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Préface de + François Coppée. 1 vol. 3 fr. 50 + Le règne de la Bête, roman catholique. 1 vol. 3 fr. 50 + Un séjour à Lourdes, journal d’un Pèlerinage à pied; + impressions d’un brancardier. 1 vol. 3 fr. 50 + Sous l’Étoile du Matin, la première étape après la + conversion. 1 vol. 3 fr. 50 + Dans la lumière d’Ars, quinze jours chez le Bienheureux + Vianney; une retraite à N. D. d’Hautecombe. 1 vol. 2 fr. 50 + Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr. + 1 vol. 3 fr. 50 + Les objections aux miracles de Lourdes. 1 br. 0 fr. 15 + Notes sur la psychologie de la conversion. 1 br. 0 fr. 50 + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ: + +5 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 5. + +Nº + + + + + A + ANDRÉ PELLICOT + CE LIVRE + QUI LUI REVIENT DE DROIT + + + + +PRÉFACE + + +Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre. + +L’Église catholique, étant la seule qui ait mission de Dieu pour +apprendre à l’homme à réfréner ses passions, est aussi la seule qui ait +pouvoir pour l’admettre dans cet ordre surnaturel. + +Quiconque nie ce pouvoir par ignorance, par orgueil ou par sensualité, +se trouve hors la loi divine. Il possède peut-être des vertus +naturelles, mais ces vertus ne donneront point ce qu’elles auraient pu +donner, éclairées par la foi. + +L’Église lui dit:--Il faut m’obéir parce que je suis _la Vérité_. + +Lui répond:--Je n’obéirai pas, préférant _ma vérité_. + +A moins qu’il ne demande, avec le sourire dédaigneux du faux sage: +Qu’est-ce que la vérité? + +Cela, c’est la fleur de néant, la corolle aux parfums empoisonnés: le +scepticisme qui tue l’âme. + +Soit qu’il nie, soit qu’il mette les illusions de son orgueil au-dessus +des enseignements de l’Église, soit qu’il oscille, comme une boussole +affolée, entre le _pour_ et le _contre_, le pauvre égaré souffre du +désordre qui règne en lui. + +Or pour qu’il rentre dans l’ordre, il faut que Dieu lui départisse, par +son Saint-Esprit, une grâce de conversion. + +Malgré le matérialisme du siècle, le fait se produit quelquefois, +souvent même, depuis vingt-cinq ans environ. Il semble que, pour +l’avenir très sombre qui se prépare, Dieu se recrute de nouveaux +combattants. + +Oui, des âmes rentrent dans la Voie unique: n’être qu’un organisme +régalant ses instincts les dégoûta. Les folles théories d’une science +infatuée d’elle-même leur parurent ce qu’elles sont en effet--du vent. +Elles reconnurent l’inanité de cette aberration d’origine protestante: +la morale laïque. Brebis noires, redevenues blanches dès qu’elles eurent +franchi le seuil du Bercail où le Cœur de Jésus-Christ rayonne comme un +soleil d’amour, elles ont crié leur gratitude et leur joie. + +Dans les pages qui suivent, j’ai coordonné et analysé plusieurs de ces +récits de conversions. Si j’ai su intéresser, peut-être Dieu +daignera-t-il en user pour toucher quelques âmes encore errantes loin de +lui. C’est la seule récompense que j’ambitionne... + +Or ce livre représente trois ans d’oraison, de méditations, d’études, de +notes accumulées et un dur travail de réalisation. + +Si je mentionne ce détail, c’est parce que des critiques--d’ailleurs +amicaux et à qui je dois de la reconnaissance--ont naguère insisté sur +le coureur de routes que je fus--_pour le service de la Sainte Vierge_. + +Mais ceux qui me connaissent davantage savent que, par la Grâce de Dieu, +je peux aussi vivre dans la retraite et passer de longs jours à noircir +du papier. Du reste, en la présente occasion, je fus soutenu, vivifié +par les prières des bons religieux de Lérins--qui ne me permettent pas +de dire ce que je pense d’eux. + +Un dernier mot: Amis de partout qui m’écrivez, qui m’aimez, qui +m’encouragez, qui priez sans cesse pour moi, veuillez considérer ceci: +mon nom, en latin, veut dire _filet_. Oh! je le sais mieux que personne: +la trame de ce réseau est fort lâche et il y manque bien des mailles. +Mais enfin il a plu au bon Maître de s’en servir, à plusieurs reprises, +pour capturer des âmes. Peut-être, s’en servira-t-il encore pour en +prendre d’autres. + +C’est pourquoi j’ai demandé à ma Mère, Notre-Dame de Bon Conseil, +qu’elle vous inspire de répandre ce livre. S’il vaut quelque chose, s’il +fait du bien, frères et sœurs en Jésus-Christ, ne serez-vous pas heureux +à la pensée que vous aurez ainsi contribué à verser la Lumière qui +rachète et qui guérit en des cœurs désolés, saignants, noyés, jusqu’à ce +jour, «dans les ténèbres extérieures?...» + +Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 11 février 1913, fête de la première +apparition de la Sainte Vierge à Lourdes. + + + + +DÉCLARATION + + +Je déclare qu’en rapportant dans ce livre des faits extraordinaires et +qui semblent miraculeux, mais sur lesquels la Sainte Église ne s’est pas +prononcée, je n’entends le faire qu’au sens et dans la mesure autorisés +par les décrets d’Urbain VIII. Je déclare également qu’en qualifiant de +saints des personnages que l’Église n’a pas élevés sur ses autels, je +n’entends le faire qu’au même sens et dans la même mesure. Je déclare, +en outre, que je soumets en tout ma personne et mes œuvres au jugement +du Saint Siège, et que je désavoue, de bouche et de cœur, tout ce qui, +contre ma volonté, ne serait point conforme à l’enseignement de la +Sainte Église et, particulièrement aux décrets de notre Pontife vénéré, +et tendrement aimé: Pie X. + +A. R. + + + + +J. K. HUYSMANS + + _Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions et de nos + douleurs. Qu’est-ce qu’un cœur qui n’est pas brisé? Peu de + chose. C’est lorsque nous n’attendons plus rien des hommes que + nous valons tout ce que nous pouvons valoir._ + + Jules Lemaître. + + +I + +Imaginez un homme que le train-train de la vie quotidienne dégoûte au +suprême degré, que le contact des neuf-dixièmes de ses contemporains +horripile, et qui tient le siècle où il vit pour un résumé de toutes les +platitudes, de toutes les laideurs et de toutes les vilenies. + +Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies fréquentes et que +son système nerveux vibre à l’excès, d’une façon presque continuelle. + +Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en haine du «déjà vu», du +«déjà dit», se plaît à l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche +de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels. + +Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules et les vices de +la pauvre espèce humaine, qu’à en souligner les beaux côtés et les +vertus. Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, tourmenté, +plaqué de couleurs violentes mais, par cela même, prodigieusement +évocatoire. + +Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une trentaine d’années, +que le goût du néant et le plus sombre pessimisme régissent toutes ses +pensées--vous aurez une œuvre qui pourrait se qualifier: l’épopée +réaliste de la désespérance et vous aurez la personnalité de Joris-Karl +Huysmans avant sa conversion. + +Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, de Schopenhauer à la +Vierge auxiliatrice, c’est ce qu’expliquent fort clairement ses +principaux livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, mais +intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, jusqu’à un +certain point, de la sympathie dans _En Rade_, _A vau-l’eau_, _A +rebours_; souffrant mais en voie de retour à Dieu dans _Là-bas_; +souffrant mais plein de ferveur au cours de sa conversion et durant les +années qui la suivirent dans _En Route_, _la Cathédrale_, _l’Oblat_, +_Foules de Lourdes_ et _Sainte Lydwine_. + +Voyons d’abord la première période. + + +II + +Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa +mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent. +Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses +collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui +inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est +exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les +mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à +souscrire. + +Il dit dans _A Rebours_: «Des Esseintes approcha les hommes de lettres +avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un +nouveau leurre; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et +mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par +leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le +nombre des éditions et le bénéfice de la vente.» + +Dans _Là-bas_ il insiste: «Durtal jugeait, par expérience, que les +littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le +premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles... +Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces +cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des +relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe.» + +Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la +camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité +telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à +travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de +son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de +ronces. + +Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac +délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses +ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables +alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat: +une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie. + +Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une +centaine de pages intitulée _A vau l’eau_: M. Folantin, expéditionnaire +d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans +pouvoir découvrir les «aliments probes» que réclame son tempérament +débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des +phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se +remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à +noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments +d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois, +de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant +d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque. + +Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des +névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’_En Rade_ +et surtout le des Esseintes d’_A Rebours_. + +En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la +foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce _dilettante_ +de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes +et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son +penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il +lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à +l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des +repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature. + +Surtout la nature, Huysmans la déteste: «Elle a fait son temps, dit-il +dans _A Rebours_, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante +uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au +fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle +petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre, +quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de +montagnes et de mers!...» + +De même, dans _En Rade_, il vilipende les travaux de la terre: «Quelle +blague que l’or des blés! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce +tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les +poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu, +des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en +mesure des taillis de rouille.» + +Il n’a d’ailleurs presque jamais _vu_ la nature: dans _la Cathédrale_, +il rabroue le soleil et les roses; il compare les montagnes de la +Salette à «des monceaux d’écailles d’huîtres»; autre part, il assimile +le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de +plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce +devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise. + +On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer +de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions +et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des +impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en +des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées +sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du +_spleen_, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés +même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des +bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir _En +Rade_, p. 243, et _Là-bas_, p. 39.) + +Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la +littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent +des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de +scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la +danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence +aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la +religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse. + +Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se +convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des +baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse +qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui +flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre +purement esthétique. + +Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire +souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne +point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa +tante, qui vient de mourir: «Quelle occupation que la prière, quel +passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un +culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et +les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans +la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des +vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses... La +religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui +acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les +afflictions de la vie présente. Ah! ma tante Ursule a dû mourir sans +regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore!...» + +Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la +nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le +monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs, +s’écrie: «Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule +qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la +nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du +vieil espoir». + +Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande +Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1]: «A cette +époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins; j’ignorais +parfaitement ma religion; je ne me rendais pas compte que tout est +mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il +serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la +douleur infligée par un Dieu; je m’imaginais que le pessimisme pouvait +être le consolateur des âmes élevées: quelle bêtise! Jamais le +pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme...» + + [1] Dans une préface pour _A Rebours_ écrite après la conversion. + +Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements +d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une +mélancolie pareille à une nuit sans aurore. + +Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey +d’Aurevilly rendant compte d’_A Rebours_: «Après avoir écrit un tel +livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se +faire chrétien». + + +III + +Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par +l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction +s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un +sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit _Là-bas_. Dans +cette préface d’_A Rebours_ qu’il faut toujours citer, parce qu’elle +constitue un document de premier ordre sur son évolution de +l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur +les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le +point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur +l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler +les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très +résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon». + +Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme, +comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen +parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les +hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle +doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète, +si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux +plus fatigantes des redites». + +Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il +constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer +dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se +tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante, +occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir. + +Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en +relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les +siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne +d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui +fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux +épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la +continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les +maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très +sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la +bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère. + +Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les +plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le +Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et +que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce +qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que +pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui +aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de _Là-Bas_ exposent +cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après +certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait, +il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de +prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce +désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien +souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails +infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la +quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes, +par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et +sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui +était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des +sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et +des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion +est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des +onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour +une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout +en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car +elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu +s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre +dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs +plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique +et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté +de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le +Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit +chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était +vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines, +de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs +indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...» + +Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il +entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à +une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît +compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris +où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible +danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan, +s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire. + +La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril. + +L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait _Là-Bas_, est +indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le +Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi +sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et, +dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le +Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à +lutter contre la religion du Christ. + +--Eh bien, crois! + +--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent +et me révoltent. + +--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des +Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je +crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le +surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier +l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac +stupide des libres-penseurs. + +--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la +foi robuste de Carhaix! + +--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie, +c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en +paix!...[2]» + + [2] _Là-Bas_, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique + fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation. + +En résumé: à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude +de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre +compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de +vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait +lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se +cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde +personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier +de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a +reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce +monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le +calme et la tendresse auxquels il aspire; il proclame l’influence +bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même +pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent; +parce que la pratique lui répugne; parce que sa sensualité refuse de +renoncer aux voluptés défendues--parce que la raison humaine clignote +toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux +vitres enfumées. + +C’est la seconde phase. + +Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à +l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment, +de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel +divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur +physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce +qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix. + +Et c’est la troisième phase: celle de la conversion. + + +IV + +Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu s’empara de cette âme, lui +inculqua le remords de ses fautes, la conduisit à la pénitence, à +l’Eucharistie et, désormais, à l’observation de ses commandements. + +Or les influences naturelles ne suffisent pas à expliquer la conversion +de Huysmans--non plus que celle de n’importe quel pécheur repentant. +Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine mesure, le terrain, +tout au plus interviennent-elles, comme auxiliaires, aux heures de +crise. Mais elles demeureraient impuissantes si l’action divine ne +suppléait à leur débilité. + +C’est donc la Grâce qui opère la transformation de l’âme. C’est elle +qui, s’incrustant aux profondeurs les plus secrètes d’une conscience, y +implante bientôt de telles racines que rien ne saurait plus l’en +arracher. + +Au deuxième chapitre d’_En Route_, Huysmans analyse avec une +perspicacité remarquable et les circonstances naturelles qui purent +l’incliner à croire et les opérations de plus en plus sensibles de la +Grâce en lui. + +Résumons-le. + +Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme pieux: jadis sa +famille pratiqua; même certaines de ses tantes et de ses cousines se +firent religieuses. Mais à s’examiner, il ne découvre pas que cet +élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu ajouter que son cas était +identique à celui d’un grand nombre de ses contemporains. Quelle est la +famille, catholique de baptême, qui ne présente pas des conditions +analogues? Et pourtant, malgré l’ascendance dévote, ils pullulent les +incroyants que leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de +l’Église. + +Deux autres causes lui semblent plus actives: son dégoût de l’existence +aggravé par la solitude, sa passion de l’art peu à peu tournée vers les +beautés de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur des +cérémonies. La puissance d’analyse de la philosophie catholique frappe +également en lui le psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine +du raisonnement et dans celui des sensations d’art. Le cœur n’était +point touché--ou, du moins, l’écrivain n’en avait pas conscience. + +Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique et plus abandonné que +d’habitude, il entra, par hasard, dans une église--c’était le Vendredi +Saint--et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office rappelant la +Passion et la mort du Christ. Il sentit le désir de la foi s’ébaucher en +lui d’une façon assez confuse. + +Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont l’architecture le +ravissait, il fut touché par la ferveur des pauvres gens qui priaient +là: «C’étaient, dans ce quartier de gueux, des regrattières, des sœurs +de charité, des loqueteux, des mioches; c’étaient surtout des femmes en +guenilles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels...» + +Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, une messe de +plain-chant. + +Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance minable, se sentit +soulevé par cette musique incomparable. Il se dit: «Mais il est +impossible que les alluvions de foi qui ont créé cette certitude +musicale soient fausses. L’accent de ces aveux est tel qu’il est +surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint +l’imperméable grandeur de ce chant nu». + +Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur lui-même: «Il était +suffoqué par de nerveuses larmes, toutes les rancœurs de sa vie lui +remontaient; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui +l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son +existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels...» + +Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, hier encore, il +aurait admiré le plain-chant sans en tirer de conclusions surnaturelles. +La foi visible de l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un +parallèle sarcastique avec le manque de recueillement que l’on constate +trop souvent dans les églises des quartiers riches. Aujourd’hui, le +voici qui se sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui voudrait +se repentir et qui pleure. + +C’est une première touche de la Grâce. + +Des mois passent. Il continue de fréquenter les églises. Il «rôde» sans +cesse autour du catholicisme, de plus en plus «touché par ses prières, +pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et ses chants». Il avoue: +«Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une +autre existence il y a loin! Au fond, j’ai le cœur racorni par les +noces, je ne suis bon à rien...» Cela, c’est de l’humilité. Ne +trouvez-vous pas dans cet aveu comme un balbutiant _Domine non sum +dignus_? + +Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise émue, il s’aperçoit qu’il +croit. «En une nuit, incrédule la veille, sans le savoir, je suis devenu +croyant.» + +Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer le travail caché de +la Grâce. Ici je citerai un peu longuement, car le passage est +caractéristique quant à l’action surnaturelle: «J’ai entendu parler, +dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre +ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement +et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent +s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit +comme bon lui semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui +est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et +celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à +la digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le sente. Il n’y a +pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise; +il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, sans que l’on +sache ni comment ni pourquoi, c’est fait. Oui, mais cette manœuvre +ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après +avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans ce cas, les opérations +sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont +résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long +du fil; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans m’être douté que +j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de +foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et +taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce +bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un +malheur ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule chose qui me +semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion +divine--grâce...» + +Deux points sont à retenir de cette analyse. D’abord que Huysmans, +habitué par profession et par goût à démonter les mobiles de ses pensées +et de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments et de ses idées, +reconnaît, de la façon la plus indubitable, qu’une force surnaturelle +s’est introduite dans son âme et y agit sans que sa volonté soit +intervenue. + +Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, pour le transformer, +d’un intermédiaire humain. Cela est à souligner car c’est un cas +fréquent dans beaucoup de conversions de notre époque: le clergé n’y a, +au début, aucune part. Ce n’est que par la suite qu’il entre en jeu +comme instructeur, consolateur et dispensateur des Sacrements. Nous +verrons le même fait se reproduire dans les exemples de conversion que +nous aurons à étudier. + +Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la mettre en pratique. Et +c’est alors que les difficultés commencent et que les obstacles se +multiplient. Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas aussi +commode qu’il se l’était figuré. Ah! il ne s’agit plus de réaliser le +rêve qu’il avait fait naguère: se dorloter dans un assoupissement béat +où le culte et les exercices religieux tiendraient le rôle de +narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses habitudes, de divorcer avec +les péchés contre les sixième et neuvième commandements et, avant tout, +de se confesser, de liquider le passé pour inaugurer une existence +nouvelle. + +Ce programme l’épouvante; il se dit d’abord qu’il n’aura jamais le +courage de l’appliquer: «Le bouleversement d’idées qu’il avait subi +était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par +instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors +pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la +sincérité de sa conversion. Il se disait: «En fin de compte, je ne suis +emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour +entendre et non pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais mon +plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, +des bagarres d’esprit, tout ce qu’on voudra, sauf la foi...» + +De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu étaient presque toujours +suivis de rechutes dans la luxure; de sorte qu’il finissait par +s’imaginer que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation +religieuse pour s’embraser. + +Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise en éveil par sa marche +vers Dieu, cherchait à l’égarer vers une sorte spéciale de sadisme. Il +reconnut pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette époque, +l’objet d’une manigance d’En-Bas. + +C’est, du reste, un fait d’observation courante: dans toute conversion, +dès que le néophyte se sent sollicité, par le Surnaturel divin, de faire +un pas en avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le tirer en +arrière. Je ne connais pas d’exceptions à cette règle. + +Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une suggestion d’ordre sensuel +dans ses alternatives d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout, +on estimera que l’amateur de sensations anormales qu’il fut si longtemps +s’en serait fort bien accommodé, aurait même trouvé du ragoût dans cette +salade d’exaltations pieuses et de piments orduriers. + +Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir subi de nouveaux doutes +«il sentait très distinctement au fond de lui qu’il possédait +l’inébranlable certitude de la vraie foi... et il était encore assez +franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la foi, si +j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir tiède et flottant, +sans cesse réchauffé par un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de +trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins +et pieux. Non, tout ou rien! Se muer de fond en comble ou ne rien +changer...» + +Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait déjà plus. La Grâce se +faisait plus pressante; et il s’écriait: «Si je n’obéis pas à des ordres +que je sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, je me prépare +une vie de malaise et de remords.» + +Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de s’avouer que la première +démarche à faire, c’était de s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le +recevrait bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait de +répugnance car, encore très truffé d’orgueil, il considérait les +neuf-dixièmes du clergé séculier comme trop bornés pour élucider son +cas. + +Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps debout car, presque +immédiatement, il se rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et +pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, le +comprendrait. + +Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation? Que non point! +Par crainte de l’inconnu où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi +des aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa cent arguties +pour différer. + +Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon sensible. Comme il était +de bonne volonté, mais trop vacillant encore pour déjouer les ruses du +Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit là où il devait +trouver un secours surnaturel. + +De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des pauvres, des humbles, des +sacrifiées à l’Amour divin qui furent, en cette occasion, les +instruments de Dieu. + +C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé par les bruits pompeux +qui sévissent, aux grandes fêtes, sous les voûtes des églises à la mode, +Huysmans errait dans la lugubre et réclusionnaire rue de la Santé. + +Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure des vêpres, il découvrit +une toute petite église, fort obscure et chétivement décorée où il +pénétra. Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, un +pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, des pauvresses. Il +était seul d’hommes. Le recueillement était si intense, l’atmosphère +d’oraison qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante que son +âme, glacée jusqu’alors par des litiges d’orgueil et de luxure, +contractée sur elle-même, se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux +femmes, évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, il eut +un mouvement d’humilité tout à fait soudain. Ce fut «un élan véritable, +un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné +d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il +se dissolvait un peu, qu’il participait, même de loin, aux tendresses +réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que +saint Paphnuce avait apprise à la courtisane Thaïs:--_Toi qui m’as +créée, aie pitié de moi._ Il balbutia l’humble phrase, pria, non par +amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par +regret de ne pouvoir aimer». + +Il voulut ensuite réciter le _Pater_, mais la phrase: _pardonne-nous nos +offenses_, l’arrêta parce que, se sentant de la rancune contre certains +qui l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait point de haine +à leur égard. Il s’abîma donc dans la conscience de son indignité et +demeura muet. + +Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait lui délégua le bedeau +pour l’avertir qu’il allait y avoir une procession, et pour le prier de +suivre le Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance car il +appréhendait, par respect humain, de «se couvrir de ridicule». Mais le +bedeau revenait et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon gré, +mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi lui-même par toutes les +laïques, tandis que les religieuses, voile levé, entonnaient le naïf et +adorable chant de Noël: _Adeste fideles_. A ce moment, il n’était +nullement ému; au supplice de se trouver en évidence, il se disait: «Ce +que je dois avoir l’air couenne!» + +La procession finie, le bedeau lui souffla de s’agenouiller à la barre +de communion, devant l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La +sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes qui, croyait-il, +l’observaient, lui était très pénible. Puis il craignait les taches de +cire tombant du cierge sur son paletot; puis à se tenir à +genoux--posture qui ne lui était guère habituelle--il éprouvait de +l’ankylose et des crampes. Bref il ne parvenait plus à se recueillir. + +Or, au moment même où le prêtre se tourna vers les fidèles pour donner +la bénédiction, où lui-même se trouva face à face avec la Présence +Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries qui lui +encombraient l’esprit et lui inspira un vif et suave sentiment de +contrition: «Malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses +souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, tel un capitaine à +la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges. Et +lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre +fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le +Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, il demeura le corps +incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à +passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse». + +Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais pas! + +L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel lui avait délié +l’âme se corrobora du souvenir d’une prise de voile à laquelle il avait +assisté, peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il se peignit +l’image de cette postulante, étendue aux pieds de l’Archevêque +officiant, s’offrant pour être une des victimes qui compensent, à force +de rigueurs sur elles-mêmes et de prières, les péchés du monde. Il se +remémora l’existence des Carmélites et il se dit: «La vie, la vie de ces +femmes! Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans oreiller ni +draps; jeûner sept mois de l’année sur douze; toujours manger, debout, +des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l’hiver; +psalmodier, pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le +corps, être assez humble, pour, si l’on a été douillettement élevée, +accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les +plus viles; prier dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à +ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il +qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à expier l’imbécillité +de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte +à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!» + +Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, aussi par l’humble piété +qui se révélait chez les Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué +par la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, il eut honte de ses +hésitations, de ses rechutes dans la débauche, de ses dérobades à +l’appel divin. Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux. +D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la Vierge, consolatrice des +affligés, auxiliatrice des pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette +prière que, pour ma part, je trouve splendide en sa violence et en sa +crudité: + +«Ayez pitié; écoutez-moi!... j’aime mieux tout que de rester ainsi, que +de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines! +Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun +courage pour me combattre. Ah! si vous vouliez! Je sais bien que c’est +fort d’oser vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à retourner +son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur le fond pour en +faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si +débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. Oh! tout de même, ce +que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je +ne sais où, dans un cloître. Mon Dieu! c’est fou ce que je vous raconte, +car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et, d’ailleurs, on ne +m’y recevrait pas!...» + +L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une ferme résolution d’aller +trouver, dès le lendemain, le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois +auparavant, s’était imposée à lui, et le calme entra dans son cœur. + +Ainsi se termina la période où il avait eu à lutter, tout seul, contre +le Surnaturel démoniaque, à recevoir, sans s’y être préparé que par un +désir combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. Il ne s’était +confié à personne; la foi était entrée en lui sans son propre concours; +alors qu’il en avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord +reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la logique naturelle, +il aurait dû reculer devant les nouvelles douleurs que lui présageait un +aussi pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, l’humilité +avec la contrition lui furent départies sur un simple acte de respect au +Saint-Sacrement, la force de persévérer sur une brève prière à +l’Immaculée. + +Remarquez également que sa présence à la prise de voile et que la +découverte qu’il fit de la chapelle des Franciscaines étaient, au point +de vue humain, purement fortuites. Suivant la procession, puis +agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord dispersé en des +préoccupations puériles et ne s’était repris que sous l’action soudaine +de la force mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que ses +manifestations échappaient au raisonnement, déconcertaient les chicanes +du sens commun. + +Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être amené, par un +mouvement inattendu, à solliciter l’intercession de la Vierge de +laquelle il ne s’était guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait +reçu l’énergie de faire un nouveau pas en avant. + + +V + +C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au converti, dans le moment +même où une aide lui devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut. +Huysmans ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique qui prit +la direction de son âme--et qu’il a peint dans _En Route_ sous le nom +d’abbé Gévresin--était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. En +outre, comme il a été dit plus haut, il était fort savant en Mystique, +ce qui le rendait apte à suivre les opérations de la Grâce dans une âme +ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire. + +Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber dans le ministère +paroissial: par suite, n’ayant qu’à confesser quelques collègues et +quelques religieuses, il lui restait du loisir pour étudier, éclairer, +consoler et guider l’étrange brebis qui venait se réfugier sous sa +houlette. + +Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée devant Dieu de ne plus +différer, vint donc lui rendre visite et lui exposa, sans réticences, +les péripéties de sa conversion. Il avoua «ses débats avec la chair, son +respect humain, son éloignement des pratiques religieuses, son aversion +pour tous les rites exigés, pour tous les jougs». + +Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après avoir fait remarquer à +son pénitent qu’ayant passé la quarantaine et abusé des voluptés +illicites, il était naturel qu’il fût en proie à des tentations +sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda s’il priait pour les +conjurer. + +Le néophyte répondit affirmativement, mais il ajouta que ses +supplications ne l’empêchaient pas de retomber dans la débauche. Après, +il se prenait en horreur mais il était bien temps! + +«--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, s’écria-t-il. + +--Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez.» + +Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit: «Rappelez-vous ce que +dit sainte Térèse:--Une des peines des commençants, c’est de ne pouvoir +reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont +pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir +Dieu... Méditez cette phrase, elle s’applique à vous car cette répulsion +de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets; et vous avez le +désir de servir le Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, pour +aller à lui.» + +Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce qu’il devait faire pour +arriver à se vaincre. Le prêtre, ne le voyant pas disposé à se +confesser, répondit: «Je vous recommande de prier, chez vous, à +l’église, partout, le plus que vous pourrez... Nous verrons après.» + +Huysmans jugea cette médication par trop anodine. Il le laissa voir. + +Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou +vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est +opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que +la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de +l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous +ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la +légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la +parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure +actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le +agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; +contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta +volonté parce que tu es mon Dieu.» + +Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au +plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même +s’il succombait de nouveau à la tentation. + +Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il +fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En +somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans +votre jus et attendez.» + +Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière. + +Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le +péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange +s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles +n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant +rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir! + +C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour +latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte +continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes +antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi +machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent +plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la +Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que, +durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il +tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti. + +Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors +qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses +inclinations religieuses s’affaiblissaient également. + +Il s’en plaignit à l’abbé. + +«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le +plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous +n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus +répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la +satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il +vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il +vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.» + +Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement, +se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir. + +Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait. +«Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes +dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le +prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le +matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il +se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un +irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il +semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, +qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.» + +Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante, +constaté que la parole de Notre-Seigneur: _Demandez et il vous sera +donné_ était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la +prière d’autrui pour le soulagement du pécheur. + +Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait +naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques +jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette +malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en +larmes, il lui confia sa rechute et ses remords. + +«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous +m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé. + +--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses +efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut! + +--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au +moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, +dans un état de fatigue qui exige une aide.» + +Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des +monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande +part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait +bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais +sans excuse. + +«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice; +elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans +même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des +monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi, +prier pour vous.» + +Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution +mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus +rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus. + +Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne +l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également +soulager ses frères de souffrance[3]. + + [3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le + passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus + admirables épisodes d’_En Route_ (p. 115). + +Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du +peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les +aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi +le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour +ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion. + +A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier +ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté +que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une +façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il +s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était +pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec +lesquelles il s’est trouvé en contact. + + +VI + +Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait +où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste +maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel +réceptacle nous vous mettrons.» + +A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait +le retrancher du monde? + +«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un +moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent, +il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de +vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins +les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un +cloître!...» + +Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le +refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui +d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant +aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se +dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa +chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable, +si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois +qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui +masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La +seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui +s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le +pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.» + +Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner +sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin. + +Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si +obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide +qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous +rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.» + +Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des +œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de +l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des +ordres religieux et particulièrement des Trappistes. + +Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il +l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur. +Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des +mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des +églises. + +Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste, +baigné de suave contrition en tant que catholique de désir. + +Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une +prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les +Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la +vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la +jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du +Christ, les péchés du monde. + +A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques, +l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à +brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir». + +Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la +faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle. + +«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un +cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous +nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable +résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?» + +Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à +bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur +ses lèvres. + +Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce +serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne +serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le +courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez +qu’elle vous fait horreur.» + +Huysmans se taisait. + +Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les +prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur +expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un +préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir +au clergé parisien. + +Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami +qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et +l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une +existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de +loque.» + +Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une +angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions +entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une +pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.» + +L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le +jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à +sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour +vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le +vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose +prieront de leur mieux pour vous. + +--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du +prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai... + +--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour +qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est +la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous +serez guidé...» + +Et il le quitta. + +Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son +directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la +décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que +Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus +méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature. + +Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son +bilan. + +_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent +dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande. +Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de +légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas. + +Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des +heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on +me défendra de fumer. + +Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque +de maladie grave. + +D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma +sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai +terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai. + +Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à +aujourd’hui: me confesser et communier. + +Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace +d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera? + +«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser +s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine +clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec, +c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette +dernière insulte!» + +Néanmoins, voyons le _Pour_. + +Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon +âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait +le mérite? + +Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La +nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les +autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste +qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et +puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves +certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté +intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations +sensuelles? + +Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis +poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de +l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra +céder». + +A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il +fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le +voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles. + +Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait +d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte, +comme engourdie. + +Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous +prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur +les conditions du voyage. + +L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur +des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de +nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque +convaincu mais si sombre, il brusqua les choses. + +--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une +réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y +rendre dans cinq jours? + +«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche +caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la +sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le +mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut +inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une +immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent. + +Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être +le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une +volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre, +et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie. +Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait +s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles +qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il +en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et +autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier +l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine +leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel +point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop +que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que +dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt +controuvée par les faits. + +Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas +à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre +tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il +avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son +âme serait gravement compromis. + +Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils +et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche +divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des +mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.» + +Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que +je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce +prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce +secours imprévu, cette aide!» + + +VII + +La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût accueilli comme +retraitant à la Trappe de Notre-Dame de l’Atre, reçut, dans le délai +prévu, une réponse favorable. + +Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré que les secours +surnaturels ne lui feraient pas défaut, il n’éprouvait aucune joie: «il +se sentait mélancolique, mal attendri, mais résigné». Puis la veille de +son départ, sans cause apparente, une névralgie terrible le terrassa. A +ce coup, il crut qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque +sur le point de se réjouir de ce contre-temps, car la seule pensée de la +confession le faisait frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que, +coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature. + +Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait qu’il assumât tout le +mérite d’un sacrifice affreusement pénible. N’est-il pas significatif ce +spectacle d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le dos aux +moindres obstacles et qui pourtant, bon gré mal gré, soutenue par la +Grâce, finit par se résoudre à les franchir? + +Que devient, au regard de ce drame de conscience, la théorie +déterministe prétendant que, parmi les mobiles purement instinctifs qui +préparent nos actes, celui qui nous est le plus agréable l’emporte +toujours et que nous ne pouvons lui résister? + +Dans le cas du converti, ce mobile serait celui que lui imposent sa vie +passée de servant des doctrines matérialistes et d’homme épris de +sensualité. Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit en +dehors des lois ordinaires de la psychologie, cet homme entre dans une +voie de pénitence, de rachat et de réparation, d’où ses penchants les +plus invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient l’écarter. + +Au vrai, Huysmans--il l’a dit--allait au couvent «comme un chien qu’on +fouette», mais il y allait tout de même. + +L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, trop souvent +porté à s’adorer lui-même, était dompté. En partant, il se disait, avec +une humilité touchante: «Au fond quel symptôme d’un temps! Il faut que +décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n’ait plus le +droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce +qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme +moi!...» + +Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri de sa névralgie et, +par aventure, content d’avoir pris son parti. Le voyage ne présenta pas +d’incidents notables. Il ne lui restait, en somme, que l’étonnement +d’accomplir un acte qu’il n’avait pas envie de faire. + +Accueilli, fort poliment mais avec une certaine réserve, par le Père +hôtelier, il prit possession de sa cellule, s’enquit de ses obligations, +et obtint qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes accommodés +à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin serait substitué au lait que, +comme on sait, il ne pouvait digérer. Il devait observer le silence, +assister à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir de la +clôture et s’adresser uniquement au Père pour ce dont il pourrait avoir +besoin. Nulle autre prescription ni conseil pour sa vie intérieure. +Comme il est d’usage dans les monastères, on laissait d’abord la +solitude, le repliement sur soi-même, la prière agir sur le pénitent. + +Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque--qu’il appelle M. +Bruno,--un vieillard qui avait reçu l’oblature et qui s’était reclus, +pour le reste de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent +quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna pour Complies. + +A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité intense. Il ne +songeait ni à se recueillir ni à prier. La façon dont les moines +chantaient ou psalmodiaient, selon la méthode grégorienne la plus +stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du _Salve Regina_, proféré +avec une ferveur et une force de supplication inouïe, qu’il rentra en +lui-même. Cette plainte si suave, cette imploration admirable de l’âme +qui voudrait se montrer digne des promesses de Jésus-Christ, cet appel à +l’intercession de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il fondit +en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, tombant à genoux, il cria +vers Dieu: «Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être; mais ils m’ont +piétiné et couvert de purin; et l’étable même est en ruines. Ayez pitié, +je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans +place. Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, +lavez-moi!...» + +Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait oublié de fixer, +avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait le lendemain. «Tant +mieux, se dit-il, cela me reculera d’un jour.» + +Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter. + +La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité toute spéciale +troublèrent son sommeil. Il eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et +malfaisants qui rôdaient autour de lui. La récitation du verset de saint +Ambroise: _Procul recedant..._ mit ces larves en fuite. Mais son malaise +persista car il sentait confusément que des attaques d’En-Bas se +préparaient contre lui. + +Après une insomnie coupée d’assoupissements brefs, il atteignit trois +heures du matin. Il se leva, gagna l’église et fut tout de suite +empoigné par le recueillement des religieux qui priaient à genoux ou +étendus, les bras en croix, sur les dalles. + +«Oh! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il.» + +Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé au contact de ces âmes +limpides, irradiant l’adoration autour d’elles, pour la première fois +depuis sa conversion, il sentit son être se détendre. «Il se dénoua, +s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de +souiller par sa présence la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se +reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait comprendre comment, +malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de +ses élus. Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au +dernier des convers qui ne savait peut-être pas épeler un livre. Il +comprit que la culture de l’esprit n’était rien, que la culture de l’âme +était tout. Et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à +balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme +emmenée par celle des autres, hors du monde, loin de son charnier--loin +de son corps...» + +Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant d’inquiétudes, +quand, au déjeûner, le Père hôtelier lui dit que le Prieur l’attendrait +à dix heures précises à l’auditoire pour le confesser. + +Cette nouvelle l’effara: il en fut comme assommé car dans l’élan +d’allégresse qui l’emportait depuis l’aube, il avait complètement oublié +qu’il devait se confesser. Et maintenant, à la minute redoutable où il +allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne connaissait pas, il +était pris d’une indicible terreur. + +Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, à l’église, +agissaient, à son insu, sur son âme et l’inclinaient à la pénitence. Il +fit son examen de conscience, et son passé lui apparut tellement hideux +que la contrition totale lui tordit le cœur comme pour en exprimer +l’écume de ses péchés. Il pleura «doutant du pardon, n’osant même plus +le solliciter tant il se sentait vil». + +Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le bouleversait qu’il fut +sur le point de rebrousser chemin, d’aller chercher sa valise, de courir +prendre le train. + +Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. Sans propos +préalables, il lui désigna un prie-Dieu et, s’asseyant à côté de lui, se +dit prêt à entendre sa confession. + +Huysmans avait vaguement préparé une entrée en matière, noté des points +de repère, classé à peu près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se +rappelait plus rien. + +Le moine demeurait immobile et silencieux. Huysmans balbutia le +_confiteor_, s’efforça de commencer ses aveux. Mais les larmes +jaillirent. Il s’interrompit pour balbutier: «Je ne peux pas!...» Ah! ce +n’était pas le respect humain qui le retenait. Non, c’était «toute cette +vie qu’il ne pouvait rejeter qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré +par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, +sans un mot de tendresse, sans secours. Il lui sembla que tout croulait, +qu’il était perdu, repoussé même par Celui qui l’avait pourtant envoyé +dans cette abbaye». + +Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix +douce et basse: «Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la +fatiguer par des questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons du +temps devant nous car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun +office. D’ici là, pensez à cet épisode de la montée au Calvaire: la +croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du +Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un +homme de Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en +détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé cette croix du +fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi +permis à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé par le +plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si +loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus.» + +Il bénit le pénitent et se retira. + +Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, Huysmans passa une +journée assez calme, put suivre les offices sans trop se disperser. La +nuit fut également à peu près paisible; les larves impures s’abstinrent +de l’obséder. + +Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux communier, et la +joie grave qui brillait sur leur visage lui inspira le regret de ne +pouvoir les imiter. + +«Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre combien il était +différent d’eux! Tous étaient admis jusqu’à M. Bruno, lui seul +restait... Et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il +le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc de l’Écriture, +parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ...» + +Ces réflexions lui firent du bien; elles dissipèrent sa terreur de la +confession. Il comprit que la justice voulait qu’il souffrît et se +purifiât pour être admis à recevoir son Dieu. + +De retour à l’auditoire, il avait pris son parti; il était toujours bien +triste mais résolu à tout dire. + +Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa bonne volonté: «--Ne +vous troublez pas; c’est à Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, +que vous allez parler.» + +La confession se déroula aussi complète que possible, ne dissimulant, +n’atténuant rien. + +Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, s’étonna, encore une +fois, du miracle évident dont il avait été l’objet et en rendit grâces à +Dieu. + +Il ajouta: «Le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, +ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, +mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure parfois des +années. Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à +vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour +vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du +sacrement de pénitence et de la sainte communion.» + +Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait continuer de son +mieux. La confession, elle lui serait désormais moins pénible puisqu’il +n’aurait plus des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie, +il la recevrait souvent car le Démon, furieux de sa défection, allait +terriblement s’agiter pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente +l’armerait pour se défendre. + +Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit docilement ces +préceptes. + +Le moine lui donna pour pénitence _une dizaine d’un chapelet à réciter_, +chaque jour, pendant un mois; puis, après lui avoir signifié qu’il +communierait le lendemain, il l’invita à faire son acte de contrition et +lui donna l’absolution. + +Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide formule qui remet les +péchés, le pénitent frémit de la tête aux pieds. «Il s’affaissa presque +sur le sol, sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent en +personne, était là, dans cette pièce, et il pleura, ravi, courbé sous le +grand signe de croix dont le couvrait le moine... Il lui sembla sortir +d’un rêve quand le Prieur lui dit:--Réjouissez-vous, votre vie est +morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître +qu’elle va renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance dans +Notre-Seigneur et allez en paix.» + +Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un des actes capitaux de sa +conversion.--On fera simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de +mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on a noté chez lui les +constantes manifestations et par l’intégral regret de ses fautes. Chaque +fois que, malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point de suivre +les incitations de la nature, le Surnaturel divin était intervenu de +telle sorte qu’il avait eu conscience de son action. Chaque fois que le +Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il avait été remis dans +le droit chemin. Enfin, ayant demandé à la Vierge d’aller dans un +couvent, il y avait été envoyé malgré tous les obstacles. + +L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, il lui restait de +terribles épreuves à subir. + + +VIII + +«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux +arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai +dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de +ses souillures et ornée..._» + +Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les +boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans +ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie. + +C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans +la maison devenue nette. + +Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette +brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le +vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de +longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se +réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui +impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits, +appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le +maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à +reprendre sa forme d’hier. + +De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre +une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette +différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur +ses pas. + +Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il +lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler +l’imagination. + +C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les +écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été +chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui +déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes; +il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides +et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte +à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but +visé. + +Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet +assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte +se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa +volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection +nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que +l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer. + +N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle +et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra +par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le +mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer +avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc; +il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en +déroute[4]. + + [4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous + l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV. + +Ainsi de Huysmans. + +Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina. + +Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait +recevoir la communion le lendemain. + +--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe +conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le +Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous +n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père +Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent. +Cependant je vais m’informer. + +Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout +de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain +matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie. + +Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait +communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le +désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était +puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle +s’affirmait irrésistible. + +«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta. + +Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à +la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?» + +C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je +manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie +d’être sanctifié par un moine...» + +Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire +diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui +lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée +par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant +tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce +fut la crise de scrupule. + +A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient +pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec +contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers. + +Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était +sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet, +l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par +paresse. + +--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel +me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je +vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus... + +Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse +s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela. +Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta +pénitence est nulle. + +«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne +suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je +vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.» + +Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges +pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé, +presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il +s’arrêta. + +Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage: + +--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence, +tu n’oseras approcher de la Sainte Table. + +Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que +vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais +comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout +de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec +répugnance, il lui fallait tout recommencer! + +Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée +avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors +il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment. + +A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis +sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!» + +Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont +il était la victime. + +Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal +formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les +chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin, +espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit, +devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre +qui devait le communier le matin suivant. + +Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas +rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait. + +Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à +personne, le regardait sans répondre. + +«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je +suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les +côtes...» + +Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis +plusieurs heures. + +«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous +dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous +rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore? +Vous n’avez pas envie de communier demain? + +--C’est vrai, répondit Huysmans. + +--Nous allons arranger la chose.» + +M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis +revint, ramenant le Prieur, et se retira. + +Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment. + +--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains. +Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que +vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets +entiers aujourd’hui? + +Huysmans fit signe que oui. + +--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes +impatienté, vous avez fini par battre la campagne?» + +Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi, +déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à +l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez +outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la +communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi +porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la +déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez +avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le +Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit. + +Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il, +ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison +qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...» + +Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable. +Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le +prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru +ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence +inouïe. + +Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait +de communier. + +Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement +certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe, +montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par +impossible, demain, ce soit un moine qui...» + +Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette +demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de +s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien. + +Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin +apaisé, il s’endormit. + +Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant +qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec +lui-même qu’il avait lutté.» + +Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de +la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église, +s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce +signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus +que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours. + +Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la +dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il +n’avait pas encore vu. + +Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin +de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était. + +--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat. + +--Celui qui était malade? + +--Oui, c’est lui qui va nous communier. + +Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention +humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé. + +«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le +simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se +cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti +d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi +immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en +moi.» + +Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert +et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait +déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez +point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi; +accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...» + +Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie +surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible +qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors +pour respirer. + +«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non +la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu +la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte, +injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté +un tribut d’étouffement et de peine.» + +C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il +avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était +agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette +faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme +lui étaient refusées. + +Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il +était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le +propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé +l’avait communié. + +«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a +subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin, +célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui +lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et +personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors +annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu: +«Parfaitement, c’est moi qui le communierai...» + +Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il, +Dieu a voulu me répondre d’une façon nette. + +Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui +faire visiter les dépendances du couvent. + +--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous +connaître. + +Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite +cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui +demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de +l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit +affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne +s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances, +ni troubles d’estomac. + +--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose +qui doit vous manquer? + +--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en +cachette. + +--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par +saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès +lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de +cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner. + +Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur +conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne +préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait, +de nouveau, soulever en lui. + + +IX + +Le lendemain matin, après une nuit aussi calme que la précédente, il +venait d’entrer à la chapelle dans le but de prier la Vierge, quand +soudain, avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème éclata en +lui. Il entendait résonner dans son âme des injures atroces contre +l’Immaculée. Il avait horreur de cette aberration, il en frissonnait de +dégoût et pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour ne pas +les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait. + +Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia dans le jardin. Aussitôt +la voix démoniaque se tut mais pour faire place à une autre qui l’emplit +d’arguties captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque de scrupule: +Pourquoi s’était-il permis de communier sans goût? Pourquoi, au lieu de +se recueillir, avait-il passé l’après-midi à flâner avec M. Bruno? + +«--Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes sont ineptes: j’ai communié +tel que j’étais, sur l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette +promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée, c’est M. Bruno qui, +d’accord avec l’abbé de la Trappe, l’a décidée...» + +--N’importe, tu aurais mieux agi en passant toute la journée en prière +dans l’église. + +--Mais c’est impossible. + +--Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit de pénitence. Donc +tu ne l’as pas! + +Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur. Il pantelait, ne +sachant comment faire tête. Alors, avançant toujours, le Mauvais tenta +de ressusciter le débat sur les dizaines du chapelet. + +De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements du Prieur lui +revinrent en mémoire et il haussa les épaules. Méprisée, la force +adverse battit en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute--et +l’attaque prit une nouvelle forme. + +Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient. Doutes sur la +Présence réelle, doutes sur les vérités révélées, doutes sur la bonté de +Dieu, doutes sur le libre arbitre--bref une kyrielle d’objections mille +fois réfutées, et dont Huysmans avait appris à reconnaître l’inanité +alors qu’il étudiait sa religion. Néanmoins, il voulut accepter la +controverse; mais l’assaut était si pressant qu’il avait à peine le +temps de formuler les réponses avant de recevoir un nouveau coup. + +Et cependant la foi qu’il avait acquise restait immobile, inébranlable +sous le flot de paradoxes éculés qui la submergeait. + +«Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à travers cette +bagarre, très lucide, nous sommes deux, pour l’instant, en moi. Je suis +mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes qu’on me +souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette...» + +Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi découvert battit en +retraite encore une fois. Mais Huysmans n’avait pas eu le loisir de se +reprendre que l’assaut recommença. + +Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il avait été victime d’un +phénomène d’auto-suggestion. Il résista, trop renseigné sur son état +mental pour prendre au sérieux cette insinuation. + +Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà présentés, défilaient, +grossis, tentaculaires, enlaçant la foi pour essayer de l’étouffer. +Toutes les pédantesques rengaines du matérialisme eurent leur tour. Mais +Huysmans avait jaugé, dès longtemps, leur vide. Il les subit donc sans +fléchir. + +Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita un tombereau +d’ordures dans l’âme. En des tableaux d’une précision effrayante, il lui +mit sous les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable. + +Huysmans ne se laissa pas séduire: ces rappels, intensifiés, de ses +débauches lui faisaient horreur; il ne pouvait écarter l’obscène vision, +mais l’impression qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté +puis barbouillé d’excréments. + +Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin n’intervenait +pas--gardait le silence. Alors ce fut la tentation de désespoir: «--Tout +est fini, je suis condamné à flotter comme une épave dont personne ne +veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible car si le monde me +répugne, je dégoûte Dieu!» + +Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce moment même, il put +prier: «--Mon Dieu, dit-il, souvenez-vous du Jardin des Olives. +Souvenez-vous qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de moi, parlez, +ne vous en allez pas...» + +Rien: nulle réponse. Le démon aussi se taisait. L’âme du pénitent gisait +maintenant, dans une nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la +plus petite consolation--quasi-morte. + +C’était la purification renforcée; celle que Dieu impose toujours à +l’âme qu’il entend faire progresser rigoureusement dans la voie étroite +afin qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude que, +réduite à ses propres moyens, elle n’est qu’un cadavre. Et en même +temps, il la triture, comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à +l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est salutaire mais +épouvantablement douloureuse. + +Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure de Complies; la crise +ayant duré toute la journée, il ne put prier, mais quand le chœur +entonna le _Salve Regina_, un peu de lumière rentra en lui. Il regagna, +l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout pâle et tout tremblant, il +s’écroula sur une chaise. Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient +rejoint, s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent. + +Il expliqua les tortures qu’il venait de subir. + +Et le moine, heureux de constater à quel point cette âme avançait dans +les chemins de Dieu, lui apprit que la crise en question se produisait +toujours lorsque la contrition du pécheur était parfaite, et qu’il +devait donc s’en réjouir comme d’une nouvelle preuve de la sollicitude +divine à son égard. + +--N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible moment à passer. + +--C’est ce que la théologie mystique appelle: la «Nuit obscure» ajouta +M. Bruno. + +--Ah! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant; je me souviens... Voilà +donc pourquoi saint Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les +douleurs de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme +qu’on est alors plongé tout vivant dans les enfers... + +Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à Paris, avait tant +insisté pour qu’il lût avec attention les œuvres du Saint. C’est qu’il +prévoyait que son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait +le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans avait tout oublié. + +L’hôtelier conclut: «--Le remède à tout cela, c’est la confession. Soyez +debout, demain matin à trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il +vous entendra[5].» + + [5] Voir la note I à la fin de cette étude sur Huysmans. + + +X + +Par la permission divine, Huysmans venait de traverser une crise qui +devait lui être fort utile. + +D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce ne l’abandonnait pas, +puisque, contre toute vraisemblance, le signe surnaturel qu’il avait +demandé lui fut octroyé. + +Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en traits de flammes, de +ses égarements passés et pardonnés, quant à la chair et quant à +l’esprit, il se tiendrait davantage en garde contre les rechutes; de +plus il avait appris comment la Puissance d’En-Bas s’empare de +l’imagination pour tendre des embûches aux âmes que Dieu destine à se +perfectionner par la souffrance. Cet enseignement ne serait pas perdu. + +Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était +dégagé par la prière la plus humble. + +Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter +l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour, +elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée +dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle. + +Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni +s’attiédir--ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait +été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre +littéraire--il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir. + +Sa première communion lui avait seulement procuré--d’une façon +latente--l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon; la +seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en +elle. + +Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les +affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au +point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il +n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui +présentait. + +«Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une +conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui +Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves.» + +Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses +employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda +encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner +faire au Mauvais l’honneur de le combattre. + +Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de +communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots: +«--Il y a de la fatigue dans votre cas; l’on n’endure pas impunément de +pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne +prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles: allez +à lui, simplement, naturellement--tel que vous êtes. N’oubliez pas que +si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, +Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.» + +Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église. + +Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour +faire son action de grâces. + +Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son +âme; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes; il se +sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même; il se trouva +transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la +terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature: le +brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui +voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même +clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de +dilatement, «la joie presque enfantine du malade qui opère sa première +sortie». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières; des ailes +angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait +semblable à un ostensoir d’or radieux. «C’était un Salut de la nature, +une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant +de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la +custode embrasée de l’astre... + +«Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa +foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne +comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est +capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme, +de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie.» + +Huysmans l’expérimentait donc: cette joie toute surnaturelle atteignait +une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent +même pas... + +Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré +d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna +dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès +d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves. +Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage. + + +XI + +Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie d’Huysmans depuis sa +conversion. De même, au cours des pages précédentes, écartant tout ce +qui n’était point mon sujet, à savoir: suivre la marche de la Grâce dans +cette âme, et en marquer, avec autant de précision que je l’ai pu, les +arrêts et les reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du +Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. J’ai voulu établir +une sorte de procès-verbal; je me suis donc attaché à réprimer l’émotion +que suscitaient souvent en moi maints épisodes où se manifeste la +véracité magnifique du pécheur pénitent. + +Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, dans ce qui va +venir, je démontrerai, je l’espère, que Huysmans était prédestiné à +conquérir son salut par la douleur physique et morale. Dieu, en effet, +multiplia les épines sur le chemin où il l’avait engagé. Rares et brèves +y furent les joies, fréquentes et prolongées les souffrances. Huysmans y +acquit peu à peu la résignation puis l’amour de la Croix. Il y reçut +aussi la persévérance jusqu’à cette mort enviable pour le croyant, +effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne. + +L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs à sa conversion, c’est +surtout l’aridité, cette épreuve si fréquente chez ceux que Dieu mène +par les voies extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si +merveilleusement fixé les phases. + +Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu purifie l’âme en lui +retirant toute lumière sur ce qui se passe en elle. Bien plus, il semble +s’en tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction apparente au +désir qu’elle éprouve de se rapprocher de Lui. + +«L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où elle se trouve; privée de +toutes les consolations naturelles et surnaturelles dont elle avait +coutume de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut se +contenter et cette soif est si ardente qu’elle en est toute +desséchée...» + +Et il ajoute: «On voit qu’un tel état peut devenir une épreuve très rude +quand il se prolonge. Il est d’une monotonie désolante et +malheureusement il s’impose: on ne peut en changer à son gré. Quand +cette aridité dure pendant quelques jours, elle est déjà profondément +ennuyeuse. Mais au bout de plusieurs années, elle devient intolérable. +On est bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins dans les +bonnes lectures et dans les œuvres saintes mais extérieures»; mais le +résultat est nul ou à peu près. + +Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les différents traits de +ce véritable purgatoire, le Saint en dit: «C’est une plaine sablonneuse, +sèche, monotone. Çà et là pousse une herbe rare, partout la même. Elle +se dresse tristement vers le ciel. C’est le souvenir de Dieu, souvenir +simple, sans variété. Le vent des distractions couche cette herbe et +l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les tiges se relèvent et +reprennent leur direction vers le ciel avec une obstination +tranquille...» + +Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les années qui suivirent sa +conversion et jusqu’au jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a +noté dans _la Cathédrale_ et dans _l’Oblat_. + +D’abord il fut durement éprouvé au point de vue des consolations +naturelles: le bon prêtre qui l’avait envoyé à la Trappe, qui avait +repris la direction de son âme à son retour à Paris et pour lequel il +ressentait une affection filiale, mourut peu de temps après. Des amitiés +nouvelles et qu’il croyait solides s’éloignèrent. Il s’était retiré dans +la solitude, auprès de l’abbaye de Ligugé; il y trouvait quelque +réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. Or, quelques mois +après son installation, les religieux furent expulsés, partirent en +exil. Il dut rentrer dans ce Paris qu’il avait en horreur. + +Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à subir de violentes +attaques. Les incroyants le chargèrent d’injures et de calomnies ou +déplorèrent hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques, +divers Pharisiens mirent en doute sa sincérité, soulignèrent, avec +perfidie, l’outrance de quelques-uns de ses jugements, interprétèrent +dans un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, lui +et ses confesseurs, de conseils empoisonnés ou de lettres anonymes. +Encore un coup, comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose la +lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à la lie, le fiel de la +méchanceté humaine. + +Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, en apparence, des +visites de la Grâce, rien qu’une oraison qui semblait ne pas être +entendue, rien que des communions où Jésus gardait le silence en lui, +rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait ne devoir être jamais +rassasiée. Il n’obtint un peu de tendresse que lorsqu’il se réfugiait +auprès de la Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à +Notre-Dame des Victoires. + +Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux passages de ses +livres, ceux-ci par exemple: «Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans +un état d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans une +langueur que berçait le ronronnement de prières toutes machinales... Il +se demandait: suis-je plus heureux qu’avant ma conversion? Et il devait +cependant bien, pour ne pas se mentir, se répondre: oui. En somme, il +menait une vie chrétienne, priait mal, mais, du moins, priait sans +relâche. Seulement il se sentait l’âme si vermoulue et si aride!...» +(_La Cathédrale_, ch. II). + +Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur à la communion. +Il décrit comme suit sa sécheresse: «C’est un état particulier où il +semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus; que la +vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble, +lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au +dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un +trou noir.» (_La Cathédrale_, p. 97). + +Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise qui le portait à +s’admirer pour sa continence et son assiduité à la prière, malgré les +distractions et le manque de goût. Cette tentation le suppliciait car +Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait gratifié dès la +première heure. «J’ai, dit-il, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age on +appelait ingénument la vaine gloire: une essence d’orgueil diluée dans +de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, dans des réflexions toutes +tacites... Mon vice est muet et souterrain; il ne sort pas; je ne le +vois pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine et il me saute +dessus sans que je l’aie entendu venir.» + +Et relevant ces distractions incessantes qui marquent l’état d’aridité +il s’écriait: «Il suffit que je m’agenouille, que je veuille me +recueillir pour qu’aussitôt je me disperse. Ah! les gens qui ne +pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je +voudrais bien les y voir: ils pourraient attester alors que les +imaginations profanes qui laissent, à d’autres moments, tranquille, +surgissent pendant l’oraison, à l’improviste.» (_La Cathédrale_, p. +103). + +Puis l’aridité persistant, «un jour l’ennui s’implanta en lui, l’ennui +noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous +accable à ne plus savoir que devenir ni que faire... Je m’ennuie à +crever: ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le +secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais +volontiers de la sorte: le passé me semble horrible; le présent +m’apparaît faible et désolé; quant à l’avenir, c’est l’épouvante... Je +cherche des sensations dans mes communions; il faudrait pourtant me +convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées qu’elles deviennent +méritoires. Je le vois mais j’en souffre: c’est si naturel de demander à +Dieu un peu de joie!...» (_La Cathédrale_, chap. VIII). + +Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les éclaircissements de son +admirable confesseur, n’arrivait pas à se rendre compte qu’il était dans +le Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les ténèbres, qu’il +progressât sans aide sensible. + +Il essaya la diversion notée par saint Jean de la Croix. Il se jeta dans +des lectures infinies de Mystique, de liturgie, d’art religieux et il +n’en tira que de la satiété: «Quel malheur, s’écria-t-il, que d’avoir +une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes +lectures!...» (_L’Oblat_, p. 134). + +Cependant les offices de la Semaine Sainte lui apportaient un peu de +soulagement: souffrant comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en +croix, la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion avec +l’Église; il parvenait à prier sans trop de contraction. + +Mais bientôt l’ennui revenait; et, sauf le temps du voyage en Hollande +où il alla visiter la ville de Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne +sortit plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie brisa sa plume. + +Durant cette période d’apparent abandon de Dieu, il eut tout de même +deux signes qui purent lui faire comprendre qu’il n’était point +délaissé. + +D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en lui, s’augmentait même +du fait qu’il s’y attachait avec persévérance malgré la fatigue de son +âme et malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi les déboires +d’ordre naturel. + +Ensuite ses livres produisirent des conversions. + + +XII + +La publication d’_En Route_ fit un bruit considérable: langues et plumes +entrèrent en danse autour du converti. + +Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que «de la littérature.» Le goût +bien connu d’Huysmans pour les singularités l’avait porté à ressusciter, +à grand renfort de détails effarants, cette chose défunte qu’était la +religion catholique. En somme, disaient-ils, c’est une fantaisie +d’artiste qui, blasé sur les sensations normales, a voulu s’en créer +d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous mystifiant.--De fait, +le mot: _mystiquefication_ fut lancé. + +D’autres--des «chers confrères», bien entendu--dénoncèrent un adroit +calcul pour s’attirer la clientèle dévote et s’assurer, par là, de +sérieux bénéfices. Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus tard +pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de s’être «vendu aux +Jésuites». Mais ils qualifièrent sa conversion d’opération de librairie +bien menée. + +Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement raconté, dans _En +Route_, sa propre histoire, qu’il pratiquait, persévérait, semblait +avoir totalement rompu avec le matérialisme, on en conclut comme il a +été dit plus haut, à un affaiblissement d’esprit; un esthète gourmé +promulgua cet axiome: «On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de +talent.» Et maints crocodiles de lettres feignirent de verser des larmes +sur l’effondrement prématuré de cette belle intelligence. + +D’autre part, dans le clergé, on observait une prudente réserve. Car +Huysmans, très ignoré, jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et +dont seuls, quelques intimes connaissaient la droiture foncière, +effrayait par la crudité de son vocabulaire. Il offusquait aussi par la +violence de ses critiques touchant les déformations du culte, +l’ignorance de la liturgie qui se révèlent dans certaines paroisses, +touchant la pauvreté de style et la gaucherie de nombreux volumes +traitant de la vie spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut +écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une mise à l’index +s’imposait. + +Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait souvent la mesure. +Il y eut toujours chez lui un penchant à l’exagération des tares de +l’Église militante, une tendance aux généralisations hâtives. Je l’ai +déjà dit ailleurs: il l’aimait tant cette Église, où il avait mis tous +ses espoirs, qu’il voulait servir de tout son talent et de tout son +cœur! Y constater maintes faiblesses et maintes défectuosités lui était +pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela le désolait. Et il en +résultait des jugements précipités bien faits pour indisposer contre lui +ceux qui ne partageaient pas sa furie d’Absolu. + +Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer aux incrédules que +la foi n’abolissait point le sens esthétique, et qu’un catholique +n’était pas nécessairement un _bondieusard_ confiné dans d’idiotes +superstitions, voué à un fétichisme grotesque. + +Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des deux mains à +quelques-uns de ses réquisitoires, par exemple à l’entrain justicier qui +lui faisait dénoncer sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie +religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que certaines de ses +appréciations, par trop sommaires, étaient de nature à froisser les +esprits enclins à plus d’équité. + +Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne peut être «qu’un +déchet, tout le dessus du panier étant enlevé par les ordres +contemplatifs et l’armée des missionnaires» et lorsqu’il le traite de +«lavasse des séminaires» (_En Route_, p. 57). + +Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le clergé actuel s’est +parfois laissé influencer par le rationalisme ambiant, si, comme nous +tous, il a besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre +d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à Rome, et dont +l’apostolat se prouve efficace. + +Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des cercles catholiques +d’ouvriers. Il les croit composés «d’affreux blousards» dont l’haleine +alcoolique dément l’onction mal arrêtée des traits» (_En Route_, p. +117). + +Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits +cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation +qui m’est fort agréable à remplir. + +Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des +esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je +n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion +et vice-versa. + +J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de +France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le +peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en +grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or, +faisandée quant aux mœurs. + +Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment, +en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La +preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les +dissoudre... + +Revenons à Huysmans. + +On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits +prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi +à peu près nulle sur les simples. + +Et cela s’explique: son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes, +ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que +les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se +rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du +XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, +voué au paroxysme du sentiment et de l’expression. + +Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses +trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons +pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les +moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des +amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le +bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de +sentiments savamment frelatés. + +Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’_En Route_, +furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet +écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises +de prédilection. + +Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus. +Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre +enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur +eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux +véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de +leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent:--Moi, non plus je +n’attends rien de la vie; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent; +moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont +désormais besoin pour s’émouvoir; moi aussi, j’ai soif d’une certitude +que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me +fournir. + +De là à se dire:--Si j’essayais de faire comme Huysmans? il n’y avait +qu’un pas. + +Et ce pas fut souvent franchi. + +Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication +d’_En Route_: «Ce livre a fait des conversions que je connais; d’autres +sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils +en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens +bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce +pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts? Il +a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est +admirable!...[6]» + + [6] Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, dans son + opuscule: _Huysmans intime_. + +Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait +pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des +derniers jours de sa vie terrestre. + +Lorsque parut _En Route_, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès +le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part +de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages +acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en +doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir +agi avec trop de précipitation. + +Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la +Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de +Huysmans. + +--Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi, +daignez me donner un signe. + +Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une +quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où +foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus +intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis +vingt-cinq ans. + +Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda +quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition. + +--C’est que je viens de lire _En Route_, répondit l’autre. Le ton de +sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit +que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, +avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être +aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal--à tout hasard. Et +j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci. + +--Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et +remerciant la Vierge... + +Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances. +Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. +Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité. +Il écrit: «Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je +l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre... Je +vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de +courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il +fait; et il n’y a qu’à répondre: _Amen!_» + +Et se répétant toujours: Père, c’est bien dur! Mais que votre volonté +s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans +étoiles. + +Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le +préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en +contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en +partie les maux. + + +XIII + +A mon avis, avec la seconde partie d’_En Route_, le chef-d’œuvre de +Huysmans c’est _Sainte Lydwine de Schiedam_. + +_La Cathédrale_, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques, +d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de +nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture +assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa +conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette +monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se +prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le +fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci +d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi +poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit _En +Route_. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent +une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi +les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un +défaut de composition et l’intérêt en pâtit. + +Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait +consacré un livre à part à la description et à l’explication de la +cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la +période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, _la Cathédrale_ +donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à +l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent +avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la +vie spirituelle. + +La même remarque s’applique à _l’Oblat_, encore qu’il y ait dans ce +livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté +bénédictine à l’époque des expulsions. + +Quant à _Foules de Lourdes_, c’est un livre manqué. Le tempérament de +Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa +sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le +vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits, +l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile +qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à +Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés +dans une pénombre excessive. + +Cependant on trouve dans _Foules de Lourdes_, une superbe apologie de la +Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une +réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science +matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par +l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par +manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il +laisse à beaucoup de personnes. + +Mais dans _Sainte Lydwine_, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait +on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette +victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs +dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle, +cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de +parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement +inspiré. + +Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une +puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant, +assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec +une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un +grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui +parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, +simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est +devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif. + + [7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par + exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant + l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé _d’exorer_ le Sauveur pour + qu’il _m’élague_ de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces + taches sont rares. + +C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de _Sainte +Lydwine_. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel, +réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où +l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne +soient les vaines finasseries du libéralisme. + +Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend +à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en +trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de +soi-même. + +Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué +ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte +Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour +accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva +son existence périssable. + + +XIV + +Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, «la conversion du +pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence». + +Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se +bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les +commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le +confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses +défauts. + +Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain. +Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était +qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du _Pater_: +_Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont +offensés._ + +Ce lui était matière à débats anxieux (voir _l’Oblat_, p. 117). Car il +constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements +aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que +réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé. + +Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres: un nerveux d’une +extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires +s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la +caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les +travers de la pauvre humanité. + +Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat +peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui +et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe. + +Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour +si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des +sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de +dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en +témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité. + +--C’est que, expliquait-il, la bêtise «au front de taureau», pour parler +comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi. + +Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient +su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai +lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où +j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En +nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme +deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du +remords... + +Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à +le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la +persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de +briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle +complétât son Purgatoire sur la terre. + +D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de +_Foules de Lourdes_--c’est une prière à Notre-Dame--il fut frappé d’un +zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique. + +Fait notable: il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves +de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie.--Je tiens +ce détail de lui-même. + +Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il +put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision +demeura défectueuse: il ne supportait plus les lumières vives et était +obligé de se servir de lunettes. + +Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva: +un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire +et finalement lui perfora le palais. + +Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout +d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions; il +savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature, +reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la +justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura:--Comme +sainte Lydwine!... Que votre volonté soit faite, Seigneur... + +Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se +soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans +récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance. + +«Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient +employer les piqûres de morphine. Il s’écria:--Ah! vous voulez +m’empêcher de souffrir! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu +en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends!... + +«Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa +Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne +volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui:--Il me +fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes +livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]...» + + [8] Dom DU BOURG: _Huysmans intime_, p. 32. + +Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus +il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les +lamentations de naguère; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les +faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures, +l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si +frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de +compagnie:--Il est transformé; il fallait la douleur pour cela; c’est +admirable!... + +Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité +chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés +après lui dans l’Église. + +Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait +parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience, +illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire. +Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9]. + + [9] Voir note II à la fin de cette étude. + +Et quelle patience fut la sienne! Le mal poursuivant ses ravages, malgré +tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons: +on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la +mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques. + +Le tout, en vain. + +Lui disait avec un sourire doucement résigné:--Ces messieurs m’ont mis +en capilotade; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne +me font plus que des pansements à l’eau oxygénée... Ils auraient bien pu +commencer par là!... + +A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu. +Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant +presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et +du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui +fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en +vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre +dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête +endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet +qui ne quittait plus ses doigts, il me disait:--J’ai peine à me +recueillir; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un +encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et +elle me soulage pour porter ma croix: le corps souffre à hurler, mais +l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière +blanche... + +Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis +dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la +main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots:--Je vais +à Dieu, cher ami, et je prie pour vous... + +Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le +Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on +ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer. + +L’épuration était accomplie: il avait racheté par des souffrances +héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que «le vieil +homme» avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En +comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de +s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique:--_Seigneur, vous +m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je +vous en ai gagné cinq autres!..._ + +Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie +éternelle, je crois qu’il a mérité son salut. + + +Note I + +A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de +lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure: +_Notes sur la psychologie de la conversion_ et antérieurement dans _Du +Diable à Dieu_ au chapitre VIII: c’est un phénomène fort perceptible +qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un +dédoublement de la personnalité. _Quelqu’un_ parle en vous qui n’est pas +vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la +conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre: jamais +l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte. + +Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité +dans la matière: «Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on +ne les entend pas des oreilles du corps; l’âme, néanmoins, les entend +bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens; on aurait +beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile.» (_Vie +de sainte Térèse par elle-même_, ch. XXV). + + +Note II + +Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée +dans mon livre: _Un séjour à Lourdes_. Mais je crois utile de la +reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et +encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de +conversion. + +Bien Cher Ami + +«Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé +d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour +cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute +discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des +sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, +les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles +coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins. + + [10] Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière + violence. + +«Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin. +Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse +de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même +par se plaindre à Lui de ses rigueurs:--_Ma fille, c’est ainsi que je +traite ceux que j’aime._ Voyez, il nous traite nous, les convertis, les +bons salauds, comme ses vrais amis! + +«Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est +affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas +précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue +corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir +dans le Purgatoire et je me console. + +«Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le +Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons +le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir, +nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules +persécutions aboutissent. + +«Soyez donc content: la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous +les cahots, tout ira donc très bien.» + + +Note III + +Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne +faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il +a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans +l’_Oblat_ où il dit: «La Semaine Sainte était celle qui convenait le +mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur +qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs +offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si +bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié! Et il lui +fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la +Pâque...» + + +Note IV + +Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave +Coquiot: _le vrai J.-K. Huysmans_. Naturellement M. Coquiot, incrédule, +n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une +perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons +d’être et de dire de l’auteur d’_En Route_. Je dois des remerciements à +M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume. + + + + +PAUL VERLAINE + + Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, + Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, + Vous connaissez tout cela, tout cela, + Et que je suis plus pauvre que personne-- + Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne. + + Paul Verlaine. + + +I + +J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886, +comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de +service militaire. + +Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des poètes qui allaient +former l’école symboliste, fort préoccupé de tenter des voies nouvelles, +d’assouplir le vers, de le rendre plus musical et surtout de le libérer +des entraves par trop rigides dont les Parnassiens l’avaient garrotté. +Mais ce qui nous unit principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui +nous portait à réagir contre l’aberration matérialiste que préconisait +le naturalisme alors triomphant. Car c’était l’époque où Zola proférait +les bruits les plus incongrus dans tous les trombones de la réclame... + +Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance à Marcinelle, près de +Charleroi, d’un jeune avocat fort lettré, M. Jules Destrée--depuis, +député socialiste,--qui me montra un petit volume intitulé _Romances +sans paroles_ dont les vers le ravissaient. Il me lut quelques pièces, +entre autres: _Il pleure dans mon cœur_,... _Voici des fruits, des +fleurs_,... _Le piano que baise une main frêle_... + +Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait à mon rêve, tant, +tout ondoyante, toute flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout +aérienne, elle me semblait supérieure aux fades déclamations et aux +rhapsodies descriptives dont les champs de l’art étaient alors infestés. + +Je m’enquis du nom de l’auteur. + +--Ah! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose sur son compte. C’est +un nommé Verlaine qui, paraît-il, a été condamné, il y a une douzaine +d’années, pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti au +catholicisme et il a écrit un recueil de vers religieux intitulé +_Sagesse_ que je ne connais pas. M. Huysmans l’a découvert; il en parle +dans son livre _A Rebours_ publié il y a deux ans. Ce fut une véritable +révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, dont Verlaine fit partie +avant 70, gardent le silence sur ce repris de justice qu’il leur semble +compromettant d’avouer pour l’un des leurs... + +Rentré à Paris, je lus _A Rebours_. Les pages--d’ordre purement +littéraire--que Huysmans y consacre à Verlaine augmentèrent mon envie de +m’initier davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non sans quelque +peine, je me procurai un exemplaire de _Sagesse_ de l’édition Palmé, +presque tout entière mise au pilon. + +Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait: la simplicité de la +forme, dissimulant un art consommé, la beauté des images, la fraîcheur +de l’inspiration, le parfum de sincérité qui flottait sur ces strophes +semblables à des buissons de roses blanches. + +Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses religieuses, je ne +pus saisir à quel point l’esprit catholique imprégnait le livre d’un +bout à l’autre, quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés. +Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent _Amour_, _Bonheur_, +_Liturgies intimes_, quelles que fussent mes préventions contre +l’Église, je dus bien rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de +Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre. + +Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles et dans les +conférences que, dès cette époque, je faisais sur le poète. + +D’ailleurs, il faut y insister: Dans ce temps, la presse bien pensante, +que les mœurs décousues de Verlaine effarouchaient, se tenait sur la +réserve à son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière. +N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on opposait au pécheur +repentant de _Sagesse_... qui? Un chansonnier breton--bon chrétien +d’ailleurs. Tout de même, il n’y a pas proportion! + +La presse boulevardière et maintes revues normaliennes propageaient +force légendes malveillantes, force jugements ineptes sur la personne et +sur l’art de Verlaine. + +Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, trouvant chez lui +une beauté nouvelle ne cessaient d’acclamer, avec une furie généreuse, +les mérites de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste qui a +fait la gloire de Verlaine--envers et contre tous. Elle n’a pas toujours +placé aussi judicieusement ses admirations... + +Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se réjouir d’un pareil +résultat. En effet, n’est-il pas réconfortant que la partie la plus +pénétrante, la plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de l’œuvre +de Verlaine, celle où il atteste les beautés et les bienfaits de +l’Église, soit tenue pour la plus admirable même par des adversaires +irréductibles de notre foi? Quelle preuve que le Saint-Esprit demeure le +plus grand des artistes! + +Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée de Jansénius crier au +scandale: Verlaine fut et reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et +ses égarements, le chantre incomparable de la Grâce. Aussi Huysmans +n’exagère pas quand il écrit: «L’Église a eu en lui le plus grand poète +dont elle se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age.» (Préface aux +_Poésies religieuses_, 1 vol., chez Messein.) + + +II + +Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention de raconter la vie +de Verlaine. Résumant les circonstances qui le menèrent en prison, je +dirai sa conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après _Sagesse_, le +travail de la Grâce sur cette âme ingénue; je montrerai sa bonne foi et +sa ferveur. Ensuite, me servant de ses propres confidences, de son œuvre +postérieure à _Sagesse_ et de nombreux documents publiés depuis sa mort, +je tâcherai d’exposer combien il fut désarmé pour lutter contre lui-même +et contre les influences déplorables du milieu où s’enlisèrent ses +derniers jours. + +Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine qu’il ait été préparé au +catholicisme ardent de _Sagesse_. Son père, capitaine du génie en +retraite, considérait la religion comme une sorte de discipline qu’il +importe de respecter--sans plus. Sa mère, grand cœur, plein de tendresse +et de dévouement, ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le poète +fit sa première communion «parce que cela était convenable» et n’en +garda aucune ferveur. Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de +l’Église. Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles de la +science athée. Un de ses biographes qui fut, jusqu’à la fin, son ami +dévoué, dit de sa formation intellectuelle: «Nous avions lu ensemble, +entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors célèbre et réputé +hardi, du docteur Büchner: _Force et matière_, y puisant des arguments +scientifiques pour nous instruire et fortifier nos convictions +philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions +persuadés de l’inexistence du surnaturel, et nous ne pouvions croire à +l’existence d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie d’une +puissance extérieure qui domine l’humanité, la gouverne, se mêle de ses +actes, les juge, les récompense, les punit... Verlaine était donc, à +vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, conviction, études et +non simplement par une grossièreté négative comme la plupart des hommes +qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas[11].» + + [11] EDMOND LEPELLETIER: _Paul Verlaine, sa vie, son œuvre_, p. 387 + (Éditions du _Mercure de France_). + +Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres de sainte Térèse, non +pour y chercher des motifs de croire, mais parce que le talent +merveilleux manifesté par la réformatrice du Carmel, dans _le Chemin de +la perfection_ et _les Châteaux de l’Ame_, lui agréait. Ils sont, +d’ailleurs, assez nombreux les incroyants qui cherchent des jouissances +d’ordre littéraire ou psychologique dans les livres de dévotion. Il y a, +par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, aux dîners gras du vendredi +qu’il présidait chez Magny: «évêque du diocèse des athées» et qui, +néanmoins, se déclarait charmé par la lecture assidue de l’_Imitation_. +Moi-même, je me souviens qu’à une époque où je combattais farouchement +l’Église, _la Douloureuse Passion_ de la sœur Catherine Emmerich me +tomba sous la main. Je m’en délectai, mais comme j’aurais fait d’un +conte de fées. + +Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine trouva des exemples +de piété. Mlle Mathilde Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait +pas. La suite des événements montra, au surplus, qu’elle n’était +nullement catholique, puisqu’elle divorça pour se remarier dès que les +rêveries antisociales du Juif Naquet eurent passé dans la loi. + +Cette union mal assortie fut l’origine de tous les malheurs du poète. +Quand il eut perdu sa place d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la +Commune, il vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme et son +petit garçon. Mme Verlaine était une personne très positive et très amie +du pot-au-feu, ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais +compris le caractère du grand enfant--très facile à mener si elle avait +su le prendre--qu’était son mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci +et, il faut bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie d’autres +écrivains, la courroucèrent. Des querelles éclataient à chaque instant, +aggravées de longues bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme +était poussée sournoisement à la discorde par son père, qui ne +pardonnait pas à Verlaine de montrer plus de penchant à chevaucher +Pégase qu’à s’acagnarder sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un +notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes papelards et +venimeux, à lunettes montées sur or, à faux-cols trop empesés, dont +maints capitalistes--toujours prêts à se duper les uns les autres, sous +couleur de contrats et de licitations--vénèrent la fourberie onctueuse. + +Le ménage allait donc fort mal quand survint ce voyou lyrique de +Rimbaud, poète précoce, d’un talent extraordinaire, mais d’une +perversité diabolique, qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa +grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les plus simples +convenances, les orgies où il entraînait son hôte mirent Mme Verlaine +hors d’elle. Elle exigea son expulsion de la maison familiale. Verlaine +refusa et même, il prit la fuite en société de son mauvais génie, tandis +que sa femme introduisait une demande en séparation. + +Les deux amis menèrent à Londres, dans les Ardennes, en Belgique, une +existence picaresque qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus +le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu auprès de lui, +déclara qu’il allait le quitter. Verlaine, après maintes supplications +pour le retenir, entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès +depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, fit feu sur Rimbaud +qu’il blessa très légèrement au poignet. Confirmé dans son projet de +rupture, Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare du Midi pour +retourner dans sa ville natale, Charleville. Verlaine le suivait en +gesticulant et en vociférant. Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé par +ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de police, montra sa blessure +et fit arrêter Verlaine... + +Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. Le poète fut incarcéré +dans une cellule de la maison de détention de Mons. + +Tels furent les événements d’où résulta _Sagesse_[12]. + + [12] Voir note I sur la première communion de Verlaine à la fin de + cette étude. + + +III + +Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la +chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette +dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès. + +Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le +bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement +du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui +tendre des repas sommaires. + +C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à +tête avec sa conscience. + +Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie +claustrale l’ahurit d’abord: son esprit roule et tangue parmi des rêves +incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise +et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute +s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux, +sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant, +avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi. +D’autres figures la remplacent: sa femme, son enfant. + +Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui +l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le +cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies +paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers +écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire: + + ... Arrière + L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés! + Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, + Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, + Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses + Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin. + + Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie + Vers le but où le sort dirigera mes pas... + +Et encore: + + N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie + Modeste que nous montre en souriant l’espoir, + Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie; + + Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir, + Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles, + Seront deux rossignols qui chantent dans le soir... + +Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des +rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier +timbré à l’époux dans le malheur. + +Quoi donc, tout est-il fini entre eux? Quand il sortira de cette geôle, +il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui +pardonneront! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un +autre la lui aura prise! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le +détournera de lui! + +Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule; il +lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de +consolation? Qui fera le geste de pardon? Personne,--il est seul. + +A quoi lui servent maintenant les «convictions philosophiques» dont son +ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente +drôlerie, l’empire sur son intelligence? Le sophiste teuton, qui lui +servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une +aide dans sa détresse? + +Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui +semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet: les très poussiéreuses +balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la +tendresse humaine lui font faillite. Il est seul... Il est tout seul!... + +Tout seul, non: au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une +lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est +venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au +poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes; il lui montre la +plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde; il lui chuchote--à +voix si basse:--Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne +sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et +humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais!... + +Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine +fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore +assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit +du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation; il écrit +des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise +d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout +pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison +vomi par la société. + +Et des jours coulent... + +Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après +quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de +la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie +à celle-ci la garde de l’enfant. + +Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors +Jésus se manifesta. + +Mais laissons parler le poète. + +«Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape +sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage--et, une heure +ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon +gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler. + +«Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt +celui de persévérance de Monseigneur Gaume...» + +Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier +corroborât ses lectures «des meilleurs et des plus cordiaux +commentaires». Ah! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans +l’intermédiaire d’aucun livre. + +Il reprend: «Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir +de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un +certain petit matin de juin,--après une nuit douce-amère passée à +méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des +hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des +poissons--tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution... +Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans +que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes, +en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur--cette +image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux +temps modernes. + +«L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit +ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le +règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre) +lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase +traditionnelle.--Tout va bien? + +«Je lui répondis aussitôt:--Dites à monsieur l’Aumônier de venir. + +«Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après; je lui fis +part de ma conversion. + +«C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que +je savais: j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon--et +j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de +l’Offensé... + +«L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de +la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et +imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché, +j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir +impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu:--N’ayez peur. +Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à +l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient +et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son +dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas?...[13]» + + [13] PAUL VERLAINE: _Mes Prisons_, pages 428 et suivantes (Édition + Messein). + +Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir +imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur. + +Alors, dans la solitude et le silence--ces adjuvants incomparables du +Paraclet--les larmes revinrent--un fleuve de larmes qui balaya, emporta +les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes +d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place +nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre. + +Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en +forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui +enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où +les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des +roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent +et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur +comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril. + +La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en +prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il +reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit +fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de +_Sagesse_. + +La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux +lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par +celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages +essentiels. + +«... Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en +immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées, +on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce +sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger... Si l’on te demande +de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion +catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté +morale et de mon bon sens. Oh! cela tu peux bien le dire si l’on +t’interroge... Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le +stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux: ce +mieux, je te le souhaite, mon ami...» + +Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M. +Lepelletier les premiers vers de _Sagesse_: «C’est absolument senti, je +t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir +depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce +qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans +cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui! Mais l’homme +est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je +ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont +aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société +abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée!... Si tu +savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la +méditation!» + +M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais +comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer +par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et +alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion: +Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste +s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple! En compulsant son livre, +documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et +d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il +touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours +davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel +dans les âmes: la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité. + +Ah! si _Sagesse_ n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau +surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui +firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les +mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par +l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte? +Croyez-vous que M. Jules Lemaître--qui ne passe point pour un +emballé--en aurait écrit ceci: «Ces dialogues avec Dieu sont +comparables--je le dis sérieusement--à ceux du saint auteur de +l’_Imitation_. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la +poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu.» + +Examinons donc _Sagesse_ à la lumière de la Mystique. + + +IV + +Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé l’âme de Verlaine par les +pleurs du repentir et qu’il lui eut accordé le bienfait des Sacrements, +le poète, comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à étudier sa +religion. Le bon aumônier lui prêta des livres et, croyant par le cœur, +il le devint également par la raison. + +Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à mesure qu’il acceptait +son retranchement du monde ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de +ses péchés, il se sentit pressé d’employer le don merveilleux de poésie +que la Providence avait mis en lui, à célébrer les joies, les +souffrances et les ravissements du néophyte qui progresse dans la voie +étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, son langage +naturel que, lorsqu’il a tenté, par la suite, de décrire en prose +quelques-uns de ses états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des +phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, et d’une syntaxe +débile. Du reste, chez Verlaine, le prosateur fut toujours très +inférieur au poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui l’admirent: +poète il était, et rien que poète. + +Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons, +tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se +purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière +paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la +Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de +muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des +chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la +contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or +de l’amour de Dieu égrènent des alleluia. + +C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs, +se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie +illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus +argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie +unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel. + +Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des +faveurs de l’Amour divin! Comme il a eu raison de placer sa statue au +centre de l’œuvre! Comme il a tendrement célébré les munificences de la +Reine sans tache! Écoutez: + + Je ne veux plus aimer que ma mère Marie: + Tous les autres amours sont de commandement, + Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement + Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie... + + Et comme j’étais faible et bien méchant encore, + Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, + Elle baissa mes yeux et me joignit les mains + Et m’enseigna les mots par lesquels on adore... + + Marie Immaculée, amour essentiel, + Logique de la foi cordiale et vivace, + En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse, + En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel? + +Ah! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande +Auxiliatrice, Vierge très pure! Ils le savent bien ceux qui, servant +l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau +radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui +monte en Paradis!... + +Excusez cette incidente, lecteurs; ce n’est pas de ma faute: lorsque le +nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il +faut que je laisse tout pour lui répéter:--Ma Mère, je vous aime!... + +Ainsi, _Sagesse_, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit +tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite, +les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui +manifestent son ascension vers Dieu. + +Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de +missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier +Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le +Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et +feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste, +«d’une voix dure», la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il +brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre +dans la blessure: + + Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer, + Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier. + + Et voici que, fervent d’une candeur divine, + Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine! + + Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, + Comme un homme qui voit des visions de Dieu. + + Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, + En s’éloignant me fit un signe de la tête + + Et me cria (j’entends encore cette voix): + «Au moins, prudence--car c’est bon pour une fois!» + + +V + +La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début +dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par +le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au +contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti +dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité +religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du +hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se +surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il +s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des +excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas +grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il +passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune, +d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en +surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la +morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde +tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée +de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts, +exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour +de sa libération. + +Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule +pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de +bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle +a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers +le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la +Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains +trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et +si profond: + + Pendant une nuit obscure, + Enflammée d’un amour anxieux, + --O l’heureuse aventure!-- + Je suis sortie sans être aperçue + Tandis que ma demeure était tranquillisée... + + En cette nuit heureuse, + En secret, sans que nul ne me vît, + Ne voyant moi-même plus rien du monde, + Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide + Que Celui qui brillait dans mon cœur. + +Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour +détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus +déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses +concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu. + +Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait, +les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine +fut impuissante à le retenir: + + J’avais peiné comme Sisyphe + Et comme Hercule travaillé + Contre la chair qui se rebiffe... + + Et toujours un lâche abrité + Dans mes conseils qu’il environne + Livrait les clefs de la cité. + + Que ma chance fût male ou bonne, + Toujours un parti de mon cœur + Ouvrait la porte à la Gorgone! + +Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme +il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde +s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers +Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux, +puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond: + + Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses + Et parmi ce passé dont ta voix décrivait + L’ennui, pour des conseils encore plus moroses, + Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait. + + Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, + De mes malheurs, selon le moment et le lieu, + Des autres et de moi, de la route suivie, + Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu. + + Si je me sens puni, c’est que je le dois être: + Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien + Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître + Le pardon et la paix promis à tout chrétien... + +Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense +orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où +grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le +favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante, +la grâce d’humilité: + + ... Un doux vide, un grand renoncement, + Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément, + Une candeur d’une fraîcheur délicieuse... + +Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui +échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où +nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa +tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions, +il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et +d’un charme redoutable... Le prisonnier répond: + + Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme + Et les voici vibrer aux cuivres du couchant; + Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: + Une tentation des pires! Fuis l’infâme... + +Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de +dissiper le prestige: + + Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? + Un assaut furieux, le suprême sans doute!... + Oh! va prier contre l’orage, va prier. + +Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du +moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il +pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici +l’admirable sonnet si justement célèbre: + + ... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat + Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât + Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste... + + Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois + Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale, + Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits, + + Haute théologie et solide morale, + Guidé par la folie unique de la Croix, + Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale! + +Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des +pensées de découragement: + + Pourquoi triste, ô mon âme, + Triste jusqu’à la mort + Quand l’effort te réclame?... + + N’as-tu pas l’espérance + De la fidélité + Et, pour plus d’assurance + Dans la sécurité, + N’as-tu pas la souffrance? + +C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais +bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie: + + J’ai dit un adieu léger + A tout ce qui peut changer, + Au plaisir, au bonheur même, + Et même à tout ce que j’aime + Hors de vous, mon doux Seigneur!... + + Douce, chère Humilité, + Arrose ma charité, + Trempe-la de tes eaux vives, + O mon cœur, que tu ne vives + Qu’aux fins d’une bonne mort. + +Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en +poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer +l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est +tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani, +Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur: +il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est +plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de +tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en +retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime +son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la +terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement +éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le +bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la +littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement: + + O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour + Et la blessure est encore vibrante!... + + Noyez mon âme aux flots de votre Vin, + Fondez ma vie au Pain de votre table!... + +Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés +par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos +pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens +rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma +voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être +éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô +mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien +retenir!... + +Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette +sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils +savaient!... + +S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis +d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au +Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne +sont qu’épluchures pour les pourceaux. + +Mais ils ne veulent pas savoir. + +--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que +l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent, +il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir +plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et +crispe leurs doigts. + +Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt. + +Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu, +le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se +disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à +convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort? + +Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si +tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. +Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à +la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour +te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus +je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis. + +Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands +chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette +parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole... + +Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas +cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils +le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un +coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse +ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils +ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de +pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre +qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des +fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres +blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont +pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche +ardente. + + +VI + +Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il +reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et +pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur +daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet: «_Si quelqu’un m’aime, il +gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous +ferons en lui notre demeure._» + +Bonté incomparable de Dieu: non seulement il daigne fortifier dans ses +résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de +l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant +sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans +violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette +surabondance de délices risque de l’épuiser--notre pauvre nature ne +pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles--Il +ne l’abandonne pas; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se +retire un peu--pas bien loin--pour que l’âme le rappelle. On éprouve +alors le sentiment--presque la sensation--de la présence de Dieu autour +de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est +à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait +qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence +silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie +confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la +vertu... Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet +_enveloppement_, cet enrichissement de l’être--corps et âme--par la +Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un +phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée +lointaine et affaiblie. + +Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point +elle serait veuve s’il la délaissait complètement. + +Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige; elle craint d’avoir cessé +d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus +d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la +conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage: + + ... Mon fils, il faut m’aimer, tu vois + Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne + Et mes pieds offensés que Madeleine baigne + De larmes, et mes bras douloureux sous le poids + De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix, + Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne + A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne, + Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix... + +A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait +peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir, +la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans +la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime +Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure: + + C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. + Moi, vous aimer! Voyez comme je suis en bas, + Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme!... + +Mais la voix, doucement impérieuse: + + Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, + Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, + Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes. + +A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre +accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son +bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive +flamme qui la sollicite: + + Seigneur, c’est trop! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous? + Oh non: je tremble et n’ose. Oh! vous aimer, je n’ose, + Je ne veux pas! Je suis indigne! Vous la Rose + Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous + Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux + D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose + Sur la seule fleur d’une innocence mi-close, + Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer!... + +Il faut m’aimer, insiste la voix: + + Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée + De toute éternité, pauvre âme délaissée, + Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté! + +Alors l’âme, tremblante:--Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je +ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir +l’espoir de retrouver + + Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre + La place où reposa la tête de l’apôtre. + +--Certes, tu peux y arriver, continue la voix; pour cela, soumets-toi à +mon Église en toute enfantine obéissance; par elle, parle-moi, avec +toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de +m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma +Passion et ma douceur. + + Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs + Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices, + Je te ferai goûter sur terre mes prémices: + La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs + Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs + Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice + Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse + Et que sonnent les Angelus roses et noirs... + +L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir +lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa +demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à +peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de +son Amour. + +Et c’est l’apogée du poème de _Sagesse_... + +Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si +brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché +d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une +glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et +d’extase. + +Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même +des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et +il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les +amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement +de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité... + + +VII + +Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une +âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque +sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère +ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement +expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour +et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne: + + Allez, rien n’est meilleur à l’âme + Que de faire une âme moins triste... + Faites le geste qui pardonne!... + +Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée +déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un +poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de +renouer avec un «repris de justice». + +Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait +suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le +pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les +rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine, +la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme +à l’Évangile de l’entreprendre. + +Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les +convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse +d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie +responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant +Dieu... + +L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il +conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment, +comme dans les poèmes des _Fêtes galantes_ et de _la Bonne Chanson_, +mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois. +L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature. +Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine +appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un +paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser. + +Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre +de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter +faiblement son feuillage où niche une fauvette: + + Le ciel est, par-dessus le toit, + Si bleu, si calme! + Un arbre, par-dessus le toit, + Berce sa palme. + + La cloche, dans le ciel qu’on voit, + Doucement tinte. + Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit, + Chante sa plainte... + + Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, + Simple et tranquille. + Cette paisible rumeur-là + Vient de la ville. + +Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même: + + Qu’as-tu fait, ô toi que voilà + Pleurant sans cesse, + Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, + De ta jeunesse? + +Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument +tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de +lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus +les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui... + +Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté, +chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour +saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et _Sagesse_ +se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers +flambent comme des coquelicots au soleil: + + C’est la fête du blé, c’est la fête du pain + Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses! + Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain + De lumière si blanc que les ombres sont roses... + + Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, + Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne + L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin; + Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne. + + Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, + Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, + Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins + La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie. + +Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la +Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces... + + +VIII + +Une légende--qui commence tout de même à disparaître--veut que Verlaine +soit allé, sans transition, des exercices de la vie chrétienne dans sa +cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi que l’a démontré M. +Edmond Lepelletier, rien n’est moins exact. + +Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer cette thèse que la +conversion du poète fut le produit d’un sursaut d’imagination dû à +l’isolement, et que l’illusion religieuse où il avait vécu entre quatre +murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec la vie extérieure. + +Si l’on leur objecte les vers catholiques composés et publiés depuis sa +libération, ils répondent qu’il n’y a là que de l’application à +poursuivre une veine où _Sagesse_ prouvait de la supériorité. + +Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle maîtrise d’ordre purement +littéraire n’aurait suffi à conférer aux plus beaux poèmes d’_Amour_, de +_Bonheur_ et de _Liturgies intimes_ cet accent d’espérance et de foi qui +prouve une âme éprise de son Dieu. Un esthète incrédule _ne peut pas_ +sentir à quel point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un +catholique, les comparant à des œuvres païennes habillées de +christianisme, telles que _la Conscience_ de Hugo ou le _Faust_ de +Goethe, saura faire la différence entre ces morceaux de rhétorique et +les effusions du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera +peut-être les premiers comme d’élégantes porcelaines ou des marbres +adroitement sculptés, mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, +égal à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux de toute +l’inspiration surnaturelle qui dicta ses aveux et ses prières--et il +nous remue le cœur. D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la +préoccupation d’exploiter une _manière_ inaugurée par lui dans +_Sagesse_, il faut avouer que le calcul eût été fort maladroit. Car, +comme je l’ai dit, rien ne fut plus complet que l’insuccès du volume, à +son apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, s’ils le lurent, +s’empressèrent de l’enterrer dans la cave la plus secrète de leur +domicile. La presse, pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a +plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes qui suivirent +leurs obsèques, garda un silence compact. Ce n’est que six ans plus tard +que les symbolistes tirèrent _Sagesse_ des catacombes et firent le +succès du recueil. Or, à cette époque, _Amour_ était écrit, malgré le +fiasco de _Sagesse_ et parce que Verlaine demeurait--tout au moins de +désir--attaché à Jésus. + +Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit pour persévérer dans la +Voie unique, tout en gagnant sa vie. + +Après quelques semaines passées à la campagne auprès de son admirable +mère, il trouva une place de professeur de français dans un collège +d’Angleterre où il resta dix-huit mois «apaisé, laborieux, régulier», +dit son biographe. Mais la nostalgie le prit. Muni du certificat le plus +élogieux, il revint en France. On l’accepta comme professeur de +littérature, d’histoire et de géographie au collège ecclésiastique +Notre-Dame à Rethel. Là il réussit également fort bien. On apprécia la +façon grave dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur sans +ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres excellents, le prirent +en amitié. Et il faut bien admettre qu’il laissa des souvenirs +irréprochables dans la maison, puisque «en 1897, les anciens du collège +Notre-Dame organisèrent en l’honneur de leur illustre professeur un +banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la renommée +entourait avec la ville de Rethel et son collège»[14]. + + [14] EDMOND LEPELLETIER, _Paul Verlaine_, p. 414. + +Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui vint la singulière idée +d’employer les débris de sa fortune à acheter de la terre qu’il +cultiverait en compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il +avait pris en affection. La tentative ne réussit pas--comme on le pense. +Ruiné, Verlaine revint à Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. +Il y donna des leçons. La pratique chrétienne persistait car Létinois +était fort pieux et Verlaine réchauffait sa foi au contact de cette +ferveur juvénile. + +Mais Létinois mourut, emporté en trois jours par la typhoïde. Le chagrin +du poète fut immense. On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son +recueil: _Amour_. Et quelle humilité, quelle résignation poignante +émanent de ces strophes où la souffrance chrétiennement acceptée +scintille comme une étoile vue à travers des larmes: + + Mon fils est mort! J’adore, ô mon Dieu, votre loi, + Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure, + Vous châtiez bien fort et parferez la foi + Qu’alanguissait l’amour pour une créature... + + Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur, + Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse... + + Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir + L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière + Rapproche un peu l’instant si bon de revenir + A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière. + +Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. Toutes ses +démarches échouèrent. Il n’était évidemment pas plus fait pour la vie de +bureau qu’un sycomore pour porter des châtaignes. Il espérait seulement +trouver là des ressources modiques mais assurées qui lui permettraient +de versifier sans être talonné par le terrible souci du pain quotidien. +D’autres tentatives auprès de catholiques notoires ne réussirent pas +davantage: personne ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie était né +à l’Église. + +Alors il commença de plier sous le fardeau de la solitude et de +l’abandon. Il avait tant besoin d’affection! Méconnu par sa femme, déçu +par le diabolique Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait fallu un +prêtre qui le comprît, le relevât dès ses premières chutes, le guidât +dans la voie étroite d’une main ferme et douce à la fois.--Ce prêtre ne +se trouva pas... + +Il sentait pourtant bien le péril auquel il était exposé, quand il +écrivit l’incomparable poème où il regrette sa prison, ce doux _lamento_ +qui suscita le rire épais du Juif Nordau. + +Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers: + + J’ai naguère habité le meilleur des châteaux + Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux: + Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes + Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles... + +Puis la mémoire des heures de recueillement au pied du Sacré Cœur se +précise et s’élève jusqu’à la prière: + + Une chambre bien close, une table, une chaise, + Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise, + Du jour suffisamment et de l’espace assez, + Tel fut mon lot durant les longs mois là passés; + Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace, + Ni le reste, et du point de vue où je me place, + Maintenant que voici le monde de retour, + Ah! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour!... + + Oh! sois béni, château d’où me voilà sorti + Prêt à la vie, armé de douceur et nanti + De la Foi, pain et sel et manteau pour la route + Si déserte, si rude et si longue sans doute + Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets, + Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais! + +--Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait sa cellule!... +Fallait-il qu’il fût malheureux! + +Sans doute, il était malheureux, mais surtout il sentait le peu que vaut +le monde au regard de l’intimité avec Notre-Seigneur dans une cellule. +Le souvenir des colloques divins dont il avait été favorisé lui faisait +voir la société telle qu’elle est: un marécage hérissé d’ajoncs épineux +qui déchirent les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent en +blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or et de la vaine science. + +Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, glissa dans la +fondrière. Et ce fut cette fin d’existence, oscillant entre les +«breuvages exécrés», les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on sait. + +Parfois il essayait de se dégager de la boue; il allait se +confesser--m’a dit un bon prêtre qui se reprochait de n’avoir su prendre +assez d’ascendant sur lui,--il formait de bonnes résolutions. Mais il +était si faible, si dénué de volonté, si esclave de son imagination +débordante et de ses sens, si incapable de gagner sa vie par des +besognes prosaïques! Toujours il retomba. Néanmoins il ne perdit pas la +foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit blasphémer; et il ne +permettait pas que ses compagnons de débauche raillassent les choses +saintes en sa présence. + +Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, et le Diable +fouaillait avec fureur celui qui l’avait si rudement mis en déroute au +temps de _Sagesse_. + +Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au bas de la spirale de +ténèbres et d’abjection où il s’était engagé presque _malgré lui_. + +Jetons un voile et prions!... + + +IX + +L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns +qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et +qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à +la misère, aux humiliations et aux outrages. + +Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif +à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts, +ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation +capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de +Beauté. + +--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce +paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases +incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les +ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne +craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du +cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse. + +Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les +parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de +jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En +voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle +conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour +maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il +barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon +goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des +railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition +de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la +souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse +et il est content... + +Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de +pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il +saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la +rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la _Beauté_. + +Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est +pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance +pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au +Ciel. + +A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est +équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui +éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et +salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient. +Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un +parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste +et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des +ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus. + +La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui +ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu +seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des +meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur +boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes +créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes +membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes +vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air +dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de +toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. +Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des +athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront: +ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul +d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton +âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que +je veux te faire sentir ma justice. + +Et, en effet, il en fut ainsi. + +Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants, +considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa +faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique, +il soupirait: + + O Jésus, vous m’avez puni moralement + Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance, + Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance, + O Jésus, vous me punissez physiquement. + + L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille, + La console, la plaint, lui sourit, la guérit + Par une claire, simple et logique merveille. + La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit + Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous... + + ... Jésus répond: Pour être enfin + Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse + Et d’amour et plus tard glorieuse au divin + Séjour définitif de liesse et de largesse, + + Encore un peu de temps, souffre encore un instant, + Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science + Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant, + Ne perds jamais cette vertu: la confiance, + + La confiance en moi seul. Et je te le dis + Encore: patiente et m’offre ta souffrance. + Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis, + Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance, + + L’espérance en mon Père: il est père, il est roi, + Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance. + Souffre encore un instant et garde bien la foi, + La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance. + +Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son +âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus +en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une +hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une +gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans +mon livre: _Au pays des lys noirs_, il ne versifiait plus, mais il usait +les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le +voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux. + +Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un +accident dû à la négligence de la personne qui le soignait. + +La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le +carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas +réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put +être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu +sur le sol[15]...» + + [15] _Les derniers jours de Paul Verlaine_, par F. A. CAZALS et G. + LEROUGE, (1 vol. éditions du _Mercure de France_). M. Cazals fut le + plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine. + +Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était +perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq +minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à +sept heures du soir. + +Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre +glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut... + +Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus +de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute +proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le +croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit +aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute +terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle. +Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur +cette âme contrite. + +Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans +son Paradis... + + +Note I + +Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune +ferveur. Et cependant, au chapitre IX de son livre: _Confessions_, il +écrit ceci: «Je ressentis alors, pour la première fois, cette impression +presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de +la Présence absolument réelle dans une sincère approche du Sacrement. On +est investi: Dieu est là dans notre chair et dans notre sang. Les +sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en +l’imaginant. Non, et l’indifférence des impies, la froideur des +incrédules quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espèces, est +l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège...» + +Comment expliquer cette contradiction? Je crois que Verlaine applique à +sa première communion d’enfant ce qu’il éprouva lors de sa première +communion en prison, après son retour à Dieu. Cette sensation si +exactement notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée à +son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde communion +eut lieu à la fête de l’Assomption. + + +Note II + +Dans le volume cité plus haut, _Les derniers jours de Paul Verlaine_, M. +Cazals fait remarquer que les plus beaux poèmes d’_Amour_, de _Bonheur_ +et de _Liturgies intimes_ furent écrits lors des nombreux séjours du +poète dans les hôpitaux. Et il ajoute: «Certains jours, Verlaine +convenait avec bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer +toute sa vie dans un hôpital--moyennant, toutefois, certains +adoucissements à la sévérité du régime--comme, par exemple, le droit +d’avoir une chambre à lui...» (p. 66). + +C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie extérieure +était périlleuse pour le salut de son âme. A l’hôpital, comme jadis en +prison, il se dégageait des prestiges néfastes qui l’assaillaient au +dehors; sa sensualité excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la +douleur physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait +vers Jésus; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient à +tinter en lui. + +Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action +surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, elle +ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu le mettait à l’abri des +tentations basses. Loin d’accepter ses souffrances comme l’équitable +châtiment de ses fautes, il se serait révolté contre le destin barbare +qui le lui imposait et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de +Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait. + +On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait--et d’autres analogues +notés chez Huysmans et chez ceux que nous aurons encore à étudier--une +loi de constance pour la psychologie de la conversion. On pourrait la +formuler de la sorte: toutes les fois que le converti, incité par la +nature corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit par +la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite. + + + + +PAUL LŒWENGARD + + Écoute, Israël, les ordonnances de vie; prête l’oreille, pour + apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant + dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre + étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es + réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe? C’est + que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais + marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une + paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force, + l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent + la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la + paix. + + Baruch: III. + + +I + +J’ai voulu donner place dans ces études à un récit de conversion dû à un +étranger. J’aurais pu choisir l’admirable auteur du _Maître de la Terre_ +et de _la Lumière invisible_: l’Anglais Robert Hugh Benson ou le +professeur allemand Albert de Ruville ou enfin l’exquis, le tendre poète +danois Jœrgensen. + +A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier que celui de +ces protestants; c’est celui d’un écrivain qui, né d’un père prussien et +d’une mère badoise, se trouve, par surcroît, être un Juif. Il s’appelle +Paul Lœwengard. + +Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme dont les ancêtres furent +nourris dans la haine du Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une +race très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait exprimer à +quel point il nous est étranger. D’autant plus étonnant le miracle qui +l’amène à l’Église. + +En effet, avec nos frères séparés nous gardons un lien: à moins qu’ils +n’aient tout à fait perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent +rachetés par la Passion de Notre-Seigneur; la Croix ne peut leur +inspirer que des sentiments de reconnaissance et de respect ému. Pour un +Juif, s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances de Jésus +sont un châtiment mérité; la seule vue d’un Crucifix lui fait éprouver +de l’horreur pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de gloire +un gibet infamant, qui adorent un agitateur sacrilège, rejeté par la +synagogue, livré aux bourreaux par le grand-prêtre du Temple. + +Mais il y a encore autre chose: les Juifs, parce qu’ils ne sont pas de +notre sang, demeurent imperméables à nos mœurs, à nos façons de sentir, +à nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils ont beau se faire +naturaliser, la tare originelle persiste; ils restent la «nation +insociable», comme l’avoua un de leurs intellectuels: Bernard Lazare. +Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, ils sont un élément +d’injustice, de trouble et de désordre. Secoués par cette névrose, qui +est le signe de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent sans +cesse, et plus ou moins consciemment, à fausser ou à détruire les +principes que des siècles de christianisme créèrent en nous. + +L’ancienne société, mue par un sage instinct de conservation, avait donc +raison de les maintenir hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la +veulerie humanitaire qui s’ensuivit et l’application du sophisme +égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des fonctions d’où la plus +simple prudence aurait dû les exclure à jamais. Notre pays, réduit en +poussière par la Franc-Maçonnerie--que leur rage anti-chrétienne inspire +et stimule--commence, tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à +donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, de légiférer pour +des Français, de juger des Français, de commander à des soldats +français. + +S’il est dans les desseins de Dieu que la fille aînée de l’Église +recouvre son privilège de guerrière du Christ, la première mesure à +prendre sera de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende le +jour où, selon l’affirmation de saint Paul, son arrogance fléchira, où, +les écailles lui tombant des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, +où elle aura part au salut éternel. + +Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors:--_Vade foras, +Israël!..._ + +Cela, c’est le point de vue social. + +Mais au point de vue religieux, nous ne devons ni mépriser, ni +désespérer les Juifs car ils furent le peuple élu par Dieu pour garder +la Promesse. L’histoire entière du peuple hébreu converge vers la +Rédemption; on en trouve la preuve éblouissante d’évidence dans l’Ancien +Testament: là, s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle +viennent se briser toutes les pauvres arguties du rationalisme. Les +patriarches et les prophètes juifs, nous les vénérons, car nous savons +que leurs holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie +humaine de Notre-Seigneur remonte au Roi-Psalmiste. «Le salut du monde, +comme il a été dit, sort des Juifs.» Et enfin, pour qui apprit à +regarder au delà des apparences, quel mystère que le maintien de ce +peuple comme témoin permanent des justices divines! Quels prodiges que +sa dispersion dans l’univers, que sa conservation depuis deux mille ans +tout à l’heure, malgré tant de massacres et d’oppressions, que +l’influence anormale exercée par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des +faits aussi extraordinaires que celui de sa prédestination? + +D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est la conversion si +rare--d’un Juif. Précurseur du pardon qui doit être accordé à sa race, +il atteste, plus que quiconque, les torrents de miséricorde et d’amour +qui jaillissent inlassablement du Sacré Cœur. Souvent, il devient un +admirable prêtre comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique, comme +ce Ratisbonne conquis par la Sainte Vierge elle-même, comme cet abbé +Lémann, dont l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada le jeune +Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique dès la dédicace de son livre à +son père spirituel: «A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie, +sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence a dirigé mes pas +vers une église où vous annonciez la parole de Dieu. Cette parole me +transforma, me convertit...» + +Ah! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de Sémites. Il faut +adorer les merveilles de la bonté divine, accueillir en chantant +_Magnificat_ ce frère revenu de si loin, raconter les rigueurs et les +tendresses de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer, à son propos, +la seule égalité qui ne soit pas illusoire: celle qui prosterne et +prosternera toutes les races au pied de la Croix souveraine!... + + +II + +Rappelons-le: Lœwengard tire son origine d’un Juif et d’une Juive, venus +d’Allemagne, installés à Lyon, où ils entreprirent le commerce des +soieries. Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement inepte que le +régime actuel met à naturaliser les Hébreux attirés chez nous de tous +les points du monde par la Franc-Maçonnerie. + +Cette formalité hâtive n’a point fait du converti un Français. Il faut +donc préciser tout de suite que nous avons à étudier un métèque que ni +son hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur indicible dont +Dieu le rendit l’objet. Aussi, dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous +ne rencontrerons des marques plus frappantes de l’action du Surnaturel +sur une âme. + +Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre ardent et tumultueux, +encombré de citations excessives, mais où se révèlent un talent +remarquable, une parfaite droiture d’âme et un touchant amour de +l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit d’accueillir l’ouvrier de +la onzième heure. + +Dépouillons ce volume[16]. Nous y saisirons le fil que suivit la Grâce +pour illuminer un de ceux qui gisent «dans les ténèbres extérieures». + + [16] _La Splendeur catholique_ (Perrin, éditeur). + +Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion: imbu de blasphèmes +par la lecture de Voltaire, de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout +sentiment religieux. «Je crois ce que je vois, disait-il devant son +fils, et je ne vois que matière, animalité plus ou moins perfectionnée, +vie et mort dans la nature.» Mme Lœwengard n’allait point à la +Synagogue; mais elle avait conservé l’habitude d’une «vague prière +déiste» qu’elle apprit à son enfant. Celui-ci en reçut une impression +profonde. Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en lui, +c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui le faisait parler à Dieu +comme à un père «qui savait le comprendre mieux que les siens». + +«Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement de me donner tout +ce dont j’avais envie, car j’étais affamé de bonheur. La prière savait +me consoler dans mes chagrins déjà violents de garçonnet très sensible, +qu’un mot d’ironie faisait sangloter, qu’une parole un peu dure faisait +se cabrer dans un sursaut de révolte; la prière m’inondait de calme et +de confiance.» + +Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur cette âme une sensibilité +si réfractaire à la sécheresse juive et un goût si déterminé du recours +à la Providence dans de précoces chagrins. Je vois là comme une première +touche de la Grâce. Car enfin, combien d’enfants juifs--ou hélas! +chrétiens de baptême,--à qui leurs parents donnent l’exemple de +l’indifférence ou d’un semblant de pratique toute machinale. Très vite, +leur âme s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, plus tard, les +parents sont frappés de quelque malheur par le fait du jeune incrédule +qu’ils formèrent ou pour tout autre cause apparente, ils se récrient et +accusent le hasard néfaste. Or il n’y a pas de hasard: très évidemment +ils sont punis, dès ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de +Dieu leur progéniture... + +Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, le bienfait de la +prière, et jusqu’à l’âge de douze ans, il y demeura fidèle malgré les +incitations du milieu où il vivait. + +Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir sous l’influence de +l’impiété paternelle. Et voici principalement à quelle occasion: Lyon, +comme on le sait, est placé sous la garde de la Sainte Vierge à la +gloire de qui la ville éleva cette théâtrale basilique de Fourvière +dont, pour ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant l’humble +petite église voisine, le sanctuaire primitif où j’ai reçu tant de +grâces. + +La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le 8 décembre, en la fête de +l’Immaculée Conception. Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la +ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. Les invocations des +pèlerins, les illuminations innombrables le portaient à s’enquérir de +cette Dame mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais réchauffent +un peu leur froideur coutumière[17]. Son père, le soir, le menait +promener par les rues. Et comme l’enfant l’interrogeait sur la +signification de ce culte, le Juif répondait par des quolibets empruntés +aux plus bas manuels d’anticléricalisme. + + [17] Ne généralisons pas trop: il y a souvent bien de l’ardeur + religieuse sous les glaces lyonnaises. + +«Sans bien comprendre toujours ces railleries, note le converti, elles +provoquaient en moi des sentiments contradictoires qui s’accentuèrent +avec les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à jamais détourné +de la foi chrétienne. D’une part, ces railleries me faisaient du mal: +elles blessaient cette émotion devant la beauté qui devait se +transformer plus tard en religieuse ferveur d’artiste... D’autre part, +cette raillerie des choses qu’une ville entière révérait, ce sarcasme +qui s’efforçait de saper les croyances d’une foule emplissant les rues +et les quais, pieusement recueillie en face de la colline sainte où +éclatait, triomphal, en gigantesques lettres de feu, le nom de Marie, ce +détestable sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait de +méphistophélique orgueil. Les graines de la négation étaient semées: +elles lèveront, elles fructifieront sous la triple et longue influence +de la conversation paternelle, de l’instruction du lycée et de la +littérature moderne.» + +Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait besoin d’un idéal, se +réfugia dans les rêves que lui suggéraient les récits d’aventures +fabuleuses qu’il lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme il le +mentionne avec beaucoup de justesse, ne se mêlant guère à ses camarades, +porté à fuir les banalités de la vie quotidienne, ce penchant à la +rêverie lui fut délétère: «J’étais solitaire, dit-il, d’une timidité +farouche jointe à des accès d’insolente hardiesse, déjà replié sur +moi-même, capricieux et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité +nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible tendance au rêve, il m’eût +fallu, plus qu’à d’autres, la discipline d’une éducation clairvoyante et +ferme, basée sur les commandements d’une morale indiscutée... Mais élevé +en dehors de toute instruction religieuse, n’entendant en fait de morale +que des phrases comme celle-ci: «la jouissance est le but de la vie», +quelle distinction pouvais-je faire entre le bien et le mal? _La +religion naturelle_ n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte +raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences d’un enfant». + +Au lycée, il demeura l’enfant--«pas comme tout le monde, dans la +lune»--dont les Juifs de négoce et de finance, qui l’environnaient à la +maison, déploraient les singularités. + +«Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni commerçant ni banquier; +les marchandages auxquels mes camarades se livraient à propos de billes +et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique était pour +moi sans charme: elle devait toujours le rester.» + +Ce dernier détail est caractéristique: un Juif qui n’éprouve pas le +besoin de trafiquer, qui ne veut rien entendre au tant pour cent, au +doit et avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins sur lui! +D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif pour qu’une telle grâce vous +soit départie. Je connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui, +ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, durant ses dix années de +collège, que de larges zéros pour tous ses devoirs de mathématiques. +Depuis et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre quoi que ce +soit aux mystères du chiffre. Or ses cheveux blanchissent et il est bien +peu probable qu’il acquière avant sa mort des notions précises à ce +sujet.--Les logarithmes, dit-il volontiers, ce doivent être des animaux +bizarres comme les ornithorynques et les babiroussas... Ah! que +Lœwengard lui est sympathique pour son salutaire éloignement de la chose +calcul!... + +Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, les mathématiques lui +restaient closes, il n’en allait pas de même de l’histoire. Comme il +avait dès lors le sentiment de la grandeur--ce qui est le signe d’une +belle âme,--à travers la prose morne des manuels de classe, il +s’évoquait les maîtres des peuples: «Des figures comme celles de César, +de Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient d’admiration, me +secouaient de longs frissons héroïques...» + +Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris d’images sublimes et +de songes grandioses. Car Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a +très bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes définitifs: «On +ne peut rien comprendre à Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en +lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie +entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne +put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un +mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses +visions de Sainte-Hélène le disent assez... Discernant mieux que +personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration +de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique +de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est +précisément ce qui constituait en lui le poète[18].» + + [18] LÉON BLOY: _l’Ame de Napoléon_ (1 vol. _Mercure de France_): très + beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement gâté + d’orgueil maladif et de rancunes--trop humaines. + +Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour Napoléon, Lœwengard fut +initié à la poésie lyrique par la lecture de Musset. «De onze à quinze +ans, Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus intime ami. Maître +séduisant, directeur peu sûr, ami très dangereux.» + +En effet.--Les poèmes de Musset forment une mixture hétéroclite +d’aspirations vers l’infini, d’appels à la débauche et de larmoyantes +invectives contre cette insupportable Sand dont le principal titre, +auprès de la postérité, consiste en ceci qu’elle préféra au poète un +apothicaire vénitien. Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un +peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont les nerfs vibrent +douloureusement sous l’archet du lyrisme; mais, ils lui emplissent le +cœur d’une volupté trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui +inculquent cette idée romantique que magnifier les passions c’est faire +preuve de supériorité. + +L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse sur Lœwengard, que +celui-ci souffrait déjà d’une sensibilité excessive qui devait bientôt +se manifester par des engouements maladifs et des antipathies impulsives +où sa précoce intoxication littéraire joua le rôle essentiel. + +A ce propos, je ferai une remarque capitale pour l’intelligence de ces +études. La voici: un écrivain de valeur, par le seul fait que le +développement despotique de certaines de ses facultés rompt en lui +l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, devient le jouet +de ses impressions et de ses appétits tant qu’une loi plus haute que +toutes les règles humaines n’intervient pas pour le ramener à l’ordre. + +Par ordre, je n’entends point le trottinement docile sous le harnais +d’une médiocrité résignée comme le conçoivent divers politiciens. Je +n’entends pas non plus la discipline sous une religion ravalée au rôle +de gendarme supplémentaire comme le formulent les empiriques du +positivisme. J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment +raisonné de l’existence de Dieu et la soumission à sa toute-puissance. + +L’action bienfaisante de cette cause première se révèle en ceci que, du +jour où la Grâce pénètre dans une âme malade, elle y éveille le désir de +se réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, les bouillonnements +de cette âme s’apaisent; les convoitises qui l’aiguillonnaient sans +relâche s’émoussent; son entendement se clarifie: elle comprend la +nécessité du joug qu’une voix intérieure lui propose. Dès lors, loin de +s’énerver et de vagabonder follement au contact du divin--comme se le +figure le rationalisme--elle éprouve du bien-être, elle se rassied, elle +coordonne ses idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices, +elle se «rafraîchit» au souffle du Paraclet, elle est en voie de +guérison. + +Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être le +«libre-individualiste» du jargon révolutionnaire, c’est-à-dire l’esclave +de son orgueil et de ses penchants sensuels. Il devient un être social +parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu est le commencement de +la sagesse. L’amour de Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans +l’Église et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église[19]. Il ne sera +pas un Saint; mais il saura que l’obéissance aux commandements est la +flèche qui indique la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses frères +dans la foi, il demeure enclin à de multiples faiblesses, comme eux il +gardera la volonté de rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles +viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la loi. Pour l’avoir +admise, nous avons vu que Huysmans s’amenda peu à peu; que, pour l’avoir +enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles abaissements. Nous +verrons Lœwengard--et d’autres encore--vérifier, par la douleur, que +cette règle ne comporte pas d’exceptions. + + [19] Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission d’instruire + les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au besoin, de les + châtier et de les retrancher du corps des fidèles. + + +III + +Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait l’avoir trouvé dans le +lyrisme morbide de Musset; mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en +des rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites--il avait +douze ans--la Grâce le sollicita. + +Il était à la campagne, aux environs de Lyon, et il y fit la +connaissance d’un jeune homme, de quatorze ans environ, élève des frères +des écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie. + +«Un dimanche il me questionna: + +--Tu ne vas donc pas à la messe? + +--Non, je ne suis pas catholique. + +--Tu es protestant peut-être? + +--Non. + +--Alors, serais-tu israélite? + +--Non plus. + +--Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père? + +--Il est libre-penseur. + +Il me regarda, étonné:--Libre-penseur? Qu’est-ce? + +Alors moi d’un ton doctoral:--Un libre-penseur, eh bien, c’est un homme +qui pense librement. Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma famille, +nous pensons ce qui nous plaît. Nous n’obéissons ni à un prêtre, ni à un +pasteur, ni à un rabbin[20]...» + + [20] Bouffonnerie de certaines locutions: un homme déclarerait:--Je + suis _un penseur_, à peu près tout le monde lui rirait au nez. Mais + s’il déclare: Je suis un _libre-penseur_, les sots le regardent avec + considération. + +Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur le visage une +expression de tristesse et de pitié qui frappa Lœwengard. Il en demeura +songeur, se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, dont il +estimait l’intelligence, paraissait le plaindre. + +«Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. Il revenait de la +messe. Je lui dis:--Écoute, veux-tu m’apprendre quelque chose? + +--Volontiers, si je peux. + +--Je voudrais savoir pourquoi les catholiques vont à la messe et ce que +c’est qu’une messe.» + +Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien prit l’engagement de lui +expliquer les bases de notre croyance et lui donna rendez-vous, pour +l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par une échelle branlante. + +«C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, pendant une +huitaine, il m’apprit les éléments de la religion catholique. J’avais +acheté un cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les premières +notions du catéchisme.» + +Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants dont l’un brûle de +zèle pour propager la Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé, +recueille avec avidité les enseignements de la foi! Comme la tendre +sollicitude de Dieu pour les âmes qui s’ignorent se marque en cet +épisode! Quelle puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre +interprète qu’un écolier dont l’éloquence était faite uniquement de +sincérité, éclairait un pauvre petit ignorant déjà contaminé par une +dangereuse littérature! Car Lœwengard fut touché à fond, «remué à ce +point, dit-il, qu’au bout de huit jours, j’étais transformé en apôtre, +voulant, après s’être converti lui-même, convertir les siens et les +sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur avaient porté les coups +de la doctrine chrétienne». + +Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à demander à sa famille +l’autorisation de voir un prêtre qui l’instruirait complètement et lui +donnerait le baptême. + +Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, il alla prier souvent +dans l’église du village où les siens villégiaturaient. Parfois il +assista aux cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta de la +douceur et de la paix. Mais pourquoi n’osa-t-il pas suivre le conseil +donné par son ami? Voici: + +«J’avais beau prendre mon courage à deux mains et m’exhorter +quotidiennement à tomber aux genoux de mon père en le suppliant:--Papa, +permets que je devienne catholique, laisse-moi te sauver, sauver maman +et mes sœurs. Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes +et de sa colère probable me terrifiait...» + +Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes à d’autres sujets, +et il en était sorti brisé, l’âme et le corps malades pour plusieurs +jours. + +«Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma faiblesse: par crainte je +résistai aux pressantes sollicitations de la Grâce! Je ne dis rien à mon +père...» + +Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant allait bientôt tomber +tout à fait sous sa griffe. + +Ici, une question se pose. Comment, diront quelques-uns, la Grâce ne +fut-elle pas assez puissante pour donner à Lœwengard le courage +d’affronter le ressentiment de son père? Or rappelons-nous qu’il se +peint comme étant, à cette époque, «orgueilleux, autoritaire, +implacablement entêté» et comme «ne se possédant plus dans la détente +furieuse de ses nerfs». Cette superbe et cette véhémence montrent que +s’il avait été touché par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce. +Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un enfant de douze ans, +abandonné à lui-même et plongé dans un milieu déplorable. + +Mais il y a un autre point de vue à envisager: pourquoi Dieu, l’ayant +visité, retarda-t-il sa conversion définitive jusqu’à l’âge de +vingt-neuf ans? + +Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer quels furent les desseins de +Dieu en cette occasion, d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution +d’une âme de l’incrédulité à la foi une part d’indicible dont nulle +analyse ne rendra compte. Toutefois, je crois qu’on peut risquer une +hypothèse. + +Relevons d’abord que les conversions totales, en coup de foudre, sont, +en somme, très rares. Il y faut, en général, des circonstances telles +que l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou celle de la Sainte +Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, la Grâce frappe l’âme d’un premier +coup comme cela se produisit dans la rencontre du petit Juif et du jeune +Catholique. Surnaturellement docile, l’âme s’ouvre alors et laisse la +Grâce s’insinuer en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs les +plus secrètes. Puis commence un travail obscur et à longue portée dont +le prédestiné à la conversion ne peut encore saisir les effets. Des +années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, marquée par Dieu, où la +Grâce, affleurant de la région mystérieuse où nos idées, nos sentiments, +nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde toute l’âme de +telle sorte que le néophyte en prend conscience et cède à la force +lentement irrésistible qui l’entraîne devant le trône de Dieu. + +C’est donc quelque chose comme une source jaillie dans le sous-sol d’un +terrain jusqu’alors aride: elle en imbibe peu à peu toutes les couches +et ne parvient que progressivement à la surface pour y refléter le ciel. +Et alors elle rejette sur la rive les limons et les détritus qui +gênaient son échappée au grand jour. + +Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il touche un écrivain +dont le talent est appelé à servir de témoignage aux vérités dont +l’Église a reçu le dépôt, Dieu permet que cet «homme de douleur» +expérimente cent systèmes philosophiques et religieux pour acquérir la +certitude qu’en dehors de la Révélation, il n’y a que vaines +conjectures, mélancolies rongeuses et contradictions perpétuelles. Il +faut également que la vie le comble de déboires et d’amertumes pour +qu’il apprenne que rien de ce qui vient des hommes ne pourra satisfaire +cette soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu noble est +tourmentée. + +Cela demande du temps et des souffrances réitérées. Mais quand la Grâce +triomphe enfin avec éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en +reçoit des armes qui lui assureront des avantages sérieux dans ses +combats à venir contre la Malice éternelle. Il démasquera plus aisément +ses pièges, ses ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier:--Je +te connais, Circé, tu ne me feras plus boire le philtre qui change tes +victimes en pourceaux!... + + +IV + +Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une +atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du +milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard +se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de +livres. + +«C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable +curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe +siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs +contemporains en vogue: Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France, +les premiers romans de Paul Bourget, etc...» + +A quinze ans! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette +salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination +dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des +romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus +pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau, +codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution. + +Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en +présente:--la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les +prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie, +au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts +les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie +sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme +littéraire dans le romantisme. + +Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante; il passa du +violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre: Victor Hugo. + +Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de +sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses +sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des +rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est +qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec +un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut. + +Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance, +sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la +révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de +sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du +tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu. + +Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à +ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à +loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale. + +Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, «l’amour des lettres et +des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de +générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver +des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques». + +Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure +intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais: «Le Beau, +tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire +relation avec Dieu»[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et +maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par +la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour +du Beau. + + [21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que: «l’art est un souvenir + du Paradis perdu». Parole magnifique et combien féconde à méditer! + +Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le +sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait +subir ce qu’il appelle _l’angoisse du doute_. + + +V + +Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard +conserva jusque vers sa seizième année «une foi déiste qui, malgré son +insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme». +Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses +lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu +personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale: il abandonna +la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que +recevait son père. «C’est, dit-il, par une feuille de journal que +j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la +propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord +inconcevable.» Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité +comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne +cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à +concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la +notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il +tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est +en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le +contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa +confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme +blafard: + + Étrange vérité, pénible à concevoir, + Gênante pour le cœur comme pour la cervelle, + Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir!... + +Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait, +jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il +souffrit d’une façon atroce. + +C’était l’angoisse métaphysique.--M. Jules Lemaître--assagi +depuis--tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière +des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude +pour une «horrible manie». Il ne croyait, disait-il, «que difficilement +à la douleur métaphysique». + +Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les +idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs +nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien +raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans +une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à +Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans +consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une +analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le +problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les +sports,--idéal de notre siècle de brutes--n’a pas rendu tout à fait +stupide, se trouve infiniment malheureux. + +Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit: «J’ai arraché mes croyances +avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses +luttes... Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un +dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et +qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui +demandai:--Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle? + +--L’âme? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous +la terre, tout est fini. + +Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et +je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur. + +Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que +faire...» + +Cette tragédie fait frissonner! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié +d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir +satanique à tuer l’âme de son enfant? Puis constatant l’effet produit +par son imbécillité négatrice--il s’étonne! + +Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non: Satan, qui le +possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires, +jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira +jamais plus. + +Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair! Nous avons tous +connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre, +enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il +n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée +uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par +surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble +«leçon de choses» inculquée par le père, que deviendront les enfants? + +Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un +d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations +élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il +écoute les propos tenus par son père; il s’étonne, il le juge--il +l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée +qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances +mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de +rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à +quels périls l’enfant est exposé--surtout au temps de l’adolescence, et +à quel point le malheur le menace. + +C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et +pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur +sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute +contrainte morale! + +Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne +produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à +elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous +vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche, +sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le +vouer au Diable... + +Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se +repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à +une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a +peur rien que d’y penser!... + + +VI + +Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires +aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce: Dieu, +voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa +sollicitude. + +Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne +cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne +parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui +marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il +pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité +unique. Et puis il souffrait: «Je me souviens de ce soir tragique où je +renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison--«raison +imbécile» comme dit Pascal--mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père +céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce +rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de +Dieu, besoin de son intimité, de son affection; violemment, elle se +sépara de l’Aimé, mais à quel prix! Sanglotante, blessée, désespérée, +elle gisait sans force et sans consolation... Désormais elle était seule +dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison +approuvait et «l’Esprit qui toujours nie» la poussait aux suprêmes +destructions.» + +C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses +camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se +soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre, +professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en +fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur, +comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit +même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il +restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de +désespoir rapporté plus haut? C’est probable. Sans doute aussi +voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance +libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la +circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant. + +Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les +moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme! +Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon, +l’action du Surnaturel!... + +Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense, +avec douceur et charité, le pauvre égaré. + +«Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa +parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la +foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et +mes maîtres laïques! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions, +malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de +l’enseignement _neutre_, sans principe religieux supérieur, aboutit +nécessairement au scepticisme et à la négation... L’abbé G. m’écoutait +patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me +prêta des livres...» + +Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais, +sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse +pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance +physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je +l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant +notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour +accueillir humblement le Surnaturel. + +Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des +lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à +lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22]. + + [22] Voir _la Splendeur catholique_, pages 62 à 65. + +«Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les +sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez +manquer de la rencontrer et d’en vivre: Dieu, dans sa providence, la +donne à tous ceux qui la cherchent ainsi... + +«Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie: je vous +souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint +Jean ces paroles de vie: _Celui qui m’aime observe mes commandements. Si +quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui +notre demeure._ Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel +n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, +il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est +pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les +besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur.» + +Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir, +d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait +pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre, +la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si +vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué +qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à +la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir. + +La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours. +C’est «un chemin montant, sablonneux, malaisé» où se succèdent des +bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux +parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé +attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en +soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses, +qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la +montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances. +Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de +pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le +Calvaire.--Malheur à qui ne le comprend pas!... + +Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en +plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. «Déjà, à ses avances, +je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas +sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la +puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence +qu’est la Foi. _Croire_ c’est humilier sa raison et contenir sa chair. +Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est +impossible d’entrer dans le royaume de Dieu.» + +Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans +l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à +étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il +alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux +amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait +d’adorer la créature au détriment du Créateur? Le pauvre imaginatif, ne +savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la +foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des +véhicules vers la damnation. + +Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la +pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour +la plus grande gloire de Dieu. + + +VII + +Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours +de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit +lui-même, faisait «des restrictions» à Dieu, mais enfin il croyait. +Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de +conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son +âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon: Leconte de +l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil +et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de +l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le +premier disait à Dieu: Je te nierai plutôt que de me courber sous ta +loi. Le second:--Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais +j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la +soumission. Et l’un magnifie «la divine Mort où tout rentre et +s’efface». Et l’autre s’écrie: «Saint Pierre a renié Jésus: il a bien +fait!...» Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme +magnifique. Ah! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte +sur trois générations de poètes! + +Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu +de pourpre et d’or. «A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre +religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire, +l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme, +indépendamment du fond, suffit à la Beauté... L’Art est au-dessus des +lois morales et sociales: il est _amoral_. Il est au-dessus même de +l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse? La sensation +esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de +l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art: j’en fus pendant +dix ans le défenseur fanatique.» + +Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non +seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui +sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent +au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent, +avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation +esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils +déclarent qu’ils «vivent en beauté». Ils peignent leur existence comme +un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des +parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de +la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime. + +Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans +leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel +flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de +ces eaux putrides; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même +douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si +équitable: _Dans la brute assouvie un ange se réveille._ En une minute +de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des _Fleurs du Mal_: + + Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage + De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!... + +Mais le Seigneur s’est fait sourd.--Eux retournent à leur vomissement. +Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les +pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai +sens de la vie--celle de Nietzsche par exemple. + +Tel fut le cas de Lœwengard: «Marcher, écrit-il, sur les traces de ces +maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si +possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute +ambition.» + +Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise +d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les +strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont +que d’innocentes panades. + + +VIII + +Nietzsche est un fou, mais un fou de génie.--Quand il le connut, +Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la +philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la _Raison +pure_, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les +principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer, +une vague idole qu’il baptise--selon quelle opaque phraséologie--: +_Impératif catégorique_. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout +dire[23]. + + [23] Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs: + Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu: «la Catégorie de l’Idéal» + et enseigne _l’identité des contraires_, c’est-à-dire l’équivalence + du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le monde pour une + illusion que notre volonté doit nier. Et tous les autres, et + Nietzsche plus que tous... + +Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis, +adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine +d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui +l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit. +L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, _le +Surhomme_, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme +est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude +l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son +système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, _Ainsi +parlait Zarathoustra_: «Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé +quelque chose au-dessus d’eux; et vous voulez être le reflux de ce grand +flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme? Qu’est le +singe pour l’homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce +que doit être l’homme pour le surhomme: une dérision ou une honte +douloureuse[24]...» + + [24] Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les _Pages + choisies_, publiées par M. Henri Albert (_Mercure de France_). On y + trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne cette + aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici. + +Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant +et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal. +Néron--si cher au doux Renan--voilà le modèle qu’il insinue d’imiter. + +Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints, +c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des +enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité, +la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à +cette doctrine de brute esthétique. + +D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le +culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser +au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra +naguère--en un moment de lucidité très rare chez lui--cet autre fou qui +a nom Max Nordau: «Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité +vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est +l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si +ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme +cesse d’être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme», +c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de +ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la +ruine, à la maladie, à la mort...» (_Dégénérescence_, ch. II, p. 334). + +Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En +1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le +ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut +frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un +pauvre zoophyte, «honte douloureuse» pour sa famille. Puis il mourut +dans l’inconscience. + +Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues +d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit... + +Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé +malfaisant. Cela s’explique: son tempérament d’artiste le portait à +s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En +outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte +de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans +la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour +combler ses fringales de sensations excessives. + +Il écrit: «Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en +mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la +jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi «la névrose +juive». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés, +glorifiés, exaltés... Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée +par les romanciers et les poètes... Je devins, de plus en plus, un +enfant de volupté...» + +A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une +des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se +refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte: Plus tu cultiveras ton +orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels. + + +IX + +Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il avait dix-neuf ans. Il +venait de terminer ses études au lycée et il se sentait tout à fait +inapte à suivre la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les +calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que de l’aversion. +Comme on pouvait s’y attendre, étant donné son admiration pour +Baudelaire, Leconte de l’Isle et Nietzsche--qui est un poète plutôt +qu’un philosophe--il ambitionna de versifier à l’imitation de ses +maîtres. + +Aussi, quand son père lui demanda la profession qu’il désirait choisir, +il répondit:--Je veux être homme de lettres. + +Le père sursauta en se récriant:--Jamais je ne te donnerai un sou pour +devenir un poète, jamais, tant que je vivrai, quand même j’aurais la +fortune d’un Rothschild! + +On s’explique très bien cette réprobation. Lorsque dans une famille +bourgeoise il naît un enfant doué pour l’art, dès que son goût se +manifeste, ses proches l’observent avec une stupéfaction douloureuse, +comme s’il devenait soudain bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils +à la poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole en voyant les +canetons, à peine sortis de la coquille, courir à la rivière prochaine. + +Tout les déconcerte en leur progéniture:--Quoi donc, se disent-ils, cet +enfant néglige les choses pratiques et positives! Il méprise ce sens +commun qui recommande de bien manger, de bien boire, de bien dormir et +de penser le moins possible! Il ne comprend pas le sublime de la +spéculation consistant à dépouiller autrui à l’abri du Code et sous le +couvert de cet axiome: «les affaires sont les affaires!» Il rêve tout le +jour aux fadaises de la poésie; il vante des produits littéraires qui ne +furent jamais cotés à la Bourse; il s’enthousiasme pour des écrivains +qui, de notoriété publique, moururent sans le sou. C’est +épouvantable!... + +Ah! si du moins, il se montrait apte à produire une œuvre de rapport. +S’il laissait percer le don de célébrer, comme de hautes vertus, les +façons d’agir de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges +Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères vengeresses et +cossues. Ou s’il témoignait d’une adroite platitude d’idées comme ce +Prévost des marchands de poisons sentimentaux dont la prose gélatineuse +tremblote aux étalages d’innombrables périodiques. Alors le père +pourrait risquer quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau +lucratif. + +Mais point: ce jeune homme chérit un idéal qui n’a rien de commun avec +celui des grands hommes ci-dessus nommés; il s’exalte pour des +chefs-d’œuvre peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme un passe-temps, +comme une distraction d’amateur aux minutes de loisir qu’il considère la +poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé... qui l’absorbera +tout entier. + +M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, ne pouvait qu’opposer +un veto absolu au désir de son fils. + +«Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit Lœwengard. Des scènes +pénibles eurent lieu entre nous. Elles étaient dans la tradition... Au +reste, la contradiction trempe une véritable vocation: elle en est +l’épreuve; si cette vocation survit, elle sera la plus forte.» + +Pour gagner du temps, il accepta de faire son droit. Or, il n’était +nullement porté à ce genre d’études. Et tel que nous le connaissons +maintenant, nous comprenons qu’_avocasser_ n’était point son fait. On ne +le voit pas du tout mâchonnant les Digestes indigestes, affligeant la +veuve et consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant sur commande, +puis, sans doute, comme un bon nombre des bavards brevetés qui +s’égosillent au Palais, briguant un mandat électif pour faire le +charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat. + +Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est pourquoi il ajoute: «En +dépit des conseils et des colères paternels, sous les lys et les roses +de la Poésie, disparurent les chardons et les ronces de la Chicane.» + +Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à cette époque, divers +écrits de Maurice Barrès. + +Il faut bien se rappeler que Lœwengard était devenu alors, comme dit +Montaigne, une intelligence purement _livresque_. Il appartenait à cette +famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une façon directe; il ne +la goûtait guère qu’interprétée par les arts. Or, sans aller jusqu’à +l’austérité de ce moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend +que «l’art n’est qu’un péché magnifique», on doit admettre qu’une telle +disposition poussée à l’excès mène à une paralysie des facultés +affectives. C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée +outre-mesure étouffe, chez celui que possède cette étrange maladie de +l’âme, tout élan du cœur, supprime presque les sentiments sociaux. + +Exemple: un homme normal voit une maison brûler. Il est saisi par +l’horreur du spectacle. Les cris et les appels des habitants, surpris +par le feu et cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et de +pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties du sauvetage et il n’a +de repos que quand l’élément destructeur est vaincu. + +L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une velléité de partager +l’émotion générale. Mais, presque aussitôt, son sens hypertrophié de +l’art ne lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les colorations +changeantes de l’incendie; son oreille n’enregistrera les clameurs des +sinistrés que comme les accords d’une symphonie pathétique. Il ne +s’intéressera pas au dévouement des sauveteurs mais à la qualité +plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera tel tableau +représentant une catastrophe de ce genre et où il admira le savoir-faire +du peintre, tel livre où il savoura une description d’embrasement +relevée «d’épithètes rares». Il établira une comparaison entre le +souvenir de ces fictions et la réalité offerte à ses yeux. Ensuite, +comme le zèle charitable et les propos apitoyés de la foule qui +l’entoure l’importunent, il s’éloigne en concluant:--Cet incendie est +très réussi, ou bien:--cet incendie, je le trouve manqué... + +C’est à un desséchement aussi affreux du cœur qu’aboutit le néronisme +appris à l’école de Nietzsche; c’est à cette férocité dans l’amour de +l’art pour l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme; c’est à ce +dédain pour les sentiments charitables exprimés par le grand nombre +qu’aboutit la préoccupation de se distinguer de la plèbe. + +L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, il a tant +aspiré à devenir «surhumain», que les plus beaux mouvements d’humanité +lui semblent d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher ses lèvres de +ce breuvage salutaire que Shakespeare appelle: _le lait de la tendresse +humaine_. + +Lœwengard en était donc là quand il découvrit l’œuvre de Barrès. Ce lui +fut une révélation. Peut-être est-ce l’individualisme passablement +maladif de _Sous l’œil des Barbares_ et du _Jardin de Bérénice_ qui le +séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé à cette attitude de +dilettante énervé. Les livres qui suivirent annoncent sa marche vers une +conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin cette conception +et, par là, il fournit au jeune dévoyé de l’art pour l’art, non +seulement une méthode pour se connaître soi-même, mais encore les moyens +de se rattacher à ses traditions et à sa race[25]. + + [25] On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens du réel, + Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les «romans de + l’énergie nationale», comme cette _Colline inspirée_, dont les + dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres du sens + propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes qui + souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui cherchent à + s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement, le plus + français de nos écrivains; puisse-t-il en outre acquérir la foi + profonde dans les vérités promulguées par l’Église. Ce sera le + couronnement _nécessaire_ de son œuvre. + +Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença de pressentir le lieu +stable où il pourrait se reposer un jour. Il étouffait dans une serre +chaude; l’auteur des _Déracinés_ y fit entrer un peu de l’air du dehors. +Aussi affirme-t-il: «En attendant que sur mon chemin de Damas, je +rencontrasse le Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince des +hommes, je choisis pour «intercesseur» Maurice Barrès.»--Bien entendu, +_intercesseur_ n’est pas pris au sens religieux. + +Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme des demi-mesures, il +partit aussitôt pour Paris afin de remercier celui qui venait de le +tirer de l’artificiel. + +Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard fort sympathique. Ce +n’est pas un esprit ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès +ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule Vérité lui deviendra +évidente, il ira vers elle avec le même généreux empressement. + +Il est écrit que «le Royaume du Ciel souffre violence». Violent dans le +bien comme il fut violent dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de +l’investir. + + +X + +Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que c’est que le +nationalisme et l’avait délivré par là de l’idolâtrie du Moi. Lœwengard +crut d’abord, assez naïvement, que cette initiation faisait de lui un +enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise pas français: un +métèque peut aimer notre pays, puiser dans notre culture nationale les +éléments de sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal qu’un +sang étranger coule dans ses veines. Aussi, quand éclata la crise qu’on +appelle l’affaire Dreyfus, il se sentit fils d’Israël; il courut à la +défense de sa race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina +mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit point compte que, par +l’affaire Dreyfus, la barbarie sémite tentait un assaut contre la +civilisation aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie +internationale, les révolutionnaires, et les Protestants, voulaient +réduire en esclavage la fille aînée de l’Église. La voix de ses pères +criait en lui que la Synagogue était menacée. Les Antisémites se +formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit: il alla combattre pour +sa nation. + +«Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël n’éveillait en moi nulle +émotion. J’étais libre-penseur comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le +Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais assisté aux offices de +la Synagogue et je connaissais à peine le grand-rabbin... Sous la +poussée antisémite, le nationalisme Juif se réveilla... Une émotion +inconnue et profonde monta de mon sang, enflamma mon âme d’héroïsme, +l’illumina d’orgueil; je me sentis Juif, je me voulus Juif et, +interprétant, dans un sens judaïque, les merveilleux articles que +publiait Maurice Barrès, je me résolus à «prendre conscience de ma +formation, à accepter mon déterminisme», à me raciner, moi aussi, dans +«ma terre et mes morts». Des cris de mort retentissaient contre Israël! +Il était donc beau de s’affirmer Israélite, de batailler pour la gloire +du peuple juif.» + +Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller l’âme française +assoupie par les narcotiques humanitaires, ne s’attendait probablement +pas à ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait n’en est pas +moins tout à l’éloge de la sûreté de sa méthode, puisqu’il démontre +qu’elle se vérifie exacte dans beaucoup de cas. + +Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard lui-même, se retrouvant +Juif, il redevint presque croyant; il se mit à fréquenter la Synagogue; +il entra en relations suivies avec le grand-rabbin de Lyon. Aux +cérémonies, il priait avec sincérité, avec emportement, avec la joie +intime de dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, comme eux, +avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de mort où l’avait confiné, si +longtemps, le culte enragé de l’Art pour l’Art. + +Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le Messie promis aux +enfants d’Israël. Laissons-le parler: «Je communiai avec l’âme +israélite, cette vieille âme indestructible qui, depuis quarante +siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses patriarches, +annonçait un Rédempteur, un Oint, un fils de David qui relèverait sa +patrie, qui rebâtirait le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les +holocaustes et les parfums...» + +Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il voulut savoir quel +était le sentiment _actuel_ des rabbins à ce propos. Or ceux-ci, que son +ardeur à s’informer du fond même de sa religion, faisait sans doute +sourire, après quelques dérobades, lui signifièrent que le Judaïsme +libéral ne croit plus à un Messie personnel, mais le considère comme une +expression symbolique du triomphe de la Révolution[26]. + + [26] Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la + Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution + leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et de + fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme + française ce que _l’oïdium_ ou _le mildiou_ sont à la vigne. + +Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, c’est en cette minable +interprétation que se résolvaient les Prophéties éternelles! Il avait +soif d’une direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui servait +_les Droits de l’Homme_!... + +Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits de l’homme,--qu’il y a +_les Droits de Dieu et les devoirs des hommes_ et qu’en dehors de ce +principe vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, en des rêveries +sans consistance. + +Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, car le travail de la +Grâce au fond de son âme lui demeurait encore insensible. Cependant +comme la notion du divin, récupérée par ses méditations sur le Règne de +la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste des rabbins lui fut +odieuse: «L’âme juive qui s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce +plat humanitarisme.» Il lui semblait que les Prophètes se révoltaient en +elle, lui criaient: «--Sors d’ici, sors de ce temple qui a renié les +gloires de ton peuple, _de ta terre et de tes morts_. La communion n’est +pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et je m’éloignai de la +Synagogue...» + +En ce temps, commence pour lui une période d’incohérence nouvelle et +d’agitation sans résultats. Il publie une plaquette de vers assez +insignifiante; il fonde avec quelques «intellectuels» lyonnais une revue +éphémère. Il pérore dans les réunions publiques contre «le sabre et le +goupillon». Puis l’esprit de destruction, qui possède les socialistes +révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine de la France en +résulterait et il ne peut pas s’empêcher d’aimer la France. Alors il +s’esquive du dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les plus +fuligineuses du royaume de Satan: il s’adonne à l’occultisme. + +Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis que, pour son bien à +venir, il parcourût le cercle entier de la folie humaine, le prit +faisant tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations +démoniaques, au pied de la Croix. + +Telles sont les surprises de la Grâce. + + +XI + +Huysmans l’a fait remarquer: il existe à Lyon de nombreuses sectes +occultistes plus ou moins affiliées à la théosophie. Elles rôdent autour +de l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à recruter des +prosélytes parmi les esprits, sans croyances fixes, que les négations +sommaires du matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu dans sa +tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté par l’ineptie et le manque +de culture des révolutionnaires, leur était une proie toute désignée. Il +se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons où ces adorateurs +du Diable s’empoisonnent l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites; +il se passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité pervertie +goûtait une volupté nouvelle à professer un soi-disant spiritualisme +sous lequel se dissimulent--il faut le dire tout crûment--de grosses +ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par la suite, «les fruits du +spiritisme sont l’orgueil, le trouble de l’âme et du corps, l’exaltation +de la sensualité jusqu’au sadisme». + +Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra une jeune fille qui, +élevée au couvent, naguère catholique pratiquante, s’était également +laissée prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente, +lettrée, et, de plus, faisait tourner les tables avec zèle. Elle aurait +assurément mieux fait de raccommoder les chaussettes de son papa, mais +enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé une dispense sur +ce point. + +Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant commun à réciter des +poésies sensuelles compléta leur bonne entente. Toujours approuvée par +les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans une chambre ornée d’un +vitrail «aux reflets d’émeraude et de rubis et où de l’encens fumait +dans des cassolettes hindoues». Là, elle prenait des poses hiératiques +en déclamant du Samain. Le décor baroque stimula Lœwengard. Il riposta +par des vers peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le charme +«ésotérique» de son amie. Puis ils lurent ensemble les hermétistes, les +cabbalistes et les rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne +l’avaient encore fait le spiritisme--bref ils réalisèrent à peu près +tout ce qu’il faut pour encourir la damnation éternelle. Ils furent même +sur le point de s’affilier à une Loge. «J’étais mûr, dit Lœwengard, pour +la franc-maçonnerie où, certainement, Mlle S... et moi nous eussions +rapidement franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans les cercles +lucifériens dont l’idée me hantait.» + +Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet.--Du reste, à ce moment +même où il semblait définitivement orienté vers la perdition totale de +son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux enfants pourris de +satanisme furent sauvés. + +Terminant le chapitre où il expose ces errements sacrilèges, Lœwengard a +donc bien raison de s’écrier: «Bénie soit à jamais la Trinité adorable +et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. Vous n’avez point +permis que le père du mensonge achevât son œuvre. En grinçant des dents +devant la Grâce lumineuse, il a lâché prise: sous les rayons de la Grâce +divine, les ténèbres vont reculer...» + +Avant de raconter comment le Saint-Esprit libéra Lœwengard de +l’esclavage de Satan, récapitulons un peu les phases successives de ses +états d’âme. + + +XII + +Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la +religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir +et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu +croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le +matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour +extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en +souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que +dans ses entretiens avec Dieu. + +Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est +confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle, +à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies +dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son +jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui. + +A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par +l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur +sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement +frappé; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est +si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église. +Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père +l’empêche d’obéir à cette velléité. + +Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira, +d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu. + +Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et +ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de +souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de +nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse: l’Église; il entre en +relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la +guérison survient; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de +la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27]. + + [27] Je suis assez tenté de considérer comme les _préfigures_ de sa + conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, ainsi + que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple + l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre d’origine + juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est venue. Et de même + que la maladie avait brisé une première fois son orgueil, la maladie + le mènera au désir irrésistible du salut par le baptême. + +Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il +s’imbibe de doctrines blasphématoires--il se fait enfin l’adepte du +sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui +frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie; il n’est +plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche +dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens +précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à +excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce. + +A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion +que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de +fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à +éclater. Il rentre un peu dans le réel: il essaie de se rattacher aux +croyances de sa race--voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le +libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne. + +Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner +sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution +sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou +bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder +des poisons effervescents de l’occultisme. + +Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits +principaux: 1º Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal; 2º +méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité +catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme; 3º tôt +blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans +la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan. + +Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme +plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les +malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes. + +Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de +même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence. + +Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta +pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y +manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée +d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui +grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse. + +Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes +s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant +assainira le cloaque où croupissait son orgueil--et celle qui se +traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup. + + +XIII + +Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion, +Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un +second recueil de vers qu’il juge de la sorte: «Avec des hosannas de +luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté, +j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de +Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron». + +Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup +de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la +mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant +l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard +suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de +quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en +des bacchanales débridées. + +Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le +bizarre avis qu’il y avait en lui «un catholique qui s’ignorait». + +«Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte +catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de +l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon +individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde...» + +Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs +circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui +remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue. + +Laissons-le parler. + +«La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela +est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie, +une seule alliance avait été bénite: celle de la partie chrétienne. Mon +exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une +sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je +demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord, +alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un +de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille.» + +Retenons cet incident très significatif: on y voit la Grâce commencer +d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle +qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins +effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu +surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de +n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une +seule chair et une seule âme. + +Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union. +Tous deux souffraient. Il le constate: «Nos âmes et nos corps ne +s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre +félicité était inquiète et pleine de trouble...» + +Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression. +N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard: +Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient +l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le +bonheur dans le mariage? + +Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de +leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un +prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de +religieuses, présidait le repas. + +«Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi, +israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui +est la charité... Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur +différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea +notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé +Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la +proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères +en Abraham devenu prêtre du Christ.» + +Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté +par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une +attraction à laquelle il ne peut résister: la charité catholique le +touche au cœur; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il +commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore, +«enfantine et ridicule» pourrait bien détenir la solution de cette +énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le +prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce +prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente +de l’action surnaturelle! + +A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que +celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui--cela lui fut +révélé plus tard--un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr, +contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts. + +Car il faut le souligner: Au cours de toutes les conversions, au moment +voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide--le plus souvent +sans qu’il le sache--au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples +innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention. + +Ah! splendeur de ce dogme de la communion des saints! Il fait que toute +âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des +flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était +nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail!... +Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue. + + +XIV + +Quoi qu’il eut témoigné le désir d’entrer en relation avec l’abbé +Lémann, Lœwengard ne se pressa pas de se faire présenter à lui. Il +demeurait dans l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter, +quand il fit un rêve. + +Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart des rêves sont +déterminés par des causes physiologiques. Mais celui-là l’impressionna +si vivement qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle qui +lui bouleversa l’âme. + +Le voici: «Soutenu par un ange aux larges ailes d’un blanc lumineux, un +ange dont la figure resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais +enlevé à travers les mondes, globes énormes, brillants, multipliés à +l’infini, roulant dans l’espace. Et, à chaque instant, il me semblait +que j’allais tomber, précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide +sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, l’ange me ramenait +en haut, me relançait vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours +m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. Soudain, +j’aperçus une croix et sur cette croix agonisait Jésus-Christ. Et +l’atrocité de ses souffrances, je la ressentis au même instant. Peu à +peu, elle se changea en béatitude, en extase, en une joie ineffable... +Je me réveillai.» + +Peu de jours après, comme il était encore sous l’impression de ce songe, +sa femme l’avisa qu’elle avait lu, sur le mur de l’église de +l’Annonciation, une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait +le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. Elle lui proposa +d’assister à ce sermon. + +Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on lui avait si +élogieusement parlé,--sans doute aussi poussé par la Grâce,--Lœwengard +consentit. La première chose qui le frappa chez l’abbé Lémann ce fut le +type sémitique très accusé de ce prédicateur. C’était un incontestable +Juif qui allait parler--un Juif tenant un Crucifix à la main et s’en +signant. + +Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer en simple curieux. Il +était conquis. + +Laissons-le raconter cette emprise: + +«L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son pâle visage rayonne. On +oublie que ce prêtre a soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime; +c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, mais des +prophètes, mais de saint Pierre et de saint Paul, qui s’adresse à moi, +attire mon âme vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la charme +et l’embrase... Je suis conquis, vaincu, possédé par cette éloquence +ardente et enveloppante qui brûle comme une flamme et ravit comme une +caresse... Quand le sermon est achevé, mes yeux sont mouillés de larmes +et mon cœur bat d’enthousiasme. Ah! comme les voies de la Providence +sont admirables! J’étais un artiste avant tout et j’étais un israélite +qui s’était glorifié de ne point renier «sa terre et ses morts». Pour +m’attirer à Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur +chrétien qui est un poète par la richesse d’une imagination et la +vivacité d’une sensibilité que n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus +ou moins douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années!...» + +La cérémonie terminée, tout transporté, baigné des effluves du +Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans le sanctuaire, en ce jour de +Pentecôte, il se précipita vers la sacristie, demandant à entretenir +tout de suite le prédicateur. + +«Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me posa quelques questions +et me donna rendez-vous chez lui.» Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann +lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette de la Vierge: +«Voilà celle qui vous envoie; toutes les grâces, nous en sommes +redevables à l’intercession de Marie.» Puis il lui parla, comme un père +s’entretient avec son fils, simplement et tendrement.» + +Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, mais avec +scepticisme. Quant à la foi, son orgueil s’y refusait encore; il ne lui +semblait pas qu’il pût admettre la possibilité de se convertir. + +Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais: pour différer sa défaite, +il s’efforce d’épaissir les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se +figure qu’il continue à suivre sa route coutumière; il fait encore +quelque temps ses gestes habituels; sa bouche continue de proférer des +opinions qui, en réalité, ont cessé d’être les siennes. Il va en vertu +de la vitesse acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne plus. Et +la Grâce a déjà tellement transformé le fond de son âme, si bien miné le +terrain pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une occasion +propice pour que le «vieil homme» tombe au pied de la Croix. + +Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres sur les Juifs et leur +rôle dans la société, publiés par l’abbé Lémann, qui la fournit à +Lœwengard. Le bon prêtre les lui avait donnés en même temps que deux +crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, en les priant de les +porter sur eux. + +«Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a pas quitté depuis», ajoute +le converti. + +Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut le coup de lumière +décisif. + +«Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la question juive, ce qui +semblera fort naturel de la part d’un Israélite. Et pourtant j’avais +passé devant les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. Des +livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. Mes orgueilleux +professeurs de l’Université m’avaient imbu de cette idée qu’un +ecclésiastique, fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était _a +priori_ dénué d’autorité en matière historique ou scientifique[28].» + + [28] Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens curieux + de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant, refusaient de + lire des volumes rédigés par des théologiens, sous prétexte que + ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions ne comptaient + pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris que mène la folie + de rationalisme dont notre lamentable siècle est possédé. + +Or d’après les citations que Lœwengard en donne, les livres de l’abbé +Lémann sont, non seulement d’une extraordinaire puissance de pensée, +mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne pouvait que ravir le +poète épris de plastique. + +Il dit: «La voix de l’orateur m’avait entraîné. La phrase de l’écrivain +m’éblouit. Encore une fois, c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la +beauté qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi... A mesure que +j’avançais dans ma lecture, intéressé, séduit, subjugué mais croyant +toujours ne l’être que par la Beauté, tout à coup, comme un éclair +entr’ouvrit les profondeurs de mon âme: avec une étonnante lucidité, +dans une intuition fulgurante qui arrachait les voiles de l’erreur, les +préjugés millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant d’une +indicible émotion, la Vérité m’apparut, la Vérité totale, absolue, +indiscutable. La foi illumina mon intelligence; des horizons inconnus se +déployèrent, les visions grandioses de l’histoire passèrent devant mon +esprit, le déroulement des temps, non plus dans une contemplation de +nihiliste, amère et sans explication, mais dans la joie du pourquoi de +la vie révélé, de la marche des mondes et des événements enfin comprise, +de la certitude enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait:--Oui, +l’Église est l’unique port du salut, l’unique dépositaire des vérités +métaphysiques essentielles. Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur +le roc de Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre +elle...» + +Lœwengard développe cette vue dans une série de pages qui sont, je +crois, les plus pénétrantes de son livre. J’engage fort à les lire[29]. +Ce qui l’a convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de l’Église +malgré tant de vicissitudes, de trahisons, d’hérésies, malgré aussi les +faiblesses, les négligences, les crimes parfois du clergé et des +fidèles. La raison en lui était satisfaite, conquise comme elle ne +l’avait jamais été par les affirmations sans base de la science athée et +les rêveries meurtrières des rhéteurs et des poètes. + + [29] _La Splendeur catholique_, ch. XVIII: _Magnificence de l’Église + éternelle_. + +Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé par la souffrance. +Car, je le redis une fois de plus, la loi générale, c’est que la +souffrance seule parachève la conversion: pour monter vers Dieu, il faut +suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la Grâce et l’Amour divins vous y +accompagnent! + +Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa donc par ce creuset de la +douleur où il est nécessaire que le cœur se liquéfie. + + +XV + +«Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu +voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, +mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le +repentir... J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était +juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe...» + +C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une +anémie incoercible le rendait «plus faible qu’un vieillard de +quatre-vingt-dix ans»; il ruisselait de sueur au moindre effort physique +ou mental; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire; +l’insomnie l’écrasait; il souffrait d’une façon continuelle. + +Et pourtant, à travers tous ces maux, «une conscience parfaitement +lucide, une intelligence parfaitement raisonnable» lui conservaient la +faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses +fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme. + +Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des +signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne +constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement +atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel? Cela se +vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors +Lœwengard. + +Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé, +vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font +qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là +un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de +conversions. Les lecteurs de _Du Diable à Dieu_ se rappelleront +peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue. + +Autre remarque: si, comme le prétend le rationalisme, la conversion +n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une +imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant +trouverait-il l’énergie de persévérer? La logique naturelle exigerait +que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié, +au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se +rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune +contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur, +à ses égarements de naguère. + +Chez le néophyte, rien de pareil: plus il souffre, plus la Grâce lui +donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à +Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il +trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit +dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que, +domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler. + +Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où +l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des +ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la +première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée +d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute +spéculation de l’esprit. Il écrit: + +«Devenu catholique _d’intelligence_ par l’étude et la réflexion, la +maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants, +la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps; et, +comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais, +sanglotant:--Mon Dieu, ayez pitié de moi! Cœur Sacré de Jésus, +secourez-moi! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi! + +«Et _toujours_, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la +résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la +consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de +moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements +des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées, +surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence, +combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de +m’insuffler la vie!...» + +La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol, +petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette +villégiature, en attendait une amélioration. + +«Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement; +j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la +même...» + +Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais +qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également. + +C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de +la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle +expiait ses péchés de satanisme. «Elle revint, de toute son âme +meurtrie, à la religion de son enfance; elle se confessa; dans la +rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé +pendant tant d’années.» + +La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par +la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans +l’Église. + +Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre +genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une +faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard +passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale. + +Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette +catastrophe avec une résignation parfaite: «Votre justice est terrible, +ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles +que je prononçai.» + +D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en +lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels; il n’avait plus +qu’une idée, qu’un désir: le baptême, la communion. Cette soif de l’eau +salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que +l’œuvre de la conversion était accomplie: la Grâce illuminante, ayant +rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée; il avait +correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la +maladie sans plaintes ni murmures; son âme loyale, tirée miraculeusement +de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une +aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut +le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception. + +On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles +expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce +jour-là... + +Pour nous, chantons _Magnificat_. + +Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les +poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout +pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse. + + +Note I + +Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs dans l’Épître aux +Romains: + + «Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui devaient + ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est la richesse du + monde et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus encore + leur plénitude?... Car si leur perte est la réconciliation du monde, + que sera leur rappel sinon une résurrection. Si les prémices sont + saintes, la masse l’est aussi; et si la racine est sainte, les rameaux + le sont aussi. + + «Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si toi, qui + n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu + participant de la racine et de la sève de l’olivier franc, ne te + glorifie point aux dépens des rameaux... + + «Tu diras sans doute:--Les rameaux ont été brisés pour que je fusse + enté. Fort bien: c’est à cause de leur incrédulité qu’ils ont été + rompus... Mais s’ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils + seront entés car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. En + effet, si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et + enté contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison + ceux qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur propre + olivier!... + + «Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous; + mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Parce + que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Comme donc, + autrefois, vous-mêmes, vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, + vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux, + maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût faite et qu’à + leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu a tout renfermé dans + l’incrédulité pour faire miséricorde à tous...» + +Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité +surnaturelle qui nous unit aux Juifs: ils ont préparé le salut des +Gentils, ils ont enfanté l’Église; au dernier jour, l’Église enfantera +leur salut. + +Si donc il est légitime de prendre des précautions contre la malfaisance +actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point de vue surnaturel, nous +devons les respecter comme les témoins, malgré eux, de notre foi--comme +prédestinés au Salut. + + +Note II + +Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent point pour +cause leur religion, comme le prétendent, sans preuve, les +rationalistes, mais bien le fait que partout où ils prenaient pied, ils +se rendaient insupportables par leur usure et par leur insolence. Renan, +qui n’est pas suspect d’animosité contre Israël, puisque il se montra +toujours fort respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit, +avec raison, dans son livre l’_Antechrist_: «Quand toutes les nations et +tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu’il y ait à cela +quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre temps, s’insinuait partout en +réclamant le droit commun. Mais en réalité le Juif n’était pas dans le +droit commun: il gardait son statut particulier. Il voulait avoir les +garanties de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à +lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer aux charges +des nations.» Oui, _sans participer aux charges des nations_ mais au +contraire en parasites qui sucent leur substance. C’est ce qui les fit +chasser de Rome, maintes fois, sous les empereurs et notamment sous +Claude. C’est plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre +eux. Et alors qui les protégea?--L’Église, les Papes qui les prenaient +sous leur sauvegarde, comme mille textes le prouvent à tout homme de +bonne foi. + +Il faut donc le répéter: _l’antisémitisme n’est pas un fait d’ordre +religieux; c’est un fait d’ordre social._ Un catholique sera antisémite +parce qu’il est patriote mais non parce qu’il va à la messe. + + + + +PAUL CLAUDEL + + --Elle est retrouvée!... + + --Qui? + + --L’Éternité! + + Arthur Rimbaud + + +Le chapitre précédent était presque terminé quand me tomba sous les yeux +le récit que l’auteur de _l’Annonce faite à Marie_ et de tant d’autres +belles œuvres publia, de sa conversion, dans _la Revue de la +Jeunesse._--Claudel ayant eu la gracieuseté de m’autoriser à le +reproduire, je le donne ici car il montre, avec une admirable clarté, le +travail de la Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de ma +thèse que nulles circonstances d’ordre purement naturel ne suffisent à +expliquer le miracle de la conversion. + +Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai seulement remarquer combien +il est impressionnant que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par +les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans le chapitre sur +Verlaine. Quelle étrange destinée que celle de cet aventurier qui, de +quatorze à dix-sept ans, manifesta, en des poèmes et des proses d’une +étourdissante beauté, un génie échappant à toute classification et qui, +ensuite, laissa de côté la littérature pour se faire trafiquant en +Abyssinie! + +--C’est le cas de s’écrier: l’Esprit souffle où il veut!... + + +RELATION DE CLAUDEL + +Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre +1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère +était déjà à ce moment très avancé. + +Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont +donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente, et, +après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la +foi. Auparavant, j’avais fait une bonne première Communion, qui, comme +pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le +terme de mes pratiques religieuses. + +J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, +puis dans des collèges (laïques) de province, puis enfin au lycée +Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la +foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes (!!!). +La lecture de la _Vie de Jésus_ de Renan fournit de nouveaux prétextes à +ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, +facilitait ou encourageait. + +Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein +épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la +matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, +dans la science et dans la littérature était irréligieux. Tous les +(soi-disants) grands hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout +distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présida la +dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle +j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo +venait de disparaître dans une apothéose. + +A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens +dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret +était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste +dans toute sa rigueur, je croyais que tout était soumis aux «lois», et +que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la +science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout +cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée +du devoir kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie, M. +Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer. + +Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à peu je tombai dans un +état de désespoir. La mort de mon grand-père que j’avais vu de longs +mois rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré une profonde +terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement +oublié la religion et j’étais à son égard dans une ignorance de sauvage. + +La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres +d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a +eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante: Arthur +Rimbaud. La lecture des _Illuminations_, puis, quelques mois après, +d’_Une saison en enfer_, fut pour moi un événement capital. Pour la +première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne +matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du +surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le +même. + +Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à +Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais +alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, +considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant +approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces +dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un +plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, +je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et +les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les +assistaient étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le +_Magnificat_. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second +pilier à l’entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie. + +Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En +un instant, mon cœur fut touché et _je crus_. Je crus, d’une telle force +d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si +puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de +doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les +hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la +toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, +de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant, +comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent +cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui +cependant ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme dont la +Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur +d’un pauvre enfant désespéré: «Que les gens qui croient sont +heureux!--Si c’était vrai, pourtant?--_C’est vrai!_--Dieu existe, il est +là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi!--Il m’aime, +il m’appelle.» Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si +tendre de l’_Adeste_ ajoutait encore à mon émotion. + +Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et +presque d’horreur! Car mes convictions philosophiques étaient entières, +Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient; je ne voyais +rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même +trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la +même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice +de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais +aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti. Un être +nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme +et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais comment +concilier avec rien de ce qui m’entourait. L’état d’un homme qu’on +arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps +étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je +puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet. Ce qui était +le plus répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui +était vrai, c’est cela dont il fallait, bon gré mal gré, que je +m’accommodasse. Ah! ce ne serait pas du moins sans avoir essayé tout ce +qu’il m’était possible pour résister. + +Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle +défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai +de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après +l’autre des armes qui ne me servaient à rien. Ce fut la grande crise de +mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit: +«Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure +nuit! le sang séché fume sur ma face!» Les jeunes gens qui abandonnent +si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer +et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la +pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce +qu’il me paraissait, mon retour à la vérité devait m’imposer le +sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière. Mais enfin, +dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus +rentré chez moi par ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si +étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait +donnée autrefois à ma sœur Camille, et pour la première fois j’avais +entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé +de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par Renan l’histoire de +Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût +jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque ligne démentait, avec une +simplicité majestueuse, les impudentes affirmations de l’apostat et me +dessillait les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion, oui, +Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, Paul, entre tous, qu’il +s’adressait, et il me promettait son amour. Mais en même temps, si je ne +le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative que la damnation. +Ah! je n’avais pas besoin qu’on m’expliquât ce qu’était l’enfer: j’y +avais fait ma «saison». Ces quelques heures m’avaient suffi pour me +montrer que l’enfer est partout où n’est pas Jésus-Christ. Et que +m’importait le reste du monde auprès de cet être nouveau et prodigieux +qui venait de m’être révélé? + +C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l’ancien +résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner de cette +vie qui s’ouvrait à lui. L’avouerai-je? Au fond, le sentiment le plus +fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions était le respect +humain. La pensée d’annoncer à tous ma conversion, de dire à mes parents +que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-même un de +ces catholiques tant raillés, me donnait des sueurs froides, et par +moments la violence qui m’était faite me causait une véritable +indignation. Mais je sentais sur moi une main ferme. + +Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas un ami catholique. + +L’étude de la religion était devenue mon intérêt dominant. Chose +curieuse! l’éveil de l’âme et celui des facultés poétiques se faisait +chez moi en même temps, démentant mes préjugés et mes terreurs +enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières versions de +mes drames _Tête d’or_ et _la Ville_. Quoique étranger encore aux +sacrements, déjà je participais à la vie de l’Église, je respirais enfin +et la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres qui m’ont le +plus aidé à cette époque sont d’abord les _Pensées_ de Pascal, ouvrage +inestimable pour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait +souvent été funeste; les _Élévations sur les mystères_ et les +_Méditations sur les Évangiles_ de Bossuet, et ses autres traités +philosophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la Sœur +Emmerich. La _Métaphysique_ d’Aristote m’avait nettoyé l’esprit et +m’introduisait dans les domaines de la véritable raison. L’_Imitation_ +appartenait à une sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers +livres m’avaient paru d’une dureté terrible. + +Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis mes classes, c’était +l’Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majestueuse aux genoux +de qui j’ai tout appris! Je passais tous mes dimanches à Notre-Dame et +j’y allais le plus souvent possible en semaine. J’étais alors aussi +ignorant de ma religion qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le +drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence qui surpassait +toutes mes imaginations. Ah! ce n’était plus le pauvre langage des +livres de dévotion! C’était la plus profonde et la plus grandiose +poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été confiés à des +êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et +chaque mouvement du prêtre s’inscrivait profondément dans mon esprit et +dans mon cœur. La lecture de l’Office des morts, de celui de Noël, le +spectacle des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de +l’_Exultet_, auprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et +de Pindare me paraissaient fades, tout cela m’écrasait de respect, de +joie, de reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à peu, +lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur cette idée que +l’art et la poésie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de +la chair, loin de leur être indispensables, leur sont au contraire un +détriment. Combien j’enviais les heureux chrétiens que je voyais +communier! Quant à moi, j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à +chaque vendredi de Carême, venaient baiser la couronne d’épines. + +Cependant les années passaient et ma situation devenait intolérable. Je +priais Dieu avec larmes, en secret et cependant je n’osais ouvrir la +bouche. Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient plus faibles et +l’exigence de Dieu plus dure. Ah! que je le connaissais bien à ce moment +et que ses touches sur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le +courage d’y résister? La troisième année je lus les _Écrits posthumes_, +de Baudelaire, et je vis qu’un poète, que je préférais à tous les poètes +français avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa vie et +s’était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes remords que moi. +Je réunis mon courage et j’entrai un après-midi dans un confessionnal de +Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où j’attendis le prêtre sont les +plus amères de ma vie. Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému +d’une histoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des +«souvenirs de ma première Communion» (à ma profonde vexation), et +m’ordonna avant toute absolution de déclarer ma conversion à ma famille: +en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner tort. Je sortis de la boîte, +humilié et courroucé, et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus +décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans cette même église +Saint-Médard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel, M. +l’abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable +ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon directeur et mon père +bien-aimé, et dont, du ciel où il est maintenant, je ne cesse de sentir +sur moi la protection. Je fis ma seconde communion en ce même jour de +Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame. + + +Note + +Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation si précise et si +émouvante. Claudel dit que, tandis que la Grâce opérait aux profondeurs +de son âme, _à la surface_, il croyait se conformer encore à ses +habitudes d’esprit antérieures. La lutte dura quatre ans!--Je relève, +une fois de plus, ce que j’ai déjà noté plus haut: quand la Grâce a +touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque temps sa route +coutumière, en vertu de la vitesse acquise, mais les mobiles qui le +poussaient n’ont plus de consistance. Et il se transforme peu, à peu, à +travers de grandes souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se +dérober à ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force +supérieure et indéfinissable ne l’y obligeait? + +Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir que: des causes +purement naturelles ne suffisent pas à expliquer le miracle d’une +conversion. + +C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de Claudel. + + + + +UN MERCREDI DES CENDRES IL ARRIVA QUE... + + Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans + l’inquiétude jusqu’à ce qu’il repose en toi. + + Saint Augustin: _Confessions_ I. + + +Dans les chapitres précédents j’ai analysé des conversions dont le récit +a été publié. Dans celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux +convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une relation de leur +marche vers Dieu pouvait inciter quelques âmes en peine à suivre leur +exemple, m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont très humbles +l’un et l’autre, ils ont stipulé que je cacherais leur personnalité sous +un pseudonyme et que je ne donnerais aucune indication de nature à +mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis conformé à leur +désir. + +Nous appellerons donc simplement Robert--prénom qui n’est pas le +sien--celui dont on va lire la confession. + +Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a daigné se servir du très +pauvre instrument que je suis pour aider Robert à se reconnaître dans +ses crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le Sacrement de +Pénitence, un bon prêtre prit la direction de son âme. Je n’eus plus à +intervenir que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout pour +demander à des âmes ferventes de former autour de lui un brasier de +prières. + +Quand je reçus sa première lettre, j’étais en voyage pour le service de +l’Église et je me déplaçais presque chaque jour. La missive me rejoignit +dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre heures. Elle +était insuffisamment affranchie, surchargée d’adresses successives, la +dernière à peu près illisible. Il y avait donc bien des chances pour +qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la poste. Je vis une +circonstance providentielle dans le fait qu’elle me fût parvenue et je +répondis aussitôt[30]. + + [30] En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien d’une + ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu «le + trimardeur de la Sainte Vierge». Il fallait vraiment que le Bon Dieu + n’eût personne sous la main pour requérir de la sorte une aussi + mince balayure du monde!... + +Une correspondance active s’ensuivit.--On trouvera ci-dessous les +lettres de Robert. Je n’en ai supprimé que les phrases qui me concernent +et quelques confidences n’ayant point rapport aux opérations de la Grâce +sur cette âme, ou d’un ordre trop spécial pour prendre place dans un +livre qui désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces +omissions--peu nombreuses--n’enlèvent rien à la clarté du récit. Enfin, +j’ai fait le rebouteux pour quelques phrases bancales et j’ai indiqué +brièvement le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. Tout +le reste est de Robert. + + +PREMIÈRE LETTRE + +Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos +livres: _Du diable à Dieu_ et _Sous l’Étoile du Matin_. Je les aperçus, +l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais +pourquoi, ces titres m’intriguèrent: je ne vous connaissais pas du tout +et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes. +J’entrai dans la boutique; je les achetai et je les lus d’un seul +trait... + +_Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert +reprend:_ + +Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir; l’état de mon +âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments +dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me +donner votre avis... + +_Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue:_ + +Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon +passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de +toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que +si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en +proie à une obsession maladive. + +J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me +dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère +moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse, +lorsque j’avais quatre ans: c’est vous dire que je ne les ai guère +connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est +entrée au Carmel à vingt et un ans. + +Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants, +très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise +en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je +suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très +sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais +machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification: +on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier. +J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et +j’obéissais à cette «convenance» de la même façon que je prenais soin de +manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées. + +A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le +vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le +fait est que je ne ressentis aucune ferveur: je récitais correctement le +chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout +comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais +à la classe sans trop de dissipation. + +La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé, +je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées. +C’était le soir, après dîner; il allait partir pour son cercle et parut +assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma +requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du +lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas +finir; me tapotant la joue il me dit:--Oui, oui, c’est entendu... Tu es +un bon garçon, sage comme une petite fille; je n’ai rien à te +reprocher... + +Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa +canne:--Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la +première communion du petit. + +Un point, c’est tout. + +La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par +l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la +portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion +particulière: j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement. +J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec +correction--rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement +mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y +pensai plus. + +Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les +mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la +grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques--bref j’étais, au +point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes +et dont les rouages fonctionnaient correctement. + +Vous constaterez que j’insiste sur la «correction». C’est que ce mot +représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait +été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes +mes manières d’être: ne se faire remarquer en rien. + +Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les +cancres; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se +résumaient par la note: _assez bien_. Aux distributions de prix, je +recueillais deux ou trois accessits: latin, histoire, composition +française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la +note: _assez bien_. + +Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je +me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais +réfléchi. + +--Je ne sais pas, répondis-je. + +Mon oncle me traita, en riant, de «jeune mollusque». Puis comme je +gardais le silence--non parce que je me trouvais offensé mais parce que +l’expression me paraissait, en somme, assez exacte,--il ajouta:--Bah! tu +as le temps de te décider; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois +pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que +tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras +rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton +galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni +de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier--correctement. +D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je +ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les +fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te +pistonnera... Cela te va-t-il? + +--Cela m’est égal, répliquai-je. + +La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne +présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque +incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu +couvert. + +Je n’avais point d’amis--tout au plus des camarades avec qui je me +tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète, +mais la «noce» outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des +visites dans nos relations très étendues; j’étais invité à des bals et à +des dîners; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais +une existence vide et--correcte, dont ma passivité s’accommodait: +j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien. + +Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son +couvent; je lui portais des pralines ou des marrons glacés; je lui +posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais. + +Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant +qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient. +Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien +ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la +campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle +était fort pieuse. + +Au régiment, je fus--correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me +pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le +maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me +demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la +vocation militaire: j’étais monté au grade de sergent, cela contentait +mon ambition. Je partis donc avec ma classe. + +J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de +communier à Pâques--non par incrédulité réelle, mais par nonchalance. +J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir, +à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de +cigarettes. + +Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une +carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement +réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur +régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul +besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un +peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après +avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point +la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu, +comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais +cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de +fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me +mis à étudier l’histoire: je pris des notes sur mes lectures; je +formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation, +une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute +époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal. + +Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais +des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion +de tout autre travail. + +--Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien... Il faut +faire quelque chose dans l’existence. + +J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide +du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus. + +Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on +ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur +entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis--pécuniaires ou +autres--il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa +vivre à ma guise. + +Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des +visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et +du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le +Tout-Paris--je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des +rastaquouères--me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances +comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires +de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au +_snobisme_, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch. + +Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu; j’observais et +je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si +fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui +s’intitulent eux-mêmes «la bonne société». Je n’y avais guère de mérite +car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait. +Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient, +comme moi, sur la galère du «grand monde» justifiaient mon abstention. +Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à +éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde. + +Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de +toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il +y a du bon dans la boutade de Schopenhauer: «Les femmes sont de petits +êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et +enfermer.» + +Les mâles sont équivalents: sortez-les du bridge, des écuries de courses +et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez +rien dans ces pauvres cervelles... + +J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques +maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en +ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et +inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner +autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de +commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec +de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au +delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon +indépendance, j’eus recours à un subterfuge: un de mes amis, stylé par +moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais +dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme +la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du +prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les +dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec +empressement de ma personne: j’eus la paix... Vous demanderez pourquoi, +jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter. + +Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage +des _Joyeuses épouses de Windsor_ dans la bouche duquel Shakespeare met +cette définition: «Le monde est une huître». Il faut croire que j’avais +des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre, +je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas... + +Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui +me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne +où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même! +Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond +de mon cœur. Je me raisonnais; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de +me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en +dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais +m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait +à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la +recherche de cet oiseau rare. + +Mais alors--et ceci est déjà passablement étrange--je fus arrêté net par +je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un +événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je +n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je +demeurai dans un état d’attente assez anxieux. + +J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se +produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre. + +Une «belle madame» quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi +gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je +regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un +orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais +énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées +moroses où revenait ce refrain:--Je m’ennuie à périr... C’est bien de ma +faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici?... Mais alors, je n’ai +qu’à m’en aller... Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je +m’ennuierais tout autant... N’importe, il est idiot de rester... + +Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une +salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne +s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours +insociable. + +La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les +gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un +_tango_ plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on +annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je +m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme--nous +l’appellerons Aline--mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari +s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de +noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras:--Nous soupons +ensemble. + +Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai:--Quelle +mouche vous pique? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur +que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis +ennuyeux et ennuyé. + +--Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez... + +J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs +fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins +superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en +frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on +avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la +trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de +coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit, +je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors, +entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour +lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la +voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de +lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je +lui fis compliment sur son costume: c’était celui de la Finette, le +délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre. + +--Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal, +vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez: +l’Indifférent au pourpoint bleu ciel. + +--Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque +gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître +des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions. + +--En vérité? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous +faites ici. + +--Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous. + +--Et qui vous dit que je m’amuse? + +Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de +lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de +surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate +beauté. + +Je répondis:--Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en +conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir. + +--C’est ce qui vous trompe... Je m’ennuie peut-être plus que vous. + +--J’ai de la peine à l’admettre: vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée +par l’existence!... Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de +_spleen_ dans le sable d’un désert sans oasis. + +Cette image baroque la fit sourire:--Quelles comparaisons sépulcrales, +s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un +vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes. + +--La cueillette me laisse froid; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi +plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal +vous amuse. + +--Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour +m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène... Tout +cela est si vide! + +Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une +corde tellement sympathique! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide +atroce qui me tenait l’âme en détresse?... + +Enfin je repris:--Et dire que nous continuerons à la mener cette +existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre +cercueil! + +--Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui +sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me +plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs. + +--Si je vous ennuie comme eux, je me tairai. + +--Non, ne vous taisez pas... Mais vous conviendrez que nous avons une +singulière conversation pour un souper de carnaval... Il est vrai que, +ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer +la poussière que nous serons. + +--Comment, dis-je, le mercredi des Cendres! Vous êtes sûre? + +--Très sûre, impie que vous êtes! + +Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à +poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé. +Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant:--Souviens-toi que +tu es poussière!... + +_Memento quia pulvis es_, traduisis-je machinalement. + +Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre +moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions +de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère +j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce +moment, me déplaisait-elle si fort? + +Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit +la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la +lèvre en fronçant le sourcil. + +Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui +offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la +plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna +la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un +remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un +freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en +gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis +le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine +insouciante, elle me tendit la main:--Au revoir, croque-mort, me +dit-elle. + +Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif. + +Accroissant mon malaise, le _Memento_ funèbre se répétait en moi, comme +proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon +plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se +fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur +très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état +d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne +savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable... Enfin, +comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous +me comprendrez. + +L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir, +comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée +et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus +que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos +échangés entre nous. + +N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre +qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me +raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une +force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer. + +Mené? Mais comment et pourquoi? + +Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne +me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement +car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le +reste du repas, je n’avais bu que de l’eau. + +Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je +relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un +aspect terrible: il me sembla que la lumière électrique s’était +affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les +faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une +poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et +cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se +déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de +tressauter douloureusement--pour l’éternité... Si l’on danse en enfer, +ce doit être ainsi. + +Je fus saisi de panique:--Oh! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis +malade; il faut aller prendre l’air... + +Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je +coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors. + +Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et, +quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les +Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque +de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures +du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer +chez moi--j’habite derrière la Chambre--je continuai par la rue de +Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite +dans la rue Saint-Honoré. + +J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais +à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre +le _Memento quia pulvis es_ résonner de nouveau en moi, mais alors avec +une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux. + +Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une +brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville; j’y distinguai, +çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police, +déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une +carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille +remuée. + +Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en +retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation! Jamais je +n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres. + +Tout à coup je m’arrêtai: j’étais devant l’église Saint-Roch et je +voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à +l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les +suivis... Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église, +sauf pour un mariage ou un enterrement mondains! + +Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié: je pris de l’eau +bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un +prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je +m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en +moi. + +Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je +voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse. +Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me +pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude +comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais +pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si +contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle. +Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme +dédoublé; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la +Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie +essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait +comme d’une brûlure. + +Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la +barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de +les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher: ma vie lâche, +fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à +ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer. + +Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le +_Memento_... Ah! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile +poussière. + +La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre: une +rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation +de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais +comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car +il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une +allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme. + +Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me +trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de +l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant +l’hostie:--_Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc +immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo +vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et +negligentiis meis..._[31] + + [31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire: «Reçois, ô + Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache + que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et + véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont + sans nombre.» (N. de l’A.) + +Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes +me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à +voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots +et de troubler l’office... + +Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à +mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette +course... + +Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix +heures, d’une seule traite. + +Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je +ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu +un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point +d’aller me confesser. + +Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence +chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de +blasphèmes... En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être +profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le +maître. Comment vous dire cela? C’est comme si mon âme faisait une +maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien--ou +un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui +m’est venue pour m’analyser: je la vois, mon âme, comme une pièce +anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles +d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je +saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la +signification de l’ensemble m’échappe. + +J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils +sont... etc., etc... et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me +dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car +pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie? Ma +médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous +jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que +la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des +songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en +aide. Agréez etc... + + +RÉPONSE + +Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces +lignes: le propre de la médiocrité c’est d’être très contente +d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde; ils +s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur +vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs +semblables! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver +banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on +fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les +blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs +préjugés. C’est manquer à cette fameuse «correction» dont Robert, +aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si +ingénûment l’adepte. + +Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son +pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la +négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne +trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes. + +Je fus également très heureux que sa culture et ses dons +littéraires--remarquables comme on a pu voir--ne l’eussent point +transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé +aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les +neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un +négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu +d’une basse-cour plus ou moins académique. + +Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes +prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure +marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle +et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour. + +Ah! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la +Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses +épaules! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement +encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me +pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel. + +Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs +lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien +avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de +circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son +devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de +docilité vis-à-vis de la Grâce. «Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la +porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé: +il faut ouvrir tout au large.» + +Enfin je lui conseillai la lecture de l’_Imitation_, sachant que dans ce +merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider +jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa +conscience... Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma +réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je +pus d’encouragements affectueux et de sympathie. + +Six jours après, nouvelle lettre de Robert. + + +DEUXIÈME LETTRE + +... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique +religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément, +depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe. +Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice +ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans +un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et +une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure +que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que +j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du +Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes +exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les +explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ +étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines +engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action +d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie +lumineuse. + +Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me +convertir. + +Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une +part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude +succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion, +presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle +autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la +prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très +lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et +garde tout entier son libre arbitre. + +Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti +logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien. + +Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule +pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des +arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans +mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort +singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de +vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde. +A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir. + +Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le +constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne +m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une +autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle +me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion +et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je +ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est +impossible que je me donne ce ridicule... + +J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux +pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma +réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma +foi. + +Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une +voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je +l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A +quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui +se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de +communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si +fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le +catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de +protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la +rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à +la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout +en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage +sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement. +Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une +analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors +tu redeviendras normal. + +--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais +essayer... + +Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les +travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être +apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus +troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes +pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je +ne trouverais la paix qu’au confessionnal. + +--Allez-y donc, me direz-vous. + +Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un +prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion +violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera +en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis +le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles +imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point +l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la +nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se +refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens +attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en +bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la +confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde, +mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque +conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit +qui me torture. + +En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe +quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant +qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part, +projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de +délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je +retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit +profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix +désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu +par cette présence amicale dont je vous parle plus haut. + +Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans +l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!... + +Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc... + + +RÉPONSE + +En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa +tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui +faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé +à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort +misérables. Mais voilà: quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait +quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de +consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un +néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état +pour mettre les choses au point. + +D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce: Dieu ne +cessait de lui faire sentir sa présence; c’était une indicible faveur +car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe +pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls, +il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous +fasse défaut. + +L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également +l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme +j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand +le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point +que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la +brebis errante vers le bercail. + +Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il +était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il +devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me +montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de +plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce +dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait +plus de peine à l’écarter. + +En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de +l’_Introduction à la vie dévote_ que certains ne seront peut-être pas +fâchés de retrouver ici: + +«Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la +vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et +médisance: les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie, +bigoterie et artifices; ils diront que le monde vous a fait mauvais +visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront +de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à +leur avis: «Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez +insupportable, vous vieillirez avant le temps; vos affaires domestiques +en pâtiront; il faut vivre comme le monde avec le monde; on peut bien +faire son salut sans tant d’embarras», et mille autres bagatelles. + +«Tout cela n’est qu’un vain et sot babil; ces gens-là n’ont nul souci de +votre santé ni de vos affaires. _Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, +le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous +n’êtes pas du monde, partant, il vous hait._ Nous avons vu des +gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y +a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre +que celle-là? Les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se +mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous +voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer +à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de +l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à +danser: nul ne s’en plaint; et pour la seule veille de la nuit de Noël, +chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant. + +«Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour +ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu? + +«Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui. +Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre. +_Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites +qu’il est possédé; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en +buvant, et vous dites qu’il est Samaritain._ Si nous nous relâchons par +condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en +scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie +ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque +dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos +gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications, +tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous +ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie +que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; et +nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice. + +«Au lieu que, comme dit saint Paul, _la charité est bénigne_, au +contraire le monde est malin; au lieu que la charité _ne pense point de +mal_, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut +accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons +aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les +manger s’il peut... Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous +doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour +insensé[32].» + + [32] SAINT FRANÇOIS DE SALES: _Introduction à la vie dévote_, + quatrième partie, ch. I. + +J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que +fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, +sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres +observations lui avaient appris à quel degré le monde _fut, est, sera_ +toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait +immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré +les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme +va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une +paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots +grouillants--je veux dire les gens du monde--comme des serpents boas +prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous +apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement +et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste, +c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le +mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre +de touche pour le moment. + +Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il +s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans +un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel +prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et +l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais +n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en +était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles +ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui +procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui +rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette +niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme; or je le +jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je +n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à +contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous +confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce +désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra +très vite un besoin irrésistible. + + [33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du + chapitre. Voir note I. + +Considérez maintenant, je vous prie, ceci: tandis que Notre-Seigneur +souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des +Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce +insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous +essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas: des +cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont +obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses +angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les +chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le +Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous +serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte +Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et +l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables... Je l’engageai aussi à +tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par +expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en +nous-mêmes... + +Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a +toujours réussi. Que de fois je l’ai employé; que de fois j’ai vérifié +qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais +sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin +pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de +moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces +saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma +reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes +infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur +secours?... + + +TROISIÈME LETTRE + +Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte à présent que +je m’enlisais dans un marécage sans issue, quand je me tourmentais à +propos de l’opinion du monde et de l’incapacité des prêtres. Quel +orgueil outrecuidant j’ai montré! Il me faut l’avouer: j’avais donné en +plein dans le traquenard démoniaque que vous me démasquez. Néanmoins, je +ne suis pas encore décidé à faire le nécessaire et je prie Dieu pour +qu’il me donne la force de prendre enfin une résolution ferme... Ce qui +m’a le plus touché, c’est votre comparaison de mon état d’âme au sommeil +des disciples à Gethsémani. Oh! oui, je suis lâche!... Mais je ne veux +absolument pas retomber dans mon assoupissement. Suivant votre conseil, +j’ai commencé de tenir un journal de ma vie intérieure; j’y trouve du +soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. Continuez, je vous en +supplie, de faire prier pour moi: j’en ai bien besoin car voici que +cette présence mystérieuse qui me soutenait s’est retirée: j’erre, le +cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que le Seigneur ait pitié de moi!... + +Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, etc., etc... + +P.-S.--Je lis tous les jours un peu de l’_Imitation_: quel voyant que +l’auteur de ce livre! Je vous sais grand gré de me l’avoir fait +connaître. + + +JOURNAL DE ROBERT + +_9 mars._--Je suis triste et tout déconcerté de ne plus sentir en moi +cette force indéfinissable qui me consolait et m’aidait à me +reconnaître. Pour essayer de la reconquérir, je vais d’église en église. +Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et je lui demande de +dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il encore? M’a-t-il abandonné?... Je +l’implore:--Vous voyez, lui dis-je, je ne dors plus; j’attends votre +lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la nuit?... + +Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable de ces élans +d’amour qui le portaient vers le Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant +je ne voudrais pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures de doute où +je me demande, une fois de plus, si je ne me suis pas illusionné lorsque +j’ai cru que Dieu me sollicitait. N’est-ce pas une crise de _spleen_ que +je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre? + +Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas réussi. Peut-être qu’un +voyage?... + +J’ai tâché de me persuader de faire un tour en Espagne. J’ai même pris +des informations, tracé un itinéraire, compulsé des indicateurs et des +guides. J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de voyage. Mais +comme j’allais donner des ordres pour mon départ, je me suis senti +soudain une grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé qu’un +mur se dressait devant moi qui m’interdisait de poursuivre et que, si je +prenais un détour, j’encourrais une responsabilité grave. + +Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement de joie intérieure +et un soulagement qui me dilatait la poitrine: ce fut comme si l’on +enlevait le poids qui m’écrase pour me permettre de respirer. Cela ne +dura qu’une minute, puis le fardeau pesa de nouveau sur mes épaules et +je retombai dans mes incertitudes... + +Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. Ne m’en félicitez pas: +j’accomplis cet acte sans goût, la plupart du temps avec ennui. +Néanmoins j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. C’est comme +un remède amer que je me serais prescrit, que je prendrais tous les +matins et qui me fortifie peut-être sans que j’en aie conscience. + +Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je restais debout devant +mon prie-Dieu et mon esprit vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. +Quand l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus que je +n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord de l’irritation contre +moi-même et tout de suite après, une envie de murmurer contre Dieu qui, +voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de le prier alors que +cela m’eût fait tant de bien. + +Peut-être que si je me confessais, je me détendrais enfin?... Ah! non: +plus tard!... Plus tard!... + +_12 mars._--Il est quatre heures du matin: je rentre chez moi et je me +hâte de noter la chose singulière et un peu effrayante qui vient de +m’arriver... + +Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une sorte de sourde rancune +contre la Divinité qui paraissait me délaisser. Puis je m’examinais avec +complaisance et je me disais:--Je fais pourtant tout mon possible pour +Lui obéir; il n’y a peut-être pas beaucoup de gens qui montreraient +autant de persévérance que moi... Bref je m’admirais presque et je me +prélassais dans un orgueilleux et ridicule sentiment de mon mérite. + +Hier matin, comme j’allais partir pour la messe, je vins à me dire que +je n’y prierais probablement pas mieux que de coutume. L’idée d’y +assister, cette fois encore, comme un morceau de bois, me causa un tel +ennui que je résolus de rester à la maison. Je m’affirmai que j’en avais +assez fait pour le moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais +prendre un peu de loisir. + +J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement à une habitude qui, +malgré tout, m’était devenue chère--mais je l’écartai aussitôt. Et je me +mis à réfléchir aux distractions que je pourrais me donner. + +Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais peu à peu s’insinua en moi +l’idée que j’avais besoin d’une diversion violente.--Tout de suite un +tableau d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires, des musiques +«chahutantes», s’esquissa en moi. Tandis que je le considérais, +vaguement séduit, et qu’il croissait d’autant en relief et en couleur, +je m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés de _la Veuve +Joyeuse_. + +Je trouvai un charme inattendu dans cette image de débauche; je m’y +attachai; je me plus à en détailler les nuances. Et alors le désir me +vint de réaliser quelque chose de ce genre... Oh! ce ne fut d’abord +presque rien: à peine une velléité... Comme je vous l’ai dit, je crois, +je ne fus jamais ce qu’on appelle un «viveur». J’ai quelquefois suivi, +par nonchalance, mes camarades mondains dans leurs noctambulismes +arrosés d’alcool mais je n’y prenais guère de plaisir. De même, depuis +pas mal de temps, mes infractions aux 6e et 9e commandements avaient été +fort rares. Depuis le mercredi des Cendres, je m’étais tout à fait +abstenu... + +J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse. Je fis +quelques pas dans la chambre et je m’efforçai de penser à autre chose. +L’_Imitation_ était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai +sur ce passage du chapitre des tentations: «D’abord il ne se présente à +l’esprit qu’une simple pensée; elle passe ensuite dans l’imagination; +puis vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le consentement +de la volonté...» + +J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être mis en garde. +Mais, tout infatué de confiance en moi-même, je fermai le volume.--Je +n’en suis pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance en +des souvenirs malpropres mais je ne céderai pas... + +Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses se +multipliaient, se faisaient plus attirantes: la tentation grandissait, +grandissait; et je n’étais presque plus maître de moi car une langueur +extraordinaire dissolvait ma résistance. + +En cette extrémité, l’idée me passa de courir me réfugier dans une +église mais elle ne m’inspira qu’une répulsion violente:--Non, +m’écriai-je, si je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces +jours-ci; cela ne servira qu’à me rendre plus morose... Marchons plutôt. + +Pendant des heures j’errai à travers la ville. La nuit vint, cette nuit +de Paris qui semble étoilée de cantharides phosphorescentes. La +tentation déferlait autour de moi, s’installait, triomphante, en moi. Je +n’essayais plus de lui résister: je me disais que j’allais faire le mal, +nuire à mon âme d’une façon redoutable, et en même temps, par une +perversité bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir trouble à me le +dire... + +J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert à cette heure. Un +banc était là; je m’y assis. + +A ce moment, une idée nouvelle se leva dans mon esprit:--Mais tout ce +qui m’arrive, ce n’est pas naturel. Je suis en proie à une force +mauvaise dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne de Dieu. +Car qu’ai-je fait depuis deux jours? Je me suis plaint de mon +délaissement; j’ai récriminé comme si Dieu me devait quelque chose; je +me suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense. Plein de vanité, +j’ai rebuté la pratique, la jugeant superflue. Et aussitôt des pensées +de débauche m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme je l’ai lu, dès +qu’on cède à la tentation d’orgueil, la tentation de sensualité suit +presque toujours? + +D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui, d’ordinaire, ne +m’attirent nullement, m’apparaissent-elles si désirables? Pourquoi se +peignent-elles dans mon imagination sous des couleurs si chatoyantes? + +Cet examen me calma un peu. Mais voici que, me reprenant de la sorte, le +souvenir me revint de toutes mes inquiétudes et de mes souffrances +depuis le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux que, comparant mes +angoisses présentes à ma tranquillité de naguère, je m’écriai:--Non, je +ne veux plus demeurer dans cet état... J’en ai assez de m’énerver en des +conflits d’âme dont je ne puis me rendre compte. Tout ce que j’ai cru +éprouver de divin n’était que rêveries dues au désœuvrement. Eh bien, je +vais prendre un bain de boue, me gorger d’ordures pour rompre le +prestige. Après, je me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui +m’obsèdent seront emportés du même coup... Et je redeviendrai l’homme +insignifiant mais paisible que j’étais, avant que cette crise +incompréhensible bouleversât mon existence. + +Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit d’allégresse. +Toute hésitation fut balayée comme par un grand vent. Je me levai; je +filai, à grandes enjambées, vers la Place Blanche... + +Vous connaissez Montmartre; vous savez qu’il y a dans ces parages +plusieurs cafés de nuit où la luxure et l’ivrognerie hennissent, +braillent, dansent et se vautrent jusque passé l’aube. + +Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes porcines, j’allais +ouvrir la porte d’un cloaque où des violons miaulaient comme des chattes +en folie, où roulait une tempête de rires rauques et suraigus parmi des +hoquets, des grognements et des cliquetis de vaisselle cassée. + +Une seconde encore et j’étais dans la fournaise... + +Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine s’appesantit sur moi et +me cloua sur place. En même temps, j’entendis une voix mélancolique, +très basse, mais très distincte, murmurer tout au fond de mon +cœur:--_Mon ami, que fais-tu?..._ + +Dieu!... C’était la parole de Notre-Seigneur à Judas quand le traître le +désigna aux soldats chargés de l’arrêter!... + +Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes jambes se dérobaient sous +moi; je dus m’appuyer à la devanture. + +Cependant une bande de frénétiques, hommes et femmes ivres, puant le +musc, l’éther et les alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent +au passage, et me crièrent quelques injures. Mais je ne répondis pas. +Déjà, je fuyais... + +Tournant le dos au _pandemonium_, je dégringolai une rue en pente vers +l’église de la Trinité. Des larmes me ruisselaient sur la figure et je +me disais:--Oh! puisque Jésus daigne enfin me manifester sa présence, je +ne le livrerai pas à ses bourreaux!... Quelle horreur que tout cela et +quel crime j’ai failli commettre! + +Des actions de grâces me montaient aux lèvres--pas de longues oraisons +mais cette effusion cent fois répétée:--Merci, Seigneur, je ne voulais +plus combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous m’avez +sauvé!... Merci Seigneur!... + +De fait, la tentation s’était dissipée comme de la brume au soleil. Je +ne pouvais plus douter maintenant que la protection divine me fût +acquise, et je me sentais déborder de bonnes résolutions. + +Rentré, je rouvris l’_Imitation_, je lus la suite du chapitre et je +compris quel traquenard le diable m’avait tendu[34]... + + [34] _N. de l’A._--Voici le passage, en effet décisif: «C’est ainsi + que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous ne lui + résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons de le faire, + plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent + violentes... Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans les + tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le secours + de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et selon la + parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de nos + tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce qu’il + sauve et soutient les cœurs humbles». (Livre I, ch. XIII). + +_13 mars._--J’ai dormi assez tard et j’ai fait un rêve dont le souvenir +m’est resté tout à fait présent au réveil. + +Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques, très raide, où des +fouines m’avaient mordu, où des cailloux m’avaient meurtri les pieds, je +venais de gravir la partie inférieure d’une colline dont le sommet +demeurait invisible, les frondaisons épaisses d’une forêt aux arbres +très serrés le couvrant et formant, tout autour, comme un bloc d’ombre. + +J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme gazonnée où des +marguerites brillaient, comme des étoiles, parmi les herbes d’un +vert-tendre; au milieu de la clairière, une croix de pierre fruste +s’élevait--toute nue. Comme j’étais haletant et couvert de sueur, après +la rude montée, je m’assis au pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me +sentais heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition +certaine, qu’il me faudrait continuer, mais je puisais du réconfort dans +la contemplation de cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir +préservé des chutes dans les gouffres pleins de vipères et de ténèbres +fuligineuses qui bordaient le sentier. + +Pendant que je priais, j’entendis une musique aérienne qui planait +au-dessus de moi et m’imprégnait l’âme d’une douceur mystérieuse. Il +semblait que ce fût la montagne tout entière qui chantait; toutes sortes +de mélodies se fondaient dans son cantique: des voix d’enfants d’une +pureté inouïe, les carillons délicats de cloches cristallines, des +chuchotements de feuillages légers, les accords graves d’orgues +rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques. Je tendis l’oreille pour +saisir les paroles. Mais cela demeurait si lointain, si délié, si +vague... J’entendis pourtant ceci: _O Crux, ave, spes unica!_... + +Il me sembla aussi que cette musique était une lumière, blanche d’abord, +qui, filtrant à travers les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un +arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la croix. + +Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie radieuse m’emplissait +d’amour de Dieu et de zèle pour reprendre la montée. + +Mais comment pénétrer sous les arbres? Nul chemin ne s’ouvrait. Une +brousse rébarbative faite de ronces griffues, d’orties revêches et de +buissons entrelacés barrait la lisière. + +Indécis, je priai Jésus--que je sentais, invisible, près de moi--de me +dire ce qu’il fallait faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de +l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt et vint se poser à +l’endroit où il y avait le plus d’épines. + +Sans hésiter--cette musique me donnait tant de courage!--j’allai au +maquis, j’empoignai les branches hostiles pour les écarter; elles me +déchiraient les mains; mon sang coulait, tout chaud, le long de mes +doigts. Mais la musique, de plus en plus vaporeuse, si je puis dire, +allait s’élevant vers le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient +comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va mourir: _O Crux... +ave... spes... unica..._ + +J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les arbres quand tout +disparut et j’ouvris les yeux. + +J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu m’octroyait des forces pour +persévérer à travers de nouvelles souffrances... + +Je suis allé à la messe. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai +pu prier avec une pleine ouverture de cœur. C’est que la musique céleste +résonnait toujours--lointaine, lointaine, au plus lointain de mon âme. + +Mais que m’arrivera-t-il demain? + +_17 mars._--Maintenant, il m’est devenu impossible de douter que Dieu +ait quelque dessein sur moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le +sens nouveau et de plus en plus profond que prend pour moi +l’Évangile--médité tous les jours,--le détachement où je suis de tout ce +qui n’est pas la religion me prouvent que le vrai sens de la vie m’est +enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses qui tendent, du +reste, parfois à se rejoindre pour reconstituer, vaille que vaille, ma +personnalité d’hier. Mais elles n’y parviennent pas: un être nouveau +s’est formé dans ma conscience; il ne veut rien savoir que de Dieu, +réfrène ses velléités trop humaines, et impose silence aux réclamations +de ma paresse et de ma sensualité. + +Ce n’est pas tout: non seulement je pense presque sans cesse à Dieu, +mais je ressens le besoin presque irrésistible de parler de Lui. + +L’autre soir, je passais devant la maison où se trouve le cercle dont je +fais partie. Je ne sais comment, je fus poussé à y monter. + +Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles gens jouaient au whist +ou au bridge. Quelques hommes de cheval discutaient des courses du jour +dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé personne, lorsque, +traversant le petit salon qui vient tout de suite après l’antichambre, +j’aperçus, assis dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare, un +garçon de mon âge, Gérard de X... Il fut au lycée avec moi et nous +sommes en relations assez suivies. + +Quoique très mondain, Gérard est beaucoup moins superficiel et moins +vide que les _snobs_ et les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs +fois, nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai constaté qu’il +avait une culture, des opinions à lui, du goût, des jugements originaux. +Bref, contrairement à la plupart des gens de notre monde, il ne se borne +pas à répéter, en perroquet docile, les niaiseries dont les +entretiennent leurs feuilles favorites. Pour cela, et pour certaines +façons incisives qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement +sympathique. + +--Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard?... Il y a des +siècles qu’on ne vous a vu ici. + +--Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à côté de lui, je passais... +je suis monté, voilà tout... + +--Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez des cartes, que vous +bâillez aux potins et que vous ne vous souciez guère des performances de +_Tartelette II_ ou de _Kirsch-léger_, vous preniez la fuite. + +--Ma foi oui... Mais, d’ailleurs, est-ce que vous aussi, vous ne trouvez +pas le cercle tout à fait insipide? + +--Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on ne peut se plaire que +si l’on n’a rien dans la cervelle. On y bétifie en troupe; et voilà +probablement pourquoi les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le +propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude. Il lui faut le +contact de ses semblables pour s’apercevoir qu’il existe. + +--Très vrai... Mais vous qui n’êtes pas un sot--il s’inclina avec une +expression de reconnaissance bouffonne--pourquoi fréquentez-vous le +cercle? + +--Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut, c’est pour me mettre à +l’abri en attendant minuit où j’ai un rendez-vous avec... quelqu’un. +Cependant je dois avouer que j’y passe souvent des nuits au baccarat. +C’est stupide, mais cela aide à tuer le temps... N’est-ce pas votre avis +que le temps a la vie très dure?... + +--Plus à présent. + +--Veinard!... Vous auriez trouvé une occupation assez absorbante pour +vous faire oublier le néant de vivre? + +--Oui, dis-je. + +--Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion? + +--Aucune: je vais à la messe tous les jours et j’apprends à aimer le Bon +Dieu. + +Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement. Puis il me regarda bien +en face pour vérifier si je ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais +très sérieux, il reprit:--Eh bien! cela ne me surprend pas trop de vous. +Vous m’avez toujours produit l’impression d’un mondain malgré lui, d’un +monsieur tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise sur la terre et +qui regrette sa patrie. + +--Vous savez ce que les Anglais entendent par lunatique? repris-je en +riant. Dites-moi tout de suite que vous me tenez pour un toqué. + +--Pas le moins du monde: les toqués, ce sont peut-être ceux qui +n’agissent pas comme vous. + +Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait laissé son cigare s’éteindre +et il regardait le feu d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me +demandais quel pouvait être l’objet de ses réflexions. + +--Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me promettre de répondre avec +franchise à la question que je vais vous poser? + +--Je vous le promets. + +--Croyez-vous? + +--Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité. + +--Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous une existence aussi... + +--Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui convient... Eh bien, mon +cher, c’est par pure lâcheté... Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un +admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes qu’on nous apprend au +lycée, je fus très sincèrement pieux et très pratiquant. A cet âge, je +fis une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas l’excuse d’être +un ignorant des préceptes de l’Église, car j’avais été merveilleusement +mis en garde contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus des +remords et je pris de bonnes résolutions. Mais, et c’est là le point, je +ne m’écartai pas du milieu oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il +faut dire aussi que mon directeur était mort et que je ne trouvai pas à +le remplacer. Je dois avouer, du reste, que je ne fis guère d’efforts +pour cela. J’abandonnai peu à peu la pratique: de nouvelles culbutes +s’ensuivirent, elles se multiplièrent: une mauvaise honte me déconseilla +de lutter. Et peu à peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de +nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha de remonter le courant... +Cependant, je n’ai pas perdu la foi. Si je ne croyais pas... Enfin je +veux dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me brûler gentiment la +cervelle tant je me dégoûte moi-même. + +--Je comprends cela, répondis-je. + +--Évidemment vous le comprenez; et vous valez mieux que moi puisque, +constatant comme les ressorts de notre âme se rouillent quand nous nous +éloignons de Dieu, vous avez eu le courage de réagir. + +--Oh! protestai-je, ne vous hâtez pas de me complimenter. S’il n’y avait +eu que moi pour me tirer de l’ornière, j’y barboterais encore... Écoutez +ce qui m’est arrivé. + +Je lui racontai alors toutes les péripéties par où j’avais passé depuis +le bal du mardi-gras. + +Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé, il reprit d’un ton +rêveur:--Voilà qui me confirme ce que j’ai toujours soupçonné: nous +baignons dans le surnaturel. Et si nous savions nous recueillir, nous +apprendrions tous les jours que notre seule raison d’être c’est de nous +préparer à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous mis au monde? +Quel sens aurait la vie? On s’y ennuie à périr ou l’on y souffre sans +résignation dès que l’on en élimine la signification donnée par +l’Église... J’irai plus loin: le sentiment de l’au-delà que Dieu mit au +cœur de tous les hommes, je crois qu’il ne s’abolit jamais; il dévie, il +se fausse, il se frelate; on s’adore soi-même, ou l’on adore les femmes, +ou l’or, ou la science, ou l’art; on s’illusionne à leur propos, on les +idéalise et l’on est déçu mais, à moins d’être une brute totale, on +n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers quelque chose de +plus beau que ces mornes réalités qui nous entourent... + +--J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines minutes de repliement +sur soi-même, il y a peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec la +crainte de ce qu’on trouve--de l’autre côté. + +--Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva Gérard, et j’ajouterai que +c’est sans doute pour échapper à cette pensée terrible que la plupart de +nos illustres contemporains se démènent, comme des mannequins +électrisés, en se frottant le plus possible entre eux. Oh! ce n’est pas +l’intérêt qu’ils portent au voisin qui les rend sociables, car ils se +détestent profondément les uns les autres. Non: ils cherchent à +s’étourdir. + +--Ah! que je voudrais sonder toutes ces âmes afin de leur arracher leur +secret, m’écriai-je, quels drames poignants doivent se jouer même chez +les plus corrompus!... + +--L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit Tourguéneff... Mais je +crois que vous avez mieux à faire. + +--Et quoi donc? + +--Vouer votre avenir à prier pour eux, par exemple. + +--J’ai déjà bien de la peine à prier pour moi. + +--Bah! vous vous développerez... quand vous serez au monastère. + +--Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je tout ébahi, est-ce que +vous vous figurez que je veux me faire moine? + +--Mon cher, un imbécile de ce cercle disait l’autre soir: «Les moines +sont des fous qui ont pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes». Moi, +je pense que les moines sont à peu près les seuls sages de ce monde: ils +le jugent à sa valeur parce qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez +de l’aimer. Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de votre vocation en +endossant le froc? + +--J’avoue que je n’y ai pas songé! + +--Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant... Mais voilà qu’il est +minuit moins le quart... Je ne veux pas faire attendre... Bonsoir, +Robert, je suis content que nous ayons parlé de tout cela: j’en ai l’âme +un peu décrassée et... + +--Et?... + +--Rien... Ou plutôt si: peut-être bien que je ferai comme vous, un jour +ou l’autre. + +--Mais pourquoi pas tout de suite? + +--Il haussa les épaules:--Trop lâche, dit-il. + +Il était déjà dans l’antichambre quand il revint sur ses pas:--Robert, +ajouta-t-il, priez donc un peu pour moi. + +--Je le ferai, mais... + +--Chut! pas un mot de plus... Merci, j’y compte. + +Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques secondes plus +tard, j’étais dans la rue. Je ne saurais dire à quel point je me sentais +heureux de m’être confié à un homme capable de comprendre ce qui se +passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition de m’être fortifié dans +le bien en attestant ma foi. Récapitulant notre conversation, je me +rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y éprouvais aucun +penchant; mais qui sait s’il n’avait pas raison? + +Je n’en suis pas là, conclus-je; il faudrait d’abord commencer par le +commencement: aller à confesse. Comme chaque fois qu’elle me venait, +cette pensée me mit un pinçon au cœur... Hélas! je n’ai pu me décider; +comme chaque fois aussi je me suis dit:--Plus tard, plus tard!... J’ai +beau me répéter que si Gérard m’a très bien compris, le prêtre +intelligent dont vous m’avez parlé me comprendra encore mieux, je +demeure inerte. Que le Seigneur ait pitié de moi!... + +_Ici quelques phrases qui me sont personnelles, puis Robert ajoute:_ + +Vous trouverez probablement qu’un cercle est un endroit fort peu indiqué +pour un entretien du genre de celui que je viens de vous rapporter. Si +je vous ai scandalisé, excusez-moi...[35] + + [35] Voilà un singulier scrupule! Je ne fus pas scandalisé du tout. + Voir Note II à la fin de cette étude (_N. de l’A._). + +_21 mars, Vendredi saint._--Quelle journée et quelle date dans ma vie +que celle-ci! Je suis encore si ému que j’ai peine à rassembler mes +idées. Je veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est arrivé +depuis ce matin. + +J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la Croix. A la lecture de +la Passion selon saint Jean, les larmes me vinrent aux yeux. Je le +connaissais presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire: je l’avais +si souvent relu et médité! Mais me redisant que le Sauveur était mort, +ce jour-là, pour mon salut, je souffrais, d’une façon indicible, au +souvenir de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, mes hésitations, +mes délais. La comparaison entre l’amour infini que Jésus nous manifesta +et le peu que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude m’emplit +d’angoisse. La cérémonie terminée, quand je considérai le tabernacle +ouvert et vide, je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le +sentais également en moi. Il me semblait que Dieu s’était retiré très +loin et qu’il ne me visiterait jamais plus. Quand les cierges +s’éteignirent et que les ténèbres régnèrent dans l’église, elles +envahirent aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres +intérieures! Je n’arrivais pas à me persuader qu’une aube consolatrice +renaîtrait qui fût capable de les dissiper. + +Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je vous ai déjà parlé, +opprimait si fort mes épaules que j’étais obligé de garder la tête +inclinée sur la poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute +oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais que balbutier:--Mon +Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?... + +Rentré, le repas sommaire que mon domestique m’avait préparé me répugna. +Je mangeai seulement quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre de +vin et je ressortis aussitôt. + +Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent avec eux la +tristesse et qui s’accommodait à l’état de mon âme. J’errais au hasard +quand, débouchant sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai une +parente éloignée que je fréquentais peu mais dont je savais qu’elle +était une des plus trépidantes parmi les mondaines à la mode. + +--C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que vous êtes donc pâle!... +Seriez-vous malade? + +--Non, répondis-je, je suis triste, simplement. + +--Triste? Pourquoi? Peines d’amour? + +Le sourire affriandé qui soulignait cette question me fut insupportable. +Néanmoins je répliquai:--C’est cela même: peines d’amour. + +--Oh! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un _flirt_ qui ne rend pas, je +parie... + +--Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de ne pas assez aimer le +Bon Dieu. + +Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi? Je n’en sais absolument rien. +La phrase jaillit de ma bouche spontanément. + +Elle en fut un moment tout interloquée. Comme je restais impassible, +elle reprit:--Ah! ce Robert, toujours original!... + +Puis sans insister:--Moi je vais me confesser. C’est un peu ennuyeux +mais enfin, il faut bien faire ses Pâques, ne fût-ce que pour les +gens... Et puis hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur, +je ne me rappelle pas son nom... Oh! il est si élégant, si plein +d’esprit, il a eu des mots charmants, très parisiens, pour nous parler +du chemin de la croix; tout le monde était ravi, car, vous savez, il +n’est pas comme vos vieux curés bourrus qui insistent sur la pénitence +et qui vous fourrent des idées lugubres dans la tête... Et maintenant je +vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, le Père X est très +couru et je ne veux pas attendre trop longtemps; du reste ce sera vite +expédié, d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh! pas du tout: je +le lui dirai tout de suite et je pense qu’il ne me grondera pas trop; il +est si indulgent, si commode... + +Tout cela fut débité d’une haleine,--_prestissimo_. + +L’attitude morne que je gardais durant ce babil parut la déconcerter un +peu: + +--Allons, je me sauve, reprit-elle... Venez donc à mon jour, on ne vous +voit jamais, ours que vous êtes, c’est affreux; tous les mercredi à cinq +heures; au revoir, mon cher... + +Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai encore plus triste. + +Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. Est-ce celle-là qu’il +me faudrait? + +Tout mon être répondit énergiquement:--Non! + +Ensuite je pensai à la destinée que se préparent de tels inconscients +qui, croyant rendre son dû à Notre-Seigneur, affilent en réalité la +pointe des clous qui lui percent les pieds et les mains. + +Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. Je sentis clairement +que je devrais réparer le mal qu’ils font--à eux-mêmes et aux autres. La +phrase de Gérard s’articulait en moi:--Il faut prier, souffrir pour eux. +Puis, par une association d’idées fort naturelle, je me rappelai le +conseil qu’il me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez +bizarre--mais je vous dis les choses comme elles furent--cela prit la +forme d’une réminiscence littéraire, l’exclamation d’Hamlet: _Go into a +nunnery, Ophelia_!...[36] Vous vous souvenez?... + + [36] Allez dans un couvent, Ophélie! + +Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, âme désolée, et aussi +à cette Aline, si gaie en apparence, si mélancolique au fond, dont je +vous parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, pâtir pour eux, +aimer Dieu pour eux, et aussi pour cette folle oiselle qui sautillait +tout à l’heure devant moi, et pour tous les autres: ceux qui crachent +sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent comme d’un témoin gênant, ceux +qui ne le voient plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes +perpétuelles les aveugle!... Oui, me donner tout entier comme +Notre-Seigneur s’est donné... + +Un peu de douceur me vint tandis que je formulais ce vœu. Je vis une +petite étoile luire au fond de mes ténèbres et je me sentis moins +accablé. + +Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant volontiers à la +foule recueillie qui venait adorer Notre-Seigneur au tombeau. Vers le +crépuscule, je suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix en ce +sanctuaire; comme on s’y imprègne des effluves d’oraison qui flottent +sous cette voûte enfumée par des milliers de cierges! + +Je m’agenouillai près de l’autel; je demandai à Marie qu’elle m’obtînt +la grâce d’en finir avec mes incertitudes et mes répulsions pour la +pénitence. Alors, comme je la priais de mon mieux, plein d’une grande +confiance dans son intercession, je sentis le poids qui m’écrasait +depuis tant de jours s’enlever de dessus mes épaules; je relevai la +tête, je respirai largement. Et je vis,--non des yeux du corps, mais par +un regard d’âme que je ne puis expliquer,--Jésus mort en croix au sommet +du Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait prosternée, la face +collée au sol; des sanglots agitaient son échine. Saint Jean était +assis, les coudes sur les genoux, la figure dans les mains, à côté +d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se tenait debout, les yeux +fixés sur la plaie béante qui trouait le côté de son Fils. Ah! quelle +expression de douleur résignée où se mêlait, cependant, une sorte de +joie sublime, dans ce regard!... Elle le reporta sur moi et il me sembla +qu’elle me disait:--_Courage, meurs au monde!_... A ce moment, une +douleur aiguë, comme d’un coup de lance, me perça le cœur et en même +temps je me sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes froideurs +fondirent; toutes mes lâchetés tombèrent en poudre... Je ruisselais de +larmes et je brûlais d’amour pour mon Rédempteur... + +_Ici, une phrase rappelant la prédiction que je lui avais faite, puis il +termine:_ + +Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, en contrition devant +la plaie radieuse du Sacré-Cœur. + +A présent, vous comprenez, mon ami, que je n’hésite plus. Mettez-moi +bien vite en rapport avec le prêtre dont vous m’avez parlé... + + +DÉNOUEMENT + +Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce journal. On devine +que j’envoyai tout de suite Robert au prêtre qui l’attendait. Il se +confessa, il communia, il se prépara à la vie religieuse. + +Je veux pourtant donner encore deux fragments de lettres subséquentes +parce que je les crois propres à suggérer des réflexions salutaires. + +On se souvient que sa sœur était entrée au Carmel. Après son retour à +l’Église, il alla la voir. Il m’écrivit au sujet de cette visite: + +«Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à ma chère sœur, la bonne +fille pleurait de joie. Elle me dit qu’une des raisons principales de sa +vocation, ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher au +monde. Elle avait offert une grande partie de ses prières et de ses +mortifications pour mon salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin, +le Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé à Notre-Dame des +Victoires, comme elle me mettait au pied de la Croix, elle avait senti +un mouvement d’allégresse soudaine et la conviction entra en elle que +j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander au parloir, elle y vint +avec la certitude que j’allais lui annoncer la bonne nouvelle...» + +Cette preuve de la puissance des prières d’une âme sacrifiée à Dieu ne +m’étonna pas du tout. D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut +s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. Or Jésus ne serait +pas Jésus s’il restait sourd aux suppliques de ses épouses... + +Le second fragment a rapport à une crise de révolte que Robert subit au +moment de se rendre postulant dans la communauté religieuse qu’il a +choisie. Il m’écrivait: + +«... Je suis en proie à une véritable tempête de doutes sur ma vocation, +de scrupules sur mon indignité et même de tentations d’une bassesse +affreuse; si mon directeur ne m’assurait que je dois persévérer, je +crois que je m’enfuirais jusqu’au bout du monde plutôt que d’entrer au +monastère...» + +Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie qu’elle ne souffrit jamais +autant que le jour où elle quitta sa famille pour le couvent d’Avila. +«Recommandez-vous à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez aux pieds ces +imaginations.» + +D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que chaque fois qu’on fait +un pas en avant dans la vie spirituelle, le Malin emploie toutes les +ruses possibles pour vous tirer en arrière. + +Qu’on me permette de reproduire, en exemple, un passage d’une lettre que +m’écrivait une protestante convertie quelques jours avant son +abjuration. Je l’ai déjà donné ailleurs[37], mais il a également sa +place ici: + + [37] _Notes sur la psychologie de la conversion_, p. 44. + +«... Peu d’heures me séparent encore de l’acte solennel. Je devrais être +pénétrée de joie et de reconnaissance et il n’en est rien. Je me sens +triste à la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, avec des +tentations affreuses. Je suis brisée, anéantie, j’ai les yeux pleins de +larmes et le cœur lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus les +cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle je m’étais habituée a +disparu. Je ne comprends rien moi-même à mon état. On a beau +m’encourager, je n’entends pas les paroles qu’on me dit. Toute ma nature +se révolte contre le sacrifice de mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a +un désordre affreux. Pourtant, il me semble aussi que c’est là une +tentation des plus perfides et des plus astucieuses. Dans mes courts +instants de lucidité, je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes +les dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, je la +remettrais je ne sais à quand...» + +Admirablement exhortée par son confesseur, entourée de prières, pleine +elle-même de bonne volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté. + +Robert aussi vint à bout du Démon; tous les prestiges s’évanouirent dès +qu’il eut franchi le seuil du noviciat. + +Il n’est pas besoin, je pense, que je commente sa conversion: les faits +parlent tout seuls. Il fut longtemps comme une pierre d’attente entre +les mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action surnaturelle se +manifesta, elle le conduisit au port avec une extraordinaire rapidité: +quarante-cinq jours entre la première touche de la Grâce et la conquête +définitive du néophyte par la Vierge et le Sacré-Cœur! + +A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, sa probation: et, quoique +je n’aie pas été pour grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier +pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce car le pauvre trimardeur +de la Sainte Vierge a terriblement besoin de prières!... + + +Note I + +Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se confesser, sous +prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent pour l’entendre. + +Il avait commencé un noviciat dans une communauté en exil et avait dû se +retirer par défaut de santé. Son ancien supérieur, de passage à Paris où +j’habitais à cette époque, me le présenta en me demandant de +m’intéresser à lui. + +Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa foi restait +intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la conversation dès +qu’elle touchait à des sujets religieux. Il y avait en lui quelque chose +de gêné, de fuyant et, avec cela, une tristesse perpétuelle. Je +pressentais que tout n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience +mais comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais qu’attendre +qu’il se mît en confiance avec moi. + +Une après-midi, nous nous promenions au jardin du Luxembourg quand, +spontanément et sans nulle précaution oratoire, il me dit qu’il avait +commis un péché grave, quelques mois auparavant et qu’il n’avait pu se +résoudre à s’en confesser; en outre, il avait abandonné la pratique et +n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait souffrir +beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion. + +--Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble: puisque vous n’avez +pas cessé de croire, allez vous confesser et rentrez dans la règle. + +Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier qu’il lui +faudrait un prêtre d’intelligence supérieure pour le comprendre. + +Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia soudain de quoi +il s’agissait... C’était grave certainement, mais enfin cela n’avait +rien de si extraordinaire qu’il fallût un théologien d’une rare +transcendance pour l’entendre et l’absoudre. + +Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était hors la loi +commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal de prêtres intelligents; +je vais vous mettre en rapport avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas +rester dans cet état. + +Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. Je +réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du mur.--Supposez, +conclus-je, qu’un autobus vous écrase quand vous sortirez de ce jardin, +vous plairait-il de paraître devant Dieu avec ce poids sur la +conscience? + +L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le nécessaire. + +Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais en vue quand +je reçus de mon jeune homme un télégramme où il me disait qu’il +préférait attendre encore. + +Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il venait me voir et +j’avais reconnu en lui un de ces caractères indécis qui ont parfois +besoin qu’on leur fasse un peu violence. Je lui répondis, par un pneu, +que ma démarche était faite, que le prêtre l’attendait le lendemain +matin, qu’il n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que s’il +reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement modifiés car +je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant se repentir. + +Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre mise à la boîte, +j’allai en effet trouver le prêtre en question qui, comme j’en étais sûr +d’avance, accepta de le voir le lendemain matin. Puis je priai, je fis +prier et j’attendis le résultat. + +Tout se passa très bien; il fit la démarche, il se confessa. Je le revis +dans le courant de la journée: c’était un autre homme, à la face +joyeuse, au regard droit, aux propos nets. + +--Ah! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me figurer que +mon cas était presque insoluble. Mais j’étais comme aveuglé. Je n’ai vu +clair que quand, avec une peine énorme, j’ai eu fait l’aveu. + +--Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable: grossir +jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont telles que pour notre +imagination, c’est une de ses tactiques favorites. Tenez-vous le pour +dit. + +Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent chrétien. +Et c’est la morale de cette histoire. + + +Note II + +Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le rappelle, craignait +de m’avoir scandalisé en parlant de choses religieuses dans un cercle de +joueurs, je tiens à dire ceci: ce serait le fait d’un Pharisien de +prendre la mouche pour une raison de ce genre. On peut parler de Dieu +partout, pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent. Pour +rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée, je lui rapportai +une anecdote personnelle: l’hiver passé, vers onze heures du soir, +j’étais au casino de la jetée-promenade, à Nice, en compagnie d’un +lieutenant de chasseurs-alpins et d’un autre jeune homme, tous deux bons +catholiques. C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux +conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des valses +langoureuses; cinq cents rastaquouères jargonnaient autour de nous; des +gourgandines luxueuses jouaient de la prunelle; pas bien loin, les écus +tintaient et une cohue d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux +petits chevaux. + +Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour de Dieu et je +commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine et Catherine Emmerich. Et je +vous prie de croire que nous ne donnions pas la moindre attention aux +choses mal édifiantes et saugrenues qui se passaient là. + + + + +UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE + + A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même + Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même + Seigneur; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même + Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour + l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de + sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à + un autre la grâce de guérir par le même Esprit. + + Saint Paul: I _Cor._, 12. + + +I + +Il y avait une fois--ceci commence comme un conte de fées mais c’est une +histoire vraie--il y avait donc une fois un jeune homme que nous +appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que +pouvait être le Bon Dieu. + +Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée +que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par +convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son +père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre +l’Église. Il vilipendait les «monstres en soutane» au café du Commerce +de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et +Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges +Clémenceau, les méfaits de «l’obscurantisme» et les manœuvres de la +«faction romaine.» + +Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les +préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une +inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de +deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le +parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de +philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son +filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la +morale civique et l’horreur du catholicisme. + +Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât +comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et +les organes voisins. + +Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds +et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus +d’amour pour «les immortels principes de 89», dont le tiers-état lui +mettait tant d’exemplaires sous les yeux. + +La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin; +mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un +mancenillier, il n’osait pas s’en approcher. + +Il m’écrit: «Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je +rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il +entrait de la haine contre les «superstitions grossières» qu’on m’avait +dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance +obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette +répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des +premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de +recevoir pour la première fois l’Eucharistie; j’étais sur le point de +leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais +contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais +peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour +le bienfait inestimable dont on m’avait frustré...» + +Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta +préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et +enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions +contradictoires. + +A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses +humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme +tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres. +Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération +symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et +plats inventaires après pourriture des naturalistes. + +Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence +salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient +dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation +exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en +soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir +ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer +un jour dans l’âme. + +Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un +goût très fin et très sûr. + +Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine. +Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il +choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études +médicales était trop fort; il insista si bien qu’on finit par le laisser +suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré +dans l’Église, Lefèvre fut _le médecin catholique_, c’est-à-dire celui +qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et +non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou +des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité. + +Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion +pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu. +D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par +l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la +liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce +n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique. + +«J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame: +l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon +âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne +priais pas--j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu +n’est-ce pas déjà une sorte de prière? + +«Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en +moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à +combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi +qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien, +j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand +voile qui me cachait la lumière...» + +Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de «manger du prêtre», il +n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans +une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église; mais se +soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas. + + +II + +Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire, il tint garnison à +Amiens. Il allait assez souvent à la cathédrale, assistait parfois à +certains offices, et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur sans +pourtant en saisir encore le sens surnaturel. + +Un jour, il entendit le chant de la Passion. Ce récit du drame divin le +troubla d’une façon insolite. Le regret poignant lui vint de ne pas +connaître ce Jésus que naguère il croyait détester--que maintenant il se +sentait presque enclin à aimer. A Pâques, voyant les fidèles s’approcher +de la Sainte Table, il éprouva tout à coup un mouvement d’envie assez +semblable à celui qui l’avait bouleversé au temps où il jalousait les +enfants de la première communion, mais avec la colère en moins. + +Il se dit:--Pourquoi ceux-ci et pourquoi pas moi? Si je pouvais manger +ce Pain, peut-être assouvirait-il cette faim de je ne sais quel aliment +supérieur qui me tourmente... + +Puis ces impressions parurent s’effacer. Quand il eut quitté le régiment +pour reprendre ses études à Paris, il ne cessa pas de fréquenter les +églises mais sans progrès _sensible_ vers la lumière. + +Cependant il s’aperçut qu’aucune occupation d’ordre purement cérébral ne +réussissait à remplir le vide intérieur dont il continuait de souffrir. +Au contraire, sa détresse allait s’accroissant. Il aimait toujours la +médecine, il ne songeait pas à l’abandonner mais il constatait qu’elle +n’est, en somme, qu’un art très conjectural. Et il découvrit que, même +s’y appliquant avec zèle et avec le désir sincère de se dévouer au +soulagement d’autrui, il n’y trouvait pas à contenter le besoin que son +âme généreuse éprouvait de se hausser au-dessus d’elle-même. En même +temps, ses lectures lui apportèrent la conviction qu’aucune philosophie +humaine, aucune science ne nous fournissent une certitude sur nos +raisons de vivre. Et il s’enfonça dans la tristesse. + +Il essaya de se distraire. Mais les amusements puérils ou malpropres des +jeunes bourgeois qu’il coudoyait à la faculté--ne l’amusèrent pas. Le +pressentiment anxieux de _quelque chose_ qui _devait_ lui arriver +persistait en lui avec l’impression du voile mystérieux qu’il sentait +tendu entre les profondeurs de sa conscience et la superficie de son +âme. Cette action de la Grâce--si obscure pour lui à cette époque,--le +retint sur la pente mauvaise. Il eut l’intuition latente qu’il ne devait +pas se souiller,--il ne se souilla pas. + +Il se rejeta vers la littérature. Mais la littérature, dès qu’elle +s’élève un peu, dès qu’elle étudie le _vrai_ de l’homme, ne nous fournit +guère que des conceptions désenchantées de l’univers moral. C’est dans +ce sens qu’il faut comprendre le vers de Musset: + + Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. + +Et il est tout à fait nécessaire d’ajouter, avec lui, que, trop souvent, +le poète de talent ou de génie qui ne croit pas ne peut que souffrir et +crier sa souffrance + + Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, + L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil... + +Aussi la littérature supérieure de notre temps déborde-t-elle +d’amertume; la science matérialiste et l’idéal humanitaire ayant fait +faillite à leurs promesses, elle erre dans une lande aride et désolée. +Certains s’essayent à un scepticisme dont les ricanements sont plus +tristes que des larmes. D’autres, vantant l’art, polissent les mots +comme des cailloux luisants, mais ce labeur enfantin ne leur procure pas +la sérénité. D’autres tâchent de se figurer que la nature est bonne et +maternelle et ils la déifient; mais le culte qu’ils lui rendent n’apaise +point leur inquiétude. D’autres tâtonnent dans les couloirs d’un +pessimisme sans issue et le vent glacé du néant leur gèle le cœur dans +la poitrine. Certains se suicident par la débauche. Et les plus lâches, +célèbrant la matière, se ravalent jusqu’à courtiser Caliban et à +cuisiner pour son écuelle les mets grossiers qui lui plaisent. Tous sont +lugubres. Un petit nombre seulement trouve l’oasis de lumière, où la +sagesse catholique lui apprend que cette vie n’est qu’un temps d’épreuve +et une préparation à la vie éternelle,--mais l’incrédule ne les entend +pas... + +Lefèvre ne reçut donc de la littérature qu’un surcroît d’incertitude. +Néanmoins, faute de mieux, il s’y tenait et cela lui valait tout de même +des plaisirs moins vils que s’il avait employé ses loisirs à suer sur +une bicyclette ou à vociférer des ordures en buvant des bocks, en +marchandant de la chair vénale dans les brasseries du Quartier latin. + +C’est alors que Notre-Seigneur lui tendit une douce embuscade. Et ce fut +l’Évangile qui servit de filet pour le capturer. + +Laissons-le parler. + +«Cette après-midi là, je flânais sur les quais de la Rive Gauche. +Désœuvré, encore plus triste que de coutume, je fouillais dans les +boîtes des bouquinistes pour y chercher des romans. J’espérais découvrir +quelque volume qui contenterait à la fois mon esprit et mon cœur, qui me +donnerait la sensation d’intégrale beauté dont j’étais avide. Je ne +trouvais rien, lorsque, soulevant un amas de brochures poussiéreuses, je +mis la main sur un petit volume relié en cuir et passablement délabré. +C’était une traduction des quatre Évangiles. Je l’ouvris d’une façon +tout à fait machinale. + +«N’oubliez pas que je n’avais _jamais_ lu l’Évangile et que je n’avais +non plus jamais eu idée de le lire. + +«Je tombai sur la parabole de l’enfant prodigue. Elle m’émut +singulièrement. Elle me remua, non comme de la littérature, mais comme +si, étant prisonnier dans une cave, je voyais tout à coup un rayon de +soleil glisser vers moi par une fente des planches dont on masqua le +soupirail. Oui, des raies de lumière traversaient le voile qui +jusqu’alors m’avait empêché de voir clair en moi-même. + +«Et quand je lus que l’enfant prodigue, ayant dissipé tout son bien, +souffrait de la faim et désirait _se rassasier des cosses que mangeaient +les pourceaux mais que personne ne lui en donnait_, je me dis: Mais, moi +aussi, j’ai gaspillé les dons qui m’ont été départis; puis j’ai eu faim +d’une nourriture pour mon âme et je l’ai demandée aux systèmes +philosophiques; et j’ai convoité, à certaines heures, les pâtures de la +sensualité. Et personne n’a rien pu me donner de ce que j’espérais... + +«Or une félicité extraordinaire, un sursaut joyeux de mon âme me +soulevaient à l’approche de la Vérité et me rendaient tout tremblant +d’une allégresse inconnue... Je feuilletai le livre et j’arrivai au +chapitre de l’Évangile selon saint Jean où Jésus dit:--_Je suis le Bon +Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire +et celui qui n’est pas le berger, à qui les brebis n’appartiennent pas, +voyant le loup venir, laisse là les brebis et s’enfuit. Le loup ravit +les brebis et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est +mercenaire et n’a point de souci des brebis. Je suis le bon Pasteur et +je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme je connais mon +Père et comme mon Père me connaît. Et je donne ma vie pour mes brebis. +Et j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail; il faut que je +les amène et elles écouteront ma voix et il n’y aura qu’un seul bercail +et qu’un seul Pasteur._ + +«Quand j’eus lu ce passage, je compris que j’étais l’une des brebis d’un +_autre_ bercail. Je compris que mon Sauveur était là, qu’il m’appelait +et que ma haine d’hier contre lui n’était que de l’amour qui s’ignore. +Et je sentis que j’allais l’aimer comme je n’avais jamais rien aimé sur +terre. Je me dis:--Comment, Il a donné, Il donne sans cesse sa vie pour +moi! Et moi, qu’est-ce que je lui ai donné en retour? + +«Je feuilletai encore et je m’arrêtai au Sermon sur la montagne. Des +pleurs me jaillirent des yeux quand je lus:--_Cherchez et vous +trouverez; frappez et l’on vous ouvrira. Quiconque demande, reçoit; et +qui cherche, trouve, et il sera ouvert à qui frappe. Qui de vous, si son +fils lui demande du pain, lui présentera une pierre? Ou s’il lui demande +un poisson, lui présentera un serpent? Si donc vous, tout méchants que +vous êtes, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien +plus votre Père qui est dans les cieux vous donnera-t-il ce qui est bon, +quand vous le lui demanderez._ + +«A ce moment la persuasion entra en moi que j’irais frapper à la porte +de l’Église instituée par Jésus et qu’on m’ouvrirait. + +«Je lus, je lus encore. Je restai cloué sur place je ne sais combien de +temps. Je pense que le bouquiniste devait tourner autour de moi en se +demandant ce qui pouvait m’intéresser si fort dans ce livre à deux sous +du casier aux rebuts. Mais je ne voyais rien hors de mon âme; le voile +s’y était enfin complètement déchiré; je sentais, avec une stupeur +heureuse, des torrents de lumière l’envahir et me montrer, dans un +relief prodigieux, les significations et les applications à moi-même du +texte sacré. + +«Et quel bien-être soudain en moi, quel sentiment de confiance en Jésus, +quelle impression de certitude telle que jamais aucune œuvre humaine ne +m’en avait donnée d’approchante. Je me répétais mentalement:--Je crois, +je crois!... Quel bonheur!... + +«Enfin je revins un peu à moi. J’achetai le livre et je remontai le quai +vers la place Saint-Michel. Puis je gagnai le boulevard Saint-Germain. +L’idée m’était venue, très simplement, que je n’avais qu’une chose à +faire: aller trouver un prêtre et lui demander de m’instruire. Ainsi, +par un miracle de sa Grâce, Notre-Seigneur m’évitait les hésitations et +les atermoiements qui font souffrir tant de convertis. Non, je n’eus pas +une minute la pensée d’attendre. Je marchais, absorbé dans mon désir +«d’entrer au bercail» le plus tôt possible lorsque, levant les yeux, je +vis que j’étais devant le portail de Saint-Nicolas du Chardonnet. +J’entrai, je demandai au sacristain de me faire parler à un prêtre. Il +m’indiqua la sacristie où je trouvai le curé. Je lui dis, sans aucune +préparation oratoire, textuellement ceci:--Monsieur le Curé, je viens de +lire l’Évangile: je crois. Faites-moi entrer dans le sein de l’Église. + +«L’excellent prêtre m’accueillit à merveille. Après quelques questions, +voyant ma parfaite sincérité, il m’ouvrit les bras en remerciant Dieu du +miracle; puis parmi tous ses livres, il me choisit un catéchisme; et +nous convînmes de nous revoir à jours fixes. + +«L’étude du catéchisme me fut très aisée; je l’apprenais sans aucun +effort, tant toutes les phrases m’en paraissaient lumineuses. C’est tout +au plus si, parmi la clarté qui me baignait l’âme, il subsistait +quelques points noirs qui disparurent quand je me présentai au tribunal +de la Pénitence. L’épreuve ne vint qu’au moment où mon directeur me +jugea digne de communier. Alors je fus pris d’une sorte de panique: +l’Eucharistie me faisait peur, des scrupules, qui prenaient une +importance insolite, me tourmentaient malgré les assurances de mon +confesseur. Il me semblait que, ne méritant pas de recevoir mon Sauveur, +j’allais commettre un sacrilège... J’eus beaucoup de peine à réagir +contre cette imagination. + +«Je fis ma première communion à Notre-Dame, à la messe de sept heures. +J’étais plongé dans une espèce d’engourdissement qui ne me laissait +percevoir en moi qu’un sentiment de tendresse attristée à l’idée de +l’abaissement où je réduisais mon Sauveur. + +«Tout le jour, j’eus le cœur serré. Ce ne fut que vers le soir que le +Sacrement commença d’agir, lentement, doucement, adorablement. Une +sensation de joie paisible m’emplit alors toute l’âme et il me sembla +que toutes les choses, à l’entour de moi, s’ensoleillaient. Je voyais le +monde avec des yeux nouveaux: je compris, en sa plénitude, la raison +d’être de la vie; je fis un retour sur le passé; je me rappelai qu’à une +époque, le néant de vivre sans certitudes surnaturelles m’avait fait +entrevoir le suicide. Alors je tombai à genoux et une action de grâces +d’une ferveur ineffable me monta aux lèvres... + +«J’ajouterai ceci: vous comme moi, nous avons souvent constaté la +puissance de la prière pour obtenir des conversions et la persévérance +des convertis. Eh bien, il y a aujourd’hui trente-cinq ans, ma marraine, +grande chrétienne comme je vous l’ai dit, étant allée à Lourdes, +sollicita la Sainte Vierge d’intercéder pour une de mes tantes, +indifférente mais non hostile, pour ma mère et pour moi--les deux dont +on désespérait. Or elle eut l’intuition que ma mère et moi serions +touchés par la Grâce et que ma tante mourrait sans s’être réconciliée +avec Dieu. Tout se réalisa ainsi: ma tante mourut impénitente, moi, vous +savez ce qui m’arriva et ma mère a fait récemment sa première communion. +Par surcroît, mon père s’est repenti à la fin de sa vie. Et il est mort +après avoir demandé et reçu les Sacrements...» + +Henri, comme c’était son devoir, apprit sa conversion à sa famille. De +plus, il ne cacha pas à ses camarades qu’il était devenu un catholique +pratiquant car, il le savait, si quelqu’un a honte d’attester le +Seigneur, le Seigneur ne le reconnaîtra pas pour sien au dernier jour. + +Alors, ainsi qu’il est de coutume, les commentaires absurdes ou +malveillants sévirent. Sa famille le crut fou, gémit sur une aberration +qui, pensait-elle, entraverait sa carrière. Certains de ses parents +fulminèrent contre l’Église des imprécations violentes car, +disaient-ils, c’était une intrigue des prêtres qui avait noyé cette +belle intelligence dans l’obscurantisme. Parmi les étudiants, on parla +de _psychose_. On formulait, à son sujet, des observations rédigées dans +cet inénarrable patois dont plusieurs «scientifiques» du temps présent +usent comme s’ils se faisaient un point d’honneur de rendre nébuleuses +des idées qui seraient, sans doute, très claires si on les exprimait en +bon français. + +Puis tous les pauvres gens qui, par ignorance ou par éducation, +détestent l’Église, lui témoignèrent une hostilité sournoise. Les +envieux tentèrent de lui nuire auprès des professeurs en feignant de +déplorer son affaiblissement d’esprit, résultante obligée de sa chute +dans le cléricalisme. + +Mais Henri supporta ces tribulations avec sang-froid. Et, comme à cause +de la paix dont jouissait désormais son esprit, ses aptitudes et son +goût pour la science s’étaient développés, il passa brillamment ses +examens. + +Devant ce résultat, les persécuteurs furent d’abord un peu déconcertés; +mais ils se tirèrent bientôt d’embarras en déclarant que son incapacité +se découvrirait à l’expérience puisque, ils en étaient sûrs, un médecin +catholique ne peut établir un diagnostic qui ne soit entaché de rêveries +superstitieuses. + +Mais Lefèvre obtenant des guérisons fréquentes, les plus indulgents se +résignèrent à reconnaître sa valeur tout en déplorant qu’il perdît du +temps à la messe... + +N’est-ce pas, tout cela paraît fort stupide? Eh bien, tel est l’état +d’esprit de beaucoup de personnes intelligentes dès qu’elles se trouvent +en présence d’un catholique dont il leur est impossible de nier la +culture, les qualités morales et la rectitude de jugement. + +Je me rappelle que, quelques années avant ma conversion, je fréquentais +beaucoup un mathématicien de premier ordre dont la conversation m’était +très agréable. J’étais surtout frappé par le bon sens supérieur qui +régissait tous ses propos. Un jour, j’appris, d’une façon fortuite, +qu’il était catholique pratiquant. J’en demeurai tout ébahi. Sans être +assez--Homais pour me persuader qu’un tenant de Jésus-Christ doit être +nécessairement un crétin, je m’expliquai le cas de mon ami par la +conjecture qu’il y avait un trou dans la trame de son intelligence, et +je le plaignis fort. + +Je lui demandai si _réellement_ il croyait. Il me répondit, avec +beaucoup de simplicité, qu’il avait en effet la foi. Il ajouta que les +mathématiques lui avaient rendu impossible la conception d’un univers +d’où Dieu, tel qu’il s’est révélé dans l’Église, serait absent. + +Ce témoignage m’interloqua d’abord. J’étais si profondément enfoncé dans +les ténèbres, à cette époque! Puis comme j’étais très imbu des +balivernes évolutionnistes, je lui dis que je le considérais comme une +victime de l’atavisme et que la foi en lui était un organe vestigiaire +qu’il devrait tendre à éliminer. Je conclus:--Sans ce poids mort, vous +seriez un des hommes les plus équilibrés que je connaisse. + +Il m’écouta en souriant et me répondit:--Je souhaite que Dieu vous +gratifie un jour d’un organe de ce genre: vous en seriez bien plus +heureux... + +Ah! je ne me doutais guère, dans ce temps-là, que son vœu serait exaucé. +Dieu soit béni et loué à jamais!... + +Cette digression fera saisir combien, même un homme, qui n’est pas un +sot, peut divaguer quand, ignorant ou méconnaissant la religion, il +prétend juger des choses religieuses. + +Le catholique possédant, comme dit Taine, «l’organe spirituel nécessaire +à l’homme pour se hausser au-dessus de lui-même», est un être complet. +L’incroyant, ne possédant pas cet organe, par où le surnaturel vivifie +la nature, est un être incomplet. Il est donc très compréhensible qu’il +tienne pour une difformité ce dont il est dépourvu. + +Que faire pour lui? Prier et souffrir en union avec Notre-Seigneur afin +que la Grâce l’éclaire... + +Donc aujourd’hui, médecin catholique, Lefèvre soulage les malades selon +la parole de saint Paul citée plus haut. Il ne cesse pas d’être +convaincu que, lorsqu’il les guérit, c’est _par la grâce du +Saint-Esprit_. On pourrait dire de lui qu’il est le clerc laïque. Car, +tout en mettant au service des moribonds les ressources les plus +étendues de la science, il les corrobore, quand on le lui permet, d’une +parole de Dieu. Et c’est ainsi qu’il contribue à sauver des âmes. + +Ni les épreuves temporelles, ni les peines de l’esprit ne lui furent +épargnées. Pour qu’il méritât le miracle de sa conversion, les +souffrances qu’il n’avait pas subies _avant_, il les reçut _après_. Mais +comme il sait que la douleur est un capital inestimable dont les +intérêts composés nous serons payés Là-Haut, il demeure paisible et +souriant dans l’amour de Jésus-Christ... + + +Note + +Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente, il est +rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de temps plus ou moins prolongé +entre la touche décisive de la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur +dans l’Église. Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de +Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile le conquit, +immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel. Cependant je connais +quelques exemples assez analogues dont l’un est spécialement intéressant +par ce qui précéda et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre +probante à ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une +chrétienne zélée. Elle dit: + +«... Ce fut après une rapide incursion dans le domaine de la théosophie +et de l’occultisme que j’entendis le premier appel de la Grâce. Ma plus +jeune fille faisait sa première communion. J’y assistais tout près de +l’autel; jamais à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près. +J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un acte de +convenance quand, tout à coup, une émotion inexprimable s’empara de moi. +Tout disparut autour de moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et, +depuis cette minute, je ne m’appartins plus: j’appartins à Jésus. Une +grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement. Je ne regardai +pas en arrière; ces luttes terribles dont vous parlez furent épargnées à +ma faiblesse. Je ne regrettai rien: le prisonnier qui s’évade d’un noir +cachot peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres? + +«La raison de cette marche en avant dès le premier appel de Jésus, je +crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le mal, le péché furent toujours +suivis immédiatement de l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en +péchant. Tout, dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui +dura huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords. L’amour +humain fut encore ma plus grande souffrance. Mais à la première +communion de ma fille ce fut l’amour de Notre Jésus qui me fut révélé. +Peu après, j’avouai toutes mes fautes et je fus reçue à la communion. +Depuis je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de mal +faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences et la +tentation s’écarte... + +«Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que la Grâce divine +nous enveloppe de si tendres effluves, je m’approchais pourtant assez +peu des sacrements. Je priais chez moi puis à l’église avec tour à tour +des élans et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église me +paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme vous le dites +dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert pour la première +fois, toute la beauté, toute la sainteté des conseils de l’Église +touchant l’approche fréquente des sacrements. Depuis, je la sers en +toute humilité, en toute franchise, en toute confiance...» + +Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur fait des +exaltés incapables de s’appliquer aux détails de la vie pratique, citons +encore ce passage de la même lettre: + +«Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des confitures; et +c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge bien blanc, claquant au +soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il garde encore le vague parfum de +mon cher jardin, c’est charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se +fondre et se changer, dans la bassine brillante, en de pures et +transparentes topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis, c’est +encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles, ne faut-il pas +qu’elles soient aussi belles et bonnes? Et la petite fauvette tombée +d’un nid trop plein[38] ne faut-il pas lui apprendre le catéchisme et la +préparer à sa première communion? Voilà bien de la besogne en train et +je ne sais pas où je prends le temps de vous écrire... Ah! que les +journées sont courtes quand le cœur est heureux par Jésus!» + + [38] Une orpheline qu’elle a recueillie. + +Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis? Quelle mère de famille +n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil du seul Maître dont le +joug soit léger? Répétons-le donc, avec le bon Henri Lefèvre: l’amour de +Dieu ensoleille toutes choses autour du converti. + + + + +UN MARIN VOGUE VERS LA SAINTETÉ + + Je confesse que je n’ai jamais goûté un instant de joie, un seul + instant de véritable joie ici-bas, sans Dieu et hors de Dieu... + + Clément Roux. + + +I + +Voici un homme qui, touché par la Grâce, à l’âge de trente ans, devint, +par la souffrance, l’oraison et l’adoration perpétuelle de +l’Eucharistie, une des âmes les plus unies à Jésus que compte le XIXe +siècle. + +Il vécut et mourut dans l’obscurité; la plupart de ses concitoyens +l’ignorèrent, le méconnurent ou commencent à l’oublier; sa tombe même +n’existe plus, car le cimetière où on l’enterra a été désaffecté et ses +ossements se sont réduits en poudre dans une fosse commune. + +Rien donc ne subsisterait de lui en ce monde s’il n’avait laissé de +nombreuses notes manuscrites dont un ami, un prêtre qui l’a beaucoup +connu, beaucoup aimé, s’est servi pour écrire et publier sa +biographie[39]. + + [39] LE SAINT HOMME DE GRASSE, _Clément Roux_ (1835-1892), par le Père + J.-M. LAMBERT, missionnaire apostolique, 1 vol., Maison du Bon + Pasteur, Paris. + +Le volume ne fit guère de bruit malgré le talent et le zèle sacerdotal +dépensés par l’auteur. Comme il s’agit d’un in-octavo compact, de près +de cinq cents pages et de texte serré, peut-être les critiques--race +nonchalante--reculèrent-ils devant cette rude masse qui ne présentait +pourtant rien d’indigeste. + +Moi-même, quand il m’eut été offert, je dois avouer que je fus assez +longtemps sans le couper. Puis, un matin où j’étais un peu moins +surchargé de besogne que d’habitude, l’avisant, posé de guingois sur un +rayon de ma bibliothèque, je le pris et me mis à le parcourir. + +Je fus aussitôt conquis: la figure du saint homme Clément Roux m’apparut +dans toute sa beauté. Je repris ma lecture dès la première page, je +marquai des paragraphes, je fis des extraits. Et comme je rédigeais le +présent livre, l’idée me vint que cette fusion totale d’un converti dans +le Surnaturel me fournirait le couronnement nécessaire de mon œuvre, à +savoir: l’exemple d’une vie tout en Dieu. + +De là ce chapitre. + +Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément Roux vécut pendant de +longues années, et à Auribeau, village où il naquit et où il décéda. Je +visitai les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs de ses +contemporains.--C’est le résultat de ce travail et de ces démarches +qu’on trouvera dans les lignes suivantes. + + +II + +Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit village des +Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses ancêtres étaient des laboureurs, +race rude mais très croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture +d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son exceptionnelle vigueur. +Son père, ancien soldat de l’Empire, était un homme franc et loyal mais +porté à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce, patiente et +extrêmement pieuse. Roux se rappelait que lorsqu’il était encore tout +petit, elle le prenait souvent dans ses bras, le portait à l’église et +l’offrait à Dieu. + +L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint s’installer à Grasse. +Vers sa septième année, il fut envoyé à l’école communale, où il montra, +tout de suite, du goût pour l’étude et particulièrement un penchant +passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût d’un caractère vif et très +impressionnable, il ne se mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez +lui un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se tenir à l’écart +de leurs jeux. Souvent, on le voyait triste, d’une tristesse +mystérieuse, rare à son âge, et qui était comme le pressentiment de ce +qu’il aurait à souffrir avant de trouver la joie unique dans l’amour de +Dieu. + +Bien des années plus tard, il écrivait: «Quand j’ai ri, ici-bas, j’ai +menti. Je me suis senti étranger dès mon entrée dans le monde, isolé et +malheureux. Je me suis senti comme voué à l’épreuve, aux déceptions +amères, comme destiné à être heurté, ballotté, roulé partout par les +événements et les hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois trompé, +déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers Dieu, se reposât en Dieu, +seul capable de fixer mes affections, de satisfaire mes aspirations...» + +Il continua ses études au collège de Grasse, remporta d’assez grands +succès, et fit sa première communion en 1837 sans beaucoup de ferveur; +ce grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son âme. C’est que +dans ce collège,--résultat fréquent de l’éducation universitaire--il +perdit la foi. «Le scepticisme professé par les maîtres à l’égard des +croyances chrétiennes, l’influence des camarades intoxiqués du même +esprit avaient dû saper en moi l’esprit religieux.» + +Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable, en 1844. C’était +alors un beau jeune homme, de taille élancée, de physionomie régulière +et pétillante d’esprit. Son imagination très vive, son penchant à +s’enthousiasmer pour le Beau, dans la nature comme dans l’art, le +poussaient vers le culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond +d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à la conquête de la +gloire humaine et une sensualité impatiente de s’assouvir. + +Le Romantisme régnait alors. Clément Roux s’imprégna de cette folle +doctrine. Il a noté le mal qu’elle lui fit: «Dans mon goût passionné +pour la lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui avaient laissé +dans mon âme une impression dévastatrice. Mon imagination m’entraînait +dans un monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement de sensations +agréables, de fêtes pour l’esprit et plus encore pour le cœur et pour +les sens... J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme. Ma +jeunesse fut atrocement ravagée par l’influence d’une littérature toute +sentimentale. Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme +poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor Hugo, Théophile Gautier, Alfred de +Vigny et pour ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs et +les apôtres de cette révolution littéraire: Shakespeare, Gœthe et +surtout lord Byron. C’était du fanatisme, c’était du délire! J’étais +tellement imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type et l’idéal +de ma vie personnelle... Pénétré alors de la doctrine pythagoricienne, +qui me semblait la plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine, +je crus même continuer l’âme de Byron! Parmi les jeunes gens de mon âge +il s’en trouvait quelques-uns qui partageaient mon culte; nous avions +composé un groupe dont Byron était l’idole et inspirait tous les actes. +Le programme de notre vie licencieuse aurait pu être ces paroles du +poète anglais:--_J’userai ma jeunesse jusqu’au dernier filon de son +métal. Et après, bonsoir: j’aurai vécu, je serai content..._» + +C’est bien cela: voilà le Romantisme et surtout Byron, c’est-à-dire la +révolte contre la vie sociale, l’exaltation des passions considérée +comme la marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche tenus +pour des moyens de développer la personnalité jusqu’au sublime. + +Et pour achever de mettre le désordre dans cette âme, il y avait +l’influence de Rousseau qui lui persuadait que l’homme naît bon. Roux en +s’insurgeant contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant, le +déforment, se figura qu’il préparait une magnifique transformation de +l’humanité; il s’en considérait presque comme le Messie. + +Quelle banqueroute à l’heure des désillusions! Elle fut à peu près +analogue à celle subie par les générations suivantes quand elles +s’aperçurent que la science athée qui--on le leur avait promis--devait +renouveler le monde, ne leur avait apporté que doutes, fièvre d’esprit +et goût du néant... + +Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins resté vaguement déiste. +Mais on sait combien ce déisme romantique, qui se contente d’effusions +sentimentales, aux jours de malaise ou de trouble, est incapable de +garder l’âme contre les assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose +arriva pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des creuses +déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est comme si l’on disait: + +--Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc mais combien je suis +vertueux puisque je m’en rends compte, que je vous en fais part et que +je vous accorde par là une place dans mes pensées. Il est vrai que je +n’ai pas du tout envie de me réformer; cependant, comme vous êtes +accommodant, la beauté de mon âme compensera devant vous l’ignominie de +mes mœurs. + +Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par exemple, Victor Hugo +qui publiait des strophes émues où il célébrait la sainteté de la +famille chrétienne--tout en délaissant son foyer pour courir le +guilledou avec une «théâtreuse». + +Autre exemple: M. de Robespierre, déiste aigre, qui faisait décréter +l’existence de «l’Être Suprême» et envoyait à la guillotine quiconque +n’admirait pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins en sut +quelque chose... + +Dévergondage du sens moral, sursauts morbides d’une sensualité dépravée, +ces exercices de rhétorique à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre. + + +III + +Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, Clément Roux se mit à +pondre force poèmes selon la formule de l’époque. Il les brûla plus +tard, de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. Puis son +idéalisme lui fit convoiter de connaître l’amour d’une façon plus élevée +que dans les vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors. + +Comme il était dans cette disposition, il rencontra une jeune fille +d’une grande beauté, de condition modeste--ses parents étaient des +jardiniers-fleuristes--et d’une rare distinction naturelle. + +L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut qu’un, pour l’impétueux +poète. Il écrit: «Celle pour qui j’avais conçu un si soudain et si +ardent amour m’était constamment apparue comme un être de rêve, +infiniment respectable, n’ayant aucune des imperfections communes aux +filles d’Ève...» + +Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille en mariage. Mais, +comme il n’avait pas le sou, et que sa réputation de noceur était +solidement établie, la famille répondit par un refus si net qu’il ne +laissait pas d’espérance. En outre, des précautions furent prises pour +empêcher tous rapports entre les deux jeunes gens. + +Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le: «Je ne mangeais plus, je ne +dormais plus. Mon cœur était en proie à une agitation fébrile. Mon +imagination en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des pays lointains +avec l’aimée. Puis retombant sur moi-même, comprenant ce qu’il y avait +de déraisonnable dans toutes ces rêveries, je me plongeai dans une +tristesse morne: la vie m’apparaissait comme un fardeau intolérable, la +mort comme l’unique moyen de tout oublier...» + +Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une réaction se fit: «Déçu dans +mes espérances les plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à toutes +les folies. Puisque, me dis-je, l’amour honnête ne m’est pas permis, +vive l’amour impur!... Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne +parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, au persistant +malaise, qui me suivait partout.» + +Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, il reconnut combien +Dieu l’avait prédestiné en le détournant de tout amour humain, même +épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses tentatives d’oubli +par la débauche la plus effrénée. Il dit--et ceci est très profond et +très beau:--«L’idéal qu’il me fallait, qui seul pouvait combler les +désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que j’aimais sans le savoir et +sans même le soupçonner dans cette beauté qui m’avait ravi et que +j’osais à peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé que j’étais, +l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les hommes? Un amour si pur, si +profond, si dégagé des sens devait venir de Dieu et nécessairement, tôt +ou tard, retourner à Dieu, comme vers son unique objet...» + +Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, il forma la +résolution de se faire marin et de courir le monde à la poursuite d’un +idéal d’héroïsme. Il y avait encore du byronisme dans ce projet: tels +poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant de Missolonghi: _Lara_, +_le Corsaire_ hantaient son imagination surchauffée. + +Sans trop réfléchir, et malgré les supplications de sa mère, il signa un +engagement dans la marine de guerre. + + +IV + +Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia +aux obligations du métier; il accepta sans récriminer la rude discipline +du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux +rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le +cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles +il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le +forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme +il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de +l’océan l’enchantèrent. + +Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République +Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait +Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la +rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière +Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de +munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue +et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. «Je ne rêvais plus +alors, écrit-il; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et +de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité! Seule, +la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me +disais-je, que deviendra cette pauvre femme?...» + +Aux jours de repos, il descendait à terre: «Je m’enfonçais dans la forêt +vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en +contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le +sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux +petitesses de la vie quotidienne.» + +Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à +cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après, +une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire +fût englouti, il note: «Je ne songeais pas à prier, je ne savais même +plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me +résignai à mourir...» + +La goélette échappa.--Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après +s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en +alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait +toujours gardé le désir de la propreté morale. + +Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était +un temple protestant construit par la colonie anglaise. + +«Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et +je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui +priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu... Il y avait +longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence +de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces +chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à +la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y +avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences +paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je +ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante +influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien +malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la +paix et le repos en Dieu... Mais cette salutaire impression ne dura pas. +Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant, +depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de +l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les +fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme +la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une +invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le +navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini +qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je +sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au +souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné...» + +Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement +décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible +joie à se rappeler ces minutes d’élévation. + +Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en +plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être +sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses +navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de +l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets: «La mer fait +rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol: _Veux-tu savoir prier? Fais +connaissance avec la mer._ Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu: on +ne fréquente pas impunément cette école de l’infini...» + +Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le +porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et +les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il +venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques +économies; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il +zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée. + +«Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste +histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette +société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de +grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès +qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni +convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si +juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a +vécu dans ces vers: + + On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine + Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine.» + +Cependant, après toutes ces _caravanes_, il se décide à revenir à +Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère +s’écrie:--Mon pauvre enfant, comme tu es changé! + +«Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais +l’âme était flétrie.» Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas. + + +V + +Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et +obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur +ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma +surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution +de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que +d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se +rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a +été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier +dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta +d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère +n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y +avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante +engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence +médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait. + +En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui +lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le +travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et +d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup. + +Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour +Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et +s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les +réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se +jurant une inviolable fidélité à son devoir.» + +Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie +voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette +obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions +mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand +le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit +d’une façon irrésistible. + +«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me +disait:--_Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces +mensonges?_ Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y +tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la +fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une +telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne +vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de +Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.» + +Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse, +pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible +la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres. + +Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre +au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors, +spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes +jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes, +demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres. + +Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la +ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de +la Croix. + +Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que +je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une +mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui +répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un +désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...» + +Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette +idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à +versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé +_le Proscrit_ où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont +il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851. + +Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte +de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se +présente ensuite à _la Revue des Deux-Mondes_. On devine l’accueil! Il +fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème +d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le +directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément +Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (_sic_). + +Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il +flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus, +comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à +Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa +Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe +Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait +en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus +extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues +qu’elle lui offrit de corriger. + +Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants +et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie +de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la +gloire ne tardera pas à le couronner. + +Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se +termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables +saignées. + +Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de +Murger. + +Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible +de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de +sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords. + +Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu +définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode +picaresque: + +«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé +vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant, +mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du +Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que +le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre. +Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin +remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...» + +En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se +quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner +à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une +éternelle amitié. + +Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête +de Paris. + + +VI + +A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de Roux, avait dissimulé +son escapade et lui rendit sa place au collège. Mais ce fonctionnaire +reçut son changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé par les +familles, peu satisfaites de la morale universitaire qu’on inculquait à +leurs enfants, le remplaça. + +Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, détestait la soutane, ne +cacha pas son aversion. Il eut avec son supérieur, des algarades, une +entre autres où il lui dit: «Je dois vous déclarer qu’en dehors du +service, je ne subirai de votre part, aucun ordre, aucune exhortation +religieuse...» + +Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais le bon prêtre, par +charité sans doute, ne donna pas suite à l’incident. + +Très fier d’avoir maintenu «les droits de la libre-pensée», Clément n’en +montra que plus de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis +des élèves afin de bien prouver à «l’Homme noir» qu’il n’avait pas +besoin de patenôtres pour se conduire correctement. + +Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait ses élèves dans la salle +d’études. Ouvrant le pupitre de la chaire, il y trouva un vieux livre. +C’était une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur de +grec. Le surveillant ouvre le volume. Mais l’idée que c’est un livre de +dévotion le lui fait rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il +le reprend quelques minutes après. Et voici ce qui arriva.--Ici une +citation un peu longue est nécessaire: + +«Je parcourus d’abord avec indifférence ces pages. Mais il s’en +dégageait je ne sais quelles pensées saisissantes qui, peu à peu, +éveillèrent en moi des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais alors +des choses de la religion et de la doctrine de l’Église, _entièrement_ +ignorant, comme le sont tant d’autres, et des plus cultivés et des plus +savants, j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de l’Église, +que tout livre qui se rattachait à elle, de près ou de loin, ne valait +pas, selon moi, la peine d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé +par les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu d’admiration +devant l’élévation et la prodigieuse grandeur de ses enseignements.» + +Puis un passage de l’_Épître aux Romains_ (XIII, 12-14) lui fit faire un +violent retour sur lui-même. C’était celui-ci: _Rejetons donc les œuvres +de ténèbres et munissons-nous des œuvres de lumière. Marchons +honnêtement non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les +dissolutions et les impudicités, non dans l’esprit de dispute et +d’envie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à +contenter la chair dans ses convoitises._ + +«Ces paroles convenaient trop aux sentiments et aux besoins de mon âme +pour que je n’en fusse pas profondément ému et que je n’en sentisse +point la puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus écarté +du plaisir, depuis ma course solitaire dans la montagne, sans pouvoir +m’expliquer ce sentiment nouveau, je voyais mon existence si petite, si +misérable, si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, à suivre le +penchant qui m’entraînait vers l’ordre et la vertu. Chose singulière, le +même passage de saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui +avait, quinze siècles auparavant, converti saint Augustin. Moi aussi, je +me convertirai, pour être voué au silence, à la douleur et à l’adoration +solitaire...» + +Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. Il se pénétra +des Prophètes; il reconnut à quel point ils annonçaient, avec clarté, le +Messie et la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il commença +d’aimer Jésus-Christ. + +C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut décisive. + +Cependant il y avait encore loin de cette foi naissante à la pratique de +la vie chrétienne. «J’étais, déclare-t-il, bien ignorant encore et bien +arriéré; j’adorais, je priais Dieu; je pleurais d’amour aux pieds de mon +Rédempteur mais c’était tout: l’Église et ses dogmes, la confession, la +communion, la Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant je +comprenais qu’il était de mon devoir de confesser ma foi devant les +hommes. Je ne le fis pas encore parce que j’éprouvais une violente +prévention contre les prêtres. Je me disais aussi que si je me mettais à +pratiquer, maintenant que le collège avait à sa tête un ecclésiastique, +j’allais être considéré comme un maladroit hypocrite qui veut se +concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde je ne voulais +encourir cette suspicion. Et cependant je comprenais qu’au point où j’en +étais arrivé, il me fallait, par l’humble confession de mes fautes, +purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie que je comprenais +enfin, que je désirais ardemment...» + +L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait donc à l’entrée de +la voie étroite. Il le reconnut par la suite quand il écrivit: «Qui dira +par combien de moyens, même ridicules et absurdes, le démon s’efforce de +détourner de Dieu le pécheur décidé à faire le pas décisif. Malheur à +qui se laisse prendre au piège! Si la conversion n’en est pas toujours +compromise, elle est souvent plus ou moins retardée.» + +Il continua d’atermoyer pendant un temps assez long. Mais la Grâce se +faisait de plus en plus impérieuse. Et comme il n’obéissait pas aux +ordres reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse +continuelle; et l’amas pourrissant de péchés qui lui encombrait l’âme le +suffoquait presque. A ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré +de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. Il ne put se résoudre +à s’ouvrir à un prêtre et, de plus, sa crainte du «qu’en dira-t-on» de +sa petite ville s’accrut en raison même de l’importance qu’il accordait +à l’opinion publique. + +«Ah! que j’étais lâche, s’écrie-t-il: tout courage m’abandonnait dès +qu’il était question d’affirmer mes sentiments religieux. Esclave du +préjugé, je ne parvenais pas à faire le pas en avant dont la nécessité +s’imposait sous peine d’être illogique et de ne pratiquer qu’un +demi-christianisme.» + +Sur ces entrefaites--c’était en 1854--pendant le Carême, sa mère lui +demanda timidement s’il ne ferait point ses Pâques. Chaque année, elle +lui posait la même question et, comme toujours, il garda le silence. + +Une voix perfide lui disait: «Tu perdras tout: amis, considération, +estime; tu seras méconnu, méprisé, regardé comme un vil hypocrite.» + +Il répondait: «Pour Dieu, j’accepterais tout...» + +Et cependant, si forte était encore l’emprise du démon sur son âme qu’il +ne pouvait se résoudre à l’acte qu’il sentait indispensable. + +L’idée lui vint alors de se confesser hors de Grasse, car être vu au +confessionnal par des gens de sa connaissance lui causait une véritable +panique. Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne et se +présenta au monastère de Notre-Dame de Laghet occupé par des Carmes. + +Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il posa la question: faut-il +adorer Jésus-Christ en cachette ou le confesser franchement et s’unir à +Lui en public? + +Tout autre qu’un moine aurait été sans doute ahuri par le cas de +conscience que se forgeait d’une façon si baroque le pauvre néophyte. +Mais, comme l’a dit si bien Huysmans, «rien n’étonnera jamais un moine» +quand il s’agit des manœuvres du Mauvais sur une âme en marche vers +Dieu. Le bon Carme lui répondit donc que son strict devoir était de +communier publiquement, sans tenir compte des révoltes de son +amour-propre et des chimères dont la Malice lui encombrait +l’imagination. Il fut si clair, si persuasif que Clément Roux fut +délivré aussitôt du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour même +il fit sa confession générale. Absous, libéré de l’amas boueux qui lui +obstruait la conscience depuis si longtemps, heureux comme il ne l’avait +jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il revint à Grasse et +il dit à sa mère:--Dimanche, je communierai avec toi. + +Et il en fut ainsi. + +Les notes de Clément ne donnent aucun détail qui ait rapport à cette +communion. Mais voici les effets: il mena une vie plus retirée; il +montra beaucoup plus de douceur et de patience dans ses relations avec +ses élèves et ses chefs. Sans communiquer à personne ses dispositions +nouvelles, il vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait la +lecture assidue de l’Évangile et la prière. + +Sa communion pascale n’avait pas été remarquée et ne donna lieu à aucun +commentaire. Néanmoins, il se figurait que s’il renouvelait, il +susciterait les médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il +sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. Pour tout +concilier, il imagina de demander un autre poste dans la pensée qu’en +une ville où il ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs +religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son ancien Principal +qui, ayant gardé de lui un fort bon souvenir, le fit nommer professeur à +Alger. On voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où il se +consola de ses déboires littéraires par une ribote en société d’un +Allemand. + +Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce fût précisément à Grasse, +et malgré toutes ses frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte +parmi les malveillances qui guettent les convertis. Après s’être +confessé de nouveau, et avoir communié à Marseille, il dit adieu à sa +mère qui l’avait accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au cou un +crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant de ne jamais le quitter. +Il le promit et tint parole. + +Alger ne lui fit pas une très bonne impression. Peu de catholiques +pratiquants dans la ville; quant au personnel du lycée, il était ou +indifférent ou hostile à l’Église. «Tel était, note-t-il, le milieu où +j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je pris, dès la première +heure, la résolution d’y vivre ostensiblement en chrétien.» + +Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne se conquiert que par +les humiliations. D’abord il connut cette nuit obscure par laquelle +passent tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession générale, il +avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs «le printemps de la Grâce». +Soudain il lui sembla que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à +s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait; les lectures pieuses, les +Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. Manquant d’expérience pour +subir avec résignation un état d’âme aussi pénible, il crut que son +Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba dans un chagrin profond. + +Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient laissé fort tranquille +depuis quelques mois, reparaissent. Torturé, en proie au découragement +et à une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues qui vivent +insoucieux et se livrent, sans vergogne, à des plaisirs plutôt +malpropres: + +«J’entendais une voix qui me disait:--Fais comme eux; cela te distraira +des angoisses qui t’accablent... + +«O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me détournant de vous, je +me tournai vers la créature... C’était une musulmane qui, apercevant un +crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe de notre +rédemption. Soudain, le sentiment chrétien se réveilla violemment en +moi. Je souffletai cette femme et je m’enfuis sans prononcer un mot... + +«Quelle douleur après cette scène. Je sentais que j’avais presque renié +Jésus et je croyais l’avoir perdu pour toujours.» + +Admirons cette délicatesse de conscience et combien la Grâce avait +conquis à fond cette belle âme: loin de renier Jésus, il l’avait vengé +des outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le seul fait d’avoir +effleuré l’égout lui paraissait aussi affreux que s’il avait piqué une +tête dans la fange. + +Il continue: «Je me sentais mourir de douleur et de confusion. Je n’y +pus tenir; je serais devenu fou. Je courus à l’église voisine. Là, +rencontrant un prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre en +confession.» + +Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui indique un confessionnal +et l’y fait attendre très longtemps. + +«Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite à commencer sa +confession; mais le pénitent est tellement égaré de douleur que, ne se +souvenant plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, il ne +laisse échapper de ses lèvres que des sons inarticulés. Et le prêtre de +lui dire d’un ton brusque:--Vous ne savez donc pas vous confesser!... +Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort de l’église...» + +Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant pour un châtiment de sa +faute. + +«Le lendemain, ajoute son biographe, il court à la cathédrale; il +demande un confesseur. Ce dernier vient; c’est bien, cette fois, +l’envoyé de Dieu, le bon Samaritain: son air bienveillant, son regard +miséricordieux mettent en confiance le pauvre pécheur qui lui expose, +sans restriction, le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence et +quand le pénitent a terminé ses aveux, d’une voix calme et paternelle, +il lui dit:--Mon fils, l’homme tombe, et l’ange se relève...» + +Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, fortifié, plein de +bon propos, Clément Roux se remit à la tâche quotidienne avec une +allégresse paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il était, +pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait à se +perfectionner. + +Il écrit: «Saint Grégoire de Nysse définit l’homme, _un être qui se +repent, qui peut s’affranchir du péché mortel, se réhabiliter_. Je veux +être cet homme... Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô mon Dieu, faites +que je ne vous offense plus, que je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il +se peut, je ne possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne me +nourrisse et ne vive plus que de vous.» + +Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être tout à Jésus, dans la +douleur, dans l’humiliation, dans la pauvreté. + +La chaire de troisième lui fut offerte au Collège de Grasse. Le désir +d’être près de sa mère le fit accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa +crainte de l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se +rappelant ses terreurs enfantines à cet égard. + + +VII + +Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément Roux était encore +faible, vacillant, inexpérimenté dans la vie spirituelle. Il avait +besoin d’une direction et il fut un assez long temps sans rencontrer un +prêtre qui le comprît et qui sût développer les dons si riches que la +Grâce avait mis en lui. + +Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à de cruelles +tentations--c’était le jour de la Toussaint de 1857--il entra, pour +essayer de s’en délivrer, dans une église. Un prêtre parlait en chaire. +Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par cette parole, +pleine de tendresse et de vie, qui le pénétra d’effluves surnaturels. +Cette sensation ne lui était pas coutumière car... Lecteur, si tu as +entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la phrase. + +Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme entre les mains de ce +prédicateur. Il s’informa et apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire +de l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il alla trouver le +bon prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa l’état pénible où il +se trouvait. + +L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux souffrait principalement +d’une crise de scrupules[40]. Sa nature ardente visait aux sommets de la +perfection et, toute aide lui faisant défaut, à la moindre défaillance +dans la voie ardue dont il prétendait atteindre sans délais le point +culminant, il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait pas +de lui. + + [40] Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai donné + des exemples dans _Sous l’Étoile du Matin_. + +Le prêtre accepta tout de suite la direction de ce néophyte, d’autant +plus qu’il pressentait que celui-ci était appelé à aller très haut. Il +disciplina son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un plan +très souple et très large d’exercices, l’initia aux splendeurs de +l’oraison et lui indiqua les livres qui convenaient à cette période de +sa formation chrétienne. + +Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par l’amour de Dieu, que +possédaient également le nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus +grand bien à Roux. Corroborée par la réception fréquente de +l’Eucharistie, elle le trempa pour les souffrances à venir. Aussi +écrivait-il à cette époque: «Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne +et ne recherche plus rien du monde. Je porte dans mon âme Celui qui est +la vérité et l’amour. Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à +jamais dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu est en moi.» + +Aux vacances, avec l’approbation de son directeur auquel il soumettait +tous ses projets, il fit un voyage à Rome d’où il rapporta des +impressions dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement +satisfaits. + +Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage unanime de ses anciens +élèves, un excellent professeur. Et depuis son retour à Dieu, il ne se +contentait pas de leur départir la science. Il se préoccupait de leur +état moral, et dès qu’il y voyait jour, s’efforçait de les maintenir +dans le giron de l’Église. Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur +sa vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci: «Vers la fin de la classe, +M. Roux nous faisait faire «le bon français» de la version latine du +jour. Pendant que nous étions occupés à ce travail, silencieux et +appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait sur lui, le gardait +dans la main et se mettait à méditer. Je lui ai vu parfois répandre des +larmes devant ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en moi quelque +chose de mystérieux et que je me sentais tout remué: c’était le travail +de la Grâce... Il me prit, un jour, en particulier et me proposa de +servir la messe de l’aumônier le jeudi et le dimanche. Je refusai +d’abord craignant les railleries de mes condisciples. A la fin, gagné +malgré moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y consentis... +Peu après je sentis en moi un attrait puissant qui me poussait à me +faire prêtre. Je m’en ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise: il +savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins particuliers et +voulait m’attacher à son service. Il m’engagea à suivre mon penchant +vers le sacerdoce... N’est-ce pas à lui que je dois, après Dieu, cette +grâce incomparable?» (Note de l’abbé Aubin, mort vicaire au Cannet.) + +Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux de l’Université, +et il s’affligeait de voir tant de familles rester indifférentes à +l’influence néfaste des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses +carnets contient cette note: «Des pères sans foi ou tièdes livrent à des +maîtres sans conscience ces enfants dont la grâce baptismale a fait des +élus!... J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au _massacre +des Innocents_ que serait pour eux une éducation dont Dieu serait banni +et qui étoufferait, avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur +cœur.» + +Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il faut absolument citer, +car nous savons à quel point elle s’est réalisée: «Un temps viendra, et +ce temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même ne pourra plus être +prononcé dans nos collèges, où toute profession publique de croyance +religieuse sera officiellement interdite aux professeurs. Que deviendra +la jeunesse du pays entre de telles mains?...» + +Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa fréquentation d’un +prêtre, ses communions réitérées, la tournure de ses propos, le +caractère de son enseignement et ses mœurs irréprochables--voire +austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait jadis tant redoutée +et qui maintenant le laissait tout à fait calme. Les uns le traitèrent +de cagot, de tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se +contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres que toute +distinction offusque:--C’est un original... + +Ah! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, que je l’ai entendu +prononcer souvent! Or, chaque fois que la chose m’arrive, je dresse +l’oreille; j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il s’agisse +d’un homme ou d’une femme, je trouve une belle âme... + +On accusa également Roux de vouloir se faire remarquer. «Dieu n’en +demande pas tant» affirmaient les sages de salons qui, lorsqu’ils +prononcent cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu les a +choisis pour confidents de ses préférences. + +Comme il en va toujours de même depuis le temps de Clément Roux, je +crois opportun de rapporter ici une anecdote caractéristique. + +Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, mettons des +conférences morales dans une grande ville de province. Ses auditeurs y +remarquèrent beaucoup de rhétorique--peu de flamme. C’était une leçon +bien apprise, adroitement débitée--rien de plus. Après les conférences, +quelques-uns avaient pris l’habitude de venir causer avec l’orateur. Un +jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait d’un écrivain converti depuis +plusieurs années dont--à tort ou à raison--ils goûtaient fort les +livres, qu’ils avaient pris en grande affection et avec lequel ils +correspondaient parfois. + +--Un tel? répondit l’autre, peuh! il est comme tous ces gens-de-lettres; +il s’est soi-disant converti pour faire parler de lui. Je ne le prends +pas au sérieux... + +--Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous lu ses livres? Le +connaissez-vous personnellement? + +--Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais vu. Cela n’en vaut pas +la peine. + +Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon si légère, si +inconsidérée, il scandalisa totalement ceux qu’il avait mission +d’édifier. Dans la chaleur de leur indignation, ils écrivirent à leur +ami lointain une lettre où ils lui rapportaient le fait et le +qualifiaient sans douceur. + +L’écrivain--qui en a vu bien d’autres--les calma et leur répondit: +«Soyez assurés d’une chose: si les circonstances voulaient que je fusse +brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait encore des gens pour +affirmer que j’avais en vue de me faire de la réclame. Ainsi va le +monde!...» + +Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit plutôt de ces +malveillances, car le Bon Maître nous a dit que nous serions bafoués à +cause de son nom. Donc être jugé comme un «original» ou comme un farceur +parce qu’on montre que l’on aime Dieu, c’est un très bon signe. + +Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait écrire: «Je n’ignore pas +ce qu’on pense et ce qu’on dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité +de ma conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera qu’un feu de +paille. D’autres vont jusqu’à la traiter de déraisonnable et à dire que +j’exagère et que je suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou +d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le monde.» + + +VIII + +Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que +Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des +forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent +aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de +la Mystique. + +Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à +la sainteté: «Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en +paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me +découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère +qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers +vous et secouer le joug de mes passions? Je m’abandonne entre vos mains: +tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. +Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à +tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable, +appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma +volonté à votre volonté.» + +L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller «le vieil +homme» et se revêtir de Jésus. «Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, +découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par +elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits.» + +Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le +jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle +qu’elle le prenait sous son égide: «Ce bonheur n’a duré qu’un instant, +dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme. +Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus...» + +Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité +les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait +de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le +Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans +la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint +François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce +dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient +de ses lèvres vers le Créateur: notre frère le soleil «qui rayonne d’une +grande splendeur», notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles «qui sont +claires et belles», notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre +sœur l’eau «qui est humble et chaste», notre frère le feu «qui est +agréable à voir, indomptable et fort», nos frères les arbres qui +bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit +«les fleurs diaprées et les herbes»[41]. + + [41] Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase de + l’incomparable _Cantique du Soleil_. + +Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans la forêt radieuse où +souffle le Saint Esprit, le désir de se donner encore plus à Dieu +croissait en lui. L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire +prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta point ce projet d’une +façon absolue. Mais, comme il sied, il exigea que Roux examinât cette +vocation possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il lui fit +étudier la théologie, les Pères et les ouvrages des grands Mystiques, +par exemple Suso, sainte Catherine de Sienne, sainte Térèse--celle-ci +plus spécialement, dans l’admirable _Chemin de la Perfection_--et aussi +le Père Faber dans son _Tout pour Jésus_. C’étaient là les fortes +nourritures dont son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, avait +besoin. + +Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce n’était pas comme prêtre +qu’il voulait le faire participer aux souffrances de son Fils, mais +comme victime de réparation et d’adoration, au service de l’Eucharistie. + + +IX + +Le converti se préparait à entrer au séminaire quand la maladie fondit +tout à coup sur lui. Les circonstances qui accompagnèrent cette entrée +dans la voie royale de la Croix furent tellement significatives qu’il +faut laisser Clément les exposer lui-même: + +«Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de Sienne, j’étais en +classe, dans ma chaire, surveillant mes élèves occupés à une +composition. Ayant ouvert la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui +m’émut singulièrement: _Mon visage a été défiguré par mes pleurs, et mes +paupières se sont couvertes de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout +cela sans que ma main fût souillée par l’injustice..._ + +«Je tournai les feuillets du Livre saint et cet autre passage d’Isaïe +tomba sous mes yeux: _Il s’est élevé devant le Seigneur comme un faible +arbrisseau, comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a été sans +éclat, sans beauté; nous l’avons vu et il n’avait rien qui attirât nos +regards. Il nous a paru misérable, le dernier des hommes, un homme de +douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que l’infirmité..._ + +«J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y avoir dans ces paroles +un avertissement de Dieu; cependant j’allais en voir bientôt la +réalisation. Que Dieu en soit éternellement béni! + +«Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église pour l’ouverture du +mois de Marie. Je ressentis, chemin faisant, comme un travail de +contraction des muscles dans les jambes qui me rendit la marche +difficile. Invité à assister le lendemain à la première communion d’une +jeune parente, dans la chapelle de la Visitation, j’assistai à la +cérémonie et je m’associai à la communion des enfants et de la +communauté. Après l’action de grâces, je me disposai à rentrer chez moi. +J’éprouvai alors le même phénomène physique que la veille. Ce ne fut +qu’avec la plus grande difficulté que je pus sortir de l’église. Une +fois dehors, la faiblesse augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant +plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis une voix intérieure +qui me disait:--_Tu ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour jamais +l’usage de tes membres._ + +«Mon premier sentiment fut celui de la douleur et de l’effroi. Me +ressaisissant presque aussitôt et réunissant mes forces, je me relevai +en songeant à ces paroles de _l’Imitation_: _Il n’est rien qui puisse +détourner ou décourager ceux qui, remplis de la vie éternelle, brûlent +du feu inextinguible de la charité._ Fortifié par ces mots, je repris ma +marche, m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant à chaque +pas. Je gagnai péniblement ma demeure. Je n’en devais plus sortir de +longtemps, encore ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par +deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un homme, vieillard à +trente-neuf ans, ruine et loque humaine réalisant la parole d’Isaïe: +_Nous l’avons vu; c’était un homme de douleurs!..._» + +Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur Albert Vidal a +diagnostiqué: «Un rhumatisme ankylosant et déformant qui lui supprima +graduellement l’usage de toutes les articulations, celles du cou surtout +(il ne pouvait plus relever la tête), celles de toute la colonne +vertébrale, du bassin, des épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui +restait l’avant-bras, les mains et les genoux libres[42]. Mais il n’a +jamais eu ce qu’on appelle paralysie, c’est-à-dire défaut de +fonctionnement par lésion des centres nerveux, cerveau ou moelle +épinière, ou par lésion locale de certains nerfs.» + + [42] En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à + l’église presque jusqu’à la fin de sa vie. + +Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre à quelques-uns qui +attribuaient sa ferveur religieuse à une maladie de nerfs. + +Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. Puis ayant recouvré +l’usage partiel de ses jambes, il essaya de reprendre ses fonctions de +professeur. Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, il +lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons que tous les remèdes +essayés par les médecins échouèrent à lui apporter la plus légère +amélioration. La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds raclant le +sol, il marchait péniblement, appuyé sur deux petites cannes. Ses +souffrances furent toujours aiguës et sans trêve. Et cela dura +vingt-huit ans. + +Il me semble qu’on ne peut douter du caractère surnaturel de sa maladie, +d’autant que si le corps se courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme +allait s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre l’union +avec Dieu, troisième stade de la vie mystique. + + +X + +Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme +dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car, +non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute +consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien +sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le +secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures. + +Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris +fin, il dit: «Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du +désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur +nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je +voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un +châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai +plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme +un réprouvé de Dieu et de son Église...» + +Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le +dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie. + +L’effet du sacrement fut immédiat: l’âme comprimée par la tentation de +désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour +divin. Il s’écrie: «Changement indicible! Œuvre adorable de la droite du +Très Haut! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les +délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de +volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie +aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans +l’amour de Dieu... Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la +terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, _je +surabonde de joie[43]!..._» + + [43] Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit de + Roux. + +Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire +alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des +combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la +loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il +comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour +expier les péchés du monde. Il écrit: «Quel plus beau partage, ô mon +Dieu, pour un homme? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus +misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur? Moi, un +homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon +Sauveur adoré! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous +comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez, +anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait...» + +Comme le dit fort bien son biographe: «On ne saurait voir dans ces +dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles +étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par +l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de +laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en +lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses +prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui.» + +D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour +divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de +lucidité tout à fait supérieur. Il note: «Mon âme a acquis une étonnante +compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie +des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler; le soir, +après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à +ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies! +Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du +Rédempteur; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir +ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du +Père.» + +Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans +l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du +sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la +marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte. + +Ces vertus, nous allons les voir se manifester. + + +XI + +Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui, +de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une +acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort +naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se +montre patient, doux, charitable. + +Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu +eut pour répercussion l’amour des hommes. + +L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant. +Il ne se plaignait point; il ne demandait pas qu’on le plaignît. +S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de +leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens +et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements +amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui +critiquaient hautement sa «bigoterie». + +Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé +Raimondi, a dit de lui: «S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles +de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon +brève et évasive. Parfois il se bornait à dire: Comment voulez-vous que +puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée? On n’en parle +pas; ça n’en vaut pas la peine... Et il accompagnait ce propos d’un rire +franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce +martyr...» + +N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les +faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait +lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le +visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille +peines, le parquet de sa chambre. «C’est pour épargner, dit-il, cette +fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de +services; je puis bien lui rendre celui-là.» + +Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il +lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de +la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce +singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. «C’est, disait-il, +une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés.» + +Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient +des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de +répugnance, Roux lui dit:--Quelle différence voyez-vous entre des +mouches et des grives?... Par cette repartie il essayait de dissimuler +son esprit de mortification. + +Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte. +C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent, +car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient +tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner. +Comme sa mère essayait de protester:--Ne me prive donc pas de cette +joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le +prendre moi-même. + +«N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer +rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos, +seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas.» + +Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son +lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il +répondait:--Pas du tout: je suis on ne peut mieux. Et cela est bien +suffisant pour un vieux loup de mer comme moi. + +Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait +pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui +demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière. +L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure +de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. «Que voulez-vous, +répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je +faire de mieux? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à +la volonté divine.» Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le +fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion. + +Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où +s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire:--Vous +ici!--Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à +Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y +ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende +honorable? C’est ce que je fais. + +Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs. + +Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son +cœur:--Qu’avez-vous donc, monsieur Roux? + +--Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à +nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé!... + +Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps +courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif +d’humilité salutaire et s’en réjouissait. + +Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir. +Mme Latty, modiste, rapporte ceci: «Lorsque M. Roux entrait dans mon +atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait +nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées, +l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de +tout: de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur +et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des +pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre +travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient +les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous +apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme +nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous +redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient +tombées de ses lèvres...» + +On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se +borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs +conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à +Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait: «Non seulement M. +Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses +conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son +souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments +difficiles.» + +Un dernier trait; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément +Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me +parlant de lui:--Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un +saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher. + +Et il me conta ceci; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres +mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité +lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois +que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême +recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent +quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence. +Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à +l’un des indigents qu’il assistait... + +Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le +fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois. + + +XII + +Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de toutes les vertus et +répandait la paix autour de lui, il avait à soutenir, dans son âme, de +terribles épreuves dont rien ne paraissait au dehors. + +Car ainsi que le dit le Père Lambert: «Dieu avait voulu faire de lui une +de ces âmes-victimes comme le monde en a toujours vu depuis que, victime +lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le Calvaire, en hostie +d’expiation et s’est proposé en exemple à l’humanité rachetée par sa +mort... Toujours cette divine Victime s’est associée, pour continuer sa +vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, des âmes de choix qu’elle a +fait communier à ses humiliations et à ses douleurs, afin de les faire +participer à ses mérites ici-bas et à sa gloire là-haut». + +Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des hommes. Parmi les +incroyants, ceux de ses amis qui goûtaient jadis sa conversation pleine +de saillies et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant +désormais fort ennuyeux à entendre et fort désagréable à regarder. Il en +souffrit d’abord beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un jour +qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, il entendit la voix +intérieure lui répondre: _Je t’ai constitué homme de douleur et de +prière afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement des créatures, en +souffrant et en priant pour tes frères._ + +Cet avertissement lui dilata l’âme; pour se le rappeler il transcrivit +sur son carnet cette phrase d’un écrivain catholique: «Quand on n’a plus +qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants des hommes, le +cœur peut bien gémir et languir mais il n’est plus troublé; et les croix +les plus douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées du sang +de Jésus...» + +D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour le soutenir dans la +voie étroite d’excellents prêtres et quelques belles âmes de celles dont +j’ai rapporté les témoignages. + +Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement sa sœur, très +pieuse, et sa mère. Dans les dernières années, celle-ci était devenue +aveugle. Clément l’entourait de soins, la guidait doucement dans la +résignation aux volontés de Dieu. Rien n’était plus touchant que le +spectacle de ce quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe cette +octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il l’eut perdue, il resta tout +seul, ne voulant toujours pas de domestique, affirmant qu’il se servait +très bien lui-même. + +Mais une douleur encore plus poignante lui vint par l’inertie ou la +tiédeur de tant de catholiques. Il se serait volontiers écrié avec un +Saint dont le nom m’échappe: «Seigneur, dans quel siècle m’avez-vous +fait vivre!» Ou il aurait pu répéter l’étonnante clameur de saint +François d’Assise: «L’Amour n’est pas aimé!» Il écrit: + +«O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour de moi, je ne vous +trouve pas: je vois des multitudes qui vous oublient, des tièdes qui +vous négligent, des Pharisiens, des faux frères qui savent votre loi et +vous outragent. Hélas! les cœurs humains me parlent souvent moins de +vous que la pierre, la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le +demande à genoux, par Marie Immaculée, transformez les cœurs de boue, +retenez sur le bord de l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais +faibles dans la foi et dans l’amour!...» + +Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir monter vers la lumière et +entraîner d’autres âmes à sa suite, se rua sur lui pour le décourager +par la torture morale. + +Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua qu’en vivant comme il le +faisait, il flattait son amour-propre, scandalisait le prochain et +dépréciait la religion. + +Roux, éclairé par la Grâce, para la botte: «Il y a, disait-il, un démon, +tout particulièrement attaché à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous +les prétextes en apparence les plus saints. L’édification ou le +scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a le démon de l’absurdité: +tenons-nous en garde!...» Comme il arrive toujours quand on le démasque, +le Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut remplacé +aussitôt par le démon de l’impureté qui remplit l’esprit de Clément +d’images abominables. Cette obsession le poursuivit chez lui, à +l’église, devant le Saint-Sacrement exposé--partout et sans trêve +pendant des jours, des semaines et des mois. C’était l’attaque +démoniaque dans toute son horreur, celle contre quoi la volonté ne peut +rien. Submergé dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et +d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine de Sienne avait +passé par des affres du même genre et que, demandant à Notre-Seigneur +_où il était alors_, elle reçut de Lui cette réponse: _J’étais dans ton +cœur._ Il fit comme elle, demandant au Bon Maître s’il n’était pas +abandonné, condamné, sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure +lui répondit:--_Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être en moi, de +vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, et je la porte avec toi; plus +la croix est pesante, plus je glorifie mon Père en toi._ + +Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le perfectionnement +continuel de son âme. Toutes tendaient à le jeter dans le désespoir; il +leur résistait victorieusement car, soutenu par les paroles que je viens +de citer, il s’écriait: «Si tourmenté mais si invincible! Si près du +démon mais si loin de lui! Si loin du ciel mais si près de Dieu!» + +Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès de celle qui prépara +son admission dans la vie unitive. + +Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de l’esprit dont saint +Jean de la Croix a dit «qu’elle est amère et terrible, que l’être qui la +subit est comme plongé vivant dans l’enfer». + +Laissons-le décrire son angoisse: «Je ne perçois plus aucune clarté +venant du ciel; je marche dans d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où +mon âme se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber en quelque +piège la trouble sans cesse et la met en agonie. O mon Dieu, je me +souviens de ces ardentes prières où naguère encore je m’absorbais en +vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais pour votre +amour toutes les souffrances, tous les sacrifices, toutes les +humiliations. Et me voilà comme voué à l’impuissance de tout bien, de +toute générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever mes regards +vers le ciel; rien de spirituel, rien de céleste ne circule en moi; je +me sens mourir!...» + +Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit: «Si l’on ne juge +ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté +d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive... +Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place +au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les +desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus +s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et +seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et +morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait +élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie +différente.» + + +XIII + +Dans ce même temps, des amis de Clément lui proposèrent d’entreprendre +un pèlerinage à Lourdes pour demander sa guérison à la Vierge. On lui +faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait être pour un +grand nombre d’incrédules ou d’indifférents une occasion de retour à la +foi. + +Il hésita d’abord, consulta une religieuse très avancée dans la vie +spirituelle. Mais cette sainte moniale lui répondit qu’après les +assurances qu’il avait reçues d’être une victime de réparation unie à la +Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il continuât de souffrir +pour le rachat des péchés du monde. + +Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur de ne jamais guérir. Et +cet héroïsme dans le sacrifice dissipa les ténèbres. Il se fondit en +Dieu et connut enfin les joies de l’union constante avec Jésus. Alors il +passa la plus grande partie de son existence dans la chapelle des +Visitandines, priant, adorant la Présence Réelle dans le tabernacle: +«Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma nature a subi +une telle transformation que je meurs d’ennui en dehors de ce lieu +d’adoration et d’amour. Il n’y a plus à y revenir: c’est un fait +réellement et pour jamais accompli; ma volonté n’y pourrait rien. Je +sens en moi une puissance irrésistible qui m’enchaîne au pied de +l’autel. Entre mon âme et Jésus, il y a un courant d’amour sans solution +de continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, j’entends retentir +un seul mot qui me plonge dans un ravissement sans fin: _Je t’ai aimé de +toute éternité!..._» Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de sa vie +terrestre dans sa fonction de serviteur de l’Eucharistie. + +Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel fleuve de lumière, +il les a exprimés par des cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore +les pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, à la manière +de saint Paul:--Je vis, mais c’est Jésus qui vit en moi! + +Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient une sorte +d’éblouissement et se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme à le +contempler. Un jour, une personne pieuse, Mlle Catherine Bernard, avait +à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit qu’il était chez les +Visitandines où le Saint-Sacrement était exposé. Elle se rendit à la +chapelle et s’approchant de Clément qui était agenouillé près de la +table de communion, elle lui toucha l’épaule. Il tourna la tête et elle +fut stupéfaite en voyant sa figure couverte de larmes et toute +lumineuse. «Je fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai +sans avoir osé lui adresser la parole.» + +Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer dans l’âme des fidèles. + + +XIV + +De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village +natal, Auribeau: il y passa les dernières années de sa vie. «Ce séjour +m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument +tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante +de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la +nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma +vie.» + +Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des +promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent +Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du +village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous +les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il +y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents +d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses +élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie +intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas +l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes. + +Un exemple: «Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent, +les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De +l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de +toute part. Je donne ma note: «O Toi, Père éternel, toute la terre te +vénère» et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous +assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie +est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante: _Venite +adoremus!_ Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris +l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le +matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et +toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à +Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre +en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce +qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour +et s’écrie avec moi: «O festin sacré où le Christ est pris en +nourriture!» Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain +qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères, +les êtres! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés +dans l’amour!...» + + +XV + +Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant. +Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien +autour de lui. + +Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il +écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces +deux mots: _Aimons Dieu!_ Il se traînait péniblement le matin à l’église +pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin +approchait. + +Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope. +On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il +se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté +et il ne voyait plus que d’un œil. + +Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut +garder constamment le lit. «Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon +Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la +terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de +chose... Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme +Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. _Fiat! Fiat! +Fiat!_» + +L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille +m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de +l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y +ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi +un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir +la nature à son oraison perpétuelle. + +--Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait +c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un _Manuel +de l’Association des agonisants_. + +Mme Maille reprit:--A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes +larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il +demeurait des heures comme en extase. + +Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des +gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement +friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui +furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs, +portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix.--Vous +l’avouerai-je? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion... + +Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La +dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi: «Je suis +malheureux mais je conserve la foi et l’amour...» + +Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu +auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses +carnets et en voici la conclusion: «Que les vers me rongent avant ma +mort; que la pourriture et l’infection me consument! Que je serais +heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés, +dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel: _Mon Dieu, +je vous aime!_ Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps +s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les +humiliations et les tourments de votre Passion...» + +Il fut exaucé: à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les +fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en +pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf +son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute. + +Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les +derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la +Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de +saint Pierre et saint Paul. + +Je le répète: le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté, +pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit +ans. + +Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours +par la grippe ou par un bobo quelconque!... + + +XVI + +Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré +l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien +cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin +une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent +prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse; c’est un lieu de +pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région. + +Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je +pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était +absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint. + +Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans +la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de +Miséricorde; je la saluai; puis, après avoir récité le _Salve Regina_, +je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer. + +Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de +petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise +légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands +platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le +sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if +gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. +Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment +les litanies de la Sainte Vierge... Tout était si paisible, si +recueilli! + +Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait +le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie +règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait: l’oiseau +passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je +me joignis à cette hymne; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je +dis:--Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi, +brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge!... Si bien que le +concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près +de moi, mon Étoile du Matin. + +Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis. +J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine +affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère +Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur +sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers +l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en +entendant le _Magnificat_ à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant +vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée--et enfin quelqu’un, que je sais +bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche. + +Que vouliez-vous que je fisse?... Je versai des larmes de reconnaissance +et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière +d’employer tout ce que j’ai de forces à son service... Et cela dura +longtemps. + +Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes, +s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai; mais +jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au +bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il +prie pour les convertis... + + +Note I + +Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent +volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes +manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir +les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais +il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de +Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer +dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au +sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à +des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les +personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les +gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de +leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie. + + +Note II + +Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être +signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son +livre): «Il n’est point rare de constater dans la vie des grands +serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements +futurs.» Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6 +juin 1881: _La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans +les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont +s’affaiblissant. Comment réagir? Quel remède opposer au mal général? Le +corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ! L’Eucharistie seule sauvera le +monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le +monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus._ + +«Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il +écrit: _J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude +absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la +communion fréquente. Quand sera-ce? C’est le secret de Dieu. Cet acte +pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de +transformation dans le monde des âmes._ + +«Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont +réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa +lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a +entendu les appels de Pie X invitant par le décret _Sacra Tridentina +Synodus_, «tous les fidèles de toute classe et de toute condition» à +s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et +inaugurant par là «l’ère nouvelle» entrevue par le saint homme de +Grasse». + + +Note III + +Un dernier détail: Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis +auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la +veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue +aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière +expression de sérénité souriante. + +On lit des choses analogues dans les Vies de Saints. + + + + +CONCLUSION + + Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier solitaire, on + s’arrête et une voix nous dit dans la conscience: _Voilà + Jésus-Christ!_ Moment céleste où, après tant de beautés qu’elle + a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme découvre, d’un regard fixe, + la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe + quand on ne l’a pas vue. Mais ceux qui l’ont vue ne peuvent plus + l’oublier. + + P. Lacordaire. + + +Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on aura remarqué que les +convertis dont je parle--et j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le +retour à Dieu date d’hier--diffèrent beaucoup entre eux par l’origine, +l’âge, le caractère, le tempérament, l’éducation[44]. + + [44] J’aurais pu ajouter Mme Juliette Adam, par exemple, qui, jadis, + adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue chrétienne + par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève et de la + Bienheureuse Jeanne d’Arc: «Elles me réapprirent, dit-elle, le signe + par lequel j’avais accompagné mes premières prières chrétiennes: Au + nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.» + + Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles + Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume + qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses + opuscules: _Le Retour ou mes raisons_ et _l’Amour et la Mort_, deux + brochures, Messein, éditeur. + +On se sera rendu compte aussi que, malgré cette diversité, leurs +pérégrinations de l’erreur à la Vérité unique, présentent des points de +ressemblance essentiels. Des phénomènes de conscience analogues +produisirent en eux des effets identiques. Si bien que, décrivant les +joies et les souffrances qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent +presque dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent ou font entendre +qu’ils eurent la sensation de passer _des ténèbres à la lumière_. + +J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations de la Grâce +illuminante sur les âmes une loi fixe, invariable. + +Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu qu’exposer les faits +avec une rigoureuse exactitude et en tirer les déductions nécessaires. +Par ainsi, j’ai fourni des documents que je crois probants. + +Pour faire la synthèse de ces observations, et de celles que d’autres +firent avant moi, il faut un théologien. + +Et ce théologien, qui devra être, en même temps, un physiologiste et un +expert dans le maniement des âmes, pourra, seul, indiquer les règles +précises selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui le +fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, dominicain, s’occupe +d’un travail de ce genre. Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le +mener à bien. + +Je ferai donc valoir seulement ceci: à mesure que notre siècle s’enfonce +davantage dans un matérialisme épais, les âmes se multiplient qui +languissent, suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère surnaturelle +dont elles auraient besoin, pour se développer et pour accepter la loi +de douleur universelle qui régit ce bas-monde. + +De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours encore, une jeune +femme très malheureuse, en qui j’essaie d’allumer l’étincelle divine, +m’écrivait: «Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre confiance +en Dieu! Que j’admire cette foi et comme je la désire!...» + +Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne m’exaucer. + +Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, ce qu’il importe +de montrer à ces pauvres ignorants, c’est que nulles consolations +humaines ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, avec joie, +le fardeau de vivre; que seul le Dieu, qui souffrit, plus que nous tous +ensemble, pour le rachat de nos péchés, peut et _veut_ nous venir en +aide. + +Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la marche vers le Seigneur +comporte de terribles luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur +les paroles de Claudel: «L’état d’un homme qu’on arracherait de sa peau +d’un seul coup pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un +monde inconnu, est la seule comparaison que je trouve pour exprimer cet +état de désarroi.» Et il ajoute ceci: «Les jeunes gens qui abandonnent +si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer +et de quelles tortures elle devient le prix!» + +Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement découragera les âmes +généreuses que la Grâce sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà +trouvé. Il réside dans leur cœur et il leur donnera les forces dont +elles ont besoin. + +Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci n’atténue rien, ne passe rien +sous silence. Mais je crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai +réussi à montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures épreuves. +Et les néophytes y apprendront encore que la direction ferme d’un prêtre +éclairé, que l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont +indispensables pour progresser vers l’Amour absolu par la voie royale de +la Croix. + +Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se souviennent aussi que rien +de terrestre ne peut assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni +nous _compléter_ pour que nous grandissions au-dessus de nous-mêmes. + +Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau livre _la Lumière du +cœur_: «L’homme incrédule est moins complet qu’il n’en a l’air. La +perfection du commerce et de l’industrie, de la sociologie et de la +technologie, même la science et la morale modernes ne le réalisent point +tout entier. La civilisation, l’art, la science, la vie, la mort, la +terre, le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de fourmilière +humaine ou cosmique? L’homme recueilli en son fond le plus intime ne se +sent-il pas supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout?... La +morale humaine est l’expression des droits et des devoirs de l’homme +terrestre et social. La morale chrétienne est l’expression des droits et +des devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la seconde à la +première, c’est mutiler l’homme. Le cœur humain n’est pas trop étroit +pour les contenir toutes les deux.» + +O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui l’ignorez, n’avez-vous +jamais remarqué que les entrepreneurs de négations qui vous +empoisonnèrent, s’efforçaient aussi de vous mutiler? Il semblerait +qu’ils se soient dit:--L’homme est un être qui sent, comprend et croit. +Nous lui retrancherons l’organe de la croyance et il n’en sera que plus +allègre. + +C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient une aile en +s’écriant:--Il n’en volera que mieux!... + +O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art une diversion à votre +inquiétude, vous ne la trouverez pas. L’art est, certainement, après la +sainteté, la plus belle manifestation de Dieu sur la terre; et pourtant +il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent toutes leurs pensées et tous +leurs rêves. Lisez ce que criait, en ses dernières années, un écrivain +de génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont l’œuvre subsistera +tant qu’il y aura une langue française, Gustave Flaubert: «Il me semble +que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où. Rien ne +me soutient plus sur cette planète que l’espoir d’en sortir +prochainement et celui de ne pas aller dans une autre qui pourrait être +pire.» + +Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste? Voici ce que le +loyal Taine, le déterministe par excellence, avouait à la fin de sa vie: +«Les recherches scientifiques assombrissent ma vieillesse. Au point de +vue pratique, elles ne servent à rien. Un courant énorme et rapide nous +emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du +courant?...» Et il ajoutait: «Si l’Église, par des miracles de zèle, +n’arrive pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple de +croyants, c’en est fait de la civilisation française...» + +Chercherez-vous la certitude et la paix dans la science? J’ai là vingt +aveux de savants contemporains qui reconnaissent que la science est +incapable d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux parmi les +plus récents et les plus justement notoires. + +M. Charles Richet, physiologiste remarquable, écrit: «Résignons-nous, +par avance, à ne rien connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré +nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si fières de leur +triste savoir, il faut inscrire cette décourageante devise: _nous +ignorons!_...» (_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1913.) + +Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de Paris, renchérit: «Nous +vivons des heures de malaise moral où la désespérance et la lassitude +étendent sur les êtres leurs ailes de plomb.» (_Revue des Deux-Mondes_, +1er juillet 1913.) + +Et voilà où les patriciens de la pensée, de la science et de l’art ont +abouti, depuis que l’homme est en révolte contre Dieu! + +Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes qui, le cœur vide, l’âme +gelée, tâtonnez encore à travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des +chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide. Dans le silence de +vos nuits d’insomnie, alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos +proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour perdu ou d’un espoir +écroulé, prêtez l’oreille: vous entendrez une voix murmurer au fond de +votre conscience:--Moi seul te reste, moi que tu as méconnu; donne-moi +tes fautes, donne-moi tes regrets et tes remords, et je te donnerai en +retour mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi... + +Ne l’étouffez pas, cette voix: c’est le bon Maître qui vous parle. +Laissez-le faire: il déposera dans votre âme une toute petite semence +qui s’appelle «le royaume des cieux». Cette graine germera sous +l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle deviendra l’arbre +magnifique qui porte les trois fruits surnaturels: foi, espérance, +charité. Et alors vous saurez ce que c’est que le bonheur. + +Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons qu’il se fait temps de +_tout instaurer dans le Christ_, selon l’admirable parole de Pie X. Au +lieu de nous dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les +autres, sous prétexte de divergences politiques, unissons-nous pour +l’amour de la Croix. + +Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme: «Mes filles, ayez une +foi virile!» Nous aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que de +la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la au grand soleil, +fièrement, joyeusement, intrépidement. + +Car la Révolution, qui mit la société française en poussière, n’a pas +abdiqué. Le Très Bas qui l’inspire prépare de nouvelles attaques contre +Notre-Seigneur. + +Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses, s’étendra, +peut-être bientôt sur le monde. Les ennemis du Sauveur se rassemblent +pour tenter un assaut contre l’Église. + +Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives? Fuirons-nous en reniant +notre Maître, le prétoire de Pilate? Fournirons-nous les verges pour +flageller l’Agneau de Dieu? + +Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la bataille... + +L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin de Saints, l’Église a +besoin de martyrs. + +Nous les lui donnerons. + +Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre 1913, fête de la +Présentation de la Sainte Vierge. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + PRÉFACE 9 + + J.-K. Huysmans 17 + Paul Verlaine 113 + Paul Lœwengard 163 + Paul Claudel 235 + Un mercredi des cendres il arriva que... 249 + Une embuscade de l’Évangile 317 + Un marin vogue vers la sainteté 339 + + CONCLUSION 405 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + le vingt-cinq février mil neuf cent quatorze par + BUSSIÈRE + A SAINT-AMAND (CHER) + pour le compte de + A. MESSEIN + éditeur + 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 + PARIS (Ve) + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 *** diff --git a/77350-h/77350-h.htm b/77350-h/77350-h.htm new file mode 100644 index 0000000..18663e0 --- /dev/null +++ b/77350-h/77350-h.htm @@ -0,0 +1,13780 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Quand l’Esprit souffle | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } +.h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; + text-indent: 0; font-variant: small-caps; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i1 { text-indent: -2em; } +.i2 { text-indent: -1em; } +.i4 { text-indent: 1em; } +.i9 { text-indent: 6em; } + +blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 15%; } +.date { margin: 1em 0 1em 40%; text-indent: -1.5em; + padding-left: 1.5em; font-size: 90%; font-style: italic; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } +td.top1 { padding-top: 1em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +.ugap { margin-top: 1em; } +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">ADOLPHE RETTÉ</p> + +<h1>QUAND<br> +L’ESPRIT SOUFFLE</h1> + +<blockquote class="epi"> +<p>Il y a des choses qu’on ne peut +bien voir qu’avec des yeux qui +ont beaucoup pleuré.</p> + +<p class="sign sc">Louis Veuillot.</p> + +</blockquote> +<p class="c xsmall">DEUXIÈME ÉDITION</p> + + +<p class="c gap">PARIS<br> +<span class="large">ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR</span><br> +<span class="sc">Successeur de LÉON VANNIER</span><br> +19, <span class="xsmall">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19</p> + +<p class="c">1914</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><b>Du Diable à Dieu</b>, histoire d’une Conversion. Préface de +François Coppée. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Le règne de la Bête</b>, roman catholique. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Un séjour à Lourdes</b>, journal d’un Pèlerinage à pied ; impressions +d’un brancardier. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Sous l’Étoile du Matin</b>, la première étape après la conversion. +1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Dans la lumière d’Ars</b>, quinze jours chez le Bienheureux +Vianney ; une retraite à N. D. d’Hautecombe. 1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Au pays des lys noirs</b>, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr. +1 vol.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Les objections aux miracles de Lourdes.</b> 1 br.</td> +<td class="bot r w4"><div>0 fr. 15</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><b>Notes sur la psychologie de la conversion.</b> 1 br.</td> +<td class="bot r w4"><div>0 fr. 50</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ</span> :<br> +<span class="i">5 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 5.</span></p> + +<p class="c">N<sup>o</sup></p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c top4em">A<br> +<span class="large">ANDRÉ PELLICOT</span><br> +<span class="xsmall">CE LIVRE<br> +QUI LUI REVIENT DE DROIT</span></p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2> + + +<p>Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre.</p> + +<p>L’Église catholique, étant la seule qui ait mission +de Dieu pour apprendre à l’homme à réfréner ses +passions, est aussi la seule qui ait pouvoir pour +l’admettre dans cet ordre surnaturel.</p> + +<p>Quiconque nie ce pouvoir par ignorance, par orgueil +ou par sensualité, se trouve hors la loi divine. +Il possède peut-être des vertus naturelles, +mais ces vertus ne donneront point ce qu’elles auraient +pu donner, éclairées par la foi.</p> + +<p>L’Église lui dit : — Il faut m’obéir parce que je +suis <i>la Vérité</i>.</p> + +<p>Lui répond : — Je n’obéirai pas, préférant <i>ma +vérité</i>.</p> + +<p>A moins qu’il ne demande, avec le sourire dédaigneux +du faux sage : Qu’est-ce que la vérité ?</p> + +<p>Cela, c’est la fleur de néant, la corolle aux parfums +empoisonnés : le scepticisme qui tue l’âme.</p> + +<p>Soit qu’il nie, soit qu’il mette les illusions de son +orgueil au-dessus des enseignements de l’Église, +soit qu’il oscille, comme une boussole affolée, entre +le <i>pour</i> et le <i>contre</i>, le pauvre égaré souffre du désordre +qui règne en lui.</p> + +<p>Or pour qu’il rentre dans l’ordre, il faut que Dieu +lui départisse, par son Saint-Esprit, une grâce de +conversion.</p> + +<p>Malgré le matérialisme du siècle, le fait se produit +quelquefois, souvent même, depuis vingt-cinq +ans environ. Il semble que, pour l’avenir très +sombre qui se prépare, Dieu se recrute de nouveaux +combattants.</p> + +<p>Oui, des âmes rentrent dans la Voie unique : +n’être qu’un organisme régalant ses instincts les +dégoûta. Les folles théories d’une science infatuée +d’elle-même leur parurent ce qu’elles sont en effet — du +vent. Elles reconnurent l’inanité de cette aberration +d’origine protestante : la morale laïque. Brebis +noires, redevenues blanches dès qu’elles eurent +franchi le seuil du Bercail où le Cœur de Jésus-Christ +rayonne comme un soleil d’amour, elles ont +crié leur gratitude et leur joie.</p> + +<p>Dans les pages qui suivent, j’ai coordonné et +analysé plusieurs de ces récits de conversions. Si +j’ai su intéresser, peut-être Dieu daignera-t-il en +user pour toucher quelques âmes encore errantes +loin de lui. C’est la seule récompense que j’ambitionne…</p> + +<p>Or ce livre représente trois ans d’oraison, de +méditations, d’études, de notes accumulées et un +dur travail de réalisation.</p> + +<p>Si je mentionne ce détail, c’est parce que des +critiques — d’ailleurs amicaux et à qui je dois de +la reconnaissance — ont naguère insisté sur le coureur +de routes que je fus — <i>pour le service de la +Sainte Vierge</i>.</p> + +<p>Mais ceux qui me connaissent davantage savent +que, par la Grâce de Dieu, je peux aussi vivre dans +la retraite et passer de longs jours à noircir du papier. +Du reste, en la présente occasion, je fus soutenu, +vivifié par les prières des bons religieux de +Lérins — qui ne me permettent pas de dire ce que +je pense d’eux.</p> + +<p>Un dernier mot : Amis de partout qui m’écrivez, +qui m’aimez, qui m’encouragez, qui priez sans +cesse pour moi, veuillez considérer ceci : mon +nom, en latin, veut dire <i>filet</i>. Oh ! je le sais +mieux que personne : la trame de ce réseau est +fort lâche et il y manque bien des mailles. Mais +enfin il a plu au bon Maître de s’en servir, à plusieurs +reprises, pour capturer des âmes. Peut-être, +s’en servira-t-il encore pour en prendre +d’autres.</p> + +<p>C’est pourquoi j’ai demandé à ma Mère, Notre-Dame +de Bon Conseil, qu’elle vous inspire de répandre +ce livre. S’il vaut quelque chose, s’il fait +du bien, frères et sœurs en Jésus-Christ, ne serez-vous +pas heureux à la pensée que vous aurez +ainsi contribué à verser la Lumière qui rachète +et qui guérit en des cœurs désolés, saignants, +noyés, jusqu’à ce jour, « dans les ténèbres extérieures ?… »</p> + +<p class="date">Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 11 février +1913, fête de la première apparition +de la Sainte Vierge à Lourdes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak i">DÉCLARATION</h2> + + +<p class="i">Je déclare qu’en rapportant dans ce livre des faits +extraordinaires et qui semblent miraculeux, mais +sur lesquels la Sainte Église ne s’est pas prononcée, +je n’entends le faire qu’au sens et dans la mesure +autorisés par les décrets d’Urbain VIII. Je déclare +également qu’en qualifiant de saints des personnages +que l’Église n’a pas élevés sur ses autels, je +n’entends le faire qu’au même sens et dans la +même mesure. Je déclare, en outre, que je soumets +en tout ma personne et mes œuvres au jugement +du Saint Siège, et que je désavoue, de bouche et de +cœur, tout ce qui, contre ma volonté, ne serait +point conforme à l’enseignement de la Sainte Église +et, particulièrement aux décrets de notre Pontife +vénéré, et tendrement aimé : Pie X.</p> + +<p class="sign i">A. R.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">J. K. HUYSMANS</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap"><i>Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions +et de nos douleurs. Qu’est-ce qu’un +cœur qui n’est pas brisé ? Peu de chose. +C’est lorsque nous n’attendons plus rien des +hommes que nous valons tout ce que nous +pouvons valoir.</i></p> + +<p class="sign sc">Jules Lemaître.</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>Imaginez un homme que le train-train de la vie +quotidienne dégoûte au suprême degré, que le contact +des neuf-dixièmes de ses contemporains horripile, +et qui tient le siècle où il vit pour un résumé +de toutes les platitudes, de toutes les laideurs et de +toutes les vilenies.</p> + +<p>Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies +fréquentes et que son système nerveux vibre +à l’excès, d’une façon presque continuelle.</p> + +<p>Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en +haine du « déjà vu », du « déjà dit », se plaît à +l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche +de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels.</p> + +<p>Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules +et les vices de la pauvre espèce humaine, +qu’à en souligner les beaux côtés et les vertus. +Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, +tourmenté, plaqué de couleurs violentes mais, par +cela même, prodigieusement évocatoire.</p> + +<p>Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une +trentaine d’années, que le goût du néant et le plus +sombre pessimisme régissent toutes ses pensées — vous +aurez une œuvre qui pourrait se qualifier : +l’épopée réaliste de la désespérance et vous aurez +la personnalité de Joris-Karl Huysmans avant sa +conversion.</p> + +<p>Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, +de Schopenhauer à la Vierge auxiliatrice, +c’est ce qu’expliquent fort clairement ses principaux +livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, +mais intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, +jusqu’à un certain point, de la sympathie +dans <i>En Rade</i>, <i>A vau-l’eau</i>, <i>A rebours</i> ; souffrant +mais en voie de retour à Dieu dans <i>Là-bas</i> ; souffrant +mais plein de ferveur au cours de sa conversion +et durant les années qui la suivirent dans <i>En +Route</i>, <i>la Cathédrale</i>, <i>l’Oblat</i>, <i>Foules de Lourdes</i> et +<i>Sainte Lydwine</i>.</p> + +<p>Voyons d’abord la première période.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de +bonne heure son père et sa mère et ne fréquente +pas le peu de parents éloignés qui lui restent. Sans +fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun +de ses collègues de bureau. D’autre part, ses +confrères de la littérature lui inspirent presque tous +de la répulsion. Sur ces derniers il s’est exprimé en +des termes auxquels quiconque eut l’occasion de +vérifier les mœurs et la tournure d’esprit de ces +personnages n’hésitera guère à souscrire.</p> + +<p>Il dit dans <i>A Rebours</i> : « Des Esseintes approcha +les hommes de lettres avec lesquels sa pensée devait +se sentir mieux à l’aise. Ce fut un nouveau +leurre ; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers +et mesquins, par leur conversation aussi +banale qu’une porte d’église, par leurs dégoûtantes +discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le +nombre des éditions et le bénéfice de la vente. »</p> + +<p>Dans <i>Là-bas</i> il insiste : « Durtal jugeait, par expérience, +que les littérateurs se divisaient, à l’heure +actuelle, en deux groupes, le premier composé de +cupides bourgeois, le second d’abominables +mufles… Sachant, par expérience aussi, qu’aucune +amitié n’est possible avec ces cormorans toujours à +l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des relations +qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille +ou dupe. »</p> + +<p>Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune +amitié dépassant la camaraderie. Isolé, peu sociable, +il possédait cependant une sensibilité telle que les +heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, +à travers la vie, dans la position d’un homme qu’on +aurait dépouillé de son épiderme, et qu’on obligerait +de se promener dans un fourré plein de ronces.</p> + +<p>Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. +Son estomac délabré se révolte contre +les nourritures que la modicité de ses ressources +le force de prendre dans les gargotes où de redoutables +alchimistes cuisinent des poisons lents, +mais infaillibles. Résultat : une bile âcre, des idées +noires et de la misanthropie.</p> + +<p>Il a peint ses tribulations gastronomiques dans +une nouvelle d’une centaine de pages intitulée <i>A +vau l’eau</i> : M. Folantin, expéditionnaire d’âge mûr +ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe +sans pouvoir découvrir les « aliments probes » que +réclame son tempérament débilité. Ses angoisses et +ses déceptions forment un récit où, en des phrases +d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans +se remémore ses propres déboires. En effet, +pour lui, réaliste, attentif à noter les misères des +existences médiocres et à en tirer les arguments d’un +réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un +petit bourgeois, de tempérament chétif et d’entrailles +récalcitrantes, offrent autant d’intérêt que +les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.</p> + +<p>Les personnages principaux de ses romans sont +d’ailleurs tous des névrosés et des gastralgiques, +par exemple le Jacques Marle d’<i>En Rade</i> et surtout +le des Esseintes d’<i>A Rebours</i>.</p> + +<p>En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, +des joies de la foule, de la puérilité de ses +agitations. Il a fait de ce <i>dilettante</i> de l’artificiel +le porte-parole de ses désillusions, de ses +inquiétudes et de ses rancunes contre un monde +qu’il abomine. Il lui a donné son penchant vers +les arts d’exception et les littératures faisandées. +Il lui a minutieusement créé une vie hors de la société, +dans une maison à l’écart où tout, depuis +l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des +repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et +la nature.</p> + +<p>Surtout la nature, Huysmans la déteste : « Elle +a fait son temps, dit-il dans <i>A Rebours</i>, elle a définitivement +lassé, par la dégoûtante uniformité +de ses paysages et de ses ciels, la patience des +raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste +confiné dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière +tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel +monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle +banale agence de montagnes et de mers !… »</p> + +<p>De même, dans <i>En Rade</i>, il vilipende les travaux +de la terre : « Quelle blague que l’or des blés ! Il +ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la +moisson, si constamment célébré par les peintres et +les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel +d’un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus +puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis +de rouille. »</p> + +<p>Il n’a d’ailleurs presque jamais <i>vu</i> la nature : +dans <i>la Cathédrale</i>, il rabroue le soleil et les roses ; +il compare les montagnes de la Salette à « des +monceaux d’écailles d’huîtres » ; autre part, il assimile +le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. +Seuls, certains aspects de plaines et de canaux, certains +ciels couverts de novembre trouvent grâce +devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité +hollandaise.</p> + +<p>On saisit maintenant à quel point ce sensitif +exaspéré, ce peintre amer de la sottise et de la laideur, +cet inexorable bourreau des conventions et +de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la +vie, sauf des impressions désagréables, ne goûtant +quelques voluptés troubles qu’en des sensations +d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées +sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était +voué aux tortures du <i>spleen</i>, aux rongements d’esprit +les plus irréductibles. Ses gaîtés même étaient +moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des +bouffonneries macabres sur la décomposition des +cadavres. (Voir <i>En Rade</i>, p. 243, et <i>Là-bas</i>, p. 39.)</p> + +<p>Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, +il est attiré par la littérature religieuse. Il lit parfois +les Écritures qui lui suggèrent des rêveries sur les +arts orientaux et de fastueuses évocations de scènes +bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à +Assuérus et la danse de Salomé devant Hérode. +Son penchant vers la liturgie commence aussi à se +dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche +à la religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque +respectueuse.</p> + +<p>Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui +vient qu’il puisse se convertir. Pour lui, l’Église est +une sorte de momie macérée dans des baumes dont +les parfums surannés lui agréent, enclose dans une +châsse qu’incrustent de très vieilles pierreries dont +l’éclat défaillant lui flatte l’œil. Le plus souvent +elle lui est motif à digressions d’ordre purement +esthétique.</p> + +<p>Néanmoins, quand les personnages où il incarna +son âme solitaire souffrent par trop, il leur met dans +la bouche le timide regret de ne point posséder la +foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa +tante, qui vient de mourir : « Quelle occupation que +la prière, quel passe-temps que la confession, quels +débouchés que les pratiques d’un culte. Le soir, +on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation +et les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches +s’égouttent dans la longueur des offices, +dans l’alanguissement des cantiques et des vêpres, +car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses… +La religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là +sont heureux qui acceptent comme une épreuve +passagère toutes les traverses, toutes les afflictions +de la vie présente. Ah ! ma tante Ursule a dû +mourir sans regrets, persuadée que des allégresses +infinies allaient éclore !… »</p> + +<p>Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées +de vie à rebours de la nature ont ruiné la santé, des +Esseintes, forcé de rentrer dans le monde, qu’il considère +comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs, +s’écrie : « Seigneur, prenez pitié du chrétien +qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du +forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la nuit, +sous un firmament que n’éclairent plus les consolants +fanaux du vieil espoir ».</p> + +<p>Mais ces velléités de chercher un refuge auprès +de la Grande Consolatrice ne tenaient guère. +Comme il l’a dit en 1903<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> : « A cette époque, les +mystères du catéchismeme paraissaient enfantins ; +j’ignorais parfaitement ma religion ; je ne me rendais +pas compte que tout est mystère, que nous +vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il +serait encore plus mystérieux que la Providence. +Je n’admettais pas la douleur infligée par un Dieu ; +je m’imaginais que le pessimisme pouvait être le +consolateur des âmes élevées : quelle bêtise ! +Jamais le pessimisme n’a consolé les malades de +corps et les alités d’âme… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans une préface pour <i>A Rebours</i> écrite après la conversion.</p> +</div> +<p>Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, +mille raffinements d’art et de sensualité, d’où il +ne sortait que pour sombrer dans une mélancolie +pareille à une nuit sans aurore.</p> + +<p>Il était presque mûr pour le suicide. Comme +l’écrivait Barbey d’Aurevilly rendant compte +d’<i>A Rebours</i> : « Après avoir écrit un tel livre, il ne +reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou +à se faire chrétien ».</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Il ne se brûla pas la cervelle. — Mais, peu à peu, +par l’étude, par l’expérience, par le spectacle de la +tragédie humaine, la conviction s’insinua en lui +que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un +sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit +<i>Là-bas</i>. Dans cette préface d’<i>A Rebours</i> qu’il faut +toujours citer, parce qu’elle constitue un document +de premier ordre sur son évolution de l’indifférence +à la foi, il écrit : « Ce livre a rappelé l’attention sur +les manigances du Malin qui était parvenu à se +faire nier ; il a été le point de départ de toutes les +études qui se sont renouvelées sur l’éternel procès +du satanisme ; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler +les odieuses pratiques des goéties ; il a pris parti et +combattu très résolument, en somme, pour l’Église +et contre le démon ».</p> + +<p>Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se +confinait le naturalisme, comprenant que les théories +de cette école ne supportaient pas l’examen +parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des +certitudes, les hypothèses chancelantes du déterminisme, +il en conclut qu’une telle doctrine d’art « conduisait +tout droit à la stérilité la plus complète, si +l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas +contraire, aux plus fatigantes des redites ».</p> + +<p>Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il +rencontra l’Église et il constata le rôle capital +qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer dans +l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les +âmes qui se tenaient loin d’elle devenaient les victimes +d’une force malveillante, occupée sans cesse +à leur fausser le jugement ou à les pervertir.</p> + +<p>Il avait découvert le satanisme et il s’attacha +passionnément à en relever les manifestations au +Moyen Age d’abord, puis à travers les siècles et +enfin au temps présent. La vie d’un contemporain +de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre +de luxure sacrilège, lui fournit son point de départ. +Tandis qu’il en rédigeait les principaux épisodes, +son terrain d’investigation s’étendit ; il découvrit la +continuité de l’action diabolique s’avérant par les +sabbats, les maléfices de tous genres et les messes +noires. Une documentation très sûre, ses observations +personnelles achevèrent de détruire en lui la +bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme +de naguère.</p> + +<p>Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes +démoniaques les plus évidents ; surtout +il était pris de malaise à la pensée que si le Démon +existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister +aussi et que, pour échapper à l’un, il était logique +de recourir à l’autre. Ce qui ne l’empêchait pas de +reconnaître, avec une entière sincérité, que pour +trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du +cœur, il lui aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints +passages de <i>Là-Bas</i> exposent cet état d’âme complexe. +Celui-ci entre autres : « Par instants, après +certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante +s’accentuait, il enviait des heures lénitives +au fond d’un cloître, des somnolences de prières +éparses dans des fumées d’encens… Il pouvait se +l’avouer, ce désir momentané de croire, pour se réfugier +hors des âges, sourdait bien souvent d’un +fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de +détails infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme +transie par la quarantaine, par les discussions avec +la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires +d’argent et des ennuis de terme… Resté célibataire +et sans fortune, il maugréait certains jours contre +cette existence qui lui était faite. Il regardait devant +lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets +d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des +consolations et des apaisements ; et il en était bien +réduit à se dire que la religion est la seule qui sache +encore panser, avec les plus veloutés des onguents, +les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait +en retour une telle volonté de ne plus s’étonner de +rien qu’il s’en écartait tout en l’épiant. Et, en effet, +il rôdait constamment autour d’elle… car elle jaillit +en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu +s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec +elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances, +hors des mondes, à des hauteurs plus +inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par +son art extatique et intime, par la splendeur de ses +légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de +Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait +le Surnaturel car, sur cette terre même, comment +nier le mystère qui surgit chez nous, à nos côtés, +dans la rue, partout quand on y songe ? Il était +vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, +extrahumaines, de mettre sur le compte du +hasard — qui est lui-même d’ailleurs indéchiffrable — les +événements imprévus, les déveines et les +chances… »</p> + +<p>Il en était là quand, au plus fort de ses travaux +sur le satanisme, il entra en relations avec une +femme, une possédée qui le fit assister à une messe +noire, l’entraîna — sans que, du reste, il s’en rendît +compte, — à commettre un affreux sacrilège. +Révolté dès qu’il eut compris où elle le menait, il +rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible danger +car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, +chez Satan, s’expose à demeurer dans son empire +et à s’y plaire.</p> + +<p>La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le +garda de ce péril.</p> + +<p>L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait +<i>Là-Bas</i>, est indiqué dans cette conversation +de deux de ses personnages : « Attester le Satanisme, +dame, c’est bien gros et pourtant cela peut +sembler quasi sûr ; mais alors si on est logique, il +faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne +reste plus qu’à prier ; car enfin ce n’est pas le Bouddhisme +et les autres cultes de ce gabarit qui sont de +taille à lutter contre la religion du Christ.</p> + +<p>— Eh bien, crois !</p> + +<p>— Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de +dogmes qui me découragent et me révoltent.</p> + +<p>— Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, +reprit des Hermies, et cependant il y a des +moments où je sens que ça vient, où je crois presque. +Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est +que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. +Le nier, c’est nier l’évidence ; c’est barboter dans +l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs.</p> + +<p>— C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. +Ah ! ce que j’envie la foi robuste de Carhaix !</p> + +<p>— Tu n’es pas difficile ! La foi, mais c’est le brise-lames +de la vie, c’est le seul môle derrière lequel +l’homme démâté puisse s’échouer en paix !…<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Là-Bas</i>, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique +fervent, dont Durtal — qui est Huysmans — recherche la +conversation.</p> +</div> +<p>En résumé : à cette période de son existence, +Huysmans admet l’inaptitude de l’art, purement +réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre +compte des opérations de la vie spirituelle. Il a +constaté, au point de vue philosophique, que l’école +naturaliste dont il fit partie, échouait lorsqu’elle +cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce +qu’elle se cramponnait à un déterminisme controuvé. +En ce qui le regarde personnellement, concluant +à l’illusion universelle et au néant foncier de +toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. +Il a reconnu l’intervention constante du Surnaturel +dans les affaires de ce monde. Il conçoit que la religion +catholique pourrait lui apporter le calme et la +tendresse auxquels il aspire ; il proclame l’influence +bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il +n’entrevoit même pas la possibilité d’acquérir la +foi parce que les dogmes le révoltent ; parce que la +pratique lui répugne ; parce que sa sensualité refuse +de renoncer aux voluptés défendues — parce que la +raison humaine clignote toujours en lui comme une +mauvaise chandelle dans une lanterne aux vitres +enfumées.</p> + +<p>C’est la seconde phase.</p> + +<p>Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore +et indécis, à l’horizon de son âme. Le Surnaturel +diabolique l’a enveloppé, un moment, de +ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. +Le Surnaturel divin va s’emparer de son cœur et +de son intelligence et, par la douleur physique et +morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même +et de ce qui l’entoure, le projeter, presque malgré +lui, au pied de la Croix.</p> + +<p>Et c’est la troisième phase : celle de la conversion.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu +s’empara de cette âme, lui inculqua le remords de +ses fautes, la conduisit à la pénitence, à l’Eucharistie +et, désormais, à l’observation de ses commandements.</p> + +<p>Or les influences naturelles ne suffisent pas à +expliquer la conversion de Huysmans — non plus +que celle de n’importe quel pécheur repentant. +Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine +mesure, le terrain, tout au plus interviennent-elles, +comme auxiliaires, aux heures de crise. Mais elles +demeureraient impuissantes si l’action divine ne +suppléait à leur débilité.</p> + +<p>C’est donc la Grâce qui opère la transformation +de l’âme. C’est elle qui, s’incrustant aux profondeurs +les plus secrètes d’une conscience, y implante +bientôt de telles racines que rien ne saurait +plus l’en arracher.</p> + +<p>Au deuxième chapitre d’<i>En Route</i>, Huysmans +analyse avec une perspicacité remarquable et les +circonstances naturelles qui purent l’incliner à +croire et les opérations de plus en plus sensibles +de la Grâce en lui.</p> + +<p>Résumons-le.</p> + +<p>Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme +pieux : jadis sa famille pratiqua ; même certaines +de ses tantes et de ses cousines se firent religieuses. +Mais à s’examiner, il ne découvre pas que +cet élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu +ajouter que son cas était identique à celui d’un +grand nombre de ses contemporains. Quelle est la +famille, catholique de baptême, qui ne présente pas +des conditions analogues ? Et pourtant, malgré +l’ascendance dévote, ils pullulent les incroyants que +leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de +l’Église.</p> + +<p>Deux autres causes lui semblent plus actives : +son dégoût de l’existence aggravé par la solitude, +sa passion de l’art peu à peu tournée vers les beautés +de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur +des cérémonies. La puissance d’analyse de la +philosophie catholique frappe également en lui le +psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine +du raisonnement et dans celui des sensations d’art. +Le cœur n’était point touché — ou, du moins, +l’écrivain n’en avait pas conscience.</p> + +<p>Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique +et plus abandonné que d’habitude, il entra, par +hasard, dans une église — c’était le Vendredi +Saint — et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office +rappelant la Passion et la mort du Christ. Il sentit +le désir de la foi s’ébaucher en lui d’une façon assez +confuse.</p> + +<p>Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont +l’architecture le ravissait, il fut touché par la ferveur +des pauvres gens qui priaient là : « C’étaient, +dans ce quartier de gueux, des regrattières, des +sœurs de charité, des loqueteux, des mioches ; +c’étaient surtout des femmes en guenilles, des +humbles gênées même par le luxe piteux des autels… »</p> + +<p>Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, +une messe de plain-chant.</p> + +<p>Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance +minable, se sentit soulevé par cette musique incomparable. +Il se dit : « Mais il est impossible que les +alluvions de foi qui ont créé cette certitude musicale +soient fausses. L’accent de ces aveux est +tel qu’il est surhumain et si loin de la musique profane +qui n’a jamais atteint l’imperméable grandeur +de ce chant nu ».</p> + +<p>Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur +lui-même : « Il était suffoqué par de nerveuses larmes, +toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient ; +plein de craintes indécises, de postulations confuses +qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait +l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer +ses émois charnels… »</p> + +<p>Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, +hier encore, il aurait admiré le plain-chant sans en +tirer de conclusions surnaturelles. La foi visible de +l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un +parallèle sarcastique avec le manque de recueillement +que l’on constate trop souvent dans les églises +des quartiers riches. Aujourd’hui, le voici qui se +sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui +voudrait se repentir et qui pleure.</p> + +<p>C’est une première touche de la Grâce.</p> + +<p>Des mois passent. Il continue de fréquenter les +églises. Il « rôde » sans cesse autour du catholicisme, +de plus en plus « touché par ses prières, +pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et +ses chants ». Il avoue : « Je suis bien dégoûté de +ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une +autre existence il y a loin ! Au fond, j’ai le cœur +racorni par les noces, je ne suis bon à rien… » +Cela, c’est de l’humilité. Ne trouvez-vous pas dans +cet aveu comme un balbutiant <i lang="la" xml:lang="la">Domine non sum +dignus</i> ?</p> + +<p>Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise +émue, il s’aperçoit qu’il croit. « En une nuit, incrédule +la veille, sans le savoir, je suis devenu +croyant. »</p> + +<p>Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer +le travail caché de la Grâce. Ici je citerai un +peu longuement, car le passage est caractéristique +quant à l’action surnaturelle : « J’ai entendu parler, +dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, +du coup de foudre ou bien de la foi faisant à +la fin explosion dans un terrain lentement et savamment +miné. Il est bien évident que les conversions +peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de +ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui +semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième +moyen qui est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur +s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je +ne sais quoi ; c’est quelque chose d’analogue à la +digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le +sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas +d’événements qui déterminent une crise ; il n’est +rien survenu et l’on se réveille un beau matin, +sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, c’est +fait. Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en +somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après +avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans +ce cas, les opérations sont sensibles ; les objections +qui embarrassaient la route sont résolues ; j’aurais +pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long +du fil ; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans +m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et +ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins +que je n’admette un coup de foudre qui serait +occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait +encore faux, car ce bouleversement brusque de +l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur +ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule +chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans +mon cas, prémotion divine — grâce… »</p> + +<p>Deux points sont à retenir de cette analyse. +D’abord que Huysmans, habitué par profession et +par goût à démonter les mobiles de ses pensées et +de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments +et de ses idées, reconnaît, de la façon la plus indubitable, +qu’une force surnaturelle s’est introduite +dans son âme et y agit sans que sa volonté soit intervenue.</p> + +<p>Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, +pour le transformer, d’un intermédiaire humain. +Cela est à souligner car c’est un cas fréquent dans +beaucoup de conversions de notre époque : le clergé +n’y a, au début, aucune part. Ce n’est que par la +suite qu’il entre en jeu comme instructeur, consolateur +et dispensateur des Sacrements. Nous verrons +le même fait se reproduire dans les exemples +de conversion que nous aurons à étudier.</p> + +<p>Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la +mettre en pratique. Et c’est alors que les difficultés +commencent et que les obstacles se multiplient. +Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas +aussi commode qu’il se l’était figuré. Ah ! il ne +s’agit plus de réaliser le rêve qu’il avait fait naguère : +se dorloter dans un assoupissement béat où +le culte et les exercices religieux tiendraient le +rôle de narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses +habitudes, de divorcer avec les péchés contre les +sixième et neuvième commandements et, avant +tout, de se confesser, de liquider le passé pour +inaugurer une existence nouvelle.</p> + +<p>Ce programme l’épouvante ; il se dit d’abord +qu’il n’aura jamais le courage de l’appliquer : « Le +bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop +récent pour que son âme encore déséquilibrée +se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner +et il se débattait alors pour l’apaiser. Il +s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité +de sa conversion. Il se disait : « En fin de +compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art ; +je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non +pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais +mon plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des +échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit, +tout ce qu’on voudra, sauf la foi… »</p> + +<p>De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu +étaient presque toujours suivis de rechutes dans +la luxure ; de sorte qu’il finissait par s’imaginer +que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation +religieuse pour s’embraser.</p> + +<p>Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise +en éveil par sa marche vers Dieu, cherchait à l’égarer +vers une sorte spéciale de sadisme. Il reconnut +pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette +époque, l’objet d’une manigance d’En-Bas.</p> + +<p>C’est, du reste, un fait d’observation courante : +dans toute conversion, dès que le néophyte se sent +sollicité, par le Surnaturel divin, de faire un pas en +avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le +tirer en arrière. Je ne connais pas d’exceptions à +cette règle.</p> + +<p>Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une +suggestion d’ordre sensuel dans ses alternatives +d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout, +on estimera que l’amateur de sensations anormales +qu’il fut si longtemps s’en serait fort bien accommodé, +aurait même trouvé du ragoût dans cette salade +d’exaltations pieuses et de piments orduriers.</p> + +<p>Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir +subi de nouveaux doutes « il sentait très distinctement +au fond de lui qu’il possédait l’inébranlable +certitude de la vraie foi… et il était encore assez +franc pour se dire : je ne suis plus un enfant ; si +j’ai la foi, si j’admets le catholicisme, je ne puis le +concevoir tiède et flottant, sans cesse réchauffé par +un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de +trêves, d’alternances de débauches et de communions, +de relais libertins et pieux. Non, tout ou +rien ! Se muer de fond en comble ou ne rien changer… »</p> + +<p>Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait +déjà plus. La Grâce se faisait plus pressante ; et il +s’écriait : « Si je n’obéis pas à des ordres que je +sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, +je me prépare une vie de malaise et de remords. »</p> + +<p>Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de +s’avouer que la première démarche à faire, c’était de +s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le recevrait +bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait +de répugnance car, encore très truffé d’orgueil, +il considérait les neuf-dixièmes du clergé séculier +comme trop bornés pour élucider son cas.</p> + +<p>Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps +debout car, presque immédiatement, il se +rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et +pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, +le comprendrait.</p> + +<p>Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation ? +Que non point ! Par crainte de l’inconnu +où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi des +aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa +cent arguties pour différer.</p> + +<p>Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon +sensible. Comme il était de bonne volonté, mais +trop vacillant encore pour déjouer les ruses du +Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit +là où il devait trouver un secours surnaturel.</p> + +<p>De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des +pauvres, des humbles, des sacrifiées à l’Amour +divin qui furent, en cette occasion, les instruments +de Dieu.</p> + +<p>C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé +par les bruits pompeux qui sévissent, aux grandes +fêtes, sous les voûtes des églises à la mode, Huysmans +errait dans la lugubre et réclusionnaire rue +de la Santé.</p> + +<p>Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure +des vêpres, il découvrit une toute petite église, +fort obscure et chétivement décorée où il pénétra. +Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, +un pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, +des pauvresses. Il était seul d’hommes. Le +recueillement était si intense, l’atmosphère d’oraison +qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante +que son âme, glacée jusqu’alors par des litiges +d’orgueil et de luxure, contractée sur elle-même, +se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux femmes, +évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, +il eut un mouvement d’humilité tout à fait +soudain. Ce fut « un élan véritable, un sourd besoin +de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné +d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par +ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, +qu’il participait, même de loin, aux tendresses +réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, +se rappela celle que saint Paphnuce avait apprise à +la courtisane Thaïs : — <i>Toi qui m’as créée, aie pitié +de moi.</i> Il balbutia l’humble phrase, pria, non par +amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance +de s’abandonner, par regret de ne pouvoir +aimer ».</p> + +<p>Il voulut ensuite réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, mais la phrase : +<i>pardonne-nous nos offenses</i>, l’arrêta parce que, +se sentant de la rancune contre certains qui +l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait +point de haine à leur égard. Il s’abîma donc dans +la conscience de son indignité et demeura muet.</p> + +<p>Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait +lui délégua le bedeau pour l’avertir qu’il allait y +avoir une procession, et pour le prier de suivre le +Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance +car il appréhendait, par respect humain, de +« se couvrir de ridicule ». Mais le bedeau revenait +et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon +gré, mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi +lui-même par toutes les laïques, tandis que les religieuses, +voile levé, entonnaient le naïf et adorable +chant de Noël : <i lang="la" xml:lang="la">Adeste fideles</i>. A ce moment, +il n’était nullement ému ; au supplice de se trouver +en évidence, il se disait : « Ce que je dois +avoir l’air couenne ! »</p> + +<p>La procession finie, le bedeau lui souffla de +s’agenouiller à la barre de communion, devant +l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La +sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes +qui, croyait-il, l’observaient, lui était très pénible. +Puis il craignait les taches de cire tombant du +cierge sur son paletot ; puis à se tenir à genoux — posture +qui ne lui était guère habituelle — il +éprouvait de l’ankylose et des crampes. Bref il ne +parvenait plus à se recueillir.</p> + +<p>Or, au moment même où le prêtre se tourna +vers les fidèles pour donner la bénédiction, où +lui-même se trouva face à face avec la Présence +Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries +qui lui encombraient l’esprit et lui inspira +un vif et suave sentiment de contrition : « Malgré +lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses +souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, +tel un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier +rang de la troupe de ces vierges. Et lorsque, +dans un grand silence, la sonnette tinta et que le +prêtre fendit lentement l’air en forme de croix et +bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue +à ses pieds, il demeura le corps incliné, les yeux +clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à +passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule +pieuse ».</p> + +<p>Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais +pas !</p> + +<p>L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel +lui avait délié l’âme se corrobora du souvenir +d’une prise de voile à laquelle il avait assisté, +peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il +se peignit l’image de cette postulante, étendue aux +pieds de l’Archevêque officiant, s’offrant pour être +une des victimes qui compensent, à force de rigueurs +sur elles-mêmes et de prières, les péchés +du monde. Il se remémora l’existence des Carmélites +et il se dit : « La vie, la vie de ces femmes ! +Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans +oreiller ni draps ; jeûner sept mois de l’année sur +douze ; toujours manger, debout, des légumes et +des aliments maigres ; rester sans feu, l’hiver ; +psalmodier, pendant des heures, sur des dalles +glacées ; se châtier le corps, être assez humble, +pour, si l’on a été douillettement élevée, accepter +avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes +les plus viles ; prier dès le matin, toute la +journée jusqu’à minuit, jusqu’à ce que l’on tombe +en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il +qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à +expier l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques +et de folles, car il est inapte à comprendre +les joies suppliciées de telles âmes ! »</p> + +<p>Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, +aussi par l’humble piété qui se révélait chez les +Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué par +la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, +il eut honte de ses hésitations, de ses rechutes +dans la débauche, de ses dérobades à l’appel divin. +Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux. +D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la +Vierge, consolatrice des affligés, auxiliatrice des +pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette prière que, +pour ma part, je trouve splendide en sa violence et +en sa crudité :</p> + +<p>« Ayez pitié ; écoutez-moi !… j’aime mieux tout +que de rester ainsi, que de continuer cette existence +ballottée et sans but, ces étapes vaines ! Pardonnez, +Sainte Vierge, au salaud que je suis, car +je n’ai aucun courage pour me combattre. Ah ! si +vous vouliez ! Je sais bien que c’est fort d’oser +vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à +retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures, +à taper sur le fond pour en faire couler la +lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si +débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. +Oh ! tout de même, ce que je voudrais m’en aller, +être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je ne sais +où, dans un cloître. Mon Dieu ! c’est fou ce que je +vous raconte, car je ne resterais pas deux jours +dans un couvent et, d’ailleurs, on ne m’y recevrait +pas !… »</p> + +<p>L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une +ferme résolution d’aller trouver, dès le lendemain, +le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois auparavant, +s’était imposée à lui, et le calme entra +dans son cœur.</p> + +<p>Ainsi se termina la période où il avait eu à +lutter, tout seul, contre le Surnaturel démoniaque, +à recevoir, sans s’y être préparé que par un désir +combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. +Il ne s’était confié à personne ; la foi était entrée +en lui sans son propre concours ; alors qu’il en +avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord +reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la +logique naturelle, il aurait dû reculer devant les +nouvelles douleurs que lui présageait un aussi +pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, +l’humilité avec la contrition lui furent départies +sur un simple acte de respect au Saint-Sacrement, +la force de persévérer sur une brève +prière à l’Immaculée.</p> + +<p>Remarquez également que sa présence à la prise +de voile et que la découverte qu’il fit de la chapelle +des Franciscaines étaient, au point de vue +humain, purement fortuites. Suivant la procession, +puis agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord +dispersé en des préoccupations puériles et ne +s’était repris que sous l’action soudaine de la force +mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que +ses manifestations échappaient au raisonnement, +déconcertaient les chicanes du sens commun.</p> + +<p>Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être +amené, par un mouvement inattendu, à solliciter +l’intercession de la Vierge de laquelle il ne s’était +guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait reçu +l’énergie de faire un nouveau pas en avant.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>V</h3> + +<p>C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au +converti, dans le moment même où une aide lui +devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut. Huysmans +ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique +qui prit la direction de son âme — et +qu’il a peint dans <i>En Route</i> sous le nom d’abbé +Gévresin — était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. +En outre, comme il a été dit plus haut, il +était fort savant en Mystique, ce qui le rendait apte +à suivre les opérations de la Grâce dans une âme +ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire.</p> + +<p>Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber +dans le ministère paroissial : par suite, n’ayant +qu’à confesser quelques collègues et quelques religieuses, +il lui restait du loisir pour étudier, éclairer, +consoler et guider l’étrange brebis qui venait se +réfugier sous sa houlette.</p> + +<p>Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée +devant Dieu de ne plus différer, vint donc lui +rendre visite et lui exposa, sans réticences, les péripéties +de sa conversion. Il avoua « ses débats +avec la chair, son respect humain, son éloignement +des pratiques religieuses, son aversion pour +tous les rites exigés, pour tous les jougs ».</p> + +<p>Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après +avoir fait remarquer à son pénitent qu’ayant passé +la quarantaine et abusé des voluptés illicites, il +était naturel qu’il fût en proie à des tentations +sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda +s’il priait pour les conjurer.</p> + +<p>Le néophyte répondit affirmativement, mais il +ajouta que ses supplications ne l’empêchaient pas +de retomber dans la débauche. Après, il se prenait +en horreur mais il était bien temps !</p> + +<p>« — Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, +s’écria-t-il.</p> + +<p>— Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez. »</p> + +<p>Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit : +« Rappelez-vous ce que dit sainte Térèse : — Une +des peines des commençants, c’est de ne +pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de +leurs fautes ; ils l’ont pourtant et la preuve en est +de leur résolution si sincère de servir Dieu… Méditez +cette phrase, elle s’applique à vous car cette +répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne +de vos regrets ; et vous avez le désir de servir le +Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, +pour aller à lui. »</p> + +<p>Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce +qu’il devait faire pour arriver à se vaincre. Le +prêtre, ne le voyant pas disposé à se confesser, +répondit : « Je vous recommande de prier, chez +vous, à l’église, partout, le plus que vous pourrez… +Nous verrons après. »</p> + +<p>Huysmans jugea cette médication par trop anodine. +Il le laissa voir.</p> + +<p>Mais l’abbé : « Je ne veux cependant pas vous +traiter comme un enfant ou vous parler comme à +une femme. Entendez-moi donc : la façon dont +s’est opérée votre conversion ne peut me laisser +aucun doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle +un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé +de l’intervention humaine, de l’entremise même +d’un prêtre, pour vous ramener… Or, nous ne pouvons +supposer que le Seigneur ait agi à la légère +et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son +œuvre. Il la parfera donc si vous n’y mettez aucun +obstacle. Vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une +pierre d’attente entre ses mains… Laissez-le agir, +patientez, il s’expliquera ; ayez confiance, il vous +aidera ; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste : — Apprends-moi +à faire ta volonté parce +que tu es mon Dieu. »</p> + +<p>Il termina en lui réitérant le conseil de prier +beaucoup, surtout au plus fort de ses crises charnelles +et de ne point se décourager, même s’il +succombait de nouveau à la tentation.</p> + +<p>Huysmans prit congé en promettant de revenir. +Résumant l’entretien, il fut un peu étonné +de la méthode expectative qu’employait l’abbé. +« En somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent +à celui-ci : cuisez dans votre jus et attendez. »</p> + +<p>Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin +à la prière.</p> + +<p>Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort +de prier dans le péril, il se sentit soutenu Là-Haut ; +ses culbutes dans la fange s’espacèrent. Certaines +personnes s’étonneront peut-être qu’elles +n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, +s’étant rendu compte de son ignominie, +il aurait dû s’abstenir !</p> + +<p>C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du +travail tour à tour latent ou sensible de la Grâce +sur une âme encore souillée, le néophyte continue, +pendant un certain temps, d’agir selon +ses habitudes antérieures, mais il n’y a plus là +qu’une succession de gestes quasi machinale. Les +mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes +n’offrent plus de consistance. Tandis qu’en apparence +il reste presque le même, la Grâce modifie +profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez +que, durant cette action mystérieuse, le Mauvais +ne reste pas oisif et qu’il tente de reconquérir +le terrain perdu en illusionnant le converti.</p> + +<p>Huysmans, comme tous les convertis, traversa +cette période. Ce fut alors qu’il s’imagina que +lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses +inclinations religieuses s’affaiblissaient également.</p> + +<p>Il s’en plaignit à l’abbé.</p> + +<p>« Cela signifie, répondit le prêtre, que votre +adversaire vous tend le plus sournois des pièges. +Il cherche à vous persuader que vous n’arriverez à +rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus répugnantes +des débauches. Il tâche de vous convaincre +que c’est la satiété et le dégoût seuls de +ces actes qui vous ramèneront à Dieu ; il vous incite +à les commettre pour soi-disant hâter votre +délivrance. Il vous induit au péché sous prétexte +de vous en préserver. »</p> + +<p>Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans +priât régulièrement, se rendît chaque jour dans les +églises, surtout le matin et le soir.</p> + +<p>Huysmans obéit et bientôt il constata que ce +régime lui réussissait. « Ses pensées toujours ramenées +vers Dieu par des visites quotidiennes dans +les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un +fait le prouvait : lui qui n’avait pu pendant si longtemps +se recueillir le matin, il priait maintenant +dès son réveil. Dans l’après-midi même, il se sentait +envahi par le besoin de causer humblement +avec Dieu, par un irrésistible désir de lui demander +pardon, d’implorer son aide. Il semblait alors que +le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, +qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler +à lui. »</p> + +<p>Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la +prière persévérante, constaté que la parole de +Notre-Seigneur : <i>Demandez et il vous sera donné</i> +était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance +de la prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.</p> + +<p>Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité +l’avait naguère conquis, le ressaisit soudain ; +il retomba, pendant quelques jours, tout à +fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette +malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut +chez l’abbé. Tout en larmes, il lui confia sa rechute +et ses remords.</p> + +<p>« — Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir +ce repentir que vous m’assuriez ne pas éprouver +jusqu’ici ? dit l’abbé.</p> + +<p>— Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible +que, malgré tous ses efforts, on est certain d’être +culbuté au premier assaut !</p> + +<p>— Ceci est une autre question. Allons, je vois +que vous vous êtes au moins défendu et qu’à +l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, dans +un état de fatigue qui exige une aide. »</p> + +<p>Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier +pour lui dans des monastères de religieuses, en +l’avertissant toutefois que la plus grande part de +ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le +voulait bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, +il serait désormais sans excuse.</p> + +<p>« Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous +secourir, entrer en lice ; elles prendront le surplus +des assauts que vous ne pouvez vaincre ; sans +même qu’elles connaissent votre nom, du fond de +leur province, des monastères de Carmélites et de +Clarisses vont, sur une lettre de moi, prier pour +vous. »</p> + +<p>Ainsi fut fait. De par cette application de la +loi de substitution mystique, Huysmans fut, en +effet, soulagé : les tentations se firent plus rares, +perdirent de leur virulence et il n’y succomba +plus.</p> + +<p>Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. +La charité chrétienne l’ayant soulagé, il comprit +que ses prières pourraient également soulager +ses frères de souffrance<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume +le passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus +admirables épisodes d’<i>En Route</i> (p. 115).</p> +</div> +<p>Un soir, dans une église, il se trouva au milieu +de pauvres femmes du peuple et d’infirmes qui, +visiblement, venaient supplier Dieu de les aider à +porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et +de cette foi le remua profondément. Il s’oublia +lui-même et pria, avec ferveur, pour ces infortunés. +Une grande douceur lui resta de cet acte de +compassion.</p> + +<p>A cette phase de l’évolution de Huysmans, son +acquis peut se spécifier ainsi : il a pris, par +obéissance, l’habitude de la prière ; il a constaté que +la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait +atténué, d’une façon surnaturelle, la violence et la +fréquence de ses tentations ; il s’est aperçu, lui jusqu’alors +enclos dans sa personnalité, qu’il n’était +pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses +avec lesquelles il s’est trouvé en contact.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir +que le moment approchait où il lui faudrait procéder +à la grande lessive. « La question qui reste +maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir +dans quel réceptacle nous vous mettrons. »</p> + +<p>A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, +est-ce que le prêtre entendait le retrancher du +monde ?</p> + +<p>« Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de +moi un séminariste ou un moine ! Le séminaire +est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent, +il est séduisant au point de vue mystique et même +capiteux au point de vue de l’art. Mais je n’ai pas +les aptitudes physiques et encore moins les prédispositions +spirituelles pour m’interner à jamais +dans un cloître !… »</p> + +<p>Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la +Vierge de lui ouvrir le refuge d’un monastère. Mais, +à ce moment, la nature se cabrait en lui d’autant +plus qu’il traversait une de ces périodes où la +Grâce, opérant aux régions les plus intimes de +l’âme, se fait moins manifeste, se dérobe à l’analyse +du néophyte. « Ce qu’il ressentait, depuis que sa +chair le laissait plus lucide, était si insensible, si +indéfinissable, si continu pourtant qu’il devait renoncer +à comprendre. Chaque fois qu’il voulait +descendre en lui-même, un rideau de brume se levait +qui masquait la marche invisible et silencieuse +d’il ne savait quoi. La seule impression qu’il eût +c’est que c’était bien moins lui qui s’avançait dans +l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le pénétrait, +s’emparait peu à peu de lui. »</p> + +<p>Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se +plaignit de piétiner sur place, d’ignorer vers où +s’orientait son destin.</p> + +<p>Mais l’abbé clairvoyant : « Cette marche vers +Dieu que vous trouvez si obscure et si lente, elle +est au contraire si lumineuse et si rapide qu’elle +m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, +vous ne vous rendez pas compte de la vitesse qui +vous emporte. »</p> + +<p>Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent +la partie des œuvres de saint Jean de la Croix où +sont exposées les souffrances de l’âme soumise à la +purification des sens, il ne lui parla plus que des +ordres religieux et particulièrement des Trappistes.</p> + +<p>Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le +chant grégorien, il l’engagea à fréquenter la chapelle +des Bénédictines de la rue Monsieur. Là il +entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, +des mutilations, des négligences qui le déforment +dans la plupart des églises.</p> + +<p>Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, +en tant qu’artiste, baigné de suave contrition +en tant que catholique de désir.</p> + +<p>Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci +le fit assister à une prise d’habit dans ce même +sanctuaire. Huysmans, — comme déjà chez les +Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, +vu ses progrès dans la vie spirituelle — fut touché +à fond par l’holocauste volontaire de la jeune +fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour +l’amour du Christ, les péchés du monde.</p> + +<p>A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné +d’effluves monastiques, l’abbé l’entretint de nouveau +de la Trappe, puis lui dit à brûle-pourpoint : +« C’est là que vous devriez aller pour vous convertir ».</p> + +<p>Huysmans se récria. Pris de panique à cette +seule pensée il allégua la faiblesse de son âme et +son peu d’endurance corporelle.</p> + +<p>« — Mais je ne vous propose pas de vous interner +à jamais dans un cloître… Il s’agit d’y rester +une huitaine de jours, le temps de vous nettoyer… +Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable +résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas ? »</p> + +<p>Cet argument ne décida pas Huysmans : le régime +alimentaire le mettrait à bas, le lever nocturne +l’achèverait. Les objections se pressaient sur +ses lèvres.</p> + +<p>Et l’abbé nettement : « — Vous ne serez pas malade +à la Trappe car ce serait absurde ; ce serait le +renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne serait plus +le Christ alors ! Mais parlons de votre âme ; ayez +donc le courage de la toiser, de la regarder bien +en face. La voyez-vous ? Avouez qu’elle vous fait +horreur. »</p> + +<p>Huysmans se taisait.</p> + +<p>Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait +soutenu par les prières de ces moines fondus en +Dieu, qu’il trouverait là un confesseur expert, auquel +il pourrait se confier avec certitude puisque, +par un préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de +la répugnance à recourir au clergé parisien.</p> + +<p>Huysmans ne se rendait pas : « Il était sourdement +irrité contre cet ami qui, si discret jusqu’alors, +s’était subitement rué sur son être et +l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante +vision d’une existence dépareillée, usée, +réduite à l’état de poussière, à l’état de loque. »</p> + +<p>Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il +éprouvait maintenant « une angoisse presque physique, +il ne savait plus à quelles réflexions entendre ; +il ne voyait surnager, dans ce remous +d’idées troubles, qu’une pensée nette : celle que le +moment de prendre une résolution était venu. »</p> + +<p>L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit : +« Mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez, +<i>de vous-même</i> chez Dieu, le jour où vous frapperez +à sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges +s’effaceront pour vous laisser passer… Enfin soyez +assez mon ami pour penser que le vieux prêtre ne +restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose +prieront de leur mieux pour vous.</p> + +<p>— Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému +par l’accent attendri du prêtre, je ne puis me décider +ainsi à l’improviste ; je réfléchirai…</p> + +<p>— Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup +supplié le Seigneur pour qu’il m’éclaire, et je vous +atteste que cette solution de la Trappe est la seule +qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre +tour et vous serez guidé… »</p> + +<p>Et il le quitta.</p> + +<p>Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les +paroles de son directeur. — A cette phase, il eut +le sentiment indubitable que la décision à prendre +était laissée à son libre arbitre. Il semblait que +Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, +d’autant plus méritoire qu’il serait sans doute +très pénible à sa nature.</p> + +<p>Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté +parfaite, il établit son bilan.</p> + +<p><i>Contre</i> : J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies +me torturent dès que mes heures de repas +changent et que je m’abstiens de viande. Jamais, +je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile +chaude, de légumes et de lait, d’autant que ce dernier, +je ne le digère pas.</p> + +<p>Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux +par terre pendant des heures. Puis je ne pourrai +me passer de la cigarette et probablement, on me +défendra de fumer.</p> + +<p>Bref, dans mon état de santé, il serait fou de +courir un pareil risque de maladie grave.</p> + +<p>D’autre part, il est à craindre que, dans le silence +et la solitude, ma sécheresse d’âme ne persiste, +s’aggrave même. Alors je m’ennuierai terriblement, +je ne saurai comment tuer les heures et +je me rebuterai.</p> + +<p>Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées +dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui : me confesser et +communier.</p> + +<p>Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment +aurai-je l’audace d’étaler mes ordures devant +un moine que ma puanteur d’âme suffoquera ?</p> + +<p>« Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle +aussi, terrible. Oser s’avancer, oser offrir à Dieu, +comme un tabernacle, son égout à peine clarifié par +le repentir, drainé par l’absolution mais à peine +sec, c’est monstrueux ! Je n’ai pas le courage d’infliger +au Christ cette dernière insulte ! »</p> + +<p>Néanmoins, voyons le <i>Pour</i>.</p> + +<p>Eh ! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait +justement d’apporter mon âme au couvent pour la +purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait le +mérite ?</p> + +<p>Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement +de ma carcasse ? La nourriture, que je crois insuffisante +pour mon organisme débilité, les autres incommodités +de cette vie monastique — qui ne durera +du reste qu’une semaine, — je les supporterai +s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et puis pourquoi +supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les +preuves certaines de son intervention, quand j’ai +cru sans que ma volonté intervînt, quand il m’a +donné la force de ne plus céder aux tentations sensuelles ?</p> + +<p>Non, tout ce débat est misérable. Je sens « qu’il +me faut partir. Je suis poussé en dehors de moi par +une impulsion qui me monte du fond de l’être, et à +laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra +céder ».</p> + +<p>A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant +plusieurs jours, il fut repris d’incertitude et +d’autant plus tourmenté que la Malice, le voyant +tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.</p> + +<p>Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en +vain qu’il errait d’église en église, qu’il priait de +son mieux, son âme demeurait inerte, comme engourdie.</p> + +<p>Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se +soumettre, et sous prétexte de lui demander de nouveaux +renseignements sur la Trappe et sur les conditions +du voyage.</p> + +<p>L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps +pour découvrir sa peur des sacrements et son désir +d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de nouveau +toutes les objections du néophyte. Puis le +voyant presque convaincu mais si sombre, il brusqua +les choses.</p> + +<p>— Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. +Le temps d’avoir une réponse, comptons deux fois +vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y rendre +dans cinq jours ?</p> + +<p>« Alors Huysmans éprouva une chose étrange. +Ce fut une sorte de touche caressante, de poussée +douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la +sienne. » D’abord il recula, inquiet de cette force +indéfinissable qui le mettait en branle avec délicatesse +et insistance à la fois. « Puis il fut inexplicablement +rassuré, s’abandonna. » Dès qu’il eut dit +<i>oui</i> une immense allégresse, un soulagement énorme +lui vinrent.</p> + +<p>Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène +dont son âme venait d’être le théâtre. Il constata +qu’il n’y avait pas eu substitution d’une volonté +extérieure à la sienne, car il avait conservé +son libre arbitre, et aurait très bien pu se dérober à +la pression douce qu’il avait subie. Par suite, son +consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait +s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles +et aveugles qu’endurent certains névrosés puisque, +restant maître de ses actes, il en avait gardé l’entière +conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose +et autres hypothèses par où les psychologues matérialistes +tentent de nier l’intervention du Surnaturel +dans des mouvements d’âme dont l’origine leur +échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait +vérifié à quel point il était demeuré lucide pour +prendre un parti. Puis il savait trop que, sur ce +terrain, les sciences humaines battent la campagne +et que dès qu’elles échafaudent une théorie, elles +la voient aussitôt controuvée par les faits.</p> + +<p>Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment +où il ne parvenait pas à surmonter sa répugnance +pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre tacite +de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas +obéir, il avait néanmoins compris que s’il ne se +soumettait pas, l’avenir de son âme serait gravement +compromis.</p> + +<p>Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les +églises, des conseils et des ordres du même genre, +il se dit : « En somme, il y a la touche divine, +quelque chose d’analogue à la voix interne si connue +des mystiques ; c’est moins formulé et pourtant +c’est aussi sûr. »</p> + +<p>Et, fort judicieusement, il conclut : « Ce que je +me serais rongé, ce que je me serais colleté avec +moi-même, avant de pouvoir répondre à ce prêtre +dont les arguments ne me persuadaient guère, si je +n’avais eu ce secours imprévu, cette aide ! »</p> + + +<h3>VII</h3> + +<p>La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût +accueilli comme retraitant à la Trappe de Notre-Dame +de l’Atre, reçut, dans le délai prévu, une réponse +favorable.</p> + +<p>Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré +que les secours surnaturels ne lui feraient pas défaut, +il n’éprouvait aucune joie : « il se sentait mélancolique, +mal attendri, mais résigné ». Puis la +veille de son départ, sans cause apparente, une +névralgie terrible le terrassa. A ce coup, il crut +qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque +sur le point de se réjouir de ce contre-temps, +car la seule pensée de la confession le faisait +frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que, +coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature.</p> + +<p>Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait +qu’il assumât tout le mérite d’un sacrifice affreusement +pénible. N’est-il pas significatif ce spectacle +d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le +dos aux moindres obstacles et qui pourtant, bon +gré mal gré, soutenue par la Grâce, finit par se résoudre +à les franchir ?</p> + +<p>Que devient, au regard de ce drame de conscience, +la théorie déterministe prétendant que, +parmi les mobiles purement instinctifs qui préparent +nos actes, celui qui nous est le plus agréable +l’emporte toujours et que nous ne pouvons lui résister ?</p> + +<p>Dans le cas du converti, ce mobile serait celui +que lui imposent sa vie passée de servant des doctrines +matérialistes et d’homme épris de sensualité. +Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit +en dehors des lois ordinaires de la psychologie, +cet homme entre dans une voie de pénitence, de +rachat et de réparation, d’où ses penchants les plus +invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient +l’écarter.</p> + +<p>Au vrai, Huysmans — il l’a dit — allait au couvent +« comme un chien qu’on fouette », mais il y +allait tout de même.</p> + +<p>L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, +trop souvent porté à s’adorer lui-même, était +dompté. En partant, il se disait, avec une humilité +touchante : « Au fond quel symptôme d’un temps ! +Il faut que décidément la société soit bien immonde +pour que Dieu n’ait plus le droit de se montrer difficile, +pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il +rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, +de gens comme moi !… »</p> + +<p>Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri +de sa névralgie et, par aventure, content d’avoir +pris son parti. Le voyage ne présenta pas d’incidents +notables. Il ne lui restait, en somme, que +l’étonnement d’accomplir un acte qu’il n’avait pas +envie de faire.</p> + +<p>Accueilli, fort poliment mais avec une certaine +réserve, par le Père hôtelier, il prit possession de +sa cellule, s’enquit de ses obligations, et obtint +qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes +accommodés à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin +serait substitué au lait que, comme on sait, il ne +pouvait digérer. Il devait observer le silence, assister +à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir +de la clôture et s’adresser uniquement au Père pour +ce dont il pourrait avoir besoin. Nulle autre prescription +ni conseil pour sa vie intérieure. Comme +il est d’usage dans les monastères, on laissait +d’abord la solitude, le repliement sur soi-même, la +prière agir sur le pénitent.</p> + +<p>Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque — qu’il +appelle M. Bruno, — un vieillard qui avait +reçu l’oblature et qui s’était reclus, pour le reste +de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent +quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna +pour Complies.</p> + +<p>A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité +intense. Il ne songeait ni à se recueillir ni à +prier. La façon dont les moines chantaient ou psalmodiaient, +selon la méthode grégorienne la plus +stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du +<i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, proféré avec une ferveur et une force +de supplication inouïe, qu’il rentra en lui-même. +Cette plainte si suave, cette imploration admirable +de l’âme qui voudrait se montrer digne des promesses +de Jésus-Christ, cet appel à l’intercession +de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il +fondit en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, +tombant à genoux, il cria vers Dieu : « Père, j’ai +chassé les pourceaux de mon être ; mais ils m’ont +piétiné et couvert de purin ; et l’étable même est +en ruines. Ayez pitié, je reviens de si loin. Faites +miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. Je +suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon +hôte, lavez-moi !… »</p> + +<p>Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait +oublié de fixer, avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait +le lendemain. « Tant mieux, se dit-il, cela +me reculera d’un jour. »</p> + +<p>Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter.</p> + +<p>La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité +toute spéciale troublèrent son sommeil. Il +eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et malfaisants +qui rôdaient autour de lui. La récitation du +verset de saint Ambroise : <i lang="la" xml:lang="la">Procul recedant…</i> mit +ces larves en fuite. Mais son malaise persista car il +sentait confusément que des attaques d’En-Bas se +préparaient contre lui.</p> + +<p>Après une insomnie coupée d’assoupissements +brefs, il atteignit trois heures du matin. Il se leva, +gagna l’église et fut tout de suite empoigné par le +recueillement des religieux qui priaient à genoux +ou étendus, les bras en croix, sur les dalles.</p> + +<p>« Oh ! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il. »</p> + +<p>Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé +au contact de ces âmes limpides, irradiant l’adoration +autour d’elles, pour la première fois depuis +sa conversion, il sentit son être se détendre. « Il se +dénoua, s’affaissa sur les dalles, demandant humblement +pardon au Christ de souiller par sa présence +la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se +reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait +comprendre comment, malgré sa miséricorde, le +Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de ses élus. +Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur +au dernier des convers qui ne savait peut-être pas +épeler un livre. Il comprit que la culture de l’esprit +n’était rien, que la culture de l’âme était tout. Et +peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus +qu’à balbutier des actes de gratitude, il disparut de +la chapelle, l’âme emmenée par celle des autres, +hors du monde, loin de son charnier — loin de son +corps… »</p> + +<p>Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant +d’inquiétudes, quand, au déjeûner, le Père hôtelier +lui dit que le Prieur l’attendrait à dix heures précises +à l’auditoire pour le confesser.</p> + +<p>Cette nouvelle l’effara : il en fut comme assommé +car dans l’élan d’allégresse qui l’emportait depuis +l’aube, il avait complètement oublié qu’il devait se +confesser. Et maintenant, à la minute redoutable +où il allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne +connaissait pas, il était pris d’une indicible terreur.</p> + +<p>Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, +à l’église, agissaient, à son insu, sur son +âme et l’inclinaient à la pénitence. Il fit son examen +de conscience, et son passé lui apparut tellement +hideux que la contrition totale lui tordit le cœur +comme pour en exprimer l’écume de ses péchés. Il +pleura « doutant du pardon, n’osant même plus le +solliciter tant il se sentait vil ».</p> + +<p>Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le +bouleversait qu’il fut sur le point de rebrousser +chemin, d’aller chercher sa valise, de courir +prendre le train.</p> + +<p>Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. +Sans propos préalables, il lui désigna un prie-Dieu +et, s’asseyant à côté de lui, se dit prêt à entendre +sa confession.</p> + +<p>Huysmans avait vaguement préparé une entrée +en matière, noté des points de repère, classé à peu +près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se rappelait +plus rien.</p> + +<p>Le moine demeurait immobile et silencieux. +Huysmans balbutia le <i lang="la" xml:lang="la">confiteor</i>, s’efforça de commencer +ses aveux. Mais les larmes jaillirent. Il +s’interrompit pour balbutier : « Je ne peux pas !… » +Ah ! ce n’était pas le respect humain qui le retenait. +Non, c’était « toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter +qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré par la vue de +ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, +sans un mot de tendresse, sans secours. Il +lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé +même par Celui qui l’avait pourtant envoyé +dans cette abbaye ».</p> + +<p>Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, +lui dit d’une voix douce et basse : « Vous avez l’âme +trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des +questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons +du temps devant nous car nous ne serons +pressés, à cette heure, par aucun office. D’ici là, +pensez à cet épisode de la montée au Calvaire : la +croix qui était faite de tous les péchés du monde +pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que +ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de +Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. +Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous +avez allégé cette croix du fardeau de vos fautes et +l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi permis +à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé +par le plus surprenant des miracles, par le +miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le +donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus. »</p> + +<p>Il bénit le pénitent et se retira.</p> + +<p>Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, +Huysmans passa une journée assez calme, put +suivre les offices sans trop se disperser. La nuit fut +également à peu près paisible ; les larves impures +s’abstinrent de l’obséder.</p> + +<p>Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux +communier, et la joie grave qui brillait sur leur visage +lui inspira le regret de ne pouvoir les imiter.</p> + +<p>« Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre +combien il était différent d’eux ! Tous étaient +admis jusqu’à M. Bruno, lui seul restait… Et il s’attristait +d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, +en étranger, séparé de même que le bouc de +l’Écriture, parqué, loin des brebis, à la gauche du +Christ… »</p> + +<p>Ces réflexions lui firent du bien ; elles dissipèrent +sa terreur de la confession. Il comprit que la justice +voulait qu’il souffrît et se purifiât pour être +admis à recevoir son Dieu.</p> + +<p>De retour à l’auditoire, il avait pris son parti ; il +était toujours bien triste mais résolu à tout dire.</p> + +<p>Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa +bonne volonté : « — Ne vous troublez pas ; c’est à +Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, que +vous allez parler. »</p> + +<p>La confession se déroula aussi complète que +possible, ne dissimulant, n’atténuant rien.</p> + +<p>Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, +s’étonna, encore une fois, du miracle évident dont +il avait été l’objet et en rendit grâces à Dieu.</p> + +<p>Il ajouta : « Le Christ vous a, en quelque sorte, +ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion +du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement +sa convalescence ; et cette convalescence +dure parfois des années. Il convient donc que vous +vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir +contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous +pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose +de la prière, du sacrement de pénitence et de +la sainte communion. »</p> + +<p>Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait +continuer de son mieux. La confession, elle lui serait +désormais moins pénible puisqu’il n’aurait plus +des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie, +il la recevrait souvent car le Démon, furieux +de sa défection, allait terriblement s’agiter +pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente +l’armerait pour se défendre.</p> + +<p>Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit +docilement ces préceptes.</p> + +<p>Le moine lui donna pour pénitence <i>une dizaine +d’un chapelet à réciter</i>, chaque jour, pendant un +mois ; puis, après lui avoir signifié qu’il communierait +le lendemain, il l’invita à faire son acte de +contrition et lui donna l’absolution.</p> + +<p>Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide +formule qui remet les péchés, le pénitent frémit de +la tête aux pieds. « Il s’affaissa presque sur le sol, +sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent +en personne, était là, dans cette pièce, et il +pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix +dont le couvrait le moine… Il lui sembla sortir +d’un rêve quand le Prieur lui dit : — Réjouissez-vous, +votre vie est morte ; elle est enterrée dans +un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va +renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance +dans Notre-Seigneur et allez en paix. »</p> + +<p>Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un +des actes capitaux de sa conversion. — On fera +simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de +mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on +a noté chez lui les constantes manifestations et par +l’intégral regret de ses fautes. Chaque fois que, +malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point +de suivre les incitations de la nature, le Surnaturel +divin était intervenu de telle sorte qu’il +avait eu conscience de son action. Chaque fois que +le Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il +avait été remis dans le droit chemin. Enfin, ayant +demandé à la Vierge d’aller dans un couvent, il y +avait été envoyé malgré tous les obstacles.</p> + +<p>L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, +il lui restait de terribles épreuves à subir.</p> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>« <i>Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, +il va par les lieux arides, cherchant le repos. Ne le +trouvant pas, il dit : « Je retournerai dans ma maison +d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée +de ses souillures et ornée…</i> »</p> + +<p>Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout +heureux d’avoir enlevé les boues qui lui obstruaient +l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans ses +résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.</p> + +<p>C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi +tenta-t-il de rentrer dans la maison devenue nette.</p> + +<p>Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes +avant-coureurs de cette brusque attaque et qui peuvent +s’expliquer d’une façon naturelle. « Le vieil +homme », ayant rompu avec des habitudes ancrées +en lui par de longues années d’indifférence religieuse +et d’égarements sensuels, se réveille et tente de +réagir contre les obligations que la Grâce lui impose. +C’est assez bien la situation d’un jeune arbre +à fruits, appliqué récemment en espalier contre un +mur. Les liens qui le maintiennent lui semblent +d’abord importuns ; il tend à les rompre et à reprendre +sa forme d’hier.</p> + +<p>De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction +<i>tout instinctive</i> contre une règle dont il venait +d’éprouver les bienfaits, mais avec cette différence +<i>qu’à la réflexion</i>, il ne désirait nullement retourner +sur ses pas.</p> + +<p>Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie +aurait lieu et il lui avait fait entendre que le +démon en profiterait pour lui travailler l’imagination.</p> + +<p>C’est, en effet, par l’imagination — si développée +chez les écrivains — que le Malin pratique une +brèche dans l’âme d’où il avait été chassé. Il +use ensuite de cette faculté comme d’un verre +grossissant qui déforme toutes choses. Il la bourre +d’inquiétudes, de scrupules ineptes ; il lui inculque +le doute ; il lui montre ses péchés comme des +pyramides et ses mérites comme des grains de +sable — bref, il l’obsède et la porte à se décourager +et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but +visé.</p> + +<p>Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère +surnaturel de cet assaut, c’est le fait que les +scrupules et les révoltes dont le néophyte se sent +soudain envahi, persistent lors même que sa raison +et sa volonté, demeurées intactes, s’opposent à +cette tentative d’infection nouvelle. Il repousse, +de toutes ses forces, les pensées néfastes que l’Ennemi +lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas +à les éliminer.</p> + +<p>N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute +dans la vie spirituelle et qui ne sait pas encore ce +qu’une direction judicieuse lui apprendra par la +suite à savoir que : la seule arme contre ces fantômes +c’est le mépris. Se croyant en passe de pécher <i>malgré +lui</i>, il essaie de boxer avec un adversaire aussi +rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc ; il +s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est +mis en déroute<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir pour le développement de ce théorème de Mystique : +<i>Sous l’Étoile du Matin</i>, chapitres <small>II</small> et <small>IV</small>.</p> +</div> +<p>Ainsi de Huysmans.</p> + +<p>Voici en quelle minime circonstance l’attaque +démoniaque se dessina.</p> + +<p>Il venait de confier à son commensal que, s’étant +confessé, il devait recevoir la communion le lendemain.</p> + +<p>— C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a +qu’une messe conventuelle à cinq heures et la règle +défend d’y communier ; c’est le Père prieur qui la +dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous +n’avons que trois religieux prêtres au monastère : +le Prieur, le Père Abbé qui est malade et garde le +lit et le Père Benoît qui est absent. Cependant je +vais m’informer.</p> + +<p>Renseignement pris, les choses s’arrangèrent +pour que Huysmans pût tout de même communier. +Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain +matin, avant son départ et lui donnerait le +Pain de vie.</p> + +<p>Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis +dans la tête qu’il serait communié par un moine et +la perspective de l’être par un séculier le désolait. +Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion +était puérile, absurde, plus il s’attachait à la +vaincre, plus elle s’affirmait irrésistible.</p> + +<p>« Je n’ai pas envie de communier demain… » Et +il se révolta.</p> + +<p>Pourtant une lueur de bon sens lui vint : « — Je +suis lâche et imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur +ne se donnera pas quand même ? »</p> + +<p>C’était la note juste, mais tout de suite il se remit +à errer : « — Je manque d’humilité, c’est pour me +punir que le Ciel me refuse la joie d’être sanctifié +par un moine… »</p> + +<p>Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. +Pour faire diversion, il voulut réciter la première +des dizaines de chapelet qui lui avaient été +prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée +par son dépit, se développa dans toute sa fureur. +En désarroi, oubliant tout à fait les avertissements +du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce fut +la crise de scrupule.</p> + +<p>A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se +figura que ce n’étaient pas un <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, dix <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> et un +<i lang="la" xml:lang="la">Gloria</i> qu’il devait réciter, avec contrition, chaque +jour, mais bien dix chapelets entiers.</p> + +<p>Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il +se répétât qu’il était sûr que le Prieur ne lui avait +imposé qu’<i>une</i> dizaine d’<i>un</i> chapelet, l’idée le poursuivait +que, se contentant de si peu, il péchait par +paresse.</p> + +<p>— Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à +Paris, le temps matériel me manquerait d’ânonner +cinq cents oraisons à la file !… Allons, je vais dire +mes dix <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> et rien de plus…</p> + +<p>Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une +voix railleuse s’éleva en lui qui disait : — Ah ! Ah ! +tu vois bien que ce n’est pas cela. Dix chapelets ! +Dix chapelets ! Et non une dizaine de chapelet, +sinon ta pénitence est nulle.</p> + +<p>« — Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, +pensa-t-il, je ne suis pas fou et pourtant je +me bats contre mon bon sens… Eh bien je vais +réciter dix chapelets ; peut-être ensuite, aurai-je +la paix. »</p> + +<p>Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes +de subterfuges pour se garder attentif à cette impossible +besogne. — Mais alors épuisé, presque +abruti par cette rabâcherie qui devenait purement +machinale, il s’arrêta.</p> + +<p>Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage :</p> + +<p>— Mieux vaut que tu ne communies pas : après +avoir manqué ta pénitence, tu n’oseras approcher +de la Sainte Table.</p> + +<p>Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, +vaille que vaille, les trois derniers chapelets. +De ce coup il était rendu. Mais comme il soupirait +d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, +tout de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli +la tâche avec répugnance, il lui fallait tout +recommencer !</p> + +<p>Il chercha un moyen terme : compenser par une +dizaine réfléchie, récitée avec soin, les cinq cents +oraisons gâchées. — Il n’y parvint pas. Alors il +s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de +son tourment.</p> + +<p>A ce moment, sa volonté prit, un moment, le +dessus : « Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, +si j’ergote, je suis perdu ! »</p> + +<p>Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable +hantise dont il était la victime.</p> + +<p>Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein +d’appréhensions mal formulées, mais si las, qu’il +n’avait plus la force d’écouter les chuchotements +qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin, +espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule +le ressaisit, devint formidable et s’aggrava +d’un sentiment de haine contre le prêtre qui devait +le communier le matin suivant.</p> + +<p>Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand +M. Bruno, venu à pas rapides, l’aborda et lui demanda, +sans autre préambule, ce qu’il avait.</p> + +<p>Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il +ne s’était confié à personne, le regardait sans répondre.</p> + +<p>« Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois +des intuitions : je suis certain, à l’heure qu’il +est, que le Diable vous travaille les côtes… »</p> + +<p>Le pénitent exposa le combat dont il avait été +le théâtre depuis plusieurs heures.</p> + +<p>« — Ah ! dit M. Bruno, c’est toujours la même +tactique : arriver à vous dégoûter de la chose qu’on +doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous rendre le +chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il +encore ? Vous n’avez pas envie de communier +demain ?</p> + +<p>— C’est vrai, répondit Huysmans.</p> + +<p>— Nous allons arranger la chose. »</p> + +<p>M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques +minutes puis revint, ramenant le Prieur, et +se retira.</p> + +<p>Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua +son tourment.</p> + +<p>— Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et +regardez ces dix grains. Eh ! bien, c’est tout ce que +je vous avais prescrit et c’est tout ce que vous +aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez +égrené dix chapelets entiers aujourd’hui ?</p> + +<p>Huysmans fit signe que oui.</p> + +<p>— Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, +vous vous êtes impatienté, vous avez fini par battre +la campagne ? »</p> + +<p>Et voyant que Huysmans souriait piteusement : +« — Eh ! bien, entendez-moi, déclara le Père, d’un +ton énergique, je vous défends absolument à l’avenir +de recommencer une prière. Elle est mal dite ? Tant +pis, passez outre… Je ne vous demande même point +si l’idée de repousser la communion vous est venue, +car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi porte tous +ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui +vous la déconseille. Vous communierez demain, +quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun scrupule, +car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le +Sacrement : je prends tout sur moi. » Il le salua et +sortit.</p> + +<p>Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur : +« — J’ignorais, se dit-il, ces attaques contre l’âme, +cette charge à fond de train contre la raison qui demeure +intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, +c’est fort !… »</p> + +<p>Au moment du coucher, un dernier assaut fut +risqué par le diable. Huysmans n’avait dit ni au +Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le prêtre +séculier qui le communierait, tant la chose lui avait +paru ridicule. Or soudain cette aversion lui revint +avec une véhémence inouïe.</p> + +<p>Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne +l’empêcherait de communier.</p> + +<p>Puis il ajouta en soupirant : « — Ah ! Seigneur, +si j’étais seulement certain que cette communion +vous plaise. Donnez-moi un signe, montrez-moi +que je puis sans remords vous recevoir. Faites +que, par impossible, demain, ce soit un moine +qui… »</p> + +<p>Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption +par cette demande et qu’il encourait le +risque, si elle n’était pas exaucée, de s’imaginer +que sa communion ne vaudrait rien.</p> + +<p>Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait +téméraire. Et enfin apaisé, il s’endormit.</p> + +<p>Au réveil, tout continuait de se taire en lui. « Il +comprenait maintenant qu’il avait été assailli à l’improviste +et que ce n’était pas avec lui-même qu’il +avait lutté. »</p> + +<p>Mais il demeurait morne et froid ; il ne se sentait +plus aucun désir de la communion qu’il allait recevoir. +Il se rendit à l’église, s’agenouilla, pria d’une +façon distraite car la pensée l’obsédait de ce signe +qu’il avait demandé ; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant +plus que jamais puérile et irrespectueuse. +Mais elle revenait toujours.</p> + +<p>Comme la messe allait commencer, il fut surpris +de voir entrer, pour la dire, non le prêtre séculier +qu’il attendait, mais un moine qu’il n’avait pas +encore vu.</p> + +<p>Avide de se renseigner, il appela d’un geste +M. Bruno prosterné non loin de lui et, lui désignant +le religieux, lui demanda tout bas qui +c’était.</p> + +<p>— C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, +répondit l’oblat.</p> + +<p>— Celui qui était malade ?</p> + +<p>— Oui, c’est lui qui va nous communier.</p> + +<p>Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. +Ainsi, sans intervention humaine, le signe qu’il +avait demandé à Dieu lui était accordé.</p> + +<p>« Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, +tu as même mieux que le simple moine que tu désirais, +tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se cria : +Oh ! croire, croire, comme ces pauvres convers ; ne +pas être nanti d’une âme qui vole à tous les vents. +Avoir la foi enfantine, la foi immobile, l’indéracinable +foi ! Ah ! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en +moi. »</p> + +<p>Son âme se réchauffa par cette invocation ; il put +prier à cœur ouvert et, au moment de communier, +cette humilité si franche, dont il avait déjà donné +tant de preuves, lui fit dire : « Seigneur, ne vous +éloignez point. Que votre miséricorde retienne +votre justice. Pardonnez-moi ; accueillez le mendiant +de communion, le pauvre d’âme… »</p> + +<p>Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait +à un transport de joie surnaturelle. — Or rien ne +vint qu’une sensation d’étouffement si pénible qu’il +ne put faire son action de grâces et qu’il dut +s’élancer dehors pour respirer.</p> + +<p>« Toutes ses prévisions étaient retournées ; c’était +l’absolution et non la communion qui avait agi. +Près du confesseur, il avait nettement perçu la +présence du Rédempteur. Tout son être avait été, +en quelque sorte, injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie +lui avait seulement apporté un tribut +d’étouffement et de peine. »</p> + +<p>C’était une épreuve dont on peut spécifier comme +suit la nature : il avait demandé un signe surnaturel +qui lui prouvât que sa communion était agréable +à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation +de cette faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son +action illuminante sur l’âme lui étaient refusées.</p> + +<p>Il était désorienté ; le Père hôtelier lui demandant, +au déjeuner, s’il était content, il ne répondit +que d’une façon vague. Puis détournant le propos, il +s’enquit de la circonstance qui avait fait que le +Père abbé l’avait communié.</p> + +<p>« — Ah ! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris +que vous. Le Père abbé a subitement déclaré, en se +réveillant, qu’il lui fallait, ce matin, célébrer sa +messe. Il s’est levé, malgré les observations du +Prieur qui lui défendait, en tant que médecin, de +quitter le lit. Je ne sais pas et personne ne sait ce qui +lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors annoncé +qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu : +« Parfaitement, c’est moi qui le communierai… »</p> + +<p>Huysmans s’inclina sans rien dire : — Il n’y a +plus à douter, pensa-t-il, Dieu a voulu me répondre +d’une façon nette.</p> + +<p>Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu +la permission de lui faire visiter les dépendances +du couvent.</p> + +<p>— Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a +exprimé le désir de vous connaître.</p> + +<p>Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis +dans une petite cellule fort nue. L’abbé reçut, avec +amabilité, le néophyte et lui demanda tout d’abord +s’il se portait bien et s’il s’accommodait de l’abstinence +et de la nourriture succincte. Huysmans répondit +affirmativement. De fait, contre toutes ses +prévisions jamais il ne s’était trouvé en meilleure +santé : point de névralgies, ni défaillances, ni +troubles d’estomac.</p> + +<p>— Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y +a pourtant quelque chose qui doit vous manquer ?</p> + +<p>— Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il +avoua avoir fumé en cachette.</p> + +<p>— Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac +n’a pas été prévu par saint Benoît ; sa règle n’en +fait donc point mention et je suis, dès lors, libre +d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant +de cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.</p> + +<p>Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le +promena partout et leur conversation porta sur +l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne préparait +donc le pénitent à la tempête formidable que le +Malin allait, de nouveau, soulever en lui.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>IX</h3> + +<p>Le lendemain matin, après une nuit aussi calme +que la précédente, il venait d’entrer à la chapelle +dans le but de prier la Vierge, quand soudain, +avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème +éclata en lui. Il entendait résonner dans son âme des +injures atroces contre l’Immaculée. Il avait horreur +de cette aberration, il en frissonnait de dégoût et +pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour +ne pas les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait.</p> + +<p>Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia +dans le jardin. Aussitôt la voix démoniaque se tut +mais pour faire place à une autre qui l’emplit d’arguties +captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque +de scrupule : Pourquoi s’était-il permis de +communier sans goût ? Pourquoi, au lieu de se recueillir, +avait-il passé l’après-midi à flâner avec +M. Bruno ?</p> + +<p>« — Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes +sont ineptes : j’ai communié tel que j’étais, sur +l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette +promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée, +c’est M. Bruno qui, d’accord avec l’abbé de la +Trappe, l’a décidée… »</p> + +<p>— N’importe, tu aurais mieux agi en passant +toute la journée en prière dans l’église.</p> + +<p>— Mais c’est impossible.</p> + +<p>— Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit +de pénitence. Donc tu ne l’as pas !</p> + +<p>Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur. +Il pantelait, ne sachant comment faire tête. Alors, +avançant toujours, le Mauvais tenta de ressusciter +le débat sur les dizaines du chapelet.</p> + +<p>De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements +du Prieur lui revinrent en mémoire et il +haussa les épaules. Méprisée, la force adverse battit +en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute — et +l’attaque prit une nouvelle forme.</p> + +<p>Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient. +Doutes sur la Présence réelle, doutes sur les +vérités révélées, doutes sur la bonté de Dieu, doutes +sur le libre arbitre — bref une kyrielle d’objections +mille fois réfutées, et dont Huysmans avait appris +à reconnaître l’inanité alors qu’il étudiait sa religion. +Néanmoins, il voulut accepter la controverse ; +mais l’assaut était si pressant qu’il avait à +peine le temps de formuler les réponses avant de +recevoir un nouveau coup.</p> + +<p>Et cependant la foi qu’il avait acquise restait +immobile, inébranlable sous le flot de paradoxes +éculés qui la submergeait.</p> + +<p>« Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à +travers cette bagarre, très lucide, nous sommes +deux, pour l’instant, en moi. Je suis mes raisonnements +et j’entends, de l’autre côté, les sophismes +qu’on me souffle. Jamais cette dualité ne m’était +apparue aussi nette… »</p> + +<p>Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi +découvert battit en retraite encore une fois. Mais +Huysmans n’avait pas eu le loisir de se reprendre +que l’assaut recommença.</p> + +<p>Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il +avait été victime d’un phénomène d’auto-suggestion. +Il résista, trop renseigné sur son état mental +pour prendre au sérieux cette insinuation.</p> + +<p>Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà +présentés, défilaient, grossis, tentaculaires, enlaçant +la foi pour essayer de l’étouffer. Toutes les pédantesques +rengaines du matérialisme eurent leur +tour. Mais Huysmans avait jaugé, dès longtemps, +leur vide. Il les subit donc sans fléchir.</p> + +<p>Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita +un tombereau d’ordures dans l’âme. En des +tableaux d’une précision effrayante, il lui mit sous +les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable.</p> + +<p>Huysmans ne se laissa pas séduire : ces rappels, +intensifiés, de ses débauches lui faisaient horreur ; +il ne pouvait écarter l’obscène vision, mais l’impression +qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté +puis barbouillé d’excréments.</p> + +<p>Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin +n’intervenait pas — gardait le silence. Alors ce fut +la tentation de désespoir : « — Tout est fini, je suis +condamné à flotter comme une épave dont personne +ne veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible +car si le monde me répugne, je dégoûte +Dieu ! »</p> + +<p>Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce +moment même, il put prier : « — Mon Dieu, dit-il, +souvenez-vous du Jardin des Olives. Souvenez-vous +qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de +moi, parlez, ne vous en allez pas… »</p> + +<p>Rien : nulle réponse. Le démon aussi se taisait. +L’âme du pénitent gisait maintenant, dans une +nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la +plus petite consolation — quasi-morte.</p> + +<p>C’était la purification renforcée ; celle que Dieu +impose toujours à l’âme qu’il entend faire progresser +rigoureusement dans la voie étroite afin +qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude +que, réduite à ses propres moyens, elle n’est +qu’un cadavre. Et en même temps, il la triture, +comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à +l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est +salutaire mais épouvantablement douloureuse.</p> + +<p>Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure +de Complies ; la crise ayant duré toute la journée, +il ne put prier, mais quand le chœur entonna +le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, un peu de lumière rentra en lui. +Il regagna, l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout +pâle et tout tremblant, il s’écroula sur une chaise. +Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient rejoint, +s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent.</p> + +<p>Il expliqua les tortures qu’il venait de subir.</p> + +<p>Et le moine, heureux de constater à quel point +cette âme avançait dans les chemins de Dieu, lui +apprit que la crise en question se produisait toujours +lorsque la contrition du pécheur était parfaite, +et qu’il devait donc s’en réjouir comme d’une +nouvelle preuve de la sollicitude divine à son +égard.</p> + +<p>— N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible +moment à passer.</p> + +<p>— C’est ce que la théologie mystique appelle : +la « Nuit obscure » ajouta M. Bruno.</p> + +<p>— Ah ! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant ; +je me souviens… Voilà donc pourquoi saint Jean +de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les douleurs +de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien +lorsqu’il affirme qu’on est alors plongé tout vivant +dans les enfers…</p> + +<p>Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à +Paris, avait tant insisté pour qu’il lût avec attention +les œuvres du Saint. C’est qu’il prévoyait que +son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait +le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans +avait tout oublié.</p> + +<p>L’hôtelier conclut : « — Le remède à tout cela, +c’est la confession. Soyez debout, demain matin à +trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il vous +entendra<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir la <a href="#n1">note I</a> à la fin de cette étude sur Huysmans.</p> +</div> + +<h3>X</h3> + +<p>Par la permission divine, Huysmans venait de +traverser une crise qui devait lui être fort utile.</p> + +<p>D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce +ne l’abandonnait pas, puisque, contre toute vraisemblance, +le signe surnaturel qu’il avait demandé +lui fut octroyé.</p> + +<p>Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en +traits de flammes, de ses égarements passés et +pardonnés, quant à la chair et quant à l’esprit, il se +tiendrait davantage en garde contre les rechutes ; +de plus il avait appris comment la Puissance +d’En-Bas s’empare de l’imagination pour tendre +des embûches aux âmes que Dieu destine à se perfectionner +par la souffrance. Cet enseignement ne +serait pas perdu.</p> + +<p>Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir +et il s’en était dégagé par la prière la plus +humble.</p> + +<p>Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait +fait expérimenter l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer +Dieu et d’en être payée de retour, elle est privée, +pour un temps, de toute consolation sensible, +enfermée dans la foi toute nue, toute sèche, purement +intellectuelle.</p> + +<p>Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes +sans se rebuter ni s’attiédir — ainsi qu’il l’aurait +sûrement fait si sa conversion n’avait été que le +caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie +d’ordre littéraire — il avait conquis sa récompense +et il allait la recevoir.</p> + +<p>Sa première communion lui avait seulement +procuré — d’une façon latente — l’énergie nécessaire +pour résister aux attaques du démon ; la seconde +l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son +Sauveur vivre en elle.</p> + +<p>Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, +au Prieur, les affres par lesquelles il venait de +passer. Celui-ci mit les choses au point, lui fit +toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il +n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses +que le Mauvais lui présentait.</p> + +<p>« Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant +après une conversion. Du reste, c’est bon +signe car, seules, les personnes sur qui Dieu a des +vues sont soumises à ces épreuves. »</p> + +<p>Puis il analysa, avec une extrême précision, le +mécanisme des ruses employées par le démon pour +troubler l’âme de bonne volonté, recommanda encore +à son pénitent de répondre par un calme mépris, +sans même daigner faire au Mauvais l’honneur +de le combattre.</p> + +<p>Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait +pas le désir de communier et que cette inertie l’inquiétait, +il conclut par ces mots : « — Il y a de la +fatigue dans votre cas ; l’on n’endure pas impunément +de pareils chocs. Ne vous tourmentez pas +de cela. Ayez confiance. Ne prétendez point vous +présenter devant Dieu tiré à quatre épingles : allez +à lui, simplement, naturellement — tel que vous +êtes. N’oubliez pas que si vous êtes un serviteur, +vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, Notre-Seigneur +va dissiper tous ces cauchemars. »</p> + +<p>Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, +descendit à l’église.</p> + +<p>Il reçut la communion avec une pleine humilité, +puis alla au jardin pour faire son action de grâces.</p> + +<p>Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement +se répandit dans son âme ; une lumière indicible +en pénétra les replis les plus intimes ; il se +sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même ; +il se trouva transporté en adoration au seuil même +de l’Éden. Quand il revint sur la terre, il s’aperçut +qu’il voyait pour la première fois la nature : le +brouillard de tristesse et d’impressions artificielles +qui la lui voilait naguère, s’était dissipé. Tout +le paysage s’illumina de la même clarté que son +âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation +de dilatement, « la joie presque enfantine du malade +qui opère sa première sortie ». Les arbres, lui +sembla-t-il, murmuraient des prières ; des ailes angéliques +se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil +brillait semblable à un ostensoir d’or radieux. +« C’était un Salut de la nature, une génuflexion +d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant +de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, +là-haut, dans la custode embrasée de l’astre…</p> + +<p>« Transporté, il avait envie de crier à ce paysage +son enthousiasme et sa foi. Il éprouvait enfin une +aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait +plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre +n’est capable de donner. Dieu seul avait le +pouvoir de combler ainsi une âme, de la faire déborder +et ruisseler en des flots de joie. »</p> + +<p>Huysmans l’expérimentait donc : cette joie toute +surnaturelle atteignait une intensité que les gens +les plus humainement heureux ne soupçonnent +même pas…</p> + +<p>Il passa encore quelques jours au monastère, +bien portant, entouré d’affection par les moines et +par le bon M. Bruno. Quand il retourna dans le +monde, il emportait le regret de ne pas toujours +demeurer auprès d’eux. Il était fort triste car il +pressentait de nouvelles épreuves. Mais le souvenir +des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.</p> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie +d’Huysmans depuis sa conversion. De même, au +cours des pages précédentes, écartant tout ce qui +n’était point mon sujet, à savoir : suivre la marche +de la Grâce dans cette âme, et en marquer, avec +autant de précision que je l’ai pu, les arrêts et les +reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du +Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. +J’ai voulu établir une sorte de procès-verbal ; je me +suis donc attaché à réprimer l’émotion que suscitaient +souvent en moi maints épisodes où se manifeste +la véracité magnifique du pécheur pénitent.</p> + +<p>Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, +dans ce qui va venir, je démontrerai, je +l’espère, que Huysmans était prédestiné à conquérir +son salut par la douleur physique et morale. +Dieu, en effet, multiplia les épines sur le chemin +où il l’avait engagé. Rares et brèves y furent les +joies, fréquentes et prolongées les souffrances. +Huysmans y acquit peu à peu la résignation puis +l’amour de la Croix. Il y reçut aussi la persévérance +jusqu’à cette mort enviable pour le croyant, +effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne.</p> + +<p>L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs +à sa conversion, c’est surtout l’aridité, cette épreuve +si fréquente chez ceux que Dieu mène par les voies +extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si +merveilleusement fixé les phases.</p> + +<p>Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu +purifie l’âme en lui retirant toute lumière sur ce +qui se passe en elle. Bien plus, il semble s’en +tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction +apparente au désir qu’elle éprouve de se rapprocher +de Lui.</p> + +<p>« L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où +elle se trouve ; privée de toutes les consolations +naturelles et surnaturelles dont elle avait coutume +de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut +se contenter et cette soif est si ardente qu’elle en +est toute desséchée… »</p> + +<p>Et il ajoute : « On voit qu’un tel état peut devenir +une épreuve très rude quand il se prolonge. Il +est d’une monotonie désolante et malheureusement +il s’impose : on ne peut en changer à son gré. Quand +cette aridité dure pendant quelques jours, elle est +déjà profondément ennuyeuse. Mais au bout de +plusieurs années, elle devient intolérable. On est +bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins +dans les bonnes lectures et dans les œuvres saintes +mais extérieures » ; mais le résultat est nul ou à peu +près.</p> + +<p>Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les +différents traits de ce véritable purgatoire, le Saint +en dit : « C’est une plaine sablonneuse, sèche, monotone. +Çà et là pousse une herbe rare, partout la +même. Elle se dresse tristement vers le ciel. C’est +le souvenir de Dieu, souvenir simple, sans variété. +Le vent des distractions couche cette herbe et +l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les +tiges se relèvent et reprennent leur direction vers +le ciel avec une obstination tranquille… »</p> + +<p>Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les +années qui suivirent sa conversion et jusqu’au +jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a noté +dans <i>la Cathédrale</i> et dans <i>l’Oblat</i>.</p> + +<p>D’abord il fut durement éprouvé au point de vue +des consolations naturelles : le bon prêtre qui l’avait +envoyé à la Trappe, qui avait repris la direction de +son âme à son retour à Paris et pour lequel il ressentait +une affection filiale, mourut peu de temps +après. Des amitiés nouvelles et qu’il croyait solides +s’éloignèrent. Il s’était retiré dans la solitude, auprès +de l’abbaye de Ligugé ; il y trouvait quelque +réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. +Or, quelques mois après son installation, les religieux +furent expulsés, partirent en exil. Il dut rentrer +dans ce Paris qu’il avait en horreur.</p> + +<p>Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à +subir de violentes attaques. Les incroyants le chargèrent +d’injures et de calomnies ou déplorèrent +hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques, +divers Pharisiens mirent en doute sa +sincérité, soulignèrent, avec perfidie, l’outrance de +quelques-uns de ses jugements, interprétèrent dans +un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, +lui et ses confesseurs, de conseils empoisonnés +ou de lettres anonymes. Encore un coup, +comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose +la lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à +la lie, le fiel de la méchanceté humaine.</p> + +<p>Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, +en apparence, des visites de la Grâce, rien qu’une +oraison qui semblait ne pas être entendue, rien que +des communions où Jésus gardait le silence en lui, +rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait +ne devoir être jamais rassasiée. Il n’obtint un peu +de tendresse que lorsqu’il se réfugiait auprès de la +Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à +Notre-Dame des Victoires.</p> + +<p>Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux +passages de ses livres, ceux-ci par exemple : « Revenu +de la Trappe à Paris, il vécut dans un état +d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans +une langueur que berçait le ronronnement de prières +toutes machinales… Il se demandait : suis-je plus +heureux qu’avant ma conversion ? Et il devait cependant +bien, pour ne pas se mentir, se répondre : +oui. En somme, il menait une vie chrétienne, priait +mal, mais, du moins, priait sans relâche. Seulement +il se sentait l’âme si vermoulue et si aride !… » +(<i>La Cathédrale</i>, ch. <small>II</small>).</p> + +<p>Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur +à la communion. Il décrit comme suit sa sécheresse : +« C’est un état particulier où il semble que +la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus ; +que la vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et +vous étouffe, où il semble, lorsqu’on reprend assez +d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au dedans +de soi, que l’on se penche, dans un silence +effrayant, sur un trou noir. » (<i>La Cathédrale</i>, +p. 97).</p> + +<p>Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise +qui le portait à s’admirer pour sa continence et +son assiduité à la prière, malgré les distractions et le +manque de goût. Cette tentation le suppliciait car +Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait +gratifié dès la première heure. « J’ai, dit-il, à l’état +latent, ce qu’au Moyen Age on appelait ingénument +la vaine gloire : une essence d’orgueil diluée +dans de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, +dans des réflexions toutes tacites… Mon vice est +muet et souterrain ; il ne sort pas ; je ne le vois +pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine +et il me saute dessus sans que je l’aie entendu +venir. »</p> + +<p>Et relevant ces distractions incessantes qui +marquent l’état d’aridité il s’écriait : « Il suffit que +je m’agenouille, que je veuille me recueillir pour +qu’aussitôt je me disperse. Ah ! les gens qui ne +pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile +que de prier. Je voudrais bien les y voir : ils +pourraient attester alors que les imaginations profanes +qui laissent, à d’autres moments, tranquille, +surgissent pendant l’oraison, à l’improviste. » (<i>La +Cathédrale</i>, p. 103).</p> + +<p>Puis l’aridité persistant, « un jour l’ennui s’implanta +en lui, l’ennui noir qui ne permet ni de travailler, +ni de lire, ni de prier, qui vous accable à +ne plus savoir que devenir ni que faire… Je m’ennuie +à crever : ce que je suis las de me surveiller, +de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes +et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais +volontiers de la sorte : le passé me semble horrible ; +le présent m’apparaît faible et désolé ; quant à +l’avenir, c’est l’épouvante… Je cherche des sensations +dans mes communions ; il faudrait pourtant +me convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées +qu’elles deviennent méritoires. Je le vois mais j’en +souffre : c’est si naturel de demander à Dieu un peu +de joie !… » (<i>La Cathédrale</i>, chap. <small>VIII</small>).</p> + +<p>Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les +éclaircissements de son admirable confesseur, n’arrivait +pas à se rendre compte qu’il était dans le +Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les +ténèbres, qu’il progressât sans aide sensible.</p> + +<p>Il essaya la diversion notée par saint Jean de la +Croix. Il se jeta dans des lectures infinies de Mystique, +de liturgie, d’art religieux et il n’en tira que +de la satiété : « Quel malheur, s’écria-t-il, que +d’avoir une bobine dans la cervelle et de se dévider +ainsi ses récentes lectures !… » (<i>L’Oblat</i>, p. 134).</p> + +<p>Cependant les offices de la Semaine Sainte lui +apportaient un peu de soulagement : souffrant +comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en croix, +la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion +avec l’Église ; il parvenait à prier sans trop +de contraction.</p> + +<p>Mais bientôt l’ennui revenait ; et, sauf le temps +du voyage en Hollande où il alla visiter la ville de +Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne sortit +plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie +brisa sa plume.</p> + +<p>Durant cette période d’apparent abandon de +Dieu, il eut tout de même deux signes qui purent +lui faire comprendre qu’il n’était point délaissé.</p> + +<p>D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en +lui, s’augmentait même du fait qu’il s’y attachait +avec persévérance malgré la fatigue de son âme et +malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi +les déboires d’ordre naturel.</p> + +<p>Ensuite ses livres produisirent des conversions.</p> + + +<h3>XII</h3> + +<p>La publication d’<i>En Route</i> fit un bruit considérable : +langues et plumes entrèrent en danse autour +du converti.</p> + +<p>Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que « de +la littérature. » Le goût bien connu d’Huysmans +pour les singularités l’avait porté à ressusciter, à +grand renfort de détails effarants, cette chose défunte +qu’était la religion catholique. En somme, +disaient-ils, c’est une fantaisie d’artiste qui, blasé +sur les sensations normales, a voulu s’en créer +d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous +mystifiant. — De fait, le mot : <i>mystiquefication</i> +fut lancé.</p> + +<p>D’autres — des « chers confrères », bien entendu — dénoncèrent +un adroit calcul pour s’attirer la +clientèle dévote et s’assurer, par là, de sérieux bénéfices. +Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus +tard pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de +s’être « vendu aux Jésuites ». Mais ils qualifièrent +sa conversion d’opération de librairie bien menée.</p> + +<p>Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement +raconté, dans <i>En Route</i>, sa propre histoire, +qu’il pratiquait, persévérait, semblait avoir totalement +rompu avec le matérialisme, on en conclut +comme il a été dit plus haut, à un affaiblissement +d’esprit ; un esthète gourmé promulgua cet axiome : +« On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de talent. » +Et maints crocodiles de lettres feignirent de +verser des larmes sur l’effondrement prématuré de +cette belle intelligence.</p> + +<p>D’autre part, dans le clergé, on observait une +prudente réserve. Car Huysmans, très ignoré, +jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et dont +seuls, quelques intimes connaissaient la droiture +foncière, effrayait par la crudité de son vocabulaire. +Il offusquait aussi par la violence de ses +critiques touchant les déformations du culte, l’ignorance +de la liturgie qui se révèlent dans certaines +paroisses, touchant la pauvreté de style et la +gaucherie de nombreux volumes traitant de la vie +spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut +écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une +mise à l’index s’imposait.</p> + +<p>Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait +souvent la mesure. Il y eut toujours chez lui +un penchant à l’exagération des tares de l’Église militante, +une tendance aux généralisations hâtives. +Je l’ai déjà dit ailleurs : il l’aimait tant cette Église, +où il avait mis tous ses espoirs, qu’il voulait servir +de tout son talent et de tout son cœur ! Y constater +maintes faiblesses et maintes défectuosités +lui était pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela +le désolait. Et il en résultait des jugements précipités +bien faits pour indisposer contre lui ceux qui +ne partageaient pas sa furie d’Absolu.</p> + +<p>Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer +aux incrédules que la foi n’abolissait point +le sens esthétique, et qu’un catholique n’était pas +nécessairement un <i>bondieusard</i> confiné dans d’idiotes +superstitions, voué à un fétichisme grotesque.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des +deux mains à quelques-uns de ses réquisitoires, +par exemple à l’entrain justicier qui lui faisait dénoncer +sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie +religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que +certaines de ses appréciations, par trop sommaires, +étaient de nature à froisser les esprits enclins à +plus d’équité.</p> + +<p>Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne +peut être « qu’un déchet, tout le dessus du panier +étant enlevé par les ordres contemplatifs et l’armée +des missionnaires » et lorsqu’il le traite de +« lavasse des séminaires » (<i>En Route</i>, p. 57).</p> + +<p>Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le +clergé actuel s’est parfois laissé influencer par le +rationalisme ambiant, si, comme nous tous, il a +besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre +d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à +Rome, et dont l’apostolat se prouve efficace.</p> + +<p>Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des +cercles catholiques d’ouvriers. Il les croit composés +« d’affreux blousards » dont l’haleine alcoolique +dément l’onction mal arrêtée des traits » (<i>En +Route</i>, p. 117).</p> + +<p>Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente +beaucoup lesdits cercles ouvriers, mon métier +de conférencier m’en faisant une obligation qui +m’est fort agréable à remplir.</p> + +<p>Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise +et de piété, des esprits judicieux et d’une culture +souvent fort développée. Jamais je n’y ai remarqué +de tartufes allant du mastroquet à la table de communion +et vice-versa.</p> + +<p>J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu +que l’Église de France triomphe de la crise qu’elle +traverse, je crois que c’est par le peuple que se +fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en +grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie +par l’amour de l’or, faisandée quant aux mœurs.</p> + +<p>Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques +d’ouvriers forment, en général, une élite sur qui +l’on peut fonder de grandes espérances. La preuve, +c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de +les dissoudre…</p> + +<p>Revenons à Huysmans.</p> + +<p>On comprend combien ses outrances le desservaient +auprès des esprits prévenus et des intelligences +fermées à l’art. Son action demeura aussi à +peu près nulle sur les simples.</p> + +<p>Et cela s’explique : son style surchargé de néologismes +et d’archaïsmes, ses métaphores en raccourci, +sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que +les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un +classique. On se rappelle ses diatribes amusantes +contre Virgile et les écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Au +fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, +voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.</p> + +<p>Mais ce sont justement les teintes violentes de +son style, ses trouvailles d’images neuves, l’imprévu +de ses comparaisons pharmaceutiques et culinaires, +son habitude d’explorer les régions les moins connues +de la littérature et de l’art, qui séduisirent des +amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne +digérait plus que le bistournage des idées et les ragoûts +de sensations troubles et de sentiments savamment +frelatés.</p> + +<p>Certains d’entre eux se plurent aux confidences +scabreuses d’<i>En Route</i>, furent d’abord comblés +dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet +écrivain qui savait accommoder, d’une façon si +experte, leurs friandises de prédilection.</p> + +<p>Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation +et rien de plus. Mais quelques-uns, qui ne +s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre enrobant +l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain +un retour sur eux-mêmes. Sans qu’ils en +eussent d’abord conscience, ces aveux véridiques, +cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore +saine de leur âme. Puis se comparant à Huysmans, +ils se dirent : — Moi, non plus je n’attends rien de +la vie ; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent ; +moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects +dont mes sens ont désormais besoin pour s’émouvoir ; +moi aussi, j’ai soif d’une certitude que ni la +science ni les philosophies les plus subtiles n’ont +pu me fournir.</p> + +<p>De là à se dire : — Si j’essayais de faire comme +Huysmans ? il n’y avait qu’un pas.</p> + +<p>Et ce pas fut souvent franchi.</p> + +<p>Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps +après la publication d’<i>En Route</i> : « Ce livre a fait +des conversions que je connais ; d’autres sont prêtes. +Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils +en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup +sûr, c’étaient des gens bien malades ceux qui se +sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce pas la +meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée +à mes efforts ? Il a fait servir le très imparfait que +je suis au bien. Il est admirable !…<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, +dans son opuscule : <i>Huysmans intime</i>.</p> +</div> +<p>Huysmans eut une preuve encore plus formelle +que son œuvre ne restait pas stérile. Je rapporte le +fait tel qu’il me le conta, l’un des derniers jours de +sa vie terrestre.</p> + +<p>Lorsque parut <i>En Route</i>, l’abbé F., qui l’avait +instruit et dirigé dès le début de sa conversion, eut +à subir de violents reproches de la part de plusieurs +de ses collègues. Ils prenaient texte des passages +acrimonieux à l’égard du clergé que contient le +volume, pour mettre en doute la sincérité de l’écrivain. +Ils accusaient son confesseur d’avoir agi avec +trop de précipitation.</p> + +<p>Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, +il alla prier la Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, +de l’éclairer sur le cas de Huysmans.</p> + +<p>— Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé +ou que j’aie bien agi, daignez me donner un signe.</p> + +<p>Le lendemain, comme il était à son confessionnal, +un homme d’une quarantaine d’années se présenta +et lui déroula une série d’aveux où foisonnaient +les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait +du plus intense repentir et spécifiait qu’il n’avait +plus pratiqué depuis vingt-cinq ans.</p> + +<p>Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis +il lui demanda quelle circonstance l’avait amené +à une aussi parfaite contrition.</p> + +<p>— C’est que je viens de lire <i>En Route</i>, répondit +l’autre. Le ton de sincérité, la bonne foi de ce +livre m’ont touché. Enfin je me suis dit que si une +âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, +avait été pardonnée, la mienne, plus sale +encore, pourrait peut-être aussi se purifier. Je suis +venu à ce confessionnal — à tout hasard. Et +j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.</p> + +<p>— Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant +en larmes et remerciant la Vierge…</p> + +<p>Donc Huysmans reçut quelques consolations à +travers ses souffrances. Elles lui furent douces +mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. Pourtant +il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être +mieux traité. Il écrit : « Ce qui m’inquiète, c’est de +ne pas assez aimer Dieu. Je l’aime bien tout de +même mais je ne le sens pas et j’en souffre… Je +vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par +une voie que, faute de courage, je n’aurais pas +choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il fait ; et il +n’y a qu’à répondre : <i>Amen !</i> »</p> + +<p>Et se répétant toujours : Père, c’est bien dur ! +Mais que votre volonté s’accomplisse et non la +mienne, il continue à prier dans sa nuit sans +étoiles.</p> + +<p>Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. +Dieu va le préparer maintenant à l’extrême +souffrance physique en le mettant en contact avec +cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire +en partie les maux.</p> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>A mon avis, avec la seconde partie d’<i>En Route</i>, +le chef-d’œuvre de Huysmans c’est <i>Sainte Lydwine +de Schiedam</i>.</p> + +<p><i>La Cathédrale</i>, en effet, s’alourdit de considérations +liturgiques, d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, +sur le symbolisme religieux, de nomenclatures +bibliographiques par trop sèches qui en rendent la +lecture assez pénible. D’autre part, les états d’âme, +consécutifs à sa conversion, que Huysmans y analyse, +sont toujours les mêmes. Cette monotonie +était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui +se prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait +que constater le fait sans en varier l’exposé. +Son admirable véracité, son souci d’exactitude +s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi +poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand +il écrivit <i>En Route</i>. Or les études d’archéologie, +d’histoire et d’art qui occupent une grande partie +du volume apparaissent plaquées un peu au hasard +parmi les considérations d’ordre psychologique. Il +semble qu’il y ait là un défaut de composition et +l’intérêt en pâtit.</p> + +<p>Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder +l’ouvrage. Il aurait consacré un livre à part à la +description et à l’explication de la cathédrale de +Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant +la période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle +est, <i>la Cathédrale</i> donne l’impression d’une mosaïque +disparate et rafistolée à l’aveuglette, où les +pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent +avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents +notables, de la vie spirituelle.</p> + +<p>La même remarque s’applique à <i>l’Oblat</i>, encore +qu’il y ait dans ce livre d’intéressantes données +sur les vicissitudes d’une communauté bénédictine +à l’époque des expulsions.</p> + +<p>Quant à <i>Foules de Lourdes</i>, c’est un livre manqué. +Le tempérament de Huysmans ne le désignait +guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa +sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, +avant tout, le vilain côté des choses humaines, +et à le souligner dans ses écrits, l’ont emporté une +fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile +qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat +du Surnaturel à Lourdes. Les laideurs vinrent au +premier plan et rejetèrent les beautés dans une pénombre +excessive.</p> + +<p>Cependant on trouve dans <i>Foules de Lourdes</i>, +une superbe apologie de la Sainte Vierge, une page +exquise sur les cierges à la Grotte, une réfutation +judicieuse et documentée des difficultés que la +science matérialiste oppose au caractère miraculeux +des guérisons obtenues par l’Immaculée. Ceci peut +atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par +manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression +blessante qu’il laisse à beaucoup de personnes.</p> + +<p>Mais dans <i>Sainte Lydwine</i>, Huysmans a rencontré +un sujet qui s’adaptait on ne peut mieux à son +talent et à son amour de la Mystique. Cette victime +volontaire de la loi de substitution, souffrant +des maux inouïs dans son corps et dans son âme +pour racheter les péchés de son siècle, cette Sainte +toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée +de parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, +l’a merveilleusement inspiré.</p> + +<p>Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, +dans des pages d’une puissance et d’une éloquence +magnifiques, le rôle bienfaisant, assainissant, divin, +de la douleur dans le monde. Il a reproduit, +avec une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle +chez lui, avec un grand bonheur d’expression, +les épisodes terribles ou gracieux qui parsèment la +légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, simplifié<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. +Son humeur même s’est adoucie. Moins +railleur, il est devenu plus compatissant à autrui, +plus équitable, plus persuasif.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. +Par exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant +l’aide de Lydwine : « Je vous serais obligé <i>d’exorer</i> le +Sauveur pour qu’il <i>m’élague</i> de ce qui lui déplaît le plus en moi. » +Mais ces taches sont rares.</p> +</div> +<p>C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander +la lecture de <i>Sainte Lydwine</i>. D’abord cette relation, +tout imprégnée d’esprit surnaturel, réagit, +d’une façon excellente, contre certaines vies de +Saints où l’aberration rationaliste s’étale avec impudence +à moins que ce ne soient les vaines finasseries +du libéralisme.</p> + +<p>Ensuite l’impression produite par le livre est +consolante : on y apprend à souffrir avec résignation, +voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en +trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers +l’abnégation de soi-même.</p> + +<p>Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. +Comme on l’a indiqué ci-dessus, il semble +qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte +Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, +pour accepter, en se sanctifiant, les tortures +purificatrices par où s’acheva son existence +périssable.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>XIV</h3> + +<p>Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu +Huymans, « la conversion du pécheur n’est pas sa +guérison mais seulement sa convalescence ».</p> + +<p>Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des +rechutes et pour se bonifier, il s’était appliqué à +observer avec beaucoup d’exactitude les commandements +de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter +assidûment le confessionnal et la Sainte +Table. Par là, il s’attachait à corriger ses défauts.</p> + +<p>Or, le plus persistant, c’était le manque de charité +envers le prochain. Il s’en rendait si bien +compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était +qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du +<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> : <i>Pardonne-nous nos offenses comme nous +pardonnons à ceux qui nous ont offensés.</i></p> + +<p>Ce lui était matière à débats anxieux (voir +<i>l’Oblat</i>, p. 117). Car il constatait que sa nature +l’inclinait, sur ce point, à des jugements aigres et +par trop sommaires, à des médisances plus impulsives +que réfléchies, à des accès de colère contre +qui l’avait lésé.</p> + +<p>Retenons qu’il était dans la vie comme dans +ses livres : un nerveux d’une extrême impressionnabilité, +un imaginatif pour qui les moindres déboires +s’exagéraient en catastrophes. En outre, il +possédait un don de la caricature qui lui faisait +éprouver du plaisir à tourner en ridicule les travers +de la pauvre humanité.</p> + +<p>Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois +l’effet d’un chat peu sociable, qui n’aime pas que +les étrangers se familiarisent avec lui et qui se +tient toujours prêt à jouer de la griffe.</p> + +<p>Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait +mal avec son amour si réel de Dieu. Entre +amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des sorties furibondes +contre les Pharisiens et les pies-grièches +de dévotion, il lui arrivait de couper court à ses +diatribes, d’en témoigner de la confusion et de +s’excuser avec une charmante ingénuité.</p> + +<p>— C’est que, expliquait-il, la bêtise « au front +de taureau », pour parler comme Baudelaire, et +l’hypocrisie me mettent hors de moi.</p> + +<p>Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse +à ceux qui avaient su se faire aimer de lui. +J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai lui demander +pardon des outrages dont je l’avais persécuté +du temps où j’appartenais au diable, il se +montra plein d’affectueuse mansuétude. En nous +embrassant pour sceller la réconciliation, nous +pleurions comme deux gosses qui se sont flanqué +des taloches et qui en éprouvent du remords…</p> + +<p>Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement +à Lui, qui avait commencé à le diriger dans les +voies de la perfection en lui imposant la persévérance +sans le réconfort des consolations sensibles, +acheva de briser son amour-propre en lui envoyant +la maladie pour qu’elle complétât son Purgatoire +sur la terre.</p> + +<p>D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il +écrivait la dernière ligne de <i>Foules de Lourdes</i> — c’est +une prière à Notre-Dame — il fut frappé d’un +zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta +sur le nerf optique.</p> + +<p>Fait notable : il recouvra la vue lorsqu’il eut à +corriger les épreuves de son livre et il la reperdit +aussitôt la besogne accomplie. — Je tiens ce détail +de lui-même.</p> + +<p>Au bout de quelques mois, une amélioration +partielle se produisit. Il put quitter le bandeau qui +lui couvrait les paupières. Mais sa vision demeura +défectueuse : il ne supportait plus les lumières +vives et était obligé de se servir de lunettes.</p> + +<p>Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le +mal atroce qui l’acheva : un cancer de la face qui +lui rongea la joue droite, caria le maxillaire et +finalement lui perfora le palais.</p> + +<p>Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, +Huysmans eut, tout d’abord, un mouvement +d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions ; il +savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut +de la nature, reculant devant la souffrance, +fut bref. Un acte d’entier abandon à la justice de +Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura : — Comme +sainte Lydwine !… Que votre volonté +soit faite, Seigneur…</p> + +<p>Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et +non seulement il se soumit en toute humilité, mais +encore, s’étendant sur la croix sans récriminer, il +refusa de ruser avec la souffrance.</p> + +<p>« Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, +voulaient employer les piqûres de morphine. +Il s’écria : — Ah ! vous voulez m’empêcher +de souffrir ! Vous voulez changer les +souffrances du Bon Dieu en mauvaises jouissances +de la terre. Je vous le défends !…</p> + +<p>« Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, +en le soutenant de sa Grâce, Dieu voulait +estampiller les œuvres de son serviteur de bonne +volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter +de lui : — Il me fallait, disait-il, souffrir tout +cela pour que ceux qui liront mes livres sachent +que je n’ai pas fait que de la littérature<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Dom <span class="sc">du Bourg</span> : <i>Huysmans intime</i>, p. 32.</p> +</div> +<p>Son courage reçut une récompense. Plus les +tortures augmentèrent, plus il entra dans la sérénité. +Elles étaient loin maintenant les lamentations +de naguère ; bien loin les tirades sarcastiques bafouant +les faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, +le pardon des injures, l’oubli des iniquités +à son égard habitèrent son âme. C’était si frappant +que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions +visité de compagnie : — Il est transformé ; il +fallait la douleur pour cela ; c’est admirable !…</p> + +<p>Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement +son âme à la charité chrétienne, il se préoccupait +de ses amis, surtout des néophytes entrés après +lui dans l’Église.</p> + +<p>Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité +d’esprit demeurait parfaite, il leur écrivait +des lettres dictées par son expérience, illuminées +par les clartés nouvelles qui lui venaient de son +calvaire. Tant qu’il put tenir la plume, il les leur +prodigua<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir <a href="#n2">note II</a> à la fin de cette étude.</p> +</div> +<p>Et quelle patience fut la sienne ! Le mal poursuivant +ses ravages, malgré tous les efforts des +médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons : +on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents +et l’os de la mâchoire supérieure, on essaya de +cruelles médications empiriques.</p> + +<p>Le tout, en vain.</p> + +<p>Lui disait avec un sourire doucement résigné : — Ces +messieurs m’ont mis en capilotade ; maintenant, +ils renoncent même aux palliatifs et ils ne me +font plus que des pansements à l’eau oxygénée… +Ils auraient bien pu commencer par là !…</p> + +<p>A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait +davantage à Dieu. Vers la fin, il ne pouvait +que rarement communier, le pus lui emplissant +presque toujours la bouche. Il suppléait à cette +privation du corps et du sang de Notre-Seigneur, +par des communions de désir qui lui fortifiaient +l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il +en vint à vivre dans un état d’oraison presque +continuel. Puis sa tendre dévotion pour la Sainte +Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête endolorie +sur les genoux de la Bonne Mère et, me +montrant le chapelet qui ne quittait plus ses +doigts, il me disait : — J’ai peine à me recueillir ; +mes prières sont pareilles aux fumées mourantes +d’un encensoir oublié devant l’autel, mais notre +Immaculée s’en contente et elle me soulage pour +porter ma croix : le corps souffre à hurler, mais +l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à +une lumière blanche…</p> + +<p>Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. +Il était assis dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne +put que me serrer faiblement la main et articuler, +d’une voix presque imperceptible, ces mots : — Je +vais à Dieu, cher ami, et je prie pour vous…</p> + +<p>Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit +paisiblement dans le Seigneur, sans une plainte, +sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on ne +s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.</p> + +<p>L’épuration était accomplie : il avait racheté +par des souffrances héroïquement supportées ses +égarements anciens et ce que « le vieil homme » +avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En +comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il +avait acquis le droit de s’écrier avec le serviteur +de la parabole évangélique : — <i>Seigneur, vous +m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, +et voici que je vous en ai gagné cinq autres !…</i></p> + +<p>Quand un converti peut se rendre ce témoignage +au seuil de la Vie éternelle, je crois qu’il a mérité +son salut.</p> + + +<p class="h3" id="n1">Note I</p> + +<p class="small">A propos des voix entendues si nettement par le néophyte +au dedans de lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai +déjà dit dans ma brochure : <i>Notes sur la psychologie de la +conversion</i> et antérieurement dans <i>Du Diable à Dieu</i> au +chapitre VIII : c’est un phénomène fort perceptible qu’on +ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un +dédoublement de la personnalité. <i>Quelqu’un</i> parle en vous +qui n’est pas vous, et vous en avez d’autant plus conscience +qu’à cette période de la conversion, la faculté de raisonner +est particulièrement libre : jamais l’on ne fut plus lucide, et +l’on s’en rend compte.</p> + +<p class="small">Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui +fait autorité dans la matière : « Ce sont des paroles parfaitement +distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du +corps ; l’âme, néanmoins, les entend bien plus clairement +que si elles lui arrivaient par les sens ; on aurait beau résister +pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. » +(<i>Vie de sainte Térèse par elle-même</i>, ch. <small>XXV</small>).</p> + + +<p class="h3" id="n2">Note II</p> + +<p class="small">Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre +1906. Je l’ai donnée dans mon livre : <i>Un séjour à Lourdes</i>. +Mais je crois utile de la reproduire ici. Si malade, il s’oubliait +lui-même pour réconforter et encourager, avec une perspicacité +admirable, son frère cadet de conversion.</p> + +<p class="ind small sc">Bien Cher Ami</p> + +<p class="small">« Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le +brave Curé d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en +paix<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Je prie pour cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, +refusez avec lui toute discussion. Et quand même les +prières à la Vierge vous paraîtraient des sons vains, faites-les. +Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, les prières +faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles coûtent. +Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière +violence.</p> +</div> +<p class="small">« Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de +l’amour divin. Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. +Rappelez-vous la réponse de Jésus à sainte Térèse, accablée +de maux, et finissant tout de même par se plaindre à Lui +de ses rigueurs : — <i>Ma fille, c’est ainsi que je traite ceux que +j’aime.</i> Voyez, il nous traite nous, les convertis, les bons salauds, +comme ses vrais amis !</p> + +<p class="small">« Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche +que c’est affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque +chose, n’étant pas précisément heureux au point de vue +spirituel, et au point de vue corporel. Mais je me dis que +c’est, sans doute, autant de moins à valoir dans le Purgatoire +et je me console.</p> + +<p class="small">« Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne +ruse chez le Seigneur. Il est souvent le plus près de nous +alors que nous le croyons le plus loin. Il laisse agir le Prince +des Mufles qui, sans le vouloir, nous épure. Car, en fin de +compte, c’est à cela que toutes ses ridicules persécutions +aboutissent.</p> + +<p class="small">« Soyez donc content : la Sainte Vierge vous a recueilli. +En dépit de tous les cahots, tout ira donc très bien. »</p> + + +<p class="h3">Note III</p> + +<p class="small">Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin +de sa vie, il ne faut pas oublier que son attrait le portait +surtout vers la Passion. Il a noté ce penchant dans maints +passages de son œuvre et notamment dans l’<i>Oblat</i> où il dit : +« La Semaine Sainte était celle qui convenait le mieux à +ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur +qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des +longs offices de cette grande semaine accablé mais heureux. +Il se sentait si bien en communion avec l’Église, et il avait +si bien prié ! Et il lui fallait faire un effort pour s’imposer +un état d’âme différent avec la Pâque… »</p> + + +<p class="h3">Note IV</p> + +<p class="small">Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de +M. Gustave Coquiot : <i>le vrai J.-K. Huysmans</i>. Naturellement +M. Coquiot, incrédule, n’a rien compris à la conversion de +son ami. Mais il a noté, avec une perspicacité sympathique, +les particularités de caractère, les façons d’être et de dire +de l’auteur d’<i>En Route</i>. Je dois des remerciements à M. Michel +Druhen qui m’a signalé le volume.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">PAUL VERLAINE</h2> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,</div> +<div class="verse">Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,</div> +<div class="verse">Vous connaissez tout cela, tout cela,</div> +<div class="verse">Et que je suis plus pauvre que personne —</div> +<div class="verse">Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign sc">Paul Verlaine.</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>J’ai entendu parler, pour la première fois, de +Paul Verlaine, en 1886, comme je venais de déposer +le casque et la cuirasse, après cinq ans de service +militaire.</p> + +<p>Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des +poètes qui allaient former l’école symboliste, fort +préoccupé de tenter des voies nouvelles, d’assouplir +le vers, de le rendre plus musical et surtout de le +libérer des entraves par trop rigides dont les Parnassiens +l’avaient garrotté. Mais ce qui nous unit +principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui nous +portait à réagir contre l’aberration matérialiste que +préconisait le naturalisme alors triomphant. Car +c’était l’époque où Zola proférait les bruits les plus +incongrus dans tous les trombones de la réclame…</p> + +<p>Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance +à Marcinelle, près de Charleroi, d’un jeune avocat +fort lettré, M. Jules Destrée — depuis, député socialiste, — qui +me montra un petit volume intitulé +<i>Romances sans paroles</i> dont les vers le ravissaient. +Il me lut quelques pièces, entre autres : <i>Il pleure +dans mon cœur</i>,… <i>Voici des fruits, des fleurs</i>,… +<i>Le piano que baise une main frêle</i>…</p> + +<p>Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait +à mon rêve, tant, tout ondoyante, toute +flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout aérienne, +elle me semblait supérieure aux fades déclamations +et aux rhapsodies descriptives dont les +champs de l’art étaient alors infestés.</p> + +<p>Je m’enquis du nom de l’auteur.</p> + +<p>— Ah ! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose +sur son compte. C’est un nommé Verlaine qui, paraît-il, +a été condamné, il y a une douzaine d’années, +pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti +au catholicisme et il a écrit un recueil de vers +religieux intitulé <i>Sagesse</i> que je ne connais pas. +M. Huysmans l’a découvert ; il en parle dans son +livre <i>A Rebours</i> publié il y a deux ans. Ce fut une +véritable révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, +dont Verlaine fit partie avant 70, gardent le +silence sur ce repris de justice qu’il leur semble +compromettant d’avouer pour l’un des leurs…</p> + +<p>Rentré à Paris, je lus <i>A Rebours</i>. Les pages — d’ordre +purement littéraire — que Huysmans y consacre +à Verlaine augmentèrent mon envie de m’initier +davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non +sans quelque peine, je me procurai un exemplaire +de <i>Sagesse</i> de l’édition Palmé, presque tout entière +mise au pilon.</p> + +<p>Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait : +la simplicité de la forme, dissimulant un art consommé, +la beauté des images, la fraîcheur de l’inspiration, +le parfum de sincérité qui flottait sur ces +strophes semblables à des buissons de roses +blanches.</p> + +<p>Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses +religieuses, je ne pus saisir à quel point l’esprit catholique +imprégnait le livre d’un bout à l’autre, +quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés. +Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent +<i>Amour</i>, <i>Bonheur</i>, <i>Liturgies intimes</i>, quelles que +fussent mes préventions contre l’Église, je dus bien +rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de +Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre.</p> + +<p>Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles +et dans les conférences que, dès cette époque, +je faisais sur le poète.</p> + +<p>D’ailleurs, il faut y insister : Dans ce temps, la +presse bien pensante, que les mœurs décousues de +Verlaine effarouchaient, se tenait sur la réserve à +son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière. +N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on +opposait au pécheur repentant de <i>Sagesse</i>… qui ? +Un chansonnier breton — bon chrétien d’ailleurs. +Tout de même, il n’y a pas proportion !</p> + +<p>La presse boulevardière et maintes revues normaliennes +propageaient force légendes malveillantes, +force jugements ineptes sur la personne et sur l’art +de Verlaine.</p> + +<p>Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, +trouvant chez lui une beauté nouvelle ne cessaient +d’acclamer, avec une furie généreuse, les mérites +de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste +qui a fait la gloire de Verlaine — envers et +contre tous. Elle n’a pas toujours placé aussi judicieusement +ses admirations…</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se +réjouir d’un pareil résultat. En effet, n’est-il pas +réconfortant que la partie la plus pénétrante, la +plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de +l’œuvre de Verlaine, celle où il atteste les beautés +et les bienfaits de l’Église, soit tenue pour la plus +admirable même par des adversaires irréductibles +de notre foi ? Quelle preuve que le Saint-Esprit +demeure le plus grand des artistes !</p> + +<p>Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée +de Jansénius crier au scandale : Verlaine fut et +reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et ses égarements, +le chantre incomparable de la Grâce. +Aussi Huysmans n’exagère pas quand il écrit : +« L’Église a eu en lui le plus grand poète dont elle +se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age. » (Préface +aux <i>Poésies religieuses</i>, 1 vol., chez Messein.)</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention +de raconter la vie de Verlaine. Résumant les circonstances +qui le menèrent en prison, je dirai sa +conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après <i>Sagesse</i>, +le travail de la Grâce sur cette âme ingénue ; +je montrerai sa bonne foi et sa ferveur. Ensuite, +me servant de ses propres confidences, de son +œuvre postérieure à <i>Sagesse</i> et de nombreux documents +publiés depuis sa mort, je tâcherai d’exposer +combien il fut désarmé pour lutter contre +lui-même et contre les influences déplorables du +milieu où s’enlisèrent ses derniers jours.</p> + +<p>Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine +qu’il ait été préparé au catholicisme ardent de <i>Sagesse</i>. +Son père, capitaine du génie en retraite, considérait +la religion comme une sorte de discipline +qu’il importe de respecter — sans plus. Sa mère, +grand cœur, plein de tendresse et de dévouement, +ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le +poète fit sa première communion « parce que cela +était convenable » et n’en garda aucune ferveur. +Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de l’Église. +Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles +de la science athée. Un de ses biographes qui +fut, jusqu’à la fin, son ami dévoué, dit de sa formation +intellectuelle : « Nous avions lu ensemble, +entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors +célèbre et réputé hardi, du docteur Büchner : +<i>Force et matière</i>, y puisant des arguments scientifiques +pour nous instruire et fortifier nos convictions +philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, +nous étions persuadés de l’inexistence du +surnaturel, et nous ne pouvions croire à l’existence +d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie +d’une puissance extérieure qui domine l’humanité, +la gouverne, se mêle de ses actes, les juge, les récompense, +les punit… Verlaine était donc, à +vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, +conviction, études et non simplement par une +grossièreté négative comme la plupart des hommes +qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <span class="sc">Edmond Lepelletier</span> : <i>Paul Verlaine, sa vie, son œuvre</i>, +p. 387 (Éditions du <i>Mercure de France</i>).</p> +</div> +<p>Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres +de sainte Térèse, non pour y chercher des motifs +de croire, mais parce que le talent merveilleux manifesté +par la réformatrice du Carmel, dans <i>le Chemin +de la perfection</i> et <i>les Châteaux de l’Ame</i>, lui +agréait. Ils sont, d’ailleurs, assez nombreux les incroyants +qui cherchent des jouissances d’ordre littéraire +ou psychologique dans les livres de dévotion. +Il y a, par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, +aux dîners gras du vendredi qu’il présidait +chez Magny : « évêque du diocèse des athées » et +qui, néanmoins, se déclarait charmé par la lecture +assidue de l’<i>Imitation</i>. Moi-même, je me souviens +qu’à une époque où je combattais farouchement +l’Église, <i>la Douloureuse Passion</i> de la sœur Catherine +Emmerich me tomba sous la main. Je m’en délectai, +mais comme j’aurais fait d’un conte de fées.</p> + +<p>Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine +trouva des exemples de piété. M<sup>lle</sup> Mathilde +Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait +pas. La suite des événements montra, au surplus, +qu’elle n’était nullement catholique, puisqu’elle divorça +pour se remarier dès que les rêveries antisociales +du Juif Naquet eurent passé dans la loi.</p> + +<p>Cette union mal assortie fut l’origine de tous les +malheurs du poète. Quand il eut perdu sa place +d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la Commune, il +vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme +et son petit garçon. M<sup>me</sup> Verlaine était une personne +très positive et très amie du pot-au-feu, +ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais +compris le caractère du grand enfant — très facile +à mener si elle avait su le prendre — qu’était son +mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci et, il faut +bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie +d’autres écrivains, la courroucèrent. Des querelles +éclataient à chaque instant, aggravées de longues +bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme +était poussée sournoisement à la discorde par son +père, qui ne pardonnait pas à Verlaine de montrer +plus de penchant à chevaucher Pégase qu’à s’acagnarder +sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un +notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes +papelards et venimeux, à lunettes montées +sur or, à faux-cols trop empesés, dont maints +capitalistes — toujours prêts à se duper les +uns les autres, sous couleur de contrats et +de licitations — vénèrent la fourberie onctueuse.</p> + +<p>Le ménage allait donc fort mal quand survint ce +voyou lyrique de Rimbaud, poète précoce, d’un talent +extraordinaire, mais d’une perversité diabolique, +qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa +grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les +plus simples convenances, les orgies où il entraînait +son hôte mirent M<sup>me</sup> Verlaine hors d’elle. +Elle exigea son expulsion de la maison familiale. +Verlaine refusa et même, il prit la fuite en société +de son mauvais génie, tandis que sa femme introduisait +une demande en séparation.</p> + +<p>Les deux amis menèrent à Londres, dans les +Ardennes, en Belgique, une existence picaresque +qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus +le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu +auprès de lui, déclara qu’il allait le quitter. +Verlaine, après maintes supplications pour le retenir, +entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès +depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, +fit feu sur Rimbaud qu’il blessa très légèrement au +poignet. Confirmé dans son projet de rupture, +Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare +du Midi pour retourner dans sa ville natale, Charleville. +Verlaine le suivait en gesticulant et en vociférant. +Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé +par ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de +police, montra sa blessure et fit arrêter Verlaine…</p> + +<p>Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. +Le poète fut incarcéré dans une cellule de +la maison de détention de Mons.</p> + +<p>Tels furent les événements d’où résulta <i>Sagesse</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir <a href="#n3">note I</a> sur la première communion de Verlaine à la +fin de cette étude.</p> +</div> + +<h3>III</h3> + +<p>Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles +blanchies à la chaux, une fenêtre grillée qui +n’ouvre que sur le ciel, une couchette dure, une +table étroite, un escabeau, une cruche de grès.</p> + +<p>Le grand silence de la prison l’enveloppe, +à peine interrompu par le bruit monotone des +pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement +du guichet qu’un gardien tire, deux fois +dans la journée, pour lui tendre des repas sommaires.</p> + +<p>C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui +faudra vivre en tête à tête avec sa conscience.</p> + +<p>Le passage brusque d’une existence désordonnée +et tapageuse à une vie claustrale l’ahurit d’abord : +son esprit roule et tangue parmi des rêves incohérents, +oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité +grise et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied +un peu. Il écoute s’apaiser en lui les rumeurs de la +tempête qui l’a jeté, tout fiévreux, sur cette morne +plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant, +avec elles, l’image du funeste compagnon +d’aventure qui l’a trahi. D’autres figures la remplacent : +sa femme, son enfant.</p> + +<p>Alors le regret du foyer perdu, le remords de +s’être aliéné celle qui l’aimait, malgré les malentendus +et les querelles, lui déchirent le cœur. Il se +demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds +les joies paisibles qu’il s’était promises au temps +des fiançailles. Des vers écrits pour la petite +épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i9">… Arrière</div> +<div class="verse">L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés !</div> +<div class="verse">Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,</div> +<div class="verse">Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,</div> +<div class="verse">Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses</div> +<div class="verse">Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin.</div> + +<div class="verse stanza">Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie</div> +<div class="verse">Vers le but où le sort dirigera mes pas…</div> +</div> + +</div> +<p>Et encore :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie</div> +<div class="verse">Modeste que nous montre en souriant l’espoir,</div> +<div class="verse">Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie ;</div> + +<div class="verse stanza">Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,</div> +<div class="verse">Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles,</div> +<div class="verse">Seront deux rossignols qui chantent dans le soir…</div> +</div> + +</div> +<p>Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent +le chant des rossignols. La petite épouse, +pleine de rancune, décoche du papier timbré à +l’époux dans le malheur.</p> + +<p>Quoi donc, tout est-il fini entre eux ? Quand il +sortira de cette geôle, il n’aura même pas la consolation +de se réfugier vers des lèvres qui pardonneront ! +Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être +qu’un autre la lui aura prise ! Et son fils, qu’il n’a +vu qu’au berceau, on le détournera de lui !</p> + +<p>Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le +pavé de sa cellule ; il lance autour de lui des regards +effarés. Qui lui apportera une parole de consolation ? +Qui fera le geste de pardon ? Personne, — il +est seul.</p> + +<p>A quoi lui servent maintenant les « convictions +philosophiques » dont son ami Lepelletier nous +rapporte, en des termes d’une si inconsciente drôlerie, +l’empire sur son intelligence ? Le sophiste +teuton, qui lui servit une lourde panade de force et +de matière, va-t-il lui fournir une aide dans sa détresse ?</p> + +<p>Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations +hâtives lui semblent, à cette heure, ce qu’ils +sont en effet : les très poussiéreuses balayures de +l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, +la tendresse humaine lui font faillite. Il est seul… +Il est tout seul !…</p> + +<p>Tout seul, non : au-dessus de la table, un Crucifix, +surmontant une lithographie du Sacré Cœur, +ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est venu +pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. +Il offre au poète le brasier d’amour qui consumera +ses fautes ; il lui montre la plaie de son côté d’où +ruisselle le rachat du monde ; il lui chuchote — à +voix si basse : — Mon enfant, c’est à cause de tes +péchés que je saigne sur cette croix. Blottis-toi dans +ma blessure et je te rendrai doux et humble de +cœur car je suis celui-là qui ne change jamais !…</p> + +<p>Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. +Ses yeux à peine fixés sur le gibet de +gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore assez +souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession +le poursuit du procès engagé par sa femme. Il implore +une réconciliation ; il écrit des lettres suppliantes +qui restent sans réponses. Il agonise d’incertitudes +et d’angoisses. Mais il n’est pas assez +arraché de tout pour sentir que Dieu seul recueillera +le débauché, le gibier de prison vomi par la société.</p> + +<p>Et des jours coulent…</p> + +<p>Un matin, le directeur de la prison entre dans +la cellule et, après quelques phrases d’encouragement, +lui remet le jugement du tribunal de la Seine +qui prononce la séparation au profit de sa femme +et qui confie à celle-ci la garde de l’enfant.</p> + +<p>Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine +fut foudroyé. Et alors Jésus se manifesta.</p> + +<p>Mais laissons parler le poète.</p> + +<p>« Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une +poignée de main et une tape sur l’épaule du directeur +me rendirent un peu de courage — et, une +heure ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas +que je me pris à dire à mon gardien de prier monsieur +l’Aumônier de venir me parler.</p> + +<p>« Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. +Il me donna aussitôt celui de persévérance de Monseigneur +Gaume… »</p> + +<p>Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort +quoique l’aumônier corroborât ses lectures « des +meilleurs et des plus cordiaux commentaires ». +Ah ! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans l’intermédiaire +d’aucun livre.</p> + +<p>Il reprend : « Dans la situation d’esprit où je me +trouvais, le désespoir de n’être pas libre et la honte +de me trouver là déterminèrent, un certain petit +matin de juin, — après une nuit douce-amère passée +à méditer sur la Présence réelle et la multiplicité +sans nombre des hosties figurée au Saint Évangile +par la multiplication des pains et des poissons — tout +cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution… +Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, +me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre +le temps de m’habiller et me prosterna en larmes, +en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du +Sacré Cœur — cette image évocatrice de la plus +sublime dévotion de l’Église catholique aux temps +modernes.</p> + +<p>« L’heure seule du lever, deux heures au moins +après ce véritable petit ou grand miracle moral, +me fit me relever et je vaquai, selon le règlement, +au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la +chambre) lorsque le gardien de jour entra, qui +m’adressa la phrase traditionnelle. — Tout va bien ?</p> + +<p>« Je lui répondis aussitôt : — Dites à monsieur +l’Aumônier de venir.</p> + +<p>« Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes +après ; je lui fis part de ma conversion.</p> + +<p>« C’en était une, sérieusement. Je croyais, je +voyais, il me semblait que je savais : j’étais illuminé. +Je fusse allé au martyre pour de bon — et +j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés +à la grandeur de l’Offensé…</p> + +<p>« L’Aumônier, un homme d’expérience, me +calma, après m’avoir félicité de la grâce reçue. Puis +comme, dans mon ardeur probablement indiscrète +et imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance +et tout péché, j’implorais de me confesser +sur-le-champ, dans ma crainte de mourir impénitent, +disais-je, il me répliqua, en souriant un peu : — N’ayez +peur. Vous n’êtes déjà plus impénitent, +c’est moi qui vous l’assure. Quant à l’absolution, +veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est +patient et il saura bien vous faire encore un petit +crédit, lui qui attend son dû depuis pas mal de +temps déjà, n’est-ce pas ?…<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <span class="sc">Paul Verlaine</span> : <i>Mes Prisons</i>, pages 428 et suivantes (Édition +Messein).</p> +</div> +<p>Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de +laisser le repentir imbiber, d’une façon encore plus +profonde, l’âme du pauvre pécheur.</p> + +<p>Alors, dans la solitude et le silence — ces adjuvants +incomparables du Paraclet — les larmes revinrent — un +fleuve de larmes qui balaya, emporta +les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes +d’intempérance et de luxure, la haine et la +colère, et qui fit place nette dans ce cœur où le Bon +Maître allait pouvoir descendre.</p> + +<p>Verlaine éprouva combien la douleur est efficace +pour modeler l’âme en forme de ciboire où rayonnera +bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui enveloppaient +le cœur fondirent. Il connut ce printemps +de la Grâce où les prières fleurissent comme des +perce-neige, où le rosier, chargé des roses rouges +de la contrition, vous fait sentir ses épines qui +blessent et qui versent du baume tout à la fois. Son +âme monta vers le Sacré Cœur comme une alouette +vers le soleil d’un beau jour d’avril.</p> + +<p>La confession générale eut lieu, puis la communion. +Dans ses écrits en prose, Verlaine n’a guère +donné de détails sur ses dispositions quand il reçut +les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés +que l’effet produit fut intégral, car nous en trouvons +l’admirable écho dans les vers de <i>Sagesse</i>.</p> + +<p>La sincérité du poète n’est pas moins évidente. +Pour preuve, deux lettres écrites, peu après, à son +ami Lepelletier et publiées par celui-ci dans le +livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages +essentiels.</p> + +<p>« … Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve +en grand, en immense, ce qu’on ressent quand, les +premières difficultés surmontées, on perçoit une +science, un art, une langue nouvelle et aussi ce +sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger… +Si l’on te demande de mes nouvelles, dis que +je me suis absolument converti à la religion catholique, +après mûres réflexions, en pleine possession +de ma liberté morale et de mon bon sens. Oh ! cela +tu peux bien le dire si l’on t’interroge… Je vois à +présent ce que c’est que le vrai courage. Le stoïcisme +est une sottise douloureuse, une Lapalissade. +J’ai mieux : ce mieux, je te le souhaite, mon ami… »</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en +envoyant à M. Lepelletier les premiers vers de <i>Sagesse</i> : +« C’est absolument senti, je t’assure. Il faut +avoir passé par tout ce que je viens de souffrir depuis +trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour +sentir tout ce qu’il y a d’admirablement consolant, +de raisonnable, de logique dans cette religion si terrible +et si douce. Oh ! terrible, oui ! Mais l’homme +est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa +seule naissance. Et je ne parle pas des preuves historiques, +scientifiques et autres qui sont aveuglantes +quand on a le bonheur d’être retiré de cette société +abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, +damnée !… Si tu savais comme je suis détaché de +tout, hormis de la prière et de la méditation ! »</p> + +<p>M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres +si probantes. Mais comme, pour sa part, il +en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer par +des considérations rationalistes le retour de Verlaine +à la foi. Et alors il nous propose notre vieille +connaissance, l’auto-suggestion : Verlaine s’est +hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le +reste s’en est suivi. Vous voyez comme c’est +simple ! En compulsant son livre, documenté, perspicace +au point de vue humain, plein d’affection et +d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité +renversante dès qu’il touche à la religion, je me répétais +ce que je vérifie toujours davantage à mesure +que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel +dans les âmes : la Foi est une grâce qui nous +opère de la cécité.</p> + +<p>Ah ! si <i>Sagesse</i> n’était que le produit des hallucinations +d’un cerveau surchauffé par l’isolement, +pensez-vous que les jeunes mécréants qui firent le +succès de ces vers auraient été non seulement ravis +par les mérites littéraires du recueil, mais touchés +jusqu’au fond du cœur par l’accent si sincère des +joies et des tristesses qu’il raconte ? Croyez-vous +que M. Jules Lemaître — qui ne passe point pour +un emballé — en aurait écrit ceci : « Ces dialogues +avec Dieu sont comparables — je le dis sérieusement — à +ceux du saint auteur de l’<i>Imitation</i>. A +mon avis, c’est peut-être la première fois que la +poésie française a véritablement exprimé l’amour +de Dieu. »</p> + +<p>Examinons donc <i>Sagesse</i> à la lumière de la Mystique.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé +l’âme de Verlaine par les pleurs du repentir et qu’il +lui eut accordé le bienfait des Sacrements, le poète, +comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à +étudier sa religion. Le bon aumônier lui prêta des +livres et, croyant par le cœur, il le devint également +par la raison.</p> + +<p>Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à +mesure qu’il acceptait son retranchement du monde +ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de ses péchés, +il se sentit pressé d’employer le don merveilleux +de poésie que la Providence avait mis en +lui, à célébrer les joies, les souffrances et les ravissements +du néophyte qui progresse dans la voie +étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, +son langage naturel que, lorsqu’il a tenté, par +la suite, de décrire en prose quelques-uns de ses +états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des +phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, +et d’une syntaxe débile. Du reste, chez Verlaine, +le prosateur fut toujours très inférieur au +poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui +l’admirent : poète il était, et rien que poète.</p> + +<p>Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient +bien des limons, tourbillonnaient parmi des bas-fonds +suspects. Catholique, elles se purifient et +prennent un cours régulier. Elles forment une rivière +paisible qui reflète le grand ciel salubre et le +soleil ineffable de la Grâce. Des églantines étoilent +les rives, des champs de violettes et de muguet +les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec +des chapelles, élancées dans l’air tiède, où les +cloches d’airain de la contrition martellent les +psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or de +l’amour de Dieu égrènent des alleluia.</p> + +<p>C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la +Vierge des Sept Douleurs, se dépouille de ses orgueils +et de ses sensualités. C’est la vie illuminative +où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus +argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un +peu de la Vie unitive où la Rose Mystique épanouit +sa corolle couleur d’arc-en-ciel.</p> + +<p>Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui +était la dispensatrice des faveurs de l’Amour divin ! +Comme il a eu raison de placer sa statue au centre +de l’œuvre ! Comme il a tendrement célébré les +munificences de la Reine sans tache ! Écoutez :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je ne veux plus aimer que ma mère Marie :</div> +<div class="verse">Tous les autres amours sont de commandement,</div> +<div class="verse">Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement</div> +<div class="verse">Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie…</div> + +<div class="verse stanza">Et comme j’étais faible et bien méchant encore,</div> +<div class="verse">Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,</div> +<div class="verse">Elle baissa mes yeux et me joignit les mains</div> +<div class="verse">Et m’enseigna les mots par lesquels on adore…</div> + +<div class="verse stanza">Marie Immaculée, amour essentiel,</div> +<div class="verse">Logique de la foi cordiale et vivace,</div> +<div class="verse">En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,</div> +<div class="verse">En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel ?</div> +</div> + +</div> +<p>Ah ! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es +la grande Auxiliatrice, Vierge très pure ! Ils le +savent bien ceux qui, servant l’Église militante, +saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau +radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin +difficile qui monte en Paradis !…</p> + +<p>Excusez cette incidente, lecteurs ; ce n’est pas +de ma faute : lorsque le nom de la Toute Belle +vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il +faut que je laisse tout pour lui répéter : — Ma +Mère, je vous aime !…</p> + +<p>Ainsi, <i>Sagesse</i>, placé sous la protection de la +Vierge, nous décrit tour à tour les épreuves et les +consolations départies à l’âme contrite, les caresses +que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs +qui manifestent son ascension vers Dieu.</p> + +<p>Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. +On dirait une image de missel, nuancée de pourpre +et d’or comme un crépuscule. Le chevalier Malheur +se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent +le Saint-Graal. La visière de son casque, +qu’ombragent des plumes noires et feu, est levée et +son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste, +« d’une voix dure », la loi de douleur qui régit +l’univers. Ensuite il brandit sa lance, lui perce le +cœur, et son doigt ganté de fer entre dans la blessure :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer,</div> +<div class="verse">Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.</div> + +<div class="verse stanza">Et voici que, fervent d’une candeur divine,</div> +<div class="verse">Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine !</div> + +<div class="verse stanza">Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,</div> +<div class="verse">Comme un homme qui voit des visions de Dieu.</div> + +<div class="verse stanza">Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,</div> +<div class="verse">En s’éloignant me fit un signe de la tête</div> + +<div class="verse stanza">Et me cria (j’entends encore cette voix) :</div> +<div class="verse">« Au moins, prudence — car c’est bon pour une fois ! »</div> +</div> + +</div> + +<h3>V</h3> + +<p>La solitude est le plus grand des bienfaits en +cette période de début dans la vie spirituelle qui +se marque par l’examen de conscience et par le +bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle +serait néfaste, au contraire, si le Surnaturel ne +l’habitait, si la rentrée du converti dans le Vrai +n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité +religieuse soumise aux caprices de son tempérament +et aux péripéties du hasard. Bien vite il se rebuterait. +Ensuite il passerait le temps à se surexciter +au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. +Puis il s’irriterait contre le châtiment qui +l’a frappé. Il se chercherait des excuses. Il se dirait +qu’après tout, la société ne valant pas grand’chose, +son seul tort fut de ne pas garder les apparences. +Il passerait par des alternatives d’amour-propre +froissé, de rancune, d’animosité contre les +auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en surhomme +que l’éminence de ses facultés place en dehors des +lois de la morale. A d’autres moments il se dévorerait +d’ennui : une lourde tristesse, où il ne verrait +pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée de canicule. +Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur +ses torts, exagérant ses griefs, il formerait des projets +de vengeance pour le jour de sa libération.</p> + +<p>Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur +repentant, comme la cellule pénitentielle lui devient +suave ! Il s’y dessine une frise lumineuse de +bonnes pensées et de prières. Son âme apprend +qu’en ce lieu morne, elle a conquis la vraie liberté. +Car, quand elle le veut, elle s’évade vers le ciel en +chantant quelque cantique pareil à celui que saint +Jean de la Croix mit en tête de sa <i>Montée du +Carmel</i>, — ce livre que certains trouvent presque +inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide +et si profond :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">Pendant une nuit obscure,</div> +<div class="verse i2">Enflammée d’un amour anxieux,</div> +<div class="verse i2">— O l’heureuse aventure ! —</div> +<div class="verse i2">Je suis sortie sans être aperçue</div> +<div class="verse">Tandis que ma demeure était tranquillisée…</div> + +<div class="verse i4 stanza">En cette nuit heureuse,</div> +<div class="verse i2">En secret, sans que nul ne me vît,</div> +<div class="verse i1">Ne voyant moi-même plus rien du monde,</div> +<div class="verse i1">Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide</div> +<div class="verse i1">Que Celui qui brillait dans mon cœur.</div> +</div> + +</div> +<p>Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense +le passé pour détester ses égarements, soit qu’il +cultive les germes des vertus déposés en lui par la +confession et l’Eucharistie, soit que ses concupiscences +s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.</p> + +<p>Il voit alors, dans une incomparable clarté, les +abîmes où il courait, les fanges où il se prélassait +et il note combien toute sagesse humaine fut impuissante +à le retenir :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’avais peiné comme Sisyphe</div> +<div class="verse">Et comme Hercule travaillé</div> +<div class="verse">Contre la chair qui se rebiffe…</div> + +<div class="verse stanza">Et toujours un lâche abrité</div> +<div class="verse">Dans mes conseils qu’il environne</div> +<div class="verse">Livrait les clefs de la cité.</div> + +<div class="verse stanza">Que ma chance fût male ou bonne,</div> +<div class="verse">Toujours un parti de mon cœur</div> +<div class="verse">Ouvrait la porte à la Gorgone !</div> +</div> + +</div> +<p>Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont +racheté. Mais, comme il arrive toujours en cette +phase de la vie purgative, l’Esprit du monde s’affaire +à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude +envers Dieu. Il note ces insinuations en des +vers d’un relief merveilleux, puis, enlaçant le pied +de la Croix, il répond :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Sagesse humaine, ah ! j’ai les yeux sur d’autres choses</div> +<div class="verse">Et parmi ce passé dont ta voix décrivait</div> +<div class="verse">L’ennui, pour des conseils encore plus moroses,</div> +<div class="verse">Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.</div> + +<div class="verse stanza">Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,</div> +<div class="verse">De mes malheurs, selon le moment et le lieu,</div> +<div class="verse">Des autres et de moi, de la route suivie,</div> +<div class="verse">Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.</div> + +<div class="verse stanza">Si je me sens puni, c’est que je le dois être :</div> +<div class="verse">Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien</div> +<div class="verse">Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître</div> +<div class="verse">Le pardon et la paix promis à tout chrétien…</div> +</div> + +</div> +<p>Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. +Il dénonce l’immense orgueil du poète, +cet orgueil qui le précipita dans la fosse où +grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose +la quiétude dont le favorise Notre-Seigneur depuis +qu’il a mérité, par l’oraison confiante, la grâce +d’humilité :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">… Un doux vide, un grand renoncement,</div> +<div class="verse">Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément,</div> +<div class="verse">Une candeur d’une fraîcheur délicieuse…</div> +</div> + +</div> +<p>Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement : +ce pénitent qui lui échappe, il veut le reconquérir. +A cette heure douteuse du crépuscule +où nos sentiments se teintent de mélancolie, où +l’esprit fatigué de sa tâche du jour se tient moins +en garde contre les assauts des passions, il étale, +devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse +et d’un charme redoutable… Le prisonnier +répond :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme</div> +<div class="verse">Et les voici vibrer aux cuivres du couchant ;</div> +<div class="verse">Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :</div> +<div class="verse">Une tentation des pires ! Fuis l’infâme…</div> +</div> + +</div> +<p>Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il +n’y a qu’un moyen de dissiper le prestige :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?</div> +<div class="verse">Un assaut furieux, le suprême sans doute !…</div> +<div class="verse">Oh ! va prier contre l’orage, va prier.</div> +</div> + +</div> +<p>Mais le monde dégage de tels miasmes autour de +la prison ! Ah ! si, du moins une fois libéré, il +pouvait échapper à son siècle boueux. S’il pouvait +remonter vers les temps de foi naïve et robuste ! +Et voici l’admirable sonnet si justement célèbre :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">… C’est vers le Moyen Age énorme et délicat</div> +<div class="verse">Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât</div> +<div class="verse">Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste…</div> + +<div class="verse stanza">Et là que j’eusse part — quelconque, chez les rois</div> +<div class="verse">Ou bien ailleurs, n’importe — à la chose vitale,</div> +<div class="verse">Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,</div> + +<div class="verse stanza">Haute théologie et solide morale,</div> +<div class="verse">Guidé par la folie unique de la Croix,</div> +<div class="verse">Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale !</div> +</div> + +</div> +<p>Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche +alors à lui insuffler des pensées de découragement :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Pourquoi triste, ô mon âme,</div> +<div class="verse">Triste jusqu’à la mort</div> +<div class="verse">Quand l’effort te réclame ?…</div> + +<div class="verse stanza">N’as-tu pas l’espérance</div> +<div class="verse">De la fidélité</div> +<div class="verse">Et, pour plus d’assurance</div> +<div class="verse">Dans la sécurité,</div> +<div class="verse">N’as-tu pas la souffrance ?</div> +</div> + +</div> +<p>C’est la nuit des sens, point culminant de la vie +purgative. Mais bientôt une grâce d’allégresse lui +est envoyée et il s’écrie :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’ai dit un adieu léger</div> +<div class="verse">A tout ce qui peut changer,</div> +<div class="verse">Au plaisir, au bonheur même,</div> +<div class="verse">Et même à tout ce que j’aime</div> +<div class="verse">Hors de vous, mon doux Seigneur !…</div> + +<div class="verse stanza">Douce, chère Humilité,</div> +<div class="verse">Arrose ma charité,</div> +<div class="verse">Trempe-la de tes eaux vives,</div> +<div class="verse">O mon cœur, que tu ne vives</div> +<div class="verse">Qu’aux fins d’une bonne mort.</div> +</div> + +</div> +<p>Or voici qu’après des semaines passées à dompter +la nature, à réduire en poudre « le vieil homme », +voici qu’une aube inconnue commence à dorer l’horizon +de son âme. Parce qu’il se rendit humble, +parce qu’il s’est tenu éveillé quand Notre-Seigneur +souffrait pour lui à Gethsémani, Verlaine +gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au +Sacré Cœur : il parvient au seuil radieux de la vie +illuminative. Son oraison n’est plus seulement de +pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de +tout son être à Dieu ; elle devient aussi l’acte de +désir qui réclame, en retour de ce joyeux holocauste, +les félicités de l’amour divin. Il aime son +Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement +des choses de la terre et il veut être aimé plus encore +qu’il n’aime. Et il est tellement éperdu de +gratitude qu’il se consume, comme un cierge +bénit, devant le bon Maître. Rien n’est plus beau, +plus fervent, dans toute la littérature religieuse, +que les cris qui témoignent de son ravissement :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour</div> +<div class="verse">Et la blessure est encore vibrante !…</div> + +<div class="verse stanza">Noyez mon âme aux flots de votre Vin,</div> +<div class="verse">Fondez ma vie au Pain de votre table !…</div> +</div> + +</div> +<p>Prenez-moi, je vous donne tout : voici ma chair, +voici mon sang purifiés par votre chair, par votre +sang. Voici mon front « pour l’escabeau de vos +pieds adorables ». Voici mes mains « pour les +charbons ardents et l’encens rare ». Voici mon +cœur « pour palpiter aux ronces du Calvaire ». +Voici ma voix « pour les reproches de la Pénitence ». +Voici mes yeux « pour être éteints aux pleurs de +la prière ». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô +mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je +vous le donne sans en rien retenir !…</p> + +<p>Ah ! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne +peuvent comprendre cette sublime effusion du pécheur +pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils savaient !…</p> + +<p>S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, +poursuivis d’imprécations et de quolibets par le +monde, valent à qui les offre au Crucifix des voluptés +auprès de quoi toutes les liesses de la terre +ne sont qu’épluchures pour les pourceaux.</p> + +<p>Mais ils ne veulent pas savoir.</p> + +<p>— Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, +plutôt que l’hostie, et vous deviendrez semblables +à des dieux. Ils se précipitent, il se bousculent +et se meurtrissent les uns les autres pour +cueillir plus vite ces pommes vermeilles dont le +désir sèche leurs lèvres et crispe leurs doigts.</p> + +<p>Ils cueillent ; ils mangent — et voici que l’illusion +s’évapore aussitôt.</p> + +<p>Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, +le palais en feu, le cœur plein d’ordures, ils +baissent tristement la tête et ils se disent : — Quoi, +ce n’était que cela ? Pourquoi ces pommes, si belles +à convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le +goût de la mort ?</p> + +<p>Alors quelques-uns — bien peu ! — se tournent +vers Jésus qui leur dit : — Si tu sèmes dans la +douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. +Accepte la Croix, porte-la joyeusement à +ma suite, et je t’abreuverai à la source vivifiante +de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour +te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et +ton intelligence, plus je mettrai dans ta bouche +l’avant-goût du Paradis.</p> + +<p>Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole ; +le Larron des grands chemins entend cette +parole ; Madeleine, la courtisane, entend cette parole ; +Nathanaël le sceptique, entend cette parole…</p> + +<p>Mais divers bourgeois qui veulent « être de leur +temps » n’entendent pas cette parole. Leur cœur, +pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils le +mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, +dans un coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler +et brailler à la Bourse ou faire les pachas +dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils +ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant +amas de pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, +vont se pendre à l’arbre qui ombrage le Champ +du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des +fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. +Les autres blasphèment Notre-Seigneur et persécutent +son Église. Mais ils ne sont pas heureux car +le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa +fourche ardente.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>VI</h3> + +<p>Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don +total de lui-même, il reçoit une grâce encore plus +élevée. Parce que son âme s’est purifiée et pacifiée, +parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur +daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet : +« <i>Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et +mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous +ferons en lui notre demeure.</i> »</p> + +<p>Bonté incomparable de Dieu : non seulement il +daigne fortifier dans ses résolutions droites le néophyte, +mais il vient résider au centre de l’âme qui +s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, +lui faisant sentir son amour par des ondes de lumière +qui la pénètrent, sans violence, jusqu’en ses +profondeurs les plus intimes. Lorsque cette surabondance +de délices risque de l’épuiser — notre +pauvre nature ne pouvant supporter qu’une somme +limitée de jouissances surnaturelles — Il ne l’abandonne +pas ; mais il modère l’éclat de ses faveurs et +il se retire un peu — pas bien loin — pour que +l’âme le rappelle. On éprouve alors le sentiment — presque +la sensation — de la présence de Dieu +autour de soi. Impression mystérieuse et qu’il est +difficile de définir. C’est à peu près comme si, se +trouvant dans une chambre obscure, on sentait qu’il +y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De +cette présence silencieuse émane une sorte de +fluide qui éveille dans le cœur une joie confiante et +paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle +pour la vertu… Mais ces mots ne peuvent rendre +que d’une façon grossière cet <i>enveloppement</i>, cet +enrichissement de l’être — corps et âme — par la +Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec +exactitude un phénomène d’ordre tout spirituel. +Toutefois ils en donnent une idée lointaine et +affaiblie.</p> + +<p>Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme +comprenne à quel point elle serait veuve s’il la délaissait +complètement.</p> + +<p>Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige ; elle craint +d’avoir cessé d’être digne que son Seigneur la possède. +Alors, planant au-dessus d’elle, le Bon Maître +lui remémore ce qu’il a souffert pour la conquérir, +et combien il a le droit d’en être aimé toujours +davantage :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">… Mon fils, il faut m’aimer, tu vois</div> +<div class="verse">Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne</div> +<div class="verse">Et mes pieds offensés que Madeleine baigne</div> +<div class="verse">De larmes, et mes bras douloureux sous le poids</div> +<div class="verse">De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix,</div> +<div class="verse">Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne</div> +<div class="verse">A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,</div> +<div class="verse">Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix…</div> +</div> + +</div> +<p>A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin +sacrifice, se serait peut-être enorgueillie de la faveur +sans prix qu’elle vient de recevoir, la considérant +comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se +fond dans la conscience de son néant. Elle se +rend compte que si fort qu’elle aime Dieu, elle ne +l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.</div> +<div class="verse">Moi, vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,</div> +<div class="verse">Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme !…</div> +</div> + +</div> +<p>Mais la voix, doucement impérieuse :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,</div> +<div class="verse">Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,</div> +<div class="verse">Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.</div> +</div> + +</div> +<p>A cette manifestation adorable de la tendresse +divine qui se montre accessible, l’âme, éperdue de +reconnaissance, ne peut croire à son bonheur. Elle +recule, se trouvant trop tiède au regard de cette +vive flamme qui la sollicite :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Seigneur, c’est trop ! Vraiment je n’ose. Aimer qui ? Vous ?</div> +<div class="verse">Oh non : je tremble et n’ose. Oh ! vous aimer, je n’ose,</div> +<div class="verse">Je ne veux pas ! Je suis indigne ! Vous la Rose</div> +<div class="verse">Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous</div> +<div class="verse">Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux</div> +<div class="verse">D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose</div> +<div class="verse">Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,</div> +<div class="verse">Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer !…</div> +</div> + +</div> +<p>Il faut m’aimer, insiste la voix :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée</div> +<div class="verse">De toute éternité, pauvre âme délaissée,</div> +<div class="verse">Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté !</div> +</div> + +</div> +<p>Alors l’âme, tremblante : — Je le veux bien, +Seigneur, mais je crains, je ne sais comment m’y +prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir +l’espoir de retrouver</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre</div> +<div class="verse">La place où reposa la tête de l’apôtre.</div> +</div> + +</div> +<p>— Certes, tu peux y arriver, continue la voix ; +pour cela, soumets-toi à mon Église en toute enfantine +obéissance ; par elle, parle-moi, avec toujours +plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de +désir de m’aimer davantage. Fais abnégation de +toi-même pour ne connaître que ma Passion et ma +douceur.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs</div> +<div class="verse">Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices,</div> +<div class="verse">Je te ferai goûter sur terre mes prémices :</div> +<div class="verse">La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs</div> +<div class="verse">Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs</div> +<div class="verse">Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice</div> +<div class="verse">Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse</div> +<div class="verse">Et que sonnent les <span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span> roses et noirs…</div> +</div> + +</div> +<p>L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par +son Dieu. Après l’avoir lavée de ses souillures, Il +est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa demeure en +elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait +peu à peu monter jusqu’à Lui et la précipite au +fond du brasier dévorant de son Amour.</p> + +<p>Et c’est l’apogée du poème de <i>Sagesse</i>…</p> + +<p>Telle est la substance de ces merveilleux colloques +avec Dieu, si brûlants qu’on n’en trouve +l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché d’en +résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait +une glose admirative tant ils débordent de foi +lucide, de ravissements et d’extase.</p> + +<p>Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible +puisque même des ennemis de Dieu en sentirent +le rayonnement dans leurs ténèbres. Et il +faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, +puisque les amoureux de Jésus ne peuvent les +relire sans courir au Saint-Sacrement de l’autel +pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité…</p> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, +Verlaine a conquis une âme d’enfant sage. Il est +doux, il est patient, il est humble. Lorsque sa pensée +va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus +ni colère ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera +ses torts si durement expiés et il lui adresse +des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour et +consente à mener avec lui une existence désormais +chrétienne :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Allez, rien n’est meilleur à l’âme</div> +<div class="verse">Que de faire une âme moins triste…</div> +<div class="verse">Faites le geste qui pardonne !…</div> +</div> + +</div> +<p>Hélas, c’est en vain qu’il l’implora ; la petite +bourgeoise, tout effarée déjà d’avoir vécu quelques +mois avec ce hors-la-loi pharisienne : un poète, +sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule +idée de renouer avec un « repris de justice ».</p> + +<p>Croyante, elle aurait compris — et au besoin +son confesseur le lui aurait suggéré — que son devoir +était d’accueillir, de consoler, de relever le +pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en +garde contre les rechutes. Avec une âme aussi foncièrement +ingénue que celle de Verlaine, la tâche +était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été +conforme à l’Évangile de l’entreprendre.</p> + +<p>Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en +invoquant « les convenances », et elle se déroba. +Que Dieu lui pardonne sa sécheresse d’âme. Mais +il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie +responsable du désastre où sombra par la suite son +seul époux devant Dieu…</p> + +<p>L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa +pénitence. Non seulement il conserva le don de +rendre les nuances les plus délicates du sentiment, +comme dans les poèmes des <i>Fêtes galantes</i> +et de <i>la Bonne Chanson</i>, mais il prit plus de simplicité +et plus de profondeur à la fois. L’Eucharistie +a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler +la nature. Il en résulte que quelques mots très ordinaires, +quelques lignes à peine appuyées, quelques +teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer +un paysage, pour en donner la sensation +totale et pour le spiritualiser.</p> + +<p>Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème +où, accoudé à la fenêtre de sa prison, par un beau +jour d’été, il regarde un platane agiter faiblement +son feuillage où niche une fauvette :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Le ciel est, par-dessus le toit,</div> +<div class="verse i2">Si bleu, si calme !</div> +<div class="verse">Un arbre, par-dessus le toit,</div> +<div class="verse i2">Berce sa palme.</div> + +<div class="verse stanza">La cloche, dans le ciel qu’on voit,</div> +<div class="verse i2">Doucement tinte.</div> +<div class="verse">Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit,</div> +<div class="verse i2">Chante sa plainte…</div> + +<div class="verse stanza">Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,</div> +<div class="verse i2">Simple et tranquille.</div> +<div class="verse">Cette paisible rumeur-là</div> +<div class="verse i2">Vient de la ville.</div> +</div> + +</div> +<p>Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Qu’as-tu fait, ô toi que voilà</div> +<div class="verse i2">Pleurant sans cesse,</div> +<div class="verse">Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,</div> +<div class="verse i2">De ta jeunesse ?</div> +</div> + +</div> +<p>Ce n’est presque rien ces quatre strophes ; et +pourtant elles résument tout un état d’âme. Et elles +exhalent comme un parfum de buis amer et de lys +entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui +apprit de Jésus les douceurs de la souffrance acceptée +pour l’amour de Lui…</p> + +<p>Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte +s’ouvre. La liberté, chèrement achetée, déploie ses +ailes. La nature se met en fête pour saluer le pénitent +qui sort, plein de bonnes résolutions. Et <i>Sagesse</i> +se termine sur un magnifique poème, d’un rythme +bondissant, où les vers flambent comme des coquelicots +au soleil :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">C’est la fête du blé, c’est la fête du pain</div> +<div class="verse">Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses !</div> +<div class="verse">Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain</div> +<div class="verse">De lumière si blanc que les ombres sont roses…</div> + +<div class="verse stanza">Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,</div> +<div class="verse">Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne</div> +<div class="verse">L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin ;</div> +<div class="verse">Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.</div> + +<div class="verse stanza">Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,</div> +<div class="verse">Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,</div> +<div class="verse">Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins</div> +<div class="verse">La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.</div> +</div> + +</div> +<p>Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où +le poète affirme que la Terre fut créée pour produire +les Saintes Espèces…</p> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Une légende — qui commence tout de même à +disparaître — veut que Verlaine soit allé, sans transition, +des exercices de la vie chrétienne dans sa +cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi +que l’a démontré M. Edmond Lepelletier, rien n’est +moins exact.</p> + +<p>Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer +cette thèse que la conversion du poète fut le produit +d’un sursaut d’imagination dû à l’isolement, et +que l’illusion religieuse où il avait vécu entre +quatre murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec +la vie extérieure.</p> + +<p>Si l’on leur objecte les vers catholiques composés +et publiés depuis sa libération, ils répondent +qu’il n’y a là que de l’application à poursuivre une +veine où <i>Sagesse</i> prouvait de la supériorité.</p> + +<p>Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle +maîtrise d’ordre purement littéraire n’aurait suffi à +conférer aux plus beaux poèmes d’<i>Amour</i>, de <i>Bonheur</i> +et de <i>Liturgies intimes</i> cet accent d’espérance +et de foi qui prouve une âme éprise de son Dieu. +Un esthète incrédule <i>ne peut pas</i> sentir à quel +point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un catholique, +les comparant à des œuvres païennes +habillées de christianisme, telles que <i>la Conscience</i> +de Hugo ou le <i>Faust</i> de Goethe, saura faire la différence +entre ces morceaux de rhétorique et les effusions +du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera +peut-être les premiers comme d’élégantes +porcelaines ou des marbres adroitement sculptés, +mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, égal +à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux +de toute l’inspiration surnaturelle qui dicta ses +aveux et ses prières — et il nous remue le cœur. +D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la préoccupation +d’exploiter une <i>manière</i> inaugurée par +lui dans <i>Sagesse</i>, il faut avouer que le calcul eût +été fort maladroit. Car, comme je l’ai dit, rien ne +fut plus complet que l’insuccès du volume, à son +apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, +s’ils le lurent, s’empressèrent de l’enterrer dans la +cave la plus secrète de leur domicile. La presse, +pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a +plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes +qui suivirent leurs obsèques, garda un silence +compact. Ce n’est que six ans plus tard que les +symbolistes tirèrent <i>Sagesse</i> des catacombes et +firent le succès du recueil. Or, à cette époque, +<i>Amour</i> était écrit, malgré le fiasco de <i>Sagesse</i> et +parce que Verlaine demeurait — tout au moins de +désir — attaché à Jésus.</p> + +<p>Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit +pour persévérer dans la Voie unique, tout en gagnant +sa vie.</p> + +<p>Après quelques semaines passées à la campagne +auprès de son admirable mère, il trouva une place +de professeur de français dans un collège d’Angleterre +où il resta dix-huit mois « apaisé, laborieux, +régulier », dit son biographe. Mais la nostalgie le +prit. Muni du certificat le plus élogieux, il revint +en France. On l’accepta comme professeur de littérature, +d’histoire et de géographie au collège +ecclésiastique Notre-Dame à Rethel. Là il réussit +également fort bien. On apprécia la façon grave +dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur +sans ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres +excellents, le prirent en amitié. Et il faut bien admettre +qu’il laissa des souvenirs irréprochables +dans la maison, puisque « en 1897, les anciens du +collège Notre-Dame organisèrent en l’honneur de +leur illustre professeur un banquet. Sur le menu, +on voyait le buste du poète que la renommée entourait +avec la ville de Rethel et son collège »<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="sc">Edmond Lepelletier</span>, <i>Paul Verlaine</i>, p. 414.</p> +</div> +<p>Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui +vint la singulière idée d’employer les débris de sa +fortune à acheter de la terre qu’il cultiverait en +compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il +avait pris en affection. La tentative ne réussit pas — comme +on le pense. Ruiné, Verlaine revint à +Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. Il y +donna des leçons. La pratique chrétienne persistait +car Létinois était fort pieux et Verlaine réchauffait +sa foi au contact de cette ferveur juvénile.</p> + +<p>Mais Létinois mourut, emporté en trois jours +par la typhoïde. Le chagrin du poète fut immense. +On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son +recueil : <i>Amour</i>. Et quelle humilité, quelle résignation +poignante émanent de ces strophes où la +souffrance chrétiennement acceptée scintille comme +une étoile vue à travers des larmes :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Mon fils est mort ! J’adore, ô mon Dieu, votre loi,</div> +<div class="verse">Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure,</div> +<div class="verse">Vous châtiez bien fort et parferez la foi</div> +<div class="verse">Qu’alanguissait l’amour pour une créature…</div> + +<div class="verse stanza">Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,</div> +<div class="verse">Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse…</div> + +<div class="verse stanza">Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir</div> +<div class="verse">L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière</div> +<div class="verse">Rapproche un peu l’instant si bon de revenir</div> +<div class="verse">A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.</div> +</div> + +</div> +<p>Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. +Toutes ses démarches échouèrent. Il +n’était évidemment pas plus fait pour la vie de bureau +qu’un sycomore pour porter des châtaignes. +Il espérait seulement trouver là des ressources +modiques mais assurées qui lui permettraient de +versifier sans être talonné par le terrible souci du +pain quotidien. D’autres tentatives auprès de catholiques +notoires ne réussirent pas davantage : personne +ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie +était né à l’Église.</p> + +<p>Alors il commença de plier sous le fardeau de la +solitude et de l’abandon. Il avait tant besoin d’affection ! +Méconnu par sa femme, déçu par le diabolique +Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait +fallu un prêtre qui le comprît, le relevât dès ses +premières chutes, le guidât dans la voie étroite +d’une main ferme et douce à la fois. — Ce prêtre +ne se trouva pas…</p> + +<p>Il sentait pourtant bien le péril auquel il était +exposé, quand il écrivit l’incomparable poème où +il regrette sa prison, ce doux <i>lamento</i> qui suscita +le rire épais du Juif Nordau.</p> + +<p>Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">J’ai naguère habité le meilleur des châteaux</div> +<div class="verse">Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux :</div> +<div class="verse">Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes</div> +<div class="verse">Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles…</div> +</div> + +</div> +<p>Puis la mémoire des heures de recueillement au +pied du Sacré Cœur se précise et s’élève jusqu’à la +prière :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Une chambre bien close, une table, une chaise,</div> +<div class="verse">Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise,</div> +<div class="verse">Du jour suffisamment et de l’espace assez,</div> +<div class="verse">Tel fut mon lot durant les longs mois là passés ;</div> +<div class="verse">Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace,</div> +<div class="verse">Ni le reste, et du point de vue où je me place,</div> +<div class="verse">Maintenant que voici le monde de retour,</div> +<div class="verse">Ah ! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour !…</div> + +<div class="verse stanza">Oh ! sois béni, château d’où me voilà sorti</div> +<div class="verse">Prêt à la vie, armé de douceur et nanti</div> +<div class="verse">De la Foi, pain et sel et manteau pour la route</div> +<div class="verse">Si déserte, si rude et si longue sans doute</div> +<div class="verse">Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets,</div> +<div class="verse">Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais !</div> +</div> + +</div> +<p>— Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait +sa cellule !… Fallait-il qu’il fût malheureux !</p> + +<p>Sans doute, il était malheureux, mais surtout il +sentait le peu que vaut le monde au regard de l’intimité +avec Notre-Seigneur dans une cellule. Le +souvenir des colloques divins dont il avait été +favorisé lui faisait voir la société telle qu’elle est : +un marécage hérissé d’ajoncs épineux qui déchirent +les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent +en blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or +et de la vaine science.</p> + +<p>Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, +glissa dans la fondrière. Et ce fut cette fin +d’existence, oscillant entre les « breuvages exécrés », +les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on +sait.</p> + +<p>Parfois il essayait de se dégager de la boue ; il +allait se confesser — m’a dit un bon prêtre qui se +reprochait de n’avoir su prendre assez d’ascendant +sur lui, — il formait de bonnes résolutions. Mais il +était si faible, si dénué de volonté, si esclave de +son imagination débordante et de ses sens, si incapable +de gagner sa vie par des besognes prosaïques ! +Toujours il retomba. Néanmoins il ne +perdit pas la foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit +blasphémer ; et il ne permettait pas que ses +compagnons de débauche raillassent les choses +saintes en sa présence.</p> + +<p>Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, +et le Diable fouaillait avec fureur celui qui l’avait +si rudement mis en déroute au temps de <i>Sagesse</i>.</p> + +<p>Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au +bas de la spirale de ténèbres et d’abjection où il +s’était engagé presque <i>malgré lui</i>.</p> + +<p>Jetons un voile et prions !…</p> + + +<h3>IX</h3> + +<p>L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. +Sauf quelques-uns qui se conforment aux +aberrations de leur temps, que la foule acclame et +qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor +Hugo, ils sont voués à la misère, aux humiliations +et aux outrages.</p> + +<p>Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société +qui, ayant pour objectif à peu près unique d’accumuler +des sommes et de réjouir ses instincts, +ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages +dont l’occupation capitale consiste à poursuivre, +avec désintéressement, un idéal de Beauté.</p> + +<p>— Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette +espèce de fou, de ce paresseux que je vois flâner +par les rues en marmottant des phrases incompréhensibles, +et qui se plante en extase devant la +lune et les ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes +gens dorment ?… Si je ne craignais de gâter +une denrée louable, je le prendrais par la peau du +cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.</p> + +<p>Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, +brandissant les parchemins qui lui octroient +le privilège d’assoupir deux douzaines de jeunes +cancres, s’écrie : — Quelle outrecuidance chez ces +poètes !… En voici un qui se permet de prétendre +qu’il apporte une personnelle conception de l’art. +Je lui montrerai que j’ai pris patente pour maintenir +les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa +critique. Il barbouille un article où il atteste +la « saine prosodie » et le « bon goût ». Il étale +son incompétence gorgée de textes périmés. Il +essaie des railleries. Or supposez un hippopotame +qui nourrirait la folle ambition de se balancer +sur une toile d’araignée, vous aurez une vague +idée de la souplesse qu’il met à ces exercices… +Mais il égratigne la libre Muse et il est content…</p> + +<p>Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot +du poète : le peu de pain qu’il mange est saupoudré +de cendres malpropres. Écorché vivant, +il saigne sans cesse par les autres et par lui-même. +Il y a là comme la rançon du don inappréciable +qu’il reçut d’exprimer la <i>Beauté</i>.</p> + +<p>Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, +si dévoyé soit-il. C’est pourquoi j’aime à me +figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance +pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, +une petite place au Ciel.</p> + +<p>A plus forte raison si le poète est un converti. +Car alors il est équitable que les grâces reçues +soient payées par des tribulations qui éprouvent sa +foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste +et salutaire que les mécréants dont il se sépara le +huent et le calomnient. Il est juste et salutaire que +les Pharisiens, pour qui l’Église est un parc d’ostréiculture, +lui jettent des écailles à la tête. Il est +juste et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait +la pire des ignominies si sa conversion lui devenait +une source d’écus.</p> + +<p>La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. +Il semble que Dieu lui ait dit : — Tu subiras les +angoisses d’une atroce misère ; tu mendieras ; tu +seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds +et des meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton +nom comme enseigne à leur boutique. Tu seras +exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes +créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les +ruisseaux tes membres ankylosés. Les valets de +presse et les Petdeloups donneront tes vers comme +des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront +un air dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres +quand on leur parlera de toi. Malade, tu +n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. +Après ta mort, on t’élèvera un monument +ridicule qu’inaugureront des athées. A chaque anniversaire +de ta fin, quelques poètes se réuniront : +ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront +des coups. Et nul d’entre eux n’aura l’idée de faire +dire une messe pour le repos de ton âme… Ces +choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je +t’aime et que je veux te faire sentir ma justice.</p> + +<p>Et, en effet, il en fut ainsi.</p> + +<p>Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés +toujours renaissants, considère son ordure, demande +à Jésus seul d’avoir pitié de sa faiblesse. +Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance +publique, il soupirait :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O Jésus, vous m’avez puni moralement</div> +<div class="verse">Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance,</div> +<div class="verse">Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance,</div> +<div class="verse">O Jésus, vous me punissez physiquement.</div> + +<div class="verse stanza">L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille,</div> +<div class="verse">La console, la plaint, lui sourit, la guérit</div> +<div class="verse">Par une claire, simple et logique merveille.</div> +<div class="verse">La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit</div> +<div class="verse">Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous…</div> + +<div class="verse stanza">… Jésus répond : Pour être enfin</div> +<div class="verse">Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse</div> +<div class="verse">Et d’amour et plus tard glorieuse au divin</div> +<div class="verse">Séjour définitif de liesse et de largesse,</div> + +<div class="verse stanza">Encore un peu de temps, souffre encore un instant,</div> +<div class="verse">Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science</div> +<div class="verse">Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant,</div> +<div class="verse">Ne perds jamais cette vertu : la confiance,</div> + +<div class="verse stanza">La confiance en moi seul. Et je te le dis</div> +<div class="verse">Encore : patiente et m’offre ta souffrance.</div> +<div class="verse">Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis,</div> +<div class="verse">Au Calvaire, à la mienne ; et garde l’espérance,</div> + +<div class="verse stanza">L’espérance en mon Père : il est père, il est roi,</div> +<div class="verse">Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance.</div> +<div class="verse">Souffre encore un instant et garde bien la foi,</div> +<div class="verse">La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.</div> +</div> + +</div> +<p>Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait +toujours au fond de son âme, Verlaine put supporter +sans révolte ses dernières tortures. Reclus en +une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait +d’une hypertrophie du cœur, du diabète, +d’une cirrhose du foie, d’une gastralgie, d’une +arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté +dans mon livre : <i>Au pays des lys noirs</i>, il ne versifiait +plus, mais il usait les journées à dorer des bibelots. +Quelques-uns de ses amis venaient le voir +et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.</p> + +<p>Une pneumonie survint qui amena le dénouement — peut-être +par suite d’un accident dû à la +négligence de la personne qui le soignait.</p> + +<p>La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se +lever, il tomba sur le carreau. La garde, « trop +faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas réveiller +les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin +que Verlaine put être replacé dans son lit de moribond +après avoir passé la nuit étendu sur le +sol<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Les derniers jours de Paul Verlaine</i>, par <span class="sc">F. A. Cazals</span> et +<span class="sc">G. Lerouge</span>, (1 vol. éditions du <i>Mercure de France</i>). M. Cazals +fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.</p> +</div> +<p>Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, +que le malade était perdu sans ressources. +Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq minutes +trop tard : Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier +1896, à sept heures du soir.</p> + +<p>Donc, les dernières heures de son existence, il +les passa sur la terre glacée. Et les secours demandés +à l’Église lui firent défaut…</p> + +<p>Cette suprême abjection, ce délaissement, je +pense qu’ils furent voulus de Dieu pour le rachat du +poète. Mais je m’imagine aussi que toute proche de +l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants +le croyaient dans le coma, son âme, fermée +aux choses d’en bas, s’ouvrit aux lumières d’En-Haut. +Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute +terrible, Jésus le visita comme au temps de la +cellule pénitentielle. Oui, le Sacré Cœur, brûlant +d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur cette +âme contrite.</p> + +<p>Il est donc permis d’espérer que le bon Maître +le recevra un jour dans son Paradis…</p> + + +<p class="h3" id="n3">Note I</p> + +<p class="small">Verlaine dit, quelque part, que sa première communion +se fit sans aucune ferveur. Et cependant, au chapitre IX +de son livre : <i>Confessions</i>, il écrit ceci : « Je ressentis alors, +pour la première fois, cette impression presque physique +que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de la +Présence absolument réelle dans une sincère approche du +Sacrement. On est investi : Dieu est là dans notre chair et +dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi +seule qui produit cela en l’imaginant. Non, et l’indifférence +des impies, la froideur des incrédules quand, par dérision, +ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur +péché, la punition temporelle du sacrilège… »</p> + +<p class="small">Comment expliquer cette contradiction ? Je crois que +Verlaine applique à sa première communion d’enfant ce +qu’il éprouva lors de sa première communion en prison, +après son retour à Dieu. Cette sensation si exactement +notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée +à son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde +communion eut lieu à la fête de l’Assomption.</p> + + +<p class="h3">Note II</p> + +<p class="small">Dans le volume cité plus haut, <i>Les derniers jours de Paul +Verlaine</i>, M. Cazals fait remarquer que les plus beaux +poèmes d’<i>Amour</i>, de <i>Bonheur</i> et de <i>Liturgies intimes</i> furent +écrits lors des nombreux séjours du poète dans les hôpitaux. +Et il ajoute : « Certains jours, Verlaine convenait avec +bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer toute +sa vie dans un hôpital — moyennant, toutefois, certains +adoucissements à la sévérité du régime — comme, par +exemple, le droit d’avoir une chambre à lui… » (p. 66).</p> + +<p class="small">C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie +extérieure était périlleuse pour le salut de son âme. A +l’hôpital, comme jadis en prison, il se dégageait des prestiges +néfastes qui l’assaillaient au dehors ; sa sensualité +excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la douleur +physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait +vers Jésus ; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient +à tinter en lui.</p> + +<p class="small">Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action +surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, +elle ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu +le mettait à l’abri des tentations basses. Loin d’accepter +ses souffrances comme l’équitable châtiment de ses fautes, +il se serait révolté contre le destin barbare qui le lui imposait +et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de +Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait.</p> + +<p class="small">On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait — et +d’autres analogues notés chez Huysmans et chez ceux que +nous aurons encore à étudier — une loi de constance pour +la psychologie de la conversion. On pourrait la formuler de +la sorte : toutes les fois que le converti, incité par la nature +corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit +par la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">PAUL LŒWENGARD</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap i">Écoute, Israël, les ordonnances de vie ; prête +l’oreille, pour apprendre la sagesse. D’où +vient, Israël, que tu es maintenant dans le +pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une +terre étrangère, que tu t’es souillé avec les +morts et que tu es réputé au nombre de ceux +qui sont descendus dans la tombe ? C’est +que tu as abandonné la source de la Sagesse. +Car si tu avais marché dans la voie +de Dieu, tu serais assurément resté dans +une paix éternelle. Apprends où se trouvent +la prudence, la force, l’intelligence, +afin que tu saches en même temps où se +trouvent la stabilité, la vraie nourriture, la +lumière des yeux et la paix.</p> + +<p class="sign sc">Baruch : III.</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>J’ai voulu donner place dans ces études à un récit +de conversion dû à un étranger. J’aurais pu +choisir l’admirable auteur du <i>Maître de la Terre</i> +et de <i>la Lumière invisible</i> : l’Anglais Robert Hugh +Benson ou le professeur allemand Albert de Ruville +ou enfin l’exquis, le tendre poète danois Jœrgensen.</p> + +<p>A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier +que celui de ces protestants ; c’est celui +d’un écrivain qui, né d’un père prussien et d’une +mère badoise, se trouve, par surcroît, être un +Juif. Il s’appelle Paul Lœwengard.</p> + +<p>Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme +dont les ancêtres furent nourris dans la haine du +Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une race +très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait +exprimer à quel point il nous est étranger. D’autant +plus étonnant le miracle qui l’amène à l’Église.</p> + +<p>En effet, avec nos frères séparés nous gardons +un lien : à moins qu’ils n’aient tout à fait +perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent +rachetés par la Passion de Notre-Seigneur ; la +Croix ne peut leur inspirer que des sentiments de +reconnaissance et de respect ému. Pour un Juif, +s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances +de Jésus sont un châtiment mérité ; la seule +vue d’un Crucifix lui fait éprouver de l’horreur +pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de +gloire un gibet infamant, qui adorent un agitateur +sacrilège, rejeté par la synagogue, livré aux bourreaux +par le grand-prêtre du Temple.</p> + +<p>Mais il y a encore autre chose : les Juifs, parce +qu’ils ne sont pas de notre sang, demeurent imperméables +à nos mœurs, à nos façons de sentir, à +nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils +ont beau se faire naturaliser, la tare originelle persiste ; +ils restent la « nation insociable », comme +l’avoua un de leurs intellectuels : Bernard Lazare. +Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, +ils sont un élément d’injustice, de trouble et de désordre. +Secoués par cette névrose, qui est le signe +de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent +sans cesse, et plus ou moins consciemment, à +fausser ou à détruire les principes que des siècles +de christianisme créèrent en nous.</p> + +<p>L’ancienne société, mue par un sage instinct de +conservation, avait donc raison de les maintenir +hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la veulerie +humanitaire qui s’ensuivit et l’application du +sophisme égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des +fonctions d’où la plus simple prudence aurait dû +les exclure à jamais. Notre pays, réduit en poussière +par la Franc-Maçonnerie — que leur rage +anti-chrétienne inspire et stimule — commence, +tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à +donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, +de légiférer pour des Français, de juger des +Français, de commander à des soldats français.</p> + +<p>S’il est dans les desseins de Dieu que la fille +aînée de l’Église recouvre son privilège de guerrière +du Christ, la première mesure à prendre sera +de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende +le jour où, selon l’affirmation de saint Paul, +son arrogance fléchira, où, les écailles lui tombant +des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, où +elle aura part au salut éternel.</p> + +<p>Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors : — <i lang="la" xml:lang="la">Vade +foras, Israël !…</i></p> + +<p>Cela, c’est le point de vue social.</p> + +<p>Mais au point de vue religieux, nous ne devons +ni mépriser, ni désespérer les Juifs car ils furent le +peuple élu par Dieu pour garder la Promesse. +L’histoire entière du peuple hébreu converge vers +la Rédemption ; on en trouve la preuve éblouissante +d’évidence dans l’Ancien Testament : là, +s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle +viennent se briser toutes les pauvres arguties +du rationalisme. Les patriarches et les prophètes +juifs, nous les vénérons, car nous savons que leurs +holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie +humaine de Notre-Seigneur remonte au +Roi-Psalmiste. « Le salut du monde, comme il a +été dit, sort des Juifs. » Et enfin, pour qui apprit à +regarder au delà des apparences, quel mystère que +le maintien de ce peuple comme témoin permanent +des justices divines ! Quels prodiges que sa dispersion +dans l’univers, que sa conservation depuis deux +mille ans tout à l’heure, malgré tant de massacres +et d’oppressions, que l’influence anormale exercée +par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des faits +aussi extraordinaires que celui de sa prédestination ?</p> + +<p>D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est +la conversion si rare — d’un Juif. Précurseur du +pardon qui doit être accordé à sa race, il atteste, +plus que quiconque, les torrents de miséricorde et +d’amour qui jaillissent inlassablement du Sacré +Cœur. Souvent, il devient un admirable prêtre +comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique, +comme ce Ratisbonne conquis par la Sainte +Vierge elle-même, comme cet abbé Lémann, dont +l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada +le jeune Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique +dès la dédicace de son livre à son père spirituel : +« A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie, +sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence +a dirigé mes pas vers une église où vous +annonciez la parole de Dieu. Cette parole me transforma, +me convertit… »</p> + +<p>Ah ! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de +Sémites. Il faut adorer les merveilles de la bonté +divine, accueillir en chantant <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> ce frère +revenu de si loin, raconter les rigueurs et les tendresses +de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer, +à son propos, la seule égalité qui ne soit pas illusoire : +celle qui prosterne et prosternera toutes les +races au pied de la Croix souveraine !…</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Rappelons-le : Lœwengard tire son origine d’un +Juif et d’une Juive, venus d’Allemagne, installés +à Lyon, où ils entreprirent le commerce des soieries. +Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement +inepte que le régime actuel met à naturaliser les +Hébreux attirés chez nous de tous les points du +monde par la Franc-Maçonnerie.</p> + +<p>Cette formalité hâtive n’a point fait du converti +un Français. Il faut donc préciser tout de suite +que nous avons à étudier un métèque que ni son +hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur +indicible dont Dieu le rendit l’objet. Aussi, +dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous ne rencontrerons +des marques plus frappantes de l’action +du Surnaturel sur une âme.</p> + +<p>Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre +ardent et tumultueux, encombré de citations excessives, +mais où se révèlent un talent remarquable, +une parfaite droiture d’âme et un touchant amour +de l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit +d’accueillir l’ouvrier de la onzième heure.</p> + +<p>Dépouillons ce volume<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Nous y saisirons le +fil que suivit la Grâce pour illuminer un de ceux +qui gisent « dans les ténèbres extérieures ».</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>La Splendeur catholique</i> (Perrin, éditeur).</p> +</div> +<p>Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion : +imbu de blasphèmes par la lecture de Voltaire, +de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout +sentiment religieux. « Je crois ce que je vois, disait-il +devant son fils, et je ne vois que matière, +animalité plus ou moins perfectionnée, vie et mort +dans la nature. » M<sup>me</sup> Lœwengard n’allait point à +la Synagogue ; mais elle avait conservé l’habitude +d’une « vague prière déiste » qu’elle apprit à son +enfant. Celui-ci en reçut une impression profonde. +Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en +lui, c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui +le faisait parler à Dieu comme à un père « qui savait +le comprendre mieux que les siens ».</p> + +<p>« Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement +de me donner tout ce dont j’avais envie, car +j’étais affamé de bonheur. La prière savait me consoler +dans mes chagrins déjà violents de garçonnet +très sensible, qu’un mot d’ironie faisait sangloter, +qu’une parole un peu dure faisait se cabrer dans un +sursaut de révolte ; la prière m’inondait de calme +et de confiance. »</p> + +<p>Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur +cette âme une sensibilité si réfractaire à la sécheresse +juive et un goût si déterminé du recours à +la Providence dans de précoces chagrins. Je vois +là comme une première touche de la Grâce. Car +enfin, combien d’enfants juifs — ou hélas ! chrétiens +de baptême, — à qui leurs parents donnent +l’exemple de l’indifférence ou d’un semblant de +pratique toute machinale. Très vite, leur âme +s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, +plus tard, les parents sont frappés de quelque +malheur par le fait du jeune incrédule qu’ils formèrent +ou pour tout autre cause apparente, ils se +récrient et accusent le hasard néfaste. Or il n’y a +pas de hasard : très évidemment ils sont punis, dès +ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de +Dieu leur progéniture…</p> + +<p>Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, +le bienfait de la prière, et jusqu’à l’âge de +douze ans, il y demeura fidèle malgré les incitations +du milieu où il vivait.</p> + +<p>Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir +sous l’influence de l’impiété paternelle. Et +voici principalement à quelle occasion : Lyon, +comme on le sait, est placé sous la garde de la +Sainte Vierge à la gloire de qui la ville éleva +cette théâtrale basilique de Fourvière dont, pour +ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant +l’humble petite église voisine, le sanctuaire primitif +où j’ai reçu tant de grâces.</p> + +<p>La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le +8 décembre, en la fête de l’Immaculée Conception. +Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la +ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. +Les invocations des pèlerins, les illuminations innombrables +le portaient à s’enquérir de cette Dame +mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais +réchauffent un peu leur froideur coutumière<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>. +Son père, le soir, le menait promener par les rues. +Et comme l’enfant l’interrogeait sur la signification +de ce culte, le Juif répondait par des quolibets +empruntés aux plus bas manuels d’anticléricalisme.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ne généralisons pas trop : il y a souvent bien de l’ardeur +religieuse sous les glaces lyonnaises.</p> +</div> +<p>« Sans bien comprendre toujours ces railleries, +note le converti, elles provoquaient en moi des +sentiments contradictoires qui s’accentuèrent avec +les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à +jamais détourné de la foi chrétienne. D’une part, +ces railleries me faisaient du mal : elles blessaient +cette émotion devant la beauté qui devait se transformer +plus tard en religieuse ferveur d’artiste… +D’autre part, cette raillerie des choses qu’une ville +entière révérait, ce sarcasme qui s’efforçait de +saper les croyances d’une foule emplissant les rues +et les quais, pieusement recueillie en face de la +colline sainte où éclatait, triomphal, en gigantesques +lettres de feu, le nom de Marie, ce détestable +sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait +de méphistophélique orgueil. Les graines +de la négation étaient semées : elles lèveront, elles +fructifieront sous la triple et longue influence de +la conversation paternelle, de l’instruction du lycée +et de la littérature moderne. »</p> + +<p>Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait +besoin d’un idéal, se réfugia dans les rêves que lui +suggéraient les récits d’aventures fabuleuses qu’il +lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme +il le mentionne avec beaucoup de justesse, ne se +mêlant guère à ses camarades, porté à fuir les banalités +de la vie quotidienne, ce penchant à la rêverie +lui fut délétère : « J’étais solitaire, dit-il, +d’une timidité farouche jointe à des accès d’insolente +hardiesse, déjà replié sur moi-même, capricieux +et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité +nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible +tendance au rêve, il m’eût fallu, plus qu’à d’autres, +la discipline d’une éducation clairvoyante et +ferme, basée sur les commandements d’une morale +indiscutée… Mais élevé en dehors de toute instruction +religieuse, n’entendant en fait de morale +que des phrases comme celle-ci : « la jouissance +est le but de la vie », quelle distinction pouvais-je +faire entre le bien et le mal ? <i>La religion naturelle</i> +n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte +raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences +d’un enfant ».</p> + +<p>Au lycée, il demeura l’enfant — « pas comme +tout le monde, dans la lune » — dont les Juifs de +négoce et de finance, qui l’environnaient à la +maison, déploraient les singularités.</p> + +<p>« Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni +commerçant ni banquier ; les marchandages auxquels +mes camarades se livraient à propos de billes +et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique +était pour moi sans charme : elle devait +toujours le rester. »</p> + +<p>Ce dernier détail est caractéristique : un Juif +qui n’éprouve pas le besoin de trafiquer, qui ne +veut rien entendre au tant pour cent, au doit et +avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins +sur lui ! D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif +pour qu’une telle grâce vous soit départie. Je +connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui, +ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, +durant ses dix années de collège, que de larges +zéros pour tous ses devoirs de mathématiques. Depuis +et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre +quoi que ce soit aux mystères du chiffre. +Or ses cheveux blanchissent et il est bien peu probable +qu’il acquière avant sa mort des notions +précises à ce sujet. — Les logarithmes, dit-il volontiers, +ce doivent être des animaux bizarres +comme les ornithorynques et les babiroussas… +Ah ! que Lœwengard lui est sympathique pour son +salutaire éloignement de la chose calcul !…</p> + +<p>Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, +les mathématiques lui restaient closes, il n’en allait +pas de même de l’histoire. Comme il avait dès lors +le sentiment de la grandeur — ce qui est le signe +d’une belle âme, — à travers la prose morne des +manuels de classe, il s’évoquait les maîtres des +peuples : « Des figures comme celles de César, de +Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient +d’admiration, me secouaient de longs frissons +héroïques… »</p> + +<p>Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris +d’images sublimes et de songes grandioses. Car +Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a très +bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes +définitifs : « On ne peut rien comprendre à Napoléon +aussi longtemps qu’on ne voit pas en lui un +poète, un incomparable poète en action. Son poème, +c’est sa vie entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il +pensa toujours en poète et ne put agir que comme +il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un +mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance +infinie, ses visions de Sainte-Hélène le +disent assez… Discernant mieux que personne les +apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration +de son empire, il avait, en même temps, +comme un pressentiment extatique de ce qui était +exprimé par ces contingences périssables et c’est +précisément ce qui constituait en lui le poète<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <span class="sc">Léon Bloy</span> : <i>l’Ame de Napoléon</i> (1 vol. <i>Mercure de France</i>) : +très beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement +gâté d’orgueil maladif et de rancunes — trop humaines.</p> +</div> +<p>Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour +Napoléon, Lœwengard fut initié à la poésie lyrique +par la lecture de Musset. « De onze à quinze ans, +Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus +intime ami. Maître séduisant, directeur peu sûr, +ami très dangereux. »</p> + +<p>En effet. — Les poèmes de Musset forment une +mixture hétéroclite d’aspirations vers l’infini, +d’appels à la débauche et de larmoyantes invectives +contre cette insupportable Sand dont le principal +titre, auprès de la postérité, consiste en ceci +qu’elle préféra au poète un apothicaire vénitien. +Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un +peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont +les nerfs vibrent douloureusement sous l’archet du +lyrisme ; mais, ils lui emplissent le cœur d’une volupté +trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui +inculquent cette idée romantique que magnifier les +passions c’est faire preuve de supériorité.</p> + +<p>L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse +sur Lœwengard, que celui-ci souffrait déjà +d’une sensibilité excessive qui devait bientôt se +manifester par des engouements maladifs et des +antipathies impulsives où sa précoce intoxication +littéraire joua le rôle essentiel.</p> + +<p>A ce propos, je ferai une remarque capitale pour +l’intelligence de ces études. La voici : un écrivain +de valeur, par le seul fait que le développement despotique +de certaines de ses facultés rompt en lui +l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, +devient le jouet de ses impressions et de ses appétits +tant qu’une loi plus haute que toutes les +règles humaines n’intervient pas pour le ramener à +l’ordre.</p> + +<p>Par ordre, je n’entends point le trottinement docile +sous le harnais d’une médiocrité résignée +comme le conçoivent divers politiciens. Je n’entends +pas non plus la discipline sous une religion +ravalée au rôle de gendarme supplémentaire +comme le formulent les empiriques du positivisme. +J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment +raisonné de l’existence de Dieu et la soumission +à sa toute-puissance.</p> + +<p>L’action bienfaisante de cette cause première se +révèle en ceci que, du jour où la Grâce pénètre +dans une âme malade, elle y éveille le désir de se +réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, +les bouillonnements de cette âme s’apaisent ; les +convoitises qui l’aiguillonnaient sans relâche +s’émoussent ; son entendement se clarifie : elle +comprend la nécessité du joug qu’une voix intérieure +lui propose. Dès lors, loin de s’énerver et +de vagabonder follement au contact du divin — comme +se le figure le rationalisme — elle éprouve +du bien-être, elle se rassied, elle coordonne ses +idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices, +elle se « rafraîchit » au souffle du Paraclet, +elle est en voie de guérison.</p> + +<p>Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être +le « libre-individualiste » du jargon révolutionnaire, +c’est-à-dire l’esclave de son orgueil et de +ses penchants sensuels. Il devient un être social +parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu +est le commencement de la sagesse. L’amour de +Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans l’Église +et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. +Il ne sera pas un Saint ; mais il saura que l’obéissance +aux commandements est la flèche qui indique +la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses +frères dans la foi, il demeure enclin à de multiples +faiblesses, comme eux il gardera la volonté de +rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles +viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la +loi. Pour l’avoir admise, nous avons vu que +Huysmans s’amenda peu à peu ; que, pour l’avoir +enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles +abaissements. Nous verrons Lœwengard — et +d’autres encore — vérifier, par la douleur, que +cette règle ne comporte pas d’exceptions.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission +d’instruire les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au +besoin, de les châtier et de les retrancher du corps des fidèles.</p> +</div> + +<h3>III</h3> + +<p>Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait +l’avoir trouvé dans le lyrisme morbide de Musset ; +mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en des +rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites — il +avait douze ans — la Grâce le sollicita.</p> + +<p>Il était à la campagne, aux environs de Lyon, +et il y fit la connaissance d’un jeune homme, +de quatorze ans environ, élève des frères des +écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie.</p> + +<p>« Un dimanche il me questionna :</p> + +<p>— Tu ne vas donc pas à la messe ?</p> + +<p>— Non, je ne suis pas catholique.</p> + +<p>— Tu es protestant peut-être ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Alors, serais-tu israélite ?</p> + +<p>— Non plus.</p> + +<p>— Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père ?</p> + +<p>— Il est libre-penseur.</p> + +<p>Il me regarda, étonné : — Libre-penseur ? +Qu’est-ce ?</p> + +<p>Alors moi d’un ton doctoral : — Un libre-penseur, +eh bien, c’est un homme qui pense librement. +Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma +famille, nous pensons ce qui nous plaît. Nous +n’obéissons ni à un prêtre, ni à un pasteur, ni à un +rabbin<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Bouffonnerie de certaines locutions : un homme déclarerait : — Je +suis <i>un penseur</i>, à peu près tout le monde lui rirait +au nez. Mais s’il déclare : Je suis un <i>libre-penseur</i>, les sots le +regardent avec considération.</p> +</div> +<p>Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur +le visage une expression de tristesse et de pitié +qui frappa Lœwengard. Il en demeura songeur, +se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, +dont il estimait l’intelligence, paraissait le plaindre.</p> + +<p>« Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. +Il revenait de la messe. Je lui dis : — Écoute, +veux-tu m’apprendre quelque chose ?</p> + +<p>— Volontiers, si je peux.</p> + +<p>— Je voudrais savoir pourquoi les catholiques +vont à la messe et ce que c’est qu’une messe. »</p> + +<p>Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien +prit l’engagement de lui expliquer les bases de +notre croyance et lui donna rendez-vous, pour +l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par +une échelle branlante.</p> + +<p>« C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, +pendant une huitaine, il m’apprit les éléments +de la religion catholique. J’avais acheté un +cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les +premières notions du catéchisme. »</p> + +<p>Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants +dont l’un brûle de zèle pour propager la +Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé, +recueille avec avidité les enseignements de la foi ! +Comme la tendre sollicitude de Dieu pour les âmes +qui s’ignorent se marque en cet épisode ! Quelle +puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre +interprète qu’un écolier dont l’éloquence était +faite uniquement de sincérité, éclairait un pauvre +petit ignorant déjà contaminé par une dangereuse +littérature ! Car Lœwengard fut touché à fond, +« remué à ce point, dit-il, qu’au bout de huit +jours, j’étais transformé en apôtre, voulant, après +s’être converti lui-même, convertir les siens et les +sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur +avaient porté les coups de la doctrine chrétienne ».</p> + +<p>Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à +demander à sa famille l’autorisation de voir un +prêtre qui l’instruirait complètement et lui donnerait +le baptême.</p> + +<p>Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, +il alla prier souvent dans l’église du village où +les siens villégiaturaient. Parfois il assista aux +cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta +de la douceur et de la paix. Mais pourquoi +n’osa-t-il pas suivre le conseil donné par son ami ? +Voici :</p> + +<p>« J’avais beau prendre mon courage à deux +mains et m’exhorter quotidiennement à tomber +aux genoux de mon père en le suppliant : — Papa, +permets que je devienne catholique, laisse-moi +te sauver, sauver maman et mes sœurs. +Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes +et de sa colère probable me terrifiait… »</p> + +<p>Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes +à d’autres sujets, et il en était sorti brisé, +l’âme et le corps malades pour plusieurs jours.</p> + +<p>« Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma +faiblesse : par crainte je résistai aux pressantes +sollicitations de la Grâce ! Je ne dis rien à mon +père… »</p> + +<p>Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant +allait bientôt tomber tout à fait sous sa griffe.</p> + +<p>Ici, une question se pose. Comment, diront +quelques-uns, la Grâce ne fut-elle pas assez puissante +pour donner à Lœwengard le courage +d’affronter le ressentiment de son père ? Or +rappelons-nous qu’il se peint comme étant, à cette +époque, « orgueilleux, autoritaire, implacablement +entêté » et comme « ne se possédant plus dans la +détente furieuse de ses nerfs ». Cette superbe et +cette véhémence montrent que s’il avait été touché +par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce. +Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un +enfant de douze ans, abandonné à lui-même et +plongé dans un milieu déplorable.</p> + +<p>Mais il y a un autre point de vue à envisager : +pourquoi Dieu, l’ayant visité, retarda-t-il sa conversion +définitive jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans ?</p> + +<p>Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer +quels furent les desseins de Dieu en cette occasion, +d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution +d’une âme de l’incrédulité à la foi une part +d’indicible dont nulle analyse ne rendra compte. +Toutefois, je crois qu’on peut risquer une hypothèse.</p> + +<p>Relevons d’abord que les conversions totales, en +coup de foudre, sont, en somme, très rares. Il y +faut, en général, des circonstances telles que +l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou +celle de la Sainte Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, +la Grâce frappe l’âme d’un premier coup +comme cela se produisit dans la rencontre du petit +Juif et du jeune Catholique. Surnaturellement docile, +l’âme s’ouvre alors et laisse la Grâce s’insinuer +en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs +les plus secrètes. Puis commence un travail +obscur et à longue portée dont le prédestiné à la +conversion ne peut encore saisir les effets. Des +années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, +marquée par Dieu, où la Grâce, affleurant de la +région mystérieuse où nos idées, nos sentiments, +nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde +toute l’âme de telle sorte que le néophyte en prend +conscience et cède à la force lentement irrésistible +qui l’entraîne devant le trône de Dieu.</p> + +<p>C’est donc quelque chose comme une source +jaillie dans le sous-sol d’un terrain jusqu’alors +aride : elle en imbibe peu à peu toutes les couches +et ne parvient que progressivement à la surface +pour y refléter le ciel. Et alors elle rejette sur la +rive les limons et les détritus qui gênaient son +échappée au grand jour.</p> + +<p>Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il +touche un écrivain dont le talent est appelé à servir +de témoignage aux vérités dont l’Église a reçu le +dépôt, Dieu permet que cet « homme de douleur » +expérimente cent systèmes philosophiques et religieux +pour acquérir la certitude qu’en dehors de la +Révélation, il n’y a que vaines conjectures, mélancolies +rongeuses et contradictions perpétuelles. Il +faut également que la vie le comble de déboires +et d’amertumes pour qu’il apprenne que rien de ce +qui vient des hommes ne pourra satisfaire cette +soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu +noble est tourmentée.</p> + +<p>Cela demande du temps et des souffrances réitérées. +Mais quand la Grâce triomphe enfin avec +éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en reçoit +des armes qui lui assureront des avantages sérieux +dans ses combats à venir contre la Malice éternelle. +Il démasquera plus aisément ses pièges, ses +ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier : — Je +te connais, Circé, tu ne me feras plus boire +le philtre qui change tes victimes en pourceaux !…</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin +de se créer une atmosphère d’illusions où il +échapperait au matérialisme suffoquant du milieu +que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant +Lœwengard se précipita vers la littérature. +Il absorba pêle-mêle toutes sortes de livres.</p> + +<p>« C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire +mon insatiable curiosité de savoir. A quinze +ans j’avais lu, outre les auteurs du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, +Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs +contemporains en vogue : Zola, Loti, Maupassant, +Renan, Anatole France, les premiers romans +de Paul Bourget, etc… »</p> + +<p>A quinze ans ! On devine quelle incohérence +d’esprit résulta de cette salade. Il ne vécut plus que +par l’imagination. Et cette imagination dévorante +lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages +des romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation +d’autant plus pernicieux qu’ils enluminent +de couleurs vives les rêveries de Rousseau, codifiées +et dispersées en ouragan à travers le monde par +la Révolution.</p> + +<p>Car il importe de le souligner chaque fois que +l’occasion s’en présente : — la Révolution, qui nie +les droits de Dieu pour affirmer les prétendus droits +de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie, +au nom d’une soi-disant liberté propice au +développement des instincts les plus vils, la Révolution, +satanique en son essence, est une maladie +sociale qui a sa forme politique dans la démocratie +et sa forme littéraire dans le romantisme.</p> + +<p>Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante ; +il passa du violoniste exacerbé Alfred de +Musset à l’homme-orchestre : Victor Hugo.</p> + +<p>Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo +est une Californie de sottises où l’on découvre tous +les jours de nouveaux filons. Mais ses sophismes +bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent +en des rythmes d’une sonorité prodigieuse. +Il se croit un penseur, il n’est qu’un songeur. Et +ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec +un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.</p> + +<p>Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, +livré à son exubérance, sans croyances préventives, +sans direction, enclin, de plus, à la révolte contre +tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts +de sa sensibilité avide d’émotions violentes, +ait subi le prestige du tonitruant rhéteur qui prétendait +traiter d’égal à égal avec Dieu.</p> + +<p>Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du +goût qui le préparait à ne considérer l’univers que +comme un trésor de rêves, où il puiserait à loisir des +sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur +morale.</p> + +<p>Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, +« l’amour des lettres et des arts, fussent-ils corrompus, +porte en lui une part de sincérité, de générosité, +de désintéressement, d’enthousiasme qui peut +nous préserver des chutes définitives et nous +rendre capables de volte-face héroïques ».</p> + +<p>Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette +époque, l’obscure intuition d’une vérité admirablement +formulée par Lamennais : « Le Beau, tel +que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a +une nécessaire relation avec Dieu »<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. C’est ce +qui explique que maints poètes et maints artistes, +qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par +la recherche d’une basse popularité, soient ramenés +à Dieu par l’amour du Beau.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Sainte Hildegarde a dit mieux encore que : « l’art est un +souvenir du Paradis perdu ». Parole magnifique et combien +féconde à méditer !</p> +</div> +<p>Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait +donc être sauvé. Il le sera, mais d’abord Dieu +même fut, pour lui, mis en question. Il allait subir +ce qu’il appelle <i>l’angoisse du doute</i>.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Malgré les négations et les blasphèmes de ses +auteurs favoris, Lœwengard conserva jusque vers +sa seizième année « une foi déiste qui, malgré son +insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait +son âme ». Mais alors, coïncidant sans doute +avec la crise de la puberté, ses lectures commencèrent +à détruire en lui la croyance en un Dieu +personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle +morale : il abandonna la prière. Le mal s’aggrava +en lui sous l’influence des quotidiens que recevait +son père. « C’est, dit-il, par une feuille de journal +que j’appris qu’il y avait des hommes nombreux +s’unissant pour la propagation de l’athéisme. +Une pareille aberration me parut d’abord inconcevable. » +Mais, peu à peu, il en arriva à considérer +l’incrédulité comme admissible. Toutefois, comme +le sentiment et la raison ne cessaient, malgré tout, +de protester en lui, comme il n’arrivait pas à concevoir +un univers sans origine, sans but, régi par +le hasard et où la notion du divin ne serait qu’une +illusion des sens et de l’esprit, il tenta de se réfugier +dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui +n’est en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme +spiritualisé, ne le contenta point. Il s’écria, +citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa confiance +obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser +un idéalisme blafard :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Étrange vérité, pénible à concevoir,</div> +<div class="verse">Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,</div> +<div class="verse">Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir !…</div> +</div> + +</div> +<p>Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, +le torturait, jetant bas les théories fragiles +qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il souffrit d’une +façon atroce.</p> + +<p>C’était l’angoisse métaphysique. — M. Jules +Lemaître — assagi depuis — tenait à cette époque, +et à l’exemple de la sémillante sorcière des sabbats +de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la +certitude pour une « horrible manie ». Il ne croyait, +disait-il, « que difficilement à la douleur métaphysique ».</p> + +<p>Lœwengard proteste contre ce scepticisme de +dilettante chez qui les idées sont des bulles de savon +qu’on souffle pour s’amuser de leurs nuances +changeantes, et dont on se moque dès qu’elles +crèvent. Il a bien raison. D’autres ont connu des +souffrances analogues, sont tombés dans une tristesse +mortelle quand, ne voulant absolument pas +se soumettre à Dieu, ils voyaient les systèmes +bâtis à grand renfort d’hypothèses sans consistance, +s’effondrer, les uns après les autres, sous +les coups d’une analyse destructrice. Au milieu de +ces ruines, tout adolescent que le problème de +la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle +par les sports, — idéal de notre siècle de brutes — n’a +pas rendu tout à fait stupide, se trouve +infiniment malheureux.</p> + +<p>Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit : « J’ai +arraché mes croyances avec larmes, dans l’angoisse +et le désespoir, après d’affreuses luttes… Ces larmes, +mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un +dimanche, comme il se promenait avec ma sœur +et moi dans la campagne et qu’il nous développait +des théories matérialistes, je lui demandai : — Papa, +tu ne crois donc pas à l’âme immortelle ?</p> + +<p>— L’âme ? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, +quand le corps est sous la terre, tout est fini.</p> + +<p>Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai +tomber sur la route et je sanglotai comme frappé +par un soudain et effroyable malheur.</p> + +<p>Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne +savait que dire ni que faire… »</p> + +<p>Cette tragédie fait frissonner ! Le voyez-vous, ce +Juif pétrifié d’orgueil, figé dans la matière, qui +semble prendre une sorte de plaisir satanique à +tuer l’âme de son enfant ? Puis constatant l’effet +produit par son imbécillité négatrice — il s’étonne !</p> + +<p>Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. +Mais non : Satan, qui le possède, supprime en lui +les dons d’observation les plus élémentaires, jette +sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle +ne sortira jamais plus.</p> + +<p>Combien ressemblent à cet assassin de sa propre +chair ! Nous avons tous connu des familles dont le +chef est perverti par l’amour du lucre, enlisé dans +les plus basses négations parce que s’il croyait, il +n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence +vouée uniquement à la poursuite sans +scrupules de la richesse. Si, par surcroît, la mère, +d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble +« leçon de choses » inculquée par le père, que deviendront +les enfants ?</p> + +<p>Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en +trouver au moins un d’une sensibilité très fine, +d’une imagination vive et d’aspirations élevées qui +ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. +Il écoute les propos tenus par son père ; il +s’étonne, il le juge — il l’évite le plus possible. +Comme la mère, nonchalante ou persuadée qu’elle +ne doit à sa progéniture que des enseignements +de convenances mondaines, laisse cette âme ardente +vagabonder dans toutes sortes de rêveries, +lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent +à quels périls l’enfant est exposé — surtout au +temps de l’adolescence, et à quel point le malheur +le menace.</p> + +<p>C’est là un cas fort commun à notre époque de +matérialisme débraillé. Et pourtant, les gens superficiels +s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur +sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire +à toute contrainte morale !</p> + +<p>Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés +parce qu’elles ne produisent point de froment. Vous +avez volontairement abandonné à elle-même l’âme +de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout +vous vous récriez, si un jour, touché par la grâce de +Dieu, il vous reproche, sans haine, certes, mais +avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le vouer +au Diable…</p> + +<p>Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, +s’ils ne se repentent et ne pleurent la faute +incommensurable qu’ils ont commise, à une mort +désespérée et à un lendemain de mort tellement +terrible qu’on a peur rien que d’y penser !…</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener +aux pires aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle +visite de la Grâce : Dieu, voyant l’extrême +danger où il se débattait, lui fit sentir sa sollicitude.</p> + +<p>Il lui restait une curiosité persistante des choses +de l’Église. Il ne cessait de tendre vers elle, attiré +par une force mystérieuse dont il ne parvenait pas +à définir la nature. C’est que, selon cette précocité +qui marque, comme nous l’avons vu, sa formation +intellectuelle, il pressentait qu’un homme est incomplet +tant qu’il se dérobe à la Vérité unique. Et +puis il souffrait : « Je me souviens de ce soir tragique +où je renonçai à communiquer avec Dieu. +Vaincue par ma pauvre raison — « raison imbécile » +comme dit Pascal — mon âme ne s’agenouilla +plus devant le Père céleste. Des heures elle résista, +elle se débattit contre ce rationalisme qui la meurtrissait, +la déchirait. Elle avait besoin de Dieu, besoin +de son intimité, de son affection ; violemment, +elle se sépara de l’Aimé, mais à quel prix ! Sanglotante, +blessée, désespérée, elle gisait sans force et +sans consolation… Désormais elle était seule dans +le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse +raison approuvait et « l’Esprit qui toujours +nie » la poussait aux suprêmes destructions. »</p> + +<p>C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une +fois. Un de ses camarades de lycée, un jeune catholique +très fervent, à qui, pour se soulager, il +confia ses angoisses, le mit en relation avec un +prêtre, professeur à l’école Ozanam dont la conversation +lui plut. Son père en fut informé. Chose +tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur, +comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point +son fils et souffrit même qu’on présentât celui-ci +au directeur de l’école. Était-ce qu’il restait troublé, +remué de vagues remords, à la suite de l’accès +de désespoir rapporté plus haut ? C’est probable. +Sans doute aussi voulait-il, comme le suppose +Lœwengard, faire parade de sa tolérance libre-penseuse. +Mais on peut admettre, par surcroît, +qu’il fut, en la circonstance, l’instrument aveugle +des desseins de Dieu sur son enfant.</p> + +<p>Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu +lieu de constater les moyens étranges dont l’Esprit-Saint +use souvent pour investir une âme ! Que +de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le +moindre soupçon, l’action du Surnaturel !…</p> + +<p>Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, +comme on le pense, avec douceur et charité, le +pauvre égaré.</p> + +<p>« Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. +Le calme de sa parole et de ses gestes +révélait cette paix que donnent la confiance, la foi +assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, +entre cet homme et mes maîtres laïques ! Ceux-ci, +en dépit de leurs bonnes intentions, malgré leur +science et leurs vertus, détruisaient. La logique de +l’enseignement <i>neutre</i>, sans principe religieux supérieur, +aboutit nécessairement au scepticisme et à +la négation… L’abbé G. m’écoutait patiemment, +avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il +me prêta des livres… »</p> + +<p>Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée +du jeune Juif. Mais, sur ces entrefaites, il +tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse +pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la +grâce de la souffrance physique après celle de la +souffrance morale, le comblait. Car, comme je l’ai +dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie +en brisant notre orgueil, en affaiblissant la +nature, nous donne des forces pour accueillir humblement +le Surnaturel.</p> + +<p>Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. +qui lui répondit par des lettres admirables dont je +citerai deux fragments, mais que j’engage à lire en +entier car elles débordent de sagesse et de lumière<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Voir <i>la Splendeur catholique</i>, pages 62 à 65.</p> +</div> +<p>« Allez toujours de l’avant avec simplicité, le +cœur prêt à tous les sacrifices pour trouver et +vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez manquer +de la rencontrer et d’en vivre : Dieu, dans sa +providence, la donne à tous ceux qui la cherchent +ainsi…</p> + +<p>« Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation +de ma vie : je vous souhaite de l’aimer bientôt +et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint +Jean ces paroles de vie : <i>Celui qui m’aime observe +mes commandements. Si quelqu’un m’aime, mon +Père et moi viendrons en lui et nous ferons en +lui notre demeure.</i> Voyez-vous, pour nous autres +chrétiens, Jésus spirituel n’est pas loin de nous +de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, il est +l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son +épouse. Il est pour elle clarté, force, amour. Il est +seul capable de satisfaire les besoins de votre +âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur. »</p> + +<p>Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait +pu dès lors se convertir, d’autant qu’il avait devant +lui un splendide paysage de montagnes fait pour +élever au Créateur de la Beauté son âme éprise +d’absolu. En outre, la maladie venait d’empreindre +en lui le sentiment de sa misère. Mais si vous +avez lu et médité quelque récit de conversion, vous +aurez remarqué qu’à plusieurs reprises, au moment +où le néophyte va céder pleinement à la Grâce, +le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.</p> + +<p>La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier +plane, tapissé de velours. C’est « un chemin montant, +sablonneux, malaisé » où se succèdent des +bifurcations qui mènent à des fondrières cachées +sous des fleurs aux parfums dangereux. Ce n’est +qu’après s’y être maintes fois laissé attirer que +le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet +qu’il en soit ainsi pour que l’âme apprenne, par +des expériences douloureuses, qu’en dehors de +Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet +de la montée, il n’y a que joies inquiètes suivies +d’indicibles souffrances. Pour aller à Dieu, que ce +soit comme converti, ou comme croyant avide de +pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de +Jésus, il faut gravir le Calvaire. — Malheur à qui +ne le comprend pas !…</p> + +<p>Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, +répugnait, de plus en plus, à se conformer aux +avis du saint prêtre G. « Déjà, à ses avances, je ne +répondais plus que nonchalamment. L’heure de +Dieu n’avait pas sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel +naissant et les passions de la puberté se révoltaient +contre cette humiliation et cette continence +qu’est la Foi. <i>Croire</i> c’est humilier sa raison +et contenir sa chair. Tant que cet orgueil et cette +chair ne sont pas matés, il nous est impossible +d’entrer dans le royaume de Dieu. »</p> + +<p>Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à +Lyon, il se jeta dans l’Art éperdûment car il espérait +que le culte de la Forme suffirait à étancher +sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour +de Dieu, il alla, par une conséquence obligée, à +l’idolâtrie, c’est-à-dire aux amours humaines. Car +est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait d’adorer +la créature au détriment du Créateur ? Le pauvre +imaginatif, ne savait pas qu’en dehors de la +virginité ou du mariage, sanctifiés par la foi, +consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, +le plus sûr des véhicules vers la damnation.</p> + +<p>Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui +n’était point tombé sur la pierre. Il lui fallut quatorze +ans pour lever, mais enfin il leva pour la plus +grande gloire de Dieu.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>VII</h3> + +<p>Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer +la Providence au cours de ses querelles d’alcôve, +mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit lui-même, +faisait « des restrictions » à Dieu, mais enfin +il croyait. Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa +donc et prit pour directeurs de conscience un athée +et un catholique perverti qui cherche à stimuler +son âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds +du Démon : Leconte de l’Isle, le chantre marmoréen +du néant et Charles Baudelaire, le subtil et +puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, +pareil à celui de l’ébène, célèbrent la volupté de +faire le mal sachant qu’on le fait. Le premier disait +à Dieu : Je te nierai plutôt que de me courber sous +ta loi. Le second : — Je n’ignore pas que je pèche +en te désobéissant, mais j’aime mieux les piments +de la révolte que le lait fade de la soumission. Et +l’un magnifie « la divine Mort où tout rentre et +s’efface ». Et l’autre s’écrie : « Saint Pierre a renié +Jésus : il a bien fait !… » Tous deux ciselaient +leurs blasphèmes dans une forme magnifique. Ah ! +ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte +sur trois générations de poètes !</p> + +<p>Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir +dans ce bourbier tendu de pourpre et d’or. « A dix-huit +ans, dit-il, je n’ai plus d’autre religion que celle +de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire, +l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans +la forme et la forme, indépendamment du fond, +suffit à la Beauté… L’Art est au-dessus des lois +morales et sociales : il est <i>amoral</i>. Il est au-dessus +même de l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée +est fausse ? La sensation esthétique est l’unique critérium +du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur. +Cette théorie est celle de l’art pour l’art : j’en +fus pendant dix ans le défenseur fanatique. »</p> + +<p>Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse +de la Forme, non seulement pourrissent les âmes +en y réveillant les instincts cruels qui sommeillent +au fond de notre sale nature déchue, mais encore les +vouent au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient +heureux ceux qui exaltent, avec une sorte de rage, +les liesses incomparables de la sensation esthétique. +Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, +ils déclarent qu’ils « vivent en beauté ». Ils peignent +leur existence comme un festin où les coupes +s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des +parfums savamment artificiels et les raffinements +les plus extrêmes de la débauche. Ils prétendent +qu’ils ont atteint les sommets du sublime.</p> + +<p>Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent +alors dans leur âme et elle leur apparaît +comme un marécage au-dessus duquel flottent des +brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie +monte de ces eaux putrides ; aussitôt, comme l’a +dit superbement ce même douloureux Baudelaire, +qui fut châtié d’une façon si rude et si équitable : +<i>Dans la brute assouvie un ange se réveille.</i> En +une minute de repentir, ils s’écrient, toujours avec +le poète des <i>Fleurs du Mal</i> :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage</div> +<div class="verse">De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…</div> +</div> + +</div> +<p>Mais le Seigneur s’est fait sourd. — Eux retournent +à leur vomissement. Le Diable, qui les attend, +leur tresse une couronne d’orgueil et les pousse +vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont +dans le vrai sens de la vie — celle de Nietzsche par +exemple.</p> + +<p>Tel fut le cas de Lœwengard : « Marcher, écrit-il, +sur les traces de ces maîtres qu’auréole une +gloire démoniaque, les dépasser encore, si possible, +telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus +haute ambition. »</p> + +<p>Cette fois, il semblait bien perdu car il allait +tomber sous l’emprise d’un sophiste allemand qui +distille des poisons auprès de quoi les strophes les +plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne +sont que d’innocentes panades.</p> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Nietzsche est un fou, mais un fou de génie. — Quand +il le connut, Lœwengard l’écouta d’autant +plus avidement qu’il sortait de la philosophie universitaire, +celle de Kant. Ce démolisseur de la +<i>Raison pure</i>, après avoir dissous, avec une obstination +huguenote, tous les principes qui forment +la conscience, nous propose, pour les remplacer, +une vague idole qu’il baptise — selon quelle +opaque phraséologie — : <i>Impératif catégorique</i>. +Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout +dire<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs : +Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu : « la Catégorie +de l’Idéal » et enseigne <i>l’identité des contraires</i>, c’est-à-dire +l’équivalence du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le +monde pour une illusion que notre volonté doit nier. Et tous les +autres, et Nietzsche plus que tous…</p> +</div> +<p>Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à +la fureur. A son avis, adopter la morale chrétienne, +c’est se soumettre à une doctrine d’esclaves. +Il enseigne que l’homme supérieur doit +développer en lui l’orgueil, le goût de la volupté, +un égoïsme dur comme le granit. L’élite qui adopterait +ses préceptes fournirait, affirme-t-il, <i>le +Surhomme</i>, c’est-à-dire un être autant au-dessus +de l’homme que l’homme est au-dessus du singe. +Comme on le voit, il accepte, comme certitude +l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il +fonde sur elle son système. Il dit, en effet, dans +le prologue de son étrange poème, <i>Ainsi parlait +Zarathoustra</i> : « Tous les êtres, jusqu’à présent, +ont créé quelque chose au-dessus d’eux ; et vous +voulez être le reflux de ce grand flot, et plutôt retourner +à la bête que de surmonter l’homme ? +Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou +une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être +l’homme pour le surhomme : une dérision ou une +honte douloureuse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>… »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les +<i>Pages choisies</i>, publiées par M. Henri Albert (<i>Mercure de France</i>). +On y trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne +cette aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici.</p> +</div> +<p>Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure +et de cruauté, méprisant et piétinant, sans remords, +le bétail humain, tel est son idéal. Néron — si +cher au doux Renan — voilà le modèle qu’il +insinue d’imiter.</p> + +<p>Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont +les Saints, c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, +prenant le contre-pied des enseignements de +Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité, +la chasteté, la grande charité, bref, toutes les +vertus qui s’opposent à cette doctrine de brute +esthétique.</p> + +<p>D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est +d’expérience que le culte effréné des passions +dégrade l’homme au lieu de le hausser au-dessus +de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est +ce que démontra naguère — en un moment de +lucidité très rare chez lui — cet autre fou qui a +nom Max Nordau : « Le constant réfrènement de +soi-même est une nécessité vitale pour les plus +forts comme pour les plus faibles. Il est l’activité +des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. +Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, +c’est-à-dire que l’homme cesse d’être +homme ; le soi-disant « surhomme » devient un +« soushomme », c’est-à-dire une bête. L’organisme +succombe sans retour à l’anarchie de ses parties +constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la +ruine, à la maladie, à la mort… » (<i>Dégénérescence</i>, +ch. <small>II</small>, p. 334).</p> + +<p>Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de +cette observation. En 1889, son logeur le rencontrant +qui divaguait dans la rue, dut le ramener +chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis +il fut frappé de mutisme. Pendant dix années, à +la suite, il végéta comme un pauvre zoophyte, +« honte douloureuse » pour sa famille. Puis il +mourut dans l’inconscience.</p> + +<p>Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de +Dieu sur les âmes perdues d’orgueil qui commettent +le péché contre le Saint-Esprit…</p> + +<p>Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence +de cet insensé malfaisant. Cela s’explique : +son tempérament d’artiste le portait à s’éprendre +de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. +En outre, il était préparé à s’en intoxiquer +par sa vénération pour Leconte de l’Isle et Baudelaire. +Depuis ces initiateurs, il avait progressé +dans la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche +lui sembla fait pour combler ses fringales de sensations +excessives.</p> + +<p>Il écrit : « Cet ultra-romantique chez qui le romantisme +s’exaspère en mégalomanie, me séduisit +comme il séduisit toute une partie de la jeunesse +intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi « la +névrose juive ». Tous mes instincts malsains, ce +philosophe les a légitimés, glorifiés, exaltés… Il +acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée +par les romanciers et les poètes… Je devins, de +plus en plus, un enfant de volupté… »</p> + +<p>A ce moment de son existence, Lœwengard +donne un exemple à l’appui d’une des lois psychologiques +qui régissent notre nature déchue dès +qu’elle se refuse à Dieu. On peut la formuler de la +sorte : Plus tu cultiveras ton orgueil, plus tu développeras +en toi les penchants sensuels.</p> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il +avait dix-neuf ans. Il venait de terminer ses études +au lycée et il se sentait tout à fait inapte à suivre +la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les +calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que +de l’aversion. Comme on pouvait s’y attendre, +étant donné son admiration pour Baudelaire, Leconte +de l’Isle et Nietzsche — qui est un poète +plutôt qu’un philosophe — il ambitionna de versifier +à l’imitation de ses maîtres.</p> + +<p>Aussi, quand son père lui demanda la profession +qu’il désirait choisir, il répondit : — Je veux +être homme de lettres.</p> + +<p>Le père sursauta en se récriant : — Jamais je +ne te donnerai un sou pour devenir un poète, jamais, +tant que je vivrai, quand même j’aurais la +fortune d’un Rothschild !</p> + +<p>On s’explique très bien cette réprobation. +Lorsque dans une famille bourgeoise il naît un +enfant doué pour l’art, dès que son goût se manifeste, +ses proches l’observent avec une stupéfaction +douloureuse, comme s’il devenait soudain +bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils à la +poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole +en voyant les canetons, à peine sortis de la coquille, +courir à la rivière prochaine.</p> + +<p>Tout les déconcerte en leur progéniture : — Quoi +donc, se disent-ils, cet enfant néglige les +choses pratiques et positives ! Il méprise ce sens +commun qui recommande de bien manger, de bien +boire, de bien dormir et de penser le moins possible ! +Il ne comprend pas le sublime de la spéculation +consistant à dépouiller autrui à l’abri du +Code et sous le couvert de cet axiome : « les +affaires sont les affaires ! » Il rêve tout le jour aux +fadaises de la poésie ; il vante des produits littéraires +qui ne furent jamais cotés à la Bourse ; il +s’enthousiasme pour des écrivains qui, de notoriété +publique, moururent sans le sou. C’est épouvantable !…</p> + +<p>Ah ! si du moins, il se montrait apte à produire +une œuvre de rapport. S’il laissait percer le don de +célébrer, comme de hautes vertus, les façons d’agir +de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges +Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères +vengeresses et cossues. Ou s’il témoignait +d’une adroite platitude d’idées comme ce Prévost +des marchands de poisons sentimentaux dont la +prose gélatineuse tremblote aux étalages d’innombrables +périodiques. Alors le père pourrait risquer +quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau +lucratif.</p> + +<p>Mais point : ce jeune homme chérit un idéal qui +n’a rien de commun avec celui des grands hommes +ci-dessus nommés ; il s’exalte pour des chefs-d’œuvre +peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme +un passe-temps, comme une distraction d’amateur +aux minutes de loisir qu’il considère la +poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé… +qui l’absorbera tout entier.</p> + +<p>M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, +ne pouvait qu’opposer un veto absolu au +désir de son fils.</p> + +<p>« Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit +Lœwengard. Des scènes pénibles eurent lieu entre +nous. Elles étaient dans la tradition… Au reste, la +contradiction trempe une véritable vocation : elle +en est l’épreuve ; si cette vocation survit, elle sera +la plus forte. »</p> + +<p>Pour gagner du temps, il accepta de faire son +droit. Or, il n’était nullement porté à ce genre +d’études. Et tel que nous le connaissons maintenant, +nous comprenons qu’<i>avocasser</i> n’était point +son fait. On ne le voit pas du tout mâchonnant +les Digestes indigestes, affligeant la veuve et +consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant +sur commande, puis, sans doute, comme un bon +nombre des bavards brevetés qui s’égosillent au +Palais, briguant un mandat électif pour faire le +charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat.</p> + +<p>Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est +pourquoi il ajoute : « En dépit des conseils et des +colères paternels, sous les lys et les roses de la +Poésie, disparurent les chardons et les ronces de +la Chicane. »</p> + +<p>Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à +cette époque, divers écrits de Maurice Barrès.</p> + +<p>Il faut bien se rappeler que Lœwengard était +devenu alors, comme dit Montaigne, une intelligence +purement <i>livresque</i>. Il appartenait à cette +famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une +façon directe ; il ne la goûtait guère qu’interprétée +par les arts. Or, sans aller jusqu’à l’austérité de ce +moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend +que « l’art n’est qu’un péché magnifique », +on doit admettre qu’une telle disposition poussée +à l’excès mène à une paralysie des facultés affectives. +C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée +outre-mesure étouffe, chez celui que possède +cette étrange maladie de l’âme, tout élan du cœur, +supprime presque les sentiments sociaux.</p> + +<p>Exemple : un homme normal voit une maison +brûler. Il est saisi par l’horreur du spectacle. Les +cris et les appels des habitants, surpris par le feu et +cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et +de pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties +du sauvetage et il n’a de repos que quand l’élément +destructeur est vaincu.</p> + +<p>L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une +velléité de partager l’émotion générale. Mais, +presque aussitôt, son sens hypertrophié de l’art ne +lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les +colorations changeantes de l’incendie ; son oreille +n’enregistrera les clameurs des sinistrés que comme +les accords d’une symphonie pathétique. Il ne s’intéressera +pas au dévouement des sauveteurs mais à +la qualité plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera +tel tableau représentant une catastrophe de +ce genre et où il admira le savoir-faire du peintre, +tel livre où il savoura une description d’embrasement +relevée « d’épithètes rares ». Il établira une comparaison +entre le souvenir de ces fictions et la réalité +offerte à ses yeux. Ensuite, comme le zèle charitable +et les propos apitoyés de la foule qui l’entoure +l’importunent, il s’éloigne en concluant : — Cet +incendie est très réussi, ou bien : — cet incendie, +je le trouve manqué…</p> + +<p>C’est à un desséchement aussi affreux du cœur +qu’aboutit le néronisme appris à l’école de Nietzsche ; +c’est à cette férocité dans l’amour de l’art pour +l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme ; c’est +à ce dédain pour les sentiments charitables exprimés +par le grand nombre qu’aboutit la préoccupation +de se distinguer de la plèbe.</p> + +<p>L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, +il a tant aspiré à devenir « surhumain », que +les plus beaux mouvements d’humanité lui semblent +d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher +ses lèvres de ce breuvage salutaire que Shakespeare +appelle : <i>le lait de la tendresse humaine</i>.</p> + +<p>Lœwengard en était donc là quand il découvrit +l’œuvre de Barrès. Ce lui fut une révélation. Peut-être +est-ce l’individualisme passablement maladif +de <i>Sous l’œil des Barbares</i> et du <i>Jardin de Bérénice</i> +qui le séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé +à cette attitude de dilettante énervé. Les +livres qui suivirent annoncent sa marche vers une +conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin +cette conception et, par là, il fournit au jeune dévoyé +de l’art pour l’art, non seulement une méthode +pour se connaître soi-même, mais encore les +moyens de se rattacher à ses traditions et à sa +race<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens +du réel, Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les +« romans de l’énergie nationale », comme cette <i>Colline inspirée</i>, +dont les dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres +du sens propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes +qui souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui +cherchent à s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement, +le plus français de nos écrivains ; puisse-t-il en outre +acquérir la foi profonde dans les vérités promulguées par +l’Église. Ce sera le couronnement <i>nécessaire</i> de son œuvre.</p> +</div> +<p>Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença +de pressentir le lieu stable où il pourrait se reposer +un jour. Il étouffait dans une serre chaude ; +l’auteur des <i>Déracinés</i> y fit entrer un peu de l’air +du dehors. Aussi affirme-t-il : « En attendant que +sur mon chemin de Damas, je rencontrasse le +Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince +des hommes, je choisis pour « intercesseur » +Maurice Barrès. » — Bien entendu, <i>intercesseur</i> +n’est pas pris au sens religieux.</p> + +<p>Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme +des demi-mesures, il partit aussitôt pour Paris afin +de remercier celui qui venait de le tirer de l’artificiel.</p> + +<p>Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard +fort sympathique. Ce n’est pas un esprit +ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès +ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule +Vérité lui deviendra évidente, il ira vers elle avec +le même généreux empressement.</p> + +<p>Il est écrit que « le Royaume du Ciel souffre violence ». +Violent dans le bien comme il fut violent +dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de l’investir.</p> + + +<h3>X</h3> + +<p>Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que +c’est que le nationalisme et l’avait délivré par là de +l’idolâtrie du Moi. Lœwengard crut d’abord, assez +naïvement, que cette initiation faisait de lui un +enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise +pas français : un métèque peut aimer notre pays, +puiser dans notre culture nationale les éléments de +sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal +qu’un sang étranger coule dans ses veines. Aussi, +quand éclata la crise qu’on appelle l’affaire Dreyfus, +il se sentit fils d’Israël ; il courut à la défense de sa +race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina +mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit +point compte que, par l’affaire Dreyfus, la barbarie +sémite tentait un assaut contre la civilisation +aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie +internationale, les révolutionnaires, et les +Protestants, voulaient réduire en esclavage la fille +aînée de l’Église. La voix de ses pères criait en lui +que la Synagogue était menacée. Les Antisémites +se formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit : +il alla combattre pour sa nation.</p> + +<p>« Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël +n’éveillait en moi nulle émotion. J’étais libre-penseur +comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le +Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais +assisté aux offices de la Synagogue et je connaissais +à peine le grand-rabbin… Sous la poussée antisémite, +le nationalisme Juif se réveilla… Une +émotion inconnue et profonde monta de mon sang, +enflamma mon âme d’héroïsme, l’illumina d’orgueil ; +je me sentis Juif, je me voulus Juif et, interprétant, +dans un sens judaïque, les merveilleux articles +que publiait Maurice Barrès, je me résolus +à « prendre conscience de ma formation, à accepter +mon déterminisme », à me raciner, moi aussi, dans +« ma terre et mes morts ». Des cris de mort retentissaient +contre Israël ! Il était donc beau de s’affirmer +Israélite, de batailler pour la gloire du +peuple juif. »</p> + +<p>Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller +l’âme française assoupie par les narcotiques +humanitaires, ne s’attendait probablement pas à +ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait +n’en est pas moins tout à l’éloge de la sûreté de sa +méthode, puisqu’il démontre qu’elle se vérifie +exacte dans beaucoup de cas.</p> + +<p>Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard +lui-même, se retrouvant Juif, il redevint +presque croyant ; il se mit à fréquenter la Synagogue ; +il entra en relations suivies avec le grand-rabbin +de Lyon. Aux cérémonies, il priait avec sincérité, +avec emportement, avec la joie intime de +dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, +comme eux, avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de +mort où l’avait confiné, si longtemps, le culte enragé +de l’Art pour l’Art.</p> + +<p>Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le +Messie promis aux enfants d’Israël. Laissons-le +parler : « Je communiai avec l’âme israélite, cette +vieille âme indestructible qui, depuis quarante +siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses +patriarches, annonçait un Rédempteur, un Oint, +un fils de David qui relèverait sa patrie, qui rebâtirait +le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les +holocaustes et les parfums… »</p> + +<p>Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il +voulut savoir quel était le sentiment <i>actuel</i> des rabbins +à ce propos. Or ceux-ci, que son ardeur à +s’informer du fond même de sa religion, faisait +sans doute sourire, après quelques dérobades, lui +signifièrent que le Judaïsme libéral ne croit plus à +un Messie personnel, mais le considère comme une +expression symbolique du triomphe de la Révolution<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la +Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution +leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et +de fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme +française ce que <i>l’oïdium</i> ou <i>le mildiou</i> sont à la vigne.</p> +</div> +<p>Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, +c’est en cette minable interprétation que se résolvaient +les Prophéties éternelles ! Il avait soif d’une +direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui +servait <i>les Droits de l’Homme</i> !…</p> + +<p>Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits +de l’homme, — qu’il y a <i>les Droits de Dieu et les +devoirs des hommes</i> et qu’en dehors de ce principe +vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, +en des rêveries sans consistance.</p> + +<p>Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, +car le travail de la Grâce au fond de son âme lui +demeurait encore insensible. Cependant comme la +notion du divin, récupérée par ses méditations sur le +Règne de la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste +des rabbins lui fut odieuse : « L’âme juive qui +s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce plat +humanitarisme. » Il lui semblait que les Prophètes +se révoltaient en elle, lui criaient : « — Sors d’ici, +sors de ce temple qui a renié les gloires de ton +peuple, <i>de ta terre et de tes morts</i>. La communion +n’est pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et +je m’éloignai de la Synagogue… »</p> + +<p>En ce temps, commence pour lui une période +d’incohérence nouvelle et d’agitation sans résultats. +Il publie une plaquette de vers assez insignifiante ; +il fonde avec quelques « intellectuels » lyonnais +une revue éphémère. Il pérore dans les réunions +publiques contre « le sabre et le goupillon ». Puis +l’esprit de destruction, qui possède les socialistes +révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine +de la France en résulterait et il ne peut pas s’empêcher +d’aimer la France. Alors il s’esquive du +dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les +plus fuligineuses du royaume de Satan : il s’adonne +à l’occultisme.</p> + +<p>Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis +que, pour son bien à venir, il parcourût le +cercle entier de la folie humaine, le prit faisant +tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations +démoniaques, au pied de la Croix.</p> + +<p>Telles sont les surprises de la Grâce.</p> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Huysmans l’a fait remarquer : il existe à Lyon +de nombreuses sectes occultistes plus ou moins affiliées +à la théosophie. Elles rôdent autour de +l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à +recruter des prosélytes parmi les esprits, sans +croyances fixes, que les négations sommaires du +matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu +dans sa tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté +par l’ineptie et le manque de culture des révolutionnaires, +leur était une proie toute désignée. +Il se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons +où ces adorateurs du Diable s’empoisonnent +l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites ; il se +passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité +pervertie goûtait une volupté nouvelle à professer +un soi-disant spiritualisme sous lequel se dissimulent — il +faut le dire tout crûment — de grosses +ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par +la suite, « les fruits du spiritisme sont l’orgueil, le +trouble de l’âme et du corps, l’exaltation de la sensualité +jusqu’au sadisme ».</p> + +<p>Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra +une jeune fille qui, élevée au couvent, naguère +catholique pratiquante, s’était également laissée +prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente, +lettrée, et, de plus, faisait tourner les +tables avec zèle. Elle aurait assurément mieux fait +de raccommoder les chaussettes de son papa, mais +enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé +une dispense sur ce point.</p> + +<p>Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant +commun à réciter des poésies sensuelles +compléta leur bonne entente. Toujours approuvée +par les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans +une chambre ornée d’un vitrail « aux reflets d’émeraude +et de rubis et où de l’encens fumait dans des +cassolettes hindoues ». Là, elle prenait des poses +hiératiques en déclamant du Samain. Le décor +baroque stimula Lœwengard. Il riposta par des vers +peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le +charme « ésotérique » de son amie. Puis ils lurent +ensemble les hermétistes, les cabbalistes et les +rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne +l’avaient encore fait le spiritisme — bref ils réalisèrent +à peu près tout ce qu’il faut pour encourir la +damnation éternelle. Ils furent même sur le point +de s’affilier à une Loge. « J’étais mûr, dit Lœwengard, +pour la franc-maçonnerie où, certainement, +M<sup>lle</sup> S… et moi nous eussions rapidement +franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans +les cercles lucifériens dont l’idée me hantait. »</p> + +<p>Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet. — Du +reste, à ce moment même où il semblait +définitivement orienté vers la perdition totale de +son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux +enfants pourris de satanisme furent sauvés.</p> + +<p>Terminant le chapitre où il expose ces errements +sacrilèges, Lœwengard a donc bien raison de +s’écrier : « Bénie soit à jamais la Trinité adorable +et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. +Vous n’avez point permis que le père du mensonge +achevât son œuvre. En grinçant des dents devant +la Grâce lumineuse, il a lâché prise : sous les +rayons de la Grâce divine, les ténèbres vont reculer… »</p> + +<p>Avant de raconter comment le Saint-Esprit +libéra Lœwengard de l’esclavage de Satan, récapitulons +un peu les phases successives de ses états +d’âme.</p> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a +pas la moindre idée de la religion catholique. +Cependant il connaît Dieu par les prières du soir et +du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit +elle-même fort peu croyante. Ce rudiment d’éducation +religieuse est sapé par le matérialisme de son +père, qui profite de toutes les occasions pour extirper +la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. +Celui-ci en souffre parce qu’affamé de tendresse, il +ne trouve de consolations que dans ses entretiens +avec Dieu.</p> + +<p>Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du +milieu où il est confiné. Comme, en même temps, +il se livre, sans direction ni contrôle, à toutes sortes +de lectures délétères, plus particulièrement choisies +dans les ouvrages des romantiques, son imagination +s’enflamme, son jugement se fausse et il sent +la foi s’affaiblir en lui.</p> + +<p>A ce moment, d’une façon fort imprévue, la +Grâce le sollicite par l’entremise d’un de ses jeunes +camarades, catholique fervent, qui, sur sa demande, +lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard +en est vivement frappé ; une douceur, une paix inconnues +le pénètrent. L’impression est si vive +qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans +l’Église. Mais la crainte que lui inspirent les fureurs +athées de son père l’empêche d’obéir à cette +velléité.</p> + +<p>Néanmoins, on peut supposer que la Grâce +entrée alors en lui agira, d’une façon latente, pendant +les années qu’il gâchera loin de Dieu.</p> + +<p>Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme +persiste. Puis le doute et ensuite l’incrédulité l’envahissent. +Ce lui est une occasion de souffrance +telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il +fait de nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse : +l’Église ; il entre en relations avec un +bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais +la guérison survient ; aussitôt il s’endurcit et ne +songe plus qu’à jouir de la vie des sens. En apparence, +la Grâce a échoué une seconde fois<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Je suis assez tenté de considérer comme les <i>préfigures</i> de +sa conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, +ainsi que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple +l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre +d’origine juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est +venue. Et de même que la maladie avait brisé une première fois +son orgueil, la maladie le mènera au désir irrésistible du salut +par le baptême.</p> +</div> +<p>Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle +de sensualité, il s’imbibe de doctrines blasphématoires — il +se fait enfin l’adepte du sophiste frénétique +Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et +de lui frelater l’entendement. Toutes ses facultés +sont en anarchie ; il n’est plus que le jouet de ses +impulsions morbides, le névrosé qui cherche dans +l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler +ses sens précocement engourdis. Le monde +ne lui étant plus qu’un prétexte à excitations +d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.</p> + +<p>A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu +renaître en lui la notion que l’univers n’a pas pour +objet exclusif de lui fournir la toile de fond du +théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé +d’orgueil à éclater. Il rentre un peu dans le réel : +il essaie de se rattacher aux croyances de sa race — voire +de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais +le libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.</p> + +<p>Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé +l’âme pour y régner sans partage, le jette, +un temps, parmi les agités de la Révolution sociale. +Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge +sombre ou bouillonnent force ingrédients malpropres, +il l’en tire pour le corroder des poisons effervescents +de l’occultisme.</p> + +<p>Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de +son évolution, trois faits principaux : 1<sup>o</sup> Il eut +toujours l’aspiration vers un Idéal ; 2<sup>o</sup> méconnaissant +la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la +Vérité catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie +de la forme ; 3<sup>o</sup> tôt blasé, il traverse l’aberration +révolutionnaire pour échouer enfin dans la +magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.</p> + +<p>Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus +qu’un débris d’homme plus purulent et plus fétide, +au moral, que ne le sont, au physique, les malades +ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.</p> + +<p>Or de même que certains de ceux-ci recouvrent +la santé par miracle, de même il va guérir par un +bienfait tout gratuit de la Providence.</p> + +<p>Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences +qu’il tenta pour acquérir une raison de +vivre. On peut ajouter que le fumier n’y manque +pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée +d’animalcules biscornus et gluants, de végétations +vénéneuse qui grouillent parmi des flaques +d’eau bourbeuse.</p> + +<p>Or, dans la partie supérieure de cette âme, un +vol neigeux de colombes s’épanouira bientôt au +souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant assainira +le cloaque où croupissait son orgueil — et celle qui +se traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera +sauvée du même coup.</p> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes +de la conversion, Lœwengard venait d’épouser +M<sup>lle</sup> S. Peu auparavant, il avait publié un +second recueil de vers qu’il juge de la sorte : « Avec +des hosannas de luxure et des cris de blasphème, +j’y couronnais de roses Vénus Astarté, j’y maudissais +le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, +de Sodome et Gomorrhe, de Messaline, +Héliogabale et Néron ».</p> + +<p>Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait +pas beaucoup de mille autres rhapsodies +décadentes. A cette époque, il était à la mode, +dans certains clans littéraires, de célébrer le vice +comme étant l’expression superfine d’un art libéré +du préjugé moral. Lœwengard suivit la mode. Ce +pourquoi il fut gratifié des félicitations de quelques +poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se +résout en des bacchanales débridées.</p> + +<p>Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui +avait lu son livre, le bizarre avis qu’il y avait en +lui « un catholique qui s’ignorait ».</p> + +<p>« Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies +du culte catholique m’émouvaient profondément, +mais que, quant à la foi de l’Église, je ne l’aurais +jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon +individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin +et absurde… »</p> + +<p>Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, +lorsque plusieurs circonstances, qui accompagnèrent +et suivirent son mariage, lui remuèrent +l’âme d’une façon fort imprévue.</p> + +<p>Laissons-le parler.</p> + +<p>« La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans +la sacristie, comme cela est prescrit pour les mariages +judéo-catholiques. Pendant la cérémonie, +une seule alliance avait été bénite : celle de la +partie chrétienne. Mon exclusion, en un moment si +solennel, provoqua au fond de moi-même une sorte +d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, +je demandai au prêtre de bénir mon alliance. +Il s’y refusa d’abord, alléguant la discipline ecclésiastique. +Pourtant, sur l’insistance d’un de nos +témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait +une médaille. »</p> + +<p>Retenons cet incident très significatif : on y voit +la Grâce commencer d’agir, d’une façon sensible, +sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle qui lui +inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des +pleins effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment +de la vertu surnaturelle incluse dans le +sacrement de mariage, et il s’attriste de n’avoir point +reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse +une seule chair et une seule âme.</p> + +<p>Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet +dans leur union. Tous deux souffraient. Il +le constate : « Nos âmes et nos corps ne s’étaient +point renouvelés dans le divin amour. C’est +pourquoi notre félicité était inquiète et pleine de +trouble… »</p> + +<p>Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti +cette délicate impression. N’est-ce point un signe +admirable de la sollicitude divine à leur égard : +Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques +aient l’intuition que, n’étant point +croyants, ils ne trouveront pas le bonheur dans le +mariage ?</p> + +<p>Quelques semaines après, ils assistèrent à un +déjeuner offert par un de leurs cousins à l’occasion +de la première communion de son fils. Un prêtre, +oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté +de religieuses, présidait le repas.</p> + +<p>« Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial +que me firent, à moi, israélite, ces bons chrétiens +animés du véritable esprit de la foi qui est la +charité… Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier +sur différents points de théologie. Il me répondit +aimablement et engagea notre cousin à me +mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé +Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. +Aussi j’acquiesçai à la proposition de l’abbé, +curieux que j’étais de connaître un de mes frères +en Abraham devenu prêtre du Christ. »</p> + +<p>Remarquez cette pression plus accentuée de la +Grâce. Lœwengard est hanté par l’Église. Il a beau +se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une attraction +à laquelle il ne peut résister : la charité +catholique le touche au cœur ; il s’enquiert des +dogmes auprès d’un théologien et il commence à +concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore, +« enfantine et ridicule » pourrait bien détenir +la solution de cette énigme de la vie qui le tourmente +depuis son enfance. En même temps, le +prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument +de Dieu et ce prêtre, c’est un juif converti. Quel +exemple et quelle marque évidente de l’action surnaturelle !</p> + +<p>A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, +les religieuses que celui-ci dirigeait formèrent, à +son insu, autour de lui — cela lui fut révélé plus +tard — un foyer de prières ardentes qui, à coup +sûr, contribua grandement à le ressusciter d’entre +les morts.</p> + +<p>Car il faut le souligner : Au cours de toutes les +conversions, au moment voulu par Dieu, des âmes +sanctifiées viennent en aide — le plus souvent sans +qu’il le sache — au néophyte que la Grâce investit. +Et des exemples innombrables prouvent l’efficacité +de leur intervention.</p> + +<p>Ah ! splendeur de ce dogme de la communion +des saints ! Il fait que toute âme en marche vers +Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés +des flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement +leur vie, s’il était nécessaire, afin de hâter le +retour de la brebis égarée au bercail !… Je te demande +pardon, lecteur, de cette digression et je +continue.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>XIV</h3> + +<p>Quoiqu’il eût témoigné le désir d’entrer en relation +avec l’abbé Lémann, Lœwengard ne se pressa +pas de se faire présenter à lui. Il demeurait dans +l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter, +quand il fit un rêve.</p> + +<p>Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart +des rêves sont déterminés par des causes physiologiques. +Mais celui-là l’impressionna si vivement +qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle +qui lui bouleversa l’âme.</p> + +<p>Le voici : « Soutenu par un ange aux larges +ailes d’un blanc lumineux, un ange dont la figure +resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais enlevé +à travers les mondes, globes énormes, brillants, +multipliés à l’infini, roulant dans l’espace. Et, à +chaque instant, il me semblait que j’allais tomber, +précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide +sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, +l’ange me ramenait en haut, me relançait +vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours +m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. +Soudain, j’aperçus une croix et sur cette croix +agonisait Jésus-Christ. Et l’atrocité de ses souffrances, +je la ressentis au même instant. Peu à peu, +elle se changea en béatitude, en extase, en une +joie ineffable… Je me réveillai. »</p> + +<p>Peu de jours après, comme il était encore sous +l’impression de ce songe, sa femme l’avisa qu’elle +avait lu, sur le mur de l’église de l’Annonciation, +une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait +le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. +Elle lui proposa d’assister à ce sermon.</p> + +<p>Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on +lui avait si élogieusement parlé, — sans doute +aussi poussé par la Grâce, — Lœwengard consentit. +La première chose qui le frappa chez l’abbé +Lémann ce fut le type sémitique très accusé de ce +prédicateur. C’était un incontestable Juif qui allait +parler — un Juif tenant un Crucifix à la main et +s’en signant.</p> + +<p>Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer +en simple curieux. Il était conquis.</p> + +<p>Laissons-le raconter cette emprise :</p> + +<p>« L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son +pâle visage rayonne. On oublie que ce prêtre a +soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime ; +c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, +mais des prophètes, mais de saint Pierre et de +saint Paul, qui s’adresse à moi, attire mon âme +vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la +charme et l’embrase… Je suis conquis, vaincu, +possédé par cette éloquence ardente et enveloppante +qui brûle comme une flamme et ravit comme +une caresse… Quand le sermon est achevé, mes +yeux sont mouillés de larmes et mon cœur bat +d’enthousiasme. Ah ! comme les voies de la Providence +sont admirables ! J’étais un artiste avant tout +et j’étais un israélite qui s’était glorifié de ne point +renier « sa terre et ses morts ». Pour m’attirer à +Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur +chrétien qui est un poète par la richesse d’une +imagination et la vivacité d’une sensibilité que +n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus ou moins +douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années !… »</p> + +<p>La cérémonie terminée, tout transporté, baigné +des effluves du Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans +le sanctuaire, en ce jour de Pentecôte, il se précipita +vers la sacristie, demandant à entretenir tout +de suite le prédicateur.</p> + +<p>« Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me +posa quelques questions et me donna rendez-vous +chez lui. » Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann +lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette +de la Vierge : « Voilà celle qui vous envoie ; toutes +les grâces, nous en sommes redevables à l’intercession +de Marie. » Puis il lui parla, comme un père +s’entretient avec son fils, simplement et tendrement. »</p> + +<p>Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, +mais avec scepticisme. Quant à la foi, son +orgueil s’y refusait encore ; il ne lui semblait pas +qu’il pût admettre la possibilité de se convertir.</p> + +<p>Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais : +pour différer sa défaite, il s’efforce d’épaissir +les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se figure qu’il +continue à suivre sa route coutumière ; il fait encore +quelque temps ses gestes habituels ; sa bouche continue +de proférer des opinions qui, en réalité, ont +cessé d’être les siennes. Il va en vertu de la vitesse +acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne +plus. Et la Grâce a déjà tellement transformé +le fond de son âme, si bien miné le terrain +pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une +occasion propice pour que le « vieil homme » +tombe au pied de la Croix.</p> + +<p>Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres +sur les Juifs et leur rôle dans la société, publiés par +l’abbé Lémann, qui la fournit à Lœwengard. Le bon +prêtre les lui avait donnés en même temps que +deux crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, +en les priant de les porter sur eux.</p> + +<p>« Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a +pas quitté depuis », ajoute le converti.</p> + +<p>Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut +le coup de lumière décisif.</p> + +<p>« Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la +question juive, ce qui semblera fort naturel de la +part d’un Israélite. Et pourtant j’avais passé devant +les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. +Des livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. +Mes orgueilleux professeurs de l’Université +m’avaient imbu de cette idée qu’un ecclésiastique, +fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était +<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> dénué d’autorité en matière historique ou +scientifique<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens +curieux de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant, +refusaient de lire des volumes rédigés par des théologiens, sous +prétexte que ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions +ne comptaient pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris +que mène la folie de rationalisme dont notre lamentable siècle +est possédé.</p> +</div> +<p>Or d’après les citations que Lœwengard en +donne, les livres de l’abbé Lémann sont, non seulement +d’une extraordinaire puissance de pensée, +mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne +pouvait que ravir le poète épris de plastique.</p> + +<p>Il dit : « La voix de l’orateur m’avait entraîné. +La phrase de l’écrivain m’éblouit. Encore une fois, +c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la beauté +qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi… A +mesure que j’avançais dans ma lecture, intéressé, +séduit, subjugué mais croyant toujours ne l’être que +par la Beauté, tout à coup, comme un éclair entr’ouvrit +les profondeurs de mon âme : avec une +étonnante lucidité, dans une intuition fulgurante +qui arrachait les voiles de l’erreur, les préjugés +millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant +d’une indicible émotion, la Vérité m’apparut, +la Vérité totale, absolue, indiscutable. La foi +illumina mon intelligence ; des horizons inconnus +se déployèrent, les visions grandioses de l’histoire +passèrent devant mon esprit, le déroulement des +temps, non plus dans une contemplation de nihiliste, +amère et sans explication, mais dans la joie du +pourquoi de la vie révélé, de la marche des mondes +et des événements enfin comprise, de la certitude +enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait : — Oui, +l’Église est l’unique port du salut, l’unique +dépositaire des vérités métaphysiques essentielles. +Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur le roc de +Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir +contre elle… »</p> + +<p>Lœwengard développe cette vue dans une série +de pages qui sont, je crois, les plus pénétrantes +de son livre. J’engage fort à les lire<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Ce qui l’a +convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de +l’Église malgré tant de vicissitudes, de trahisons, +d’hérésies, malgré aussi les faiblesses, les négligences, +les crimes parfois du clergé et des fidèles. +La raison en lui était satisfaite, conquise comme +elle ne l’avait jamais été par les affirmations sans +base de la science athée et les rêveries meurtrières +des rhéteurs et des poètes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>La Splendeur catholique</i>, ch. <small>XVIII</small> : <i>Magnificence de l’Église +éternelle</i>.</p> +</div> +<p>Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé +par la souffrance. Car, je le redis une fois de plus, +la loi générale, c’est que la souffrance seule parachève +la conversion : pour monter vers Dieu, il +faut suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la +Grâce et l’Amour divins vous y accompagnent !</p> + +<p>Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa +donc par ce creuset de la douleur où il est nécessaire +que le cœur se liquéfie.</p> + + +<h3>XV</h3> + +<p>« Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, +écrit le converti, Dieu voulut m’éprouver, me forcer +à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, mon +double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans +la douleur et le repentir… J’avais péché terriblement +et de toutes façons. Il était juste que j’expiasse +mon passé de débauche et de superbe… »</p> + +<p>C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba +gravement malade. Une anémie incoercible le +rendait « plus faible qu’un vieillard de quatre-vingt-dix +ans » ; il ruisselait de sueur au moindre +effort physique ou mental ; il était incapable +d’écrire, de lire et même d’entendre lire ; l’insomnie +l’écrasait ; il souffrait d’une façon continuelle.</p> + +<p>Et pourtant, à travers tous ces maux, « une +conscience parfaitement lucide, une intelligence +parfaitement raisonnable » lui conservaient la faculté +de s’analyser, la force de se reconnaître justement +puni de ses fautes, le pouvoir de suivre la +marche du Surnaturel dans son âme.</p> + +<p>Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, +est un des signes les plus évidents de +l’action divine. En effet, ne constatons-nous pas +tous les jours que, chez un malade gravement +atteint, la dépression mentale suit le délabrement +corporel ? Cela se vérifie plus particulièrement +chez les anémiés tels que l’était alors Lœwengard.</p> + +<p>Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à +Dieu, qui est travaillé, vivifié par la Grâce divine, +les souffrances physiques ne font qu’aiguiser, pour +ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là un +fait précis qu’il est facile de relever au cours de +beaucoup de conversions. Les lecteurs de <i>Du +Diable à Dieu</i> se rappelleront peut-être que, moi +aussi, je connus un état analogue.</p> + +<p>Autre remarque : si, comme le prétend le rationalisme, +la conversion n’était que la résultante +d’une exaltation maladive, le produit d’une imagination +blasée, avide d’émotions imprévues, où le +pécheur repentant trouverait-il l’énergie de persévérer ? +La logique naturelle exigerait que, déçu +dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, +gratifié, au contraire, de souffrances opiniâtres, il +se rebutât. Car il se rendrait compte qu’il fut le +jouet d’une illusion. Et, plein de rancune contre la +chimère qui le leurra, il retournerait, avec une +morne fureur, à ses égarements de naguère.</p> + +<p>Chez le néophyte, rien de pareil : plus il souffre, +plus la Grâce lui donne l’intuition que cette épreuve +le purifie, plus son désir d’être à Dieu s’accroît. Et +alors, non seulement il se résigne, mais encore il +trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il +goûtait d’un fruit dont la pulpe très amère à la +bouche le remplit de suavité dès que, domptant +la nature, il a pris sur lui de l’avaler.</p> + +<p>Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les +angoisses d’une période où l’esprit, amputé de ses +habitudes néfastes, erre à la recherche des ailes +qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, +pour la première fois, le bienfait de la prière, +humble, confiante, imprégnée d’amour de Dieu, +plus puissante pour atteindre le Ciel que toute +spéculation de l’esprit. Il écrit :</p> + +<p>« Devenu catholique <i>d’intelligence</i> par l’étude +et la réflexion, la maladie me rendait semblable +à ces simples, ces enfants, ces ignorants, la vaste +foule malheureuse souffrant dans son âme et dans +son corps ; et, comme le moins intellectuel de mes +frères, je m’agenouillais, sanglotant : — Mon +Dieu, ayez pitié de moi ! Cœur Sacré de Jésus, +secourez-moi ! Cœur immaculé de Marie, priez +pour moi !</p> + +<p>« Et <i>toujours</i>, après ces élans de prière, la sérénité, +la patience, la résignation et l’espoir entraient +doucement dans mon âme dolente, la consolaient, +l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, +détachées de moi, les orgueilleuses philosophies +subtiles et vaines. Raisonnements des sophistes, +élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur +d’idées, surhumanisme de Nietzsche, pauvre +homme perdu dix ans dans la démence, combien +vous étiez incapables de me toucher, de me relever, +de m’insuffler la vie !… »</p> + +<p>La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné +de sa femme, à Bandol, petit port de la Méditerranée. +Le médecin, qui avait conseillé cette +villégiature, en attendait une amélioration.</p> + +<p>« Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta +que peu de soulagement ; j’avais repris meilleur +aspect mais la dépression nerveuse restait la +même… »</p> + +<p>Par surcroît, sa femme qui le soignait avec +beaucoup de dévouement mais qui, jusqu’alors, +était demeurée incroyante, tomba malade également.</p> + +<p>C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle +car, frappée de la sorte auprès de son mari +douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle +expiait ses péchés de satanisme. « Elle revint, de +toute son âme meurtrie, à la religion de son enfance ; +elle se confessa ; dans la rustique Église de +Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé +pendant tant d’années. »</p> + +<p>La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché +jusqu’au fond du cœur par la rédemption de sa +femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans +l’Église.</p> + +<p>Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par +une épreuve d’un autre genre. Son père, dont le +commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une +faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout +entière. Lœwengard passa, du jour au lendemain, +d’une large aisance à la pauvreté totale.</p> + +<p>Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien +qu’il accueillit cette catastrophe avec une résignation +parfaite : « Votre justice est terrible, ô mon +Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les +seules paroles que je prononçai. »</p> + +<p>D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice +se dissipaient en lui. Peu lui importaient désormais +les revers matériels ; il n’avait plus qu’une +idée, qu’un désir : le baptême, la communion. +Cette soif de l’eau salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, +c’étaient les signes que l’œuvre de la +conversion était accomplie : la Grâce illuminante, +ayant rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à +son apogée ; il avait correspondu héroïquement à +cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la maladie +sans plaintes ni murmures ; son âme loyale, +tirée miraculeusement de l’orgueil, de la débauche +et de la richesse, reçut sa récompense. Une aube +d’azur et de blanches clartés se leva pour son +baptême. Et ce fut le 8 décembre 1908, fête de +l’Immaculée Conception.</p> + +<p>On lira les pages où il dit son allégresse et sa +reconnaissance. Elles expriment, avec la simplicité +qu’il fallait, son émotion en ce jour-là…</p> + +<p>Pour nous, chantons <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>.</p> + +<p>Et prions pour sa persévérance. Car, comme +tous ceux qui ont absorbé les poisons de la théosophie, +il est guetté par le Mauvais qui fera tout +pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.</p> + + +<p class="h3">Note I</p> + +<p class="small">Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs +dans l’Épître aux Romains :</p> + +<blockquote> +<p class="small">« Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui +devaient ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est +la richesse du monde et leur diminution la richesse des +Gentils, combien plus encore leur plénitude ?… Car si leur +perte est la réconciliation du monde, que sera leur rappel +sinon une résurrection. Si les prémices sont saintes, la +masse l’est aussi ; et si la racine est sainte, les rameaux le +sont aussi.</p> + +<p class="small">« Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si +toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux +et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier +franc, ne te glorifie point aux dépens des rameaux…</p> + +<p class="small">« Tu diras sans doute : — Les rameaux ont été brisés +pour que je fusse enté. Fort bien : c’est à cause de leur +incrédulité qu’ils ont été rompus… Mais s’ils ne demeurent +point dans leur incrédulité, ils seront entés car Dieu est +puissant pour les enter de nouveau. En effet, si tu as été +coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et enté contre +nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison ceux +qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur +propre olivier !…</p> + +<p class="small">« Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à +cause de vous ; mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause +de leurs pères. Parce que les dons et la vocation de Dieu +sont sans repentir. Comme donc, autrefois, vous-mêmes, +vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, vous avez +obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux, +maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût +faite et qu’à leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu +a tout renfermé dans l’incrédulité pour faire miséricorde à +tous… »</p> +</blockquote> + +<p class="small">Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité +surnaturelle qui nous unit aux Juifs : ils ont préparé +le salut des Gentils, ils ont enfanté l’Église ; au dernier +jour, l’Église enfantera leur salut.</p> + +<p class="small">Si donc il est légitime de prendre des précautions contre +la malfaisance actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point +de vue surnaturel, nous devons les respecter comme les témoins, +malgré eux, de notre foi — comme prédestinés au +Salut.</p> + + +<p class="h3">Note II</p> + +<p class="small">Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent +point pour cause leur religion, comme le prétendent, sans +preuve, les rationalistes, mais bien le fait que partout où +ils prenaient pied, ils se rendaient insupportables par leur +usure et par leur insolence. Renan, qui n’est pas suspect +d’animosité contre Israël, puisque il se montra toujours fort +respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit, +avec raison, dans son livre l’<i>Antechrist</i> : « Quand toutes les +nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien +qu’il y ait à cela quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre +temps, s’insinuait partout en réclamant le droit commun. +Mais en réalité le Juif n’était pas dans le droit commun : il +gardait son statut particulier. Il voulait avoir les garanties +de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à +lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer +aux charges des nations. » Oui, <i>sans participer aux charges +des nations</i> mais au contraire en parasites qui sucent leur +substance. C’est ce qui les fit chasser de Rome, maintes +fois, sous les empereurs et notamment sous Claude. C’est +plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre eux. +Et alors qui les protégea ? — L’Église, les Papes qui les +prenaient sous leur sauvegarde, comme mille textes le +prouvent à tout homme de bonne foi.</p> + +<p class="small">Il faut donc le répéter : <i>l’antisémitisme n’est pas un fait +d’ordre religieux ; c’est un fait d’ordre social.</i> Un catholique +sera antisémite parce qu’il est patriote mais non parce qu’il +va à la messe.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">PAUL CLAUDEL</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="i">— Elle est retrouvée !…</p> + +<p class="i">— Qui ?</p> + +<p class="i">— L’Éternité !</p> + +<p class="sign sc">Arthur Rimbaud</p> + +</blockquote> + +<p>Le chapitre précédent était presque terminé quand +me tomba sous les yeux le récit que l’auteur de +<i>l’Annonce faite à Marie</i> et de tant d’autres belles +œuvres publia, de sa conversion, dans <i>la Revue de +la Jeunesse.</i> — Claudel ayant eu la gracieuseté de +m’autoriser à le reproduire, je le donne ici car il +montre, avec une admirable clarté, le travail de la +Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de +ma thèse que nulles circonstances d’ordre purement +naturel ne suffisent à expliquer le miracle de +la conversion.</p> + +<p>Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai +seulement remarquer combien il est impressionnant +que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par +les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans +le chapitre sur Verlaine. Quelle étrange destinée +que celle de cet aventurier qui, de quatorze à dix-sept +ans, manifesta, en des poèmes et des proses +d’une étourdissante beauté, un génie échappant à +toute classification et qui, ensuite, laissa de côté +la littérature pour se faire trafiquant en Abyssinie !</p> + +<p>— C’est le cas de s’écrier : l’Esprit souffle où il +veut !…</p> + + +<p class="c xsmall">RELATION DE CLAUDEL</p> + +<p>Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est +produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit +ans. Mais le développement de mon caractère +était déjà à ce moment très avancé.</p> + +<p>Bien que rattachée des deux côtés à des lignées +de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à +l’Église, ma famille était indifférente, et, après +notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère +aux choses de la foi. Auparavant, j’avais fait une +bonne première Communion, qui, comme pour la +plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement +et le terme de mes pratiques religieuses.</p> + +<p>J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un +professeur libre, puis dans des collèges (laïques) de +province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès +mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la +foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité +des mondes (!!!). La lecture de la <i>Vie de Jésus</i> de +Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement +de convictions que tout, d’ailleurs, autour de +moi, facilitait ou encourageait.</p> + +<p>Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, +l’époque du plein épanouissement de la littérature +naturaliste. Jamais le joug de la matière +ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom +dans l’art, dans la science et dans la littérature +était irréligieux. Tous les (soi-disants) grands +hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout distingués +par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. +Il présida la dernière distribution de prix du lycée +Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble +que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo +venait de disparaître dans une apothéose.</p> + +<p>A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient +la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La +forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie +en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et +mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que +tout était soumis aux « lois », et que ce monde +était un enchaînement dur d’effets et de causes que +la science allait arriver après-demain à débrouiller +parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort +triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir +kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie, +M. Burdeau, jamais il ne me fut possible +de la digérer.</p> + +<p>Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à +peu je tombai dans un état de désespoir. La mort +de mon grand-père que j’avais vu de longs mois +rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré +une profonde terreur et la pensée de la mort ne me +quittait pas. J’avais complètement oublié la religion +et j’étais à son égard dans une ignorance de +sauvage.</p> + +<p>La première lueur de vérité me fut donnée par la +rencontre des livres d’un grand poète, à qui je +dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans +la formation de ma pensée une part prépondérante : +Arthur Rimbaud. La lecture des <i>Illuminations</i>, +puis, quelques mois après, d’<i>Une saison en +enfer</i>, fut pour moi un événement capital. Pour la +première fois, ces livres ouvraient une fissure dans +mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression +vivante et presque physique du surnaturel. +Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir +restait le même.</p> + +<p>Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre +1886, se rendit à Notre-Dame de Paris +pour y suivre les offices de Noël. Je commençais +alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies +catholiques, considérées avec un dilettantisme +supérieur, je trouverais un excitant approprié +et la matière de quelques exercices décadents. C’est +dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par +la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la +grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, +je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en +robes blanches et les élèves du Petit Séminaire de +Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient +étaient en train de chanter ce que je sus plus tard +être le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>. J’étais moi-même debout dans +la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur, +à droite du côté de la sacristie.</p> + +<p>Et c’est alors que se produisit l’événement qui +domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut +touché et <i>je crus</i>. Je crus, d’une telle force d’adhésion, +d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une +conviction si puissante, d’une telle certitude ne +laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, +tous les livres, tous les raisonnements, tous +les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma +foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à +coup le sentiment déchirant de l’innocence, de +l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. +En essayant, comme je l’ai fait souvent, +de reconstituer les minutes qui suivirent cet +instant extraordinaire, je retrouve les éléments +suivants qui cependant ne formaient qu’un seul +éclair, une seule arme dont la Providence divine +se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur +d’un pauvre enfant désespéré : « Que les gens qui +croient sont heureux ! — Si c’était vrai, pourtant ? — <i>C’est +vrai !</i> — Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un, +c’est un être aussi personnel que moi ! — Il +m’aime, il m’appelle. » Les larmes et les sanglots +étaient venus et le chant si tendre de l’<i lang="la" xml:lang="la">Adeste</i> ajoutait +encore à mon émotion.</p> + +<p>Émotion bien douce où se mêlait cependant un +sentiment d’épouvante et presque d’horreur ! Car +mes convictions philosophiques étaient entières, +Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles +étaient ; je ne voyais rien à y changer, la religion +catholique me semblait toujours le même trésor +d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles +m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la +haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions +et de mes connaissances restait debout et je n’y +voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que +j’en étais sorti. Un être nouveau et formidable, +avec de terribles exigences pour le jeune homme et +l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais +comment concilier avec rien de ce qui m’entourait. +L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul +coup de sa peau pour le planter dans un corps +étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule +comparaison que je puisse trouver pour exprimer +cet état de désarroi complet. Ce qui était le plus +répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela +pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait, bon +gré mal gré, que je m’accommodasse. Ah ! ce ne +serait pas du moins sans avoir essayé tout ce qu’il +m’était possible pour résister.</p> + +<p>Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que +je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et +complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les +moyens de résistance et je dus abandonner l’une +après l’autre des armes qui ne me servaient à rien. +Ce fut la grande crise de mon existence, cette +agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit : +« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille +d’hommes. Dure nuit ! le sang séché fume +sur ma face ! » Les jeunes gens qui abandonnent +si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte +pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient +le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de +toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce +qu’il me paraissait, mon retour à la vérité +devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout +ce qui me retirait en arrière. Mais enfin, dès +le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, +après que je fus rentré chez moi par +ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant +si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une +amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur +Camille, et pour la première fois j’avais entendu +l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui +n’a cessé de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais +que par Renan l’histoire de Jésus, et, sur la +foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût +jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque +ligne démentait, avec une simplicité majestueuse, +les impudentes affirmations de l’apostat et me dessillait +les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion, +oui, Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, +Paul, entre tous, qu’il s’adressait, et il me promettait +son amour. Mais en même temps, si je ne +le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative +que la damnation. Ah ! je n’avais pas besoin qu’on +m’expliquât ce qu’était l’enfer : j’y avais fait ma +« saison ». Ces quelques heures m’avaient suffi +pour me montrer que l’enfer est partout où n’est +pas Jésus-Christ. Et que m’importait le reste du +monde auprès de cet être nouveau et prodigieux +qui venait de m’être révélé ?</p> + +<p>C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi, +mais l’ancien résistait de toutes ses forces et ne +voulait rien abandonner de cette vie qui s’ouvrait à +lui. L’avouerai-je ? Au fond, le sentiment le plus +fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions +était le respect humain. La pensée d’annoncer à +tous ma conversion, de dire à mes parents que je +voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer +moi-même un de ces catholiques tant raillés, me +donnait des sueurs froides, et par moments la violence +qui m’était faite me causait une véritable +indignation. Mais je sentais sur moi une main +ferme.</p> + +<p>Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas +un ami catholique.</p> + +<p>L’étude de la religion était devenue mon intérêt +dominant. Chose curieuse ! l’éveil de l’âme et celui +des facultés poétiques se faisait chez moi en même +temps, démentant mes préjugés et mes terreurs +enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières +versions de mes drames <i>Tête d’or</i> et <i>la Ville</i>. +Quoique étranger encore aux sacrements, déjà je +participais à la vie de l’Église, je respirais enfin et +la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres +qui m’ont le plus aidé à cette époque sont d’abord +les <i>Pensées</i> de Pascal, ouvrage inestimable pour +ceux qui cherchent la foi, bien que son influence +ait souvent été funeste ; les <i>Élévations sur les mystères</i> +et les <i>Méditations sur les Évangiles</i> de Bossuet, +et ses autres traités philosophiques ; le poème de +Dante et les admirables récits de la Sœur Emmerich. +La <i>Métaphysique</i> d’Aristote m’avait nettoyé +l’esprit et m’introduisait dans les domaines de la +véritable raison. L’<i>Imitation</i> appartenait à une +sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers +livres m’avaient paru d’une dureté terrible.</p> + +<p>Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis +mes classes, c’était l’Église ! Louée soit à jamais +cette grande Mère majestueuse aux genoux de qui +j’ai tout appris ! Je passais tous mes dimanches à +Notre-Dame et j’y allais le plus souvent possible en +semaine. J’étais alors aussi ignorant de ma religion +qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le +drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence +qui surpassait toutes mes imaginations. +Ah ! ce n’était plus le pauvre langage des livres de +dévotion ! C’était la plus profonde et la plus grandiose +poésie, les gestes les plus augustes qui aient +jamais été confiés à des êtres humains. Je ne pouvais +me rassasier du spectacle de la messe et chaque +mouvement du prêtre s’inscrivait profondément +dans mon esprit et dans mon cœur. La lecture de +l’Office des morts, de celui de Noël, le spectacle +des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de +l’<i lang="la" xml:lang="la">Exultet</i>, auprès duquel les accents les plus enivrés +de Sophocle et de Pindare me paraissaient +fades, tout cela m’écrasait de respect, de joie, de +reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à +peu, lentement et péniblement, se faisait jour dans +mon cœur cette idée que l’art et la poésie sont aussi +des choses divines, et que les plaisirs de la chair, +loin de leur être indispensables, leur sont au contraire +un détriment. Combien j’enviais les heureux +chrétiens que je voyais communier ! Quant à moi, +j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à chaque +vendredi de Carême, venaient baiser la couronne +d’épines.</p> + +<p>Cependant les années passaient et ma situation +devenait intolérable. Je priais Dieu avec larmes, en +secret et cependant je n’osais ouvrir la bouche. +Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient +plus faibles et l’exigence de Dieu plus dure. Ah ! +que je le connaissais bien à ce moment et que ses +touches sur mon âme étaient fortes ! Comment ai-je +trouvé le courage d’y résister ? La troisième année +je lus les <i>Écrits posthumes</i>, de Baudelaire, et je vis +qu’un poète, que je préférais à tous les poètes français +avait retrouvé la foi dans les dernières années +de sa vie et s’était débattu dans les mêmes angoisses +et les mêmes remords que moi. Je réunis mon courage +et j’entrai un après-midi dans un confessionnal +de Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où +j’attendis le prêtre sont les plus amères de ma vie. +Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému +d’une histoire qui à moi semblait si intéressante ; +il me parla des « souvenirs de ma première Communion » +(à ma profonde vexation), et m’ordonna +avant toute absolution de déclarer ma conversion à +ma famille : en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner +tort. Je sortis de la boîte, humilié et courroucé, +et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus +décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans +cette même église Saint-Médard, je trouvai un jeune +prêtre miséricordieux et fraternel, M. l’abbé Ménard, +qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable +ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon +directeur et mon père bien-aimé, et dont, du ciel +où il est maintenant, je ne cesse de sentir sur moi +la protection. Je fis ma seconde communion en ce +même jour de Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame.</p> + + +<p class="h3">Note</p> + +<p class="small">Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation +si précise et si émouvante. Claudel dit que, tandis que la +Grâce opérait aux profondeurs de son âme, <i>à la surface</i>, il +croyait se conformer encore à ses habitudes d’esprit antérieures. +La lutte dura quatre ans ! — Je relève, une fois de +plus, ce que j’ai déjà noté plus haut : quand la Grâce a +touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque +temps sa route coutumière, en vertu de la vitesse acquise, +mais les mobiles qui le poussaient n’ont plus de consistance. +Et il se transforme peu, à peu, à travers de grandes +souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se dérober à +ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force supérieure +et indéfinissable ne l’y obligeait ?</p> + +<p class="small">Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir +que : des causes purement naturelles ne suffisent pas à +expliquer le miracle d’une conversion.</p> + +<p class="small">C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de +Claudel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">UN MERCREDI DES CENDRES +IL ARRIVA QUE…</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap i">Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre +cœur est dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il +repose en toi.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Saint Augustin</span> : <i>Confessions</i> I.</p> + +</blockquote> + +<p>Dans les chapitres précédents j’ai analysé des +conversions dont le récit a été publié. Dans +celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux +convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une +relation de leur marche vers Dieu pouvait inciter +quelques âmes en peine à suivre leur exemple, +m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont +très humbles l’un et l’autre, ils ont stipulé que je +cacherais leur personnalité sous un pseudonyme et +que je ne donnerais aucune indication de nature à +mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis +conformé à leur désir.</p> + +<p>Nous appellerons donc simplement Robert — prénom +qui n’est pas le sien — celui dont on va +lire la confession.</p> + +<p>Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a +daigné se servir du très pauvre instrument que je +suis pour aider Robert à se reconnaître dans ses +crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le +Sacrement de Pénitence, un bon prêtre prit la +direction de son âme. Je n’eus plus à intervenir +que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout +pour demander à des âmes ferventes de former +autour de lui un brasier de prières.</p> + +<p>Quand je reçus sa première lettre, j’étais en +voyage pour le service de l’Église et je me déplaçais +presque chaque jour. La missive me rejoignit +dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre +heures. Elle était insuffisamment affranchie, +surchargée d’adresses successives, la dernière à +peu près illisible. Il y avait donc bien des chances +pour qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la +poste. Je vis une circonstance providentielle dans +le fait qu’elle me fût parvenue et je répondis +aussitôt<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien +d’une ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu +« le trimardeur de la Sainte Vierge ». Il fallait vraiment +que le Bon Dieu n’eût personne sous la main pour requérir de +la sorte une aussi mince balayure du monde !…</p> +</div> +<p>Une correspondance active s’ensuivit. — On +trouvera ci-dessous les lettres de Robert. Je n’en +ai supprimé que les phrases qui me concernent et +quelques confidences n’ayant point rapport aux +opérations de la Grâce sur cette âme, ou d’un ordre +trop spécial pour prendre place dans un livre qui +désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces +omissions — peu nombreuses — n’enlèvent rien à +la clarté du récit. Enfin, j’ai fait le rebouteux pour +quelques phrases bancales et j’ai indiqué brièvement +le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. +Tout le reste est de Robert.</p> + + +<h3>PREMIÈRE LETTRE</h3> + +<p>Je me décide à vous écrire parce que je viens de +lire deux de vos livres : <i>Du diable à Dieu</i> et <i>Sous +l’Étoile du Matin</i>. Je les aperçus, l’autre jour, à +l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais pourquoi, +ces titres m’intriguèrent : je ne vous connaissais +pas du tout et je n’avais aucune idée de ce que +pouvaient contenir ces volumes. J’entrai dans la +boutique ; je les achetai et je les lus d’un seul +trait…</p> + +<p><i>Suivent deux phrases à moi personnelles que je +supprime. Puis Rohert reprend :</i></p> + +<p>Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me +convertir ; l’état de mon âme me reste obscur. Mais +comme vous avez remué en moi des sentiments +dont je me rends mal compte, j’ose espérer que +vous consentirez à me donner votre avis…</p> + +<p><i>Suivent des excuses superflues sur son importunité, +puis il continue :</i></p> + +<p>Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je +vous explique mon passé et que je vous raconte +un fait récent qui m’a troublé au delà de toute +mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant +d’importance que si je ne me sentais, d’autre part, +totalement lucide, je me croirais en proie à une +obsession maladive.</p> + +<p>J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être +très considérable, me dispense du souci de me +créer des ressources. Mon père et ma mère moururent +à quelques jours de distance, d’une grippe +infectieuse, lorsque j’avais quatre ans : c’est vous +dire que je ne les ai guère connus. Il m’est resté +une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est +entrée au Carmel à vingt et un ans.</p> + +<p>Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, +veuf, sans enfants, très mondain et qui ne +s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise +en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais +chez mon oncle et je suivais les cours d’un lycée +parisien. Mon éducation religieuse fut très sommaire. +Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je +les répétais machinalement, matin et soir, sans y +attacher beaucoup de signification : on m’avait dit +que Dieu existait et qu’il était convenable de le +prier. J’avais admis la chose sans discussion, car +j’étais un enfant docile et j’obéissais à cette « convenance » +de la même façon que je prenais soin +de manger proprement et de montrer de la déférence +aux personnes âgées.</p> + +<p>A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. +Je ne sais si le vicaire qui nous instruisait manquait +d’éloquence ou de zèle, mais le fait est que je ne +ressentis aucune ferveur : je récitais correctement +le chapitre prescrit, je répondais correctement aux +interrogations, tout comme au lycée j’apprenais +correctement la leçon du jour et j’assistais à la +classe sans trop de dissipation.</p> + +<p>La veille de ma première communion, ainsi qu’il +m’avait été recommandé, je priai mon tuteur de +me pardonner les peines que je lui avais causées. +C’était le soir, après dîner ; il allait partir pour son +cercle et parut assez étonné de me voir m’agenouiller +devant lui. Quand j’eus formulé ma requête +en des termes appris par cœur, il se rappela +la cérémonie du lendemain et que même il avait +promis d’y assister. Il ne me laissa pas finir ; me +tapotant la joue il me dit : — Oui, oui, c’est entendu… +Tu es un bon garçon, sage comme une +petite fille ; je n’ai rien à te reprocher…</p> + +<p>Puis s’adressant au valet de chambre qui lui +tendait son chapeau et sa canne : — Demain matin, +vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la +première communion du petit.</p> + +<p>Un point, c’est tout.</p> + +<p>La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans +être troublé par l’approche de cet acte dont personne +ne m’avait fait concevoir la portée. Le lendemain, +en communiant, je n’éprouvai aucune +émotion particulière : j’étais seulement préoccupé +de me tenir convenablement. J’avais conscience de +remplir un devoir et de le remplir avec correction — rien +de plus. Retourné à ma place, je récitai +mentalement mon action de grâces telle qu’on me +l’avait fait apprendre. Puis je n’y pensai plus.</p> + +<p>Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation +toujours dans les mêmes dispositions d’obéissance +paisible. J’allais le dimanche à la grand’messe +de ma paroisse, je faisais mes Pâques — bref j’étais, +au point de vue religieux, un petit automate remonté +une fois pour toutes et dont les rouages +fonctionnaient correctement.</p> + +<p>Vous constaterez que j’insiste sur la « correction ». +C’est que ce mot représente, avec la plus grande +exactitude, la règle de vie qui m’avait été inculquée, +que j’avais acceptée sans peine et qui régissait +toutes mes manières d’être : ne se faire remarquer +en rien.</p> + +<p>Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les +premiers ni parmi les cancres ; je restais dans la +moyenne. Mes bulletins mensuels se résumaient +par la note : <i>assez bien</i>. Aux distributions de prix, +je recueillais deux ou trois accessits : latin, histoire, +composition française. Je passai mon baccalauréat +à dix-huit ans, toujours avec la note : <i>assez +bien</i>.</p> + +<p>Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda +pour quelle carrière je me sentais du goût. +Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais +réfléchi.</p> + +<p>— Je ne sais pas, répondis-je.</p> + +<p>Mon oncle me traita, en riant, de « jeune mollusque ». +Puis comme je gardais le silence — non +parce que je me trouvais offensé mais parce que +l’expression me paraissait, en somme, assez exacte, — il +ajouta : — Bah ! tu as le temps de te décider ; +ta fortune est suffisante pour que tu ne sois pas +obligé de courir tout de suite après quelque emploi. +Attendons que tu fasses ton service militaire. +Si le métier te plaît, tu pourras rester dans l’armée, +gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, +ton galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la +filière. Un officier muni de quelques rentes ne +s’ennuie pas et peut se marier — correctement. +D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande +une division je ne sais plus trop où, dans le +Midi. Il a su se mettre bien avec les fripouilles du +gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te +pistonnera… Cela te va-t-il ?</p> + +<p>— Cela m’est égal, répliquai-je.</p> + +<p>La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon +départ pour le service ne présenta rien de saillant. +J’ai beau essayer d’y relever quelque incident notable, +je la vois comme une plaine grise sous un +ciel un peu couvert.</p> + +<p>Je n’avais point d’amis — tout au plus des camarades +avec qui je me tenais en des termes d’indifférence +polie. Je n’étais pas un anachorète, mais la +« noce » outrancière et persévérante m’ennuyait. +Je faisais des visites dans nos relations très étendues ; +j’étais invité à des bals et à des dîners ; j’allais +assez souvent aux courses et au théâtre. Je +menais une existence vide et — correcte, dont ma +passivité s’accommodait : j’étais le bon jeune +homme dont on ne dit rien.</p> + +<p>Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois +la voir à son couvent ; je lui portais des +pralines ou des marrons glacés ; je lui posais +quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.</p> + +<p>Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me +rappelle maintenant qu’elle avait parfois des élans +de tendresse qui m’étonnaient. Déconcertée par ma +froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien ne +se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes +ses vacances à la campagne chez une vieille cousine +dont je ne savais rien, sinon qu’elle était fort +pieuse.</p> + +<p>Au régiment, je fus — correct. Je m’y ennuyais +passablement mais je me pliai sans effort à la discipline +et j’appris d’une façon suffisante le maniement +d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, +mon tuteur me demanda si je voulais persister. Or +je ne me sentais nullement la vocation militaire : +j’étais monté au grade de sergent, cela contentait +mon ambition. Je partis donc avec ma classe.</p> + +<p>J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude +d’aller à la messe et de communier à Pâques — non +par incrédulité réelle, mais par nonchalance. +J’avais loué une chambre en ville et j’y +passais les dimanches à dormir, à feuilleter des +illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de cigarettes.</p> + +<p>Rentré dans la vie civile, la question se posa de +nouveau du choix d’une carrière. Mon oncle s’enquit +de mes projets. Or j’avais passablement réfléchi +là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait +inapte à un labeur régulier. D’autre part, je n’avais +aucune ambition et je n’éprouvais nul besoin de +primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul +penchant un peu accusé que je me découvrisse allait +vers la littérature. Mais après avoir noirci pas mal +de papier, je m’aperçus que je ne possédais point +la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. +J’aurais pu, comme tant d’autres, réussir +des pastiches de mes auteurs favoris mais cette facilité +dans l’imitation ne me parut pas valoir la +peine de fournir du travail aux imprimeurs. Pour +mon plaisir particulier, je me mis à étudier l’histoire : +je pris des notes sur mes lectures ; je formulai +des jugements. Et j’acquis, du moins, dans +cette occupation, une philosophie désenchantée qui +se basa sur cette remarque qu’à toute époque, +l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.</p> + +<p>Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis +que je poursuivais des recherches historiques +et que je désirais m’y adonner à l’exclusion +de tout autre travail.</p> + +<p>— Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais +rien… Il faut faire quelque chose dans l’existence.</p> + +<p>J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait +l’existence la plus vide du monde. Je ne voulus pas +le désobliger et je me tus.</p> + +<p>Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables +qui, pourvu qu’on ne trouble pas leurs habitudes, +s’abstiennent de tracasser leur entourage. Comme +je ne lui causais point d’ennuis — pécuniaires ou +autres — il ne jugea pas à propos de me presser +davantage et me laissa vivre à ma guise.</p> + +<p>Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai +dans la routine des visites, des papotages salonniers, +des courses, des bals, du cercle et du théâtre. +Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le +Tout-Paris — je ne sais pourquoi car on y rencontre +surtout des rastaquouères — me connut. +Je ne devins pas un arbitre des élégances comme +ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux +paires de bottines. Mais enfin mon +nom fut cité, dans les feuilles chères au <i>snobisme</i>, +entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince +Dédéagatch.</p> + +<p>Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu ; +j’observais et je ne m’engageais pas. Et, par +exemple, je me gardais de ces liaisons si fréquentes, +sous une apparence de décorum, chez les gens qui +s’intitulent eux-mêmes « la bonne société ». Je n’y +avais guère de mérite car le fleuretage préalable +avec les minaudières à la mode m’assommait. Et +puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de +ceux qui ramaient, comme moi, sur la galère du +« grand monde » justifiaient mon abstention. Les +confidences lamentables de certains d’entre eux +m’apprirent aussi à éviter les toiles tendues par les +araignées scintillantes du demi-monde.</p> + +<p>Vraiment quand on considère les roueries de +toutes ces coquettes et de toutes ces aventurières, +on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il y +a du bon dans la boutade de Schopenhauer : « Les +femmes sont de petits êtres charmants mais dangereux +qu’il faudrait bien nourrir, battre et enfermer. »</p> + +<p>Les mâles sont équivalents : sortez-les du bridge, +des écuries de courses et du récit de leurs soi-disant +prouesses amoureuses, vous ne trouverez rien +dans ces pauvres cervelles…</p> + +<p>J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. +Quelques maîtresses de maison voulurent +jouer les Macettes, pour le bon motif, en ma faveur. +Je les décourageai sans retard. Mais alors des +dames mûres et inquisitoriales, affligées de deux ou +trois filles, se mirent à tourner autour de moi, flairant +le gendre possible et me dardant des regards +de commissaire-priseur. On s’arrangea pour me +faire bostonner souvent avec de jeunes oies maniériées +dont le babil faussement ingénu m’agaçait +au delà de toute expression. Pour mettre fin à ces +entreprises contre mon indépendance, j’eus recours +à un subterfuge : un de mes amis, stylé par moi, +consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que +j’avais dévoré à peu près toute ma fortune en de +secrètes extravagances. Comme la plupart des gens +du monde sont toujours très disposés à mal penser +du prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée +sans contrôle. Les dames mûres et leurs jacassantes +demoiselles s’écartèrent avec empressement +de ma personne : j’eus la paix… Vous demanderez +pourquoi, jugeant de la sorte le monde des salons, +j’ai continué de le fréquenter.</p> + +<p>Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous +rappelez ce personnage des <i>Joyeuses épouses de +Windsor</i> dans la bouche duquel Shakespeare met +cette définition : « Le monde est une huître ». Il +faut croire que j’avais des affinités avec ce bivalve +puisque je ne le fuyais point. En outre, je pense +qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon +cas…</p> + +<p>Du désœuvrement et aussi, par crises, une +affreuse sensation de vide qui me faisait redouter la +solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne +où je me sentais si abandonné, si incapable de me +suffire à moi-même ! Mon enfance sans affection, +ma jeunesse sans amour gémissaient au fond de +mon cœur. Je me raisonnais ; je me disais qu’il ne +tenait qu’à moi de me créer un foyer, que le Tout-Paris +n’était pas l’univers et qu’en dehors de ce +Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je +voulais m’en donner la peine, une compagne intelligente +et tendre qui m’aiderait à supporter la vie. +Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la recherche +de cet oiseau rare.</p> + +<p>Mais alors — et ceci est déjà passablement +étrange — je fus arrêté net par je ne sais quel +pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un +événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans +un sens dont je n’avais aucune idée. De sorte que +je renonçai à toute démarche et que je demeurai +dans un état d’attente assez anxieux.</p> + +<p>J’étais dans cette disposition, depuis trois mois +environ, quand se produisit l’incident dont je vous +parle au commencement de ma lettre.</p> + +<p>Une « belle madame » quelconque donna un bal +costumé, le soir du mardi gras. Déguisé en Pierrot, +je me tenais accoté à la tapisserie et je regardais +les couples multicolores tourbillonner devant moi +au son d’un orchestre épileptique. Plus assombri +que de coutume, j’avais énergiquement refusé d’entrer +dans la sarabande. Je roulais des pensées moroses +où revenait ce refrain : — Je m’ennuie à périr… +C’est bien de ma faute car qu’est-ce qui me +forçait de venir ici ?… Mais alors, je n’ai qu’à m’en +aller… Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, +je m’ennuierais tout autant… N’importe, il est idiot +de rester…</p> + +<p>Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, +errant parfois d’une salle à l’autre pour revenir +ronchonner dans mon coin. Personne ne s’occupait +de moi car je me suis établi une solide réputation +d’ours insociable.</p> + +<p>La nuit passa sans que je réussisse à me distraire +en observant les gambades des pantins qui se trémoussaient +sous mes yeux. Enfin, après un <i>tango</i> +plus obscène, si possible, que les danses précédentes, +on annonça le souper. On mangeait par +petites tables de deux ou quatre. Je m’attendais +bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme — nous +l’appellerons Aline — mariée depuis deux ans +et que son imbécile de mari s’était empressé de +lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de +noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant +le bras : — Nous soupons ensemble.</p> + +<p>Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je +lui demandai : — Quelle mouche vous pique ? Ils +sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur +que vous me faites et qui la méritent mieux que +moi, car je suis ennuyeux et ennuyé.</p> + +<p>— Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, +non. Allons, venez…</p> + +<p>J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins +qu’ayant été plusieurs fois à son jour, j’avais eu +l’occasion de remarquer qu’elle était moins superficielle +et moins artificielle que la plupart de ses +émules en frétillements mondains. On lui prêtait +des aventures. Je ne sais si l’on avait raison, mais +toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la trouvant +seule, nous causâmes d’une façon intelligente, +sans ombre de coquetterie de sa part. Encouragé +par cette si rare ouverture d’esprit, je laissai voir +quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors, +entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne +profitai point pour lui faire la cour. Il me parut +qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la voyant +aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais +abstenu de lui parler et je crois même de la saluer. +Quand nous fûmes attablés, je lui fis compliment +sur son costume : c’était celui de la Finette, +le délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.</p> + +<p>— Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de +ce pierrot fantômal, vous auriez dû prendre le +costume du pendant de la Finette, vous savez : +l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.</p> + +<p>— Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car +l’Indifférent se moque gaîment de toutes choses +tandis que moi, je suis funèbre comme un maître +des cérémonies présidant aux obsèques de ses +propres illusions.</p> + +<p>— En vérité ? dit Aline. Mais alors je ne comprends +pas ce que vous faites ici.</p> + +<p>— Il est certain que je ne m’y amuse pas autant +que vous.</p> + +<p>— Et qui vous dit que je m’amuse ?</p> + +<p>Elle prononça cette phrase très vivement et je +vis une expression de lassitude désenchantée +passer sur son fin profil dont des mois de surmenage +mondain n’avaient pas encore réussi à friper +la délicate beauté.</p> + +<p>Je répondis : — Dame, comme vous avez dansé +toute la nuit, on peut en conclure que vous y +preniez beaucoup de plaisir.</p> + +<p>— C’est ce qui vous trompe… Je m’ennuie peut-être +plus que vous.</p> + +<p>— J’ai de la peine à l’admettre : vous êtes si +jeune, si adulée, si gâtée par l’existence !… Et +moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié +de <i>spleen</i> dans le sable d’un désert sans oasis.</p> + +<p>Cette image baroque la fit sourire : — Quelles +comparaisons sépulcrales, s’écria-t-elle. A vous entendre, +il semblerait que vous soyez un vieillard +édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de +noisettes.</p> + +<p>— La cueillette me laisse froid ; mais ne parlons +pas de moi. Dites-moi plutôt pourquoi vous avez +l’air de protester quand je suppose que ce bal +vous amuse.</p> + +<p>— Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. +Je danse pour m’étourdir, pour ne pas penser à +l’existence absurde que je mène… Tout cela est si +vide !</p> + +<p>Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait +vibrer en moi une corde tellement sympathique ! +Quoi donc, elle aussi souffrait du vide atroce qui +me tenait l’âme en détresse ?…</p> + +<p>Enfin je repris : — Et dire que nous continuerons +à la mener cette existence jusqu’à ce que +nous nous en allions en poussière dans notre +cercueil !</p> + +<p>— Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, +avec un rire qui sonnait faux, moi qui espérais que +vous me tireriez de l’ennui où me plongèrent les +madrigaux fadasses de mes danseurs.</p> + +<p>— Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.</p> + +<p>— Non, ne vous taisez pas… Mais vous conviendrez +que nous avons une singulière conversation +pour un souper de carnaval… Il est vrai que, +ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il +est à propos d’évoquer la poussière que nous +serons.</p> + +<p>— Comment, dis-je, le mercredi des Cendres ! +Vous êtes sûre ?</p> + +<p>— Très sûre, impie que vous êtes !</p> + +<p>Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la +ceinture une boîte à poudre et une houpette, elle +secoua sur nous un petit nuage parfumé. Puis elle +ajouta d’un ton qui voulait être plaisant : — Souviens-toi +que tu es poussière !…</p> + +<p><i lang="la" xml:lang="la">Memento quia pulvis es</i>, traduisis-je machinalement.</p> + +<p>Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché +contre Aline et contre moi-même. D’une façon très +nette j’avais l’impression que nous venions de profaner, +par légèreté, une chose grave et religieuse. +Naguère j’aurais sans doute ri de cette médiocre +facétie. Pourquoi, en ce moment, me déplaisait-elle +si fort ?</p> + +<p>Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment +analogue, car elle remit la boîte en place avec un +geste maussade, baissa la tête et se mordit la lèvre +en fronçant le sourcil.</p> + +<p>Il y eut un silence pénible entre nous. Pour +faire diversion, je lui offris du champagne et je me +mis à railler la sottise prétentieuse de la plupart +des déguisements choisis par les autres invités. +Aline me donna la réplique, mais sans verve. Nous +étions tous deux comme gênés par un remords. +Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, +je vis un freluquet, qui avait jugé spirituel de se +travestir et de se grimer en gorille, s’approcher +d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis +le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant +une mine insouciante, elle me tendit la main : — Au +revoir, croque-mort, me dit-elle.</p> + +<p>Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je +demeurai pensif.</p> + +<p>Accroissant mon malaise, le <i lang="la" xml:lang="la">Memento</i> funèbre +se répétait en moi, comme proféré par une voix +secrète dont l’insistance me troublait d’une façon +plus qu’étrange. En même temps, il me semblait +qu’un mur de ténèbres se fendillait par places +pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur +très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par +approximation, l’état d’âme si insolite où je me +trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne savais +où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable… +Enfin, comme vous avez l’expérience de +ces sortes de choses, j’espère que vous me comprendrez.</p> + +<p>L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui +m’avait fait choisir, comme vis-à-vis de table, par +cette jeune femme, d’apparence si évaporée et, au +fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard +non plus que le caractère, si peu en accord +avec les circonstances, des propos échangés entre +nous.</p> + +<p>N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord +de ne point admettre qu’il y eût en ce fait quoi que +ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me raidir, la +conviction grandissait en moi que j’avais été mené +par une force étrangère à ma personne et qui continuait +de m’influencer.</p> + +<p>Mené ? Mais comment et pourquoi ?</p> + +<p>Je crus à ce moment que je divaguais et je me +demandai si le champagne me portait à la tête. A +la réflexion, je dus me répondre négativement car +j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert +et pendant le reste du repas, je n’avais bu que de +l’eau.</p> + +<p>Je restai assez longtemps dans ces pensées, les +yeux à terre. Quand je relevai la tête, ce que je +vis me fis frissonner. Le bal avait pris un aspect +terrible : il me sembla que la lumière électrique +s’était affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide +sur les danseurs. Les faces de ceux-ci, verdâtres, +blafardes ou terreuses, offraient une poignante +expression d’égarement et de désespoir qui +me fit peur. Et cependant, ils tournoyaient enlacés +sans pouvoir s’arrêter ni se déprendre. On +aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de +tressauter douloureusement — pour l’éternité… +Si l’on danse en enfer, ce doit être ainsi.</p> + +<p>Je fus saisi de panique : — Oh ! me dis-je, ce +n’est pas possible, je suis malade ; il faut aller +prendre l’air…</p> + +<p>Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai +ma fourrure, je coiffai mon chapeau. Un moment +après, je fus dehors.</p> + +<p>Pensant que la marche me ferait du bien, je +renvoyai ma voiture et, quittant l’avenue où se +donnait le bal, je débouchai dans les Champs-Élysées +que je descendis d’un pas rapide. L’horloge +d’un kiosque de contrôle, à une station de +fiacres, m’indiqua qu’il était six heures du matin. +Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont +pour rentrer chez moi — j’habite derrière la +Chambre — je continuai par la rue de Rivoli, +puis je tournai à gauche et je me trouvai presque +tout de suite dans la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, +occupé que j’étais à écarter la vision macabre +que je venais de subir et aussi à entendre le <i lang="la" xml:lang="la">Memento +quia pulvis es</i> résonner de nouveau en moi, +mais alors avec une si triste douceur que les larmes +m’en montaient aux yeux.</p> + +<p>Un commencement de petit jour faisait une +tache pâle à l’orient. Une brume jaunâtre mais +pas trop épaisse couvrait la ville ; j’y distinguai, +çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents +de police, déambulant, deux par deux, le long +des maisons endormies. Parfois une carriole de +laitier passait au grand trot, avec un tapage de +ferraille remuée.</p> + +<p>Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur +Paris, quand on s’en retourne, las et morne, après +une nuit de creuse agitation ! Jamais je n’en avais +ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des +Cendres.</p> + +<p>Tout à coup je m’arrêtai : j’étais devant l’église +Saint-Roch et je voyais des ombres de femmes +gravir les marches et se glisser à l’intérieur. Par une +impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les +suivis… Qu’il y avait longtemps que je n’étais +entré dans une église, sauf pour un mariage ou un +enterrement mondains !</p> + +<p>Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié : +je pris de l’eau bénite et je me signai. Ensuite +je m’avançai vers le maître-autel où un prêtre disait +les oraisons préparatoires à l’imposition des +Cendres. Je m’appuyai à une colonne et je tâchai +de démêler ce qui se passait en moi.</p> + +<p>Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la +demi-obscurité, je voyais les fidèles agenouillés +près de moi comme une masse confuse. Cette pénombre, +le recueillement de tous, la paix tiède du +sanctuaire me pénétraient et dissipaient mon désarroi. +Une sensation de plénitude comblait le vide +intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais +pas à formuler de prière, mais il me semblait que +mon cœur si sec, et si contracté depuis des mois, se +dilatait et tendait vers le tabernacle. Cela se fit sans +que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme +dédoublé ; une partie de mon âme s’humiliait devant +le mystère de la Présence Réelle et y goûtait +un plaisir sans violence. L’autre partie essayait +brutalement d’échapper à cette impression car elle +en souffrait comme d’une brûlure.</p> + +<p>Cependant les assistants quittaient leur place et +se rendaient à la barre de communion pour recevoir +les Cendres. J’étais sur le point de les imiter quand +une grande honte vint m’en empêcher : ma vie +lâche, fainéante, souillée, se dressa devant moi +pour m’interdire de me mêler à ces âmes pieuses, +que je n’étais pas digne d’effleurer.</p> + +<p>Je restai donc immobile et je me contentai de +m’appliquer mentalement le <i lang="la" xml:lang="la">Memento</i>… Ah ! certes +oui, je sentais à quel point j’étais une vile poussière.</p> + +<p>La cérémonie terminée, la messe commença. Je +ne pus la suivre : une rêverie douloureuse tenait +mon esprit fixé sur mes misères. La sensation de +bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. +Je me sentais comme accablé sous un fardeau que, +par moments, je voulais rejeter car il me paraissait +intolérable. Mais une minute après, je sentais une +allégresse mystérieuse à en supporter le poids +énorme.</p> + +<p>Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en +apercevoir, et je me trouvai dans le bas-côté, près +de l’Épître. Ainsi, tout proche de l’Officiant, je +l’entendis articuler ces paroles en offrant +l’hostie : — <i lang="la" xml:lang="la">Suscipe, +sancte Pater, omnipotens æterne Deus, +hanc immaculatam hostiam quam ego, indignus +famulus tuus, offero tibi Deo meo vivo et vero, pro +innumerabilibus peccatis et offensionibus et negligentiis +meis…</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire : « Reçois, +ô Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime +sans tache que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant +et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences +qui sont sans nombre. » (N. de l’A.)</p> +</div> +<p>Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. +Un flot de larmes me jaillit des yeux et, +avec un grand soupir, je les répétai presque à +voix haute. J’étais si transporté que je craignis +d’éclater en sanglots et de troubler l’office…</p> + +<p>Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme +en rêve, les rues jusqu’à mon domicile. Je ne +puis me rappeler à quoi je pensais durant cette +course…</p> + +<p>Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue +et je dormis dix heures, d’une seule traite.</p> + +<p>Voici maintenant douze jours passés depuis que +tout cela m’arriva et je ne sais à quoi me résoudre. +Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu un avertissement +d’avoir à changer de vie et je suis sur le +point d’aller me confesser.</p> + +<p>Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais +une existence chrétienne, il s’élève en moi un +ouragan de doutes, de répugnances et de blasphèmes… +En tout cas, j’ai la conscience très +nette d’être profondément travaillé par des forces +adverses dont je ne suis pas le maître. Comment +vous dire cela ? C’est comme si mon âme faisait +une maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera +un grand bien — ou un grand mal. Ce qui +m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui +m’est venue pour m’analyser : je la vois, mon âme, +comme une pièce anatomique dont on injecta les +moindres nerfs et les moindres artérioles d’une +substance colorante pour en faciliter l’étude à un +myope. Je saisis tous les détails du conflit dont je +suis l’objet mais la signification de l’ensemble +m’échappe.</p> + +<p>J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture +de vos livres. Ils sont… etc., etc… et ils me font +soupçonner que peut-être Dieu me dispose à me +convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car +pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne +serait-elle choisie ? Ma médiocrité vous l’aurez reconnue +en lisant ce récit. Toutefois, si vous jugez, +malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du +surnaturel et que la crise dont je souffre n’est pas +tout simplement le fruit des songeries moroses +d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en +aide. Agréez etc…</p> + + +<h3>RÉPONSE</h3> + +<p>Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui +qui m’écrivait ces lignes : le propre de la médiocrité +c’est d’être très contente d’elle-même. Les petits +esprits ne se déplaisent pas dans le monde ; ils +s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement +de leur vanité chez cette gent salonnière +où ils rencontrent tant de leurs semblables ! Quiconque +prétend, comme eux, y réussir doit se +prouver banal sous des dehors brillants. Manifester, +même sans le vouloir, qu’on fait peu de cas +des règles que les mondains promulguent, c’est les +blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant +pas à leurs préjugés. C’est manquer à cette +fameuse « correction » dont Robert, aveugle quant +à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si +ingénûment l’adepte.</p> + +<p>Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je +notai aussi que son pessimisme n’avait point fait de +lui un de ces arrogants pontifes de la négation universelle +qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, +ne trouvent là qu’un prétexte à se figer dans +la vénération d’eux-mêmes.</p> + +<p>Je fus également très heureux que sa culture et +ses dons littéraires — remarquables comme on a pu +voir — ne l’eussent point transformé en un professionnel +de la plume. Car s’il s’était laissé aller à +publier, il aurait couru le risque de devenir, comme +les neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un +venimeux concierge, un négociant rusé, un imperméable +goujat ou un dindon se pavanant au milieu +d’une basse-cour plus ou moins académique.</p> + +<p>Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert +une de ces âmes prédestinées dont Dieu laisse +dormir les puissances jusqu’à l’heure marquée par +son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle +et les épanouir dans l’atmosphère brûlante +de Son Amour.</p> + +<p>Ah ! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, +dans l’église où la Grâce le conduisit, il avait senti +la Croix salutaire peser sur ses épaules ! Il avait +souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement encore +davantage pour entrer dans la voie étroite. +C’est pourquoi je me pris à l’aimer d’un cœur tout +fraternel.</p> + +<p>Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui +me consentent leurs lumières en ces occasions, je +lui répondis qu’il me paraissait bien avoir été favorisé +d’un appel de Dieu et que, puisque malgré +tant de circonstances défavorables, il avait conservé +la foi implicite, son devoir était de se tenir, +par la prière et le recueillement, en état de docilité +vis-à-vis de la Grâce. « Car, ajoutai-je, quand Dieu +frappe à la porte d’une âme, il ne suffit pas de lui +tenir le battant entre-bâillé : il faut ouvrir tout au +large. »</p> + +<p>Enfin je lui conseillai la lecture de l’<i>Imitation</i>, +sachant que dans ce merveilleux petit livre, il trouverait +de quoi s’instruire et se guider jusqu’à ce +qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa +conscience… Naturellement, je ne donne ici que +l’essentiel de ma réponse. Mais on doit croire que +j’y exprimai en outre tout ce que je pus d’encouragements +affectueux et de sympathie.</p> + +<p>Six jours après, nouvelle lettre de Robert.</p> + + +<h3>DEUXIÈME LETTRE</h3> + +<p>… Oui, je crois que, malgré les années vécues +sans aucune pratique religieuse, j’ai conservé la +foi implicite. En effet, spontanément, depuis ce +mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins +à la messe. Et le miracle sans cesse renouvelé qui +constitue l’essence du sacrifice ne choque en rien +ma raison. Je note encore ceci : j’ai découvert, dans +un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma +première communion et une concordance des Évangiles +et je me suis mis à les relire. A mesure que +je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en +moi de ce que j’y avais appris jadis. Bien plus, +ayant entamé le commencement du Discours sur +la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux +termes exacts dans ma mémoire. On aurait dit que +l’ensemble des dogmes, les explications et les préceptes +du catéchisme, les paroles du Christ étaient +restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme +comme des graines engourdies par un long hiver. +Maintenant, elles germaient sous l’action d’un soleil +printanier dont les effluves m’imprégnaient +d’une joie lumineuse.</p> + +<p>Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que +Dieu m’incline à me convertir.</p> + +<p>Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de +contradictions. D’une part, je ne suis plus seul +avec moi-même. La sensation de plénitude succédant +à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne +de la notion, presque indéfinissable mais très accusée, +d’une présence surnaturelle autour de moi +comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement +à la prière. Je ne puis me faire d’illusion à +cet égard, demeurant très lucide et ayant conscience +que mon Moi se distingue de cette présence +et garde tout entier son libre arbitre.</p> + +<p>Vous allez en conclure que je suis disposé à +prendre le seul parti logique : me confesser, communier, +puis vivre désormais en chrétien.</p> + +<p>Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. +A cette seule pensée de faire le pas décisif +et de modifier mes habitudes, des arguments qui +plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en +foule dans mon esprit et je ne parviens pas à les +réfuter. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est qu’ils +insistent sur ce point que si je changeais de vie, +je susciterais les commérages et les railleries des +gens du monde. A cette idée, je suis pris de panique +et je refuse d’agir.</p> + +<p>Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable +que, comme vous avez pu le constater, depuis pas +mal de temps, les jugements du monde ne m’importaient +guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain +pour moi une autorité si grande ? Je juge cette +préoccupation puérile et voici qu’elle me domine !… +Tenez, par exemple, je me représente allant à la +communion et vu par des personnes de ma connaissance. +A cette seule pensée, je ressens un malaise +extraordinaire et je me dis : — Non, non, il +est impossible que je me donne ce ridicule…</p> + +<p>J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie +que, courageux pour affronter les ragots des +salons quand il ne s’agissait que de ma réputation +mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait +affirmer ma foi.</p> + +<p>Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends +en moi comme une voix pateline qui m’approuve +et qui me confirme dans mon inertie. Ah ! +je l’entends me dire très distinctement : — Dieu +n’en demande pas tant. A quoi bon imiter les +vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui +se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés +à la barre de communion ? C’est déjà beaucoup et +peut-être trop que tu t’absorbes si fort dans des +idées religieuses. Fais comme d’autres : accepte le +catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il +est convenable de protéger mais ne te crois pas +obligé pour cela de pratiquer. A la rigueur, afin +de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux +aller à la messe le dimanche ; tu en seras quitte +pour penser à autre chose tout en gardant une attitude +déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage +sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton +désœuvrement. Occupe-toi, reprends tes études +d’histoire. Tu avais commencé une analyse du +règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre ?… +Alors tu redeviendras normal.</p> + +<p>— Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun +qui me parle. Je vais essayer…</p> + +<p>Vaine tentative : non seulement je n’ai pu fixer +mon attention sur les travaux où je prenais naguère +quelque plaisir mais encore, loin d’être apaisé par +la voix du — sens commun, je me suis senti de +plus en plus troublé, inquiet, malheureux. Enfin, +par une pente irrésistible, mes pensées sont revenues +à Dieu et, en corollaire, à la conviction que +je ne trouverais la paix qu’au confessionnal.</p> + +<p>— Allez-y donc, me direz-vous.</p> + +<p>Je ne puis : une nouvelle difficulté me cloue sur +place. Me confier à un prêtre, lui exposer l’état de +ma conscience me cause une répulsion violente. Je +me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il +me rebutera en traitant comme des vétilles les +faits de vie intérieure dont je suis le théâtre. Or je +le sens très bien : si l’on rabroue, comme de puériles +imaginations, mes incertitudes et mes combats, +si l’on n’attache point l’importance, que je +crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la +nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, +voudrait s’ouvrir, se refermera peut-être à jamais… +Voilà donc où j’en suis : je me sens attiré vers la +vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour +vivre en bon catholique, il me faut d’abord me purifier +et me fortifier par la confession et la communion, +deux obstacles m’arrêtent : la peur absurde, +mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires +mondains ; la presque conviction qu’aucun prêtre +ne donnera l’attention nécessaire au conflit qui me +torture.</p> + +<p>En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de +répit qu’à la messe quotidienne et c’est sans doute +pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant qu’elle dure, +des élans d’amour, où ma volonté n’a point de +part, projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte +quelques minutes de délivrance où j’éprouve une +paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je retombe dans +la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit +profonde dont les ténèbres m’accablent et où se +lamentent des voix désespérées. Et en même temps — accommodez +tout cela — je me sens soutenu +par cette présence amicale dont je vous parle plus +haut.</p> + +<p>Telle est ma vie actuelle : me disputer avec moi-même, +tâtonner dans l’obscurité, soupirer : — Seigneur, +ayez pitié de moi !…</p> + +<p>Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez +agréer, etc…</p> + +<div class="section"></div> +<h3>RÉPONSE</h3> + +<p>En méditant cette lettre, je reconnus tout de +suite que, selon sa tactique coutumière, le Malin +triturait l’imagination de Robert en lui faisant des +monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité +du clergé à le comprendre. Au fond, ces artifices +démoniaques sont fort misérables. Mais voilà : +quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait quelque +habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite +le peu de consistance. Quand il s’agit de soi-même, +et surtout lorsqu’on est un néophyte, on perd pied. +Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état pour +mettre les choses au point.</p> + +<p>D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles +de la Grâce : Dieu ne cessait de lui faire +sentir sa présence ; c’était une indicible faveur car +d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il +faut qu’on passe pour y apprendre l’impuissance où +nous sommes de nous sauver tout seuls, il nous +semble, faussement d’ailleurs, que tout secours +surnaturel nous fasse défaut.</p> + +<p>L’œuvre de son salut me parut donc en bonne +voie et ce fut également l’avis de l’excellent prêtre +à qui je communiquai sa lettre, comme j’avais fait +de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert +quand le moment serait venu. En attendant, nous +tombâmes d’accord sur ce point que je continuerais +à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la +brebis errante vers le bercail.</p> + +<p>Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance +diabolique dont il était le jouet. J’ajoutai +qu’étant donné son expérience du monde, il devait +bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et +je me montrai persuadé que s’il mettait une bonne +fois en balance le désir de plaire à Dieu avec le scrupule +de ne pas déplaire aux mondains, ce dernier +mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il +n’aurait plus de peine à l’écarter.</p> + +<p>En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, +un passage de l’<i>Introduction à la vie dévote</i> que +certains ne seront peut-être pas fâchés de retrouver +ici :</p> + +<p>« Tout aussitôt que les mondains s’apercevront +que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront +sur vous mille traits de leur cajolerie et médisance : +les plus malins taxeront votre changement +d’hypocrisie, bigoterie et artifices ; ils diront que le +monde vous a fait mauvais visage et qu’à son refus, +vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront de +vous faire une foule de remontrances fort prudentes +et charitables à leur avis : « Vous perdrez crédit +auprès du monde, vous vous rendrez insupportable, +vous vieillirez avant le temps ; vos affaires domestiques +en pâtiront ; il faut vivre comme le +monde avec le monde ; on peut bien faire son salut +sans tant d’embarras », et mille autres bagatelles.</p> + +<p>« Tout cela n’est qu’un vain et sot babil ; ces +gens-là n’ont nul souci de votre santé ni de vos affaires. +<i>Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, le +monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais +parce que vous n’êtes pas du monde, partant, il vous +hait.</i> Nous avons vu des gentilshommes et des +dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y +a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique +et plus sombre que celle-là ? Les mondains +néanmoins ne disaient mot ; les amis ne se +mettaient point en peine. Et pour la méditation +d’une heure ou pour nous voir lever le matin un +peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer à +la communion, chacun court au médecin pour nous +faire guérir de l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. +On passera trente nuits à danser : nul ne +s’en plaint ; et pour la seule veille de la nuit de +Noël, chacun tousse et crie au mal de ventre le +jour suivant.</p> + +<p>« Qui ne voit que le monde est un juge inique, +gracieux et favorable pour ses enfants, mais âpre +et rigoureux aux enfants de Dieu ?</p> + +<p>« Nous ne saurions être bien avec le monde +qu’en nous perdant avec lui. Il n’est pas possible +que nous le contentions car il est trop bizarre. +<i>Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni +ne buvant et vous dites qu’il est possédé ; le Fils de +l’homme est venu, en mangeant et en buvant, et +vous dites qu’il est Samaritain.</i> Si nous nous relâchons +par condescendance à rire, jouer, danser +avec le monde, il s’en scandalisera. Si nous ne le +faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie ou de bizarrerie. +Si nous nous parons, il l’interprétera à +quelque dessein. Si nous nous négligeons, ce sera +pour lui vile rusticité. Nos gaîtés seront par lui +nommées dissolutions et nos mortifications, tristesses. +Comme il nous regarde toujours de mauvais +œil, jamais nous ne pourrons lui être agréables. Il +agrandit nos imperfections et publie que ce sont +des péchés ; de nos péchés véniels il en fait des +mortels ; et nos péchés d’infirmité, il les convertit +en péchés de malice.</p> + +<p>« Au lieu que, comme dit saint Paul, <i>la charité +est bénigne</i>, au contraire le monde est malin ; au +lieu que la charité <i>ne pense point de mal</i>, au contraire +le monde pense toujours le mal. Et quand il +ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. +Soit que les moutons aient des cornes ou +qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les +manger s’il peut… Nous sommes crucifiés par +le monde et le monde nous doit être crucifié. Il +nous tient pour fols, tenons-le pour insensé<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Saint François de Sales</span> : +<i>Introduction à la vie dévote</i>, quatrième +partie, ch. <small>I</small>.</p> +</div> +<p>J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du +profond psychologue que fut saint François de +Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, sans +doute, d’autant plus que ses études historiques et ses +propres observations lui avaient appris à quel degré +le monde <i>fut, est, sera</i> toujours le même, à savoir +malveillant et corrompu. C’est là un fait immuable, +n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, +malgré les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent +à croire que l’homme va se perfectionnant. +Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une +paire de lunettes grossissantes qui vous font voir +un tas d’asticots grouillants — je veux dire les +gens du monde — comme des serpents boas prêts à +vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles +en vous apportant le témoignage d’un très grand +Saint. Suivez son enseignement et allez de l’avant. +Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste, +c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur +implique le mépris des jugements du monde. +Telle doit être, je crois, votre pierre de touche pour +le moment.</p> + +<p>Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible +du prêtre auquel il s’adresserait, il devait bien +s’apercevoir qu’il donnait également dans un piège +diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe +quel prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour +l’entendre en confession et l’absoudre. En ce qui +concerne la direction, c’était autre chose. Mais +n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire +du régime, il n’en était pas à se figurer que tous +les ecclésiastiques sont des imbéciles ou des fourbes. +Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais +de lui procurer un directeur expert. Pour achever +de le rassurer, je lui rapportai le cas d’un jeune +homme qui, comme lui, s’était buté à cette niaiserie +que personne n’était à même de lui nettoyer +l’âme ; or je le jetai à l’eau pour le faire nager<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. +Cependant, ajoutai-je, je n’entends pas du tout +vous inviter à une confession immédiate et faite à +contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le +désir de vous confesser. Si vous restez homme de +bonne volonté, je suis sûr que ce désir naîtra en +vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra +très vite un besoin irrésistible.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la +fin du chapitre. Voir <a href="#n4">note I</a>.</p> +</div> +<p>Considérez maintenant, je vous prie, ceci : +tandis que Notre-Seigneur souffrait une épouvantable +agonie, pour vos péchés, au jardin des Olives, +vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la +grâce insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature +est si lâche que vous essayez à présent de vous +rendormir. Mais vous n’y parvenez pas : des cauchemars +et des remords ont traversé votre somnolence +et vous ont obligé de vous lever, de prier +avec Jésus et de prendre part à ses angoisses dans +la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré +les chuchotements et les ricanements du Démon, +et bientôt, vous suivrez le Bon Maître, avec abnégation, +jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous +serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, +saint Jean et sainte Madeleine, votre cœur sera +transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et l’Amour +vous brûlera de ses flammes adorables… Je l’engageai +aussi à tenir un journal de ses impressions +quotidiennes, sachant, par expérience, qu’une telle +analyse nous aide beaucoup à voir clair en nous-mêmes…</p> + +<p>Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est +un moyen qui m’a toujours réussi. Que de fois je +l’ai employé ; que de fois j’ai vérifié qu’en allumant +autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, +j’attirais sur elle les grâces d’énergie et de persévérance +dont elle avait besoin pour se transfigurer. +Il y a, de par le monde, une communauté de moniales +qui me fut, à cet égard, particulièrement +auxiliatrice. Que ces saintes filles trouvent une +fois de plus ici l’expression de ma reconnaissance. +Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes +infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté +leur secours ?…</p> + + +<h3>TROISIÈME LETTRE</h3> + +<p>Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me +rends compte à présent que je m’enlisais dans un +marécage sans issue, quand je me tourmentais à +propos de l’opinion du monde et de l’incapacité +des prêtres. Quel orgueil outrecuidant j’ai montré ! +Il me faut l’avouer : j’avais donné en plein dans le +traquenard démoniaque que vous me démasquez. +Néanmoins, je ne suis pas encore décidé à faire le +nécessaire et je prie Dieu pour qu’il me donne la +force de prendre enfin une résolution ferme… Ce +qui m’a le plus touché, c’est votre comparaison de +mon état d’âme au sommeil des disciples à Gethsémani. +Oh ! oui, je suis lâche !… Mais je ne veux +absolument pas retomber dans mon assoupissement. +Suivant votre conseil, j’ai commencé de +tenir un journal de ma vie intérieure ; j’y trouve +du soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. +Continuez, je vous en supplie, de faire prier pour +moi : j’en ai bien besoin car voici que cette présence +mystérieuse qui me soutenait s’est retirée : +j’erre, le cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que +le Seigneur ait pitié de moi !…</p> + +<p>Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, +etc., etc…</p> + +<p class="ugap">P.-S. — Je lis tous les jours un peu de l’<i>Imitation</i> : +quel voyant que l’auteur de ce livre ! Je vous +sais grand gré de me l’avoir fait connaître.</p> + +<div class="section"></div> +<h3>JOURNAL DE ROBERT</h3> + +<p><i>9 mars.</i> — Je suis triste et tout déconcerté de +ne plus sentir en moi cette force indéfinissable qui +me consolait et m’aidait à me reconnaître. Pour +essayer de la reconquérir, je vais d’église en église. +Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et +je lui demande de dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il +encore ? M’a-t-il abandonné ?… Je l’implore : — Vous +voyez, lui dis-je, je ne dors plus ; j’attends +votre lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la +nuit ?…</p> + +<p>Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable +de ces élans d’amour qui le portaient vers le +Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant je ne voudrais +pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures +de doute où je me demande, une fois de plus, si je +ne me suis pas illusionné lorsque j’ai cru que Dieu +me sollicitait. N’est-ce pas une crise de <i>spleen</i> que +je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre ?</p> + +<p>Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas +réussi. Peut-être qu’un voyage ?…</p> + +<p>J’ai tâché de me persuader de faire un tour en +Espagne. J’ai même pris des informations, tracé un +itinéraire, compulsé des indicateurs et des guides. +J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de +voyage. Mais comme j’allais donner des ordres +pour mon départ, je me suis senti soudain une +grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé +qu’un mur se dressait devant moi qui m’interdisait +de poursuivre et que, si je prenais un détour, +j’encourrais une responsabilité grave.</p> + +<p>Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement +de joie intérieure et un soulagement qui +me dilatait la poitrine : ce fut comme si l’on enlevait +le poids qui m’écrase pour me permettre de +respirer. Cela ne dura qu’une minute, puis le fardeau +pesa de nouveau sur mes épaules et je retombai +dans mes incertitudes…</p> + +<p>Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. +Ne m’en félicitez pas : j’accomplis cet acte sans +goût, la plupart du temps avec ennui. Néanmoins +j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. +C’est comme un remède amer que je me serais prescrit, +que je prendrais tous les matins et qui me fortifie +peut-être sans que j’en aie conscience.</p> + +<p>Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je +restais debout devant mon prie-Dieu et mon esprit +vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. Quand +l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus +que je n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord +de l’irritation contre moi-même et tout de suite +après, une envie de murmurer contre Dieu qui, +voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de +le prier alors que cela m’eût fait tant de bien.</p> + +<p>Peut-être que si je me confessais, je me détendrais +enfin ?… Ah ! non : plus tard !… Plus +tard !…</p> + +<p><i>12 mars.</i> — Il est quatre heures du matin : je +rentre chez moi et je me hâte de noter la chose singulière +et un peu effrayante qui vient de m’arriver…</p> + +<p>Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une +sorte de sourde rancune contre la Divinité qui paraissait +me délaisser. Puis je m’examinais avec +complaisance et je me disais : — Je fais pourtant +tout mon possible pour Lui obéir ; il n’y a peut-être +pas beaucoup de gens qui montreraient autant +de persévérance que moi… Bref je m’admirais +presque et je me prélassais dans un orgueilleux et +ridicule sentiment de mon mérite.</p> + +<p>Hier matin, comme j’allais partir pour la messe, +je vins à me dire que je n’y prierais probablement +pas mieux que de coutume. L’idée d’y assister, +cette fois encore, comme un morceau de bois, me +causa un tel ennui que je résolus de rester à la maison. +Je m’affirmai que j’en avais assez fait pour le +moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais +prendre un peu de loisir.</p> + +<p>J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement +à une habitude qui, malgré tout, m’était +devenue chère — mais je l’écartai aussitôt. Et je +me mis à réfléchir aux distractions que je pourrais +me donner.</p> + +<p>Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais +peu à peu s’insinua en moi l’idée que j’avais besoin +d’une diversion violente. — Tout de suite un tableau +d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires, +des musiques « chahutantes », s’esquissa en moi. +Tandis que je le considérais, vaguement séduit, et +qu’il croissait d’autant en relief et en couleur, je +m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés +de <i>la Veuve Joyeuse</i>.</p> + +<p>Je trouvai un charme inattendu dans cette image +de débauche ; je m’y attachai ; je me plus à en détailler +les nuances. Et alors le désir me vint de réaliser +quelque chose de ce genre… Oh ! ce ne fut +d’abord presque rien : à peine une velléité… Comme +je vous l’ai dit, je crois, je ne fus jamais ce qu’on +appelle un « viveur ». J’ai quelquefois suivi, par +nonchalance, mes camarades mondains dans leurs +noctambulismes arrosés d’alcool mais je n’y prenais +guère de plaisir. De même, depuis pas mal de +temps, mes infractions aux 6<sup>e</sup> et 9<sup>e</sup> commandements +avaient été fort rares. Depuis le mercredi des +Cendres, je m’étais tout à fait abstenu…</p> + +<p>J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse. +Je fis quelques pas dans la chambre et je +m’efforçai de penser à autre chose. L’<i>Imitation</i> +était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai +sur ce passage du chapitre des tentations : +« D’abord il ne se présente à l’esprit qu’une simple +pensée ; elle passe ensuite dans l’imagination ; puis +vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le +consentement de la volonté… »</p> + +<p>J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être +mis en garde. Mais, tout infatué de confiance +en moi-même, je fermai le volume. — Je n’en suis +pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance +en des souvenirs malpropres mais je ne +céderai pas…</p> + +<p>Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses +se multipliaient, se faisaient plus attirantes : +la tentation grandissait, grandissait ; et je +n’étais presque plus maître de moi car une langueur +extraordinaire dissolvait ma résistance.</p> + +<p>En cette extrémité, l’idée me passa de courir me +réfugier dans une église mais elle ne m’inspira +qu’une répulsion violente : — Non, m’écriai-je, si +je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces +jours-ci ; cela ne servira qu’à me rendre plus morose… +Marchons plutôt.</p> + +<p>Pendant des heures j’errai à travers la ville. La +nuit vint, cette nuit de Paris qui semble étoilée de +cantharides phosphorescentes. La tentation déferlait +autour de moi, s’installait, triomphante, en +moi. Je n’essayais plus de lui résister : je me disais +que j’allais faire le mal, nuire à mon âme d’une +façon redoutable, et en même temps, par une perversité +bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir +trouble à me le dire…</p> + +<p>J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert +à cette heure. Un banc était là ; je m’y assis.</p> + +<p>A ce moment, une idée nouvelle se leva dans +mon esprit : — Mais tout ce qui m’arrive, ce n’est +pas naturel. Je suis en proie à une force mauvaise +dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne +de Dieu. Car qu’ai-je fait depuis deux jours ? Je +me suis plaint de mon délaissement ; j’ai récriminé +comme si Dieu me devait quelque chose ; je me +suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense. +Plein de vanité, j’ai rebuté la pratique, la +jugeant superflue. Et aussitôt des pensées de débauche +m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme +je l’ai lu, dès qu’on cède à la tentation d’orgueil, la +tentation de sensualité suit presque toujours ?</p> + +<p>D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui, +d’ordinaire, ne m’attirent nullement, m’apparaissent-elles +si désirables ? Pourquoi se peignent-elles +dans mon imagination sous des couleurs si +chatoyantes ?</p> + +<p>Cet examen me calma un peu. Mais voici que, +me reprenant de la sorte, le souvenir me revint de +toutes mes inquiétudes et de mes souffrances depuis +le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux +que, comparant mes angoisses présentes à ma tranquillité +de naguère, je m’écriai : — Non, je ne veux +plus demeurer dans cet état… J’en ai assez de +m’énerver en des conflits d’âme dont je ne puis me +rendre compte. Tout ce que j’ai cru éprouver de +divin n’était que rêveries dues au désœuvrement. +Eh bien, je vais prendre un bain de boue, me gorger +d’ordures pour rompre le prestige. Après, je +me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui +m’obsèdent seront emportés du même coup… Et je +redeviendrai l’homme insignifiant mais paisible que +j’étais, avant que cette crise incompréhensible +bouleversât mon existence.</p> + +<p>Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit +d’allégresse. Toute hésitation fut balayée +comme par un grand vent. Je me levai ; je filai, à +grandes enjambées, vers la Place Blanche…</p> + +<p>Vous connaissez Montmartre ; vous savez qu’il y +a dans ces parages plusieurs cafés de nuit où la +luxure et l’ivrognerie hennissent, braillent, dansent +et se vautrent jusque passé l’aube.</p> + +<p>Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes +porcines, j’allais ouvrir la porte d’un cloaque où +des violons miaulaient comme des chattes en folie, +où roulait une tempête de rires rauques et suraigus +parmi des hoquets, des grognements et des cliquetis +de vaisselle cassée.</p> + +<p>Une seconde encore et j’étais dans la fournaise…</p> + +<p>Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine +s’appesantit sur moi et me cloua sur place. +En même temps, j’entendis une voix mélancolique, +très basse, mais très distincte, murmurer +tout au fond de mon cœur : — <i>Mon ami, que +fais-tu ?…</i></p> + +<p>Dieu !… C’était la parole de Notre-Seigneur à +Judas quand le traître le désigna aux soldats chargés +de l’arrêter !…</p> + +<p>Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes +jambes se dérobaient sous moi ; je dus m’appuyer à +la devanture.</p> + +<p>Cependant une bande de frénétiques, hommes +et femmes ivres, puant le musc, l’éther et les +alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent au +passage, et me crièrent quelques injures. Mais je +ne répondis pas. Déjà, je fuyais…</p> + +<p>Tournant le dos au <i>pandemonium</i>, je dégringolai +une rue en pente vers l’église de la Trinité. +Des larmes me ruisselaient sur la figure et je me +disais : — Oh ! puisque Jésus daigne enfin me +manifester sa présence, je ne le livrerai pas à ses +bourreaux !… Quelle horreur que tout cela et quel +crime j’ai failli commettre !</p> + +<p>Des actions de grâces me montaient aux lèvres — pas +de longues oraisons mais cette effusion cent +fois répétée : — Merci, Seigneur, je ne voulais plus +combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous +m’avez sauvé !… Merci Seigneur !…</p> + +<p>De fait, la tentation s’était dissipée comme de la +brume au soleil. Je ne pouvais plus douter maintenant +que la protection divine me fût acquise, et je +me sentais déborder de bonnes résolutions.</p> + +<p>Rentré, je rouvris l’<i>Imitation</i>, je lus la suite du +chapitre et je compris quel traquenard le diable +m’avait tendu<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>N. de l’A.</i> — Voici le passage, en effet décisif : « C’est +ainsi que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous +ne lui résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons +de le faire, plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent +violentes… Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans +les tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le +secours de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et +selon la parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de +nos tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce +qu’il sauve et soutient les cœurs humbles ». (Livre I, ch. <small>XIII</small>).</p> +</div> +<p><i>13 mars.</i> — J’ai dormi assez tard et j’ai fait un +rêve dont le souvenir m’est resté tout à fait présent +au réveil.</p> + +<p>Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques, +très raide, où des fouines m’avaient mordu, où des +cailloux m’avaient meurtri les pieds, je venais de +gravir la partie inférieure d’une colline dont le +sommet demeurait invisible, les frondaisons +épaisses d’une forêt aux arbres très serrés le couvrant +et formant, tout autour, comme un bloc +d’ombre.</p> + +<p>J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme +gazonnée où des marguerites brillaient, comme des +étoiles, parmi les herbes d’un vert-tendre ; au milieu +de la clairière, une croix de pierre fruste s’élevait — toute +nue. Comme j’étais haletant et couvert +de sueur, après la rude montée, je m’assis au +pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me sentais +heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition +certaine, qu’il me faudrait continuer, mais +je puisais du réconfort dans la contemplation de +cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir préservé +des chutes dans les gouffres pleins de vipères +et de ténèbres fuligineuses qui bordaient le sentier.</p> + +<p>Pendant que je priais, j’entendis une musique +aérienne qui planait au-dessus de moi et m’imprégnait +l’âme d’une douceur mystérieuse. Il semblait +que ce fût la montagne tout entière qui chantait ; +toutes sortes de mélodies se fondaient dans son cantique : +des voix d’enfants d’une pureté inouïe, les +carillons délicats de cloches cristallines, des chuchotements +de feuillages légers, les accords graves +d’orgues rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques. +Je tendis l’oreille pour saisir les paroles. +Mais cela demeurait si lointain, si délié, si vague… +J’entendis pourtant ceci : <i lang="la" xml:lang="la">O Crux, ave, spes +unica !</i>…</p> + +<p>Il me sembla aussi que cette musique était une +lumière, blanche d’abord, qui, filtrant à travers +les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un +arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la +croix.</p> + +<p>Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie +radieuse m’emplissait d’amour de Dieu et de zèle +pour reprendre la montée.</p> + +<p>Mais comment pénétrer sous les arbres ? Nul +chemin ne s’ouvrait. Une brousse rébarbative faite +de ronces griffues, d’orties revêches et de buissons +entrelacés barrait la lisière.</p> + +<p>Indécis, je priai Jésus — que je sentais, invisible, +près de moi — de me dire ce qu’il fallait +faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de +l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt +et vint se poser à l’endroit où il y avait le plus +d’épines.</p> + +<p>Sans hésiter — cette musique me donnait tant +de courage ! — j’allai au maquis, j’empoignai les +branches hostiles pour les écarter ; elles me déchiraient +les mains ; mon sang coulait, tout chaud, le +long de mes doigts. Mais la musique, de plus en +plus vaporeuse, si je puis dire, allait s’élevant vers +le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient +comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va +mourir : <i lang="la" xml:lang="la">O Crux… ave… spes… unica…</i></p> + +<p>J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les +arbres quand tout disparut et j’ouvris les yeux.</p> + +<p>J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu +m’octroyait des forces pour persévérer à travers de +nouvelles souffrances…</p> + +<p>Je suis allé à la messe. Pour la première fois, +depuis longtemps, j’ai pu prier avec une pleine ouverture +de cœur. C’est que la musique céleste résonnait +toujours — lointaine, lointaine, au plus +lointain de mon âme.</p> + +<p>Mais que m’arrivera-t-il demain ?</p> + +<p><i>17 mars.</i> — Maintenant, il m’est devenu impossible +de douter que Dieu ait quelque dessein sur +moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le sens +nouveau et de plus en plus profond que prend pour +moi l’Évangile — médité tous les jours, — le détachement +où je suis de tout ce qui n’est pas la religion +me prouvent que le vrai sens de la vie m’est +enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses +qui tendent, du reste, parfois à se rejoindre pour +reconstituer, vaille que vaille, ma personnalité +d’hier. Mais elles n’y parviennent pas : un être +nouveau s’est formé dans ma conscience ; il ne +veut rien savoir que de Dieu, réfrène ses velléités +trop humaines, et impose silence aux réclamations +de ma paresse et de ma sensualité.</p> + +<p>Ce n’est pas tout : non seulement je pense +presque sans cesse à Dieu, mais je ressens le besoin +presque irrésistible de parler de Lui.</p> + +<p>L’autre soir, je passais devant la maison où se +trouve le cercle dont je fais partie. Je ne sais comment, +je fus poussé à y monter.</p> + +<p>Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles +gens jouaient au whist ou au bridge. Quelques +hommes de cheval discutaient des courses du jour +dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé +personne, lorsque, traversant le petit salon qui vient +tout de suite après l’antichambre, j’aperçus, assis +dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare, +un garçon de mon âge, Gérard de X… Il fut au +lycée avec moi et nous sommes en relations assez +suivies.</p> + +<p>Quoique très mondain, Gérard est beaucoup +moins superficiel et moins vide que les <i>snobs</i> et +les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs fois, +nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai +constaté qu’il avait une culture, des opinions à lui, +du goût, des jugements originaux. Bref, contrairement +à la plupart des gens de notre monde, il ne +se borne pas à répéter, en perroquet docile, les +niaiseries dont les entretiennent leurs feuilles favorites. +Pour cela, et pour certaines façons incisives +qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement +sympathique.</p> + +<p>— Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard ?… +Il y a des siècles qu’on ne vous a vu +ici.</p> + +<p>— Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à +côté de lui, je passais… je suis monté, voilà tout…</p> + +<p>— Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez +des cartes, que vous bâillez aux potins et que vous +ne vous souciez guère des performances de <i>Tartelette +II</i> ou de <i>Kirsch-léger</i>, vous preniez la +fuite.</p> + +<p>— Ma foi oui… Mais, d’ailleurs, est-ce que vous +aussi, vous ne trouvez pas le cercle tout à fait insipide ?</p> + +<p>— Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on +ne peut se plaire que si l’on n’a rien dans la cervelle. +On y bétifie en troupe ; et voilà probablement pourquoi +les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le +propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude. +Il lui faut le contact de ses semblables pour s’apercevoir +qu’il existe.</p> + +<p>— Très vrai… Mais vous qui n’êtes pas un sot — il +s’inclina avec une expression de reconnaissance +bouffonne — pourquoi fréquentez-vous le +cercle ?</p> + +<p>— Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut, +c’est pour me mettre à l’abri en attendant minuit +où j’ai un rendez-vous avec… quelqu’un. Cependant +je dois avouer que j’y passe souvent des nuits +au baccarat. C’est stupide, mais cela aide à tuer le +temps… N’est-ce pas votre avis que le temps a la +vie très dure ?…</p> + +<p>— Plus à présent.</p> + +<p>— Veinard !… Vous auriez trouvé une occupation +assez absorbante pour vous faire oublier le +néant de vivre ?</p> + +<p>— Oui, dis-je.</p> + +<p>— Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion ?</p> + +<p>— Aucune : je vais à la messe tous les jours et +j’apprends à aimer le Bon Dieu.</p> + +<p>Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement. +Puis il me regarda bien en face pour vérifier si je +ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais très +sérieux, il reprit : — Eh bien ! cela ne me surprend +pas trop de vous. Vous m’avez toujours produit +l’impression d’un mondain malgré lui, d’un monsieur +tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise +sur la terre et qui regrette sa patrie.</p> + +<p>— Vous savez ce que les Anglais entendent par +lunatique ? repris-je en riant. Dites-moi tout de +suite que vous me tenez pour un toqué.</p> + +<p>— Pas le moins du monde : les toqués, ce sont +peut-être ceux qui n’agissent pas comme vous.</p> + +<p>Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait +laissé son cigare s’éteindre et il regardait le feu +d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me demandais +quel pouvait être l’objet de ses réflexions.</p> + +<p>— Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me +promettre de répondre avec franchise à la question +que je vais vous poser ?</p> + +<p>— Je vous le promets.</p> + +<p>— Croyez-vous ?</p> + +<p>— Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité.</p> + +<p>— Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous +une existence aussi…</p> + +<p>— Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui +convient… Eh bien, mon cher, c’est par pure +lâcheté… Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un +admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes +qu’on nous apprend au lycée, je fus très sincèrement +pieux et très pratiquant. A cet âge, je fis +une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas +l’excuse d’être un ignorant des préceptes de l’Église, +car j’avais été merveilleusement mis en garde +contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus +des remords et je pris de bonnes résolutions. Mais, +et c’est là le point, je ne m’écartai pas du milieu +oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il faut +dire aussi que mon directeur était mort et que je +ne trouvai pas à le remplacer. Je dois avouer, du +reste, que je ne fis guère d’efforts pour cela. J’abandonnai +peu à peu la pratique : de nouvelles culbutes +s’ensuivirent, elles se multiplièrent : une +mauvaise honte me déconseilla de lutter. Et peu à +peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de +nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha +de remonter le courant… Cependant, je n’ai pas +perdu la foi. Si je ne croyais pas… Enfin je veux +dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me +brûler gentiment la cervelle tant je me dégoûte +moi-même.</p> + +<p>— Je comprends cela, répondis-je.</p> + +<p>— Évidemment vous le comprenez ; et vous +valez mieux que moi puisque, constatant comme +les ressorts de notre âme se rouillent quand nous +nous éloignons de Dieu, vous avez eu le courage +de réagir.</p> + +<p>— Oh ! protestai-je, ne vous hâtez pas de me +complimenter. S’il n’y avait eu que moi pour me +tirer de l’ornière, j’y barboterais encore… Écoutez +ce qui m’est arrivé.</p> + +<p>Je lui racontai alors toutes les péripéties par où +j’avais passé depuis le bal du mardi-gras.</p> + +<p>Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé, +il reprit d’un ton rêveur : — Voilà qui me +confirme ce que j’ai toujours soupçonné : nous +baignons dans le surnaturel. Et si nous savions +nous recueillir, nous apprendrions tous les jours +que notre seule raison d’être c’est de nous préparer +à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous +mis au monde ? Quel sens aurait la vie ? On s’y +ennuie à périr ou l’on y souffre sans résignation +dès que l’on en élimine la signification donnée par +l’Église… J’irai plus loin : le sentiment de l’au-delà +que Dieu mit au cœur de tous les hommes, je +crois qu’il ne s’abolit jamais ; il dévie, il se fausse, +il se frelate ; on s’adore soi-même, ou l’on adore +les femmes, ou l’or, ou la science, ou l’art ; on +s’illusionne à leur propos, on les idéalise et l’on est +déçu mais, à moins d’être une brute totale, on +n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers +quelque chose de plus beau que ces mornes réalités +qui nous entourent…</p> + +<p>— J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines +minutes de repliement sur soi-même, il y a +peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec +la crainte de ce qu’on trouve — de l’autre côté.</p> + +<p>— Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva +Gérard, et j’ajouterai que c’est sans doute pour +échapper à cette pensée terrible que la plupart de +nos illustres contemporains se démènent, comme +des mannequins électrisés, en se frottant le plus +possible entre eux. Oh ! ce n’est pas l’intérêt qu’ils +portent au voisin qui les rend sociables, car ils se +détestent profondément les uns les autres. Non : +ils cherchent à s’étourdir.</p> + +<p>— Ah ! que je voudrais sonder toutes ces âmes +afin de leur arracher leur secret, m’écriai-je, quels +drames poignants doivent se jouer même chez les +plus corrompus !…</p> + +<p>— L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit +Tourguéneff… Mais je crois que vous avez mieux +à faire.</p> + +<p>— Et quoi donc ?</p> + +<p>— Vouer votre avenir à prier pour eux, par +exemple.</p> + +<p>— J’ai déjà bien de la peine à prier pour +moi.</p> + +<p>— Bah ! vous vous développerez… quand vous +serez au monastère.</p> + +<p>— Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je +tout ébahi, est-ce que vous vous figurez que +je veux me faire moine ?</p> + +<p>— Mon cher, un imbécile de ce cercle disait +l’autre soir : « Les moines sont des fous qui ont +pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes ». Moi, +je pense que les moines sont à peu près les seuls +sages de ce monde : ils le jugent à sa valeur parce +qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez de l’aimer. +Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de +votre vocation en endossant le froc ?</p> + +<p>— J’avoue que je n’y ai pas songé !</p> + +<p>— Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant… +Mais voilà qu’il est minuit moins le quart… Je ne +veux pas faire attendre… Bonsoir, Robert, je suis +content que nous ayons parlé de tout cela : j’en ai +l’âme un peu décrassée et…</p> + +<p>— Et ?…</p> + +<p>— Rien… Ou plutôt si : peut-être bien que je +ferai comme vous, un jour ou l’autre.</p> + +<p>— Mais pourquoi pas tout de suite ?</p> + +<p>— Il haussa les épaules : — Trop lâche, dit-il.</p> + +<p>Il était déjà dans l’antichambre quand il revint +sur ses pas : — Robert, ajouta-t-il, priez donc un +peu pour moi.</p> + +<p>— Je le ferai, mais…</p> + +<p>— Chut ! pas un mot de plus… Merci, j’y +compte.</p> + +<p>Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques +secondes plus tard, j’étais dans la rue. Je ne +saurais dire à quel point je me sentais heureux de +m’être confié à un homme capable de comprendre +ce qui se passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition +de m’être fortifié dans le bien en attestant +ma foi. Récapitulant notre conversation, je me +rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y +éprouvais aucun penchant ; mais qui sait s’il n’avait +pas raison ?</p> + +<p>Je n’en suis pas là, conclus-je ; il faudrait d’abord +commencer par le commencement : aller à confesse. +Comme chaque fois qu’elle me venait, cette pensée +me mit un pinçon au cœur… Hélas ! je n’ai pu me +décider ; comme chaque fois aussi je me suis dit : — Plus +tard, plus tard !… J’ai beau me répéter que +si Gérard m’a très bien compris, le prêtre intelligent +dont vous m’avez parlé me comprendra encore +mieux, je demeure inerte. Que le Seigneur ait +pitié de moi !…</p> + +<p><i>Ici quelques phrases qui me sont personnelles, +puis Robert ajoute :</i></p> + +<p>Vous trouverez probablement qu’un cercle est +un endroit fort peu indiqué pour un entretien du +genre de celui que je viens de vous rapporter. Si +je vous ai scandalisé, excusez-moi…<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Voilà un singulier scrupule ! Je ne fus pas scandalisé du +tout. Voir <a href="#n5">Note II</a> à la fin de cette étude +(<i>N. de l’A.</i>).</p> +</div> +<p><i>21 mars, Vendredi saint.</i> — Quelle journée et +quelle date dans ma vie que celle-ci ! Je suis encore +si ému que j’ai peine à rassembler mes idées. Je +veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est +arrivé depuis ce matin.</p> + +<p>J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la +Croix. A la lecture de la Passion selon saint Jean, +les larmes me vinrent aux yeux. Je le connaissais +presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire : je +l’avais si souvent relu et médité ! Mais me redisant +que le Sauveur était mort, ce jour-là, pour mon +salut, je souffrais, d’une façon indicible, au souvenir +de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, +mes hésitations, mes délais. La comparaison entre +l’amour infini que Jésus nous manifesta et le peu +que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude +m’emplit d’angoisse. La cérémonie terminée, +quand je considérai le tabernacle ouvert et vide, +je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le sentais +également en moi. Il me semblait que Dieu +s’était retiré très loin et qu’il ne me visiterait jamais +plus. Quand les cierges s’éteignirent et que les +ténèbres régnèrent dans l’église, elles envahirent +aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres +intérieures ! Je n’arrivais pas à me persuader +qu’une aube consolatrice renaîtrait qui fût capable +de les dissiper.</p> + +<p>Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je +vous ai déjà parlé, opprimait si fort mes épaules +que j’étais obligé de garder la tête inclinée sur la +poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute +oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais +que balbutier : — Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous +abandonné ?…</p> + +<p>Rentré, le repas sommaire que mon domestique +m’avait préparé me répugna. Je mangeai seulement +quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre +de vin et je ressortis aussitôt.</p> + +<p>Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent +avec eux la tristesse et qui s’accommodait à +l’état de mon âme. J’errais au hasard quand, débouchant +sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai +une parente éloignée que je fréquentais peu +mais dont je savais qu’elle était une des plus trépidantes +parmi les mondaines à la mode.</p> + +<p>— C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que +vous êtes donc pâle !… Seriez-vous malade ?</p> + +<p>— Non, répondis-je, je suis triste, simplement.</p> + +<p>— Triste ? Pourquoi ? Peines d’amour ?</p> + +<p>Le sourire affriandé qui soulignait cette question +me fut insupportable. Néanmoins je répliquai : — C’est +cela même : peines d’amour.</p> + +<p>— Oh ! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un <i>flirt</i> +qui ne rend pas, je parie…</p> + +<p>— Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de +ne pas assez aimer le Bon Dieu.</p> + +<p>Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi ? Je n’en +sais absolument rien. La phrase jaillit de ma bouche +spontanément.</p> + +<p>Elle en fut un moment tout interloquée. Comme +je restais impassible, elle reprit : — Ah ! ce Robert, +toujours original !…</p> + +<p>Puis sans insister : — Moi je vais me confesser. +C’est un peu ennuyeux mais enfin, il faut bien faire +ses Pâques, ne fût-ce que pour les gens… Et puis +hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur, +je ne me rappelle pas son nom… Oh ! il est si +élégant, si plein d’esprit, il a eu des mots charmants, +très parisiens, pour nous parler du chemin +de la croix ; tout le monde était ravi, car, vous +savez, il n’est pas comme vos vieux curés bourrus +qui insistent sur la pénitence et qui vous fourrent +des idées lugubres dans la tête… Et maintenant je +vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, +le Père X est très couru et je ne veux pas attendre +trop longtemps ; du reste ce sera vite expédié, +d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh ! pas du +tout : je le lui dirai tout de suite et je pense qu’il +ne me grondera pas trop ; il est si indulgent, si +commode…</p> + +<p>Tout cela fut débité d’une haleine, — <i lang="it" xml:lang="it">prestissimo</i>.</p> + +<p>L’attitude morne que je gardais durant ce babil +parut la déconcerter un peu :</p> + +<p>— Allons, je me sauve, reprit-elle… Venez donc +à mon jour, on ne vous voit jamais, ours que vous +êtes, c’est affreux ; tous les mercredi à cinq heures ; +au revoir, mon cher…</p> + +<p>Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai +encore plus triste.</p> + +<p>Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. +Est-ce celle-là qu’il me faudrait ?</p> + +<p>Tout mon être répondit énergiquement : — Non !</p> + +<p>Ensuite je pensai à la destinée que se préparent +de tels inconscients qui, croyant rendre son dû à +Notre-Seigneur, affilent en réalité la pointe des +clous qui lui percent les pieds et les mains.</p> + +<p>Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. +Je sentis clairement que je devrais réparer +le mal qu’ils font — à eux-mêmes et aux autres. La +phrase de Gérard s’articulait en moi : — Il faut +prier, souffrir pour eux. Puis, par une association +d’idées fort naturelle, je me rappelai le conseil qu’il +me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez +bizarre — mais je vous dis les choses comme elles +furent — cela prit la forme d’une réminiscence littéraire, +l’exclamation d’Hamlet : <i lang="en" xml:lang="en">Go into a nunnery, +Ophelia</i> !…<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> Vous vous souvenez ?…</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Allez dans un couvent, Ophélie !</p> +</div> +<p>Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, +âme désolée, et aussi à cette Aline, si gaie en +apparence, si mélancolique au fond, dont je vous +parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, +pâtir pour eux, aimer Dieu pour eux, et aussi pour +cette folle oiselle qui sautillait tout à l’heure devant +moi, et pour tous les autres : ceux qui crachent +sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent +comme d’un témoin gênant, ceux qui ne le voient +plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes +perpétuelles les aveugle !… Oui, me donner tout +entier comme Notre-Seigneur s’est donné…</p> + +<p>Un peu de douceur me vint tandis que je formulais +ce vœu. Je vis une petite étoile luire au fond +de mes ténèbres et je me sentis moins accablé.</p> + +<p>Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant +volontiers à la foule recueillie qui venait adorer +Notre-Seigneur au tombeau. Vers le crépuscule, je +suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix +en ce sanctuaire ; comme on s’y imprègne des +effluves d’oraison qui flottent sous cette voûte enfumée +par des milliers de cierges !</p> + +<p>Je m’agenouillai près de l’autel ; je demandai à +Marie qu’elle m’obtînt la grâce d’en finir avec mes +incertitudes et mes répulsions pour la pénitence. +Alors, comme je la priais de mon mieux, plein +d’une grande confiance dans son intercession, je +sentis le poids qui m’écrasait depuis tant de jours +s’enlever de dessus mes épaules ; je relevai la tête, +je respirai largement. Et je vis, — non des yeux du +corps, mais par un regard d’âme que je ne puis +expliquer, — Jésus mort en croix au sommet du +Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait +prosternée, la face collée au sol ; des sanglots +agitaient son échine. Saint Jean était assis, les +coudes sur les genoux, la figure dans les mains, +à côté d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se +tenait debout, les yeux fixés sur la plaie béante +qui trouait le côté de son Fils. Ah ! quelle expression +de douleur résignée où se mêlait, cependant, +une sorte de joie sublime, dans ce regard !… Elle +le reporta sur moi et il me sembla qu’elle me disait : — <i>Courage, +meurs au monde !</i>… A ce moment, +une douleur aiguë, comme d’un coup de +lance, me perça le cœur et en même temps je me +sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes +froideurs fondirent ; toutes mes lâchetés tombèrent +en poudre… Je ruisselais de larmes et je brûlais +d’amour pour mon Rédempteur…</p> + +<p><i>Ici, une phrase rappelant la prédiction que je +lui avais faite, puis il termine :</i></p> + +<p>Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, +en contrition devant la plaie radieuse du Sacré-Cœur.</p> + +<p>A présent, vous comprenez, mon ami, que je +n’hésite plus. Mettez-moi bien vite en rapport avec +le prêtre dont vous m’avez parlé…</p> + +<div class="section"></div> +<h3>DÉNOUEMENT</h3> + +<p>Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce +journal. On devine que j’envoyai tout de suite +Robert au prêtre qui l’attendait. Il se confessa, il +communia, il se prépara à la vie religieuse.</p> + +<p>Je veux pourtant donner encore deux fragments +de lettres subséquentes parce que je les crois +propres à suggérer des réflexions salutaires.</p> + +<p>On se souvient que sa sœur était entrée au +Carmel. Après son retour à l’Église, il alla la voir. +Il m’écrivit au sujet de cette visite :</p> + +<p>« Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à +ma chère sœur, la bonne fille pleurait de joie. Elle +me dit qu’une des raisons principales de sa vocation, +ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher +au monde. Elle avait offert une grande partie +de ses prières et de ses mortifications pour mon +salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin, le +Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé +à Notre-Dame des Victoires, comme elle me mettait +au pied de la Croix, elle avait senti un mouvement +d’allégresse soudaine et la conviction entra +en elle que j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander +au parloir, elle y vint avec la certitude que +j’allais lui annoncer la bonne nouvelle… »</p> + +<p>Cette preuve de la puissance des prières d’une +âme sacrifiée à Dieu ne m’étonna pas du tout. +D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut +s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. +Or Jésus ne serait pas Jésus s’il restait sourd aux +suppliques de ses épouses…</p> + +<p>Le second fragment a rapport à une crise de +révolte que Robert subit au moment de se rendre +postulant dans la communauté religieuse qu’il a +choisie. Il m’écrivait :</p> + +<p>« … Je suis en proie à une véritable tempête de +doutes sur ma vocation, de scrupules sur mon indignité +et même de tentations d’une bassesse affreuse ; +si mon directeur ne m’assurait que je dois +persévérer, je crois que je m’enfuirais jusqu’au +bout du monde plutôt que d’entrer au monastère… »</p> + +<p>Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie +qu’elle ne souffrit jamais autant que le jour où elle +quitta sa famille pour le couvent d’Avila. « Recommandez-vous +à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez +aux pieds ces imaginations. »</p> + +<p>D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que +chaque fois qu’on fait un pas en avant dans la vie +spirituelle, le Malin emploie toutes les ruses possibles +pour vous tirer en arrière.</p> + +<p>Qu’on me permette de reproduire, en exemple, +un passage d’une lettre que m’écrivait une protestante +convertie quelques jours avant son abjuration. +Je l’ai déjà donné ailleurs<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, mais il a également +sa place ici :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Notes sur la psychologie de la conversion</i>, p. 44.</p> +</div> +<p>« … Peu d’heures me séparent encore de l’acte +solennel. Je devrais être pénétrée de joie et de reconnaissance +et il n’en est rien. Je me sens triste à +la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, +avec des tentations affreuses. Je suis brisée, +anéantie, j’ai les yeux pleins de larmes et le cœur +lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus +les cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle +je m’étais habituée a disparu. Je ne comprends +rien moi-même à mon état. On a beau m’encourager, +je n’entends pas les paroles qu’on me dit. +Toute ma nature se révolte contre le sacrifice de +mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a un désordre +affreux. Pourtant, il me semble aussi que +c’est là une tentation des plus perfides et des plus +astucieuses. Dans mes courts instants de lucidité, +je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes les +dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, +je la remettrais je ne sais à quand… »</p> + +<p>Admirablement exhortée par son confesseur, +entourée de prières, pleine elle-même de bonne +volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté.</p> + +<p>Robert aussi vint à bout du Démon ; tous les +prestiges s’évanouirent dès qu’il eut franchi le seuil +du noviciat.</p> + +<p>Il n’est pas besoin, je pense, que je commente +sa conversion : les faits parlent tout seuls. Il fut +longtemps comme une pierre d’attente entre les +mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action +surnaturelle se manifesta, elle le conduisit au port +avec une extraordinaire rapidité : quarante-cinq +jours entre la première touche de la Grâce et la +conquête définitive du néophyte par la Vierge et +le Sacré-Cœur !</p> + +<p>A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, +sa probation : et, quoique je n’aie pas été pour +grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier +pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce +car le pauvre trimardeur de la Sainte Vierge a terriblement +besoin de prières !…</p> + + +<p class="h3" id="n4">Note I</p> + +<p class="small">Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se +confesser, sous prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent +pour l’entendre.</p> + +<p class="small">Il avait commencé un noviciat dans une communauté en +exil et avait dû se retirer par défaut de santé. Son ancien +supérieur, de passage à Paris où j’habitais à cette époque, +me le présenta en me demandant de m’intéresser à lui.</p> + +<p class="small">Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa +foi restait intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la +conversation dès qu’elle touchait à des sujets religieux. Il +y avait en lui quelque chose de gêné, de fuyant et, avec +cela, une tristesse perpétuelle. Je pressentais que tout +n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience mais +comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais +qu’attendre qu’il se mît en confiance avec moi.</p> + +<p class="small">Une après-midi, nous nous promenions au jardin du +Luxembourg quand, spontanément et sans nulle précaution +oratoire, il me dit qu’il avait commis un péché grave, quelques +mois auparavant et qu’il n’avait pu se résoudre à s’en +confesser ; en outre, il avait abandonné la pratique et +n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait +souffrir beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion.</p> + +<p class="small">— Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble : +puisque vous n’avez pas cessé de croire, allez vous confesser +et rentrez dans la règle.</p> + +<p class="small">Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier +qu’il lui faudrait un prêtre d’intelligence supérieure +pour le comprendre.</p> + +<p class="small">Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia +soudain de quoi il s’agissait… C’était grave certainement, +mais enfin cela n’avait rien de si extraordinaire qu’il fallût +un théologien d’une rare transcendance pour l’entendre et +l’absoudre.</p> + +<p class="small">Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était +hors la loi commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal +de prêtres intelligents ; je vais vous mettre en rapport +avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas rester dans cet +état.</p> + +<p class="small">Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. +Je réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du +mur. — Supposez, conclus-je, qu’un autobus vous écrase +quand vous sortirez de ce jardin, vous plairait-il de paraître +devant Dieu avec ce poids sur la conscience ?</p> + +<p class="small">L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le +nécessaire.</p> + +<p class="small">Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais +en vue quand je reçus de mon jeune homme un télégramme +où il me disait qu’il préférait attendre encore.</p> + +<p class="small">Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il +venait me voir et j’avais reconnu en lui un de ces caractères +indécis qui ont parfois besoin qu’on leur fasse un peu violence. +Je lui répondis, par un pneu, que ma démarche était +faite, que le prêtre l’attendait le lendemain matin, qu’il +n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que +s’il reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement +modifiés car je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant +se repentir.</p> + +<p class="small">Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre +mise à la boîte, j’allai en effet trouver le prêtre en question +qui, comme j’en étais sûr d’avance, accepta de le voir le +lendemain matin. Puis je priai, je fis prier et j’attendis le +résultat.</p> + +<p class="small">Tout se passa très bien ; il fit la démarche, il se confessa. +Je le revis dans le courant de la journée : c’était un autre +homme, à la face joyeuse, au regard droit, aux propos +nets.</p> + +<p class="small">— Ah ! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me +figurer que mon cas était presque insoluble. Mais j’étais +comme aveuglé. Je n’ai vu clair que quand, avec une peine +énorme, j’ai eu fait l’aveu.</p> + +<p class="small">— Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable : +grossir jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont +telles que pour notre imagination, c’est une de ses tactiques +favorites. Tenez-vous le pour dit.</p> + +<p class="small">Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent +chrétien. Et c’est la morale de cette histoire.</p> + + +<p class="h3" id="n5">Note II</p> + +<p class="small">Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le +rappelle, craignait de m’avoir scandalisé en parlant de choses +religieuses dans un cercle de joueurs, je tiens à dire ceci : +ce serait le fait d’un Pharisien de prendre la mouche pour +une raison de ce genre. On peut parler de Dieu partout, +pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent. +Pour rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée, +je lui rapportai une anecdote personnelle : l’hiver passé, +vers onze heures du soir, j’étais au casino de la jetée-promenade, +à Nice, en compagnie d’un lieutenant de chasseurs-alpins +et d’un autre jeune homme, tous deux bons catholiques. +C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux +conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des +valses langoureuses ; cinq cents rastaquouères jargonnaient +autour de nous ; des gourgandines luxueuses jouaient de la +prunelle ; pas bien loin, les écus tintaient et une cohue +d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux petits +chevaux.</p> + +<p class="small">Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour +de Dieu et je commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine +et Catherine Emmerich. Et je vous prie de croire que nous +ne donnions pas la moindre attention aux choses mal édifiantes +et saugrenues qui se passaient là.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap i">A la vérité, il y a des grâces diverses, mais +c’est le même Esprit. Il y a diversité de +ministères mais c’est le même Seigneur ; et +il y a des opérations diverses, mais c’est le +même Dieu. Or à chacun est donné la manifestation +de l’Esprit pour l’utilité. Car à +l’un est donné par l’Esprit la parole de sagesse, +à un autre la parole de science selon +le même Esprit, à un autre la grâce de +guérir par le même Esprit.</p> + +<p class="sign"><span class="sc">Saint Paul</span> : I <i>Cor.</i>, 12.</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>Il y avait une fois — ceci commence comme un +conte de fées mais c’est une histoire vraie — il y +avait donc une fois un jeune homme que nous appellerons +Henri Lefèvre et qui n’avait pas la +moindre idée de ce que pouvait être le Bon Dieu.</p> + +<p>Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même +n’avait été baptisée que la veille de son mariage. +Ce qui signifie que la famille tenait, par convenances +bourgeoises, à la cérémonie religieuse et +rien de plus. Son père, assez brave homme au demeurant, +était fort imbu de préjugés contre l’Église. +Il vilipendait les « monstres en soutane » au café +du Commerce de sa petite ville. Il citait les œuvres +complètes de MM. Homais et Renan. Il dénonçait volontiers, +d’après Victor Flachon et Georges Clémenceau, +les méfaits de « l’obscurantisme » et les manœuvres +de la « faction romaine. »</p> + +<p>Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que +son fils ignorât les préceptes de la religion. Tout +au plus souffrit-il, par une inconséquence qu’il se +reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de deux +ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, +le parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires +de 48, agrégé de philosophie, matérialiste +belliqueux, se chargea d’inculquer à son +filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer +deux idées, la morale civique et l’horreur du catholicisme.</p> + +<p>Toutes les précautions étaient donc prises pour +qu’Henri se considérât comme un tube digestif uniquement +préoccupé de réjouir son estomac et les +organes voisins.</p> + +<p>Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les +animaux à deux pieds et sans plumes, éblouis par +les sables d’or de la finance et férus d’amour pour +« les immortels principes de 89 », dont le tiers-état +lui mettait tant d’exemplaires sous les yeux.</p> + +<p>La religion était pour lui le fruit défendu. Il le +regardait de loin ; mais comme on lui avait dit que +l’arbre qui le produit est un mancenillier, il n’osait +pas s’en approcher.</p> + +<p>Il m’écrit : « Éloigné, par système, de tout enseignement +religieux, je rôdais autour de l’église +en proie à des sentiments complexes, où il entrait +de la haine contre les « superstitions grossières » +qu’on m’avait dit se pratiquer à l’intérieur de ce +monument et une espèce d’attirance obscure qui +me portait à y pénétrer pour me rendre compte. +Cette répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout +à l’époque des premières communions. Je dévorais +du regard les enfants qui venaient de recevoir +pour la première fois l’Eucharistie ; j’étais sur +le point de leur demander ce qu’ils avaient éprouvé +et, en même temps, je me sentais contre eux des +mouvements de rage, une envie de les battre que +j’avais peine à contenir. Ensuite, il me semblait +que j’aurais tout donné pour le bienfait inestimable +dont on m’avait frustré… »</p> + +<p>Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute +son enfance, il resta préoccupé par la personne de +Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et enclin à la +solitude, il ne confiait à personne ces impulsions +contradictoires.</p> + +<p>A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où +il termina ses humanités, Henri Lefèvre se prit de +passion pour la littérature. Comme tant d’autres, +il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres. +Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de +la génération symboliste dont l’idéalisme lui agréait +d’avantage que les mornes et plats inventaires après +pourriture des naturalistes.</p> + +<p>Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se +démontre ici l’influence salubre de l’art. Quiconque +reçut le don d’aimer la poésie, se maintient dans un +courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation +exclusive des intérêts matériels ne saurait +prévaloir. Cultiver en soi-même le sens du Beau +par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir ouverte +une croisée par où le Beau absolu, qui est +Dieu, pourra pénétrer un jour dans l’âme.</p> + +<p>Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, +un lettré d’un goût très fin et très sûr.</p> + +<p>Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse +pour la médecine. Comme il était d’assez faible +santé, sa famille aurait préféré qu’il choisît une +profession moins fatigante. Mais son attrait vers les +études médicales était trop fort ; il insista si bien +qu’on finit par le laisser suivre sa voie. Il y avait +là une disposition providentielle car, entré dans +l’Église, Lefèvre fut <i>le médecin catholique</i>, c’est-à-dire +celui qui voit dans les malades les membres +souffrants de Notre-Seigneur, et non pas seulement +de la matière désorganisée, des sujets d’expérience +ou des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse +et dextérité.</p> + +<p>Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette +époque, l’aversion pour le catholicisme dont on frelata +son enfance avait presque disparu. D’abord ses +lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue +par l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, +les beautés de la liturgie, l’apparat grandiose de +certains offices l’émurent. Mais ce n’était encore +guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.</p> + +<p>« J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du +Mont et à Notre-Dame : l’art chrétien me plaisait +beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon +âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée +vers la foi. Je ne priais pas — j’admirais. Mais +l’admiration pour les choses de Dieu n’est-ce pas +déjà une sorte de prière ?</p> + +<p>« Quand je m’examinais avec un peu d’attention, +je sentais pourtant en moi comme un vide que +ni la science ni la littérature ne suffisaient à combler. +Il me semblait que j’attendais un événement, je ne +sais quoi qui changerait mon existence. Oui, je +me le rappelle très bien, j’attendais avec une sorte +d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand voile qui +me cachait la lumière… »</p> + +<p>Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de +« manger du prêtre », il n’aurait pas tendu son assiette +avec empressement. Ce n’était pas sans une +certaine sympathie littéraire qu’il contemplait +l’Église ; mais se soumettre à ses commandements, +il n’y pensait même pas.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire, +il tint garnison à Amiens. Il allait assez souvent +à la cathédrale, assistait parfois à certains offices, +et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur +sans pourtant en saisir encore le sens surnaturel.</p> + +<p>Un jour, il entendit le chant de la Passion. Ce +récit du drame divin le troubla d’une façon insolite. +Le regret poignant lui vint de ne pas connaître ce +Jésus que naguère il croyait détester — que maintenant +il se sentait presque enclin à aimer. A Pâques, +voyant les fidèles s’approcher de la Sainte Table, +il éprouva tout à coup un mouvement d’envie assez +semblable à celui qui l’avait bouleversé au temps +où il jalousait les enfants de la première communion, +mais avec la colère en moins.</p> + +<p>Il se dit : — Pourquoi ceux-ci et pourquoi pas +moi ? Si je pouvais manger ce Pain, peut-être assouvirait-il +cette faim de je ne sais quel aliment +supérieur qui me tourmente…</p> + +<p>Puis ces impressions parurent s’effacer. Quand il +eut quitté le régiment pour reprendre ses études à +Paris, il ne cessa pas de fréquenter les églises mais +sans progrès <i>sensible</i> vers la lumière.</p> + +<p>Cependant il s’aperçut qu’aucune occupation +d’ordre purement cérébral ne réussissait à remplir le +vide intérieur dont il continuait de souffrir. Au contraire, +sa détresse allait s’accroissant. Il aimait toujours +la médecine, il ne songeait pas à l’abandonner +mais il constatait qu’elle n’est, en somme, qu’un art +très conjectural. Et il découvrit que, même s’y appliquant +avec zèle et avec le désir sincère de se +dévouer au soulagement d’autrui, il n’y trouvait +pas à contenter le besoin que son âme généreuse +éprouvait de se hausser au-dessus d’elle-même. +En même temps, ses lectures lui apportèrent la +conviction qu’aucune philosophie humaine, aucune +science ne nous fournissent une certitude sur +nos raisons de vivre. Et il s’enfonça dans la tristesse.</p> + +<p>Il essaya de se distraire. Mais les amusements +puérils ou malpropres des jeunes bourgeois qu’il +coudoyait à la faculté — ne l’amusèrent pas. Le +pressentiment anxieux de <i>quelque chose</i> qui <i>devait</i> +lui arriver persistait en lui avec l’impression du +voile mystérieux qu’il sentait tendu entre les profondeurs +de sa conscience et la superficie de son +âme. Cette action de la Grâce — si obscure pour +lui à cette époque, — le retint sur la pente mauvaise. +Il eut l’intuition latente qu’il ne devait pas +se souiller, — il ne se souilla pas.</p> + +<p>Il se rejeta vers la littérature. Mais la littérature, +dès qu’elle s’élève un peu, dès qu’elle étudie le <i>vrai</i> +de l’homme, ne nous fournit guère que des conceptions +désenchantées de l’univers moral. C’est +dans ce sens qu’il faut comprendre le vers de +Musset :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.</div> +</div> + +</div> +<p>Et il est tout à fait nécessaire d’ajouter, avec lui, +que, trop souvent, le poète de talent ou de génie +qui ne croit pas ne peut que souffrir et crier sa +souffrance</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière,</div> +<div class="verse">L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil…</div> +</div> + +</div> +<p>Aussi la littérature supérieure de notre temps +déborde-t-elle d’amertume ; la science matérialiste +et l’idéal humanitaire ayant fait faillite à leurs promesses, +elle erre dans une lande aride et désolée. +Certains s’essayent à un scepticisme dont les ricanements +sont plus tristes que des larmes. D’autres, +vantant l’art, polissent les mots comme des +cailloux luisants, mais ce labeur enfantin ne leur +procure pas la sérénité. D’autres tâchent de se +figurer que la nature est bonne et maternelle et ils +la déifient ; mais le culte qu’ils lui rendent n’apaise +point leur inquiétude. D’autres tâtonnent dans les +couloirs d’un pessimisme sans issue et le vent +glacé du néant leur gèle le cœur dans la poitrine. +Certains se suicident par la débauche. Et +les plus lâches, célèbrant la matière, se ravalent +jusqu’à courtiser Caliban et à cuisiner pour son +écuelle les mets grossiers qui lui plaisent. Tous +sont lugubres. Un petit nombre seulement trouve +l’oasis de lumière, où la sagesse catholique lui +apprend que cette vie n’est qu’un temps d’épreuve +et une préparation à la vie éternelle, — mais l’incrédule +ne les entend pas…</p> + +<p>Lefèvre ne reçut donc de la littérature qu’un +surcroît d’incertitude. Néanmoins, faute de mieux, +il s’y tenait et cela lui valait tout de même des +plaisirs moins vils que s’il avait employé ses loisirs +à suer sur une bicyclette ou à vociférer des ordures +en buvant des bocks, en marchandant de la +chair vénale dans les brasseries du Quartier latin.</p> + +<p>C’est alors que Notre-Seigneur lui tendit une +douce embuscade. Et ce fut l’Évangile qui servit +de filet pour le capturer.</p> + +<p>Laissons-le parler.</p> + +<p>« Cette après-midi là, je flânais sur les quais de +la Rive Gauche. Désœuvré, encore plus triste que +de coutume, je fouillais dans les boîtes des bouquinistes +pour y chercher des romans. J’espérais +découvrir quelque volume qui contenterait à la fois +mon esprit et mon cœur, qui me donnerait la sensation +d’intégrale beauté dont j’étais avide. Je ne +trouvais rien, lorsque, soulevant un amas de brochures +poussiéreuses, je mis la main sur un petit +volume relié en cuir et passablement délabré. +C’était une traduction des quatre Évangiles. Je +l’ouvris d’une façon tout à fait machinale.</p> + +<p>« N’oubliez pas que je n’avais <i>jamais</i> lu l’Évangile +et que je n’avais non plus jamais eu idée de +le lire.</p> + +<p>« Je tombai sur la parabole de l’enfant prodigue. +Elle m’émut singulièrement. Elle me remua, +non comme de la littérature, mais comme si, étant +prisonnier dans une cave, je voyais tout à coup un +rayon de soleil glisser vers moi par une fente des +planches dont on masqua le soupirail. Oui, des +raies de lumière traversaient le voile qui jusqu’alors +m’avait empêché de voir clair en moi-même.</p> + +<p>« Et quand je lus que l’enfant prodigue, ayant +dissipé tout son bien, souffrait de la faim et désirait +<i>se rassasier des cosses que mangeaient les pourceaux +mais que personne ne lui en donnait</i>, je me dis : +Mais, moi aussi, j’ai gaspillé les dons qui m’ont +été départis ; puis j’ai eu faim d’une nourriture pour +mon âme et je l’ai demandée aux systèmes philosophiques ; +et j’ai convoité, à certaines heures, les +pâtures de la sensualité. Et personne n’a rien pu +me donner de ce que j’espérais…</p> + +<p>« Or une félicité extraordinaire, un sursaut +joyeux de mon âme me soulevaient à l’approche de +la Vérité et me rendaient tout tremblant d’une allégresse +inconnue… Je feuilletai le livre et j’arrivai +au chapitre de l’Évangile selon saint Jean où Jésus +dit : — <i>Je suis le Bon Pasteur. Le bon Pasteur +donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et +celui qui n’est pas le berger, à qui les brebis n’appartiennent +pas, voyant le loup venir, laisse là les +brebis et s’enfuit. Le loup ravit les brebis et les disperse. +Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire +et n’a point de souci des brebis. Je suis le bon +Pasteur et je connais mes brebis et mes brebis me +connaissent, comme je connais mon Père et comme +mon Père me connaît. Et je donne ma vie pour mes +brebis. Et j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de +ce bercail ; il faut que je les amène et elles écouteront +ma voix et il n’y aura qu’un seul bercail et +qu’un seul Pasteur.</i></p> + +<p>« Quand j’eus lu ce passage, je compris que +j’étais l’une des brebis d’un <i>autre</i> bercail. Je compris +que mon Sauveur était là, qu’il m’appelait et +que ma haine d’hier contre lui n’était que de +l’amour qui s’ignore. Et je sentis que j’allais l’aimer +comme je n’avais jamais rien aimé sur terre. +Je me dis : — Comment, Il a donné, Il donne sans +cesse sa vie pour moi ! Et moi, qu’est-ce que je +lui ai donné en retour ?</p> + +<p>« Je feuilletai encore et je m’arrêtai au Sermon +sur la montagne. Des pleurs me jaillirent des yeux +quand je lus : — <i>Cherchez et vous trouverez ; +frappez et l’on vous ouvrira. Quiconque demande, +reçoit ; et qui cherche, trouve, et il sera ouvert à +qui frappe. Qui de vous, si son fils lui demande du +pain, lui présentera une pierre ? Ou s’il lui demande +un poisson, lui présentera un serpent ? Si +donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez +donner à vos enfants des choses bonnes, combien +plus votre Père qui est dans les cieux vous donnera-t-il +ce qui est bon, quand vous le lui demanderez.</i></p> + +<p>« A ce moment la persuasion entra en moi que +j’irais frapper à la porte de l’Église instituée par +Jésus et qu’on m’ouvrirait.</p> + +<p>« Je lus, je lus encore. Je restai cloué sur place +je ne sais combien de temps. Je pense que le bouquiniste +devait tourner autour de moi en se demandant +ce qui pouvait m’intéresser si fort dans ce +livre à deux sous du casier aux rebuts. Mais je ne +voyais rien hors de mon âme ; le voile s’y était +enfin complètement déchiré ; je sentais, avec une +stupeur heureuse, des torrents de lumière l’envahir +et me montrer, dans un relief prodigieux, les significations +et les applications à moi-même du texte +sacré.</p> + +<p>« Et quel bien-être soudain en moi, quel sentiment +de confiance en Jésus, quelle impression de +certitude telle que jamais aucune œuvre humaine +ne m’en avait donnée d’approchante. Je me répétais +mentalement : — Je crois, je crois !… Quel bonheur !…</p> + +<p>« Enfin je revins un peu à moi. J’achetai le livre +et je remontai le quai vers la place Saint-Michel. +Puis je gagnai le boulevard Saint-Germain. L’idée +m’était venue, très simplement, que je n’avais +qu’une chose à faire : aller trouver un prêtre et lui +demander de m’instruire. Ainsi, par un miracle de +sa Grâce, Notre-Seigneur m’évitait les hésitations +et les atermoiements qui font souffrir tant de convertis. +Non, je n’eus pas une minute la pensée +d’attendre. Je marchais, absorbé dans mon désir +« d’entrer au bercail » le plus tôt possible lorsque, +levant les yeux, je vis que j’étais devant le portail +de Saint-Nicolas du Chardonnet. J’entrai, je demandai +au sacristain de me faire parler à un prêtre. +Il m’indiqua la sacristie où je trouvai le curé. Je lui +dis, sans aucune préparation oratoire, textuellement +ceci : — Monsieur le Curé, je viens de lire +l’Évangile : je crois. Faites-moi entrer dans le +sein de l’Église.</p> + +<p>« L’excellent prêtre m’accueillit à merveille. +Après quelques questions, voyant ma parfaite sincérité, +il m’ouvrit les bras en remerciant Dieu du +miracle ; puis parmi tous ses livres, il me choisit +un catéchisme ; et nous convînmes de nous revoir +à jours fixes.</p> + +<p>« L’étude du catéchisme me fut très aisée ; je +l’apprenais sans aucun effort, tant toutes les phrases +m’en paraissaient lumineuses. C’est tout au plus +si, parmi la clarté qui me baignait l’âme, il subsistait +quelques points noirs qui disparurent quand je +me présentai au tribunal de la Pénitence. L’épreuve +ne vint qu’au moment où mon directeur me jugea +digne de communier. Alors je fus pris d’une sorte +de panique : l’Eucharistie me faisait peur, des scrupules, +qui prenaient une importance insolite, me +tourmentaient malgré les assurances de mon confesseur. +Il me semblait que, ne méritant pas de +recevoir mon Sauveur, j’allais commettre un sacrilège… +J’eus beaucoup de peine à réagir contre cette +imagination.</p> + +<p>« Je fis ma première communion à Notre-Dame, +à la messe de sept heures. J’étais plongé dans une +espèce d’engourdissement qui ne me laissait percevoir +en moi qu’un sentiment de tendresse attristée à +l’idée de l’abaissement où je réduisais mon Sauveur.</p> + +<p>« Tout le jour, j’eus le cœur serré. Ce ne fut que +vers le soir que le Sacrement commença d’agir, +lentement, doucement, adorablement. Une sensation +de joie paisible m’emplit alors toute l’âme et +il me sembla que toutes les choses, à l’entour de +moi, s’ensoleillaient. Je voyais le monde avec des +yeux nouveaux : je compris, en sa plénitude, la +raison d’être de la vie ; je fis un retour sur le +passé ; je me rappelai qu’à une époque, le néant +de vivre sans certitudes surnaturelles m’avait fait +entrevoir le suicide. Alors je tombai à genoux et +une action de grâces d’une ferveur ineffable me +monta aux lèvres…</p> + +<p>« J’ajouterai ceci : vous comme moi, nous avons +souvent constaté la puissance de la prière pour +obtenir des conversions et la persévérance des +convertis. Eh bien, il y a aujourd’hui trente-cinq +ans, ma marraine, grande chrétienne comme je +vous l’ai dit, étant allée à Lourdes, sollicita la +Sainte Vierge d’intercéder pour une de mes tantes, +indifférente mais non hostile, pour ma mère et +pour moi — les deux dont on désespérait. Or elle +eut l’intuition que ma mère et moi serions touchés +par la Grâce et que ma tante mourrait sans +s’être réconciliée avec Dieu. Tout se réalisa ainsi : +ma tante mourut impénitente, moi, vous savez ce +qui m’arriva et ma mère a fait récemment sa première +communion. Par surcroît, mon père s’est +repenti à la fin de sa vie. Et il est mort après avoir +demandé et reçu les Sacrements… »</p> + +<p>Henri, comme c’était son devoir, apprit sa conversion +à sa famille. De plus, il ne cacha pas à ses +camarades qu’il était devenu un catholique pratiquant +car, il le savait, si quelqu’un a honte +d’attester le Seigneur, le Seigneur ne le reconnaîtra +pas pour sien au dernier jour.</p> + +<p>Alors, ainsi qu’il est de coutume, les commentaires +absurdes ou malveillants sévirent. Sa famille +le crut fou, gémit sur une aberration qui, +pensait-elle, entraverait sa carrière. Certains de +ses parents fulminèrent contre l’Église des imprécations +violentes car, disaient-ils, c’était une intrigue +des prêtres qui avait noyé cette belle intelligence +dans l’obscurantisme. Parmi les étudiants, +on parla de <i>psychose</i>. On formulait, à son +sujet, des observations rédigées dans cet inénarrable +patois dont plusieurs « scientifiques » du +temps présent usent comme s’ils se faisaient un +point d’honneur de rendre nébuleuses des idées +qui seraient, sans doute, très claires si on les +exprimait en bon français.</p> + +<p>Puis tous les pauvres gens qui, par ignorance +ou par éducation, détestent l’Église, lui témoignèrent +une hostilité sournoise. Les envieux tentèrent +de lui nuire auprès des professeurs en feignant +de déplorer son affaiblissement d’esprit, +résultante obligée de sa chute dans le cléricalisme.</p> + +<p>Mais Henri supporta ces tribulations avec sang-froid. +Et, comme à cause de la paix dont jouissait +désormais son esprit, ses aptitudes et son goût +pour la science s’étaient développés, il passa +brillamment ses examens.</p> + +<p>Devant ce résultat, les persécuteurs furent +d’abord un peu déconcertés ; mais ils se tirèrent +bientôt d’embarras en déclarant que son incapacité +se découvrirait à l’expérience puisque, ils en +étaient sûrs, un médecin catholique ne peut établir +un diagnostic qui ne soit entaché de rêveries superstitieuses.</p> + +<p>Mais Lefèvre obtenant des guérisons fréquentes, +les plus indulgents se résignèrent à reconnaître sa +valeur tout en déplorant qu’il perdît du temps à +la messe…</p> + +<p>N’est-ce pas, tout cela paraît fort stupide ? Eh +bien, tel est l’état d’esprit de beaucoup de personnes +intelligentes dès qu’elles se trouvent en +présence d’un catholique dont il leur est impossible +de nier la culture, les qualités morales et la +rectitude de jugement.</p> + +<p>Je me rappelle que, quelques années avant ma +conversion, je fréquentais beaucoup un mathématicien +de premier ordre dont la conversation +m’était très agréable. J’étais surtout frappé par le +bon sens supérieur qui régissait tous ses propos. +Un jour, j’appris, d’une façon fortuite, qu’il était +catholique pratiquant. J’en demeurai tout ébahi. +Sans être assez — Homais pour me persuader +qu’un tenant de Jésus-Christ doit être nécessairement +un crétin, je m’expliquai le cas de mon ami +par la conjecture qu’il y avait un trou dans la +trame de son intelligence, et je le plaignis fort.</p> + +<p>Je lui demandai si <i>réellement</i> il croyait. Il me +répondit, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait +en effet la foi. Il ajouta que les mathématiques lui +avaient rendu impossible la conception d’un univers +d’où Dieu, tel qu’il s’est révélé dans l’Église, +serait absent.</p> + +<p>Ce témoignage m’interloqua d’abord. J’étais si +profondément enfoncé dans les ténèbres, à cette +époque ! Puis comme j’étais très imbu des balivernes +évolutionnistes, je lui dis que je le considérais +comme une victime de l’atavisme et que +la foi en lui était un organe vestigiaire qu’il devrait +tendre à éliminer. Je conclus : — Sans ce poids +mort, vous seriez un des hommes les plus équilibrés +que je connaisse.</p> + +<p>Il m’écouta en souriant et me répondit : — Je +souhaite que Dieu vous gratifie un jour d’un organe +de ce genre : vous en seriez bien plus heureux…</p> + +<p>Ah ! je ne me doutais guère, dans ce temps-là, +que son vœu serait exaucé. Dieu soit béni et loué +à jamais !…</p> + +<p>Cette digression fera saisir combien, même un +homme, qui n’est pas un sot, peut divaguer quand, +ignorant ou méconnaissant la religion, il prétend +juger des choses religieuses.</p> + +<p>Le catholique possédant, comme dit Taine, +« l’organe spirituel nécessaire à l’homme pour se +hausser au-dessus de lui-même », est un être complet. +L’incroyant, ne possédant pas cet organe, +par où le surnaturel vivifie la nature, est un être +incomplet. Il est donc très compréhensible qu’il +tienne pour une difformité ce dont il est dépourvu.</p> + +<p>Que faire pour lui ? Prier et souffrir en union +avec Notre-Seigneur afin que la Grâce l’éclaire…</p> + +<p>Donc aujourd’hui, médecin catholique, Lefèvre +soulage les malades selon la parole de saint Paul +citée plus haut. Il ne cesse pas d’être convaincu +que, lorsqu’il les guérit, c’est <i>par la grâce du +Saint-Esprit</i>. On pourrait dire de lui qu’il est le +clerc laïque. Car, tout en mettant au service des +moribonds les ressources les plus étendues de la +science, il les corrobore, quand on le lui permet, +d’une parole de Dieu. Et c’est ainsi qu’il contribue +à sauver des âmes.</p> + +<p>Ni les épreuves temporelles, ni les peines de +l’esprit ne lui furent épargnées. Pour qu’il méritât +le miracle de sa conversion, les souffrances qu’il +n’avait pas subies <i>avant</i>, il les reçut <i>après</i>. Mais +comme il sait que la douleur est un capital inestimable +dont les intérêts composés nous serons payés +Là-Haut, il demeure paisible et souriant dans +l’amour de Jésus-Christ…</p> + + +<p class="h3">Note</p> + +<p class="small">Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente, +il est rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de +temps plus ou moins prolongé entre la touche décisive de +la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur dans l’Église. +Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de +Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile +le conquit, immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel. +Cependant je connais quelques exemples assez analogues +dont l’un est spécialement intéressant par ce qui précéda +et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre probante à +ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une +chrétienne zélée. Elle dit :</p> + +<p class="small">« … Ce fut après une rapide incursion dans le domaine +de la théosophie et de l’occultisme que j’entendis le premier +appel de la Grâce. Ma plus jeune fille faisait sa première +communion. J’y assistais tout près de l’autel ; jamais +à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près. +J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un +acte de convenance quand, tout à coup, une émotion +inexprimable s’empara de moi. Tout disparut autour de +moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et, depuis +cette minute, je ne m’appartins plus : j’appartins à Jésus. +Une grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement. +Je ne regardai pas en arrière ; ces luttes terribles +dont vous parlez furent épargnées à ma faiblesse. Je ne +regrettai rien : le prisonnier qui s’évade d’un noir cachot +peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres ?</p> + +<p class="small">« La raison de cette marche en avant dès le premier +appel de Jésus, je crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le +mal, le péché furent toujours suivis immédiatement de +l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en péchant. Tout, +dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui dura +huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords. +L’amour humain fut encore ma plus grande souffrance. +Mais à la première communion de ma fille ce fut l’amour +de Notre Jésus qui me fut révélé. Peu après, j’avouai +toutes mes fautes et je fus reçue à la communion. Depuis +je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de +mal faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences +et la tentation s’écarte…</p> + +<p class="small">« Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que +la Grâce divine nous enveloppe de si tendres effluves, je +m’approchais pourtant assez peu des sacrements. Je +priais chez moi puis à l’église avec tour à tour des élans +et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église +me paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme +vous le dites dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert +pour la première fois, toute la beauté, toute la +sainteté des conseils de l’Église touchant l’approche fréquente +des sacrements. Depuis, je la sers en toute humilité, +en toute franchise, en toute confiance… »</p> + +<p class="small">Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur +fait des exaltés incapables de s’appliquer aux détails +de la vie pratique, citons encore ce passage de la même +lettre :</p> + +<p class="small">« Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des +confitures ; et c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge +bien blanc, claquant au soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il +garde encore le vague parfum de mon cher jardin, c’est +charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se fondre et +se changer, dans la bassine brillante, en de pures et transparentes +topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis, +c’est encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles, +ne faut-il pas qu’elles soient aussi belles et bonnes ? Et la +petite fauvette tombée d’un nid trop plein<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> ne faut-il +pas lui apprendre le catéchisme et la préparer à sa première +communion ? Voilà bien de la besogne en train et je +ne sais pas où je prends le temps de vous écrire… Ah ! que +les journées sont courtes quand le cœur est heureux par +Jésus ! »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Une orpheline qu’elle a recueillie.</p> +</div> +<p class="small">Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis ? Quelle +mère de famille n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil +du seul Maître dont le joug soit léger ? Répétons-le donc, +avec le bon Henri Lefèvre : l’amour de Dieu ensoleille +toutes choses autour du converti.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">UN MARIN VOGUE VERS LA SAINTETÉ</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap i">Je confesse que je n’ai jamais goûté un instant +de joie, un seul instant de véritable joie ici-bas, +sans Dieu et hors de Dieu…</p> + +<p class="sign sc">Clément Roux.</p> + +</blockquote> + +<h3>I</h3> + +<p>Voici un homme qui, touché par la Grâce, à l’âge +de trente ans, devint, par la souffrance, l’oraison +et l’adoration perpétuelle de l’Eucharistie, une +des âmes les plus unies à Jésus que compte le +<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Il vécut et mourut dans l’obscurité ; la plupart +de ses concitoyens l’ignorèrent, le méconnurent ou +commencent à l’oublier ; sa tombe même n’existe +plus, car le cimetière où on l’enterra a été désaffecté +et ses ossements se sont réduits en poudre dans +une fosse commune.</p> + +<p>Rien donc ne subsisterait de lui en ce monde s’il +n’avait laissé de nombreuses notes manuscrites +dont un ami, un prêtre qui l’a beaucoup connu, +beaucoup aimé, s’est servi pour écrire et publier sa +biographie<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="sc">Le Saint Homme de Grasse</span>, <i>Clément Roux</i> (1835-1892), par +le Père J.-M. <span class="sc">Lambert</span>, missionnaire apostolique, 1 vol., Maison +du Bon Pasteur, Paris.</p> +</div> +<p>Le volume ne fit guère de bruit malgré le talent +et le zèle sacerdotal dépensés par l’auteur. Comme +il s’agit d’un in-octavo compact, de près de cinq +cents pages et de texte serré, peut-être les critiques — race +nonchalante — reculèrent-ils devant +cette rude masse qui ne présentait pourtant rien +d’indigeste.</p> + +<p>Moi-même, quand il m’eut été offert, je dois +avouer que je fus assez longtemps sans le couper. +Puis, un matin où j’étais un peu moins surchargé +de besogne que d’habitude, l’avisant, posé de +guingois sur un rayon de ma bibliothèque, je le +pris et me mis à le parcourir.</p> + +<p>Je fus aussitôt conquis : la figure du saint +homme Clément Roux m’apparut dans toute sa +beauté. Je repris ma lecture dès la première page, +je marquai des paragraphes, je fis des extraits. Et +comme je rédigeais le présent livre, l’idée me vint +que cette fusion totale d’un converti dans le Surnaturel +me fournirait le couronnement nécessaire de +mon œuvre, à savoir : l’exemple d’une vie tout en +Dieu.</p> + +<p>De là ce chapitre.</p> + +<p>Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément +Roux vécut pendant de longues années, et à Auribeau, +village où il naquit et où il décéda. Je visitai +les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs +de ses contemporains. — C’est le résultat de +ce travail et de ces démarches qu’on trouvera dans +les lignes suivantes.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit +village des Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses +ancêtres étaient des laboureurs, race rude mais très +croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture +d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son +exceptionnelle vigueur. Son père, ancien soldat de +l’Empire, était un homme franc et loyal mais porté +à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce, +patiente et extrêmement pieuse. Roux se rappelait +que lorsqu’il était encore tout petit, elle le prenait +souvent dans ses bras, le portait à l’église et l’offrait +à Dieu.</p> + +<p>L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint +s’installer à Grasse. Vers sa septième année, il fut +envoyé à l’école communale, où il montra, tout de +suite, du goût pour l’étude et particulièrement un +penchant passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût +d’un caractère vif et très impressionnable, il ne se +mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez lui +un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se +tenir à l’écart de leurs jeux. Souvent, on le voyait +triste, d’une tristesse mystérieuse, rare à son âge, +et qui était comme le pressentiment de ce qu’il +aurait à souffrir avant de trouver la joie unique +dans l’amour de Dieu.</p> + +<p>Bien des années plus tard, il écrivait : « Quand +j’ai ri, ici-bas, j’ai menti. Je me suis senti étranger +dès mon entrée dans le monde, isolé et malheureux. +Je me suis senti comme voué à l’épreuve, +aux déceptions amères, comme destiné à être heurté, +ballotté, roulé partout par les événements et les +hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois +trompé, déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers +Dieu, se reposât en Dieu, seul capable de fixer mes +affections, de satisfaire mes aspirations… »</p> + +<p>Il continua ses études au collège de Grasse, remporta +d’assez grands succès, et fit sa première +communion en 1837 sans beaucoup de ferveur ; ce +grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son +âme. C’est que dans ce collège, — résultat fréquent +de l’éducation universitaire — il perdit la +foi. « Le scepticisme professé par les maîtres à +l’égard des croyances chrétiennes, l’influence des +camarades intoxiqués du même esprit avaient dû +saper en moi l’esprit religieux. »</p> + +<p>Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable, +en 1844. C’était alors un beau jeune +homme, de taille élancée, de physionomie régulière +et pétillante d’esprit. Son imagination très vive, +son penchant à s’enthousiasmer pour le Beau, dans +la nature comme dans l’art, le poussaient vers le +culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond +d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à +la conquête de la gloire humaine et une sensualité +impatiente de s’assouvir.</p> + +<p>Le Romantisme régnait alors. Clément Roux +s’imprégna de cette folle doctrine. Il a noté le mal +qu’elle lui fit : « Dans mon goût passionné pour la +lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui +avaient laissé dans mon âme une impression dévastatrice. +Mon imagination m’entraînait dans un +monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement +de sensations agréables, de fêtes pour l’esprit +et plus encore pour le cœur et pour les sens… +J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme. +Ma jeunesse fut atrocement ravagée par +l’influence d’une littérature toute sentimentale. +Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme +poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor +Hugo, Théophile Gautier, Alfred de Vigny et pour +ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs +et les apôtres de cette révolution littéraire : +Shakespeare, Gœthe et surtout lord Byron. C’était +du fanatisme, c’était du délire ! J’étais tellement +imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type +et l’idéal de ma vie personnelle… Pénétré alors de +la doctrine pythagoricienne, qui me semblait la +plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine, +je crus même continuer l’âme de Byron ! Parmi les +jeunes gens de mon âge il s’en trouvait quelques-uns +qui partageaient mon culte ; nous avions composé +un groupe dont Byron était l’idole et inspirait +tous les actes. Le programme de notre vie licencieuse +aurait pu être ces paroles du poète anglais : — <i>J’userai +ma jeunesse jusqu’au dernier filon de +son métal. Et après, bonsoir : j’aurai vécu, je serai +content…</i> »</p> + +<p>C’est bien cela : voilà le Romantisme et surtout +Byron, c’est-à-dire la révolte contre la vie sociale, +l’exaltation des passions considérée comme la +marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche +tenus pour des moyens de développer la +personnalité jusqu’au sublime.</p> + +<p>Et pour achever de mettre le désordre dans cette +âme, il y avait l’influence de Rousseau qui lui persuadait +que l’homme naît bon. Roux en s’insurgeant +contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant, +le déforment, se figura qu’il préparait une +magnifique transformation de l’humanité ; il s’en +considérait presque comme le Messie.</p> + +<p>Quelle banqueroute à l’heure des désillusions ! +Elle fut à peu près analogue à celle subie par les +générations suivantes quand elles s’aperçurent que +la science athée qui — on le leur avait promis — devait +renouveler le monde, ne leur avait +apporté que doutes, fièvre d’esprit et goût du +néant…</p> + +<p>Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins +resté vaguement déiste. Mais on sait combien +ce déisme romantique, qui se contente d’effusions +sentimentales, aux jours de malaise ou de +trouble, est incapable de garder l’âme contre les +assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose arriva +pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des +creuses déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est +comme si l’on disait :</p> + +<p>— Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc +mais combien je suis vertueux puisque je m’en +rends compte, que je vous en fais part et que je +vous accorde par là une place dans mes pensées. Il +est vrai que je n’ai pas du tout envie de me réformer ; +cependant, comme vous êtes accommodant, +la beauté de mon âme compensera devant vous +l’ignominie de mes mœurs.</p> + +<p>Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par +exemple, Victor Hugo qui publiait des strophes +émues où il célébrait la sainteté de la famille chrétienne — tout +en délaissant son foyer pour courir +le guilledou avec une « théâtreuse ».</p> + +<p>Autre exemple : M. de Robespierre, déiste aigre, +qui faisait décréter l’existence de « l’Être Suprême » +et envoyait à la guillotine quiconque n’admirait +pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins +en sut quelque chose…</p> + +<p>Dévergondage du sens moral, sursauts morbides +d’une sensualité dépravée, ces exercices de rhétorique +à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, +Clément Roux se mit à pondre force poèmes +selon la formule de l’époque. Il les brûla plus tard, +de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. +Puis son idéalisme lui fit convoiter de connaître +l’amour d’une façon plus élevée que dans les +vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors.</p> + +<p>Comme il était dans cette disposition, il rencontra +une jeune fille d’une grande beauté, de condition +modeste — ses parents étaient des jardiniers-fleuristes — et +d’une rare distinction naturelle.</p> + +<p>L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut +qu’un, pour l’impétueux poète. Il écrit : « Celle +pour qui j’avais conçu un si soudain et si ardent +amour m’était constamment apparue comme un +être de rêve, infiniment respectable, n’ayant aucune +des imperfections communes aux filles +d’Ève… »</p> + +<p>Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille +en mariage. Mais, comme il n’avait pas le +sou, et que sa réputation de noceur était solidement +établie, la famille répondit par un refus si net +qu’il ne laissait pas d’espérance. En outre, des précautions +furent prises pour empêcher tous rapports +entre les deux jeunes gens.</p> + +<p>Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le : « Je +ne mangeais plus, je ne dormais plus. Mon cœur +était en proie à une agitation fébrile. Mon imagination +en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des +pays lointains avec l’aimée. Puis retombant sur +moi-même, comprenant ce qu’il y avait de déraisonnable +dans toutes ces rêveries, je me plongeai +dans une tristesse morne : la vie m’apparaissait +comme un fardeau intolérable, la mort comme +l’unique moyen de tout oublier… »</p> + +<p>Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une +réaction se fit : « Déçu dans mes espérances les +plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à +toutes les folies. Puisque, me dis-je, l’amour +honnête ne m’est pas permis, vive l’amour impur !… +Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne +parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, +au persistant malaise, qui me suivait partout. »</p> + +<p>Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, +il reconnut combien Dieu l’avait prédestiné +en le détournant de tout amour humain, même +épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses +tentatives d’oubli par la débauche la plus effrénée. +Il dit — et ceci est très profond et très beau : — « L’idéal +qu’il me fallait, qui seul pouvait combler +les désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que +j’aimais sans le savoir et sans même le soupçonner +dans cette beauté qui m’avait ravi et que j’osais à +peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé +que j’étais, l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les +hommes ? Un amour si pur, si profond, si dégagé +des sens devait venir de Dieu et nécessairement, +tôt ou tard, retourner à Dieu, comme vers son +unique objet… »</p> + +<p>Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, +il forma la résolution de se faire marin et de courir +le monde à la poursuite d’un idéal d’héroïsme. Il y +avait encore du byronisme dans ce projet : tels +poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant +de Missolonghi : <i>Lara</i>, <i>le Corsaire</i> hantaient son +imagination surchauffée.</p> + +<p>Sans trop réfléchir, et malgré les supplications +de sa mère, il signa un engagement dans la marine +de guerre.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Disons tout de suite que Clément Roux fut un +très bon marin. Il se plia aux obligations du métier ; +il accepta sans récriminer la rude discipline +du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne +répondait point aux rêves d’aventures grandioses, +hors la loi, dont il s’était empli le cerveau avant +de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles +il était soumis agissaient sur lui d’une +façon bienfaisante en le forçant de réprimer les +écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme +il possédait le sentiment très vif de la nature, les +spectacles de l’océan l’enchantèrent.</p> + +<p>Sa première traversée le mena en rade de +Buenos-Ayres. La République Argentine était +alors en guerre avec la France. La goëlette, qui +portait Roux, prit part à plusieurs bombardements +de forteresses bordant la rivière de la Plata, +combattit une flottille dirigée par le condottière +Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints +navires chargés de munitions et de vivres. Roux +montra partout de l’endurance à la fatigue et un +courage qui lui valut l’estime de ses chefs. « Je ne +rêvais plus alors, écrit-il ; que j’étais loin de mon +sentimentalisme de naguère et de mes théories +utopistes sur le perfectionnement de l’humanité ! +Seule, la pensée de ma mère me tourmentait parfois. +Si je viens à mourir, me disais-je, que deviendra +cette pauvre femme ?… »</p> + +<p>Aux jours de repos, il descendait à terre : « Je +m’enfonçais dans la forêt vierge et sous ses dômes +de verdure je restais des heures en contemplation, +comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. +C’était le sentiment vague d’une grandeur infinie +qui m’arrachait à moi-même et aux petitesses de la +vie quotidienne. »</p> + +<p>Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé +mais il remarque qu’à cette époque il s’égarait +dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après, une +terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien +que le navire fût englouti, il note : « Je ne songeais +pas à prier, je ne savais même plus prier. +Me retranchant dans une sorte d’insensibilité +stoïque, je me résignai à mourir… »</p> + +<p>La goélette échappa. — Tandis qu’on la réparait +à Montevideo, Roux, après s’être mêlé à l’une +de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en +alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de +lui-même car il avait toujours gardé le désir de la +propreté morale.</p> + +<p>Il arriva devant un édifice d’où sortaient des +chants religieux. C’était un temple protestant +construit par la colonie anglaise.</p> + +<p>« Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux +attrait, j’entrai et je vis une nombreuse +assemblée de personnes graves et recueillies qui +priaient et chantaient ensemble les louanges de +Dieu… Il y avait longtemps, bien longtemps que +moi, je ne priais plus. Mais en présence de cette +prière commune, je me sentis profondément ému. +Ces prières, ces chants me pénétraient l’âme d’un +sentiment indéfinissable qui tenait à la fois du +regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. +Il y avait, entre mon âme bouleversée par les passions +et ces existences paisibles, qui invoquaient la +divinité, un si frappant contraste que je ne pouvais +qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante +influence. Force me fut de rentrer en moi-même, +de m’avouer que bien malheureuse était ma +vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la +paix et le repos en Dieu… Mais cette salutaire +impression ne dura pas. Le lendemain j’étais repris +par mes agitations coutumières. Cependant, +depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré +jusqu’au fond de l’âme d’un sentiment inconnu +qui me fortifiait contre les passions, les fatigues, +les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. +C’était comme la vague espérance d’un meilleur +avenir, comme l’assurance intime d’une invisible +assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant +que le navire glissait silencieusement sur les +flots, en présence de l’infini qui m’environnait de +toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je +sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient +les joues au souvenir de ce Dieu que j’avais +abandonné… »</p> + +<p>Page admirable où les premiers effets de la +Grâce sont merveilleusement décrits. Par la suite, +Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible +joie à se rappeler ces minutes d’élévation.</p> + +<p>Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs +de son âme, pour n’en plus sortir, son action mystérieuse +cessa, pour un temps, de lui être sensible +ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite +de ses navigations, que par un penchant plus +accusé à la méditation de l’infini. C’est ce qu’il +a noté dans l’un de ses carnets : « La mer fait +rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol : <i>Veux-tu +savoir prier ? Fais connaissance avec la mer.</i> Oui, +la vue de la mer rapproche de Dieu : on ne fréquente +pas impunément cette école de l’infini… »</p> + +<p>Cependant, ses deux ans de service touchaient +à leur fin. Une frégate le porta jusqu’à Brest où, +ressaisi par les ardeurs de son tempérament et les +caprices de son imagination, il oublia les émotions +sublimes qu’il venait de connaître pour rechuter +dans la débauche. Il a fait quelques économies ; il +court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il +zigzague à travers la France. Et partout, c’est la +fête débridée.</p> + +<p>« Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve +au plaisir. Triste histoire qui est celle de la +plupart des hommes de notre temps, de cette société +sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé +de liberté, de grandeur, de gloire, ne trouvant au +fond de ces soi-disant progrès qu’abjection et servitude, +s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni convictions, +ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait +pas trouver si juste, le poète Hugo quand il se +peignait lui-même et la société où il a vécu dans +ces vers :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine</div> +<div class="verse">Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine. »</div> +</div> + +</div> +<p>Cependant, après toutes ces <i>caravanes</i>, il se décide +à revenir à Grasse. Ses parents le reçoivent +en pleurant de joie. Mais sa mère s’écrie : — Mon +pauvre enfant, comme tu es changé !</p> + +<p>« Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux +et robuste, mais l’âme était flétrie. » Et l’œil +de la mère ne s’y trompait pas.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, +Clément Roux sollicita et obtint un poste de surveillant +au collège de Grasse. Il fit régner sur ses +élèves une si exacte discipline que bientôt on le +nomma surveillant-général et maître de classe élémentaire. +Quand la Révolution de 1848 éclata, il +en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus +que d’émancipation des peuples. A la fin de cette +même année, il se rencontra avec Garibaldi qu’il +avait combattu en Argentine, comme il a été dit +plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre +comme officier dans une expédition qu’il méditait +contre les Autrichiens. Roux accepta d’abord avec +enthousiasme ; mais, se rappelant que son père et +sa mère n’avaient que ses appointements pour +vivre, il reprit sa parole. Il y avait d’autant plus +de mérite que son imagination bouillonnante engendrait +sans cesse des projets épiques et souffrait +de l’existence médiocre à laquelle sa pauvreté +l’astreignait.</p> + +<p>En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva +un profond chagrin qui lui mit, pour un temps, du +sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le travail avec +la pensée de conquérir des grades universitaires et +d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait +beaucoup.</p> + +<p>Mais, aux vacances, le goût de la débauche le +ressaisit. Il part pour Marseille, dissipe en fêtes tapageuses +l’argent de ses économies et s’attire un +duel où il est assez grièvement blessé. « Assagi par +les réflexions d’une longue convalescence, il revient +à son poste en se jurant une inviolable fidélité à son +devoir. »</p> + +<p>Or l’ennui le rongeait ; le sentiment qu’il n’était +pas dans la vraie voie le poursuivait sans repos. +Pour faire à tout prix diversion à cette obsession +qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions +mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec +une sorte de frénésie quand le dégoût de tout ce +qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit +d’une façon irrésistible.</p> + +<p>« J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, +une voix qui me disait : — <i>Jusqu’à quand t’abandonneras-tu +à ces insanités et à ces mensonges ?</i> +Cette voix remua si profondément tout mon être +que, n’y tenant plus, saluant à peine mes compagnons +de plaisir, je pris la fuite… Que la raison +philosophique explique, si elle le peut, une telle résolution, +un changement si rapide de sentiments. +Pour moi, je ne vois qu’une explication à ce miracle — car +c’en est un — l’intervention de Dieu et +l’action bienfaisante de sa miséricorde. »</p> + +<p>Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. +Quittant Grasse, pendant une semaine, il erra dans +la montagne, évitant le plus possible la face humaine, +ne mangeant guère, dormant sous les +arbres.</p> + +<p>Le huitième jour, ayant escaladé une roche +d’accès malaisé, il découvre au sommet une grande +croix de bois qui domine la contrée. Alors, spontanément, +il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, +les larmes jaillissent à flots de ses yeux ; et il prie, +accusant ses fautes, demandant au Christ une lumière +dans ses ténèbres.</p> + +<p>Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il +possède. De retour à la ville, Roux s’endurcit de +nouveau, railla presque son émotion au pied de la +Croix.</p> + +<p>Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. +Il écrit : « Dès que je fus remis en contact avec +la vie, je me sentis envahi par une mélancolie invincible. +Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui +répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais +un désenchantement navrant à la vue de la +laideur du monde… »</p> + +<p>Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous +l’empire de cette idée, il passa tous ses moments +libres et des nuits entières à versifier. En six mois, +il rédigea un poème de trois mille vers intitulé +<i>le Proscrit</i> où coulaient à pleins bords les rêveries +humanitaires dont il ne parvenait pas à se +déprendre. C’était au commencement de 1851.</p> + +<p>Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et +va frapper à la porte de Victor Hugo et de Lamartine. +Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se présente +ensuite à <i>la Revue des Deux-Mondes</i>. On devine +l’accueil ! Il fallait être bien naïf pour proposer, +surtout à cette époque, un poème d’un socialisme +effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le +directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit +aussitôt Clément Roux en l’engageant à composer +des vers « moins compromettants » (<i>sic</i>).</p> + +<p>Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué +de son manuscrit, il flâne par la grande ville. +Il se lie avec quelques jeunes gens férus, comme +lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui +le présentent à Louise Collet. Oui, Louise Collet, +le terrible bas-bleu qui ridiculisa Musset, persécuta +Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe +Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner +un beau garçon qui voyait en elle la dixième Muse, +lui prodigua les louanges les plus extravagantes +tout en lui signalant certaines strophes mal-venues +qu’elle lui offrit de corriger.</p> + +<p>Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans +un cercle d’étudiants et de rimailleurs faméliques. +On acclame l’auteur, on le bombarde génie de premier +ordre, on lui persuade de rester à Paris où +certainement la gloire ne tardera pas à le couronner.</p> + +<p>Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, +bien entendu, cela se termine par des soûleries +où la bourse de Clément subit d’irréparables saignées.</p> + +<p>Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon +des stupides héros de Murger.</p> + +<p>Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive +à rien. Impossible de publier ses vers, et la +noce l’horripile. Et surtout le souvenir de sa mère, +qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.</p> + +<p>Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, +dit à Paris un adieu définitif et prend le train pour +Marseille. Ici un dernier épisode picaresque :</p> + +<p>« Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon +quand un voyageur placé vis-à-vis de moi m’adressa +la parole. C’était un Allemand, négociant, mais +lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. +L’homme du Nord me console de mon échec +et me déclare, en son patois tudesque, que le mieux +est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond +du verre. Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses +rasades d’un vin du Rhin remplacé, de +station en station, par d’autres crus moins célèbres… »</p> + +<p>En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement +gris. Ils se quittèrent sur le port, l’Allemand +pour s’embarquer, Roux pour retourner à +Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être +promis une éternelle amitié.</p> + +<p>Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la +gloire et la conquête de Paris.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de +Roux, avait dissimulé son escapade et lui rendit sa +place au collège. Mais ce fonctionnaire reçut son +changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé +par les familles, peu satisfaites de la morale +universitaire qu’on inculquait à leurs enfants, le +remplaça.</p> + +<p>Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, +détestait la soutane, ne cacha pas son aversion. Il +eut avec son supérieur, des algarades, une entre +autres où il lui dit : « Je dois vous déclarer qu’en +dehors du service, je ne subirai de votre part, aucun +ordre, aucune exhortation religieuse… »</p> + +<p>Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais +le bon prêtre, par charité sans doute, ne donna pas +suite à l’incident.</p> + +<p>Très fier d’avoir maintenu « les droits de la libre-pensée », +Clément n’en montra que plus de zèle +dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis des +élèves afin de bien prouver à « l’Homme noir » +qu’il n’avait pas besoin de patenôtres pour se conduire +correctement.</p> + +<p>Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait +ses élèves dans la salle d’études. Ouvrant le pupitre +de la chaire, il y trouva un vieux livre. C’était +une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur +de grec. Le surveillant ouvre le volume. +Mais l’idée que c’est un livre de dévotion le lui fait +rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il le +reprend quelques minutes après. Et voici ce qui +arriva. — Ici une citation un peu longue est nécessaire :</p> + +<p>« Je parcourus d’abord avec indifférence ces +pages. Mais il s’en dégageait je ne sais quelles pensées +saisissantes qui, peu à peu, éveillèrent en moi +des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais +alors des choses de la religion et de la doctrine de +l’Église, <i>entièrement</i> ignorant, comme le sont tant +d’autres, et des plus cultivés et des plus savants, +j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de +l’Église, que tout livre qui se rattachait à elle, de +près ou de loin, ne valait pas, selon moi, la peine +d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé par +les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu +d’admiration devant l’élévation et la prodigieuse +grandeur de ses enseignements. »</p> + +<p>Puis un passage de l’<i>Épître aux Romains</i> (<small>XIII</small>, +12-14) lui fit faire un violent retour sur lui-même. +C’était celui-ci : <i>Rejetons donc les œuvres de ténèbres +et munissons-nous des œuvres de lumière. +Marchons honnêtement non dans les excès de table +et les ivrogneries, non dans les dissolutions et les +impudicités, non dans l’esprit de dispute et d’envie. +Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne +cherchez pas à contenter la chair dans ses convoitises.</i></p> + +<p>« Ces paroles convenaient trop aux sentiments et +aux besoins de mon âme pour que je n’en fusse pas +profondément ému et que je n’en sentisse point la +puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus +écarté du plaisir, depuis ma course solitaire dans la +montagne, sans pouvoir m’expliquer ce sentiment +nouveau, je voyais mon existence si petite, si misérable, +si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, +à suivre le penchant qui m’entraînait vers l’ordre +et la vertu. Chose singulière, le même passage de +saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui +avait, quinze siècles auparavant, converti saint +Augustin. Moi aussi, je me convertirai, pour être +voué au silence, à la douleur et à l’adoration solitaire… »</p> + +<p>Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. +Il se pénétra des Prophètes ; il reconnut à +quel point ils annonçaient, avec clarté, le Messie et +la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il +commença d’aimer Jésus-Christ.</p> + +<p>C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut +décisive.</p> + +<p>Cependant il y avait encore loin de cette foi +naissante à la pratique de la vie chrétienne. « J’étais, +déclare-t-il, bien ignorant encore et bien arriéré ; +j’adorais, je priais Dieu ; je pleurais d’amour aux +pieds de mon Rédempteur mais c’était tout : l’Église +et ses dogmes, la confession, la communion, la +Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant +je comprenais qu’il était de mon devoir de +confesser ma foi devant les hommes. Je ne le fis +pas encore parce que j’éprouvais une violente prévention +contre les prêtres. Je me disais aussi que si je +me mettais à pratiquer, maintenant que le collège +avait à sa tête un ecclésiastique, j’allais être considéré +comme un maladroit hypocrite qui veut se +concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde +je ne voulais encourir cette suspicion. Et cependant +je comprenais qu’au point où j’en étais arrivé, +il me fallait, par l’humble confession de mes fautes, +purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie +que je comprenais enfin, que je désirais ardemment… »</p> + +<p>L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait +donc à l’entrée de la voie étroite. Il le reconnut +par la suite quand il écrivit : « Qui dira +par combien de moyens, même ridicules et absurdes, +le démon s’efforce de détourner de Dieu le pécheur +décidé à faire le pas décisif. Malheur à qui se laisse +prendre au piège ! Si la conversion n’en est pas +toujours compromise, elle est souvent plus ou +moins retardée. »</p> + +<p>Il continua d’atermoyer pendant un temps assez +long. Mais la Grâce se faisait de plus en plus impérieuse. +Et comme il n’obéissait pas aux ordres +reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse +continuelle ; et l’amas pourrissant de péchés +qui lui encombrait l’âme le suffoquait presque. A +ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré +de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. +Il ne put se résoudre à s’ouvrir à un prêtre et, de +plus, sa crainte du « qu’en dira-t-on » de sa +petite ville s’accrut en raison même de l’importance +qu’il accordait à l’opinion publique.</p> + +<p>« Ah ! que j’étais lâche, s’écrie-t-il : tout courage +m’abandonnait dès qu’il était question d’affirmer +mes sentiments religieux. Esclave du préjugé, +je ne parvenais pas à faire le pas en avant +dont la nécessité s’imposait sous peine d’être illogique +et de ne pratiquer qu’un demi-christianisme. »</p> + +<p>Sur ces entrefaites — c’était en 1854 — pendant +le Carême, sa mère lui demanda timidement s’il ne +ferait point ses Pâques. Chaque année, elle lui +posait la même question et, comme toujours, il +garda le silence.</p> + +<p>Une voix perfide lui disait : « Tu perdras tout : +amis, considération, estime ; tu seras méconnu, +méprisé, regardé comme un vil hypocrite. »</p> + +<p>Il répondait : « Pour Dieu, j’accepterais tout… »</p> + +<p>Et cependant, si forte était encore l’emprise du +démon sur son âme qu’il ne pouvait se résoudre à +l’acte qu’il sentait indispensable.</p> + +<p>L’idée lui vint alors de se confesser hors de +Grasse, car être vu au confessionnal par des gens +de sa connaissance lui causait une véritable panique. +Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne +et se présenta au monastère de Notre-Dame +de Laghet occupé par des Carmes.</p> + +<p>Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il +posa la question : faut-il adorer Jésus-Christ en +cachette ou le confesser franchement et s’unir à Lui +en public ?</p> + +<p>Tout autre qu’un moine aurait été sans doute +ahuri par le cas de conscience que se forgeait d’une +façon si baroque le pauvre néophyte. Mais, comme +l’a dit si bien Huysmans, « rien n’étonnera jamais +un moine » quand il s’agit des manœuvres du +Mauvais sur une âme en marche vers Dieu. Le bon +Carme lui répondit donc que son strict devoir était +de communier publiquement, sans tenir compte des +révoltes de son amour-propre et des chimères dont +la Malice lui encombrait l’imagination. Il fut si clair, +si persuasif que Clément Roux fut délivré aussitôt +du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour +même il fit sa confession générale. Absous, libéré de +l’amas boueux qui lui obstruait la conscience depuis +si longtemps, heureux comme il ne l’avait +jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il +revint à Grasse et il dit à sa mère : — Dimanche, +je communierai avec toi.</p> + +<p>Et il en fut ainsi.</p> + +<p>Les notes de Clément ne donnent aucun détail +qui ait rapport à cette communion. Mais voici les +effets : il mena une vie plus retirée ; il montra +beaucoup plus de douceur et de patience dans ses +relations avec ses élèves et ses chefs. Sans communiquer +à personne ses dispositions nouvelles, il +vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait +la lecture assidue de l’Évangile et la prière.</p> + +<p>Sa communion pascale n’avait pas été remarquée +et ne donna lieu à aucun commentaire. Néanmoins, +il se figurait que s’il renouvelait, il susciterait les +médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il +sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. +Pour tout concilier, il imagina de demander +un autre poste dans la pensée qu’en une ville où il +ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs +religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son +ancien Principal qui, ayant gardé de lui un fort bon +souvenir, le fit nommer professeur à Alger. On +voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où +il se consola de ses déboires littéraires par une +ribote en société d’un Allemand.</p> + +<p>Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce +fût précisément à Grasse, et malgré toutes ses +frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte +parmi les malveillances qui guettent les convertis. +Après s’être confessé de nouveau, et avoir communié +à Marseille, il dit adieu à sa mère qui l’avait +accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au +cou un crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant +de ne jamais le quitter. Il le promit et tint +parole.</p> + +<p>Alger ne lui fit pas une très bonne impression. +Peu de catholiques pratiquants dans la ville ; +quant au personnel du lycée, il était ou indifférent +ou hostile à l’Église. « Tel était, note-t-il, le milieu +où j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je +pris, dès la première heure, la résolution d’y vivre +ostensiblement en chrétien. »</p> + +<p>Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne +se conquiert que par les humiliations. D’abord il +connut cette nuit obscure par laquelle passent +tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession +générale, il avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs +« le printemps de la Grâce ». Soudain il lui sembla +que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à +s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait ; les lectures +pieuses, les Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. +Manquant d’expérience pour subir avec +résignation un état d’âme aussi pénible, il crut +que son Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba +dans un chagrin profond.</p> + +<p>Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient +laissé fort tranquille depuis quelques mois, reparaissent. +Torturé, en proie au découragement et à +une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues +qui vivent insoucieux et se livrent, sans +vergogne, à des plaisirs plutôt malpropres :</p> + +<p>« J’entendais une voix qui me disait : — Fais +comme eux ; cela te distraira des angoisses qui +t’accablent…</p> + +<p>« O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me +détournant de vous, je me tournai vers la créature… +C’était une musulmane qui, apercevant un +crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe +de notre rédemption. Soudain, le sentiment chrétien +se réveilla violemment en moi. Je souffletai +cette femme et je m’enfuis sans prononcer un +mot…</p> + +<p>« Quelle douleur après cette scène. Je sentais que +j’avais presque renié Jésus et je croyais l’avoir +perdu pour toujours. »</p> + +<p>Admirons cette délicatesse de conscience et combien +la Grâce avait conquis à fond cette belle +âme : loin de renier Jésus, il l’avait vengé des +outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le +seul fait d’avoir effleuré l’égout lui paraissait +aussi affreux que s’il avait piqué une tête dans la +fange.</p> + +<p>Il continue : « Je me sentais mourir de douleur +et de confusion. Je n’y pus tenir ; je serais devenu +fou. Je courus à l’église voisine. Là, rencontrant un +prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre +en confession. »</p> + +<p>Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui +indique un confessionnal et l’y fait attendre très +longtemps.</p> + +<p>« Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite +à commencer sa confession ; mais le pénitent est +tellement égaré de douleur que, ne se souvenant +plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, +il ne laisse échapper de ses lèvres que des sons +inarticulés. Et le prêtre de lui dire d’un ton brusque : — Vous +ne savez donc pas vous confesser !… +Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort +de l’église… »</p> + +<p>Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant +pour un châtiment de sa faute.</p> + +<p>« Le lendemain, ajoute son biographe, il court à +la cathédrale ; il demande un confesseur. Ce dernier +vient ; c’est bien, cette fois, l’envoyé de Dieu, +le bon Samaritain : son air bienveillant, son regard +miséricordieux mettent en confiance le +pauvre pécheur qui lui expose, sans restriction, +le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence +et quand le pénitent a terminé ses aveux, +d’une voix calme et paternelle, il lui dit : — Mon +fils, l’homme tombe, et l’ange se relève… »</p> + +<p>Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, +fortifié, plein de bon propos, Clément Roux +se remit à la tâche quotidienne avec une allégresse +paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il +était, pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait +à se perfectionner.</p> + +<p>Il écrit : « Saint Grégoire de Nysse définit +l’homme, <i>un être qui se repent, qui peut s’affranchir +du péché mortel, se réhabiliter</i>. Je veux être +cet homme… Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô +mon Dieu, faites que je ne vous offense plus, que +je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il se peut, je ne +possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne +me nourrisse et ne vive plus que de vous. »</p> + +<p>Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être +tout à Jésus, dans la douleur, dans l’humiliation, +dans la pauvreté.</p> + +<p>La chaire de troisième lui fut offerte au Collège +de Grasse. Le désir d’être près de sa mère le fit +accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa crainte de +l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se +rappelant ses terreurs enfantines à cet égard.</p> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément +Roux était encore faible, vacillant, inexpérimenté +dans la vie spirituelle. Il avait besoin d’une +direction et il fut un assez long temps sans rencontrer +un prêtre qui le comprît et qui sût développer +les dons si riches que la Grâce avait mis en +lui.</p> + +<p>Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à +de cruelles tentations — c’était le jour de la Toussaint +de 1857 — il entra, pour essayer de s’en délivrer, +dans une église. Un prêtre parlait en chaire. +Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par +cette parole, pleine de tendresse et de vie, qui le +pénétra d’effluves surnaturels. Cette sensation ne +lui était pas coutumière car… Lecteur, si tu as +entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la +phrase.</p> + +<p>Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme +entre les mains de ce prédicateur. Il s’informa et +apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire de +l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il +alla trouver le bon prêtre, lui raconta son histoire +et lui exposa l’état pénible où il se trouvait.</p> + +<p>L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux +souffrait principalement d’une crise de scrupules<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. +Sa nature ardente visait aux sommets de +la perfection et, toute aide lui faisant défaut, à +la moindre défaillance dans la voie ardue dont il +prétendait atteindre sans délais le point culminant, +il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait +pas de lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai +donné des exemples dans <i>Sous l’Étoile du Matin</i>.</p> +</div> +<p>Le prêtre accepta tout de suite la direction de +ce néophyte, d’autant plus qu’il pressentait que +celui-ci était appelé à aller très haut. Il disciplina +son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un +plan très souple et très large d’exercices, l’initia +aux splendeurs de l’oraison et lui indiqua les livres +qui convenaient à cette période de sa formation +chrétienne.</p> + +<p>Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par +l’amour de Dieu, que possédaient également le +nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus +grand bien à Roux. Corroborée par la réception +fréquente de l’Eucharistie, elle le trempa pour les +souffrances à venir. Aussi écrivait-il à cette +époque : « Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne +et ne recherche plus rien du monde. Je porte +dans mon âme Celui qui est la vérité et l’amour. +Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à jamais +dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu +est en moi. »</p> + +<p>Aux vacances, avec l’approbation de son directeur +auquel il soumettait tous ses projets, il fit un +voyage à Rome d’où il rapporta des impressions +dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement +satisfaits.</p> + +<p>Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage +unanime de ses anciens élèves, un excellent professeur. +Et depuis son retour à Dieu, il ne se contentait +pas de leur départir la science. Il se préoccupait +de leur état moral, et dès qu’il y voyait jour, +s’efforçait de les maintenir dans le giron de l’Église. +Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur sa +vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci : « Vers la +fin de la classe, M. Roux nous faisait faire « le bon +français » de la version latine du jour. Pendant que +nous étions occupés à ce travail, silencieux et +appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait +sur lui, le gardait dans la main et se mettait à méditer. +Je lui ai vu parfois répandre des larmes devant +ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en +moi quelque chose de mystérieux et que je me sentais +tout remué : c’était le travail de la Grâce… Il +me prit, un jour, en particulier et me proposa de +servir la messe de l’aumônier le jeudi et le +dimanche. Je refusai d’abord craignant les railleries +de mes condisciples. A la fin, gagné malgré +moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y +consentis… Peu après je sentis en moi un attrait +puissant qui me poussait à me faire prêtre. Je m’en +ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise : +il savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins +particuliers et voulait m’attacher à son service. +Il m’engagea à suivre mon penchant vers le +sacerdoce… N’est-ce pas à lui que je dois, après +Dieu, cette grâce incomparable ? » (Note de l’abbé +Aubin, mort vicaire au Cannet.)</p> + +<p>Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux +de l’Université, et il s’affligeait de voir tant +de familles rester indifférentes à l’influence néfaste +des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses +carnets contient cette note : « Des pères sans foi +ou tièdes livrent à des maîtres sans conscience ces +enfants dont la grâce baptismale a fait des élus !… +J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au +<i>massacre des Innocents</i> que serait pour eux une +éducation dont Dieu serait banni et qui étoufferait, +avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur +cœur. »</p> + +<p>Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il +faut absolument citer, car nous savons à quel point +elle s’est réalisée : « Un temps viendra, et ce +temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même +ne pourra plus être prononcé dans nos collèges, où +toute profession publique de croyance religieuse +sera officiellement interdite aux professeurs. Que +deviendra la jeunesse du pays entre de telles +mains ?… »</p> + +<p>Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa +fréquentation d’un prêtre, ses communions réitérées, +la tournure de ses propos, le caractère de son +enseignement et ses mœurs irréprochables — voire +austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait +jadis tant redoutée et qui maintenant le laissait +tout à fait calme. Les uns le traitèrent de cagot, de +tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se +contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres +que toute distinction offusque : — C’est un +original…</p> + +<p>Ah ! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, +que je l’ai entendu prononcer souvent ! Or, chaque +fois que la chose m’arrive, je dresse l’oreille ; +j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il +s’agisse d’un homme ou d’une femme, je trouve +une belle âme…</p> + +<p>On accusa également Roux de vouloir se faire +remarquer. « Dieu n’en demande pas tant » affirmaient +les sages de salons qui, lorsqu’ils prononcent +cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu +les a choisis pour confidents de ses préférences.</p> + +<p>Comme il en va toujours de même depuis le +temps de Clément Roux, je crois opportun de +rapporter ici une anecdote caractéristique.</p> + +<p>Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, +mettons des conférences morales dans une +grande ville de province. Ses auditeurs y remarquèrent +beaucoup de rhétorique — peu de flamme. +C’était une leçon bien apprise, adroitement débitée — rien +de plus. Après les conférences, quelques-uns +avaient pris l’habitude de venir causer avec +l’orateur. Un jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait +d’un écrivain converti depuis plusieurs années +dont — à tort ou à raison — ils goûtaient fort les +livres, qu’ils avaient pris en grande affection et +avec lequel ils correspondaient parfois.</p> + +<p>— Un tel ? répondit l’autre, peuh ! il est comme +tous ces gens-de-lettres ; il s’est soi-disant converti +pour faire parler de lui. Je ne le prends pas +au sérieux…</p> + +<p>— Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous +lu ses livres ? Le connaissez-vous personnellement ?</p> + +<p>— Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais +vu. Cela n’en vaut pas la peine.</p> + +<p>Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon +si légère, si inconsidérée, il scandalisa totalement +ceux qu’il avait mission d’édifier. Dans la chaleur +de leur indignation, ils écrivirent à leur ami lointain +une lettre où ils lui rapportaient le fait et le qualifiaient +sans douceur.</p> + +<p>L’écrivain — qui en a vu bien d’autres — les +calma et leur répondit : « Soyez assurés d’une +chose : si les circonstances voulaient que je fusse +brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait +encore des gens pour affirmer que j’avais en vue +de me faire de la réclame. Ainsi va le monde !… »</p> + +<p>Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit +plutôt de ces malveillances, car le Bon Maître +nous a dit que nous serions bafoués à cause de son +nom. Donc être jugé comme un « original » ou +comme un farceur parce qu’on montre que l’on +aime Dieu, c’est un très bon signe.</p> + +<p>Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait +écrire : « Je n’ignore pas ce qu’on pense et ce qu’on +dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité de ma +conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera +qu’un feu de paille. D’autres vont jusqu’à la traiter +de déraisonnable et à dire que j’exagère et que je +suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou +d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le +monde. »</p> + +<div class="section"></div> +<h3>VIII</h3> + +<p>Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de +félicité où il semble que Dieu ait voulu, en le comblant +de grâces sensibles, lui donner des forces, +pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui +succèdent aux liesses quand on pénètre dans la vie +illuminative, second stade de la Mystique.</p> + +<p>Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des +vertus qui mènent à la sainteté : « Je me vois horrible, +écrivait-il, et pourtant je suis en paix, car je +ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me +découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon +Dieu. Quelque misère qui me reste, aurais-je pu, +sans vous, espérer me tourner ainsi vers vous et +secouer le joug de mes passions ? Je m’abandonne +entre vos mains : tournez, retournez cette boue, +donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. Elle est à +vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à +tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, +misérable, appliqué à vos œuvres, inutile à +tout, je vous adorerai en sacrifiant ma volonté à +votre volonté. »</p> + +<p>L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour +dépouiller « le vieil homme » et se revêtir de Jésus. +« Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, découragé devant +ce travail de destruction et d’édification. Mais par +elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein +d’attraits. »</p> + +<p>Il fut en même temps gratifié des secours de la +Vierge auxiliatrice. Le jour de la fête de l’Annonciation +1860, il eut l’intuition formelle qu’elle le +prenait sous son égide : « Ce bonheur n’a duré +qu’un instant, dit-il, mais comme un météore ardent +et lumineux il a embrasé mon âme. Par vous, +ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus… »</p> + +<p>Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il +goûtait avec intensité les joies de la solitude et du +silence. Sa classe terminée, il passait de longues +heures à l’église, en oraison de quiétude devant +le Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, +il s’en allait dans la campagne. Comme il +possédait, ainsi que sainte Térèse et saint François +d’Assise, le sentiment profond de la nature, à +l’exemple de ce dernier, il associait les choses aux +actes d’adoration qui s’élevaient de ses lèvres vers +le Créateur : notre frère le soleil « qui rayonne +d’une grande splendeur », notre sœur la lune et +nos sœurs les étoiles « qui sont claires et belles », +notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre +sœur l’eau « qui est humble et chaste », notre frère +le feu « qui est agréable à voir, indomptable et +fort », nos frères les arbres qui bruissent suavement +comme des harpes, notre mère la terre qui +produit « les fleurs diaprées et les herbes »<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase +de l’incomparable <i>Cantique du Soleil</i>.</p> +</div> +<p>Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans +la forêt radieuse où souffle le Saint Esprit, le désir +de se donner encore plus à Dieu croissait en lui. +L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire +prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta +point ce projet d’une façon absolue. Mais, comme +il sied, il exigea que Roux examinât cette vocation +possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il +lui fit étudier la théologie, les Pères et les ouvrages +des grands Mystiques, par exemple Suso, sainte +Catherine de Sienne, sainte Térèse — celle-ci +plus spécialement, dans l’admirable <i>Chemin de la +Perfection</i> — et aussi le Père Faber dans son <i>Tout +pour Jésus</i>. C’étaient là les fortes nourritures dont +son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, +avait besoin.</p> + +<p>Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce +n’était pas comme prêtre qu’il voulait le faire participer +aux souffrances de son Fils, mais comme +victime de réparation et d’adoration, au service de +l’Eucharistie.</p> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Le converti se préparait à entrer au séminaire +quand la maladie fondit tout à coup sur lui. Les +circonstances qui accompagnèrent cette entrée +dans la voie royale de la Croix furent tellement +significatives qu’il faut laisser Clément les exposer +lui-même :</p> + +<p>« Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de +Sienne, j’étais en classe, dans ma chaire, surveillant +mes élèves occupés à une composition. Ayant ouvert +la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui +m’émut singulièrement : <i>Mon visage a été défiguré +par mes pleurs, et mes paupières se sont couvertes +de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout cela sans +que ma main fût souillée par l’injustice…</i></p> + +<p>« Je tournai les feuillets du Livre saint et cet +autre passage d’Isaïe tomba sous mes yeux : <i>Il s’est +élevé devant le Seigneur comme un faible arbrisseau, +comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a +été sans éclat, sans beauté ; nous l’avons vu et il +n’avait rien qui attirât nos regards. Il nous a paru +misérable, le dernier des hommes, un homme de +douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que +l’infirmité…</i></p> + +<p>« J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y +avoir dans ces paroles un avertissement de Dieu ; +cependant j’allais en voir bientôt la réalisation. Que +Dieu en soit éternellement béni !</p> + +<p>« Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église +pour l’ouverture du mois de Marie. Je ressentis, +chemin faisant, comme un travail de contraction des +muscles dans les jambes qui me rendit la marche +difficile. Invité à assister le lendemain à la première +communion d’une jeune parente, dans la +chapelle de la Visitation, j’assistai à la cérémonie +et je m’associai à la communion des enfants et de +la communauté. Après l’action de grâces, je me +disposai à rentrer chez moi. J’éprouvai alors le +même phénomène physique que la veille. Ce ne +fut qu’avec la plus grande difficulté que je pus +sortir de l’église. Une fois dehors, la faiblesse +augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant +plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis +une voix intérieure qui me disait : — <i>Tu +ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour +jamais l’usage de tes membres.</i></p> + +<p>« Mon premier sentiment fut celui de la douleur +et de l’effroi. Me ressaisissant presque aussitôt et +réunissant mes forces, je me relevai en songeant à +ces paroles de <i>l’Imitation</i> : <i>Il n’est rien qui puisse +détourner ou décourager ceux qui, remplis de la +vie éternelle, brûlent du feu inextinguible de la +charité.</i> Fortifié par ces mots, je repris ma marche, +m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant +à chaque pas. Je gagnai péniblement ma demeure. +Je n’en devais plus sortir de longtemps, encore +ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par +deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un +homme, vieillard à trente-neuf ans, ruine et loque +humaine réalisant la parole d’Isaïe : <i>Nous l’avons +vu ; c’était un homme de douleurs !…</i> »</p> + +<p>Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur +Albert Vidal a diagnostiqué : « Un rhumatisme ankylosant +et déformant qui lui supprima graduellement +l’usage de toutes les articulations, celles du +cou surtout (il ne pouvait plus relever la tête), +celles de toute la colonne vertébrale, du bassin, des +épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui restait +l’avant-bras, les mains et les genoux libres<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. +Mais il n’a jamais eu ce qu’on appelle paralysie, +c’est-à-dire défaut de fonctionnement par lésion +des centres nerveux, cerveau ou moelle épinière, +ou par lésion locale de certains nerfs. »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à +l’église presque jusqu’à la fin de sa vie.</p> +</div> +<p>Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre +à quelques-uns qui attribuaient sa ferveur +religieuse à une maladie de nerfs.</p> + +<p>Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. +Puis ayant recouvré l’usage partiel de ses jambes, +il essaya de reprendre ses fonctions de professeur. +Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, +il lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons +que tous les remèdes essayés par les médecins +échouèrent à lui apporter la plus légère amélioration. +La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds +raclant le sol, il marchait péniblement, appuyé sur +deux petites cannes. Ses souffrances furent toujours +aiguës et sans trêve. Et cela dura vingt-huit ans.</p> + +<p>Il me semble qu’on ne peut douter du caractère +surnaturel de sa maladie, d’autant que si le corps se +courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme allait +s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre +l’union avec Dieu, troisième stade de la vie mystique.</p> + + +<h3>X</h3> + +<p>Voyons comment il progressa dans la voie +étroite avant de fondre son âme dans la suradorable +Essence. Les premiers jours furent terribles +car, non seulement le mal lui broyait les membres, +mais encore toute consolation surnaturelle lui était +retirée. Dieu voulait lui faire bien sentir quel était +son néant afin qu’il prît conscience que, sans le secours +d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier +ses tortures.</p> + +<p>Notant ses angoisses peu après que cette période +douloureuse eut pris fin, il dit : « Ce fut d’abord +une tristesse accablante, presque du désespoir. Une +pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une +douleur nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné +de Dieu et de sa Mère. Je voyais dans le +mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, +un châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. +Dès lors, je ne goûtai plus aucun repos le +jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant +comme un réprouvé de Dieu et de son Église… »</p> + +<p>Il était au maximum de cette agonie quand le +saint prêtre qui le dirigeait lui apporta spontanément +l’Eucharistie.</p> + +<p>L’effet du sacrement fut immédiat : l’âme comprimée +par la tentation de désespoir, se redressa +et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour +divin. Il s’écrie : « Changement indicible ! Œuvre +adorable de la droite du Très Haut ! J’étais autrefois +sur un lit de roses, plongé dans les délices, et +mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait +de volupté. Aujourd’hui, je suis couché +sur un lit de souffrances, en proie aux déchirements +et à la douleur et mon âme transportée fond dans +l’amour de Dieu… Mon Dieu, je repousse du pied +toutes les choses de la terre, j’embrasse de toutes +mes forces votre Croix. O Mon Dieu, <i>je surabonde +de joie<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> !…</i> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit +de Roux.</p> +</div> +<p>Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur +lui fit lire alors les vies de sainte Lydwine +et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des combats et +des triomphes héroïques de ces deux généreuses +victimes de la loi de substitution alluma en lui le +désir ardent de les imiter. Il comprit sa mission et +s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour +expier les péchés du monde. Il écrit : « Quel plus +beau partage, ô mon Dieu, pour un homme ? Et +comment avez-vous jeté votre regard sur la plus +misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à +cette hauteur ? Moi, un homme de prière et d’immolation, +moi un homme de douleur comme vous, +mon Sauveur adoré ! Je ne veux subsister que pour +me consumer devant vous comme la lampe de +l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez, +anéantissez mon être de misère, faites de moi un +sacrifice parfait… »</p> + +<p>Comme le dit fort bien son biographe : « On ne +saurait voir dans ces dispositions l’effet d’une +exaltation illusoire et passagère. Elles étaient +fondées sur une doctrine toujours reconnue et +professée par l’Église, celle de l’union du chrétien +à Jésus, union en vertu de laquelle le chrétien +vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ +vit en lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce +habituelle, mêle ses prières, ses actes, ses mérites +à ceux de Jésus vivant en lui. »</p> + +<p>D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie +et de l’ivresse d’amour divin qui le transfigurait, +son intelligence avait acquis un degré de lucidité +tout à fait supérieur. Il note : « Mon âme a acquis +une étonnante compréhension de la vie, une merveilleuse +aptitude à embrasser la vie des autres, à +y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler ; le soir, +après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses +misères, compati à ses douleurs, pleuré sur ses +crimes, je me sens vivre de tant de vies ! Impuissant +à les contenir dans mon cœur, je les répands +aux pieds du Rédempteur ; je le supplie de les +laver dans son sang, de les recevoir ainsi purifiées +dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour +du Père. »</p> + +<p>Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il +n’était pas dans l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il +ressentait davantage les joies du sacrifice, il croissait +en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la +marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la +sorte.</p> + +<p>Ces vertus, nous allons les voir se manifester.</p> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une +façon continuelle et qui, de plus, éprouve, comme +nous le verrons, des peines d’esprit d’une acuité +formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, +c’est fort naturel. Ce qui ne l’est point, c’est +que plus il souffre, plus il se montre patient, doux, +charitable.</p> + +<p>Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de +Clément, l’amour de Dieu eut pour répercussion +l’amour des hommes.</p> + +<p>L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était +aimable et souriant. Il ne se plaignait point ; il ne +demandait pas qu’on le plaignît. S’oubliant lui-même, +il s’informait de leurs peines et de celles de +leurs proches, les consolait et leur donnait des avis +pleins de bon sens et d’affectueuse mansuétude. +Jamais on ne l’entendit porter de jugements amers +sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses +à ceux qui critiquaient hautement sa « bigoterie ».</p> + +<p>Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son +directeur après l’abbé Raimondi, a dit de lui : +« S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles de +sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que +d’une façon brève et évasive. Parfois il se bornait +à dire : Comment voulez-vous que puisse aller un +vieux meuble, une machine toute détraquée ? On +n’en parle pas ; ça n’en vaut pas la peine… Et il accompagnait +ce propos d’un rire franc et communicatif +qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce +martyr… »</p> + +<p>N’ayant comme ressources que sa maigre pension +de retraite pour les faire vivre lui et sa mère, il se +privait d’une servante et vaquait lui-même aux +soins du ménage. Plusieurs fois, une personne +pieuse qui le visitait souvent, M<sup>lle</sup> Angélique Cresp +le surprit à laver, avec mille peines, le parquet de +sa chambre. « C’est pour épargner, dit-il, cette fatigue +à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu +d’elle tant de services ; je puis bien lui rendre celui-là. »</p> + +<p>Octogénaire, M<sup>me</sup> Roux perdait peu à peu la vue. +Faisant la cuisine, il lui arrivait de laisser tomber +des morceaux de charbon, des copeaux, de la +cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément +Roux riait de ce singulier assaisonnement et n’en +mangeait pas moins. « C’est, disait-il, une excellente +occasion de me mortifier en expiation de mes +péchés. »</p> + +<p>Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un +potage où naviguaient des mouches. Comme le visiteur +témoignait de la surprise et un peu de répugnance, +Roux lui dit : — Quelle différence voyez-vous +entre des mouches et des grives ?… Par cette +repartie il essayait de dissimuler son esprit de mortification.</p> + +<p>Une autre fois, comme il se mettait à table, on +frappe à la porte. C’était un pauvre qui demandait +un secours. Roux n’avait pas d’argent, car les +quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu +s’en allaient tout de suite en aumônes. Il donne au +solliciteur sa part du dîner. Comme sa mère essayait +de protester : — Ne me prive donc pas de cette +joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon +repas que de le prendre moi-même.</p> + +<p>« N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être +rien, ne désirer rien, suivre nu Jésus-Christ nu, +seule science, seul trésor, seul repos, seul bonheur +que je doive rechercher encore ici-bas. »</p> + +<p>Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une +seule couverture sur son lit. Quand on lui disait +qu’il devait parfois grelotter, il répondait : — Pas +du tout : je suis on ne peut mieux. Et cela est bien +suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.</p> + +<p>Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un +matin qu’il partait pour assister à la messe et communier, +une dame survint qui voulait lui demander +un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière. +L’entretien se prolongea de telle sorte que +lorsqu’il prit fin, l’heure de la messe était écoulée. +La visiteuse s’excusait. « Que voulez-vous, répondit-il, +je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. +Que puis-je faire de mieux ? Au lieu de communier +avec l’Eucharistie, je communie à la volonté divine. » +Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte +le fait, jusqu’à quel point son âme était avide de +la sainte communion.</p> + +<p>Un jour de foire, un de ses amis le rencontra +près de la place où s’agitait la foule. Très étonné, +il ne put s’empêcher de lui dire : — Vous ici ! — Eh +oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense +pas à Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, +n’est-il pas juste qu’il y ait quelqu’un pour adorer +Dieu, le remercier, lui faire amende honorable ? +C’est ce que je fais.</p> + +<p>Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Catherine Bernard le rencontre dans la rue, +riant de tout son cœur : — Qu’avez-vous donc, +monsieur Roux ?</p> + +<p>— Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je +viens de me trouver nez à nez avec un âne et il s’est +enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé !…</p> + +<p>Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que +présentait son corps courbé sur deux cannes. Loin +de s’en chagriner, il y voyait un motif d’humilité +salutaire et s’en réjouissait.</p> + +<p>Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une +fête de le recevoir. M<sup>me</sup> Latty, modiste, rapporte +ceci : « Lorsque M. Roux entrait dans mon atelier, +il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même +qui venait nous visiter. Les ouvrières heureuses, +attentives, charmées, l’écoutaient ou plutôt +buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de +tout : de notre état, de notre travail, nous égayant +par sa bonne humeur et son entrain. Puis il savait +amener doucement notre esprit vers des pensées +plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier +notre travail. Et tandis que nos doigts maniaient +l’aiguille et froissaient les rubans, il dirigeait vers +Dieu ces actes vulgaires, et nous apprenait à les +accomplir dans son Amour. Et après que le saint +homme nous avait quittées, nous étions encore sous +le charme et nous nous redisions quelques-unes des +belles et touchantes paroles qui étaient tombées +de ses lèvres… »</p> + +<p>On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages +mais il faut se borner. Ajoutons seulement que Clément +Roux obtint plusieurs conversions. M. Henri +Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené +à Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait : +« Non seulement M. Roux convertissait les +âmes, non seulement il les entraînait par ses conseils +et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, +mais son souvenir seul suffisait pour les +soutenir et les animer dans les moments difficiles. »</p> + +<p>Un dernier trait ; je le tiens du propriétaire de la +maison que Clément Roux habitait à Grasse. Le +brave homme avait les larmes aux yeux en me parlant +de lui : — Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, +M. Roux, c’était un saint. On se sentait devenir +meilleur rien qu’à l’approcher.</p> + +<p>Et il me conta ceci ; Clément Roux était toujours +vêtu d’habits propres mais très usés, vu son dénuement. +Cette circonstance et son infirmité lui donnaient +l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs +fois que des personnes, étrangères à la ville, +édifiées par son extrême recueillement à l’église, +s’approchèrent de lui et lui glissèrent quelque monnaie +dans la main. Il saluait profondément et en +silence. Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous +ou la pièce blanche à l’un des indigents qu’il assistait…</p> + +<p>Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, +le beau, le fier, le sensuel, le bouillant et +l’aventureux jeune homme d’autrefois.</p> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de +toutes les vertus et répandait la paix autour de lui, +il avait à soutenir, dans son âme, de terribles +épreuves dont rien ne paraissait au dehors.</p> + +<p>Car ainsi que le dit le Père Lambert : « Dieu +avait voulu faire de lui une de ces âmes-victimes +comme le monde en a toujours vu depuis que, +victime lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le +Calvaire, en hostie d’expiation et s’est proposé +en exemple à l’humanité rachetée par sa mort… +Toujours cette divine Victime s’est associée, pour +continuer sa vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, +des âmes de choix qu’elle a fait communier +à ses humiliations et à ses douleurs, afin +de les faire participer à ses mérites ici-bas et à sa +gloire là-haut ».</p> + +<p>Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des +hommes. Parmi les incroyants, ceux de ses amis +qui goûtaient jadis sa conversation pleine de saillies +et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant +désormais fort ennuyeux à entendre et fort +désagréable à regarder. Il en souffrit d’abord +beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un +jour qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, +il entendit la voix intérieure lui répondre : +<i>Je t’ai constitué homme de douleur et de prière +afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement +des créatures, en souffrant et en priant pour tes +frères.</i></p> + +<p>Cet avertissement lui dilata l’âme ; pour se le +rappeler il transcrivit sur son carnet cette phrase +d’un écrivain catholique : « Quand on n’a plus +qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants +des hommes, le cœur peut bien gémir et languir +mais il n’est plus troublé ; et les croix les plus +douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées +du sang de Jésus… »</p> + +<p>D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour +le soutenir dans la voie étroite d’excellents prêtres +et quelques belles âmes de celles dont j’ai rapporté +les témoignages.</p> + +<p>Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement +sa sœur, très pieuse, et sa mère. Dans les +dernières années, celle-ci était devenue aveugle. +Clément l’entourait de soins, la guidait doucement +dans la résignation aux volontés de Dieu. +Rien n’était plus touchant que le spectacle de ce +quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe +cette octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il +l’eut perdue, il resta tout seul, ne voulant toujours +pas de domestique, affirmant qu’il se servait très +bien lui-même.</p> + +<p>Mais une douleur encore plus poignante lui vint +par l’inertie ou la tiédeur de tant de catholiques. Il +se serait volontiers écrié avec un Saint dont le +nom m’échappe : « Seigneur, dans quel siècle +m’avez-vous fait vivre ! » Ou il aurait pu répéter +l’étonnante clameur de saint François d’Assise : +« L’Amour n’est pas aimé ! » Il écrit :</p> + +<p>« O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour +de moi, je ne vous trouve pas : je vois des multitudes +qui vous oublient, des tièdes qui vous négligent, +des Pharisiens, des faux frères qui savent +votre loi et vous outragent. Hélas ! les cœurs humains +me parlent souvent moins de vous que la pierre, +la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le demande +à genoux, par Marie Immaculée, transformez +les cœurs de boue, retenez sur le bord de +l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais +faibles dans la foi et dans l’amour !… »</p> + +<p>Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir +monter vers la lumière et entraîner d’autres âmes +à sa suite, se rua sur lui pour le décourager par la +torture morale.</p> + +<p>Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua +qu’en vivant comme il le faisait, il flattait son +amour-propre, scandalisait le prochain et dépréciait +la religion.</p> + +<p>Roux, éclairé par la Grâce, para la botte : « Il y +a, disait-il, un démon, tout particulièrement attaché +à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous les prétextes +en apparence les plus saints. L’édification +ou le scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a +le démon de l’absurdité : tenons-nous en garde !… » +Comme il arrive toujours quand on le démasque, le +Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut +remplacé aussitôt par le démon de l’impureté qui +remplit l’esprit de Clément d’images abominables. +Cette obsession le poursuivit chez lui, à l’église, +devant le Saint-Sacrement exposé — partout et sans +trêve pendant des jours, des semaines et des mois. +C’était l’attaque démoniaque dans toute son horreur, +celle contre quoi la volonté ne peut rien. Submergé +dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et +d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine +de Sienne avait passé par des affres du même +genre et que, demandant à Notre-Seigneur <i>où il +était alors</i>, elle reçut de Lui cette réponse : <i>J’étais +dans ton cœur.</i> Il fit comme elle, demandant au +Bon Maître s’il n’était pas abandonné, condamné, +sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure lui +répondit : — <i>Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être +en moi, de vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, +et je la porte avec toi ; plus la croix est pesante, plus +je glorifie mon Père en toi.</i></p> + +<p>Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le +perfectionnement continuel de son âme. Toutes +tendaient à le jeter dans le désespoir ; il leur +résistait victorieusement car, soutenu par les +paroles que je viens de citer, il s’écriait : « Si +tourmenté mais si invincible ! Si près du démon +mais si loin de lui ! Si loin du ciel mais si près de +Dieu ! »</p> + +<p>Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès +de celle qui prépara son admission dans la vie unitive.</p> + +<p>Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de +l’esprit dont saint Jean de la Croix a dit « qu’elle +est amère et terrible, que l’être qui la subit est +comme plongé vivant dans l’enfer ».</p> + +<p>Laissons-le décrire son angoisse : « Je ne perçois +plus aucune clarté venant du ciel ; je marche dans +d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où mon âme +se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber +en quelque piège la trouble sans cesse et la met +en agonie. O mon Dieu, je me souviens de ces ardentes +prières où naguère encore je m’absorbais en +vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais +pour votre amour toutes les souffrances, tous +les sacrifices, toutes les humiliations. Et me voilà +comme voué à l’impuissance de tout bien, de toute +générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever +mes regards vers le ciel ; rien de spirituel, rien de +céleste ne circule en moi ; je me sens mourir !… »</p> + +<p>Commentant cette épreuve suprême, le Père +Lambert dit : « Si l’on ne juge ce langage que +d’après les données naturelles, on sera peut-être +tenté d’y voir une pieuse exagération, l’effet +d’une imagination maladive… Autre est la façon +d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place +au point de vue de la foi. Au regard de la foi, +elles sont, selon les desseins de la Sagesse éternelle, +le divin creuset où l’âme des élus s’épure +et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. +C’est là et seulement là qu’il faut chercher +l’explication des épreuves physiques et morales +que les Saints ont connues. Clément Roux, que +Dieu voulait élever aux sommets, ne devait pas +s’y acheminer par une voie différente. »</p> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Dans ce même temps, des amis de Clément lui +proposèrent d’entreprendre un pèlerinage à Lourdes +pour demander sa guérison à la Vierge. On lui +faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait +être pour un grand nombre d’incrédules ou d’indifférents +une occasion de retour à la foi.</p> + +<p>Il hésita d’abord, consulta une religieuse très +avancée dans la vie spirituelle. Mais cette sainte +moniale lui répondit qu’après les assurances qu’il +avait reçues d’être une victime de réparation unie à +la Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il +continuât de souffrir pour le rachat des péchés du +monde.</p> + +<p>Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur +de ne jamais guérir. Et cet héroïsme dans le sacrifice +dissipa les ténèbres. Il se fondit en Dieu et +connut enfin les joies de l’union constante avec +Jésus. Alors il passa la plus grande partie de son +existence dans la chapelle des Visitandines, priant, +adorant la Présence Réelle dans le tabernacle : +« Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma +nature a subi une telle transformation que je meurs +d’ennui en dehors de ce lieu d’adoration et d’amour. +Il n’y a plus à y revenir : c’est un fait réellement +et pour jamais accompli ; ma volonté n’y pourrait +rien. Je sens en moi une puissance irrésistible qui +m’enchaîne au pied de l’autel. Entre mon âme et +Jésus, il y a un courant d’amour sans solution de +continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, +j’entends retentir un seul mot qui me plonge dans +un ravissement sans fin : <i>Je t’ai aimé de toute +éternité !…</i> » Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de +sa vie terrestre dans sa fonction de serviteur de +l’Eucharistie.</p> + +<p>Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel +fleuve de lumière, il les a exprimés par des +cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore les +pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, +à la manière de saint Paul : — Je vis, mais c’est +Jésus qui vit en moi !</p> + +<p>Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient +une sorte d’éblouissement et se sentaient remués +jusqu’au fond de l’âme à le contempler. Un +jour, une personne pieuse, M<sup>lle</sup> Catherine Bernard, +avait à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit +qu’il était chez les Visitandines où le Saint-Sacrement +était exposé. Elle se rendit à la chapelle et +s’approchant de Clément qui était agenouillé près +de la table de communion, elle lui toucha l’épaule. +Il tourna la tête et elle fut stupéfaite en voyant sa +figure couverte de larmes et toute lumineuse. « Je +fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai +sans avoir osé lui adresser la parole. »</p> + +<p>Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer +dans l’âme des fidèles.</p> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer +dans son village natal, Auribeau : il y passa +les dernières années de sa vie. « Ce séjour m’est +très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon +Maître absolument tout mon temps, ayant au foyer +une femme chrétienne, une vraie servante de Dieu +qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, +j’ai la nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux +amours qui remplissent ma vie. »</p> + +<p>Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait +à des promenades dans les forêts de pins et de +chênes qui enveloppent Auribeau. Il descendait les +pentes qu’occupent les blanches maisons du village, +suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait +sous les grands arbres dont le profond murmure se +mêlait à ses effusions. Il y restait jusqu’au crépuscule +et y laissait déborder les torrents d’amour dont +son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, +ses élévations, ses extases, il les a résumées en des +pages d’une poésie intense et, dont je vous prie de +le croire, vous ne trouverez pas l’équivalent dans +les strophes les plus véhémentes des panthéistes.</p> + +<p>Un exemple : « Lorsque la nuit se fait et que les +bruits humains cessent, les eaux, les ramures, les +insectes entonnent leur hymne au Créateur. De +l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui +m’environne de toute part. Je donne ma note : +« O Toi, Père éternel, toute la terre te vénère » et +je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et +je vous assure que cela marche très bien, mieux +qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie est parfaite, je me +lève en criant à tout ce monde qui chante : <i lang="la" xml:lang="la">Venite +adoremus !</i> Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous +les êtres y compris l’homme qui dort ou va dormir. +Voilà la fin de la journée. Mais le matin, c’est bien +autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres +et toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds +de Jésus, les unir à Jésus, afin que, autant qu’il est +en moi, tout adore Jésus, tout rentre en Dieu avec +Jésus. Il me semble alors que toute créature, que +tout ce qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, +d’adoration et d’amour et s’écrie avec moi : +« O festin sacré où le Christ est pris en nourriture ! » +Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le +pain qu’il nous donne, il se donne lui-même à +nous tous, ô mes chers frères, les êtres ! Il se +donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés +dans l’amour !… »</p> + + +<h3>XV</h3> + +<p>Cependant les forces de Clément Roux allaient +s’affaiblissant. Néanmoins, tant que la chose lui fut +possible, il tâcha de faire du bien autour de lui.</p> + +<p>Il apprenait le latin à un enfant du village qui +devint prêtre. Il écrivait à ses amis de longues +lettres qui peuvent se résumer en ces deux mots : +<i>Aimons Dieu !</i> Il se traînait péniblement le matin à +l’église pour y recevoir son Pain quotidien, le soir +pour adorer. Mais la fin approchait.</p> + +<p>Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, +il tomba en syncope. On le transporta chez lui. +Après quelques semaines de repos absolu, il se +remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une +extrême difficulté et il ne voyait plus que d’un œil.</p> + +<p>Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de +ses membres et il dut garder constamment le lit. +« Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon Dieu, +s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait +m’attacher à la terre. O sacrifice auprès duquel celui +de la vie n’est rien ou peu de chose… Mais, ô +mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux +comme Vous le voulez, je le veux autant que Vous +le voulez. <i lang="la" xml:lang="la">Fiat ! Fiat ! Fiat !</i> »</p> + +<p>L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers +jours, M<sup>me</sup> Maille m’a dit qu’il avait fait placer +son lit de façon à voir le chevet de l’église. Il pouvait +de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, +y ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa +chambre, on aperçoit aussi un coin de forêt et, tout +au loin, la mer, il lui restait facile d’unir la nature +à son oraison perpétuelle.</p> + +<p>— Il priait jour et nuit, ajouta M<sup>me</sup> Maille, et +s’il s’interrompait c’était pour lire dans ce volume. +Elle me le montra. C’était un <i>Manuel de l’Association +des agonisants</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Maille reprit : — A peine avait-il commencé +à lire que d’abondantes larmes lui jaillissaient des +yeux et trempaient le livre. Alors, il demeurait +des heures comme en extase.</p> + +<p>Je remarquai en effet que le volume était tout +taché comme par des gouttes de pluie, si bien que +le papier en était devenu singulièrement friable. Je +notai aussi que les pages les plus vétustes, celles +qui furent évidemment le plus souvent feuilletées et +baignées de pleurs, portaient un récit de la Passion +et un Chemin de la Croix. — Vous l’avouerai-je ? +J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion…</p> + +<p>Au commencement de 1892, la main droite lui +refusa tout service. La dernière lettre qu’il ait dictée, +en avril, se termine ainsi : « Je suis malheureux +mais je conserve la foi et l’amour… »</p> + +<p>Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il +l’avait demandée peu auparavant dans une prière +écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses carnets et +en voici la conclusion : « Que les vers me rongent +avant ma mort ; que la pourriture et l’infection me +consument ! Que je serais heureux si je pouvais, un +instant avant le trépas, exempt de péchés, dire +avec autant de vérité que les Bienheureux dans le +ciel : <i>Mon Dieu, je vous aime !</i> Et qu’en même +temps, ma langue se pourrît, mon corps s’anéantît. +C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, +pour les humiliations et les tourments de +votre Passion… »</p> + +<p>Il fut exaucé : à mesure que la vie s’éteignait +dans son corps, les fonctions organiques devinrent +à peu près nulles. Et il tomba en pourriture. +L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde +sauf son admirable garde, M<sup>me</sup> Maille, qui ne le +quitta pas une minute.</p> + +<p>Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, +ayant reçu les derniers Sacrements, il expira +doucement. L’heure de sa naissance à la Vie +éternelle fut onze heures du soir. C’était le +29 juin 1892, fête de saint Pierre et saint Paul.</p> + +<p>Je le répète : le martyre, que Clément Roux +avait héroïquement supporté, pour l’amour de Dieu +et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit +ans.</p> + +<p>Et nous nous plaignons quand nous sommes +alités seulement quinze jours par la grippe ou par +un bobo quelconque !…</p> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné +chez M<sup>me</sup> Maille et montré l’endroit où fut la tombe +de Roux avant la désaffectation de l’ancien cimetière, +me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais +à mi-chemin une chapelle de la Sainte +Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent prier. +Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse ; +c’est un lieu de pèlerinage assez fréquenté par les +paroisses de la région.</p> + +<p>Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire +de briques, je pénétrai dans l’enclos au +centre duquel il s’élève. Le gardien était absent. +J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.</p> + +<p>Alors je m’agenouillai sur une marche et, par +une mince ouverture dans la porte de la chapelle, +j’aperçus confusément une statue de la Mère de +Miséricorde ; je la saluai ; puis, après avoir récité +le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, je m’assis sur une grosse pierre et +me pris à méditer.</p> + +<p>Il faisait une journée de printemps délicieuse. +Dans le ciel limpide, de petits nuages, blancs +comme des cygnes, volaient emportés par une +brise légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des +vieux ormes et des grands platanes qui peuplent +l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le sol. +La rivière torrentueuse formait une cascade +à quelques pas. Un if gigantesque s’élançait, +comme une flèche de cathédrale, dans la lumière. +Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, +chantait éperdûment les litanies de la +Sainte Vierge… Tout était si paisible, si recueilli !</p> + +<p>Ce n’était pas seulement le charme de ce site +harmonieux qui me prenait le cœur, c’était aussi +cette sérénité qui désigne les endroits où Marie +règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la +célébrait : l’oiseau passionné, les ramures rêveuses, +l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je me joignis +à cette hymne ; comme l’avait fait jadis Clément +Roux, je dis : — Mes frères les arbres, mon frère +rossignol, ma sœur l’eau et toi, brise musicale, +chantons encore la Sainte Vierge !… Si bien que +le concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, +indulgente, tout près de moi, mon Étoile du Matin.</p> + +<p>Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des +pauvres convertis. J’évoquai Huysmans consolé +par Notre-Dame de Chartres, Verlaine affirmant, +dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa +mère Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame +de Fourvière, Robert éclairé sur sa vocation par +Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son +insu, vers l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, +Claudel foudroyé par la Grâce en entendant le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> +à Notre-Dame de Paris, Clément Roux +faisant vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée — et +enfin quelqu’un, que je sais bien, conduit à +Dieu par la Vierge de Cornebiche.</p> + +<p>Que vouliez-vous que je fisse ?… Je versai des +larmes de reconnaissance et d’allégresse. Je promis +une fois de plus à ma Dame de Lumière d’employer +tout ce que j’ai de forces à son service… +Et cela dura longtemps.</p> + +<p>Puis, comme mon cheval, attaché dehors et +tourmenté par les insectes, s’impatientait, je dus +m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai ; mais +jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies +et de demander au bon Clément Roux qu’il +ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il +prie pour les convertis…</p> + + +<p class="h3">Note I</p> + +<p class="small">Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter +l’excellent volume du Père Lambert, quelques lettres de +Clément Roux et ses notes manuscrites. Limité quant à la +place dont je disposais, j’ai dû choisir les citations les plus +caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais il y a bien +d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut +de Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses +et de confirmer dans leur attrait des jeunes gens qui se +sentaient sollicités au sacerdoce. Le biographe donne aussi +des lettres à des Visitandines, à des Filles du Bon Pasteur +et à un séminariste qui sont, pour les personnes +éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les +gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert +sont loin de leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire +cette biographie.</p> + + +<p class="h3">Note II</p> + +<p class="small">Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement +d’être signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi +(pages 359 et suivantes de son livre) : « Il n’est point rare +de constater dans la vie des grands serviteurs de Dieu une +vue claire et précise de certains événements futurs. » Ce +fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du +6 juin 1881 : <i>La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. +Dans les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la +vie surnaturelle vont s’affaiblissant. Comment réagir ? Quel +remède opposer au mal général ? Le corps de Notre-Seigneur +Jésus-Christ ! L’Eucharistie seule sauvera le monde. Prions, +prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le monde +le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus.</i></p> + +<p class="small">« Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre +1883, il écrit : <i>J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la +certitude absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife +une Encyclique sur la communion fréquente. Quand sera-ce ? +C’est le secret de Dieu. Cet acte pontifical inaugurera une ère +nouvelle de rénovation et de transformation dans le monde des +âmes.</i></p> + +<p class="small">« Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père +Lambert, se sont réalisées à la lettre. Après les appels de +Léon XIII, adressés dans sa lettre encyclique sur la Très +Sainte Eucharistie, l’univers catholique a entendu les +appels de Pie X invitant par le décret <i lang="la" xml:lang="la">Sacra Tridentina +Synodus</i>, « tous les fidèles de toute classe et de toute condition » +à s’approcher fréquemment, quotidiennement, de +la Table eucharistique et inaugurant par là « l’ère nouvelle » +entrevue par le saint homme de Grasse ».</p> + + +<p class="h3">Note III</p> + +<p class="small">Un dernier détail : Après la mort de Clément Roux, ceux +qui furent admis auprès de sa dépouille ont été tous frappés +de ce fait que sa figure, la veille encore ravinée et contractée +par la souffrance, était redevenue aussi belle que +dans sa jeunesse et présentait une particulière expression +de sérénité souriante.</p> + +<p class="small">On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">CONCLUSION</h2> + +<blockquote class="epi"> +<p class="drap i">Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier +solitaire, on s’arrête et une voix nous +dit dans la conscience : <i>Voilà Jésus-Christ !</i> +Moment céleste où, après tant de beautés +qu’elle a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme +découvre, d’un regard fixe, la beauté qui +ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un +songe quand on ne l’a pas vue. Mais ceux +qui l’ont vue ne peuvent plus l’oublier.</p> + +<p class="sign sc">P. Lacordaire.</p> + +</blockquote> + +<p>Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on +aura remarqué que les convertis dont je parle — et +j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le retour +à Dieu date d’hier — diffèrent beaucoup entre eux +par l’origine, l’âge, le caractère, le tempérament, +l’éducation<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> J’aurais pu ajouter M<sup>me</sup> Juliette Adam, par exemple, qui, +jadis, adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue +chrétienne par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève +et de la Bienheureuse Jeanne d’Arc : « Elles me réapprirent, +dit-elle, le signe par lequel j’avais accompagné mes premières +prières chrétiennes : Au nom du Père et du Fils et du +Saint-Esprit. »</p> + +<p>Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles +Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume +qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses +opuscules : <i>Le Retour ou mes raisons</i> et <i>l’Amour et la Mort</i>, deux +brochures, Messein, éditeur.</p> +</div> +<p>On se sera rendu compte aussi que, malgré cette +diversité, leurs pérégrinations de l’erreur à la Vérité +unique, présentent des points de ressemblance +essentiels. Des phénomènes de conscience analogues +produisirent en eux des effets identiques. +Si bien que, décrivant les joies et les souffrances +qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent presque +dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent +ou font entendre qu’ils eurent la sensation de +passer <i>des ténèbres à la lumière</i>.</p> + +<p>J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations +de la Grâce illuminante sur les âmes une loi fixe, +invariable.</p> + +<p>Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu +qu’exposer les faits avec une rigoureuse exactitude +et en tirer les déductions nécessaires. Par ainsi, j’ai +fourni des documents que je crois probants.</p> + +<p>Pour faire la synthèse de ces observations, et de +celles que d’autres firent avant moi, il faut un théologien.</p> + +<p>Et ce théologien, qui devra être, en même temps, +un physiologiste et un expert dans le maniement +des âmes, pourra, seul, indiquer les règles précises +selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui +le fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, +dominicain, s’occupe d’un travail de ce genre. +Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le +mener à bien.</p> + +<p>Je ferai donc valoir seulement ceci : à mesure +que notre siècle s’enfonce davantage dans un matérialisme +épais, les âmes se multiplient qui languissent, +suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère +surnaturelle dont elles auraient besoin, pour +se développer et pour accepter la loi de douleur +universelle qui régit ce bas-monde.</p> + +<p>De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours +encore, une jeune femme très malheureuse, en qui +j’essaie d’allumer l’étincelle divine, m’écrivait : +« Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre +confiance en Dieu ! Que j’admire cette foi et comme +je la désire !… »</p> + +<p>Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne +m’exaucer.</p> + +<p>Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, +ce qu’il importe de montrer à ces pauvres +ignorants, c’est que nulles consolations humaines +ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, +avec joie, le fardeau de vivre ; que seul le Dieu, +qui souffrit, plus que nous tous ensemble, pour le +rachat de nos péchés, peut et <i>veut</i> nous venir en +aide.</p> + +<p>Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la +marche vers le Seigneur comporte de terribles +luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur +les paroles de Claudel : « L’état d’un homme qu’on +arracherait de sa peau d’un seul coup pour le +planter dans un corps étranger, au milieu d’un +monde inconnu, est la seule comparaison que je +trouve pour exprimer cet état de désarroi. » Et il +ajoute ceci : « Les jeunes gens qui abandonnent si +facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte +pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient +le prix ! »</p> + +<p>Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement +découragera les âmes généreuses que la Grâce +sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà trouvé. +Il réside dans leur cœur et il leur donnera les +forces dont elles ont besoin.</p> + +<p>Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci +n’atténue rien, ne passe rien sous silence. Mais je +crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai réussi à +montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures +épreuves. Et les néophytes y apprendront encore +que la direction ferme d’un prêtre éclairé, que +l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont +indispensables pour progresser vers l’Amour +absolu par la voie royale de la Croix.</p> + +<p>Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se +souviennent aussi que rien de terrestre ne peut +assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni +nous <i>compléter</i> pour que nous grandissions au-dessus +de nous-mêmes.</p> + +<p>Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau +livre <i>la Lumière du cœur</i> : « L’homme incrédule +est moins complet qu’il n’en a l’air. La perfection +du commerce et de l’industrie, de la sociologie et +de la technologie, même la science et la morale +modernes ne le réalisent point tout entier. La civilisation, +l’art, la science, la vie, la mort, la terre, +le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de +fourmilière humaine ou cosmique ? L’homme recueilli +en son fond le plus intime ne se sent-il pas +supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout ?… +La morale humaine est l’expression des droits et +des devoirs de l’homme terrestre et social. La morale +chrétienne est l’expression des droits et des +devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la +seconde à la première, c’est mutiler l’homme. Le +cœur humain n’est pas trop étroit pour les contenir +toutes les deux. »</p> + +<p>O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui +l’ignorez, n’avez-vous jamais remarqué que les entrepreneurs +de négations qui vous empoisonnèrent, +s’efforçaient aussi de vous mutiler ? Il semblerait +qu’ils se soient dit : — L’homme est un être qui +sent, comprend et croit. Nous lui retrancherons +l’organe de la croyance et il n’en sera que plus +allègre.</p> + +<p>C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient +une aile en s’écriant : — Il n’en volera que +mieux !…</p> + +<p>O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art +une diversion à votre inquiétude, vous ne la trouverez +pas. L’art est, certainement, après la sainteté, +la plus belle manifestation de Dieu sur la terre ; et +pourtant il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent +toutes leurs pensées et tous leurs rêves. Lisez ce +que criait, en ses dernières années, un écrivain de +génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont +l’œuvre subsistera tant qu’il y aura une langue française, +Gustave Flaubert : « Il me semble que je +traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais +où. Rien ne me soutient plus sur cette planète que +l’espoir d’en sortir prochainement et celui de ne +pas aller dans une autre qui pourrait être pire. »</p> + +<p>Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste ? +Voici ce que le loyal Taine, le déterministe +par excellence, avouait à la fin de sa vie : +« Les recherches scientifiques assombrissent ma +vieillesse. Au point de vue pratique, elles ne +servent à rien. Un courant énorme et rapide nous +emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur +et la rapidité du courant ?… » Et il ajoutait : +« Si l’Église, par des miracles de zèle, n’arrive +pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple +de croyants, c’en est fait de la civilisation française… »</p> + +<p>Chercherez-vous la certitude et la paix dans la +science ? J’ai là vingt aveux de savants contemporains +qui reconnaissent que la science est incapable +d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux +parmi les plus récents et les plus justement notoires.</p> + +<p>M. Charles Richet, physiologiste remarquable, +écrit : « Résignons-nous, par avance, à ne rien +connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré +nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si +fières de leur triste savoir, il faut inscrire cette décourageante +devise : <i>nous ignorons !</i>… » (<i>Revue +des Deux-Mondes</i>, 15 août 1913.)</p> + +<p>Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de +Paris, renchérit : « Nous vivons des heures de malaise +moral où la désespérance et la lassitude +étendent sur les êtres leurs ailes de plomb. » (<i>Revue +des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juillet 1913.)</p> + +<p>Et voilà où les patriciens de la pensée, de la +science et de l’art ont abouti, depuis que l’homme +est en révolte contre Dieu !</p> + +<p>Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes +qui, le cœur vide, l’âme gelée, tâtonnez encore à +travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des +chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide. +Dans le silence de vos nuits d’insomnie, +alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos +proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour +perdu ou d’un espoir écroulé, prêtez l’oreille : vous +entendrez une voix murmurer au fond de votre +conscience : — Moi seul te reste, moi que tu as méconnu ; +donne-moi tes fautes, donne-moi tes regrets +et tes remords, et je te donnerai en retour +mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi…</p> + +<p>Ne l’étouffez pas, cette voix : c’est le bon Maître +qui vous parle. Laissez-le faire : il déposera dans +votre âme une toute petite semence qui s’appelle +« le royaume des cieux ». Cette graine germera +sous l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle +deviendra l’arbre magnifique qui porte les trois +fruits surnaturels : foi, espérance, charité. Et alors +vous saurez ce que c’est que le bonheur.</p> + +<p>Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons +qu’il se fait temps de <i>tout instaurer dans le Christ</i>, +selon l’admirable parole de Pie X. Au lieu de nous +dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les +autres, sous prétexte de divergences politiques, +unissons-nous pour l’amour de la Croix.</p> + +<p>Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme : +« Mes filles, ayez une foi virile ! » Nous +aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que +de la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la +au grand soleil, fièrement, joyeusement, intrépidement.</p> + +<p>Car la Révolution, qui mit la société française +en poussière, n’a pas abdiqué. Le Très Bas qui +l’inspire prépare de nouvelles attaques contre +Notre-Seigneur.</p> + +<p>Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses, +s’étendra, peut-être bientôt sur le monde. +Les ennemis du Sauveur se rassemblent pour +tenter un assaut contre l’Église.</p> + +<p>Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives ? +Fuirons-nous en reniant notre Maître, le prétoire +de Pilate ? Fournirons-nous les verges pour +flageller l’Agneau de Dieu ?</p> + +<p>Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la +bataille…</p> + +<p>L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin +de Saints, l’Église a besoin de martyrs.</p> + +<p>Nous les lui donnerons.</p> + +<p class="date">Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre +1913, fête de la Présentation de la Sainte +Vierge.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap sc">Préface</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap top1">J.-K. Huysmans</td> +<td class="bot r top1"><div><a href="#c1">17</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Paul Verlaine</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Paul Lœwengard</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Paul Claudel</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">235</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Un mercredi des cendres il arriva que…</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">249</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Une embuscade de l’Évangile</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">317</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap">Un marin vogue vers la sainteté</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">339</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap top1 sc">Conclusion</td> +<td class="bot r top1"><div><a href="#c8">405</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="i small">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br> +<span class="small">le vingt-cinq février mil neuf cent quatorze par</span><br> +BUSSIÈRE<br> +<span class="xsmall">A SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)<br> +<span class="small">pour le compte de</span><br> +A. MESSEIN<br> +<span class="i small">éditeur</span><br> +19, <span class="xsmall">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19<br> +<span class="small">PARIS</span> (<span class="small">V</span><sup>e</sup>)</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77350-h/images/cover.jpg b/77350-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..173a2ac --- /dev/null +++ b/77350-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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