Il résista, trop renseigné sur son état +mental pour prendre au sérieux cette insinuation. + +Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà présentés, défilaient, +grossis, tentaculaires, enlaçant la foi pour essayer de l’étouffer. +Toutes les pédantesques rengaines du matérialisme eurent leur tour. Mais +Huysmans avait jaugé, dès longtemps, leur vide. Il les subit donc sans +fléchir. + +Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita un tombereau +d’ordures dans l’âme. En des tableaux d’une précision effrayante, il lui +mit sous les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable. + +Huysmans ne se laissa pas séduire: ces rappels, intensifiés, de ses +débauches lui faisaient horreur; il ne pouvait écarter l’obscène vision, +mais l’impression qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté +puis barbouillé d’excréments. + +Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin n’intervenait +pas--gardait le silence. Alors ce fut la tentation de désespoir: «--Tout +est fini, je suis condamné à flotter comme une épave dont personne ne +veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible car si le monde me +répugne, je dégoûte Dieu!» + +Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce moment même, il put +prier: «--Mon Dieu, dit-il, souvenez-vous du Jardin des Olives. +Souvenez-vous qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de moi, parlez, +ne vous en allez pas...» + +Rien: nulle réponse. Le démon aussi se taisait. L’âme du pénitent gisait +maintenant, dans une nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la +plus petite consolation--quasi-morte. + +C’était la purification renforcée; celle que Dieu impose toujours à +l’âme qu’il entend faire progresser rigoureusement dans la voie étroite +afin qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude que, +réduite à ses propres moyens, elle n’est qu’un cadavre. Et en même +temps, il la triture, comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à +l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est salutaire mais +épouvantablement douloureuse. + +Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure de Complies; la crise +ayant duré toute la journée, il ne put prier, mais quand le chœur +entonna le _Salve Regina_, un peu de lumière rentra en lui. Il regagna, +l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout pâle et tout tremblant, il +s’écroula sur une chaise. Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient +rejoint, s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent. + +Il expliqua les tortures qu’il venait de subir. + +Et le moine, heureux de constater à quel point cette âme avançait dans +les chemins de Dieu, lui apprit que la crise en question se produisait +toujours lorsque la contrition du pécheur était parfaite, et qu’il +devait donc s’en réjouir comme d’une nouvelle preuve de la sollicitude +divine à son égard. + +--N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible moment à passer. + +--C’est ce que la théologie mystique appelle: la «Nuit obscure» ajouta +M. Bruno. + +--Ah! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant; je me souviens... Voilà +donc pourquoi saint Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les +douleurs de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme +qu’on est alors plongé tout vivant dans les enfers... + +Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à Paris, avait tant +insisté pour qu’il lût avec attention les œuvres du Saint. C’est qu’il +prévoyait que son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait +le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans avait tout oublié. + +L’hôtelier conclut: «--Le remède à tout cela, c’est la confession. Soyez +debout, demain matin à trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il +vous entendra[5].» + + [5] Voir la note I à la fin de cette étude sur Huysmans. + + +X + +Par la permission divine, Huysmans venait de traverser une crise qui +devait lui être fort utile. + +D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce ne l’abandonnait pas, +puisque, contre toute vraisemblance, le signe surnaturel qu’il avait +demandé lui fut octroyé. + +Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en traits de flammes, de +ses égarements passés et pardonnés, quant à la chair et quant à +l’esprit, il se tiendrait davantage en garde contre les rechutes; de +plus il avait appris comment la Puissance d’En-Bas s’empare de +l’imagination pour tendre des embûches aux âmes que Dieu destine à se +perfectionner par la souffrance. Cet enseignement ne serait pas perdu. + +Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était +dégagé par la prière la plus humble. + +Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter +l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour, +elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée +dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle. + +Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni +s’attiédir--ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait +été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre +littéraire--il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir. + +Sa première communion lui avait seulement procuré--d’une façon +latente--l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon; la +seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en +elle. + +Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les +affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au +point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il +n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui +présentait. + +«Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une +conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui +Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves.» + +Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses +employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda +encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner +faire au Mauvais l’honneur de le combattre. + +Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de +communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots: +«--Il y a de la fatigue dans votre cas; l’on n’endure pas impunément de +pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne +prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles: allez +à lui, simplement, naturellement--tel que vous êtes. N’oubliez pas que +si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, +Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.» + +Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église. + +Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour +faire son action de grâces. + +Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son +âme; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes; il se +sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même; il se trouva +transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la +terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature: le +brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui +voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même +clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de +dilatement, «la joie presque enfantine du malade qui opère sa première +sortie». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières; des ailes +angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait +semblable à un ostensoir d’or radieux. «C’était un Salut de la nature, +une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant +de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la +custode embrasée de l’astre... + +«Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa +foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne +comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est +capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme, +de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie.» + +Huysmans l’expérimentait donc: cette joie toute surnaturelle atteignait +une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent +même pas... + +Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré +d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna +dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès +d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves. +Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage. + + +XI + +Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie d’Huysmans depuis sa +conversion. De même, au cours des pages précédentes, écartant tout ce +qui n’était point mon sujet, à savoir: suivre la marche de la Grâce dans +cette âme, et en marquer, avec autant de précision que je l’ai pu, les +arrêts et les reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du +Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. J’ai voulu établir +une sorte de procès-verbal; je me suis donc attaché à réprimer l’émotion +que suscitaient souvent en moi maints épisodes où se manifeste la +véracité magnifique du pécheur pénitent. + +Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, dans ce qui va +venir, je démontrerai, je l’espère, que Huysmans était prédestiné à +conquérir son salut par la douleur physique et morale. Dieu, en effet, +multiplia les épines sur le chemin où il l’avait engagé. Rares et brèves +y furent les joies, fréquentes et prolongées les souffrances. Huysmans y +acquit peu à peu la résignation puis l’amour de la Croix. Il y reçut +aussi la persévérance jusqu’à cette mort enviable pour le croyant, +effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne. + +L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs à sa conversion, c’est +surtout l’aridité, cette épreuve si fréquente chez ceux que Dieu mène +par les voies extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si +merveilleusement fixé les phases. + +Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu purifie l’âme en lui +retirant toute lumière sur ce qui se passe en elle. Bien plus, il semble +s’en tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction apparente au +désir qu’elle éprouve de se rapprocher de Lui. + +«L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où elle se trouve; privée de +toutes les consolations naturelles et surnaturelles dont elle avait +coutume de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut se +contenter et cette soif est si ardente qu’elle en est toute +desséchée...» + +Et il ajoute: «On voit qu’un tel état peut devenir une épreuve très rude +quand il se prolonge. Il est d’une monotonie désolante et +malheureusement il s’impose: on ne peut en changer à son gré. Quand +cette aridité dure pendant quelques jours, elle est déjà profondément +ennuyeuse. Mais au bout de plusieurs années, elle devient intolérable. +On est bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins dans les +bonnes lectures et dans les œuvres saintes mais extérieures»; mais le +résultat est nul ou à peu près. + +Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les différents traits de +ce véritable purgatoire, le Saint en dit: «C’est une plaine sablonneuse, +sèche, monotone. Çà et là pousse une herbe rare, partout la même. Elle +se dresse tristement vers le ciel. C’est le souvenir de Dieu, souvenir +simple, sans variété. Le vent des distractions couche cette herbe et +l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les tiges se relèvent et +reprennent leur direction vers le ciel avec une obstination +tranquille...» + +Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les années qui suivirent sa +conversion et jusqu’au jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a +noté dans _la Cathédrale_ et dans _l’Oblat_. + +D’abord il fut durement éprouvé au point de vue des consolations +naturelles: le bon prêtre qui l’avait envoyé à la Trappe, qui avait +repris la direction de son âme à son retour à Paris et pour lequel il +ressentait une affection filiale, mourut peu de temps après. Des amitiés +nouvelles et qu’il croyait solides s’éloignèrent. Il s’était retiré dans +la solitude, auprès de l’abbaye de Ligugé; il y trouvait quelque +réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. Or, quelques mois +après son installation, les religieux furent expulsés, partirent en +exil. Il dut rentrer dans ce Paris qu’il avait en horreur. + +Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à subir de violentes +attaques. Les incroyants le chargèrent d’injures et de calomnies ou +déplorèrent hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques, +divers Pharisiens mirent en doute sa sincérité, soulignèrent, avec +perfidie, l’outrance de quelques-uns de ses jugements, interprétèrent +dans un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, lui +et ses confesseurs, de conseils empoisonnés ou de lettres anonymes. +Encore un coup, comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose la +lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à la lie, le fiel de la +méchanceté humaine. + +Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, en apparence, des +visites de la Grâce, rien qu’une oraison qui semblait ne pas être +entendue, rien que des communions où Jésus gardait le silence en lui, +rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait ne devoir être jamais +rassasiée. Il n’obtint un peu de tendresse que lorsqu’il se réfugiait +auprès de la Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à +Notre-Dame des Victoires. + +Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux passages de ses +livres, ceux-ci par exemple: «Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans +un état d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans une +langueur que berçait le ronronnement de prières toutes machinales... Il +se demandait: suis-je plus heureux qu’avant ma conversion? Et il devait +cependant bien, pour ne pas se mentir, se répondre: oui. En somme, il +menait une vie chrétienne, priait mal, mais, du moins, priait sans +relâche. Seulement il se sentait l’âme si vermoulue et si aride!...» +(_La Cathédrale_, ch. II). + +Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur à la communion. +Il décrit comme suit sa sécheresse: «C’est un état particulier où il +semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus; que la +vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble, +lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au +dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un +trou noir.» (_La Cathédrale_, p. 97). + +Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise qui le portait à +s’admirer pour sa continence et son assiduité à la prière, malgré les +distractions et le manque de goût. Cette tentation le suppliciait car +Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait gratifié dès la +première heure. «J’ai, dit-il, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age on +appelait ingénument la vaine gloire: une essence d’orgueil diluée dans +de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, dans des réflexions toutes +tacites... Mon vice est muet et souterrain; il ne sort pas; je ne le +vois pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine et il me saute +dessus sans que je l’aie entendu venir.» + +Et relevant ces distractions incessantes qui marquent l’état d’aridité +il s’écriait: «Il suffit que je m’agenouille, que je veuille me +recueillir pour qu’aussitôt je me disperse. Ah! les gens qui ne +pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je +voudrais bien les y voir: ils pourraient attester alors que les +imaginations profanes qui laissent, à d’autres moments, tranquille, +surgissent pendant l’oraison, à l’improviste.» (_La Cathédrale_, p. +103). + +Puis l’aridité persistant, «un jour l’ennui s’implanta en lui, l’ennui +noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous +accable à ne plus savoir que devenir ni que faire... Je m’ennuie à +crever: ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le +secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais +volontiers de la sorte: le passé me semble horrible; le présent +m’apparaît faible et désolé; quant à l’avenir, c’est l’épouvante... Je +cherche des sensations dans mes communions; il faudrait pourtant me +convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées qu’elles deviennent +méritoires. Je le vois mais j’en souffre: c’est si naturel de demander à +Dieu un peu de joie!...» (_La Cathédrale_, chap. VIII). + +Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les éclaircissements de son +admirable confesseur, n’arrivait pas à se rendre compte qu’il était dans +le Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les ténèbres, qu’il +progressât sans aide sensible. + +Il essaya la diversion notée par saint Jean de la Croix. Il se jeta dans +des lectures infinies de Mystique, de liturgie, d’art religieux et il +n’en tira que de la satiété: «Quel malheur, s’écria-t-il, que d’avoir +une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes +lectures!...» (_L’Oblat_, p. 134). + +Cependant les offices de la Semaine Sainte lui apportaient un peu de +soulagement: souffrant comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en +croix, la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion avec +l’Église; il parvenait à prier sans trop de contraction. + +Mais bientôt l’ennui revenait; et, sauf le temps du voyage en Hollande +où il alla visiter la ville de Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne +sortit plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie brisa sa plume. + +Durant cette période d’apparent abandon de Dieu, il eut tout de même +deux signes qui purent lui faire comprendre qu’il n’était point +délaissé. + +D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en lui, s’augmentait même +du fait qu’il s’y attachait avec persévérance malgré la fatigue de son +âme et malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi les déboires +d’ordre naturel. + +Ensuite ses livres produisirent des conversions. + + +XII + +La publication d’_En Route_ fit un bruit considérable: langues et plumes +entrèrent en danse autour du converti. + +Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que «de la littérature.» Le goût +bien connu d’Huysmans pour les singularités l’avait porté à ressusciter, +à grand renfort de détails effarants, cette chose défunte qu’était la +religion catholique. En somme, disaient-ils, c’est une fantaisie +d’artiste qui, blasé sur les sensations normales, a voulu s’en créer +d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous mystifiant.--De fait, +le mot: _mystiquefication_ fut lancé. + +D’autres--des «chers confrères», bien entendu--dénoncèrent un adroit +calcul pour s’attirer la clientèle dévote et s’assurer, par là, de +sérieux bénéfices. Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus tard +pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de s’être «vendu aux +Jésuites». Mais ils qualifièrent sa conversion d’opération de librairie +bien menée. + +Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement raconté, dans _En +Route_, sa propre histoire, qu’il pratiquait, persévérait, semblait +avoir totalement rompu avec le matérialisme, on en conclut comme il a +été dit plus haut, à un affaiblissement d’esprit; un esthète gourmé +promulgua cet axiome: «On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de +talent.» Et maints crocodiles de lettres feignirent de verser des larmes +sur l’effondrement prématuré de cette belle intelligence. + +D’autre part, dans le clergé, on observait une prudente réserve. Car +Huysmans, très ignoré, jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et +dont seuls, quelques intimes connaissaient la droiture foncière, +effrayait par la crudité de son vocabulaire. Il offusquait aussi par la +violence de ses critiques touchant les déformations du culte, +l’ignorance de la liturgie qui se révèlent dans certaines paroisses, +touchant la pauvreté de style et la gaucherie de nombreux volumes +traitant de la vie spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut +écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une mise à l’index +s’imposait. + +Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait souvent la mesure. +Il y eut toujours chez lui un penchant à l’exagération des tares de +l’Église militante, une tendance aux généralisations hâtives. Je l’ai +déjà dit ailleurs: il l’aimait tant cette Église, où il avait mis tous +ses espoirs, qu’il voulait servir de tout son talent et de tout son +cœur! Y constater maintes faiblesses et maintes défectuosités lui était +pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela le désolait. Et il en +résultait des jugements précipités bien faits pour indisposer contre lui +ceux qui ne partageaient pas sa furie d’Absolu. + +Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer aux incrédules que +la foi n’abolissait point le sens esthétique, et qu’un catholique +n’était pas nécessairement un _bondieusard_ confiné dans d’idiotes +superstitions, voué à un fétichisme grotesque. + +Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des deux mains à +quelques-uns de ses réquisitoires, par exemple à l’entrain justicier qui +lui faisait dénoncer sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie +religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que certaines de ses +appréciations, par trop sommaires, étaient de nature à froisser les +esprits enclins à plus d’équité. + +Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne peut être «qu’un +déchet, tout le dessus du panier étant enlevé par les ordres +contemplatifs et l’armée des missionnaires» et lorsqu’il le traite de +«lavasse des séminaires» (_En Route_, p. 57). + +Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le clergé actuel s’est +parfois laissé influencer par le rationalisme ambiant, si, comme nous +tous, il a besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre +d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à Rome, et dont +l’apostolat se prouve efficace. + +Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des cercles catholiques +d’ouvriers. Il les croit composés «d’affreux blousards» dont l’haleine +alcoolique dément l’onction mal arrêtée des traits» (_En Route_, p. +117). + +Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits +cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation +qui m’est fort agréable à remplir. + +Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des +esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je +n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion +et vice-versa. + +J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de +France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le +peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en +grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or, +faisandée quant aux mœurs. + +Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment, +en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La +preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les +dissoudre... + +Revenons à Huysmans. + +On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits +prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi +à peu près nulle sur les simples. + +Et cela s’explique: son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes, +ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que +les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se +rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du +XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, +voué au paroxysme du sentiment et de l’expression. + +Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses +trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons +pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les +moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des +amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le +bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de +sentiments savamment frelatés. + +Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’_En Route_, +furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet +écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises +de prédilection. + +Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus. +Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre +enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur +eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux +véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de +leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent:--Moi, non plus je +n’attends rien de la vie; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent; +moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont +désormais besoin pour s’émouvoir; moi aussi, j’ai soif d’une certitude +que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me +fournir. + +De là à se dire:--Si j’essayais de faire comme Huysmans? il n’y avait +qu’un pas. + +Et ce pas fut souvent franchi. + +Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication +d’_En Route_: «Ce livre a fait des conversions que je connais; d’autres +sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils +en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens +bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce +pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts? Il +a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est +admirable!...[6]» + + [6] Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, dans son + opuscule: _Huysmans intime_. + +Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait +pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des +derniers jours de sa vie terrestre. + +Lorsque parut _En Route_, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès +le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part +de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages +acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en +doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir +agi avec trop de précipitation. + +Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la +Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de +Huysmans. + +--Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi, +daignez me donner un signe. + +Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une +quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où +foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus +intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis +vingt-cinq ans. + +Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda +quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition. + +--C’est que je viens de lire _En Route_, répondit l’autre. Le ton de +sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit +que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, +avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être +aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal--à tout hasard. Et +j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci. + +--Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et +remerciant la Vierge... + +Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances. +Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. +Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité. +Il écrit: «Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je +l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre... Je +vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de +courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il +fait; et il n’y a qu’à répondre: _Amen!_» + +Et se répétant toujours: Père, c’est bien dur! Mais que votre volonté +s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans +étoiles. + +Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le +préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en +contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en +partie les maux. + + +XIII + +A mon avis, avec la seconde partie d’_En Route_, le chef-d’œuvre de +Huysmans c’est _Sainte Lydwine de Schiedam_. + +_La Cathédrale_, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques, +d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de +nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture +assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa +conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette +monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se +prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le +fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci +d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi +poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit _En +Route_. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent +une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi +les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un +défaut de composition et l’intérêt en pâtit. + +Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait +consacré un livre à part à la description et à l’explication de la +cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la +période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, _la Cathédrale_ +donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à +l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent +avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la +vie spirituelle. + +La même remarque s’applique à _l’Oblat_, encore qu’il y ait dans ce +livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté +bénédictine à l’époque des expulsions. + +Quant à _Foules de Lourdes_, c’est un livre manqué. Le tempérament de +Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa +sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le +vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits, +l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile +qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à +Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés +dans une pénombre excessive. + +Cependant on trouve dans _Foules de Lourdes_, une superbe apologie de la +Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une +réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science +matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par +l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par +manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il +laisse à beaucoup de personnes. + +Mais dans _Sainte Lydwine_, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait +on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette +victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs +dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle, +cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de +parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement +inspiré. + +Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une +puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant, +assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec +une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un +grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui +parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, +simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est +devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif. + + [7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par + exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant + l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé _d’exorer_ le Sauveur pour + qu’il _m’élague_ de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces + taches sont rares. + +C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de _Sainte +Lydwine_. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel, +réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où +l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne +soient les vaines finasseries du libéralisme. + +Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend +à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en +trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de +soi-même. + +Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué +ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte +Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour +accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva +son existence périssable. + + +XIV + +Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, «la conversion du +pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence». + +Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se +bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les +commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le +confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses +défauts. + +Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain. +Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était +qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du _Pater_: +_Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont +offensés._ + +Ce lui était matière à débats anxieux (voir _l’Oblat_, p. 117). Car il +constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements +aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que +réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé. + +Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres: un nerveux d’une +extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires +s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la +caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les +travers de la pauvre humanité. + +Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat +peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui +et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe. + +Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour +si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des +sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de +dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en +témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité. + +--C’est que, expliquait-il, la bêtise «au front de taureau», pour parler +comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi. + +Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient +su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai +lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où +j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En +nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme +deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du +remords... + +Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à +le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la +persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de +briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle +complétât son Purgatoire sur la terre. + +D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de +_Foules de Lourdes_--c’est une prière à Notre-Dame--il fut frappé d’un +zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique. + +Fait notable: il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves +de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie.--Je tiens +ce détail de lui-même. + +Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il +put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision +demeura défectueuse: il ne supportait plus les lumières vives et était +obligé de se servir de lunettes. + +Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva: +un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire +et finalement lui perfora le palais. + +Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout +d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions; il +savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature, +reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la +justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura:--Comme +sainte Lydwine!... Que votre volonté soit faite, Seigneur... + +Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se +soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans +récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance. + +«Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient +employer les piqûres de morphine. Il s’écria:--Ah! vous voulez +m’empêcher de souffrir! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu +en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends!... + +«Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa +Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne +volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui:--Il me +fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes +livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]...» + + [8] Dom DU BOURG: _Huysmans intime_, p. 32. + +Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus +il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les +lamentations de naguère; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les +faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures, +l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si +frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de +compagnie:--Il est transformé; il fallait la douleur pour cela; c’est +admirable!... + +Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité +chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés +après lui dans l’Église. + +Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait +parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience, +illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire. +Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9]. + + [9] Voir note II à la fin de cette étude. + +Et quelle patience fut la sienne! Le mal poursuivant ses ravages, malgré +tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons: +on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la +mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques. + +Le tout, en vain. + +Lui disait avec un sourire doucement résigné:--Ces messieurs m’ont mis +en capilotade; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne +me font plus que des pansements à l’eau oxygénée... Ils auraient bien pu +commencer par là!... + +A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu. +Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant +presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et +du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui +fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en +vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre +dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête +endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet +qui ne quittait plus ses doigts, il me disait:--J’ai peine à me +recueillir; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un +encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et +elle me soulage pour porter ma croix: le corps souffre à hurler, mais +l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière +blanche... + +Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis +dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la +main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots:--Je vais +à Dieu, cher ami, et je prie pour vous... + +Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le +Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on +ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer. + +L’épuration était accomplie: il avait racheté par des souffrances +héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que «le vieil +homme» avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En +comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de +s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique:--_Seigneur, vous +m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je +vous en ai gagné cinq autres!..._ + +Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie +éternelle, je crois qu’il a mérité son salut. + + +Note I + +A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de +lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure: +_Notes sur la psychologie de la conversion_ et antérieurement dans _Du +Diable à Dieu_ au chapitre VIII: c’est un phénomène fort perceptible +qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un +dédoublement de la personnalité. _Quelqu’un_ parle en vous qui n’est pas +vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la +conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre: jamais +l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte. + +Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité +dans la matière: «Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on +ne les entend pas des oreilles du corps; l’âme, néanmoins, les entend +bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens; on aurait +beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile.» (_Vie +de sainte Térèse par elle-même_, ch. XXV). + + +Note II + +Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée +dans mon livre: _Un séjour à Lourdes_. Mais je crois utile de la +reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et +encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de +conversion. + +Bien Cher Ami + +«Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé +d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour +cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute +discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des +sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, +les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles +coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins. + + [10] Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière + violence. + +«Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin. +Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse +de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même +par se plaindre à Lui de ses rigueurs:--_Ma fille, c’est ainsi que je +traite ceux que j’aime._ Voyez, il nous traite nous, les convertis, les +bons salauds, comme ses vrais amis! + +«Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est +affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas +précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue +corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir +dans le Purgatoire et je me console. + +«Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le +Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons +le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir, +nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules +persécutions aboutissent. + +«Soyez donc content: la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous +les cahots, tout ira donc très bien.» + + +Note III + +Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne +faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il +a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans +l’_Oblat_ où il dit: «La Semaine Sainte était celle qui convenait le +mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur +qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs +offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si +bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié! Et il lui +fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la +Pâque...» + + +Note IV + +Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave +Coquiot: _le vrai J.-K. Huysmans_. Naturellement M. Coquiot, incrédule, +n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une +perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons +d’être et de dire de l’auteur d’_En Route_. Je dois des remerciements à +M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume. + + + + +PAUL VERLAINE + + Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, + Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, + Vous connaissez tout cela, tout cela, + Et que je suis plus pauvre que personne-- + Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne. + + Paul Verlaine. + + +I + +J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886, +comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de +service militaire. + +Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des poètes qui allaient +former l’école symboliste, fort préoccupé de tenter des voies nouvelles, +d’assouplir le vers, de le rendre plus musical et surtout de le libérer +des entraves par trop rigides dont les Parnassiens l’avaient garrotté. +Mais ce qui nous unit principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui +nous portait à réagir contre l’aberration matérialiste que préconisait +le naturalisme alors triomphant. Car c’était l’époque où Zola proférait +les bruits les plus incongrus dans tous les trombones de la réclame... + +Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance à Marcinelle, près de +Charleroi, d’un jeune avocat fort lettré, M. Jules Destrée--depuis, +député socialiste,--qui me montra un petit volume intitulé _Romances +sans paroles_ dont les vers le ravissaient. Il me lut quelques pièces, +entre autres: _Il pleure dans mon cœur_,... _Voici des fruits, des +fleurs_,... _Le piano que baise une main frêle_... + +Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait à mon rêve, tant, +tout ondoyante, toute flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout +aérienne, elle me semblait supérieure aux fades déclamations et aux +rhapsodies descriptives dont les champs de l’art étaient alors infestés. + +Je m’enquis du nom de l’auteur. + +--Ah! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose sur son compte. C’est +un nommé Verlaine qui, paraît-il, a été condamné, il y a une douzaine +d’années, pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti au +catholicisme et il a écrit un recueil de vers religieux intitulé +_Sagesse_ que je ne connais pas. M. Huysmans l’a découvert; il en parle +dans son livre _A Rebours_ publié il y a deux ans. Ce fut une véritable +révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, dont Verlaine fit partie +avant 70, gardent le silence sur ce repris de justice qu’il leur semble +compromettant d’avouer pour l’un des leurs... + +Rentré à Paris, je lus _A Rebours_. Les pages--d’ordre purement +littéraire--que Huysmans y consacre à Verlaine augmentèrent mon envie de +m’initier davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non sans quelque +peine, je me procurai un exemplaire de _Sagesse_ de l’édition Palmé, +presque tout entière mise au pilon. + +Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait: la simplicité de la +forme, dissimulant un art consommé, la beauté des images, la fraîcheur +de l’inspiration, le parfum de sincérité qui flottait sur ces strophes +semblables à des buissons de roses blanches. + +Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses religieuses, je ne +pus saisir à quel point l’esprit catholique imprégnait le livre d’un +bout à l’autre, quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés. +Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent _Amour_, _Bonheur_, +_Liturgies intimes_, quelles que fussent mes préventions contre +l’Église, je dus bien rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de +Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre. + +Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles et dans les +conférences que, dès cette époque, je faisais sur le poète. + +D’ailleurs, il faut y insister: Dans ce temps, la presse bien pensante, +que les mœurs décousues de Verlaine effarouchaient, se tenait sur la +réserve à son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière. +N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on opposait au pécheur +repentant de _Sagesse_... qui? Un chansonnier breton--bon chrétien +d’ailleurs. Tout de même, il n’y a pas proportion! + +La presse boulevardière et maintes revues normaliennes propageaient +force légendes malveillantes, force jugements ineptes sur la personne et +sur l’art de Verlaine. + +Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, trouvant chez lui +une beauté nouvelle ne cessaient d’acclamer, avec une furie généreuse, +les mérites de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste qui a +fait la gloire de Verlaine--envers et contre tous. Elle n’a pas toujours +placé aussi judicieusement ses admirations... + +Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se réjouir d’un pareil +résultat. En effet, n’est-il pas réconfortant que la partie la plus +pénétrante, la plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de l’œuvre +de Verlaine, celle où il atteste les beautés et les bienfaits de +l’Église, soit tenue pour la plus admirable même par des adversaires +irréductibles de notre foi? Quelle preuve que le Saint-Esprit demeure le +plus grand des artistes! + +Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée de Jansénius crier au +scandale: Verlaine fut et reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et +ses égarements, le chantre incomparable de la Grâce. Aussi Huysmans +n’exagère pas quand il écrit: «L’Église a eu en lui le plus grand poète +dont elle se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age.» (Préface aux +_Poésies religieuses_, 1 vol., chez Messein.) + + +II + +Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention de raconter la vie +de Verlaine. Résumant les circonstances qui le menèrent en prison, je +dirai sa conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après _Sagesse_, le +travail de la Grâce sur cette âme ingénue; je montrerai sa bonne foi et +sa ferveur. Ensuite, me servant de ses propres confidences, de son œuvre +postérieure à _Sagesse_ et de nombreux documents publiés depuis sa mort, +je tâcherai d’exposer combien il fut désarmé pour lutter contre lui-même +et contre les influences déplorables du milieu où s’enlisèrent ses +derniers jours. + +Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine qu’il ait été préparé au +catholicisme ardent de _Sagesse_. Son père, capitaine du génie en +retraite, considérait la religion comme une sorte de discipline qu’il +importe de respecter--sans plus. Sa mère, grand cœur, plein de tendresse +et de dévouement, ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le poète +fit sa première communion «parce que cela était convenable» et n’en +garda aucune ferveur. Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de +l’Église. Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles de la +science athée. Un de ses biographes qui fut, jusqu’à la fin, son ami +dévoué, dit de sa formation intellectuelle: «Nous avions lu ensemble, +entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors célèbre et réputé +hardi, du docteur Büchner: _Force et matière_, y puisant des arguments +scientifiques pour nous instruire et fortifier nos convictions +philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions +persuadés de l’inexistence du surnaturel, et nous ne pouvions croire à +l’existence d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie d’une +puissance extérieure qui domine l’humanité, la gouverne, se mêle de ses +actes, les juge, les récompense, les punit... Verlaine était donc, à +vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, conviction, études et +non simplement par une grossièreté négative comme la plupart des hommes +qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas[11].» + + [11] EDMOND LEPELLETIER: _Paul Verlaine, sa vie, son œuvre_, p. 387 + (Éditions du _Mercure de France_). + +Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres de sainte Térèse, non +pour y chercher des motifs de croire, mais parce que le talent +merveilleux manifesté par la réformatrice du Carmel, dans _le Chemin de +la perfection_ et _les Châteaux de l’Ame_, lui agréait. Ils sont, +d’ailleurs, assez nombreux les incroyants qui cherchent des jouissances +d’ordre littéraire ou psychologique dans les livres de dévotion. Il y a, +par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, aux dîners gras du vendredi +qu’il présidait chez Magny: «évêque du diocèse des athées» et qui, +néanmoins, se déclarait charmé par la lecture assidue de l’_Imitation_. +Moi-même, je me souviens qu’à une époque où je combattais farouchement +l’Église, _la Douloureuse Passion_ de la sœur Catherine Emmerich me +tomba sous la main. Je m’en délectai, mais comme j’aurais fait d’un +conte de fées. + +Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine trouva des exemples +de piété. Mlle Mathilde Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait +pas. La suite des événements montra, au surplus, qu’elle n’était +nullement catholique, puisqu’elle divorça pour se remarier dès que les +rêveries antisociales du Juif Naquet eurent passé dans la loi. + +Cette union mal assortie fut l’origine de tous les malheurs du poète. +Quand il eut perdu sa place d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la +Commune, il vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme et son +petit garçon. Mme Verlaine était une personne très positive et très amie +du pot-au-feu, ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais +compris le caractère du grand enfant--très facile à mener si elle avait +su le prendre--qu’était son mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci +et, il faut bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie d’autres +écrivains, la courroucèrent. Des querelles éclataient à chaque instant, +aggravées de longues bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme +était poussée sournoisement à la discorde par son père, qui ne +pardonnait pas à Verlaine de montrer plus de penchant à chevaucher +Pégase qu’à s’acagnarder sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un +notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes papelards et +venimeux, à lunettes montées sur or, à faux-cols trop empesés, dont +maints capitalistes--toujours prêts à se duper les uns les autres, sous +couleur de contrats et de licitations--vénèrent la fourberie onctueuse. + +Le ménage allait donc fort mal quand survint ce voyou lyrique de +Rimbaud, poète précoce, d’un talent extraordinaire, mais d’une +perversité diabolique, qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa +grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les plus simples +convenances, les orgies où il entraînait son hôte mirent Mme Verlaine +hors d’elle. Elle exigea son expulsion de la maison familiale. Verlaine +refusa et même, il prit la fuite en société de son mauvais génie, tandis +que sa femme introduisait une demande en séparation. + +Les deux amis menèrent à Londres, dans les Ardennes, en Belgique, une +existence picaresque qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus +le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu auprès de lui, +déclara qu’il allait le quitter. Verlaine, après maintes supplications +pour le retenir, entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès +depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, fit feu sur Rimbaud +qu’il blessa très légèrement au poignet. Confirmé dans son projet de +rupture, Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare du Midi pour +retourner dans sa ville natale, Charleville. Verlaine le suivait en +gesticulant et en vociférant. Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé par +ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de police, montra sa blessure +et fit arrêter Verlaine... + +Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. Le poète fut incarcéré +dans une cellule de la maison de détention de Mons. + +Tels furent les événements d’où résulta _Sagesse_[12]. + + [12] Voir note I sur la première communion de Verlaine à la fin de + cette étude. + + +III + +Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la +chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette +dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès. + +Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le +bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement +du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui +tendre des repas sommaires. + +C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à +tête avec sa conscience. + +Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie +claustrale l’ahurit d’abord: son esprit roule et tangue parmi des rêves +incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise +et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute +s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux, +sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant, +avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi. +D’autres figures la remplacent: sa femme, son enfant. + +Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui +l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le +cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies +paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers +écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire: + + ... Arrière + L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés! + Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, + Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, + Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses + Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin. + + Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie + Vers le but où le sort dirigera mes pas... + +Et encore: + + N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie + Modeste que nous montre en souriant l’espoir, + Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie; + + Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir, + Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles, + Seront deux rossignols qui chantent dans le soir... + +Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des +rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier +timbré à l’époux dans le malheur. + +Quoi donc, tout est-il fini entre eux? Quand il sortira de cette geôle, +il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui +pardonneront! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un +autre la lui aura prise! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le +détournera de lui! + +Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule; il +lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de +consolation? Qui fera le geste de pardon? Personne,--il est seul. + +A quoi lui servent maintenant les «convictions philosophiques» dont son +ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente +drôlerie, l’empire sur son intelligence? Le sophiste teuton, qui lui +servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une +aide dans sa détresse? + +Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui +semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet: les très poussiéreuses +balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la +tendresse humaine lui font faillite. Il est seul... Il est tout seul!... + +Tout seul, non: au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une +lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est +venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au +poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes; il lui montre la +plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde; il lui chuchote--à +voix si basse:--Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne +sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et +humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais!... + +Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine +fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore +assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit +du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation; il écrit +des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise +d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout +pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison +vomi par la société. + +Et des jours coulent... + +Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après +quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de +la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie +à celle-ci la garde de l’enfant. + +Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors +Jésus se manifesta. + +Mais laissons parler le poète. + +«Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape +sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage--et, une heure +ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon +gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler. + +«Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt +celui de persévérance de Monseigneur Gaume...» + +Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier +corroborât ses lectures «des meilleurs et des plus cordiaux +commentaires». Ah! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans +l’intermédiaire d’aucun livre. + +Il reprend: «Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir +de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un +certain petit matin de juin,--après une nuit douce-amère passée à +méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des +hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des +poissons--tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution... +Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans +que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes, +en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur--cette +image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux +temps modernes. + +«L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit +ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le +règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre) +lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase +traditionnelle.--Tout va bien? + +«Je lui répondis aussitôt:--Dites à monsieur l’Aumônier de venir. + +«Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après; je lui fis +part de ma conversion. + +«C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que +je savais: j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon--et +j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de +l’Offensé... + +«L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de +la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et +imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché, +j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir +impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu:--N’ayez peur. +Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à +l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient +et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son +dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas?...[13]» + + [13] PAUL VERLAINE: _Mes Prisons_, pages 428 et suivantes (Édition + Messein). + +Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir +imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur. + +Alors, dans la solitude et le silence--ces adjuvants incomparables du +Paraclet--les larmes revinrent--un fleuve de larmes qui balaya, emporta +les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes +d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place +nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre. + +Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en +forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui +enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où +les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des +roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent +et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur +comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril. + +La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en +prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il +reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit +fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de +_Sagesse_. + +La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux +lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par +celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages +essentiels. + +«... Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en +immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées, +on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce +sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger... Si l’on te demande +de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion +catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté +morale et de mon bon sens. Oh! cela tu peux bien le dire si l’on +t’interroge... Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le +stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux: ce +mieux, je te le souhaite, mon ami...» + +Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M. +Lepelletier les premiers vers de _Sagesse_: «C’est absolument senti, je +t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir +depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce +qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans +cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui! Mais l’homme +est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je +ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont +aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société +abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée!... Si tu +savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la +méditation!» + +M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais +comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer +par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et +alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion: +Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste +s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple! En compulsant son livre, +documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et +d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il +touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours +davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel +dans les âmes: la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité. + +Ah! si _Sagesse_ n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau +surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui +firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les +mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par +l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte? +Croyez-vous que M. Jules Lemaître--qui ne passe point pour un +emballé--en aurait écrit ceci: «Ces dialogues avec Dieu sont +comparables--je le dis sérieusement--à ceux du saint auteur de +l’_Imitation_. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la +poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu.» + +Examinons donc _Sagesse_ à la lumière de la Mystique. + + +IV + +Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé l’âme de Verlaine par les +pleurs du repentir et qu’il lui eut accordé le bienfait des Sacrements, +le poète, comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à étudier sa +religion. Le bon aumônier lui prêta des livres et, croyant par le cœur, +il le devint également par la raison. + +Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à mesure qu’il acceptait +son retranchement du monde ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de +ses péchés, il se sentit pressé d’employer le don merveilleux de poésie +que la Providence avait mis en lui, à célébrer les joies, les +souffrances et les ravissements du néophyte qui progresse dans la voie +étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, son langage +naturel que, lorsqu’il a tenté, par la suite, de décrire en prose +quelques-uns de ses états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des +phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, et d’une syntaxe +débile. Du reste, chez Verlaine, le prosateur fut toujours très +inférieur au poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui l’admirent: +poète il était, et rien que poète. + +Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons, +tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se +purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière +paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la +Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de +muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des +chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la +contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or +de l’amour de Dieu égrènent des alleluia. + +C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs, +se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie +illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus +argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie +unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel. + +Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des +faveurs de l’Amour divin! Comme il a eu raison de placer sa statue au +centre de l’œuvre! Comme il a tendrement célébré les munificences de la +Reine sans tache! Écoutez: + + Je ne veux plus aimer que ma mère Marie: + Tous les autres amours sont de commandement, + Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement + Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie... + + Et comme j’étais faible et bien méchant encore, + Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, + Elle baissa mes yeux et me joignit les mains + Et m’enseigna les mots par lesquels on adore... + + Marie Immaculée, amour essentiel, + Logique de la foi cordiale et vivace, + En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse, + En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel? + +Ah! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande +Auxiliatrice, Vierge très pure! Ils le savent bien ceux qui, servant +l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau +radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui +monte en Paradis!... + +Excusez cette incidente, lecteurs; ce n’est pas de ma faute: lorsque le +nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il +faut que je laisse tout pour lui répéter:--Ma Mère, je vous aime!... + +Ainsi, _Sagesse_, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit +tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite, +les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui +manifestent son ascension vers Dieu. + +Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de +missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier +Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le +Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et +feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste, +«d’une voix dure», la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il +brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre +dans la blessure: + + Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer, + Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier. + + Et voici que, fervent d’une candeur divine, + Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine! + + Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, + Comme un homme qui voit des visions de Dieu. + + Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, + En s’éloignant me fit un signe de la tête + + Et me cria (j’entends encore cette voix): + «Au moins, prudence--car c’est bon pour une fois!» + + +V + +La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début +dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par +le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au +contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti +dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité +religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du +hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se +surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il +s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des +excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas +grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il +passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune, +d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en +surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la +morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde +tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée +de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts, +exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour +de sa libération. + +Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule +pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de +bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle +a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers +le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la +Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains +trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et +si profond: + + Pendant une nuit obscure, + Enflammée d’un amour anxieux, + --O l’heureuse aventure!-- + Je suis sortie sans être aperçue + Tandis que ma demeure était tranquillisée... + + En cette nuit heureuse, + En secret, sans que nul ne me vît, + Ne voyant moi-même plus rien du monde, + Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide + Que Celui qui brillait dans mon cœur. + +Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour +détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus +déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses +concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu. + +Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait, +les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine +fut impuissante à le retenir: + + J’avais peiné comme Sisyphe + Et comme Hercule travaillé + Contre la chair qui se rebiffe... + + Et toujours un lâche abrité + Dans mes conseils qu’il environne + Livrait les clefs de la cité. + + Que ma chance fût male ou bonne, + Toujours un parti de mon cœur + Ouvrait la porte à la Gorgone! + +Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme +il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde +s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers +Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux, +puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond: + + Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses + Et parmi ce passé dont ta voix décrivait + L’ennui, pour des conseils encore plus moroses, + Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait. + + Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, + De mes malheurs, selon le moment et le lieu, + Des autres et de moi, de la route suivie, + Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu. + + Si je me sens puni, c’est que je le dois être: + Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien + Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître + Le pardon et la paix promis à tout chrétien... + +Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense +orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où +grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le +favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante, +la grâce d’humilité: + + ... Un doux vide, un grand renoncement, + Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément, + Une candeur d’une fraîcheur délicieuse... + +Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui +échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où +nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa +tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions, +il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et +d’un charme redoutable... Le prisonnier répond: + + Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme + Et les voici vibrer aux cuivres du couchant; + Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: + Une tentation des pires! Fuis l’infâme... + +Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de +dissiper le prestige: + + Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? + Un assaut furieux, le suprême sans doute!... + Oh! va prier contre l’orage, va prier. + +Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du +moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il +pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici +l’admirable sonnet si justement célèbre: + + ... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat + Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât + Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste... + + Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois + Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale, + Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits, + + Haute théologie et solide morale, + Guidé par la folie unique de la Croix, + Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale! + +Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des +pensées de découragement: + + Pourquoi triste, ô mon âme, + Triste jusqu’à la mort + Quand l’effort te réclame?... + + N’as-tu pas l’espérance + De la fidélité + Et, pour plus d’assurance + Dans la sécurité, + N’as-tu pas la souffrance? + +C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais +bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie: + + J’ai dit un adieu léger + A tout ce qui peut changer, + Au plaisir, au bonheur même, + Et même à tout ce que j’aime + Hors de vous, mon doux Seigneur!... + + Douce, chère Humilité, + Arrose ma charité, + Trempe-la de tes eaux vives, + O mon cœur, que tu ne vives + Qu’aux fins d’une bonne mort. + +Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en +poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer +l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est +tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani, +Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur: +il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est +plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de +tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en +retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime +son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la +terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement +éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le +bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la +littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement: + + O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour + Et la blessure est encore vibrante!... + + Noyez mon âme aux flots de votre Vin, + Fondez ma vie au Pain de votre table!... + +Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés +par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos +pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens +rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma +voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être +éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô +mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien +retenir!... + +Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette +sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils +savaient!... + +S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis +d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au +Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne +sont qu’épluchures pour les pourceaux. + +Mais ils ne veulent pas savoir. + +--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que +l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent, +il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir +plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et +crispe leurs doigts. + +Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt. + +Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu, +le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se +disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à +convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort? + +Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si +tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. +Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à +la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour +te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus +je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis. + +Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands +chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette +parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole... + +Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas +cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils +le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un +coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse +ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils +ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de +pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre +qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des +fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres +blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont +pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche +ardente. + + +VI + +Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il +reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et +pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur +daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet: «_Si quelqu’un m’aime, il +gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous +ferons en lui notre demeure._» + +Bonté incomparable de Dieu: non seulement il daigne fortifier dans ses +résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de +l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant +sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans +violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette +surabondance de délices risque de l’épuiser--notre pauvre nature ne +pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles--Il +ne l’abandonne pas; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se +retire un peu--pas bien loin--pour que l’âme le rappelle. On éprouve +alors le sentiment--presque la sensation--de la présence de Dieu autour +de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est +à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait +qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence +silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie +confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la +vertu... Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet +_enveloppement_, cet enrichissement de l’être--corps et âme--par la +Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un +phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée +lointaine et affaiblie. + +Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point +elle serait veuve s’il la délaissait complètement. + +Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige; elle craint d’avoir cessé +d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus +d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la +conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage: + + ... Mon fils, il faut m’aimer, tu vois + Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne + Et mes pieds offensés que Madeleine baigne + De larmes, et mes bras douloureux sous le poids + De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix, + Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne + A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne, + Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix... + +A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait +peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir, +la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans +la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime +Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure: + + C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. + Moi, vous aimer! Voyez comme je suis en bas, + Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme!... + +Mais la voix, doucement impérieuse: + + Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, + Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, + Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes. + +A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre +accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son +bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive +flamme qui la sollicite: + + Seigneur, c’est trop! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous? + Oh non: je tremble et n’ose. Oh! vous aimer, je n’ose, + Je ne veux pas! Je suis indigne! Vous la Rose + Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous + Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux + D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose + Sur la seule fleur d’une innocence mi-close, + Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer!... + +Il faut m’aimer, insiste la voix: + + Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée + De toute éternité, pauvre âme délaissée, + Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté! + +Alors l’âme, tremblante:--Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je +ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir +l’espoir de retrouver + + Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre + La place où reposa la tête de l’apôtre. + +--Certes, tu peux y arriver, continue la voix; pour cela, soumets-toi à +mon Église en toute enfantine obéissance; par elle, parle-moi, avec +toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de +m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma +Passion et ma douceur. + + Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs + Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices, + Je te ferai goûter sur terre mes prémices: + La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs + Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs + Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice + Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse + Et que sonnent les Angelus roses et noirs... + +L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir +lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa +demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à +peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de +son Amour. + +Et c’est l’apogée du poème de _Sagesse_... + +Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si +brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché +d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une +glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et +d’extase. + +Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même +des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et +il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les +amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement +de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité... + + +VII + +Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une +âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque +sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère +ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement +expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour +et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne: + + Allez, rien n’est meilleur à l’âme + Que de faire une âme moins triste... + Faites le geste qui pardonne!... + +Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée +déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un +poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de +renouer avec un «repris de justice». + +Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait +suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le +pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les +rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine, +la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme +à l’Évangile de l’entreprendre. + +Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les +convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse +d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie +responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant +Dieu... + +L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il +conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment, +comme dans les poèmes des _Fêtes galantes_ et de _la Bonne Chanson_, +mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois. +L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature. +Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine +appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un +paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser. + +Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre +de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter +faiblement son feuillage où niche une fauvette: + + Le ciel est, par-dessus le toit, + Si bleu, si calme! + Un arbre, par-dessus le toit, + Berce sa palme. + + La cloche, dans le ciel qu’on voit, + Doucement tinte. + Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit, + Chante sa plainte... + + Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, + Simple et tranquille. + Cette paisible rumeur-là + Vient de la ville. + +Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même: + + Qu’as-tu fait, ô toi que voilà + Pleurant sans cesse, + Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, + De ta jeunesse? + +Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument +tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de +lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus +les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui... + +Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté, +chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour +saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et _Sagesse_ +se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers +flambent comme des coquelicots au soleil: + + C’est la fête du blé, c’est la fête du pain + Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses! + Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain + De lumière si blanc que les ombres sont roses... + + Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, + Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne + L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin; + Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne. + + Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, + Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, + Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins + La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie. + +Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la +Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces... + + +VIII + +Une légende--qui commence tout de même à disparaître--veut que Verlaine +soit allé, sans transition, des exercices de la vie chrétienne dans sa +cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi que l’a démontré M. +Edmond Lepelletier, rien n’est moins exact. + +Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer cette thèse que la +conversion du poète fut le produit d’un sursaut d’imagination dû à +l’isolement, et que l’illusion religieuse où il avait vécu entre quatre +murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec la vie extérieure. + +Si l’on leur objecte les vers catholiques composés et publiés depuis sa +libération, ils répondent qu’il n’y a là que de l’application à +poursuivre une veine où _Sagesse_ prouvait de la supériorité. + +Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle maîtrise d’ordre purement +littéraire n’aurait suffi à conférer aux plus beaux poèmes d’_Amour_, de +_Bonheur_ et de _Liturgies intimes_ cet accent d’espérance et de foi qui +prouve une âme éprise de son Dieu. Un esthète incrédule _ne peut pas_ +sentir à quel point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un +catholique, les comparant à des œuvres païennes habillées de +christianisme, telles que _la Conscience_ de Hugo ou le _Faust_ de +Goethe, saura faire la différence entre ces morceaux de rhétorique et +les effusions du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera +peut-être les premiers comme d’élégantes porcelaines ou des marbres +adroitement sculptés, mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, +égal à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux de toute +l’inspiration surnaturelle qui dicta ses aveux et ses prières--et il +nous remue le cœur. D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la +préoccupation d’exploiter une _manière_ inaugurée par lui dans +_Sagesse_, il faut avouer que le calcul eût été fort maladroit. Car, +comme je l’ai dit, rien ne fut plus complet que l’insuccès du volume, à +son apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, s’ils le lurent, +s’empressèrent de l’enterrer dans la cave la plus secrète de leur +domicile. La presse, pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a +plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes qui suivirent +leurs obsèques, garda un silence compact. Ce n’est que six ans plus tard +que les symbolistes tirèrent _Sagesse_ des catacombes et firent le +succès du recueil. Or, à cette époque, _Amour_ était écrit, malgré le +fiasco de _Sagesse_ et parce que Verlaine demeurait--tout au moins de +désir--attaché à Jésus. + +Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit pour persévérer dans la +Voie unique, tout en gagnant sa vie. + +Après quelques semaines passées à la campagne auprès de son admirable +mère, il trouva une place de professeur de français dans un collège +d’Angleterre où il resta dix-huit mois «apaisé, laborieux, régulier», +dit son biographe. Mais la nostalgie le prit. Muni du certificat le plus +élogieux, il revint en France. On l’accepta comme professeur de +littérature, d’histoire et de géographie au collège ecclésiastique +Notre-Dame à Rethel. Là il réussit également fort bien. On apprécia la +façon grave dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur sans +ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres excellents, le prirent +en amitié. Et il faut bien admettre qu’il laissa des souvenirs +irréprochables dans la maison, puisque «en 1897, les anciens du collège +Notre-Dame organisèrent en l’honneur de leur illustre professeur un +banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la renommée +entourait avec la ville de Rethel et son collège»[14]. + + [14] EDMOND LEPELLETIER, _Paul Verlaine_, p. 414. + +Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui vint la singulière idée +d’employer les débris de sa fortune à acheter de la terre qu’il +cultiverait en compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il +avait pris en affection. La tentative ne réussit pas--comme on le pense. +Ruiné, Verlaine revint à Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. +Il y donna des leçons. La pratique chrétienne persistait car Létinois +était fort pieux et Verlaine réchauffait sa foi au contact de cette +ferveur juvénile. + +Mais Létinois mourut, emporté en trois jours par la typhoïde. Le chagrin +du poète fut immense. On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son +recueil: _Amour_. Et quelle humilité, quelle résignation poignante +émanent de ces strophes où la souffrance chrétiennement acceptée +scintille comme une étoile vue à travers des larmes: + + Mon fils est mort! J’adore, ô mon Dieu, votre loi, + Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure, + Vous châtiez bien fort et parferez la foi + Qu’alanguissait l’amour pour une créature... + + Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur, + Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse... + + Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir + L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière + Rapproche un peu l’instant si bon de revenir + A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière. + +Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. Toutes ses +démarches échouèrent. Il n’était évidemment pas plus fait pour la vie de +bureau qu’un sycomore pour porter des châtaignes. Il espérait seulement +trouver là des ressources modiques mais assurées qui lui permettraient +de versifier sans être talonné par le terrible souci du pain quotidien. +D’autres tentatives auprès de catholiques notoires ne réussirent pas +davantage: personne ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie était né +à l’Église. + +Alors il commença de plier sous le fardeau de la solitude et de +l’abandon. Il avait tant besoin d’affection! Méconnu par sa femme, déçu +par le diabolique Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait fallu un +prêtre qui le comprît, le relevât dès ses premières chutes, le guidât +dans la voie étroite d’une main ferme et douce à la fois.--Ce prêtre ne +se trouva pas... + +Il sentait pourtant bien le péril auquel il était exposé, quand il +écrivit l’incomparable poème où il regrette sa prison, ce doux _lamento_ +qui suscita le rire épais du Juif Nordau. + +Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers: + + J’ai naguère habité le meilleur des châteaux + Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux: + Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes + Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles... + +Puis la mémoire des heures de recueillement au pied du Sacré Cœur se +précise et s’élève jusqu’à la prière: + + Une chambre bien close, une table, une chaise, + Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise, + Du jour suffisamment et de l’espace assez, + Tel fut mon lot durant les longs mois là passés; + Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace, + Ni le reste, et du point de vue où je me place, + Maintenant que voici le monde de retour, + Ah! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour!... + + Oh! sois béni, château d’où me voilà sorti + Prêt à la vie, armé de douceur et nanti + De la Foi, pain et sel et manteau pour la route + Si déserte, si rude et si longue sans doute + Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets, + Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais! + +--Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait sa cellule!... +Fallait-il qu’il fût malheureux! + +Sans doute, il était malheureux, mais surtout il sentait le peu que vaut +le monde au regard de l’intimité avec Notre-Seigneur dans une cellule. +Le souvenir des colloques divins dont il avait été favorisé lui faisait +voir la société telle qu’elle est: un marécage hérissé d’ajoncs épineux +qui déchirent les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent en +blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or et de la vaine science. + +Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, glissa dans la +fondrière. Et ce fut cette fin d’existence, oscillant entre les +«breuvages exécrés», les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on sait. + +Parfois il essayait de se dégager de la boue; il allait se +confesser--m’a dit un bon prêtre qui se reprochait de n’avoir su prendre +assez d’ascendant sur lui,--il formait de bonnes résolutions. Mais il +était si faible, si dénué de volonté, si esclave de son imagination +débordante et de ses sens, si incapable de gagner sa vie par des +besognes prosaïques! Toujours il retomba. Néanmoins il ne perdit pas la +foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit blasphémer; et il ne +permettait pas que ses compagnons de débauche raillassent les choses +saintes en sa présence. + +Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, et le Diable +fouaillait avec fureur celui qui l’avait si rudement mis en déroute au +temps de _Sagesse_. + +Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au bas de la spirale de +ténèbres et d’abjection où il s’était engagé presque _malgré lui_. + +Jetons un voile et prions!... + + +IX + +L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns +qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et +qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à +la misère, aux humiliations et aux outrages. + +Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif +à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts, +ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation +capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de +Beauté. + +--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce +paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases +incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les +ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne +craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du +cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse. + +Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les +parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de +jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En +voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle +conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour +maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il +barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon +goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des +railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition +de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la +souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse +et il est content... + +Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de +pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il +saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la +rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la _Beauté_. + +Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est +pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance +pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au +Ciel. + +A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est +équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui +éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et +salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient. +Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un +parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste +et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des +ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus. + +La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui +ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu +seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des +meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur +boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes +créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes +membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes +vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air +dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de +toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. +Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des +athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront: +ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul +d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton +âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que +je veux te faire sentir ma justice. + +Et, en effet, il en fut ainsi. + +Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants, +considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa +faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique, +il soupirait: + + O Jésus, vous m’avez puni moralement + Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance, + Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance, + O Jésus, vous me punissez physiquement. + + L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille, + La console, la plaint, lui sourit, la guérit + Par une claire, simple et logique merveille. + La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit + Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous... + + ... Jésus répond: Pour être enfin + Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse + Et d’amour et plus tard glorieuse au divin + Séjour définitif de liesse et de largesse, + + Encore un peu de temps, souffre encore un instant, + Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science + Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant, + Ne perds jamais cette vertu: la confiance, + + La confiance en moi seul. Et je te le dis + Encore: patiente et m’offre ta souffrance. + Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis, + Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance, + + L’espérance en mon Père: il est père, il est roi, + Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance. + Souffre encore un instant et garde bien la foi, + La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance. + +Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son +âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus +en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une +hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une +gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans +mon livre: _Au pays des lys noirs_, il ne versifiait plus, mais il usait +les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le +voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux. + +Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un +accident dû à la négligence de la personne qui le soignait. + +La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le +carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas +réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put +être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu +sur le sol[15]...» + + [15] _Les derniers jours de Paul Verlaine_, par F. A. CAZALS et G. + LEROUGE, (1 vol. éditions du _Mercure de France_). M. Cazals fut le + plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine. + +Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était +perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq +minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à +sept heures du soir. + +Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre +glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut... + +Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus +de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute +proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le +croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit +aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute +terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle. +Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur +cette âme contrite. + +Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans +son Paradis... + + +Note I + +Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune +ferveur. Et cependant, au chapitre IX de son livre: _Confessions_, il +écrit ceci: «Je ressentis alors, pour la première fois, cette impression +presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de +la Présence absolument réelle dans une sincère approche du Sacrement. On +est investi: Dieu est là dans notre chair et dans notre sang. Les +sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en +l’imaginant. Non, et l’indifférence des impies, la froideur des +incrédules quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espèces, est +l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège...» + +Comment expliquer cette contradiction? Je crois que Verlaine applique à +sa première communion d’enfant ce qu’il éprouva lors de sa première +communion en prison, après son retour à Dieu. Cette sensation si +exactement notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée à +son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde communion +eut lieu à la fête de l’Assomption. + + +Note II + +Dans le volume cité plus haut, _Les derniers jours de Paul Verlaine_, M. +Cazals fait remarquer que les plus beaux poèmes d’_Amour_, de _Bonheur_ +et de _Liturgies intimes_ furent écrits lors des nombreux séjours du +poète dans les hôpitaux. Et il ajoute: «Certains jours, Verlaine +convenait avec bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer +toute sa vie dans un hôpital--moyennant, toutefois, certains +adoucissements à la sévérité du régime--comme, par exemple, le droit +d’avoir une chambre à lui...» (p. 66). + +C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie extérieure +était périlleuse pour le salut de son âme. A l’hôpital, comme jadis en +prison, il se dégageait des prestiges néfastes qui l’assaillaient au +dehors; sa sensualité excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la +douleur physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait +vers Jésus; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient à +tinter en lui. + +Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action +surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, elle +ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu le mettait à l’abri des +tentations basses. Loin d’accepter ses souffrances comme l’équitable +châtiment de ses fautes, il se serait révolté contre le destin barbare +qui le lui imposait et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de +Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait. + +On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait--et d’autres analogues +notés chez Huysmans et chez ceux que nous aurons encore à étudier--une +loi de constance pour la psychologie de la conversion. On pourrait la +formuler de la sorte: toutes les fois que le converti, incité par la +nature corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit par +la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite. + + + + +PAUL LŒWENGARD + + Écoute, Israël, les ordonnances de vie; prête l’oreille, pour + apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant + dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre + étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es + réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe? C’est + que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais + marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une + paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force, + l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent + la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la + paix. + + Baruch: III. + + +I + +J’ai voulu donner place dans ces études à un récit de conversion dû à un +étranger. J’aurais pu choisir l’admirable auteur du _Maître de la Terre_ +et de _la Lumière invisible_: l’Anglais Robert Hugh Benson ou le +professeur allemand Albert de Ruville ou enfin l’exquis, le tendre poète +danois Jœrgensen. + +A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier que celui de +ces protestants; c’est celui d’un écrivain qui, né d’un père prussien et +d’une mère badoise, se trouve, par surcroît, être un Juif. Il s’appelle +Paul Lœwengard. + +Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme dont les ancêtres furent +nourris dans la haine du Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une +race très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait exprimer à +quel point il nous est étranger. D’autant plus étonnant le miracle qui +l’amène à l’Église. + +En effet, avec nos frères séparés nous gardons un lien: à moins qu’ils +n’aient tout à fait perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent +rachetés par la Passion de Notre-Seigneur; la Croix ne peut leur +inspirer que des sentiments de reconnaissance et de respect ému. Pour un +Juif, s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances de Jésus +sont un châtiment mérité; la seule vue d’un Crucifix lui fait éprouver +de l’horreur pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de gloire +un gibet infamant, qui adorent un agitateur sacrilège, rejeté par la +synagogue, livré aux bourreaux par le grand-prêtre du Temple. + +Mais il y a encore autre chose: les Juifs, parce qu’ils ne sont pas de +notre sang, demeurent imperméables à nos mœurs, à nos façons de sentir, +à nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils ont beau se faire +naturaliser, la tare originelle persiste; ils restent la «nation +insociable», comme l’avoua un de leurs intellectuels: Bernard Lazare. +Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, ils sont un élément +d’injustice, de trouble et de désordre. Secoués par cette névrose, qui +est le signe de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent sans +cesse, et plus ou moins consciemment, à fausser ou à détruire les +principes que des siècles de christianisme créèrent en nous. + +L’ancienne société, mue par un sage instinct de conservation, avait donc +raison de les maintenir hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la +veulerie humanitaire qui s’ensuivit et l’application du sophisme +égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des fonctions d’où la plus +simple prudence aurait dû les exclure à jamais. Notre pays, réduit en +poussière par la Franc-Maçonnerie--que leur rage anti-chrétienne inspire +et stimule--commence, tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à +donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, de légiférer pour +des Français, de juger des Français, de commander à des soldats +français. + +S’il est dans les desseins de Dieu que la fille aînée de l’Église +recouvre son privilège de guerrière du Christ, la première mesure à +prendre sera de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende le +jour où, selon l’affirmation de saint Paul, son arrogance fléchira, où, +les écailles lui tombant des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, +où elle aura part au salut éternel. + +Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors:--_Vade foras, +Israël!..._ + +Cela, c’est le point de vue social. + +Mais au point de vue religieux, nous ne devons ni mépriser, ni +désespérer les Juifs car ils furent le peuple élu par Dieu pour garder +la Promesse. L’histoire entière du peuple hébreu converge vers la +Rédemption; on en trouve la preuve éblouissante d’évidence dans l’Ancien +Testament: là, s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle +viennent se briser toutes les pauvres arguties du rationalisme. Les +patriarches et les prophètes juifs, nous les vénérons, car nous savons +que leurs holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie +humaine de Notre-Seigneur remonte au Roi-Psalmiste. «Le salut du monde, +comme il a été dit, sort des Juifs.» Et enfin, pour qui apprit à +regarder au delà des apparences, quel mystère que le maintien de ce +peuple comme témoin permanent des justices divines! Quels prodiges que +sa dispersion dans l’univers, que sa conservation depuis deux mille ans +tout à l’heure, malgré tant de massacres et d’oppressions, que +l’influence anormale exercée par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des +faits aussi extraordinaires que celui de sa prédestination? + +D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est la conversion si +rare--d’un Juif. Précurseur du pardon qui doit être accordé à sa race, +il atteste, plus que quiconque, les torrents de miséricorde et d’amour +qui jaillissent inlassablement du Sacré Cœur. Souvent, il devient un +admirable prêtre comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique, comme +ce Ratisbonne conquis par la Sainte Vierge elle-même, comme cet abbé +Lémann, dont l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada le jeune +Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique dès la dédicace de son livre à +son père spirituel: «A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie, +sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence a dirigé mes pas +vers une église où vous annonciez la parole de Dieu. Cette parole me +transforma, me convertit...» + +Ah! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de Sémites. Il faut +adorer les merveilles de la bonté divine, accueillir en chantant +_Magnificat_ ce frère revenu de si loin, raconter les rigueurs et les +tendresses de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer, à son propos, +la seule égalité qui ne soit pas illusoire: celle qui prosterne et +prosternera toutes les races au pied de la Croix souveraine!... + + +II + +Rappelons-le: Lœwengard tire son origine d’un Juif et d’une Juive, venus +d’Allemagne, installés à Lyon, où ils entreprirent le commerce des +soieries. Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement inepte que le +régime actuel met à naturaliser les Hébreux attirés chez nous de tous +les points du monde par la Franc-Maçonnerie. + +Cette formalité hâtive n’a point fait du converti un Français. Il faut +donc préciser tout de suite que nous avons à étudier un métèque que ni +son hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur indicible dont +Dieu le rendit l’objet. Aussi, dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous +ne rencontrerons des marques plus frappantes de l’action du Surnaturel +sur une âme. + +Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre ardent et tumultueux, +encombré de citations excessives, mais où se révèlent un talent +remarquable, une parfaite droiture d’âme et un touchant amour de +l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit d’accueillir l’ouvrier de +la onzième heure. + +Dépouillons ce volume[16]. Nous y saisirons le fil que suivit la Grâce +pour illuminer un de ceux qui gisent «dans les ténèbres extérieures». + + [16] _La Splendeur catholique_ (Perrin, éditeur). + +Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion: imbu de blasphèmes +par la lecture de Voltaire, de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout +sentiment religieux. «Je crois ce que je vois, disait-il devant son +fils, et je ne vois que matière, animalité plus ou moins perfectionnée, +vie et mort dans la nature.» Mme Lœwengard n’allait point à la +Synagogue; mais elle avait conservé l’habitude d’une «vague prière +déiste» qu’elle apprit à son enfant. Celui-ci en reçut une impression +profonde. Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en lui, +c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui le faisait parler à Dieu +comme à un père «qui savait le comprendre mieux que les siens». + +«Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement de me donner tout +ce dont j’avais envie, car j’étais affamé de bonheur. La prière savait +me consoler dans mes chagrins déjà violents de garçonnet très sensible, +qu’un mot d’ironie faisait sangloter, qu’une parole un peu dure faisait +se cabrer dans un sursaut de révolte; la prière m’inondait de calme et +de confiance.» + +Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur cette âme une sensibilité +si réfractaire à la sécheresse juive et un goût si déterminé du recours +à la Providence dans de précoces chagrins. Je vois là comme une première +touche de la Grâce. Car enfin, combien d’enfants juifs--ou hélas! +chrétiens de baptême,--à qui leurs parents donnent l’exemple de +l’indifférence ou d’un semblant de pratique toute machinale. Très vite, +leur âme s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, plus tard, les +parents sont frappés de quelque malheur par le fait du jeune incrédule +qu’ils formèrent ou pour tout autre cause apparente, ils se récrient et +accusent le hasard néfaste. Or il n’y a pas de hasard: très évidemment +ils sont punis, dès ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de +Dieu leur progéniture... + +Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, le bienfait de la +prière, et jusqu’à l’âge de douze ans, il y demeura fidèle malgré les +incitations du milieu où il vivait. + +Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir sous l’influence de +l’impiété paternelle. Et voici principalement à quelle occasion: Lyon, +comme on le sait, est placé sous la garde de la Sainte Vierge à la +gloire de qui la ville éleva cette théâtrale basilique de Fourvière +dont, pour ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant l’humble +petite église voisine, le sanctuaire primitif où j’ai reçu tant de +grâces. + +La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le 8 décembre, en la fête de +l’Immaculée Conception. Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la +ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. Les invocations des +pèlerins, les illuminations innombrables le portaient à s’enquérir de +cette Dame mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais réchauffent +un peu leur froideur coutumière[17]. Son père, le soir, le menait +promener par les rues. Et comme l’enfant l’interrogeait sur la +signification de ce culte, le Juif répondait par des quolibets empruntés +aux plus bas manuels d’anticléricalisme. + + [17] Ne généralisons pas trop: il y a souvent bien de l’ardeur + religieuse sous les glaces lyonnaises. + +«Sans bien comprendre toujours ces railleries, note le converti, elles +provoquaient en moi des sentiments contradictoires qui s’accentuèrent +avec les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à jamais détourné +de la foi chrétienne. D’une part, ces railleries me faisaient du mal: +elles blessaient cette émotion devant la beauté qui devait se +transformer plus tard en religieuse ferveur d’artiste... D’autre part, +cette raillerie des choses qu’une ville entière révérait, ce sarcasme +qui s’efforçait de saper les croyances d’une foule emplissant les rues +et les quais, pieusement recueillie en face de la colline sainte où +éclatait, triomphal, en gigantesques lettres de feu, le nom de Marie, ce +détestable sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait de +méphistophélique orgueil. Les graines de la négation étaient semées: +elles lèveront, elles fructifieront sous la triple et longue influence +de la conversation paternelle, de l’instruction du lycée et de la +littérature moderne.» + +Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait besoin d’un idéal, se +réfugia dans les rêves que lui suggéraient les récits d’aventures +fabuleuses qu’il lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme il le +mentionne avec beaucoup de justesse, ne se mêlant guère à ses camarades, +porté à fuir les banalités de la vie quotidienne, ce penchant à la +rêverie lui fut délétère: «J’étais solitaire, dit-il, d’une timidité +farouche jointe à des accès d’insolente hardiesse, déjà replié sur +moi-même, capricieux et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité +nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible tendance au rêve, il m’eût +fallu, plus qu’à d’autres, la discipline d’une éducation clairvoyante et +ferme, basée sur les commandements d’une morale indiscutée... Mais élevé +en dehors de toute instruction religieuse, n’entendant en fait de morale +que des phrases comme celle-ci: «la jouissance est le but de la vie», +quelle distinction pouvais-je faire entre le bien et le mal? _La +religion naturelle_ n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte +raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences d’un enfant». + +Au lycée, il demeura l’enfant--«pas comme tout le monde, dans la +lune»--dont les Juifs de négoce et de finance, qui l’environnaient à la +maison, déploraient les singularités. + +«Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni commerçant ni banquier; +les marchandages auxquels mes camarades se livraient à propos de billes +et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique était pour +moi sans charme: elle devait toujours le rester.» + +Ce dernier détail est caractéristique: un Juif qui n’éprouve pas le +besoin de trafiquer, qui ne veut rien entendre au tant pour cent, au +doit et avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins sur lui! +D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif pour qu’une telle grâce vous +soit départie. Je connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui, +ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, durant ses dix années de +collège, que de larges zéros pour tous ses devoirs de mathématiques. +Depuis et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre quoi que ce +soit aux mystères du chiffre. Or ses cheveux blanchissent et il est bien +peu probable qu’il acquière avant sa mort des notions précises à ce +sujet.--Les logarithmes, dit-il volontiers, ce doivent être des animaux +bizarres comme les ornithorynques et les babiroussas... Ah! que +Lœwengard lui est sympathique pour son salutaire éloignement de la chose +calcul!... + +Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, les mathématiques lui +restaient closes, il n’en allait pas de même de l’histoire. Comme il +avait dès lors le sentiment de la grandeur--ce qui est le signe d’une +belle âme,--à travers la prose morne des manuels de classe, il +s’évoquait les maîtres des peuples: «Des figures comme celles de César, +de Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient d’admiration, me +secouaient de longs frissons héroïques...» + +Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris d’images sublimes et +de songes grandioses. Car Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a +très bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes définitifs: «On +ne peut rien comprendre à Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en +lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie +entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne +put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un +mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses +visions de Sainte-Hélène le disent assez... Discernant mieux que +personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration +de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique +de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est +précisément ce qui constituait en lui le poète[18].» + + [18] LÉON BLOY: _l’Ame de Napoléon_ (1 vol. _Mercure de France_): très + beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement gâté + d’orgueil maladif et de rancunes--trop humaines. + +Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour Napoléon, Lœwengard fut +initié à la poésie lyrique par la lecture de Musset. «De onze à quinze +ans, Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus intime ami. Maître +séduisant, directeur peu sûr, ami très dangereux.» + +En effet.--Les poèmes de Musset forment une mixture hétéroclite +d’aspirations vers l’infini, d’appels à la débauche et de larmoyantes +invectives contre cette insupportable Sand dont le principal titre, +auprès de la postérité, consiste en ceci qu’elle préféra au poète un +apothicaire vénitien. Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un +peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont les nerfs vibrent +douloureusement sous l’archet du lyrisme; mais, ils lui emplissent le +cœur d’une volupté trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui +inculquent cette idée romantique que magnifier les passions c’est faire +preuve de supériorité. + +L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse sur Lœwengard, que +celui-ci souffrait déjà d’une sensibilité excessive qui devait bientôt +se manifester par des engouements maladifs et des antipathies impulsives +où sa précoce intoxication littéraire joua le rôle essentiel. + +A ce propos, je ferai une remarque capitale pour l’intelligence de ces +études. La voici: un écrivain de valeur, par le seul fait que le +développement despotique de certaines de ses facultés rompt en lui +l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, devient le jouet +de ses impressions et de ses appétits tant qu’une loi plus haute que +toutes les règles humaines n’intervient pas pour le ramener à l’ordre. + +Par ordre, je n’entends point le trottinement docile sous le harnais +d’une médiocrité résignée comme le conçoivent divers politiciens. Je +n’entends pas non plus la discipline sous une religion ravalée au rôle +de gendarme supplémentaire comme le formulent les empiriques du +positivisme. J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment +raisonné de l’existence de Dieu et la soumission à sa toute-puissance. + +L’action bienfaisante de cette cause première se révèle en ceci que, du +jour où la Grâce pénètre dans une âme malade, elle y éveille le désir de +se réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, les bouillonnements +de cette âme s’apaisent; les convoitises qui l’aiguillonnaient sans +relâche s’émoussent; son entendement se clarifie: elle comprend la +nécessité du joug qu’une voix intérieure lui propose. Dès lors, loin de +s’énerver et de vagabonder follement au contact du divin--comme se le +figure le rationalisme--elle éprouve du bien-être, elle se rassied, elle +coordonne ses idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices, +elle se «rafraîchit» au souffle du Paraclet, elle est en voie de +guérison. + +Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être le +«libre-individualiste» du jargon révolutionnaire, c’est-à-dire l’esclave +de son orgueil et de ses penchants sensuels. Il devient un être social +parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu est le commencement de +la sagesse. L’amour de Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans +l’Église et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église[19]. Il ne sera +pas un Saint; mais il saura que l’obéissance aux commandements est la +flèche qui indique la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses frères +dans la foi, il demeure enclin à de multiples faiblesses, comme eux il +gardera la volonté de rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles +viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la loi. Pour l’avoir +admise, nous avons vu que Huysmans s’amenda peu à peu; que, pour l’avoir +enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles abaissements. Nous +verrons Lœwengard--et d’autres encore--vérifier, par la douleur, que +cette règle ne comporte pas d’exceptions. + + [19] Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission d’instruire + les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au besoin, de les + châtier et de les retrancher du corps des fidèles. + + +III + +Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait l’avoir trouvé dans le +lyrisme morbide de Musset; mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en +des rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites--il avait +douze ans--la Grâce le sollicita. + +Il était à la campagne, aux environs de Lyon, et il y fit la +connaissance d’un jeune homme, de quatorze ans environ, élève des frères +des écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie. + +«Un dimanche il me questionna: + +--Tu ne vas donc pas à la messe? + +--Non, je ne suis pas catholique. + +--Tu es protestant peut-être? + +--Non. + +--Alors, serais-tu israélite? + +--Non plus. + +--Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père? + +--Il est libre-penseur. + +Il me regarda, étonné:--Libre-penseur? Qu’est-ce? + +Alors moi d’un ton doctoral:--Un libre-penseur, eh bien, c’est un homme +qui pense librement. Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma famille, +nous pensons ce qui nous plaît. Nous n’obéissons ni à un prêtre, ni à un +pasteur, ni à un rabbin[20]...» + + [20] Bouffonnerie de certaines locutions: un homme déclarerait:--Je + suis _un penseur_, à peu près tout le monde lui rirait au nez. Mais + s’il déclare: Je suis un _libre-penseur_, les sots le regardent avec + considération. + +Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur le visage une +expression de tristesse et de pitié qui frappa Lœwengard. Il en demeura +songeur, se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, dont il +estimait l’intelligence, paraissait le plaindre. + +«Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. Il revenait de la +messe. Je lui dis:--Écoute, veux-tu m’apprendre quelque chose? + +--Volontiers, si je peux. + +--Je voudrais savoir pourquoi les catholiques vont à la messe et ce que +c’est qu’une messe.» + +Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien prit l’engagement de lui +expliquer les bases de notre croyance et lui donna rendez-vous, pour +l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par une échelle branlante. + +«C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, pendant une +huitaine, il m’apprit les éléments de la religion catholique. J’avais +acheté un cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les premières +notions du catéchisme.» + +Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants dont l’un brûle de +zèle pour propager la Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé, +recueille avec avidité les enseignements de la foi! Comme la tendre +sollicitude de Dieu pour les âmes qui s’ignorent se marque en cet +épisode! Quelle puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre +interprète qu’un écolier dont l’éloquence était faite uniquement de +sincérité, éclairait un pauvre petit ignorant déjà contaminé par une +dangereuse littérature! Car Lœwengard fut touché à fond, «remué à ce +point, dit-il, qu’au bout de huit jours, j’étais transformé en apôtre, +voulant, après s’être converti lui-même, convertir les siens et les +sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur avaient porté les coups +de la doctrine chrétienne». + +Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à demander à sa famille +l’autorisation de voir un prêtre qui l’instruirait complètement et lui +donnerait le baptême. + +Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, il alla prier souvent +dans l’église du village où les siens villégiaturaient. Parfois il +assista aux cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta de la +douceur et de la paix. Mais pourquoi n’osa-t-il pas suivre le conseil +donné par son ami? Voici: + +«J’avais beau prendre mon courage à deux mains et m’exhorter +quotidiennement à tomber aux genoux de mon père en le suppliant:--Papa, +permets que je devienne catholique, laisse-moi te sauver, sauver maman +et mes sœurs. Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes +et de sa colère probable me terrifiait...» + +Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes à d’autres sujets, +et il en était sorti brisé, l’âme et le corps malades pour plusieurs +jours. + +«Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma faiblesse: par crainte je +résistai aux pressantes sollicitations de la Grâce! Je ne dis rien à mon +père...» + +Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant allait bientôt tomber +tout à fait sous sa griffe. + +Ici, une question se pose. Comment, diront quelques-uns, la Grâce ne +fut-elle pas assez puissante pour donner à Lœwengard le courage +d’affronter le ressentiment de son père? Or rappelons-nous qu’il se +peint comme étant, à cette époque, «orgueilleux, autoritaire, +implacablement entêté» et comme «ne se possédant plus dans la détente +furieuse de ses nerfs». Cette superbe et cette véhémence montrent que +s’il avait été touché par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce. +Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un enfant de douze ans, +abandonné à lui-même et plongé dans un milieu déplorable. + +Mais il y a un autre point de vue à envisager: pourquoi Dieu, l’ayant +visité, retarda-t-il sa conversion définitive jusqu’à l’âge de +vingt-neuf ans? + +Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer quels furent les desseins de +Dieu en cette occasion, d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution +d’une âme de l’incrédulité à la foi une part d’indicible dont nulle +analyse ne rendra compte. Toutefois, je crois qu’on peut risquer une +hypothèse. + +Relevons d’abord que les conversions totales, en coup de foudre, sont, +en somme, très rares. Il y faut, en général, des circonstances telles +que l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou celle de la Sainte +Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, la Grâce frappe l’âme d’un premier +coup comme cela se produisit dans la rencontre du petit Juif et du jeune +Catholique. Surnaturellement docile, l’âme s’ouvre alors et laisse la +Grâce s’insinuer en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs les +plus secrètes. Puis commence un travail obscur et à longue portée dont +le prédestiné à la conversion ne peut encore saisir les effets. Des +années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, marquée par Dieu, où la +Grâce, affleurant de la région mystérieuse où nos idées, nos sentiments, +nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde toute l’âme de +telle sorte que le néophyte en prend conscience et cède à la force +lentement irrésistible qui l’entraîne devant le trône de Dieu. + +C’est donc quelque chose comme une source jaillie dans le sous-sol d’un +terrain jusqu’alors aride: elle en imbibe peu à peu toutes les couches +et ne parvient que progressivement à la surface pour y refléter le ciel. +Et alors elle rejette sur la rive les limons et les détritus qui +gênaient son échappée au grand jour. + +Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il touche un écrivain +dont le talent est appelé à servir de témoignage aux vérités dont +l’Église a reçu le dépôt, Dieu permet que cet «homme de douleur» +expérimente cent systèmes philosophiques et religieux pour acquérir la +certitude qu’en dehors de la Révélation, il n’y a que vaines +conjectures, mélancolies rongeuses et contradictions perpétuelles. Il +faut également que la vie le comble de déboires et d’amertumes pour +qu’il apprenne que rien de ce qui vient des hommes ne pourra satisfaire +cette soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu noble est +tourmentée. + +Cela demande du temps et des souffrances réitérées. Mais quand la Grâce +triomphe enfin avec éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en +reçoit des armes qui lui assureront des avantages sérieux dans ses +combats à venir contre la Malice éternelle. Il démasquera plus aisément +ses pièges, ses ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier:--Je +te connais, Circé, tu ne me feras plus boire le philtre qui change tes +victimes en pourceaux!... + + +IV + +Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une +atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du +milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard +se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de +livres. + +«C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable +curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe +siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs +contemporains en vogue: Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France, +les premiers romans de Paul Bourget, etc...» + +A quinze ans! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette +salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination +dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des +romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus +pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau, +codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution. + +Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en +présente:--la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les +prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie, +au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts +les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie +sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme +littéraire dans le romantisme. + +Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante; il passa du +violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre: Victor Hugo. + +Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de +sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses +sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des +rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est +qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec +un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut. + +Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance, +sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la +révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de +sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du +tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu. + +Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à +ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à +loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale. + +Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, «l’amour des lettres et +des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de +générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver +des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques». + +Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure +intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais: «Le Beau, +tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire +relation avec Dieu»[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et +maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par +la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour +du Beau. + + [21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que: «l’art est un souvenir + du Paradis perdu». Parole magnifique et combien féconde à méditer! + +Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le +sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait +subir ce qu’il appelle _l’angoisse du doute_. + + +V + +Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard +conserva jusque vers sa seizième année «une foi déiste qui, malgré son +insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme». +Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses +lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu +personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale: il abandonna +la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que +recevait son père. «C’est, dit-il, par une feuille de journal que +j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la +propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord +inconcevable.» Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité +comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne +cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à +concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la +notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il +tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est +en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le +contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa +confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme +blafard: + + Étrange vérité, pénible à concevoir, + Gênante pour le cœur comme pour la cervelle, + Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir!... + +Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait, +jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il +souffrit d’une façon atroce. + +C’était l’angoisse métaphysique.--M. Jules Lemaître--assagi +depuis--tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière +des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude +pour une «horrible manie». Il ne croyait, disait-il, «que difficilement +à la douleur métaphysique». + +Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les +idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs +nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien +raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans +une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à +Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans +consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une +analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le +problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les +sports,--idéal de notre siècle de brutes--n’a pas rendu tout à fait +stupide, se trouve infiniment malheureux. + +Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit: «J’ai arraché mes croyances +avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses +luttes... Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un +dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et +qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui +demandai:--Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle? + +--L’âme? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous +la terre, tout est fini. + +Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et +je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur. + +Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que +faire...» + +Cette tragédie fait frissonner! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié +d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir +satanique à tuer l’âme de son enfant? Puis constatant l’effet produit +par son imbécillité négatrice--il s’étonne! + +Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non: Satan, qui le +possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires, +jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira +jamais plus. + +Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair! Nous avons tous +connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre, +enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il +n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée +uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par +surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble +«leçon de choses» inculquée par le père, que deviendront les enfants? + +Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un +d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations +élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il +écoute les propos tenus par son père; il s’étonne, il le juge--il +l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée +qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances +mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de +rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à +quels périls l’enfant est exposé--surtout au temps de l’adolescence, et +à quel point le malheur le menace. + +C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et +pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur +sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute +contrainte morale! + +Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne +produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à +elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous +vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche, +sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le +vouer au Diable... + +Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se +repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à +une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a +peur rien que d’y penser!... + + +VI + +Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires +aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce: Dieu, +voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa +sollicitude. + +Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne +cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne +parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui +marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il +pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité +unique. Et puis il souffrait: «Je me souviens de ce soir tragique où je +renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison--«raison +imbécile» comme dit Pascal--mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père +céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce +rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de +Dieu, besoin de son intimité, de son affection; violemment, elle se +sépara de l’Aimé, mais à quel prix! Sanglotante, blessée, désespérée, +elle gisait sans force et sans consolation... Désormais elle était seule +dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison +approuvait et «l’Esprit qui toujours nie» la poussait aux suprêmes +destructions.» + +C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses +camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se +soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre, +professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en +fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur, +comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit +même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il +restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de +désespoir rapporté plus haut? C’est probable. Sans doute aussi +voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance +libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la +circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant. + +Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les +moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme! +Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon, +l’action du Surnaturel!... + +Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense, +avec douceur et charité, le pauvre égaré. + +«Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa +parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la +foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et +mes maîtres laïques! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions, +malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de +l’enseignement _neutre_, sans principe religieux supérieur, aboutit +nécessairement au scepticisme et à la négation... L’abbé G. m’écoutait +patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me +prêta des livres...» + +Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais, +sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse +pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance +physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je +l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant +notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour +accueillir humblement le Surnaturel. + +Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des +lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à +lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22]. + + [22] Voir _la Splendeur catholique_, pages 62 à 65. + +«Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les +sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez +manquer de la rencontrer et d’en vivre: Dieu, dans sa providence, la +donne à tous ceux qui la cherchent ainsi... + +«Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie: je vous +souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint +Jean ces paroles de vie: _Celui qui m’aime observe mes commandements. Si +quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui +notre demeure._ Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel +n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, +il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est +pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les +besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur.» + +Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir, +d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait +pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre, +la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si +vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué +qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à +la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir. + +La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours. +C’est «un chemin montant, sablonneux, malaisé» où se succèdent des +bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux +parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé +attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en +soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses, +qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la +montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances. +Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de +pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le +Calvaire.--Malheur à qui ne le comprend pas!... + +Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en +plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. «Déjà, à ses avances, +je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas +sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la +puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence +qu’est la Foi. _Croire_ c’est humilier sa raison et contenir sa chair. +Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est +impossible d’entrer dans le royaume de Dieu.» + +Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans +l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à +étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il +alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux +amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait +d’adorer la créature au détriment du Créateur? Le pauvre imaginatif, ne +savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la +foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des +véhicules vers la damnation. + +Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la +pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour +la plus grande gloire de Dieu. + + +VII + +Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours +de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit +lui-même, faisait «des restrictions» à Dieu, mais enfin il croyait. +Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de +conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son +âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon: Leconte de +l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil +et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de +l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le +premier disait à Dieu: Je te nierai plutôt que de me courber sous ta +loi. Le second:--Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais +j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la +soumission. Et l’un magnifie «la divine Mort où tout rentre et +s’efface». Et l’autre s’écrie: «Saint Pierre a renié Jésus: il a bien +fait!...» Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme +magnifique. Ah! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte +sur trois générations de poètes! + +Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu +de pourpre et d’or. «A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre +religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire, +l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme, +indépendamment du fond, suffit à la Beauté... L’Art est au-dessus des +lois morales et sociales: il est _amoral_. Il est au-dessus même de +l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse? La sensation +esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de +l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art: j’en fus pendant +dix ans le défenseur fanatique.» + +Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non +seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui +sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent +au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent, +avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation +esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils +déclarent qu’ils «vivent en beauté». Ils peignent leur existence comme +un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des +parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de +la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime. + +Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans +leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel +flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de +ces eaux putrides; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même +douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si +équitable: _Dans la brute assouvie un ange se réveille._ En une minute +de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des _Fleurs du Mal_: + + Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage + De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!... + +Mais le Seigneur s’est fait sourd.--Eux retournent à leur vomissement. +Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les +pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai +sens de la vie--celle de Nietzsche par exemple. + +Tel fut le cas de Lœwengard: «Marcher, écrit-il, sur les traces de ces +maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si +possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute +ambition.» + +Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise +d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les +strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont +que d’innocentes panades. + + +VIII + +Nietzsche est un fou, mais un fou de génie.--Quand il le connut, +Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la +philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la _Raison +pure_, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les +principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer, +une vague idole qu’il baptise--selon quelle opaque phraséologie--: +_Impératif catégorique_. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout +dire[23]. + + [23] Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs: + Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu: «la Catégorie de l’Idéal» + et enseigne _l’identité des contraires_, c’est-à-dire l’équivalence + du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le monde pour une + illusion que notre volonté doit nier. Et tous les autres, et + Nietzsche plus que tous... + +Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis, +adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine +d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui +l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit. +L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, _le +Surhomme_, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme +est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude +l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son +système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, _Ainsi +parlait Zarathoustra_: «Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé +quelque chose au-dessus d’eux; et vous voulez être le reflux de ce grand +flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme? Qu’est le +singe pour l’homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce +que doit être l’homme pour le surhomme: une dérision ou une honte +douloureuse[24]...» + + [24] Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les _Pages + choisies_, publiées par M. Henri Albert (_Mercure de France_). On y + trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne cette + aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici. + +Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant +et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal. +Néron--si cher au doux Renan--voilà le modèle qu’il insinue d’imiter. + +Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints, +c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des +enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité, +la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à +cette doctrine de brute esthétique. + +D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le +culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser +au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra +naguère--en un moment de lucidité très rare chez lui--cet autre fou qui +a nom Max Nordau: «Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité +vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est +l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si +ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme +cesse d’être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme», +c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de +ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la +ruine, à la maladie, à la mort...» (_Dégénérescence_, ch. II, p. 334). + +Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En +1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le +ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut +frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un +pauvre zoophyte, «honte douloureuse» pour sa famille. Puis il mourut +dans l’inconscience. + +Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues +d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit... + +Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé +malfaisant. Cela s’explique: son tempérament d’artiste le portait à +s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En +outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte +de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans +la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour +combler ses fringales de sensations excessives. + +Il écrit: «Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en +mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la +jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi «la névrose +juive». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés, +glorifiés, exaltés... Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée +par les romanciers et les poètes... Je devins, de plus en plus, un +enfant de volupté...» + +A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une +des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se +refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte: Plus tu cultiveras ton +orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels. + + +IX + +Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il avait dix-neuf ans. Il +venait de terminer ses études au lycée et il se sentait tout à fait +inapte à suivre la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les +calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que de l’aversion. +Comme on pouvait s’y attendre, étant donné son admiration pour +Baudelaire, Leconte de l’Isle et Nietzsche--qui est un poète plutôt +qu’un philosophe--il ambitionna de versifier à l’imitation de ses +maîtres. + +Aussi, quand son père lui demanda la profession qu’il désirait choisir, +il répondit:--Je veux être homme de lettres. + +Le père sursauta en se récriant:--Jamais je ne te donnerai un sou pour +devenir un poète, jamais, tant que je vivrai, quand même j’aurais la +fortune d’un Rothschild! + +On s’explique très bien cette réprobation. Lorsque dans une famille +bourgeoise il naît un enfant doué pour l’art, dès que son goût se +manifeste, ses proches l’observent avec une stupéfaction douloureuse, +comme s’il devenait soudain bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils +à la poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole en voyant les +canetons, à peine sortis de la coquille, courir à la rivière prochaine. + +Tout les déconcerte en leur progéniture:--Quoi donc, se disent-ils, cet +enfant néglige les choses pratiques et positives! Il méprise ce sens +commun qui recommande de bien manger, de bien boire, de bien dormir et +de penser le moins possible! Il ne comprend pas le sublime de la +spéculation consistant à dépouiller autrui à l’abri du Code et sous le +couvert de cet axiome: «les affaires sont les affaires!» Il rêve tout le +jour aux fadaises de la poésie; il vante des produits littéraires qui ne +furent jamais cotés à la Bourse; il s’enthousiasme pour des écrivains +qui, de notoriété publique, moururent sans le sou. C’est +épouvantable!... + +Ah! si du moins, il se montrait apte à produire une œuvre de rapport. +S’il laissait percer le don de célébrer, comme de hautes vertus, les +façons d’agir de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges +Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères vengeresses et +cossues. Ou s’il témoignait d’une adroite platitude d’idées comme ce +Prévost des marchands de poisons sentimentaux dont la prose gélatineuse +tremblote aux étalages d’innombrables périodiques. Alors le père +pourrait risquer quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau +lucratif. + +Mais point: ce jeune homme chérit un idéal qui n’a rien de commun avec +celui des grands hommes ci-dessus nommés; il s’exalte pour des +chefs-d’œuvre peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme un passe-temps, +comme une distraction d’amateur aux minutes de loisir qu’il considère la +poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé... qui l’absorbera +tout entier. + +M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, ne pouvait qu’opposer +un veto absolu au désir de son fils. + +«Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit Lœwengard. Des scènes +pénibles eurent lieu entre nous. Elles étaient dans la tradition... Au +reste, la contradiction trempe une véritable vocation: elle en est +l’épreuve; si cette vocation survit, elle sera la plus forte.» + +Pour gagner du temps, il accepta de faire son droit. Or, il n’était +nullement porté à ce genre d’études. Et tel que nous le connaissons +maintenant, nous comprenons qu’_avocasser_ n’était point son fait. On ne +le voit pas du tout mâchonnant les Digestes indigestes, affligeant la +veuve et consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant sur commande, +puis, sans doute, comme un bon nombre des bavards brevetés qui +s’égosillent au Palais, briguant un mandat électif pour faire le +charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat. + +Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est pourquoi il ajoute: «En +dépit des conseils et des colères paternels, sous les lys et les roses +de la Poésie, disparurent les chardons et les ronces de la Chicane.» + +Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à cette époque, divers +écrits de Maurice Barrès. + +Il faut bien se rappeler que Lœwengard était devenu alors, comme dit +Montaigne, une intelligence purement _livresque_. Il appartenait à cette +famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une façon directe; il ne +la goûtait guère qu’interprétée par les arts. Or, sans aller jusqu’à +l’austérité de ce moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend +que «l’art n’est qu’un péché magnifique», on doit admettre qu’une telle +disposition poussée à l’excès mène à une paralysie des facultés +affectives. C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée +outre-mesure étouffe, chez celui que possède cette étrange maladie de +l’âme, tout élan du cœur, supprime presque les sentiments sociaux. + +Exemple: un homme normal voit une maison brûler. Il est saisi par +l’horreur du spectacle. Les cris et les appels des habitants, surpris +par le feu et cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et de +pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties du sauvetage et il n’a +de repos que quand l’élément destructeur est vaincu. + +L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une velléité de partager +l’émotion générale. Mais, presque aussitôt, son sens hypertrophié de +l’art ne lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les colorations +changeantes de l’incendie; son oreille n’enregistrera les clameurs des +sinistrés que comme les accords d’une symphonie pathétique. Il ne +s’intéressera pas au dévouement des sauveteurs mais à la qualité +plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera tel tableau +représentant une catastrophe de ce genre et où il admira le savoir-faire +du peintre, tel livre où il savoura une description d’embrasement +relevée «d’épithètes rares». Il établira une comparaison entre le +souvenir de ces fictions et la réalité offerte à ses yeux. Ensuite, +comme le zèle charitable et les propos apitoyés de la foule qui +l’entoure l’importunent, il s’éloigne en concluant:--Cet incendie est +très réussi, ou bien:--cet incendie, je le trouve manqué... + +C’est à un desséchement aussi affreux du cœur qu’aboutit le néronisme +appris à l’école de Nietzsche; c’est à cette férocité dans l’amour de +l’art pour l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme; c’est à ce +dédain pour les sentiments charitables exprimés par le grand nombre +qu’aboutit la préoccupation de se distinguer de la plèbe. + +L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, il a tant +aspiré à devenir «surhumain», que les plus beaux mouvements d’humanité +lui semblent d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher ses lèvres de +ce breuvage salutaire que Shakespeare appelle: _le lait de la tendresse +humaine_. + +Lœwengard en était donc là quand il découvrit l’œuvre de Barrès. Ce lui +fut une révélation. Peut-être est-ce l’individualisme passablement +maladif de _Sous l’œil des Barbares_ et du _Jardin de Bérénice_ qui le +séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé à cette attitude de +dilettante énervé. Les livres qui suivirent annoncent sa marche vers une +conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin cette conception +et, par là, il fournit au jeune dévoyé de l’art pour l’art, non +seulement une méthode pour se connaître soi-même, mais encore les moyens +de se rattacher à ses traditions et à sa race[25]. + + [25] On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens du réel, + Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les «romans de + l’énergie nationale», comme cette _Colline inspirée_, dont les + dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres du sens + propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes qui + souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui cherchent à + s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement, le plus + français de nos écrivains; puisse-t-il en outre acquérir la foi + profonde dans les vérités promulguées par l’Église. Ce sera le + couronnement _nécessaire_ de son œuvre. + +Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença de pressentir le lieu +stable où il pourrait se reposer un jour. Il étouffait dans une serre +chaude; l’auteur des _Déracinés_ y fit entrer un peu de l’air du dehors. +Aussi affirme-t-il: «En attendant que sur mon chemin de Damas, je +rencontrasse le Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince des +hommes, je choisis pour «intercesseur» Maurice Barrès.»--Bien entendu, +_intercesseur_ n’est pas pris au sens religieux. + +Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme des demi-mesures, il +partit aussitôt pour Paris afin de remercier celui qui venait de le +tirer de l’artificiel. + +Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard fort sympathique. Ce +n’est pas un esprit ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès +ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule Vérité lui deviendra +évidente, il ira vers elle avec le même généreux empressement. + +Il est écrit que «le Royaume du Ciel souffre violence». Violent dans le +bien comme il fut violent dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de +l’investir. + + +X + +Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que c’est que le +nationalisme et l’avait délivré par là de l’idolâtrie du Moi. Lœwengard +crut d’abord, assez naïvement, que cette initiation faisait de lui un +enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise pas français: un +métèque peut aimer notre pays, puiser dans notre culture nationale les +éléments de sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal qu’un +sang étranger coule dans ses veines. Aussi, quand éclata la crise qu’on +appelle l’affaire Dreyfus, il se sentit fils d’Israël; il courut à la +défense de sa race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina +mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit point compte que, par +l’affaire Dreyfus, la barbarie sémite tentait un assaut contre la +civilisation aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie +internationale, les révolutionnaires, et les Protestants, voulaient +réduire en esclavage la fille aînée de l’Église. La voix de ses pères +criait en lui que la Synagogue était menacée. Les Antisémites se +formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit: il alla combattre pour +sa nation. + +«Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël n’éveillait en moi nulle +émotion. J’étais libre-penseur comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le +Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais assisté aux offices de +la Synagogue et je connaissais à peine le grand-rabbin... Sous la +poussée antisémite, le nationalisme Juif se réveilla... Une émotion +inconnue et profonde monta de mon sang, enflamma mon âme d’héroïsme, +l’illumina d’orgueil; je me sentis Juif, je me voulus Juif et, +interprétant, dans un sens judaïque, les merveilleux articles que +publiait Maurice Barrès, je me résolus à «prendre conscience de ma +formation, à accepter mon déterminisme», à me raciner, moi aussi, dans +«ma terre et mes morts». Des cris de mort retentissaient contre Israël! +Il était donc beau de s’affirmer Israélite, de batailler pour la gloire +du peuple juif.» + +Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller l’âme française +assoupie par les narcotiques humanitaires, ne s’attendait probablement +pas à ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait n’en est pas +moins tout à l’éloge de la sûreté de sa méthode, puisqu’il démontre +qu’elle se vérifie exacte dans beaucoup de cas. + +Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard lui-même, se retrouvant +Juif, il redevint presque croyant; il se mit à fréquenter la Synagogue; +il entra en relations suivies avec le grand-rabbin de Lyon. Aux +cérémonies, il priait avec sincérité, avec emportement, avec la joie +intime de dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, comme eux, +avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de mort où l’avait confiné, si +longtemps, le culte enragé de l’Art pour l’Art. + +Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le Messie promis aux +enfants d’Israël. Laissons-le parler: «Je communiai avec l’âme +israélite, cette vieille âme indestructible qui, depuis quarante +siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses patriarches, +annonçait un Rédempteur, un Oint, un fils de David qui relèverait sa +patrie, qui rebâtirait le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les +holocaustes et les parfums...» + +Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il voulut savoir quel +était le sentiment _actuel_ des rabbins à ce propos. Or ceux-ci, que son +ardeur à s’informer du fond même de sa religion, faisait sans doute +sourire, après quelques dérobades, lui signifièrent que le Judaïsme +libéral ne croit plus à un Messie personnel, mais le considère comme une +expression symbolique du triomphe de la Révolution[26]. + + [26] Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la + Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution + leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et de + fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme + française ce que _l’oïdium_ ou _le mildiou_ sont à la vigne. + +Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, c’est en cette minable +interprétation que se résolvaient les Prophéties éternelles! Il avait +soif d’une direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui servait +_les Droits de l’Homme_!... + +Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits de l’homme,--qu’il y a +_les Droits de Dieu et les devoirs des hommes_ et qu’en dehors de ce +principe vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, en des rêveries +sans consistance. + +Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, car le travail de la +Grâce au fond de son âme lui demeurait encore insensible. Cependant +comme la notion du divin, récupérée par ses méditations sur le Règne de +la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste des rabbins lui fut +odieuse: «L’âme juive qui s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce +plat humanitarisme.» Il lui semblait que les Prophètes se révoltaient en +elle, lui criaient: «--Sors d’ici, sors de ce temple qui a renié les +gloires de ton peuple, _de ta terre et de tes morts_. La communion n’est +pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et je m’éloignai de la +Synagogue...» + +En ce temps, commence pour lui une période d’incohérence nouvelle et +d’agitation sans résultats. Il publie une plaquette de vers assez +insignifiante; il fonde avec quelques «intellectuels» lyonnais une revue +éphémère. Il pérore dans les réunions publiques contre «le sabre et le +goupillon». Puis l’esprit de destruction, qui possède les socialistes +révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine de la France en +résulterait et il ne peut pas s’empêcher d’aimer la France. Alors il +s’esquive du dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les plus +fuligineuses du royaume de Satan: il s’adonne à l’occultisme. + +Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis que, pour son bien à +venir, il parcourût le cercle entier de la folie humaine, le prit +faisant tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations +démoniaques, au pied de la Croix. + +Telles sont les surprises de la Grâce. + + +XI + +Huysmans l’a fait remarquer: il existe à Lyon de nombreuses sectes +occultistes plus ou moins affiliées à la théosophie. Elles rôdent autour +de l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à recruter des +prosélytes parmi les esprits, sans croyances fixes, que les négations +sommaires du matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu dans sa +tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté par l’ineptie et le manque +de culture des révolutionnaires, leur était une proie toute désignée. Il +se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons où ces adorateurs +du Diable s’empoisonnent l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites; +il se passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité pervertie +goûtait une volupté nouvelle à professer un soi-disant spiritualisme +sous lequel se dissimulent--il faut le dire tout crûment--de grosses +ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par la suite, «les fruits du +spiritisme sont l’orgueil, le trouble de l’âme et du corps, l’exaltation +de la sensualité jusqu’au sadisme». + +Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra une jeune fille qui, +élevée au couvent, naguère catholique pratiquante, s’était également +laissée prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente, +lettrée, et, de plus, faisait tourner les tables avec zèle. Elle aurait +assurément mieux fait de raccommoder les chaussettes de son papa, mais +enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé une dispense sur +ce point. + +Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant commun à réciter des +poésies sensuelles compléta leur bonne entente. Toujours approuvée par +les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans une chambre ornée d’un +vitrail «aux reflets d’émeraude et de rubis et où de l’encens fumait +dans des cassolettes hindoues». Là, elle prenait des poses hiératiques +en déclamant du Samain. Le décor baroque stimula Lœwengard. Il riposta +par des vers peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le charme +«ésotérique» de son amie. Puis ils lurent ensemble les hermétistes, les +cabbalistes et les rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne +l’avaient encore fait le spiritisme--bref ils réalisèrent à peu près +tout ce qu’il faut pour encourir la damnation éternelle. Ils furent même +sur le point de s’affilier à une Loge. «J’étais mûr, dit Lœwengard, pour +la franc-maçonnerie où, certainement, Mlle S... et moi nous eussions +rapidement franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans les cercles +lucifériens dont l’idée me hantait.» + +Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet.--Du reste, à ce moment +même où il semblait définitivement orienté vers la perdition totale de +son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux enfants pourris de +satanisme furent sauvés. + +Terminant le chapitre où il expose ces errements sacrilèges, Lœwengard a +donc bien raison de s’écrier: «Bénie soit à jamais la Trinité adorable +et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. Vous n’avez point +permis que le père du mensonge achevât son œuvre. En grinçant des dents +devant la Grâce lumineuse, il a lâché prise: sous les rayons de la Grâce +divine, les ténèbres vont reculer...» + +Avant de raconter comment le Saint-Esprit libéra Lœwengard de +l’esclavage de Satan, récapitulons un peu les phases successives de ses +états d’âme. + + +XII + +Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la +religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir +et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu +croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le +matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour +extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en +souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que +dans ses entretiens avec Dieu. + +Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est +confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle, +à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies +dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son +jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui. + +A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par +l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur +sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement +frappé; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est +si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église. +Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père +l’empêche d’obéir à cette velléité. + +Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira, +d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu. + +Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et +ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de +souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de +nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse: l’Église; il entre en +relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la +guérison survient; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de +la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27]. + + [27] Je suis assez tenté de considérer comme les _préfigures_ de sa + conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, ainsi + que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple + l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre d’origine + juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est venue. Et de même + que la maladie avait brisé une première fois son orgueil, la maladie + le mènera au désir irrésistible du salut par le baptême. + +Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il +s’imbibe de doctrines blasphématoires--il se fait enfin l’adepte du +sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui +frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie; il n’est +plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche +dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens +précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à +excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce. + +A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion +que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de +fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à +éclater. Il rentre un peu dans le réel: il essaie de se rattacher aux +croyances de sa race--voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le +libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne. + +Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner +sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution +sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou +bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder +des poisons effervescents de l’occultisme. + +Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits +principaux: 1º Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal; 2º +méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité +catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme; 3º tôt +blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans +la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan. + +Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme +plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les +malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes. + +Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de +même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence. + +Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta +pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y +manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée +d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui +grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse. + +Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes +s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant +assainira le cloaque où croupissait son orgueil--et celle qui se +traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup. + + +XIII + +Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion, +Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un +second recueil de vers qu’il juge de la sorte: «Avec des hosannas de +luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté, +j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de +Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron». + +Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup +de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la +mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant +l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard +suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de +quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en +des bacchanales débridées. + +Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le +bizarre avis qu’il y avait en lui «un catholique qui s’ignorait». + +«Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte +catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de +l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon +individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde...» + +Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs +circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui +remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue. + +Laissons-le parler. + +«La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela +est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie, +une seule alliance avait été bénite: celle de la partie chrétienne. Mon +exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une +sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je +demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord, +alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un +de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille.» + +Retenons cet incident très significatif: on y voit la Grâce commencer +d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle +qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins +effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu +surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de +n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une +seule chair et une seule âme. + +Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union. +Tous deux souffraient. Il le constate: «Nos âmes et nos corps ne +s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre +félicité était inquiète et pleine de trouble...» + +Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression. +N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard: +Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient +l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le +bonheur dans le mariage? + +Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de +leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un +prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de +religieuses, présidait le repas. + +«Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi, +israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui +est la charité... Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur +différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea +notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé +Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la +proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères +en Abraham devenu prêtre du Christ.» + +Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté +par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une +attraction à laquelle il ne peut résister: la charité catholique le +touche au cœur; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il +commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore, +«enfantine et ridicule» pourrait bien détenir la solution de cette +énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le +prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce +prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente +de l’action surnaturelle! + +A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que +celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui--cela lui fut +révélé plus tard--un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr, +contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts. + +Car il faut le souligner: Au cours de toutes les conversions, au moment +voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide--le plus souvent +sans qu’il le sache--au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples +innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention. + +Ah! splendeur de ce dogme de la communion des saints! Il fait que toute +âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des +flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était +nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail!... +Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue. + + +XIV + +Quoi qu’il eut témoigné le désir d’entrer en relation avec l’abbé +Lémann, Lœwengard ne se pressa pas de se faire présenter à lui. Il +demeurait dans l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter, +quand il fit un rêve. + +Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart des rêves sont +déterminés par des causes physiologiques. Mais celui-là l’impressionna +si vivement qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle qui +lui bouleversa l’âme. + +Le voici: «Soutenu par un ange aux larges ailes d’un blanc lumineux, un +ange dont la figure resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais +enlevé à travers les mondes, globes énormes, brillants, multipliés à +l’infini, roulant dans l’espace. Et, à chaque instant, il me semblait +que j’allais tomber, précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide +sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, l’ange me ramenait +en haut, me relançait vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours +m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. Soudain, +j’aperçus une croix et sur cette croix agonisait Jésus-Christ. Et +l’atrocité de ses souffrances, je la ressentis au même instant. Peu à +peu, elle se changea en béatitude, en extase, en une joie ineffable... +Je me réveillai.» + +Peu de jours après, comme il était encore sous l’impression de ce songe, +sa femme l’avisa qu’elle avait lu, sur le mur de l’église de +l’Annonciation, une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait +le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. Elle lui proposa +d’assister à ce sermon. + +Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on lui avait si +élogieusement parlé,--sans doute aussi poussé par la Grâce,--Lœwengard +consentit. La première chose qui le frappa chez l’abbé Lémann ce fut le +type sémitique très accusé de ce prédicateur. C’était un incontestable +Juif qui allait parler--un Juif tenant un Crucifix à la main et s’en +signant. + +Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer en simple curieux. Il +était conquis. + +Laissons-le raconter cette emprise: + +«L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son pâle visage rayonne. On +oublie que ce prêtre a soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime; +c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, mais des +prophètes, mais de saint Pierre et de saint Paul, qui s’adresse à moi, +attire mon âme vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la charme +et l’embrase... Je suis conquis, vaincu, possédé par cette éloquence +ardente et enveloppante qui brûle comme une flamme et ravit comme une +caresse... Quand le sermon est achevé, mes yeux sont mouillés de larmes +et mon cœur bat d’enthousiasme. Ah! comme les voies de la Providence +sont admirables! J’étais un artiste avant tout et j’étais un israélite +qui s’était glorifié de ne point renier «sa terre et ses morts». Pour +m’attirer à Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur +chrétien qui est un poète par la richesse d’une imagination et la +vivacité d’une sensibilité que n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus +ou moins douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années!...» + +La cérémonie terminée, tout transporté, baigné des effluves du +Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans le sanctuaire, en ce jour de +Pentecôte, il se précipita vers la sacristie, demandant à entretenir +tout de suite le prédicateur. + +«Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me posa quelques questions +et me donna rendez-vous chez lui.» Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann +lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette de la Vierge: +«Voilà celle qui vous envoie; toutes les grâces, nous en sommes +redevables à l’intercession de Marie.» Puis il lui parla, comme un père +s’entretient avec son fils, simplement et tendrement.» + +Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, mais avec +scepticisme. Quant à la foi, son orgueil s’y refusait encore; il ne lui +semblait pas qu’il pût admettre la possibilité de se convertir. + +Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais: pour différer sa défaite, +il s’efforce d’épaissir les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se +figure qu’il continue à suivre sa route coutumière; il fait encore +quelque temps ses gestes habituels; sa bouche continue de proférer des +opinions qui, en réalité, ont cessé d’être les siennes. Il va en vertu +de la vitesse acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne plus. Et +la Grâce a déjà tellement transformé le fond de son âme, si bien miné le +terrain pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une occasion +propice pour que le «vieil homme» tombe au pied de la Croix. + +Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres sur les Juifs et leur +rôle dans la société, publiés par l’abbé Lémann, qui la fournit à +Lœwengard. Le bon prêtre les lui avait donnés en même temps que deux +crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, en les priant de les +porter sur eux. + +«Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a pas quitté depuis», ajoute +le converti. + +Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut le coup de lumière +décisif. + +«Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la question juive, ce qui +semblera fort naturel de la part d’un Israélite. Et pourtant j’avais +passé devant les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. Des +livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. Mes orgueilleux +professeurs de l’Université m’avaient imbu de cette idée qu’un +ecclésiastique, fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était _a +priori_ dénué d’autorité en matière historique ou scientifique[28].» + + [28] Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens curieux + de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant, refusaient de + lire des volumes rédigés par des théologiens, sous prétexte que + ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions ne comptaient + pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris que mène la folie + de rationalisme dont notre lamentable siècle est possédé. + +Or d’après les citations que Lœwengard en donne, les livres de l’abbé +Lémann sont, non seulement d’une extraordinaire puissance de pensée, +mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne pouvait que ravir le +poète épris de plastique. + +Il dit: «La voix de l’orateur m’avait entraîné. La phrase de l’écrivain +m’éblouit. Encore une fois, c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la +beauté qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi... A mesure que +j’avançais dans ma lecture, intéressé, séduit, subjugué mais croyant +toujours ne l’être que par la Beauté, tout à coup, comme un éclair +entr’ouvrit les profondeurs de mon âme: avec une étonnante lucidité, +dans une intuition fulgurante qui arrachait les voiles de l’erreur, les +préjugés millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant d’une +indicible émotion, la Vérité m’apparut, la Vérité totale, absolue, +indiscutable. La foi illumina mon intelligence; des horizons inconnus se +déployèrent, les visions grandioses de l’histoire passèrent devant mon +esprit, le déroulement des temps, non plus dans une contemplation de +nihiliste, amère et sans explication, mais dans la joie du pourquoi de +la vie révélé, de la marche des mondes et des événements enfin comprise, +de la certitude enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait:--Oui, +l’Église est l’unique port du salut, l’unique dépositaire des vérités +métaphysiques essentielles. Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur +le roc de Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre +elle...» + +Lœwengard développe cette vue dans une série de pages qui sont, je +crois, les plus pénétrantes de son livre. J’engage fort à les lire[29]. +Ce qui l’a convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de l’Église +malgré tant de vicissitudes, de trahisons, d’hérésies, malgré aussi les +faiblesses, les négligences, les crimes parfois du clergé et des +fidèles. La raison en lui était satisfaite, conquise comme elle ne +l’avait jamais été par les affirmations sans base de la science athée et +les rêveries meurtrières des rhéteurs et des poètes. + + [29] _La Splendeur catholique_, ch. XVIII: _Magnificence de l’Église + éternelle_. + +Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé par la souffrance. +Car, je le redis une fois de plus, la loi générale, c’est que la +souffrance seule parachève la conversion: pour monter vers Dieu, il faut +suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la Grâce et l’Amour divins vous y +accompagnent! + +Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa donc par ce creuset de la +douleur où il est nécessaire que le cœur se liquéfie. + + +XV + +«Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu +voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, +mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le +repentir... J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était +juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe...» + +C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une +anémie incoercible le rendait «plus faible qu’un vieillard de +quatre-vingt-dix ans»; il ruisselait de sueur au moindre effort physique +ou mental; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire; +l’insomnie l’écrasait; il souffrait d’une façon continuelle. + +Et pourtant, à travers tous ces maux, «une conscience parfaitement +lucide, une intelligence parfaitement raisonnable» lui conservaient la +faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses +fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme. + +Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des +signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne +constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement +atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel? Cela se +vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors +Lœwengard. + +Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé, +vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font +qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là +un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de +conversions. Les lecteurs de _Du Diable à Dieu_ se rappelleront +peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue. + +Autre remarque: si, comme le prétend le rationalisme, la conversion +n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une +imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant +trouverait-il l’énergie de persévérer? La logique naturelle exigerait +que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié, +au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se +rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune +contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur, +à ses égarements de naguère. + +Chez le néophyte, rien de pareil: plus il souffre, plus la Grâce lui +donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à +Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il +trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit +dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que, +domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler. + +Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où +l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des +ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la +première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée +d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute +spéculation de l’esprit. Il écrit: + +«Devenu catholique _d’intelligence_ par l’étude et la réflexion, la +maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants, +la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps; et, +comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais, +sanglotant:--Mon Dieu, ayez pitié de moi! Cœur Sacré de Jésus, +secourez-moi! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi! + +«Et _toujours_, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la +résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la +consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de +moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements +des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées, +surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence, +combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de +m’insuffler la vie!...» + +La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol, +petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette +villégiature, en attendait une amélioration. + +«Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement; +j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la +même...» + +Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais +qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également. + +C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de +la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle +expiait ses péchés de satanisme. «Elle revint, de toute son âme +meurtrie, à la religion de son enfance; elle se confessa; dans la +rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé +pendant tant d’années.» + +La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par +la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans +l’Église. + +Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre +genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une +faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard +passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale. + +Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette +catastrophe avec une résignation parfaite: «Votre justice est terrible, +ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles +que je prononçai.» + +D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en +lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels; il n’avait plus +qu’une idée, qu’un désir: le baptême, la communion. Cette soif de l’eau +salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que +l’œuvre de la conversion était accomplie: la Grâce illuminante, ayant +rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée; il avait +correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la +maladie sans plaintes ni murmures; son âme loyale, tirée miraculeusement +de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une +aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut +le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception. + +On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles +expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce +jour-là... + +Pour nous, chantons _Magnificat_. + +Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les +poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout +pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse. + + +Note I + +Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs dans l’Épître aux +Romains: + + «Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui devaient + ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est la richesse du + monde et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus encore + leur plénitude?... Car si leur perte est la réconciliation du monde, + que sera leur rappel sinon une résurrection. Si les prémices sont + saintes, la masse l’est aussi; et si la racine est sainte, les rameaux + le sont aussi. + + «Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si toi, qui + n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu + participant de la racine et de la sève de l’olivier franc, ne te + glorifie point aux dépens des rameaux... + + «Tu diras sans doute:--Les rameaux ont été brisés pour que je fusse + enté. Fort bien: c’est à cause de leur incrédulité qu’ils ont été + rompus... Mais s’ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils + seront entés car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. En + effet, si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et + enté contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison + ceux qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur propre + olivier!... + + «Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous; + mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Parce + que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Comme donc, + autrefois, vous-mêmes, vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, + vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux, + maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût faite et qu’à + leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu a tout renfermé dans + l’incrédulité pour faire miséricorde à tous...» + +Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité +surnaturelle qui nous unit aux Juifs: ils ont préparé le salut des +Gentils, ils ont enfanté l’Église; au dernier jour, l’Église enfantera +leur salut. + +Si donc il est légitime de prendre des précautions contre la malfaisance +actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point de vue surnaturel, nous +devons les respecter comme les témoins, malgré eux, de notre foi--comme +prédestinés au Salut. + + +Note II + +Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent point pour +cause leur religion, comme le prétendent, sans preuve, les +rationalistes, mais bien le fait que partout où ils prenaient pied, ils +se rendaient insupportables par leur usure et par leur insolence. Renan, +qui n’est pas suspect d’animosité contre Israël, puisque il se montra +toujours fort respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit, +avec raison, dans son livre l’_Antechrist_: «Quand toutes les nations et +tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu’il y ait à cela +quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre temps, s’insinuait partout en +réclamant le droit commun. Mais en réalité le Juif n’était pas dans le +droit commun: il gardait son statut particulier. Il voulait avoir les +garanties de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à +lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer aux charges +des nations.» Oui, _sans participer aux charges des nations_ mais au +contraire en parasites qui sucent leur substance. C’est ce qui les fit +chasser de Rome, maintes fois, sous les empereurs et notamment sous +Claude. C’est plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre +eux. Et alors qui les protégea?--L’Église, les Papes qui les prenaient +sous leur sauvegarde, comme mille textes le prouvent à tout homme de +bonne foi. + +Il faut donc le répéter: _l’antisémitisme n’est pas un fait d’ordre +religieux; c’est un fait d’ordre social._ Un catholique sera antisémite +parce qu’il est patriote mais non parce qu’il va à la messe. + + + + +PAUL CLAUDEL + + --Elle est retrouvée!... + + --Qui? + + --L’Éternité! + + Arthur Rimbaud + + +Le chapitre précédent était presque terminé quand me tomba sous les yeux +le récit que l’auteur de _l’Annonce faite à Marie_ et de tant d’autres +belles œuvres publia, de sa conversion, dans _la Revue de la +Jeunesse._--Claudel ayant eu la gracieuseté de m’autoriser à le +reproduire, je le donne ici car il montre, avec une admirable clarté, le +travail de la Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de ma +thèse que nulles circonstances d’ordre purement naturel ne suffisent à +expliquer le miracle de la conversion. + +Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai seulement remarquer combien +il est impressionnant que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par +les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans le chapitre sur +Verlaine. Quelle étrange destinée que celle de cet aventurier qui, de +quatorze à dix-sept ans, manifesta, en des poèmes et des proses d’une +étourdissante beauté, un génie échappant à toute classification et qui, +ensuite, laissa de côté la littérature pour se faire trafiquant en +Abyssinie! + +--C’est le cas de s’écrier: l’Esprit souffle où il veut!... + + +RELATION DE CLAUDEL + +Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre +1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère +était déjà à ce moment très avancé. + +Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont +donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente, et, +après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la +foi. Auparavant, j’avais fait une bonne première Communion, qui, comme +pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le +terme de mes pratiques religieuses. + +J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, +puis dans des collèges (laïques) de province, puis enfin au lycée +Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la +foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes (!!!). +La lecture de la _Vie de Jésus_ de Renan fournit de nouveaux prétextes à +ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, +facilitait ou encourageait. + +Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein +épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la +matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, +dans la science et dans la littérature était irréligieux. Tous les +(soi-disants) grands hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout +distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présida la +dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle +j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo +venait de disparaître dans une apothéose. + +A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens +dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret +était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste +dans toute sa rigueur, je croyais que tout était soumis aux «lois», et +que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la +science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout +cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée +du devoir kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie, M. +Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer. + +Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à peu je tombai dans un +état de désespoir. La mort de mon grand-père que j’avais vu de longs +mois rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré une profonde +terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement +oublié la religion et j’étais à son égard dans une ignorance de sauvage. + +La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres +d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a +eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante: Arthur +Rimbaud. La lecture des _Illuminations_, puis, quelques mois après, +d’_Une saison en enfer_, fut pour moi un événement capital. Pour la +première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne +matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du +surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le +même. + +Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à +Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais +alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, +considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant +approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces +dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un +plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, +je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et +les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les +assistaient étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le +_Magnificat_. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second +pilier à l’entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie. + +Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En +un instant, mon cœur fut touché et _je crus_. Je crus, d’une telle force +d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si +puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de +doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les +hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la +toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, +de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant, +comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent +cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui +cependant ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme dont la +Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur +d’un pauvre enfant désespéré: «Que les gens qui croient sont +heureux!--Si c’était vrai, pourtant?--_C’est vrai!_--Dieu existe, il est +là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi!--Il m’aime, +il m’appelle.» Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si +tendre de l’_Adeste_ ajoutait encore à mon émotion. + +Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et +presque d’horreur! Car mes convictions philosophiques étaient entières, +Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient; je ne voyais +rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même +trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la +même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice +de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais +aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti. Un être +nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme +et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais comment +concilier avec rien de ce qui m’entourait. L’état d’un homme qu’on +arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps +étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je +puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet. Ce qui était +le plus répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui +était vrai, c’est cela dont il fallait, bon gré mal gré, que je +m’accommodasse. Ah! ce ne serait pas du moins sans avoir essayé tout ce +qu’il m’était possible pour résister. + +Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle +défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai +de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après +l’autre des armes qui ne me servaient à rien. Ce fut la grande crise de +mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit: +«Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure +nuit! le sang séché fume sur ma face!» Les jeunes gens qui abandonnent +si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer +et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la +pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce +qu’il me paraissait, mon retour à la vérité devait m’imposer le +sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière. Mais enfin, +dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus +rentré chez moi par ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si +étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait +donnée autrefois à ma sœur Camille, et pour la première fois j’avais +entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé +de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par Renan l’histoire de +Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût +jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque ligne démentait, avec une +simplicité majestueuse, les impudentes affirmations de l’apostat et me +dessillait les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion, oui, +Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, Paul, entre tous, qu’il +s’adressait, et il me promettait son amour. Mais en même temps, si je ne +le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative que la damnation. +Ah! je n’avais pas besoin qu’on m’expliquât ce qu’était l’enfer: j’y +avais fait ma «saison». Ces quelques heures m’avaient suffi pour me +montrer que l’enfer est partout où n’est pas Jésus-Christ. Et que +m’importait le reste du monde auprès de cet être nouveau et prodigieux +qui venait de m’être révélé? + +C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l’ancien +résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner de cette +vie qui s’ouvrait à lui. L’avouerai-je? Au fond, le sentiment le plus +fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions était le respect +humain. La pensée d’annoncer à tous ma conversion, de dire à mes parents +que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-même un de +ces catholiques tant raillés, me donnait des sueurs froides, et par +moments la violence qui m’était faite me causait une véritable +indignation. Mais je sentais sur moi une main ferme. + +Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas un ami catholique. + +L’étude de la religion était devenue mon intérêt dominant. Chose +curieuse! l’éveil de l’âme et celui des facultés poétiques se faisait +chez moi en même temps, démentant mes préjugés et mes terreurs +enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières versions de +mes drames _Tête d’or_ et _la Ville_. Quoique étranger encore aux +sacrements, déjà je participais à la vie de l’Église, je respirais enfin +et la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres qui m’ont le +plus aidé à cette époque sont d’abord les _Pensées_ de Pascal, ouvrage +inestimable pour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait +souvent été funeste; les _Élévations sur les mystères_ et les +_Méditations sur les Évangiles_ de Bossuet, et ses autres traités +philosophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la Sœur +Emmerich. La _Métaphysique_ d’Aristote m’avait nettoyé l’esprit et +m’introduisait dans les domaines de la véritable raison. L’_Imitation_ +appartenait à une sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers +livres m’avaient paru d’une dureté terrible. + +Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis mes classes, c’était +l’Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majestueuse aux genoux +de qui j’ai tout appris! Je passais tous mes dimanches à Notre-Dame et +j’y allais le plus souvent possible en semaine. J’étais alors aussi +ignorant de ma religion qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le +drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence qui surpassait +toutes mes imaginations. Ah! ce n’était plus le pauvre langage des +livres de dévotion! C’était la plus profonde et la plus grandiose +poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été confiés à des +êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et +chaque mouvement du prêtre s’inscrivait profondément dans mon esprit et +dans mon cœur. La lecture de l’Office des morts, de celui de Noël, le +spectacle des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de +l’_Exultet_, auprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et +de Pindare me paraissaient fades, tout cela m’écrasait de respect, de +joie, de reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à peu, +lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur cette idée que +l’art et la poésie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de +la chair, loin de leur être indispensables, leur sont au contraire un +détriment. Combien j’enviais les heureux chrétiens que je voyais +communier! Quant à moi, j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à +chaque vendredi de Carême, venaient baiser la couronne d’épines. + +Cependant les années passaient et ma situation devenait intolérable. Je +priais Dieu avec larmes, en secret et cependant je n’osais ouvrir la +bouche. Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient plus faibles et +l’exigence de Dieu plus dure. Ah! que je le connaissais bien à ce moment +et que ses touches sur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le +courage d’y résister? La troisième année je lus les _Écrits posthumes_, +de Baudelaire, et je vis qu’un poète, que je préférais à tous les poètes +français avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa vie et +s’était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes remords que moi. +Je réunis mon courage et j’entrai un après-midi dans un confessionnal de +Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où j’attendis le prêtre sont les +plus amères de ma vie. Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému +d’une histoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des +«souvenirs de ma première Communion» (à ma profonde vexation), et +m’ordonna avant toute absolution de déclarer ma conversion à ma famille: +en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner tort. Je sortis de la boîte, +humilié et courroucé, et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus +décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans cette même église +Saint-Médard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel, M. +l’abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable +ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon directeur et mon père +bien-aimé, et dont, du ciel où il est maintenant, je ne cesse de sentir +sur moi la protection. Je fis ma seconde communion en ce même jour de +Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame. + + +Note + +Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation si précise et si +émouvante. Claudel dit que, tandis que la Grâce opérait aux profondeurs +de son âme, _à la surface_, il croyait se conformer encore à ses +habitudes d’esprit antérieures. La lutte dura quatre ans!--Je relève, +une fois de plus, ce que j’ai déjà noté plus haut: quand la Grâce a +touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque temps sa route +coutumière, en vertu de la vitesse acquise, mais les mobiles qui le +poussaient n’ont plus de consistance. Et il se transforme peu, à peu, à +travers de grandes souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se +dérober à ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force +supérieure et indéfinissable ne l’y obligeait? + +Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir que: des causes +purement naturelles ne suffisent pas à expliquer le miracle d’une +conversion. + +C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de Claudel. + + + + +UN MERCREDI DES CENDRES IL ARRIVA QUE... + + Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans + l’inquiétude jusqu’à ce qu’il repose en toi. + + Saint Augustin: _Confessions_ I. + + +Dans les chapitres précédents j’ai analysé des conversions dont le récit +a été publié. Dans celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux +convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une relation de leur +marche vers Dieu pouvait inciter quelques âmes en peine à suivre leur +exemple, m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont très humbles +l’un et l’autre, ils ont stipulé que je cacherais leur personnalité sous +un pseudonyme et que je ne donnerais aucune indication de nature à +mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis conformé à leur +désir. + +Nous appellerons donc simplement Robert--prénom qui n’est pas le +sien--celui dont on va lire la confession. + +Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a daigné se servir du très +pauvre instrument que je suis pour aider Robert à se reconnaître dans +ses crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le Sacrement de +Pénitence, un bon prêtre prit la direction de son âme. Je n’eus plus à +intervenir que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout pour +demander à des âmes ferventes de former autour de lui un brasier de +prières. + +Quand je reçus sa première lettre, j’étais en voyage pour le service de +l’Église et je me déplaçais presque chaque jour. La missive me rejoignit +dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre heures. Elle +était insuffisamment affranchie, surchargée d’adresses successives, la +dernière à peu près illisible. Il y avait donc bien des chances pour +qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la poste. Je vis une +circonstance providentielle dans le fait qu’elle me fût parvenue et je +répondis aussitôt[30]. + + [30] En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien d’une + ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu «le + trimardeur de la Sainte Vierge». Il fallait vraiment que le Bon Dieu + n’eût personne sous la main pour requérir de la sorte une aussi + mince balayure du monde!... + +Une correspondance active s’ensuivit.--On trouvera ci-dessous les +lettres de Robert. Je n’en ai supprimé que les phrases qui me concernent +et quelques confidences n’ayant point rapport aux opérations de la Grâce +sur cette âme, ou d’un ordre trop spécial pour prendre place dans un +livre qui désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces +omissions--peu nombreuses--n’enlèvent rien à la clarté du récit. Enfin, +j’ai fait le rebouteux pour quelques phrases bancales et j’ai indiqué +brièvement le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. Tout +le reste est de Robert. + + +PREMIÈRE LETTRE + +Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos +livres: _Du diable à Dieu_ et _Sous l’Étoile du Matin_. Je les aperçus, +l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais +pourquoi, ces titres m’intriguèrent: je ne vous connaissais pas du tout +et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes. +J’entrai dans la boutique; je les achetai et je les lus d’un seul +trait... + +_Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert +reprend:_ + +Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir; l’état de mon +âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments +dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me +donner votre avis... + +_Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue:_ + +Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon +passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de +toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que +si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en +proie à une obsession maladive. + +J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me +dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère +moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse, +lorsque j’avais quatre ans: c’est vous dire que je ne les ai guère +connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est +entrée au Carmel à vingt et un ans. + +Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants, +très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise +en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je +suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très +sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais +machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification: +on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier. +J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et +j’obéissais à cette «convenance» de la même façon que je prenais soin de +manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées. + +A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le +vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le +fait est que je ne ressentis aucune ferveur: je récitais correctement le +chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout +comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais +à la classe sans trop de dissipation. + +La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé, +je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées. +C’était le soir, après dîner; il allait partir pour son cercle et parut +assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma +requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du +lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas +finir; me tapotant la joue il me dit:--Oui, oui, c’est entendu... Tu es +un bon garçon, sage comme une petite fille; je n’ai rien à te +reprocher... + +Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa +canne:--Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la +première communion du petit. + +Un point, c’est tout. + +La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par +l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la +portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion +particulière: j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement. +J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec +correction--rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement +mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y +pensai plus. + +Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les +mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la +grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques--bref j’étais, au +point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes +et dont les rouages fonctionnaient correctement. + +Vous constaterez que j’insiste sur la «correction». C’est que ce mot +représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait +été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes +mes manières d’être: ne se faire remarquer en rien. + +Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les +cancres; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se +résumaient par la note: _assez bien_. Aux distributions de prix, je +recueillais deux ou trois accessits: latin, histoire, composition +française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la +note: _assez bien_. + +Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je +me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais +réfléchi. + +--Je ne sais pas, répondis-je. + +Mon oncle me traita, en riant, de «jeune mollusque». Puis comme je +gardais le silence--non parce que je me trouvais offensé mais parce que +l’expression me paraissait, en somme, assez exacte,--il ajouta:--Bah! tu +as le temps de te décider; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois +pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que +tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras +rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton +galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni +de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier--correctement. +D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je +ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les +fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te +pistonnera... Cela te va-t-il? + +--Cela m’est égal, répliquai-je. + +La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne +présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque +incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu +couvert. + +Je n’avais point d’amis--tout au plus des camarades avec qui je me +tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète, +mais la «noce» outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des +visites dans nos relations très étendues; j’étais invité à des bals et à +des dîners; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais +une existence vide et--correcte, dont ma passivité s’accommodait: +j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien. + +Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son +couvent; je lui portais des pralines ou des marrons glacés; je lui +posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais. + +Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant +qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient. +Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien +ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la +campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle +était fort pieuse. + +Au régiment, je fus--correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me +pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le +maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me +demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la +vocation militaire: j’étais monté au grade de sergent, cela contentait +mon ambition. Je partis donc avec ma classe. + +J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de +communier à Pâques--non par incrédulité réelle, mais par nonchalance. +J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir, +à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de +cigarettes. + +Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une +carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement +réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur +régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul +besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un +peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après +avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point +la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu, +comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais +cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de +fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me +mis à étudier l’histoire: je pris des notes sur mes lectures; je +formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation, +une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute +époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal. + +Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais +des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion +de tout autre travail. + +--Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien... Il faut +faire quelque chose dans l’existence. + +J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide +du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus. + +Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on +ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur +entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis--pécuniaires ou +autres--il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa +vivre à ma guise. + +Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des +visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et +du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le +Tout-Paris--je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des +rastaquouères--me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances +comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires +de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au +_snobisme_, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch. + +Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu; j’observais et +je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si +fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui +s’intitulent eux-mêmes «la bonne société». Je n’y avais guère de mérite +car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait. +Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient, +comme moi, sur la galère du «grand monde» justifiaient mon abstention. +Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à +éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde. + +Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de +toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il +y a du bon dans la boutade de Schopenhauer: «Les femmes sont de petits +êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et +enfermer.» + +Les mâles sont équivalents: sortez-les du bridge, des écuries de courses +et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez +rien dans ces pauvres cervelles... + +J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques +maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en +ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et +inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner +autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de +commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec +de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au +delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon +indépendance, j’eus recours à un subterfuge: un de mes amis, stylé par +moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais +dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme +la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du +prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les +dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec +empressement de ma personne: j’eus la paix... Vous demanderez pourquoi, +jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter. + +Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage +des _Joyeuses épouses de Windsor_ dans la bouche duquel Shakespeare met +cette définition: «Le monde est une huître». Il faut croire que j’avais +des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre, +je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas... + +Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui +me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne +où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même! +Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond +de mon cœur. Je me raisonnais; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de +me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en +dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais +m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait +à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la +recherche de cet oiseau rare. + +Mais alors--et ceci est déjà passablement étrange--je fus arrêté net par +je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un +événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je +n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je +demeurai dans un état d’attente assez anxieux. + +J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se +produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre. + +Une «belle madame» quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi +gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je +regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un +orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais +énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées +moroses où revenait ce refrain:--Je m’ennuie à périr... C’est bien de ma +faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici?... Mais alors, je n’ai +qu’à m’en aller... Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je +m’ennuierais tout autant... N’importe, il est idiot de rester... + +Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une +salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne +s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours +insociable. + +La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les +gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un +_tango_ plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on +annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je +m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme--nous +l’appellerons Aline--mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari +s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de +noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras:--Nous soupons +ensemble. + +Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai:--Quelle +mouche vous pique? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur +que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis +ennuyeux et ennuyé. + +--Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez... + +J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs +fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins +superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en +frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on +avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la +trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de +coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit, +je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors, +entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour +lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la +voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de +lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je +lui fis compliment sur son costume: c’était celui de la Finette, le +délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre. + +--Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal, +vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez: +l’Indifférent au pourpoint bleu ciel. + +--Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque +gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître +des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions. + +--En vérité? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous +faites ici. + +--Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous. + +--Et qui vous dit que je m’amuse? + +Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de +lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de +surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate +beauté. + +Je répondis:--Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en +conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir. + +--C’est ce qui vous trompe... Je m’ennuie peut-être plus que vous. + +--J’ai de la peine à l’admettre: vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée +par l’existence!... Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de +_spleen_ dans le sable d’un désert sans oasis. + +Cette image baroque la fit sourire:--Quelles comparaisons sépulcrales, +s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un +vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes. + +--La cueillette me laisse froid; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi +plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal +vous amuse. + +--Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour +m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène... Tout +cela est si vide! + +Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une +corde tellement sympathique! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide +atroce qui me tenait l’âme en détresse?... + +Enfin je repris:--Et dire que nous continuerons à la mener cette +existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre +cercueil! + +--Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui +sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me +plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs. + +--Si je vous ennuie comme eux, je me tairai. + +--Non, ne vous taisez pas... Mais vous conviendrez que nous avons une +singulière conversation pour un souper de carnaval... Il est vrai que, +ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer +la poussière que nous serons. + +--Comment, dis-je, le mercredi des Cendres! Vous êtes sûre? + +--Très sûre, impie que vous êtes! + +Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à +poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé. +Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant:--Souviens-toi que +tu es poussière!... + +_Memento quia pulvis es_, traduisis-je machinalement. + +Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre +moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions +de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère +j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce +moment, me déplaisait-elle si fort? + +Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit +la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la +lèvre en fronçant le sourcil. + +Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui +offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la +plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna +la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un +remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un +freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en +gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis +le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine +insouciante, elle me tendit la main:--Au revoir, croque-mort, me +dit-elle. + +Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif. + +Accroissant mon malaise, le _Memento_ funèbre se répétait en moi, comme +proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon +plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se +fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur +très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état +d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne +savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable... Enfin, +comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous +me comprendrez. + +L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir, +comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée +et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus +que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos +échangés entre nous. + +N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre +qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me +raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une +force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer. + +Mené? Mais comment et pourquoi? + +Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne +me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement +car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le +reste du repas, je n’avais bu que de l’eau. + +Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je +relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un +aspect terrible: il me sembla que la lumière électrique s’était +affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les +faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une +poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et +cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se +déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de +tressauter douloureusement--pour l’éternité... Si l’on danse en enfer, +ce doit être ainsi. + +Je fus saisi de panique:--Oh! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis +malade; il faut aller prendre l’air... + +Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je +coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors. + +Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et, +quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les +Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque +de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures +du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer +chez moi--j’habite derrière la Chambre--je continuai par la rue de +Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite +dans la rue Saint-Honoré. + +J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais +à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre +le _Memento quia pulvis es_ résonner de nouveau en moi, mais alors avec +une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux. + +Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une +brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville; j’y distinguai, +çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police, +déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une +carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille +remuée. + +Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en +retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation! Jamais je +n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres. + +Tout à coup je m’arrêtai: j’étais devant l’église Saint-Roch et je +voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à +l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les +suivis... Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église, +sauf pour un mariage ou un enterrement mondains! + +Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié: je pris de l’eau +bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un +prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je +m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en +moi. + +Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je +voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse. +Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me +pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude +comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais +pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si +contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle. +Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme +dédoublé; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la +Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie +essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait +comme d’une brûlure. + +Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la +barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de +les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher: ma vie lâche, +fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à +ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer. + +Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le +_Memento_... Ah! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile +poussière. + +La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre: une +rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation +de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais +comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car +il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une +allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme. + +Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me +trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de +l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant +l’hostie:--_Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc +immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo +vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et +negligentiis meis..._[31] + + [31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire: «Reçois, ô + Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache + que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et + véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont + sans nombre.» (N. de l’A.) + +Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes +me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à +voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots +et de troubler l’office... + +Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à +mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette +course... + +Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix +heures, d’une seule traite. + +Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je +ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu +un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point +d’aller me confesser. + +Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence +chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de +blasphèmes... En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être +profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le +maître. Comment vous dire cela? C’est comme si mon âme faisait une +maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien--ou +un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui +m’est venue pour m’analyser: je la vois, mon âme, comme une pièce +anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles +d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je +saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la +signification de l’ensemble m’échappe. + +J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils +sont... etc., etc... et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me +dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car +pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie? Ma +médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous +jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que +la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des +songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en +aide. Agréez etc... + + +RÉPONSE + +Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces +lignes: le propre de la médiocrité c’est d’être très contente +d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde; ils +s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur +vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs +semblables! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver +banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on +fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les +blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs +préjugés. C’est manquer à cette fameuse «correction» dont Robert, +aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si +ingénûment l’adepte. + +Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son +pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la +négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne +trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes. + +Je fus également très heureux que sa culture et ses dons +littéraires--remarquables comme on a pu voir--ne l’eussent point +transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé +aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les +neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un +négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu +d’une basse-cour plus ou moins académique. + +Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes +prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure +marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle +et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour. + +Ah! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la +Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses +épaules! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement +encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me +pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel. + +Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs +lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien +avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de +circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son +devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de +docilité vis-à-vis de la Grâce. «Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la +porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé: +il faut ouvrir tout au large.» + +Enfin je lui conseillai la lecture de l’_Imitation_, sachant que dans ce +merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider +jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa +conscience... Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma +réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je +pus d’encouragements affectueux et de sympathie. + +Six jours après, nouvelle lettre de Robert. + + +DEUXIÈME LETTRE + +... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique +religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément, +depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe. +Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice +ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans +un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et +une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure +que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que +j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du +Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes +exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les +explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ +étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines +engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action +d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie +lumineuse. + +Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me +convertir. + +Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une +part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude +succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion, +presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle +autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la +prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très +lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et +garde tout entier son libre arbitre. + +Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti +logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien. + +Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule +pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des +arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans +mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort +singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de +vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde. +A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir. + +Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le +constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne +m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une +autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle +me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion +et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je +ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est +impossible que je me donne ce ridicule... + +J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux +pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma +réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma +foi. + +Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une +voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je +l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A +quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui +se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de +communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si +fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le +catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de +protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la +rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à +la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout +en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage +sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement. +Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une +analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors +tu redeviendras normal. + +--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais +essayer... + +Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les +travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être +apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus +troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes +pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je +ne trouverais la paix qu’au confessionnal. + +--Allez-y donc, me direz-vous. + +Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un +prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion +violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera +en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis +le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles +imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point +l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la +nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se +refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens +attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en +bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la +confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde, +mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque +conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit +qui me torture. + +En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe +quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant +qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part, +projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de +délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je +retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit +profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix +désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu +par cette présence amicale dont je vous parle plus haut. + +Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans +l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!... + +Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc... + + +RÉPONSE + +En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa +tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui +faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé +à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort +misérables. Mais voilà: quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait +quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de +consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un +néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état +pour mettre les choses au point. + +D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce: Dieu ne +cessait de lui faire sentir sa présence; c’était une indicible faveur +car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe +pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls, +il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous +fasse défaut. + +L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également +l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme +j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand +le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point +que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la +brebis errante vers le bercail. + +Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il +était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il +devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me +montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de +plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce +dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait +plus de peine à l’écarter. + +En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de +l’_Introduction à la vie dévote_ que certains ne seront peut-être pas +fâchés de retrouver ici: + +«Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la +vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et +médisance: les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie, +bigoterie et artifices; ils diront que le monde vous a fait mauvais +visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront +de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à +leur avis: «Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez +insupportable, vous vieillirez avant le temps; vos affaires domestiques +en pâtiront; il faut vivre comme le monde avec le monde; on peut bien +faire son salut sans tant d’embarras», et mille autres bagatelles. + +«Tout cela n’est qu’un vain et sot babil; ces gens-là n’ont nul souci de +votre santé ni de vos affaires. _Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, +le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous +n’êtes pas du monde, partant, il vous hait._ Nous avons vu des +gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y +a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre +que celle-là? Les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se +mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous +voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer +à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de +l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à +danser: nul ne s’en plaint; et pour la seule veille de la nuit de Noël, +chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant. + +«Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour +ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu? + +«Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui. +Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre. +_Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites +qu’il est possédé; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en +buvant, et vous dites qu’il est Samaritain._ Si nous nous relâchons par +condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en +scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie +ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque +dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos +gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications, +tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous +ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie +que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; et +nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice. + +«Au lieu que, comme dit saint Paul, _la charité est bénigne_, au +contraire le monde est malin; au lieu que la charité _ne pense point de +mal_, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut +accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons +aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les +manger s’il peut... Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous +doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour +insensé[32].» + + [32] SAINT FRANÇOIS DE SALES: _Introduction à la vie dévote_, + quatrième partie, ch. I. + +J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que +fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, +sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres +observations lui avaient appris à quel degré le monde _fut, est, sera_ +toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait +immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré +les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme +va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une +paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots +grouillants--je veux dire les gens du monde--comme des serpents boas +prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous +apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement +et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste, +c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le +mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre +de touche pour le moment. + +Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il +s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans +un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel +prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et +l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais +n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en +était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles +ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui +procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui +rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette +niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme; or je le +jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je +n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à +contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous +confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce +désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra +très vite un besoin irrésistible. + + [33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du + chapitre. Voir note I. + +Considérez maintenant, je vous prie, ceci: tandis que Notre-Seigneur +souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des +Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce +insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous +essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas: des +cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont +obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses +angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les +chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le +Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous +serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte +Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et +l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables... Je l’engageai aussi à +tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par +expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en +nous-mêmes... + +Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a +toujours réussi. Que de fois je l’ai employé; que de fois j’ai vérifié +qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais +sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin +pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de +moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces +saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma +reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes +infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur +secours?... + + +TROISIÈME LETTRE + +Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte à présent que +je m’enlisais dans un marécage sans issue, quand je me tourmentais à +propos de l’opinion du monde et de l’incapacité des prêtres. Quel +orgueil outrecuidant j’ai montré! Il me faut l’avouer: j’avais donné en +plein dans le traquenard démoniaque que vous me démasquez. Néanmoins, je +ne suis pas encore décidé à faire le nécessaire et je prie Dieu pour +qu’il me donne la force de prendre enfin une résolution ferme... Ce qui +m’a le plus touché, c’est votre comparaison de mon état d’âme au sommeil +des disciples à Gethsémani. Oh! oui, je suis lâche!... Mais je ne veux +absolument pas retomber dans mon assoupissement. Suivant votre conseil, +j’ai commencé de tenir un journal de ma vie intérieure; j’y trouve du +soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. Continuez, je vous en +supplie, de faire prier pour moi: j’en ai bien besoin car voici que +cette présence mystérieuse qui me soutenait s’est retirée: j’erre, le +cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que le Seigneur ait pitié de moi!... + +Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, etc., etc... + +P.-S.--Je lis tous les jours un peu de l’_Imitation_: quel voyant que +l’auteur de ce livre! Je vous sais grand gré de me l’avoir fait +connaître. + + +JOURNAL DE ROBERT + +_9 mars._--Je suis triste et tout déconcerté de ne plus sentir en moi +cette force indéfinissable qui me consolait et m’aidait à me +reconnaître. Pour essayer de la reconquérir, je vais d’église en église. +Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et je lui demande de +dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il encore? M’a-t-il abandonné?... Je +l’implore:--Vous voyez, lui dis-je, je ne dors plus; j’attends votre +lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la nuit?... + +Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable de ces élans +d’amour qui le portaient vers le Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant +je ne voudrais pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures de doute où +je me demande, une fois de plus, si je ne me suis pas illusionné lorsque +j’ai cru que Dieu me sollicitait. N’est-ce pas une crise de _spleen_ que +je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre? + +Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas réussi. Peut-être qu’un +voyage?... + +J’ai tâché de me persuader de faire un tour en Espagne. J’ai même pris +des informations, tracé un itinéraire, compulsé des indicateurs et des +guides. J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de voyage. Mais +comme j’allais donner des ordres pour mon départ, je me suis senti +soudain une grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé qu’un +mur se dressait devant moi qui m’interdisait de poursuivre et que, si je +prenais un détour, j’encourrais une responsabilité grave. + +Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement de joie intérieure +et un soulagement qui me dilatait la poitrine: ce fut comme si l’on +enlevait le poids qui m’écrase pour me permettre de respirer. Cela ne +dura qu’une minute, puis le fardeau pesa de nouveau sur mes épaules et +je retombai dans mes incertitudes... + +Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. Ne m’en félicitez pas: +j’accomplis cet acte sans goût, la plupart du temps avec ennui. +Néanmoins j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. C’est comme +un remède amer que je me serais prescrit, que je prendrais tous les +matins et qui me fortifie peut-être sans que j’en aie conscience. + +Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je restais debout devant +mon prie-Dieu et mon esprit vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. +Quand l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus que je +n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord de l’irritation contre +moi-même et tout de suite après, une envie de murmurer contre Dieu qui, +voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de le prier alors que +cela m’eût fait tant de bien. + +Peut-être que si je me confessais, je me détendrais enfin?... Ah! non: +plus tard!... Plus tard!... + +_12 mars._--Il est quatre heures du matin: je rentre chez moi et je me +hâte de noter la chose singulière et un peu effrayante qui vient de +m’arriver... + +Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une sorte de sourde rancune +contre la Divinité qui paraissait me délaisser. Puis je m’examinais avec +complaisance et je me disais:--Je fais pourtant tout mon possible pour +Lui obéir; il n’y a peut-être pas beaucoup de gens qui montreraient +autant de persévérance que moi... Bref je m’admirais presque et je me +prélassais dans un orgueilleux et ridicule sentiment de mon mérite. + +Hier matin, comme j’allais partir pour la messe, je vins à me dire que +je n’y prierais probablement pas mieux que de coutume. L’idée d’y +assister, cette fois encore, comme un morceau de bois, me causa un tel +ennui que je résolus de rester à la maison. Je m’affirmai que j’en avais +assez fait pour le moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais +prendre un peu de loisir. + +J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement à une habitude qui, +malgré tout, m’était devenue chère--mais je l’écartai aussitôt. Et je me +mis à réfléchir aux distractions que je pourrais me donner. + +Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais peu à peu s’insinua en moi +l’idée que j’avais besoin d’une diversion violente.--Tout de suite un +tableau d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires, des musiques +«chahutantes», s’esquissa en moi. Tandis que je le considérais, +vaguement séduit, et qu’il croissait d’autant en relief et en couleur, +je m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés de _la Veuve +Joyeuse_. + +Je trouvai un charme inattendu dans cette image de débauche; je m’y +attachai; je me plus à en détailler les nuances. Et alors le désir me +vint de réaliser quelque chose de ce genre... Oh! ce ne fut d’abord +presque rien: à peine une velléité... Comme je vous l’ai dit, je crois, +je ne fus jamais ce qu’on appelle un «viveur». J’ai quelquefois suivi, +par nonchalance, mes camarades mondains dans leurs noctambulismes +arrosés d’alcool mais je n’y prenais guère de plaisir. De même, depuis +pas mal de temps, mes infractions aux 6e et 9e commandements avaient été +fort rares. Depuis le mercredi des Cendres, je m’étais tout à fait +abstenu... + +J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse. Je fis +quelques pas dans la chambre et je m’efforçai de penser à autre chose. +L’_Imitation_ était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai +sur ce passage du chapitre des tentations: «D’abord il ne se présente à +l’esprit qu’une simple pensée; elle passe ensuite dans l’imagination; +puis vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le consentement +de la volonté...» + +J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être mis en garde. +Mais, tout infatué de confiance en moi-même, je fermai le volume.--Je +n’en suis pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance en +des souvenirs malpropres mais je ne céderai pas... + +Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses se +multipliaient, se faisaient plus attirantes: la tentation grandissait, +grandissait; et je n’étais presque plus maître de moi car une langueur +extraordinaire dissolvait ma résistance. + +En cette extrémité, l’idée me passa de courir me réfugier dans une +église mais elle ne m’inspira qu’une répulsion violente:--Non, +m’écriai-je, si je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces +jours-ci; cela ne servira qu’à me rendre plus morose... Marchons plutôt. + +Pendant des heures j’errai à travers la ville. La nuit vint, cette nuit +de Paris qui semble étoilée de cantharides phosphorescentes. La +tentation déferlait autour de moi, s’installait, triomphante, en moi. Je +n’essayais plus de lui résister: je me disais que j’allais faire le mal, +nuire à mon âme d’une façon redoutable, et en même temps, par une +perversité bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir trouble à me le +dire... + +J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert à cette heure. Un +banc était là; je m’y assis. + +A ce moment, une idée nouvelle se leva dans mon esprit:--Mais tout ce +qui m’arrive, ce n’est pas naturel. Je suis en proie à une force +mauvaise dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne de Dieu. +Car qu’ai-je fait depuis deux jours? Je me suis plaint de mon +délaissement; j’ai récriminé comme si Dieu me devait quelque chose; je +me suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense. Plein de vanité, +j’ai rebuté la pratique, la jugeant superflue. Et aussitôt des pensées +de débauche m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme je l’ai lu, dès +qu’on cède à la tentation d’orgueil, la tentation de sensualité suit +presque toujours? + +D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui, d’ordinaire, ne +m’attirent nullement, m’apparaissent-elles si désirables? Pourquoi se +peignent-elles dans mon imagination sous des couleurs si chatoyantes? + +Cet examen me calma un peu. Mais voici que, me reprenant de la sorte, le +souvenir me revint de toutes mes inquiétudes et de mes souffrances +depuis le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux que, comparant mes +angoisses présentes à ma tranquillité de naguère, je m’écriai:--Non, je +ne veux plus demeurer dans cet état... J’en ai assez de m’énerver en des +conflits d’âme dont je ne puis me rendre compte. Tout ce que j’ai cru +éprouver de divin n’était que rêveries dues au désœuvrement. Eh bien, je +vais prendre un bain de boue, me gorger d’ordures pour rompre le +prestige. Après, je me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui +m’obsèdent seront emportés du même coup... Et je redeviendrai l’homme +insignifiant mais paisible que j’étais, avant que cette crise +incompréhensible bouleversât mon existence. + +Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit d’allégresse. +Toute hésitation fut balayée comme par un grand vent. Je me levai; je +filai, à grandes enjambées, vers la Place Blanche... + +Vous connaissez Montmartre; vous savez qu’il y a dans ces parages +plusieurs cafés de nuit où la luxure et l’ivrognerie hennissent, +braillent, dansent et se vautrent jusque passé l’aube. + +Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes porcines, j’allais +ouvrir la porte d’un cloaque où des violons miaulaient comme des chattes +en folie, où roulait une tempête de rires rauques et suraigus parmi des +hoquets, des grognements et des cliquetis de vaisselle cassée. + +Une seconde encore et j’étais dans la fournaise... + +Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine s’appesantit sur moi et +me cloua sur place. En même temps, j’entendis une voix mélancolique, +très basse, mais très distincte, murmurer tout au fond de mon +cœur:--_Mon ami, que fais-tu?..._ + +Dieu!... C’était la parole de Notre-Seigneur à Judas quand le traître le +désigna aux soldats chargés de l’arrêter!... + +Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes jambes se dérobaient sous +moi; je dus m’appuyer à la devanture. + +Cependant une bande de frénétiques, hommes et femmes ivres, puant le +musc, l’éther et les alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent +au passage, et me crièrent quelques injures. Mais je ne répondis pas. +Déjà, je fuyais... + +Tournant le dos au _pandemonium_, je dégringolai une rue en pente vers +l’église de la Trinité. Des larmes me ruisselaient sur la figure et je +me disais:--Oh! puisque Jésus daigne enfin me manifester sa présence, je +ne le livrerai pas à ses bourreaux!... Quelle horreur que tout cela et +quel crime j’ai failli commettre! + +Des actions de grâces me montaient aux lèvres--pas de longues oraisons +mais cette effusion cent fois répétée:--Merci, Seigneur, je ne voulais +plus combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous m’avez +sauvé!... Merci Seigneur!... + +De fait, la tentation s’était dissipée comme de la brume au soleil. Je +ne pouvais plus douter maintenant que la protection divine me fût +acquise, et je me sentais déborder de bonnes résolutions. + +Rentré, je rouvris l’_Imitation_, je lus la suite du chapitre et je +compris quel traquenard le diable m’avait tendu[34]... + + [34] _N. de l’A._--Voici le passage, en effet décisif: «C’est ainsi + que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous ne lui + résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons de le faire, + plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent + violentes... Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans les + tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le secours + de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et selon la + parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de nos + tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce qu’il + sauve et soutient les cœurs humbles». (Livre I, ch. XIII). + +_13 mars._--J’ai dormi assez tard et j’ai fait un rêve dont le souvenir +m’est resté tout à fait présent au réveil. + +Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques, très raide, où des +fouines m’avaient mordu, où des cailloux m’avaient meurtri les pieds, je +venais de gravir la partie inférieure d’une colline dont le sommet +demeurait invisible, les frondaisons épaisses d’une forêt aux arbres +très serrés le couvrant et formant, tout autour, comme un bloc d’ombre. + +J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme gazonnée où des +marguerites brillaient, comme des étoiles, parmi les herbes d’un +vert-tendre; au milieu de la clairière, une croix de pierre fruste +s’élevait--toute nue. Comme j’étais haletant et couvert de sueur, après +la rude montée, je m’assis au pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me +sentais heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition +certaine, qu’il me faudrait continuer, mais je puisais du réconfort dans +la contemplation de cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir +préservé des chutes dans les gouffres pleins de vipères et de ténèbres +fuligineuses qui bordaient le sentier. + +Pendant que je priais, j’entendis une musique aérienne qui planait +au-dessus de moi et m’imprégnait l’âme d’une douceur mystérieuse. Il +semblait que ce fût la montagne tout entière qui chantait; toutes sortes +de mélodies se fondaient dans son cantique: des voix d’enfants d’une +pureté inouïe, les carillons délicats de cloches cristallines, des +chuchotements de feuillages légers, les accords graves d’orgues +rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques. Je tendis l’oreille pour +saisir les paroles. Mais cela demeurait si lointain, si délié, si +vague... J’entendis pourtant ceci: _O Crux, ave, spes unica!_... + +Il me sembla aussi que cette musique était une lumière, blanche d’abord, +qui, filtrant à travers les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un +arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la croix. + +Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie radieuse m’emplissait +d’amour de Dieu et de zèle pour reprendre la montée. + +Mais comment pénétrer sous les arbres? Nul chemin ne s’ouvrait. Une +brousse rébarbative faite de ronces griffues, d’orties revêches et de +buissons entrelacés barrait la lisière. + +Indécis, je priai Jésus--que je sentais, invisible, près de moi--de me +dire ce qu’il fallait faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de +l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt et vint se poser à +l’endroit où il y avait le plus d’épines. + +Sans hésiter--cette musique me donnait tant de courage!--j’allai au +maquis, j’empoignai les branches hostiles pour les écarter; elles me +déchiraient les mains; mon sang coulait, tout chaud, le long de mes +doigts. Mais la musique, de plus en plus vaporeuse, si je puis dire, +allait s’élevant vers le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient +comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va mourir: _O Crux... +ave... spes... unica..._ + +J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les arbres quand tout +disparut et j’ouvris les yeux. + +J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu m’octroyait des forces pour +persévérer à travers de nouvelles souffrances... + +Je suis allé à la messe. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai +pu prier avec une pleine ouverture de cœur. C’est que la musique céleste +résonnait toujours--lointaine, lointaine, au plus lointain de mon âme. + +Mais que m’arrivera-t-il demain? + +_17 mars._--Maintenant, il m’est devenu impossible de douter que Dieu +ait quelque dessein sur moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le +sens nouveau et de plus en plus profond que prend pour moi +l’Évangile--médité tous les jours,--le détachement où je suis de tout ce +qui n’est pas la religion me prouvent que le vrai sens de la vie m’est +enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses qui tendent, du +reste, parfois à se rejoindre pour reconstituer, vaille que vaille, ma +personnalité d’hier. Mais elles n’y parviennent pas: un être nouveau +s’est formé dans ma conscience; il ne veut rien savoir que de Dieu, +réfrène ses velléités trop humaines, et impose silence aux réclamations +de ma paresse et de ma sensualité. + +Ce n’est pas tout: non seulement je pense presque sans cesse à Dieu, +mais je ressens le besoin presque irrésistible de parler de Lui. + +L’autre soir, je passais devant la maison où se trouve le cercle dont je +fais partie. Je ne sais comment, je fus poussé à y monter. + +Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles gens jouaient au whist +ou au bridge. Quelques hommes de cheval discutaient des courses du jour +dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé personne, lorsque, +traversant le petit salon qui vient tout de suite après l’antichambre, +j’aperçus, assis dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare, un +garçon de mon âge, Gérard de X... Il fut au lycée avec moi et nous +sommes en relations assez suivies. + +Quoique très mondain, Gérard est beaucoup moins superficiel et moins +vide que les _snobs_ et les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs +fois, nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai constaté qu’il +avait une culture, des opinions à lui, du goût, des jugements originaux. +Bref, contrairement à la plupart des gens de notre monde, il ne se borne +pas à répéter, en perroquet docile, les niaiseries dont les +entretiennent leurs feuilles favorites. Pour cela, et pour certaines +façons incisives qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement +sympathique. + +--Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard?... Il y a des +siècles qu’on ne vous a vu ici. + +--Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à côté de lui, je passais... +je suis monté, voilà tout... + +--Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez des cartes, que vous +bâillez aux potins et que vous ne vous souciez guère des performances de +_Tartelette II_ ou de _Kirsch-léger_, vous preniez la fuite. + +--Ma foi oui... Mais, d’ailleurs, est-ce que vous aussi, vous ne trouvez +pas le cercle tout à fait insipide? + +--Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on ne peut se plaire que +si l’on n’a rien dans la cervelle. On y bétifie en troupe; et voilà +probablement pourquoi les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le +propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude. Il lui faut le +contact de ses semblables pour s’apercevoir qu’il existe. + +--Très vrai... Mais vous qui n’êtes pas un sot--il s’inclina avec une +expression de reconnaissance bouffonne--pourquoi fréquentez-vous le +cercle? + +--Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut, c’est pour me mettre à +l’abri en attendant minuit où j’ai un rendez-vous avec... quelqu’un. +Cependant je dois avouer que j’y passe souvent des nuits au baccarat. +C’est stupide, mais cela aide à tuer le temps... N’est-ce pas votre avis +que le temps a la vie très dure?... + +--Plus à présent. + +--Veinard!... Vous auriez trouvé une occupation assez absorbante pour +vous faire oublier le néant de vivre? + +--Oui, dis-je. + +--Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion? + +--Aucune: je vais à la messe tous les jours et j’apprends à aimer le Bon +Dieu. + +Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement. Puis il me regarda bien +en face pour vérifier si je ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais +très sérieux, il reprit:--Eh bien! cela ne me surprend pas trop de vous. +Vous m’avez toujours produit l’impression d’un mondain malgré lui, d’un +monsieur tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise sur la terre et +qui regrette sa patrie. + +--Vous savez ce que les Anglais entendent par lunatique? repris-je en +riant. Dites-moi tout de suite que vous me tenez pour un toqué. + +--Pas le moins du monde: les toqués, ce sont peut-être ceux qui +n’agissent pas comme vous. + +Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait laissé son cigare s’éteindre +et il regardait le feu d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me +demandais quel pouvait être l’objet de ses réflexions. + +--Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me promettre de répondre avec +franchise à la question que je vais vous poser? + +--Je vous le promets. + +--Croyez-vous? + +--Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité. + +--Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous une existence aussi... + +--Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui convient... Eh bien, mon +cher, c’est par pure lâcheté... Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un +admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes qu’on nous apprend au +lycée, je fus très sincèrement pieux et très pratiquant. A cet âge, je +fis une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas l’excuse d’être +un ignorant des préceptes de l’Église, car j’avais été merveilleusement +mis en garde contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus des +remords et je pris de bonnes résolutions. Mais, et c’est là le point, je +ne m’écartai pas du milieu oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il +faut dire aussi que mon directeur était mort et que je ne trouvai pas à +le remplacer. Je dois avouer, du reste, que je ne fis guère d’efforts +pour cela. J’abandonnai peu à peu la pratique: de nouvelles culbutes +s’ensuivirent, elles se multiplièrent: une mauvaise honte me déconseilla +de lutter. Et peu à peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de +nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha de remonter le courant... +Cependant, je n’ai pas perdu la foi. Si je ne croyais pas... Enfin je +veux dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me brûler gentiment la +cervelle tant je me dégoûte moi-même. + +--Je comprends cela, répondis-je. + +--Évidemment vous le comprenez; et vous valez mieux que moi puisque, +constatant comme les ressorts de notre âme se rouillent quand nous nous +éloignons de Dieu, vous avez eu le courage de réagir. + +--Oh! protestai-je, ne vous hâtez pas de me complimenter. S’il n’y avait +eu que moi pour me tirer de l’ornière, j’y barboterais encore... Écoutez +ce qui m’est arrivé. + +Je lui racontai alors toutes les péripéties par où j’avais passé depuis +le bal du mardi-gras. + +Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé, il reprit d’un ton +rêveur:--Voilà qui me confirme ce que j’ai toujours soupçonné: nous +baignons dans le surnaturel. Et si nous savions nous recueillir, nous +apprendrions tous les jours que notre seule raison d’être c’est de nous +préparer à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous mis au monde? +Quel sens aurait la vie? On s’y ennuie à périr ou l’on y souffre sans +résignation dès que l’on en élimine la signification donnée par +l’Église... J’irai plus loin: le sentiment de l’au-delà que Dieu mit au +cœur de tous les hommes, je crois qu’il ne s’abolit jamais; il dévie, il +se fausse, il se frelate; on s’adore soi-même, ou l’on adore les femmes, +ou l’or, ou la science, ou l’art; on s’illusionne à leur propos, on les +idéalise et l’on est déçu mais, à moins d’être une brute totale, on +n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers quelque chose de +plus beau que ces mornes réalités qui nous entourent... + +--J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines minutes de repliement +sur soi-même, il y a peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec la +crainte de ce qu’on trouve--de l’autre côté. + +--Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva Gérard, et j’ajouterai que +c’est sans doute pour échapper à cette pensée terrible que la plupart de +nos illustres contemporains se démènent, comme des mannequins +électrisés, en se frottant le plus possible entre eux. Oh! ce n’est pas +l’intérêt qu’ils portent au voisin qui les rend sociables, car ils se +détestent profondément les uns les autres. Non: ils cherchent à +s’étourdir. + +--Ah! que je voudrais sonder toutes ces âmes afin de leur arracher leur +secret, m’écriai-je, quels drames poignants doivent se jouer même chez +les plus corrompus!... + +--L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit Tourguéneff... Mais je +crois que vous avez mieux à faire. + +--Et quoi donc? + +--Vouer votre avenir à prier pour eux, par exemple. + +--J’ai déjà bien de la peine à prier pour moi. + +--Bah! vous vous développerez... quand vous serez au monastère. + +--Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je tout ébahi, est-ce que +vous vous figurez que je veux me faire moine? + +--Mon cher, un imbécile de ce cercle disait l’autre soir: «Les moines +sont des fous qui ont pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes». Moi, +je pense que les moines sont à peu près les seuls sages de ce monde: ils +le jugent à sa valeur parce qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez +de l’aimer. Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de votre vocation en +endossant le froc? + +--J’avoue que je n’y ai pas songé! + +--Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant... Mais voilà qu’il est +minuit moins le quart... Je ne veux pas faire attendre... Bonsoir, +Robert, je suis content que nous ayons parlé de tout cela: j’en ai l’âme +un peu décrassée et... + +--Et?... + +--Rien... Ou plutôt si: peut-être bien que je ferai comme vous, un jour +ou l’autre. + +--Mais pourquoi pas tout de suite? + +--Il haussa les épaules:--Trop lâche, dit-il. + +Il était déjà dans l’antichambre quand il revint sur ses pas:--Robert, +ajouta-t-il, priez donc un peu pour moi. + +--Je le ferai, mais... + +--Chut! pas un mot de plus... Merci, j’y compte. + +Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques secondes plus +tard, j’étais dans la rue. Je ne saurais dire à quel point je me sentais +heureux de m’être confié à un homme capable de comprendre ce qui se +passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition de m’être fortifié dans +le bien en attestant ma foi. Récapitulant notre conversation, je me +rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y éprouvais aucun +penchant; mais qui sait s’il n’avait pas raison? + +Je n’en suis pas là, conclus-je; il faudrait d’abord commencer par le +commencement: aller à confesse. Comme chaque fois qu’elle me venait, +cette pensée me mit un pinçon au cœur... Hélas! je n’ai pu me décider; +comme chaque fois aussi je me suis dit:--Plus tard, plus tard!... J’ai +beau me répéter que si Gérard m’a très bien compris, le prêtre +intelligent dont vous m’avez parlé me comprendra encore mieux, je +demeure inerte. Que le Seigneur ait pitié de moi!... + +_Ici quelques phrases qui me sont personnelles, puis Robert ajoute:_ + +Vous trouverez probablement qu’un cercle est un endroit fort peu indiqué +pour un entretien du genre de celui que je viens de vous rapporter. Si +je vous ai scandalisé, excusez-moi...[35] + + [35] Voilà un singulier scrupule! Je ne fus pas scandalisé du tout. + Voir Note II à la fin de cette étude (_N. de l’A._). + +_21 mars, Vendredi saint._--Quelle journée et quelle date dans ma vie +que celle-ci! Je suis encore si ému que j’ai peine à rassembler mes +idées. Je veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est arrivé +depuis ce matin. + +J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la Croix. A la lecture de +la Passion selon saint Jean, les larmes me vinrent aux yeux. Je le +connaissais presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire: je l’avais +si souvent relu et médité! Mais me redisant que le Sauveur était mort, +ce jour-là, pour mon salut, je souffrais, d’une façon indicible, au +souvenir de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, mes hésitations, +mes délais. La comparaison entre l’amour infini que Jésus nous manifesta +et le peu que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude m’emplit +d’angoisse. La cérémonie terminée, quand je considérai le tabernacle +ouvert et vide, je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le +sentais également en moi. Il me semblait que Dieu s’était retiré très +loin et qu’il ne me visiterait jamais plus. Quand les cierges +s’éteignirent et que les ténèbres régnèrent dans l’église, elles +envahirent aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres +intérieures! Je n’arrivais pas à me persuader qu’une aube consolatrice +renaîtrait qui fût capable de les dissiper. + +Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je vous ai déjà parlé, +opprimait si fort mes épaules que j’étais obligé de garder la tête +inclinée sur la poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute +oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais que balbutier:--Mon +Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?... + +Rentré, le repas sommaire que mon domestique m’avait préparé me répugna. +Je mangeai seulement quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre de +vin et je ressortis aussitôt. + +Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent avec eux la +tristesse et qui s’accommodait à l’état de mon âme. J’errais au hasard +quand, débouchant sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai une +parente éloignée que je fréquentais peu mais dont je savais qu’elle +était une des plus trépidantes parmi les mondaines à la mode. + +--C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que vous êtes donc pâle!... +Seriez-vous malade? + +--Non, répondis-je, je suis triste, simplement. + +--Triste? Pourquoi? Peines d’amour? + +Le sourire affriandé qui soulignait cette question me fut insupportable. +Néanmoins je répliquai:--C’est cela même: peines d’amour. + +--Oh! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un _flirt_ qui ne rend pas, je +parie... + +--Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de ne pas assez aimer le +Bon Dieu. + +Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi? Je n’en sais absolument rien. +La phrase jaillit de ma bouche spontanément. + +Elle en fut un moment tout interloquée. Comme je restais impassible, +elle reprit:--Ah! ce Robert, toujours original!... + +Puis sans insister:--Moi je vais me confesser. C’est un peu ennuyeux +mais enfin, il faut bien faire ses Pâques, ne fût-ce que pour les +gens... Et puis hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur, +je ne me rappelle pas son nom... Oh! il est si élégant, si plein +d’esprit, il a eu des mots charmants, très parisiens, pour nous parler +du chemin de la croix; tout le monde était ravi, car, vous savez, il +n’est pas comme vos vieux curés bourrus qui insistent sur la pénitence +et qui vous fourrent des idées lugubres dans la tête... Et maintenant je +vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, le Père X est très +couru et je ne veux pas attendre trop longtemps; du reste ce sera vite +expédié, d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh! pas du tout: je +le lui dirai tout de suite et je pense qu’il ne me grondera pas trop; il +est si indulgent, si commode... + +Tout cela fut débité d’une haleine,--_prestissimo_. + +L’attitude morne que je gardais durant ce babil parut la déconcerter un +peu: + +--Allons, je me sauve, reprit-elle... Venez donc à mon jour, on ne vous +voit jamais, ours que vous êtes, c’est affreux; tous les mercredi à cinq +heures; au revoir, mon cher... + +Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai encore plus triste. + +Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. Est-ce celle-là qu’il +me faudrait? + +Tout mon être répondit énergiquement:--Non! + +Ensuite je pensai à la destinée que se préparent de tels inconscients +qui, croyant rendre son dû à Notre-Seigneur, affilent en réalité la +pointe des clous qui lui percent les pieds et les mains. + +Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. Je sentis clairement +que je devrais réparer le mal qu’ils font--à eux-mêmes et aux autres. La +phrase de Gérard s’articulait en moi:--Il faut prier, souffrir pour eux. +Puis, par une association d’idées fort naturelle, je me rappelai le +conseil qu’il me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez +bizarre--mais je vous dis les choses comme elles furent--cela prit la +forme d’une réminiscence littéraire, l’exclamation d’Hamlet: _Go into a +nunnery, Ophelia_!...[36] Vous vous souvenez?... + + [36] Allez dans un couvent, Ophélie! + +Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, âme désolée, et aussi +à cette Aline, si gaie en apparence, si mélancolique au fond, dont je +vous parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, pâtir pour eux, +aimer Dieu pour eux, et aussi pour cette folle oiselle qui sautillait +tout à l’heure devant moi, et pour tous les autres: ceux qui crachent +sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent comme d’un témoin gênant, ceux +qui ne le voient plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes +perpétuelles les aveugle!... Oui, me donner tout entier comme +Notre-Seigneur s’est donné... + +Un peu de douceur me vint tandis que je formulais ce vœu. Je vis une +petite étoile luire au fond de mes ténèbres et je me sentis moins +accablé. + +Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant volontiers à la +foule recueillie qui venait adorer Notre-Seigneur au tombeau. Vers le +crépuscule, je suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix en ce +sanctuaire; comme on s’y imprègne des effluves d’oraison qui flottent +sous cette voûte enfumée par des milliers de cierges! + +Je m’agenouillai près de l’autel; je demandai à Marie qu’elle m’obtînt +la grâce d’en finir avec mes incertitudes et mes répulsions pour la +pénitence. Alors, comme je la priais de mon mieux, plein d’une grande +confiance dans son intercession, je sentis le poids qui m’écrasait +depuis tant de jours s’enlever de dessus mes épaules; je relevai la +tête, je respirai largement. Et je vis,--non des yeux du corps, mais par +un regard d’âme que je ne puis expliquer,--Jésus mort en croix au sommet +du Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait prosternée, la face +collée au sol; des sanglots agitaient son échine. Saint Jean était +assis, les coudes sur les genoux, la figure dans les mains, à côté +d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se tenait debout, les yeux +fixés sur la plaie béante qui trouait le côté de son Fils. Ah! quelle +expression de douleur résignée où se mêlait, cependant, une sorte de +joie sublime, dans ce regard!... Elle le reporta sur moi et il me sembla +qu’elle me disait:--_Courage, meurs au monde!_... A ce moment, une +douleur aiguë, comme d’un coup de lance, me perça le cœur et en même +temps je me sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes froideurs +fondirent; toutes mes lâchetés tombèrent en poudre... Je ruisselais de +larmes et je brûlais d’amour pour mon Rédempteur... + +_Ici, une phrase rappelant la prédiction que je lui avais faite, puis il +termine:_ + +Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, en contrition devant +la plaie radieuse du Sacré-Cœur. + +A présent, vous comprenez, mon ami, que je n’hésite plus. Mettez-moi +bien vite en rapport avec le prêtre dont vous m’avez parlé... + + +DÉNOUEMENT + +Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce journal. On devine +que j’envoyai tout de suite Robert au prêtre qui l’attendait. Il se +confessa, il communia, il se prépara à la vie religieuse. + +Je veux pourtant donner encore deux fragments de lettres subséquentes +parce que je les crois propres à suggérer des réflexions salutaires. + +On se souvient que sa sœur était entrée au Carmel. Après son retour à +l’Église, il alla la voir. Il m’écrivit au sujet de cette visite: + +«Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à ma chère sœur, la bonne +fille pleurait de joie. Elle me dit qu’une des raisons principales de sa +vocation, ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher au +monde. Elle avait offert une grande partie de ses prières et de ses +mortifications pour mon salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin, +le Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé à Notre-Dame des +Victoires, comme elle me mettait au pied de la Croix, elle avait senti +un mouvement d’allégresse soudaine et la conviction entra en elle que +j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander au parloir, elle y vint +avec la certitude que j’allais lui annoncer la bonne nouvelle...» + +Cette preuve de la puissance des prières d’une âme sacrifiée à Dieu ne +m’étonna pas du tout. D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut +s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. Or Jésus ne serait +pas Jésus s’il restait sourd aux suppliques de ses épouses... + +Le second fragment a rapport à une crise de révolte que Robert subit au +moment de se rendre postulant dans la communauté religieuse qu’il a +choisie. Il m’écrivait: + +«... Je suis en proie à une véritable tempête de doutes sur ma vocation, +de scrupules sur mon indignité et même de tentations d’une bassesse +affreuse; si mon directeur ne m’assurait que je dois persévérer, je +crois que je m’enfuirais jusqu’au bout du monde plutôt que d’entrer au +monastère...» + +Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie qu’elle ne souffrit jamais +autant que le jour où elle quitta sa famille pour le couvent d’Avila. +«Recommandez-vous à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez aux pieds ces +imaginations.» + +D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que chaque fois qu’on fait +un pas en avant dans la vie spirituelle, le Malin emploie toutes les +ruses possibles pour vous tirer en arrière. + +Qu’on me permette de reproduire, en exemple, un passage d’une lettre que +m’écrivait une protestante convertie quelques jours avant son +abjuration. Je l’ai déjà donné ailleurs[37], mais il a également sa +place ici: + + [37] _Notes sur la psychologie de la conversion_, p. 44. + +«... Peu d’heures me séparent encore de l’acte solennel. Je devrais être +pénétrée de joie et de reconnaissance et il n’en est rien. Je me sens +triste à la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, avec des +tentations affreuses. Je suis brisée, anéantie, j’ai les yeux pleins de +larmes et le cœur lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus les +cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle je m’étais habituée a +disparu. Je ne comprends rien moi-même à mon état. On a beau +m’encourager, je n’entends pas les paroles qu’on me dit. Toute ma nature +se révolte contre le sacrifice de mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a +un désordre affreux. Pourtant, il me semble aussi que c’est là une +tentation des plus perfides et des plus astucieuses. Dans mes courts +instants de lucidité, je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes +les dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, je la +remettrais je ne sais à quand...» + +Admirablement exhortée par son confesseur, entourée de prières, pleine +elle-même de bonne volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté. + +Robert aussi vint à bout du Démon; tous les prestiges s’évanouirent dès +qu’il eut franchi le seuil du noviciat. + +Il n’est pas besoin, je pense, que je commente sa conversion: les faits +parlent tout seuls. Il fut longtemps comme une pierre d’attente entre +les mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action surnaturelle se +manifesta, elle le conduisit au port avec une extraordinaire rapidité: +quarante-cinq jours entre la première touche de la Grâce et la conquête +définitive du néophyte par la Vierge et le Sacré-Cœur! + +A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, sa probation: et, quoique +je n’aie pas été pour grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier +pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce car le pauvre trimardeur +de la Sainte Vierge a terriblement besoin de prières!... + + +Note I + +Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se confesser, sous +prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent pour l’entendre. + +Il avait commencé un noviciat dans une communauté en exil et avait dû se +retirer par défaut de santé. Son ancien supérieur, de passage à Paris où +j’habitais à cette époque, me le présenta en me demandant de +m’intéresser à lui. + +Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa foi restait +intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la conversation dès +qu’elle touchait à des sujets religieux. Il y avait en lui quelque chose +de gêné, de fuyant et, avec cela, une tristesse perpétuelle. Je +pressentais que tout n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience +mais comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais qu’attendre +qu’il se mît en confiance avec moi. + +Une après-midi, nous nous promenions au jardin du Luxembourg quand, +spontanément et sans nulle précaution oratoire, il me dit qu’il avait +commis un péché grave, quelques mois auparavant et qu’il n’avait pu se +résoudre à s’en confesser; en outre, il avait abandonné la pratique et +n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait souffrir +beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion. + +--Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble: puisque vous n’avez +pas cessé de croire, allez vous confesser et rentrez dans la règle. + +Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier qu’il lui +faudrait un prêtre d’intelligence supérieure pour le comprendre. + +Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia soudain de quoi +il s’agissait... C’était grave certainement, mais enfin cela n’avait +rien de si extraordinaire qu’il fallût un théologien d’une rare +transcendance pour l’entendre et l’absoudre. + +Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était hors la loi +commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal de prêtres intelligents; +je vais vous mettre en rapport avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas +rester dans cet état. + +Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. Je +réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du mur.--Supposez, +conclus-je, qu’un autobus vous écrase quand vous sortirez de ce jardin, +vous plairait-il de paraître devant Dieu avec ce poids sur la +conscience? + +L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le nécessaire. + +Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais en vue quand +je reçus de mon jeune homme un télégramme où il me disait qu’il +préférait attendre encore. + +Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il venait me voir et +j’avais reconnu en lui un de ces caractères indécis qui ont parfois +besoin qu’on leur fasse un peu violence. Je lui répondis, par un pneu, +que ma démarche était faite, que le prêtre l’attendait le lendemain +matin, qu’il n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que s’il +reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement modifiés car +je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant se repentir. + +Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre mise à la boîte, +j’allai en effet trouver le prêtre en question qui, comme j’en étais sûr +d’avance, accepta de le voir le lendemain matin. Puis je priai, je fis +prier et j’attendis le résultat. + +Tout se passa très bien; il fit la démarche, il se confessa. Je le revis +dans le courant de la journée: c’était un autre homme, à la face +joyeuse, au regard droit, aux propos nets. + +--Ah! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me figurer que +mon cas était presque insoluble. Mais j’étais comme aveuglé. Je n’ai vu +clair que quand, avec une peine énorme, j’ai eu fait l’aveu. + +--Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable: grossir +jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont telles que pour notre +imagination, c’est une de ses tactiques favorites. Tenez-vous le pour +dit. + +Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent chrétien. +Et c’est la morale de cette histoire. + + +Note II + +Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le rappelle, craignait +de m’avoir scandalisé en parlant de choses religieuses dans un cercle de +joueurs, je tiens à dire ceci: ce serait le fait d’un Pharisien de +prendre la mouche pour une raison de ce genre. On peut parler de Dieu +partout, pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent. Pour +rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée, je lui rapportai +une anecdote personnelle: l’hiver passé, vers onze heures du soir, +j’étais au casino de la jetée-promenade, à Nice, en compagnie d’un +lieutenant de chasseurs-alpins et d’un autre jeune homme, tous deux bons +catholiques. C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux +conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des valses +langoureuses; cinq cents rastaquouères jargonnaient autour de nous; des +gourgandines luxueuses jouaient de la prunelle; pas bien loin, les écus +tintaient et une cohue d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux +petits chevaux. + +Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour de Dieu et je +commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine et Catherine Emmerich. Et je +vous prie de croire que nous ne donnions pas la moindre attention aux +choses mal édifiantes et saugrenues qui se passaient là. + + + + +UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE + + A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même + Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même + Seigneur; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même + Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour + l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de + sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à + un autre la grâce de guérir par le même Esprit. + + Saint Paul: I _Cor._, 12. + + +I + +Il y avait une fois--ceci commence comme un conte de fées mais c’est une +histoire vraie--il y avait donc une fois un jeune homme que nous +appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que +pouvait être le Bon Dieu. + +Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée +que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par +convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son +père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre +l’Église. Il vilipendait les «monstres en soutane» au café du Commerce +de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et +Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges +Clémenceau, les méfaits de «l’obscurantisme» et les manœuvres de la +«faction romaine.» + +Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les +préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une +inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de +deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le +parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de +philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son +filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la +morale civique et l’horreur du catholicisme. + +Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât +comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et +les organes voisins. + +Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds +et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus +d’amour pour «les immortels principes de 89», dont le tiers-état lui +mettait tant d’exemplaires sous les yeux. + +La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin; +mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un +mancenillier, il n’osait pas s’en approcher. + +Il m’écrit: «Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je +rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il +entrait de la haine contre les «superstitions grossières» qu’on m’avait +dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance +obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette +répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des +premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de +recevoir pour la première fois l’Eucharistie; j’étais sur le point de +leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais +contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais +peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour +le bienfait inestimable dont on m’avait frustré...» + +Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta +préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et +enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions +contradictoires. + +A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses +humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme +tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres. +Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération +symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et +plats inventaires après pourriture des naturalistes. + +Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence +salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient +dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation +exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en +soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir +ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer +un jour dans l’âme. + +Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un +goût très fin et très sûr. + +Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine. +Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il +choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études +médicales était trop fort; il insista si bien qu’on finit par le laisser +suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré +dans l’Église, Lefèvre fut _le médecin catholique_, c’est-à-dire celui +qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et +non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou +des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité. + +Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion +pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu. +D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par +l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la +liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce +n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique. + +«J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame: +l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon +âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne +priais pas--j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu +n’est-ce pas déjà une sorte de prière? + +«Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en +moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à +combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi +qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien, +j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand +voile qui me cachait la lumière...» + +Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de «manger du prêtre», il +n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans +une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église; mais se +soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas. + + +II + +Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire, il tint garnison à +Amiens. Il allait assez souvent à la cathédrale, assistait parfois à +certains offices, et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur sans +pourtant en saisir encore le sens surnaturel. + +Un jour, il entendit le chant de la Passion. Ce récit du drame divin le +troubla d’une façon insolite. Le regret poignant lui vint de ne pas +connaître ce Jésus que naguère il croyait détester--que maintenant il se +sentait presque enclin à aimer. A Pâques, voyant les fidèles s’approcher +de la Sainte Table, il éprouva tout à coup un mouvement d’envie assez +semblable à celui qui l’avait bouleversé au temps où il jalousait les +enfants de la première communion, mais avec la colère en moins. + +Il se dit:--Pourquoi ceux-ci et pourquoi pas moi? Si je pouvais manger +ce Pain, peut-être assouvirait-il cette faim de je ne sais quel aliment +supérieur qui me tourmente... + +Puis ces impressions parurent s’effacer. Quand il eut quitté le régiment +pour reprendre ses études à Paris, il ne cessa pas de fréquenter les +églises mais sans progrès _sensible_ vers la lumière. + +Cependant il s’aperçut qu’aucune occupation d’ordre purement cérébral ne +réussissait à remplir le vide intérieur dont il continuait de souffrir. +Au contraire, sa détresse allait s’accroissant. Il aimait toujours la +médecine, il ne songeait pas à l’abandonner mais il constatait qu’elle +n’est, en somme, qu’un art très conjectural. Et il découvrit que, même +s’y appliquant avec zèle et avec le désir sincère de se dévouer au +soulagement d’autrui, il n’y trouvait pas à contenter le besoin que son +âme généreuse éprouvait de se hausser au-dessus d’elle-même. En même +temps, ses lectures lui apportèrent la conviction qu’aucune philosophie +humaine, aucune science ne nous fournissent une certitude sur nos +raisons de vivre. Et il s’enfonça dans la tristesse. + +Il essaya de se distraire. Mais les amusements puérils ou malpropres des +jeunes bourgeois qu’il coudoyait à la faculté--ne l’amusèrent pas. Le +pressentiment anxieux de _quelque chose_ qui _devait_ lui arriver +persistait en lui avec l’impression du voile mystérieux qu’il sentait +tendu entre les profondeurs de sa conscience et la superficie de son +âme. Cette action de la Grâce--si obscure pour lui à cette époque,--le +retint sur la pente mauvaise. Il eut l’intuition latente qu’il ne devait +pas se souiller,--il ne se souilla pas. + +Il se rejeta vers la littérature. Mais la littérature, dès qu’elle +s’élève un peu, dès qu’elle étudie le _vrai_ de l’homme, ne nous fournit +guère que des conceptions désenchantées de l’univers moral. C’est dans +ce sens qu’il faut comprendre le vers de Musset: + + Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. + +Et il est tout à fait nécessaire d’ajouter, avec lui, que, trop souvent, +le poète de talent ou de génie qui ne croit pas ne peut que souffrir et +crier sa souffrance + + Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, + L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil... + +Aussi la littérature supérieure de notre temps déborde-t-elle +d’amertume; la science matérialiste et l’idéal humanitaire ayant fait +faillite à leurs promesses, elle erre dans une lande aride et désolée. +Certains s’essayent à un scepticisme dont les ricanements sont plus +tristes que des larmes. D’autres, vantant l’art, polissent les mots +comme des cailloux luisants, mais ce labeur enfantin ne leur procure pas +la sérénité. D’autres tâchent de se figurer que la nature est bonne et +maternelle et ils la déifient; mais le culte qu’ils lui rendent n’apaise +point leur inquiétude. D’autres tâtonnent dans les couloirs d’un +pessimisme sans issue et le vent glacé du néant leur gèle le cœur dans +la poitrine. Certains se suicident par la débauche. Et les plus lâches, +célèbrant la matière, se ravalent jusqu’à courtiser Caliban et à +cuisiner pour son écuelle les mets grossiers qui lui plaisent. Tous sont +lugubres. Un petit nombre seulement trouve l’oasis de lumière, où la +sagesse catholique lui apprend que cette vie n’est qu’un temps d’épreuve +et une préparation à la vie éternelle,--mais l’incrédule ne les entend +pas... + +Lefèvre ne reçut donc de la littérature qu’un surcroît d’incertitude. +Néanmoins, faute de mieux, il s’y tenait et cela lui valait tout de même +des plaisirs moins vils que s’il avait employé ses loisirs à suer sur +une bicyclette ou à vociférer des ordures en buvant des bocks, en +marchandant de la chair vénale dans les brasseries du Quartier latin. + +C’est alors que Notre-Seigneur lui tendit une douce embuscade. Et ce fut +l’Évangile qui servit de filet pour le capturer. + +Laissons-le parler. + +«Cette après-midi là, je flânais sur les quais de la Rive Gauche. +Désœuvré, encore plus triste que de coutume, je fouillais dans les +boîtes des bouquinistes pour y chercher des romans. J’espérais découvrir +quelque volume qui contenterait à la fois mon esprit et mon cœur, qui me +donnerait la sensation d’intégrale beauté dont j’étais avide. Je ne +trouvais rien, lorsque, soulevant un amas de brochures poussiéreuses, je +mis la main sur un petit volume relié en cuir et passablement délabré. +C’était une traduction des quatre Évangiles. Je l’ouvris d’une façon +tout à fait machinale. + +«N’oubliez pas que je n’avais _jamais_ lu l’Évangile et que je n’avais +non plus jamais eu idée de le lire. + +«Je tombai sur la parabole de l’enfant prodigue. Elle m’émut +singulièrement. Elle me remua, non comme de la littérature, mais comme +si, étant prisonnier dans une cave, je voyais tout à coup un rayon de +soleil glisser vers moi par une fente des planches dont on masqua le +soupirail. Oui, des raies de lumière traversaient le voile qui +jusqu’alors m’avait empêché de voir clair en moi-même. + +«Et quand je lus que l’enfant prodigue, ayant dissipé tout son bien, +souffrait de la faim et désirait _se rassasier des cosses que mangeaient +les pourceaux mais que personne ne lui en donnait_, je me dis: Mais, moi +aussi, j’ai gaspillé les dons qui m’ont été départis; puis j’ai eu faim +d’une nourriture pour mon âme et je l’ai demandée aux systèmes +philosophiques; et j’ai convoité, à certaines heures, les pâtures de la +sensualité. Et personne n’a rien pu me donner de ce que j’espérais... + +«Or une félicité extraordinaire, un sursaut joyeux de mon âme me +soulevaient à l’approche de la Vérité et me rendaient tout tremblant +d’une allégresse inconnue... Je feuilletai le livre et j’arrivai au +chapitre de l’Évangile selon saint Jean où Jésus dit:--_Je suis le Bon +Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire +et celui qui n’est pas le berger, à qui les brebis n’appartiennent pas, +voyant le loup venir, laisse là les brebis et s’enfuit. Le loup ravit +les brebis et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est +mercenaire et n’a point de souci des brebis. Je suis le bon Pasteur et +je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme je connais mon +Père et comme mon Père me connaît. Et je donne ma vie pour mes brebis. +Et j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail; il faut que je +les amène et elles écouteront ma voix et il n’y aura qu’un seul bercail +et qu’un seul Pasteur._ + +«Quand j’eus lu ce passage, je compris que j’étais l’une des brebis d’un +_autre_ bercail. Je compris que mon Sauveur était là, qu’il m’appelait +et que ma haine d’hier contre lui n’était que de l’amour qui s’ignore. +Et je sentis que j’allais l’aimer comme je n’avais jamais rien aimé sur +terre. Je me dis:--Comment, Il a donné, Il donne sans cesse sa vie pour +moi! Et moi, qu’est-ce que je lui ai donné en retour? + +«Je feuilletai encore et je m’arrêtai au Sermon sur la montagne. Des +pleurs me jaillirent des yeux quand je lus:--_Cherchez et vous +trouverez; frappez et l’on vous ouvrira. Quiconque demande, reçoit; et +qui cherche, trouve, et il sera ouvert à qui frappe. Qui de vous, si son +fils lui demande du pain, lui présentera une pierre? Ou s’il lui demande +un poisson, lui présentera un serpent? Si donc vous, tout méchants que +vous êtes, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien +plus votre Père qui est dans les cieux vous donnera-t-il ce qui est bon, +quand vous le lui demanderez._ + +«A ce moment la persuasion entra en moi que j’irais frapper à la porte +de l’Église instituée par Jésus et qu’on m’ouvrirait. + +«Je lus, je lus encore. Je restai cloué sur place je ne sais combien de +temps. Je pense que le bouquiniste devait tourner autour de moi en se +demandant ce qui pouvait m’intéresser si fort dans ce livre à deux sous +du casier aux rebuts. Mais je ne voyais rien hors de mon âme; le voile +s’y était enfin complètement déchiré; je sentais, avec une stupeur +heureuse, des torrents de lumière l’envahir et me montrer, dans un +relief prodigieux, les significations et les applications à moi-même du +texte sacré. + +«Et quel bien-être soudain en moi, quel sentiment de confiance en Jésus, +quelle impression de certitude telle que jamais aucune œuvre humaine ne +m’en avait donnée d’approchante. Je me répétais mentalement:--Je crois, +je crois!... Quel bonheur!... + +«Enfin je revins un peu à moi. J’achetai le livre et je remontai le quai +vers la place Saint-Michel. Puis je gagnai le boulevard Saint-Germain. +L’idée m’était venue, très simplement, que je n’avais qu’une chose à +faire: aller trouver un prêtre et lui demander de m’instruire. Ainsi, +par un miracle de sa Grâce, Notre-Seigneur m’évitait les hésitations et +les atermoiements qui font souffrir tant de convertis. Non, je n’eus pas +une minute la pensée d’attendre. Je marchais, absorbé dans mon désir +«d’entrer au bercail» le plus tôt possible lorsque, levant les yeux, je +vis que j’étais devant le portail de Saint-Nicolas du Chardonnet. +J’entrai, je demandai au sacristain de me faire parler à un prêtre. Il +m’indiqua la sacristie où je trouvai le curé. Je lui dis, sans aucune +préparation oratoire, textuellement ceci:--Monsieur le Curé, je viens de +lire l’Évangile: je crois. Faites-moi entrer dans le sein de l’Église. + +«L’excellent prêtre m’accueillit à merveille. Après quelques questions, +voyant ma parfaite sincérité, il m’ouvrit les bras en remerciant Dieu du +miracle; puis parmi tous ses livres, il me choisit un catéchisme; et +nous convînmes de nous revoir à jours fixes. + +«L’étude du catéchisme me fut très aisée; je l’apprenais sans aucun +effort, tant toutes les phrases m’en paraissaient lumineuses. C’est tout +au plus si, parmi la clarté qui me baignait l’âme, il subsistait +quelques points noirs qui disparurent quand je me présentai au tribunal +de la Pénitence. L’épreuve ne vint qu’au moment où mon directeur me +jugea digne de communier. Alors je fus pris d’une sorte de panique: +l’Eucharistie me faisait peur, des scrupules, qui prenaient une +importance insolite, me tourmentaient malgré les assurances de mon +confesseur. Il me semblait que, ne méritant pas de recevoir mon Sauveur, +j’allais commettre un sacrilège... J’eus beaucoup de peine à réagir +contre cette imagination. + +«Je fis ma première communion à Notre-Dame, à la messe de sept heures. +J’étais plongé dans une espèce d’engourdissement qui ne me laissait +percevoir en moi qu’un sentiment de tendresse attristée à l’idée de +l’abaissement où je réduisais mon Sauveur. + +«Tout le jour, j’eus le cœur serré. Ce ne fut que vers le soir que le +Sacrement commença d’agir, lentement, doucement, adorablement. Une +sensation de joie paisible m’emplit alors toute l’âme et il me sembla +que toutes les choses, à l’entour de moi, s’ensoleillaient. Je voyais le +monde avec des yeux nouveaux: je compris, en sa plénitude, la raison +d’être de la vie; je fis un retour sur le passé; je me rappelai qu’à une +époque, le néant de vivre sans certitudes surnaturelles m’avait fait +entrevoir le suicide. Alors je tombai à genoux et une action de grâces +d’une ferveur ineffable me monta aux lèvres... + +«J’ajouterai ceci: vous comme moi, nous avons souvent constaté la +puissance de la prière pour obtenir des conversions et la persévérance +des convertis. Eh bien, il y a aujourd’hui trente-cinq ans, ma marraine, +grande chrétienne comme je vous l’ai dit, étant allée à Lourdes, +sollicita la Sainte Vierge d’intercéder pour une de mes tantes, +indifférente mais non hostile, pour ma mère et pour moi--les deux dont +on désespérait. Or elle eut l’intuition que ma mère et moi serions +touchés par la Grâce et que ma tante mourrait sans s’être réconciliée +avec Dieu. Tout se réalisa ainsi: ma tante mourut impénitente, moi, vous +savez ce qui m’arriva et ma mère a fait récemment sa première communion. +Par surcroît, mon père s’est repenti à la fin de sa vie. Et il est mort +après avoir demandé et reçu les Sacrements...» + +Henri, comme c’était son devoir, apprit sa conversion à sa famille. De +plus, il ne cacha pas à ses camarades qu’il était devenu un catholique +pratiquant car, il le savait, si quelqu’un a honte d’attester le +Seigneur, le Seigneur ne le reconnaîtra pas pour sien au dernier jour. + +Alors, ainsi qu’il est de coutume, les commentaires absurdes ou +malveillants sévirent. Sa famille le crut fou, gémit sur une aberration +qui, pensait-elle, entraverait sa carrière. Certains de ses parents +fulminèrent contre l’Église des imprécations violentes car, +disaient-ils, c’était une intrigue des prêtres qui avait noyé cette +belle intelligence dans l’obscurantisme. Parmi les étudiants, on parla +de _psychose_. On formulait, à son sujet, des observations rédigées dans +cet inénarrable patois dont plusieurs «scientifiques» du temps présent +usent comme s’ils se faisaient un point d’honneur de rendre nébuleuses +des idées qui seraient, sans doute, très claires si on les exprimait en +bon français. + +Puis tous les pauvres gens qui, par ignorance ou par éducation, +détestent l’Église, lui témoignèrent une hostilité sournoise. Les +envieux tentèrent de lui nuire auprès des professeurs en feignant de +déplorer son affaiblissement d’esprit, résultante obligée de sa chute +dans le cléricalisme. + +Mais Henri supporta ces tribulations avec sang-froid. Et, comme à cause +de la paix dont jouissait désormais son esprit, ses aptitudes et son +goût pour la science s’étaient développés, il passa brillamment ses +examens. + +Devant ce résultat, les persécuteurs furent d’abord un peu déconcertés; +mais ils se tirèrent bientôt d’embarras en déclarant que son incapacité +se découvrirait à l’expérience puisque, ils en étaient sûrs, un médecin +catholique ne peut établir un diagnostic qui ne soit entaché de rêveries +superstitieuses. + +Mais Lefèvre obtenant des guérisons fréquentes, les plus indulgents se +résignèrent à reconnaître sa valeur tout en déplorant qu’il perdît du +temps à la messe... + +N’est-ce pas, tout cela paraît fort stupide? Eh bien, tel est l’état +d’esprit de beaucoup de personnes intelligentes dès qu’elles se trouvent +en présence d’un catholique dont il leur est impossible de nier la +culture, les qualités morales et la rectitude de jugement. + +Je me rappelle que, quelques années avant ma conversion, je fréquentais +beaucoup un mathématicien de premier ordre dont la conversation m’était +très agréable. J’étais surtout frappé par le bon sens supérieur qui +régissait tous ses propos. Un jour, j’appris, d’une façon fortuite, +qu’il était catholique pratiquant. J’en demeurai tout ébahi. Sans être +assez--Homais pour me persuader qu’un tenant de Jésus-Christ doit être +nécessairement un crétin, je m’expliquai le cas de mon ami par la +conjecture qu’il y avait un trou dans la trame de son intelligence, et +je le plaignis fort. + +Je lui demandai si _réellement_ il croyait. Il me répondit, avec +beaucoup de simplicité, qu’il avait en effet la foi. Il ajouta que les +mathématiques lui avaient rendu impossible la conception d’un univers +d’où Dieu, tel qu’il s’est révélé dans l’Église, serait absent. + +Ce témoignage m’interloqua d’abord. J’étais si profondément enfoncé dans +les ténèbres, à cette époque! Puis comme j’étais très imbu des +balivernes évolutionnistes, je lui dis que je le considérais comme une +victime de l’atavisme et que la foi en lui était un organe vestigiaire +qu’il devrait tendre à éliminer. Je conclus:--Sans ce poids mort, vous +seriez un des hommes les plus équilibrés que je connaisse. + +Il m’écouta en souriant et me répondit:--Je souhaite que Dieu vous +gratifie un jour d’un organe de ce genre: vous en seriez bien plus +heureux... + +Ah! je ne me doutais guère, dans ce temps-là, que son vœu serait exaucé. +Dieu soit béni et loué à jamais!... + +Cette digression fera saisir combien, même un homme, qui n’est pas un +sot, peut divaguer quand, ignorant ou méconnaissant la religion, il +prétend juger des choses religieuses. + +Le catholique possédant, comme dit Taine, «l’organe spirituel nécessaire +à l’homme pour se hausser au-dessus de lui-même», est un être complet. +L’incroyant, ne possédant pas cet organe, par où le surnaturel vivifie +la nature, est un être incomplet. Il est donc très compréhensible qu’il +tienne pour une difformité ce dont il est dépourvu. + +Que faire pour lui? Prier et souffrir en union avec Notre-Seigneur afin +que la Grâce l’éclaire... + +Donc aujourd’hui, médecin catholique, Lefèvre soulage les malades selon +la parole de saint Paul citée plus haut. Il ne cesse pas d’être +convaincu que, lorsqu’il les guérit, c’est _par la grâce du +Saint-Esprit_. On pourrait dire de lui qu’il est le clerc laïque. Car, +tout en mettant au service des moribonds les ressources les plus +étendues de la science, il les corrobore, quand on le lui permet, d’une +parole de Dieu. Et c’est ainsi qu’il contribue à sauver des âmes. + +Ni les épreuves temporelles, ni les peines de l’esprit ne lui furent +épargnées. Pour qu’il méritât le miracle de sa conversion, les +souffrances qu’il n’avait pas subies _avant_, il les reçut _après_. Mais +comme il sait que la douleur est un capital inestimable dont les +intérêts composés nous serons payés Là-Haut, il demeure paisible et +souriant dans l’amour de Jésus-Christ... + + +Note + +Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente, il est +rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de temps plus ou moins prolongé +entre la touche décisive de la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur +dans l’Église. Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de +Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile le conquit, +immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel. Cependant je connais +quelques exemples assez analogues dont l’un est spécialement intéressant +par ce qui précéda et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre +probante à ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une +chrétienne zélée. Elle dit: + +«... Ce fut après une rapide incursion dans le domaine de la théosophie +et de l’occultisme que j’entendis le premier appel de la Grâce. Ma plus +jeune fille faisait sa première communion. J’y assistais tout près de +l’autel; jamais à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près. +J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un acte de +convenance quand, tout à coup, une émotion inexprimable s’empara de moi. +Tout disparut autour de moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et, +depuis cette minute, je ne m’appartins plus: j’appartins à Jésus. Une +grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement. Je ne regardai +pas en arrière; ces luttes terribles dont vous parlez furent épargnées à +ma faiblesse. Je ne regrettai rien: le prisonnier qui s’évade d’un noir +cachot peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres? + +«La raison de cette marche en avant dès le premier appel de Jésus, je +crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le mal, le péché furent toujours +suivis immédiatement de l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en +péchant. Tout, dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui +dura huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords. L’amour +humain fut encore ma plus grande souffrance. Mais à la première +communion de ma fille ce fut l’amour de Notre Jésus qui me fut révélé. +Peu après, j’avouai toutes mes fautes et je fus reçue à la communion. +Depuis je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de mal +faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences et la +tentation s’écarte... + +«Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que la Grâce divine +nous enveloppe de si tendres effluves, je m’approchais pourtant assez +peu des sacrements. Je priais chez moi puis à l’église avec tour à tour +des élans et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église me +paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme vous le dites +dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert pour la première +fois, toute la beauté, toute la sainteté des conseils de l’Église +touchant l’approche fréquente des sacrements. Depuis, je la sers en +toute humilité, en toute franchise, en toute confiance...» + +Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur fait des +exaltés incapables de s’appliquer aux détails de la vie pratique, citons +encore ce passage de la même lettre: + +«Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des confitures; et +c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge bien blanc, claquant au +soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il garde encore le vague parfum de +mon cher jardin, c’est charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se +fondre et se changer, dans la bassine brillante, en de pures et +transparentes topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis, c’est +encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles, ne faut-il pas +qu’elles soient aussi belles et bonnes? Et la petite fauvette tombée +d’un nid trop plein[38] ne faut-il pas lui apprendre le catéchisme et la +préparer à sa première communion? Voilà bien de la besogne en train et +je ne sais pas où je prends le temps de vous écrire... Ah! que les +journées sont courtes quand le cœur est heureux par Jésus!» + + [38] Une orpheline qu’elle a recueillie. + +Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis? Quelle mère de famille +n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil du seul Maître dont le +joug soit léger? Répétons-le donc, avec le bon Henri Lefèvre: l’amour de +Dieu ensoleille toutes choses autour du converti. + + + + +UN MARIN VOGUE VERS LA SAINTETÉ + + Je confesse que je n’ai jamais goûté un instant de joie, un seul + instant de véritable joie ici-bas, sans Dieu et hors de Dieu... + + Clément Roux. + + +I + +Voici un homme qui, touché par la Grâce, à l’âge de trente ans, devint, +par la souffrance, l’oraison et l’adoration perpétuelle de +l’Eucharistie, une des âmes les plus unies à Jésus que compte le XIXe +siècle. + +Il vécut et mourut dans l’obscurité; la plupart de ses concitoyens +l’ignorèrent, le méconnurent ou commencent à l’oublier; sa tombe même +n’existe plus, car le cimetière où on l’enterra a été désaffecté et ses +ossements se sont réduits en poudre dans une fosse commune. + +Rien donc ne subsisterait de lui en ce monde s’il n’avait laissé de +nombreuses notes manuscrites dont un ami, un prêtre qui l’a beaucoup +connu, beaucoup aimé, s’est servi pour écrire et publier sa +biographie[39]. + + [39] LE SAINT HOMME DE GRASSE, _Clément Roux_ (1835-1892), par le Père + J.-M. LAMBERT, missionnaire apostolique, 1 vol., Maison du Bon + Pasteur, Paris. + +Le volume ne fit guère de bruit malgré le talent et le zèle sacerdotal +dépensés par l’auteur. Comme il s’agit d’un in-octavo compact, de près +de cinq cents pages et de texte serré, peut-être les critiques--race +nonchalante--reculèrent-ils devant cette rude masse qui ne présentait +pourtant rien d’indigeste. + +Moi-même, quand il m’eut été offert, je dois avouer que je fus assez +longtemps sans le couper. Puis, un matin où j’étais un peu moins +surchargé de besogne que d’habitude, l’avisant, posé de guingois sur un +rayon de ma bibliothèque, je le pris et me mis à le parcourir. + +Je fus aussitôt conquis: la figure du saint homme Clément Roux m’apparut +dans toute sa beauté. Je repris ma lecture dès la première page, je +marquai des paragraphes, je fis des extraits. Et comme je rédigeais le +présent livre, l’idée me vint que cette fusion totale d’un converti dans +le Surnaturel me fournirait le couronnement nécessaire de mon œuvre, à +savoir: l’exemple d’une vie tout en Dieu. + +De là ce chapitre. + +Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément Roux vécut pendant de +longues années, et à Auribeau, village où il naquit et où il décéda. Je +visitai les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs de ses +contemporains.--C’est le résultat de ce travail et de ces démarches +qu’on trouvera dans les lignes suivantes. + + +II + +Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit village des +Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses ancêtres étaient des laboureurs, +race rude mais très croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture +d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son exceptionnelle vigueur. +Son père, ancien soldat de l’Empire, était un homme franc et loyal mais +porté à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce, patiente et +extrêmement pieuse. Roux se rappelait que lorsqu’il était encore tout +petit, elle le prenait souvent dans ses bras, le portait à l’église et +l’offrait à Dieu. + +L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint s’installer à Grasse. +Vers sa septième année, il fut envoyé à l’école communale, où il montra, +tout de suite, du goût pour l’étude et particulièrement un penchant +passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût d’un caractère vif et très +impressionnable, il ne se mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez +lui un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se tenir à l’écart +de leurs jeux. Souvent, on le voyait triste, d’une tristesse +mystérieuse, rare à son âge, et qui était comme le pressentiment de ce +qu’il aurait à souffrir avant de trouver la joie unique dans l’amour de +Dieu. + +Bien des années plus tard, il écrivait: «Quand j’ai ri, ici-bas, j’ai +menti. Je me suis senti étranger dès mon entrée dans le monde, isolé et +malheureux. Je me suis senti comme voué à l’épreuve, aux déceptions +amères, comme destiné à être heurté, ballotté, roulé partout par les +événements et les hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois trompé, +déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers Dieu, se reposât en Dieu, +seul capable de fixer mes affections, de satisfaire mes aspirations...» + +Il continua ses études au collège de Grasse, remporta d’assez grands +succès, et fit sa première communion en 1837 sans beaucoup de ferveur; +ce grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son âme. C’est que +dans ce collège,--résultat fréquent de l’éducation universitaire--il +perdit la foi. «Le scepticisme professé par les maîtres à l’égard des +croyances chrétiennes, l’influence des camarades intoxiqués du même +esprit avaient dû saper en moi l’esprit religieux.» + +Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable, en 1844. C’était +alors un beau jeune homme, de taille élancée, de physionomie régulière +et pétillante d’esprit. Son imagination très vive, son penchant à +s’enthousiasmer pour le Beau, dans la nature comme dans l’art, le +poussaient vers le culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond +d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à la conquête de la +gloire humaine et une sensualité impatiente de s’assouvir. + +Le Romantisme régnait alors. Clément Roux s’imprégna de cette folle +doctrine. Il a noté le mal qu’elle lui fit: «Dans mon goût passionné +pour la lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui avaient laissé +dans mon âme une impression dévastatrice. Mon imagination m’entraînait +dans un monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement de sensations +agréables, de fêtes pour l’esprit et plus encore pour le cœur et pour +les sens... J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme. Ma +jeunesse fut atrocement ravagée par l’influence d’une littérature toute +sentimentale. Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme +poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor Hugo, Théophile Gautier, Alfred de +Vigny et pour ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs et +les apôtres de cette révolution littéraire: Shakespeare, Gœthe et +surtout lord Byron. C’était du fanatisme, c’était du délire! J’étais +tellement imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type et l’idéal +de ma vie personnelle... Pénétré alors de la doctrine pythagoricienne, +qui me semblait la plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine, +je crus même continuer l’âme de Byron! Parmi les jeunes gens de mon âge +il s’en trouvait quelques-uns qui partageaient mon culte; nous avions +composé un groupe dont Byron était l’idole et inspirait tous les actes. +Le programme de notre vie licencieuse aurait pu être ces paroles du +poète anglais:--_J’userai ma jeunesse jusqu’au dernier filon de son +métal. Et après, bonsoir: j’aurai vécu, je serai content..._» + +C’est bien cela: voilà le Romantisme et surtout Byron, c’est-à-dire la +révolte contre la vie sociale, l’exaltation des passions considérée +comme la marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche tenus +pour des moyens de développer la personnalité jusqu’au sublime. + +Et pour achever de mettre le désordre dans cette âme, il y avait +l’influence de Rousseau qui lui persuadait que l’homme naît bon. Roux en +s’insurgeant contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant, le +déforment, se figura qu’il préparait une magnifique transformation de +l’humanité; il s’en considérait presque comme le Messie. + +Quelle banqueroute à l’heure des désillusions! Elle fut à peu près +analogue à celle subie par les générations suivantes quand elles +s’aperçurent que la science athée qui--on le leur avait promis--devait +renouveler le monde, ne leur avait apporté que doutes, fièvre d’esprit +et goût du néant... + +Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins resté vaguement déiste. +Mais on sait combien ce déisme romantique, qui se contente d’effusions +sentimentales, aux jours de malaise ou de trouble, est incapable de +garder l’âme contre les assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose +arriva pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des creuses +déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est comme si l’on disait: + +--Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc mais combien je suis +vertueux puisque je m’en rends compte, que je vous en fais part et que +je vous accorde par là une place dans mes pensées. Il est vrai que je +n’ai pas du tout envie de me réformer; cependant, comme vous êtes +accommodant, la beauté de mon âme compensera devant vous l’ignominie de +mes mœurs. + +Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par exemple, Victor Hugo +qui publiait des strophes émues où il célébrait la sainteté de la +famille chrétienne--tout en délaissant son foyer pour courir le +guilledou avec une «théâtreuse». + +Autre exemple: M. de Robespierre, déiste aigre, qui faisait décréter +l’existence de «l’Être Suprême» et envoyait à la guillotine quiconque +n’admirait pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins en sut +quelque chose... + +Dévergondage du sens moral, sursauts morbides d’une sensualité dépravée, +ces exercices de rhétorique à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre. + + +III + +Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, Clément Roux se mit à +pondre force poèmes selon la formule de l’époque. Il les brûla plus +tard, de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. Puis son +idéalisme lui fit convoiter de connaître l’amour d’une façon plus élevée +que dans les vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors. + +Comme il était dans cette disposition, il rencontra une jeune fille +d’une grande beauté, de condition modeste--ses parents étaient des +jardiniers-fleuristes--et d’une rare distinction naturelle. + +L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut qu’un, pour l’impétueux +poète. Il écrit: «Celle pour qui j’avais conçu un si soudain et si +ardent amour m’était constamment apparue comme un être de rêve, +infiniment respectable, n’ayant aucune des imperfections communes aux +filles d’Ève...» + +Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille en mariage. Mais, +comme il n’avait pas le sou, et que sa réputation de noceur était +solidement établie, la famille répondit par un refus si net qu’il ne +laissait pas d’espérance. En outre, des précautions furent prises pour +empêcher tous rapports entre les deux jeunes gens. + +Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le: «Je ne mangeais plus, je ne +dormais plus. Mon cœur était en proie à une agitation fébrile. Mon +imagination en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des pays lointains +avec l’aimée. Puis retombant sur moi-même, comprenant ce qu’il y avait +de déraisonnable dans toutes ces rêveries, je me plongeai dans une +tristesse morne: la vie m’apparaissait comme un fardeau intolérable, la +mort comme l’unique moyen de tout oublier...» + +Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une réaction se fit: «Déçu dans +mes espérances les plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à toutes +les folies. Puisque, me dis-je, l’amour honnête ne m’est pas permis, +vive l’amour impur!... Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne +parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, au persistant +malaise, qui me suivait partout.» + +Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, il reconnut combien +Dieu l’avait prédestiné en le détournant de tout amour humain, même +épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses tentatives d’oubli +par la débauche la plus effrénée. Il dit--et ceci est très profond et +très beau:--«L’idéal qu’il me fallait, qui seul pouvait combler les +désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que j’aimais sans le savoir et +sans même le soupçonner dans cette beauté qui m’avait ravi et que +j’osais à peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé que j’étais, +l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les hommes? Un amour si pur, si +profond, si dégagé des sens devait venir de Dieu et nécessairement, tôt +ou tard, retourner à Dieu, comme vers son unique objet...» + +Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, il forma la +résolution de se faire marin et de courir le monde à la poursuite d’un +idéal d’héroïsme. Il y avait encore du byronisme dans ce projet: tels +poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant de Missolonghi: _Lara_, +_le Corsaire_ hantaient son imagination surchauffée. + +Sans trop réfléchir, et malgré les supplications de sa mère, il signa un +engagement dans la marine de guerre. + + +IV + +Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia +aux obligations du métier; il accepta sans récriminer la rude discipline +du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux +rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le +cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles +il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le +forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme +il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de +l’océan l’enchantèrent. + +Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République +Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait +Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la +rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière +Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de +munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue +et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. «Je ne rêvais plus +alors, écrit-il; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et +de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité! Seule, +la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me +disais-je, que deviendra cette pauvre femme?...» + +Aux jours de repos, il descendait à terre: «Je m’enfonçais dans la forêt +vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en +contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le +sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux +petitesses de la vie quotidienne.» + +Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à +cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après, +une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire +fût englouti, il note: «Je ne songeais pas à prier, je ne savais même +plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me +résignai à mourir...» + +La goélette échappa.--Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après +s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en +alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait +toujours gardé le désir de la propreté morale. + +Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était +un temple protestant construit par la colonie anglaise. + +«Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et +je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui +priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu... Il y avait +longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence +de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces +chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à +la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y +avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences +paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je +ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante +influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien +malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la +paix et le repos en Dieu... Mais cette salutaire impression ne dura pas. +Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant, +depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de +l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les +fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme +la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une +invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le +navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini +qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je +sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au +souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné...» + +Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement +décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible +joie à se rappeler ces minutes d’élévation. + +Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en +plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être +sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses +navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de +l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets: «La mer fait +rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol: _Veux-tu savoir prier? Fais +connaissance avec la mer._ Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu: on +ne fréquente pas impunément cette école de l’infini...» + +Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le +porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et +les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il +venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques +économies; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il +zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée. + +«Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste +histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette +société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de +grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès +qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni +convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si +juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a +vécu dans ces vers: + + On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine + Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine.» + +Cependant, après toutes ces _caravanes_, il se décide à revenir à +Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère +s’écrie:--Mon pauvre enfant, comme tu es changé! + +«Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais +l’âme était flétrie.» Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas. + + +V + +Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et +obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur +ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma +surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution +de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que +d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se +rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a +été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier +dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta +d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère +n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y +avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante +engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence +médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait. + +En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui +lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le +travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et +d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup. + +Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour +Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et +s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les +réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se +jurant une inviolable fidélité à son devoir.» + +Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie +voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette +obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions +mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand +le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit +d’une façon irrésistible. + +«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me +disait:--_Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces +mensonges?_ Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y +tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la +fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une +telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne +vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de +Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.» + +Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse, +pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible +la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres. + +Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre +au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors, +spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes +jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes, +demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres. + +Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la +ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de +la Croix. + +Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que +je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une +mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui +répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un +désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...» + +Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette +idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à +versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé +_le Proscrit_ où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont +il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851. + +Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte +de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se +présente ensuite à _la Revue des Deux-Mondes_. On devine l’accueil! Il +fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème +d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le +directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément +Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (_sic_). + +Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il +flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus, +comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à +Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa +Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe +Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait +en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus +extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues +qu’elle lui offrit de corriger. + +Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants +et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie +de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la +gloire ne tardera pas à le couronner. + +Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se +termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables +saignées. + +Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de +Murger. + +Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible +de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de +sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords. + +Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu +définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode +picaresque: + +«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé +vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant, +mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du +Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que +le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre. +Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin +remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...» + +En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se +quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner +à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une +éternelle amitié. + +Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête +de Paris. + + +VI + +A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de Roux, avait dissimulé +son escapade et lui rendit sa place au collège. Mais ce fonctionnaire +reçut son changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé par les +familles, peu satisfaites de la morale universitaire qu’on inculquait à +leurs enfants, le remplaça. + +Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, détestait la soutane, ne +cacha pas son aversion. Il eut avec son supérieur, des algarades, une +entre autres où il lui dit: «Je dois vous déclarer qu’en dehors du +service, je ne subirai de votre part, aucun ordre, aucune exhortation +religieuse...» + +Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais le bon prêtre, par +charité sans doute, ne donna pas suite à l’incident. + +Très fier d’avoir maintenu «les droits de la libre-pensée», Clément n’en +montra que plus de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis +des élèves afin de bien prouver à «l’Homme noir» qu’il n’avait pas +besoin de patenôtres pour se conduire correctement. + +Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait ses élèves dans la salle +d’études. Ouvrant le pupitre de la chaire, il y trouva un vieux livre. +C’était une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur de +grec. Le surveillant ouvre le volume. Mais l’idée que c’est un livre de +dévotion le lui fait rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il +le reprend quelques minutes après. Et voici ce qui arriva.--Ici une +citation un peu longue est nécessaire: + +«Je parcourus d’abord avec indifférence ces pages. Mais il s’en +dégageait je ne sais quelles pensées saisissantes qui, peu à peu, +éveillèrent en moi des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais alors +des choses de la religion et de la doctrine de l’Église, _entièrement_ +ignorant, comme le sont tant d’autres, et des plus cultivés et des plus +savants, j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de l’Église, +que tout livre qui se rattachait à elle, de près ou de loin, ne valait +pas, selon moi, la peine d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé +par les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu d’admiration +devant l’élévation et la prodigieuse grandeur de ses enseignements.» + +Puis un passage de l’_Épître aux Romains_ (XIII, 12-14) lui fit faire un +violent retour sur lui-même. C’était celui-ci: _Rejetons donc les œuvres +de ténèbres et munissons-nous des œuvres de lumière. Marchons +honnêtement non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les +dissolutions et les impudicités, non dans l’esprit de dispute et +d’envie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à +contenter la chair dans ses convoitises._ + +«Ces paroles convenaient trop aux sentiments et aux besoins de mon âme +pour que je n’en fusse pas profondément ému et que je n’en sentisse +point la puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus écarté +du plaisir, depuis ma course solitaire dans la montagne, sans pouvoir +m’expliquer ce sentiment nouveau, je voyais mon existence si petite, si +misérable, si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, à suivre le +penchant qui m’entraînait vers l’ordre et la vertu. Chose singulière, le +même passage de saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui +avait, quinze siècles auparavant, converti saint Augustin. Moi aussi, je +me convertirai, pour être voué au silence, à la douleur et à l’adoration +solitaire...» + +Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. Il se pénétra +des Prophètes; il reconnut à quel point ils annonçaient, avec clarté, le +Messie et la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il commença +d’aimer Jésus-Christ. + +C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut décisive. + +Cependant il y avait encore loin de cette foi naissante à la pratique de +la vie chrétienne. «J’étais, déclare-t-il, bien ignorant encore et bien +arriéré; j’adorais, je priais Dieu; je pleurais d’amour aux pieds de mon +Rédempteur mais c’était tout: l’Église et ses dogmes, la confession, la +communion, la Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant je +comprenais qu’il était de mon devoir de confesser ma foi devant les +hommes. Je ne le fis pas encore parce que j’éprouvais une violente +prévention contre les prêtres. Je me disais aussi que si je me mettais à +pratiquer, maintenant que le collège avait à sa tête un ecclésiastique, +j’allais être considéré comme un maladroit hypocrite qui veut se +concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde je ne voulais +encourir cette suspicion. Et cependant je comprenais qu’au point où j’en +étais arrivé, il me fallait, par l’humble confession de mes fautes, +purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie que je comprenais +enfin, que je désirais ardemment...» + +L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait donc à l’entrée de +la voie étroite. Il le reconnut par la suite quand il écrivit: «Qui dira +par combien de moyens, même ridicules et absurdes, le démon s’efforce de +détourner de Dieu le pécheur décidé à faire le pas décisif. Malheur à +qui se laisse prendre au piège! Si la conversion n’en est pas toujours +compromise, elle est souvent plus ou moins retardée.» + +Il continua d’atermoyer pendant un temps assez long. Mais la Grâce se +faisait de plus en plus impérieuse. Et comme il n’obéissait pas aux +ordres reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse +continuelle; et l’amas pourrissant de péchés qui lui encombrait l’âme le +suffoquait presque. A ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré +de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. Il ne put se résoudre +à s’ouvrir à un prêtre et, de plus, sa crainte du «qu’en dira-t-on» de +sa petite ville s’accrut en raison même de l’importance qu’il accordait +à l’opinion publique. + +«Ah! que j’étais lâche, s’écrie-t-il: tout courage m’abandonnait dès +qu’il était question d’affirmer mes sentiments religieux. Esclave du +préjugé, je ne parvenais pas à faire le pas en avant dont la nécessité +s’imposait sous peine d’être illogique et de ne pratiquer qu’un +demi-christianisme.» + +Sur ces entrefaites--c’était en 1854--pendant le Carême, sa mère lui +demanda timidement s’il ne ferait point ses Pâques. Chaque année, elle +lui posait la même question et, comme toujours, il garda le silence. + +Une voix perfide lui disait: «Tu perdras tout: amis, considération, +estime; tu seras méconnu, méprisé, regardé comme un vil hypocrite.» + +Il répondait: «Pour Dieu, j’accepterais tout...» + +Et cependant, si forte était encore l’emprise du démon sur son âme qu’il +ne pouvait se résoudre à l’acte qu’il sentait indispensable. + +L’idée lui vint alors de se confesser hors de Grasse, car être vu au +confessionnal par des gens de sa connaissance lui causait une véritable +panique. Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne et se +présenta au monastère de Notre-Dame de Laghet occupé par des Carmes. + +Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il posa la question: faut-il +adorer Jésus-Christ en cachette ou le confesser franchement et s’unir à +Lui en public? + +Tout autre qu’un moine aurait été sans doute ahuri par le cas de +conscience que se forgeait d’une façon si baroque le pauvre néophyte. +Mais, comme l’a dit si bien Huysmans, «rien n’étonnera jamais un moine» +quand il s’agit des manœuvres du Mauvais sur une âme en marche vers +Dieu. Le bon Carme lui répondit donc que son strict devoir était de +communier publiquement, sans tenir compte des révoltes de son +amour-propre et des chimères dont la Malice lui encombrait +l’imagination. Il fut si clair, si persuasif que Clément Roux fut +délivré aussitôt du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour même +il fit sa confession générale. Absous, libéré de l’amas boueux qui lui +obstruait la conscience depuis si longtemps, heureux comme il ne l’avait +jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il revint à Grasse et +il dit à sa mère:--Dimanche, je communierai avec toi. + +Et il en fut ainsi. + +Les notes de Clément ne donnent aucun détail qui ait rapport à cette +communion. Mais voici les effets: il mena une vie plus retirée; il +montra beaucoup plus de douceur et de patience dans ses relations avec +ses élèves et ses chefs. Sans communiquer à personne ses dispositions +nouvelles, il vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait la +lecture assidue de l’Évangile et la prière. + +Sa communion pascale n’avait pas été remarquée et ne donna lieu à aucun +commentaire. Néanmoins, il se figurait que s’il renouvelait, il +susciterait les médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il +sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. Pour tout +concilier, il imagina de demander un autre poste dans la pensée qu’en +une ville où il ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs +religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son ancien Principal +qui, ayant gardé de lui un fort bon souvenir, le fit nommer professeur à +Alger. On voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où il se +consola de ses déboires littéraires par une ribote en société d’un +Allemand. + +Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce fût précisément à Grasse, +et malgré toutes ses frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte +parmi les malveillances qui guettent les convertis. Après s’être +confessé de nouveau, et avoir communié à Marseille, il dit adieu à sa +mère qui l’avait accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au cou un +crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant de ne jamais le quitter. +Il le promit et tint parole. + +Alger ne lui fit pas une très bonne impression. Peu de catholiques +pratiquants dans la ville; quant au personnel du lycée, il était ou +indifférent ou hostile à l’Église. «Tel était, note-t-il, le milieu où +j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je pris, dès la première +heure, la résolution d’y vivre ostensiblement en chrétien.» + +Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne se conquiert que par +les humiliations. D’abord il connut cette nuit obscure par laquelle +passent tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession générale, il +avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs «le printemps de la Grâce». +Soudain il lui sembla que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à +s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait; les lectures pieuses, les +Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. Manquant d’expérience pour +subir avec résignation un état d’âme aussi pénible, il crut que son +Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba dans un chagrin profond. + +Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient laissé fort tranquille +depuis quelques mois, reparaissent. Torturé, en proie au découragement +et à une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues qui vivent +insoucieux et se livrent, sans vergogne, à des plaisirs plutôt +malpropres: + +«J’entendais une voix qui me disait:--Fais comme eux; cela te distraira +des angoisses qui t’accablent... + +«O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me détournant de vous, je +me tournai vers la créature... C’était une musulmane qui, apercevant un +crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe de notre +rédemption. Soudain, le sentiment chrétien se réveilla violemment en +moi. Je souffletai cette femme et je m’enfuis sans prononcer un mot... + +«Quelle douleur après cette scène. Je sentais que j’avais presque renié +Jésus et je croyais l’avoir perdu pour toujours.» + +Admirons cette délicatesse de conscience et combien la Grâce avait +conquis à fond cette belle âme: loin de renier Jésus, il l’avait vengé +des outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le seul fait d’avoir +effleuré l’égout lui paraissait aussi affreux que s’il avait piqué une +tête dans la fange. + +Il continue: «Je me sentais mourir de douleur et de confusion. Je n’y +pus tenir; je serais devenu fou. Je courus à l’église voisine. Là, +rencontrant un prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre en +confession.» + +Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui indique un confessionnal +et l’y fait attendre très longtemps. + +«Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite à commencer sa +confession; mais le pénitent est tellement égaré de douleur que, ne se +souvenant plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, il ne +laisse échapper de ses lèvres que des sons inarticulés. Et le prêtre de +lui dire d’un ton brusque:--Vous ne savez donc pas vous confesser!... +Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort de l’église...» + +Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant pour un châtiment de sa +faute. + +«Le lendemain, ajoute son biographe, il court à la cathédrale; il +demande un confesseur. Ce dernier vient; c’est bien, cette fois, +l’envoyé de Dieu, le bon Samaritain: son air bienveillant, son regard +miséricordieux mettent en confiance le pauvre pécheur qui lui expose, +sans restriction, le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence et +quand le pénitent a terminé ses aveux, d’une voix calme et paternelle, +il lui dit:--Mon fils, l’homme tombe, et l’ange se relève...» + +Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, fortifié, plein de +bon propos, Clément Roux se remit à la tâche quotidienne avec une +allégresse paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il était, +pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait à se +perfectionner. + +Il écrit: «Saint Grégoire de Nysse définit l’homme, _un être qui se +repent, qui peut s’affranchir du péché mortel, se réhabiliter_. Je veux +être cet homme... Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô mon Dieu, faites +que je ne vous offense plus, que je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il +se peut, je ne possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne me +nourrisse et ne vive plus que de vous.» + +Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être tout à Jésus, dans la +douleur, dans l’humiliation, dans la pauvreté. + +La chaire de troisième lui fut offerte au Collège de Grasse. Le désir +d’être près de sa mère le fit accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa +crainte de l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se +rappelant ses terreurs enfantines à cet égard. + + +VII + +Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément Roux était encore +faible, vacillant, inexpérimenté dans la vie spirituelle. Il avait +besoin d’une direction et il fut un assez long temps sans rencontrer un +prêtre qui le comprît et qui sût développer les dons si riches que la +Grâce avait mis en lui. + +Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à de cruelles +tentations--c’était le jour de la Toussaint de 1857--il entra, pour +essayer de s’en délivrer, dans une église. Un prêtre parlait en chaire. +Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par cette parole, +pleine de tendresse et de vie, qui le pénétra d’effluves surnaturels. +Cette sensation ne lui était pas coutumière car... Lecteur, si tu as +entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la phrase. + +Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme entre les mains de ce +prédicateur. Il s’informa et apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire +de l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il alla trouver le +bon prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa l’état pénible où il +se trouvait. + +L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux souffrait principalement +d’une crise de scrupules[40]. Sa nature ardente visait aux sommets de la +perfection et, toute aide lui faisant défaut, à la moindre défaillance +dans la voie ardue dont il prétendait atteindre sans délais le point +culminant, il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait pas +de lui. + + [40] Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai donné + des exemples dans _Sous l’Étoile du Matin_. + +Le prêtre accepta tout de suite la direction de ce néophyte, d’autant +plus qu’il pressentait que celui-ci était appelé à aller très haut. Il +disciplina son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un plan +très souple et très large d’exercices, l’initia aux splendeurs de +l’oraison et lui indiqua les livres qui convenaient à cette période de +sa formation chrétienne. + +Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par l’amour de Dieu, que +possédaient également le nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus +grand bien à Roux. Corroborée par la réception fréquente de +l’Eucharistie, elle le trempa pour les souffrances à venir. Aussi +écrivait-il à cette époque: «Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne +et ne recherche plus rien du monde. Je porte dans mon âme Celui qui est +la vérité et l’amour. Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à +jamais dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu est en moi.» + +Aux vacances, avec l’approbation de son directeur auquel il soumettait +tous ses projets, il fit un voyage à Rome d’où il rapporta des +impressions dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement +satisfaits. + +Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage unanime de ses anciens +élèves, un excellent professeur. Et depuis son retour à Dieu, il ne se +contentait pas de leur départir la science. Il se préoccupait de leur +état moral, et dès qu’il y voyait jour, s’efforçait de les maintenir +dans le giron de l’Église. Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur +sa vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci: «Vers la fin de la classe, +M. Roux nous faisait faire «le bon français» de la version latine du +jour. Pendant que nous étions occupés à ce travail, silencieux et +appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait sur lui, le gardait +dans la main et se mettait à méditer. Je lui ai vu parfois répandre des +larmes devant ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en moi quelque +chose de mystérieux et que je me sentais tout remué: c’était le travail +de la Grâce... Il me prit, un jour, en particulier et me proposa de +servir la messe de l’aumônier le jeudi et le dimanche. Je refusai +d’abord craignant les railleries de mes condisciples. A la fin, gagné +malgré moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y consentis... +Peu après je sentis en moi un attrait puissant qui me poussait à me +faire prêtre. Je m’en ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise: il +savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins particuliers et +voulait m’attacher à son service. Il m’engagea à suivre mon penchant +vers le sacerdoce... N’est-ce pas à lui que je dois, après Dieu, cette +grâce incomparable?» (Note de l’abbé Aubin, mort vicaire au Cannet.) + +Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux de l’Université, +et il s’affligeait de voir tant de familles rester indifférentes à +l’influence néfaste des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses +carnets contient cette note: «Des pères sans foi ou tièdes livrent à des +maîtres sans conscience ces enfants dont la grâce baptismale a fait des +élus!... J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au _massacre +des Innocents_ que serait pour eux une éducation dont Dieu serait banni +et qui étoufferait, avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur +cœur.» + +Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il faut absolument citer, +car nous savons à quel point elle s’est réalisée: «Un temps viendra, et +ce temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même ne pourra plus être +prononcé dans nos collèges, où toute profession publique de croyance +religieuse sera officiellement interdite aux professeurs. Que deviendra +la jeunesse du pays entre de telles mains?...» + +Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa fréquentation d’un +prêtre, ses communions réitérées, la tournure de ses propos, le +caractère de son enseignement et ses mœurs irréprochables--voire +austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait jadis tant redoutée +et qui maintenant le laissait tout à fait calme. Les uns le traitèrent +de cagot, de tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se +contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres que toute +distinction offusque:--C’est un original... + +Ah! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, que je l’ai entendu +prononcer souvent! Or, chaque fois que la chose m’arrive, je dresse +l’oreille; j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il s’agisse +d’un homme ou d’une femme, je trouve une belle âme... + +On accusa également Roux de vouloir se faire remarquer. «Dieu n’en +demande pas tant» affirmaient les sages de salons qui, lorsqu’ils +prononcent cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu les a +choisis pour confidents de ses préférences. + +Comme il en va toujours de même depuis le temps de Clément Roux, je +crois opportun de rapporter ici une anecdote caractéristique. + +Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, mettons des +conférences morales dans une grande ville de province. Ses auditeurs y +remarquèrent beaucoup de rhétorique--peu de flamme. C’était une leçon +bien apprise, adroitement débitée--rien de plus. Après les conférences, +quelques-uns avaient pris l’habitude de venir causer avec l’orateur. Un +jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait d’un écrivain converti depuis +plusieurs années dont--à tort ou à raison--ils goûtaient fort les +livres, qu’ils avaient pris en grande affection et avec lequel ils +correspondaient parfois. + +--Un tel? répondit l’autre, peuh! il est comme tous ces gens-de-lettres; +il s’est soi-disant converti pour faire parler de lui. Je ne le prends +pas au sérieux... + +--Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous lu ses livres? Le +connaissez-vous personnellement? + +--Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais vu. Cela n’en vaut pas +la peine. + +Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon si légère, si +inconsidérée, il scandalisa totalement ceux qu’il avait mission +d’édifier. Dans la chaleur de leur indignation, ils écrivirent à leur +ami lointain une lettre où ils lui rapportaient le fait et le +qualifiaient sans douceur. + +L’écrivain--qui en a vu bien d’autres--les calma et leur répondit: +«Soyez assurés d’une chose: si les circonstances voulaient que je fusse +brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait encore des gens pour +affirmer que j’avais en vue de me faire de la réclame. Ainsi va le +monde!...» + +Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit plutôt de ces +malveillances, car le Bon Maître nous a dit que nous serions bafoués à +cause de son nom. Donc être jugé comme un «original» ou comme un farceur +parce qu’on montre que l’on aime Dieu, c’est un très bon signe. + +Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait écrire: «Je n’ignore pas +ce qu’on pense et ce qu’on dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité +de ma conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera qu’un feu de +paille. D’autres vont jusqu’à la traiter de déraisonnable et à dire que +j’exagère et que je suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou +d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le monde.» + + +VIII + +Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que +Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des +forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent +aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de +la Mystique. + +Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à +la sainteté: «Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en +paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me +découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère +qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers +vous et secouer le joug de mes passions? Je m’abandonne entre vos mains: +tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. +Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à +tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable, +appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma +volonté à votre volonté.» + +L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller «le vieil +homme» et se revêtir de Jésus. «Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, +découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par +elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits.» + +Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le +jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle +qu’elle le prenait sous son égide: «Ce bonheur n’a duré qu’un instant, +dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme. +Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus...» + +Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité +les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait +de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le +Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans +la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint +François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce +dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient +de ses lèvres vers le Créateur: notre frère le soleil «qui rayonne d’une +grande splendeur», notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles «qui sont +claires et belles», notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre +sœur l’eau «qui est humble et chaste», notre frère le feu «qui est +agréable à voir, indomptable et fort», nos frères les arbres qui +bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit +«les fleurs diaprées et les herbes»[41]. + + [41] Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase de + l’incomparable _Cantique du Soleil_. + +Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans la forêt radieuse où +souffle le Saint Esprit, le désir de se donner encore plus à Dieu +croissait en lui. L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire +prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta point ce projet d’une +façon absolue. Mais, comme il sied, il exigea que Roux examinât cette +vocation possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il lui fit +étudier la théologie, les Pères et les ouvrages des grands Mystiques, +par exemple Suso, sainte Catherine de Sienne, sainte Térèse--celle-ci +plus spécialement, dans l’admirable _Chemin de la Perfection_--et aussi +le Père Faber dans son _Tout pour Jésus_. C’étaient là les fortes +nourritures dont son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, avait +besoin. + +Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce n’était pas comme prêtre +qu’il voulait le faire participer aux souffrances de son Fils, mais +comme victime de réparation et d’adoration, au service de l’Eucharistie. + + +IX + +Le converti se préparait à entrer au séminaire quand la maladie fondit +tout à coup sur lui. Les circonstances qui accompagnèrent cette entrée +dans la voie royale de la Croix furent tellement significatives qu’il +faut laisser Clément les exposer lui-même: + +«Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de Sienne, j’étais en +classe, dans ma chaire, surveillant mes élèves occupés à une +composition. Ayant ouvert la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui +m’émut singulièrement: _Mon visage a été défiguré par mes pleurs, et mes +paupières se sont couvertes de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout +cela sans que ma main fût souillée par l’injustice..._ + +«Je tournai les feuillets du Livre saint et cet autre passage d’Isaïe +tomba sous mes yeux: _Il s’est élevé devant le Seigneur comme un faible +arbrisseau, comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a été sans +éclat, sans beauté; nous l’avons vu et il n’avait rien qui attirât nos +regards. Il nous a paru misérable, le dernier des hommes, un homme de +douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que l’infirmité..._ + +«J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y avoir dans ces paroles +un avertissement de Dieu; cependant j’allais en voir bientôt la +réalisation. Que Dieu en soit éternellement béni! + +«Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église pour l’ouverture du +mois de Marie. Je ressentis, chemin faisant, comme un travail de +contraction des muscles dans les jambes qui me rendit la marche +difficile. Invité à assister le lendemain à la première communion d’une +jeune parente, dans la chapelle de la Visitation, j’assistai à la +cérémonie et je m’associai à la communion des enfants et de la +communauté. Après l’action de grâces, je me disposai à rentrer chez moi. +J’éprouvai alors le même phénomène physique que la veille. Ce ne fut +qu’avec la plus grande difficulté que je pus sortir de l’église. Une +fois dehors, la faiblesse augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant +plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis une voix intérieure +qui me disait:--_Tu ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour jamais +l’usage de tes membres._ + +«Mon premier sentiment fut celui de la douleur et de l’effroi. Me +ressaisissant presque aussitôt et réunissant mes forces, je me relevai +en songeant à ces paroles de _l’Imitation_: _Il n’est rien qui puisse +détourner ou décourager ceux qui, remplis de la vie éternelle, brûlent +du feu inextinguible de la charité._ Fortifié par ces mots, je repris ma +marche, m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant à chaque +pas. Je gagnai péniblement ma demeure. Je n’en devais plus sortir de +longtemps, encore ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par +deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un homme, vieillard à +trente-neuf ans, ruine et loque humaine réalisant la parole d’Isaïe: +_Nous l’avons vu; c’était un homme de douleurs!..._» + +Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur Albert Vidal a +diagnostiqué: «Un rhumatisme ankylosant et déformant qui lui supprima +graduellement l’usage de toutes les articulations, celles du cou surtout +(il ne pouvait plus relever la tête), celles de toute la colonne +vertébrale, du bassin, des épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui +restait l’avant-bras, les mains et les genoux libres[42]. Mais il n’a +jamais eu ce qu’on appelle paralysie, c’est-à-dire défaut de +fonctionnement par lésion des centres nerveux, cerveau ou moelle +épinière, ou par lésion locale de certains nerfs.» + + [42] En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à + l’église presque jusqu’à la fin de sa vie. + +Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre à quelques-uns qui +attribuaient sa ferveur religieuse à une maladie de nerfs. + +Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. Puis ayant recouvré +l’usage partiel de ses jambes, il essaya de reprendre ses fonctions de +professeur. Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, il +lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons que tous les remèdes +essayés par les médecins échouèrent à lui apporter la plus légère +amélioration. La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds raclant le +sol, il marchait péniblement, appuyé sur deux petites cannes. Ses +souffrances furent toujours aiguës et sans trêve. Et cela dura +vingt-huit ans. + +Il me semble qu’on ne peut douter du caractère surnaturel de sa maladie, +d’autant que si le corps se courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme +allait s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre l’union +avec Dieu, troisième stade de la vie mystique. + + +X + +Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme +dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car, +non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute +consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien +sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le +secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures. + +Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris +fin, il dit: «Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du +désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur +nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je +voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un +châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai +plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme +un réprouvé de Dieu et de son Église...» + +Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le +dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie. + +L’effet du sacrement fut immédiat: l’âme comprimée par la tentation de +désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour +divin. Il s’écrie: «Changement indicible! Œuvre adorable de la droite du +Très Haut! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les +délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de +volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie +aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans +l’amour de Dieu... Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la +terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, _je +surabonde de joie[43]!..._» + + [43] Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit de + Roux. + +Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire +alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des +combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la +loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il +comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour +expier les péchés du monde. Il écrit: «Quel plus beau partage, ô mon +Dieu, pour un homme? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus +misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur? Moi, un +homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon +Sauveur adoré! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous +comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez, +anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait...» + +Comme le dit fort bien son biographe: «On ne saurait voir dans ces +dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles +étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par +l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de +laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en +lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses +prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui.» + +D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour +divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de +lucidité tout à fait supérieur. Il note: «Mon âme a acquis une étonnante +compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie +des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler; le soir, +après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à +ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies! +Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du +Rédempteur; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir +ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du +Père.» + +Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans +l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du +sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la +marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte. + +Ces vertus, nous allons les voir se manifester. + + +XI + +Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui, +de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une +acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort +naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se +montre patient, doux, charitable. + +Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu +eut pour répercussion l’amour des hommes. + +L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant. +Il ne se plaignait point; il ne demandait pas qu’on le plaignît. +S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de +leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens +et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements +amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui +critiquaient hautement sa «bigoterie». + +Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé +Raimondi, a dit de lui: «S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles +de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon +brève et évasive. Parfois il se bornait à dire: Comment voulez-vous que +puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée? On n’en parle +pas; ça n’en vaut pas la peine... Et il accompagnait ce propos d’un rire +franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce +martyr...» + +N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les +faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait +lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le +visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille +peines, le parquet de sa chambre. «C’est pour épargner, dit-il, cette +fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de +services; je puis bien lui rendre celui-là.» + +Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il +lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de +la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce +singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. «C’est, disait-il, +une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés.» + +Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient +des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de +répugnance, Roux lui dit:--Quelle différence voyez-vous entre des +mouches et des grives?... Par cette repartie il essayait de dissimuler +son esprit de mortification. + +Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte. +C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent, +car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient +tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner. +Comme sa mère essayait de protester:--Ne me prive donc pas de cette +joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le +prendre moi-même. + +«N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer +rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos, +seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas.» + +Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son +lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il +répondait:--Pas du tout: je suis on ne peut mieux. Et cela est bien +suffisant pour un vieux loup de mer comme moi. + +Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait +pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui +demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière. +L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure +de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. «Que voulez-vous, +répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je +faire de mieux? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à +la volonté divine.» Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le +fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion. + +Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où +s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire:--Vous +ici!--Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à +Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y +ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende +honorable? C’est ce que je fais. + +Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs. + +Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son +cœur:--Qu’avez-vous donc, monsieur Roux? + +--Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à +nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé!... + +Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps +courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif +d’humilité salutaire et s’en réjouissait. + +Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir. +Mme Latty, modiste, rapporte ceci: «Lorsque M. Roux entrait dans mon +atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait +nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées, +l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de +tout: de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur +et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des +pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre +travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient +les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous +apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme +nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous +redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient +tombées de ses lèvres...» + +On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se +borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs +conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à +Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait: «Non seulement M. +Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses +conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son +souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments +difficiles.» + +Un dernier trait; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément +Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me +parlant de lui:--Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un +saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher. + +Et il me conta ceci; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres +mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité +lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois +que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême +recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent +quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence. +Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à +l’un des indigents qu’il assistait... + +Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le +fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois. + + +XII + +Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de toutes les vertus et +répandait la paix autour de lui, il avait à soutenir, dans son âme, de +terribles épreuves dont rien ne paraissait au dehors. + +Car ainsi que le dit le Père Lambert: «Dieu avait voulu faire de lui une +de ces âmes-victimes comme le monde en a toujours vu depuis que, victime +lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le Calvaire, en hostie +d’expiation et s’est proposé en exemple à l’humanité rachetée par sa +mort... Toujours cette divine Victime s’est associée, pour continuer sa +vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, des âmes de choix qu’elle a +fait communier à ses humiliations et à ses douleurs, afin de les faire +participer à ses mérites ici-bas et à sa gloire là-haut». + +Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des hommes. Parmi les +incroyants, ceux de ses amis qui goûtaient jadis sa conversation pleine +de saillies et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant +désormais fort ennuyeux à entendre et fort désagréable à regarder. Il en +souffrit d’abord beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un jour +qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, il entendit la voix +intérieure lui répondre: _Je t’ai constitué homme de douleur et de +prière afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement des créatures, en +souffrant et en priant pour tes frères._ + +Cet avertissement lui dilata l’âme; pour se le rappeler il transcrivit +sur son carnet cette phrase d’un écrivain catholique: «Quand on n’a plus +qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants des hommes, le +cœur peut bien gémir et languir mais il n’est plus troublé; et les croix +les plus douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées du sang +de Jésus...» + +D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour le soutenir dans la +voie étroite d’excellents prêtres et quelques belles âmes de celles dont +j’ai rapporté les témoignages. + +Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement sa sœur, très +pieuse, et sa mère. Dans les dernières années, celle-ci était devenue +aveugle. Clément l’entourait de soins, la guidait doucement dans la +résignation aux volontés de Dieu. Rien n’était plus touchant que le +spectacle de ce quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe cette +octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il l’eut perdue, il resta tout +seul, ne voulant toujours pas de domestique, affirmant qu’il se servait +très bien lui-même. + +Mais une douleur encore plus poignante lui vint par l’inertie ou la +tiédeur de tant de catholiques. Il se serait volontiers écrié avec un +Saint dont le nom m’échappe: «Seigneur, dans quel siècle m’avez-vous +fait vivre!» Ou il aurait pu répéter l’étonnante clameur de saint +François d’Assise: «L’Amour n’est pas aimé!» Il écrit: + +«O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour de moi, je ne vous +trouve pas: je vois des multitudes qui vous oublient, des tièdes qui +vous négligent, des Pharisiens, des faux frères qui savent votre loi et +vous outragent. Hélas! les cœurs humains me parlent souvent moins de +vous que la pierre, la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le +demande à genoux, par Marie Immaculée, transformez les cœurs de boue, +retenez sur le bord de l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais +faibles dans la foi et dans l’amour!...» + +Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir monter vers la lumière et +entraîner d’autres âmes à sa suite, se rua sur lui pour le décourager +par la torture morale. + +Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua qu’en vivant comme il le +faisait, il flattait son amour-propre, scandalisait le prochain et +dépréciait la religion. + +Roux, éclairé par la Grâce, para la botte: «Il y a, disait-il, un démon, +tout particulièrement attaché à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous +les prétextes en apparence les plus saints. L’édification ou le +scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a le démon de l’absurdité: +tenons-nous en garde!...» Comme il arrive toujours quand on le démasque, +le Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut remplacé +aussitôt par le démon de l’impureté qui remplit l’esprit de Clément +d’images abominables. Cette obsession le poursuivit chez lui, à +l’église, devant le Saint-Sacrement exposé--partout et sans trêve +pendant des jours, des semaines et des mois. C’était l’attaque +démoniaque dans toute son horreur, celle contre quoi la volonté ne peut +rien. Submergé dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et +d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine de Sienne avait +passé par des affres du même genre et que, demandant à Notre-Seigneur +_où il était alors_, elle reçut de Lui cette réponse: _J’étais dans ton +cœur._ Il fit comme elle, demandant au Bon Maître s’il n’était pas +abandonné, condamné, sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure +lui répondit:--_Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être en moi, de +vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, et je la porte avec toi; plus +la croix est pesante, plus je glorifie mon Père en toi._ + +Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le perfectionnement +continuel de son âme. Toutes tendaient à le jeter dans le désespoir; il +leur résistait victorieusement car, soutenu par les paroles que je viens +de citer, il s’écriait: «Si tourmenté mais si invincible! Si près du +démon mais si loin de lui! Si loin du ciel mais si près de Dieu!» + +Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès de celle qui prépara +son admission dans la vie unitive. + +Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de l’esprit dont saint +Jean de la Croix a dit «qu’elle est amère et terrible, que l’être qui la +subit est comme plongé vivant dans l’enfer». + +Laissons-le décrire son angoisse: «Je ne perçois plus aucune clarté +venant du ciel; je marche dans d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où +mon âme se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber en quelque +piège la trouble sans cesse et la met en agonie. O mon Dieu, je me +souviens de ces ardentes prières où naguère encore je m’absorbais en +vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais pour votre +amour toutes les souffrances, tous les sacrifices, toutes les +humiliations. Et me voilà comme voué à l’impuissance de tout bien, de +toute générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever mes regards +vers le ciel; rien de spirituel, rien de céleste ne circule en moi; je +me sens mourir!...» + +Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit: «Si l’on ne juge +ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté +d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive... +Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place +au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les +desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus +s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et +seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et +morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait +élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie +différente.» + + +XIII + +Dans ce même temps, des amis de Clément lui proposèrent d’entreprendre +un pèlerinage à Lourdes pour demander sa guérison à la Vierge. On lui +faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait être pour un +grand nombre d’incrédules ou d’indifférents une occasion de retour à la +foi. + +Il hésita d’abord, consulta une religieuse très avancée dans la vie +spirituelle. Mais cette sainte moniale lui répondit qu’après les +assurances qu’il avait reçues d’être une victime de réparation unie à la +Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il continuât de souffrir +pour le rachat des péchés du monde. + +Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur de ne jamais guérir. Et +cet héroïsme dans le sacrifice dissipa les ténèbres. Il se fondit en +Dieu et connut enfin les joies de l’union constante avec Jésus. Alors il +passa la plus grande partie de son existence dans la chapelle des +Visitandines, priant, adorant la Présence Réelle dans le tabernacle: +«Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma nature a subi +une telle transformation que je meurs d’ennui en dehors de ce lieu +d’adoration et d’amour. Il n’y a plus à y revenir: c’est un fait +réellement et pour jamais accompli; ma volonté n’y pourrait rien. Je +sens en moi une puissance irrésistible qui m’enchaîne au pied de +l’autel. Entre mon âme et Jésus, il y a un courant d’amour sans solution +de continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, j’entends retentir +un seul mot qui me plonge dans un ravissement sans fin: _Je t’ai aimé de +toute éternité!..._» Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de sa vie +terrestre dans sa fonction de serviteur de l’Eucharistie. + +Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel fleuve de lumière, +il les a exprimés par des cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore +les pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, à la manière +de saint Paul:--Je vis, mais c’est Jésus qui vit en moi! + +Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient une sorte +d’éblouissement et se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme à le +contempler. Un jour, une personne pieuse, Mlle Catherine Bernard, avait +à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit qu’il était chez les +Visitandines où le Saint-Sacrement était exposé. Elle se rendit à la +chapelle et s’approchant de Clément qui était agenouillé près de la +table de communion, elle lui toucha l’épaule. Il tourna la tête et elle +fut stupéfaite en voyant sa figure couverte de larmes et toute +lumineuse. «Je fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai +sans avoir osé lui adresser la parole.» + +Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer dans l’âme des fidèles. + + +XIV + +De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village +natal, Auribeau: il y passa les dernières années de sa vie. «Ce séjour +m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument +tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante +de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la +nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma +vie.» + +Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des +promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent +Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du +village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous +les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il +y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents +d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses +élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie +intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas +l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes. + +Un exemple: «Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent, +les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De +l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de +toute part. Je donne ma note: «O Toi, Père éternel, toute la terre te +vénère» et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous +assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie +est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante: _Venite +adoremus!_ Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris +l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le +matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et +toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à +Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre +en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce +qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour +et s’écrie avec moi: «O festin sacré où le Christ est pris en +nourriture!» Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain +qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères, +les êtres! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés +dans l’amour!...» + + +XV + +Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant. +Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien +autour de lui. + +Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il +écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces +deux mots: _Aimons Dieu!_ Il se traînait péniblement le matin à l’église +pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin +approchait. + +Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope. +On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il +se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté +et il ne voyait plus que d’un œil. + +Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut +garder constamment le lit. «Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon +Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la +terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de +chose... Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme +Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. _Fiat! Fiat! +Fiat!_» + +L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille +m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de +l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y +ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi +un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir +la nature à son oraison perpétuelle. + +--Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait +c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un _Manuel +de l’Association des agonisants_. + +Mme Maille reprit:--A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes +larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il +demeurait des heures comme en extase. + +Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des +gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement +friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui +furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs, +portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix.--Vous +l’avouerai-je? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion... + +Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La +dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi: «Je suis +malheureux mais je conserve la foi et l’amour...» + +Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu +auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses +carnets et en voici la conclusion: «Que les vers me rongent avant ma +mort; que la pourriture et l’infection me consument! Que je serais +heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés, +dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel: _Mon Dieu, +je vous aime!_ Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps +s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les +humiliations et les tourments de votre Passion...» + +Il fut exaucé: à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les +fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en +pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf +son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute. + +Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les +derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la +Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de +saint Pierre et saint Paul. + +Je le répète: le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté, +pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit +ans. + +Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours +par la grippe ou par un bobo quelconque!... + + +XVI + +Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré +l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien +cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin +une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent +prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse; c’est un lieu de +pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région. + +Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je +pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était +absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint. + +Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans +la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de +Miséricorde; je la saluai; puis, après avoir récité le _Salve Regina_, +je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer. + +Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de +petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise +légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands +platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le +sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if +gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. +Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment +les litanies de la Sainte Vierge... Tout était si paisible, si +recueilli! + +Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait +le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie +règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait: l’oiseau +passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je +me joignis à cette hymne; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je +dis:--Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi, +brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge!... Si bien que le +concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près +de moi, mon Étoile du Matin. + +Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis. +J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine +affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère +Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur +sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers +l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en +entendant le _Magnificat_ à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant +vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée--et enfin quelqu’un, que je sais +bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche. + +Que vouliez-vous que je fisse?... Je versai des larmes de reconnaissance +et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière +d’employer tout ce que j’ai de forces à son service... Et cela dura +longtemps. + +Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes, +s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai; mais +jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au +bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il +prie pour les convertis... + + +Note I + +Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent +volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes +manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir +les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais +il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de +Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer +dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au +sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à +des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les +personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les +gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de +leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie. + + +Note II + +Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être +signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son +livre): «Il n’est point rare de constater dans la vie des grands +serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements +futurs.» Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6 +juin 1881: _La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans +les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont +s’affaiblissant. Comment réagir? Quel remède opposer au mal général? Le +corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ! L’Eucharistie seule sauvera le +monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le +monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus._ + +«Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il +écrit: _J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude +absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la +communion fréquente. Quand sera-ce? C’est le secret de Dieu. Cet acte +pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de +transformation dans le monde des âmes._ + +«Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont +réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa +lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a +entendu les appels de Pie X invitant par le décret _Sacra Tridentina +Synodus_, «tous les fidèles de toute classe et de toute condition» à +s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et +inaugurant par là «l’ère nouvelle» entrevue par le saint homme de +Grasse». + + +Note III + +Un dernier détail: Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis +auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la +veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue +aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière +expression de sérénité souriante. + +On lit des choses analogues dans les Vies de Saints. + + + + +CONCLUSION + + Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier solitaire, on + s’arrête et une voix nous dit dans la conscience: _Voilà + Jésus-Christ!_ Moment céleste où, après tant de beautés qu’elle + a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme découvre, d’un regard fixe, + la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe + quand on ne l’a pas vue. Mais ceux qui l’ont vue ne peuvent plus + l’oublier. + + P. Lacordaire. + + +Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on aura remarqué que les +convertis dont je parle--et j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le +retour à Dieu date d’hier--diffèrent beaucoup entre eux par l’origine, +l’âge, le caractère, le tempérament, l’éducation[44]. + + [44] J’aurais pu ajouter Mme Juliette Adam, par exemple, qui, jadis, + adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue chrétienne + par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève et de la + Bienheureuse Jeanne d’Arc: «Elles me réapprirent, dit-elle, le signe + par lequel j’avais accompagné mes premières prières chrétiennes: Au + nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» + + Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles + Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume + qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses + opuscules: _Le Retour ou mes raisons_ et _l’Amour et la Mort_, deux + brochures, Messein, éditeur. + +On se sera rendu compte aussi que, malgré cette diversité, leurs +pérégrinations de l’erreur à la Vérité unique, présentent des points de +ressemblance essentiels. Des phénomènes de conscience analogues +produisirent en eux des effets identiques. Si bien que, décrivant les +joies et les souffrances qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent +presque dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent ou font entendre +qu’ils eurent la sensation de passer _des ténèbres à la lumière_. + +J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations de la Grâce +illuminante sur les âmes une loi fixe, invariable. + +Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu qu’exposer les faits +avec une rigoureuse exactitude et en tirer les déductions nécessaires. +Par ainsi, j’ai fourni des documents que je crois probants. + +Pour faire la synthèse de ces observations, et de celles que d’autres +firent avant moi, il faut un théologien. + +Et ce théologien, qui devra être, en même temps, un physiologiste et un +expert dans le maniement des âmes, pourra, seul, indiquer les règles +précises selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui le +fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, dominicain, s’occupe +d’un travail de ce genre. Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le +mener à bien. + +Je ferai donc valoir seulement ceci: à mesure que notre siècle s’enfonce +davantage dans un matérialisme épais, les âmes se multiplient qui +languissent, suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère surnaturelle +dont elles auraient besoin, pour se développer et pour accepter la loi +de douleur universelle qui régit ce bas-monde. + +De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours encore, une jeune +femme très malheureuse, en qui j’essaie d’allumer l’étincelle divine, +m’écrivait: «Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre confiance +en Dieu! Que j’admire cette foi et comme je la désire!...» + +Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne m’exaucer. + +Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, ce qu’il importe +de montrer à ces pauvres ignorants, c’est que nulles consolations +humaines ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, avec joie, +le fardeau de vivre; que seul le Dieu, qui souffrit, plus que nous tous +ensemble, pour le rachat de nos péchés, peut et _veut_ nous venir en +aide. + +Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la marche vers le Seigneur +comporte de terribles luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur +les paroles de Claudel: «L’état d’un homme qu’on arracherait de sa peau +d’un seul coup pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un +monde inconnu, est la seule comparaison que je trouve pour exprimer cet +état de désarroi.» Et il ajoute ceci: «Les jeunes gens qui abandonnent +si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer +et de quelles tortures elle devient le prix!» + +Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement découragera les âmes +généreuses que la Grâce sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà +trouvé. Il réside dans leur cœur et il leur donnera les forces dont +elles ont besoin. + +Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci n’atténue rien, ne passe rien +sous silence. Mais je crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai +réussi à montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures épreuves. +Et les néophytes y apprendront encore que la direction ferme d’un prêtre +éclairé, que l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont +indispensables pour progresser vers l’Amour absolu par la voie royale de +la Croix. + +Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se souviennent aussi que rien +de terrestre ne peut assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni +nous _compléter_ pour que nous grandissions au-dessus de nous-mêmes. + +Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau livre _la Lumière du +cœur_: «L’homme incrédule est moins complet qu’il n’en a l’air. La +perfection du commerce et de l’industrie, de la sociologie et de la +technologie, même la science et la morale modernes ne le réalisent point +tout entier. La civilisation, l’art, la science, la vie, la mort, la +terre, le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de fourmilière +humaine ou cosmique? L’homme recueilli en son fond le plus intime ne se +sent-il pas supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout?... La +morale humaine est l’expression des droits et des devoirs de l’homme +terrestre et social. La morale chrétienne est l’expression des droits et +des devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la seconde à la +première, c’est mutiler l’homme. Le cœur humain n’est pas trop étroit +pour les contenir toutes les deux.» + +O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui l’ignorez, n’avez-vous +jamais remarqué que les entrepreneurs de négations qui vous +empoisonnèrent, s’efforçaient aussi de vous mutiler? Il semblerait +qu’ils se soient dit:--L’homme est un être qui sent, comprend et croit. +Nous lui retrancherons l’organe de la croyance et il n’en sera que plus +allègre. + +C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient une aile en +s’écriant:--Il n’en volera que mieux!... + +O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art une diversion à votre +inquiétude, vous ne la trouverez pas. L’art est, certainement, après la +sainteté, la plus belle manifestation de Dieu sur la terre; et pourtant +il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent toutes leurs pensées et tous +leurs rêves. Lisez ce que criait, en ses dernières années, un écrivain +de génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont l’œuvre subsistera +tant qu’il y aura une langue française, Gustave Flaubert: «Il me semble +que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où. Rien ne +me soutient plus sur cette planète que l’espoir d’en sortir +prochainement et celui de ne pas aller dans une autre qui pourrait être +pire.» + +Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste? Voici ce que le +loyal Taine, le déterministe par excellence, avouait à la fin de sa vie: +«Les recherches scientifiques assombrissent ma vieillesse. Au point de +vue pratique, elles ne servent à rien. Un courant énorme et rapide nous +emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du +courant?...» Et il ajoutait: «Si l’Église, par des miracles de zèle, +n’arrive pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple de +croyants, c’en est fait de la civilisation française...» + +Chercherez-vous la certitude et la paix dans la science? J’ai là vingt +aveux de savants contemporains qui reconnaissent que la science est +incapable d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux parmi les +plus récents et les plus justement notoires. + +M. Charles Richet, physiologiste remarquable, écrit: «Résignons-nous, +par avance, à ne rien connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré +nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si fières de leur +triste savoir, il faut inscrire cette décourageante devise: _nous +ignorons!_...» (_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1913.) + +Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de Paris, renchérit: «Nous +vivons des heures de malaise moral où la désespérance et la lassitude +étendent sur les êtres leurs ailes de plomb.» (_Revue des Deux-Mondes_, +1er juillet 1913.) + +Et voilà où les patriciens de la pensée, de la science et de l’art ont +abouti, depuis que l’homme est en révolte contre Dieu! + +Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes qui, le cœur vide, l’âme +gelée, tâtonnez encore à travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des +chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide. Dans le silence de +vos nuits d’insomnie, alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos +proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour perdu ou d’un espoir +écroulé, prêtez l’oreille: vous entendrez une voix murmurer au fond de +votre conscience:--Moi seul te reste, moi que tu as méconnu; donne-moi +tes fautes, donne-moi tes regrets et tes remords, et je te donnerai en +retour mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi... + +Ne l’étouffez pas, cette voix: c’est le bon Maître qui vous parle. +Laissez-le faire: il déposera dans votre âme une toute petite semence +qui s’appelle «le royaume des cieux». Cette graine germera sous +l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle deviendra l’arbre +magnifique qui porte les trois fruits surnaturels: foi, espérance, +charité. Et alors vous saurez ce que c’est que le bonheur. + +Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons qu’il se fait temps de +_tout instaurer dans le Christ_, selon l’admirable parole de Pie X. Au +lieu de nous dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les +autres, sous prétexte de divergences politiques, unissons-nous pour +l’amour de la Croix. + +Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme: «Mes filles, ayez une +foi virile!» Nous aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que de +la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la au grand soleil, +fièrement, joyeusement, intrépidement. + +Car la Révolution, qui mit la société française en poussière, n’a pas +abdiqué. Le Très Bas qui l’inspire prépare de nouvelles attaques contre +Notre-Seigneur. + +Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses, s’étendra, +peut-être bientôt sur le monde. Les ennemis du Sauveur se rassemblent +pour tenter un assaut contre l’Église. + +Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives? Fuirons-nous en reniant +notre Maître, le prétoire de Pilate? Fournirons-nous les verges pour +flageller l’Agneau de Dieu? + +Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la bataille... + +L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin de Saints, l’Église a +besoin de martyrs. + +Nous les lui donnerons. + +Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre 1913, fête de la +Présentation de la Sainte Vierge. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE 9 + + J.-K. Huysmans 17 + Paul Verlaine 113 + Paul Lœwengard 163 + Paul Claudel 235 + Un mercredi des cendres il arriva que... 249 + Une embuscade de l’Évangile 317 + Un marin vogue vers la sainteté 339 + + CONCLUSION 405 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + le vingt-cinq février mil neuf cent quatorze par + BUSSIÈRE + A SAINT-AMAND (CHER) + pour le compte de + A. MESSEIN + éditeur + 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 + PARIS (Ve) + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 *** |
