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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 ***
+
+
+
+
+
+
+ ADOLPHE RETTÉ
+
+ QUAND
+ L’ESPRIT SOUFFLE
+
+ Il y a des choses qu’on ne peut
+ bien voir qu’avec des yeux qui
+ ont beaucoup pleuré.
+
+ Louis Veuillot.
+
+ DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
+ Successeur de LÉON VANNIER
+ 19, QUAI SAINT-MCHEL, 19
+
+ 1914
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Du Diable à Dieu, histoire d’une Conversion. Préface de
+ François Coppée. 1 vol. 3 fr. 50
+ Le règne de la Bête, roman catholique. 1 vol. 3 fr. 50
+ Un séjour à Lourdes, journal d’un Pèlerinage à pied;
+ impressions d’un brancardier. 1 vol. 3 fr. 50
+ Sous l’Étoile du Matin, la première étape après la
+ conversion. 1 vol. 3 fr. 50
+ Dans la lumière d’Ars, quinze jours chez le Bienheureux
+ Vianney; une retraite à N. D. d’Hautecombe. 1 vol. 2 fr. 50
+ Au pays des lys noirs, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr.
+ 1 vol. 3 fr. 50
+ Les objections aux miracles de Lourdes. 1 br. 0 fr. 15
+ Notes sur la psychologie de la conversion. 1 br. 0 fr. 50
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ:
+
+5 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 5.
+
+Nº
+
+
+
+
+ A
+ ANDRÉ PELLICOT
+ CE LIVRE
+ QUI LUI REVIENT DE DROIT
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre.
+
+L’Église catholique, étant la seule qui ait mission de Dieu pour
+apprendre à l’homme à réfréner ses passions, est aussi la seule qui ait
+pouvoir pour l’admettre dans cet ordre surnaturel.
+
+Quiconque nie ce pouvoir par ignorance, par orgueil ou par sensualité,
+se trouve hors la loi divine. Il possède peut-être des vertus
+naturelles, mais ces vertus ne donneront point ce qu’elles auraient pu
+donner, éclairées par la foi.
+
+L’Église lui dit:--Il faut m’obéir parce que je suis _la Vérité_.
+
+Lui répond:--Je n’obéirai pas, préférant _ma vérité_.
+
+A moins qu’il ne demande, avec le sourire dédaigneux du faux sage:
+Qu’est-ce que la vérité?
+
+Cela, c’est la fleur de néant, la corolle aux parfums empoisonnés: le
+scepticisme qui tue l’âme.
+
+Soit qu’il nie, soit qu’il mette les illusions de son orgueil au-dessus
+des enseignements de l’Église, soit qu’il oscille, comme une boussole
+affolée, entre le _pour_ et le _contre_, le pauvre égaré souffre du
+désordre qui règne en lui.
+
+Or pour qu’il rentre dans l’ordre, il faut que Dieu lui départisse, par
+son Saint-Esprit, une grâce de conversion.
+
+Malgré le matérialisme du siècle, le fait se produit quelquefois,
+souvent même, depuis vingt-cinq ans environ. Il semble que, pour
+l’avenir très sombre qui se prépare, Dieu se recrute de nouveaux
+combattants.
+
+Oui, des âmes rentrent dans la Voie unique: n’être qu’un organisme
+régalant ses instincts les dégoûta. Les folles théories d’une science
+infatuée d’elle-même leur parurent ce qu’elles sont en effet--du vent.
+Elles reconnurent l’inanité de cette aberration d’origine protestante:
+la morale laïque. Brebis noires, redevenues blanches dès qu’elles eurent
+franchi le seuil du Bercail où le Cœur de Jésus-Christ rayonne comme un
+soleil d’amour, elles ont crié leur gratitude et leur joie.
+
+Dans les pages qui suivent, j’ai coordonné et analysé plusieurs de ces
+récits de conversions. Si j’ai su intéresser, peut-être Dieu
+daignera-t-il en user pour toucher quelques âmes encore errantes loin de
+lui. C’est la seule récompense que j’ambitionne...
+
+Or ce livre représente trois ans d’oraison, de méditations, d’études, de
+notes accumulées et un dur travail de réalisation.
+
+Si je mentionne ce détail, c’est parce que des critiques--d’ailleurs
+amicaux et à qui je dois de la reconnaissance--ont naguère insisté sur
+le coureur de routes que je fus--_pour le service de la Sainte Vierge_.
+
+Mais ceux qui me connaissent davantage savent que, par la Grâce de Dieu,
+je peux aussi vivre dans la retraite et passer de longs jours à noircir
+du papier. Du reste, en la présente occasion, je fus soutenu, vivifié
+par les prières des bons religieux de Lérins--qui ne me permettent pas
+de dire ce que je pense d’eux.
+
+Un dernier mot: Amis de partout qui m’écrivez, qui m’aimez, qui
+m’encouragez, qui priez sans cesse pour moi, veuillez considérer ceci:
+mon nom, en latin, veut dire _filet_. Oh! je le sais mieux que personne:
+la trame de ce réseau est fort lâche et il y manque bien des mailles.
+Mais enfin il a plu au bon Maître de s’en servir, à plusieurs reprises,
+pour capturer des âmes. Peut-être, s’en servira-t-il encore pour en
+prendre d’autres.
+
+C’est pourquoi j’ai demandé à ma Mère, Notre-Dame de Bon Conseil,
+qu’elle vous inspire de répandre ce livre. S’il vaut quelque chose, s’il
+fait du bien, frères et sœurs en Jésus-Christ, ne serez-vous pas heureux
+à la pensée que vous aurez ainsi contribué à verser la Lumière qui
+rachète et qui guérit en des cœurs désolés, saignants, noyés, jusqu’à ce
+jour, «dans les ténèbres extérieures?...»
+
+Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 11 février 1913, fête de la première
+apparition de la Sainte Vierge à Lourdes.
+
+
+
+
+DÉCLARATION
+
+
+Je déclare qu’en rapportant dans ce livre des faits extraordinaires et
+qui semblent miraculeux, mais sur lesquels la Sainte Église ne s’est pas
+prononcée, je n’entends le faire qu’au sens et dans la mesure autorisés
+par les décrets d’Urbain VIII. Je déclare également qu’en qualifiant de
+saints des personnages que l’Église n’a pas élevés sur ses autels, je
+n’entends le faire qu’au même sens et dans la même mesure. Je déclare,
+en outre, que je soumets en tout ma personne et mes œuvres au jugement
+du Saint Siège, et que je désavoue, de bouche et de cœur, tout ce qui,
+contre ma volonté, ne serait point conforme à l’enseignement de la
+Sainte Église et, particulièrement aux décrets de notre Pontife vénéré,
+et tendrement aimé: Pie X.
+
+A. R.
+
+
+
+
+J. K. HUYSMANS
+
+ _Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions et de nos
+ douleurs. Qu’est-ce qu’un cœur qui n’est pas brisé? Peu de
+ chose. C’est lorsque nous n’attendons plus rien des hommes que
+ nous valons tout ce que nous pouvons valoir._
+
+ Jules Lemaître.
+
+
+I
+
+Imaginez un homme que le train-train de la vie quotidienne dégoûte au
+suprême degré, que le contact des neuf-dixièmes de ses contemporains
+horripile, et qui tient le siècle où il vit pour un résumé de toutes les
+platitudes, de toutes les laideurs et de toutes les vilenies.
+
+Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies fréquentes et que
+son système nerveux vibre à l’excès, d’une façon presque continuelle.
+
+Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en haine du «déjà vu», du
+«déjà dit», se plaît à l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche
+de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels.
+
+Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules et les vices de
+la pauvre espèce humaine, qu’à en souligner les beaux côtés et les
+vertus. Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare, tourmenté,
+plaqué de couleurs violentes mais, par cela même, prodigieusement
+évocatoire.
+
+Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une trentaine d’années,
+que le goût du néant et le plus sombre pessimisme régissent toutes ses
+pensées--vous aurez une œuvre qui pourrait se qualifier: l’épopée
+réaliste de la désespérance et vous aurez la personnalité de Joris-Karl
+Huysmans avant sa conversion.
+
+Comment il est allé du naturalisme au surnaturel, de Schopenhauer à la
+Vierge auxiliatrice, c’est ce qu’expliquent fort clairement ses
+principaux livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant, mais
+intéressé par les choses religieuses et leur témoignant, jusqu’à un
+certain point, de la sympathie dans _En Rade_, _A vau-l’eau_, _A
+rebours_; souffrant mais en voie de retour à Dieu dans _Là-bas_;
+souffrant mais plein de ferveur au cours de sa conversion et durant les
+années qui la suivirent dans _En Route_, _la Cathédrale_, _l’Oblat_,
+_Foules de Lourdes_ et _Sainte Lydwine_.
+
+Voyons d’abord la première période.
+
+
+II
+
+Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de bonne heure son père et sa
+mère et ne fréquente pas le peu de parents éloignés qui lui restent.
+Sans fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun de ses
+collègues de bureau. D’autre part, ses confrères de la littérature lui
+inspirent presque tous de la répulsion. Sur ces derniers il s’est
+exprimé en des termes auxquels quiconque eut l’occasion de vérifier les
+mœurs et la tournure d’esprit de ces personnages n’hésitera guère à
+souscrire.
+
+Il dit dans _A Rebours_: «Des Esseintes approcha les hommes de lettres
+avec lesquels sa pensée devait se sentir mieux à l’aise. Ce fut un
+nouveau leurre; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers et
+mesquins, par leur conversation aussi banale qu’une porte d’église, par
+leurs dégoûtantes discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le
+nombre des éditions et le bénéfice de la vente.»
+
+Dans _Là-bas_ il insiste: «Durtal jugeait, par expérience, que les
+littérateurs se divisaient, à l’heure actuelle, en deux groupes, le
+premier composé de cupides bourgeois, le second d’abominables mufles...
+Sachant, par expérience aussi, qu’aucune amitié n’est possible avec ces
+cormorans toujours à l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des
+relations qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille ou dupe.»
+
+Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune amitié dépassant la
+camaraderie. Isolé, peu sociable, il possédait cependant une sensibilité
+telle que les heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était, à
+travers la vie, dans la position d’un homme qu’on aurait dépouillé de
+son épiderme, et qu’on obligerait de se promener dans un fourré plein de
+ronces.
+
+Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique. Son estomac
+délabré se révolte contre les nourritures que la modicité de ses
+ressources le force de prendre dans les gargotes où de redoutables
+alchimistes cuisinent des poisons lents, mais infaillibles. Résultat:
+une bile âcre, des idées noires et de la misanthropie.
+
+Il a peint ses tribulations gastronomiques dans une nouvelle d’une
+centaine de pages intitulée _A vau l’eau_: M. Folantin, expéditionnaire
+d’âge mûr ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe sans
+pouvoir découvrir les «aliments probes» que réclame son tempérament
+débilité. Ses angoisses et ses déceptions forment un récit où, en des
+phrases d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans se
+remémore ses propres déboires. En effet, pour lui, réaliste, attentif à
+noter les misères des existences médiocres et à en tirer les arguments
+d’un réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un petit bourgeois,
+de tempérament chétif et d’entrailles récalcitrantes, offrent autant
+d’intérêt que les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.
+
+Les personnages principaux de ses romans sont d’ailleurs tous des
+névrosés et des gastralgiques, par exemple le Jacques Marle d’_En Rade_
+et surtout le des Esseintes d’_A Rebours_.
+
+En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire, des joies de la
+foule, de la puérilité de ses agitations. Il a fait de ce _dilettante_
+de l’artificiel le porte-parole de ses désillusions, de ses inquiétudes
+et de ses rancunes contre un monde qu’il abomine. Il lui a donné son
+penchant vers les arts d’exception et les littératures faisandées. Il
+lui a minutieusement créé une vie hors de la société, dans une maison à
+l’écart où tout, depuis l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des
+repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et la nature.
+
+Surtout la nature, Huysmans la déteste: «Elle a fait son temps, dit-il
+dans _A Rebours_, elle a définitivement lassé, par la dégoûtante
+uniformité de ses paysages et de ses ciels, la patience des raffinés. Au
+fond, quelle platitude de spécialiste confiné dans sa partie, quelle
+petitesse de boutiquière tenant tel article à l’exclusion de tout autre,
+quel monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle banale agence de
+montagnes et de mers!...»
+
+De même, dans _En Rade_, il vilipende les travaux de la terre: «Quelle
+blague que l’or des blés! Il ne pouvait parvenir à trouver que ce
+tableau de la moisson, si constamment célébré par les peintres et les
+poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu,
+des gens dépoitraillés et velus puant le suint, et qui sciaient en
+mesure des taillis de rouille.»
+
+Il n’a d’ailleurs presque jamais _vu_ la nature: dans _la Cathédrale_,
+il rabroue le soleil et les roses; il compare les montagnes de la
+Salette à «des monceaux d’écailles d’huîtres»; autre part, il assimile
+le paysage de Lourdes à un décor d’opéra. Seuls, certains aspects de
+plaines et de canaux, certains ciels couverts de novembre trouvent grâce
+devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité hollandaise.
+
+On saisit maintenant à quel point ce sensitif exaspéré, ce peintre amer
+de la sottise et de la laideur, cet inexorable bourreau des conventions
+et de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la vie, sauf des
+impressions désagréables, ne goûtant quelques voluptés troubles qu’en
+des sensations d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées
+sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était voué aux tortures du
+_spleen_, aux rongements d’esprit les plus irréductibles. Ses gaîtés
+même étaient moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des
+bouffonneries macabres sur la décomposition des cadavres. (Voir _En
+Rade_, p. 243, et _Là-bas_, p. 39.)
+
+Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque, il est attiré par la
+littérature religieuse. Il lit parfois les Écritures qui lui suggèrent
+des rêveries sur les arts orientaux et de fastueuses évocations de
+scènes bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à Assuérus et la
+danse de Salomé devant Hérode. Son penchant vers la liturgie commence
+aussi à se dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche à la
+religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque respectueuse.
+
+Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui vient qu’il puisse se
+convertir. Pour lui, l’Église est une sorte de momie macérée dans des
+baumes dont les parfums surannés lui agréent, enclose dans une châsse
+qu’incrustent de très vieilles pierreries dont l’éclat défaillant lui
+flatte l’œil. Le plus souvent elle lui est motif à digressions d’ordre
+purement esthétique.
+
+Néanmoins, quand les personnages où il incarna son âme solitaire
+souffrent par trop, il leur met dans la bouche le timide regret de ne
+point posséder la foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa
+tante, qui vient de mourir: «Quelle occupation que la prière, quel
+passe-temps que la confession, quels débouchés que les pratiques d’un
+culte. Le soir, on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation et
+les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches s’égouttent dans
+la longueur des offices, dans l’alanguissement des cantiques et des
+vêpres, car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses... La
+religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là sont heureux qui
+acceptent comme une épreuve passagère toutes les traverses, toutes les
+afflictions de la vie présente. Ah! ma tante Ursule a dû mourir sans
+regrets, persuadée que des allégresses infinies allaient éclore!...»
+
+Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées de vie à rebours de la
+nature ont ruiné la santé, des Esseintes, forcé de rentrer dans le
+monde, qu’il considère comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs,
+s’écrie: «Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule
+qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la
+nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du
+vieil espoir».
+
+Mais ces velléités de chercher un refuge auprès de la Grande
+Consolatrice ne tenaient guère. Comme il l’a dit en 1903[1]: «A cette
+époque, les mystères du catéchismeme paraissaient enfantins; j’ignorais
+parfaitement ma religion; je ne me rendais pas compte que tout est
+mystère, que nous vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il
+serait encore plus mystérieux que la Providence. Je n’admettais pas la
+douleur infligée par un Dieu; je m’imaginais que le pessimisme pouvait
+être le consolateur des âmes élevées: quelle bêtise! Jamais le
+pessimisme n’a consolé les malades de corps et les alités d’âme...»
+
+ [1] Dans une préface pour _A Rebours_ écrite après la conversion.
+
+Il restait donc ballotté entre mille incertitudes, mille raffinements
+d’art et de sensualité, d’où il ne sortait que pour sombrer dans une
+mélancolie pareille à une nuit sans aurore.
+
+Il était presque mûr pour le suicide. Comme l’écrivait Barbey
+d’Aurevilly rendant compte d’_A Rebours_: «Après avoir écrit un tel
+livre, il ne reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou à se
+faire chrétien».
+
+
+III
+
+Il ne se brûla pas la cervelle.--Mais, peu à peu, par l’étude, par
+l’expérience, par le spectacle de la tragédie humaine, la conviction
+s’insinua en lui que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un
+sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit _Là-bas_. Dans
+cette préface d’_A Rebours_ qu’il faut toujours citer, parce qu’elle
+constitue un document de premier ordre sur son évolution de
+l’indifférence à la foi, il écrit: «Ce livre a rappelé l’attention sur
+les manigances du Malin qui était parvenu à se faire nier; il a été le
+point de départ de toutes les études qui se sont renouvelées sur
+l’éternel procès du satanisme; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler
+les odieuses pratiques des goéties; il a pris parti et combattu très
+résolument, en somme, pour l’Église et contre le démon».
+
+Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se confinait le naturalisme,
+comprenant que les théories de cette école ne supportaient pas l’examen
+parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des certitudes, les
+hypothèses chancelantes du déterminisme, il en conclut qu’une telle
+doctrine d’art «conduisait tout droit à la stérilité la plus complète,
+si l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas contraire, aux
+plus fatigantes des redites».
+
+Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il rencontra l’Église et il
+constata le rôle capital qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer
+dans l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les âmes qui se
+tenaient loin d’elle devenaient les victimes d’une force malveillante,
+occupée sans cesse à leur fausser le jugement ou à les pervertir.
+
+Il avait découvert le satanisme et il s’attacha passionnément à en
+relever les manifestations au Moyen Age d’abord, puis à travers les
+siècles et enfin au temps présent. La vie d’un contemporain de Jeanne
+d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre de luxure sacrilège, lui
+fournit son point de départ. Tandis qu’il en rédigeait les principaux
+épisodes, son terrain d’investigation s’étendit; il découvrit la
+continuité de l’action diabolique s’avérant par les sabbats, les
+maléfices de tous genres et les messes noires. Une documentation très
+sûre, ses observations personnelles achevèrent de détruire en lui la
+bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme de naguère.
+
+Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes démoniaques les
+plus évidents; surtout il était pris de malaise à la pensée que si le
+Démon existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister aussi et
+que, pour échapper à l’un, il était logique de recourir à l’autre. Ce
+qui ne l’empêchait pas de reconnaître, avec une entière sincérité, que
+pour trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du cœur, il lui
+aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints passages de _Là-Bas_ exposent
+cet état d’âme complexe. Celui-ci entre autres: «Par instants, après
+certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante s’accentuait,
+il enviait des heures lénitives au fond d’un cloître, des somnolences de
+prières éparses dans des fumées d’encens... Il pouvait se l’avouer, ce
+désir momentané de croire, pour se réfugier hors des âges, sourdait bien
+souvent d’un fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de détails
+infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme transie par la
+quarantaine, par les discussions avec la blanchisseuse et les gargotes,
+par des déboires d’argent et des ennuis de terme... Resté célibataire et
+sans fortune, il maugréait certains jours contre cette existence qui lui
+était faite. Il regardait devant lui et ne voyait dans l’avenir que des
+sujets d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des consolations et
+des apaisements; et il en était bien réduit à se dire que la religion
+est la seule qui sache encore panser, avec les plus veloutés des
+onguents, les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait en retour
+une telle volonté de ne plus s’étonner de rien qu’il s’en écartait tout
+en l’épiant. Et, en effet, il rôdait constamment autour d’elle... car
+elle jaillit en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu
+s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec elles et se perdre
+dans le ravissement, hors des distances, hors des mondes, à des hauteurs
+plus inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par son art extatique
+et intime, par la splendeur de ses légendes, par la rayonnante naïveté
+de ses vies de Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait le
+Surnaturel car, sur cette terre même, comment nier le mystère qui surgit
+chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout quand on y songe? Il était
+vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles, extrahumaines,
+de mettre sur le compte du hasard--qui est lui-même d’ailleurs
+indéchiffrable--les événements imprévus, les déveines et les chances...»
+
+Il en était là quand, au plus fort de ses travaux sur le satanisme, il
+entra en relations avec une femme, une possédée qui le fit assister à
+une messe noire, l’entraîna--sans que, du reste, il s’en rendît
+compte,--à commettre un affreux sacrilège. Révolté dès qu’il eut compris
+où elle le menait, il rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible
+danger car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité, chez Satan,
+s’expose à demeurer dans son empire et à s’y plaire.
+
+La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le garda de ce péril.
+
+L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait _Là-Bas_, est
+indiqué dans cette conversation de deux de ses personnages: «Attester le
+Satanisme, dame, c’est bien gros et pourtant cela peut sembler quasi
+sûr; mais alors si on est logique, il faut croire au Catholicisme et,
+dans ce cas, il ne reste plus qu’à prier; car enfin ce n’est pas le
+Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à
+lutter contre la religion du Christ.
+
+--Eh bien, crois!
+
+--Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de dogmes qui me découragent
+et me révoltent.
+
+--Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose, reprit des
+Hermies, et cependant il y a des moments où je sens que ça vient, où je
+crois presque. Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est que le
+surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non. Le nier, c’est nier
+l’évidence; c’est barboter dans l’auge du matérialisme, dans le bac
+stupide des libres-penseurs.
+
+--C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi. Ah! ce que j’envie la
+foi robuste de Carhaix!
+
+--Tu n’es pas difficile! La foi, mais c’est le brise-lames de la vie,
+c’est le seul môle derrière lequel l’homme démâté puisse s’échouer en
+paix!...[2]»
+
+ [2] _Là-Bas_, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique
+ fervent, dont Durtal--qui est Huysmans--recherche la conversation.
+
+En résumé: à cette période de son existence, Huysmans admet l’inaptitude
+de l’art, purement réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre
+compte des opérations de la vie spirituelle. Il a constaté, au point de
+vue philosophique, que l’école naturaliste dont il fit partie, échouait
+lorsqu’elle cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce qu’elle se
+cramponnait à un déterminisme controuvé. En ce qui le regarde
+personnellement, concluant à l’illusion universelle et au néant foncier
+de toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet. Il a
+reconnu l’intervention constante du Surnaturel dans les affaires de ce
+monde. Il conçoit que la religion catholique pourrait lui apporter le
+calme et la tendresse auxquels il aspire; il proclame l’influence
+bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il n’entrevoit même
+pas la possibilité d’acquérir la foi parce que les dogmes le révoltent;
+parce que la pratique lui répugne; parce que sa sensualité refuse de
+renoncer aux voluptés défendues--parce que la raison humaine clignote
+toujours en lui comme une mauvaise chandelle dans une lanterne aux
+vitres enfumées.
+
+C’est la seconde phase.
+
+Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore et indécis, à
+l’horizon de son âme. Le Surnaturel diabolique l’a enveloppé, un moment,
+de ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses. Le Surnaturel
+divin va s’emparer de son cœur et de son intelligence et, par la douleur
+physique et morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même et de ce
+qui l’entoure, le projeter, presque malgré lui, au pied de la Croix.
+
+Et c’est la troisième phase: celle de la conversion.
+
+
+IV
+
+Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu s’empara de cette âme, lui
+inculqua le remords de ses fautes, la conduisit à la pénitence, à
+l’Eucharistie et, désormais, à l’observation de ses commandements.
+
+Or les influences naturelles ne suffisent pas à expliquer la conversion
+de Huysmans--non plus que celle de n’importe quel pécheur repentant.
+Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine mesure, le terrain,
+tout au plus interviennent-elles, comme auxiliaires, aux heures de
+crise. Mais elles demeureraient impuissantes si l’action divine ne
+suppléait à leur débilité.
+
+C’est donc la Grâce qui opère la transformation de l’âme. C’est elle
+qui, s’incrustant aux profondeurs les plus secrètes d’une conscience, y
+implante bientôt de telles racines que rien ne saurait plus l’en
+arracher.
+
+Au deuxième chapitre d’_En Route_, Huysmans analyse avec une
+perspicacité remarquable et les circonstances naturelles qui purent
+l’incliner à croire et les opérations de plus en plus sensibles de la
+Grâce en lui.
+
+Résumons-le.
+
+Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme pieux: jadis sa
+famille pratiqua; même certaines de ses tantes et de ses cousines se
+firent religieuses. Mais à s’examiner, il ne découvre pas que cet
+élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu ajouter que son cas était
+identique à celui d’un grand nombre de ses contemporains. Quelle est la
+famille, catholique de baptême, qui ne présente pas des conditions
+analogues? Et pourtant, malgré l’ascendance dévote, ils pullulent les
+incroyants que leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de
+l’Église.
+
+Deux autres causes lui semblent plus actives: son dégoût de l’existence
+aggravé par la solitude, sa passion de l’art peu à peu tournée vers les
+beautés de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur des
+cérémonies. La puissance d’analyse de la philosophie catholique frappe
+également en lui le psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine
+du raisonnement et dans celui des sensations d’art. Le cœur n’était
+point touché--ou, du moins, l’écrivain n’en avait pas conscience.
+
+Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique et plus abandonné que
+d’habitude, il entra, par hasard, dans une église--c’était le Vendredi
+Saint--et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office rappelant la
+Passion et la mort du Christ. Il sentit le désir de la foi s’ébaucher en
+lui d’une façon assez confuse.
+
+Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont l’architecture le
+ravissait, il fut touché par la ferveur des pauvres gens qui priaient
+là: «C’étaient, dans ce quartier de gueux, des regrattières, des sœurs
+de charité, des loqueteux, des mioches; c’étaient surtout des femmes en
+guenilles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels...»
+
+Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, une messe de
+plain-chant.
+
+Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance minable, se sentit
+soulevé par cette musique incomparable. Il se dit: «Mais il est
+impossible que les alluvions de foi qui ont créé cette certitude
+musicale soient fausses. L’accent de ces aveux est tel qu’il est
+surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint
+l’imperméable grandeur de ce chant nu».
+
+Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur lui-même: «Il était
+suffoqué par de nerveuses larmes, toutes les rancœurs de sa vie lui
+remontaient; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui
+l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son
+existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels...»
+
+Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, hier encore, il
+aurait admiré le plain-chant sans en tirer de conclusions surnaturelles.
+La foi visible de l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un
+parallèle sarcastique avec le manque de recueillement que l’on constate
+trop souvent dans les églises des quartiers riches. Aujourd’hui, le
+voici qui se sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui voudrait
+se repentir et qui pleure.
+
+C’est une première touche de la Grâce.
+
+Des mois passent. Il continue de fréquenter les églises. Il «rôde» sans
+cesse autour du catholicisme, de plus en plus «touché par ses prières,
+pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et ses chants». Il avoue:
+«Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une
+autre existence il y a loin! Au fond, j’ai le cœur racorni par les
+noces, je ne suis bon à rien...» Cela, c’est de l’humilité. Ne
+trouvez-vous pas dans cet aveu comme un balbutiant _Domine non sum
+dignus_?
+
+Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise émue, il s’aperçoit qu’il
+croit. «En une nuit, incrédule la veille, sans le savoir, je suis devenu
+croyant.»
+
+Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer le travail caché de
+la Grâce. Ici je citerai un peu longuement, car le passage est
+caractéristique quant à l’action surnaturelle: «J’ai entendu parler,
+dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre
+ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement
+et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent
+s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit
+comme bon lui semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui
+est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et
+celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à
+la digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le sente. Il n’y a
+pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise;
+il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, sans que l’on
+sache ni comment ni pourquoi, c’est fait. Oui, mais cette manœuvre
+ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après
+avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans ce cas, les opérations
+sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont
+résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long
+du fil; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans m’être douté que
+j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de
+foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et
+taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce
+bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un
+malheur ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule chose qui me
+semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion
+divine--grâce...»
+
+Deux points sont à retenir de cette analyse. D’abord que Huysmans,
+habitué par profession et par goût à démonter les mobiles de ses pensées
+et de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments et de ses idées,
+reconnaît, de la façon la plus indubitable, qu’une force surnaturelle
+s’est introduite dans son âme et y agit sans que sa volonté soit
+intervenue.
+
+Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, pour le transformer,
+d’un intermédiaire humain. Cela est à souligner car c’est un cas
+fréquent dans beaucoup de conversions de notre époque: le clergé n’y a,
+au début, aucune part. Ce n’est que par la suite qu’il entre en jeu
+comme instructeur, consolateur et dispensateur des Sacrements. Nous
+verrons le même fait se reproduire dans les exemples de conversion que
+nous aurons à étudier.
+
+Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la mettre en pratique. Et
+c’est alors que les difficultés commencent et que les obstacles se
+multiplient. Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas aussi
+commode qu’il se l’était figuré. Ah! il ne s’agit plus de réaliser le
+rêve qu’il avait fait naguère: se dorloter dans un assoupissement béat
+où le culte et les exercices religieux tiendraient le rôle de
+narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses habitudes, de divorcer avec
+les péchés contre les sixième et neuvième commandements et, avant tout,
+de se confesser, de liquider le passé pour inaugurer une existence
+nouvelle.
+
+Ce programme l’épouvante; il se dit d’abord qu’il n’aura jamais le
+courage de l’appliquer: «Le bouleversement d’idées qu’il avait subi
+était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par
+instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors
+pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la
+sincérité de sa conversion. Il se disait: «En fin de compte, je ne suis
+emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour
+entendre et non pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais mon
+plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées,
+des bagarres d’esprit, tout ce qu’on voudra, sauf la foi...»
+
+De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu étaient presque toujours
+suivis de rechutes dans la luxure; de sorte qu’il finissait par
+s’imaginer que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation
+religieuse pour s’embraser.
+
+Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise en éveil par sa marche
+vers Dieu, cherchait à l’égarer vers une sorte spéciale de sadisme. Il
+reconnut pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette époque,
+l’objet d’une manigance d’En-Bas.
+
+C’est, du reste, un fait d’observation courante: dans toute conversion,
+dès que le néophyte se sent sollicité, par le Surnaturel divin, de faire
+un pas en avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le tirer en
+arrière. Je ne connais pas d’exceptions à cette règle.
+
+Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une suggestion d’ordre sensuel
+dans ses alternatives d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout,
+on estimera que l’amateur de sensations anormales qu’il fut si longtemps
+s’en serait fort bien accommodé, aurait même trouvé du ragoût dans cette
+salade d’exaltations pieuses et de piments orduriers.
+
+Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir subi de nouveaux doutes
+«il sentait très distinctement au fond de lui qu’il possédait
+l’inébranlable certitude de la vraie foi... et il était encore assez
+franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la foi, si
+j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir tiède et flottant,
+sans cesse réchauffé par un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de
+trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins
+et pieux. Non, tout ou rien! Se muer de fond en comble ou ne rien
+changer...»
+
+Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait déjà plus. La Grâce se
+faisait plus pressante; et il s’écriait: «Si je n’obéis pas à des ordres
+que je sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, je me prépare
+une vie de malaise et de remords.»
+
+Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de s’avouer que la première
+démarche à faire, c’était de s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le
+recevrait bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait de
+répugnance car, encore très truffé d’orgueil, il considérait les
+neuf-dixièmes du clergé séculier comme trop bornés pour élucider son
+cas.
+
+Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps debout car, presque
+immédiatement, il se rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et
+pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, le
+comprendrait.
+
+Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation? Que non point!
+Par crainte de l’inconnu où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi
+des aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa cent arguties
+pour différer.
+
+Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon sensible. Comme il était
+de bonne volonté, mais trop vacillant encore pour déjouer les ruses du
+Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit là où il devait
+trouver un secours surnaturel.
+
+De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des pauvres, des humbles, des
+sacrifiées à l’Amour divin qui furent, en cette occasion, les
+instruments de Dieu.
+
+C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé par les bruits pompeux
+qui sévissent, aux grandes fêtes, sous les voûtes des églises à la mode,
+Huysmans errait dans la lugubre et réclusionnaire rue de la Santé.
+
+Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure des vêpres, il découvrit
+une toute petite église, fort obscure et chétivement décorée où il
+pénétra. Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, un
+pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, des pauvresses. Il
+était seul d’hommes. Le recueillement était si intense, l’atmosphère
+d’oraison qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante que son
+âme, glacée jusqu’alors par des litiges d’orgueil et de luxure,
+contractée sur elle-même, se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux
+femmes, évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, il eut
+un mouvement d’humilité tout à fait soudain. Ce fut «un élan véritable,
+un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné
+d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il
+se dissolvait un peu, qu’il participait, même de loin, aux tendresses
+réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que
+saint Paphnuce avait apprise à la courtisane Thaïs:--_Toi qui m’as
+créée, aie pitié de moi._ Il balbutia l’humble phrase, pria, non par
+amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par
+regret de ne pouvoir aimer».
+
+Il voulut ensuite réciter le _Pater_, mais la phrase: _pardonne-nous nos
+offenses_, l’arrêta parce que, se sentant de la rancune contre certains
+qui l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait point de haine
+à leur égard. Il s’abîma donc dans la conscience de son indignité et
+demeura muet.
+
+Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait lui délégua le bedeau
+pour l’avertir qu’il allait y avoir une procession, et pour le prier de
+suivre le Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance car il
+appréhendait, par respect humain, de «se couvrir de ridicule». Mais le
+bedeau revenait et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon gré,
+mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi lui-même par toutes les
+laïques, tandis que les religieuses, voile levé, entonnaient le naïf et
+adorable chant de Noël: _Adeste fideles_. A ce moment, il n’était
+nullement ému; au supplice de se trouver en évidence, il se disait: «Ce
+que je dois avoir l’air couenne!»
+
+La procession finie, le bedeau lui souffla de s’agenouiller à la barre
+de communion, devant l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La
+sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes qui, croyait-il,
+l’observaient, lui était très pénible. Puis il craignait les taches de
+cire tombant du cierge sur son paletot; puis à se tenir à
+genoux--posture qui ne lui était guère habituelle--il éprouvait de
+l’ankylose et des crampes. Bref il ne parvenait plus à se recueillir.
+
+Or, au moment même où le prêtre se tourna vers les fidèles pour donner
+la bénédiction, où lui-même se trouva face à face avec la Présence
+Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries qui lui
+encombraient l’esprit et lui inspira un vif et suave sentiment de
+contrition: «Malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses
+souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, tel un capitaine à
+la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges. Et
+lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre
+fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le
+Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, il demeura le corps
+incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à
+passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse».
+
+Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais pas!
+
+L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel lui avait délié
+l’âme se corrobora du souvenir d’une prise de voile à laquelle il avait
+assisté, peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il se peignit
+l’image de cette postulante, étendue aux pieds de l’Archevêque
+officiant, s’offrant pour être une des victimes qui compensent, à force
+de rigueurs sur elles-mêmes et de prières, les péchés du monde. Il se
+remémora l’existence des Carmélites et il se dit: «La vie, la vie de ces
+femmes! Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans oreiller ni
+draps; jeûner sept mois de l’année sur douze; toujours manger, debout,
+des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l’hiver;
+psalmodier, pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le
+corps, être assez humble, pour, si l’on a été douillettement élevée,
+accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les
+plus viles; prier dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à
+ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il
+qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à expier l’imbécillité
+de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte
+à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!»
+
+Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, aussi par l’humble piété
+qui se révélait chez les Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué
+par la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, il eut honte de ses
+hésitations, de ses rechutes dans la débauche, de ses dérobades à
+l’appel divin. Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux.
+D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la Vierge, consolatrice des
+affligés, auxiliatrice des pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette
+prière que, pour ma part, je trouve splendide en sa violence et en sa
+crudité:
+
+«Ayez pitié; écoutez-moi!... j’aime mieux tout que de rester ainsi, que
+de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines!
+Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun
+courage pour me combattre. Ah! si vous vouliez! Je sais bien que c’est
+fort d’oser vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à retourner
+son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur le fond pour en
+faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si
+débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. Oh! tout de même, ce
+que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je
+ne sais où, dans un cloître. Mon Dieu! c’est fou ce que je vous raconte,
+car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et, d’ailleurs, on ne
+m’y recevrait pas!...»
+
+L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une ferme résolution d’aller
+trouver, dès le lendemain, le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois
+auparavant, s’était imposée à lui, et le calme entra dans son cœur.
+
+Ainsi se termina la période où il avait eu à lutter, tout seul, contre
+le Surnaturel démoniaque, à recevoir, sans s’y être préparé que par un
+désir combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. Il ne s’était
+confié à personne; la foi était entrée en lui sans son propre concours;
+alors qu’il en avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord
+reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la logique naturelle,
+il aurait dû reculer devant les nouvelles douleurs que lui présageait un
+aussi pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, l’humilité
+avec la contrition lui furent départies sur un simple acte de respect au
+Saint-Sacrement, la force de persévérer sur une brève prière à
+l’Immaculée.
+
+Remarquez également que sa présence à la prise de voile et que la
+découverte qu’il fit de la chapelle des Franciscaines étaient, au point
+de vue humain, purement fortuites. Suivant la procession, puis
+agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord dispersé en des
+préoccupations puériles et ne s’était repris que sous l’action soudaine
+de la force mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que ses
+manifestations échappaient au raisonnement, déconcertaient les chicanes
+du sens commun.
+
+Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être amené, par un
+mouvement inattendu, à solliciter l’intercession de la Vierge de
+laquelle il ne s’était guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait
+reçu l’énergie de faire un nouveau pas en avant.
+
+
+V
+
+C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au converti, dans le moment
+même où une aide lui devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut.
+Huysmans ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique qui prit
+la direction de son âme--et qu’il a peint dans _En Route_ sous le nom
+d’abbé Gévresin--était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. En
+outre, comme il a été dit plus haut, il était fort savant en Mystique,
+ce qui le rendait apte à suivre les opérations de la Grâce dans une âme
+ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire.
+
+Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber dans le ministère
+paroissial: par suite, n’ayant qu’à confesser quelques collègues et
+quelques religieuses, il lui restait du loisir pour étudier, éclairer,
+consoler et guider l’étrange brebis qui venait se réfugier sous sa
+houlette.
+
+Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée devant Dieu de ne plus
+différer, vint donc lui rendre visite et lui exposa, sans réticences,
+les péripéties de sa conversion. Il avoua «ses débats avec la chair, son
+respect humain, son éloignement des pratiques religieuses, son aversion
+pour tous les rites exigés, pour tous les jougs».
+
+Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après avoir fait remarquer à
+son pénitent qu’ayant passé la quarantaine et abusé des voluptés
+illicites, il était naturel qu’il fût en proie à des tentations
+sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda s’il priait pour les
+conjurer.
+
+Le néophyte répondit affirmativement, mais il ajouta que ses
+supplications ne l’empêchaient pas de retomber dans la débauche. Après,
+il se prenait en horreur mais il était bien temps!
+
+«--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, s’écria-t-il.
+
+--Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez.»
+
+Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit: «Rappelez-vous ce que
+dit sainte Térèse:--Une des peines des commençants, c’est de ne pouvoir
+reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont
+pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir
+Dieu... Méditez cette phrase, elle s’applique à vous car cette répulsion
+de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets; et vous avez le
+désir de servir le Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, pour
+aller à lui.»
+
+Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce qu’il devait faire pour
+arriver à se vaincre. Le prêtre, ne le voyant pas disposé à se
+confesser, répondit: «Je vous recommande de prier, chez vous, à
+l’église, partout, le plus que vous pourrez... Nous verrons après.»
+
+Huysmans jugea cette médication par trop anodine. Il le laissa voir.
+
+Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou
+vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est
+opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que
+la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de
+l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous
+ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la
+légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la
+parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure
+actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le
+agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera;
+contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta
+volonté parce que tu es mon Dieu.»
+
+Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au
+plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même
+s’il succombait de nouveau à la tentation.
+
+Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il
+fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En
+somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans
+votre jus et attendez.»
+
+Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière.
+
+Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le
+péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange
+s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles
+n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant
+rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir!
+
+C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour
+latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte
+continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes
+antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi
+machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent
+plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la
+Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que,
+durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il
+tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti.
+
+Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors
+qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses
+inclinations religieuses s’affaiblissaient également.
+
+Il s’en plaignit à l’abbé.
+
+«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le
+plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous
+n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus
+répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la
+satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il
+vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il
+vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.»
+
+Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement,
+se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir.
+
+Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait.
+«Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes
+dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le
+prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le
+matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il
+se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un
+irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il
+semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches,
+qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.»
+
+Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante,
+constaté que la parole de Notre-Seigneur: _Demandez et il vous sera
+donné_ était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la
+prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.
+
+Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait
+naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques
+jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette
+malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en
+larmes, il lui confia sa rechute et ses remords.
+
+«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous
+m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé.
+
+--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses
+efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut!
+
+--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au
+moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet,
+dans un état de fatigue qui exige une aide.»
+
+Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des
+monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande
+part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait
+bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais
+sans excuse.
+
+«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice;
+elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans
+même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des
+monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi,
+prier pour vous.»
+
+Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution
+mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus
+rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus.
+
+Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne
+l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également
+soulager ses frères de souffrance[3].
+
+ [3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le
+ passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus
+ admirables épisodes d’_En Route_ (p. 115).
+
+Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du
+peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les
+aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi
+le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour
+ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion.
+
+A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier
+ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté
+que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une
+façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il
+s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était
+pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec
+lesquelles il s’est trouvé en contact.
+
+
+VI
+
+Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait
+où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste
+maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel
+réceptacle nous vous mettrons.»
+
+A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait
+le retrancher du monde?
+
+«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un
+moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent,
+il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de
+vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins
+les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un
+cloître!...»
+
+Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le
+refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui
+d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant
+aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se
+dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa
+chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable,
+si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois
+qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui
+masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La
+seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui
+s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le
+pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.»
+
+Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner
+sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin.
+
+Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si
+obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide
+qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous
+rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.»
+
+Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des
+œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de
+l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des
+ordres religieux et particulièrement des Trappistes.
+
+Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il
+l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur.
+Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des
+mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des
+églises.
+
+Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste,
+baigné de suave contrition en tant que catholique de désir.
+
+Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une
+prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les
+Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la
+vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la
+jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du
+Christ, les péchés du monde.
+
+A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques,
+l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à
+brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir».
+
+Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la
+faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle.
+
+«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un
+cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous
+nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable
+résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?»
+
+Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à
+bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur
+ses lèvres.
+
+Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce
+serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne
+serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le
+courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez
+qu’elle vous fait horreur.»
+
+Huysmans se taisait.
+
+Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les
+prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur
+expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un
+préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir
+au clergé parisien.
+
+Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami
+qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et
+l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une
+existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de
+loque.»
+
+Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une
+angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions
+entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une
+pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.»
+
+L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le
+jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à
+sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour
+vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le
+vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose
+prieront de leur mieux pour vous.
+
+--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du
+prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai...
+
+--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour
+qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est
+la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous
+serez guidé...»
+
+Et il le quitta.
+
+Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son
+directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la
+décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que
+Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus
+méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature.
+
+Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son
+bilan.
+
+_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent
+dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande.
+Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de
+légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas.
+
+Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des
+heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on
+me défendra de fumer.
+
+Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque
+de maladie grave.
+
+D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma
+sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai
+terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai.
+
+Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à
+aujourd’hui: me confesser et communier.
+
+Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace
+d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera?
+
+«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser
+s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine
+clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec,
+c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette
+dernière insulte!»
+
+Néanmoins, voyons le _Pour_.
+
+Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon
+âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait
+le mérite?
+
+Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La
+nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les
+autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste
+qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et
+puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves
+certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté
+intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations
+sensuelles?
+
+Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis
+poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de
+l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra
+céder».
+
+A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il
+fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le
+voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.
+
+Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait
+d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte,
+comme engourdie.
+
+Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous
+prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur
+les conditions du voyage.
+
+L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur
+des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de
+nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque
+convaincu mais si sombre, il brusqua les choses.
+
+--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une
+réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y
+rendre dans cinq jours?
+
+«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche
+caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la
+sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le
+mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut
+inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une
+immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent.
+
+Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être
+le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une
+volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre,
+et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie.
+Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait
+s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles
+qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il
+en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et
+autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier
+l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine
+leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel
+point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop
+que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que
+dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt
+controuvée par les faits.
+
+Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas
+à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre
+tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il
+avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son
+âme serait gravement compromis.
+
+Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils
+et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche
+divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des
+mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.»
+
+Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que
+je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce
+prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce
+secours imprévu, cette aide!»
+
+
+VII
+
+La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût accueilli comme
+retraitant à la Trappe de Notre-Dame de l’Atre, reçut, dans le délai
+prévu, une réponse favorable.
+
+Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré que les secours
+surnaturels ne lui feraient pas défaut, il n’éprouvait aucune joie: «il
+se sentait mélancolique, mal attendri, mais résigné». Puis la veille de
+son départ, sans cause apparente, une névralgie terrible le terrassa. A
+ce coup, il crut qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque
+sur le point de se réjouir de ce contre-temps, car la seule pensée de la
+confession le faisait frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que,
+coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature.
+
+Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait qu’il assumât tout le
+mérite d’un sacrifice affreusement pénible. N’est-il pas significatif ce
+spectacle d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le dos aux
+moindres obstacles et qui pourtant, bon gré mal gré, soutenue par la
+Grâce, finit par se résoudre à les franchir?
+
+Que devient, au regard de ce drame de conscience, la théorie
+déterministe prétendant que, parmi les mobiles purement instinctifs qui
+préparent nos actes, celui qui nous est le plus agréable l’emporte
+toujours et que nous ne pouvons lui résister?
+
+Dans le cas du converti, ce mobile serait celui que lui imposent sa vie
+passée de servant des doctrines matérialistes et d’homme épris de
+sensualité. Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit en
+dehors des lois ordinaires de la psychologie, cet homme entre dans une
+voie de pénitence, de rachat et de réparation, d’où ses penchants les
+plus invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient l’écarter.
+
+Au vrai, Huysmans--il l’a dit--allait au couvent «comme un chien qu’on
+fouette», mais il y allait tout de même.
+
+L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, trop souvent
+porté à s’adorer lui-même, était dompté. En partant, il se disait, avec
+une humilité touchante: «Au fond quel symptôme d’un temps! Il faut que
+décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n’ait plus le
+droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce
+qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme
+moi!...»
+
+Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri de sa névralgie et,
+par aventure, content d’avoir pris son parti. Le voyage ne présenta pas
+d’incidents notables. Il ne lui restait, en somme, que l’étonnement
+d’accomplir un acte qu’il n’avait pas envie de faire.
+
+Accueilli, fort poliment mais avec une certaine réserve, par le Père
+hôtelier, il prit possession de sa cellule, s’enquit de ses obligations,
+et obtint qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes accommodés
+à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin serait substitué au lait que,
+comme on sait, il ne pouvait digérer. Il devait observer le silence,
+assister à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir de la
+clôture et s’adresser uniquement au Père pour ce dont il pourrait avoir
+besoin. Nulle autre prescription ni conseil pour sa vie intérieure.
+Comme il est d’usage dans les monastères, on laissait d’abord la
+solitude, le repliement sur soi-même, la prière agir sur le pénitent.
+
+Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque--qu’il appelle M.
+Bruno,--un vieillard qui avait reçu l’oblature et qui s’était reclus,
+pour le reste de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent
+quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna pour Complies.
+
+A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité intense. Il ne
+songeait ni à se recueillir ni à prier. La façon dont les moines
+chantaient ou psalmodiaient, selon la méthode grégorienne la plus
+stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du _Salve Regina_, proféré
+avec une ferveur et une force de supplication inouïe, qu’il rentra en
+lui-même. Cette plainte si suave, cette imploration admirable de l’âme
+qui voudrait se montrer digne des promesses de Jésus-Christ, cet appel à
+l’intercession de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il fondit
+en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, tombant à genoux, il cria
+vers Dieu: «Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être; mais ils m’ont
+piétiné et couvert de purin; et l’étable même est en ruines. Ayez pitié,
+je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans
+place. Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte,
+lavez-moi!...»
+
+Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait oublié de fixer,
+avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait le lendemain. «Tant
+mieux, se dit-il, cela me reculera d’un jour.»
+
+Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter.
+
+La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité toute spéciale
+troublèrent son sommeil. Il eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et
+malfaisants qui rôdaient autour de lui. La récitation du verset de saint
+Ambroise: _Procul recedant..._ mit ces larves en fuite. Mais son malaise
+persista car il sentait confusément que des attaques d’En-Bas se
+préparaient contre lui.
+
+Après une insomnie coupée d’assoupissements brefs, il atteignit trois
+heures du matin. Il se leva, gagna l’église et fut tout de suite
+empoigné par le recueillement des religieux qui priaient à genoux ou
+étendus, les bras en croix, sur les dalles.
+
+«Oh! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il.»
+
+Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé au contact de ces âmes
+limpides, irradiant l’adoration autour d’elles, pour la première fois
+depuis sa conversion, il sentit son être se détendre. «Il se dénoua,
+s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de
+souiller par sa présence la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se
+reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait comprendre comment,
+malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de
+ses élus. Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au
+dernier des convers qui ne savait peut-être pas épeler un livre. Il
+comprit que la culture de l’esprit n’était rien, que la culture de l’âme
+était tout. Et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à
+balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme
+emmenée par celle des autres, hors du monde, loin de son charnier--loin
+de son corps...»
+
+Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant d’inquiétudes,
+quand, au déjeûner, le Père hôtelier lui dit que le Prieur l’attendrait
+à dix heures précises à l’auditoire pour le confesser.
+
+Cette nouvelle l’effara: il en fut comme assommé car dans l’élan
+d’allégresse qui l’emportait depuis l’aube, il avait complètement oublié
+qu’il devait se confesser. Et maintenant, à la minute redoutable où il
+allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne connaissait pas, il
+était pris d’une indicible terreur.
+
+Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, à l’église,
+agissaient, à son insu, sur son âme et l’inclinaient à la pénitence. Il
+fit son examen de conscience, et son passé lui apparut tellement hideux
+que la contrition totale lui tordit le cœur comme pour en exprimer
+l’écume de ses péchés. Il pleura «doutant du pardon, n’osant même plus
+le solliciter tant il se sentait vil».
+
+Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le bouleversait qu’il fut
+sur le point de rebrousser chemin, d’aller chercher sa valise, de courir
+prendre le train.
+
+Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. Sans propos
+préalables, il lui désigna un prie-Dieu et, s’asseyant à côté de lui, se
+dit prêt à entendre sa confession.
+
+Huysmans avait vaguement préparé une entrée en matière, noté des points
+de repère, classé à peu près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se
+rappelait plus rien.
+
+Le moine demeurait immobile et silencieux. Huysmans balbutia le
+_confiteor_, s’efforça de commencer ses aveux. Mais les larmes
+jaillirent. Il s’interrompit pour balbutier: «Je ne peux pas!...» Ah! ce
+n’était pas le respect humain qui le retenait. Non, c’était «toute cette
+vie qu’il ne pouvait rejeter qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré
+par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné,
+sans un mot de tendresse, sans secours. Il lui sembla que tout croulait,
+qu’il était perdu, repoussé même par Celui qui l’avait pourtant envoyé
+dans cette abbaye».
+
+Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix
+douce et basse: «Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la
+fatiguer par des questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons du
+temps devant nous car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun
+office. D’ici là, pensez à cet épisode de la montée au Calvaire: la
+croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du
+Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un
+homme de Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en
+détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé cette croix du
+fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi
+permis à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé par le
+plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si
+loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus.»
+
+Il bénit le pénitent et se retira.
+
+Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, Huysmans passa une
+journée assez calme, put suivre les offices sans trop se disperser. La
+nuit fut également à peu près paisible; les larves impures s’abstinrent
+de l’obséder.
+
+Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux communier, et la
+joie grave qui brillait sur leur visage lui inspira le regret de ne
+pouvoir les imiter.
+
+«Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre combien il était
+différent d’eux! Tous étaient admis jusqu’à M. Bruno, lui seul
+restait... Et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il
+le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc de l’Écriture,
+parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ...»
+
+Ces réflexions lui firent du bien; elles dissipèrent sa terreur de la
+confession. Il comprit que la justice voulait qu’il souffrît et se
+purifiât pour être admis à recevoir son Dieu.
+
+De retour à l’auditoire, il avait pris son parti; il était toujours bien
+triste mais résolu à tout dire.
+
+Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa bonne volonté: «--Ne
+vous troublez pas; c’est à Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes,
+que vous allez parler.»
+
+La confession se déroula aussi complète que possible, ne dissimulant,
+n’atténuant rien.
+
+Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, s’étonna, encore une
+fois, du miracle évident dont il avait été l’objet et en rendit grâces à
+Dieu.
+
+Il ajouta: «Le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement,
+ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison,
+mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure parfois des
+années. Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à
+vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour
+vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du
+sacrement de pénitence et de la sainte communion.»
+
+Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait continuer de son
+mieux. La confession, elle lui serait désormais moins pénible puisqu’il
+n’aurait plus des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie,
+il la recevrait souvent car le Démon, furieux de sa défection, allait
+terriblement s’agiter pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente
+l’armerait pour se défendre.
+
+Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit docilement ces
+préceptes.
+
+Le moine lui donna pour pénitence _une dizaine d’un chapelet à réciter_,
+chaque jour, pendant un mois; puis, après lui avoir signifié qu’il
+communierait le lendemain, il l’invita à faire son acte de contrition et
+lui donna l’absolution.
+
+Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide formule qui remet les
+péchés, le pénitent frémit de la tête aux pieds. «Il s’affaissa presque
+sur le sol, sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent en
+personne, était là, dans cette pièce, et il pleura, ravi, courbé sous le
+grand signe de croix dont le couvrait le moine... Il lui sembla sortir
+d’un rêve quand le Prieur lui dit:--Réjouissez-vous, votre vie est
+morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître
+qu’elle va renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance dans
+Notre-Seigneur et allez en paix.»
+
+Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un des actes capitaux de sa
+conversion.--On fera simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de
+mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on a noté chez lui les
+constantes manifestations et par l’intégral regret de ses fautes. Chaque
+fois que, malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point de suivre
+les incitations de la nature, le Surnaturel divin était intervenu de
+telle sorte qu’il avait eu conscience de son action. Chaque fois que le
+Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il avait été remis dans
+le droit chemin. Enfin, ayant demandé à la Vierge d’aller dans un
+couvent, il y avait été envoyé malgré tous les obstacles.
+
+L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, il lui restait de
+terribles épreuves à subir.
+
+
+VIII
+
+«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux
+arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai
+dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de
+ses souillures et ornée..._»
+
+Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les
+boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans
+ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.
+
+C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans
+la maison devenue nette.
+
+Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette
+brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le
+vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de
+longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se
+réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui
+impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits,
+appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le
+maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à
+reprendre sa forme d’hier.
+
+De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre
+une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette
+différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur
+ses pas.
+
+Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il
+lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler
+l’imagination.
+
+C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les
+écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été
+chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui
+déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes;
+il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides
+et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte
+à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but
+visé.
+
+Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet
+assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte
+se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa
+volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection
+nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que
+l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer.
+
+N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle
+et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra
+par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le
+mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer
+avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc;
+il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en
+déroute[4].
+
+ [4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous
+ l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV.
+
+Ainsi de Huysmans.
+
+Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina.
+
+Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait
+recevoir la communion le lendemain.
+
+--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe
+conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le
+Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous
+n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père
+Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent.
+Cependant je vais m’informer.
+
+Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout
+de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain
+matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie.
+
+Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait
+communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le
+désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était
+puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle
+s’affirmait irrésistible.
+
+«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta.
+
+Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à
+la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?»
+
+C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je
+manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie
+d’être sanctifié par un moine...»
+
+Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire
+diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui
+lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée
+par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant
+tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce
+fut la crise de scrupule.
+
+A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient
+pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec
+contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers.
+
+Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était
+sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet,
+l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par
+paresse.
+
+--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel
+me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je
+vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus...
+
+Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse
+s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela.
+Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta
+pénitence est nulle.
+
+«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne
+suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je
+vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.»
+
+Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges
+pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé,
+presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il
+s’arrêta.
+
+Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage:
+
+--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence,
+tu n’oseras approcher de la Sainte Table.
+
+Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que
+vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais
+comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout
+de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec
+répugnance, il lui fallait tout recommencer!
+
+Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée
+avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors
+il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment.
+
+A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis
+sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!»
+
+Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont
+il était la victime.
+
+Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal
+formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les
+chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin,
+espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit,
+devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre
+qui devait le communier le matin suivant.
+
+Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas
+rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait.
+
+Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à
+personne, le regardait sans répondre.
+
+«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je
+suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les
+côtes...»
+
+Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis
+plusieurs heures.
+
+«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous
+dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous
+rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore?
+Vous n’avez pas envie de communier demain?
+
+--C’est vrai, répondit Huysmans.
+
+--Nous allons arranger la chose.»
+
+M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis
+revint, ramenant le Prieur, et se retira.
+
+Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment.
+
+--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains.
+Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que
+vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets
+entiers aujourd’hui?
+
+Huysmans fit signe que oui.
+
+--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes
+impatienté, vous avez fini par battre la campagne?»
+
+Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi,
+déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à
+l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez
+outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la
+communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi
+porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la
+déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez
+avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le
+Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit.
+
+Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il,
+ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison
+qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...»
+
+Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable.
+Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le
+prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru
+ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence
+inouïe.
+
+Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait
+de communier.
+
+Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement
+certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe,
+montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par
+impossible, demain, ce soit un moine qui...»
+
+Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette
+demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de
+s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien.
+
+Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin
+apaisé, il s’endormit.
+
+Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant
+qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec
+lui-même qu’il avait lutté.»
+
+Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de
+la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église,
+s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce
+signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus
+que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours.
+
+Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la
+dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il
+n’avait pas encore vu.
+
+Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin
+de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était.
+
+--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat.
+
+--Celui qui était malade?
+
+--Oui, c’est lui qui va nous communier.
+
+Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention
+humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé.
+
+«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le
+simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se
+cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti
+d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi
+immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en
+moi.»
+
+Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert
+et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait
+déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez
+point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi;
+accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...»
+
+Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie
+surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible
+qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors
+pour respirer.
+
+«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non
+la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu
+la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte,
+injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté
+un tribut d’étouffement et de peine.»
+
+C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il
+avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était
+agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette
+faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme
+lui étaient refusées.
+
+Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il
+était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le
+propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé
+l’avait communié.
+
+«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a
+subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin,
+célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui
+lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et
+personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors
+annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu:
+«Parfaitement, c’est moi qui le communierai...»
+
+Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il,
+Dieu a voulu me répondre d’une façon nette.
+
+Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui
+faire visiter les dépendances du couvent.
+
+--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous
+connaître.
+
+Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite
+cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui
+demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de
+l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit
+affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne
+s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances,
+ni troubles d’estomac.
+
+--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose
+qui doit vous manquer?
+
+--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en
+cachette.
+
+--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par
+saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès
+lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de
+cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.
+
+Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur
+conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne
+préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait,
+de nouveau, soulever en lui.
+
+
+IX
+
+Le lendemain matin, après une nuit aussi calme que la précédente, il
+venait d’entrer à la chapelle dans le but de prier la Vierge, quand
+soudain, avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème éclata en
+lui. Il entendait résonner dans son âme des injures atroces contre
+l’Immaculée. Il avait horreur de cette aberration, il en frissonnait de
+dégoût et pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour ne pas
+les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait.
+
+Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia dans le jardin. Aussitôt
+la voix démoniaque se tut mais pour faire place à une autre qui l’emplit
+d’arguties captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque de scrupule:
+Pourquoi s’était-il permis de communier sans goût? Pourquoi, au lieu de
+se recueillir, avait-il passé l’après-midi à flâner avec M. Bruno?
+
+«--Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes sont ineptes: j’ai communié
+tel que j’étais, sur l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette
+promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée, c’est M. Bruno qui,
+d’accord avec l’abbé de la Trappe, l’a décidée...»
+
+--N’importe, tu aurais mieux agi en passant toute la journée en prière
+dans l’église.
+
+--Mais c’est impossible.
+
+--Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit de pénitence. Donc
+tu ne l’as pas!
+
+Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur. Il pantelait, ne
+sachant comment faire tête. Alors, avançant toujours, le Mauvais tenta
+de ressusciter le débat sur les dizaines du chapelet.
+
+De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements du Prieur lui
+revinrent en mémoire et il haussa les épaules. Méprisée, la force
+adverse battit en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute--et
+l’attaque prit une nouvelle forme.
+
+Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient. Doutes sur la
+Présence réelle, doutes sur les vérités révélées, doutes sur la bonté de
+Dieu, doutes sur le libre arbitre--bref une kyrielle d’objections mille
+fois réfutées, et dont Huysmans avait appris à reconnaître l’inanité
+alors qu’il étudiait sa religion. Néanmoins, il voulut accepter la
+controverse; mais l’assaut était si pressant qu’il avait à peine le
+temps de formuler les réponses avant de recevoir un nouveau coup.
+
+Et cependant la foi qu’il avait acquise restait immobile, inébranlable
+sous le flot de paradoxes éculés qui la submergeait.
+
+«Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à travers cette
+bagarre, très lucide, nous sommes deux, pour l’instant, en moi. Je suis
+mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes qu’on me
+souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette...»
+
+Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi découvert battit en
+retraite encore une fois. Mais Huysmans n’avait pas eu le loisir de se
+reprendre que l’assaut recommença.
+
+Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il avait été victime d’un
+phénomène d’auto-suggestion. Il résista, trop renseigné sur son état
+mental pour prendre au sérieux cette insinuation.
+
+Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà présentés, défilaient,
+grossis, tentaculaires, enlaçant la foi pour essayer de l’étouffer.
+Toutes les pédantesques rengaines du matérialisme eurent leur tour. Mais
+Huysmans avait jaugé, dès longtemps, leur vide. Il les subit donc sans
+fléchir.
+
+Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita un tombereau
+d’ordures dans l’âme. En des tableaux d’une précision effrayante, il lui
+mit sous les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable.
+
+Huysmans ne se laissa pas séduire: ces rappels, intensifiés, de ses
+débauches lui faisaient horreur; il ne pouvait écarter l’obscène vision,
+mais l’impression qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté
+puis barbouillé d’excréments.
+
+Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin n’intervenait
+pas--gardait le silence. Alors ce fut la tentation de désespoir: «--Tout
+est fini, je suis condamné à flotter comme une épave dont personne ne
+veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible car si le monde me
+répugne, je dégoûte Dieu!»
+
+Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce moment même, il put
+prier: «--Mon Dieu, dit-il, souvenez-vous du Jardin des Olives.
+Souvenez-vous qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de moi, parlez,
+ne vous en allez pas...»
+
+Rien: nulle réponse. Le démon aussi se taisait. L’âme du pénitent gisait
+maintenant, dans une nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la
+plus petite consolation--quasi-morte.
+
+C’était la purification renforcée; celle que Dieu impose toujours à
+l’âme qu’il entend faire progresser rigoureusement dans la voie étroite
+afin qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude que,
+réduite à ses propres moyens, elle n’est qu’un cadavre. Et en même
+temps, il la triture, comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à
+l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est salutaire mais
+épouvantablement douloureuse.
+
+Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure de Complies; la crise
+ayant duré toute la journée, il ne put prier, mais quand le chœur
+entonna le _Salve Regina_, un peu de lumière rentra en lui. Il regagna,
+l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout pâle et tout tremblant, il
+s’écroula sur une chaise. Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient
+rejoint, s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent.
+
+Il expliqua les tortures qu’il venait de subir.
+
+Et le moine, heureux de constater à quel point cette âme avançait dans
+les chemins de Dieu, lui apprit que la crise en question se produisait
+toujours lorsque la contrition du pécheur était parfaite, et qu’il
+devait donc s’en réjouir comme d’une nouvelle preuve de la sollicitude
+divine à son égard.
+
+--N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible moment à passer.
+
+--C’est ce que la théologie mystique appelle: la «Nuit obscure» ajouta
+M. Bruno.
+
+--Ah! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant; je me souviens... Voilà
+donc pourquoi saint Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les
+douleurs de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme
+qu’on est alors plongé tout vivant dans les enfers...
+
+Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à Paris, avait tant
+insisté pour qu’il lût avec attention les œuvres du Saint. C’est qu’il
+prévoyait que son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait
+le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans avait tout oublié.
+
+L’hôtelier conclut: «--Le remède à tout cela, c’est la confession. Soyez
+debout, demain matin à trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il
+vous entendra[5].»
+
+ [5] Voir la note I à la fin de cette étude sur Huysmans.
+
+
+X
+
+Par la permission divine, Huysmans venait de traverser une crise qui
+devait lui être fort utile.
+
+D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce ne l’abandonnait pas,
+puisque, contre toute vraisemblance, le signe surnaturel qu’il avait
+demandé lui fut octroyé.
+
+Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en traits de flammes, de
+ses égarements passés et pardonnés, quant à la chair et quant à
+l’esprit, il se tiendrait davantage en garde contre les rechutes; de
+plus il avait appris comment la Puissance d’En-Bas s’empare de
+l’imagination pour tendre des embûches aux âmes que Dieu destine à se
+perfectionner par la souffrance. Cet enseignement ne serait pas perdu.
+
+Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était
+dégagé par la prière la plus humble.
+
+Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter
+l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour,
+elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée
+dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle.
+
+Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni
+s’attiédir--ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait
+été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre
+littéraire--il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir.
+
+Sa première communion lui avait seulement procuré--d’une façon
+latente--l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon; la
+seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en
+elle.
+
+Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les
+affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au
+point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il
+n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui
+présentait.
+
+«Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une
+conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui
+Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves.»
+
+Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses
+employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda
+encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner
+faire au Mauvais l’honneur de le combattre.
+
+Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de
+communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots:
+«--Il y a de la fatigue dans votre cas; l’on n’endure pas impunément de
+pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne
+prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles: allez
+à lui, simplement, naturellement--tel que vous êtes. N’oubliez pas que
+si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage,
+Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.»
+
+Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église.
+
+Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour
+faire son action de grâces.
+
+Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son
+âme; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes; il se
+sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même; il se trouva
+transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la
+terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature: le
+brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui
+voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même
+clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de
+dilatement, «la joie presque enfantine du malade qui opère sa première
+sortie». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières; des ailes
+angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait
+semblable à un ostensoir d’or radieux. «C’était un Salut de la nature,
+une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant
+de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la
+custode embrasée de l’astre...
+
+«Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa
+foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne
+comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est
+capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme,
+de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie.»
+
+Huysmans l’expérimentait donc: cette joie toute surnaturelle atteignait
+une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent
+même pas...
+
+Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré
+d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna
+dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès
+d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves.
+Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.
+
+
+XI
+
+Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie d’Huysmans depuis sa
+conversion. De même, au cours des pages précédentes, écartant tout ce
+qui n’était point mon sujet, à savoir: suivre la marche de la Grâce dans
+cette âme, et en marquer, avec autant de précision que je l’ai pu, les
+arrêts et les reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du
+Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. J’ai voulu établir
+une sorte de procès-verbal; je me suis donc attaché à réprimer l’émotion
+que suscitaient souvent en moi maints épisodes où se manifeste la
+véracité magnifique du pécheur pénitent.
+
+Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, dans ce qui va
+venir, je démontrerai, je l’espère, que Huysmans était prédestiné à
+conquérir son salut par la douleur physique et morale. Dieu, en effet,
+multiplia les épines sur le chemin où il l’avait engagé. Rares et brèves
+y furent les joies, fréquentes et prolongées les souffrances. Huysmans y
+acquit peu à peu la résignation puis l’amour de la Croix. Il y reçut
+aussi la persévérance jusqu’à cette mort enviable pour le croyant,
+effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne.
+
+L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs à sa conversion, c’est
+surtout l’aridité, cette épreuve si fréquente chez ceux que Dieu mène
+par les voies extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si
+merveilleusement fixé les phases.
+
+Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu purifie l’âme en lui
+retirant toute lumière sur ce qui se passe en elle. Bien plus, il semble
+s’en tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction apparente au
+désir qu’elle éprouve de se rapprocher de Lui.
+
+«L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où elle se trouve; privée de
+toutes les consolations naturelles et surnaturelles dont elle avait
+coutume de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut se
+contenter et cette soif est si ardente qu’elle en est toute
+desséchée...»
+
+Et il ajoute: «On voit qu’un tel état peut devenir une épreuve très rude
+quand il se prolonge. Il est d’une monotonie désolante et
+malheureusement il s’impose: on ne peut en changer à son gré. Quand
+cette aridité dure pendant quelques jours, elle est déjà profondément
+ennuyeuse. Mais au bout de plusieurs années, elle devient intolérable.
+On est bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins dans les
+bonnes lectures et dans les œuvres saintes mais extérieures»; mais le
+résultat est nul ou à peu près.
+
+Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les différents traits de
+ce véritable purgatoire, le Saint en dit: «C’est une plaine sablonneuse,
+sèche, monotone. Çà et là pousse une herbe rare, partout la même. Elle
+se dresse tristement vers le ciel. C’est le souvenir de Dieu, souvenir
+simple, sans variété. Le vent des distractions couche cette herbe et
+l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les tiges se relèvent et
+reprennent leur direction vers le ciel avec une obstination
+tranquille...»
+
+Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les années qui suivirent sa
+conversion et jusqu’au jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a
+noté dans _la Cathédrale_ et dans _l’Oblat_.
+
+D’abord il fut durement éprouvé au point de vue des consolations
+naturelles: le bon prêtre qui l’avait envoyé à la Trappe, qui avait
+repris la direction de son âme à son retour à Paris et pour lequel il
+ressentait une affection filiale, mourut peu de temps après. Des amitiés
+nouvelles et qu’il croyait solides s’éloignèrent. Il s’était retiré dans
+la solitude, auprès de l’abbaye de Ligugé; il y trouvait quelque
+réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. Or, quelques mois
+après son installation, les religieux furent expulsés, partirent en
+exil. Il dut rentrer dans ce Paris qu’il avait en horreur.
+
+Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à subir de violentes
+attaques. Les incroyants le chargèrent d’injures et de calomnies ou
+déplorèrent hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques,
+divers Pharisiens mirent en doute sa sincérité, soulignèrent, avec
+perfidie, l’outrance de quelques-uns de ses jugements, interprétèrent
+dans un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, lui
+et ses confesseurs, de conseils empoisonnés ou de lettres anonymes.
+Encore un coup, comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose la
+lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à la lie, le fiel de la
+méchanceté humaine.
+
+Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, en apparence, des
+visites de la Grâce, rien qu’une oraison qui semblait ne pas être
+entendue, rien que des communions où Jésus gardait le silence en lui,
+rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait ne devoir être jamais
+rassasiée. Il n’obtint un peu de tendresse que lorsqu’il se réfugiait
+auprès de la Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à
+Notre-Dame des Victoires.
+
+Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux passages de ses
+livres, ceux-ci par exemple: «Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans
+un état d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans une
+langueur que berçait le ronronnement de prières toutes machinales... Il
+se demandait: suis-je plus heureux qu’avant ma conversion? Et il devait
+cependant bien, pour ne pas se mentir, se répondre: oui. En somme, il
+menait une vie chrétienne, priait mal, mais, du moins, priait sans
+relâche. Seulement il se sentait l’âme si vermoulue et si aride!...»
+(_La Cathédrale_, ch. II).
+
+Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur à la communion.
+Il décrit comme suit sa sécheresse: «C’est un état particulier où il
+semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus; que la
+vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble,
+lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au
+dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un
+trou noir.» (_La Cathédrale_, p. 97).
+
+Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise qui le portait à
+s’admirer pour sa continence et son assiduité à la prière, malgré les
+distractions et le manque de goût. Cette tentation le suppliciait car
+Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait gratifié dès la
+première heure. «J’ai, dit-il, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age on
+appelait ingénument la vaine gloire: une essence d’orgueil diluée dans
+de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, dans des réflexions toutes
+tacites... Mon vice est muet et souterrain; il ne sort pas; je ne le
+vois pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine et il me saute
+dessus sans que je l’aie entendu venir.»
+
+Et relevant ces distractions incessantes qui marquent l’état d’aridité
+il s’écriait: «Il suffit que je m’agenouille, que je veuille me
+recueillir pour qu’aussitôt je me disperse. Ah! les gens qui ne
+pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je
+voudrais bien les y voir: ils pourraient attester alors que les
+imaginations profanes qui laissent, à d’autres moments, tranquille,
+surgissent pendant l’oraison, à l’improviste.» (_La Cathédrale_, p.
+103).
+
+Puis l’aridité persistant, «un jour l’ennui s’implanta en lui, l’ennui
+noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous
+accable à ne plus savoir que devenir ni que faire... Je m’ennuie à
+crever: ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le
+secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais
+volontiers de la sorte: le passé me semble horrible; le présent
+m’apparaît faible et désolé; quant à l’avenir, c’est l’épouvante... Je
+cherche des sensations dans mes communions; il faudrait pourtant me
+convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées qu’elles deviennent
+méritoires. Je le vois mais j’en souffre: c’est si naturel de demander à
+Dieu un peu de joie!...» (_La Cathédrale_, chap. VIII).
+
+Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les éclaircissements de son
+admirable confesseur, n’arrivait pas à se rendre compte qu’il était dans
+le Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les ténèbres, qu’il
+progressât sans aide sensible.
+
+Il essaya la diversion notée par saint Jean de la Croix. Il se jeta dans
+des lectures infinies de Mystique, de liturgie, d’art religieux et il
+n’en tira que de la satiété: «Quel malheur, s’écria-t-il, que d’avoir
+une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes
+lectures!...» (_L’Oblat_, p. 134).
+
+Cependant les offices de la Semaine Sainte lui apportaient un peu de
+soulagement: souffrant comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en
+croix, la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion avec
+l’Église; il parvenait à prier sans trop de contraction.
+
+Mais bientôt l’ennui revenait; et, sauf le temps du voyage en Hollande
+où il alla visiter la ville de Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne
+sortit plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie brisa sa plume.
+
+Durant cette période d’apparent abandon de Dieu, il eut tout de même
+deux signes qui purent lui faire comprendre qu’il n’était point
+délaissé.
+
+D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en lui, s’augmentait même
+du fait qu’il s’y attachait avec persévérance malgré la fatigue de son
+âme et malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi les déboires
+d’ordre naturel.
+
+Ensuite ses livres produisirent des conversions.
+
+
+XII
+
+La publication d’_En Route_ fit un bruit considérable: langues et plumes
+entrèrent en danse autour du converti.
+
+Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que «de la littérature.» Le goût
+bien connu d’Huysmans pour les singularités l’avait porté à ressusciter,
+à grand renfort de détails effarants, cette chose défunte qu’était la
+religion catholique. En somme, disaient-ils, c’est une fantaisie
+d’artiste qui, blasé sur les sensations normales, a voulu s’en créer
+d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous mystifiant.--De fait,
+le mot: _mystiquefication_ fut lancé.
+
+D’autres--des «chers confrères», bien entendu--dénoncèrent un adroit
+calcul pour s’attirer la clientèle dévote et s’assurer, par là, de
+sérieux bénéfices. Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus tard
+pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de s’être «vendu aux
+Jésuites». Mais ils qualifièrent sa conversion d’opération de librairie
+bien menée.
+
+Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement raconté, dans _En
+Route_, sa propre histoire, qu’il pratiquait, persévérait, semblait
+avoir totalement rompu avec le matérialisme, on en conclut comme il a
+été dit plus haut, à un affaiblissement d’esprit; un esthète gourmé
+promulgua cet axiome: «On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de
+talent.» Et maints crocodiles de lettres feignirent de verser des larmes
+sur l’effondrement prématuré de cette belle intelligence.
+
+D’autre part, dans le clergé, on observait une prudente réserve. Car
+Huysmans, très ignoré, jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et
+dont seuls, quelques intimes connaissaient la droiture foncière,
+effrayait par la crudité de son vocabulaire. Il offusquait aussi par la
+violence de ses critiques touchant les déformations du culte,
+l’ignorance de la liturgie qui se révèlent dans certaines paroisses,
+touchant la pauvreté de style et la gaucherie de nombreux volumes
+traitant de la vie spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut
+écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une mise à l’index
+s’imposait.
+
+Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait souvent la mesure.
+Il y eut toujours chez lui un penchant à l’exagération des tares de
+l’Église militante, une tendance aux généralisations hâtives. Je l’ai
+déjà dit ailleurs: il l’aimait tant cette Église, où il avait mis tous
+ses espoirs, qu’il voulait servir de tout son talent et de tout son
+cœur! Y constater maintes faiblesses et maintes défectuosités lui était
+pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela le désolait. Et il en
+résultait des jugements précipités bien faits pour indisposer contre lui
+ceux qui ne partageaient pas sa furie d’Absolu.
+
+Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer aux incrédules que
+la foi n’abolissait point le sens esthétique, et qu’un catholique
+n’était pas nécessairement un _bondieusard_ confiné dans d’idiotes
+superstitions, voué à un fétichisme grotesque.
+
+Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des deux mains à
+quelques-uns de ses réquisitoires, par exemple à l’entrain justicier qui
+lui faisait dénoncer sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie
+religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que certaines de ses
+appréciations, par trop sommaires, étaient de nature à froisser les
+esprits enclins à plus d’équité.
+
+Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne peut être «qu’un
+déchet, tout le dessus du panier étant enlevé par les ordres
+contemplatifs et l’armée des missionnaires» et lorsqu’il le traite de
+«lavasse des séminaires» (_En Route_, p. 57).
+
+Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le clergé actuel s’est
+parfois laissé influencer par le rationalisme ambiant, si, comme nous
+tous, il a besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre
+d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à Rome, et dont
+l’apostolat se prouve efficace.
+
+Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des cercles catholiques
+d’ouvriers. Il les croit composés «d’affreux blousards» dont l’haleine
+alcoolique dément l’onction mal arrêtée des traits» (_En Route_, p.
+117).
+
+Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits
+cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation
+qui m’est fort agréable à remplir.
+
+Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des
+esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je
+n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion
+et vice-versa.
+
+J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de
+France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le
+peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en
+grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or,
+faisandée quant aux mœurs.
+
+Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment,
+en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La
+preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les
+dissoudre...
+
+Revenons à Huysmans.
+
+On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits
+prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi
+à peu près nulle sur les simples.
+
+Et cela s’explique: son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes,
+ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que
+les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se
+rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du
+XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique,
+voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.
+
+Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses
+trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons
+pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les
+moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des
+amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le
+bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de
+sentiments savamment frelatés.
+
+Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’_En Route_,
+furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet
+écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises
+de prédilection.
+
+Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus.
+Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre
+enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur
+eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux
+véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de
+leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent:--Moi, non plus je
+n’attends rien de la vie; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent;
+moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont
+désormais besoin pour s’émouvoir; moi aussi, j’ai soif d’une certitude
+que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me
+fournir.
+
+De là à se dire:--Si j’essayais de faire comme Huysmans? il n’y avait
+qu’un pas.
+
+Et ce pas fut souvent franchi.
+
+Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication
+d’_En Route_: «Ce livre a fait des conversions que je connais; d’autres
+sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils
+en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens
+bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce
+pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts? Il
+a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est
+admirable!...[6]»
+
+ [6] Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, dans son
+ opuscule: _Huysmans intime_.
+
+Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait
+pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des
+derniers jours de sa vie terrestre.
+
+Lorsque parut _En Route_, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès
+le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part
+de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages
+acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en
+doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir
+agi avec trop de précipitation.
+
+Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la
+Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de
+Huysmans.
+
+--Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi,
+daignez me donner un signe.
+
+Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une
+quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où
+foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus
+intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis
+vingt-cinq ans.
+
+Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda
+quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition.
+
+--C’est que je viens de lire _En Route_, répondit l’autre. Le ton de
+sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit
+que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise,
+avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être
+aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal--à tout hasard. Et
+j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.
+
+--Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et
+remerciant la Vierge...
+
+Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances.
+Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité.
+Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité.
+Il écrit: «Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je
+l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre... Je
+vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de
+courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il
+fait; et il n’y a qu’à répondre: _Amen!_»
+
+Et se répétant toujours: Père, c’est bien dur! Mais que votre volonté
+s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans
+étoiles.
+
+Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le
+préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en
+contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en
+partie les maux.
+
+
+XIII
+
+A mon avis, avec la seconde partie d’_En Route_, le chef-d’œuvre de
+Huysmans c’est _Sainte Lydwine de Schiedam_.
+
+_La Cathédrale_, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques,
+d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de
+nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture
+assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa
+conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette
+monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se
+prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le
+fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci
+d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi
+poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit _En
+Route_. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent
+une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi
+les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un
+défaut de composition et l’intérêt en pâtit.
+
+Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait
+consacré un livre à part à la description et à l’explication de la
+cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la
+période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, _la Cathédrale_
+donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à
+l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent
+avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la
+vie spirituelle.
+
+La même remarque s’applique à _l’Oblat_, encore qu’il y ait dans ce
+livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté
+bénédictine à l’époque des expulsions.
+
+Quant à _Foules de Lourdes_, c’est un livre manqué. Le tempérament de
+Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa
+sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le
+vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits,
+l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile
+qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à
+Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés
+dans une pénombre excessive.
+
+Cependant on trouve dans _Foules de Lourdes_, une superbe apologie de la
+Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une
+réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science
+matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par
+l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par
+manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il
+laisse à beaucoup de personnes.
+
+Mais dans _Sainte Lydwine_, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait
+on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette
+victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs
+dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle,
+cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de
+parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement
+inspiré.
+
+Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une
+puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant,
+assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec
+une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un
+grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui
+parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié,
+simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est
+devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif.
+
+ [7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par
+ exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant
+ l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé _d’exorer_ le Sauveur pour
+ qu’il _m’élague_ de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces
+ taches sont rares.
+
+C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de _Sainte
+Lydwine_. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel,
+réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où
+l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne
+soient les vaines finasseries du libéralisme.
+
+Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend
+à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en
+trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de
+soi-même.
+
+Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué
+ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte
+Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour
+accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva
+son existence périssable.
+
+
+XIV
+
+Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, «la conversion du
+pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence».
+
+Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se
+bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les
+commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le
+confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses
+défauts.
+
+Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain.
+Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était
+qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du _Pater_:
+_Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
+offensés._
+
+Ce lui était matière à débats anxieux (voir _l’Oblat_, p. 117). Car il
+constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements
+aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que
+réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé.
+
+Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres: un nerveux d’une
+extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires
+s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la
+caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les
+travers de la pauvre humanité.
+
+Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat
+peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui
+et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe.
+
+Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour
+si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des
+sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de
+dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en
+témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité.
+
+--C’est que, expliquait-il, la bêtise «au front de taureau», pour parler
+comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi.
+
+Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient
+su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai
+lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où
+j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En
+nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme
+deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du
+remords...
+
+Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à
+le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la
+persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de
+briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle
+complétât son Purgatoire sur la terre.
+
+D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de
+_Foules de Lourdes_--c’est une prière à Notre-Dame--il fut frappé d’un
+zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique.
+
+Fait notable: il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves
+de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie.--Je tiens
+ce détail de lui-même.
+
+Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il
+put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision
+demeura défectueuse: il ne supportait plus les lumières vives et était
+obligé de se servir de lunettes.
+
+Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva:
+un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire
+et finalement lui perfora le palais.
+
+Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout
+d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions; il
+savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature,
+reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la
+justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura:--Comme
+sainte Lydwine!... Que votre volonté soit faite, Seigneur...
+
+Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se
+soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans
+récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance.
+
+«Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient
+employer les piqûres de morphine. Il s’écria:--Ah! vous voulez
+m’empêcher de souffrir! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu
+en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends!...
+
+«Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa
+Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne
+volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui:--Il me
+fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes
+livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]...»
+
+ [8] Dom DU BOURG: _Huysmans intime_, p. 32.
+
+Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus
+il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les
+lamentations de naguère; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les
+faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures,
+l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si
+frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de
+compagnie:--Il est transformé; il fallait la douleur pour cela; c’est
+admirable!...
+
+Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité
+chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés
+après lui dans l’Église.
+
+Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait
+parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience,
+illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire.
+Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9].
+
+ [9] Voir note II à la fin de cette étude.
+
+Et quelle patience fut la sienne! Le mal poursuivant ses ravages, malgré
+tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons:
+on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la
+mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques.
+
+Le tout, en vain.
+
+Lui disait avec un sourire doucement résigné:--Ces messieurs m’ont mis
+en capilotade; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne
+me font plus que des pansements à l’eau oxygénée... Ils auraient bien pu
+commencer par là!...
+
+A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu.
+Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant
+presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et
+du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui
+fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en
+vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre
+dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête
+endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet
+qui ne quittait plus ses doigts, il me disait:--J’ai peine à me
+recueillir; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un
+encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et
+elle me soulage pour porter ma croix: le corps souffre à hurler, mais
+l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière
+blanche...
+
+Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis
+dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la
+main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots:--Je vais
+à Dieu, cher ami, et je prie pour vous...
+
+Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le
+Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on
+ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.
+
+L’épuration était accomplie: il avait racheté par des souffrances
+héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que «le vieil
+homme» avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En
+comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de
+s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique:--_Seigneur, vous
+m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je
+vous en ai gagné cinq autres!..._
+
+Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie
+éternelle, je crois qu’il a mérité son salut.
+
+
+Note I
+
+A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de
+lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure:
+_Notes sur la psychologie de la conversion_ et antérieurement dans _Du
+Diable à Dieu_ au chapitre VIII: c’est un phénomène fort perceptible
+qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un
+dédoublement de la personnalité. _Quelqu’un_ parle en vous qui n’est pas
+vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la
+conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre: jamais
+l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte.
+
+Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité
+dans la matière: «Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on
+ne les entend pas des oreilles du corps; l’âme, néanmoins, les entend
+bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens; on aurait
+beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile.» (_Vie
+de sainte Térèse par elle-même_, ch. XXV).
+
+
+Note II
+
+Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée
+dans mon livre: _Un séjour à Lourdes_. Mais je crois utile de la
+reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et
+encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de
+conversion.
+
+Bien Cher Ami
+
+«Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé
+d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour
+cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute
+discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des
+sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu,
+les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles
+coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.
+
+ [10] Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière
+ violence.
+
+«Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin.
+Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse
+de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même
+par se plaindre à Lui de ses rigueurs:--_Ma fille, c’est ainsi que je
+traite ceux que j’aime._ Voyez, il nous traite nous, les convertis, les
+bons salauds, comme ses vrais amis!
+
+«Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est
+affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas
+précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue
+corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir
+dans le Purgatoire et je me console.
+
+«Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le
+Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons
+le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir,
+nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules
+persécutions aboutissent.
+
+«Soyez donc content: la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous
+les cahots, tout ira donc très bien.»
+
+
+Note III
+
+Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne
+faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il
+a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans
+l’_Oblat_ où il dit: «La Semaine Sainte était celle qui convenait le
+mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur
+qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs
+offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si
+bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié! Et il lui
+fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la
+Pâque...»
+
+
+Note IV
+
+Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave
+Coquiot: _le vrai J.-K. Huysmans_. Naturellement M. Coquiot, incrédule,
+n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une
+perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons
+d’être et de dire de l’auteur d’_En Route_. Je dois des remerciements à
+M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume.
+
+
+
+
+PAUL VERLAINE
+
+ Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,
+ Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
+ Vous connaissez tout cela, tout cela,
+ Et que je suis plus pauvre que personne--
+ Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.
+
+ Paul Verlaine.
+
+
+I
+
+J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886,
+comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de
+service militaire.
+
+Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des poètes qui allaient
+former l’école symboliste, fort préoccupé de tenter des voies nouvelles,
+d’assouplir le vers, de le rendre plus musical et surtout de le libérer
+des entraves par trop rigides dont les Parnassiens l’avaient garrotté.
+Mais ce qui nous unit principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui
+nous portait à réagir contre l’aberration matérialiste que préconisait
+le naturalisme alors triomphant. Car c’était l’époque où Zola proférait
+les bruits les plus incongrus dans tous les trombones de la réclame...
+
+Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance à Marcinelle, près de
+Charleroi, d’un jeune avocat fort lettré, M. Jules Destrée--depuis,
+député socialiste,--qui me montra un petit volume intitulé _Romances
+sans paroles_ dont les vers le ravissaient. Il me lut quelques pièces,
+entre autres: _Il pleure dans mon cœur_,... _Voici des fruits, des
+fleurs_,... _Le piano que baise une main frêle_...
+
+Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait à mon rêve, tant,
+tout ondoyante, toute flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout
+aérienne, elle me semblait supérieure aux fades déclamations et aux
+rhapsodies descriptives dont les champs de l’art étaient alors infestés.
+
+Je m’enquis du nom de l’auteur.
+
+--Ah! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose sur son compte. C’est
+un nommé Verlaine qui, paraît-il, a été condamné, il y a une douzaine
+d’années, pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti au
+catholicisme et il a écrit un recueil de vers religieux intitulé
+_Sagesse_ que je ne connais pas. M. Huysmans l’a découvert; il en parle
+dans son livre _A Rebours_ publié il y a deux ans. Ce fut une véritable
+révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, dont Verlaine fit partie
+avant 70, gardent le silence sur ce repris de justice qu’il leur semble
+compromettant d’avouer pour l’un des leurs...
+
+Rentré à Paris, je lus _A Rebours_. Les pages--d’ordre purement
+littéraire--que Huysmans y consacre à Verlaine augmentèrent mon envie de
+m’initier davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non sans quelque
+peine, je me procurai un exemplaire de _Sagesse_ de l’édition Palmé,
+presque tout entière mise au pilon.
+
+Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait: la simplicité de la
+forme, dissimulant un art consommé, la beauté des images, la fraîcheur
+de l’inspiration, le parfum de sincérité qui flottait sur ces strophes
+semblables à des buissons de roses blanches.
+
+Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses religieuses, je ne
+pus saisir à quel point l’esprit catholique imprégnait le livre d’un
+bout à l’autre, quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés.
+Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent _Amour_, _Bonheur_,
+_Liturgies intimes_, quelles que fussent mes préventions contre
+l’Église, je dus bien rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de
+Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre.
+
+Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles et dans les
+conférences que, dès cette époque, je faisais sur le poète.
+
+D’ailleurs, il faut y insister: Dans ce temps, la presse bien pensante,
+que les mœurs décousues de Verlaine effarouchaient, se tenait sur la
+réserve à son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière.
+N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on opposait au pécheur
+repentant de _Sagesse_... qui? Un chansonnier breton--bon chrétien
+d’ailleurs. Tout de même, il n’y a pas proportion!
+
+La presse boulevardière et maintes revues normaliennes propageaient
+force légendes malveillantes, force jugements ineptes sur la personne et
+sur l’art de Verlaine.
+
+Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, trouvant chez lui
+une beauté nouvelle ne cessaient d’acclamer, avec une furie généreuse,
+les mérites de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste qui a
+fait la gloire de Verlaine--envers et contre tous. Elle n’a pas toujours
+placé aussi judicieusement ses admirations...
+
+Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se réjouir d’un pareil
+résultat. En effet, n’est-il pas réconfortant que la partie la plus
+pénétrante, la plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de l’œuvre
+de Verlaine, celle où il atteste les beautés et les bienfaits de
+l’Église, soit tenue pour la plus admirable même par des adversaires
+irréductibles de notre foi? Quelle preuve que le Saint-Esprit demeure le
+plus grand des artistes!
+
+Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée de Jansénius crier au
+scandale: Verlaine fut et reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et
+ses égarements, le chantre incomparable de la Grâce. Aussi Huysmans
+n’exagère pas quand il écrit: «L’Église a eu en lui le plus grand poète
+dont elle se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age.» (Préface aux
+_Poésies religieuses_, 1 vol., chez Messein.)
+
+
+II
+
+Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention de raconter la vie
+de Verlaine. Résumant les circonstances qui le menèrent en prison, je
+dirai sa conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après _Sagesse_, le
+travail de la Grâce sur cette âme ingénue; je montrerai sa bonne foi et
+sa ferveur. Ensuite, me servant de ses propres confidences, de son œuvre
+postérieure à _Sagesse_ et de nombreux documents publiés depuis sa mort,
+je tâcherai d’exposer combien il fut désarmé pour lutter contre lui-même
+et contre les influences déplorables du milieu où s’enlisèrent ses
+derniers jours.
+
+Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine qu’il ait été préparé au
+catholicisme ardent de _Sagesse_. Son père, capitaine du génie en
+retraite, considérait la religion comme une sorte de discipline qu’il
+importe de respecter--sans plus. Sa mère, grand cœur, plein de tendresse
+et de dévouement, ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le poète
+fit sa première communion «parce que cela était convenable» et n’en
+garda aucune ferveur. Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de
+l’Église. Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles de la
+science athée. Un de ses biographes qui fut, jusqu’à la fin, son ami
+dévoué, dit de sa formation intellectuelle: «Nous avions lu ensemble,
+entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors célèbre et réputé
+hardi, du docteur Büchner: _Force et matière_, y puisant des arguments
+scientifiques pour nous instruire et fortifier nos convictions
+philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions
+persuadés de l’inexistence du surnaturel, et nous ne pouvions croire à
+l’existence d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie d’une
+puissance extérieure qui domine l’humanité, la gouverne, se mêle de ses
+actes, les juge, les récompense, les punit... Verlaine était donc, à
+vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, conviction, études et
+non simplement par une grossièreté négative comme la plupart des hommes
+qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas[11].»
+
+ [11] EDMOND LEPELLETIER: _Paul Verlaine, sa vie, son œuvre_, p. 387
+ (Éditions du _Mercure de France_).
+
+Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres de sainte Térèse, non
+pour y chercher des motifs de croire, mais parce que le talent
+merveilleux manifesté par la réformatrice du Carmel, dans _le Chemin de
+la perfection_ et _les Châteaux de l’Ame_, lui agréait. Ils sont,
+d’ailleurs, assez nombreux les incroyants qui cherchent des jouissances
+d’ordre littéraire ou psychologique dans les livres de dévotion. Il y a,
+par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, aux dîners gras du vendredi
+qu’il présidait chez Magny: «évêque du diocèse des athées» et qui,
+néanmoins, se déclarait charmé par la lecture assidue de l’_Imitation_.
+Moi-même, je me souviens qu’à une époque où je combattais farouchement
+l’Église, _la Douloureuse Passion_ de la sœur Catherine Emmerich me
+tomba sous la main. Je m’en délectai, mais comme j’aurais fait d’un
+conte de fées.
+
+Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine trouva des exemples
+de piété. Mlle Mathilde Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait
+pas. La suite des événements montra, au surplus, qu’elle n’était
+nullement catholique, puisqu’elle divorça pour se remarier dès que les
+rêveries antisociales du Juif Naquet eurent passé dans la loi.
+
+Cette union mal assortie fut l’origine de tous les malheurs du poète.
+Quand il eut perdu sa place d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la
+Commune, il vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme et son
+petit garçon. Mme Verlaine était une personne très positive et très amie
+du pot-au-feu, ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais
+compris le caractère du grand enfant--très facile à mener si elle avait
+su le prendre--qu’était son mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci
+et, il faut bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie d’autres
+écrivains, la courroucèrent. Des querelles éclataient à chaque instant,
+aggravées de longues bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme
+était poussée sournoisement à la discorde par son père, qui ne
+pardonnait pas à Verlaine de montrer plus de penchant à chevaucher
+Pégase qu’à s’acagnarder sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un
+notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes papelards et
+venimeux, à lunettes montées sur or, à faux-cols trop empesés, dont
+maints capitalistes--toujours prêts à se duper les uns les autres, sous
+couleur de contrats et de licitations--vénèrent la fourberie onctueuse.
+
+Le ménage allait donc fort mal quand survint ce voyou lyrique de
+Rimbaud, poète précoce, d’un talent extraordinaire, mais d’une
+perversité diabolique, qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa
+grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les plus simples
+convenances, les orgies où il entraînait son hôte mirent Mme Verlaine
+hors d’elle. Elle exigea son expulsion de la maison familiale. Verlaine
+refusa et même, il prit la fuite en société de son mauvais génie, tandis
+que sa femme introduisait une demande en séparation.
+
+Les deux amis menèrent à Londres, dans les Ardennes, en Belgique, une
+existence picaresque qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus
+le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu auprès de lui,
+déclara qu’il allait le quitter. Verlaine, après maintes supplications
+pour le retenir, entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès
+depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, fit feu sur Rimbaud
+qu’il blessa très légèrement au poignet. Confirmé dans son projet de
+rupture, Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare du Midi pour
+retourner dans sa ville natale, Charleville. Verlaine le suivait en
+gesticulant et en vociférant. Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé par
+ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de police, montra sa blessure
+et fit arrêter Verlaine...
+
+Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. Le poète fut incarcéré
+dans une cellule de la maison de détention de Mons.
+
+Tels furent les événements d’où résulta _Sagesse_[12].
+
+ [12] Voir note I sur la première communion de Verlaine à la fin de
+ cette étude.
+
+
+III
+
+Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la
+chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette
+dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès.
+
+Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le
+bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement
+du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui
+tendre des repas sommaires.
+
+C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à
+tête avec sa conscience.
+
+Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie
+claustrale l’ahurit d’abord: son esprit roule et tangue parmi des rêves
+incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise
+et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute
+s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux,
+sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant,
+avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi.
+D’autres figures la remplacent: sa femme, son enfant.
+
+Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui
+l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le
+cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies
+paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers
+écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire:
+
+ ... Arrière
+ L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés!
+ Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,
+ Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,
+ Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses
+ Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin.
+
+ Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie
+ Vers le but où le sort dirigera mes pas...
+
+Et encore:
+
+ N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie
+ Modeste que nous montre en souriant l’espoir,
+ Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie;
+
+ Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,
+ Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles,
+ Seront deux rossignols qui chantent dans le soir...
+
+Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des
+rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier
+timbré à l’époux dans le malheur.
+
+Quoi donc, tout est-il fini entre eux? Quand il sortira de cette geôle,
+il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui
+pardonneront! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un
+autre la lui aura prise! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le
+détournera de lui!
+
+Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule; il
+lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de
+consolation? Qui fera le geste de pardon? Personne,--il est seul.
+
+A quoi lui servent maintenant les «convictions philosophiques» dont son
+ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente
+drôlerie, l’empire sur son intelligence? Le sophiste teuton, qui lui
+servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une
+aide dans sa détresse?
+
+Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui
+semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet: les très poussiéreuses
+balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la
+tendresse humaine lui font faillite. Il est seul... Il est tout seul!...
+
+Tout seul, non: au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une
+lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est
+venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au
+poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes; il lui montre la
+plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde; il lui chuchote--à
+voix si basse:--Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne
+sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et
+humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais!...
+
+Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine
+fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore
+assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit
+du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation; il écrit
+des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise
+d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout
+pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison
+vomi par la société.
+
+Et des jours coulent...
+
+Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après
+quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de
+la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie
+à celle-ci la garde de l’enfant.
+
+Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors
+Jésus se manifesta.
+
+Mais laissons parler le poète.
+
+«Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape
+sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage--et, une heure
+ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon
+gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler.
+
+«Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt
+celui de persévérance de Monseigneur Gaume...»
+
+Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier
+corroborât ses lectures «des meilleurs et des plus cordiaux
+commentaires». Ah! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans
+l’intermédiaire d’aucun livre.
+
+Il reprend: «Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir
+de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un
+certain petit matin de juin,--après une nuit douce-amère passée à
+méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des
+hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des
+poissons--tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution...
+Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans
+que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes,
+en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur--cette
+image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux
+temps modernes.
+
+«L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit
+ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le
+règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre)
+lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase
+traditionnelle.--Tout va bien?
+
+«Je lui répondis aussitôt:--Dites à monsieur l’Aumônier de venir.
+
+«Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après; je lui fis
+part de ma conversion.
+
+«C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que
+je savais: j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon--et
+j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de
+l’Offensé...
+
+«L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de
+la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et
+imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché,
+j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir
+impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu:--N’ayez peur.
+Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à
+l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient
+et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son
+dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas?...[13]»
+
+ [13] PAUL VERLAINE: _Mes Prisons_, pages 428 et suivantes (Édition
+ Messein).
+
+Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir
+imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur.
+
+Alors, dans la solitude et le silence--ces adjuvants incomparables du
+Paraclet--les larmes revinrent--un fleuve de larmes qui balaya, emporta
+les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes
+d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place
+nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre.
+
+Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en
+forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui
+enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où
+les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des
+roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent
+et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur
+comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril.
+
+La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en
+prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il
+reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit
+fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de
+_Sagesse_.
+
+La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux
+lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par
+celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages
+essentiels.
+
+«... Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en
+immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées,
+on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce
+sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger... Si l’on te demande
+de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion
+catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté
+morale et de mon bon sens. Oh! cela tu peux bien le dire si l’on
+t’interroge... Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le
+stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux: ce
+mieux, je te le souhaite, mon ami...»
+
+Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M.
+Lepelletier les premiers vers de _Sagesse_: «C’est absolument senti, je
+t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir
+depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce
+qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans
+cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui! Mais l’homme
+est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je
+ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont
+aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société
+abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée!... Si tu
+savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la
+méditation!»
+
+M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais
+comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer
+par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et
+alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion:
+Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste
+s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple! En compulsant son livre,
+documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et
+d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il
+touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours
+davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel
+dans les âmes: la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité.
+
+Ah! si _Sagesse_ n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau
+surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui
+firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les
+mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par
+l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte?
+Croyez-vous que M. Jules Lemaître--qui ne passe point pour un
+emballé--en aurait écrit ceci: «Ces dialogues avec Dieu sont
+comparables--je le dis sérieusement--à ceux du saint auteur de
+l’_Imitation_. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la
+poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu.»
+
+Examinons donc _Sagesse_ à la lumière de la Mystique.
+
+
+IV
+
+Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé l’âme de Verlaine par les
+pleurs du repentir et qu’il lui eut accordé le bienfait des Sacrements,
+le poète, comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à étudier sa
+religion. Le bon aumônier lui prêta des livres et, croyant par le cœur,
+il le devint également par la raison.
+
+Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à mesure qu’il acceptait
+son retranchement du monde ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de
+ses péchés, il se sentit pressé d’employer le don merveilleux de poésie
+que la Providence avait mis en lui, à célébrer les joies, les
+souffrances et les ravissements du néophyte qui progresse dans la voie
+étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, son langage
+naturel que, lorsqu’il a tenté, par la suite, de décrire en prose
+quelques-uns de ses états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des
+phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, et d’une syntaxe
+débile. Du reste, chez Verlaine, le prosateur fut toujours très
+inférieur au poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui l’admirent:
+poète il était, et rien que poète.
+
+Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons,
+tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se
+purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière
+paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la
+Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de
+muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des
+chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la
+contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or
+de l’amour de Dieu égrènent des alleluia.
+
+C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs,
+se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie
+illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus
+argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie
+unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel.
+
+Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des
+faveurs de l’Amour divin! Comme il a eu raison de placer sa statue au
+centre de l’œuvre! Comme il a tendrement célébré les munificences de la
+Reine sans tache! Écoutez:
+
+ Je ne veux plus aimer que ma mère Marie:
+ Tous les autres amours sont de commandement,
+ Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement
+ Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie...
+
+ Et comme j’étais faible et bien méchant encore,
+ Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
+ Elle baissa mes yeux et me joignit les mains
+ Et m’enseigna les mots par lesquels on adore...
+
+ Marie Immaculée, amour essentiel,
+ Logique de la foi cordiale et vivace,
+ En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,
+ En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel?
+
+Ah! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande
+Auxiliatrice, Vierge très pure! Ils le savent bien ceux qui, servant
+l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau
+radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui
+monte en Paradis!...
+
+Excusez cette incidente, lecteurs; ce n’est pas de ma faute: lorsque le
+nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il
+faut que je laisse tout pour lui répéter:--Ma Mère, je vous aime!...
+
+Ainsi, _Sagesse_, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit
+tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite,
+les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui
+manifestent son ascension vers Dieu.
+
+Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de
+missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier
+Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le
+Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et
+feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste,
+«d’une voix dure», la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il
+brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre
+dans la blessure:
+
+ Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer,
+ Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.
+
+ Et voici que, fervent d’une candeur divine,
+ Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine!
+
+ Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,
+ Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
+
+ Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,
+ En s’éloignant me fit un signe de la tête
+
+ Et me cria (j’entends encore cette voix):
+ «Au moins, prudence--car c’est bon pour une fois!»
+
+
+V
+
+La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début
+dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par
+le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au
+contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti
+dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité
+religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du
+hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se
+surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il
+s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des
+excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas
+grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il
+passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune,
+d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en
+surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la
+morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde
+tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée
+de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts,
+exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour
+de sa libération.
+
+Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule
+pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de
+bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle
+a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers
+le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la
+Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains
+trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et
+si profond:
+
+ Pendant une nuit obscure,
+ Enflammée d’un amour anxieux,
+ --O l’heureuse aventure!--
+ Je suis sortie sans être aperçue
+ Tandis que ma demeure était tranquillisée...
+
+ En cette nuit heureuse,
+ En secret, sans que nul ne me vît,
+ Ne voyant moi-même plus rien du monde,
+ Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide
+ Que Celui qui brillait dans mon cœur.
+
+Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour
+détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus
+déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses
+concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.
+
+Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait,
+les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine
+fut impuissante à le retenir:
+
+ J’avais peiné comme Sisyphe
+ Et comme Hercule travaillé
+ Contre la chair qui se rebiffe...
+
+ Et toujours un lâche abrité
+ Dans mes conseils qu’il environne
+ Livrait les clefs de la cité.
+
+ Que ma chance fût male ou bonne,
+ Toujours un parti de mon cœur
+ Ouvrait la porte à la Gorgone!
+
+Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme
+il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde
+s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers
+Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux,
+puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond:
+
+ Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses
+ Et parmi ce passé dont ta voix décrivait
+ L’ennui, pour des conseils encore plus moroses,
+ Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.
+
+ Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
+ De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
+ Des autres et de moi, de la route suivie,
+ Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.
+
+ Si je me sens puni, c’est que je le dois être:
+ Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien
+ Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître
+ Le pardon et la paix promis à tout chrétien...
+
+Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense
+orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où
+grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le
+favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante,
+la grâce d’humilité:
+
+ ... Un doux vide, un grand renoncement,
+ Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément,
+ Une candeur d’une fraîcheur délicieuse...
+
+Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui
+échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où
+nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa
+tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions,
+il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et
+d’un charme redoutable... Le prisonnier répond:
+
+ Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme
+ Et les voici vibrer aux cuivres du couchant;
+ Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ:
+ Une tentation des pires! Fuis l’infâme...
+
+Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de
+dissiper le prestige:
+
+ Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer?
+ Un assaut furieux, le suprême sans doute!...
+ Oh! va prier contre l’orage, va prier.
+
+Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du
+moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il
+pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici
+l’admirable sonnet si justement célèbre:
+
+ ... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat
+ Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât
+ Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste...
+
+ Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois
+ Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale,
+ Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,
+
+ Haute théologie et solide morale,
+ Guidé par la folie unique de la Croix,
+ Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!
+
+Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des
+pensées de découragement:
+
+ Pourquoi triste, ô mon âme,
+ Triste jusqu’à la mort
+ Quand l’effort te réclame?...
+
+ N’as-tu pas l’espérance
+ De la fidélité
+ Et, pour plus d’assurance
+ Dans la sécurité,
+ N’as-tu pas la souffrance?
+
+C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais
+bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie:
+
+ J’ai dit un adieu léger
+ A tout ce qui peut changer,
+ Au plaisir, au bonheur même,
+ Et même à tout ce que j’aime
+ Hors de vous, mon doux Seigneur!...
+
+ Douce, chère Humilité,
+ Arrose ma charité,
+ Trempe-la de tes eaux vives,
+ O mon cœur, que tu ne vives
+ Qu’aux fins d’une bonne mort.
+
+Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en
+poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer
+l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est
+tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani,
+Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur:
+il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est
+plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de
+tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en
+retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime
+son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la
+terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement
+éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le
+bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la
+littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement:
+
+ O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour
+ Et la blessure est encore vibrante!...
+
+ Noyez mon âme aux flots de votre Vin,
+ Fondez ma vie au Pain de votre table!...
+
+Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés
+par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos
+pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens
+rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma
+voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être
+éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô
+mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien
+retenir!...
+
+Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette
+sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils
+savaient!...
+
+S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis
+d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au
+Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne
+sont qu’épluchures pour les pourceaux.
+
+Mais ils ne veulent pas savoir.
+
+--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que
+l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent,
+il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir
+plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et
+crispe leurs doigts.
+
+Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt.
+
+Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu,
+le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se
+disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à
+convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort?
+
+Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si
+tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse.
+Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à
+la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour
+te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus
+je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis.
+
+Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands
+chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette
+parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole...
+
+Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas
+cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils
+le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un
+coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse
+ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils
+ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de
+pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre
+qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des
+fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres
+blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont
+pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche
+ardente.
+
+
+VI
+
+Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il
+reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et
+pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur
+daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet: «_Si quelqu’un m’aime, il
+gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous
+ferons en lui notre demeure._»
+
+Bonté incomparable de Dieu: non seulement il daigne fortifier dans ses
+résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de
+l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant
+sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans
+violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette
+surabondance de délices risque de l’épuiser--notre pauvre nature ne
+pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles--Il
+ne l’abandonne pas; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se
+retire un peu--pas bien loin--pour que l’âme le rappelle. On éprouve
+alors le sentiment--presque la sensation--de la présence de Dieu autour
+de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est
+à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait
+qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence
+silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie
+confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la
+vertu... Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet
+_enveloppement_, cet enrichissement de l’être--corps et âme--par la
+Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un
+phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée
+lointaine et affaiblie.
+
+Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point
+elle serait veuve s’il la délaissait complètement.
+
+Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige; elle craint d’avoir cessé
+d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus
+d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la
+conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage:
+
+ ... Mon fils, il faut m’aimer, tu vois
+ Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne
+ Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
+ De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
+ De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix,
+ Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne
+ A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
+ Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix...
+
+A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait
+peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir,
+la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans
+la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime
+Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure:
+
+ C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
+ Moi, vous aimer! Voyez comme je suis en bas,
+ Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme!...
+
+Mais la voix, doucement impérieuse:
+
+ Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
+ Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
+ Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.
+
+A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre
+accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son
+bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive
+flamme qui la sollicite:
+
+ Seigneur, c’est trop! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous?
+ Oh non: je tremble et n’ose. Oh! vous aimer, je n’ose,
+ Je ne veux pas! Je suis indigne! Vous la Rose
+ Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous
+ Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux
+ D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose
+ Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,
+ Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer!...
+
+Il faut m’aimer, insiste la voix:
+
+ Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée
+ De toute éternité, pauvre âme délaissée,
+ Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté!
+
+Alors l’âme, tremblante:--Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je
+ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir
+l’espoir de retrouver
+
+ Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre
+ La place où reposa la tête de l’apôtre.
+
+--Certes, tu peux y arriver, continue la voix; pour cela, soumets-toi à
+mon Église en toute enfantine obéissance; par elle, parle-moi, avec
+toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de
+m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma
+Passion et ma douceur.
+
+ Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
+ Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices,
+ Je te ferai goûter sur terre mes prémices:
+ La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs
+ Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
+ Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
+ Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse
+ Et que sonnent les Angelus roses et noirs...
+
+L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir
+lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa
+demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à
+peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de
+son Amour.
+
+Et c’est l’apogée du poème de _Sagesse_...
+
+Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si
+brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché
+d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une
+glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et
+d’extase.
+
+Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même
+des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et
+il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les
+amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement
+de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité...
+
+
+VII
+
+Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une
+âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque
+sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère
+ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement
+expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour
+et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne:
+
+ Allez, rien n’est meilleur à l’âme
+ Que de faire une âme moins triste...
+ Faites le geste qui pardonne!...
+
+Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée
+déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un
+poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de
+renouer avec un «repris de justice».
+
+Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait
+suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le
+pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les
+rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine,
+la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme
+à l’Évangile de l’entreprendre.
+
+Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les
+convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse
+d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie
+responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant
+Dieu...
+
+L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il
+conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment,
+comme dans les poèmes des _Fêtes galantes_ et de _la Bonne Chanson_,
+mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois.
+L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature.
+Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine
+appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un
+paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser.
+
+Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre
+de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter
+faiblement son feuillage où niche une fauvette:
+
+ Le ciel est, par-dessus le toit,
+ Si bleu, si calme!
+ Un arbre, par-dessus le toit,
+ Berce sa palme.
+
+ La cloche, dans le ciel qu’on voit,
+ Doucement tinte.
+ Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit,
+ Chante sa plainte...
+
+ Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
+ Simple et tranquille.
+ Cette paisible rumeur-là
+ Vient de la ville.
+
+Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même:
+
+ Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
+ Pleurant sans cesse,
+ Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
+ De ta jeunesse?
+
+Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument
+tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de
+lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus
+les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui...
+
+Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté,
+chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour
+saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et _Sagesse_
+se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers
+flambent comme des coquelicots au soleil:
+
+ C’est la fête du blé, c’est la fête du pain
+ Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses!
+ Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain
+ De lumière si blanc que les ombres sont roses...
+
+ Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,
+ Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne
+ L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin;
+ Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.
+
+ Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,
+ Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,
+ Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins
+ La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.
+
+Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la
+Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces...
+
+
+VIII
+
+Une légende--qui commence tout de même à disparaître--veut que Verlaine
+soit allé, sans transition, des exercices de la vie chrétienne dans sa
+cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi que l’a démontré M.
+Edmond Lepelletier, rien n’est moins exact.
+
+Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer cette thèse que la
+conversion du poète fut le produit d’un sursaut d’imagination dû à
+l’isolement, et que l’illusion religieuse où il avait vécu entre quatre
+murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec la vie extérieure.
+
+Si l’on leur objecte les vers catholiques composés et publiés depuis sa
+libération, ils répondent qu’il n’y a là que de l’application à
+poursuivre une veine où _Sagesse_ prouvait de la supériorité.
+
+Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle maîtrise d’ordre purement
+littéraire n’aurait suffi à conférer aux plus beaux poèmes d’_Amour_, de
+_Bonheur_ et de _Liturgies intimes_ cet accent d’espérance et de foi qui
+prouve une âme éprise de son Dieu. Un esthète incrédule _ne peut pas_
+sentir à quel point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un
+catholique, les comparant à des œuvres païennes habillées de
+christianisme, telles que _la Conscience_ de Hugo ou le _Faust_ de
+Goethe, saura faire la différence entre ces morceaux de rhétorique et
+les effusions du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera
+peut-être les premiers comme d’élégantes porcelaines ou des marbres
+adroitement sculptés, mais on restera froid. Au contraire, Verlaine,
+égal à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux de toute
+l’inspiration surnaturelle qui dicta ses aveux et ses prières--et il
+nous remue le cœur. D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la
+préoccupation d’exploiter une _manière_ inaugurée par lui dans
+_Sagesse_, il faut avouer que le calcul eût été fort maladroit. Car,
+comme je l’ai dit, rien ne fut plus complet que l’insuccès du volume, à
+son apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, s’ils le lurent,
+s’empressèrent de l’enterrer dans la cave la plus secrète de leur
+domicile. La presse, pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a
+plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes qui suivirent
+leurs obsèques, garda un silence compact. Ce n’est que six ans plus tard
+que les symbolistes tirèrent _Sagesse_ des catacombes et firent le
+succès du recueil. Or, à cette époque, _Amour_ était écrit, malgré le
+fiasco de _Sagesse_ et parce que Verlaine demeurait--tout au moins de
+désir--attaché à Jésus.
+
+Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit pour persévérer dans la
+Voie unique, tout en gagnant sa vie.
+
+Après quelques semaines passées à la campagne auprès de son admirable
+mère, il trouva une place de professeur de français dans un collège
+d’Angleterre où il resta dix-huit mois «apaisé, laborieux, régulier»,
+dit son biographe. Mais la nostalgie le prit. Muni du certificat le plus
+élogieux, il revint en France. On l’accepta comme professeur de
+littérature, d’histoire et de géographie au collège ecclésiastique
+Notre-Dame à Rethel. Là il réussit également fort bien. On apprécia la
+façon grave dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur sans
+ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres excellents, le prirent
+en amitié. Et il faut bien admettre qu’il laissa des souvenirs
+irréprochables dans la maison, puisque «en 1897, les anciens du collège
+Notre-Dame organisèrent en l’honneur de leur illustre professeur un
+banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la renommée
+entourait avec la ville de Rethel et son collège»[14].
+
+ [14] EDMOND LEPELLETIER, _Paul Verlaine_, p. 414.
+
+Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui vint la singulière idée
+d’employer les débris de sa fortune à acheter de la terre qu’il
+cultiverait en compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il
+avait pris en affection. La tentative ne réussit pas--comme on le pense.
+Ruiné, Verlaine revint à Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur.
+Il y donna des leçons. La pratique chrétienne persistait car Létinois
+était fort pieux et Verlaine réchauffait sa foi au contact de cette
+ferveur juvénile.
+
+Mais Létinois mourut, emporté en trois jours par la typhoïde. Le chagrin
+du poète fut immense. On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son
+recueil: _Amour_. Et quelle humilité, quelle résignation poignante
+émanent de ces strophes où la souffrance chrétiennement acceptée
+scintille comme une étoile vue à travers des larmes:
+
+ Mon fils est mort! J’adore, ô mon Dieu, votre loi,
+ Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure,
+ Vous châtiez bien fort et parferez la foi
+ Qu’alanguissait l’amour pour une créature...
+
+ Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,
+ Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse...
+
+ Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir
+ L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière
+ Rapproche un peu l’instant si bon de revenir
+ A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.
+
+Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. Toutes ses
+démarches échouèrent. Il n’était évidemment pas plus fait pour la vie de
+bureau qu’un sycomore pour porter des châtaignes. Il espérait seulement
+trouver là des ressources modiques mais assurées qui lui permettraient
+de versifier sans être talonné par le terrible souci du pain quotidien.
+D’autres tentatives auprès de catholiques notoires ne réussirent pas
+davantage: personne ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie était né
+à l’Église.
+
+Alors il commença de plier sous le fardeau de la solitude et de
+l’abandon. Il avait tant besoin d’affection! Méconnu par sa femme, déçu
+par le diabolique Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait fallu un
+prêtre qui le comprît, le relevât dès ses premières chutes, le guidât
+dans la voie étroite d’une main ferme et douce à la fois.--Ce prêtre ne
+se trouva pas...
+
+Il sentait pourtant bien le péril auquel il était exposé, quand il
+écrivit l’incomparable poème où il regrette sa prison, ce doux _lamento_
+qui suscita le rire épais du Juif Nordau.
+
+Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers:
+
+ J’ai naguère habité le meilleur des châteaux
+ Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux:
+ Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes
+ Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles...
+
+Puis la mémoire des heures de recueillement au pied du Sacré Cœur se
+précise et s’élève jusqu’à la prière:
+
+ Une chambre bien close, une table, une chaise,
+ Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise,
+ Du jour suffisamment et de l’espace assez,
+ Tel fut mon lot durant les longs mois là passés;
+ Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace,
+ Ni le reste, et du point de vue où je me place,
+ Maintenant que voici le monde de retour,
+ Ah! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour!...
+
+ Oh! sois béni, château d’où me voilà sorti
+ Prêt à la vie, armé de douceur et nanti
+ De la Foi, pain et sel et manteau pour la route
+ Si déserte, si rude et si longue sans doute
+ Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets,
+ Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais!
+
+--Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait sa cellule!...
+Fallait-il qu’il fût malheureux!
+
+Sans doute, il était malheureux, mais surtout il sentait le peu que vaut
+le monde au regard de l’intimité avec Notre-Seigneur dans une cellule.
+Le souvenir des colloques divins dont il avait été favorisé lui faisait
+voir la société telle qu’elle est: un marécage hérissé d’ajoncs épineux
+qui déchirent les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent en
+blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or et de la vaine science.
+
+Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, glissa dans la
+fondrière. Et ce fut cette fin d’existence, oscillant entre les
+«breuvages exécrés», les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on sait.
+
+Parfois il essayait de se dégager de la boue; il allait se
+confesser--m’a dit un bon prêtre qui se reprochait de n’avoir su prendre
+assez d’ascendant sur lui,--il formait de bonnes résolutions. Mais il
+était si faible, si dénué de volonté, si esclave de son imagination
+débordante et de ses sens, si incapable de gagner sa vie par des
+besognes prosaïques! Toujours il retomba. Néanmoins il ne perdit pas la
+foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit blasphémer; et il ne
+permettait pas que ses compagnons de débauche raillassent les choses
+saintes en sa présence.
+
+Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, et le Diable
+fouaillait avec fureur celui qui l’avait si rudement mis en déroute au
+temps de _Sagesse_.
+
+Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au bas de la spirale de
+ténèbres et d’abjection où il s’était engagé presque _malgré lui_.
+
+Jetons un voile et prions!...
+
+
+IX
+
+L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns
+qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et
+qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à
+la misère, aux humiliations et aux outrages.
+
+Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif
+à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts,
+ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation
+capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de
+Beauté.
+
+--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce
+paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases
+incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les
+ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne
+craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du
+cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.
+
+Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les
+parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de
+jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En
+voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle
+conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour
+maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il
+barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon
+goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des
+railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition
+de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la
+souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse
+et il est content...
+
+Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de
+pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il
+saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la
+rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la _Beauté_.
+
+Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est
+pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance
+pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au
+Ciel.
+
+A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est
+équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui
+éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et
+salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient.
+Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un
+parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste
+et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des
+ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus.
+
+La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui
+ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu
+seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des
+meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur
+boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes
+créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes
+membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes
+vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air
+dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de
+toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse.
+Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des
+athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront:
+ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul
+d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton
+âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que
+je veux te faire sentir ma justice.
+
+Et, en effet, il en fut ainsi.
+
+Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants,
+considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa
+faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique,
+il soupirait:
+
+ O Jésus, vous m’avez puni moralement
+ Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance,
+ Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance,
+ O Jésus, vous me punissez physiquement.
+
+ L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille,
+ La console, la plaint, lui sourit, la guérit
+ Par une claire, simple et logique merveille.
+ La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit
+ Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous...
+
+ ... Jésus répond: Pour être enfin
+ Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse
+ Et d’amour et plus tard glorieuse au divin
+ Séjour définitif de liesse et de largesse,
+
+ Encore un peu de temps, souffre encore un instant,
+ Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science
+ Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant,
+ Ne perds jamais cette vertu: la confiance,
+
+ La confiance en moi seul. Et je te le dis
+ Encore: patiente et m’offre ta souffrance.
+ Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis,
+ Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance,
+
+ L’espérance en mon Père: il est père, il est roi,
+ Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance.
+ Souffre encore un instant et garde bien la foi,
+ La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.
+
+Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son
+âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus
+en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une
+hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une
+gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans
+mon livre: _Au pays des lys noirs_, il ne versifiait plus, mais il usait
+les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le
+voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.
+
+Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un
+accident dû à la négligence de la personne qui le soignait.
+
+La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le
+carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas
+réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put
+être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu
+sur le sol[15]...»
+
+ [15] _Les derniers jours de Paul Verlaine_, par F. A. CAZALS et G.
+ LEROUGE, (1 vol. éditions du _Mercure de France_). M. Cazals fut le
+ plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.
+
+Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était
+perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq
+minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à
+sept heures du soir.
+
+Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre
+glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut...
+
+Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus
+de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute
+proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le
+croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit
+aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute
+terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle.
+Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur
+cette âme contrite.
+
+Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans
+son Paradis...
+
+
+Note I
+
+Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune
+ferveur. Et cependant, au chapitre IX de son livre: _Confessions_, il
+écrit ceci: «Je ressentis alors, pour la première fois, cette impression
+presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de
+la Présence absolument réelle dans une sincère approche du Sacrement. On
+est investi: Dieu est là dans notre chair et dans notre sang. Les
+sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en
+l’imaginant. Non, et l’indifférence des impies, la froideur des
+incrédules quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espèces, est
+l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège...»
+
+Comment expliquer cette contradiction? Je crois que Verlaine applique à
+sa première communion d’enfant ce qu’il éprouva lors de sa première
+communion en prison, après son retour à Dieu. Cette sensation si
+exactement notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée à
+son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde communion
+eut lieu à la fête de l’Assomption.
+
+
+Note II
+
+Dans le volume cité plus haut, _Les derniers jours de Paul Verlaine_, M.
+Cazals fait remarquer que les plus beaux poèmes d’_Amour_, de _Bonheur_
+et de _Liturgies intimes_ furent écrits lors des nombreux séjours du
+poète dans les hôpitaux. Et il ajoute: «Certains jours, Verlaine
+convenait avec bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer
+toute sa vie dans un hôpital--moyennant, toutefois, certains
+adoucissements à la sévérité du régime--comme, par exemple, le droit
+d’avoir une chambre à lui...» (p. 66).
+
+C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie extérieure
+était périlleuse pour le salut de son âme. A l’hôpital, comme jadis en
+prison, il se dégageait des prestiges néfastes qui l’assaillaient au
+dehors; sa sensualité excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la
+douleur physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait
+vers Jésus; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient à
+tinter en lui.
+
+Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action
+surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, elle
+ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu le mettait à l’abri des
+tentations basses. Loin d’accepter ses souffrances comme l’équitable
+châtiment de ses fautes, il se serait révolté contre le destin barbare
+qui le lui imposait et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de
+Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait.
+
+On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait--et d’autres analogues
+notés chez Huysmans et chez ceux que nous aurons encore à étudier--une
+loi de constance pour la psychologie de la conversion. On pourrait la
+formuler de la sorte: toutes les fois que le converti, incité par la
+nature corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit par
+la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite.
+
+
+
+
+PAUL LŒWENGARD
+
+ Écoute, Israël, les ordonnances de vie; prête l’oreille, pour
+ apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant
+ dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre
+ étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es
+ réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe? C’est
+ que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais
+ marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une
+ paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force,
+ l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent
+ la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la
+ paix.
+
+ Baruch: III.
+
+
+I
+
+J’ai voulu donner place dans ces études à un récit de conversion dû à un
+étranger. J’aurais pu choisir l’admirable auteur du _Maître de la Terre_
+et de _la Lumière invisible_: l’Anglais Robert Hugh Benson ou le
+professeur allemand Albert de Ruville ou enfin l’exquis, le tendre poète
+danois Jœrgensen.
+
+A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier que celui de
+ces protestants; c’est celui d’un écrivain qui, né d’un père prussien et
+d’une mère badoise, se trouve, par surcroît, être un Juif. Il s’appelle
+Paul Lœwengard.
+
+Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme dont les ancêtres furent
+nourris dans la haine du Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une
+race très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait exprimer à
+quel point il nous est étranger. D’autant plus étonnant le miracle qui
+l’amène à l’Église.
+
+En effet, avec nos frères séparés nous gardons un lien: à moins qu’ils
+n’aient tout à fait perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent
+rachetés par la Passion de Notre-Seigneur; la Croix ne peut leur
+inspirer que des sentiments de reconnaissance et de respect ému. Pour un
+Juif, s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances de Jésus
+sont un châtiment mérité; la seule vue d’un Crucifix lui fait éprouver
+de l’horreur pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de gloire
+un gibet infamant, qui adorent un agitateur sacrilège, rejeté par la
+synagogue, livré aux bourreaux par le grand-prêtre du Temple.
+
+Mais il y a encore autre chose: les Juifs, parce qu’ils ne sont pas de
+notre sang, demeurent imperméables à nos mœurs, à nos façons de sentir,
+à nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils ont beau se faire
+naturaliser, la tare originelle persiste; ils restent la «nation
+insociable», comme l’avoua un de leurs intellectuels: Bernard Lazare.
+Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques, ils sont un élément
+d’injustice, de trouble et de désordre. Secoués par cette névrose, qui
+est le signe de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent sans
+cesse, et plus ou moins consciemment, à fausser ou à détruire les
+principes que des siècles de christianisme créèrent en nous.
+
+L’ancienne société, mue par un sage instinct de conservation, avait donc
+raison de les maintenir hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la
+veulerie humanitaire qui s’ensuivit et l’application du sophisme
+égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des fonctions d’où la plus
+simple prudence aurait dû les exclure à jamais. Notre pays, réduit en
+poussière par la Franc-Maçonnerie--que leur rage anti-chrétienne inspire
+et stimule--commence, tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à
+donner aux Juifs le droit de gouverner des Français, de légiférer pour
+des Français, de juger des Français, de commander à des soldats
+français.
+
+S’il est dans les desseins de Dieu que la fille aînée de l’Église
+recouvre son privilège de guerrière du Christ, la première mesure à
+prendre sera de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende le
+jour où, selon l’affirmation de saint Paul, son arrogance fléchira, où,
+les écailles lui tombant des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus,
+où elle aura part au salut éternel.
+
+Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors:--_Vade foras,
+Israël!..._
+
+Cela, c’est le point de vue social.
+
+Mais au point de vue religieux, nous ne devons ni mépriser, ni
+désespérer les Juifs car ils furent le peuple élu par Dieu pour garder
+la Promesse. L’histoire entière du peuple hébreu converge vers la
+Rédemption; on en trouve la preuve éblouissante d’évidence dans l’Ancien
+Testament: là, s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle
+viennent se briser toutes les pauvres arguties du rationalisme. Les
+patriarches et les prophètes juifs, nous les vénérons, car nous savons
+que leurs holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie
+humaine de Notre-Seigneur remonte au Roi-Psalmiste. «Le salut du monde,
+comme il a été dit, sort des Juifs.» Et enfin, pour qui apprit à
+regarder au delà des apparences, quel mystère que le maintien de ce
+peuple comme témoin permanent des justices divines! Quels prodiges que
+sa dispersion dans l’univers, que sa conservation depuis deux mille ans
+tout à l’heure, malgré tant de massacres et d’oppressions, que
+l’influence anormale exercée par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des
+faits aussi extraordinaires que celui de sa prédestination?
+
+D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est la conversion si
+rare--d’un Juif. Précurseur du pardon qui doit être accordé à sa race,
+il atteste, plus que quiconque, les torrents de miséricorde et d’amour
+qui jaillissent inlassablement du Sacré Cœur. Souvent, il devient un
+admirable prêtre comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique, comme
+ce Ratisbonne conquis par la Sainte Vierge elle-même, comme cet abbé
+Lémann, dont l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada le jeune
+Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique dès la dédicace de son livre à
+son père spirituel: «A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie,
+sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence a dirigé mes pas
+vers une église où vous annonciez la parole de Dieu. Cette parole me
+transforma, me convertit...»
+
+Ah! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de Sémites. Il faut
+adorer les merveilles de la bonté divine, accueillir en chantant
+_Magnificat_ ce frère revenu de si loin, raconter les rigueurs et les
+tendresses de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer, à son propos,
+la seule égalité qui ne soit pas illusoire: celle qui prosterne et
+prosternera toutes les races au pied de la Croix souveraine!...
+
+
+II
+
+Rappelons-le: Lœwengard tire son origine d’un Juif et d’une Juive, venus
+d’Allemagne, installés à Lyon, où ils entreprirent le commerce des
+soieries. Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement inepte que le
+régime actuel met à naturaliser les Hébreux attirés chez nous de tous
+les points du monde par la Franc-Maçonnerie.
+
+Cette formalité hâtive n’a point fait du converti un Français. Il faut
+donc préciser tout de suite que nous avons à étudier un métèque que ni
+son hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur indicible dont
+Dieu le rendit l’objet. Aussi, dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous
+ne rencontrerons des marques plus frappantes de l’action du Surnaturel
+sur une âme.
+
+Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre ardent et tumultueux,
+encombré de citations excessives, mais où se révèlent un talent
+remarquable, une parfaite droiture d’âme et un touchant amour de
+l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit d’accueillir l’ouvrier de
+la onzième heure.
+
+Dépouillons ce volume[16]. Nous y saisirons le fil que suivit la Grâce
+pour illuminer un de ceux qui gisent «dans les ténèbres extérieures».
+
+ [16] _La Splendeur catholique_ (Perrin, éditeur).
+
+Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion: imbu de blasphèmes
+par la lecture de Voltaire, de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout
+sentiment religieux. «Je crois ce que je vois, disait-il devant son
+fils, et je ne vois que matière, animalité plus ou moins perfectionnée,
+vie et mort dans la nature.» Mme Lœwengard n’allait point à la
+Synagogue; mais elle avait conservé l’habitude d’une «vague prière
+déiste» qu’elle apprit à son enfant. Celui-ci en reçut une impression
+profonde. Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en lui,
+c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui le faisait parler à Dieu
+comme à un père «qui savait le comprendre mieux que les siens».
+
+«Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement de me donner tout
+ce dont j’avais envie, car j’étais affamé de bonheur. La prière savait
+me consoler dans mes chagrins déjà violents de garçonnet très sensible,
+qu’un mot d’ironie faisait sangloter, qu’une parole un peu dure faisait
+se cabrer dans un sursaut de révolte; la prière m’inondait de calme et
+de confiance.»
+
+Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur cette âme une sensibilité
+si réfractaire à la sécheresse juive et un goût si déterminé du recours
+à la Providence dans de précoces chagrins. Je vois là comme une première
+touche de la Grâce. Car enfin, combien d’enfants juifs--ou hélas!
+chrétiens de baptême,--à qui leurs parents donnent l’exemple de
+l’indifférence ou d’un semblant de pratique toute machinale. Très vite,
+leur âme s’étiole comme celles de leur entourage. Quand, plus tard, les
+parents sont frappés de quelque malheur par le fait du jeune incrédule
+qu’ils formèrent ou pour tout autre cause apparente, ils se récrient et
+accusent le hasard néfaste. Or il n’y a pas de hasard: très évidemment
+ils sont punis, dès ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de
+Dieu leur progéniture...
+
+Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite, le bienfait de la
+prière, et jusqu’à l’âge de douze ans, il y demeura fidèle malgré les
+incitations du milieu où il vivait.
+
+Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir sous l’influence de
+l’impiété paternelle. Et voici principalement à quelle occasion: Lyon,
+comme on le sait, est placé sous la garde de la Sainte Vierge à la
+gloire de qui la ville éleva cette théâtrale basilique de Fourvière
+dont, pour ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant l’humble
+petite église voisine, le sanctuaire primitif où j’ai reçu tant de
+grâces.
+
+La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le 8 décembre, en la fête de
+l’Immaculée Conception. Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la
+ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là. Les invocations des
+pèlerins, les illuminations innombrables le portaient à s’enquérir de
+cette Dame mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais réchauffent
+un peu leur froideur coutumière[17]. Son père, le soir, le menait
+promener par les rues. Et comme l’enfant l’interrogeait sur la
+signification de ce culte, le Juif répondait par des quolibets empruntés
+aux plus bas manuels d’anticléricalisme.
+
+ [17] Ne généralisons pas trop: il y a souvent bien de l’ardeur
+ religieuse sous les glaces lyonnaises.
+
+«Sans bien comprendre toujours ces railleries, note le converti, elles
+provoquaient en moi des sentiments contradictoires qui s’accentuèrent
+avec les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à jamais détourné
+de la foi chrétienne. D’une part, ces railleries me faisaient du mal:
+elles blessaient cette émotion devant la beauté qui devait se
+transformer plus tard en religieuse ferveur d’artiste... D’autre part,
+cette raillerie des choses qu’une ville entière révérait, ce sarcasme
+qui s’efforçait de saper les croyances d’une foule emplissant les rues
+et les quais, pieusement recueillie en face de la colline sainte où
+éclatait, triomphal, en gigantesques lettres de feu, le nom de Marie, ce
+détestable sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait de
+méphistophélique orgueil. Les graines de la négation étaient semées:
+elles lèveront, elles fructifieront sous la triple et longue influence
+de la conversation paternelle, de l’instruction du lycée et de la
+littérature moderne.»
+
+Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait besoin d’un idéal, se
+réfugia dans les rêves que lui suggéraient les récits d’aventures
+fabuleuses qu’il lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme il le
+mentionne avec beaucoup de justesse, ne se mêlant guère à ses camarades,
+porté à fuir les banalités de la vie quotidienne, ce penchant à la
+rêverie lui fut délétère: «J’étais solitaire, dit-il, d’une timidité
+farouche jointe à des accès d’insolente hardiesse, déjà replié sur
+moi-même, capricieux et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité
+nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible tendance au rêve, il m’eût
+fallu, plus qu’à d’autres, la discipline d’une éducation clairvoyante et
+ferme, basée sur les commandements d’une morale indiscutée... Mais élevé
+en dehors de toute instruction religieuse, n’entendant en fait de morale
+que des phrases comme celle-ci: «la jouissance est le but de la vie»,
+quelle distinction pouvais-je faire entre le bien et le mal? _La
+religion naturelle_ n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte
+raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences d’un enfant».
+
+Au lycée, il demeura l’enfant--«pas comme tout le monde, dans la
+lune»--dont les Juifs de négoce et de finance, qui l’environnaient à la
+maison, déploraient les singularités.
+
+«Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni commerçant ni banquier;
+les marchandages auxquels mes camarades se livraient à propos de billes
+et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique était pour
+moi sans charme: elle devait toujours le rester.»
+
+Ce dernier détail est caractéristique: un Juif qui n’éprouve pas le
+besoin de trafiquer, qui ne veut rien entendre au tant pour cent, au
+doit et avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins sur lui!
+D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif pour qu’une telle grâce vous
+soit départie. Je connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui,
+ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit, durant ses dix années de
+collège, que de larges zéros pour tous ses devoirs de mathématiques.
+Depuis et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre quoi que ce
+soit aux mystères du chiffre. Or ses cheveux blanchissent et il est bien
+peu probable qu’il acquière avant sa mort des notions précises à ce
+sujet.--Les logarithmes, dit-il volontiers, ce doivent être des animaux
+bizarres comme les ornithorynques et les babiroussas... Ah! que
+Lœwengard lui est sympathique pour son salutaire éloignement de la chose
+calcul!...
+
+Mais si, fort heureusement pour Lœwengard, les mathématiques lui
+restaient closes, il n’en allait pas de même de l’histoire. Comme il
+avait dès lors le sentiment de la grandeur--ce qui est le signe d’une
+belle âme,--à travers la prose morne des manuels de classe, il
+s’évoquait les maîtres des peuples: «Des figures comme celles de César,
+de Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient d’admiration, me
+secouaient de longs frissons héroïques...»
+
+Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris d’images sublimes et
+de songes grandioses. Car Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a
+très bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes définitifs: «On
+ne peut rien comprendre à Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit pas en
+lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est sa vie
+entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en poète et ne
+put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un
+mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance infinie, ses
+visions de Sainte-Hélène le disent assez... Discernant mieux que
+personne les apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration
+de son empire, il avait, en même temps, comme un pressentiment extatique
+de ce qui était exprimé par ces contingences périssables et c’est
+précisément ce qui constituait en lui le poète[18].»
+
+ [18] LÉON BLOY: _l’Ame de Napoléon_ (1 vol. _Mercure de France_): très
+ beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement gâté
+ d’orgueil maladif et de rancunes--trop humaines.
+
+Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour Napoléon, Lœwengard fut
+initié à la poésie lyrique par la lecture de Musset. «De onze à quinze
+ans, Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus intime ami. Maître
+séduisant, directeur peu sûr, ami très dangereux.»
+
+En effet.--Les poèmes de Musset forment une mixture hétéroclite
+d’aspirations vers l’infini, d’appels à la débauche et de larmoyantes
+invectives contre cette insupportable Sand dont le principal titre,
+auprès de la postérité, consiste en ceci qu’elle préféra au poète un
+apothicaire vénitien. Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un
+peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont les nerfs vibrent
+douloureusement sous l’archet du lyrisme; mais, ils lui emplissent le
+cœur d’une volupté trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui
+inculquent cette idée romantique que magnifier les passions c’est faire
+preuve de supériorité.
+
+L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse sur Lœwengard, que
+celui-ci souffrait déjà d’une sensibilité excessive qui devait bientôt
+se manifester par des engouements maladifs et des antipathies impulsives
+où sa précoce intoxication littéraire joua le rôle essentiel.
+
+A ce propos, je ferai une remarque capitale pour l’intelligence de ces
+études. La voici: un écrivain de valeur, par le seul fait que le
+développement despotique de certaines de ses facultés rompt en lui
+l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales, devient le jouet
+de ses impressions et de ses appétits tant qu’une loi plus haute que
+toutes les règles humaines n’intervient pas pour le ramener à l’ordre.
+
+Par ordre, je n’entends point le trottinement docile sous le harnais
+d’une médiocrité résignée comme le conçoivent divers politiciens. Je
+n’entends pas non plus la discipline sous une religion ravalée au rôle
+de gendarme supplémentaire comme le formulent les empiriques du
+positivisme. J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment
+raisonné de l’existence de Dieu et la soumission à sa toute-puissance.
+
+L’action bienfaisante de cette cause première se révèle en ceci que, du
+jour où la Grâce pénètre dans une âme malade, elle y éveille le désir de
+se réformer, de contraindre ses passions. Dès lors, les bouillonnements
+de cette âme s’apaisent; les convoitises qui l’aiguillonnaient sans
+relâche s’émoussent; son entendement se clarifie: elle comprend la
+nécessité du joug qu’une voix intérieure lui propose. Dès lors, loin de
+s’énerver et de vagabonder follement au contact du divin--comme se le
+figure le rationalisme--elle éprouve du bien-être, elle se rassied, elle
+coordonne ses idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices,
+elle se «rafraîchit» au souffle du Paraclet, elle est en voie de
+guérison.
+
+Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être le
+«libre-individualiste» du jargon révolutionnaire, c’est-à-dire l’esclave
+de son orgueil et de ses penchants sensuels. Il devient un être social
+parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu est le commencement de
+la sagesse. L’amour de Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans
+l’Église et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église[19]. Il ne sera
+pas un Saint; mais il saura que l’obéissance aux commandements est la
+flèche qui indique la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses frères
+dans la foi, il demeure enclin à de multiples faiblesses, comme eux il
+gardera la volonté de rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles
+viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la loi. Pour l’avoir
+admise, nous avons vu que Huysmans s’amenda peu à peu; que, pour l’avoir
+enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles abaissements. Nous
+verrons Lœwengard--et d’autres encore--vérifier, par la douleur, que
+cette règle ne comporte pas d’exceptions.
+
+ [19] Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission d’instruire
+ les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au besoin, de les
+ châtier et de les retrancher du corps des fidèles.
+
+
+III
+
+Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait l’avoir trouvé dans le
+lyrisme morbide de Musset; mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en
+des rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites--il avait
+douze ans--la Grâce le sollicita.
+
+Il était à la campagne, aux environs de Lyon, et il y fit la
+connaissance d’un jeune homme, de quatorze ans environ, élève des frères
+des écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie.
+
+«Un dimanche il me questionna:
+
+--Tu ne vas donc pas à la messe?
+
+--Non, je ne suis pas catholique.
+
+--Tu es protestant peut-être?
+
+--Non.
+
+--Alors, serais-tu israélite?
+
+--Non plus.
+
+--Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père?
+
+--Il est libre-penseur.
+
+Il me regarda, étonné:--Libre-penseur? Qu’est-ce?
+
+Alors moi d’un ton doctoral:--Un libre-penseur, eh bien, c’est un homme
+qui pense librement. Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma famille,
+nous pensons ce qui nous plaît. Nous n’obéissons ni à un prêtre, ni à un
+pasteur, ni à un rabbin[20]...»
+
+ [20] Bouffonnerie de certaines locutions: un homme déclarerait:--Je
+ suis _un penseur_, à peu près tout le monde lui rirait au nez. Mais
+ s’il déclare: Je suis un _libre-penseur_, les sots le regardent avec
+ considération.
+
+Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur le visage une
+expression de tristesse et de pitié qui frappa Lœwengard. Il en demeura
+songeur, se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon, dont il
+estimait l’intelligence, paraissait le plaindre.
+
+«Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai. Il revenait de la
+messe. Je lui dis:--Écoute, veux-tu m’apprendre quelque chose?
+
+--Volontiers, si je peux.
+
+--Je voudrais savoir pourquoi les catholiques vont à la messe et ce que
+c’est qu’une messe.»
+
+Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien prit l’engagement de lui
+expliquer les bases de notre croyance et lui donna rendez-vous, pour
+l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par une échelle branlante.
+
+«C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi, pendant une
+huitaine, il m’apprit les éléments de la religion catholique. J’avais
+acheté un cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les premières
+notions du catéchisme.»
+
+Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants dont l’un brûle de
+zèle pour propager la Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé,
+recueille avec avidité les enseignements de la foi! Comme la tendre
+sollicitude de Dieu pour les âmes qui s’ignorent se marque en cet
+épisode! Quelle puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre
+interprète qu’un écolier dont l’éloquence était faite uniquement de
+sincérité, éclairait un pauvre petit ignorant déjà contaminé par une
+dangereuse littérature! Car Lœwengard fut touché à fond, «remué à ce
+point, dit-il, qu’au bout de huit jours, j’étais transformé en apôtre,
+voulant, après s’être converti lui-même, convertir les siens et les
+sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur avaient porté les coups
+de la doctrine chrétienne».
+
+Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à demander à sa famille
+l’autorisation de voir un prêtre qui l’instruirait complètement et lui
+donnerait le baptême.
+
+Il y pensa le reste des vacances et, entre temps, il alla prier souvent
+dans l’église du village où les siens villégiaturaient. Parfois il
+assista aux cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta de la
+douceur et de la paix. Mais pourquoi n’osa-t-il pas suivre le conseil
+donné par son ami? Voici:
+
+«J’avais beau prendre mon courage à deux mains et m’exhorter
+quotidiennement à tomber aux genoux de mon père en le suppliant:--Papa,
+permets que je devienne catholique, laisse-moi te sauver, sauver maman
+et mes sœurs. Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes
+et de sa colère probable me terrifiait...»
+
+Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes à d’autres sujets,
+et il en était sorti brisé, l’âme et le corps malades pour plusieurs
+jours.
+
+«Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma faiblesse: par crainte je
+résistai aux pressantes sollicitations de la Grâce! Je ne dis rien à mon
+père...»
+
+Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant allait bientôt tomber
+tout à fait sous sa griffe.
+
+Ici, une question se pose. Comment, diront quelques-uns, la Grâce ne
+fut-elle pas assez puissante pour donner à Lœwengard le courage
+d’affronter le ressentiment de son père? Or rappelons-nous qu’il se
+peint comme étant, à cette époque, «orgueilleux, autoritaire,
+implacablement entêté» et comme «ne se possédant plus dans la détente
+furieuse de ses nerfs». Cette superbe et cette véhémence montrent que
+s’il avait été touché par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce.
+Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un enfant de douze ans,
+abandonné à lui-même et plongé dans un milieu déplorable.
+
+Mais il y a un autre point de vue à envisager: pourquoi Dieu, l’ayant
+visité, retarda-t-il sa conversion définitive jusqu’à l’âge de
+vingt-neuf ans?
+
+Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer quels furent les desseins de
+Dieu en cette occasion, d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution
+d’une âme de l’incrédulité à la foi une part d’indicible dont nulle
+analyse ne rendra compte. Toutefois, je crois qu’on peut risquer une
+hypothèse.
+
+Relevons d’abord que les conversions totales, en coup de foudre, sont,
+en somme, très rares. Il y faut, en général, des circonstances telles
+que l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou celle de la Sainte
+Vierge à Ratisbonne. Plus souvent, la Grâce frappe l’âme d’un premier
+coup comme cela se produisit dans la rencontre du petit Juif et du jeune
+Catholique. Surnaturellement docile, l’âme s’ouvre alors et laisse la
+Grâce s’insinuer en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs les
+plus secrètes. Puis commence un travail obscur et à longue portée dont
+le prédestiné à la conversion ne peut encore saisir les effets. Des
+années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne, marquée par Dieu, où la
+Grâce, affleurant de la région mystérieuse où nos idées, nos sentiments,
+nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde toute l’âme de
+telle sorte que le néophyte en prend conscience et cède à la force
+lentement irrésistible qui l’entraîne devant le trône de Dieu.
+
+C’est donc quelque chose comme une source jaillie dans le sous-sol d’un
+terrain jusqu’alors aride: elle en imbibe peu à peu toutes les couches
+et ne parvient que progressivement à la surface pour y refléter le ciel.
+Et alors elle rejette sur la rive les limons et les détritus qui
+gênaient son échappée au grand jour.
+
+Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il touche un écrivain
+dont le talent est appelé à servir de témoignage aux vérités dont
+l’Église a reçu le dépôt, Dieu permet que cet «homme de douleur»
+expérimente cent systèmes philosophiques et religieux pour acquérir la
+certitude qu’en dehors de la Révélation, il n’y a que vaines
+conjectures, mélancolies rongeuses et contradictions perpétuelles. Il
+faut également que la vie le comble de déboires et d’amertumes pour
+qu’il apprenne que rien de ce qui vient des hommes ne pourra satisfaire
+cette soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu noble est
+tourmentée.
+
+Cela demande du temps et des souffrances réitérées. Mais quand la Grâce
+triomphe enfin avec éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en
+reçoit des armes qui lui assureront des avantages sérieux dans ses
+combats à venir contre la Malice éternelle. Il démasquera plus aisément
+ses pièges, ses ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier:--Je
+te connais, Circé, tu ne me feras plus boire le philtre qui change tes
+victimes en pourceaux!...
+
+
+IV
+
+Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin de se créer une
+atmosphère d’illusions où il échapperait au matérialisme suffoquant du
+milieu que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant Lœwengard
+se précipita vers la littérature. Il absorba pêle-mêle toutes sortes de
+livres.
+
+«C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire mon insatiable
+curiosité de savoir. A quinze ans j’avais lu, outre les auteurs du XVIIe
+siècle, Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs
+contemporains en vogue: Zola, Loti, Maupassant, Renan, Anatole France,
+les premiers romans de Paul Bourget, etc...»
+
+A quinze ans! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette
+salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination
+dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des
+romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus
+pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau,
+codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution.
+
+Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en
+présente:--la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les
+prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie,
+au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts
+les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie
+sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme
+littéraire dans le romantisme.
+
+Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante; il passa du
+violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre: Victor Hugo.
+
+Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de
+sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses
+sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des
+rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est
+qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec
+un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.
+
+Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance,
+sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la
+révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de
+sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du
+tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu.
+
+Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à
+ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à
+loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale.
+
+Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, «l’amour des lettres et
+des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de
+générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver
+des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques».
+
+Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure
+intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais: «Le Beau,
+tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire
+relation avec Dieu»[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et
+maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par
+la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour
+du Beau.
+
+ [21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que: «l’art est un souvenir
+ du Paradis perdu». Parole magnifique et combien féconde à méditer!
+
+Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le
+sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait
+subir ce qu’il appelle _l’angoisse du doute_.
+
+
+V
+
+Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard
+conserva jusque vers sa seizième année «une foi déiste qui, malgré son
+insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme».
+Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses
+lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu
+personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale: il abandonna
+la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que
+recevait son père. «C’est, dit-il, par une feuille de journal que
+j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la
+propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord
+inconcevable.» Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité
+comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne
+cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à
+concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la
+notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il
+tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est
+en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le
+contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa
+confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme
+blafard:
+
+ Étrange vérité, pénible à concevoir,
+ Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,
+ Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir!...
+
+Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait,
+jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il
+souffrit d’une façon atroce.
+
+C’était l’angoisse métaphysique.--M. Jules Lemaître--assagi
+depuis--tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière
+des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude
+pour une «horrible manie». Il ne croyait, disait-il, «que difficilement
+à la douleur métaphysique».
+
+Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les
+idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs
+nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien
+raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans
+une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à
+Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans
+consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une
+analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le
+problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les
+sports,--idéal de notre siècle de brutes--n’a pas rendu tout à fait
+stupide, se trouve infiniment malheureux.
+
+Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit: «J’ai arraché mes croyances
+avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses
+luttes... Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un
+dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et
+qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui
+demandai:--Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle?
+
+--L’âme? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous
+la terre, tout est fini.
+
+Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et
+je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur.
+
+Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que
+faire...»
+
+Cette tragédie fait frissonner! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié
+d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir
+satanique à tuer l’âme de son enfant? Puis constatant l’effet produit
+par son imbécillité négatrice--il s’étonne!
+
+Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non: Satan, qui le
+possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires,
+jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira
+jamais plus.
+
+Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair! Nous avons tous
+connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre,
+enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il
+n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée
+uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par
+surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble
+«leçon de choses» inculquée par le père, que deviendront les enfants?
+
+Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un
+d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations
+élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il
+écoute les propos tenus par son père; il s’étonne, il le juge--il
+l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée
+qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances
+mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de
+rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à
+quels périls l’enfant est exposé--surtout au temps de l’adolescence, et
+à quel point le malheur le menace.
+
+C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et
+pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur
+sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute
+contrainte morale!
+
+Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne
+produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à
+elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous
+vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche,
+sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le
+vouer au Diable...
+
+Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se
+repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à
+une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a
+peur rien que d’y penser!...
+
+
+VI
+
+Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires
+aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce: Dieu,
+voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa
+sollicitude.
+
+Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne
+cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne
+parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui
+marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il
+pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité
+unique. Et puis il souffrait: «Je me souviens de ce soir tragique où je
+renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison--«raison
+imbécile» comme dit Pascal--mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père
+céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce
+rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de
+Dieu, besoin de son intimité, de son affection; violemment, elle se
+sépara de l’Aimé, mais à quel prix! Sanglotante, blessée, désespérée,
+elle gisait sans force et sans consolation... Désormais elle était seule
+dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison
+approuvait et «l’Esprit qui toujours nie» la poussait aux suprêmes
+destructions.»
+
+C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses
+camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se
+soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre,
+professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en
+fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur,
+comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit
+même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il
+restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de
+désespoir rapporté plus haut? C’est probable. Sans doute aussi
+voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance
+libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la
+circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant.
+
+Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les
+moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme!
+Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon,
+l’action du Surnaturel!...
+
+Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense,
+avec douceur et charité, le pauvre égaré.
+
+«Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa
+parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la
+foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et
+mes maîtres laïques! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions,
+malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de
+l’enseignement _neutre_, sans principe religieux supérieur, aboutit
+nécessairement au scepticisme et à la négation... L’abbé G. m’écoutait
+patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me
+prêta des livres...»
+
+Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais,
+sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse
+pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance
+physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je
+l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant
+notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour
+accueillir humblement le Surnaturel.
+
+Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des
+lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à
+lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22].
+
+ [22] Voir _la Splendeur catholique_, pages 62 à 65.
+
+«Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les
+sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez
+manquer de la rencontrer et d’en vivre: Dieu, dans sa providence, la
+donne à tous ceux qui la cherchent ainsi...
+
+«Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie: je vous
+souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint
+Jean ces paroles de vie: _Celui qui m’aime observe mes commandements. Si
+quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui
+notre demeure._ Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel
+n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous,
+il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est
+pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les
+besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur.»
+
+Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir,
+d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait
+pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre,
+la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si
+vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué
+qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à
+la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.
+
+La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours.
+C’est «un chemin montant, sablonneux, malaisé» où se succèdent des
+bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux
+parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé
+attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en
+soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses,
+qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la
+montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances.
+Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de
+pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le
+Calvaire.--Malheur à qui ne le comprend pas!...
+
+Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en
+plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. «Déjà, à ses avances,
+je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas
+sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la
+puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence
+qu’est la Foi. _Croire_ c’est humilier sa raison et contenir sa chair.
+Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est
+impossible d’entrer dans le royaume de Dieu.»
+
+Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans
+l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à
+étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il
+alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux
+amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait
+d’adorer la créature au détriment du Créateur? Le pauvre imaginatif, ne
+savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la
+foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des
+véhicules vers la damnation.
+
+Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la
+pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour
+la plus grande gloire de Dieu.
+
+
+VII
+
+Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours
+de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit
+lui-même, faisait «des restrictions» à Dieu, mais enfin il croyait.
+Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de
+conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son
+âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon: Leconte de
+l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil
+et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de
+l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le
+premier disait à Dieu: Je te nierai plutôt que de me courber sous ta
+loi. Le second:--Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais
+j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la
+soumission. Et l’un magnifie «la divine Mort où tout rentre et
+s’efface». Et l’autre s’écrie: «Saint Pierre a renié Jésus: il a bien
+fait!...» Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme
+magnifique. Ah! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte
+sur trois générations de poètes!
+
+Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu
+de pourpre et d’or. «A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre
+religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire,
+l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme,
+indépendamment du fond, suffit à la Beauté... L’Art est au-dessus des
+lois morales et sociales: il est _amoral_. Il est au-dessus même de
+l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse? La sensation
+esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de
+l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art: j’en fus pendant
+dix ans le défenseur fanatique.»
+
+Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non
+seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui
+sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent
+au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent,
+avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation
+esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils
+déclarent qu’ils «vivent en beauté». Ils peignent leur existence comme
+un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des
+parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de
+la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime.
+
+Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans
+leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel
+flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de
+ces eaux putrides; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même
+douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si
+équitable: _Dans la brute assouvie un ange se réveille._ En une minute
+de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des _Fleurs du Mal_:
+
+ Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
+ De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...
+
+Mais le Seigneur s’est fait sourd.--Eux retournent à leur vomissement.
+Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les
+pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai
+sens de la vie--celle de Nietzsche par exemple.
+
+Tel fut le cas de Lœwengard: «Marcher, écrit-il, sur les traces de ces
+maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si
+possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute
+ambition.»
+
+Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise
+d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les
+strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont
+que d’innocentes panades.
+
+
+VIII
+
+Nietzsche est un fou, mais un fou de génie.--Quand il le connut,
+Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la
+philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la _Raison
+pure_, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les
+principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer,
+une vague idole qu’il baptise--selon quelle opaque phraséologie--:
+_Impératif catégorique_. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout
+dire[23].
+
+ [23] Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs:
+ Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu: «la Catégorie de l’Idéal»
+ et enseigne _l’identité des contraires_, c’est-à-dire l’équivalence
+ du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le monde pour une
+ illusion que notre volonté doit nier. Et tous les autres, et
+ Nietzsche plus que tous...
+
+Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis,
+adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine
+d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui
+l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit.
+L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, _le
+Surhomme_, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme
+est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude
+l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son
+système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, _Ainsi
+parlait Zarathoustra_: «Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé
+quelque chose au-dessus d’eux; et vous voulez être le reflux de ce grand
+flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme? Qu’est le
+singe pour l’homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce
+que doit être l’homme pour le surhomme: une dérision ou une honte
+douloureuse[24]...»
+
+ [24] Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les _Pages
+ choisies_, publiées par M. Henri Albert (_Mercure de France_). On y
+ trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne cette
+ aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici.
+
+Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant
+et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal.
+Néron--si cher au doux Renan--voilà le modèle qu’il insinue d’imiter.
+
+Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints,
+c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des
+enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité,
+la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à
+cette doctrine de brute esthétique.
+
+D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le
+culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser
+au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra
+naguère--en un moment de lucidité très rare chez lui--cet autre fou qui
+a nom Max Nordau: «Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité
+vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est
+l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si
+ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme
+cesse d’être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme»,
+c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de
+ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la
+ruine, à la maladie, à la mort...» (_Dégénérescence_, ch. II, p. 334).
+
+Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En
+1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le
+ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut
+frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un
+pauvre zoophyte, «honte douloureuse» pour sa famille. Puis il mourut
+dans l’inconscience.
+
+Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues
+d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit...
+
+Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé
+malfaisant. Cela s’explique: son tempérament d’artiste le portait à
+s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En
+outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte
+de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans
+la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour
+combler ses fringales de sensations excessives.
+
+Il écrit: «Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en
+mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la
+jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi «la névrose
+juive». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés,
+glorifiés, exaltés... Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée
+par les romanciers et les poètes... Je devins, de plus en plus, un
+enfant de volupté...»
+
+A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une
+des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se
+refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte: Plus tu cultiveras ton
+orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels.
+
+
+IX
+
+Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il avait dix-neuf ans. Il
+venait de terminer ses études au lycée et il se sentait tout à fait
+inapte à suivre la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les
+calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que de l’aversion.
+Comme on pouvait s’y attendre, étant donné son admiration pour
+Baudelaire, Leconte de l’Isle et Nietzsche--qui est un poète plutôt
+qu’un philosophe--il ambitionna de versifier à l’imitation de ses
+maîtres.
+
+Aussi, quand son père lui demanda la profession qu’il désirait choisir,
+il répondit:--Je veux être homme de lettres.
+
+Le père sursauta en se récriant:--Jamais je ne te donnerai un sou pour
+devenir un poète, jamais, tant que je vivrai, quand même j’aurais la
+fortune d’un Rothschild!
+
+On s’explique très bien cette réprobation. Lorsque dans une famille
+bourgeoise il naît un enfant doué pour l’art, dès que son goût se
+manifeste, ses proches l’observent avec une stupéfaction douloureuse,
+comme s’il devenait soudain bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils
+à la poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole en voyant les
+canetons, à peine sortis de la coquille, courir à la rivière prochaine.
+
+Tout les déconcerte en leur progéniture:--Quoi donc, se disent-ils, cet
+enfant néglige les choses pratiques et positives! Il méprise ce sens
+commun qui recommande de bien manger, de bien boire, de bien dormir et
+de penser le moins possible! Il ne comprend pas le sublime de la
+spéculation consistant à dépouiller autrui à l’abri du Code et sous le
+couvert de cet axiome: «les affaires sont les affaires!» Il rêve tout le
+jour aux fadaises de la poésie; il vante des produits littéraires qui ne
+furent jamais cotés à la Bourse; il s’enthousiasme pour des écrivains
+qui, de notoriété publique, moururent sans le sou. C’est
+épouvantable!...
+
+Ah! si du moins, il se montrait apte à produire une œuvre de rapport.
+S’il laissait percer le don de célébrer, comme de hautes vertus, les
+façons d’agir de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges
+Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères vengeresses et
+cossues. Ou s’il témoignait d’une adroite platitude d’idées comme ce
+Prévost des marchands de poisons sentimentaux dont la prose gélatineuse
+tremblote aux étalages d’innombrables périodiques. Alors le père
+pourrait risquer quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau
+lucratif.
+
+Mais point: ce jeune homme chérit un idéal qui n’a rien de commun avec
+celui des grands hommes ci-dessus nommés; il s’exalte pour des
+chefs-d’œuvre peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme un passe-temps,
+comme une distraction d’amateur aux minutes de loisir qu’il considère la
+poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé... qui l’absorbera
+tout entier.
+
+M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, ne pouvait qu’opposer
+un veto absolu au désir de son fils.
+
+«Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit Lœwengard. Des scènes
+pénibles eurent lieu entre nous. Elles étaient dans la tradition... Au
+reste, la contradiction trempe une véritable vocation: elle en est
+l’épreuve; si cette vocation survit, elle sera la plus forte.»
+
+Pour gagner du temps, il accepta de faire son droit. Or, il n’était
+nullement porté à ce genre d’études. Et tel que nous le connaissons
+maintenant, nous comprenons qu’_avocasser_ n’était point son fait. On ne
+le voit pas du tout mâchonnant les Digestes indigestes, affligeant la
+veuve et consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant sur commande,
+puis, sans doute, comme un bon nombre des bavards brevetés qui
+s’égosillent au Palais, briguant un mandat électif pour faire le
+charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat.
+
+Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est pourquoi il ajoute: «En
+dépit des conseils et des colères paternels, sous les lys et les roses
+de la Poésie, disparurent les chardons et les ronces de la Chicane.»
+
+Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à cette époque, divers
+écrits de Maurice Barrès.
+
+Il faut bien se rappeler que Lœwengard était devenu alors, comme dit
+Montaigne, une intelligence purement _livresque_. Il appartenait à cette
+famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une façon directe; il ne
+la goûtait guère qu’interprétée par les arts. Or, sans aller jusqu’à
+l’austérité de ce moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend
+que «l’art n’est qu’un péché magnifique», on doit admettre qu’une telle
+disposition poussée à l’excès mène à une paralysie des facultés
+affectives. C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée
+outre-mesure étouffe, chez celui que possède cette étrange maladie de
+l’âme, tout élan du cœur, supprime presque les sentiments sociaux.
+
+Exemple: un homme normal voit une maison brûler. Il est saisi par
+l’horreur du spectacle. Les cris et les appels des habitants, surpris
+par le feu et cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et de
+pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties du sauvetage et il n’a
+de repos que quand l’élément destructeur est vaincu.
+
+L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une velléité de partager
+l’émotion générale. Mais, presque aussitôt, son sens hypertrophié de
+l’art ne lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les colorations
+changeantes de l’incendie; son oreille n’enregistrera les clameurs des
+sinistrés que comme les accords d’une symphonie pathétique. Il ne
+s’intéressera pas au dévouement des sauveteurs mais à la qualité
+plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera tel tableau
+représentant une catastrophe de ce genre et où il admira le savoir-faire
+du peintre, tel livre où il savoura une description d’embrasement
+relevée «d’épithètes rares». Il établira une comparaison entre le
+souvenir de ces fictions et la réalité offerte à ses yeux. Ensuite,
+comme le zèle charitable et les propos apitoyés de la foule qui
+l’entoure l’importunent, il s’éloigne en concluant:--Cet incendie est
+très réussi, ou bien:--cet incendie, je le trouve manqué...
+
+C’est à un desséchement aussi affreux du cœur qu’aboutit le néronisme
+appris à l’école de Nietzsche; c’est à cette férocité dans l’amour de
+l’art pour l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme; c’est à ce
+dédain pour les sentiments charitables exprimés par le grand nombre
+qu’aboutit la préoccupation de se distinguer de la plèbe.
+
+L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, il a tant
+aspiré à devenir «surhumain», que les plus beaux mouvements d’humanité
+lui semblent d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher ses lèvres de
+ce breuvage salutaire que Shakespeare appelle: _le lait de la tendresse
+humaine_.
+
+Lœwengard en était donc là quand il découvrit l’œuvre de Barrès. Ce lui
+fut une révélation. Peut-être est-ce l’individualisme passablement
+maladif de _Sous l’œil des Barbares_ et du _Jardin de Bérénice_ qui le
+séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé à cette attitude de
+dilettante énervé. Les livres qui suivirent annoncent sa marche vers une
+conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin cette conception
+et, par là, il fournit au jeune dévoyé de l’art pour l’art, non
+seulement une méthode pour se connaître soi-même, mais encore les moyens
+de se rattacher à ses traditions et à sa race[25].
+
+ [25] On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens du réel,
+ Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les «romans de
+ l’énergie nationale», comme cette _Colline inspirée_, dont les
+ dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres du sens
+ propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes qui
+ souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui cherchent à
+ s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement, le plus
+ français de nos écrivains; puisse-t-il en outre acquérir la foi
+ profonde dans les vérités promulguées par l’Église. Ce sera le
+ couronnement _nécessaire_ de son œuvre.
+
+Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença de pressentir le lieu
+stable où il pourrait se reposer un jour. Il étouffait dans une serre
+chaude; l’auteur des _Déracinés_ y fit entrer un peu de l’air du dehors.
+Aussi affirme-t-il: «En attendant que sur mon chemin de Damas, je
+rencontrasse le Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince des
+hommes, je choisis pour «intercesseur» Maurice Barrès.»--Bien entendu,
+_intercesseur_ n’est pas pris au sens religieux.
+
+Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme des demi-mesures, il
+partit aussitôt pour Paris afin de remercier celui qui venait de le
+tirer de l’artificiel.
+
+Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard fort sympathique. Ce
+n’est pas un esprit ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès
+ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule Vérité lui deviendra
+évidente, il ira vers elle avec le même généreux empressement.
+
+Il est écrit que «le Royaume du Ciel souffre violence». Violent dans le
+bien comme il fut violent dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de
+l’investir.
+
+
+X
+
+Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que c’est que le
+nationalisme et l’avait délivré par là de l’idolâtrie du Moi. Lœwengard
+crut d’abord, assez naïvement, que cette initiation faisait de lui un
+enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise pas français: un
+métèque peut aimer notre pays, puiser dans notre culture nationale les
+éléments de sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal qu’un
+sang étranger coule dans ses veines. Aussi, quand éclata la crise qu’on
+appelle l’affaire Dreyfus, il se sentit fils d’Israël; il courut à la
+défense de sa race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina
+mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit point compte que, par
+l’affaire Dreyfus, la barbarie sémite tentait un assaut contre la
+civilisation aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie
+internationale, les révolutionnaires, et les Protestants, voulaient
+réduire en esclavage la fille aînée de l’Église. La voix de ses pères
+criait en lui que la Synagogue était menacée. Les Antisémites se
+formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit: il alla combattre pour
+sa nation.
+
+«Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël n’éveillait en moi nulle
+émotion. J’étais libre-penseur comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le
+Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais assisté aux offices de
+la Synagogue et je connaissais à peine le grand-rabbin... Sous la
+poussée antisémite, le nationalisme Juif se réveilla... Une émotion
+inconnue et profonde monta de mon sang, enflamma mon âme d’héroïsme,
+l’illumina d’orgueil; je me sentis Juif, je me voulus Juif et,
+interprétant, dans un sens judaïque, les merveilleux articles que
+publiait Maurice Barrès, je me résolus à «prendre conscience de ma
+formation, à accepter mon déterminisme», à me raciner, moi aussi, dans
+«ma terre et mes morts». Des cris de mort retentissaient contre Israël!
+Il était donc beau de s’affirmer Israélite, de batailler pour la gloire
+du peuple juif.»
+
+Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller l’âme française
+assoupie par les narcotiques humanitaires, ne s’attendait probablement
+pas à ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait n’en est pas
+moins tout à l’éloge de la sûreté de sa méthode, puisqu’il démontre
+qu’elle se vérifie exacte dans beaucoup de cas.
+
+Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard lui-même, se retrouvant
+Juif, il redevint presque croyant; il se mit à fréquenter la Synagogue;
+il entra en relations suivies avec le grand-rabbin de Lyon. Aux
+cérémonies, il priait avec sincérité, avec emportement, avec la joie
+intime de dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, comme eux,
+avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de mort où l’avait confiné, si
+longtemps, le culte enragé de l’Art pour l’Art.
+
+Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le Messie promis aux
+enfants d’Israël. Laissons-le parler: «Je communiai avec l’âme
+israélite, cette vieille âme indestructible qui, depuis quarante
+siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses patriarches,
+annonçait un Rédempteur, un Oint, un fils de David qui relèverait sa
+patrie, qui rebâtirait le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les
+holocaustes et les parfums...»
+
+Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il voulut savoir quel
+était le sentiment _actuel_ des rabbins à ce propos. Or ceux-ci, que son
+ardeur à s’informer du fond même de sa religion, faisait sans doute
+sourire, après quelques dérobades, lui signifièrent que le Judaïsme
+libéral ne croit plus à un Messie personnel, mais le considère comme une
+expression symbolique du triomphe de la Révolution[26].
+
+ [26] Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la
+ Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution
+ leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et de
+ fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme
+ française ce que _l’oïdium_ ou _le mildiou_ sont à la vigne.
+
+Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, c’est en cette minable
+interprétation que se résolvaient les Prophéties éternelles! Il avait
+soif d’une direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui servait
+_les Droits de l’Homme_!...
+
+Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits de l’homme,--qu’il y a
+_les Droits de Dieu et les devoirs des hommes_ et qu’en dehors de ce
+principe vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, en des rêveries
+sans consistance.
+
+Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, car le travail de la
+Grâce au fond de son âme lui demeurait encore insensible. Cependant
+comme la notion du divin, récupérée par ses méditations sur le Règne de
+la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste des rabbins lui fut
+odieuse: «L’âme juive qui s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce
+plat humanitarisme.» Il lui semblait que les Prophètes se révoltaient en
+elle, lui criaient: «--Sors d’ici, sors de ce temple qui a renié les
+gloires de ton peuple, _de ta terre et de tes morts_. La communion n’est
+pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et je m’éloignai de la
+Synagogue...»
+
+En ce temps, commence pour lui une période d’incohérence nouvelle et
+d’agitation sans résultats. Il publie une plaquette de vers assez
+insignifiante; il fonde avec quelques «intellectuels» lyonnais une revue
+éphémère. Il pérore dans les réunions publiques contre «le sabre et le
+goupillon». Puis l’esprit de destruction, qui possède les socialistes
+révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine de la France en
+résulterait et il ne peut pas s’empêcher d’aimer la France. Alors il
+s’esquive du dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les plus
+fuligineuses du royaume de Satan: il s’adonne à l’occultisme.
+
+Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis que, pour son bien à
+venir, il parcourût le cercle entier de la folie humaine, le prit
+faisant tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations
+démoniaques, au pied de la Croix.
+
+Telles sont les surprises de la Grâce.
+
+
+XI
+
+Huysmans l’a fait remarquer: il existe à Lyon de nombreuses sectes
+occultistes plus ou moins affiliées à la théosophie. Elles rôdent autour
+de l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à recruter des
+prosélytes parmi les esprits, sans croyances fixes, que les négations
+sommaires du matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu dans sa
+tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté par l’ineptie et le manque
+de culture des révolutionnaires, leur était une proie toute désignée. Il
+se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons où ces adorateurs
+du Diable s’empoisonnent l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites;
+il se passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité pervertie
+goûtait une volupté nouvelle à professer un soi-disant spiritualisme
+sous lequel se dissimulent--il faut le dire tout crûment--de grosses
+ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par la suite, «les fruits du
+spiritisme sont l’orgueil, le trouble de l’âme et du corps, l’exaltation
+de la sensualité jusqu’au sadisme».
+
+Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra une jeune fille qui,
+élevée au couvent, naguère catholique pratiquante, s’était également
+laissée prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente,
+lettrée, et, de plus, faisait tourner les tables avec zèle. Elle aurait
+assurément mieux fait de raccommoder les chaussettes de son papa, mais
+enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé une dispense sur
+ce point.
+
+Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant commun à réciter des
+poésies sensuelles compléta leur bonne entente. Toujours approuvée par
+les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans une chambre ornée d’un
+vitrail «aux reflets d’émeraude et de rubis et où de l’encens fumait
+dans des cassolettes hindoues». Là, elle prenait des poses hiératiques
+en déclamant du Samain. Le décor baroque stimula Lœwengard. Il riposta
+par des vers peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le charme
+«ésotérique» de son amie. Puis ils lurent ensemble les hermétistes, les
+cabbalistes et les rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne
+l’avaient encore fait le spiritisme--bref ils réalisèrent à peu près
+tout ce qu’il faut pour encourir la damnation éternelle. Ils furent même
+sur le point de s’affilier à une Loge. «J’étais mûr, dit Lœwengard, pour
+la franc-maçonnerie où, certainement, Mlle S... et moi nous eussions
+rapidement franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans les cercles
+lucifériens dont l’idée me hantait.»
+
+Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet.--Du reste, à ce moment
+même où il semblait définitivement orienté vers la perdition totale de
+son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux enfants pourris de
+satanisme furent sauvés.
+
+Terminant le chapitre où il expose ces errements sacrilèges, Lœwengard a
+donc bien raison de s’écrier: «Bénie soit à jamais la Trinité adorable
+et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. Vous n’avez point
+permis que le père du mensonge achevât son œuvre. En grinçant des dents
+devant la Grâce lumineuse, il a lâché prise: sous les rayons de la Grâce
+divine, les ténèbres vont reculer...»
+
+Avant de raconter comment le Saint-Esprit libéra Lœwengard de
+l’esclavage de Satan, récapitulons un peu les phases successives de ses
+états d’âme.
+
+
+XII
+
+Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la
+religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir
+et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu
+croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le
+matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour
+extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en
+souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que
+dans ses entretiens avec Dieu.
+
+Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est
+confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle,
+à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies
+dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son
+jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui.
+
+A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par
+l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur
+sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement
+frappé; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est
+si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église.
+Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père
+l’empêche d’obéir à cette velléité.
+
+Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira,
+d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu.
+
+Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et
+ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de
+souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de
+nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse: l’Église; il entre en
+relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la
+guérison survient; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de
+la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27].
+
+ [27] Je suis assez tenté de considérer comme les _préfigures_ de sa
+ conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, ainsi
+ que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple
+ l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre d’origine
+ juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est venue. Et de même
+ que la maladie avait brisé une première fois son orgueil, la maladie
+ le mènera au désir irrésistible du salut par le baptême.
+
+Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il
+s’imbibe de doctrines blasphématoires--il se fait enfin l’adepte du
+sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui
+frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie; il n’est
+plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche
+dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens
+précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à
+excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.
+
+A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion
+que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de
+fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à
+éclater. Il rentre un peu dans le réel: il essaie de se rattacher aux
+croyances de sa race--voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le
+libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.
+
+Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner
+sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution
+sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou
+bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder
+des poisons effervescents de l’occultisme.
+
+Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits
+principaux: 1º Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal; 2º
+méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité
+catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme; 3º tôt
+blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans
+la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.
+
+Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme
+plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les
+malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.
+
+Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de
+même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence.
+
+Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta
+pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y
+manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée
+d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui
+grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse.
+
+Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes
+s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant
+assainira le cloaque où croupissait son orgueil--et celle qui se
+traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup.
+
+
+XIII
+
+Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion,
+Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un
+second recueil de vers qu’il juge de la sorte: «Avec des hosannas de
+luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté,
+j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de
+Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron».
+
+Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup
+de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la
+mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant
+l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard
+suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de
+quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en
+des bacchanales débridées.
+
+Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le
+bizarre avis qu’il y avait en lui «un catholique qui s’ignorait».
+
+«Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte
+catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de
+l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon
+individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde...»
+
+Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs
+circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui
+remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue.
+
+Laissons-le parler.
+
+«La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela
+est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie,
+une seule alliance avait été bénite: celle de la partie chrétienne. Mon
+exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une
+sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je
+demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord,
+alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un
+de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille.»
+
+Retenons cet incident très significatif: on y voit la Grâce commencer
+d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle
+qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins
+effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu
+surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de
+n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une
+seule chair et une seule âme.
+
+Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union.
+Tous deux souffraient. Il le constate: «Nos âmes et nos corps ne
+s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre
+félicité était inquiète et pleine de trouble...»
+
+Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression.
+N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard:
+Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient
+l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le
+bonheur dans le mariage?
+
+Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de
+leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un
+prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de
+religieuses, présidait le repas.
+
+«Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi,
+israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui
+est la charité... Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur
+différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea
+notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé
+Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la
+proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères
+en Abraham devenu prêtre du Christ.»
+
+Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté
+par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une
+attraction à laquelle il ne peut résister: la charité catholique le
+touche au cœur; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il
+commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore,
+«enfantine et ridicule» pourrait bien détenir la solution de cette
+énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le
+prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce
+prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente
+de l’action surnaturelle!
+
+A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que
+celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui--cela lui fut
+révélé plus tard--un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr,
+contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts.
+
+Car il faut le souligner: Au cours de toutes les conversions, au moment
+voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide--le plus souvent
+sans qu’il le sache--au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples
+innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention.
+
+Ah! splendeur de ce dogme de la communion des saints! Il fait que toute
+âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des
+flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était
+nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail!...
+Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue.
+
+
+XIV
+
+Quoi qu’il eut témoigné le désir d’entrer en relation avec l’abbé
+Lémann, Lœwengard ne se pressa pas de se faire présenter à lui. Il
+demeurait dans l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter,
+quand il fit un rêve.
+
+Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart des rêves sont
+déterminés par des causes physiologiques. Mais celui-là l’impressionna
+si vivement qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle qui
+lui bouleversa l’âme.
+
+Le voici: «Soutenu par un ange aux larges ailes d’un blanc lumineux, un
+ange dont la figure resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais
+enlevé à travers les mondes, globes énormes, brillants, multipliés à
+l’infini, roulant dans l’espace. Et, à chaque instant, il me semblait
+que j’allais tomber, précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide
+sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, l’ange me ramenait
+en haut, me relançait vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours
+m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. Soudain,
+j’aperçus une croix et sur cette croix agonisait Jésus-Christ. Et
+l’atrocité de ses souffrances, je la ressentis au même instant. Peu à
+peu, elle se changea en béatitude, en extase, en une joie ineffable...
+Je me réveillai.»
+
+Peu de jours après, comme il était encore sous l’impression de ce songe,
+sa femme l’avisa qu’elle avait lu, sur le mur de l’église de
+l’Annonciation, une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait
+le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. Elle lui proposa
+d’assister à ce sermon.
+
+Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on lui avait si
+élogieusement parlé,--sans doute aussi poussé par la Grâce,--Lœwengard
+consentit. La première chose qui le frappa chez l’abbé Lémann ce fut le
+type sémitique très accusé de ce prédicateur. C’était un incontestable
+Juif qui allait parler--un Juif tenant un Crucifix à la main et s’en
+signant.
+
+Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer en simple curieux. Il
+était conquis.
+
+Laissons-le raconter cette emprise:
+
+«L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son pâle visage rayonne. On
+oublie que ce prêtre a soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime;
+c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, mais des
+prophètes, mais de saint Pierre et de saint Paul, qui s’adresse à moi,
+attire mon âme vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la charme
+et l’embrase... Je suis conquis, vaincu, possédé par cette éloquence
+ardente et enveloppante qui brûle comme une flamme et ravit comme une
+caresse... Quand le sermon est achevé, mes yeux sont mouillés de larmes
+et mon cœur bat d’enthousiasme. Ah! comme les voies de la Providence
+sont admirables! J’étais un artiste avant tout et j’étais un israélite
+qui s’était glorifié de ne point renier «sa terre et ses morts». Pour
+m’attirer à Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur
+chrétien qui est un poète par la richesse d’une imagination et la
+vivacité d’une sensibilité que n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus
+ou moins douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années!...»
+
+La cérémonie terminée, tout transporté, baigné des effluves du
+Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans le sanctuaire, en ce jour de
+Pentecôte, il se précipita vers la sacristie, demandant à entretenir
+tout de suite le prédicateur.
+
+«Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me posa quelques questions
+et me donna rendez-vous chez lui.» Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann
+lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette de la Vierge:
+«Voilà celle qui vous envoie; toutes les grâces, nous en sommes
+redevables à l’intercession de Marie.» Puis il lui parla, comme un père
+s’entretient avec son fils, simplement et tendrement.»
+
+Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, mais avec
+scepticisme. Quant à la foi, son orgueil s’y refusait encore; il ne lui
+semblait pas qu’il pût admettre la possibilité de se convertir.
+
+Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais: pour différer sa défaite,
+il s’efforce d’épaissir les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se
+figure qu’il continue à suivre sa route coutumière; il fait encore
+quelque temps ses gestes habituels; sa bouche continue de proférer des
+opinions qui, en réalité, ont cessé d’être les siennes. Il va en vertu
+de la vitesse acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne plus. Et
+la Grâce a déjà tellement transformé le fond de son âme, si bien miné le
+terrain pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une occasion
+propice pour que le «vieil homme» tombe au pied de la Croix.
+
+Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres sur les Juifs et leur
+rôle dans la société, publiés par l’abbé Lémann, qui la fournit à
+Lœwengard. Le bon prêtre les lui avait donnés en même temps que deux
+crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, en les priant de les
+porter sur eux.
+
+«Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a pas quitté depuis», ajoute
+le converti.
+
+Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut le coup de lumière
+décisif.
+
+«Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la question juive, ce qui
+semblera fort naturel de la part d’un Israélite. Et pourtant j’avais
+passé devant les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. Des
+livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. Mes orgueilleux
+professeurs de l’Université m’avaient imbu de cette idée qu’un
+ecclésiastique, fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était _a
+priori_ dénué d’autorité en matière historique ou scientifique[28].»
+
+ [28] Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens curieux
+ de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant, refusaient de
+ lire des volumes rédigés par des théologiens, sous prétexte que
+ ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions ne comptaient
+ pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris que mène la folie
+ de rationalisme dont notre lamentable siècle est possédé.
+
+Or d’après les citations que Lœwengard en donne, les livres de l’abbé
+Lémann sont, non seulement d’une extraordinaire puissance de pensée,
+mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne pouvait que ravir le
+poète épris de plastique.
+
+Il dit: «La voix de l’orateur m’avait entraîné. La phrase de l’écrivain
+m’éblouit. Encore une fois, c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la
+beauté qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi... A mesure que
+j’avançais dans ma lecture, intéressé, séduit, subjugué mais croyant
+toujours ne l’être que par la Beauté, tout à coup, comme un éclair
+entr’ouvrit les profondeurs de mon âme: avec une étonnante lucidité,
+dans une intuition fulgurante qui arrachait les voiles de l’erreur, les
+préjugés millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant d’une
+indicible émotion, la Vérité m’apparut, la Vérité totale, absolue,
+indiscutable. La foi illumina mon intelligence; des horizons inconnus se
+déployèrent, les visions grandioses de l’histoire passèrent devant mon
+esprit, le déroulement des temps, non plus dans une contemplation de
+nihiliste, amère et sans explication, mais dans la joie du pourquoi de
+la vie révélé, de la marche des mondes et des événements enfin comprise,
+de la certitude enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait:--Oui,
+l’Église est l’unique port du salut, l’unique dépositaire des vérités
+métaphysiques essentielles. Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur
+le roc de Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre
+elle...»
+
+Lœwengard développe cette vue dans une série de pages qui sont, je
+crois, les plus pénétrantes de son livre. J’engage fort à les lire[29].
+Ce qui l’a convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de l’Église
+malgré tant de vicissitudes, de trahisons, d’hérésies, malgré aussi les
+faiblesses, les négligences, les crimes parfois du clergé et des
+fidèles. La raison en lui était satisfaite, conquise comme elle ne
+l’avait jamais été par les affirmations sans base de la science athée et
+les rêveries meurtrières des rhéteurs et des poètes.
+
+ [29] _La Splendeur catholique_, ch. XVIII: _Magnificence de l’Église
+ éternelle_.
+
+Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé par la souffrance.
+Car, je le redis une fois de plus, la loi générale, c’est que la
+souffrance seule parachève la conversion: pour monter vers Dieu, il faut
+suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la Grâce et l’Amour divins vous y
+accompagnent!
+
+Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa donc par ce creuset de la
+douleur où il est nécessaire que le cœur se liquéfie.
+
+
+XV
+
+«Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu
+voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil,
+mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le
+repentir... J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était
+juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe...»
+
+C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une
+anémie incoercible le rendait «plus faible qu’un vieillard de
+quatre-vingt-dix ans»; il ruisselait de sueur au moindre effort physique
+ou mental; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire;
+l’insomnie l’écrasait; il souffrait d’une façon continuelle.
+
+Et pourtant, à travers tous ces maux, «une conscience parfaitement
+lucide, une intelligence parfaitement raisonnable» lui conservaient la
+faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses
+fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme.
+
+Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des
+signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne
+constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement
+atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel? Cela se
+vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors
+Lœwengard.
+
+Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé,
+vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font
+qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là
+un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de
+conversions. Les lecteurs de _Du Diable à Dieu_ se rappelleront
+peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue.
+
+Autre remarque: si, comme le prétend le rationalisme, la conversion
+n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une
+imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant
+trouverait-il l’énergie de persévérer? La logique naturelle exigerait
+que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié,
+au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se
+rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune
+contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur,
+à ses égarements de naguère.
+
+Chez le néophyte, rien de pareil: plus il souffre, plus la Grâce lui
+donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à
+Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il
+trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit
+dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que,
+domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler.
+
+Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où
+l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des
+ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la
+première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée
+d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute
+spéculation de l’esprit. Il écrit:
+
+«Devenu catholique _d’intelligence_ par l’étude et la réflexion, la
+maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants,
+la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps; et,
+comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais,
+sanglotant:--Mon Dieu, ayez pitié de moi! Cœur Sacré de Jésus,
+secourez-moi! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi!
+
+«Et _toujours_, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la
+résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la
+consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de
+moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements
+des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées,
+surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence,
+combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de
+m’insuffler la vie!...»
+
+La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol,
+petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette
+villégiature, en attendait une amélioration.
+
+«Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement;
+j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la
+même...»
+
+Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais
+qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également.
+
+C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de
+la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle
+expiait ses péchés de satanisme. «Elle revint, de toute son âme
+meurtrie, à la religion de son enfance; elle se confessa; dans la
+rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé
+pendant tant d’années.»
+
+La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par
+la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans
+l’Église.
+
+Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre
+genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une
+faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard
+passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale.
+
+Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette
+catastrophe avec une résignation parfaite: «Votre justice est terrible,
+ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles
+que je prononçai.»
+
+D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en
+lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels; il n’avait plus
+qu’une idée, qu’un désir: le baptême, la communion. Cette soif de l’eau
+salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que
+l’œuvre de la conversion était accomplie: la Grâce illuminante, ayant
+rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée; il avait
+correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la
+maladie sans plaintes ni murmures; son âme loyale, tirée miraculeusement
+de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une
+aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut
+le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception.
+
+On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles
+expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce
+jour-là...
+
+Pour nous, chantons _Magnificat_.
+
+Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les
+poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout
+pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.
+
+
+Note I
+
+Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs dans l’Épître aux
+Romains:
+
+ «Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui devaient
+ ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est la richesse du
+ monde et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus encore
+ leur plénitude?... Car si leur perte est la réconciliation du monde,
+ que sera leur rappel sinon une résurrection. Si les prémices sont
+ saintes, la masse l’est aussi; et si la racine est sainte, les rameaux
+ le sont aussi.
+
+ «Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si toi, qui
+ n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu
+ participant de la racine et de la sève de l’olivier franc, ne te
+ glorifie point aux dépens des rameaux...
+
+ «Tu diras sans doute:--Les rameaux ont été brisés pour que je fusse
+ enté. Fort bien: c’est à cause de leur incrédulité qu’ils ont été
+ rompus... Mais s’ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils
+ seront entés car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. En
+ effet, si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et
+ enté contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison
+ ceux qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur propre
+ olivier!...
+
+ «Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous;
+ mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Parce
+ que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Comme donc,
+ autrefois, vous-mêmes, vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant,
+ vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux,
+ maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût faite et qu’à
+ leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu a tout renfermé dans
+ l’incrédulité pour faire miséricorde à tous...»
+
+Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité
+surnaturelle qui nous unit aux Juifs: ils ont préparé le salut des
+Gentils, ils ont enfanté l’Église; au dernier jour, l’Église enfantera
+leur salut.
+
+Si donc il est légitime de prendre des précautions contre la malfaisance
+actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point de vue surnaturel, nous
+devons les respecter comme les témoins, malgré eux, de notre foi--comme
+prédestinés au Salut.
+
+
+Note II
+
+Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent point pour
+cause leur religion, comme le prétendent, sans preuve, les
+rationalistes, mais bien le fait que partout où ils prenaient pied, ils
+se rendaient insupportables par leur usure et par leur insolence. Renan,
+qui n’est pas suspect d’animosité contre Israël, puisque il se montra
+toujours fort respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit,
+avec raison, dans son livre l’_Antechrist_: «Quand toutes les nations et
+tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu’il y ait à cela
+quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre temps, s’insinuait partout en
+réclamant le droit commun. Mais en réalité le Juif n’était pas dans le
+droit commun: il gardait son statut particulier. Il voulait avoir les
+garanties de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à
+lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer aux charges
+des nations.» Oui, _sans participer aux charges des nations_ mais au
+contraire en parasites qui sucent leur substance. C’est ce qui les fit
+chasser de Rome, maintes fois, sous les empereurs et notamment sous
+Claude. C’est plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre
+eux. Et alors qui les protégea?--L’Église, les Papes qui les prenaient
+sous leur sauvegarde, comme mille textes le prouvent à tout homme de
+bonne foi.
+
+Il faut donc le répéter: _l’antisémitisme n’est pas un fait d’ordre
+religieux; c’est un fait d’ordre social._ Un catholique sera antisémite
+parce qu’il est patriote mais non parce qu’il va à la messe.
+
+
+
+
+PAUL CLAUDEL
+
+ --Elle est retrouvée!...
+
+ --Qui?
+
+ --L’Éternité!
+
+ Arthur Rimbaud
+
+
+Le chapitre précédent était presque terminé quand me tomba sous les yeux
+le récit que l’auteur de _l’Annonce faite à Marie_ et de tant d’autres
+belles œuvres publia, de sa conversion, dans _la Revue de la
+Jeunesse._--Claudel ayant eu la gracieuseté de m’autoriser à le
+reproduire, je le donne ici car il montre, avec une admirable clarté, le
+travail de la Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de ma
+thèse que nulles circonstances d’ordre purement naturel ne suffisent à
+expliquer le miracle de la conversion.
+
+Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai seulement remarquer combien
+il est impressionnant que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par
+les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans le chapitre sur
+Verlaine. Quelle étrange destinée que celle de cet aventurier qui, de
+quatorze à dix-sept ans, manifesta, en des poèmes et des proses d’une
+étourdissante beauté, un génie échappant à toute classification et qui,
+ensuite, laissa de côté la littérature pour se faire trafiquant en
+Abyssinie!
+
+--C’est le cas de s’écrier: l’Esprit souffle où il veut!...
+
+
+RELATION DE CLAUDEL
+
+Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre
+1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère
+était déjà à ce moment très avancé.
+
+Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont
+donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente, et,
+après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la
+foi. Auparavant, j’avais fait une bonne première Communion, qui, comme
+pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le
+terme de mes pratiques religieuses.
+
+J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre,
+puis dans des collèges (laïques) de province, puis enfin au lycée
+Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la
+foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes (!!!).
+La lecture de la _Vie de Jésus_ de Renan fournit de nouveaux prétextes à
+ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi,
+facilitait ou encourageait.
+
+Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein
+épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la
+matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art,
+dans la science et dans la littérature était irréligieux. Tous les
+(soi-disants) grands hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout
+distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présida la
+dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle
+j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo
+venait de disparaître dans une apothéose.
+
+A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens
+dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret
+était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste
+dans toute sa rigueur, je croyais que tout était soumis aux «lois», et
+que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la
+science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout
+cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée
+du devoir kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie, M.
+Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.
+
+Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à peu je tombai dans un
+état de désespoir. La mort de mon grand-père que j’avais vu de longs
+mois rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré une profonde
+terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement
+oublié la religion et j’étais à son égard dans une ignorance de sauvage.
+
+La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres
+d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a
+eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante: Arthur
+Rimbaud. La lecture des _Illuminations_, puis, quelques mois après,
+d’_Une saison en enfer_, fut pour moi un événement capital. Pour la
+première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne
+matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du
+surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le
+même.
+
+Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à
+Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais
+alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques,
+considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant
+approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces
+dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un
+plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire,
+je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et
+les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les
+assistaient étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le
+_Magnificat_. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second
+pilier à l’entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie.
+
+Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En
+un instant, mon cœur fut touché et _je crus_. Je crus, d’une telle force
+d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si
+puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de
+doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les
+hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la
+toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence,
+de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant,
+comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent
+cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui
+cependant ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme dont la
+Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur
+d’un pauvre enfant désespéré: «Que les gens qui croient sont
+heureux!--Si c’était vrai, pourtant?--_C’est vrai!_--Dieu existe, il est
+là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi!--Il m’aime,
+il m’appelle.» Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si
+tendre de l’_Adeste_ ajoutait encore à mon émotion.
+
+Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et
+presque d’horreur! Car mes convictions philosophiques étaient entières,
+Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient; je ne voyais
+rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même
+trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la
+même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice
+de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais
+aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti. Un être
+nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme
+et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais comment
+concilier avec rien de ce qui m’entourait. L’état d’un homme qu’on
+arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps
+étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je
+puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet. Ce qui était
+le plus répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui
+était vrai, c’est cela dont il fallait, bon gré mal gré, que je
+m’accommodasse. Ah! ce ne serait pas du moins sans avoir essayé tout ce
+qu’il m’était possible pour résister.
+
+Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle
+défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai
+de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après
+l’autre des armes qui ne me servaient à rien. Ce fut la grande crise de
+mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit:
+«Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure
+nuit! le sang séché fume sur ma face!» Les jeunes gens qui abandonnent
+si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer
+et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la
+pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce
+qu’il me paraissait, mon retour à la vérité devait m’imposer le
+sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière. Mais enfin,
+dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus
+rentré chez moi par ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si
+étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait
+donnée autrefois à ma sœur Camille, et pour la première fois j’avais
+entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé
+de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par Renan l’histoire de
+Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût
+jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque ligne démentait, avec une
+simplicité majestueuse, les impudentes affirmations de l’apostat et me
+dessillait les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion, oui,
+Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, Paul, entre tous, qu’il
+s’adressait, et il me promettait son amour. Mais en même temps, si je ne
+le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative que la damnation.
+Ah! je n’avais pas besoin qu’on m’expliquât ce qu’était l’enfer: j’y
+avais fait ma «saison». Ces quelques heures m’avaient suffi pour me
+montrer que l’enfer est partout où n’est pas Jésus-Christ. Et que
+m’importait le reste du monde auprès de cet être nouveau et prodigieux
+qui venait de m’être révélé?
+
+C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l’ancien
+résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner de cette
+vie qui s’ouvrait à lui. L’avouerai-je? Au fond, le sentiment le plus
+fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions était le respect
+humain. La pensée d’annoncer à tous ma conversion, de dire à mes parents
+que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-même un de
+ces catholiques tant raillés, me donnait des sueurs froides, et par
+moments la violence qui m’était faite me causait une véritable
+indignation. Mais je sentais sur moi une main ferme.
+
+Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas un ami catholique.
+
+L’étude de la religion était devenue mon intérêt dominant. Chose
+curieuse! l’éveil de l’âme et celui des facultés poétiques se faisait
+chez moi en même temps, démentant mes préjugés et mes terreurs
+enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières versions de
+mes drames _Tête d’or_ et _la Ville_. Quoique étranger encore aux
+sacrements, déjà je participais à la vie de l’Église, je respirais enfin
+et la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres qui m’ont le
+plus aidé à cette époque sont d’abord les _Pensées_ de Pascal, ouvrage
+inestimable pour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait
+souvent été funeste; les _Élévations sur les mystères_ et les
+_Méditations sur les Évangiles_ de Bossuet, et ses autres traités
+philosophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la Sœur
+Emmerich. La _Métaphysique_ d’Aristote m’avait nettoyé l’esprit et
+m’introduisait dans les domaines de la véritable raison. L’_Imitation_
+appartenait à une sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers
+livres m’avaient paru d’une dureté terrible.
+
+Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis mes classes, c’était
+l’Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majestueuse aux genoux
+de qui j’ai tout appris! Je passais tous mes dimanches à Notre-Dame et
+j’y allais le plus souvent possible en semaine. J’étais alors aussi
+ignorant de ma religion qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le
+drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence qui surpassait
+toutes mes imaginations. Ah! ce n’était plus le pauvre langage des
+livres de dévotion! C’était la plus profonde et la plus grandiose
+poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été confiés à des
+êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et
+chaque mouvement du prêtre s’inscrivait profondément dans mon esprit et
+dans mon cœur. La lecture de l’Office des morts, de celui de Noël, le
+spectacle des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de
+l’_Exultet_, auprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et
+de Pindare me paraissaient fades, tout cela m’écrasait de respect, de
+joie, de reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à peu,
+lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur cette idée que
+l’art et la poésie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de
+la chair, loin de leur être indispensables, leur sont au contraire un
+détriment. Combien j’enviais les heureux chrétiens que je voyais
+communier! Quant à moi, j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à
+chaque vendredi de Carême, venaient baiser la couronne d’épines.
+
+Cependant les années passaient et ma situation devenait intolérable. Je
+priais Dieu avec larmes, en secret et cependant je n’osais ouvrir la
+bouche. Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient plus faibles et
+l’exigence de Dieu plus dure. Ah! que je le connaissais bien à ce moment
+et que ses touches sur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le
+courage d’y résister? La troisième année je lus les _Écrits posthumes_,
+de Baudelaire, et je vis qu’un poète, que je préférais à tous les poètes
+français avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa vie et
+s’était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes remords que moi.
+Je réunis mon courage et j’entrai un après-midi dans un confessionnal de
+Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où j’attendis le prêtre sont les
+plus amères de ma vie. Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému
+d’une histoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des
+«souvenirs de ma première Communion» (à ma profonde vexation), et
+m’ordonna avant toute absolution de déclarer ma conversion à ma famille:
+en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner tort. Je sortis de la boîte,
+humilié et courroucé, et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus
+décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans cette même église
+Saint-Médard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel, M.
+l’abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable
+ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon directeur et mon père
+bien-aimé, et dont, du ciel où il est maintenant, je ne cesse de sentir
+sur moi la protection. Je fis ma seconde communion en ce même jour de
+Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame.
+
+
+Note
+
+Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation si précise et si
+émouvante. Claudel dit que, tandis que la Grâce opérait aux profondeurs
+de son âme, _à la surface_, il croyait se conformer encore à ses
+habitudes d’esprit antérieures. La lutte dura quatre ans!--Je relève,
+une fois de plus, ce que j’ai déjà noté plus haut: quand la Grâce a
+touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque temps sa route
+coutumière, en vertu de la vitesse acquise, mais les mobiles qui le
+poussaient n’ont plus de consistance. Et il se transforme peu, à peu, à
+travers de grandes souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se
+dérober à ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force
+supérieure et indéfinissable ne l’y obligeait?
+
+Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir que: des causes
+purement naturelles ne suffisent pas à expliquer le miracle d’une
+conversion.
+
+C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de Claudel.
+
+
+
+
+UN MERCREDI DES CENDRES IL ARRIVA QUE...
+
+ Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans
+ l’inquiétude jusqu’à ce qu’il repose en toi.
+
+ Saint Augustin: _Confessions_ I.
+
+
+Dans les chapitres précédents j’ai analysé des conversions dont le récit
+a été publié. Dans celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux
+convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une relation de leur
+marche vers Dieu pouvait inciter quelques âmes en peine à suivre leur
+exemple, m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont très humbles
+l’un et l’autre, ils ont stipulé que je cacherais leur personnalité sous
+un pseudonyme et que je ne donnerais aucune indication de nature à
+mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis conformé à leur
+désir.
+
+Nous appellerons donc simplement Robert--prénom qui n’est pas le
+sien--celui dont on va lire la confession.
+
+Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a daigné se servir du très
+pauvre instrument que je suis pour aider Robert à se reconnaître dans
+ses crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le Sacrement de
+Pénitence, un bon prêtre prit la direction de son âme. Je n’eus plus à
+intervenir que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout pour
+demander à des âmes ferventes de former autour de lui un brasier de
+prières.
+
+Quand je reçus sa première lettre, j’étais en voyage pour le service de
+l’Église et je me déplaçais presque chaque jour. La missive me rejoignit
+dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre heures. Elle
+était insuffisamment affranchie, surchargée d’adresses successives, la
+dernière à peu près illisible. Il y avait donc bien des chances pour
+qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la poste. Je vis une
+circonstance providentielle dans le fait qu’elle me fût parvenue et je
+répondis aussitôt[30].
+
+ [30] En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien d’une
+ ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu «le
+ trimardeur de la Sainte Vierge». Il fallait vraiment que le Bon Dieu
+ n’eût personne sous la main pour requérir de la sorte une aussi
+ mince balayure du monde!...
+
+Une correspondance active s’ensuivit.--On trouvera ci-dessous les
+lettres de Robert. Je n’en ai supprimé que les phrases qui me concernent
+et quelques confidences n’ayant point rapport aux opérations de la Grâce
+sur cette âme, ou d’un ordre trop spécial pour prendre place dans un
+livre qui désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces
+omissions--peu nombreuses--n’enlèvent rien à la clarté du récit. Enfin,
+j’ai fait le rebouteux pour quelques phrases bancales et j’ai indiqué
+brièvement le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. Tout
+le reste est de Robert.
+
+
+PREMIÈRE LETTRE
+
+Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos
+livres: _Du diable à Dieu_ et _Sous l’Étoile du Matin_. Je les aperçus,
+l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais
+pourquoi, ces titres m’intriguèrent: je ne vous connaissais pas du tout
+et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes.
+J’entrai dans la boutique; je les achetai et je les lus d’un seul
+trait...
+
+_Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert
+reprend:_
+
+Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir; l’état de mon
+âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments
+dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me
+donner votre avis...
+
+_Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue:_
+
+Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon
+passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de
+toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que
+si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en
+proie à une obsession maladive.
+
+J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me
+dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère
+moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse,
+lorsque j’avais quatre ans: c’est vous dire que je ne les ai guère
+connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est
+entrée au Carmel à vingt et un ans.
+
+Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants,
+très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise
+en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je
+suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très
+sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais
+machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification:
+on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier.
+J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et
+j’obéissais à cette «convenance» de la même façon que je prenais soin de
+manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées.
+
+A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le
+vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le
+fait est que je ne ressentis aucune ferveur: je récitais correctement le
+chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout
+comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais
+à la classe sans trop de dissipation.
+
+La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé,
+je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées.
+C’était le soir, après dîner; il allait partir pour son cercle et parut
+assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma
+requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du
+lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas
+finir; me tapotant la joue il me dit:--Oui, oui, c’est entendu... Tu es
+un bon garçon, sage comme une petite fille; je n’ai rien à te
+reprocher...
+
+Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa
+canne:--Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la
+première communion du petit.
+
+Un point, c’est tout.
+
+La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par
+l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la
+portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion
+particulière: j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement.
+J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec
+correction--rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement
+mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y
+pensai plus.
+
+Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les
+mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la
+grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques--bref j’étais, au
+point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes
+et dont les rouages fonctionnaient correctement.
+
+Vous constaterez que j’insiste sur la «correction». C’est que ce mot
+représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait
+été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes
+mes manières d’être: ne se faire remarquer en rien.
+
+Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les
+cancres; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se
+résumaient par la note: _assez bien_. Aux distributions de prix, je
+recueillais deux ou trois accessits: latin, histoire, composition
+française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la
+note: _assez bien_.
+
+Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je
+me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais
+réfléchi.
+
+--Je ne sais pas, répondis-je.
+
+Mon oncle me traita, en riant, de «jeune mollusque». Puis comme je
+gardais le silence--non parce que je me trouvais offensé mais parce que
+l’expression me paraissait, en somme, assez exacte,--il ajouta:--Bah! tu
+as le temps de te décider; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois
+pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que
+tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras
+rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton
+galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni
+de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier--correctement.
+D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je
+ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les
+fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te
+pistonnera... Cela te va-t-il?
+
+--Cela m’est égal, répliquai-je.
+
+La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne
+présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque
+incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu
+couvert.
+
+Je n’avais point d’amis--tout au plus des camarades avec qui je me
+tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète,
+mais la «noce» outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des
+visites dans nos relations très étendues; j’étais invité à des bals et à
+des dîners; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais
+une existence vide et--correcte, dont ma passivité s’accommodait:
+j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien.
+
+Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son
+couvent; je lui portais des pralines ou des marrons glacés; je lui
+posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.
+
+Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant
+qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient.
+Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien
+ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la
+campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle
+était fort pieuse.
+
+Au régiment, je fus--correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me
+pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le
+maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me
+demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la
+vocation militaire: j’étais monté au grade de sergent, cela contentait
+mon ambition. Je partis donc avec ma classe.
+
+J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de
+communier à Pâques--non par incrédulité réelle, mais par nonchalance.
+J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir,
+à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de
+cigarettes.
+
+Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une
+carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement
+réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur
+régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul
+besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un
+peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après
+avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point
+la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu,
+comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais
+cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de
+fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me
+mis à étudier l’histoire: je pris des notes sur mes lectures; je
+formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation,
+une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute
+époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.
+
+Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais
+des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion
+de tout autre travail.
+
+--Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien... Il faut
+faire quelque chose dans l’existence.
+
+J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide
+du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus.
+
+Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on
+ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur
+entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis--pécuniaires ou
+autres--il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa
+vivre à ma guise.
+
+Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des
+visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et
+du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le
+Tout-Paris--je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des
+rastaquouères--me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances
+comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires
+de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au
+_snobisme_, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch.
+
+Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu; j’observais et
+je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si
+fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui
+s’intitulent eux-mêmes «la bonne société». Je n’y avais guère de mérite
+car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait.
+Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient,
+comme moi, sur la galère du «grand monde» justifiaient mon abstention.
+Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à
+éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde.
+
+Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de
+toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il
+y a du bon dans la boutade de Schopenhauer: «Les femmes sont de petits
+êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et
+enfermer.»
+
+Les mâles sont équivalents: sortez-les du bridge, des écuries de courses
+et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez
+rien dans ces pauvres cervelles...
+
+J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques
+maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en
+ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et
+inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner
+autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de
+commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec
+de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au
+delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon
+indépendance, j’eus recours à un subterfuge: un de mes amis, stylé par
+moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais
+dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme
+la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du
+prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les
+dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec
+empressement de ma personne: j’eus la paix... Vous demanderez pourquoi,
+jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter.
+
+Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage
+des _Joyeuses épouses de Windsor_ dans la bouche duquel Shakespeare met
+cette définition: «Le monde est une huître». Il faut croire que j’avais
+des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre,
+je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas...
+
+Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui
+me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne
+où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même!
+Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond
+de mon cœur. Je me raisonnais; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de
+me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en
+dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais
+m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait
+à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la
+recherche de cet oiseau rare.
+
+Mais alors--et ceci est déjà passablement étrange--je fus arrêté net par
+je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un
+événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je
+n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je
+demeurai dans un état d’attente assez anxieux.
+
+J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se
+produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre.
+
+Une «belle madame» quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi
+gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je
+regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un
+orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais
+énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées
+moroses où revenait ce refrain:--Je m’ennuie à périr... C’est bien de ma
+faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici?... Mais alors, je n’ai
+qu’à m’en aller... Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je
+m’ennuierais tout autant... N’importe, il est idiot de rester...
+
+Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une
+salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne
+s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours
+insociable.
+
+La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les
+gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un
+_tango_ plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on
+annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je
+m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme--nous
+l’appellerons Aline--mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari
+s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de
+noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras:--Nous soupons
+ensemble.
+
+Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai:--Quelle
+mouche vous pique? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur
+que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis
+ennuyeux et ennuyé.
+
+--Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez...
+
+J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs
+fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins
+superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en
+frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on
+avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la
+trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de
+coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit,
+je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors,
+entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour
+lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la
+voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de
+lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je
+lui fis compliment sur son costume: c’était celui de la Finette, le
+délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.
+
+--Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal,
+vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez:
+l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.
+
+--Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque
+gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître
+des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions.
+
+--En vérité? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous
+faites ici.
+
+--Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous.
+
+--Et qui vous dit que je m’amuse?
+
+Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de
+lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de
+surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate
+beauté.
+
+Je répondis:--Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en
+conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir.
+
+--C’est ce qui vous trompe... Je m’ennuie peut-être plus que vous.
+
+--J’ai de la peine à l’admettre: vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée
+par l’existence!... Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de
+_spleen_ dans le sable d’un désert sans oasis.
+
+Cette image baroque la fit sourire:--Quelles comparaisons sépulcrales,
+s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un
+vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes.
+
+--La cueillette me laisse froid; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi
+plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal
+vous amuse.
+
+--Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour
+m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène... Tout
+cela est si vide!
+
+Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une
+corde tellement sympathique! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide
+atroce qui me tenait l’âme en détresse?...
+
+Enfin je repris:--Et dire que nous continuerons à la mener cette
+existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre
+cercueil!
+
+--Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui
+sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me
+plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs.
+
+--Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.
+
+--Non, ne vous taisez pas... Mais vous conviendrez que nous avons une
+singulière conversation pour un souper de carnaval... Il est vrai que,
+ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer
+la poussière que nous serons.
+
+--Comment, dis-je, le mercredi des Cendres! Vous êtes sûre?
+
+--Très sûre, impie que vous êtes!
+
+Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à
+poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé.
+Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant:--Souviens-toi que
+tu es poussière!...
+
+_Memento quia pulvis es_, traduisis-je machinalement.
+
+Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre
+moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions
+de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère
+j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce
+moment, me déplaisait-elle si fort?
+
+Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit
+la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la
+lèvre en fronçant le sourcil.
+
+Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui
+offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la
+plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna
+la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un
+remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un
+freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en
+gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis
+le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine
+insouciante, elle me tendit la main:--Au revoir, croque-mort, me
+dit-elle.
+
+Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif.
+
+Accroissant mon malaise, le _Memento_ funèbre se répétait en moi, comme
+proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon
+plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se
+fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur
+très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état
+d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne
+savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable... Enfin,
+comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous
+me comprendrez.
+
+L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir,
+comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée
+et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus
+que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos
+échangés entre nous.
+
+N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre
+qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me
+raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une
+force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer.
+
+Mené? Mais comment et pourquoi?
+
+Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne
+me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement
+car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le
+reste du repas, je n’avais bu que de l’eau.
+
+Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je
+relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un
+aspect terrible: il me sembla que la lumière électrique s’était
+affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les
+faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une
+poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et
+cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se
+déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de
+tressauter douloureusement--pour l’éternité... Si l’on danse en enfer,
+ce doit être ainsi.
+
+Je fus saisi de panique:--Oh! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis
+malade; il faut aller prendre l’air...
+
+Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je
+coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors.
+
+Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et,
+quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les
+Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque
+de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures
+du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer
+chez moi--j’habite derrière la Chambre--je continuai par la rue de
+Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite
+dans la rue Saint-Honoré.
+
+J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais
+à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre
+le _Memento quia pulvis es_ résonner de nouveau en moi, mais alors avec
+une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux.
+
+Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une
+brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville; j’y distinguai,
+çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police,
+déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une
+carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille
+remuée.
+
+Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en
+retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation! Jamais je
+n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres.
+
+Tout à coup je m’arrêtai: j’étais devant l’église Saint-Roch et je
+voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à
+l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les
+suivis... Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église,
+sauf pour un mariage ou un enterrement mondains!
+
+Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié: je pris de l’eau
+bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un
+prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je
+m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en
+moi.
+
+Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je
+voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse.
+Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me
+pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude
+comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais
+pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si
+contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle.
+Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme
+dédoublé; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la
+Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie
+essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait
+comme d’une brûlure.
+
+Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la
+barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de
+les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher: ma vie lâche,
+fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à
+ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer.
+
+Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le
+_Memento_... Ah! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile
+poussière.
+
+La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre: une
+rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation
+de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais
+comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car
+il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une
+allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme.
+
+Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me
+trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de
+l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant
+l’hostie:--_Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc
+immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo
+vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et
+negligentiis meis..._[31]
+
+ [31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire: «Reçois, ô
+ Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache
+ que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et
+ véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont
+ sans nombre.» (N. de l’A.)
+
+Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes
+me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à
+voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots
+et de troubler l’office...
+
+Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à
+mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette
+course...
+
+Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix
+heures, d’une seule traite.
+
+Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je
+ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu
+un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point
+d’aller me confesser.
+
+Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence
+chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de
+blasphèmes... En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être
+profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le
+maître. Comment vous dire cela? C’est comme si mon âme faisait une
+maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien--ou
+un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui
+m’est venue pour m’analyser: je la vois, mon âme, comme une pièce
+anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles
+d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je
+saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la
+signification de l’ensemble m’échappe.
+
+J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils
+sont... etc., etc... et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me
+dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car
+pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie? Ma
+médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous
+jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que
+la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des
+songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en
+aide. Agréez etc...
+
+
+RÉPONSE
+
+Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces
+lignes: le propre de la médiocrité c’est d’être très contente
+d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde; ils
+s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur
+vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs
+semblables! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver
+banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on
+fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les
+blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs
+préjugés. C’est manquer à cette fameuse «correction» dont Robert,
+aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si
+ingénûment l’adepte.
+
+Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son
+pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la
+négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne
+trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes.
+
+Je fus également très heureux que sa culture et ses dons
+littéraires--remarquables comme on a pu voir--ne l’eussent point
+transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé
+aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les
+neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un
+négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu
+d’une basse-cour plus ou moins académique.
+
+Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes
+prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure
+marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle
+et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour.
+
+Ah! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la
+Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses
+épaules! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement
+encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me
+pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel.
+
+Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs
+lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien
+avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de
+circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son
+devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de
+docilité vis-à-vis de la Grâce. «Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la
+porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé:
+il faut ouvrir tout au large.»
+
+Enfin je lui conseillai la lecture de l’_Imitation_, sachant que dans ce
+merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider
+jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa
+conscience... Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma
+réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je
+pus d’encouragements affectueux et de sympathie.
+
+Six jours après, nouvelle lettre de Robert.
+
+
+DEUXIÈME LETTRE
+
+... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique
+religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément,
+depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe.
+Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice
+ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans
+un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et
+une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure
+que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que
+j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du
+Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes
+exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les
+explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ
+étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines
+engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action
+d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie
+lumineuse.
+
+Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me
+convertir.
+
+Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une
+part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude
+succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion,
+presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle
+autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la
+prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très
+lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et
+garde tout entier son libre arbitre.
+
+Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti
+logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien.
+
+Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule
+pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des
+arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans
+mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort
+singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de
+vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde.
+A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir.
+
+Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le
+constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne
+m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une
+autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle
+me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion
+et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je
+ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est
+impossible que je me donne ce ridicule...
+
+J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux
+pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma
+réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma
+foi.
+
+Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une
+voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je
+l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A
+quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui
+se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de
+communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si
+fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le
+catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de
+protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la
+rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à
+la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout
+en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage
+sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement.
+Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une
+analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors
+tu redeviendras normal.
+
+--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais
+essayer...
+
+Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les
+travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être
+apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus
+troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes
+pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je
+ne trouverais la paix qu’au confessionnal.
+
+--Allez-y donc, me direz-vous.
+
+Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un
+prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion
+violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera
+en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis
+le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles
+imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point
+l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la
+nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se
+refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens
+attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en
+bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la
+confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde,
+mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque
+conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit
+qui me torture.
+
+En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe
+quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant
+qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part,
+projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de
+délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je
+retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit
+profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix
+désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu
+par cette présence amicale dont je vous parle plus haut.
+
+Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans
+l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!...
+
+Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc...
+
+
+RÉPONSE
+
+En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa
+tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui
+faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé
+à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort
+misérables. Mais voilà: quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait
+quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de
+consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un
+néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état
+pour mettre les choses au point.
+
+D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce: Dieu ne
+cessait de lui faire sentir sa présence; c’était une indicible faveur
+car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe
+pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls,
+il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous
+fasse défaut.
+
+L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également
+l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme
+j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand
+le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point
+que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la
+brebis errante vers le bercail.
+
+Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il
+était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il
+devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me
+montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de
+plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce
+dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait
+plus de peine à l’écarter.
+
+En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de
+l’_Introduction à la vie dévote_ que certains ne seront peut-être pas
+fâchés de retrouver ici:
+
+«Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la
+vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et
+médisance: les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie,
+bigoterie et artifices; ils diront que le monde vous a fait mauvais
+visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront
+de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à
+leur avis: «Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez
+insupportable, vous vieillirez avant le temps; vos affaires domestiques
+en pâtiront; il faut vivre comme le monde avec le monde; on peut bien
+faire son salut sans tant d’embarras», et mille autres bagatelles.
+
+«Tout cela n’est qu’un vain et sot babil; ces gens-là n’ont nul souci de
+votre santé ni de vos affaires. _Si vous étiez du monde, dit le Sauveur,
+le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous
+n’êtes pas du monde, partant, il vous hait._ Nous avons vu des
+gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y
+a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre
+que celle-là? Les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se
+mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous
+voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer
+à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de
+l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à
+danser: nul ne s’en plaint; et pour la seule veille de la nuit de Noël,
+chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant.
+
+«Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour
+ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu?
+
+«Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui.
+Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre.
+_Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites
+qu’il est possédé; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en
+buvant, et vous dites qu’il est Samaritain._ Si nous nous relâchons par
+condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en
+scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie
+ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque
+dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos
+gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications,
+tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous
+ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie
+que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; et
+nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice.
+
+«Au lieu que, comme dit saint Paul, _la charité est bénigne_, au
+contraire le monde est malin; au lieu que la charité _ne pense point de
+mal_, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut
+accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons
+aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les
+manger s’il peut... Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous
+doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour
+insensé[32].»
+
+ [32] SAINT FRANÇOIS DE SALES: _Introduction à la vie dévote_,
+ quatrième partie, ch. I.
+
+J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que
+fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait,
+sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres
+observations lui avaient appris à quel degré le monde _fut, est, sera_
+toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait
+immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré
+les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme
+va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une
+paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots
+grouillants--je veux dire les gens du monde--comme des serpents boas
+prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous
+apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement
+et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste,
+c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le
+mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre
+de touche pour le moment.
+
+Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il
+s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans
+un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel
+prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et
+l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais
+n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en
+était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles
+ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui
+procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui
+rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette
+niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme; or je le
+jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je
+n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à
+contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous
+confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce
+désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra
+très vite un besoin irrésistible.
+
+ [33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du
+ chapitre. Voir note I.
+
+Considérez maintenant, je vous prie, ceci: tandis que Notre-Seigneur
+souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des
+Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce
+insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous
+essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas: des
+cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont
+obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses
+angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les
+chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le
+Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous
+serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte
+Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et
+l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables... Je l’engageai aussi à
+tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par
+expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en
+nous-mêmes...
+
+Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a
+toujours réussi. Que de fois je l’ai employé; que de fois j’ai vérifié
+qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais
+sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin
+pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de
+moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces
+saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma
+reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes
+infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur
+secours?...
+
+
+TROISIÈME LETTRE
+
+Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte à présent que
+je m’enlisais dans un marécage sans issue, quand je me tourmentais à
+propos de l’opinion du monde et de l’incapacité des prêtres. Quel
+orgueil outrecuidant j’ai montré! Il me faut l’avouer: j’avais donné en
+plein dans le traquenard démoniaque que vous me démasquez. Néanmoins, je
+ne suis pas encore décidé à faire le nécessaire et je prie Dieu pour
+qu’il me donne la force de prendre enfin une résolution ferme... Ce qui
+m’a le plus touché, c’est votre comparaison de mon état d’âme au sommeil
+des disciples à Gethsémani. Oh! oui, je suis lâche!... Mais je ne veux
+absolument pas retomber dans mon assoupissement. Suivant votre conseil,
+j’ai commencé de tenir un journal de ma vie intérieure; j’y trouve du
+soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. Continuez, je vous en
+supplie, de faire prier pour moi: j’en ai bien besoin car voici que
+cette présence mystérieuse qui me soutenait s’est retirée: j’erre, le
+cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que le Seigneur ait pitié de moi!...
+
+Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, etc., etc...
+
+P.-S.--Je lis tous les jours un peu de l’_Imitation_: quel voyant que
+l’auteur de ce livre! Je vous sais grand gré de me l’avoir fait
+connaître.
+
+
+JOURNAL DE ROBERT
+
+_9 mars._--Je suis triste et tout déconcerté de ne plus sentir en moi
+cette force indéfinissable qui me consolait et m’aidait à me
+reconnaître. Pour essayer de la reconquérir, je vais d’église en église.
+Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et je lui demande de
+dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il encore? M’a-t-il abandonné?... Je
+l’implore:--Vous voyez, lui dis-je, je ne dors plus; j’attends votre
+lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la nuit?...
+
+Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable de ces élans
+d’amour qui le portaient vers le Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant
+je ne voudrais pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures de doute où
+je me demande, une fois de plus, si je ne me suis pas illusionné lorsque
+j’ai cru que Dieu me sollicitait. N’est-ce pas une crise de _spleen_ que
+je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre?
+
+Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas réussi. Peut-être qu’un
+voyage?...
+
+J’ai tâché de me persuader de faire un tour en Espagne. J’ai même pris
+des informations, tracé un itinéraire, compulsé des indicateurs et des
+guides. J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de voyage. Mais
+comme j’allais donner des ordres pour mon départ, je me suis senti
+soudain une grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé qu’un
+mur se dressait devant moi qui m’interdisait de poursuivre et que, si je
+prenais un détour, j’encourrais une responsabilité grave.
+
+Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement de joie intérieure
+et un soulagement qui me dilatait la poitrine: ce fut comme si l’on
+enlevait le poids qui m’écrase pour me permettre de respirer. Cela ne
+dura qu’une minute, puis le fardeau pesa de nouveau sur mes épaules et
+je retombai dans mes incertitudes...
+
+Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. Ne m’en félicitez pas:
+j’accomplis cet acte sans goût, la plupart du temps avec ennui.
+Néanmoins j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. C’est comme
+un remède amer que je me serais prescrit, que je prendrais tous les
+matins et qui me fortifie peut-être sans que j’en aie conscience.
+
+Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je restais debout devant
+mon prie-Dieu et mon esprit vagabondait parmi toutes sortes de vétilles.
+Quand l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus que je
+n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord de l’irritation contre
+moi-même et tout de suite après, une envie de murmurer contre Dieu qui,
+voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de le prier alors que
+cela m’eût fait tant de bien.
+
+Peut-être que si je me confessais, je me détendrais enfin?... Ah! non:
+plus tard!... Plus tard!...
+
+_12 mars._--Il est quatre heures du matin: je rentre chez moi et je me
+hâte de noter la chose singulière et un peu effrayante qui vient de
+m’arriver...
+
+Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une sorte de sourde rancune
+contre la Divinité qui paraissait me délaisser. Puis je m’examinais avec
+complaisance et je me disais:--Je fais pourtant tout mon possible pour
+Lui obéir; il n’y a peut-être pas beaucoup de gens qui montreraient
+autant de persévérance que moi... Bref je m’admirais presque et je me
+prélassais dans un orgueilleux et ridicule sentiment de mon mérite.
+
+Hier matin, comme j’allais partir pour la messe, je vins à me dire que
+je n’y prierais probablement pas mieux que de coutume. L’idée d’y
+assister, cette fois encore, comme un morceau de bois, me causa un tel
+ennui que je résolus de rester à la maison. Je m’affirmai que j’en avais
+assez fait pour le moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais
+prendre un peu de loisir.
+
+J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement à une habitude qui,
+malgré tout, m’était devenue chère--mais je l’écartai aussitôt. Et je me
+mis à réfléchir aux distractions que je pourrais me donner.
+
+Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais peu à peu s’insinua en moi
+l’idée que j’avais besoin d’une diversion violente.--Tout de suite un
+tableau d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires, des musiques
+«chahutantes», s’esquissa en moi. Tandis que je le considérais,
+vaguement séduit, et qu’il croissait d’autant en relief et en couleur,
+je m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés de _la Veuve
+Joyeuse_.
+
+Je trouvai un charme inattendu dans cette image de débauche; je m’y
+attachai; je me plus à en détailler les nuances. Et alors le désir me
+vint de réaliser quelque chose de ce genre... Oh! ce ne fut d’abord
+presque rien: à peine une velléité... Comme je vous l’ai dit, je crois,
+je ne fus jamais ce qu’on appelle un «viveur». J’ai quelquefois suivi,
+par nonchalance, mes camarades mondains dans leurs noctambulismes
+arrosés d’alcool mais je n’y prenais guère de plaisir. De même, depuis
+pas mal de temps, mes infractions aux 6e et 9e commandements avaient été
+fort rares. Depuis le mercredi des Cendres, je m’étais tout à fait
+abstenu...
+
+J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse. Je fis
+quelques pas dans la chambre et je m’efforçai de penser à autre chose.
+L’_Imitation_ était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai
+sur ce passage du chapitre des tentations: «D’abord il ne se présente à
+l’esprit qu’une simple pensée; elle passe ensuite dans l’imagination;
+puis vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le consentement
+de la volonté...»
+
+J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être mis en garde.
+Mais, tout infatué de confiance en moi-même, je fermai le volume.--Je
+n’en suis pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance en
+des souvenirs malpropres mais je ne céderai pas...
+
+Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses se
+multipliaient, se faisaient plus attirantes: la tentation grandissait,
+grandissait; et je n’étais presque plus maître de moi car une langueur
+extraordinaire dissolvait ma résistance.
+
+En cette extrémité, l’idée me passa de courir me réfugier dans une
+église mais elle ne m’inspira qu’une répulsion violente:--Non,
+m’écriai-je, si je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces
+jours-ci; cela ne servira qu’à me rendre plus morose... Marchons plutôt.
+
+Pendant des heures j’errai à travers la ville. La nuit vint, cette nuit
+de Paris qui semble étoilée de cantharides phosphorescentes. La
+tentation déferlait autour de moi, s’installait, triomphante, en moi. Je
+n’essayais plus de lui résister: je me disais que j’allais faire le mal,
+nuire à mon âme d’une façon redoutable, et en même temps, par une
+perversité bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir trouble à me le
+dire...
+
+J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert à cette heure. Un
+banc était là; je m’y assis.
+
+A ce moment, une idée nouvelle se leva dans mon esprit:--Mais tout ce
+qui m’arrive, ce n’est pas naturel. Je suis en proie à une force
+mauvaise dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne de Dieu.
+Car qu’ai-je fait depuis deux jours? Je me suis plaint de mon
+délaissement; j’ai récriminé comme si Dieu me devait quelque chose; je
+me suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense. Plein de vanité,
+j’ai rebuté la pratique, la jugeant superflue. Et aussitôt des pensées
+de débauche m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme je l’ai lu, dès
+qu’on cède à la tentation d’orgueil, la tentation de sensualité suit
+presque toujours?
+
+D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui, d’ordinaire, ne
+m’attirent nullement, m’apparaissent-elles si désirables? Pourquoi se
+peignent-elles dans mon imagination sous des couleurs si chatoyantes?
+
+Cet examen me calma un peu. Mais voici que, me reprenant de la sorte, le
+souvenir me revint de toutes mes inquiétudes et de mes souffrances
+depuis le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux que, comparant mes
+angoisses présentes à ma tranquillité de naguère, je m’écriai:--Non, je
+ne veux plus demeurer dans cet état... J’en ai assez de m’énerver en des
+conflits d’âme dont je ne puis me rendre compte. Tout ce que j’ai cru
+éprouver de divin n’était que rêveries dues au désœuvrement. Eh bien, je
+vais prendre un bain de boue, me gorger d’ordures pour rompre le
+prestige. Après, je me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui
+m’obsèdent seront emportés du même coup... Et je redeviendrai l’homme
+insignifiant mais paisible que j’étais, avant que cette crise
+incompréhensible bouleversât mon existence.
+
+Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit d’allégresse.
+Toute hésitation fut balayée comme par un grand vent. Je me levai; je
+filai, à grandes enjambées, vers la Place Blanche...
+
+Vous connaissez Montmartre; vous savez qu’il y a dans ces parages
+plusieurs cafés de nuit où la luxure et l’ivrognerie hennissent,
+braillent, dansent et se vautrent jusque passé l’aube.
+
+Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes porcines, j’allais
+ouvrir la porte d’un cloaque où des violons miaulaient comme des chattes
+en folie, où roulait une tempête de rires rauques et suraigus parmi des
+hoquets, des grognements et des cliquetis de vaisselle cassée.
+
+Une seconde encore et j’étais dans la fournaise...
+
+Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine s’appesantit sur moi et
+me cloua sur place. En même temps, j’entendis une voix mélancolique,
+très basse, mais très distincte, murmurer tout au fond de mon
+cœur:--_Mon ami, que fais-tu?..._
+
+Dieu!... C’était la parole de Notre-Seigneur à Judas quand le traître le
+désigna aux soldats chargés de l’arrêter!...
+
+Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes jambes se dérobaient sous
+moi; je dus m’appuyer à la devanture.
+
+Cependant une bande de frénétiques, hommes et femmes ivres, puant le
+musc, l’éther et les alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent
+au passage, et me crièrent quelques injures. Mais je ne répondis pas.
+Déjà, je fuyais...
+
+Tournant le dos au _pandemonium_, je dégringolai une rue en pente vers
+l’église de la Trinité. Des larmes me ruisselaient sur la figure et je
+me disais:--Oh! puisque Jésus daigne enfin me manifester sa présence, je
+ne le livrerai pas à ses bourreaux!... Quelle horreur que tout cela et
+quel crime j’ai failli commettre!
+
+Des actions de grâces me montaient aux lèvres--pas de longues oraisons
+mais cette effusion cent fois répétée:--Merci, Seigneur, je ne voulais
+plus combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous m’avez
+sauvé!... Merci Seigneur!...
+
+De fait, la tentation s’était dissipée comme de la brume au soleil. Je
+ne pouvais plus douter maintenant que la protection divine me fût
+acquise, et je me sentais déborder de bonnes résolutions.
+
+Rentré, je rouvris l’_Imitation_, je lus la suite du chapitre et je
+compris quel traquenard le diable m’avait tendu[34]...
+
+ [34] _N. de l’A._--Voici le passage, en effet décisif: «C’est ainsi
+ que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous ne lui
+ résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons de le faire,
+ plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent
+ violentes... Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans les
+ tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le secours
+ de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et selon la
+ parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de nos
+ tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce qu’il
+ sauve et soutient les cœurs humbles». (Livre I, ch. XIII).
+
+_13 mars._--J’ai dormi assez tard et j’ai fait un rêve dont le souvenir
+m’est resté tout à fait présent au réveil.
+
+Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques, très raide, où des
+fouines m’avaient mordu, où des cailloux m’avaient meurtri les pieds, je
+venais de gravir la partie inférieure d’une colline dont le sommet
+demeurait invisible, les frondaisons épaisses d’une forêt aux arbres
+très serrés le couvrant et formant, tout autour, comme un bloc d’ombre.
+
+J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme gazonnée où des
+marguerites brillaient, comme des étoiles, parmi les herbes d’un
+vert-tendre; au milieu de la clairière, une croix de pierre fruste
+s’élevait--toute nue. Comme j’étais haletant et couvert de sueur, après
+la rude montée, je m’assis au pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me
+sentais heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition
+certaine, qu’il me faudrait continuer, mais je puisais du réconfort dans
+la contemplation de cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir
+préservé des chutes dans les gouffres pleins de vipères et de ténèbres
+fuligineuses qui bordaient le sentier.
+
+Pendant que je priais, j’entendis une musique aérienne qui planait
+au-dessus de moi et m’imprégnait l’âme d’une douceur mystérieuse. Il
+semblait que ce fût la montagne tout entière qui chantait; toutes sortes
+de mélodies se fondaient dans son cantique: des voix d’enfants d’une
+pureté inouïe, les carillons délicats de cloches cristallines, des
+chuchotements de feuillages légers, les accords graves d’orgues
+rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques. Je tendis l’oreille pour
+saisir les paroles. Mais cela demeurait si lointain, si délié, si
+vague... J’entendis pourtant ceci: _O Crux, ave, spes unica!_...
+
+Il me sembla aussi que cette musique était une lumière, blanche d’abord,
+qui, filtrant à travers les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un
+arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la croix.
+
+Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie radieuse m’emplissait
+d’amour de Dieu et de zèle pour reprendre la montée.
+
+Mais comment pénétrer sous les arbres? Nul chemin ne s’ouvrait. Une
+brousse rébarbative faite de ronces griffues, d’orties revêches et de
+buissons entrelacés barrait la lisière.
+
+Indécis, je priai Jésus--que je sentais, invisible, près de moi--de me
+dire ce qu’il fallait faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de
+l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt et vint se poser à
+l’endroit où il y avait le plus d’épines.
+
+Sans hésiter--cette musique me donnait tant de courage!--j’allai au
+maquis, j’empoignai les branches hostiles pour les écarter; elles me
+déchiraient les mains; mon sang coulait, tout chaud, le long de mes
+doigts. Mais la musique, de plus en plus vaporeuse, si je puis dire,
+allait s’élevant vers le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient
+comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va mourir: _O Crux...
+ave... spes... unica..._
+
+J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les arbres quand tout
+disparut et j’ouvris les yeux.
+
+J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu m’octroyait des forces pour
+persévérer à travers de nouvelles souffrances...
+
+Je suis allé à la messe. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai
+pu prier avec une pleine ouverture de cœur. C’est que la musique céleste
+résonnait toujours--lointaine, lointaine, au plus lointain de mon âme.
+
+Mais que m’arrivera-t-il demain?
+
+_17 mars._--Maintenant, il m’est devenu impossible de douter que Dieu
+ait quelque dessein sur moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le
+sens nouveau et de plus en plus profond que prend pour moi
+l’Évangile--médité tous les jours,--le détachement où je suis de tout ce
+qui n’est pas la religion me prouvent que le vrai sens de la vie m’est
+enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses qui tendent, du
+reste, parfois à se rejoindre pour reconstituer, vaille que vaille, ma
+personnalité d’hier. Mais elles n’y parviennent pas: un être nouveau
+s’est formé dans ma conscience; il ne veut rien savoir que de Dieu,
+réfrène ses velléités trop humaines, et impose silence aux réclamations
+de ma paresse et de ma sensualité.
+
+Ce n’est pas tout: non seulement je pense presque sans cesse à Dieu,
+mais je ressens le besoin presque irrésistible de parler de Lui.
+
+L’autre soir, je passais devant la maison où se trouve le cercle dont je
+fais partie. Je ne sais comment, je fus poussé à y monter.
+
+Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles gens jouaient au whist
+ou au bridge. Quelques hommes de cheval discutaient des courses du jour
+dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé personne, lorsque,
+traversant le petit salon qui vient tout de suite après l’antichambre,
+j’aperçus, assis dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare, un
+garçon de mon âge, Gérard de X... Il fut au lycée avec moi et nous
+sommes en relations assez suivies.
+
+Quoique très mondain, Gérard est beaucoup moins superficiel et moins
+vide que les _snobs_ et les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs
+fois, nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai constaté qu’il
+avait une culture, des opinions à lui, du goût, des jugements originaux.
+Bref, contrairement à la plupart des gens de notre monde, il ne se borne
+pas à répéter, en perroquet docile, les niaiseries dont les
+entretiennent leurs feuilles favorites. Pour cela, et pour certaines
+façons incisives qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement
+sympathique.
+
+--Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard?... Il y a des
+siècles qu’on ne vous a vu ici.
+
+--Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à côté de lui, je passais...
+je suis monté, voilà tout...
+
+--Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez des cartes, que vous
+bâillez aux potins et que vous ne vous souciez guère des performances de
+_Tartelette II_ ou de _Kirsch-léger_, vous preniez la fuite.
+
+--Ma foi oui... Mais, d’ailleurs, est-ce que vous aussi, vous ne trouvez
+pas le cercle tout à fait insipide?
+
+--Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on ne peut se plaire que
+si l’on n’a rien dans la cervelle. On y bétifie en troupe; et voilà
+probablement pourquoi les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le
+propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude. Il lui faut le
+contact de ses semblables pour s’apercevoir qu’il existe.
+
+--Très vrai... Mais vous qui n’êtes pas un sot--il s’inclina avec une
+expression de reconnaissance bouffonne--pourquoi fréquentez-vous le
+cercle?
+
+--Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut, c’est pour me mettre à
+l’abri en attendant minuit où j’ai un rendez-vous avec... quelqu’un.
+Cependant je dois avouer que j’y passe souvent des nuits au baccarat.
+C’est stupide, mais cela aide à tuer le temps... N’est-ce pas votre avis
+que le temps a la vie très dure?...
+
+--Plus à présent.
+
+--Veinard!... Vous auriez trouvé une occupation assez absorbante pour
+vous faire oublier le néant de vivre?
+
+--Oui, dis-je.
+
+--Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion?
+
+--Aucune: je vais à la messe tous les jours et j’apprends à aimer le Bon
+Dieu.
+
+Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement. Puis il me regarda bien
+en face pour vérifier si je ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais
+très sérieux, il reprit:--Eh bien! cela ne me surprend pas trop de vous.
+Vous m’avez toujours produit l’impression d’un mondain malgré lui, d’un
+monsieur tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise sur la terre et
+qui regrette sa patrie.
+
+--Vous savez ce que les Anglais entendent par lunatique? repris-je en
+riant. Dites-moi tout de suite que vous me tenez pour un toqué.
+
+--Pas le moins du monde: les toqués, ce sont peut-être ceux qui
+n’agissent pas comme vous.
+
+Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait laissé son cigare s’éteindre
+et il regardait le feu d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me
+demandais quel pouvait être l’objet de ses réflexions.
+
+--Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me promettre de répondre avec
+franchise à la question que je vais vous poser?
+
+--Je vous le promets.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité.
+
+--Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous une existence aussi...
+
+--Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui convient... Eh bien, mon
+cher, c’est par pure lâcheté... Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un
+admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes qu’on nous apprend au
+lycée, je fus très sincèrement pieux et très pratiquant. A cet âge, je
+fis une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas l’excuse d’être
+un ignorant des préceptes de l’Église, car j’avais été merveilleusement
+mis en garde contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus des
+remords et je pris de bonnes résolutions. Mais, et c’est là le point, je
+ne m’écartai pas du milieu oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il
+faut dire aussi que mon directeur était mort et que je ne trouvai pas à
+le remplacer. Je dois avouer, du reste, que je ne fis guère d’efforts
+pour cela. J’abandonnai peu à peu la pratique: de nouvelles culbutes
+s’ensuivirent, elles se multiplièrent: une mauvaise honte me déconseilla
+de lutter. Et peu à peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de
+nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha de remonter le courant...
+Cependant, je n’ai pas perdu la foi. Si je ne croyais pas... Enfin je
+veux dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me brûler gentiment la
+cervelle tant je me dégoûte moi-même.
+
+--Je comprends cela, répondis-je.
+
+--Évidemment vous le comprenez; et vous valez mieux que moi puisque,
+constatant comme les ressorts de notre âme se rouillent quand nous nous
+éloignons de Dieu, vous avez eu le courage de réagir.
+
+--Oh! protestai-je, ne vous hâtez pas de me complimenter. S’il n’y avait
+eu que moi pour me tirer de l’ornière, j’y barboterais encore... Écoutez
+ce qui m’est arrivé.
+
+Je lui racontai alors toutes les péripéties par où j’avais passé depuis
+le bal du mardi-gras.
+
+Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé, il reprit d’un ton
+rêveur:--Voilà qui me confirme ce que j’ai toujours soupçonné: nous
+baignons dans le surnaturel. Et si nous savions nous recueillir, nous
+apprendrions tous les jours que notre seule raison d’être c’est de nous
+préparer à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous mis au monde?
+Quel sens aurait la vie? On s’y ennuie à périr ou l’on y souffre sans
+résignation dès que l’on en élimine la signification donnée par
+l’Église... J’irai plus loin: le sentiment de l’au-delà que Dieu mit au
+cœur de tous les hommes, je crois qu’il ne s’abolit jamais; il dévie, il
+se fausse, il se frelate; on s’adore soi-même, ou l’on adore les femmes,
+ou l’or, ou la science, ou l’art; on s’illusionne à leur propos, on les
+idéalise et l’on est déçu mais, à moins d’être une brute totale, on
+n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers quelque chose de
+plus beau que ces mornes réalités qui nous entourent...
+
+--J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines minutes de repliement
+sur soi-même, il y a peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec la
+crainte de ce qu’on trouve--de l’autre côté.
+
+--Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva Gérard, et j’ajouterai que
+c’est sans doute pour échapper à cette pensée terrible que la plupart de
+nos illustres contemporains se démènent, comme des mannequins
+électrisés, en se frottant le plus possible entre eux. Oh! ce n’est pas
+l’intérêt qu’ils portent au voisin qui les rend sociables, car ils se
+détestent profondément les uns les autres. Non: ils cherchent à
+s’étourdir.
+
+--Ah! que je voudrais sonder toutes ces âmes afin de leur arracher leur
+secret, m’écriai-je, quels drames poignants doivent se jouer même chez
+les plus corrompus!...
+
+--L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit Tourguéneff... Mais je
+crois que vous avez mieux à faire.
+
+--Et quoi donc?
+
+--Vouer votre avenir à prier pour eux, par exemple.
+
+--J’ai déjà bien de la peine à prier pour moi.
+
+--Bah! vous vous développerez... quand vous serez au monastère.
+
+--Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je tout ébahi, est-ce que
+vous vous figurez que je veux me faire moine?
+
+--Mon cher, un imbécile de ce cercle disait l’autre soir: «Les moines
+sont des fous qui ont pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes». Moi,
+je pense que les moines sont à peu près les seuls sages de ce monde: ils
+le jugent à sa valeur parce qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez
+de l’aimer. Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de votre vocation en
+endossant le froc?
+
+--J’avoue que je n’y ai pas songé!
+
+--Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant... Mais voilà qu’il est
+minuit moins le quart... Je ne veux pas faire attendre... Bonsoir,
+Robert, je suis content que nous ayons parlé de tout cela: j’en ai l’âme
+un peu décrassée et...
+
+--Et?...
+
+--Rien... Ou plutôt si: peut-être bien que je ferai comme vous, un jour
+ou l’autre.
+
+--Mais pourquoi pas tout de suite?
+
+--Il haussa les épaules:--Trop lâche, dit-il.
+
+Il était déjà dans l’antichambre quand il revint sur ses pas:--Robert,
+ajouta-t-il, priez donc un peu pour moi.
+
+--Je le ferai, mais...
+
+--Chut! pas un mot de plus... Merci, j’y compte.
+
+Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques secondes plus
+tard, j’étais dans la rue. Je ne saurais dire à quel point je me sentais
+heureux de m’être confié à un homme capable de comprendre ce qui se
+passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition de m’être fortifié dans
+le bien en attestant ma foi. Récapitulant notre conversation, je me
+rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y éprouvais aucun
+penchant; mais qui sait s’il n’avait pas raison?
+
+Je n’en suis pas là, conclus-je; il faudrait d’abord commencer par le
+commencement: aller à confesse. Comme chaque fois qu’elle me venait,
+cette pensée me mit un pinçon au cœur... Hélas! je n’ai pu me décider;
+comme chaque fois aussi je me suis dit:--Plus tard, plus tard!... J’ai
+beau me répéter que si Gérard m’a très bien compris, le prêtre
+intelligent dont vous m’avez parlé me comprendra encore mieux, je
+demeure inerte. Que le Seigneur ait pitié de moi!...
+
+_Ici quelques phrases qui me sont personnelles, puis Robert ajoute:_
+
+Vous trouverez probablement qu’un cercle est un endroit fort peu indiqué
+pour un entretien du genre de celui que je viens de vous rapporter. Si
+je vous ai scandalisé, excusez-moi...[35]
+
+ [35] Voilà un singulier scrupule! Je ne fus pas scandalisé du tout.
+ Voir Note II à la fin de cette étude (_N. de l’A._).
+
+_21 mars, Vendredi saint._--Quelle journée et quelle date dans ma vie
+que celle-ci! Je suis encore si ému que j’ai peine à rassembler mes
+idées. Je veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est arrivé
+depuis ce matin.
+
+J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la Croix. A la lecture de
+la Passion selon saint Jean, les larmes me vinrent aux yeux. Je le
+connaissais presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire: je l’avais
+si souvent relu et médité! Mais me redisant que le Sauveur était mort,
+ce jour-là, pour mon salut, je souffrais, d’une façon indicible, au
+souvenir de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, mes hésitations,
+mes délais. La comparaison entre l’amour infini que Jésus nous manifesta
+et le peu que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude m’emplit
+d’angoisse. La cérémonie terminée, quand je considérai le tabernacle
+ouvert et vide, je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le
+sentais également en moi. Il me semblait que Dieu s’était retiré très
+loin et qu’il ne me visiterait jamais plus. Quand les cierges
+s’éteignirent et que les ténèbres régnèrent dans l’église, elles
+envahirent aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres
+intérieures! Je n’arrivais pas à me persuader qu’une aube consolatrice
+renaîtrait qui fût capable de les dissiper.
+
+Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je vous ai déjà parlé,
+opprimait si fort mes épaules que j’étais obligé de garder la tête
+inclinée sur la poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute
+oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais que balbutier:--Mon
+Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?...
+
+Rentré, le repas sommaire que mon domestique m’avait préparé me répugna.
+Je mangeai seulement quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre de
+vin et je ressortis aussitôt.
+
+Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent avec eux la
+tristesse et qui s’accommodait à l’état de mon âme. J’errais au hasard
+quand, débouchant sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai une
+parente éloignée que je fréquentais peu mais dont je savais qu’elle
+était une des plus trépidantes parmi les mondaines à la mode.
+
+--C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que vous êtes donc pâle!...
+Seriez-vous malade?
+
+--Non, répondis-je, je suis triste, simplement.
+
+--Triste? Pourquoi? Peines d’amour?
+
+Le sourire affriandé qui soulignait cette question me fut insupportable.
+Néanmoins je répliquai:--C’est cela même: peines d’amour.
+
+--Oh! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un _flirt_ qui ne rend pas, je
+parie...
+
+--Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de ne pas assez aimer le
+Bon Dieu.
+
+Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi? Je n’en sais absolument rien.
+La phrase jaillit de ma bouche spontanément.
+
+Elle en fut un moment tout interloquée. Comme je restais impassible,
+elle reprit:--Ah! ce Robert, toujours original!...
+
+Puis sans insister:--Moi je vais me confesser. C’est un peu ennuyeux
+mais enfin, il faut bien faire ses Pâques, ne fût-ce que pour les
+gens... Et puis hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur,
+je ne me rappelle pas son nom... Oh! il est si élégant, si plein
+d’esprit, il a eu des mots charmants, très parisiens, pour nous parler
+du chemin de la croix; tout le monde était ravi, car, vous savez, il
+n’est pas comme vos vieux curés bourrus qui insistent sur la pénitence
+et qui vous fourrent des idées lugubres dans la tête... Et maintenant je
+vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, le Père X est très
+couru et je ne veux pas attendre trop longtemps; du reste ce sera vite
+expédié, d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh! pas du tout: je
+le lui dirai tout de suite et je pense qu’il ne me grondera pas trop; il
+est si indulgent, si commode...
+
+Tout cela fut débité d’une haleine,--_prestissimo_.
+
+L’attitude morne que je gardais durant ce babil parut la déconcerter un
+peu:
+
+--Allons, je me sauve, reprit-elle... Venez donc à mon jour, on ne vous
+voit jamais, ours que vous êtes, c’est affreux; tous les mercredi à cinq
+heures; au revoir, mon cher...
+
+Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai encore plus triste.
+
+Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. Est-ce celle-là qu’il
+me faudrait?
+
+Tout mon être répondit énergiquement:--Non!
+
+Ensuite je pensai à la destinée que se préparent de tels inconscients
+qui, croyant rendre son dû à Notre-Seigneur, affilent en réalité la
+pointe des clous qui lui percent les pieds et les mains.
+
+Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. Je sentis clairement
+que je devrais réparer le mal qu’ils font--à eux-mêmes et aux autres. La
+phrase de Gérard s’articulait en moi:--Il faut prier, souffrir pour eux.
+Puis, par une association d’idées fort naturelle, je me rappelai le
+conseil qu’il me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez
+bizarre--mais je vous dis les choses comme elles furent--cela prit la
+forme d’une réminiscence littéraire, l’exclamation d’Hamlet: _Go into a
+nunnery, Ophelia_!...[36] Vous vous souvenez?...
+
+ [36] Allez dans un couvent, Ophélie!
+
+Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, âme désolée, et aussi
+à cette Aline, si gaie en apparence, si mélancolique au fond, dont je
+vous parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, pâtir pour eux,
+aimer Dieu pour eux, et aussi pour cette folle oiselle qui sautillait
+tout à l’heure devant moi, et pour tous les autres: ceux qui crachent
+sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent comme d’un témoin gênant, ceux
+qui ne le voient plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes
+perpétuelles les aveugle!... Oui, me donner tout entier comme
+Notre-Seigneur s’est donné...
+
+Un peu de douceur me vint tandis que je formulais ce vœu. Je vis une
+petite étoile luire au fond de mes ténèbres et je me sentis moins
+accablé.
+
+Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant volontiers à la
+foule recueillie qui venait adorer Notre-Seigneur au tombeau. Vers le
+crépuscule, je suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix en ce
+sanctuaire; comme on s’y imprègne des effluves d’oraison qui flottent
+sous cette voûte enfumée par des milliers de cierges!
+
+Je m’agenouillai près de l’autel; je demandai à Marie qu’elle m’obtînt
+la grâce d’en finir avec mes incertitudes et mes répulsions pour la
+pénitence. Alors, comme je la priais de mon mieux, plein d’une grande
+confiance dans son intercession, je sentis le poids qui m’écrasait
+depuis tant de jours s’enlever de dessus mes épaules; je relevai la
+tête, je respirai largement. Et je vis,--non des yeux du corps, mais par
+un regard d’âme que je ne puis expliquer,--Jésus mort en croix au sommet
+du Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait prosternée, la face
+collée au sol; des sanglots agitaient son échine. Saint Jean était
+assis, les coudes sur les genoux, la figure dans les mains, à côté
+d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se tenait debout, les yeux
+fixés sur la plaie béante qui trouait le côté de son Fils. Ah! quelle
+expression de douleur résignée où se mêlait, cependant, une sorte de
+joie sublime, dans ce regard!... Elle le reporta sur moi et il me sembla
+qu’elle me disait:--_Courage, meurs au monde!_... A ce moment, une
+douleur aiguë, comme d’un coup de lance, me perça le cœur et en même
+temps je me sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes froideurs
+fondirent; toutes mes lâchetés tombèrent en poudre... Je ruisselais de
+larmes et je brûlais d’amour pour mon Rédempteur...
+
+_Ici, une phrase rappelant la prédiction que je lui avais faite, puis il
+termine:_
+
+Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, en contrition devant
+la plaie radieuse du Sacré-Cœur.
+
+A présent, vous comprenez, mon ami, que je n’hésite plus. Mettez-moi
+bien vite en rapport avec le prêtre dont vous m’avez parlé...
+
+
+DÉNOUEMENT
+
+Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce journal. On devine
+que j’envoyai tout de suite Robert au prêtre qui l’attendait. Il se
+confessa, il communia, il se prépara à la vie religieuse.
+
+Je veux pourtant donner encore deux fragments de lettres subséquentes
+parce que je les crois propres à suggérer des réflexions salutaires.
+
+On se souvient que sa sœur était entrée au Carmel. Après son retour à
+l’Église, il alla la voir. Il m’écrivit au sujet de cette visite:
+
+«Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à ma chère sœur, la bonne
+fille pleurait de joie. Elle me dit qu’une des raisons principales de sa
+vocation, ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher au
+monde. Elle avait offert une grande partie de ses prières et de ses
+mortifications pour mon salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin,
+le Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé à Notre-Dame des
+Victoires, comme elle me mettait au pied de la Croix, elle avait senti
+un mouvement d’allégresse soudaine et la conviction entra en elle que
+j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander au parloir, elle y vint
+avec la certitude que j’allais lui annoncer la bonne nouvelle...»
+
+Cette preuve de la puissance des prières d’une âme sacrifiée à Dieu ne
+m’étonna pas du tout. D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut
+s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. Or Jésus ne serait
+pas Jésus s’il restait sourd aux suppliques de ses épouses...
+
+Le second fragment a rapport à une crise de révolte que Robert subit au
+moment de se rendre postulant dans la communauté religieuse qu’il a
+choisie. Il m’écrivait:
+
+«... Je suis en proie à une véritable tempête de doutes sur ma vocation,
+de scrupules sur mon indignité et même de tentations d’une bassesse
+affreuse; si mon directeur ne m’assurait que je dois persévérer, je
+crois que je m’enfuirais jusqu’au bout du monde plutôt que d’entrer au
+monastère...»
+
+Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie qu’elle ne souffrit jamais
+autant que le jour où elle quitta sa famille pour le couvent d’Avila.
+«Recommandez-vous à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez aux pieds ces
+imaginations.»
+
+D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que chaque fois qu’on fait
+un pas en avant dans la vie spirituelle, le Malin emploie toutes les
+ruses possibles pour vous tirer en arrière.
+
+Qu’on me permette de reproduire, en exemple, un passage d’une lettre que
+m’écrivait une protestante convertie quelques jours avant son
+abjuration. Je l’ai déjà donné ailleurs[37], mais il a également sa
+place ici:
+
+ [37] _Notes sur la psychologie de la conversion_, p. 44.
+
+«... Peu d’heures me séparent encore de l’acte solennel. Je devrais être
+pénétrée de joie et de reconnaissance et il n’en est rien. Je me sens
+triste à la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, avec des
+tentations affreuses. Je suis brisée, anéantie, j’ai les yeux pleins de
+larmes et le cœur lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus les
+cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle je m’étais habituée a
+disparu. Je ne comprends rien moi-même à mon état. On a beau
+m’encourager, je n’entends pas les paroles qu’on me dit. Toute ma nature
+se révolte contre le sacrifice de mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a
+un désordre affreux. Pourtant, il me semble aussi que c’est là une
+tentation des plus perfides et des plus astucieuses. Dans mes courts
+instants de lucidité, je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes
+les dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, je la
+remettrais je ne sais à quand...»
+
+Admirablement exhortée par son confesseur, entourée de prières, pleine
+elle-même de bonne volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté.
+
+Robert aussi vint à bout du Démon; tous les prestiges s’évanouirent dès
+qu’il eut franchi le seuil du noviciat.
+
+Il n’est pas besoin, je pense, que je commente sa conversion: les faits
+parlent tout seuls. Il fut longtemps comme une pierre d’attente entre
+les mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action surnaturelle se
+manifesta, elle le conduisit au port avec une extraordinaire rapidité:
+quarante-cinq jours entre la première touche de la Grâce et la conquête
+définitive du néophyte par la Vierge et le Sacré-Cœur!
+
+A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, sa probation: et, quoique
+je n’aie pas été pour grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier
+pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce car le pauvre trimardeur
+de la Sainte Vierge a terriblement besoin de prières!...
+
+
+Note I
+
+Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se confesser, sous
+prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent pour l’entendre.
+
+Il avait commencé un noviciat dans une communauté en exil et avait dû se
+retirer par défaut de santé. Son ancien supérieur, de passage à Paris où
+j’habitais à cette époque, me le présenta en me demandant de
+m’intéresser à lui.
+
+Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa foi restait
+intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la conversation dès
+qu’elle touchait à des sujets religieux. Il y avait en lui quelque chose
+de gêné, de fuyant et, avec cela, une tristesse perpétuelle. Je
+pressentais que tout n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience
+mais comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais qu’attendre
+qu’il se mît en confiance avec moi.
+
+Une après-midi, nous nous promenions au jardin du Luxembourg quand,
+spontanément et sans nulle précaution oratoire, il me dit qu’il avait
+commis un péché grave, quelques mois auparavant et qu’il n’avait pu se
+résoudre à s’en confesser; en outre, il avait abandonné la pratique et
+n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait souffrir
+beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion.
+
+--Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble: puisque vous n’avez
+pas cessé de croire, allez vous confesser et rentrez dans la règle.
+
+Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier qu’il lui
+faudrait un prêtre d’intelligence supérieure pour le comprendre.
+
+Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia soudain de quoi
+il s’agissait... C’était grave certainement, mais enfin cela n’avait
+rien de si extraordinaire qu’il fallût un théologien d’une rare
+transcendance pour l’entendre et l’absoudre.
+
+Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était hors la loi
+commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal de prêtres intelligents;
+je vais vous mettre en rapport avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas
+rester dans cet état.
+
+Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. Je
+réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du mur.--Supposez,
+conclus-je, qu’un autobus vous écrase quand vous sortirez de ce jardin,
+vous plairait-il de paraître devant Dieu avec ce poids sur la
+conscience?
+
+L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le nécessaire.
+
+Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais en vue quand
+je reçus de mon jeune homme un télégramme où il me disait qu’il
+préférait attendre encore.
+
+Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il venait me voir et
+j’avais reconnu en lui un de ces caractères indécis qui ont parfois
+besoin qu’on leur fasse un peu violence. Je lui répondis, par un pneu,
+que ma démarche était faite, que le prêtre l’attendait le lendemain
+matin, qu’il n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que s’il
+reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement modifiés car
+je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant se repentir.
+
+Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre mise à la boîte,
+j’allai en effet trouver le prêtre en question qui, comme j’en étais sûr
+d’avance, accepta de le voir le lendemain matin. Puis je priai, je fis
+prier et j’attendis le résultat.
+
+Tout se passa très bien; il fit la démarche, il se confessa. Je le revis
+dans le courant de la journée: c’était un autre homme, à la face
+joyeuse, au regard droit, aux propos nets.
+
+--Ah! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me figurer que
+mon cas était presque insoluble. Mais j’étais comme aveuglé. Je n’ai vu
+clair que quand, avec une peine énorme, j’ai eu fait l’aveu.
+
+--Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable: grossir
+jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont telles que pour notre
+imagination, c’est une de ses tactiques favorites. Tenez-vous le pour
+dit.
+
+Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent chrétien.
+Et c’est la morale de cette histoire.
+
+
+Note II
+
+Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le rappelle, craignait
+de m’avoir scandalisé en parlant de choses religieuses dans un cercle de
+joueurs, je tiens à dire ceci: ce serait le fait d’un Pharisien de
+prendre la mouche pour une raison de ce genre. On peut parler de Dieu
+partout, pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent. Pour
+rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée, je lui rapportai
+une anecdote personnelle: l’hiver passé, vers onze heures du soir,
+j’étais au casino de la jetée-promenade, à Nice, en compagnie d’un
+lieutenant de chasseurs-alpins et d’un autre jeune homme, tous deux bons
+catholiques. C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux
+conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des valses
+langoureuses; cinq cents rastaquouères jargonnaient autour de nous; des
+gourgandines luxueuses jouaient de la prunelle; pas bien loin, les écus
+tintaient et une cohue d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux
+petits chevaux.
+
+Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour de Dieu et je
+commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine et Catherine Emmerich. Et je
+vous prie de croire que nous ne donnions pas la moindre attention aux
+choses mal édifiantes et saugrenues qui se passaient là.
+
+
+
+
+UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE
+
+ A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même
+ Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même
+ Seigneur; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même
+ Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour
+ l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de
+ sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à
+ un autre la grâce de guérir par le même Esprit.
+
+ Saint Paul: I _Cor._, 12.
+
+
+I
+
+Il y avait une fois--ceci commence comme un conte de fées mais c’est une
+histoire vraie--il y avait donc une fois un jeune homme que nous
+appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que
+pouvait être le Bon Dieu.
+
+Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée
+que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par
+convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son
+père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre
+l’Église. Il vilipendait les «monstres en soutane» au café du Commerce
+de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et
+Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges
+Clémenceau, les méfaits de «l’obscurantisme» et les manœuvres de la
+«faction romaine.»
+
+Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les
+préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une
+inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de
+deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le
+parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de
+philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son
+filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la
+morale civique et l’horreur du catholicisme.
+
+Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât
+comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et
+les organes voisins.
+
+Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds
+et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus
+d’amour pour «les immortels principes de 89», dont le tiers-état lui
+mettait tant d’exemplaires sous les yeux.
+
+La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin;
+mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un
+mancenillier, il n’osait pas s’en approcher.
+
+Il m’écrit: «Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je
+rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il
+entrait de la haine contre les «superstitions grossières» qu’on m’avait
+dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance
+obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette
+répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des
+premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de
+recevoir pour la première fois l’Eucharistie; j’étais sur le point de
+leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais
+contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais
+peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour
+le bienfait inestimable dont on m’avait frustré...»
+
+Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta
+préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et
+enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions
+contradictoires.
+
+A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses
+humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme
+tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres.
+Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération
+symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et
+plats inventaires après pourriture des naturalistes.
+
+Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence
+salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient
+dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation
+exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en
+soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir
+ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer
+un jour dans l’âme.
+
+Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un
+goût très fin et très sûr.
+
+Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine.
+Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il
+choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études
+médicales était trop fort; il insista si bien qu’on finit par le laisser
+suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré
+dans l’Église, Lefèvre fut _le médecin catholique_, c’est-à-dire celui
+qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et
+non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou
+des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité.
+
+Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion
+pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu.
+D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par
+l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la
+liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce
+n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.
+
+«J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame:
+l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon
+âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne
+priais pas--j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu
+n’est-ce pas déjà une sorte de prière?
+
+«Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en
+moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à
+combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi
+qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien,
+j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand
+voile qui me cachait la lumière...»
+
+Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de «manger du prêtre», il
+n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans
+une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église; mais se
+soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas.
+
+
+II
+
+Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire, il tint garnison à
+Amiens. Il allait assez souvent à la cathédrale, assistait parfois à
+certains offices, et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur sans
+pourtant en saisir encore le sens surnaturel.
+
+Un jour, il entendit le chant de la Passion. Ce récit du drame divin le
+troubla d’une façon insolite. Le regret poignant lui vint de ne pas
+connaître ce Jésus que naguère il croyait détester--que maintenant il se
+sentait presque enclin à aimer. A Pâques, voyant les fidèles s’approcher
+de la Sainte Table, il éprouva tout à coup un mouvement d’envie assez
+semblable à celui qui l’avait bouleversé au temps où il jalousait les
+enfants de la première communion, mais avec la colère en moins.
+
+Il se dit:--Pourquoi ceux-ci et pourquoi pas moi? Si je pouvais manger
+ce Pain, peut-être assouvirait-il cette faim de je ne sais quel aliment
+supérieur qui me tourmente...
+
+Puis ces impressions parurent s’effacer. Quand il eut quitté le régiment
+pour reprendre ses études à Paris, il ne cessa pas de fréquenter les
+églises mais sans progrès _sensible_ vers la lumière.
+
+Cependant il s’aperçut qu’aucune occupation d’ordre purement cérébral ne
+réussissait à remplir le vide intérieur dont il continuait de souffrir.
+Au contraire, sa détresse allait s’accroissant. Il aimait toujours la
+médecine, il ne songeait pas à l’abandonner mais il constatait qu’elle
+n’est, en somme, qu’un art très conjectural. Et il découvrit que, même
+s’y appliquant avec zèle et avec le désir sincère de se dévouer au
+soulagement d’autrui, il n’y trouvait pas à contenter le besoin que son
+âme généreuse éprouvait de se hausser au-dessus d’elle-même. En même
+temps, ses lectures lui apportèrent la conviction qu’aucune philosophie
+humaine, aucune science ne nous fournissent une certitude sur nos
+raisons de vivre. Et il s’enfonça dans la tristesse.
+
+Il essaya de se distraire. Mais les amusements puérils ou malpropres des
+jeunes bourgeois qu’il coudoyait à la faculté--ne l’amusèrent pas. Le
+pressentiment anxieux de _quelque chose_ qui _devait_ lui arriver
+persistait en lui avec l’impression du voile mystérieux qu’il sentait
+tendu entre les profondeurs de sa conscience et la superficie de son
+âme. Cette action de la Grâce--si obscure pour lui à cette époque,--le
+retint sur la pente mauvaise. Il eut l’intuition latente qu’il ne devait
+pas se souiller,--il ne se souilla pas.
+
+Il se rejeta vers la littérature. Mais la littérature, dès qu’elle
+s’élève un peu, dès qu’elle étudie le _vrai_ de l’homme, ne nous fournit
+guère que des conceptions désenchantées de l’univers moral. C’est dans
+ce sens qu’il faut comprendre le vers de Musset:
+
+ Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.
+
+Et il est tout à fait nécessaire d’ajouter, avec lui, que, trop souvent,
+le poète de talent ou de génie qui ne croit pas ne peut que souffrir et
+crier sa souffrance
+
+ Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière,
+ L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil...
+
+Aussi la littérature supérieure de notre temps déborde-t-elle
+d’amertume; la science matérialiste et l’idéal humanitaire ayant fait
+faillite à leurs promesses, elle erre dans une lande aride et désolée.
+Certains s’essayent à un scepticisme dont les ricanements sont plus
+tristes que des larmes. D’autres, vantant l’art, polissent les mots
+comme des cailloux luisants, mais ce labeur enfantin ne leur procure pas
+la sérénité. D’autres tâchent de se figurer que la nature est bonne et
+maternelle et ils la déifient; mais le culte qu’ils lui rendent n’apaise
+point leur inquiétude. D’autres tâtonnent dans les couloirs d’un
+pessimisme sans issue et le vent glacé du néant leur gèle le cœur dans
+la poitrine. Certains se suicident par la débauche. Et les plus lâches,
+célèbrant la matière, se ravalent jusqu’à courtiser Caliban et à
+cuisiner pour son écuelle les mets grossiers qui lui plaisent. Tous sont
+lugubres. Un petit nombre seulement trouve l’oasis de lumière, où la
+sagesse catholique lui apprend que cette vie n’est qu’un temps d’épreuve
+et une préparation à la vie éternelle,--mais l’incrédule ne les entend
+pas...
+
+Lefèvre ne reçut donc de la littérature qu’un surcroît d’incertitude.
+Néanmoins, faute de mieux, il s’y tenait et cela lui valait tout de même
+des plaisirs moins vils que s’il avait employé ses loisirs à suer sur
+une bicyclette ou à vociférer des ordures en buvant des bocks, en
+marchandant de la chair vénale dans les brasseries du Quartier latin.
+
+C’est alors que Notre-Seigneur lui tendit une douce embuscade. Et ce fut
+l’Évangile qui servit de filet pour le capturer.
+
+Laissons-le parler.
+
+«Cette après-midi là, je flânais sur les quais de la Rive Gauche.
+Désœuvré, encore plus triste que de coutume, je fouillais dans les
+boîtes des bouquinistes pour y chercher des romans. J’espérais découvrir
+quelque volume qui contenterait à la fois mon esprit et mon cœur, qui me
+donnerait la sensation d’intégrale beauté dont j’étais avide. Je ne
+trouvais rien, lorsque, soulevant un amas de brochures poussiéreuses, je
+mis la main sur un petit volume relié en cuir et passablement délabré.
+C’était une traduction des quatre Évangiles. Je l’ouvris d’une façon
+tout à fait machinale.
+
+«N’oubliez pas que je n’avais _jamais_ lu l’Évangile et que je n’avais
+non plus jamais eu idée de le lire.
+
+«Je tombai sur la parabole de l’enfant prodigue. Elle m’émut
+singulièrement. Elle me remua, non comme de la littérature, mais comme
+si, étant prisonnier dans une cave, je voyais tout à coup un rayon de
+soleil glisser vers moi par une fente des planches dont on masqua le
+soupirail. Oui, des raies de lumière traversaient le voile qui
+jusqu’alors m’avait empêché de voir clair en moi-même.
+
+«Et quand je lus que l’enfant prodigue, ayant dissipé tout son bien,
+souffrait de la faim et désirait _se rassasier des cosses que mangeaient
+les pourceaux mais que personne ne lui en donnait_, je me dis: Mais, moi
+aussi, j’ai gaspillé les dons qui m’ont été départis; puis j’ai eu faim
+d’une nourriture pour mon âme et je l’ai demandée aux systèmes
+philosophiques; et j’ai convoité, à certaines heures, les pâtures de la
+sensualité. Et personne n’a rien pu me donner de ce que j’espérais...
+
+«Or une félicité extraordinaire, un sursaut joyeux de mon âme me
+soulevaient à l’approche de la Vérité et me rendaient tout tremblant
+d’une allégresse inconnue... Je feuilletai le livre et j’arrivai au
+chapitre de l’Évangile selon saint Jean où Jésus dit:--_Je suis le Bon
+Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire
+et celui qui n’est pas le berger, à qui les brebis n’appartiennent pas,
+voyant le loup venir, laisse là les brebis et s’enfuit. Le loup ravit
+les brebis et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est
+mercenaire et n’a point de souci des brebis. Je suis le bon Pasteur et
+je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme je connais mon
+Père et comme mon Père me connaît. Et je donne ma vie pour mes brebis.
+Et j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail; il faut que je
+les amène et elles écouteront ma voix et il n’y aura qu’un seul bercail
+et qu’un seul Pasteur._
+
+«Quand j’eus lu ce passage, je compris que j’étais l’une des brebis d’un
+_autre_ bercail. Je compris que mon Sauveur était là, qu’il m’appelait
+et que ma haine d’hier contre lui n’était que de l’amour qui s’ignore.
+Et je sentis que j’allais l’aimer comme je n’avais jamais rien aimé sur
+terre. Je me dis:--Comment, Il a donné, Il donne sans cesse sa vie pour
+moi! Et moi, qu’est-ce que je lui ai donné en retour?
+
+«Je feuilletai encore et je m’arrêtai au Sermon sur la montagne. Des
+pleurs me jaillirent des yeux quand je lus:--_Cherchez et vous
+trouverez; frappez et l’on vous ouvrira. Quiconque demande, reçoit; et
+qui cherche, trouve, et il sera ouvert à qui frappe. Qui de vous, si son
+fils lui demande du pain, lui présentera une pierre? Ou s’il lui demande
+un poisson, lui présentera un serpent? Si donc vous, tout méchants que
+vous êtes, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien
+plus votre Père qui est dans les cieux vous donnera-t-il ce qui est bon,
+quand vous le lui demanderez._
+
+«A ce moment la persuasion entra en moi que j’irais frapper à la porte
+de l’Église instituée par Jésus et qu’on m’ouvrirait.
+
+«Je lus, je lus encore. Je restai cloué sur place je ne sais combien de
+temps. Je pense que le bouquiniste devait tourner autour de moi en se
+demandant ce qui pouvait m’intéresser si fort dans ce livre à deux sous
+du casier aux rebuts. Mais je ne voyais rien hors de mon âme; le voile
+s’y était enfin complètement déchiré; je sentais, avec une stupeur
+heureuse, des torrents de lumière l’envahir et me montrer, dans un
+relief prodigieux, les significations et les applications à moi-même du
+texte sacré.
+
+«Et quel bien-être soudain en moi, quel sentiment de confiance en Jésus,
+quelle impression de certitude telle que jamais aucune œuvre humaine ne
+m’en avait donnée d’approchante. Je me répétais mentalement:--Je crois,
+je crois!... Quel bonheur!...
+
+«Enfin je revins un peu à moi. J’achetai le livre et je remontai le quai
+vers la place Saint-Michel. Puis je gagnai le boulevard Saint-Germain.
+L’idée m’était venue, très simplement, que je n’avais qu’une chose à
+faire: aller trouver un prêtre et lui demander de m’instruire. Ainsi,
+par un miracle de sa Grâce, Notre-Seigneur m’évitait les hésitations et
+les atermoiements qui font souffrir tant de convertis. Non, je n’eus pas
+une minute la pensée d’attendre. Je marchais, absorbé dans mon désir
+«d’entrer au bercail» le plus tôt possible lorsque, levant les yeux, je
+vis que j’étais devant le portail de Saint-Nicolas du Chardonnet.
+J’entrai, je demandai au sacristain de me faire parler à un prêtre. Il
+m’indiqua la sacristie où je trouvai le curé. Je lui dis, sans aucune
+préparation oratoire, textuellement ceci:--Monsieur le Curé, je viens de
+lire l’Évangile: je crois. Faites-moi entrer dans le sein de l’Église.
+
+«L’excellent prêtre m’accueillit à merveille. Après quelques questions,
+voyant ma parfaite sincérité, il m’ouvrit les bras en remerciant Dieu du
+miracle; puis parmi tous ses livres, il me choisit un catéchisme; et
+nous convînmes de nous revoir à jours fixes.
+
+«L’étude du catéchisme me fut très aisée; je l’apprenais sans aucun
+effort, tant toutes les phrases m’en paraissaient lumineuses. C’est tout
+au plus si, parmi la clarté qui me baignait l’âme, il subsistait
+quelques points noirs qui disparurent quand je me présentai au tribunal
+de la Pénitence. L’épreuve ne vint qu’au moment où mon directeur me
+jugea digne de communier. Alors je fus pris d’une sorte de panique:
+l’Eucharistie me faisait peur, des scrupules, qui prenaient une
+importance insolite, me tourmentaient malgré les assurances de mon
+confesseur. Il me semblait que, ne méritant pas de recevoir mon Sauveur,
+j’allais commettre un sacrilège... J’eus beaucoup de peine à réagir
+contre cette imagination.
+
+«Je fis ma première communion à Notre-Dame, à la messe de sept heures.
+J’étais plongé dans une espèce d’engourdissement qui ne me laissait
+percevoir en moi qu’un sentiment de tendresse attristée à l’idée de
+l’abaissement où je réduisais mon Sauveur.
+
+«Tout le jour, j’eus le cœur serré. Ce ne fut que vers le soir que le
+Sacrement commença d’agir, lentement, doucement, adorablement. Une
+sensation de joie paisible m’emplit alors toute l’âme et il me sembla
+que toutes les choses, à l’entour de moi, s’ensoleillaient. Je voyais le
+monde avec des yeux nouveaux: je compris, en sa plénitude, la raison
+d’être de la vie; je fis un retour sur le passé; je me rappelai qu’à une
+époque, le néant de vivre sans certitudes surnaturelles m’avait fait
+entrevoir le suicide. Alors je tombai à genoux et une action de grâces
+d’une ferveur ineffable me monta aux lèvres...
+
+«J’ajouterai ceci: vous comme moi, nous avons souvent constaté la
+puissance de la prière pour obtenir des conversions et la persévérance
+des convertis. Eh bien, il y a aujourd’hui trente-cinq ans, ma marraine,
+grande chrétienne comme je vous l’ai dit, étant allée à Lourdes,
+sollicita la Sainte Vierge d’intercéder pour une de mes tantes,
+indifférente mais non hostile, pour ma mère et pour moi--les deux dont
+on désespérait. Or elle eut l’intuition que ma mère et moi serions
+touchés par la Grâce et que ma tante mourrait sans s’être réconciliée
+avec Dieu. Tout se réalisa ainsi: ma tante mourut impénitente, moi, vous
+savez ce qui m’arriva et ma mère a fait récemment sa première communion.
+Par surcroît, mon père s’est repenti à la fin de sa vie. Et il est mort
+après avoir demandé et reçu les Sacrements...»
+
+Henri, comme c’était son devoir, apprit sa conversion à sa famille. De
+plus, il ne cacha pas à ses camarades qu’il était devenu un catholique
+pratiquant car, il le savait, si quelqu’un a honte d’attester le
+Seigneur, le Seigneur ne le reconnaîtra pas pour sien au dernier jour.
+
+Alors, ainsi qu’il est de coutume, les commentaires absurdes ou
+malveillants sévirent. Sa famille le crut fou, gémit sur une aberration
+qui, pensait-elle, entraverait sa carrière. Certains de ses parents
+fulminèrent contre l’Église des imprécations violentes car,
+disaient-ils, c’était une intrigue des prêtres qui avait noyé cette
+belle intelligence dans l’obscurantisme. Parmi les étudiants, on parla
+de _psychose_. On formulait, à son sujet, des observations rédigées dans
+cet inénarrable patois dont plusieurs «scientifiques» du temps présent
+usent comme s’ils se faisaient un point d’honneur de rendre nébuleuses
+des idées qui seraient, sans doute, très claires si on les exprimait en
+bon français.
+
+Puis tous les pauvres gens qui, par ignorance ou par éducation,
+détestent l’Église, lui témoignèrent une hostilité sournoise. Les
+envieux tentèrent de lui nuire auprès des professeurs en feignant de
+déplorer son affaiblissement d’esprit, résultante obligée de sa chute
+dans le cléricalisme.
+
+Mais Henri supporta ces tribulations avec sang-froid. Et, comme à cause
+de la paix dont jouissait désormais son esprit, ses aptitudes et son
+goût pour la science s’étaient développés, il passa brillamment ses
+examens.
+
+Devant ce résultat, les persécuteurs furent d’abord un peu déconcertés;
+mais ils se tirèrent bientôt d’embarras en déclarant que son incapacité
+se découvrirait à l’expérience puisque, ils en étaient sûrs, un médecin
+catholique ne peut établir un diagnostic qui ne soit entaché de rêveries
+superstitieuses.
+
+Mais Lefèvre obtenant des guérisons fréquentes, les plus indulgents se
+résignèrent à reconnaître sa valeur tout en déplorant qu’il perdît du
+temps à la messe...
+
+N’est-ce pas, tout cela paraît fort stupide? Eh bien, tel est l’état
+d’esprit de beaucoup de personnes intelligentes dès qu’elles se trouvent
+en présence d’un catholique dont il leur est impossible de nier la
+culture, les qualités morales et la rectitude de jugement.
+
+Je me rappelle que, quelques années avant ma conversion, je fréquentais
+beaucoup un mathématicien de premier ordre dont la conversation m’était
+très agréable. J’étais surtout frappé par le bon sens supérieur qui
+régissait tous ses propos. Un jour, j’appris, d’une façon fortuite,
+qu’il était catholique pratiquant. J’en demeurai tout ébahi. Sans être
+assez--Homais pour me persuader qu’un tenant de Jésus-Christ doit être
+nécessairement un crétin, je m’expliquai le cas de mon ami par la
+conjecture qu’il y avait un trou dans la trame de son intelligence, et
+je le plaignis fort.
+
+Je lui demandai si _réellement_ il croyait. Il me répondit, avec
+beaucoup de simplicité, qu’il avait en effet la foi. Il ajouta que les
+mathématiques lui avaient rendu impossible la conception d’un univers
+d’où Dieu, tel qu’il s’est révélé dans l’Église, serait absent.
+
+Ce témoignage m’interloqua d’abord. J’étais si profondément enfoncé dans
+les ténèbres, à cette époque! Puis comme j’étais très imbu des
+balivernes évolutionnistes, je lui dis que je le considérais comme une
+victime de l’atavisme et que la foi en lui était un organe vestigiaire
+qu’il devrait tendre à éliminer. Je conclus:--Sans ce poids mort, vous
+seriez un des hommes les plus équilibrés que je connaisse.
+
+Il m’écouta en souriant et me répondit:--Je souhaite que Dieu vous
+gratifie un jour d’un organe de ce genre: vous en seriez bien plus
+heureux...
+
+Ah! je ne me doutais guère, dans ce temps-là, que son vœu serait exaucé.
+Dieu soit béni et loué à jamais!...
+
+Cette digression fera saisir combien, même un homme, qui n’est pas un
+sot, peut divaguer quand, ignorant ou méconnaissant la religion, il
+prétend juger des choses religieuses.
+
+Le catholique possédant, comme dit Taine, «l’organe spirituel nécessaire
+à l’homme pour se hausser au-dessus de lui-même», est un être complet.
+L’incroyant, ne possédant pas cet organe, par où le surnaturel vivifie
+la nature, est un être incomplet. Il est donc très compréhensible qu’il
+tienne pour une difformité ce dont il est dépourvu.
+
+Que faire pour lui? Prier et souffrir en union avec Notre-Seigneur afin
+que la Grâce l’éclaire...
+
+Donc aujourd’hui, médecin catholique, Lefèvre soulage les malades selon
+la parole de saint Paul citée plus haut. Il ne cesse pas d’être
+convaincu que, lorsqu’il les guérit, c’est _par la grâce du
+Saint-Esprit_. On pourrait dire de lui qu’il est le clerc laïque. Car,
+tout en mettant au service des moribonds les ressources les plus
+étendues de la science, il les corrobore, quand on le lui permet, d’une
+parole de Dieu. Et c’est ainsi qu’il contribue à sauver des âmes.
+
+Ni les épreuves temporelles, ni les peines de l’esprit ne lui furent
+épargnées. Pour qu’il méritât le miracle de sa conversion, les
+souffrances qu’il n’avait pas subies _avant_, il les reçut _après_. Mais
+comme il sait que la douleur est un capital inestimable dont les
+intérêts composés nous serons payés Là-Haut, il demeure paisible et
+souriant dans l’amour de Jésus-Christ...
+
+
+Note
+
+Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente, il est
+rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de temps plus ou moins prolongé
+entre la touche décisive de la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur
+dans l’Église. Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de
+Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile le conquit,
+immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel. Cependant je connais
+quelques exemples assez analogues dont l’un est spécialement intéressant
+par ce qui précéda et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre
+probante à ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une
+chrétienne zélée. Elle dit:
+
+«... Ce fut après une rapide incursion dans le domaine de la théosophie
+et de l’occultisme que j’entendis le premier appel de la Grâce. Ma plus
+jeune fille faisait sa première communion. J’y assistais tout près de
+l’autel; jamais à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près.
+J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un acte de
+convenance quand, tout à coup, une émotion inexprimable s’empara de moi.
+Tout disparut autour de moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et,
+depuis cette minute, je ne m’appartins plus: j’appartins à Jésus. Une
+grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement. Je ne regardai
+pas en arrière; ces luttes terribles dont vous parlez furent épargnées à
+ma faiblesse. Je ne regrettai rien: le prisonnier qui s’évade d’un noir
+cachot peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres?
+
+«La raison de cette marche en avant dès le premier appel de Jésus, je
+crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le mal, le péché furent toujours
+suivis immédiatement de l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en
+péchant. Tout, dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui
+dura huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords. L’amour
+humain fut encore ma plus grande souffrance. Mais à la première
+communion de ma fille ce fut l’amour de Notre Jésus qui me fut révélé.
+Peu après, j’avouai toutes mes fautes et je fus reçue à la communion.
+Depuis je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de mal
+faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences et la
+tentation s’écarte...
+
+«Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que la Grâce divine
+nous enveloppe de si tendres effluves, je m’approchais pourtant assez
+peu des sacrements. Je priais chez moi puis à l’église avec tour à tour
+des élans et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église me
+paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme vous le dites
+dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert pour la première
+fois, toute la beauté, toute la sainteté des conseils de l’Église
+touchant l’approche fréquente des sacrements. Depuis, je la sers en
+toute humilité, en toute franchise, en toute confiance...»
+
+Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur fait des
+exaltés incapables de s’appliquer aux détails de la vie pratique, citons
+encore ce passage de la même lettre:
+
+«Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des confitures; et
+c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge bien blanc, claquant au
+soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il garde encore le vague parfum de
+mon cher jardin, c’est charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se
+fondre et se changer, dans la bassine brillante, en de pures et
+transparentes topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis, c’est
+encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles, ne faut-il pas
+qu’elles soient aussi belles et bonnes? Et la petite fauvette tombée
+d’un nid trop plein[38] ne faut-il pas lui apprendre le catéchisme et la
+préparer à sa première communion? Voilà bien de la besogne en train et
+je ne sais pas où je prends le temps de vous écrire... Ah! que les
+journées sont courtes quand le cœur est heureux par Jésus!»
+
+ [38] Une orpheline qu’elle a recueillie.
+
+Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis? Quelle mère de famille
+n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil du seul Maître dont le
+joug soit léger? Répétons-le donc, avec le bon Henri Lefèvre: l’amour de
+Dieu ensoleille toutes choses autour du converti.
+
+
+
+
+UN MARIN VOGUE VERS LA SAINTETÉ
+
+ Je confesse que je n’ai jamais goûté un instant de joie, un seul
+ instant de véritable joie ici-bas, sans Dieu et hors de Dieu...
+
+ Clément Roux.
+
+
+I
+
+Voici un homme qui, touché par la Grâce, à l’âge de trente ans, devint,
+par la souffrance, l’oraison et l’adoration perpétuelle de
+l’Eucharistie, une des âmes les plus unies à Jésus que compte le XIXe
+siècle.
+
+Il vécut et mourut dans l’obscurité; la plupart de ses concitoyens
+l’ignorèrent, le méconnurent ou commencent à l’oublier; sa tombe même
+n’existe plus, car le cimetière où on l’enterra a été désaffecté et ses
+ossements se sont réduits en poudre dans une fosse commune.
+
+Rien donc ne subsisterait de lui en ce monde s’il n’avait laissé de
+nombreuses notes manuscrites dont un ami, un prêtre qui l’a beaucoup
+connu, beaucoup aimé, s’est servi pour écrire et publier sa
+biographie[39].
+
+ [39] LE SAINT HOMME DE GRASSE, _Clément Roux_ (1835-1892), par le Père
+ J.-M. LAMBERT, missionnaire apostolique, 1 vol., Maison du Bon
+ Pasteur, Paris.
+
+Le volume ne fit guère de bruit malgré le talent et le zèle sacerdotal
+dépensés par l’auteur. Comme il s’agit d’un in-octavo compact, de près
+de cinq cents pages et de texte serré, peut-être les critiques--race
+nonchalante--reculèrent-ils devant cette rude masse qui ne présentait
+pourtant rien d’indigeste.
+
+Moi-même, quand il m’eut été offert, je dois avouer que je fus assez
+longtemps sans le couper. Puis, un matin où j’étais un peu moins
+surchargé de besogne que d’habitude, l’avisant, posé de guingois sur un
+rayon de ma bibliothèque, je le pris et me mis à le parcourir.
+
+Je fus aussitôt conquis: la figure du saint homme Clément Roux m’apparut
+dans toute sa beauté. Je repris ma lecture dès la première page, je
+marquai des paragraphes, je fis des extraits. Et comme je rédigeais le
+présent livre, l’idée me vint que cette fusion totale d’un converti dans
+le Surnaturel me fournirait le couronnement nécessaire de mon œuvre, à
+savoir: l’exemple d’une vie tout en Dieu.
+
+De là ce chapitre.
+
+Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément Roux vécut pendant de
+longues années, et à Auribeau, village où il naquit et où il décéda. Je
+visitai les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs de ses
+contemporains.--C’est le résultat de ce travail et de ces démarches
+qu’on trouvera dans les lignes suivantes.
+
+
+II
+
+Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit village des
+Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses ancêtres étaient des laboureurs,
+race rude mais très croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture
+d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son exceptionnelle vigueur.
+Son père, ancien soldat de l’Empire, était un homme franc et loyal mais
+porté à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce, patiente et
+extrêmement pieuse. Roux se rappelait que lorsqu’il était encore tout
+petit, elle le prenait souvent dans ses bras, le portait à l’église et
+l’offrait à Dieu.
+
+L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint s’installer à Grasse.
+Vers sa septième année, il fut envoyé à l’école communale, où il montra,
+tout de suite, du goût pour l’étude et particulièrement un penchant
+passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût d’un caractère vif et très
+impressionnable, il ne se mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez
+lui un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se tenir à l’écart
+de leurs jeux. Souvent, on le voyait triste, d’une tristesse
+mystérieuse, rare à son âge, et qui était comme le pressentiment de ce
+qu’il aurait à souffrir avant de trouver la joie unique dans l’amour de
+Dieu.
+
+Bien des années plus tard, il écrivait: «Quand j’ai ri, ici-bas, j’ai
+menti. Je me suis senti étranger dès mon entrée dans le monde, isolé et
+malheureux. Je me suis senti comme voué à l’épreuve, aux déceptions
+amères, comme destiné à être heurté, ballotté, roulé partout par les
+événements et les hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois trompé,
+déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers Dieu, se reposât en Dieu,
+seul capable de fixer mes affections, de satisfaire mes aspirations...»
+
+Il continua ses études au collège de Grasse, remporta d’assez grands
+succès, et fit sa première communion en 1837 sans beaucoup de ferveur;
+ce grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son âme. C’est que
+dans ce collège,--résultat fréquent de l’éducation universitaire--il
+perdit la foi. «Le scepticisme professé par les maîtres à l’égard des
+croyances chrétiennes, l’influence des camarades intoxiqués du même
+esprit avaient dû saper en moi l’esprit religieux.»
+
+Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable, en 1844. C’était
+alors un beau jeune homme, de taille élancée, de physionomie régulière
+et pétillante d’esprit. Son imagination très vive, son penchant à
+s’enthousiasmer pour le Beau, dans la nature comme dans l’art, le
+poussaient vers le culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond
+d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à la conquête de la
+gloire humaine et une sensualité impatiente de s’assouvir.
+
+Le Romantisme régnait alors. Clément Roux s’imprégna de cette folle
+doctrine. Il a noté le mal qu’elle lui fit: «Dans mon goût passionné
+pour la lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui avaient laissé
+dans mon âme une impression dévastatrice. Mon imagination m’entraînait
+dans un monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement de sensations
+agréables, de fêtes pour l’esprit et plus encore pour le cœur et pour
+les sens... J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme. Ma
+jeunesse fut atrocement ravagée par l’influence d’une littérature toute
+sentimentale. Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme
+poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor Hugo, Théophile Gautier, Alfred de
+Vigny et pour ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs et
+les apôtres de cette révolution littéraire: Shakespeare, Gœthe et
+surtout lord Byron. C’était du fanatisme, c’était du délire! J’étais
+tellement imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type et l’idéal
+de ma vie personnelle... Pénétré alors de la doctrine pythagoricienne,
+qui me semblait la plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine,
+je crus même continuer l’âme de Byron! Parmi les jeunes gens de mon âge
+il s’en trouvait quelques-uns qui partageaient mon culte; nous avions
+composé un groupe dont Byron était l’idole et inspirait tous les actes.
+Le programme de notre vie licencieuse aurait pu être ces paroles du
+poète anglais:--_J’userai ma jeunesse jusqu’au dernier filon de son
+métal. Et après, bonsoir: j’aurai vécu, je serai content..._»
+
+C’est bien cela: voilà le Romantisme et surtout Byron, c’est-à-dire la
+révolte contre la vie sociale, l’exaltation des passions considérée
+comme la marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche tenus
+pour des moyens de développer la personnalité jusqu’au sublime.
+
+Et pour achever de mettre le désordre dans cette âme, il y avait
+l’influence de Rousseau qui lui persuadait que l’homme naît bon. Roux en
+s’insurgeant contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant, le
+déforment, se figura qu’il préparait une magnifique transformation de
+l’humanité; il s’en considérait presque comme le Messie.
+
+Quelle banqueroute à l’heure des désillusions! Elle fut à peu près
+analogue à celle subie par les générations suivantes quand elles
+s’aperçurent que la science athée qui--on le leur avait promis--devait
+renouveler le monde, ne leur avait apporté que doutes, fièvre d’esprit
+et goût du néant...
+
+Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins resté vaguement déiste.
+Mais on sait combien ce déisme romantique, qui se contente d’effusions
+sentimentales, aux jours de malaise ou de trouble, est incapable de
+garder l’âme contre les assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose
+arriva pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des creuses
+déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est comme si l’on disait:
+
+--Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc mais combien je suis
+vertueux puisque je m’en rends compte, que je vous en fais part et que
+je vous accorde par là une place dans mes pensées. Il est vrai que je
+n’ai pas du tout envie de me réformer; cependant, comme vous êtes
+accommodant, la beauté de mon âme compensera devant vous l’ignominie de
+mes mœurs.
+
+Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par exemple, Victor Hugo
+qui publiait des strophes émues où il célébrait la sainteté de la
+famille chrétienne--tout en délaissant son foyer pour courir le
+guilledou avec une «théâtreuse».
+
+Autre exemple: M. de Robespierre, déiste aigre, qui faisait décréter
+l’existence de «l’Être Suprême» et envoyait à la guillotine quiconque
+n’admirait pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins en sut
+quelque chose...
+
+Dévergondage du sens moral, sursauts morbides d’une sensualité dépravée,
+ces exercices de rhétorique à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre.
+
+
+III
+
+Déiste sans principes moraux, fou de romantisme, Clément Roux se mit à
+pondre force poèmes selon la formule de l’époque. Il les brûla plus
+tard, de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens. Puis son
+idéalisme lui fit convoiter de connaître l’amour d’une façon plus élevée
+que dans les vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors.
+
+Comme il était dans cette disposition, il rencontra une jeune fille
+d’une grande beauté, de condition modeste--ses parents étaient des
+jardiniers-fleuristes--et d’une rare distinction naturelle.
+
+L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut qu’un, pour l’impétueux
+poète. Il écrit: «Celle pour qui j’avais conçu un si soudain et si
+ardent amour m’était constamment apparue comme un être de rêve,
+infiniment respectable, n’ayant aucune des imperfections communes aux
+filles d’Ève...»
+
+Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille en mariage. Mais,
+comme il n’avait pas le sou, et que sa réputation de noceur était
+solidement établie, la famille répondit par un refus si net qu’il ne
+laissait pas d’espérance. En outre, des précautions furent prises pour
+empêcher tous rapports entre les deux jeunes gens.
+
+Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le: «Je ne mangeais plus, je ne
+dormais plus. Mon cœur était en proie à une agitation fébrile. Mon
+imagination en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des pays lointains
+avec l’aimée. Puis retombant sur moi-même, comprenant ce qu’il y avait
+de déraisonnable dans toutes ces rêveries, je me plongeai dans une
+tristesse morne: la vie m’apparaissait comme un fardeau intolérable, la
+mort comme l’unique moyen de tout oublier...»
+
+Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une réaction se fit: «Déçu dans
+mes espérances les plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à toutes
+les folies. Puisque, me dis-je, l’amour honnête ne m’est pas permis,
+vive l’amour impur!... Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne
+parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui, au persistant
+malaise, qui me suivait partout.»
+
+Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse, il reconnut combien
+Dieu l’avait prédestiné en le détournant de tout amour humain, même
+épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses tentatives d’oubli
+par la débauche la plus effrénée. Il dit--et ceci est très profond et
+très beau:--«L’idéal qu’il me fallait, qui seul pouvait combler les
+désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que j’aimais sans le savoir et
+sans même le soupçonner dans cette beauté qui m’avait ravi et que
+j’osais à peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé que j’étais,
+l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les hommes? Un amour si pur, si
+profond, si dégagé des sens devait venir de Dieu et nécessairement, tôt
+ou tard, retourner à Dieu, comme vers son unique objet...»
+
+Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir, il forma la
+résolution de se faire marin et de courir le monde à la poursuite d’un
+idéal d’héroïsme. Il y avait encore du byronisme dans ce projet: tels
+poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant de Missolonghi: _Lara_,
+_le Corsaire_ hantaient son imagination surchauffée.
+
+Sans trop réfléchir, et malgré les supplications de sa mère, il signa un
+engagement dans la marine de guerre.
+
+
+IV
+
+Disons tout de suite que Clément Roux fut un très bon marin. Il se plia
+aux obligations du métier; il accepta sans récriminer la rude discipline
+du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne répondait point aux
+rêves d’aventures grandioses, hors la loi, dont il s’était empli le
+cerveau avant de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles
+il était soumis agissaient sur lui d’une façon bienfaisante en le
+forçant de réprimer les écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme
+il possédait le sentiment très vif de la nature, les spectacles de
+l’océan l’enchantèrent.
+
+Sa première traversée le mena en rade de Buenos-Ayres. La République
+Argentine était alors en guerre avec la France. La goëlette, qui portait
+Roux, prit part à plusieurs bombardements de forteresses bordant la
+rivière de la Plata, combattit une flottille dirigée par le condottière
+Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints navires chargés de
+munitions et de vivres. Roux montra partout de l’endurance à la fatigue
+et un courage qui lui valut l’estime de ses chefs. «Je ne rêvais plus
+alors, écrit-il; que j’étais loin de mon sentimentalisme de naguère et
+de mes théories utopistes sur le perfectionnement de l’humanité! Seule,
+la pensée de ma mère me tourmentait parfois. Si je viens à mourir, me
+disais-je, que deviendra cette pauvre femme?...»
+
+Aux jours de repos, il descendait à terre: «Je m’enfonçais dans la forêt
+vierge et sous ses dômes de verdure je restais des heures en
+contemplation, comme en extase, adorant Dieu sans le savoir. C’était le
+sentiment vague d’une grandeur infinie qui m’arrachait à moi-même et aux
+petitesses de la vie quotidienne.»
+
+Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé mais il remarque qu’à
+cette époque il s’égarait dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après,
+une terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien que le navire
+fût englouti, il note: «Je ne songeais pas à prier, je ne savais même
+plus prier. Me retranchant dans une sorte d’insensibilité stoïque, je me
+résignai à mourir...»
+
+La goélette échappa.--Tandis qu’on la réparait à Montevideo, Roux, après
+s’être mêlé à l’une de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en
+alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de lui-même car il avait
+toujours gardé le désir de la propreté morale.
+
+Il arriva devant un édifice d’où sortaient des chants religieux. C’était
+un temple protestant construit par la colonie anglaise.
+
+«Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux attrait, j’entrai et
+je vis une nombreuse assemblée de personnes graves et recueillies qui
+priaient et chantaient ensemble les louanges de Dieu... Il y avait
+longtemps, bien longtemps que moi, je ne priais plus. Mais en présence
+de cette prière commune, je me sentis profondément ému. Ces prières, ces
+chants me pénétraient l’âme d’un sentiment indéfinissable qui tenait à
+la fois du regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance. Il y
+avait, entre mon âme bouleversée par les passions et ces existences
+paisibles, qui invoquaient la divinité, un si frappant contraste que je
+ne pouvais qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante
+influence. Force me fut de rentrer en moi-même, de m’avouer que bien
+malheureuse était ma vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la
+paix et le repos en Dieu... Mais cette salutaire impression ne dura pas.
+Le lendemain j’étais repris par mes agitations coutumières. Cependant,
+depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré jusqu’au fond de
+l’âme d’un sentiment inconnu qui me fortifiait contre les passions, les
+fatigues, les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé. C’était comme
+la vague espérance d’un meilleur avenir, comme l’assurance intime d’une
+invisible assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant que le
+navire glissait silencieusement sur les flots, en présence de l’infini
+qui m’environnait de toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je
+sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient les joues au
+souvenir de ce Dieu que j’avais abandonné...»
+
+Page admirable où les premiers effets de la Grâce sont merveilleusement
+décrits. Par la suite, Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible
+joie à se rappeler ces minutes d’élévation.
+
+Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs de son âme, pour n’en
+plus sortir, son action mystérieuse cessa, pour un temps, de lui être
+sensible ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite de ses
+navigations, que par un penchant plus accusé à la méditation de
+l’infini. C’est ce qu’il a noté dans l’un de ses carnets: «La mer fait
+rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol: _Veux-tu savoir prier? Fais
+connaissance avec la mer._ Oui, la vue de la mer rapproche de Dieu: on
+ne fréquente pas impunément cette école de l’infini...»
+
+Cependant, ses deux ans de service touchaient à leur fin. Une frégate le
+porta jusqu’à Brest où, ressaisi par les ardeurs de son tempérament et
+les caprices de son imagination, il oublia les émotions sublimes qu’il
+venait de connaître pour rechuter dans la débauche. Il a fait quelques
+économies; il court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il
+zigzague à travers la France. Et partout, c’est la fête débridée.
+
+«Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve au plaisir. Triste
+histoire qui est celle de la plupart des hommes de notre temps, de cette
+société sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé de liberté, de
+grandeur, de gloire, ne trouvant au fond de ces soi-disant progrès
+qu’abjection et servitude, s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni
+convictions, ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait pas trouver si
+juste, le poète Hugo quand il se peignait lui-même et la société où il a
+vécu dans ces vers:
+
+ On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine
+ Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine.»
+
+Cependant, après toutes ces _caravanes_, il se décide à revenir à
+Grasse. Ses parents le reçoivent en pleurant de joie. Mais sa mère
+s’écrie:--Mon pauvre enfant, comme tu es changé!
+
+«Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux et robuste, mais
+l’âme était flétrie.» Et l’œil de la mère ne s’y trompait pas.
+
+
+V
+
+Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune, Clément Roux sollicita et
+obtint un poste de surveillant au collège de Grasse. Il fit régner sur
+ses élèves une si exacte discipline que bientôt on le nomma
+surveillant-général et maître de classe élémentaire. Quand la Révolution
+de 1848 éclata, il en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus que
+d’émancipation des peuples. A la fin de cette même année, il se
+rencontra avec Garibaldi qu’il avait combattu en Argentine, comme il a
+été dit plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre comme officier
+dans une expédition qu’il méditait contre les Autrichiens. Roux accepta
+d’abord avec enthousiasme; mais, se rappelant que son père et sa mère
+n’avaient que ses appointements pour vivre, il reprit sa parole. Il y
+avait d’autant plus de mérite que son imagination bouillonnante
+engendrait sans cesse des projets épiques et souffrait de l’existence
+médiocre à laquelle sa pauvreté l’astreignait.
+
+En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva un profond chagrin qui
+lui mit, pour un temps, du sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le
+travail avec la pensée de conquérir des grades universitaires et
+d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait beaucoup.
+
+Mais, aux vacances, le goût de la débauche le ressaisit. Il part pour
+Marseille, dissipe en fêtes tapageuses l’argent de ses économies et
+s’attire un duel où il est assez grièvement blessé. «Assagi par les
+réflexions d’une longue convalescence, il revient à son poste en se
+jurant une inviolable fidélité à son devoir.»
+
+Or l’ennui le rongeait; le sentiment qu’il n’était pas dans la vraie
+voie le poursuivait sans repos. Pour faire à tout prix diversion à cette
+obsession qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions
+mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec une sorte de frénésie quand
+le dégoût de tout ce qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit
+d’une façon irrésistible.
+
+«J’entendis soudain, au-dedans de moi-même, une voix qui me
+disait:--_Jusqu’à quand t’abandonneras-tu à ces insanités et à ces
+mensonges?_ Cette voix remua si profondément tout mon être que, n’y
+tenant plus, saluant à peine mes compagnons de plaisir, je pris la
+fuite... Que la raison philosophique explique, si elle le peut, une
+telle résolution, un changement si rapide de sentiments. Pour moi, je ne
+vois qu’une explication à ce miracle--car c’en est un--l’intervention de
+Dieu et l’action bienfaisante de sa miséricorde.»
+
+Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui. Quittant Grasse,
+pendant une semaine, il erra dans la montagne, évitant le plus possible
+la face humaine, ne mangeant guère, dormant sous les arbres.
+
+Le huitième jour, ayant escaladé une roche d’accès malaisé, il découvre
+au sommet une grande croix de bois qui domine la contrée. Alors,
+spontanément, il tombe à genoux, son cœur si lourd crève, les larmes
+jaillissent à flots de ses yeux; et il prie, accusant ses fautes,
+demandant au Christ une lumière dans ses ténèbres.
+
+Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il possède. De retour à la
+ville, Roux s’endurcit de nouveau, railla presque son émotion au pied de
+la Croix.
+
+Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier. Il écrit: «Dès que
+je fus remis en contact avec la vie, je me sentis envahi par une
+mélancolie invincible. Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui
+répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais un
+désenchantement navrant à la vue de la laideur du monde...»
+
+Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous l’empire de cette
+idée, il passa tous ses moments libres et des nuits entières à
+versifier. En six mois, il rédigea un poème de trois mille vers intitulé
+_le Proscrit_ où coulaient à pleins bords les rêveries humanitaires dont
+il ne parvenait pas à se déprendre. C’était au commencement de 1851.
+
+Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et va frapper à la porte
+de Victor Hugo et de Lamartine. Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se
+présente ensuite à _la Revue des Deux-Mondes_. On devine l’accueil! Il
+fallait être bien naïf pour proposer, surtout à cette époque, un poème
+d’un socialisme effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le
+directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit aussitôt Clément
+Roux en l’engageant à composer des vers «moins compromettants» (_sic_).
+
+Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué de son manuscrit, il
+flâne par la grande ville. Il se lie avec quelques jeunes gens férus,
+comme lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui le présentent à
+Louise Collet. Oui, Louise Collet, le terrible bas-bleu qui ridiculisa
+Musset, persécuta Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe
+Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner un beau garçon qui voyait
+en elle la dixième Muse, lui prodigua les louanges les plus
+extravagantes tout en lui signalant certaines strophes mal-venues
+qu’elle lui offrit de corriger.
+
+Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans un cercle d’étudiants
+et de rimailleurs faméliques. On acclame l’auteur, on le bombarde génie
+de premier ordre, on lui persuade de rester à Paris où certainement la
+gloire ne tardera pas à le couronner.
+
+Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et, bien entendu, cela se
+termine par des soûleries où la bourse de Clément subit d’irréparables
+saignées.
+
+Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon des stupides héros de
+Murger.
+
+Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive à rien. Impossible
+de publier ses vers, et la noce l’horripile. Et surtout le souvenir de
+sa mère, qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.
+
+Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit, dit à Paris un adieu
+définitif et prend le train pour Marseille. Ici un dernier épisode
+picaresque:
+
+«Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon quand un voyageur placé
+vis-à-vis de moi m’adressa la parole. C’était un Allemand, négociant,
+mais lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage. L’homme du
+Nord me console de mon échec et me déclare, en son patois tudesque, que
+le mieux est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond du verre.
+Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses rasades d’un vin du Rhin
+remplacé, de station en station, par d’autres crus moins célèbres...»
+
+En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement gris. Ils se
+quittèrent sur le port, l’Allemand pour s’embarquer, Roux pour retourner
+à Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être promis une
+éternelle amitié.
+
+Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la gloire et la conquête
+de Paris.
+
+
+VI
+
+A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de Roux, avait dissimulé
+son escapade et lui rendit sa place au collège. Mais ce fonctionnaire
+reçut son changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé par les
+familles, peu satisfaites de la morale universitaire qu’on inculquait à
+leurs enfants, le remplaça.
+
+Clément Roux qui, en sa qualité de byronien, détestait la soutane, ne
+cacha pas son aversion. Il eut avec son supérieur, des algarades, une
+entre autres où il lui dit: «Je dois vous déclarer qu’en dehors du
+service, je ne subirai de votre part, aucun ordre, aucune exhortation
+religieuse...»
+
+Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais le bon prêtre, par
+charité sans doute, ne donna pas suite à l’incident.
+
+Très fier d’avoir maintenu «les droits de la libre-pensée», Clément n’en
+montra que plus de zèle dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis
+des élèves afin de bien prouver à «l’Homme noir» qu’il n’avait pas
+besoin de patenôtres pour se conduire correctement.
+
+Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait ses élèves dans la salle
+d’études. Ouvrant le pupitre de la chaire, il y trouva un vieux livre.
+C’était une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur de
+grec. Le surveillant ouvre le volume. Mais l’idée que c’est un livre de
+dévotion le lui fait rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il
+le reprend quelques minutes après. Et voici ce qui arriva.--Ici une
+citation un peu longue est nécessaire:
+
+«Je parcourus d’abord avec indifférence ces pages. Mais il s’en
+dégageait je ne sais quelles pensées saisissantes qui, peu à peu,
+éveillèrent en moi des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais alors
+des choses de la religion et de la doctrine de l’Église, _entièrement_
+ignorant, comme le sont tant d’autres, et des plus cultivés et des plus
+savants, j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de l’Église,
+que tout livre qui se rattachait à elle, de près ou de loin, ne valait
+pas, selon moi, la peine d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé
+par les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu d’admiration
+devant l’élévation et la prodigieuse grandeur de ses enseignements.»
+
+Puis un passage de l’_Épître aux Romains_ (XIII, 12-14) lui fit faire un
+violent retour sur lui-même. C’était celui-ci: _Rejetons donc les œuvres
+de ténèbres et munissons-nous des œuvres de lumière. Marchons
+honnêtement non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les
+dissolutions et les impudicités, non dans l’esprit de dispute et
+d’envie. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez pas à
+contenter la chair dans ses convoitises._
+
+«Ces paroles convenaient trop aux sentiments et aux besoins de mon âme
+pour que je n’en fusse pas profondément ému et que je n’en sentisse
+point la puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus écarté
+du plaisir, depuis ma course solitaire dans la montagne, sans pouvoir
+m’expliquer ce sentiment nouveau, je voyais mon existence si petite, si
+misérable, si abandonnée que j’aspirais à me renouveler, à suivre le
+penchant qui m’entraînait vers l’ordre et la vertu. Chose singulière, le
+même passage de saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui
+avait, quinze siècles auparavant, converti saint Augustin. Moi aussi, je
+me convertirai, pour être voué au silence, à la douleur et à l’adoration
+solitaire...»
+
+Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle. Il se pénétra
+des Prophètes; il reconnut à quel point ils annonçaient, avec clarté, le
+Messie et la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il commença
+d’aimer Jésus-Christ.
+
+C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut décisive.
+
+Cependant il y avait encore loin de cette foi naissante à la pratique de
+la vie chrétienne. «J’étais, déclare-t-il, bien ignorant encore et bien
+arriéré; j’adorais, je priais Dieu; je pleurais d’amour aux pieds de mon
+Rédempteur mais c’était tout: l’Église et ses dogmes, la confession, la
+communion, la Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant je
+comprenais qu’il était de mon devoir de confesser ma foi devant les
+hommes. Je ne le fis pas encore parce que j’éprouvais une violente
+prévention contre les prêtres. Je me disais aussi que si je me mettais à
+pratiquer, maintenant que le collège avait à sa tête un ecclésiastique,
+j’allais être considéré comme un maladroit hypocrite qui veut se
+concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde je ne voulais
+encourir cette suspicion. Et cependant je comprenais qu’au point où j’en
+étais arrivé, il me fallait, par l’humble confession de mes fautes,
+purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie que je comprenais
+enfin, que je désirais ardemment...»
+
+L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait donc à l’entrée de
+la voie étroite. Il le reconnut par la suite quand il écrivit: «Qui dira
+par combien de moyens, même ridicules et absurdes, le démon s’efforce de
+détourner de Dieu le pécheur décidé à faire le pas décisif. Malheur à
+qui se laisse prendre au piège! Si la conversion n’en est pas toujours
+compromise, elle est souvent plus ou moins retardée.»
+
+Il continua d’atermoyer pendant un temps assez long. Mais la Grâce se
+faisait de plus en plus impérieuse. Et comme il n’obéissait pas aux
+ordres reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse
+continuelle; et l’amas pourrissant de péchés qui lui encombrait l’âme le
+suffoquait presque. A ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré
+de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières. Il ne put se résoudre
+à s’ouvrir à un prêtre et, de plus, sa crainte du «qu’en dira-t-on» de
+sa petite ville s’accrut en raison même de l’importance qu’il accordait
+à l’opinion publique.
+
+«Ah! que j’étais lâche, s’écrie-t-il: tout courage m’abandonnait dès
+qu’il était question d’affirmer mes sentiments religieux. Esclave du
+préjugé, je ne parvenais pas à faire le pas en avant dont la nécessité
+s’imposait sous peine d’être illogique et de ne pratiquer qu’un
+demi-christianisme.»
+
+Sur ces entrefaites--c’était en 1854--pendant le Carême, sa mère lui
+demanda timidement s’il ne ferait point ses Pâques. Chaque année, elle
+lui posait la même question et, comme toujours, il garda le silence.
+
+Une voix perfide lui disait: «Tu perdras tout: amis, considération,
+estime; tu seras méconnu, méprisé, regardé comme un vil hypocrite.»
+
+Il répondait: «Pour Dieu, j’accepterais tout...»
+
+Et cependant, si forte était encore l’emprise du démon sur son âme qu’il
+ne pouvait se résoudre à l’acte qu’il sentait indispensable.
+
+L’idée lui vint alors de se confesser hors de Grasse, car être vu au
+confessionnal par des gens de sa connaissance lui causait une véritable
+panique. Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne et se
+présenta au monastère de Notre-Dame de Laghet occupé par des Carmes.
+
+Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il posa la question: faut-il
+adorer Jésus-Christ en cachette ou le confesser franchement et s’unir à
+Lui en public?
+
+Tout autre qu’un moine aurait été sans doute ahuri par le cas de
+conscience que se forgeait d’une façon si baroque le pauvre néophyte.
+Mais, comme l’a dit si bien Huysmans, «rien n’étonnera jamais un moine»
+quand il s’agit des manœuvres du Mauvais sur une âme en marche vers
+Dieu. Le bon Carme lui répondit donc que son strict devoir était de
+communier publiquement, sans tenir compte des révoltes de son
+amour-propre et des chimères dont la Malice lui encombrait
+l’imagination. Il fut si clair, si persuasif que Clément Roux fut
+délivré aussitôt du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour même
+il fit sa confession générale. Absous, libéré de l’amas boueux qui lui
+obstruait la conscience depuis si longtemps, heureux comme il ne l’avait
+jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il revint à Grasse et
+il dit à sa mère:--Dimanche, je communierai avec toi.
+
+Et il en fut ainsi.
+
+Les notes de Clément ne donnent aucun détail qui ait rapport à cette
+communion. Mais voici les effets: il mena une vie plus retirée; il
+montra beaucoup plus de douceur et de patience dans ses relations avec
+ses élèves et ses chefs. Sans communiquer à personne ses dispositions
+nouvelles, il vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait la
+lecture assidue de l’Évangile et la prière.
+
+Sa communion pascale n’avait pas été remarquée et ne donna lieu à aucun
+commentaire. Néanmoins, il se figurait que s’il renouvelait, il
+susciterait les médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il
+sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie. Pour tout
+concilier, il imagina de demander un autre poste dans la pensée qu’en
+une ville où il ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs
+religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son ancien Principal
+qui, ayant gardé de lui un fort bon souvenir, le fit nommer professeur à
+Alger. On voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où il se
+consola de ses déboires littéraires par une ribote en société d’un
+Allemand.
+
+Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce fût précisément à Grasse,
+et malgré toutes ses frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte
+parmi les malveillances qui guettent les convertis. Après s’être
+confessé de nouveau, et avoir communié à Marseille, il dit adieu à sa
+mère qui l’avait accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au cou un
+crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant de ne jamais le quitter.
+Il le promit et tint parole.
+
+Alger ne lui fit pas une très bonne impression. Peu de catholiques
+pratiquants dans la ville; quant au personnel du lycée, il était ou
+indifférent ou hostile à l’Église. «Tel était, note-t-il, le milieu où
+j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je pris, dès la première
+heure, la résolution d’y vivre ostensiblement en chrétien.»
+
+Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne se conquiert que par
+les humiliations. D’abord il connut cette nuit obscure par laquelle
+passent tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession générale, il
+avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs «le printemps de la Grâce».
+Soudain il lui sembla que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à
+s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait; les lectures pieuses, les
+Sacrements ne lui apportaient nul réconfort. Manquant d’expérience pour
+subir avec résignation un état d’âme aussi pénible, il crut que son
+Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba dans un chagrin profond.
+
+Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient laissé fort tranquille
+depuis quelques mois, reparaissent. Torturé, en proie au découragement
+et à une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues qui vivent
+insoucieux et se livrent, sans vergogne, à des plaisirs plutôt
+malpropres:
+
+«J’entendais une voix qui me disait:--Fais comme eux; cela te distraira
+des angoisses qui t’accablent...
+
+«O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me détournant de vous, je
+me tournai vers la créature... C’était une musulmane qui, apercevant un
+crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe de notre
+rédemption. Soudain, le sentiment chrétien se réveilla violemment en
+moi. Je souffletai cette femme et je m’enfuis sans prononcer un mot...
+
+«Quelle douleur après cette scène. Je sentais que j’avais presque renié
+Jésus et je croyais l’avoir perdu pour toujours.»
+
+Admirons cette délicatesse de conscience et combien la Grâce avait
+conquis à fond cette belle âme: loin de renier Jésus, il l’avait vengé
+des outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le seul fait d’avoir
+effleuré l’égout lui paraissait aussi affreux que s’il avait piqué une
+tête dans la fange.
+
+Il continue: «Je me sentais mourir de douleur et de confusion. Je n’y
+pus tenir; je serais devenu fou. Je courus à l’église voisine. Là,
+rencontrant un prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre en
+confession.»
+
+Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui indique un confessionnal
+et l’y fait attendre très longtemps.
+
+«Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite à commencer sa
+confession; mais le pénitent est tellement égaré de douleur que, ne se
+souvenant plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes, il ne
+laisse échapper de ses lèvres que des sons inarticulés. Et le prêtre de
+lui dire d’un ton brusque:--Vous ne savez donc pas vous confesser!...
+Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort de l’église...»
+
+Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant pour un châtiment de sa
+faute.
+
+«Le lendemain, ajoute son biographe, il court à la cathédrale; il
+demande un confesseur. Ce dernier vient; c’est bien, cette fois,
+l’envoyé de Dieu, le bon Samaritain: son air bienveillant, son regard
+miséricordieux mettent en confiance le pauvre pécheur qui lui expose,
+sans restriction, le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence et
+quand le pénitent a terminé ses aveux, d’une voix calme et paternelle,
+il lui dit:--Mon fils, l’homme tombe, et l’ange se relève...»
+
+Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle, fortifié, plein de
+bon propos, Clément Roux se remit à la tâche quotidienne avec une
+allégresse paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il était,
+pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait à se
+perfectionner.
+
+Il écrit: «Saint Grégoire de Nysse définit l’homme, _un être qui se
+repent, qui peut s’affranchir du péché mortel, se réhabiliter_. Je veux
+être cet homme... Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô mon Dieu, faites
+que je ne vous offense plus, que je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il
+se peut, je ne possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne me
+nourrisse et ne vive plus que de vous.»
+
+Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être tout à Jésus, dans la
+douleur, dans l’humiliation, dans la pauvreté.
+
+La chaire de troisième lui fut offerte au Collège de Grasse. Le désir
+d’être près de sa mère le fit accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa
+crainte de l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se
+rappelant ses terreurs enfantines à cet égard.
+
+
+VII
+
+Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément Roux était encore
+faible, vacillant, inexpérimenté dans la vie spirituelle. Il avait
+besoin d’une direction et il fut un assez long temps sans rencontrer un
+prêtre qui le comprît et qui sût développer les dons si riches que la
+Grâce avait mis en lui.
+
+Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à de cruelles
+tentations--c’était le jour de la Toussaint de 1857--il entra, pour
+essayer de s’en délivrer, dans une église. Un prêtre parlait en chaire.
+Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par cette parole,
+pleine de tendresse et de vie, qui le pénétra d’effluves surnaturels.
+Cette sensation ne lui était pas coutumière car... Lecteur, si tu as
+entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la phrase.
+
+Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme entre les mains de ce
+prédicateur. Il s’informa et apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire
+de l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il alla trouver le
+bon prêtre, lui raconta son histoire et lui exposa l’état pénible où il
+se trouvait.
+
+L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux souffrait principalement
+d’une crise de scrupules[40]. Sa nature ardente visait aux sommets de la
+perfection et, toute aide lui faisant défaut, à la moindre défaillance
+dans la voie ardue dont il prétendait atteindre sans délais le point
+culminant, il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait pas
+de lui.
+
+ [40] Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai donné
+ des exemples dans _Sous l’Étoile du Matin_.
+
+Le prêtre accepta tout de suite la direction de ce néophyte, d’autant
+plus qu’il pressentait que celui-ci était appelé à aller très haut. Il
+disciplina son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un plan
+très souple et très large d’exercices, l’initia aux splendeurs de
+l’oraison et lui indiqua les livres qui convenaient à cette période de
+sa formation chrétienne.
+
+Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par l’amour de Dieu, que
+possédaient également le nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus
+grand bien à Roux. Corroborée par la réception fréquente de
+l’Eucharistie, elle le trempa pour les souffrances à venir. Aussi
+écrivait-il à cette époque: «Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne
+et ne recherche plus rien du monde. Je porte dans mon âme Celui qui est
+la vérité et l’amour. Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à
+jamais dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu est en moi.»
+
+Aux vacances, avec l’approbation de son directeur auquel il soumettait
+tous ses projets, il fit un voyage à Rome d’où il rapporta des
+impressions dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement
+satisfaits.
+
+Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage unanime de ses anciens
+élèves, un excellent professeur. Et depuis son retour à Dieu, il ne se
+contentait pas de leur départir la science. Il se préoccupait de leur
+état moral, et dès qu’il y voyait jour, s’efforçait de les maintenir
+dans le giron de l’Église. Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur
+sa vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci: «Vers la fin de la classe,
+M. Roux nous faisait faire «le bon français» de la version latine du
+jour. Pendant que nous étions occupés à ce travail, silencieux et
+appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait sur lui, le gardait
+dans la main et se mettait à méditer. Je lui ai vu parfois répandre des
+larmes devant ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en moi quelque
+chose de mystérieux et que je me sentais tout remué: c’était le travail
+de la Grâce... Il me prit, un jour, en particulier et me proposa de
+servir la messe de l’aumônier le jeudi et le dimanche. Je refusai
+d’abord craignant les railleries de mes condisciples. A la fin, gagné
+malgré moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y consentis...
+Peu après je sentis en moi un attrait puissant qui me poussait à me
+faire prêtre. Je m’en ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise: il
+savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins particuliers et
+voulait m’attacher à son service. Il m’engagea à suivre mon penchant
+vers le sacerdoce... N’est-ce pas à lui que je dois, après Dieu, cette
+grâce incomparable?» (Note de l’abbé Aubin, mort vicaire au Cannet.)
+
+Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux de l’Université,
+et il s’affligeait de voir tant de familles rester indifférentes à
+l’influence néfaste des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses
+carnets contient cette note: «Des pères sans foi ou tièdes livrent à des
+maîtres sans conscience ces enfants dont la grâce baptismale a fait des
+élus!... J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au _massacre
+des Innocents_ que serait pour eux une éducation dont Dieu serait banni
+et qui étoufferait, avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur
+cœur.»
+
+Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il faut absolument citer,
+car nous savons à quel point elle s’est réalisée: «Un temps viendra, et
+ce temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même ne pourra plus être
+prononcé dans nos collèges, où toute profession publique de croyance
+religieuse sera officiellement interdite aux professeurs. Que deviendra
+la jeunesse du pays entre de telles mains?...»
+
+Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa fréquentation d’un
+prêtre, ses communions réitérées, la tournure de ses propos, le
+caractère de son enseignement et ses mœurs irréprochables--voire
+austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait jadis tant redoutée
+et qui maintenant le laissait tout à fait calme. Les uns le traitèrent
+de cagot, de tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se
+contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres que toute
+distinction offusque:--C’est un original...
+
+Ah! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise, que je l’ai entendu
+prononcer souvent! Or, chaque fois que la chose m’arrive, je dresse
+l’oreille; j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il s’agisse
+d’un homme ou d’une femme, je trouve une belle âme...
+
+On accusa également Roux de vouloir se faire remarquer. «Dieu n’en
+demande pas tant» affirmaient les sages de salons qui, lorsqu’ils
+prononcent cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu les a
+choisis pour confidents de ses préférences.
+
+Comme il en va toujours de même depuis le temps de Clément Roux, je
+crois opportun de rapporter ici une anecdote caractéristique.
+
+Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême, mettons des
+conférences morales dans une grande ville de province. Ses auditeurs y
+remarquèrent beaucoup de rhétorique--peu de flamme. C’était une leçon
+bien apprise, adroitement débitée--rien de plus. Après les conférences,
+quelques-uns avaient pris l’habitude de venir causer avec l’orateur. Un
+jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait d’un écrivain converti depuis
+plusieurs années dont--à tort ou à raison--ils goûtaient fort les
+livres, qu’ils avaient pris en grande affection et avec lequel ils
+correspondaient parfois.
+
+--Un tel? répondit l’autre, peuh! il est comme tous ces gens-de-lettres;
+il s’est soi-disant converti pour faire parler de lui. Je ne le prends
+pas au sérieux...
+
+--Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous lu ses livres? Le
+connaissez-vous personnellement?
+
+--Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais vu. Cela n’en vaut pas
+la peine.
+
+Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon si légère, si
+inconsidérée, il scandalisa totalement ceux qu’il avait mission
+d’édifier. Dans la chaleur de leur indignation, ils écrivirent à leur
+ami lointain une lettre où ils lui rapportaient le fait et le
+qualifiaient sans douceur.
+
+L’écrivain--qui en a vu bien d’autres--les calma et leur répondit:
+«Soyez assurés d’une chose: si les circonstances voulaient que je fusse
+brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait encore des gens pour
+affirmer que j’avais en vue de me faire de la réclame. Ainsi va le
+monde!...»
+
+Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit plutôt de ces
+malveillances, car le Bon Maître nous a dit que nous serions bafoués à
+cause de son nom. Donc être jugé comme un «original» ou comme un farceur
+parce qu’on montre que l’on aime Dieu, c’est un très bon signe.
+
+Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait écrire: «Je n’ignore pas
+ce qu’on pense et ce qu’on dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité
+de ma conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera qu’un feu de
+paille. D’autres vont jusqu’à la traiter de déraisonnable et à dire que
+j’exagère et que je suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou
+d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le monde.»
+
+
+VIII
+
+Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de félicité où il semble que
+Dieu ait voulu, en le comblant de grâces sensibles, lui donner des
+forces, pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui succèdent
+aux liesses quand on pénètre dans la vie illuminative, second stade de
+la Mystique.
+
+Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des vertus qui mènent à
+la sainteté: «Je me vois horrible, écrivait-il, et pourtant je suis en
+paix, car je ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me
+découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon Dieu. Quelque misère
+qui me reste, aurais-je pu, sans vous, espérer me tourner ainsi vers
+vous et secouer le joug de mes passions? Je m’abandonne entre vos mains:
+tournez, retournez cette boue, donnez-lui une forme, brisez-la ensuite.
+Elle est à vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à
+tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant, misérable,
+appliqué à vos œuvres, inutile à tout, je vous adorerai en sacrifiant ma
+volonté à votre volonté.»
+
+L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour dépouiller «le vieil
+homme» et se revêtir de Jésus. «Sans elle, dit-il, j’aurais reculé,
+découragé devant ce travail de destruction et d’édification. Mais par
+elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein d’attraits.»
+
+Il fut en même temps gratifié des secours de la Vierge auxiliatrice. Le
+jour de la fête de l’Annonciation 1860, il eut l’intuition formelle
+qu’elle le prenait sous son égide: «Ce bonheur n’a duré qu’un instant,
+dit-il, mais comme un météore ardent et lumineux il a embrasé mon âme.
+Par vous, ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus...»
+
+Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il goûtait avec intensité
+les joies de la solitude et du silence. Sa classe terminée, il passait
+de longues heures à l’église, en oraison de quiétude devant le
+Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses, il s’en allait dans
+la campagne. Comme il possédait, ainsi que sainte Térèse et saint
+François d’Assise, le sentiment profond de la nature, à l’exemple de ce
+dernier, il associait les choses aux actes d’adoration qui s’élevaient
+de ses lèvres vers le Créateur: notre frère le soleil «qui rayonne d’une
+grande splendeur», notre sœur la lune et nos sœurs les étoiles «qui sont
+claires et belles», notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre
+sœur l’eau «qui est humble et chaste», notre frère le feu «qui est
+agréable à voir, indomptable et fort», nos frères les arbres qui
+bruissent suavement comme des harpes, notre mère la terre qui produit
+«les fleurs diaprées et les herbes»[41].
+
+ [41] Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase de
+ l’incomparable _Cantique du Soleil_.
+
+Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans la forêt radieuse où
+souffle le Saint Esprit, le désir de se donner encore plus à Dieu
+croissait en lui. L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire
+prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta point ce projet d’une
+façon absolue. Mais, comme il sied, il exigea que Roux examinât cette
+vocation possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il lui fit
+étudier la théologie, les Pères et les ouvrages des grands Mystiques,
+par exemple Suso, sainte Catherine de Sienne, sainte Térèse--celle-ci
+plus spécialement, dans l’admirable _Chemin de la Perfection_--et aussi
+le Père Faber dans son _Tout pour Jésus_. C’étaient là les fortes
+nourritures dont son âme, nullement encline aux dévotions mièvres, avait
+besoin.
+
+Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce n’était pas comme prêtre
+qu’il voulait le faire participer aux souffrances de son Fils, mais
+comme victime de réparation et d’adoration, au service de l’Eucharistie.
+
+
+IX
+
+Le converti se préparait à entrer au séminaire quand la maladie fondit
+tout à coup sur lui. Les circonstances qui accompagnèrent cette entrée
+dans la voie royale de la Croix furent tellement significatives qu’il
+faut laisser Clément les exposer lui-même:
+
+«Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de Sienne, j’étais en
+classe, dans ma chaire, surveillant mes élèves occupés à une
+composition. Ayant ouvert la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui
+m’émut singulièrement: _Mon visage a été défiguré par mes pleurs, et mes
+paupières se sont couvertes de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout
+cela sans que ma main fût souillée par l’injustice..._
+
+«Je tournai les feuillets du Livre saint et cet autre passage d’Isaïe
+tomba sous mes yeux: _Il s’est élevé devant le Seigneur comme un faible
+arbrisseau, comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a été sans
+éclat, sans beauté; nous l’avons vu et il n’avait rien qui attirât nos
+regards. Il nous a paru misérable, le dernier des hommes, un homme de
+douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que l’infirmité..._
+
+«J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y avoir dans ces paroles
+un avertissement de Dieu; cependant j’allais en voir bientôt la
+réalisation. Que Dieu en soit éternellement béni!
+
+«Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église pour l’ouverture du
+mois de Marie. Je ressentis, chemin faisant, comme un travail de
+contraction des muscles dans les jambes qui me rendit la marche
+difficile. Invité à assister le lendemain à la première communion d’une
+jeune parente, dans la chapelle de la Visitation, j’assistai à la
+cérémonie et je m’associai à la communion des enfants et de la
+communauté. Après l’action de grâces, je me disposai à rentrer chez moi.
+J’éprouvai alors le même phénomène physique que la veille. Ce ne fut
+qu’avec la plus grande difficulté que je pus sortir de l’église. Une
+fois dehors, la faiblesse augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant
+plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis une voix intérieure
+qui me disait:--_Tu ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour jamais
+l’usage de tes membres._
+
+«Mon premier sentiment fut celui de la douleur et de l’effroi. Me
+ressaisissant presque aussitôt et réunissant mes forces, je me relevai
+en songeant à ces paroles de _l’Imitation_: _Il n’est rien qui puisse
+détourner ou décourager ceux qui, remplis de la vie éternelle, brûlent
+du feu inextinguible de la charité._ Fortifié par ces mots, je repris ma
+marche, m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant à chaque
+pas. Je gagnai péniblement ma demeure. Je n’en devais plus sortir de
+longtemps, encore ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par
+deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un homme, vieillard à
+trente-neuf ans, ruine et loque humaine réalisant la parole d’Isaïe:
+_Nous l’avons vu; c’était un homme de douleurs!..._»
+
+Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur Albert Vidal a
+diagnostiqué: «Un rhumatisme ankylosant et déformant qui lui supprima
+graduellement l’usage de toutes les articulations, celles du cou surtout
+(il ne pouvait plus relever la tête), celles de toute la colonne
+vertébrale, du bassin, des épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui
+restait l’avant-bras, les mains et les genoux libres[42]. Mais il n’a
+jamais eu ce qu’on appelle paralysie, c’est-à-dire défaut de
+fonctionnement par lésion des centres nerveux, cerveau ou moelle
+épinière, ou par lésion locale de certains nerfs.»
+
+ [42] En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à
+ l’église presque jusqu’à la fin de sa vie.
+
+Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre à quelques-uns qui
+attribuaient sa ferveur religieuse à une maladie de nerfs.
+
+Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps. Puis ayant recouvré
+l’usage partiel de ses jambes, il essaya de reprendre ses fonctions de
+professeur. Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue, il
+lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons que tous les remèdes
+essayés par les médecins échouèrent à lui apporter la plus légère
+amélioration. La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds raclant le
+sol, il marchait péniblement, appuyé sur deux petites cannes. Ses
+souffrances furent toujours aiguës et sans trêve. Et cela dura
+vingt-huit ans.
+
+Il me semble qu’on ne peut douter du caractère surnaturel de sa maladie,
+d’autant que si le corps se courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme
+allait s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre l’union
+avec Dieu, troisième stade de la vie mystique.
+
+
+X
+
+Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme
+dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car,
+non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute
+consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien
+sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le
+secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures.
+
+Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris
+fin, il dit: «Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du
+désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur
+nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je
+voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un
+châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai
+plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme
+un réprouvé de Dieu et de son Église...»
+
+Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le
+dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie.
+
+L’effet du sacrement fut immédiat: l’âme comprimée par la tentation de
+désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour
+divin. Il s’écrie: «Changement indicible! Œuvre adorable de la droite du
+Très Haut! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les
+délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de
+volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie
+aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans
+l’amour de Dieu... Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la
+terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, _je
+surabonde de joie[43]!..._»
+
+ [43] Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit de
+ Roux.
+
+Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire
+alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des
+combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la
+loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il
+comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour
+expier les péchés du monde. Il écrit: «Quel plus beau partage, ô mon
+Dieu, pour un homme? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus
+misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur? Moi, un
+homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon
+Sauveur adoré! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous
+comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez,
+anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait...»
+
+Comme le dit fort bien son biographe: «On ne saurait voir dans ces
+dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles
+étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par
+l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de
+laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en
+lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses
+prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui.»
+
+D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour
+divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de
+lucidité tout à fait supérieur. Il note: «Mon âme a acquis une étonnante
+compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie
+des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler; le soir,
+après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à
+ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies!
+Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du
+Rédempteur; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir
+ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du
+Père.»
+
+Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans
+l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du
+sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la
+marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte.
+
+Ces vertus, nous allons les voir se manifester.
+
+
+XI
+
+Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui,
+de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une
+acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort
+naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se
+montre patient, doux, charitable.
+
+Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu
+eut pour répercussion l’amour des hommes.
+
+L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant.
+Il ne se plaignait point; il ne demandait pas qu’on le plaignît.
+S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de
+leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens
+et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements
+amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui
+critiquaient hautement sa «bigoterie».
+
+Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé
+Raimondi, a dit de lui: «S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles
+de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon
+brève et évasive. Parfois il se bornait à dire: Comment voulez-vous que
+puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée? On n’en parle
+pas; ça n’en vaut pas la peine... Et il accompagnait ce propos d’un rire
+franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce
+martyr...»
+
+N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les
+faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait
+lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le
+visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille
+peines, le parquet de sa chambre. «C’est pour épargner, dit-il, cette
+fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de
+services; je puis bien lui rendre celui-là.»
+
+Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il
+lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de
+la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce
+singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. «C’est, disait-il,
+une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés.»
+
+Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient
+des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de
+répugnance, Roux lui dit:--Quelle différence voyez-vous entre des
+mouches et des grives?... Par cette repartie il essayait de dissimuler
+son esprit de mortification.
+
+Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte.
+C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent,
+car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient
+tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner.
+Comme sa mère essayait de protester:--Ne me prive donc pas de cette
+joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le
+prendre moi-même.
+
+«N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer
+rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos,
+seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas.»
+
+Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son
+lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il
+répondait:--Pas du tout: je suis on ne peut mieux. Et cela est bien
+suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.
+
+Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait
+pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui
+demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière.
+L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure
+de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. «Que voulez-vous,
+répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je
+faire de mieux? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à
+la volonté divine.» Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le
+fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion.
+
+Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où
+s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire:--Vous
+ici!--Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à
+Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y
+ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende
+honorable? C’est ce que je fais.
+
+Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.
+
+Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son
+cœur:--Qu’avez-vous donc, monsieur Roux?
+
+--Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à
+nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé!...
+
+Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps
+courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif
+d’humilité salutaire et s’en réjouissait.
+
+Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir.
+Mme Latty, modiste, rapporte ceci: «Lorsque M. Roux entrait dans mon
+atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait
+nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées,
+l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de
+tout: de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur
+et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des
+pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre
+travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient
+les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous
+apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme
+nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous
+redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient
+tombées de ses lèvres...»
+
+On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se
+borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs
+conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à
+Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait: «Non seulement M.
+Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses
+conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son
+souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments
+difficiles.»
+
+Un dernier trait; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément
+Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me
+parlant de lui:--Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un
+saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher.
+
+Et il me conta ceci; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres
+mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité
+lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois
+que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême
+recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent
+quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence.
+Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à
+l’un des indigents qu’il assistait...
+
+Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le
+fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois.
+
+
+XII
+
+Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de toutes les vertus et
+répandait la paix autour de lui, il avait à soutenir, dans son âme, de
+terribles épreuves dont rien ne paraissait au dehors.
+
+Car ainsi que le dit le Père Lambert: «Dieu avait voulu faire de lui une
+de ces âmes-victimes comme le monde en a toujours vu depuis que, victime
+lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le Calvaire, en hostie
+d’expiation et s’est proposé en exemple à l’humanité rachetée par sa
+mort... Toujours cette divine Victime s’est associée, pour continuer sa
+vie d’immolation et son œuvre rédemptrice, des âmes de choix qu’elle a
+fait communier à ses humiliations et à ses douleurs, afin de les faire
+participer à ses mérites ici-bas et à sa gloire là-haut».
+
+Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des hommes. Parmi les
+incroyants, ceux de ses amis qui goûtaient jadis sa conversation pleine
+de saillies et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant
+désormais fort ennuyeux à entendre et fort désagréable à regarder. Il en
+souffrit d’abord beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un jour
+qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement, il entendit la voix
+intérieure lui répondre: _Je t’ai constitué homme de douleur et de
+prière afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement des créatures, en
+souffrant et en priant pour tes frères._
+
+Cet avertissement lui dilata l’âme; pour se le rappeler il transcrivit
+sur son carnet cette phrase d’un écrivain catholique: «Quand on n’a plus
+qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants des hommes, le
+cœur peut bien gémir et languir mais il n’est plus troublé; et les croix
+les plus douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées du sang
+de Jésus...»
+
+D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour le soutenir dans la
+voie étroite d’excellents prêtres et quelques belles âmes de celles dont
+j’ai rapporté les témoignages.
+
+Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement sa sœur, très
+pieuse, et sa mère. Dans les dernières années, celle-ci était devenue
+aveugle. Clément l’entourait de soins, la guidait doucement dans la
+résignation aux volontés de Dieu. Rien n’était plus touchant que le
+spectacle de ce quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe cette
+octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il l’eut perdue, il resta tout
+seul, ne voulant toujours pas de domestique, affirmant qu’il se servait
+très bien lui-même.
+
+Mais une douleur encore plus poignante lui vint par l’inertie ou la
+tiédeur de tant de catholiques. Il se serait volontiers écrié avec un
+Saint dont le nom m’échappe: «Seigneur, dans quel siècle m’avez-vous
+fait vivre!» Ou il aurait pu répéter l’étonnante clameur de saint
+François d’Assise: «L’Amour n’est pas aimé!» Il écrit:
+
+«O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour de moi, je ne vous
+trouve pas: je vois des multitudes qui vous oublient, des tièdes qui
+vous négligent, des Pharisiens, des faux frères qui savent votre loi et
+vous outragent. Hélas! les cœurs humains me parlent souvent moins de
+vous que la pierre, la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le
+demande à genoux, par Marie Immaculée, transformez les cœurs de boue,
+retenez sur le bord de l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais
+faibles dans la foi et dans l’amour!...»
+
+Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir monter vers la lumière et
+entraîner d’autres âmes à sa suite, se rua sur lui pour le décourager
+par la torture morale.
+
+Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua qu’en vivant comme il le
+faisait, il flattait son amour-propre, scandalisait le prochain et
+dépréciait la religion.
+
+Roux, éclairé par la Grâce, para la botte: «Il y a, disait-il, un démon,
+tout particulièrement attaché à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous
+les prétextes en apparence les plus saints. L’édification ou le
+scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a le démon de l’absurdité:
+tenons-nous en garde!...» Comme il arrive toujours quand on le démasque,
+le Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut remplacé
+aussitôt par le démon de l’impureté qui remplit l’esprit de Clément
+d’images abominables. Cette obsession le poursuivit chez lui, à
+l’église, devant le Saint-Sacrement exposé--partout et sans trêve
+pendant des jours, des semaines et des mois. C’était l’attaque
+démoniaque dans toute son horreur, celle contre quoi la volonté ne peut
+rien. Submergé dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et
+d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine de Sienne avait
+passé par des affres du même genre et que, demandant à Notre-Seigneur
+_où il était alors_, elle reçut de Lui cette réponse: _J’étais dans ton
+cœur._ Il fit comme elle, demandant au Bon Maître s’il n’était pas
+abandonné, condamné, sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure
+lui répondit:--_Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être en moi, de
+vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi, et je la porte avec toi; plus
+la croix est pesante, plus je glorifie mon Père en toi._
+
+Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le perfectionnement
+continuel de son âme. Toutes tendaient à le jeter dans le désespoir; il
+leur résistait victorieusement car, soutenu par les paroles que je viens
+de citer, il s’écriait: «Si tourmenté mais si invincible! Si près du
+démon mais si loin de lui! Si loin du ciel mais si près de Dieu!»
+
+Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès de celle qui prépara
+son admission dans la vie unitive.
+
+Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de l’esprit dont saint
+Jean de la Croix a dit «qu’elle est amère et terrible, que l’être qui la
+subit est comme plongé vivant dans l’enfer».
+
+Laissons-le décrire son angoisse: «Je ne perçois plus aucune clarté
+venant du ciel; je marche dans d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où
+mon âme se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber en quelque
+piège la trouble sans cesse et la met en agonie. O mon Dieu, je me
+souviens de ces ardentes prières où naguère encore je m’absorbais en
+vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais pour votre
+amour toutes les souffrances, tous les sacrifices, toutes les
+humiliations. Et me voilà comme voué à l’impuissance de tout bien, de
+toute générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever mes regards
+vers le ciel; rien de spirituel, rien de céleste ne circule en moi; je
+me sens mourir!...»
+
+Commentant cette épreuve suprême, le Père Lambert dit: «Si l’on ne juge
+ce langage que d’après les données naturelles, on sera peut-être tenté
+d’y voir une pieuse exagération, l’effet d’une imagination maladive...
+Autre est la façon d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place
+au point de vue de la foi. Au regard de la foi, elles sont, selon les
+desseins de la Sagesse éternelle, le divin creuset où l’âme des élus
+s’épure et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude. C’est là et
+seulement là qu’il faut chercher l’explication des épreuves physiques et
+morales que les Saints ont connues. Clément Roux, que Dieu voulait
+élever aux sommets, ne devait pas s’y acheminer par une voie
+différente.»
+
+
+XIII
+
+Dans ce même temps, des amis de Clément lui proposèrent d’entreprendre
+un pèlerinage à Lourdes pour demander sa guérison à la Vierge. On lui
+faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait être pour un
+grand nombre d’incrédules ou d’indifférents une occasion de retour à la
+foi.
+
+Il hésita d’abord, consulta une religieuse très avancée dans la vie
+spirituelle. Mais cette sainte moniale lui répondit qu’après les
+assurances qu’il avait reçues d’être une victime de réparation unie à la
+Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il continuât de souffrir
+pour le rachat des péchés du monde.
+
+Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur de ne jamais guérir. Et
+cet héroïsme dans le sacrifice dissipa les ténèbres. Il se fondit en
+Dieu et connut enfin les joies de l’union constante avec Jésus. Alors il
+passa la plus grande partie de son existence dans la chapelle des
+Visitandines, priant, adorant la Présence Réelle dans le tabernacle:
+«Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma nature a subi
+une telle transformation que je meurs d’ennui en dehors de ce lieu
+d’adoration et d’amour. Il n’y a plus à y revenir: c’est un fait
+réellement et pour jamais accompli; ma volonté n’y pourrait rien. Je
+sens en moi une puissance irrésistible qui m’enchaîne au pied de
+l’autel. Entre mon âme et Jésus, il y a un courant d’amour sans solution
+de continuité. Et dans ce silence profond de l’amour, j’entends retentir
+un seul mot qui me plonge dans un ravissement sans fin: _Je t’ai aimé de
+toute éternité!..._» Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de sa vie
+terrestre dans sa fonction de serviteur de l’Eucharistie.
+
+Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel fleuve de lumière,
+il les a exprimés par des cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore
+les pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire, à la manière
+de saint Paul:--Je vis, mais c’est Jésus qui vit en moi!
+
+Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient une sorte
+d’éblouissement et se sentaient remués jusqu’au fond de l’âme à le
+contempler. Un jour, une personne pieuse, Mlle Catherine Bernard, avait
+à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit qu’il était chez les
+Visitandines où le Saint-Sacrement était exposé. Elle se rendit à la
+chapelle et s’approchant de Clément qui était agenouillé près de la
+table de communion, elle lui toucha l’épaule. Il tourna la tête et elle
+fut stupéfaite en voyant sa figure couverte de larmes et toute
+lumineuse. «Je fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai
+sans avoir osé lui adresser la parole.»
+
+Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer dans l’âme des fidèles.
+
+
+XIV
+
+De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer dans son village
+natal, Auribeau: il y passa les dernières années de sa vie. «Ce séjour
+m’est très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon Maître absolument
+tout mon temps, ayant au foyer une femme chrétienne, une vraie servante
+de Dieu qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude, j’ai la
+nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux amours qui remplissent ma
+vie.»
+
+Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait à des
+promenades dans les forêts de pins et de chênes qui enveloppent
+Auribeau. Il descendait les pentes qu’occupent les blanches maisons du
+village, suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait sous
+les grands arbres dont le profond murmure se mêlait à ses effusions. Il
+y restait jusqu’au crépuscule et y laissait déborder les torrents
+d’amour dont son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons, ses
+élévations, ses extases, il les a résumées en des pages d’une poésie
+intense et, dont je vous prie de le croire, vous ne trouverez pas
+l’équivalent dans les strophes les plus véhémentes des panthéistes.
+
+Un exemple: «Lorsque la nuit se fait et que les bruits humains cessent,
+les eaux, les ramures, les insectes entonnent leur hymne au Créateur. De
+l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui m’environne de
+toute part. Je donne ma note: «O Toi, Père éternel, toute la terre te
+vénère» et je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et je vous
+assure que cela marche très bien, mieux qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie
+est parfaite, je me lève en criant à tout ce monde qui chante: _Venite
+adoremus!_ Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous les êtres y compris
+l’homme qui dort ou va dormir. Voilà la fin de la journée. Mais le
+matin, c’est bien autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres et
+toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds de Jésus, les unir à
+Jésus, afin que, autant qu’il est en moi, tout adore Jésus, tout rentre
+en Dieu avec Jésus. Il me semble alors que toute créature, que tout ce
+qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur, d’adoration et d’amour
+et s’écrie avec moi: «O festin sacré où le Christ est pris en
+nourriture!» Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le pain
+qu’il nous donne, il se donne lui-même à nous tous, ô mes chers frères,
+les êtres! Il se donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés
+dans l’amour!...»
+
+
+XV
+
+Cependant les forces de Clément Roux allaient s’affaiblissant.
+Néanmoins, tant que la chose lui fut possible, il tâcha de faire du bien
+autour de lui.
+
+Il apprenait le latin à un enfant du village qui devint prêtre. Il
+écrivait à ses amis de longues lettres qui peuvent se résumer en ces
+deux mots: _Aimons Dieu!_ Il se traînait péniblement le matin à l’église
+pour y recevoir son Pain quotidien, le soir pour adorer. Mais la fin
+approchait.
+
+Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle, il tomba en syncope.
+On le transporta chez lui. Après quelques semaines de repos absolu, il
+se remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une extrême difficulté
+et il ne voyait plus que d’un œil.
+
+Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de ses membres et il dut
+garder constamment le lit. «Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon
+Dieu, s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait m’attacher à la
+terre. O sacrifice auprès duquel celui de la vie n’est rien ou peu de
+chose... Mais, ô mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux comme
+Vous le voulez, je le veux autant que Vous le voulez. _Fiat! Fiat!
+Fiat!_»
+
+L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers jours, Mme Maille
+m’a dit qu’il avait fait placer son lit de façon à voir le chevet de
+l’église. Il pouvait de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement, y
+ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa chambre, on aperçoit aussi
+un coin de forêt et, tout au loin, la mer, il lui restait facile d’unir
+la nature à son oraison perpétuelle.
+
+--Il priait jour et nuit, ajouta Mme Maille, et s’il s’interrompait
+c’était pour lire dans ce volume. Elle me le montra. C’était un _Manuel
+de l’Association des agonisants_.
+
+Mme Maille reprit:--A peine avait-il commencé à lire que d’abondantes
+larmes lui jaillissaient des yeux et trempaient le livre. Alors, il
+demeurait des heures comme en extase.
+
+Je remarquai en effet que le volume était tout taché comme par des
+gouttes de pluie, si bien que le papier en était devenu singulièrement
+friable. Je notai aussi que les pages les plus vétustes, celles qui
+furent évidemment le plus souvent feuilletées et baignées de pleurs,
+portaient un récit de la Passion et un Chemin de la Croix.--Vous
+l’avouerai-je? J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion...
+
+Au commencement de 1892, la main droite lui refusa tout service. La
+dernière lettre qu’il ait dictée, en avril, se termine ainsi: «Je suis
+malheureux mais je conserve la foi et l’amour...»
+
+Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il l’avait demandée peu
+auparavant dans une prière écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses
+carnets et en voici la conclusion: «Que les vers me rongent avant ma
+mort; que la pourriture et l’infection me consument! Que je serais
+heureux si je pouvais, un instant avant le trépas, exempt de péchés,
+dire avec autant de vérité que les Bienheureux dans le ciel: _Mon Dieu,
+je vous aime!_ Et qu’en même temps, ma langue se pourrît, mon corps
+s’anéantît. C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur, pour les
+humiliations et les tourments de votre Passion...»
+
+Il fut exaucé: à mesure que la vie s’éteignait dans son corps, les
+fonctions organiques devinrent à peu près nulles. Et il tomba en
+pourriture. L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde sauf
+son admirable garde, Mme Maille, qui ne le quitta pas une minute.
+
+Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances, ayant reçu les
+derniers Sacrements, il expira doucement. L’heure de sa naissance à la
+Vie éternelle fut onze heures du soir. C’était le 29 juin 1892, fête de
+saint Pierre et saint Paul.
+
+Je le répète: le martyre, que Clément Roux avait héroïquement supporté,
+pour l’amour de Dieu et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit
+ans.
+
+Et nous nous plaignons quand nous sommes alités seulement quinze jours
+par la grippe ou par un bobo quelconque!...
+
+
+XVI
+
+Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné chez Mme Maille et montré
+l’endroit où fut la tombe de Roux avant la désaffectation de l’ancien
+cimetière, me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais à mi-chemin
+une chapelle de la Sainte Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent
+prier. Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse; c’est un lieu de
+pèlerinage assez fréquenté par les paroisses de la région.
+
+Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire de briques, je
+pénétrai dans l’enclos au centre duquel il s’élève. Le gardien était
+absent. J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.
+
+Alors je m’agenouillai sur une marche et, par une mince ouverture dans
+la porte de la chapelle, j’aperçus confusément une statue de la Mère de
+Miséricorde; je la saluai; puis, après avoir récité le _Salve Regina_,
+je m’assis sur une grosse pierre et me pris à méditer.
+
+Il faisait une journée de printemps délicieuse. Dans le ciel limpide, de
+petits nuages, blancs comme des cygnes, volaient emportés par une brise
+légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des vieux ormes et des grands
+platanes qui peuplent l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le
+sol. La rivière torrentueuse formait une cascade à quelques pas. Un if
+gigantesque s’élançait, comme une flèche de cathédrale, dans la lumière.
+Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison, chantait éperdûment
+les litanies de la Sainte Vierge... Tout était si paisible, si
+recueilli!
+
+Ce n’était pas seulement le charme de ce site harmonieux qui me prenait
+le cœur, c’était aussi cette sérénité qui désigne les endroits où Marie
+règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la célébrait: l’oiseau
+passionné, les ramures rêveuses, l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je
+me joignis à cette hymne; comme l’avait fait jadis Clément Roux, je
+dis:--Mes frères les arbres, mon frère rossignol, ma sœur l’eau et toi,
+brise musicale, chantons encore la Sainte Vierge!... Si bien que le
+concert redoubla. J’étais heureux car je sentais, indulgente, tout près
+de moi, mon Étoile du Matin.
+
+Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des pauvres convertis.
+J’évoquai Huysmans consolé par Notre-Dame de Chartres, Verlaine
+affirmant, dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa mère
+Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame de Fourvière, Robert éclairé sur
+sa vocation par Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son insu, vers
+l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes, Claudel foudroyé par la Grâce en
+entendant le _Magnificat_ à Notre-Dame de Paris, Clément Roux faisant
+vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée--et enfin quelqu’un, que je sais
+bien, conduit à Dieu par la Vierge de Cornebiche.
+
+Que vouliez-vous que je fisse?... Je versai des larmes de reconnaissance
+et d’allégresse. Je promis une fois de plus à ma Dame de Lumière
+d’employer tout ce que j’ai de forces à son service... Et cela dura
+longtemps.
+
+Puis, comme mon cheval, attaché dehors et tourmenté par les insectes,
+s’impatientait, je dus m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai; mais
+jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies et de demander au
+bon Clément Roux qu’il ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il
+prie pour les convertis...
+
+
+Note I
+
+Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter l’excellent
+volume du Père Lambert, quelques lettres de Clément Roux et ses notes
+manuscrites. Limité quant à la place dont je disposais, j’ai dû choisir
+les citations les plus caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais
+il y a bien d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut de
+Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses et de confirmer
+dans leur attrait des jeunes gens qui se sentaient sollicités au
+sacerdoce. Le biographe donne aussi des lettres à des Visitandines, à
+des Filles du Bon Pasteur et à un séminariste qui sont, pour les
+personnes éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les
+gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert sont loin de
+leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire cette biographie.
+
+
+Note II
+
+Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement d’être
+signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi (pages 359 et suivantes de son
+livre): «Il n’est point rare de constater dans la vie des grands
+serviteurs de Dieu une vue claire et précise de certains événements
+futurs.» Ce fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du 6
+juin 1881: _La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme. Dans
+les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la vie surnaturelle vont
+s’affaiblissant. Comment réagir? Quel remède opposer au mal général? Le
+corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ! L’Eucharistie seule sauvera le
+monde. Prions, prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le
+monde le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus._
+
+«Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre 1883, il
+écrit: _J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la certitude
+absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife une Encyclique sur la
+communion fréquente. Quand sera-ce? C’est le secret de Dieu. Cet acte
+pontifical inaugurera une ère nouvelle de rénovation et de
+transformation dans le monde des âmes._
+
+«Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père Lambert, se sont
+réalisées à la lettre. Après les appels de Léon XIII, adressés dans sa
+lettre encyclique sur la Très Sainte Eucharistie, l’univers catholique a
+entendu les appels de Pie X invitant par le décret _Sacra Tridentina
+Synodus_, «tous les fidèles de toute classe et de toute condition» à
+s’approcher fréquemment, quotidiennement, de la Table eucharistique et
+inaugurant par là «l’ère nouvelle» entrevue par le saint homme de
+Grasse».
+
+
+Note III
+
+Un dernier détail: Après la mort de Clément Roux, ceux qui furent admis
+auprès de sa dépouille ont été tous frappés de ce fait que sa figure, la
+veille encore ravinée et contractée par la souffrance, était redevenue
+aussi belle que dans sa jeunesse et présentait une particulière
+expression de sérénité souriante.
+
+On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+ Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier solitaire, on
+ s’arrête et une voix nous dit dans la conscience: _Voilà
+ Jésus-Christ!_ Moment céleste où, après tant de beautés qu’elle
+ a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme découvre, d’un regard fixe,
+ la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe
+ quand on ne l’a pas vue. Mais ceux qui l’ont vue ne peuvent plus
+ l’oublier.
+
+ P. Lacordaire.
+
+
+Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on aura remarqué que les
+convertis dont je parle--et j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le
+retour à Dieu date d’hier--diffèrent beaucoup entre eux par l’origine,
+l’âge, le caractère, le tempérament, l’éducation[44].
+
+ [44] J’aurais pu ajouter Mme Juliette Adam, par exemple, qui, jadis,
+ adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue chrétienne
+ par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève et de la
+ Bienheureuse Jeanne d’Arc: «Elles me réapprirent, dit-elle, le signe
+ par lequel j’avais accompagné mes premières prières chrétiennes: Au
+ nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.»
+
+ Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles
+ Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume
+ qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses
+ opuscules: _Le Retour ou mes raisons_ et _l’Amour et la Mort_, deux
+ brochures, Messein, éditeur.
+
+On se sera rendu compte aussi que, malgré cette diversité, leurs
+pérégrinations de l’erreur à la Vérité unique, présentent des points de
+ressemblance essentiels. Des phénomènes de conscience analogues
+produisirent en eux des effets identiques. Si bien que, décrivant les
+joies et les souffrances qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent
+presque dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent ou font entendre
+qu’ils eurent la sensation de passer _des ténèbres à la lumière_.
+
+J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations de la Grâce
+illuminante sur les âmes une loi fixe, invariable.
+
+Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu qu’exposer les faits
+avec une rigoureuse exactitude et en tirer les déductions nécessaires.
+Par ainsi, j’ai fourni des documents que je crois probants.
+
+Pour faire la synthèse de ces observations, et de celles que d’autres
+firent avant moi, il faut un théologien.
+
+Et ce théologien, qui devra être, en même temps, un physiologiste et un
+expert dans le maniement des âmes, pourra, seul, indiquer les règles
+précises selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui le
+fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage, dominicain, s’occupe
+d’un travail de ce genre. Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le
+mener à bien.
+
+Je ferai donc valoir seulement ceci: à mesure que notre siècle s’enfonce
+davantage dans un matérialisme épais, les âmes se multiplient qui
+languissent, suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère surnaturelle
+dont elles auraient besoin, pour se développer et pour accepter la loi
+de douleur universelle qui régit ce bas-monde.
+
+De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours encore, une jeune
+femme très malheureuse, en qui j’essaie d’allumer l’étincelle divine,
+m’écrivait: «Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre confiance
+en Dieu! Que j’admire cette foi et comme je la désire!...»
+
+Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne m’exaucer.
+
+Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ, ce qu’il importe
+de montrer à ces pauvres ignorants, c’est que nulles consolations
+humaines ne suffisent à nous faire porter, avec résignation, avec joie,
+le fardeau de vivre; que seul le Dieu, qui souffrit, plus que nous tous
+ensemble, pour le rachat de nos péchés, peut et _veut_ nous venir en
+aide.
+
+Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la marche vers le Seigneur
+comporte de terribles luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur
+les paroles de Claudel: «L’état d’un homme qu’on arracherait de sa peau
+d’un seul coup pour le planter dans un corps étranger, au milieu d’un
+monde inconnu, est la seule comparaison que je trouve pour exprimer cet
+état de désarroi.» Et il ajoute ceci: «Les jeunes gens qui abandonnent
+si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer
+et de quelles tortures elle devient le prix!»
+
+Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement découragera les âmes
+généreuses que la Grâce sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà
+trouvé. Il réside dans leur cœur et il leur donnera les forces dont
+elles ont besoin.
+
+Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci n’atténue rien, ne passe rien
+sous silence. Mais je crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai
+réussi à montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures épreuves.
+Et les néophytes y apprendront encore que la direction ferme d’un prêtre
+éclairé, que l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont
+indispensables pour progresser vers l’Amour absolu par la voie royale de
+la Croix.
+
+Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se souviennent aussi que rien
+de terrestre ne peut assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni
+nous _compléter_ pour que nous grandissions au-dessus de nous-mêmes.
+
+Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau livre _la Lumière du
+cœur_: «L’homme incrédule est moins complet qu’il n’en a l’air. La
+perfection du commerce et de l’industrie, de la sociologie et de la
+technologie, même la science et la morale modernes ne le réalisent point
+tout entier. La civilisation, l’art, la science, la vie, la mort, la
+terre, le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de fourmilière
+humaine ou cosmique? L’homme recueilli en son fond le plus intime ne se
+sent-il pas supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout?... La
+morale humaine est l’expression des droits et des devoirs de l’homme
+terrestre et social. La morale chrétienne est l’expression des droits et
+des devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la seconde à la
+première, c’est mutiler l’homme. Le cœur humain n’est pas trop étroit
+pour les contenir toutes les deux.»
+
+O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui l’ignorez, n’avez-vous
+jamais remarqué que les entrepreneurs de négations qui vous
+empoisonnèrent, s’efforçaient aussi de vous mutiler? Il semblerait
+qu’ils se soient dit:--L’homme est un être qui sent, comprend et croit.
+Nous lui retrancherons l’organe de la croyance et il n’en sera que plus
+allègre.
+
+C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient une aile en
+s’écriant:--Il n’en volera que mieux!...
+
+O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art une diversion à votre
+inquiétude, vous ne la trouverez pas. L’art est, certainement, après la
+sainteté, la plus belle manifestation de Dieu sur la terre; et pourtant
+il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent toutes leurs pensées et tous
+leurs rêves. Lisez ce que criait, en ses dernières années, un écrivain
+de génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont l’œuvre subsistera
+tant qu’il y aura une langue française, Gustave Flaubert: «Il me semble
+que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où. Rien ne
+me soutient plus sur cette planète que l’espoir d’en sortir
+prochainement et celui de ne pas aller dans une autre qui pourrait être
+pire.»
+
+Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste? Voici ce que le
+loyal Taine, le déterministe par excellence, avouait à la fin de sa vie:
+«Les recherches scientifiques assombrissent ma vieillesse. Au point de
+vue pratique, elles ne servent à rien. Un courant énorme et rapide nous
+emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur et la rapidité du
+courant?...» Et il ajoutait: «Si l’Église, par des miracles de zèle,
+n’arrive pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple de
+croyants, c’en est fait de la civilisation française...»
+
+Chercherez-vous la certitude et la paix dans la science? J’ai là vingt
+aveux de savants contemporains qui reconnaissent que la science est
+incapable d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux parmi les
+plus récents et les plus justement notoires.
+
+M. Charles Richet, physiologiste remarquable, écrit: «Résignons-nous,
+par avance, à ne rien connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré
+nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si fières de leur
+triste savoir, il faut inscrire cette décourageante devise: _nous
+ignorons!_...» (_Revue des Deux-Mondes_, 15 août 1913.)
+
+Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de Paris, renchérit: «Nous
+vivons des heures de malaise moral où la désespérance et la lassitude
+étendent sur les êtres leurs ailes de plomb.» (_Revue des Deux-Mondes_,
+1er juillet 1913.)
+
+Et voilà où les patriciens de la pensée, de la science et de l’art ont
+abouti, depuis que l’homme est en révolte contre Dieu!
+
+Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes qui, le cœur vide, l’âme
+gelée, tâtonnez encore à travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des
+chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide. Dans le silence de
+vos nuits d’insomnie, alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos
+proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour perdu ou d’un espoir
+écroulé, prêtez l’oreille: vous entendrez une voix murmurer au fond de
+votre conscience:--Moi seul te reste, moi que tu as méconnu; donne-moi
+tes fautes, donne-moi tes regrets et tes remords, et je te donnerai en
+retour mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi...
+
+Ne l’étouffez pas, cette voix: c’est le bon Maître qui vous parle.
+Laissez-le faire: il déposera dans votre âme une toute petite semence
+qui s’appelle «le royaume des cieux». Cette graine germera sous
+l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle deviendra l’arbre
+magnifique qui porte les trois fruits surnaturels: foi, espérance,
+charité. Et alors vous saurez ce que c’est que le bonheur.
+
+Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons qu’il se fait temps de
+_tout instaurer dans le Christ_, selon l’admirable parole de Pie X. Au
+lieu de nous dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les
+autres, sous prétexte de divergences politiques, unissons-nous pour
+l’amour de la Croix.
+
+Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme: «Mes filles, ayez une
+foi virile!» Nous aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que de
+la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la au grand soleil,
+fièrement, joyeusement, intrépidement.
+
+Car la Révolution, qui mit la société française en poussière, n’a pas
+abdiqué. Le Très Bas qui l’inspire prépare de nouvelles attaques contre
+Notre-Seigneur.
+
+Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses, s’étendra,
+peut-être bientôt sur le monde. Les ennemis du Sauveur se rassemblent
+pour tenter un assaut contre l’Église.
+
+Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives? Fuirons-nous en reniant
+notre Maître, le prétoire de Pilate? Fournirons-nous les verges pour
+flageller l’Agneau de Dieu?
+
+Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la bataille...
+
+L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin de Saints, l’Église a
+besoin de martyrs.
+
+Nous les lui donnerons.
+
+Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre 1913, fête de la
+Présentation de la Sainte Vierge.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ PRÉFACE 9
+
+ J.-K. Huysmans 17
+ Paul Verlaine 113
+ Paul Lœwengard 163
+ Paul Claudel 235
+ Un mercredi des cendres il arriva que... 249
+ Une embuscade de l’Évangile 317
+ Un marin vogue vers la sainteté 339
+
+ CONCLUSION 405
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ le vingt-cinq février mil neuf cent quatorze par
+ BUSSIÈRE
+ A SAINT-AMAND (CHER)
+ pour le compte de
+ A. MESSEIN
+ éditeur
+ 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
+ PARIS (Ve)
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 ***
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+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ADOLPHE RETTÉ</p>
+
+<h1>QUAND<br>
+L’ESPRIT SOUFFLE</h1>
+
+<blockquote class="epi">
+<p>Il y a des choses qu’on ne peut
+bien voir qu’avec des yeux qui
+ont beaucoup pleuré.</p>
+
+<p class="sign sc">Louis Veuillot.</p>
+
+</blockquote>
+<p class="c xsmall">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+<span class="large">ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR</span><br>
+<span class="sc">Successeur de LÉON VANNIER</span><br>
+19, <span class="xsmall">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19</p>
+
+<p class="c">1914</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><b>Du Diable à Dieu</b>, histoire d’une Conversion. Préface de
+François Coppée. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Le règne de la Bête</b>, roman catholique. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Un séjour à Lourdes</b>, journal d’un Pèlerinage à pied ; impressions
+d’un brancardier. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Sous l’Étoile du Matin</b>, la première étape après la conversion.
+1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Dans la lumière d’Ars</b>, quinze jours chez le Bienheureux
+Vianney ; une retraite à N. D. d’Hautecombe. 1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Au pays des lys noirs</b>, souvenirs de jeunesse et d’âge mûr.
+1 vol.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Les objections aux miracles de Lourdes.</b> 1 br.</td>
+<td class="bot r w4"><div>0 fr. 15</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><b>Notes sur la psychologie de la conversion.</b> 1 br.</td>
+<td class="bot r w4"><div>0 fr. 50</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ</span> :<br>
+<span class="i">5 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 5.</span></p>
+
+<p class="c">N<sup>o</sup></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em">A<br>
+<span class="large">ANDRÉ PELLICOT</span><br>
+<span class="xsmall">CE LIVRE<br>
+QUI LUI REVIENT DE DROIT</span></p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>Une conversion, c’est une rentrée dans l’ordre.</p>
+
+<p>L’Église catholique, étant la seule qui ait mission
+de Dieu pour apprendre à l’homme à réfréner ses
+passions, est aussi la seule qui ait pouvoir pour
+l’admettre dans cet ordre surnaturel.</p>
+
+<p>Quiconque nie ce pouvoir par ignorance, par orgueil
+ou par sensualité, se trouve hors la loi divine.
+Il possède peut-être des vertus naturelles,
+mais ces vertus ne donneront point ce qu’elles auraient
+pu donner, éclairées par la foi.</p>
+
+<p>L’Église lui dit : — Il faut m’obéir parce que je
+suis <i>la Vérité</i>.</p>
+
+<p>Lui répond : — Je n’obéirai pas, préférant <i>ma
+vérité</i>.</p>
+
+<p>A moins qu’il ne demande, avec le sourire dédaigneux
+du faux sage : Qu’est-ce que la vérité ?</p>
+
+<p>Cela, c’est la fleur de néant, la corolle aux parfums
+empoisonnés : le scepticisme qui tue l’âme.</p>
+
+<p>Soit qu’il nie, soit qu’il mette les illusions de son
+orgueil au-dessus des enseignements de l’Église,
+soit qu’il oscille, comme une boussole affolée, entre
+le <i>pour</i> et le <i>contre</i>, le pauvre égaré souffre du désordre
+qui règne en lui.</p>
+
+<p>Or pour qu’il rentre dans l’ordre, il faut que Dieu
+lui départisse, par son Saint-Esprit, une grâce de
+conversion.</p>
+
+<p>Malgré le matérialisme du siècle, le fait se produit
+quelquefois, souvent même, depuis vingt-cinq
+ans environ. Il semble que, pour l’avenir très
+sombre qui se prépare, Dieu se recrute de nouveaux
+combattants.</p>
+
+<p>Oui, des âmes rentrent dans la Voie unique :
+n’être qu’un organisme régalant ses instincts les
+dégoûta. Les folles théories d’une science infatuée
+d’elle-même leur parurent ce qu’elles sont en effet — du
+vent. Elles reconnurent l’inanité de cette aberration
+d’origine protestante : la morale laïque. Brebis
+noires, redevenues blanches dès qu’elles eurent
+franchi le seuil du Bercail où le Cœur de Jésus-Christ
+rayonne comme un soleil d’amour, elles ont
+crié leur gratitude et leur joie.</p>
+
+<p>Dans les pages qui suivent, j’ai coordonné et
+analysé plusieurs de ces récits de conversions. Si
+j’ai su intéresser, peut-être Dieu daignera-t-il en
+user pour toucher quelques âmes encore errantes
+loin de lui. C’est la seule récompense que j’ambitionne…</p>
+
+<p>Or ce livre représente trois ans d’oraison, de
+méditations, d’études, de notes accumulées et un
+dur travail de réalisation.</p>
+
+<p>Si je mentionne ce détail, c’est parce que des
+critiques — d’ailleurs amicaux et à qui je dois de
+la reconnaissance — ont naguère insisté sur le coureur
+de routes que je fus — <i>pour le service de la
+Sainte Vierge</i>.</p>
+
+<p>Mais ceux qui me connaissent davantage savent
+que, par la Grâce de Dieu, je peux aussi vivre dans
+la retraite et passer de longs jours à noircir du papier.
+Du reste, en la présente occasion, je fus soutenu,
+vivifié par les prières des bons religieux de
+Lérins — qui ne me permettent pas de dire ce que
+je pense d’eux.</p>
+
+<p>Un dernier mot : Amis de partout qui m’écrivez,
+qui m’aimez, qui m’encouragez, qui priez sans
+cesse pour moi, veuillez considérer ceci : mon
+nom, en latin, veut dire <i>filet</i>. Oh ! je le sais
+mieux que personne : la trame de ce réseau est
+fort lâche et il y manque bien des mailles. Mais
+enfin il a plu au bon Maître de s’en servir, à plusieurs
+reprises, pour capturer des âmes. Peut-être,
+s’en servira-t-il encore pour en prendre
+d’autres.</p>
+
+<p>C’est pourquoi j’ai demandé à ma Mère, Notre-Dame
+de Bon Conseil, qu’elle vous inspire de répandre
+ce livre. S’il vaut quelque chose, s’il fait
+du bien, frères et sœurs en Jésus-Christ, ne serez-vous
+pas heureux à la pensée que vous aurez
+ainsi contribué à verser la Lumière qui rachète
+et qui guérit en des cœurs désolés, saignants,
+noyés, jusqu’à ce jour, « dans les ténèbres extérieures ?… »</p>
+
+<p class="date">Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 11 février
+1913, fête de la première apparition
+de la Sainte Vierge à Lourdes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak i">DÉCLARATION</h2>
+
+
+<p class="i">Je déclare qu’en rapportant dans ce livre des faits
+extraordinaires et qui semblent miraculeux, mais
+sur lesquels la Sainte Église ne s’est pas prononcée,
+je n’entends le faire qu’au sens et dans la mesure
+autorisés par les décrets d’Urbain VIII. Je déclare
+également qu’en qualifiant de saints des personnages
+que l’Église n’a pas élevés sur ses autels, je
+n’entends le faire qu’au même sens et dans la
+même mesure. Je déclare, en outre, que je soumets
+en tout ma personne et mes œuvres au jugement
+du Saint Siège, et que je désavoue, de bouche et de
+cœur, tout ce qui, contre ma volonté, ne serait
+point conforme à l’enseignement de la Sainte Église
+et, particulièrement aux décrets de notre Pontife
+vénéré, et tendrement aimé : Pie X.</p>
+
+<p class="sign i">A. R.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">J. K. HUYSMANS</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap"><i>Notre amour de Dieu est fait de nos déceptions
+et de nos douleurs. Qu’est-ce qu’un
+cœur qui n’est pas brisé ? Peu de chose.
+C’est lorsque nous n’attendons plus rien des
+hommes que nous valons tout ce que nous
+pouvons valoir.</i></p>
+
+<p class="sign sc">Jules Lemaître.</p>
+
+</blockquote>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Imaginez un homme que le train-train de la vie
+quotidienne dégoûte au suprême degré, que le contact
+des neuf-dixièmes de ses contemporains horripile,
+et qui tient le siècle où il vit pour un résumé
+de toutes les platitudes, de toutes les laideurs et de
+toutes les vilenies.</p>
+
+<p>Ajoutez qu’il digère mal, qu’il souffre de névralgies
+fréquentes et que son système nerveux vibre
+à l’excès, d’une façon presque continuelle.</p>
+
+<p>Notez aussi que c’est un écrivain dont l’art, en
+haine du « déjà vu », du « déjà dit », se plaît à
+l’analyse d’états d’âmes anormaux, à la recherche
+de sensations insolites, à la peinture de milieux exceptionnels.</p>
+
+<p>Douez-le d’un talent plus apte à décrire les ridicules
+et les vices de la pauvre espèce humaine,
+qu’à en souligner les beaux côtés et les vertus.
+Gratifiez-le, en outre, d’un style brutal, barbare,
+tourmenté, plaqué de couleurs violentes mais, par
+cela même, prodigieusement évocatoire.</p>
+
+<p>Enfin n’oubliez pas qu’il a perdu la foi depuis une
+trentaine d’années, que le goût du néant et le plus
+sombre pessimisme régissent toutes ses pensées — vous
+aurez une œuvre qui pourrait se qualifier :
+l’épopée réaliste de la désespérance et vous aurez
+la personnalité de Joris-Karl Huysmans avant sa
+conversion.</p>
+
+<p>Comment il est allé du naturalisme au surnaturel,
+de Schopenhauer à la Vierge auxiliatrice,
+c’est ce qu’expliquent fort clairement ses principaux
+livres. Nous le trouvons incrédule et souffrant,
+mais intéressé par les choses religieuses et leur témoignant,
+jusqu’à un certain point, de la sympathie
+dans <i>En Rade</i>, <i>A vau-l’eau</i>, <i>A rebours</i> ; souffrant
+mais en voie de retour à Dieu dans <i>Là-bas</i> ; souffrant
+mais plein de ferveur au cours de sa conversion
+et durant les années qui la suivirent dans <i>En
+Route</i>, <i>la Cathédrale</i>, <i>l’Oblat</i>, <i>Foules de Lourdes</i> et
+<i>Sainte Lydwine</i>.</p>
+
+<p>Voyons d’abord la première période.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Huysmans est un vieux garçon. Il a perdu de
+bonne heure son père et sa mère et ne fréquente
+pas le peu de parents éloignés qui lui restent. Sans
+fortune, employé de ministère, il ne se lie avec aucun
+de ses collègues de bureau. D’autre part, ses
+confrères de la littérature lui inspirent presque tous
+de la répulsion. Sur ces derniers il s’est exprimé en
+des termes auxquels quiconque eut l’occasion de
+vérifier les mœurs et la tournure d’esprit de ces
+personnages n’hésitera guère à souscrire.</p>
+
+<p>Il dit dans <i>A Rebours</i> : « Des Esseintes approcha
+les hommes de lettres avec lesquels sa pensée devait
+se sentir mieux à l’aise. Ce fut un nouveau
+leurre ; il demeura révolté par leurs jugements rancuniers
+et mesquins, par leur conversation aussi
+banale qu’une porte d’église, par leurs dégoûtantes
+discussions, jaugeant la valeur des œuvres selon le
+nombre des éditions et le bénéfice de la vente. »</p>
+
+<p>Dans <i>Là-bas</i> il insiste : « Durtal jugeait, par expérience,
+que les littérateurs se divisaient, à l’heure
+actuelle, en deux groupes, le premier composé de
+cupides bourgeois, le second d’abominables
+mufles… Sachant, par expérience aussi, qu’aucune
+amitié n’est possible avec ces cormorans toujours à
+l’affût d’une proie à dépecer, il avait rompu des relations
+qui l’eussent obligé à devenir ou fripouille
+ou dupe. »</p>
+
+<p>Donc, pour lui, nulle affection familiale, aucune
+amitié dépassant la camaraderie. Isolé, peu sociable,
+il possédait cependant une sensibilité telle que les
+heurts les plus légers la faisaient saigner. Il était,
+à travers la vie, dans la position d’un homme qu’on
+aurait dépouillé de son épiderme, et qu’on obligerait
+de se promener dans un fourré plein de ronces.</p>
+
+<p>Ce célibataire grincheux est aussi un Alceste dyspeptique.
+Son estomac délabré se révolte contre
+les nourritures que la modicité de ses ressources
+le force de prendre dans les gargotes où de redoutables
+alchimistes cuisinent des poisons lents,
+mais infaillibles. Résultat : une bile âcre, des idées
+noires et de la misanthropie.</p>
+
+<p>Il a peint ses tribulations gastronomiques dans
+une nouvelle d’une centaine de pages intitulée <i>A
+vau l’eau</i> : M. Folantin, expéditionnaire d’âge mûr
+ricoche des tables d’hôte au restaurant à prix fixe
+sans pouvoir découvrir les « aliments probes » que
+réclame son tempérament débilité. Ses angoisses et
+ses déceptions forment un récit où, en des phrases
+d’une verve sarcastique et funèbre à la fois, Huysmans
+se remémore ses propres déboires. En effet,
+pour lui, réaliste, attentif à noter les misères des
+existences médiocres et à en tirer les arguments d’un
+réquisitoire contre l’univers, les malheurs d’un
+petit bourgeois, de tempérament chétif et d’entrailles
+récalcitrantes, offrent autant d’intérêt que
+les infortunes d’Oreste ou d’Andromaque.</p>
+
+<p>Les personnages principaux de ses romans sont
+d’ailleurs tous des névrosés et des gastralgiques,
+par exemple le Jacques Marle d’<i>En Rade</i> et surtout
+le des Esseintes d’<i>A Rebours</i>.</p>
+
+<p>En celui-ci, il a synthétisé son horreur du vulgaire,
+des joies de la foule, de la puérilité de ses
+agitations. Il a fait de ce <i>dilettante</i> de l’artificiel
+le porte-parole de ses désillusions, de ses
+inquiétudes et de ses rancunes contre un monde
+qu’il abomine. Il lui a donné son penchant vers
+les arts d’exception et les littératures faisandées.
+Il lui a minutieusement créé une vie hors de la société,
+dans une maison à l’écart où tout, depuis
+l’ameublement jusqu’aux heures et aux menus des
+repas, est organisé de façon à bafouer la coutume et
+la nature.</p>
+
+<p>Surtout la nature, Huysmans la déteste : « Elle
+a fait son temps, dit-il dans <i>A Rebours</i>, elle a définitivement
+lassé, par la dégoûtante uniformité
+de ses paysages et de ses ciels, la patience des
+raffinés. Au fond, quelle platitude de spécialiste
+confiné dans sa partie, quelle petitesse de boutiquière
+tenant tel article à l’exclusion de tout autre, quel
+monotone magasin de prairies et d’arbres, quelle
+banale agence de montagnes et de mers !… »</p>
+
+<p>De même, dans <i>En Rade</i>, il vilipende les travaux
+de la terre : « Quelle blague que l’or des blés ! Il
+ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la
+moisson, si constamment célébré par les peintres et
+les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel
+d’un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus
+puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis
+de rouille. »</p>
+
+<p>Il n’a d’ailleurs presque jamais <i>vu</i> la nature :
+dans <i>la Cathédrale</i>, il rabroue le soleil et les roses ;
+il compare les montagnes de la Salette à « des
+monceaux d’écailles d’huîtres » ; autre part, il assimile
+le paysage de Lourdes à un décor d’opéra.
+Seuls, certains aspects de plaines et de canaux, certains
+ciels couverts de novembre trouvent grâce
+devant lui. Et ici se décèle peut-être son hérédité
+hollandaise.</p>
+
+<p>On saisit maintenant à quel point ce sensitif
+exaspéré, ce peintre amer de la sottise et de la laideur,
+cet inexorable bourreau des conventions et
+de la banalité devait souffrir. N’attendant rien de la
+vie, sauf des impressions désagréables, ne goûtant
+quelques voluptés troubles qu’en des sensations
+d’art d’un ordre très spécial ou en de brèves équipées
+sensuelles sur quoi je n’insisterai pas, il était
+voué aux tortures du <i>spleen</i>, aux rongements d’esprit
+les plus irréductibles. Ses gaîtés même étaient
+moroses. Ainsi, il lui arrivait de se complaire à des
+bouffonneries macabres sur la décomposition des
+cadavres. (Voir <i>En Rade</i>, p. 243, et <i>Là-bas</i>, p. 39.)</p>
+
+<p>Ce qu’il faut retenir c’est que, dès cette époque,
+il est attiré par la littérature religieuse. Il lit parfois
+les Écritures qui lui suggèrent des rêveries sur les
+arts orientaux et de fastueuses évocations de scènes
+bibliques, par exemple, la présentation d’Esther à
+Assuérus et la danse de Salomé devant Hérode.
+Son penchant vers la liturgie commence aussi à se
+dessiner. Et il est à remarquer que quand il touche
+à la religion, il n’en parle qu’avec une réserve presque
+respectueuse.</p>
+
+<p>Toutefois, en ce temps-là, jamais l’idée ne lui
+vient qu’il puisse se convertir. Pour lui, l’Église est
+une sorte de momie macérée dans des baumes dont
+les parfums surannés lui agréent, enclose dans une
+châsse qu’incrustent de très vieilles pierreries dont
+l’éclat défaillant lui flatte l’œil. Le plus souvent
+elle lui est motif à digressions d’ordre purement
+esthétique.</p>
+
+<p>Néanmoins, quand les personnages où il incarna
+son âme solitaire souffrent par trop, il leur met dans
+la bouche le timide regret de ne point posséder la
+foi. Ainsi Folantin pensant à une religieuse, sa
+tante, qui vient de mourir : « Quelle occupation que
+la prière, quel passe-temps que la confession, quels
+débouchés que les pratiques d’un culte. Le soir,
+on va à l’église, on s’abîme dans la contemplation
+et les misères de la vie sont de peu. Puis les dimanches
+s’égouttent dans la longueur des offices,
+dans l’alanguissement des cantiques et des vêpres,
+car le spleen n’a pas de prise sur les âmes pieuses…
+La religion pourrait seule panser ma plaie. Ceux-là
+sont heureux qui acceptent comme une épreuve
+passagère toutes les traverses, toutes les afflictions
+de la vie présente. Ah ! ma tante Ursule a dû
+mourir sans regrets, persuadée que des allégresses
+infinies allaient éclore !… »</p>
+
+<p>Ainsi des Esseintes dont ses tentatives forcenées
+de vie à rebours de la nature ont ruiné la santé, des
+Esseintes, forcé de rentrer dans le monde, qu’il considère
+comme un égout sans soupiraux ni ventilateurs,
+s’écrie : « Seigneur, prenez pitié du chrétien
+qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du
+forçat de la vie qui s’embarque, seul dans la nuit,
+sous un firmament que n’éclairent plus les consolants
+fanaux du vieil espoir ».</p>
+
+<p>Mais ces velléités de chercher un refuge auprès
+de la Grande Consolatrice ne tenaient guère.
+Comme il l’a dit en 1903<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> : « A cette époque, les
+mystères du catéchismeme paraissaient enfantins ;
+j’ignorais parfaitement ma religion ; je ne me rendais
+pas compte que tout est mystère, que nous
+vivons dans le mystère, que si le hasard existait, il
+serait encore plus mystérieux que la Providence.
+Je n’admettais pas la douleur infligée par un Dieu ;
+je m’imaginais que le pessimisme pouvait être le
+consolateur des âmes élevées : quelle bêtise !
+Jamais le pessimisme n’a consolé les malades de
+corps et les alités d’âme… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans une préface pour <i>A Rebours</i> écrite après la conversion.</p>
+</div>
+<p>Il restait donc ballotté entre mille incertitudes,
+mille raffinements d’art et de sensualité, d’où il
+ne sortait que pour sombrer dans une mélancolie
+pareille à une nuit sans aurore.</p>
+
+<p>Il était presque mûr pour le suicide. Comme
+l’écrivait Barbey d’Aurevilly rendant compte
+d’<i>A Rebours</i> : « Après avoir écrit un tel livre, il ne
+reste à M. Huysmans qu’à se brûler la cervelle ou
+à se faire chrétien ».</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Il ne se brûla pas la cervelle. — Mais, peu à peu,
+par l’étude, par l’expérience, par le spectacle de la
+tragédie humaine, la conviction s’insinua en lui
+que le surnaturel existait et que, seul, il donnait un
+sens à l’énigme de l’univers. C’est alors qu’il écrivit
+<i>Là-bas</i>. Dans cette préface d’<i>A Rebours</i> qu’il faut
+toujours citer, parce qu’elle constitue un document
+de premier ordre sur son évolution de l’indifférence
+à la foi, il écrit : « Ce livre a rappelé l’attention sur
+les manigances du Malin qui était parvenu à se
+faire nier ; il a été le point de départ de toutes les
+études qui se sont renouvelées sur l’éternel procès
+du satanisme ; il a aidé, en les dévoilant, à annihiler
+les odieuses pratiques des goéties ; il a pris parti et
+combattu très résolument, en somme, pour l’Église
+et contre le démon ».</p>
+
+<p>Donc, dégoûté des bas tableaux de mœurs où se
+confinait le naturalisme, comprenant que les théories
+de cette école ne supportaient pas l’examen
+parce qu’elles acceptaient, de parti pris, comme des
+certitudes, les hypothèses chancelantes du déterminisme,
+il en conclut qu’une telle doctrine d’art « conduisait
+tout droit à la stérilité la plus complète, si
+l’on était honnête ou clairvoyant, et, dans le cas
+contraire, aux plus fatigantes des redites ».</p>
+
+<p>Il voulut tenter des chemins nouveaux. Alors il
+rencontra l’Église et il constata le rôle capital
+qu’elle avait joué, qu’elle ne cessait de jouer dans
+l’histoire de l’humanité. Bien plus, il admit que les
+âmes qui se tenaient loin d’elle devenaient les victimes
+d’une force malveillante, occupée sans cesse
+à leur fausser le jugement ou à les pervertir.</p>
+
+<p>Il avait découvert le satanisme et il s’attacha
+passionnément à en relever les manifestations au
+Moyen Age d’abord, puis à travers les siècles et
+enfin au temps présent. La vie d’un contemporain
+de Jeanne d’Arc, Gilles de Rais, qui fut un monstre
+de luxure sacrilège, lui fournit son point de départ.
+Tandis qu’il en rédigeait les principaux épisodes,
+son terrain d’investigation s’étendit ; il découvrit la
+continuité de l’action diabolique s’avérant par les
+sabbats, les maléfices de tous genres et les messes
+noires. Une documentation très sûre, ses observations
+personnelles achevèrent de détruire en lui la
+bâtisse vermoulue où s’était abrité son matérialisme
+de naguère.</p>
+
+<p>Cependant il demeurait perplexe devant les phénomènes
+démoniaques les plus évidents ; surtout
+il était pris de malaise à la pensée que si le Démon
+existait et agissait sur les âmes, Dieu devait exister
+aussi et que, pour échapper à l’un, il était logique
+de recourir à l’autre. Ce qui ne l’empêchait pas de
+reconnaître, avec une entière sincérité, que pour
+trouver le remède aux souffrances de l’esprit et du
+cœur, il lui aurait fallu s’adresser à l’Église. Maints
+passages de <i>Là-Bas</i> exposent cet état d’âme complexe.
+Celui-ci entre autres : « Par instants, après
+certaines lectures, alors que le dégoût de la vie ambiante
+s’accentuait, il enviait des heures lénitives
+au fond d’un cloître, des somnolences de prières
+éparses dans des fumées d’encens… Il pouvait se
+l’avouer, ce désir momentané de croire, pour se réfugier
+hors des âges, sourdait bien souvent d’un
+fumier de pensées mesquines, d’une lassitude de
+détails infimes mais répétés, d’une défaillance d’âme
+transie par la quarantaine, par les discussions avec
+la blanchisseuse et les gargotes, par des déboires
+d’argent et des ennuis de terme… Resté célibataire
+et sans fortune, il maugréait certains jours contre
+cette existence qui lui était faite. Il regardait devant
+lui et ne voyait dans l’avenir que des sujets
+d’alarmes et d’amertume. Alors il cherchait des
+consolations et des apaisements ; et il en était bien
+réduit à se dire que la religion est la seule qui sache
+encore panser, avec les plus veloutés des onguents,
+les plus impatientes des plaies. Mais elle exigeait
+en retour une telle volonté de ne plus s’étonner de
+rien qu’il s’en écartait tout en l’épiant. Et, en effet,
+il rôdait constamment autour d’elle… car elle jaillit
+en de telles efflorescences que jamais l’âme n’a pu
+s’enrouler sur de plus ardentes tiges et monter avec
+elles et se perdre dans le ravissement, hors des distances,
+hors des mondes, à des hauteurs plus
+inouïes. Puis elle agissait encore sur Durtal par
+son art extatique et intime, par la splendeur de ses
+légendes, par la rayonnante naïveté de ses vies de
+Saints. Il n’y croyait pas et cependant il admettait
+le Surnaturel car, sur cette terre même, comment
+nier le mystère qui surgit chez nous, à nos côtés,
+dans la rue, partout quand on y songe ? Il était
+vraiment trop facile de rejeter les relations invisibles,
+extrahumaines, de mettre sur le compte du
+hasard — qui est lui-même d’ailleurs indéchiffrable — les
+événements imprévus, les déveines et les
+chances… »</p>
+
+<p>Il en était là quand, au plus fort de ses travaux
+sur le satanisme, il entra en relations avec une
+femme, une possédée qui le fit assister à une messe
+noire, l’entraîna — sans que, du reste, il s’en rendît
+compte, — à commettre un affreux sacrilège.
+Révolté dès qu’il eut compris où elle le menait, il
+rompit avec elle. Il échappa ainsi à un terrible danger
+car, qui se risque, ne fut-ce que par curiosité,
+chez Satan, s’expose à demeurer dans son empire
+et à s’y plaire.</p>
+
+<p>La Providence, qui avait ses desseins sur lui, le
+garda de ce péril.</p>
+
+<p>L’état d’âme de Huysmans, au moment où il terminait
+<i>Là-Bas</i>, est indiqué dans cette conversation
+de deux de ses personnages : « Attester le Satanisme,
+dame, c’est bien gros et pourtant cela peut
+sembler quasi sûr ; mais alors si on est logique, il
+faut croire au Catholicisme et, dans ce cas, il ne
+reste plus qu’à prier ; car enfin ce n’est pas le Bouddhisme
+et les autres cultes de ce gabarit qui sont de
+taille à lutter contre la religion du Christ.</p>
+
+<p>— Eh bien, crois !</p>
+
+<p>— Je ne peux pas, il y a là-dedans un tas de
+dogmes qui me découragent et me révoltent.</p>
+
+<p>— Je ne suis pas non plus certain de bien grand’chose,
+reprit des Hermies, et cependant il y a des
+moments où je sens que ça vient, où je crois presque.
+Ce qui est, en tout cas, avéré pour moi, c’est
+que le surnaturel existe, qu’il soit chrétien ou non.
+Le nier, c’est nier l’évidence ; c’est barboter dans
+l’auge du matérialisme, dans le bac stupide des libres-penseurs.</p>
+
+<p>— C’est tout de même embêtant de vaciller ainsi.
+Ah ! ce que j’envie la foi robuste de Carhaix !</p>
+
+<p>— Tu n’es pas difficile ! La foi, mais c’est le brise-lames
+de la vie, c’est le seul môle derrière lequel
+l’homme démâté puisse s’échouer en paix !…<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Là-Bas</i>, p. 428. Carhaix est un sonneur de cloches, catholique
+fervent, dont Durtal — qui est Huysmans — recherche la
+conversation.</p>
+</div>
+<p>En résumé : à cette période de son existence,
+Huysmans admet l’inaptitude de l’art, purement
+réaliste, qui inspira ses premières œuvres, à rendre
+compte des opérations de la vie spirituelle. Il a
+constaté, au point de vue philosophique, que l’école
+naturaliste dont il fit partie, échouait lorsqu’elle
+cherchait à démonter les ressorts de l’âme, parce
+qu’elle se cramponnait à un déterminisme controuvé.
+En ce qui le regarde personnellement, concluant
+à l’illusion universelle et au néant foncier de
+toutes choses, il n’avait pu pacifier son esprit inquiet.
+Il a reconnu l’intervention constante du Surnaturel
+dans les affaires de ce monde. Il conçoit que la religion
+catholique pourrait lui apporter le calme et la
+tendresse auxquels il aspire ; il proclame l’influence
+bienfaisante de l’Église à travers les âges. Mais il
+n’entrevoit même pas la possibilité d’acquérir la
+foi parce que les dogmes le révoltent ; parce que la
+pratique lui répugne ; parce que sa sensualité refuse
+de renoncer aux voluptés défendues — parce que la
+raison humaine clignote toujours en lui comme une
+mauvaise chandelle dans une lanterne aux vitres
+enfumées.</p>
+
+<p>C’est la seconde phase.</p>
+
+<p>Cependant il y a comme un petit jour, pâle encore
+et indécis, à l’horizon de son âme. Le Surnaturel
+diabolique l’a enveloppé, un moment, de
+ses ténèbres que traversent des lueurs fuligineuses.
+Le Surnaturel divin va s’emparer de son cœur et
+de son intelligence et, par la douleur physique et
+morale, par la solitude, par le dégoût de lui-même
+et de ce qui l’entoure, le projeter, presque malgré
+lui, au pied de la Croix.</p>
+
+<p>Et c’est la troisième phase : celle de la conversion.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Il s’agit maintenant de montrer comment Dieu
+s’empara de cette âme, lui inculqua le remords de
+ses fautes, la conduisit à la pénitence, à l’Eucharistie
+et, désormais, à l’observation de ses commandements.</p>
+
+<p>Or les influences naturelles ne suffisent pas à
+expliquer la conversion de Huysmans — non plus
+que celle de n’importe quel pécheur repentant.
+Tout au plus, préparent-elles, dans une certaine
+mesure, le terrain, tout au plus interviennent-elles,
+comme auxiliaires, aux heures de crise. Mais elles
+demeureraient impuissantes si l’action divine ne
+suppléait à leur débilité.</p>
+
+<p>C’est donc la Grâce qui opère la transformation
+de l’âme. C’est elle qui, s’incrustant aux profondeurs
+les plus secrètes d’une conscience, y implante
+bientôt de telles racines que rien ne saurait
+plus l’en arracher.</p>
+
+<p>Au deuxième chapitre d’<i>En Route</i>, Huysmans
+analyse avec une perspicacité remarquable et les
+circonstances naturelles qui purent l’incliner à
+croire et les opérations de plus en plus sensibles
+de la Grâce en lui.</p>
+
+<p>Résumons-le.</p>
+
+<p>Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme
+pieux : jadis sa famille pratiqua ; même certaines
+de ses tantes et de ses cousines se firent religieuses.
+Mais à s’examiner, il ne découvre pas que
+cet élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu
+ajouter que son cas était identique à celui d’un
+grand nombre de ses contemporains. Quelle est la
+famille, catholique de baptême, qui ne présente pas
+des conditions analogues ? Et pourtant, malgré
+l’ascendance dévote, ils pullulent les incroyants que
+leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de
+l’Église.</p>
+
+<p>Deux autres causes lui semblent plus actives :
+son dégoût de l’existence aggravé par la solitude,
+sa passion de l’art peu à peu tournée vers les beautés
+de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur
+des cérémonies. La puissance d’analyse de la
+philosophie catholique frappe également en lui le
+psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine
+du raisonnement et dans celui des sensations d’art.
+Le cœur n’était point touché — ou, du moins,
+l’écrivain n’en avait pas conscience.</p>
+
+<p>Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique
+et plus abandonné que d’habitude, il entra, par
+hasard, dans une église — c’était le Vendredi
+Saint — et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office
+rappelant la Passion et la mort du Christ. Il sentit
+le désir de la foi s’ébaucher en lui d’une façon assez
+confuse.</p>
+
+<p>Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont
+l’architecture le ravissait, il fut touché par la ferveur
+des pauvres gens qui priaient là : « C’étaient,
+dans ce quartier de gueux, des regrattières, des
+sœurs de charité, des loqueteux, des mioches ;
+c’étaient surtout des femmes en guenilles, des
+humbles gênées même par le luxe piteux des autels… »</p>
+
+<p>Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter,
+une messe de plain-chant.</p>
+
+<p>Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance
+minable, se sentit soulevé par cette musique incomparable.
+Il se dit : « Mais il est impossible que les
+alluvions de foi qui ont créé cette certitude musicale
+soient fausses. L’accent de ces aveux est
+tel qu’il est surhumain et si loin de la musique profane
+qui n’a jamais atteint l’imperméable grandeur
+de ce chant nu ».</p>
+
+<p>Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur
+lui-même : « Il était suffoqué par de nerveuses larmes,
+toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient ;
+plein de craintes indécises, de postulations confuses
+qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait
+l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer
+ses émois charnels… »</p>
+
+<p>Il était dans l’antichambre de la contrition. Car,
+hier encore, il aurait admiré le plain-chant sans en
+tirer de conclusions surnaturelles. La foi visible de
+l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un
+parallèle sarcastique avec le manque de recueillement
+que l’on constate trop souvent dans les églises
+des quartiers riches. Aujourd’hui, le voici qui se
+sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui
+voudrait se repentir et qui pleure.</p>
+
+<p>C’est une première touche de la Grâce.</p>
+
+<p>Des mois passent. Il continue de fréquenter les
+églises. Il « rôde » sans cesse autour du catholicisme,
+de plus en plus « touché par ses prières,
+pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et
+ses chants ». Il avoue : « Je suis bien dégoûté de
+ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une
+autre existence il y a loin ! Au fond, j’ai le cœur
+racorni par les noces, je ne suis bon à rien… »
+Cela, c’est de l’humilité. Ne trouvez-vous pas dans
+cet aveu comme un balbutiant <i lang="la" xml:lang="la">Domine non sum
+dignus</i> ?</p>
+
+<p>Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise
+émue, il s’aperçoit qu’il croit. « En une nuit, incrédule
+la veille, sans le savoir, je suis devenu
+croyant. »</p>
+
+<p>Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer
+le travail caché de la Grâce. Ici je citerai un
+peu longuement, car le passage est caractéristique
+quant à l’action surnaturelle : « J’ai entendu parler,
+dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme,
+du coup de foudre ou bien de la foi faisant à
+la fin explosion dans un terrain lentement et savamment
+miné. Il est bien évident que les conversions
+peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de
+ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui
+semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième
+moyen qui est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur
+s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je
+ne sais quoi ; c’est quelque chose d’analogue à la
+digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le
+sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas
+d’événements qui déterminent une crise ; il n’est
+rien survenu et l’on se réveille un beau matin,
+sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, c’est
+fait. Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en
+somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après
+avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans
+ce cas, les opérations sont sensibles ; les objections
+qui embarrassaient la route sont résolues ; j’aurais
+pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long
+du fil ; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans
+m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et
+ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins
+que je n’admette un coup de foudre qui serait
+occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait
+encore faux, car ce bouleversement brusque de
+l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur
+ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule
+chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans
+mon cas, prémotion divine — grâce… »</p>
+
+<p>Deux points sont à retenir de cette analyse.
+D’abord que Huysmans, habitué par profession et
+par goût à démonter les mobiles de ses pensées et
+de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments
+et de ses idées, reconnaît, de la façon la plus indubitable,
+qu’une force surnaturelle s’est introduite
+dans son âme et y agit sans que sa volonté soit intervenue.</p>
+
+<p>Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi,
+pour le transformer, d’un intermédiaire humain.
+Cela est à souligner car c’est un cas fréquent dans
+beaucoup de conversions de notre époque : le clergé
+n’y a, au début, aucune part. Ce n’est que par la
+suite qu’il entre en jeu comme instructeur, consolateur
+et dispensateur des Sacrements. Nous verrons
+le même fait se reproduire dans les exemples
+de conversion que nous aurons à étudier.</p>
+
+<p>Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la
+mettre en pratique. Et c’est alors que les difficultés
+commencent et que les obstacles se multiplient.
+Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas
+aussi commode qu’il se l’était figuré. Ah ! il ne
+s’agit plus de réaliser le rêve qu’il avait fait naguère :
+se dorloter dans un assoupissement béat où
+le culte et les exercices religieux tiendraient le
+rôle de narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses
+habitudes, de divorcer avec les péchés contre les
+sixième et neuvième commandements et, avant
+tout, de se confesser, de liquider le passé pour
+inaugurer une existence nouvelle.</p>
+
+<p>Ce programme l’épouvante ; il se dit d’abord
+qu’il n’aura jamais le courage de l’appliquer : « Le
+bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop
+récent pour que son âme encore déséquilibrée
+se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner
+et il se débattait alors pour l’apaiser. Il
+s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité
+de sa conversion. Il se disait : « En fin de
+compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art ;
+je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non
+pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais
+mon plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des
+échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit,
+tout ce qu’on voudra, sauf la foi… »</p>
+
+<p>De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu
+étaient presque toujours suivis de rechutes dans
+la luxure ; de sorte qu’il finissait par s’imaginer
+que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation
+religieuse pour s’embraser.</p>
+
+<p>Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise
+en éveil par sa marche vers Dieu, cherchait à l’égarer
+vers une sorte spéciale de sadisme. Il reconnut
+pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette
+époque, l’objet d’une manigance d’En-Bas.</p>
+
+<p>C’est, du reste, un fait d’observation courante :
+dans toute conversion, dès que le néophyte se sent
+sollicité, par le Surnaturel divin, de faire un pas en
+avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le
+tirer en arrière. Je ne connais pas d’exceptions à
+cette règle.</p>
+
+<p>Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une
+suggestion d’ordre sensuel dans ses alternatives
+d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout,
+on estimera que l’amateur de sensations anormales
+qu’il fut si longtemps s’en serait fort bien accommodé,
+aurait même trouvé du ragoût dans cette salade
+d’exaltations pieuses et de piments orduriers.</p>
+
+<p>Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir
+subi de nouveaux doutes « il sentait très distinctement
+au fond de lui qu’il possédait l’inébranlable
+certitude de la vraie foi… et il était encore assez
+franc pour se dire : je ne suis plus un enfant ; si
+j’ai la foi, si j’admets le catholicisme, je ne puis le
+concevoir tiède et flottant, sans cesse réchauffé par
+un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de
+trêves, d’alternances de débauches et de communions,
+de relais libertins et pieux. Non, tout ou
+rien ! Se muer de fond en comble ou ne rien changer… »</p>
+
+<p>Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait
+déjà plus. La Grâce se faisait plus pressante ; et il
+s’écriait : « Si je n’obéis pas à des ordres que je
+sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi,
+je me prépare une vie de malaise et de remords. »</p>
+
+<p>Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de
+s’avouer que la première démarche à faire, c’était de
+s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le recevrait
+bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait
+de répugnance car, encore très truffé d’orgueil,
+il considérait les neuf-dixièmes du clergé séculier
+comme trop bornés pour élucider son cas.</p>
+
+<p>Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps
+debout car, presque immédiatement, il se
+rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et
+pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement,
+le comprendrait.</p>
+
+<p>Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation ?
+Que non point ! Par crainte de l’inconnu
+où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi des
+aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa
+cent arguties pour différer.</p>
+
+<p>Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon
+sensible. Comme il était de bonne volonté, mais
+trop vacillant encore pour déjouer les ruses du
+Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit
+là où il devait trouver un secours surnaturel.</p>
+
+<p>De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des
+pauvres, des humbles, des sacrifiées à l’Amour
+divin qui furent, en cette occasion, les instruments
+de Dieu.</p>
+
+<p>C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé
+par les bruits pompeux qui sévissent, aux grandes
+fêtes, sous les voûtes des églises à la mode, Huysmans
+errait dans la lugubre et réclusionnaire rue
+de la Santé.</p>
+
+<p>Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure
+des vêpres, il découvrit une toute petite église,
+fort obscure et chétivement décorée où il pénétra.
+Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc,
+un pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline,
+des pauvresses. Il était seul d’hommes. Le
+recueillement était si intense, l’atmosphère d’oraison
+qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante
+que son âme, glacée jusqu’alors par des litiges
+d’orgueil et de luxure, contractée sur elle-même,
+se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux femmes,
+évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient,
+il eut un mouvement d’humilité tout à fait
+soudain. Ce fut « un élan véritable, un sourd besoin
+de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné
+d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par
+ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu,
+qu’il participait, même de loin, aux tendresses
+réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière,
+se rappela celle que saint Paphnuce avait apprise à
+la courtisane Thaïs : — <i>Toi qui m’as créée, aie pitié
+de moi.</i> Il balbutia l’humble phrase, pria, non par
+amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance
+de s’abandonner, par regret de ne pouvoir
+aimer ».</p>
+
+<p>Il voulut ensuite réciter le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, mais la phrase :
+<i>pardonne-nous nos offenses</i>, l’arrêta parce que,
+se sentant de la rancune contre certains qui
+l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait
+point de haine à leur égard. Il s’abîma donc dans
+la conscience de son indignité et demeura muet.</p>
+
+<p>Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait
+lui délégua le bedeau pour l’avertir qu’il allait y
+avoir une procession, et pour le prier de suivre le
+Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance
+car il appréhendait, par respect humain, de
+« se couvrir de ridicule ». Mais le bedeau revenait
+et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon
+gré, mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi
+lui-même par toutes les laïques, tandis que les religieuses,
+voile levé, entonnaient le naïf et adorable
+chant de Noël : <i lang="la" xml:lang="la">Adeste fideles</i>. A ce moment,
+il n’était nullement ému ; au supplice de se trouver
+en évidence, il se disait : « Ce que je dois
+avoir l’air couenne ! »</p>
+
+<p>La procession finie, le bedeau lui souffla de
+s’agenouiller à la barre de communion, devant
+l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La
+sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes
+qui, croyait-il, l’observaient, lui était très pénible.
+Puis il craignait les taches de cire tombant du
+cierge sur son paletot ; puis à se tenir à genoux — posture
+qui ne lui était guère habituelle — il
+éprouvait de l’ankylose et des crampes. Bref il ne
+parvenait plus à se recueillir.</p>
+
+<p>Or, au moment même où le prêtre se tourna
+vers les fidèles pour donner la bénédiction, où
+lui-même se trouva face à face avec la Présence
+Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries
+qui lui encombraient l’esprit et lui inspira
+un vif et suave sentiment de contrition : « Malgré
+lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses
+souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi,
+tel un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier
+rang de la troupe de ces vierges. Et lorsque,
+dans un grand silence, la sonnette tinta et que le
+prêtre fendit lentement l’air en forme de croix et
+bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue
+à ses pieds, il demeura le corps incliné, les yeux
+clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à
+passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule
+pieuse ».</p>
+
+<p>Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais
+pas !</p>
+
+<p>L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel
+lui avait délié l’âme se corrobora du souvenir
+d’une prise de voile à laquelle il avait assisté,
+peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il
+se peignit l’image de cette postulante, étendue aux
+pieds de l’Archevêque officiant, s’offrant pour être
+une des victimes qui compensent, à force de rigueurs
+sur elles-mêmes et de prières, les péchés
+du monde. Il se remémora l’existence des Carmélites
+et il se dit : « La vie, la vie de ces femmes !
+Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans
+oreiller ni draps ; jeûner sept mois de l’année sur
+douze ; toujours manger, debout, des légumes et
+des aliments maigres ; rester sans feu, l’hiver ;
+psalmodier, pendant des heures, sur des dalles
+glacées ; se châtier le corps, être assez humble,
+pour, si l’on a été douillettement élevée, accepter
+avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes
+les plus viles ; prier dès le matin, toute la
+journée jusqu’à minuit, jusqu’à ce que l’on tombe
+en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il
+qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à
+expier l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques
+et de folles, car il est inapte à comprendre
+les joies suppliciées de telles âmes ! »</p>
+
+<p>Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir,
+aussi par l’humble piété qui se révélait chez les
+Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué par
+la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël,
+il eut honte de ses hésitations, de ses rechutes
+dans la débauche, de ses dérobades à l’appel divin.
+Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux.
+D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la
+Vierge, consolatrice des affligés, auxiliatrice des
+pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette prière que,
+pour ma part, je trouve splendide en sa violence et
+en sa crudité :</p>
+
+<p>« Ayez pitié ; écoutez-moi !… j’aime mieux tout
+que de rester ainsi, que de continuer cette existence
+ballottée et sans but, ces étapes vaines ! Pardonnez,
+Sainte Vierge, au salaud que je suis, car
+je n’ai aucun courage pour me combattre. Ah ! si
+vous vouliez ! Je sais bien que c’est fort d’oser
+vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à
+retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures,
+à taper sur le fond pour en faire couler la
+lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si
+débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule.
+Oh ! tout de même, ce que je voudrais m’en aller,
+être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je ne sais
+où, dans un cloître. Mon Dieu ! c’est fou ce que je
+vous raconte, car je ne resterais pas deux jours
+dans un couvent et, d’ailleurs, on ne m’y recevrait
+pas !… »</p>
+
+<p>L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une
+ferme résolution d’aller trouver, dès le lendemain,
+le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois auparavant,
+s’était imposée à lui, et le calme entra
+dans son cœur.</p>
+
+<p>Ainsi se termina la période où il avait eu à
+lutter, tout seul, contre le Surnaturel démoniaque,
+à recevoir, sans s’y être préparé que par un désir
+combattu de changer de vie, les visites de la Grâce.
+Il ne s’était confié à personne ; la foi était entrée
+en lui sans son propre concours ; alors qu’il en
+avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord
+reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la
+logique naturelle, il aurait dû reculer devant les
+nouvelles douleurs que lui présageait un aussi
+pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire,
+l’humilité avec la contrition lui furent départies
+sur un simple acte de respect au Saint-Sacrement,
+la force de persévérer sur une brève
+prière à l’Immaculée.</p>
+
+<p>Remarquez également que sa présence à la prise
+de voile et que la découverte qu’il fit de la chapelle
+des Franciscaines étaient, au point de vue
+humain, purement fortuites. Suivant la procession,
+puis agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord
+dispersé en des préoccupations puériles et ne
+s’était repris que sous l’action soudaine de la force
+mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que
+ses manifestations échappaient au raisonnement,
+déconcertaient les chicanes du sens commun.</p>
+
+<p>Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être
+amené, par un mouvement inattendu, à solliciter
+l’intercession de la Vierge de laquelle il ne s’était
+guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait reçu
+l’énergie de faire un nouveau pas en avant.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>V</h3>
+
+<p>C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au
+converti, dans le moment même où une aide lui
+devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut. Huysmans
+ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique
+qui prit la direction de son âme — et
+qu’il a peint dans <i>En Route</i> sous le nom d’abbé
+Gévresin — était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience.
+En outre, comme il a été dit plus haut, il
+était fort savant en Mystique, ce qui le rendait apte
+à suivre les opérations de la Grâce dans une âme
+ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire.</p>
+
+<p>Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber
+dans le ministère paroissial : par suite, n’ayant
+qu’à confesser quelques collègues et quelques religieuses,
+il lui restait du loisir pour étudier, éclairer,
+consoler et guider l’étrange brebis qui venait se
+réfugier sous sa houlette.</p>
+
+<p>Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée
+devant Dieu de ne plus différer, vint donc lui
+rendre visite et lui exposa, sans réticences, les péripéties
+de sa conversion. Il avoua « ses débats
+avec la chair, son respect humain, son éloignement
+des pratiques religieuses, son aversion pour
+tous les rites exigés, pour tous les jougs ».</p>
+
+<p>Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après
+avoir fait remarquer à son pénitent qu’ayant passé
+la quarantaine et abusé des voluptés illicites, il
+était naturel qu’il fût en proie à des tentations
+sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda
+s’il priait pour les conjurer.</p>
+
+<p>Le néophyte répondit affirmativement, mais il
+ajouta que ses supplications ne l’empêchaient pas
+de retomber dans la débauche. Après, il se prenait
+en horreur mais il était bien temps !</p>
+
+<p>«  — Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir,
+s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez. »</p>
+
+<p>Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit :
+« Rappelez-vous ce que dit sainte Térèse : — Une
+des peines des commençants, c’est de ne
+pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de
+leurs fautes ; ils l’ont pourtant et la preuve en est
+de leur résolution si sincère de servir Dieu… Méditez
+cette phrase, elle s’applique à vous car cette
+répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne
+de vos regrets ; et vous avez le désir de servir le
+Seigneur puisque vous vous débattez, en somme,
+pour aller à lui. »</p>
+
+<p>Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce
+qu’il devait faire pour arriver à se vaincre. Le
+prêtre, ne le voyant pas disposé à se confesser,
+répondit : « Je vous recommande de prier, chez
+vous, à l’église, partout, le plus que vous pourrez…
+Nous verrons après. »</p>
+
+<p>Huysmans jugea cette médication par trop anodine.
+Il le laissa voir.</p>
+
+<p>Mais l’abbé : « Je ne veux cependant pas vous
+traiter comme un enfant ou vous parler comme à
+une femme. Entendez-moi donc : la façon dont
+s’est opérée votre conversion ne peut me laisser
+aucun doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle
+un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé
+de l’intervention humaine, de l’entremise même
+d’un prêtre, pour vous ramener… Or, nous ne pouvons
+supposer que le Seigneur ait agi à la légère
+et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son
+œuvre. Il la parfera donc si vous n’y mettez aucun
+obstacle. Vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une
+pierre d’attente entre ses mains… Laissez-le agir,
+patientez, il s’expliquera ; ayez confiance, il vous
+aidera ; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste : — Apprends-moi
+à faire ta volonté parce
+que tu es mon Dieu. »</p>
+
+<p>Il termina en lui réitérant le conseil de prier
+beaucoup, surtout au plus fort de ses crises charnelles
+et de ne point se décourager, même s’il
+succombait de nouveau à la tentation.</p>
+
+<p>Huysmans prit congé en promettant de revenir.
+Résumant l’entretien, il fut un peu étonné
+de la méthode expectative qu’employait l’abbé.
+« En somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent
+à celui-ci : cuisez dans votre jus et attendez. »</p>
+
+<p>Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin
+à la prière.</p>
+
+<p>Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort
+de prier dans le péril, il se sentit soutenu Là-Haut ;
+ses culbutes dans la fange s’espacèrent. Certaines
+personnes s’étonneront peut-être qu’elles
+n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles,
+s’étant rendu compte de son ignominie,
+il aurait dû s’abstenir !</p>
+
+<p>C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du
+travail tour à tour latent ou sensible de la Grâce
+sur une âme encore souillée, le néophyte continue,
+pendant un certain temps, d’agir selon
+ses habitudes antérieures, mais il n’y a plus là
+qu’une succession de gestes quasi machinale. Les
+mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes
+n’offrent plus de consistance. Tandis qu’en apparence
+il reste presque le même, la Grâce modifie
+profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez
+que, durant cette action mystérieuse, le Mauvais
+ne reste pas oisif et qu’il tente de reconquérir
+le terrain perdu en illusionnant le converti.</p>
+
+<p>Huysmans, comme tous les convertis, traversa
+cette période. Ce fut alors qu’il s’imagina que
+lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses
+inclinations religieuses s’affaiblissaient également.</p>
+
+<p>Il s’en plaignit à l’abbé.</p>
+
+<p>« Cela signifie, répondit le prêtre, que votre
+adversaire vous tend le plus sournois des pièges.
+Il cherche à vous persuader que vous n’arriverez à
+rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus répugnantes
+des débauches. Il tâche de vous convaincre
+que c’est la satiété et le dégoût seuls de
+ces actes qui vous ramèneront à Dieu ; il vous incite
+à les commettre pour soi-disant hâter votre
+délivrance. Il vous induit au péché sous prétexte
+de vous en préserver. »</p>
+
+<p>Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans
+priât régulièrement, se rendît chaque jour dans les
+églises, surtout le matin et le soir.</p>
+
+<p>Huysmans obéit et bientôt il constata que ce
+régime lui réussissait. « Ses pensées toujours ramenées
+vers Dieu par des visites quotidiennes dans
+les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un
+fait le prouvait : lui qui n’avait pu pendant si longtemps
+se recueillir le matin, il priait maintenant
+dès son réveil. Dans l’après-midi même, il se sentait
+envahi par le besoin de causer humblement
+avec Dieu, par un irrésistible désir de lui demander
+pardon, d’implorer son aide. Il semblait alors que
+le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches,
+qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler
+à lui. »</p>
+
+<p>Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la
+prière persévérante, constaté que la parole de
+Notre-Seigneur : <i>Demandez et il vous sera donné</i>
+était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance
+de la prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.</p>
+
+<p>Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité
+l’avait naguère conquis, le ressaisit soudain ;
+il retomba, pendant quelques jours, tout à
+fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette
+malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut
+chez l’abbé. Tout en larmes, il lui confia sa rechute
+et ses remords.</p>
+
+<p>«  — Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir
+ce repentir que vous m’assuriez ne pas éprouver
+jusqu’ici ? dit l’abbé.</p>
+
+<p>— Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible
+que, malgré tous ses efforts, on est certain d’être
+culbuté au premier assaut !</p>
+
+<p>— Ceci est une autre question. Allons, je vois
+que vous vous êtes au moins défendu et qu’à
+l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, dans
+un état de fatigue qui exige une aide. »</p>
+
+<p>Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier
+pour lui dans des monastères de religieuses, en
+l’avertissant toutefois que la plus grande part de
+ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le
+voulait bien, supporter le reste, mais que s’il retombait,
+il serait désormais sans excuse.</p>
+
+<p>« Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous
+secourir, entrer en lice ; elles prendront le surplus
+des assauts que vous ne pouvez vaincre ; sans
+même qu’elles connaissent votre nom, du fond de
+leur province, des monastères de Carmélites et de
+Clarisses vont, sur une lettre de moi, prier pour
+vous. »</p>
+
+<p>Ainsi fut fait. De par cette application de la
+loi de substitution mystique, Huysmans fut, en
+effet, soulagé : les tentations se firent plus rares,
+perdirent de leur virulence et il n’y succomba
+plus.</p>
+
+<p>Dans le même temps il apprit à prier pour autrui.
+La charité chrétienne l’ayant soulagé, il comprit
+que ses prières pourraient également soulager
+ses frères de souffrance<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume
+le passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus
+admirables épisodes d’<i>En Route</i> (p. 115).</p>
+</div>
+<p>Un soir, dans une église, il se trouva au milieu
+de pauvres femmes du peuple et d’infirmes qui,
+visiblement, venaient supplier Dieu de les aider à
+porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et
+de cette foi le remua profondément. Il s’oublia
+lui-même et pria, avec ferveur, pour ces infortunés.
+Une grande douceur lui resta de cet acte de
+compassion.</p>
+
+<p>A cette phase de l’évolution de Huysmans, son
+acquis peut se spécifier ainsi : il a pris, par
+obéissance, l’habitude de la prière ; il a constaté que
+la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait
+atténué, d’une façon surnaturelle, la violence et la
+fréquence de ses tentations ; il s’est aperçu, lui jusqu’alors
+enclos dans sa personnalité, qu’il n’était
+pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses
+avec lesquelles il s’est trouvé en contact.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir
+que le moment approchait où il lui faudrait procéder
+à la grande lessive. « La question qui reste
+maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir
+dans quel réceptacle nous vous mettrons. »</p>
+
+<p>A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc,
+est-ce que le prêtre entendait le retrancher du
+monde ?</p>
+
+<p>« Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de
+moi un séminariste ou un moine ! Le séminaire
+est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent,
+il est séduisant au point de vue mystique et même
+capiteux au point de vue de l’art. Mais je n’ai pas
+les aptitudes physiques et encore moins les prédispositions
+spirituelles pour m’interner à jamais
+dans un cloître !… »</p>
+
+<p>Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la
+Vierge de lui ouvrir le refuge d’un monastère. Mais,
+à ce moment, la nature se cabrait en lui d’autant
+plus qu’il traversait une de ces périodes où la
+Grâce, opérant aux régions les plus intimes de
+l’âme, se fait moins manifeste, se dérobe à l’analyse
+du néophyte. « Ce qu’il ressentait, depuis que sa
+chair le laissait plus lucide, était si insensible, si
+indéfinissable, si continu pourtant qu’il devait renoncer
+à comprendre. Chaque fois qu’il voulait
+descendre en lui-même, un rideau de brume se levait
+qui masquait la marche invisible et silencieuse
+d’il ne savait quoi. La seule impression qu’il eût
+c’est que c’était bien moins lui qui s’avançait dans
+l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le pénétrait,
+s’emparait peu à peu de lui. »</p>
+
+<p>Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se
+plaignit de piétiner sur place, d’ignorer vers où
+s’orientait son destin.</p>
+
+<p>Mais l’abbé clairvoyant : « Cette marche vers
+Dieu que vous trouvez si obscure et si lente, elle
+est au contraire si lumineuse et si rapide qu’elle
+m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point,
+vous ne vous rendez pas compte de la vitesse qui
+vous emporte. »</p>
+
+<p>Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent
+la partie des œuvres de saint Jean de la Croix où
+sont exposées les souffrances de l’âme soumise à la
+purification des sens, il ne lui parla plus que des
+ordres religieux et particulièrement des Trappistes.</p>
+
+<p>Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le
+chant grégorien, il l’engagea à fréquenter la chapelle
+des Bénédictines de la rue Monsieur. Là il
+entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures,
+des mutilations, des négligences qui le déforment
+dans la plupart des églises.</p>
+
+<p>Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé,
+en tant qu’artiste, baigné de suave contrition
+en tant que catholique de désir.</p>
+
+<p>Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci
+le fit assister à une prise d’habit dans ce même
+sanctuaire. Huysmans, — comme déjà chez les
+Carmélites, mais d’une façon encore plus intense,
+vu ses progrès dans la vie spirituelle — fut touché
+à fond par l’holocauste volontaire de la jeune
+fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour
+l’amour du Christ, les péchés du monde.</p>
+
+<p>A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné
+d’effluves monastiques, l’abbé l’entretint de nouveau
+de la Trappe, puis lui dit à brûle-pourpoint :
+« C’est là que vous devriez aller pour vous convertir ».</p>
+
+<p>Huysmans se récria. Pris de panique à cette
+seule pensée il allégua la faiblesse de son âme et
+son peu d’endurance corporelle.</p>
+
+<p>«  — Mais je ne vous propose pas de vous interner
+à jamais dans un cloître… Il s’agit d’y rester
+une huitaine de jours, le temps de vous nettoyer…
+Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable
+résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas ? »</p>
+
+<p>Cet argument ne décida pas Huysmans : le régime
+alimentaire le mettrait à bas, le lever nocturne
+l’achèverait. Les objections se pressaient sur
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Et l’abbé nettement : «  — Vous ne serez pas malade
+à la Trappe car ce serait absurde ; ce serait le
+renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne serait plus
+le Christ alors ! Mais parlons de votre âme ; ayez
+donc le courage de la toiser, de la regarder bien
+en face. La voyez-vous ? Avouez qu’elle vous fait
+horreur. »</p>
+
+<p>Huysmans se taisait.</p>
+
+<p>Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait
+soutenu par les prières de ces moines fondus en
+Dieu, qu’il trouverait là un confesseur expert, auquel
+il pourrait se confier avec certitude puisque,
+par un préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de
+la répugnance à recourir au clergé parisien.</p>
+
+<p>Huysmans ne se rendait pas : « Il était sourdement
+irrité contre cet ami qui, si discret jusqu’alors,
+s’était subitement rué sur son être et
+l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante
+vision d’une existence dépareillée, usée,
+réduite à l’état de poussière, à l’état de loque. »</p>
+
+<p>Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il
+éprouvait maintenant « une angoisse presque physique,
+il ne savait plus à quelles réflexions entendre ;
+il ne voyait surnager, dans ce remous
+d’idées troubles, qu’une pensée nette : celle que le
+moment de prendre une résolution était venu. »</p>
+
+<p>L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit :
+« Mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez,
+<i>de vous-même</i> chez Dieu, le jour où vous frapperez
+à sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges
+s’effaceront pour vous laisser passer… Enfin soyez
+assez mon ami pour penser que le vieux prêtre ne
+restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose
+prieront de leur mieux pour vous.</p>
+
+<p>— Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému
+par l’accent attendri du prêtre, je ne puis me décider
+ainsi à l’improviste ; je réfléchirai…</p>
+
+<p>— Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup
+supplié le Seigneur pour qu’il m’éclaire, et je vous
+atteste que cette solution de la Trappe est la seule
+qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre
+tour et vous serez guidé… »</p>
+
+<p>Et il le quitta.</p>
+
+<p>Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les
+paroles de son directeur. — A cette phase, il eut
+le sentiment indubitable que la décision à prendre
+était laissée à son libre arbitre. Il semblait que
+Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé,
+d’autant plus méritoire qu’il serait sans doute
+très pénible à sa nature.</p>
+
+<p>Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté
+parfaite, il établit son bilan.</p>
+
+<p><i>Contre</i> : J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies
+me torturent dès que mes heures de repas
+changent et que je m’abstiens de viande. Jamais,
+je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile
+chaude, de légumes et de lait, d’autant que ce dernier,
+je ne le digère pas.</p>
+
+<p>Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux
+par terre pendant des heures. Puis je ne pourrai
+me passer de la cigarette et probablement, on me
+défendra de fumer.</p>
+
+<p>Bref, dans mon état de santé, il serait fou de
+courir un pareil risque de maladie grave.</p>
+
+<p>D’autre part, il est à craindre que, dans le silence
+et la solitude, ma sécheresse d’âme ne persiste,
+s’aggrave même. Alors je m’ennuierai terriblement,
+je ne saurai comment tuer les heures et
+je me rebuterai.</p>
+
+<p>Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées
+dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui : me confesser et
+communier.</p>
+
+<p>Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment
+aurai-je l’audace d’étaler mes ordures devant
+un moine que ma puanteur d’âme suffoquera ?</p>
+
+<p>« Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle
+aussi, terrible. Oser s’avancer, oser offrir à Dieu,
+comme un tabernacle, son égout à peine clarifié par
+le repentir, drainé par l’absolution mais à peine
+sec, c’est monstrueux ! Je n’ai pas le courage d’infliger
+au Christ cette dernière insulte ! »</p>
+
+<p>Néanmoins, voyons le <i>Pour</i>.</p>
+
+<p>Eh ! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait
+justement d’apporter mon âme au couvent pour la
+purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait le
+mérite ?</p>
+
+<p>Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement
+de ma carcasse ? La nourriture, que je crois insuffisante
+pour mon organisme débilité, les autres incommodités
+de cette vie monastique — qui ne durera
+du reste qu’une semaine, — je les supporterai
+s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et puis pourquoi
+supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les
+preuves certaines de son intervention, quand j’ai
+cru sans que ma volonté intervînt, quand il m’a
+donné la force de ne plus céder aux tentations sensuelles ?</p>
+
+<p>Non, tout ce débat est misérable. Je sens « qu’il
+me faut partir. Je suis poussé en dehors de moi par
+une impulsion qui me monte du fond de l’être, et à
+laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra
+céder ».</p>
+
+<p>A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant
+plusieurs jours, il fut repris d’incertitude et
+d’autant plus tourmenté que la Malice, le voyant
+tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.</p>
+
+<p>Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en
+vain qu’il errait d’église en église, qu’il priait de
+son mieux, son âme demeurait inerte, comme engourdie.</p>
+
+<p>Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se
+soumettre, et sous prétexte de lui demander de nouveaux
+renseignements sur la Trappe et sur les conditions
+du voyage.</p>
+
+<p>L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps
+pour découvrir sa peur des sacrements et son désir
+d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de nouveau
+toutes les objections du néophyte. Puis le
+voyant presque convaincu mais si sombre, il brusqua
+les choses.</p>
+
+<p>— Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez.
+Le temps d’avoir une réponse, comptons deux fois
+vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y rendre
+dans cinq jours ?</p>
+
+<p>« Alors Huysmans éprouva une chose étrange.
+Ce fut une sorte de touche caressante, de poussée
+douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la
+sienne. » D’abord il recula, inquiet de cette force
+indéfinissable qui le mettait en branle avec délicatesse
+et insistance à la fois. « Puis il fut inexplicablement
+rassuré, s’abandonna. » Dès qu’il eut dit
+<i>oui</i> une immense allégresse, un soulagement énorme
+lui vinrent.</p>
+
+<p>Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène
+dont son âme venait d’être le théâtre. Il constata
+qu’il n’y avait pas eu substitution d’une volonté
+extérieure à la sienne, car il avait conservé
+son libre arbitre, et aurait très bien pu se dérober à
+la pression douce qu’il avait subie. Par suite, son
+consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait
+s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles
+et aveugles qu’endurent certains névrosés puisque,
+restant maître de ses actes, il en avait gardé l’entière
+conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose
+et autres hypothèses par où les psychologues matérialistes
+tentent de nier l’intervention du Surnaturel
+dans des mouvements d’âme dont l’origine leur
+échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait
+vérifié à quel point il était demeuré lucide pour
+prendre un parti. Puis il savait trop que, sur ce
+terrain, les sciences humaines battent la campagne
+et que dès qu’elles échafaudent une théorie, elles
+la voient aussitôt controuvée par les faits.</p>
+
+<p>Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment
+où il ne parvenait pas à surmonter sa répugnance
+pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre tacite
+de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas
+obéir, il avait néanmoins compris que s’il ne se
+soumettait pas, l’avenir de son âme serait gravement
+compromis.</p>
+
+<p>Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les
+églises, des conseils et des ordres du même genre,
+il se dit : « En somme, il y a la touche divine,
+quelque chose d’analogue à la voix interne si connue
+des mystiques ; c’est moins formulé et pourtant
+c’est aussi sûr. »</p>
+
+<p>Et, fort judicieusement, il conclut : « Ce que je
+me serais rongé, ce que je me serais colleté avec
+moi-même, avant de pouvoir répondre à ce prêtre
+dont les arguments ne me persuadaient guère, si je
+n’avais eu ce secours imprévu, cette aide ! »</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût
+accueilli comme retraitant à la Trappe de Notre-Dame
+de l’Atre, reçut, dans le délai prévu, une réponse
+favorable.</p>
+
+<p>Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré
+que les secours surnaturels ne lui feraient pas défaut,
+il n’éprouvait aucune joie : « il se sentait mélancolique,
+mal attendri, mais résigné ». Puis la
+veille de son départ, sans cause apparente, une
+névralgie terrible le terrassa. A ce coup, il crut
+qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque
+sur le point de se réjouir de ce contre-temps,
+car la seule pensée de la confession le faisait
+frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que,
+coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature.</p>
+
+<p>Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait
+qu’il assumât tout le mérite d’un sacrifice affreusement
+pénible. N’est-il pas significatif ce spectacle
+d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le
+dos aux moindres obstacles et qui pourtant, bon
+gré mal gré, soutenue par la Grâce, finit par se résoudre
+à les franchir ?</p>
+
+<p>Que devient, au regard de ce drame de conscience,
+la théorie déterministe prétendant que,
+parmi les mobiles purement instinctifs qui préparent
+nos actes, celui qui nous est le plus agréable
+l’emporte toujours et que nous ne pouvons lui résister ?</p>
+
+<p>Dans le cas du converti, ce mobile serait celui
+que lui imposent sa vie passée de servant des doctrines
+matérialistes et d’homme épris de sensualité.
+Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit
+en dehors des lois ordinaires de la psychologie,
+cet homme entre dans une voie de pénitence, de
+rachat et de réparation, d’où ses penchants les plus
+invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient
+l’écarter.</p>
+
+<p>Au vrai, Huysmans — il l’a dit — allait au couvent
+« comme un chien qu’on fouette », mais il y
+allait tout de même.</p>
+
+<p>L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain,
+trop souvent porté à s’adorer lui-même, était
+dompté. En partant, il se disait, avec une humilité
+touchante : « Au fond quel symptôme d’un temps !
+Il faut que décidément la société soit bien immonde
+pour que Dieu n’ait plus le droit de se montrer difficile,
+pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il
+rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui,
+de gens comme moi !… »</p>
+
+<p>Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri
+de sa névralgie et, par aventure, content d’avoir
+pris son parti. Le voyage ne présenta pas d’incidents
+notables. Il ne lui restait, en somme, que
+l’étonnement d’accomplir un acte qu’il n’avait pas
+envie de faire.</p>
+
+<p>Accueilli, fort poliment mais avec une certaine
+réserve, par le Père hôtelier, il prit possession de
+sa cellule, s’enquit de ses obligations, et obtint
+qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes
+accommodés à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin
+serait substitué au lait que, comme on sait, il ne
+pouvait digérer. Il devait observer le silence, assister
+à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir
+de la clôture et s’adresser uniquement au Père pour
+ce dont il pourrait avoir besoin. Nulle autre prescription
+ni conseil pour sa vie intérieure. Comme
+il est d’usage dans les monastères, on laissait
+d’abord la solitude, le repliement sur soi-même, la
+prière agir sur le pénitent.</p>
+
+<p>Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque — qu’il
+appelle M. Bruno, — un vieillard qui avait
+reçu l’oblature et qui s’était reclus, pour le reste
+de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent
+quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna
+pour Complies.</p>
+
+<p>A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité
+intense. Il ne songeait ni à se recueillir ni à
+prier. La façon dont les moines chantaient ou psalmodiaient,
+selon la méthode grégorienne la plus
+stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du
+<i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, proféré avec une ferveur et une force
+de supplication inouïe, qu’il rentra en lui-même.
+Cette plainte si suave, cette imploration admirable
+de l’âme qui voudrait se montrer digne des promesses
+de Jésus-Christ, cet appel à l’intercession
+de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il
+fondit en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule,
+tombant à genoux, il cria vers Dieu : « Père, j’ai
+chassé les pourceaux de mon être ; mais ils m’ont
+piétiné et couvert de purin ; et l’étable même est
+en ruines. Ayez pitié, je reviens de si loin. Faites
+miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. Je
+suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon
+hôte, lavez-moi !… »</p>
+
+<p>Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait
+oublié de fixer, avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait
+le lendemain. « Tant mieux, se dit-il, cela
+me reculera d’un jour. »</p>
+
+<p>Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter.</p>
+
+<p>La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité
+toute spéciale troublèrent son sommeil. Il
+eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et malfaisants
+qui rôdaient autour de lui. La récitation du
+verset de saint Ambroise : <i lang="la" xml:lang="la">Procul recedant…</i> mit
+ces larves en fuite. Mais son malaise persista car il
+sentait confusément que des attaques d’En-Bas se
+préparaient contre lui.</p>
+
+<p>Après une insomnie coupée d’assoupissements
+brefs, il atteignit trois heures du matin. Il se leva,
+gagna l’église et fut tout de suite empoigné par le
+recueillement des religieux qui priaient à genoux
+ou étendus, les bras en croix, sur les dalles.</p>
+
+<p>« Oh ! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il. »</p>
+
+<p>Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé
+au contact de ces âmes limpides, irradiant l’adoration
+autour d’elles, pour la première fois depuis
+sa conversion, il sentit son être se détendre. « Il se
+dénoua, s’affaissa sur les dalles, demandant humblement
+pardon au Christ de souiller par sa présence
+la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se
+reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait
+comprendre comment, malgré sa miséricorde, le
+Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de ses élus.
+Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur
+au dernier des convers qui ne savait peut-être pas
+épeler un livre. Il comprit que la culture de l’esprit
+n’était rien, que la culture de l’âme était tout. Et
+peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus
+qu’à balbutier des actes de gratitude, il disparut de
+la chapelle, l’âme emmenée par celle des autres,
+hors du monde, loin de son charnier — loin de son
+corps… »</p>
+
+<p>Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant
+d’inquiétudes, quand, au déjeûner, le Père hôtelier
+lui dit que le Prieur l’attendrait à dix heures précises
+à l’auditoire pour le confesser.</p>
+
+<p>Cette nouvelle l’effara : il en fut comme assommé
+car dans l’élan d’allégresse qui l’emportait depuis
+l’aube, il avait complètement oublié qu’il devait se
+confesser. Et maintenant, à la minute redoutable
+où il allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne
+connaissait pas, il était pris d’une indicible terreur.</p>
+
+<p>Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant,
+à l’église, agissaient, à son insu, sur son
+âme et l’inclinaient à la pénitence. Il fit son examen
+de conscience, et son passé lui apparut tellement
+hideux que la contrition totale lui tordit le cœur
+comme pour en exprimer l’écume de ses péchés. Il
+pleura « doutant du pardon, n’osant même plus le
+solliciter tant il se sentait vil ».</p>
+
+<p>Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le
+bouleversait qu’il fut sur le point de rebrousser
+chemin, d’aller chercher sa valise, de courir
+prendre le train.</p>
+
+<p>Comme il se formulait ce projet, le prieur entra.
+Sans propos préalables, il lui désigna un prie-Dieu
+et, s’asseyant à côté de lui, se dit prêt à entendre
+sa confession.</p>
+
+<p>Huysmans avait vaguement préparé une entrée
+en matière, noté des points de repère, classé à peu
+près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se rappelait
+plus rien.</p>
+
+<p>Le moine demeurait immobile et silencieux.
+Huysmans balbutia le <i lang="la" xml:lang="la">confiteor</i>, s’efforça de commencer
+ses aveux. Mais les larmes jaillirent. Il
+s’interrompit pour balbutier : « Je ne peux pas !… »
+Ah ! ce n’était pas le respect humain qui le retenait.
+Non, c’était « toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter
+qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré par la vue de
+ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné,
+sans un mot de tendresse, sans secours. Il
+lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé
+même par Celui qui l’avait pourtant envoyé
+dans cette abbaye ».</p>
+
+<p>Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule,
+lui dit d’une voix douce et basse : « Vous avez l’âme
+trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des
+questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons
+du temps devant nous car nous ne serons
+pressés, à cette heure, par aucun office. D’ici là,
+pensez à cet épisode de la montée au Calvaire : la
+croix qui était faite de tous les péchés du monde
+pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que
+ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de
+Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter.
+Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous
+avez allégé cette croix du fardeau de vos fautes et
+l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi permis
+à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé
+par le plus surprenant des miracles, par le
+miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le
+donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus. »</p>
+
+<p>Il bénit le pénitent et se retira.</p>
+
+<p>Réconforté par la sublime exhortation du Prieur,
+Huysmans passa une journée assez calme, put
+suivre les offices sans trop se disperser. La nuit fut
+également à peu près paisible ; les larves impures
+s’abstinrent de l’obséder.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux
+communier, et la joie grave qui brillait sur leur visage
+lui inspira le regret de ne pouvoir les imiter.</p>
+
+<p>« Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre
+combien il était différent d’eux ! Tous étaient
+admis jusqu’à M. Bruno, lui seul restait… Et il s’attristait
+d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait,
+en étranger, séparé de même que le bouc de
+l’Écriture, parqué, loin des brebis, à la gauche du
+Christ… »</p>
+
+<p>Ces réflexions lui firent du bien ; elles dissipèrent
+sa terreur de la confession. Il comprit que la justice
+voulait qu’il souffrît et se purifiât pour être
+admis à recevoir son Dieu.</p>
+
+<p>De retour à l’auditoire, il avait pris son parti ; il
+était toujours bien triste mais résolu à tout dire.</p>
+
+<p>Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa
+bonne volonté : «  — Ne vous troublez pas ; c’est à
+Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, que
+vous allez parler. »</p>
+
+<p>La confession se déroula aussi complète que
+possible, ne dissimulant, n’atténuant rien.</p>
+
+<p>Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes,
+s’étonna, encore une fois, du miracle évident dont
+il avait été l’objet et en rendit grâces à Dieu.</p>
+
+<p>Il ajouta : « Le Christ vous a, en quelque sorte,
+ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion
+du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement
+sa convalescence ; et cette convalescence
+dure parfois des années. Il convient donc que vous
+vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir
+contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous
+pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose
+de la prière, du sacrement de pénitence et de
+la sainte communion. »</p>
+
+<p>Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait
+continuer de son mieux. La confession, elle lui serait
+désormais moins pénible puisqu’il n’aurait plus
+des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie,
+il la recevrait souvent car le Démon, furieux
+de sa défection, allait terriblement s’agiter
+pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente
+l’armerait pour se défendre.</p>
+
+<p>Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit
+docilement ces préceptes.</p>
+
+<p>Le moine lui donna pour pénitence <i>une dizaine
+d’un chapelet à réciter</i>, chaque jour, pendant un
+mois ; puis, après lui avoir signifié qu’il communierait
+le lendemain, il l’invita à faire son acte de
+contrition et lui donna l’absolution.</p>
+
+<p>Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide
+formule qui remet les péchés, le pénitent frémit de
+la tête aux pieds. « Il s’affaissa presque sur le sol,
+sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent
+en personne, était là, dans cette pièce, et il
+pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix
+dont le couvrait le moine… Il lui sembla sortir
+d’un rêve quand le Prieur lui dit : — Réjouissez-vous,
+votre vie est morte ; elle est enterrée dans
+un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va
+renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance
+dans Notre-Seigneur et allez en paix. »</p>
+
+<p>Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un
+des actes capitaux de sa conversion. — On fera
+simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de
+mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on
+a noté chez lui les constantes manifestations et par
+l’intégral regret de ses fautes. Chaque fois que,
+malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point
+de suivre les incitations de la nature, le Surnaturel
+divin était intervenu de telle sorte qu’il
+avait eu conscience de son action. Chaque fois que
+le Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il
+avait été remis dans le droit chemin. Enfin, ayant
+demandé à la Vierge d’aller dans un couvent, il y
+avait été envoyé malgré tous les obstacles.</p>
+
+<p>L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant,
+il lui restait de terribles épreuves à subir.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>« <i>Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme,
+il va par les lieux arides, cherchant le repos. Ne le
+trouvant pas, il dit : « Je retournerai dans ma maison
+d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée
+de ses souillures et ornée…</i> »</p>
+
+<p>Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout
+heureux d’avoir enlevé les boues qui lui obstruaient
+l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans ses
+résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.</p>
+
+<p>C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi
+tenta-t-il de rentrer dans la maison devenue nette.</p>
+
+<p>Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes
+avant-coureurs de cette brusque attaque et qui peuvent
+s’expliquer d’une façon naturelle. « Le vieil
+homme », ayant rompu avec des habitudes ancrées
+en lui par de longues années d’indifférence religieuse
+et d’égarements sensuels, se réveille et tente de
+réagir contre les obligations que la Grâce lui impose.
+C’est assez bien la situation d’un jeune arbre
+à fruits, appliqué récemment en espalier contre un
+mur. Les liens qui le maintiennent lui semblent
+d’abord importuns ; il tend à les rompre et à reprendre
+sa forme d’hier.</p>
+
+<p>De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction
+<i>tout instinctive</i> contre une règle dont il venait
+d’éprouver les bienfaits, mais avec cette différence
+<i>qu’à la réflexion</i>, il ne désirait nullement retourner
+sur ses pas.</p>
+
+<p>Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie
+aurait lieu et il lui avait fait entendre que le
+démon en profiterait pour lui travailler l’imagination.</p>
+
+<p>C’est, en effet, par l’imagination — si développée
+chez les écrivains — que le Malin pratique une
+brèche dans l’âme d’où il avait été chassé. Il
+use ensuite de cette faculté comme d’un verre
+grossissant qui déforme toutes choses. Il la bourre
+d’inquiétudes, de scrupules ineptes ; il lui inculque
+le doute ; il lui montre ses péchés comme des
+pyramides et ses mérites comme des grains de
+sable — bref, il l’obsède et la porte à se décourager
+et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but
+visé.</p>
+
+<p>Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère
+surnaturel de cet assaut, c’est le fait que les
+scrupules et les révoltes dont le néophyte se sent
+soudain envahi, persistent lors même que sa raison
+et sa volonté, demeurées intactes, s’opposent à
+cette tentative d’infection nouvelle. Il repousse,
+de toutes ses forces, les pensées néfastes que l’Ennemi
+lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas
+à les éliminer.</p>
+
+<p>N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute
+dans la vie spirituelle et qui ne sait pas encore ce
+qu’une direction judicieuse lui apprendra par la
+suite à savoir que : la seule arme contre ces fantômes
+c’est le mépris. Se croyant en passe de pécher <i>malgré
+lui</i>, il essaie de boxer avec un adversaire aussi
+rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc ; il
+s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est
+mis en déroute<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir pour le développement de ce théorème de Mystique :
+<i>Sous l’Étoile du Matin</i>, chapitres <small>II</small> et <small>IV</small>.</p>
+</div>
+<p>Ainsi de Huysmans.</p>
+
+<p>Voici en quelle minime circonstance l’attaque
+démoniaque se dessina.</p>
+
+<p>Il venait de confier à son commensal que, s’étant
+confessé, il devait recevoir la communion le lendemain.</p>
+
+<p>— C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a
+qu’une messe conventuelle à cinq heures et la règle
+défend d’y communier ; c’est le Père prieur qui la
+dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous
+n’avons que trois religieux prêtres au monastère :
+le Prieur, le Père Abbé qui est malade et garde le
+lit et le Père Benoît qui est absent. Cependant je
+vais m’informer.</p>
+
+<p>Renseignement pris, les choses s’arrangèrent
+pour que Huysmans pût tout de même communier.
+Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain
+matin, avant son départ et lui donnerait le
+Pain de vie.</p>
+
+<p>Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis
+dans la tête qu’il serait communié par un moine et
+la perspective de l’être par un séculier le désolait.
+Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion
+était puérile, absurde, plus il s’attachait à la
+vaincre, plus elle s’affirmait irrésistible.</p>
+
+<p>« Je n’ai pas envie de communier demain… » Et
+il se révolta.</p>
+
+<p>Pourtant une lueur de bon sens lui vint : «  — Je
+suis lâche et imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur
+ne se donnera pas quand même ? »</p>
+
+<p>C’était la note juste, mais tout de suite il se remit
+à errer : «  — Je manque d’humilité, c’est pour me
+punir que le Ciel me refuse la joie d’être sanctifié
+par un moine… »</p>
+
+<p>Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait.
+Pour faire diversion, il voulut réciter la première
+des dizaines de chapelet qui lui avaient été
+prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée
+par son dépit, se développa dans toute sa fureur.
+En désarroi, oubliant tout à fait les avertissements
+du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce fut
+la crise de scrupule.</p>
+
+<p>A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se
+figura que ce n’étaient pas un <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, dix <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> et un
+<i lang="la" xml:lang="la">Gloria</i> qu’il devait réciter, avec contrition, chaque
+jour, mais bien dix chapelets entiers.</p>
+
+<p>Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il
+se répétât qu’il était sûr que le Prieur ne lui avait
+imposé qu’<i>une</i> dizaine d’<i>un</i> chapelet, l’idée le poursuivait
+que, se contentant de si peu, il péchait par
+paresse.</p>
+
+<p>— Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à
+Paris, le temps matériel me manquerait d’ânonner
+cinq cents oraisons à la file !… Allons, je vais dire
+mes dix <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> et rien de plus…</p>
+
+<p>Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une
+voix railleuse s’éleva en lui qui disait : — Ah ! Ah !
+tu vois bien que ce n’est pas cela. Dix chapelets !
+Dix chapelets ! Et non une dizaine de chapelet,
+sinon ta pénitence est nulle.</p>
+
+<p>«  — Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation,
+pensa-t-il, je ne suis pas fou et pourtant je
+me bats contre mon bon sens… Eh bien je vais
+réciter dix chapelets ; peut-être ensuite, aurai-je
+la paix. »</p>
+
+<p>Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes
+de subterfuges pour se garder attentif à cette impossible
+besogne. — Mais alors épuisé, presque
+abruti par cette rabâcherie qui devenait purement
+machinale, il s’arrêta.</p>
+
+<p>Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage :</p>
+
+<p>— Mieux vaut que tu ne communies pas : après
+avoir manqué ta pénitence, tu n’oseras approcher
+de la Sainte Table.</p>
+
+<p>Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia,
+vaille que vaille, les trois derniers chapelets.
+De ce coup il était rendu. Mais comme il soupirait
+d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières,
+tout de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli
+la tâche avec répugnance, il lui fallait tout
+recommencer !</p>
+
+<p>Il chercha un moyen terme : compenser par une
+dizaine réfléchie, récitée avec soin, les cinq cents
+oraisons gâchées. — Il n’y parvint pas. Alors il
+s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de
+son tourment.</p>
+
+<p>A ce moment, sa volonté prit, un moment, le
+dessus : « Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées,
+si j’ergote, je suis perdu ! »</p>
+
+<p>Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable
+hantise dont il était la victime.</p>
+
+<p>Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein
+d’appréhensions mal formulées, mais si las, qu’il
+n’avait plus la force d’écouter les chuchotements
+qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin,
+espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule
+le ressaisit, devint formidable et s’aggrava
+d’un sentiment de haine contre le prêtre qui devait
+le communier le matin suivant.</p>
+
+<p>Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand
+M. Bruno, venu à pas rapides, l’aborda et lui demanda,
+sans autre préambule, ce qu’il avait.</p>
+
+<p>Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il
+ne s’était confié à personne, le regardait sans répondre.</p>
+
+<p>« Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois
+des intuitions : je suis certain, à l’heure qu’il
+est, que le Diable vous travaille les côtes… »</p>
+
+<p>Le pénitent exposa le combat dont il avait été
+le théâtre depuis plusieurs heures.</p>
+
+<p>«  — Ah ! dit M. Bruno, c’est toujours la même
+tactique : arriver à vous dégoûter de la chose qu’on
+doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous rendre le
+chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il
+encore ? Vous n’avez pas envie de communier
+demain ?</p>
+
+<p>— C’est vrai, répondit Huysmans.</p>
+
+<p>— Nous allons arranger la chose. »</p>
+
+<p>M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques
+minutes puis revint, ramenant le Prieur, et
+se retira.</p>
+
+<p>Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua
+son tourment.</p>
+
+<p>— Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et
+regardez ces dix grains. Eh ! bien, c’est tout ce que
+je vous avais prescrit et c’est tout ce que vous
+aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez
+égrené dix chapelets entiers aujourd’hui ?</p>
+
+<p>Huysmans fit signe que oui.</p>
+
+<p>— Et naturellement, vous vous êtes embrouillé,
+vous vous êtes impatienté, vous avez fini par battre
+la campagne ? »</p>
+
+<p>Et voyant que Huysmans souriait piteusement :
+«  — Eh ! bien, entendez-moi, déclara le Père, d’un
+ton énergique, je vous défends absolument à l’avenir
+de recommencer une prière. Elle est mal dite ? Tant
+pis, passez outre… Je ne vous demande même point
+si l’idée de repousser la communion vous est venue,
+car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi porte tous
+ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui
+vous la déconseille. Vous communierez demain,
+quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun scrupule,
+car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le
+Sacrement : je prends tout sur moi. » Il le salua et
+sortit.</p>
+
+<p>Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur :
+«  — J’ignorais, se dit-il, ces attaques contre l’âme,
+cette charge à fond de train contre la raison qui demeure
+intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça,
+c’est fort !… »</p>
+
+<p>Au moment du coucher, un dernier assaut fut
+risqué par le diable. Huysmans n’avait dit ni au
+Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le prêtre
+séculier qui le communierait, tant la chose lui avait
+paru ridicule. Or soudain cette aversion lui revint
+avec une véhémence inouïe.</p>
+
+<p>Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne
+l’empêcherait de communier.</p>
+
+<p>Puis il ajouta en soupirant : «  — Ah ! Seigneur,
+si j’étais seulement certain que cette communion
+vous plaise. Donnez-moi un signe, montrez-moi
+que je puis sans remords vous recevoir. Faites
+que, par impossible, demain, ce soit un moine
+qui… »</p>
+
+<p>Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption
+par cette demande et qu’il encourait le
+risque, si elle n’était pas exaucée, de s’imaginer
+que sa communion ne vaudrait rien.</p>
+
+<p>Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait
+téméraire. Et enfin apaisé, il s’endormit.</p>
+
+<p>Au réveil, tout continuait de se taire en lui. « Il
+comprenait maintenant qu’il avait été assailli à l’improviste
+et que ce n’était pas avec lui-même qu’il
+avait lutté. »</p>
+
+<p>Mais il demeurait morne et froid ; il ne se sentait
+plus aucun désir de la communion qu’il allait recevoir.
+Il se rendit à l’église, s’agenouilla, pria d’une
+façon distraite car la pensée l’obsédait de ce signe
+qu’il avait demandé ; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant
+plus que jamais puérile et irrespectueuse.
+Mais elle revenait toujours.</p>
+
+<p>Comme la messe allait commencer, il fut surpris
+de voir entrer, pour la dire, non le prêtre séculier
+qu’il attendait, mais un moine qu’il n’avait pas
+encore vu.</p>
+
+<p>Avide de se renseigner, il appela d’un geste
+M. Bruno prosterné non loin de lui et, lui désignant
+le religieux, lui demanda tout bas qui
+c’était.</p>
+
+<p>— C’est dom Anselme, l’abbé du monastère,
+répondit l’oblat.</p>
+
+<p>— Celui qui était malade ?</p>
+
+<p>— Oui, c’est lui qui va nous communier.</p>
+
+<p>Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude.
+Ainsi, sans intervention humaine, le signe qu’il
+avait demandé à Dieu lui était accordé.</p>
+
+<p>« Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il,
+tu as même mieux que le simple moine que tu désirais,
+tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se cria :
+Oh ! croire, croire, comme ces pauvres convers ; ne
+pas être nanti d’une âme qui vole à tous les vents.
+Avoir la foi enfantine, la foi immobile, l’indéracinable
+foi ! Ah ! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en
+moi. »</p>
+
+<p>Son âme se réchauffa par cette invocation ; il put
+prier à cœur ouvert et, au moment de communier,
+cette humilité si franche, dont il avait déjà donné
+tant de preuves, lui fit dire : « Seigneur, ne vous
+éloignez point. Que votre miséricorde retienne
+votre justice. Pardonnez-moi ; accueillez le mendiant
+de communion, le pauvre d’âme… »</p>
+
+<p>Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait
+à un transport de joie surnaturelle. — Or rien ne
+vint qu’une sensation d’étouffement si pénible qu’il
+ne put faire son action de grâces et qu’il dut
+s’élancer dehors pour respirer.</p>
+
+<p>« Toutes ses prévisions étaient retournées ; c’était
+l’absolution et non la communion qui avait agi.
+Près du confesseur, il avait nettement perçu la
+présence du Rédempteur. Tout son être avait été,
+en quelque sorte, injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie
+lui avait seulement apporté un tribut
+d’étouffement et de peine. »</p>
+
+<p>C’était une épreuve dont on peut spécifier comme
+suit la nature : il avait demandé un signe surnaturel
+qui lui prouvât que sa communion était agréable
+à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation
+de cette faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son
+action illuminante sur l’âme lui étaient refusées.</p>
+
+<p>Il était désorienté ; le Père hôtelier lui demandant,
+au déjeuner, s’il était content, il ne répondit
+que d’une façon vague. Puis détournant le propos, il
+s’enquit de la circonstance qui avait fait que le
+Père abbé l’avait communié.</p>
+
+<p>«  — Ah ! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris
+que vous. Le Père abbé a subitement déclaré, en se
+réveillant, qu’il lui fallait, ce matin, célébrer sa
+messe. Il s’est levé, malgré les observations du
+Prieur qui lui défendait, en tant que médecin, de
+quitter le lit. Je ne sais pas et personne ne sait ce qui
+lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors annoncé
+qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu :
+« Parfaitement, c’est moi qui le communierai… »</p>
+
+<p>Huysmans s’inclina sans rien dire : — Il n’y a
+plus à douter, pensa-t-il, Dieu a voulu me répondre
+d’une façon nette.</p>
+
+<p>Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu
+la permission de lui faire visiter les dépendances
+du couvent.</p>
+
+<p>— Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a
+exprimé le désir de vous connaître.</p>
+
+<p>Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis
+dans une petite cellule fort nue. L’abbé reçut, avec
+amabilité, le néophyte et lui demanda tout d’abord
+s’il se portait bien et s’il s’accommodait de l’abstinence
+et de la nourriture succincte. Huysmans répondit
+affirmativement. De fait, contre toutes ses
+prévisions jamais il ne s’était trouvé en meilleure
+santé : point de névralgies, ni défaillances, ni
+troubles d’estomac.</p>
+
+<p>— Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y
+a pourtant quelque chose qui doit vous manquer ?</p>
+
+<p>— Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il
+avoua avoir fumé en cachette.</p>
+
+<p>— Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac
+n’a pas été prévu par saint Benoît ; sa règle n’en
+fait donc point mention et je suis, dès lors, libre
+d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant
+de cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.</p>
+
+<p>Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le
+promena partout et leur conversation porta sur
+l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne préparait
+donc le pénitent à la tempête formidable que le
+Malin allait, de nouveau, soulever en lui.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, après une nuit aussi calme
+que la précédente, il venait d’entrer à la chapelle
+dans le but de prier la Vierge, quand soudain,
+avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème
+éclata en lui. Il entendait résonner dans son âme des
+injures atroces contre l’Immaculée. Il avait horreur
+de cette aberration, il en frissonnait de dégoût et
+pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour
+ne pas les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait.</p>
+
+<p>Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia
+dans le jardin. Aussitôt la voix démoniaque se tut
+mais pour faire place à une autre qui l’emplit d’arguties
+captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque
+de scrupule : Pourquoi s’était-il permis de
+communier sans goût ? Pourquoi, au lieu de se recueillir,
+avait-il passé l’après-midi à flâner avec
+M. Bruno ?</p>
+
+<p>«  — Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes
+sont ineptes : j’ai communié tel que j’étais, sur
+l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette
+promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée,
+c’est M. Bruno qui, d’accord avec l’abbé de la
+Trappe, l’a décidée… »</p>
+
+<p>— N’importe, tu aurais mieux agi en passant
+toute la journée en prière dans l’église.</p>
+
+<p>— Mais c’est impossible.</p>
+
+<p>— Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit
+de pénitence. Donc tu ne l’as pas !</p>
+
+<p>Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur.
+Il pantelait, ne sachant comment faire tête. Alors,
+avançant toujours, le Mauvais tenta de ressusciter
+le débat sur les dizaines du chapelet.</p>
+
+<p>De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements
+du Prieur lui revinrent en mémoire et il
+haussa les épaules. Méprisée, la force adverse battit
+en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute — et
+l’attaque prit une nouvelle forme.</p>
+
+<p>Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient.
+Doutes sur la Présence réelle, doutes sur les
+vérités révélées, doutes sur la bonté de Dieu, doutes
+sur le libre arbitre — bref une kyrielle d’objections
+mille fois réfutées, et dont Huysmans avait appris
+à reconnaître l’inanité alors qu’il étudiait sa religion.
+Néanmoins, il voulut accepter la controverse ;
+mais l’assaut était si pressant qu’il avait à
+peine le temps de formuler les réponses avant de
+recevoir un nouveau coup.</p>
+
+<p>Et cependant la foi qu’il avait acquise restait
+immobile, inébranlable sous le flot de paradoxes
+éculés qui la submergeait.</p>
+
+<p>« Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à
+travers cette bagarre, très lucide, nous sommes
+deux, pour l’instant, en moi. Je suis mes raisonnements
+et j’entends, de l’autre côté, les sophismes
+qu’on me souffle. Jamais cette dualité ne m’était
+apparue aussi nette… »</p>
+
+<p>Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi
+découvert battit en retraite encore une fois. Mais
+Huysmans n’avait pas eu le loisir de se reprendre
+que l’assaut recommença.</p>
+
+<p>Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il
+avait été victime d’un phénomène d’auto-suggestion.
+Il résista, trop renseigné sur son état mental
+pour prendre au sérieux cette insinuation.</p>
+
+<p>Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà
+présentés, défilaient, grossis, tentaculaires, enlaçant
+la foi pour essayer de l’étouffer. Toutes les pédantesques
+rengaines du matérialisme eurent leur
+tour. Mais Huysmans avait jaugé, dès longtemps,
+leur vide. Il les subit donc sans fléchir.</p>
+
+<p>Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita
+un tombereau d’ordures dans l’âme. En des
+tableaux d’une précision effrayante, il lui mit sous
+les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable.</p>
+
+<p>Huysmans ne se laissa pas séduire : ces rappels,
+intensifiés, de ses débauches lui faisaient horreur ;
+il ne pouvait écarter l’obscène vision, mais l’impression
+qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté
+puis barbouillé d’excréments.</p>
+
+<p>Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin
+n’intervenait pas — gardait le silence. Alors ce fut
+la tentation de désespoir : «  — Tout est fini, je suis
+condamné à flotter comme une épave dont personne
+ne veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible
+car si le monde me répugne, je dégoûte
+Dieu ! »</p>
+
+<p>Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce
+moment même, il put prier : «  — Mon Dieu, dit-il,
+souvenez-vous du Jardin des Olives. Souvenez-vous
+qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de
+moi, parlez, ne vous en allez pas… »</p>
+
+<p>Rien : nulle réponse. Le démon aussi se taisait.
+L’âme du pénitent gisait maintenant, dans une
+nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la
+plus petite consolation — quasi-morte.</p>
+
+<p>C’était la purification renforcée ; celle que Dieu
+impose toujours à l’âme qu’il entend faire progresser
+rigoureusement dans la voie étroite afin
+qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude
+que, réduite à ses propres moyens, elle n’est
+qu’un cadavre. Et en même temps, il la triture,
+comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à
+l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est
+salutaire mais épouvantablement douloureuse.</p>
+
+<p>Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure
+de Complies ; la crise ayant duré toute la journée,
+il ne put prier, mais quand le chœur entonna
+le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, un peu de lumière rentra en lui.
+Il regagna, l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout
+pâle et tout tremblant, il s’écroula sur une chaise.
+Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient rejoint,
+s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent.</p>
+
+<p>Il expliqua les tortures qu’il venait de subir.</p>
+
+<p>Et le moine, heureux de constater à quel point
+cette âme avançait dans les chemins de Dieu, lui
+apprit que la crise en question se produisait toujours
+lorsque la contrition du pécheur était parfaite,
+et qu’il devait donc s’en réjouir comme d’une
+nouvelle preuve de la sollicitude divine à son
+égard.</p>
+
+<p>— N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible
+moment à passer.</p>
+
+<p>— C’est ce que la théologie mystique appelle :
+la « Nuit obscure » ajouta M. Bruno.</p>
+
+<p>— Ah ! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant ;
+je me souviens… Voilà donc pourquoi saint Jean
+de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les douleurs
+de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien
+lorsqu’il affirme qu’on est alors plongé tout vivant
+dans les enfers…</p>
+
+<p>Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à
+Paris, avait tant insisté pour qu’il lût avec attention
+les œuvres du Saint. C’est qu’il prévoyait que
+son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait
+le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans
+avait tout oublié.</p>
+
+<p>L’hôtelier conclut : «  — Le remède à tout cela,
+c’est la confession. Soyez debout, demain matin à
+trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il vous
+entendra<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Voir la <a href="#n1">note I</a> à la fin de cette étude sur Huysmans.</p>
+</div>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Par la permission divine, Huysmans venait de
+traverser une crise qui devait lui être fort utile.</p>
+
+<p>D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce
+ne l’abandonnait pas, puisque, contre toute vraisemblance,
+le signe surnaturel qu’il avait demandé
+lui fut octroyé.</p>
+
+<p>Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en
+traits de flammes, de ses égarements passés et
+pardonnés, quant à la chair et quant à l’esprit, il se
+tiendrait davantage en garde contre les rechutes ;
+de plus il avait appris comment la Puissance
+d’En-Bas s’empare de l’imagination pour tendre
+des embûches aux âmes que Dieu destine à se perfectionner
+par la souffrance. Cet enseignement ne
+serait pas perdu.</p>
+
+<p>Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir
+et il s’en était dégagé par la prière la plus
+humble.</p>
+
+<p>Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait
+fait expérimenter l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer
+Dieu et d’en être payée de retour, elle est privée,
+pour un temps, de toute consolation sensible,
+enfermée dans la foi toute nue, toute sèche, purement
+intellectuelle.</p>
+
+<p>Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes
+sans se rebuter ni s’attiédir — ainsi qu’il l’aurait
+sûrement fait si sa conversion n’avait été que le
+caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie
+d’ordre littéraire — il avait conquis sa récompense
+et il allait la recevoir.</p>
+
+<p>Sa première communion lui avait seulement
+procuré — d’une façon latente — l’énergie nécessaire
+pour résister aux attaques du démon ; la seconde
+l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son
+Sauveur vivre en elle.</p>
+
+<p>Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession,
+au Prieur, les affres par lesquelles il venait de
+passer. Celui-ci mit les choses au point, lui fit
+toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il
+n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses
+que le Mauvais lui présentait.</p>
+
+<p>« Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant
+après une conversion. Du reste, c’est bon
+signe car, seules, les personnes sur qui Dieu a des
+vues sont soumises à ces épreuves. »</p>
+
+<p>Puis il analysa, avec une extrême précision, le
+mécanisme des ruses employées par le démon pour
+troubler l’âme de bonne volonté, recommanda encore
+à son pénitent de répondre par un calme mépris,
+sans même daigner faire au Mauvais l’honneur
+de le combattre.</p>
+
+<p>Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait
+pas le désir de communier et que cette inertie l’inquiétait,
+il conclut par ces mots : «  — Il y a de la
+fatigue dans votre cas ; l’on n’endure pas impunément
+de pareils chocs. Ne vous tourmentez pas
+de cela. Ayez confiance. Ne prétendez point vous
+présenter devant Dieu tiré à quatre épingles : allez
+à lui, simplement, naturellement — tel que vous
+êtes. N’oubliez pas que si vous êtes un serviteur,
+vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, Notre-Seigneur
+va dissiper tous ces cauchemars. »</p>
+
+<p>Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé,
+descendit à l’église.</p>
+
+<p>Il reçut la communion avec une pleine humilité,
+puis alla au jardin pour faire son action de grâces.</p>
+
+<p>Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement
+se répandit dans son âme ; une lumière indicible
+en pénétra les replis les plus intimes ; il se
+sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même ;
+il se trouva transporté en adoration au seuil même
+de l’Éden. Quand il revint sur la terre, il s’aperçut
+qu’il voyait pour la première fois la nature : le
+brouillard de tristesse et d’impressions artificielles
+qui la lui voilait naguère, s’était dissipé. Tout
+le paysage s’illumina de la même clarté que son
+âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation
+de dilatement, « la joie presque enfantine du malade
+qui opère sa première sortie ». Les arbres, lui
+sembla-t-il, murmuraient des prières ; des ailes angéliques
+se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil
+brillait semblable à un ostensoir d’or radieux.
+« C’était un Salut de la nature, une génuflexion
+d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant
+de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait,
+là-haut, dans la custode embrasée de l’astre…</p>
+
+<p>« Transporté, il avait envie de crier à ce paysage
+son enthousiasme et sa foi. Il éprouvait enfin une
+aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait
+plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre
+n’est capable de donner. Dieu seul avait le
+pouvoir de combler ainsi une âme, de la faire déborder
+et ruisseler en des flots de joie. »</p>
+
+<p>Huysmans l’expérimentait donc : cette joie toute
+surnaturelle atteignait une intensité que les gens
+les plus humainement heureux ne soupçonnent
+même pas…</p>
+
+<p>Il passa encore quelques jours au monastère,
+bien portant, entouré d’affection par les moines et
+par le bon M. Bruno. Quand il retourna dans le
+monde, il emportait le regret de ne pas toujours
+demeurer auprès d’eux. Il était fort triste car il
+pressentait de nouvelles épreuves. Mais le souvenir
+des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie
+d’Huysmans depuis sa conversion. De même, au
+cours des pages précédentes, écartant tout ce qui
+n’était point mon sujet, à savoir : suivre la marche
+de la Grâce dans cette âme, et en marquer, avec
+autant de précision que je l’ai pu, les arrêts et les
+reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du
+Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience.
+J’ai voulu établir une sorte de procès-verbal ; je me
+suis donc attaché à réprimer l’émotion que suscitaient
+souvent en moi maints épisodes où se manifeste
+la véracité magnifique du pécheur pénitent.</p>
+
+<p>Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit,
+dans ce qui va venir, je démontrerai, je
+l’espère, que Huysmans était prédestiné à conquérir
+son salut par la douleur physique et morale.
+Dieu, en effet, multiplia les épines sur le chemin
+où il l’avait engagé. Rares et brèves y furent les
+joies, fréquentes et prolongées les souffrances.
+Huysmans y acquit peu à peu la résignation puis
+l’amour de la Croix. Il y reçut aussi la persévérance
+jusqu’à cette mort enviable pour le croyant,
+effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne.</p>
+
+<p>L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs
+à sa conversion, c’est surtout l’aridité, cette épreuve
+si fréquente chez ceux que Dieu mène par les voies
+extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si
+merveilleusement fixé les phases.</p>
+
+<p>Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu
+purifie l’âme en lui retirant toute lumière sur ce
+qui se passe en elle. Bien plus, il semble s’en
+tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction
+apparente au désir qu’elle éprouve de se rapprocher
+de Lui.</p>
+
+<p>« L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où
+elle se trouve ; privée de toutes les consolations
+naturelles et surnaturelles dont elle avait coutume
+de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut
+se contenter et cette soif est si ardente qu’elle en
+est toute desséchée… »</p>
+
+<p>Et il ajoute : « On voit qu’un tel état peut devenir
+une épreuve très rude quand il se prolonge. Il
+est d’une monotonie désolante et malheureusement
+il s’impose : on ne peut en changer à son gré. Quand
+cette aridité dure pendant quelques jours, elle est
+déjà profondément ennuyeuse. Mais au bout de
+plusieurs années, elle devient intolérable. On est
+bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins
+dans les bonnes lectures et dans les œuvres saintes
+mais extérieures » ; mais le résultat est nul ou à peu
+près.</p>
+
+<p>Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les
+différents traits de ce véritable purgatoire, le Saint
+en dit : « C’est une plaine sablonneuse, sèche, monotone.
+Çà et là pousse une herbe rare, partout la
+même. Elle se dresse tristement vers le ciel. C’est
+le souvenir de Dieu, souvenir simple, sans variété.
+Le vent des distractions couche cette herbe et
+l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les
+tiges se relèvent et reprennent leur direction vers
+le ciel avec une obstination tranquille… »</p>
+
+<p>Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les
+années qui suivirent sa conversion et jusqu’au
+jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a noté
+dans <i>la Cathédrale</i> et dans <i>l’Oblat</i>.</p>
+
+<p>D’abord il fut durement éprouvé au point de vue
+des consolations naturelles : le bon prêtre qui l’avait
+envoyé à la Trappe, qui avait repris la direction de
+son âme à son retour à Paris et pour lequel il ressentait
+une affection filiale, mourut peu de temps
+après. Des amitiés nouvelles et qu’il croyait solides
+s’éloignèrent. Il s’était retiré dans la solitude, auprès
+de l’abbaye de Ligugé ; il y trouvait quelque
+réconfort à suivre les splendides offices bénédictins.
+Or, quelques mois après son installation, les religieux
+furent expulsés, partirent en exil. Il dut rentrer
+dans ce Paris qu’il avait en horreur.</p>
+
+<p>Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à
+subir de violentes attaques. Les incroyants le chargèrent
+d’injures et de calomnies ou déplorèrent
+hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques,
+divers Pharisiens mirent en doute sa
+sincérité, soulignèrent, avec perfidie, l’outrance de
+quelques-uns de ses jugements, interprétèrent dans
+un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent,
+lui et ses confesseurs, de conseils empoisonnés
+ou de lettres anonymes. Encore un coup,
+comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose
+la lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à
+la lie, le fiel de la méchanceté humaine.</p>
+
+<p>Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée,
+en apparence, des visites de la Grâce, rien qu’une
+oraison qui semblait ne pas être entendue, rien que
+des communions où Jésus gardait le silence en lui,
+rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait
+ne devoir être jamais rassasiée. Il n’obtint un peu
+de tendresse que lorsqu’il se réfugiait auprès de la
+Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à
+Notre-Dame des Victoires.</p>
+
+<p>Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux
+passages de ses livres, ceux-ci par exemple : « Revenu
+de la Trappe à Paris, il vécut dans un état
+d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans
+une langueur que berçait le ronronnement de prières
+toutes machinales… Il se demandait : suis-je plus
+heureux qu’avant ma conversion ? Et il devait cependant
+bien, pour ne pas se mentir, se répondre :
+oui. En somme, il menait une vie chrétienne, priait
+mal, mais, du moins, priait sans relâche. Seulement
+il se sentait l’âme si vermoulue et si aride !… »
+(<i>La Cathédrale</i>, ch. <small>II</small>).</p>
+
+<p>Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur
+à la communion. Il décrit comme suit sa sécheresse :
+« C’est un état particulier où il semble que
+la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus ;
+que la vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et
+vous étouffe, où il semble, lorsqu’on reprend assez
+d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au dedans
+de soi, que l’on se penche, dans un silence
+effrayant, sur un trou noir. » (<i>La Cathédrale</i>,
+p. 97).</p>
+
+<p>Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise
+qui le portait à s’admirer pour sa continence et
+son assiduité à la prière, malgré les distractions et le
+manque de goût. Cette tentation le suppliciait car
+Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait
+gratifié dès la première heure. « J’ai, dit-il, à l’état
+latent, ce qu’au Moyen Age on appelait ingénument
+la vaine gloire : une essence d’orgueil diluée
+dans de la vanité et s’évaporant au dedans de moi,
+dans des réflexions toutes tacites… Mon vice est
+muet et souterrain ; il ne sort pas ; je ne le vois
+pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine
+et il me saute dessus sans que je l’aie entendu
+venir. »</p>
+
+<p>Et relevant ces distractions incessantes qui
+marquent l’état d’aridité il s’écriait : « Il suffit que
+je m’agenouille, que je veuille me recueillir pour
+qu’aussitôt je me disperse. Ah ! les gens qui ne
+pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile
+que de prier. Je voudrais bien les y voir : ils
+pourraient attester alors que les imaginations profanes
+qui laissent, à d’autres moments, tranquille,
+surgissent pendant l’oraison, à l’improviste. » (<i>La
+Cathédrale</i>, p. 103).</p>
+
+<p>Puis l’aridité persistant, « un jour l’ennui s’implanta
+en lui, l’ennui noir qui ne permet ni de travailler,
+ni de lire, ni de prier, qui vous accable à
+ne plus savoir que devenir ni que faire… Je m’ennuie
+à crever : ce que je suis las de me surveiller,
+de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes
+et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais
+volontiers de la sorte : le passé me semble horrible ;
+le présent m’apparaît faible et désolé ; quant à
+l’avenir, c’est l’épouvante… Je cherche des sensations
+dans mes communions ; il faudrait pourtant
+me convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées
+qu’elles deviennent méritoires. Je le vois mais j’en
+souffre : c’est si naturel de demander à Dieu un peu
+de joie !… » (<i>La Cathédrale</i>, chap. <small>VIII</small>).</p>
+
+<p>Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les
+éclaircissements de son admirable confesseur, n’arrivait
+pas à se rendre compte qu’il était dans le
+Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les
+ténèbres, qu’il progressât sans aide sensible.</p>
+
+<p>Il essaya la diversion notée par saint Jean de la
+Croix. Il se jeta dans des lectures infinies de Mystique,
+de liturgie, d’art religieux et il n’en tira que
+de la satiété : « Quel malheur, s’écria-t-il, que
+d’avoir une bobine dans la cervelle et de se dévider
+ainsi ses récentes lectures !… » (<i>L’Oblat</i>, p. 134).</p>
+
+<p>Cependant les offices de la Semaine Sainte lui
+apportaient un peu de soulagement : souffrant
+comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en croix,
+la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion
+avec l’Église ; il parvenait à prier sans trop
+de contraction.</p>
+
+<p>Mais bientôt l’ennui revenait ; et, sauf le temps
+du voyage en Hollande où il alla visiter la ville de
+Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne sortit
+plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie
+brisa sa plume.</p>
+
+<p>Durant cette période d’apparent abandon de
+Dieu, il eut tout de même deux signes qui purent
+lui faire comprendre qu’il n’était point délaissé.</p>
+
+<p>D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en
+lui, s’augmentait même du fait qu’il s’y attachait
+avec persévérance malgré la fatigue de son âme et
+malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi
+les déboires d’ordre naturel.</p>
+
+<p>Ensuite ses livres produisirent des conversions.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>La publication d’<i>En Route</i> fit un bruit considérable :
+langues et plumes entrèrent en danse autour
+du converti.</p>
+
+<p>Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que « de
+la littérature. » Le goût bien connu d’Huysmans
+pour les singularités l’avait porté à ressusciter, à
+grand renfort de détails effarants, cette chose défunte
+qu’était la religion catholique. En somme,
+disaient-ils, c’est une fantaisie d’artiste qui, blasé
+sur les sensations normales, a voulu s’en créer
+d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous
+mystifiant. — De fait, le mot : <i>mystiquefication</i>
+fut lancé.</p>
+
+<p>D’autres — des « chers confrères », bien entendu — dénoncèrent
+un adroit calcul pour s’attirer la
+clientèle dévote et s’assurer, par là, de sérieux bénéfices.
+Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus
+tard pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de
+s’être « vendu aux Jésuites ». Mais ils qualifièrent
+sa conversion d’opération de librairie bien menée.</p>
+
+<p>Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement
+raconté, dans <i>En Route</i>, sa propre histoire,
+qu’il pratiquait, persévérait, semblait avoir totalement
+rompu avec le matérialisme, on en conclut
+comme il a été dit plus haut, à un affaiblissement
+d’esprit ; un esthète gourmé promulgua cet axiome :
+« On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de talent. »
+Et maints crocodiles de lettres feignirent de
+verser des larmes sur l’effondrement prématuré de
+cette belle intelligence.</p>
+
+<p>D’autre part, dans le clergé, on observait une
+prudente réserve. Car Huysmans, très ignoré,
+jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et dont
+seuls, quelques intimes connaissaient la droiture
+foncière, effrayait par la crudité de son vocabulaire.
+Il offusquait aussi par la violence de ses
+critiques touchant les déformations du culte, l’ignorance
+de la liturgie qui se révèlent dans certaines
+paroisses, touchant la pauvreté de style et la
+gaucherie de nombreux volumes traitant de la vie
+spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut
+écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une
+mise à l’index s’imposait.</p>
+
+<p>Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait
+souvent la mesure. Il y eut toujours chez lui
+un penchant à l’exagération des tares de l’Église militante,
+une tendance aux généralisations hâtives.
+Je l’ai déjà dit ailleurs : il l’aimait tant cette Église,
+où il avait mis tous ses espoirs, qu’il voulait servir
+de tout son talent et de tout son cœur ! Y constater
+maintes faiblesses et maintes défectuosités
+lui était pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela
+le désolait. Et il en résultait des jugements précipités
+bien faits pour indisposer contre lui ceux qui
+ne partageaient pas sa furie d’Absolu.</p>
+
+<p>Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer
+aux incrédules que la foi n’abolissait point
+le sens esthétique, et qu’un catholique n’était pas
+nécessairement un <i>bondieusard</i> confiné dans d’idiotes
+superstitions, voué à un fétichisme grotesque.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des
+deux mains à quelques-uns de ses réquisitoires,
+par exemple à l’entrain justicier qui lui faisait dénoncer
+sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie
+religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que
+certaines de ses appréciations, par trop sommaires,
+étaient de nature à froisser les esprits enclins à
+plus d’équité.</p>
+
+<p>Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne
+peut être « qu’un déchet, tout le dessus du panier
+étant enlevé par les ordres contemplatifs et l’armée
+des missionnaires » et lorsqu’il le traite de
+« lavasse des séminaires » (<i>En Route</i>, p. 57).</p>
+
+<p>Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le
+clergé actuel s’est parfois laissé influencer par le
+rationalisme ambiant, si, comme nous tous, il a
+besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre
+d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à
+Rome, et dont l’apostolat se prouve efficace.</p>
+
+<p>Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des
+cercles catholiques d’ouvriers. Il les croit composés
+« d’affreux blousards » dont l’haleine alcoolique
+dément l’onction mal arrêtée des traits » (<i>En
+Route</i>, p. 117).</p>
+
+<p>Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente
+beaucoup lesdits cercles ouvriers, mon métier
+de conférencier m’en faisant une obligation qui
+m’est fort agréable à remplir.</p>
+
+<p>Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise
+et de piété, des esprits judicieux et d’une culture
+souvent fort développée. Jamais je n’y ai remarqué
+de tartufes allant du mastroquet à la table de communion
+et vice-versa.</p>
+
+<p>J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu
+que l’Église de France triomphe de la crise qu’elle
+traverse, je crois que c’est par le peuple que se
+fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en
+grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie
+par l’amour de l’or, faisandée quant aux mœurs.</p>
+
+<p>Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques
+d’ouvriers forment, en général, une élite sur qui
+l’on peut fonder de grandes espérances. La preuve,
+c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de
+les dissoudre…</p>
+
+<p>Revenons à Huysmans.</p>
+
+<p>On comprend combien ses outrances le desservaient
+auprès des esprits prévenus et des intelligences
+fermées à l’art. Son action demeura aussi à
+peu près nulle sur les simples.</p>
+
+<p>Et cela s’explique : son style surchargé de néologismes
+et d’archaïsmes, ses métaphores en raccourci,
+sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que
+les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un
+classique. On se rappelle ses diatribes amusantes
+contre Virgile et les écrivains du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Au
+fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique,
+voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.</p>
+
+<p>Mais ce sont justement les teintes violentes de
+son style, ses trouvailles d’images neuves, l’imprévu
+de ses comparaisons pharmaceutiques et culinaires,
+son habitude d’explorer les régions les moins connues
+de la littérature et de l’art, qui séduisirent des
+amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne
+digérait plus que le bistournage des idées et les ragoûts
+de sensations troubles et de sentiments savamment
+frelatés.</p>
+
+<p>Certains d’entre eux se plurent aux confidences
+scabreuses d’<i>En Route</i>, furent d’abord comblés
+dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet
+écrivain qui savait accommoder, d’une façon si
+experte, leurs friandises de prédilection.</p>
+
+<p>Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation
+et rien de plus. Mais quelques-uns, qui ne
+s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre enrobant
+l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain
+un retour sur eux-mêmes. Sans qu’ils en
+eussent d’abord conscience, ces aveux véridiques,
+cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore
+saine de leur âme. Puis se comparant à Huysmans,
+ils se dirent : — Moi, non plus je n’attends rien de
+la vie ; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent ;
+moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects
+dont mes sens ont désormais besoin pour s’émouvoir ;
+moi aussi, j’ai soif d’une certitude que ni la
+science ni les philosophies les plus subtiles n’ont
+pu me fournir.</p>
+
+<p>De là à se dire : — Si j’essayais de faire comme
+Huysmans ? il n’y avait qu’un pas.</p>
+
+<p>Et ce pas fut souvent franchi.</p>
+
+<p>Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps
+après la publication d’<i>En Route</i> : « Ce livre a fait
+des conversions que je connais ; d’autres sont prêtes.
+Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils
+en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup
+sûr, c’étaient des gens bien malades ceux qui se
+sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce pas la
+meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée
+à mes efforts ? Il a fait servir le très imparfait que
+je suis au bien. Il est admirable !…<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin,
+dans son opuscule : <i>Huysmans intime</i>.</p>
+</div>
+<p>Huysmans eut une preuve encore plus formelle
+que son œuvre ne restait pas stérile. Je rapporte le
+fait tel qu’il me le conta, l’un des derniers jours de
+sa vie terrestre.</p>
+
+<p>Lorsque parut <i>En Route</i>, l’abbé F., qui l’avait
+instruit et dirigé dès le début de sa conversion, eut
+à subir de violents reproches de la part de plusieurs
+de ses collègues. Ils prenaient texte des passages
+acrimonieux à l’égard du clergé que contient le
+volume, pour mettre en doute la sincérité de l’écrivain.
+Ils accusaient son confesseur d’avoir agi avec
+trop de précipitation.</p>
+
+<p>Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé,
+il alla prier la Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice,
+de l’éclairer sur le cas de Huysmans.</p>
+
+<p>— Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé
+ou que j’aie bien agi, daignez me donner un signe.</p>
+
+<p>Le lendemain, comme il était à son confessionnal,
+un homme d’une quarantaine d’années se présenta
+et lui déroula une série d’aveux où foisonnaient
+les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait
+du plus intense repentir et spécifiait qu’il n’avait
+plus pratiqué depuis vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis
+il lui demanda quelle circonstance l’avait amené
+à une aussi parfaite contrition.</p>
+
+<p>— C’est que je viens de lire <i>En Route</i>, répondit
+l’autre. Le ton de sincérité, la bonne foi de ce
+livre m’ont touché. Enfin je me suis dit que si une
+âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise,
+avait été pardonnée, la mienne, plus sale
+encore, pourrait peut-être aussi se purifier. Je suis
+venu à ce confessionnal — à tout hasard. Et
+j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.</p>
+
+<p>— Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant
+en larmes et remerciant la Vierge…</p>
+
+<p>Donc Huysmans reçut quelques consolations à
+travers ses souffrances. Elles lui furent douces
+mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. Pourtant
+il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être
+mieux traité. Il écrit : « Ce qui m’inquiète, c’est de
+ne pas assez aimer Dieu. Je l’aime bien tout de
+même mais je ne le sens pas et j’en souffre… Je
+vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par
+une voie que, faute de courage, je n’aurais pas
+choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il fait ; et il
+n’y a qu’à répondre : <i>Amen !</i> »</p>
+
+<p>Et se répétant toujours : Père, c’est bien dur !
+Mais que votre volonté s’accomplisse et non la
+mienne, il continue à prier dans sa nuit sans
+étoiles.</p>
+
+<p>Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale.
+Dieu va le préparer maintenant à l’extrême
+souffrance physique en le mettant en contact avec
+cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire
+en partie les maux.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>A mon avis, avec la seconde partie d’<i>En Route</i>,
+le chef-d’œuvre de Huysmans c’est <i>Sainte Lydwine
+de Schiedam</i>.</p>
+
+<p><i>La Cathédrale</i>, en effet, s’alourdit de considérations
+liturgiques, d’aperçus, ingénieux d’ailleurs,
+sur le symbolisme religieux, de nomenclatures
+bibliographiques par trop sèches qui en rendent la
+lecture assez pénible. D’autre part, les états d’âme,
+consécutifs à sa conversion, que Huysmans y analyse,
+sont toujours les mêmes. Cette monotonie
+était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui
+se prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait
+que constater le fait sans en varier l’exposé.
+Son admirable véracité, son souci d’exactitude
+s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi
+poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand
+il écrivit <i>En Route</i>. Or les études d’archéologie,
+d’histoire et d’art qui occupent une grande partie
+du volume apparaissent plaquées un peu au hasard
+parmi les considérations d’ordre psychologique. Il
+semble qu’il y ait là un défaut de composition et
+l’intérêt en pâtit.</p>
+
+<p>Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder
+l’ouvrage. Il aurait consacré un livre à part à la
+description et à l’explication de la cathédrale de
+Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant
+la période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle
+est, <i>la Cathédrale</i> donne l’impression d’une mosaïque
+disparate et rafistolée à l’aveuglette, où les
+pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent
+avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents
+notables, de la vie spirituelle.</p>
+
+<p>La même remarque s’applique à <i>l’Oblat</i>, encore
+qu’il y ait dans ce livre d’intéressantes données
+sur les vicissitudes d’une communauté bénédictine
+à l’époque des expulsions.</p>
+
+<p>Quant à <i>Foules de Lourdes</i>, c’est un livre manqué.
+Le tempérament de Huysmans ne le désignait
+guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa
+sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner,
+avant tout, le vilain côté des choses humaines,
+et à le souligner dans ses écrits, l’ont emporté une
+fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile
+qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat
+du Surnaturel à Lourdes. Les laideurs vinrent au
+premier plan et rejetèrent les beautés dans une pénombre
+excessive.</p>
+
+<p>Cependant on trouve dans <i>Foules de Lourdes</i>,
+une superbe apologie de la Sainte Vierge, une page
+exquise sur les cierges à la Grotte, une réfutation
+judicieuse et documentée des difficultés que la
+science matérialiste oppose au caractère miraculeux
+des guérisons obtenues par l’Immaculée. Ceci peut
+atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par
+manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression
+blessante qu’il laisse à beaucoup de personnes.</p>
+
+<p>Mais dans <i>Sainte Lydwine</i>, Huysmans a rencontré
+un sujet qui s’adaptait on ne peut mieux à son
+talent et à son amour de la Mystique. Cette victime
+volontaire de la loi de substitution, souffrant
+des maux inouïs dans son corps et dans son âme
+pour racheter les péchés de son siècle, cette Sainte
+toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée
+de parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite,
+l’a merveilleusement inspiré.</p>
+
+<p>Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté,
+dans des pages d’une puissance et d’une éloquence
+magnifiques, le rôle bienfaisant, assainissant, divin,
+de la douleur dans le monde. Il a reproduit,
+avec une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle
+chez lui, avec un grand bonheur d’expression,
+les épisodes terribles ou gracieux qui parsèment la
+légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, simplifié<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.
+Son humeur même s’est adoucie. Moins
+railleur, il est devenu plus compatissant à autrui,
+plus équitable, plus persuasif.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues.
+Par exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant
+l’aide de Lydwine : « Je vous serais obligé <i>d’exorer</i> le
+Sauveur pour qu’il <i>m’élague</i> de ce qui lui déplaît le plus en moi. »
+Mais ces taches sont rares.</p>
+</div>
+<p>C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander
+la lecture de <i>Sainte Lydwine</i>. D’abord cette relation,
+tout imprégnée d’esprit surnaturel, réagit,
+d’une façon excellente, contre certaines vies de
+Saints où l’aberration rationaliste s’étale avec impudence
+à moins que ce ne soient les vaines finasseries
+du libéralisme.</p>
+
+<p>Ensuite l’impression produite par le livre est
+consolante : on y apprend à souffrir avec résignation,
+voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en
+trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers
+l’abnégation de soi-même.</p>
+
+<p>Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation.
+Comme on l’a indiqué ci-dessus, il semble
+qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte
+Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire,
+pour accepter, en se sanctifiant, les tortures
+purificatrices par où s’acheva son existence
+périssable.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu
+Huymans, « la conversion du pécheur n’est pas sa
+guérison mais seulement sa convalescence ».</p>
+
+<p>Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des
+rechutes et pour se bonifier, il s’était appliqué à
+observer avec beaucoup d’exactitude les commandements
+de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter
+assidûment le confessionnal et la Sainte
+Table. Par là, il s’attachait à corriger ses défauts.</p>
+
+<p>Or, le plus persistant, c’était le manque de charité
+envers le prochain. Il s’en rendait si bien
+compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était
+qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du
+<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> : <i>Pardonne-nous nos offenses comme nous
+pardonnons à ceux qui nous ont offensés.</i></p>
+
+<p>Ce lui était matière à débats anxieux (voir
+<i>l’Oblat</i>, p. 117). Car il constatait que sa nature
+l’inclinait, sur ce point, à des jugements aigres et
+par trop sommaires, à des médisances plus impulsives
+que réfléchies, à des accès de colère contre
+qui l’avait lésé.</p>
+
+<p>Retenons qu’il était dans la vie comme dans
+ses livres : un nerveux d’une extrême impressionnabilité,
+un imaginatif pour qui les moindres déboires
+s’exagéraient en catastrophes. En outre, il
+possédait un don de la caricature qui lui faisait
+éprouver du plaisir à tourner en ridicule les travers
+de la pauvre humanité.</p>
+
+<p>Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois
+l’effet d’un chat peu sociable, qui n’aime pas que
+les étrangers se familiarisent avec lui et qui se
+tient toujours prêt à jouer de la griffe.</p>
+
+<p>Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait
+mal avec son amour si réel de Dieu. Entre
+amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des sorties furibondes
+contre les Pharisiens et les pies-grièches
+de dévotion, il lui arrivait de couper court à ses
+diatribes, d’en témoigner de la confusion et de
+s’excuser avec une charmante ingénuité.</p>
+
+<p>— C’est que, expliquait-il, la bêtise « au front
+de taureau », pour parler comme Baudelaire, et
+l’hypocrisie me mettent hors de moi.</p>
+
+<p>Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse
+à ceux qui avaient su se faire aimer de lui.
+J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai lui demander
+pardon des outrages dont je l’avais persécuté
+du temps où j’appartenais au diable, il se
+montra plein d’affectueuse mansuétude. En nous
+embrassant pour sceller la réconciliation, nous
+pleurions comme deux gosses qui se sont flanqué
+des taloches et qui en éprouvent du remords…</p>
+
+<p>Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement
+à Lui, qui avait commencé à le diriger dans les
+voies de la perfection en lui imposant la persévérance
+sans le réconfort des consolations sensibles,
+acheva de briser son amour-propre en lui envoyant
+la maladie pour qu’elle complétât son Purgatoire
+sur la terre.</p>
+
+<p>D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il
+écrivait la dernière ligne de <i>Foules de Lourdes</i> — c’est
+une prière à Notre-Dame — il fut frappé d’un
+zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta
+sur le nerf optique.</p>
+
+<p>Fait notable : il recouvra la vue lorsqu’il eut à
+corriger les épreuves de son livre et il la reperdit
+aussitôt la besogne accomplie. — Je tiens ce détail
+de lui-même.</p>
+
+<p>Au bout de quelques mois, une amélioration
+partielle se produisit. Il put quitter le bandeau qui
+lui couvrait les paupières. Mais sa vision demeura
+défectueuse : il ne supportait plus les lumières
+vives et était obligé de se servir de lunettes.</p>
+
+<p>Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le
+mal atroce qui l’acheva : un cancer de la face qui
+lui rongea la joue droite, caria le maxillaire et
+finalement lui perfora le palais.</p>
+
+<p>Quand on lui signifia le diagnostic des médecins,
+Huysmans eut, tout d’abord, un mouvement
+d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions ; il
+savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut
+de la nature, reculant devant la souffrance,
+fut bref. Un acte d’entier abandon à la justice de
+Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura : — Comme
+sainte Lydwine !… Que votre volonté
+soit faite, Seigneur…</p>
+
+<p>Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et
+non seulement il se soumit en toute humilité, mais
+encore, s’étendant sur la croix sans récriminer, il
+refusa de ruser avec la souffrance.</p>
+
+<p>« Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables,
+voulaient employer les piqûres de morphine.
+Il s’écria : — Ah ! vous voulez m’empêcher
+de souffrir ! Vous voulez changer les
+souffrances du Bon Dieu en mauvaises jouissances
+de la terre. Je vous le défends !…</p>
+
+<p>« Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans,
+en le soutenant de sa Grâce, Dieu voulait
+estampiller les œuvres de son serviteur de bonne
+volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter
+de lui : — Il me fallait, disait-il, souffrir tout
+cela pour que ceux qui liront mes livres sachent
+que je n’ai pas fait que de la littérature<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Dom <span class="sc">du Bourg</span> : <i>Huysmans intime</i>, p. 32.</p>
+</div>
+<p>Son courage reçut une récompense. Plus les
+tortures augmentèrent, plus il entra dans la sérénité.
+Elles étaient loin maintenant les lamentations
+de naguère ; bien loin les tirades sarcastiques bafouant
+les faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence,
+le pardon des injures, l’oubli des iniquités
+à son égard habitèrent son âme. C’était si frappant
+que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions
+visité de compagnie : — Il est transformé ; il
+fallait la douleur pour cela ; c’est admirable !…</p>
+
+<p>Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement
+son âme à la charité chrétienne, il se préoccupait
+de ses amis, surtout des néophytes entrés après
+lui dans l’Église.</p>
+
+<p>Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité
+d’esprit demeurait parfaite, il leur écrivait
+des lettres dictées par son expérience, illuminées
+par les clartés nouvelles qui lui venaient de son
+calvaire. Tant qu’il put tenir la plume, il les leur
+prodigua<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir <a href="#n2">note II</a> à la fin de cette étude.</p>
+</div>
+<p>Et quelle patience fut la sienne ! Le mal poursuivant
+ses ravages, malgré tous les efforts des
+médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons :
+on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents
+et l’os de la mâchoire supérieure, on essaya de
+cruelles médications empiriques.</p>
+
+<p>Le tout, en vain.</p>
+
+<p>Lui disait avec un sourire doucement résigné : — Ces
+messieurs m’ont mis en capilotade ; maintenant,
+ils renoncent même aux palliatifs et ils ne me
+font plus que des pansements à l’eau oxygénée…
+Ils auraient bien pu commencer par là !…</p>
+
+<p>A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait
+davantage à Dieu. Vers la fin, il ne pouvait
+que rarement communier, le pus lui emplissant
+presque toujours la bouche. Il suppléait à cette
+privation du corps et du sang de Notre-Seigneur,
+par des communions de désir qui lui fortifiaient
+l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il
+en vint à vivre dans un état d’oraison presque
+continuel. Puis sa tendre dévotion pour la Sainte
+Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête endolorie
+sur les genoux de la Bonne Mère et, me
+montrant le chapelet qui ne quittait plus ses
+doigts, il me disait : — J’ai peine à me recueillir ;
+mes prières sont pareilles aux fumées mourantes
+d’un encensoir oublié devant l’autel, mais notre
+Immaculée s’en contente et elle me soulage pour
+porter ma croix : le corps souffre à hurler, mais
+l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à
+une lumière blanche…</p>
+
+<p>Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort.
+Il était assis dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne
+put que me serrer faiblement la main et articuler,
+d’une voix presque imperceptible, ces mots : — Je
+vais à Dieu, cher ami, et je prie pour vous…</p>
+
+<p>Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit
+paisiblement dans le Seigneur, sans une plainte,
+sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on ne
+s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.</p>
+
+<p>L’épuration était accomplie : il avait racheté
+par des souffrances héroïquement supportées ses
+égarements anciens et ce que « le vieil homme »
+avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En
+comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il
+avait acquis le droit de s’écrier avec le serviteur
+de la parabole évangélique : — <i>Seigneur, vous
+m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier,
+et voici que je vous en ai gagné cinq autres !…</i></p>
+
+<p>Quand un converti peut se rendre ce témoignage
+au seuil de la Vie éternelle, je crois qu’il a mérité
+son salut.</p>
+
+
+<p class="h3" id="n1">Note I</p>
+
+<p class="small">A propos des voix entendues si nettement par le néophyte
+au dedans de lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai
+déjà dit dans ma brochure : <i>Notes sur la psychologie de la
+conversion</i> et antérieurement dans <i>Du Diable à Dieu</i> au
+chapitre VIII : c’est un phénomène fort perceptible qu’on
+ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un
+dédoublement de la personnalité. <i>Quelqu’un</i> parle en vous
+qui n’est pas vous, et vous en avez d’autant plus conscience
+qu’à cette période de la conversion, la faculté de raisonner
+est particulièrement libre : jamais l’on ne fut plus lucide, et
+l’on s’en rend compte.</p>
+
+<p class="small">Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui
+fait autorité dans la matière : « Ce sont des paroles parfaitement
+distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du
+corps ; l’âme, néanmoins, les entend bien plus clairement
+que si elles lui arrivaient par les sens ; on aurait beau résister
+pour ne pas les entendre, tout effort est inutile. »
+(<i>Vie de sainte Térèse par elle-même</i>, ch. <small>XXV</small>).</p>
+
+
+<p class="h3" id="n2">Note II</p>
+
+<p class="small">Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre
+1906. Je l’ai donnée dans mon livre : <i>Un séjour à Lourdes</i>.
+Mais je crois utile de la reproduire ici. Si malade, il s’oubliait
+lui-même pour réconforter et encourager, avec une perspicacité
+admirable, son frère cadet de conversion.</p>
+
+<p class="ind small sc">Bien Cher Ami</p>
+
+<p class="small">« Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le
+brave Curé d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en
+paix<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Je prie pour cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance,
+refusez avec lui toute discussion. Et quand même les
+prières à la Vierge vous paraîtraient des sons vains, faites-les.
+Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, les prières
+faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles coûtent.
+Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière
+violence.</p>
+</div>
+<p class="small">« Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de
+l’amour divin. Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé.
+Rappelez-vous la réponse de Jésus à sainte Térèse, accablée
+de maux, et finissant tout de même par se plaindre à Lui
+de ses rigueurs : — <i>Ma fille, c’est ainsi que je traite ceux que
+j’aime.</i> Voyez, il nous traite nous, les convertis, les bons salauds,
+comme ses vrais amis !</p>
+
+<p class="small">« Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche
+que c’est affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque
+chose, n’étant pas précisément heureux au point de vue
+spirituel, et au point de vue corporel. Mais je me dis que
+c’est, sans doute, autant de moins à valoir dans le Purgatoire
+et je me console.</p>
+
+<p class="small">« Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne
+ruse chez le Seigneur. Il est souvent le plus près de nous
+alors que nous le croyons le plus loin. Il laisse agir le Prince
+des Mufles qui, sans le vouloir, nous épure. Car, en fin de
+compte, c’est à cela que toutes ses ridicules persécutions
+aboutissent.</p>
+
+<p class="small">« Soyez donc content : la Sainte Vierge vous a recueilli.
+En dépit de tous les cahots, tout ira donc très bien. »</p>
+
+
+<p class="h3">Note III</p>
+
+<p class="small">Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin
+de sa vie, il ne faut pas oublier que son attrait le portait
+surtout vers la Passion. Il a noté ce penchant dans maints
+passages de son œuvre et notamment dans l’<i>Oblat</i> où il dit :
+« La Semaine Sainte était celle qui convenait le mieux à
+ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur
+qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des
+longs offices de cette grande semaine accablé mais heureux.
+Il se sentait si bien en communion avec l’Église, et il avait
+si bien prié ! Et il lui fallait faire un effort pour s’imposer
+un état d’âme différent avec la Pâque… »</p>
+
+
+<p class="h3">Note IV</p>
+
+<p class="small">Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de
+M. Gustave Coquiot : <i>le vrai J.-K. Huysmans</i>. Naturellement
+M. Coquiot, incrédule, n’a rien compris à la conversion de
+son ami. Mais il a noté, avec une perspicacité sympathique,
+les particularités de caractère, les façons d’être et de dire
+de l’auteur d’<i>En Route</i>. Je dois des remerciements à M. Michel
+Druhen qui m’a signalé le volume.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">PAUL VERLAINE</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,</div>
+<div class="verse">Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,</div>
+<div class="verse">Vous connaissez tout cela, tout cela,</div>
+<div class="verse">Et que je suis plus pauvre que personne —</div>
+<div class="verse">Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign sc">Paul Verlaine.</p>
+
+</blockquote>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>J’ai entendu parler, pour la première fois, de
+Paul Verlaine, en 1886, comme je venais de déposer
+le casque et la cuirasse, après cinq ans de service
+militaire.</p>
+
+<p>Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des
+poètes qui allaient former l’école symboliste, fort
+préoccupé de tenter des voies nouvelles, d’assouplir
+le vers, de le rendre plus musical et surtout de le
+libérer des entraves par trop rigides dont les Parnassiens
+l’avaient garrotté. Mais ce qui nous unit
+principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui nous
+portait à réagir contre l’aberration matérialiste que
+préconisait le naturalisme alors triomphant. Car
+c’était l’époque où Zola proférait les bruits les plus
+incongrus dans tous les trombones de la réclame…</p>
+
+<p>Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance
+à Marcinelle, près de Charleroi, d’un jeune avocat
+fort lettré, M. Jules Destrée — depuis, député socialiste, — qui
+me montra un petit volume intitulé
+<i>Romances sans paroles</i> dont les vers le ravissaient.
+Il me lut quelques pièces, entre autres : <i>Il pleure
+dans mon cœur</i>,… <i>Voici des fruits, des fleurs</i>,…
+<i>Le piano que baise une main frêle</i>…</p>
+
+<p>Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait
+à mon rêve, tant, tout ondoyante, toute
+flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout aérienne,
+elle me semblait supérieure aux fades déclamations
+et aux rhapsodies descriptives dont les
+champs de l’art étaient alors infestés.</p>
+
+<p>Je m’enquis du nom de l’auteur.</p>
+
+<p>— Ah ! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose
+sur son compte. C’est un nommé Verlaine qui, paraît-il,
+a été condamné, il y a une douzaine d’années,
+pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti
+au catholicisme et il a écrit un recueil de vers
+religieux intitulé <i>Sagesse</i> que je ne connais pas.
+M. Huysmans l’a découvert ; il en parle dans son
+livre <i>A Rebours</i> publié il y a deux ans. Ce fut une
+véritable révélation pour beaucoup, car les Parnassiens,
+dont Verlaine fit partie avant 70, gardent le
+silence sur ce repris de justice qu’il leur semble
+compromettant d’avouer pour l’un des leurs…</p>
+
+<p>Rentré à Paris, je lus <i>A Rebours</i>. Les pages — d’ordre
+purement littéraire — que Huysmans y consacre
+à Verlaine augmentèrent mon envie de m’initier
+davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non
+sans quelque peine, je me procurai un exemplaire
+de <i>Sagesse</i> de l’édition Palmé, presque tout entière
+mise au pilon.</p>
+
+<p>Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait :
+la simplicité de la forme, dissimulant un art consommé,
+la beauté des images, la fraîcheur de l’inspiration,
+le parfum de sincérité qui flottait sur ces
+strophes semblables à des buissons de roses
+blanches.</p>
+
+<p>Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses
+religieuses, je ne pus saisir à quel point l’esprit catholique
+imprégnait le livre d’un bout à l’autre,
+quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés.
+Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent
+<i>Amour</i>, <i>Bonheur</i>, <i>Liturgies intimes</i>, quelles que
+fussent mes préventions contre l’Église, je dus bien
+rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de
+Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre.</p>
+
+<p>Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles
+et dans les conférences que, dès cette époque,
+je faisais sur le poète.</p>
+
+<p>D’ailleurs, il faut y insister : Dans ce temps, la
+presse bien pensante, que les mœurs décousues de
+Verlaine effarouchaient, se tenait sur la réserve à
+son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière.
+N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on
+opposait au pécheur repentant de <i>Sagesse</i>… qui ?
+Un chansonnier breton — bon chrétien d’ailleurs.
+Tout de même, il n’y a pas proportion !</p>
+
+<p>La presse boulevardière et maintes revues normaliennes
+propageaient force légendes malveillantes,
+force jugements ineptes sur la personne et sur l’art
+de Verlaine.</p>
+
+<p>Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart,
+trouvant chez lui une beauté nouvelle ne cessaient
+d’acclamer, avec une furie généreuse, les mérites
+de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste
+qui a fait la gloire de Verlaine — envers et
+contre tous. Elle n’a pas toujours placé aussi judicieusement
+ses admirations…</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se
+réjouir d’un pareil résultat. En effet, n’est-il pas
+réconfortant que la partie la plus pénétrante, la
+plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de
+l’œuvre de Verlaine, celle où il atteste les beautés
+et les bienfaits de l’Église, soit tenue pour la plus
+admirable même par des adversaires irréductibles
+de notre foi ? Quelle preuve que le Saint-Esprit
+demeure le plus grand des artistes !</p>
+
+<p>Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée
+de Jansénius crier au scandale : Verlaine fut et
+reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et ses égarements,
+le chantre incomparable de la Grâce.
+Aussi Huysmans n’exagère pas quand il écrit :
+« L’Église a eu en lui le plus grand poète dont elle
+se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age. » (Préface
+aux <i>Poésies religieuses</i>, 1 vol., chez Messein.)</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention
+de raconter la vie de Verlaine. Résumant les circonstances
+qui le menèrent en prison, je dirai sa
+conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après <i>Sagesse</i>,
+le travail de la Grâce sur cette âme ingénue ;
+je montrerai sa bonne foi et sa ferveur. Ensuite,
+me servant de ses propres confidences, de son
+œuvre postérieure à <i>Sagesse</i> et de nombreux documents
+publiés depuis sa mort, je tâcherai d’exposer
+combien il fut désarmé pour lutter contre
+lui-même et contre les influences déplorables du
+milieu où s’enlisèrent ses derniers jours.</p>
+
+<p>Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine
+qu’il ait été préparé au catholicisme ardent de <i>Sagesse</i>.
+Son père, capitaine du génie en retraite, considérait
+la religion comme une sorte de discipline
+qu’il importe de respecter — sans plus. Sa mère,
+grand cœur, plein de tendresse et de dévouement,
+ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le
+poète fit sa première communion « parce que cela
+était convenable » et n’en garda aucune ferveur.
+Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de l’Église.
+Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles
+de la science athée. Un de ses biographes qui
+fut, jusqu’à la fin, son ami dévoué, dit de sa formation
+intellectuelle : « Nous avions lu ensemble,
+entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors
+célèbre et réputé hardi, du docteur Büchner :
+<i>Force et matière</i>, y puisant des arguments scientifiques
+pour nous instruire et fortifier nos convictions
+philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions,
+nous étions persuadés de l’inexistence du
+surnaturel, et nous ne pouvions croire à l’existence
+d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie
+d’une puissance extérieure qui domine l’humanité,
+la gouverne, se mêle de ses actes, les juge, les récompense,
+les punit… Verlaine était donc, à
+vingt ans, absolument incroyant par raisonnement,
+conviction, études et non simplement par une
+grossièreté négative comme la plupart des hommes
+qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <span class="sc">Edmond Lepelletier</span> : <i>Paul Verlaine, sa vie, son œuvre</i>,
+p. 387 (Éditions du <i>Mercure de France</i>).</p>
+</div>
+<p>Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres
+de sainte Térèse, non pour y chercher des motifs
+de croire, mais parce que le talent merveilleux manifesté
+par la réformatrice du Carmel, dans <i>le Chemin
+de la perfection</i> et <i>les Châteaux de l’Ame</i>, lui
+agréait. Ils sont, d’ailleurs, assez nombreux les incroyants
+qui cherchent des jouissances d’ordre littéraire
+ou psychologique dans les livres de dévotion.
+Il y a, par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait,
+aux dîners gras du vendredi qu’il présidait
+chez Magny : « évêque du diocèse des athées » et
+qui, néanmoins, se déclarait charmé par la lecture
+assidue de l’<i>Imitation</i>. Moi-même, je me souviens
+qu’à une époque où je combattais farouchement
+l’Église, <i>la Douloureuse Passion</i> de la sœur Catherine
+Emmerich me tomba sous la main. Je m’en délectai,
+mais comme j’aurais fait d’un conte de fées.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine
+trouva des exemples de piété. M<sup>lle</sup> Mathilde
+Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait
+pas. La suite des événements montra, au surplus,
+qu’elle n’était nullement catholique, puisqu’elle divorça
+pour se remarier dès que les rêveries antisociales
+du Juif Naquet eurent passé dans la loi.</p>
+
+<p>Cette union mal assortie fut l’origine de tous les
+malheurs du poète. Quand il eut perdu sa place
+d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la Commune, il
+vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme
+et son petit garçon. M<sup>me</sup> Verlaine était une personne
+très positive et très amie du pot-au-feu,
+ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais
+compris le caractère du grand enfant — très facile
+à mener si elle avait su le prendre — qu’était son
+mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci et, il faut
+bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie
+d’autres écrivains, la courroucèrent. Des querelles
+éclataient à chaque instant, aggravées de longues
+bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme
+était poussée sournoisement à la discorde par son
+père, qui ne pardonnait pas à Verlaine de montrer
+plus de penchant à chevaucher Pégase qu’à s’acagnarder
+sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un
+notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes
+papelards et venimeux, à lunettes montées
+sur or, à faux-cols trop empesés, dont maints
+capitalistes — toujours prêts à se duper les
+uns les autres, sous couleur de contrats et
+de licitations — vénèrent la fourberie onctueuse.</p>
+
+<p>Le ménage allait donc fort mal quand survint ce
+voyou lyrique de Rimbaud, poète précoce, d’un talent
+extraordinaire, mais d’une perversité diabolique,
+qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa
+grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les
+plus simples convenances, les orgies où il entraînait
+son hôte mirent M<sup>me</sup> Verlaine hors d’elle.
+Elle exigea son expulsion de la maison familiale.
+Verlaine refusa et même, il prit la fuite en société
+de son mauvais génie, tandis que sa femme introduisait
+une demande en séparation.</p>
+
+<p>Les deux amis menèrent à Londres, dans les
+Ardennes, en Belgique, une existence picaresque
+qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus
+le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu
+auprès de lui, déclara qu’il allait le quitter.
+Verlaine, après maintes supplications pour le retenir,
+entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès
+depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche,
+fit feu sur Rimbaud qu’il blessa très légèrement au
+poignet. Confirmé dans son projet de rupture,
+Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare
+du Midi pour retourner dans sa ville natale, Charleville.
+Verlaine le suivait en gesticulant et en vociférant.
+Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé
+par ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de
+police, montra sa blessure et fit arrêter Verlaine…</p>
+
+<p>Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit.
+Le poète fut incarcéré dans une cellule de
+la maison de détention de Mons.</p>
+
+<p>Tels furent les événements d’où résulta <i>Sagesse</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir <a href="#n3">note I</a> sur la première communion de Verlaine à la
+fin de cette étude.</p>
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles
+blanchies à la chaux, une fenêtre grillée qui
+n’ouvre que sur le ciel, une couchette dure, une
+table étroite, un escabeau, une cruche de grès.</p>
+
+<p>Le grand silence de la prison l’enveloppe,
+à peine interrompu par le bruit monotone des
+pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement
+du guichet qu’un gardien tire, deux fois
+dans la journée, pour lui tendre des repas sommaires.</p>
+
+<p>C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui
+faudra vivre en tête à tête avec sa conscience.</p>
+
+<p>Le passage brusque d’une existence désordonnée
+et tapageuse à une vie claustrale l’ahurit d’abord :
+son esprit roule et tangue parmi des rêves incohérents,
+oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité
+grise et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied
+un peu. Il écoute s’apaiser en lui les rumeurs de la
+tempête qui l’a jeté, tout fiévreux, sur cette morne
+plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant,
+avec elles, l’image du funeste compagnon
+d’aventure qui l’a trahi. D’autres figures la remplacent :
+sa femme, son enfant.</p>
+
+<p>Alors le regret du foyer perdu, le remords de
+s’être aliéné celle qui l’aimait, malgré les malentendus
+et les querelles, lui déchirent le cœur. Il se
+demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds
+les joies paisibles qu’il s’était promises au temps
+des fiançailles. Des vers écrits pour la petite
+épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i9">… Arrière</div>
+<div class="verse">L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés !</div>
+<div class="verse">Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces,</div>
+<div class="verse">Par toi conduit, ô main où tremblera ma main,</div>
+<div class="verse">Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses</div>
+<div class="verse">Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin.</div>
+
+<div class="verse stanza">Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie</div>
+<div class="verse">Vers le but où le sort dirigera mes pas…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et encore :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie</div>
+<div class="verse">Modeste que nous montre en souriant l’espoir,</div>
+<div class="verse">Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir,</div>
+<div class="verse">Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles,</div>
+<div class="verse">Seront deux rossignols qui chantent dans le soir…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent
+le chant des rossignols. La petite épouse,
+pleine de rancune, décoche du papier timbré à
+l’époux dans le malheur.</p>
+
+<p>Quoi donc, tout est-il fini entre eux ? Quand il
+sortira de cette geôle, il n’aura même pas la consolation
+de se réfugier vers des lèvres qui pardonneront !
+Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être
+qu’un autre la lui aura prise ! Et son fils, qu’il n’a
+vu qu’au berceau, on le détournera de lui !</p>
+
+<p>Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le
+pavé de sa cellule ; il lance autour de lui des regards
+effarés. Qui lui apportera une parole de consolation ?
+Qui fera le geste de pardon ? Personne, — il
+est seul.</p>
+
+<p>A quoi lui servent maintenant les « convictions
+philosophiques » dont son ami Lepelletier nous
+rapporte, en des termes d’une si inconsciente drôlerie,
+l’empire sur son intelligence ? Le sophiste
+teuton, qui lui servit une lourde panade de force et
+de matière, va-t-il lui fournir une aide dans sa détresse ?</p>
+
+<p>Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations
+hâtives lui semblent, à cette heure, ce qu’ils
+sont en effet : les très poussiéreuses balayures de
+l’orgueil. La science humaine, la raison humaine,
+la tendresse humaine lui font faillite. Il est seul…
+Il est tout seul !…</p>
+
+<p>Tout seul, non : au-dessus de la table, un Crucifix,
+surmontant une lithographie du Sacré Cœur,
+ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est venu
+pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité.
+Il offre au poète le brasier d’amour qui consumera
+ses fautes ; il lui montre la plaie de son côté d’où
+ruisselle le rachat du monde ; il lui chuchote — à
+voix si basse : — Mon enfant, c’est à cause de tes
+péchés que je saigne sur cette croix. Blottis-toi dans
+ma blessure et je te rendrai doux et humble de
+cœur car je suis celui-là qui ne change jamais !…</p>
+
+<p>Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice.
+Ses yeux à peine fixés sur le gibet de
+gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore assez
+souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession
+le poursuit du procès engagé par sa femme. Il implore
+une réconciliation ; il écrit des lettres suppliantes
+qui restent sans réponses. Il agonise d’incertitudes
+et d’angoisses. Mais il n’est pas assez
+arraché de tout pour sentir que Dieu seul recueillera
+le débauché, le gibier de prison vomi par la société.</p>
+
+<p>Et des jours coulent…</p>
+
+<p>Un matin, le directeur de la prison entre dans
+la cellule et, après quelques phrases d’encouragement,
+lui remet le jugement du tribunal de la Seine
+qui prononce la séparation au profit de sa femme
+et qui confie à celle-ci la garde de l’enfant.</p>
+
+<p>Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine
+fut foudroyé. Et alors Jésus se manifesta.</p>
+
+<p>Mais laissons parler le poète.</p>
+
+<p>« Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une
+poignée de main et une tape sur l’épaule du directeur
+me rendirent un peu de courage — et, une
+heure ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas
+que je me pris à dire à mon gardien de prier monsieur
+l’Aumônier de venir me parler.</p>
+
+<p>« Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme.
+Il me donna aussitôt celui de persévérance de Monseigneur
+Gaume… »</p>
+
+<p>Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort
+quoique l’aumônier corroborât ses lectures « des
+meilleurs et des plus cordiaux commentaires ».
+Ah ! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans l’intermédiaire
+d’aucun livre.</p>
+
+<p>Il reprend : « Dans la situation d’esprit où je me
+trouvais, le désespoir de n’être pas libre et la honte
+de me trouver là déterminèrent, un certain petit
+matin de juin, — après une nuit douce-amère passée
+à méditer sur la Présence réelle et la multiplicité
+sans nombre des hosties figurée au Saint Évangile
+par la multiplication des pains et des poissons — tout
+cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution…
+Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain,
+me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre
+le temps de m’habiller et me prosterna en larmes,
+en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du
+Sacré Cœur — cette image évocatrice de la plus
+sublime dévotion de l’Église catholique aux temps
+modernes.</p>
+
+<p>« L’heure seule du lever, deux heures au moins
+après ce véritable petit ou grand miracle moral,
+me fit me relever et je vaquai, selon le règlement,
+au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la
+chambre) lorsque le gardien de jour entra, qui
+m’adressa la phrase traditionnelle. — Tout va bien ?</p>
+
+<p>« Je lui répondis aussitôt : — Dites à monsieur
+l’Aumônier de venir.</p>
+
+<p>« Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes
+après ; je lui fis part de ma conversion.</p>
+
+<p>« C’en était une, sérieusement. Je croyais, je
+voyais, il me semblait que je savais : j’étais illuminé.
+Je fusse allé au martyre pour de bon — et
+j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés
+à la grandeur de l’Offensé…</p>
+
+<p>« L’Aumônier, un homme d’expérience, me
+calma, après m’avoir félicité de la grâce reçue. Puis
+comme, dans mon ardeur probablement indiscrète
+et imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance
+et tout péché, j’implorais de me confesser
+sur-le-champ, dans ma crainte de mourir impénitent,
+disais-je, il me répliqua, en souriant un peu : — N’ayez
+peur. Vous n’êtes déjà plus impénitent,
+c’est moi qui vous l’assure. Quant à l’absolution,
+veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est
+patient et il saura bien vous faire encore un petit
+crédit, lui qui attend son dû depuis pas mal de
+temps déjà, n’est-ce pas ?…<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <span class="sc">Paul Verlaine</span> : <i>Mes Prisons</i>, pages 428 et suivantes (Édition
+Messein).</p>
+</div>
+<p>Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de
+laisser le repentir imbiber, d’une façon encore plus
+profonde, l’âme du pauvre pécheur.</p>
+
+<p>Alors, dans la solitude et le silence — ces adjuvants
+incomparables du Paraclet — les larmes revinrent — un
+fleuve de larmes qui balaya, emporta
+les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes
+d’intempérance et de luxure, la haine et la
+colère, et qui fit place nette dans ce cœur où le Bon
+Maître allait pouvoir descendre.</p>
+
+<p>Verlaine éprouva combien la douleur est efficace
+pour modeler l’âme en forme de ciboire où rayonnera
+bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui enveloppaient
+le cœur fondirent. Il connut ce printemps
+de la Grâce où les prières fleurissent comme des
+perce-neige, où le rosier, chargé des roses rouges
+de la contrition, vous fait sentir ses épines qui
+blessent et qui versent du baume tout à la fois. Son
+âme monta vers le Sacré Cœur comme une alouette
+vers le soleil d’un beau jour d’avril.</p>
+
+<p>La confession générale eut lieu, puis la communion.
+Dans ses écrits en prose, Verlaine n’a guère
+donné de détails sur ses dispositions quand il reçut
+les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés
+que l’effet produit fut intégral, car nous en trouvons
+l’admirable écho dans les vers de <i>Sagesse</i>.</p>
+
+<p>La sincérité du poète n’est pas moins évidente.
+Pour preuve, deux lettres écrites, peu après, à son
+ami Lepelletier et publiées par celui-ci dans le
+livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages
+essentiels.</p>
+
+<p>« … Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve
+en grand, en immense, ce qu’on ressent quand, les
+premières difficultés surmontées, on perçoit une
+science, un art, une langue nouvelle et aussi ce
+sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger…
+Si l’on te demande de mes nouvelles, dis que
+je me suis absolument converti à la religion catholique,
+après mûres réflexions, en pleine possession
+de ma liberté morale et de mon bon sens. Oh ! cela
+tu peux bien le dire si l’on t’interroge… Je vois à
+présent ce que c’est que le vrai courage. Le stoïcisme
+est une sottise douloureuse, une Lapalissade.
+J’ai mieux : ce mieux, je te le souhaite, mon ami… »</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en
+envoyant à M. Lepelletier les premiers vers de <i>Sagesse</i> :
+« C’est absolument senti, je t’assure. Il faut
+avoir passé par tout ce que je viens de souffrir depuis
+trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour
+sentir tout ce qu’il y a d’admirablement consolant,
+de raisonnable, de logique dans cette religion si terrible
+et si douce. Oh ! terrible, oui ! Mais l’homme
+est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa
+seule naissance. Et je ne parle pas des preuves historiques,
+scientifiques et autres qui sont aveuglantes
+quand on a le bonheur d’être retiré de cette société
+abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse,
+damnée !… Si tu savais comme je suis détaché de
+tout, hormis de la prière et de la méditation ! »</p>
+
+<p>M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres
+si probantes. Mais comme, pour sa part, il
+en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer par
+des considérations rationalistes le retour de Verlaine
+à la foi. Et alors il nous propose notre vieille
+connaissance, l’auto-suggestion : Verlaine s’est
+hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le
+reste s’en est suivi. Vous voyez comme c’est
+simple ! En compulsant son livre, documenté, perspicace
+au point de vue humain, plein d’affection et
+d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité
+renversante dès qu’il touche à la religion, je me répétais
+ce que je vérifie toujours davantage à mesure
+que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel
+dans les âmes : la Foi est une grâce qui nous
+opère de la cécité.</p>
+
+<p>Ah ! si <i>Sagesse</i> n’était que le produit des hallucinations
+d’un cerveau surchauffé par l’isolement,
+pensez-vous que les jeunes mécréants qui firent le
+succès de ces vers auraient été non seulement ravis
+par les mérites littéraires du recueil, mais touchés
+jusqu’au fond du cœur par l’accent si sincère des
+joies et des tristesses qu’il raconte ? Croyez-vous
+que M. Jules Lemaître — qui ne passe point pour
+un emballé — en aurait écrit ceci : « Ces dialogues
+avec Dieu sont comparables — je le dis sérieusement — à
+ceux du saint auteur de l’<i>Imitation</i>. A
+mon avis, c’est peut-être la première fois que la
+poésie française a véritablement exprimé l’amour
+de Dieu. »</p>
+
+<p>Examinons donc <i>Sagesse</i> à la lumière de la Mystique.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé
+l’âme de Verlaine par les pleurs du repentir et qu’il
+lui eut accordé le bienfait des Sacrements, le poète,
+comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à
+étudier sa religion. Le bon aumônier lui prêta des
+livres et, croyant par le cœur, il le devint également
+par la raison.</p>
+
+<p>Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à
+mesure qu’il acceptait son retranchement du monde
+ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de ses péchés,
+il se sentit pressé d’employer le don merveilleux
+de poésie que la Providence avait mis en
+lui, à célébrer les joies, les souffrances et les ravissements
+du néophyte qui progresse dans la voie
+étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive,
+son langage naturel que, lorsqu’il a tenté, par
+la suite, de décrire en prose quelques-uns de ses
+états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des
+phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses,
+et d’une syntaxe débile. Du reste, chez Verlaine,
+le prosateur fut toujours très inférieur au
+poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui
+l’admirent : poète il était, et rien que poète.</p>
+
+<p>Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient
+bien des limons, tourbillonnaient parmi des bas-fonds
+suspects. Catholique, elles se purifient et
+prennent un cours régulier. Elles forment une rivière
+paisible qui reflète le grand ciel salubre et le
+soleil ineffable de la Grâce. Des églantines étoilent
+les rives, des champs de violettes et de muguet
+les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec
+des chapelles, élancées dans l’air tiède, où les
+cloches d’airain de la contrition martellent les
+psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or de
+l’amour de Dieu égrènent des alleluia.</p>
+
+<p>C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la
+Vierge des Sept Douleurs, se dépouille de ses orgueils
+et de ses sensualités. C’est la vie illuminative
+où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus
+argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un
+peu de la Vie unitive où la Rose Mystique épanouit
+sa corolle couleur d’arc-en-ciel.</p>
+
+<p>Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui
+était la dispensatrice des faveurs de l’Amour divin !
+Comme il a eu raison de placer sa statue au centre
+de l’œuvre ! Comme il a tendrement célébré les
+munificences de la Reine sans tache ! Écoutez :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je ne veux plus aimer que ma mère Marie :</div>
+<div class="verse">Tous les autres amours sont de commandement,</div>
+<div class="verse">Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement</div>
+<div class="verse">Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et comme j’étais faible et bien méchant encore,</div>
+<div class="verse">Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,</div>
+<div class="verse">Elle baissa mes yeux et me joignit les mains</div>
+<div class="verse">Et m’enseigna les mots par lesquels on adore…</div>
+
+<div class="verse stanza">Marie Immaculée, amour essentiel,</div>
+<div class="verse">Logique de la foi cordiale et vivace,</div>
+<div class="verse">En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,</div>
+<div class="verse">En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ah ! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es
+la grande Auxiliatrice, Vierge très pure ! Ils le
+savent bien ceux qui, servant l’Église militante,
+saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau
+radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin
+difficile qui monte en Paradis !…</p>
+
+<p>Excusez cette incidente, lecteurs ; ce n’est pas
+de ma faute : lorsque le nom de la Toute Belle
+vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il
+faut que je laisse tout pour lui répéter : — Ma
+Mère, je vous aime !…</p>
+
+<p>Ainsi, <i>Sagesse</i>, placé sous la protection de la
+Vierge, nous décrit tour à tour les épreuves et les
+consolations départies à l’âme contrite, les caresses
+que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs
+qui manifestent son ascension vers Dieu.</p>
+
+<p>Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie.
+On dirait une image de missel, nuancée de pourpre
+et d’or comme un crépuscule. Le chevalier Malheur
+se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent
+le Saint-Graal. La visière de son casque,
+qu’ombragent des plumes noires et feu, est levée et
+son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste,
+« d’une voix dure », la loi de douleur qui régit
+l’univers. Ensuite il brandit sa lance, lui perce le
+cœur, et son doigt ganté de fer entre dans la blessure :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer,</div>
+<div class="verse">Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et voici que, fervent d’une candeur divine,</div>
+<div class="verse">Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine !</div>
+
+<div class="verse stanza">Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu,</div>
+<div class="verse">Comme un homme qui voit des visions de Dieu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête,</div>
+<div class="verse">En s’éloignant me fit un signe de la tête</div>
+
+<div class="verse stanza">Et me cria (j’entends encore cette voix) :</div>
+<div class="verse">« Au moins, prudence — car c’est bon pour une fois ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>La solitude est le plus grand des bienfaits en
+cette période de début dans la vie spirituelle qui
+se marque par l’examen de conscience et par le
+bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle
+serait néfaste, au contraire, si le Surnaturel ne
+l’habitait, si la rentrée du converti dans le Vrai
+n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité
+religieuse soumise aux caprices de son tempérament
+et aux péripéties du hasard. Bien vite il se rebuterait.
+Ensuite il passerait le temps à se surexciter
+au souvenir de ses caravanes à travers la débauche.
+Puis il s’irriterait contre le châtiment qui
+l’a frappé. Il se chercherait des excuses. Il se dirait
+qu’après tout, la société ne valant pas grand’chose,
+son seul tort fut de ne pas garder les apparences.
+Il passerait par des alternatives d’amour-propre
+froissé, de rancune, d’animosité contre les
+auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en surhomme
+que l’éminence de ses facultés place en dehors des
+lois de la morale. A d’autres moments il se dévorerait
+d’ennui : une lourde tristesse, où il ne verrait
+pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée de canicule.
+Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur
+ses torts, exagérant ses griefs, il formerait des projets
+de vengeance pour le jour de sa libération.</p>
+
+<p>Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur
+repentant, comme la cellule pénitentielle lui devient
+suave ! Il s’y dessine une frise lumineuse de
+bonnes pensées et de prières. Son âme apprend
+qu’en ce lieu morne, elle a conquis la vraie liberté.
+Car, quand elle le veut, elle s’évade vers le ciel en
+chantant quelque cantique pareil à celui que saint
+Jean de la Croix mit en tête de sa <i>Montée du
+Carmel</i>, — ce livre que certains trouvent presque
+inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide
+et si profond :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Pendant une nuit obscure,</div>
+<div class="verse i2">Enflammée d’un amour anxieux,</div>
+<div class="verse i2">— O l’heureuse aventure ! —</div>
+<div class="verse i2">Je suis sortie sans être aperçue</div>
+<div class="verse">Tandis que ma demeure était tranquillisée…</div>
+
+<div class="verse i4 stanza">En cette nuit heureuse,</div>
+<div class="verse i2">En secret, sans que nul ne me vît,</div>
+<div class="verse i1">Ne voyant moi-même plus rien du monde,</div>
+<div class="verse i1">Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide</div>
+<div class="verse i1">Que Celui qui brillait dans mon cœur.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense
+le passé pour détester ses égarements, soit qu’il
+cultive les germes des vertus déposés en lui par la
+confession et l’Eucharistie, soit que ses concupiscences
+s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.</p>
+
+<p>Il voit alors, dans une incomparable clarté, les
+abîmes où il courait, les fanges où il se prélassait
+et il note combien toute sagesse humaine fut impuissante
+à le retenir :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’avais peiné comme Sisyphe</div>
+<div class="verse">Et comme Hercule travaillé</div>
+<div class="verse">Contre la chair qui se rebiffe…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et toujours un lâche abrité</div>
+<div class="verse">Dans mes conseils qu’il environne</div>
+<div class="verse">Livrait les clefs de la cité.</div>
+
+<div class="verse stanza">Que ma chance fût male ou bonne,</div>
+<div class="verse">Toujours un parti de mon cœur</div>
+<div class="verse">Ouvrait la porte à la Gorgone !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont
+racheté. Mais, comme il arrive toujours en cette
+phase de la vie purgative, l’Esprit du monde s’affaire
+à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude
+envers Dieu. Il note ces insinuations en des
+vers d’un relief merveilleux, puis, enlaçant le pied
+de la Croix, il répond :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sagesse humaine, ah ! j’ai les yeux sur d’autres choses</div>
+<div class="verse">Et parmi ce passé dont ta voix décrivait</div>
+<div class="verse">L’ennui, pour des conseils encore plus moroses,</div>
+<div class="verse">Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,</div>
+<div class="verse">De mes malheurs, selon le moment et le lieu,</div>
+<div class="verse">Des autres et de moi, de la route suivie,</div>
+<div class="verse">Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Si je me sens puni, c’est que je le dois être :</div>
+<div class="verse">Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien</div>
+<div class="verse">Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître</div>
+<div class="verse">Le pardon et la paix promis à tout chrétien…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Puis il analyse son état d’âme avant la captivité.
+Il dénonce l’immense orgueil du poète,
+cet orgueil qui le précipita dans la fosse où
+grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose
+la quiétude dont le favorise Notre-Seigneur depuis
+qu’il a mérité, par l’oraison confiante, la grâce
+d’humilité :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">… Un doux vide, un grand renoncement,</div>
+<div class="verse">Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément,</div>
+<div class="verse">Une candeur d’une fraîcheur délicieuse…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement :
+ce pénitent qui lui échappe, il veut le reconquérir.
+A cette heure douteuse du crépuscule
+où nos sentiments se teintent de mélancolie, où
+l’esprit fatigué de sa tâche du jour se tient moins
+en garde contre les assauts des passions, il étale,
+devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse
+et d’un charme redoutable… Le prisonnier
+répond :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme</div>
+<div class="verse">Et les voici vibrer aux cuivres du couchant ;</div>
+<div class="verse">Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :</div>
+<div class="verse">Une tentation des pires ! Fuis l’infâme…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il
+n’y a qu’un moyen de dissiper le prestige :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?</div>
+<div class="verse">Un assaut furieux, le suprême sans doute !…</div>
+<div class="verse">Oh ! va prier contre l’orage, va prier.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais le monde dégage de tels miasmes autour de
+la prison ! Ah ! si, du moins une fois libéré, il
+pouvait échapper à son siècle boueux. S’il pouvait
+remonter vers les temps de foi naïve et robuste !
+Et voici l’admirable sonnet si justement célèbre :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">… C’est vers le Moyen Age énorme et délicat</div>
+<div class="verse">Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât</div>
+<div class="verse">Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et là que j’eusse part — quelconque, chez les rois</div>
+<div class="verse">Ou bien ailleurs, n’importe — à la chose vitale,</div>
+<div class="verse">Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,</div>
+
+<div class="verse stanza">Haute théologie et solide morale,</div>
+<div class="verse">Guidé par la folie unique de la Croix,</div>
+<div class="verse">Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche
+alors à lui insuffler des pensées de découragement :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pourquoi triste, ô mon âme,</div>
+<div class="verse">Triste jusqu’à la mort</div>
+<div class="verse">Quand l’effort te réclame ?…</div>
+
+<div class="verse stanza">N’as-tu pas l’espérance</div>
+<div class="verse">De la fidélité</div>
+<div class="verse">Et, pour plus d’assurance</div>
+<div class="verse">Dans la sécurité,</div>
+<div class="verse">N’as-tu pas la souffrance ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>C’est la nuit des sens, point culminant de la vie
+purgative. Mais bientôt une grâce d’allégresse lui
+est envoyée et il s’écrie :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai dit un adieu léger</div>
+<div class="verse">A tout ce qui peut changer,</div>
+<div class="verse">Au plaisir, au bonheur même,</div>
+<div class="verse">Et même à tout ce que j’aime</div>
+<div class="verse">Hors de vous, mon doux Seigneur !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Douce, chère Humilité,</div>
+<div class="verse">Arrose ma charité,</div>
+<div class="verse">Trempe-la de tes eaux vives,</div>
+<div class="verse">O mon cœur, que tu ne vives</div>
+<div class="verse">Qu’aux fins d’une bonne mort.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Or voici qu’après des semaines passées à dompter
+la nature, à réduire en poudre « le vieil homme »,
+voici qu’une aube inconnue commence à dorer l’horizon
+de son âme. Parce qu’il se rendit humble,
+parce qu’il s’est tenu éveillé quand Notre-Seigneur
+souffrait pour lui à Gethsémani, Verlaine
+gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au
+Sacré Cœur : il parvient au seuil radieux de la vie
+illuminative. Son oraison n’est plus seulement de
+pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de
+tout son être à Dieu ; elle devient aussi l’acte de
+désir qui réclame, en retour de ce joyeux holocauste,
+les félicités de l’amour divin. Il aime son
+Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement
+des choses de la terre et il veut être aimé plus encore
+qu’il n’aime. Et il est tellement éperdu de
+gratitude qu’il se consume, comme un cierge
+bénit, devant le bon Maître. Rien n’est plus beau,
+plus fervent, dans toute la littérature religieuse,
+que les cris qui témoignent de son ravissement :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour</div>
+<div class="verse">Et la blessure est encore vibrante !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Noyez mon âme aux flots de votre Vin,</div>
+<div class="verse">Fondez ma vie au Pain de votre table !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Prenez-moi, je vous donne tout : voici ma chair,
+voici mon sang purifiés par votre chair, par votre
+sang. Voici mon front « pour l’escabeau de vos
+pieds adorables ». Voici mes mains « pour les
+charbons ardents et l’encens rare ». Voici mon
+cœur « pour palpiter aux ronces du Calvaire ».
+Voici ma voix « pour les reproches de la Pénitence ».
+Voici mes yeux « pour être éteints aux pleurs de
+la prière ». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô
+mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je
+vous le donne sans en rien retenir !…</p>
+
+<p>Ah ! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne
+peuvent comprendre cette sublime effusion du pécheur
+pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils savaient !…</p>
+
+<p>S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs,
+poursuivis d’imprécations et de quolibets par le
+monde, valent à qui les offre au Crucifix des voluptés
+auprès de quoi toutes les liesses de la terre
+ne sont qu’épluchures pour les pourceaux.</p>
+
+<p>Mais ils ne veulent pas savoir.</p>
+
+<p>— Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon,
+plutôt que l’hostie, et vous deviendrez semblables
+à des dieux. Ils se précipitent, il se bousculent
+et se meurtrissent les uns les autres pour
+cueillir plus vite ces pommes vermeilles dont le
+désir sèche leurs lèvres et crispe leurs doigts.</p>
+
+<p>Ils cueillent ; ils mangent — et voici que l’illusion
+s’évapore aussitôt.</p>
+
+<p>Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition,
+le palais en feu, le cœur plein d’ordures, ils
+baissent tristement la tête et ils se disent : — Quoi,
+ce n’était que cela ? Pourquoi ces pommes, si belles
+à convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le
+goût de la mort ?</p>
+
+<p>Alors quelques-uns — bien peu ! — se tournent
+vers Jésus qui leur dit : — Si tu sèmes dans la
+douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse.
+Accepte la Croix, porte-la joyeusement à
+ma suite, et je t’abreuverai à la source vivifiante
+de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour
+te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et
+ton intelligence, plus je mettrai dans ta bouche
+l’avant-goût du Paradis.</p>
+
+<p>Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole ;
+le Larron des grands chemins entend cette
+parole ; Madeleine, la courtisane, entend cette parole ;
+Nathanaël le sceptique, entend cette parole…</p>
+
+<p>Mais divers bourgeois qui veulent « être de leur
+temps » n’entendent pas cette parole. Leur cœur,
+pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils le
+mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté,
+dans un coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler
+et brailler à la Bourse ou faire les pachas
+dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils
+ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant
+amas de pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir,
+vont se pendre à l’arbre qui ombrage le Champ
+du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des
+fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne.
+Les autres blasphèment Notre-Seigneur et persécutent
+son Église. Mais ils ne sont pas heureux car
+le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa
+fourche ardente.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don
+total de lui-même, il reçoit une grâce encore plus
+élevée. Parce que son âme s’est purifiée et pacifiée,
+parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur
+daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet :
+« <i>Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et
+mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous
+ferons en lui notre demeure.</i> »</p>
+
+<p>Bonté incomparable de Dieu : non seulement il
+daigne fortifier dans ses résolutions droites le néophyte,
+mais il vient résider au centre de l’âme qui
+s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde,
+lui faisant sentir son amour par des ondes de lumière
+qui la pénètrent, sans violence, jusqu’en ses
+profondeurs les plus intimes. Lorsque cette surabondance
+de délices risque de l’épuiser — notre
+pauvre nature ne pouvant supporter qu’une somme
+limitée de jouissances surnaturelles — Il ne l’abandonne
+pas ; mais il modère l’éclat de ses faveurs et
+il se retire un peu — pas bien loin — pour que
+l’âme le rappelle. On éprouve alors le sentiment — presque
+la sensation — de la présence de Dieu
+autour de soi. Impression mystérieuse et qu’il est
+difficile de définir. C’est à peu près comme si, se
+trouvant dans une chambre obscure, on sentait qu’il
+y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De
+cette présence silencieuse émane une sorte de
+fluide qui éveille dans le cœur une joie confiante et
+paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle
+pour la vertu… Mais ces mots ne peuvent rendre
+que d’une façon grossière cet <i>enveloppement</i>, cet
+enrichissement de l’être — corps et âme — par la
+Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec
+exactitude un phénomène d’ordre tout spirituel.
+Toutefois ils en donnent une idée lointaine et
+affaiblie.</p>
+
+<p>Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme
+comprenne à quel point elle serait veuve s’il la délaissait
+complètement.</p>
+
+<p>Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige ; elle craint
+d’avoir cessé d’être digne que son Seigneur la possède.
+Alors, planant au-dessus d’elle, le Bon Maître
+lui remémore ce qu’il a souffert pour la conquérir,
+et combien il a le droit d’en être aimé toujours
+davantage :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">… Mon fils, il faut m’aimer, tu vois</div>
+<div class="verse">Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne</div>
+<div class="verse">Et mes pieds offensés que Madeleine baigne</div>
+<div class="verse">De larmes, et mes bras douloureux sous le poids</div>
+<div class="verse">De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix,</div>
+<div class="verse">Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne</div>
+<div class="verse">A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,</div>
+<div class="verse">Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin
+sacrifice, se serait peut-être enorgueillie de la faveur
+sans prix qu’elle vient de recevoir, la considérant
+comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se
+fond dans la conscience de son néant. Elle se
+rend compte que si fort qu’elle aime Dieu, elle ne
+l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.</div>
+<div class="verse">Moi, vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,</div>
+<div class="verse">Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais la voix, doucement impérieuse :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,</div>
+<div class="verse">Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,</div>
+<div class="verse">Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>A cette manifestation adorable de la tendresse
+divine qui se montre accessible, l’âme, éperdue de
+reconnaissance, ne peut croire à son bonheur. Elle
+recule, se trouvant trop tiède au regard de cette
+vive flamme qui la sollicite :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Seigneur, c’est trop ! Vraiment je n’ose. Aimer qui ? Vous ?</div>
+<div class="verse">Oh non : je tremble et n’ose. Oh ! vous aimer, je n’ose,</div>
+<div class="verse">Je ne veux pas ! Je suis indigne ! Vous la Rose</div>
+<div class="verse">Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous</div>
+<div class="verse">Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux</div>
+<div class="verse">D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose</div>
+<div class="verse">Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,</div>
+<div class="verse">Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il faut m’aimer, insiste la voix :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée</div>
+<div class="verse">De toute éternité, pauvre âme délaissée,</div>
+<div class="verse">Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Alors l’âme, tremblante : — Je le veux bien,
+Seigneur, mais je crains, je ne sais comment m’y
+prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir
+l’espoir de retrouver</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre</div>
+<div class="verse">La place où reposa la tête de l’apôtre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Certes, tu peux y arriver, continue la voix ;
+pour cela, soumets-toi à mon Église en toute enfantine
+obéissance ; par elle, parle-moi, avec toujours
+plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de
+désir de m’aimer davantage. Fais abnégation de
+toi-même pour ne connaître que ma Passion et ma
+douceur.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs</div>
+<div class="verse">Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices,</div>
+<div class="verse">Je te ferai goûter sur terre mes prémices :</div>
+<div class="verse">La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs</div>
+<div class="verse">Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs</div>
+<div class="verse">Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice</div>
+<div class="verse">Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse</div>
+<div class="verse">Et que sonnent les <span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span> roses et noirs…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par
+son Dieu. Après l’avoir lavée de ses souillures, Il
+est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa demeure en
+elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait
+peu à peu monter jusqu’à Lui et la précipite au
+fond du brasier dévorant de son Amour.</p>
+
+<p>Et c’est l’apogée du poème de <i>Sagesse</i>…</p>
+
+<p>Telle est la substance de ces merveilleux colloques
+avec Dieu, si brûlants qu’on n’en trouve
+l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché d’en
+résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait
+une glose admirative tant ils débordent de foi
+lucide, de ravissements et d’extase.</p>
+
+<p>Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible
+puisque même des ennemis de Dieu en sentirent
+le rayonnement dans leurs ténèbres. Et il
+faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art,
+puisque les amoureux de Jésus ne peuvent les
+relire sans courir au Saint-Sacrement de l’autel
+pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité…</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin,
+Verlaine a conquis une âme d’enfant sage. Il est
+doux, il est patient, il est humble. Lorsque sa pensée
+va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus
+ni colère ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera
+ses torts si durement expiés et il lui adresse
+des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour et
+consente à mener avec lui une existence désormais
+chrétienne :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Allez, rien n’est meilleur à l’âme</div>
+<div class="verse">Que de faire une âme moins triste…</div>
+<div class="verse">Faites le geste qui pardonne !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Hélas, c’est en vain qu’il l’implora ; la petite
+bourgeoise, tout effarée déjà d’avoir vécu quelques
+mois avec ce hors-la-loi pharisienne : un poète,
+sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule
+idée de renouer avec un « repris de justice ».</p>
+
+<p>Croyante, elle aurait compris — et au besoin
+son confesseur le lui aurait suggéré — que son devoir
+était d’accueillir, de consoler, de relever le
+pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en
+garde contre les rechutes. Avec une âme aussi foncièrement
+ingénue que celle de Verlaine, la tâche
+était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été
+conforme à l’Évangile de l’entreprendre.</p>
+
+<p>Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en
+invoquant « les convenances », et elle se déroba.
+Que Dieu lui pardonne sa sécheresse d’âme. Mais
+il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie
+responsable du désastre où sombra par la suite son
+seul époux devant Dieu…</p>
+
+<p>L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa
+pénitence. Non seulement il conserva le don de
+rendre les nuances les plus délicates du sentiment,
+comme dans les poèmes des <i>Fêtes galantes</i>
+et de <i>la Bonne Chanson</i>, mais il prit plus de simplicité
+et plus de profondeur à la fois. L’Eucharistie
+a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler
+la nature. Il en résulte que quelques mots très ordinaires,
+quelques lignes à peine appuyées, quelques
+teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer
+un paysage, pour en donner la sensation
+totale et pour le spiritualiser.</p>
+
+<p>Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème
+où, accoudé à la fenêtre de sa prison, par un beau
+jour d’été, il regarde un platane agiter faiblement
+son feuillage où niche une fauvette :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le ciel est, par-dessus le toit,</div>
+<div class="verse i2">Si bleu, si calme !</div>
+<div class="verse">Un arbre, par-dessus le toit,</div>
+<div class="verse i2">Berce sa palme.</div>
+
+<div class="verse stanza">La cloche, dans le ciel qu’on voit,</div>
+<div class="verse i2">Doucement tinte.</div>
+<div class="verse">Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit,</div>
+<div class="verse i2">Chante sa plainte…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,</div>
+<div class="verse i2">Simple et tranquille.</div>
+<div class="verse">Cette paisible rumeur-là</div>
+<div class="verse i2">Vient de la ville.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Qu’as-tu fait, ô toi que voilà</div>
+<div class="verse i2">Pleurant sans cesse,</div>
+<div class="verse">Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,</div>
+<div class="verse i2">De ta jeunesse ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ce n’est presque rien ces quatre strophes ; et
+pourtant elles résument tout un état d’âme. Et elles
+exhalent comme un parfum de buis amer et de lys
+entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui
+apprit de Jésus les douceurs de la souffrance acceptée
+pour l’amour de Lui…</p>
+
+<p>Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte
+s’ouvre. La liberté, chèrement achetée, déploie ses
+ailes. La nature se met en fête pour saluer le pénitent
+qui sort, plein de bonnes résolutions. Et <i>Sagesse</i>
+se termine sur un magnifique poème, d’un rythme
+bondissant, où les vers flambent comme des coquelicots
+au soleil :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est la fête du blé, c’est la fête du pain</div>
+<div class="verse">Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses !</div>
+<div class="verse">Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain</div>
+<div class="verse">De lumière si blanc que les ombres sont roses…</div>
+
+<div class="verse stanza">Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,</div>
+<div class="verse">Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne</div>
+<div class="verse">L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin ;</div>
+<div class="verse">Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.</div>
+
+<div class="verse stanza">Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,</div>
+<div class="verse">Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,</div>
+<div class="verse">Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins</div>
+<div class="verse">La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où
+le poète affirme que la Terre fut créée pour produire
+les Saintes Espèces…</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Une légende — qui commence tout de même à
+disparaître — veut que Verlaine soit allé, sans transition,
+des exercices de la vie chrétienne dans sa
+cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi
+que l’a démontré M. Edmond Lepelletier, rien n’est
+moins exact.</p>
+
+<p>Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer
+cette thèse que la conversion du poète fut le produit
+d’un sursaut d’imagination dû à l’isolement, et
+que l’illusion religieuse où il avait vécu entre
+quatre murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec
+la vie extérieure.</p>
+
+<p>Si l’on leur objecte les vers catholiques composés
+et publiés depuis sa libération, ils répondent
+qu’il n’y a là que de l’application à poursuivre une
+veine où <i>Sagesse</i> prouvait de la supériorité.</p>
+
+<p>Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle
+maîtrise d’ordre purement littéraire n’aurait suffi à
+conférer aux plus beaux poèmes d’<i>Amour</i>, de <i>Bonheur</i>
+et de <i>Liturgies intimes</i> cet accent d’espérance
+et de foi qui prouve une âme éprise de son Dieu.
+Un esthète incrédule <i>ne peut pas</i> sentir à quel
+point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un catholique,
+les comparant à des œuvres païennes
+habillées de christianisme, telles que <i>la Conscience</i>
+de Hugo ou le <i>Faust</i> de Goethe, saura faire la différence
+entre ces morceaux de rhétorique et les effusions
+du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera
+peut-être les premiers comme d’élégantes
+porcelaines ou des marbres adroitement sculptés,
+mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, égal
+à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux
+de toute l’inspiration surnaturelle qui dicta ses
+aveux et ses prières — et il nous remue le cœur.
+D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la préoccupation
+d’exploiter une <i>manière</i> inaugurée par
+lui dans <i>Sagesse</i>, il faut avouer que le calcul eût
+été fort maladroit. Car, comme je l’ai dit, rien ne
+fut plus complet que l’insuccès du volume, à son
+apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens,
+s’ils le lurent, s’empressèrent de l’enterrer dans la
+cave la plus secrète de leur domicile. La presse,
+pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a
+plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes
+qui suivirent leurs obsèques, garda un silence
+compact. Ce n’est que six ans plus tard que les
+symbolistes tirèrent <i>Sagesse</i> des catacombes et
+firent le succès du recueil. Or, à cette époque,
+<i>Amour</i> était écrit, malgré le fiasco de <i>Sagesse</i> et
+parce que Verlaine demeurait — tout au moins de
+désir — attaché à Jésus.</p>
+
+<p>Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit
+pour persévérer dans la Voie unique, tout en gagnant
+sa vie.</p>
+
+<p>Après quelques semaines passées à la campagne
+auprès de son admirable mère, il trouva une place
+de professeur de français dans un collège d’Angleterre
+où il resta dix-huit mois « apaisé, laborieux,
+régulier », dit son biographe. Mais la nostalgie le
+prit. Muni du certificat le plus élogieux, il revint
+en France. On l’accepta comme professeur de littérature,
+d’histoire et de géographie au collège
+ecclésiastique Notre-Dame à Rethel. Là il réussit
+également fort bien. On apprécia la façon grave
+dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur
+sans ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres
+excellents, le prirent en amitié. Et il faut bien admettre
+qu’il laissa des souvenirs irréprochables
+dans la maison, puisque « en 1897, les anciens du
+collège Notre-Dame organisèrent en l’honneur de
+leur illustre professeur un banquet. Sur le menu,
+on voyait le buste du poète que la renommée entourait
+avec la ville de Rethel et son collège »<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="sc">Edmond Lepelletier</span>, <i>Paul Verlaine</i>, p. 414.</p>
+</div>
+<p>Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui
+vint la singulière idée d’employer les débris de sa
+fortune à acheter de la terre qu’il cultiverait en
+compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il
+avait pris en affection. La tentative ne réussit pas — comme
+on le pense. Ruiné, Verlaine revint à
+Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. Il y
+donna des leçons. La pratique chrétienne persistait
+car Létinois était fort pieux et Verlaine réchauffait
+sa foi au contact de cette ferveur juvénile.</p>
+
+<p>Mais Létinois mourut, emporté en trois jours
+par la typhoïde. Le chagrin du poète fut immense.
+On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son
+recueil : <i>Amour</i>. Et quelle humilité, quelle résignation
+poignante émanent de ces strophes où la
+souffrance chrétiennement acceptée scintille comme
+une étoile vue à travers des larmes :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon fils est mort ! J’adore, ô mon Dieu, votre loi,</div>
+<div class="verse">Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure,</div>
+<div class="verse">Vous châtiez bien fort et parferez la foi</div>
+<div class="verse">Qu’alanguissait l’amour pour une créature…</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur,</div>
+<div class="verse">Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir</div>
+<div class="verse">L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière</div>
+<div class="verse">Rapproche un peu l’instant si bon de revenir</div>
+<div class="verse">A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration.
+Toutes ses démarches échouèrent. Il
+n’était évidemment pas plus fait pour la vie de bureau
+qu’un sycomore pour porter des châtaignes.
+Il espérait seulement trouver là des ressources
+modiques mais assurées qui lui permettraient de
+versifier sans être talonné par le terrible souci du
+pain quotidien. D’autres tentatives auprès de catholiques
+notoires ne réussirent pas davantage : personne
+ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie
+était né à l’Église.</p>
+
+<p>Alors il commença de plier sous le fardeau de la
+solitude et de l’abandon. Il avait tant besoin d’affection !
+Méconnu par sa femme, déçu par le diabolique
+Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait
+fallu un prêtre qui le comprît, le relevât dès ses
+premières chutes, le guidât dans la voie étroite
+d’une main ferme et douce à la fois. — Ce prêtre
+ne se trouva pas…</p>
+
+<p>Il sentait pourtant bien le péril auquel il était
+exposé, quand il écrivit l’incomparable poème où
+il regrette sa prison, ce doux <i>lamento</i> qui suscita
+le rire épais du Juif Nordau.</p>
+
+<p>Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai naguère habité le meilleur des châteaux</div>
+<div class="verse">Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux :</div>
+<div class="verse">Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes</div>
+<div class="verse">Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Puis la mémoire des heures de recueillement au
+pied du Sacré Cœur se précise et s’élève jusqu’à la
+prière :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Une chambre bien close, une table, une chaise,</div>
+<div class="verse">Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise,</div>
+<div class="verse">Du jour suffisamment et de l’espace assez,</div>
+<div class="verse">Tel fut mon lot durant les longs mois là passés ;</div>
+<div class="verse">Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace,</div>
+<div class="verse">Ni le reste, et du point de vue où je me place,</div>
+<div class="verse">Maintenant que voici le monde de retour,</div>
+<div class="verse">Ah ! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Oh ! sois béni, château d’où me voilà sorti</div>
+<div class="verse">Prêt à la vie, armé de douceur et nanti</div>
+<div class="verse">De la Foi, pain et sel et manteau pour la route</div>
+<div class="verse">Si déserte, si rude et si longue sans doute</div>
+<div class="verse">Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets,</div>
+<div class="verse">Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait
+sa cellule !… Fallait-il qu’il fût malheureux !</p>
+
+<p>Sans doute, il était malheureux, mais surtout il
+sentait le peu que vaut le monde au regard de l’intimité
+avec Notre-Seigneur dans une cellule. Le
+souvenir des colloques divins dont il avait été
+favorisé lui faisait voir la société telle qu’elle est :
+un marécage hérissé d’ajoncs épineux qui déchirent
+les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent
+en blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or
+et de la vaine science.</p>
+
+<p>Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade,
+glissa dans la fondrière. Et ce fut cette fin
+d’existence, oscillant entre les « breuvages exécrés »,
+les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on
+sait.</p>
+
+<p>Parfois il essayait de se dégager de la boue ; il
+allait se confesser — m’a dit un bon prêtre qui se
+reprochait de n’avoir su prendre assez d’ascendant
+sur lui, — il formait de bonnes résolutions. Mais il
+était si faible, si dénué de volonté, si esclave de
+son imagination débordante et de ses sens, si incapable
+de gagner sa vie par des besognes prosaïques !
+Toujours il retomba. Néanmoins il ne
+perdit pas la foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit
+blasphémer ; et il ne permettait pas que ses
+compagnons de débauche raillassent les choses
+saintes en sa présence.</p>
+
+<p>Cependant les tentations ne faisaient plus trêve,
+et le Diable fouaillait avec fureur celui qui l’avait
+si rudement mis en déroute au temps de <i>Sagesse</i>.</p>
+
+<p>Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au
+bas de la spirale de ténèbres et d’abjection où il
+s’était engagé presque <i>malgré lui</i>.</p>
+
+<p>Jetons un voile et prions !…</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe.
+Sauf quelques-uns qui se conforment aux
+aberrations de leur temps, que la foule acclame et
+qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor
+Hugo, ils sont voués à la misère, aux humiliations
+et aux outrages.</p>
+
+<p>Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société
+qui, ayant pour objectif à peu près unique d’accumuler
+des sommes et de réjouir ses instincts,
+ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages
+dont l’occupation capitale consiste à poursuivre,
+avec désintéressement, un idéal de Beauté.</p>
+
+<p>— Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette
+espèce de fou, de ce paresseux que je vois flâner
+par les rues en marmottant des phrases incompréhensibles,
+et qui se plante en extase devant la
+lune et les ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes
+gens dorment ?… Si je ne craignais de gâter
+une denrée louable, je le prendrais par la peau du
+cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.</p>
+
+<p>Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale,
+brandissant les parchemins qui lui octroient
+le privilège d’assoupir deux douzaines de jeunes
+cancres, s’écrie : — Quelle outrecuidance chez ces
+poètes !… En voici un qui se permet de prétendre
+qu’il apporte une personnelle conception de l’art.
+Je lui montrerai que j’ai pris patente pour maintenir
+les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa
+critique. Il barbouille un article où il atteste
+la « saine prosodie » et le « bon goût ». Il étale
+son incompétence gorgée de textes périmés. Il
+essaie des railleries. Or supposez un hippopotame
+qui nourrirait la folle ambition de se balancer
+sur une toile d’araignée, vous aurez une vague
+idée de la souplesse qu’il met à ces exercices…
+Mais il égratigne la libre Muse et il est content…</p>
+
+<p>Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot
+du poète : le peu de pain qu’il mange est saupoudré
+de cendres malpropres. Écorché vivant,
+il saigne sans cesse par les autres et par lui-même.
+Il y a là comme la rançon du don inappréciable
+qu’il reçut d’exprimer la <i>Beauté</i>.</p>
+
+<p>Toujours un peu de divin se décèle dans l’art,
+si dévoyé soit-il. C’est pourquoi j’aime à me
+figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance
+pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire,
+une petite place au Ciel.</p>
+
+<p>A plus forte raison si le poète est un converti.
+Car alors il est équitable que les grâces reçues
+soient payées par des tribulations qui éprouvent sa
+foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste
+et salutaire que les mécréants dont il se sépara le
+huent et le calomnient. Il est juste et salutaire que
+les Pharisiens, pour qui l’Église est un parc d’ostréiculture,
+lui jettent des écailles à la tête. Il est
+juste et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait
+la pire des ignominies si sa conversion lui devenait
+une source d’écus.</p>
+
+<p>La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte.
+Il semble que Dieu lui ait dit : — Tu subiras les
+angoisses d’une atroce misère ; tu mendieras ; tu
+seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds
+et des meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton
+nom comme enseigne à leur boutique. Tu seras
+exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes
+créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les
+ruisseaux tes membres ankylosés. Les valets de
+presse et les Petdeloups donneront tes vers comme
+des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront
+un air dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres
+quand on leur parlera de toi. Malade, tu
+n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse.
+Après ta mort, on t’élèvera un monument
+ridicule qu’inaugureront des athées. A chaque anniversaire
+de ta fin, quelques poètes se réuniront :
+ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront
+des coups. Et nul d’entre eux n’aura l’idée de faire
+dire une messe pour le repos de ton âme… Ces
+choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je
+t’aime et que je veux te faire sentir ma justice.</p>
+
+<p>Et, en effet, il en fut ainsi.</p>
+
+<p>Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés
+toujours renaissants, considère son ordure, demande
+à Jésus seul d’avoir pitié de sa faiblesse.
+Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance
+publique, il soupirait :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O Jésus, vous m’avez puni moralement</div>
+<div class="verse">Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance,</div>
+<div class="verse">Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance,</div>
+<div class="verse">O Jésus, vous me punissez physiquement.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille,</div>
+<div class="verse">La console, la plaint, lui sourit, la guérit</div>
+<div class="verse">Par une claire, simple et logique merveille.</div>
+<div class="verse">La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit</div>
+<div class="verse">Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous…</div>
+
+<div class="verse stanza">… Jésus répond : Pour être enfin</div>
+<div class="verse">Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse</div>
+<div class="verse">Et d’amour et plus tard glorieuse au divin</div>
+<div class="verse">Séjour définitif de liesse et de largesse,</div>
+
+<div class="verse stanza">Encore un peu de temps, souffre encore un instant,</div>
+<div class="verse">Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science</div>
+<div class="verse">Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant,</div>
+<div class="verse">Ne perds jamais cette vertu : la confiance,</div>
+
+<div class="verse stanza">La confiance en moi seul. Et je te le dis</div>
+<div class="verse">Encore : patiente et m’offre ta souffrance.</div>
+<div class="verse">Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis,</div>
+<div class="verse">Au Calvaire, à la mienne ; et garde l’espérance,</div>
+
+<div class="verse stanza">L’espérance en mon Père : il est père, il est roi,</div>
+<div class="verse">Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance.</div>
+<div class="verse">Souffre encore un instant et garde bien la foi,</div>
+<div class="verse">La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait
+toujours au fond de son âme, Verlaine put supporter
+sans révolte ses dernières tortures. Reclus en
+une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait
+d’une hypertrophie du cœur, du diabète,
+d’une cirrhose du foie, d’une gastralgie, d’une
+arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté
+dans mon livre : <i>Au pays des lys noirs</i>, il ne versifiait
+plus, mais il usait les journées à dorer des bibelots.
+Quelques-uns de ses amis venaient le voir
+et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.</p>
+
+<p>Une pneumonie survint qui amena le dénouement — peut-être
+par suite d’un accident dû à la
+négligence de la personne qui le soignait.</p>
+
+<p>La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se
+lever, il tomba sur le carreau. La garde, « trop
+faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas réveiller
+les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin
+que Verlaine put être replacé dans son lit de moribond
+après avoir passé la nuit étendu sur le
+sol<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Les derniers jours de Paul Verlaine</i>, par <span class="sc">F. A. Cazals</span> et
+<span class="sc">G. Lerouge</span>, (1 vol. éditions du <i>Mercure de France</i>). M. Cazals
+fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.</p>
+</div>
+<p>Le médecin, mis au courant, déclara, après examen,
+que le malade était perdu sans ressources.
+Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq minutes
+trop tard : Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier
+1896, à sept heures du soir.</p>
+
+<p>Donc, les dernières heures de son existence, il
+les passa sur la terre glacée. Et les secours demandés
+à l’Église lui firent défaut…</p>
+
+<p>Cette suprême abjection, ce délaissement, je
+pense qu’ils furent voulus de Dieu pour le rachat du
+poète. Mais je m’imagine aussi que toute proche de
+l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants
+le croyaient dans le coma, son âme, fermée
+aux choses d’en bas, s’ouvrit aux lumières d’En-Haut.
+Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute
+terrible, Jésus le visita comme au temps de la
+cellule pénitentielle. Oui, le Sacré Cœur, brûlant
+d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur cette
+âme contrite.</p>
+
+<p>Il est donc permis d’espérer que le bon Maître
+le recevra un jour dans son Paradis…</p>
+
+
+<p class="h3" id="n3">Note I</p>
+
+<p class="small">Verlaine dit, quelque part, que sa première communion
+se fit sans aucune ferveur. Et cependant, au chapitre IX
+de son livre : <i>Confessions</i>, il écrit ceci : « Je ressentis alors,
+pour la première fois, cette impression presque physique
+que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de la
+Présence absolument réelle dans une sincère approche du
+Sacrement. On est investi : Dieu est là dans notre chair et
+dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi
+seule qui produit cela en l’imaginant. Non, et l’indifférence
+des impies, la froideur des incrédules quand, par dérision,
+ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur
+péché, la punition temporelle du sacrilège… »</p>
+
+<p class="small">Comment expliquer cette contradiction ? Je crois que
+Verlaine applique à sa première communion d’enfant ce
+qu’il éprouva lors de sa première communion en prison,
+après son retour à Dieu. Cette sensation si exactement
+notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée
+à son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde
+communion eut lieu à la fête de l’Assomption.</p>
+
+
+<p class="h3">Note II</p>
+
+<p class="small">Dans le volume cité plus haut, <i>Les derniers jours de Paul
+Verlaine</i>, M. Cazals fait remarquer que les plus beaux
+poèmes d’<i>Amour</i>, de <i>Bonheur</i> et de <i>Liturgies intimes</i> furent
+écrits lors des nombreux séjours du poète dans les hôpitaux.
+Et il ajoute : « Certains jours, Verlaine convenait avec
+bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer toute
+sa vie dans un hôpital — moyennant, toutefois, certains
+adoucissements à la sévérité du régime — comme, par
+exemple, le droit d’avoir une chambre à lui… » (p. 66).</p>
+
+<p class="small">C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie
+extérieure était périlleuse pour le salut de son âme. A
+l’hôpital, comme jadis en prison, il se dégageait des prestiges
+néfastes qui l’assaillaient au dehors ; sa sensualité
+excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la douleur
+physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait
+vers Jésus ; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient
+à tinter en lui.</p>
+
+<p class="small">Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action
+surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination,
+elle ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu
+le mettait à l’abri des tentations basses. Loin d’accepter
+ses souffrances comme l’équitable châtiment de ses fautes,
+il se serait révolté contre le destin barbare qui le lui imposait
+et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de
+Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait.</p>
+
+<p class="small">On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait — et
+d’autres analogues notés chez Huysmans et chez ceux que
+nous aurons encore à étudier — une loi de constance pour
+la psychologie de la conversion. On pourrait la formuler de
+la sorte : toutes les fois que le converti, incité par la nature
+corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit
+par la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">PAUL LŒWENGARD</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap i">Écoute, Israël, les ordonnances de vie ; prête
+l’oreille, pour apprendre la sagesse. D’où
+vient, Israël, que tu es maintenant dans le
+pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une
+terre étrangère, que tu t’es souillé avec les
+morts et que tu es réputé au nombre de ceux
+qui sont descendus dans la tombe ? C’est
+que tu as abandonné la source de la Sagesse.
+Car si tu avais marché dans la voie
+de Dieu, tu serais assurément resté dans
+une paix éternelle. Apprends où se trouvent
+la prudence, la force, l’intelligence,
+afin que tu saches en même temps où se
+trouvent la stabilité, la vraie nourriture, la
+lumière des yeux et la paix.</p>
+
+<p class="sign sc">Baruch : III.</p>
+
+</blockquote>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>J’ai voulu donner place dans ces études à un récit
+de conversion dû à un étranger. J’aurais pu
+choisir l’admirable auteur du <i>Maître de la Terre</i>
+et de <i>la Lumière invisible</i> : l’Anglais Robert Hugh
+Benson ou le professeur allemand Albert de Ruville
+ou enfin l’exquis, le tendre poète danois Jœrgensen.</p>
+
+<p>A la réflexion, j’ai pris un cas encore plus particulier
+que celui de ces protestants ; c’est celui
+d’un écrivain qui, né d’un père prussien et d’une
+mère badoise, se trouve, par surcroît, être un
+Juif. Il s’appelle Paul Lœwengard.</p>
+
+<p>Un Juif, c’est-à-dire non seulement un homme
+dont les ancêtres furent nourris dans la haine du
+Sauveur, mais qui, en outre, appartient à une race
+très différente de la nôtre. Celui-là, rien ne saurait
+exprimer à quel point il nous est étranger. D’autant
+plus étonnant le miracle qui l’amène à l’Église.</p>
+
+<p>En effet, avec nos frères séparés nous gardons
+un lien : à moins qu’ils n’aient tout à fait
+perdu la foi, ils savent que, comme nous, ils furent
+rachetés par la Passion de Notre-Seigneur ; la
+Croix ne peut leur inspirer que des sentiments de
+reconnaissance et de respect ému. Pour un Juif,
+s’il reste dans la tradition talmudique, les souffrances
+de Jésus sont un châtiment mérité ; la seule
+vue d’un Crucifix lui fait éprouver de l’horreur
+pour ces chrétiens qui transfigurent en symbole de
+gloire un gibet infamant, qui adorent un agitateur
+sacrilège, rejeté par la synagogue, livré aux bourreaux
+par le grand-prêtre du Temple.</p>
+
+<p>Mais il y a encore autre chose : les Juifs, parce
+qu’ils ne sont pas de notre sang, demeurent imperméables
+à nos mœurs, à nos façons de sentir, à
+nos habitudes de pensée. Campés parmi nous, ils
+ont beau se faire naturaliser, la tare originelle persiste ;
+ils restent la « nation insociable », comme
+l’avoua un de leurs intellectuels : Bernard Lazare.
+Accapareurs d’or ou révolutionnaires frénétiques,
+ils sont un élément d’injustice, de trouble et de désordre.
+Secoués par cette névrose, qui est le signe
+de la réprobation qu’ils encoururent, ils tendent
+sans cesse, et plus ou moins consciemment, à
+fausser ou à détruire les principes que des siècles
+de christianisme créèrent en nous.</p>
+
+<p>L’ancienne société, mue par un sage instinct de
+conservation, avait donc raison de les maintenir
+hors de ses cadres. Il a fallu la Révolution, la veulerie
+humanitaire qui s’ensuivit et l’application du
+sophisme égalitaire, pourqu’on admît les Juifs à des
+fonctions d’où la plus simple prudence aurait dû
+les exclure à jamais. Notre pays, réduit en poussière
+par la Franc-Maçonnerie — que leur rage
+anti-chrétienne inspire et stimule — commence,
+tout de même, à s’apercevoir qu’il y a péril à
+donner aux Juifs le droit de gouverner des Français,
+de légiférer pour des Français, de juger des
+Français, de commander à des soldats français.</p>
+
+<p>S’il est dans les desseins de Dieu que la fille
+aînée de l’Église recouvre son privilège de guerrière
+du Christ, la première mesure à prendre sera
+de tenir la nation juive à l’écart pour qu’elle attende
+le jour où, selon l’affirmation de saint Paul,
+son arrogance fléchira, où, les écailles lui tombant
+des yeux, elle reconnaîtra la lumière de Jésus, où
+elle aura part au salut éternel.</p>
+
+<p>Et alors, ce sera la fin du monde. Mais jusqu’alors : — <i lang="la" xml:lang="la">Vade
+foras, Israël !…</i></p>
+
+<p>Cela, c’est le point de vue social.</p>
+
+<p>Mais au point de vue religieux, nous ne devons
+ni mépriser, ni désespérer les Juifs car ils furent le
+peuple élu par Dieu pour garder la Promesse.
+L’histoire entière du peuple hébreu converge vers
+la Rédemption ; on en trouve la preuve éblouissante
+d’évidence dans l’Ancien Testament : là,
+s’élève le roc de diamant d’une certitude contre laquelle
+viennent se briser toutes les pauvres arguties
+du rationalisme. Les patriarches et les prophètes
+juifs, nous les vénérons, car nous savons que leurs
+holocaustes préfigurent le Saint-Sacrifice. La généalogie
+humaine de Notre-Seigneur remonte au
+Roi-Psalmiste. « Le salut du monde, comme il a
+été dit, sort des Juifs. » Et enfin, pour qui apprit à
+regarder au delà des apparences, quel mystère que
+le maintien de ce peuple comme témoin permanent
+des justices divines ! Quels prodiges que sa dispersion
+dans l’univers, que sa conservation depuis deux
+mille ans tout à l’heure, malgré tant de massacres
+et d’oppressions, que l’influence anormale exercée
+par lui de nos jours. Ne sont-ce pas là des faits
+aussi extraordinaires que celui de sa prédestination ?</p>
+
+<p>D’ailleurs, le plus renversant des miracles, c’est
+la conversion si rare — d’un Juif. Précurseur du
+pardon qui doit être accordé à sa race, il atteste,
+plus que quiconque, les torrents de miséricorde et
+d’amour qui jaillissent inlassablement du Sacré
+Cœur. Souvent, il devient un admirable prêtre
+comme ce Père Hermann dont l’âme fut une musique,
+comme ce Ratisbonne conquis par la Sainte
+Vierge elle-même, comme cet abbé Lémann, dont
+l’éloquence embrasée au feu de l’Évangile persuada
+le jeune Lœwengard ainsi que celui-ci l’indique
+dès la dédicace de son livre à son père spirituel :
+« A vingt-huit ans, j’étais un Juif satanique, impie,
+sensuel, fou d’orgueil. A vingt-neuf ans, la Providence
+a dirigé mes pas vers une église où vous
+annonciez la parole de Dieu. Cette parole me transforma,
+me convertit… »</p>
+
+<p>Ah ! ici, il n’y a plus à ratiociner d’Aryens et de
+Sémites. Il faut adorer les merveilles de la bonté
+divine, accueillir en chantant <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i> ce frère
+revenu de si loin, raconter les rigueurs et les tendresses
+de la Grâce dont il fut l’objet et proclamer,
+à son propos, la seule égalité qui ne soit pas illusoire :
+celle qui prosterne et prosternera toutes les
+races au pied de la Croix souveraine !…</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Rappelons-le : Lœwengard tire son origine d’un
+Juif et d’une Juive, venus d’Allemagne, installés
+à Lyon, où ils entreprirent le commerce des soieries.
+Ils bénéficièrent aussitôt de l’empressement
+inepte que le régime actuel met à naturaliser les
+Hébreux attirés chez nous de tous les points du
+monde par la Franc-Maçonnerie.</p>
+
+<p>Cette formalité hâtive n’a point fait du converti
+un Français. Il faut donc préciser tout de suite
+que nous avons à étudier un métèque que ni son
+hérédité ni son éducation ne préparaient à la faveur
+indicible dont Dieu le rendit l’objet. Aussi,
+dans nulle conversion d’aujourd’hui, nous ne rencontrerons
+des marques plus frappantes de l’action
+du Surnaturel sur une âme.</p>
+
+<p>Lœwengard a raconté ce miracle dans un livre
+ardent et tumultueux, encombré de citations excessives,
+mais où se révèlent un talent remarquable,
+une parfaite droiture d’âme et un touchant amour
+de l’Église qui l’accueillit comme Jésus prescrit
+d’accueillir l’ouvrier de la onzième heure.</p>
+
+<p>Dépouillons ce volume<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Nous y saisirons le
+fil que suivit la Grâce pour illuminer un de ceux
+qui gisent « dans les ténèbres extérieures ».</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>La Splendeur catholique</i> (Perrin, éditeur).</p>
+</div>
+<p>Lœwengard père ne pratiquait même pas sa religion :
+imbu de blasphèmes par la lecture de Voltaire,
+de Renan et d’Henri Heine, il raillait tout
+sentiment religieux. « Je crois ce que je vois, disait-il
+devant son fils, et je ne vois que matière,
+animalité plus ou moins perfectionnée, vie et mort
+dans la nature. » M<sup>me</sup> Lœwengard n’allait point à
+la Synagogue ; mais elle avait conservé l’habitude
+d’une « vague prière déiste » qu’elle apprit à son
+enfant. Celui-ci en reçut une impression profonde.
+Dès l’âge de cinq ans, l’idée de Dieu s’affirma en
+lui, c’est-à-dire qu’il reçut une foi implicite qui
+le faisait parler à Dieu comme à un père « qui savait
+le comprendre mieux que les siens ».</p>
+
+<p>« Je le suppliais, dit-il, passionnément et naïvement
+de me donner tout ce dont j’avais envie, car
+j’étais affamé de bonheur. La prière savait me consoler
+dans mes chagrins déjà violents de garçonnet
+très sensible, qu’un mot d’ironie faisait sangloter,
+qu’une parole un peu dure faisait se cabrer dans un
+sursaut de révolte ; la prière m’inondait de calme
+et de confiance. »</p>
+
+<p>Tenons pour significatifs des vues de Dieu sur
+cette âme une sensibilité si réfractaire à la sécheresse
+juive et un goût si déterminé du recours à
+la Providence dans de précoces chagrins. Je vois
+là comme une première touche de la Grâce. Car
+enfin, combien d’enfants juifs — ou hélas ! chrétiens
+de baptême, — à qui leurs parents donnent
+l’exemple de l’indifférence ou d’un semblant de
+pratique toute machinale. Très vite, leur âme
+s’étiole comme celles de leur entourage. Quand,
+plus tard, les parents sont frappés de quelque
+malheur par le fait du jeune incrédule qu’ils formèrent
+ou pour tout autre cause apparente, ils se
+récrient et accusent le hasard néfaste. Or il n’y a
+pas de hasard : très évidemment ils sont punis, dès
+ici-bas, pour avoir commis le crime d’éloigner de
+Dieu leur progéniture…</p>
+
+<p>Donc Lœwengard connut, d’une façon toute gratuite,
+le bienfait de la prière, et jusqu’à l’âge de
+douze ans, il y demeura fidèle malgré les incitations
+du milieu où il vivait.</p>
+
+<p>Mais, à cette époque, sa foi commença de s’affaiblir
+sous l’influence de l’impiété paternelle. Et
+voici principalement à quelle occasion : Lyon,
+comme on le sait, est placé sous la garde de la
+Sainte Vierge à la gloire de qui la ville éleva
+cette théâtrale basilique de Fourvière dont, pour
+ma part, j’admire peu les richesses, leur préférant
+l’humble petite église voisine, le sanctuaire primitif
+où j’ai reçu tant de grâces.</p>
+
+<p>La cité lyonnaise célèbre sa Protectrice le
+8 décembre, en la fête de l’Immaculée Conception.
+Lœwengard, âme de poète stimulée encore par la
+ferveur ambiante, se sentait tout ému ce jour-là.
+Les invocations des pèlerins, les illuminations innombrables
+le portaient à s’enquérir de cette Dame
+mystérieuse en l’honneur de laquelle les Lyonnais
+réchauffent un peu leur froideur coutumière<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.
+Son père, le soir, le menait promener par les rues.
+Et comme l’enfant l’interrogeait sur la signification
+de ce culte, le Juif répondait par des quolibets
+empruntés aux plus bas manuels d’anticléricalisme.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Ne généralisons pas trop : il y a souvent bien de l’ardeur
+religieuse sous les glaces lyonnaises.</p>
+</div>
+<p>« Sans bien comprendre toujours ces railleries,
+note le converti, elles provoquaient en moi des
+sentiments contradictoires qui s’accentuèrent avec
+les années et m’eussent, sans une grâce spéciale, à
+jamais détourné de la foi chrétienne. D’une part,
+ces railleries me faisaient du mal : elles blessaient
+cette émotion devant la beauté qui devait se transformer
+plus tard en religieuse ferveur d’artiste…
+D’autre part, cette raillerie des choses qu’une ville
+entière révérait, ce sarcasme qui s’efforçait de
+saper les croyances d’une foule emplissant les rues
+et les quais, pieusement recueillie en face de la
+colline sainte où éclatait, triomphal, en gigantesques
+lettres de feu, le nom de Marie, ce détestable
+sarcasme pénétrait mon intelligence et la corrompait
+de méphistophélique orgueil. Les graines
+de la négation étaient semées : elles lèveront, elles
+fructifieront sous la triple et longue influence de
+la conversation paternelle, de l’instruction du lycée
+et de la littérature moderne. »</p>
+
+<p>Ainsi préparé à l’impiété, Lœwengard, qui avait
+besoin d’un idéal, se réfugia dans les rêves que lui
+suggéraient les récits d’aventures fabuleuses qu’il
+lisait passionnément et sans contrôle. Or, comme
+il le mentionne avec beaucoup de justesse, ne se
+mêlant guère à ses camarades, porté à fuir les banalités
+de la vie quotidienne, ce penchant à la rêverie
+lui fut délétère : « J’étais solitaire, dit-il,
+d’une timidité farouche jointe à des accès d’insolente
+hardiesse, déjà replié sur moi-même, capricieux
+et d’un entêtement implacable, d’une sensibilité
+nerveuse exagérée. Avec cette irrésistible
+tendance au rêve, il m’eût fallu, plus qu’à d’autres,
+la discipline d’une éducation clairvoyante et
+ferme, basée sur les commandements d’une morale
+indiscutée… Mais élevé en dehors de toute instruction
+religieuse, n’entendant en fait de morale
+que des phrases comme celle-ci : « la jouissance
+est le but de la vie », quelle distinction pouvais-je
+faire entre le bien et le mal ? <i>La religion naturelle</i>
+n’est pas suffisante pour des hommes. A plus forte
+raison ne saurait-elle réfréner les concupiscences
+d’un enfant ».</p>
+
+<p>Au lycée, il demeura l’enfant — « pas comme
+tout le monde, dans la lune » — dont les Juifs de
+négoce et de finance, qui l’environnaient à la
+maison, déploraient les singularités.</p>
+
+<p>« Déjà l’on pouvait prévoir que je ne serais ni
+commerçant ni banquier ; les marchandages auxquels
+mes camarades se livraient à propos de billes
+et de timbres me laissaient indifférent. Et l’arithmétique
+était pour moi sans charme : elle devait
+toujours le rester. »</p>
+
+<p>Ce dernier détail est caractéristique : un Juif
+qui n’éprouve pas le besoin de trafiquer, qui ne
+veut rien entendre au tant pour cent, au doit et
+avoir, osez prétendre que Dieu n’a pas de desseins
+sur lui ! D’ailleurs, il n’y a pas besoin d’être Juif
+pour qu’une telle grâce vous soit départie. Je
+connais, de la façon la plus intime, quelqu’un qui,
+ramené à Dieu passé la quarantaine, ne conquit,
+durant ses dix années de collège, que de larges
+zéros pour tous ses devoirs de mathématiques. Depuis
+et jusqu’à présent, il ne parvint jamais à comprendre
+quoi que ce soit aux mystères du chiffre.
+Or ses cheveux blanchissent et il est bien peu probable
+qu’il acquière avant sa mort des notions
+précises à ce sujet. — Les logarithmes, dit-il volontiers,
+ce doivent être des animaux bizarres
+comme les ornithorynques et les babiroussas…
+Ah ! que Lœwengard lui est sympathique pour son
+salutaire éloignement de la chose calcul !…</p>
+
+<p>Mais si, fort heureusement pour Lœwengard,
+les mathématiques lui restaient closes, il n’en allait
+pas de même de l’histoire. Comme il avait dès lors
+le sentiment de la grandeur — ce qui est le signe
+d’une belle âme, — à travers la prose morne des
+manuels de classe, il s’évoquait les maîtres des
+peuples : « Des figures comme celles de César, de
+Charlemagne, de Napoléon me parlaient, me frappaient
+d’admiration, me secouaient de longs frissons
+héroïques… »</p>
+
+<p>Napoléon surtout faisait tressaillir l’enfant épris
+d’images sublimes et de songes grandioses. Car
+Napoléon est, avant tout, un poète. Taine l’a très
+bien vu et aussi M. Léon Bloy qui l’a dit en termes
+définitifs : « On ne peut rien comprendre à Napoléon
+aussi longtemps qu’on ne voit pas en lui un
+poète, un incomparable poète en action. Son poème,
+c’est sa vie entière et il n’y en a pas qui l’égale. Il
+pensa toujours en poète et ne put agir que comme
+il pensait, le monde visible n’étant pour lui qu’un
+mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance
+infinie, ses visions de Sainte-Hélène le
+disent assez… Discernant mieux que personne les
+apparences matérielles à la guerre ou dans l’administration
+de son empire, il avait, en même temps,
+comme un pressentiment extatique de ce qui était
+exprimé par ces contingences périssables et c’est
+précisément ce qui constituait en lui le poète<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <span class="sc">Léon Bloy</span> : <i>l’Ame de Napoléon</i> (1 vol. <i>Mercure de France</i>) :
+très beau livre d’un excitateur de pensées hautes, malheureusement
+gâté d’orgueil maladif et de rancunes — trop humaines.</p>
+</div>
+<p>Dans le même temps où il s’enthousiasmait pour
+Napoléon, Lœwengard fut initié à la poésie lyrique
+par la lecture de Musset. « De onze à quinze ans,
+Musset fut mon maître, mon directeur, mon plus
+intime ami. Maître séduisant, directeur peu sûr,
+ami très dangereux. »</p>
+
+<p>En effet. — Les poèmes de Musset forment une
+mixture hétéroclite d’aspirations vers l’infini,
+d’appels à la débauche et de larmoyantes invectives
+contre cette insupportable Sand dont le principal
+titre, auprès de la postérité, consiste en ceci
+qu’elle préféra au poète un apothicaire vénitien.
+Ces cris, ces sanglots, ces apostrophes parfois un
+peu niaises peuvent émouvoir un adolescent dont
+les nerfs vibrent douloureusement sous l’archet du
+lyrisme ; mais, ils lui emplissent le cœur d’une volupté
+trouble, ils lui faussent le jugement car ils lui
+inculquent cette idée romantique que magnifier les
+passions c’est faire preuve de supériorité.</p>
+
+<p>L’influence de Musset était d’autant plus dangereuse
+sur Lœwengard, que celui-ci souffrait déjà
+d’une sensibilité excessive qui devait bientôt se
+manifester par des engouements maladifs et des
+antipathies impulsives où sa précoce intoxication
+littéraire joua le rôle essentiel.</p>
+
+<p>A ce propos, je ferai une remarque capitale pour
+l’intelligence de ces études. La voici : un écrivain
+de valeur, par le seul fait que le développement despotique
+de certaines de ses facultés rompt en lui
+l’équilibre des fonctions intellectuelles et morales,
+devient le jouet de ses impressions et de ses appétits
+tant qu’une loi plus haute que toutes les
+règles humaines n’intervient pas pour le ramener à
+l’ordre.</p>
+
+<p>Par ordre, je n’entends point le trottinement docile
+sous le harnais d’une médiocrité résignée
+comme le conçoivent divers politiciens. Je n’entends
+pas non plus la discipline sous une religion
+ravalée au rôle de gendarme supplémentaire
+comme le formulent les empiriques du positivisme.
+J’entends l’ordre intégral qui implique le sentiment
+raisonné de l’existence de Dieu et la soumission
+à sa toute-puissance.</p>
+
+<p>L’action bienfaisante de cette cause première se
+révèle en ceci que, du jour où la Grâce pénètre
+dans une âme malade, elle y éveille le désir de se
+réformer, de contraindre ses passions. Dès lors,
+les bouillonnements de cette âme s’apaisent ; les
+convoitises qui l’aiguillonnaient sans relâche
+s’émoussent ; son entendement se clarifie : elle
+comprend la nécessité du joug qu’une voix intérieure
+lui propose. Dès lors, loin de s’énerver et
+de vagabonder follement au contact du divin — comme
+se le figure le rationalisme — elle éprouve
+du bien-être, elle se rassied, elle coordonne ses
+idées, qu’elle dissociait naguère au gré de ses caprices,
+elle se « rafraîchit » au souffle du Paraclet,
+elle est en voie de guérison.</p>
+
+<p>Et, pacifié de la sorte, le néophyte cesse d’être
+le « libre-individualiste » du jargon révolutionnaire,
+c’est-à-dire l’esclave de son orgueil et de
+ses penchants sensuels. Il devient un être social
+parce qu’il a expérimenté que la crainte de Dieu
+est le commencement de la sagesse. L’amour de
+Dieu s’ensuivra, mais l’amour brûlant dans l’Église
+et qui ne veut monter à Dieu que par l’Église<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.
+Il ne sera pas un Saint ; mais il saura que l’obéissance
+aux commandements est la flèche qui indique
+la route de la Sainteté. Et si, pareil à ses
+frères dans la foi, il demeure enclin à de multiples
+faiblesses, comme eux il gardera la volonté de
+rester dans l’ordre. Alors des grâces nouvelles
+viendront en aide à son libre arbitre. Telle est la
+loi. Pour l’avoir admise, nous avons vu que
+Huysmans s’amenda peu à peu ; que, pour l’avoir
+enfreinte, le pauvre Verlaine souffrit de terribles
+abaissements. Nous verrons Lœwengard — et
+d’autres encore — vérifier, par la douleur, que
+cette règle ne comporte pas d’exceptions.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Parce que seule l’Église a reçu du Sauveur la mission
+d’instruire les hommes, de les avertir, de les réprimander et, au
+besoin, de les châtier et de les retrancher du corps des fidèles.</p>
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Lœwengard, à la poursuite d’un idéal, croyait
+l’avoir trouvé dans le lyrisme morbide de Musset ;
+mais il n’avait réussi qu’à s’enfiévrer en des
+rêveries chatoyantes et délétères. Sur ces entrefaites — il
+avait douze ans — la Grâce le sollicita.</p>
+
+<p>Il était à la campagne, aux environs de Lyon,
+et il y fit la connaissance d’un jeune homme,
+de quatorze ans environ, élève des frères des
+écoles chrétiennes qui lui témoigna de la sympathie.</p>
+
+<p>« Un dimanche il me questionna :</p>
+
+<p>— Tu ne vas donc pas à la messe ?</p>
+
+<p>— Non, je ne suis pas catholique.</p>
+
+<p>— Tu es protestant peut-être ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Alors, serais-tu israélite ?</p>
+
+<p>— Non plus.</p>
+
+<p>— Mais qu’est-ce qu’il est donc ton père ?</p>
+
+<p>— Il est libre-penseur.</p>
+
+<p>Il me regarda, étonné : — Libre-penseur ?
+Qu’est-ce ?</p>
+
+<p>Alors moi d’un ton doctoral : — Un libre-penseur,
+eh bien, c’est un homme qui pense librement.
+Mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma
+famille, nous pensons ce qui nous plaît. Nous
+n’obéissons ni à un prêtre, ni à un pasteur, ni à un
+rabbin<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Bouffonnerie de certaines locutions : un homme déclarerait : — Je
+suis <i>un penseur</i>, à peu près tout le monde lui rirait
+au nez. Mais s’il déclare : Je suis un <i>libre-penseur</i>, les sots le
+regardent avec considération.</p>
+</div>
+<p>Le jeune catholique n’insista pas, mais il eut sur
+le visage une expression de tristesse et de pitié
+qui frappa Lœwengard. Il en demeura songeur,
+se demandant, avec inquiétude, pourquoi ce garçon,
+dont il estimait l’intelligence, paraissait le plaindre.</p>
+
+<p>« Le dimanche suivant, ce fut moi qui l’interrogeai.
+Il revenait de la messe. Je lui dis : — Écoute,
+veux-tu m’apprendre quelque chose ?</p>
+
+<p>— Volontiers, si je peux.</p>
+
+<p>— Je voudrais savoir pourquoi les catholiques
+vont à la messe et ce que c’est qu’une messe. »</p>
+
+<p>Tout joyeux de cette requête, le jeune chrétien
+prit l’engagement de lui expliquer les bases de
+notre croyance et lui donna rendez-vous, pour
+l’après-midi, dans un fenil où l’on grimpait par
+une échelle branlante.</p>
+
+<p>« C’est là, assis dans le foin, que, chaque après-midi,
+pendant une huitaine, il m’apprit les éléments
+de la religion catholique. J’avais acheté un
+cahier et un crayon, j’écrivais sous sa dictée les
+premières notions du catéchisme. »</p>
+
+<p>Qu’ils sont touchants ces colloques de deux enfants
+dont l’un brûle de zèle pour propager la
+Vérité rédemptrice, dont l’autre, ému, charmé,
+recueille avec avidité les enseignements de la foi !
+Comme la tendre sollicitude de Dieu pour les âmes
+qui s’ignorent se marque en cet épisode ! Quelle
+puissance que celle du Surnaturel qui, sans autre
+interprète qu’un écolier dont l’éloquence était
+faite uniquement de sincérité, éclairait un pauvre
+petit ignorant déjà contaminé par une dangereuse
+littérature ! Car Lœwengard fut touché à fond,
+« remué à ce point, dit-il, qu’au bout de huit
+jours, j’étais transformé en apôtre, voulant, après
+s’être converti lui-même, convertir les siens et les
+sauver de la damnation éternelle. Droit au cœur
+avaient porté les coups de la doctrine chrétienne ».</p>
+
+<p>Son ami, forcé de partir, l’engagea vivement à
+demander à sa famille l’autorisation de voir un
+prêtre qui l’instruirait complètement et lui donnerait
+le baptême.</p>
+
+<p>Il y pensa le reste des vacances et, entre temps,
+il alla prier souvent dans l’église du village où
+les siens villégiaturaient. Parfois il assista aux
+cérémonies du culte et aux processions. Il en emporta
+de la douceur et de la paix. Mais pourquoi
+n’osa-t-il pas suivre le conseil donné par son ami ?
+Voici :</p>
+
+<p>« J’avais beau prendre mon courage à deux
+mains et m’exhorter quotidiennement à tomber
+aux genoux de mon père en le suppliant : — Papa,
+permets que je devienne catholique, laisse-moi
+te sauver, sauver maman et mes sœurs.
+Aussitôt en sa présence, l’appréhension de ses sarcasmes
+et de sa colère probable me terrifiait… »</p>
+
+<p>Déjà il y avait eu, entre eux, des scènes violentes
+à d’autres sujets, et il en était sorti brisé,
+l’âme et le corps malades pour plusieurs jours.</p>
+
+<p>« Le souvenir de ces scènes fut la cause de ma
+faiblesse : par crainte je résistai aux pressantes
+sollicitations de la Grâce ! Je ne dis rien à mon
+père… »</p>
+
+<p>Satan dut en frétiller d’allégresse car l’enfant
+allait bientôt tomber tout à fait sous sa griffe.</p>
+
+<p>Ici, une question se pose. Comment, diront
+quelques-uns, la Grâce ne fut-elle pas assez puissante
+pour donner à Lœwengard le courage
+d’affronter le ressentiment de son père ? Or
+rappelons-nous qu’il se peint comme étant, à cette
+époque, « orgueilleux, autoritaire, implacablement
+entêté » et comme « ne se possédant plus dans la
+détente furieuse de ses nerfs ». Cette superbe et
+cette véhémence montrent que s’il avait été touché
+par l’Esprit, il ne s’était pas rendu à la Grâce.
+Qu’on n’oublie pas non plus qu’il s’agissait d’un
+enfant de douze ans, abandonné à lui-même et
+plongé dans un milieu déplorable.</p>
+
+<p>Mais il y a un autre point de vue à envisager :
+pourquoi Dieu, l’ayant visité, retarda-t-il sa conversion
+définitive jusqu’à l’âge de vingt-neuf ans ?</p>
+
+<p>Je n’aurai pas l’outrecuidance de prononcer
+quels furent les desseins de Dieu en cette occasion,
+d’autant qu’il existe toujours dans l’évolution
+d’une âme de l’incrédulité à la foi une part
+d’indicible dont nulle analyse ne rendra compte.
+Toutefois, je crois qu’on peut risquer une hypothèse.</p>
+
+<p>Relevons d’abord que les conversions totales, en
+coup de foudre, sont, en somme, très rares. Il y
+faut, en général, des circonstances telles que
+l’apparition de Notre-Seigneur à saint Paul ou
+celle de la Sainte Vierge à Ratisbonne. Plus souvent,
+la Grâce frappe l’âme d’un premier coup
+comme cela se produisit dans la rencontre du petit
+Juif et du jeune Catholique. Surnaturellement docile,
+l’âme s’ouvre alors et laisse la Grâce s’insinuer
+en elle. La Grâce s’installe en ses profondeurs
+les plus secrètes. Puis commence un travail
+obscur et à longue portée dont le prédestiné à la
+conversion ne peut encore saisir les effets. Des
+années se passent jusqu’à ce que l’heure vienne,
+marquée par Dieu, où la Grâce, affleurant de la
+région mystérieuse où nos idées, nos sentiments,
+nos sensations s’enracinent et s’influencent, inonde
+toute l’âme de telle sorte que le néophyte en prend
+conscience et cède à la force lentement irrésistible
+qui l’entraîne devant le trône de Dieu.</p>
+
+<p>C’est donc quelque chose comme une source
+jaillie dans le sous-sol d’un terrain jusqu’alors
+aride : elle en imbibe peu à peu toutes les couches
+et ne parvient que progressivement à la surface
+pour y refléter le ciel. Et alors elle rejette sur la
+rive les limons et les détritus qui gênaient son
+échappée au grand jour.</p>
+
+<p>Ensuite, il est peut-être à supposer que lorsqu’il
+touche un écrivain dont le talent est appelé à servir
+de témoignage aux vérités dont l’Église a reçu le
+dépôt, Dieu permet que cet « homme de douleur »
+expérimente cent systèmes philosophiques et religieux
+pour acquérir la certitude qu’en dehors de la
+Révélation, il n’y a que vaines conjectures, mélancolies
+rongeuses et contradictions perpétuelles. Il
+faut également que la vie le comble de déboires
+et d’amertumes pour qu’il apprenne que rien de ce
+qui vient des hommes ne pourra satisfaire cette
+soif d’un Idéal sans taches dont toute âme un peu
+noble est tourmentée.</p>
+
+<p>Cela demande du temps et des souffrances réitérées.
+Mais quand la Grâce triomphe enfin avec
+éclat dans le cœur du converti, voici qu’il en reçoit
+des armes qui lui assureront des avantages sérieux
+dans ses combats à venir contre la Malice éternelle.
+Il démasquera plus aisément ses pièges, ses
+ruses, son éloquence captieuse. Il pourra lui crier : — Je
+te connais, Circé, tu ne me feras plus boire
+le philtre qui change tes victimes en pourceaux !…</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Écarté de la foi, éprouvant l’irrésistible besoin
+de se créer une atmosphère d’illusions où il
+échapperait au matérialisme suffoquant du milieu
+que les circonstances lui imposaient, le pauvre enfant
+Lœwengard se précipita vers la littérature.
+Il absorba pêle-mêle toutes sortes de livres.</p>
+
+<p>« C’est ainsi, dit-il, que, très jeune, j’ai pu satisfaire
+mon insatiable curiosité de savoir. A quinze
+ans j’avais lu, outre les auteurs du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
+Hugo, Byron, Michelet et la plupart des littérateurs
+contemporains en vogue : Zola, Loti, Maupassant,
+Renan, Anatole France, les premiers romans
+de Paul Bourget, etc… »</p>
+
+<p>A quinze ans ! On devine quelle incohérence
+d’esprit résulta de cette salade. Il ne vécut plus que
+par l’imagination. Et cette imagination dévorante
+lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages
+des romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation
+d’autant plus pernicieux qu’ils enluminent
+de couleurs vives les rêveries de Rousseau, codifiées
+et dispersées en ouragan à travers le monde par
+la Révolution.</p>
+
+<p>Car il importe de le souligner chaque fois que
+l’occasion s’en présente : — la Révolution, qui nie
+les droits de Dieu pour affirmer les prétendus droits
+de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie,
+au nom d’une soi-disant liberté propice au
+développement des instincts les plus vils, la Révolution,
+satanique en son essence, est une maladie
+sociale qui a sa forme politique dans la démocratie
+et sa forme littéraire dans le romantisme.</p>
+
+<p>Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante ;
+il passa du violoniste exacerbé Alfred de
+Musset à l’homme-orchestre : Victor Hugo.</p>
+
+<p>Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo
+est une Californie de sottises où l’on découvre tous
+les jours de nouveaux filons. Mais ses sophismes
+bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent
+en des rythmes d’une sonorité prodigieuse.
+Il se croit un penseur, il n’est qu’un songeur. Et
+ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec
+un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.</p>
+
+<p>Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent,
+livré à son exubérance, sans croyances préventives,
+sans direction, enclin, de plus, à la révolte contre
+tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts
+de sa sensibilité avide d’émotions violentes,
+ait subi le prestige du tonitruant rhéteur qui prétendait
+traiter d’égal à égal avec Dieu.</p>
+
+<p>Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du
+goût qui le préparait à ne considérer l’univers que
+comme un trésor de rêves, où il puiserait à loisir des
+sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur
+morale.</p>
+
+<p>Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement,
+« l’amour des lettres et des arts, fussent-ils corrompus,
+porte en lui une part de sincérité, de générosité,
+de désintéressement, d’enthousiasme qui peut
+nous préserver des chutes définitives et nous
+rendre capables de volte-face héroïques ».</p>
+
+<p>Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette
+époque, l’obscure intuition d’une vérité admirablement
+formulée par Lamennais : « Le Beau, tel
+que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a
+une nécessaire relation avec Dieu »<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>. C’est ce
+qui explique que maints poètes et maints artistes,
+qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par
+la recherche d’une basse popularité, soient ramenés
+à Dieu par l’amour du Beau.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Sainte Hildegarde a dit mieux encore que : « l’art est un
+souvenir du Paradis perdu ». Parole magnifique et combien
+féconde à méditer !</p>
+</div>
+<p>Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait
+donc être sauvé. Il le sera, mais d’abord Dieu
+même fut, pour lui, mis en question. Il allait subir
+ce qu’il appelle <i>l’angoisse du doute</i>.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Malgré les négations et les blasphèmes de ses
+auteurs favoris, Lœwengard conserva jusque vers
+sa seizième année « une foi déiste qui, malgré son
+insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait
+son âme ». Mais alors, coïncidant sans doute
+avec la crise de la puberté, ses lectures commencèrent
+à détruire en lui la croyance en un Dieu
+personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle
+morale : il abandonna la prière. Le mal s’aggrava
+en lui sous l’influence des quotidiens que recevait
+son père. « C’est, dit-il, par une feuille de journal
+que j’appris qu’il y avait des hommes nombreux
+s’unissant pour la propagation de l’athéisme.
+Une pareille aberration me parut d’abord inconcevable. »
+Mais, peu à peu, il en arriva à considérer
+l’incrédulité comme admissible. Toutefois, comme
+le sentiment et la raison ne cessaient, malgré tout,
+de protester en lui, comme il n’arrivait pas à concevoir
+un univers sans origine, sans but, régi par
+le hasard et où la notion du divin ne serait qu’une
+illusion des sens et de l’esprit, il tenta de se réfugier
+dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui
+n’est en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme
+spiritualisé, ne le contenta point. Il s’écria,
+citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa confiance
+obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser
+un idéalisme blafard :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Étrange vérité, pénible à concevoir,</div>
+<div class="verse">Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,</div>
+<div class="verse">Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait,
+le torturait, jetant bas les théories fragiles
+qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il souffrit d’une
+façon atroce.</p>
+
+<p>C’était l’angoisse métaphysique. — M. Jules
+Lemaître — assagi depuis — tenait à cette époque,
+et à l’exemple de la sémillante sorcière des sabbats
+de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la
+certitude pour une « horrible manie ». Il ne croyait,
+disait-il, « que difficilement à la douleur métaphysique ».</p>
+
+<p>Lœwengard proteste contre ce scepticisme de
+dilettante chez qui les idées sont des bulles de savon
+qu’on souffle pour s’amuser de leurs nuances
+changeantes, et dont on se moque dès qu’elles
+crèvent. Il a bien raison. D’autres ont connu des
+souffrances analogues, sont tombés dans une tristesse
+mortelle quand, ne voulant absolument pas
+se soumettre à Dieu, ils voyaient les systèmes
+bâtis à grand renfort d’hypothèses sans consistance,
+s’effondrer, les uns après les autres, sous
+les coups d’une analyse destructrice. Au milieu de
+ces ruines, tout adolescent que le problème de
+la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle
+par les sports, — idéal de notre siècle de brutes — n’a
+pas rendu tout à fait stupide, se trouve
+infiniment malheureux.</p>
+
+<p>Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit : « J’ai
+arraché mes croyances avec larmes, dans l’angoisse
+et le désespoir, après d’affreuses luttes… Ces larmes,
+mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un
+dimanche, comme il se promenait avec ma sœur
+et moi dans la campagne et qu’il nous développait
+des théories matérialistes, je lui demandai : — Papa,
+tu ne crois donc pas à l’âme immortelle ?</p>
+
+<p>— L’âme ? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il,
+quand le corps est sous la terre, tout est fini.</p>
+
+<p>Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai
+tomber sur la route et je sanglotai comme frappé
+par un soudain et effroyable malheur.</p>
+
+<p>Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne
+savait que dire ni que faire… »</p>
+
+<p>Cette tragédie fait frissonner ! Le voyez-vous, ce
+Juif pétrifié d’orgueil, figé dans la matière, qui
+semble prendre une sorte de plaisir satanique à
+tuer l’âme de son enfant ? Puis constatant l’effet
+produit par son imbécillité négatrice — il s’étonne !</p>
+
+<p>Il devrait s’épouvanter et hurler de remords.
+Mais non : Satan, qui le possède, supprime en lui
+les dons d’observation les plus élémentaires, jette
+sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle
+ne sortira jamais plus.</p>
+
+<p>Combien ressemblent à cet assassin de sa propre
+chair ! Nous avons tous connu des familles dont le
+chef est perverti par l’amour du lucre, enlisé dans
+les plus basses négations parce que s’il croyait, il
+n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence
+vouée uniquement à la poursuite sans
+scrupules de la richesse. Si, par surcroît, la mère,
+d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble
+« leçon de choses » inculquée par le père, que deviendront
+les enfants ?</p>
+
+<p>Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en
+trouver au moins un d’une sensibilité très fine,
+d’une imagination vive et d’aspirations élevées qui
+ne se satisfait point de vivre comme un petit animal.
+Il écoute les propos tenus par son père ; il
+s’étonne, il le juge — il l’évite le plus possible.
+Comme la mère, nonchalante ou persuadée qu’elle
+ne doit à sa progéniture que des enseignements
+de convenances mondaines, laisse cette âme ardente
+vagabonder dans toutes sortes de rêveries,
+lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent
+à quels périls l’enfant est exposé — surtout au
+temps de l’adolescence, et à quel point le malheur
+le menace.</p>
+
+<p>C’est là un cas fort commun à notre époque de
+matérialisme débraillé. Et pourtant, les gens superficiels
+s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur
+sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire
+à toute contrainte morale !</p>
+
+<p>Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés
+parce qu’elles ne produisent point de froment. Vous
+avez volontairement abandonné à elle-même l’âme
+de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout
+vous vous récriez, si un jour, touché par la grâce de
+Dieu, il vous reproche, sans haine, certes, mais
+avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le vouer
+au Diable…</p>
+
+<p>Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre,
+s’ils ne se repentent et ne pleurent la faute
+incommensurable qu’ils ont commise, à une mort
+désespérée et à un lendemain de mort tellement
+terrible qu’on a peur rien que d’y penser !…</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener
+aux pires aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle
+visite de la Grâce : Dieu, voyant l’extrême
+danger où il se débattait, lui fit sentir sa sollicitude.</p>
+
+<p>Il lui restait une curiosité persistante des choses
+de l’Église. Il ne cessait de tendre vers elle, attiré
+par une force mystérieuse dont il ne parvenait pas
+à définir la nature. C’est que, selon cette précocité
+qui marque, comme nous l’avons vu, sa formation
+intellectuelle, il pressentait qu’un homme est incomplet
+tant qu’il se dérobe à la Vérité unique. Et
+puis il souffrait : « Je me souviens de ce soir tragique
+où je renonçai à communiquer avec Dieu.
+Vaincue par ma pauvre raison — « raison imbécile »
+comme dit Pascal — mon âme ne s’agenouilla
+plus devant le Père céleste. Des heures elle résista,
+elle se débattit contre ce rationalisme qui la meurtrissait,
+la déchirait. Elle avait besoin de Dieu, besoin
+de son intimité, de son affection ; violemment,
+elle se sépara de l’Aimé, mais à quel prix ! Sanglotante,
+blessée, désespérée, elle gisait sans force et
+sans consolation… Désormais elle était seule dans
+le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse
+raison approuvait et « l’Esprit qui toujours
+nie » la poussait aux suprêmes destructions. »</p>
+
+<p>C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une
+fois. Un de ses camarades de lycée, un jeune catholique
+très fervent, à qui, pour se soulager, il
+confia ses angoisses, le mit en relation avec un
+prêtre, professeur à l’école Ozanam dont la conversation
+lui plut. Son père en fut informé. Chose
+tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur,
+comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point
+son fils et souffrit même qu’on présentât celui-ci
+au directeur de l’école. Était-ce qu’il restait troublé,
+remué de vagues remords, à la suite de l’accès
+de désespoir rapporté plus haut ? C’est probable.
+Sans doute aussi voulait-il, comme le suppose
+Lœwengard, faire parade de sa tolérance libre-penseuse.
+Mais on peut admettre, par surcroît,
+qu’il fut, en la circonstance, l’instrument aveugle
+des desseins de Dieu sur son enfant.</p>
+
+<p>Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu
+lieu de constater les moyens étranges dont l’Esprit-Saint
+use souvent pour investir une âme ! Que
+de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le
+moindre soupçon, l’action du Surnaturel !…</p>
+
+<p>Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit,
+comme on le pense, avec douceur et charité, le
+pauvre égaré.</p>
+
+<p>« Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna.
+Le calme de sa parole et de ses gestes
+révélait cette paix que donnent la confiance, la foi
+assurée. Quel contraste entre cet homme et moi,
+entre cet homme et mes maîtres laïques ! Ceux-ci,
+en dépit de leurs bonnes intentions, malgré leur
+science et leurs vertus, détruisaient. La logique de
+l’enseignement <i>neutre</i>, sans principe religieux supérieur,
+aboutit nécessairement au scepticisme et à
+la négation… L’abbé G. m’écoutait patiemment,
+avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il
+me prêta des livres… »</p>
+
+<p>Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée
+du jeune Juif. Mais, sur ces entrefaites, il
+tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse
+pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la
+grâce de la souffrance physique après celle de la
+souffrance morale, le comblait. Car, comme je l’ai
+dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie
+en brisant notre orgueil, en affaiblissant la
+nature, nous donne des forces pour accueillir humblement
+le Surnaturel.</p>
+
+<p>Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G.
+qui lui répondit par des lettres admirables dont je
+citerai deux fragments, mais que j’engage à lire en
+entier car elles débordent de sagesse et de lumière<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Voir <i>la Splendeur catholique</i>, pages 62 à 65.</p>
+</div>
+<p>« Allez toujours de l’avant avec simplicité, le
+cœur prêt à tous les sacrifices pour trouver et
+vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez manquer
+de la rencontrer et d’en vivre : Dieu, dans sa
+providence, la donne à tous ceux qui la cherchent
+ainsi…</p>
+
+<p>« Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation
+de ma vie : je vous souhaite de l’aimer bientôt
+et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint
+Jean ces paroles de vie : <i>Celui qui m’aime observe
+mes commandements. Si quelqu’un m’aime, mon
+Père et moi viendrons en lui et nous ferons en
+lui notre demeure.</i> Voyez-vous, pour nous autres
+chrétiens, Jésus spirituel n’est pas loin de nous
+de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, il est
+l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son
+épouse. Il est pour elle clarté, force, amour. Il est
+seul capable de satisfaire les besoins de votre
+âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur. »</p>
+
+<p>Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait
+pu dès lors se convertir, d’autant qu’il avait devant
+lui un splendide paysage de montagnes fait pour
+élever au Créateur de la Beauté son âme éprise
+d’absolu. En outre, la maladie venait d’empreindre
+en lui le sentiment de sa misère. Mais si vous
+avez lu et médité quelque récit de conversion, vous
+aurez remarqué qu’à plusieurs reprises, au moment
+où le néophyte va céder pleinement à la Grâce,
+le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.</p>
+
+<p>La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier
+plane, tapissé de velours. C’est « un chemin montant,
+sablonneux, malaisé » où se succèdent des
+bifurcations qui mènent à des fondrières cachées
+sous des fleurs aux parfums dangereux. Ce n’est
+qu’après s’y être maintes fois laissé attirer que
+le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet
+qu’il en soit ainsi pour que l’âme apprenne, par
+des expériences douloureuses, qu’en dehors de
+Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet
+de la montée, il n’y a que joies inquiètes suivies
+d’indicibles souffrances. Pour aller à Dieu, que ce
+soit comme converti, ou comme croyant avide de
+pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de
+Jésus, il faut gravir le Calvaire. — Malheur à qui
+ne le comprend pas !…</p>
+
+<p>Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait,
+répugnait, de plus en plus, à se conformer aux
+avis du saint prêtre G. « Déjà, à ses avances, je ne
+répondais plus que nonchalamment. L’heure de
+Dieu n’avait pas sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel
+naissant et les passions de la puberté se révoltaient
+contre cette humiliation et cette continence
+qu’est la Foi. <i>Croire</i> c’est humilier sa raison
+et contenir sa chair. Tant que cet orgueil et cette
+chair ne sont pas matés, il nous est impossible
+d’entrer dans le royaume de Dieu. »</p>
+
+<p>Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à
+Lyon, il se jeta dans l’Art éperdûment car il espérait
+que le culte de la Forme suffirait à étancher
+sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour
+de Dieu, il alla, par une conséquence obligée, à
+l’idolâtrie, c’est-à-dire aux amours humaines. Car
+est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait d’adorer
+la créature au détriment du Créateur ? Le pauvre
+imaginatif, ne savait pas qu’en dehors de la
+virginité ou du mariage, sanctifiés par la foi,
+consacrés par l’Église, la femme est, après l’or,
+le plus sûr des véhicules vers la damnation.</p>
+
+<p>Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui
+n’était point tombé sur la pierre. Il lui fallut quatorze
+ans pour lever, mais enfin il leva pour la plus
+grande gloire de Dieu.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer
+la Providence au cours de ses querelles d’alcôve,
+mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit lui-même,
+faisait « des restrictions » à Dieu, mais enfin
+il croyait. Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa
+donc et prit pour directeurs de conscience un athée
+et un catholique perverti qui cherche à stimuler
+son âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds
+du Démon : Leconte de l’Isle, le chantre marmoréen
+du néant et Charles Baudelaire, le subtil et
+puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat,
+pareil à celui de l’ébène, célèbrent la volupté de
+faire le mal sachant qu’on le fait. Le premier disait
+à Dieu : Je te nierai plutôt que de me courber sous
+ta loi. Le second : — Je n’ignore pas que je pèche
+en te désobéissant, mais j’aime mieux les piments
+de la révolte que le lait fade de la soumission. Et
+l’un magnifie « la divine Mort où tout rentre et
+s’efface ». Et l’autre s’écrie : « Saint Pierre a renié
+Jésus : il a bien fait !… » Tous deux ciselaient
+leurs blasphèmes dans une forme magnifique. Ah !
+ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte
+sur trois générations de poètes !</p>
+
+<p>Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir
+dans ce bourbier tendu de pourpre et d’or. « A dix-huit
+ans, dit-il, je n’ai plus d’autre religion que celle
+de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire,
+l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans
+la forme et la forme, indépendamment du fond,
+suffit à la Beauté… L’Art est au-dessus des lois
+morales et sociales : il est <i>amoral</i>. Il est au-dessus
+même de l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée
+est fausse ? La sensation esthétique est l’unique critérium
+du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur.
+Cette théorie est celle de l’art pour l’art : j’en
+fus pendant dix ans le défenseur fanatique. »</p>
+
+<p>Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse
+de la Forme, non seulement pourrissent les âmes
+en y réveillant les instincts cruels qui sommeillent
+au fond de notre sale nature déchue, mais encore les
+vouent au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient
+heureux ceux qui exaltent, avec une sorte de rage,
+les liesses incomparables de la sensation esthétique.
+Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite,
+ils déclarent qu’ils « vivent en beauté ». Ils peignent
+leur existence comme un festin où les coupes
+s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des
+parfums savamment artificiels et les raffinements
+les plus extrêmes de la débauche. Ils prétendent
+qu’ils ont atteint les sommets du sublime.</p>
+
+<p>Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent
+alors dans leur âme et elle leur apparaît
+comme un marécage au-dessus duquel flottent des
+brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie
+monte de ces eaux putrides ; aussitôt, comme l’a
+dit superbement ce même douloureux Baudelaire,
+qui fut châtié d’une façon si rude et si équitable :
+<i>Dans la brute assouvie un ange se réveille.</i> En
+une minute de repentir, ils s’écrient, toujours avec
+le poète des <i>Fleurs du Mal</i> :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage</div>
+<div class="verse">De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Mais le Seigneur s’est fait sourd. — Eux retournent
+à leur vomissement. Le Diable, qui les attend,
+leur tresse une couronne d’orgueil et les pousse
+vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont
+dans le vrai sens de la vie — celle de Nietzsche par
+exemple.</p>
+
+<p>Tel fut le cas de Lœwengard : « Marcher, écrit-il,
+sur les traces de ces maîtres qu’auréole une
+gloire démoniaque, les dépasser encore, si possible,
+telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus
+haute ambition. »</p>
+
+<p>Cette fois, il semblait bien perdu car il allait
+tomber sous l’emprise d’un sophiste allemand qui
+distille des poisons auprès de quoi les strophes les
+plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne
+sont que d’innocentes panades.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Nietzsche est un fou, mais un fou de génie. — Quand
+il le connut, Lœwengard l’écouta d’autant
+plus avidement qu’il sortait de la philosophie universitaire,
+celle de Kant. Ce démolisseur de la
+<i>Raison pure</i>, après avoir dissous, avec une obstination
+huguenote, tous les principes qui forment
+la conscience, nous propose, pour les remplacer,
+une vague idole qu’il baptise — selon quelle
+opaque phraséologie —  : <i>Impératif catégorique</i>.
+Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout
+dire<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs :
+Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu : « la Catégorie
+de l’Idéal » et enseigne <i>l’identité des contraires</i>, c’est-à-dire
+l’équivalence du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le
+monde pour une illusion que notre volonté doit nier. Et tous les
+autres, et Nietzsche plus que tous…</p>
+</div>
+<p>Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à
+la fureur. A son avis, adopter la morale chrétienne,
+c’est se soumettre à une doctrine d’esclaves.
+Il enseigne que l’homme supérieur doit
+développer en lui l’orgueil, le goût de la volupté,
+un égoïsme dur comme le granit. L’élite qui adopterait
+ses préceptes fournirait, affirme-t-il, <i>le
+Surhomme</i>, c’est-à-dire un être autant au-dessus
+de l’homme que l’homme est au-dessus du singe.
+Comme on le voit, il accepte, comme certitude
+l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il
+fonde sur elle son système. Il dit, en effet, dans
+le prologue de son étrange poème, <i>Ainsi parlait
+Zarathoustra</i> : « Tous les êtres, jusqu’à présent,
+ont créé quelque chose au-dessus d’eux ; et vous
+voulez être le reflux de ce grand flot, et plutôt retourner
+à la bête que de surmonter l’homme ?
+Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou
+une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être
+l’homme pour le surhomme : une dérision ou une
+honte douloureuse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>… »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les
+<i>Pages choisies</i>, publiées par M. Henri Albert (<i>Mercure de France</i>).
+On y trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne
+cette aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici.</p>
+</div>
+<p>Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure
+et de cruauté, méprisant et piétinant, sans remords,
+le bétail humain, tel est son idéal. Néron — si
+cher au doux Renan — voilà le modèle qu’il
+insinue d’imiter.</p>
+
+<p>Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont
+les Saints, c’est-à-dire des hommes surnaturalisés,
+prenant le contre-pied des enseignements de
+Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité,
+la chasteté, la grande charité, bref, toutes les
+vertus qui s’opposent à cette doctrine de brute
+esthétique.</p>
+
+<p>D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est
+d’expérience que le culte effréné des passions
+dégrade l’homme au lieu de le hausser au-dessus
+de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est
+ce que démontra naguère — en un moment de
+lucidité très rare chez lui — cet autre fou qui a
+nom Max Nordau : « Le constant réfrènement de
+soi-même est une nécessité vitale pour les plus
+forts comme pour les plus faibles. Il est l’activité
+des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains.
+Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent,
+c’est-à-dire que l’homme cesse d’être
+homme ; le soi-disant « surhomme » devient un
+« soushomme », c’est-à-dire une bête. L’organisme
+succombe sans retour à l’anarchie de ses parties
+constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la
+ruine, à la maladie, à la mort… » (<i>Dégénérescence</i>,
+ch. <small>II</small>, p. 334).</p>
+
+<p>Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de
+cette observation. En 1889, son logeur le rencontrant
+qui divaguait dans la rue, dut le ramener
+chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis
+il fut frappé de mutisme. Pendant dix années, à
+la suite, il végéta comme un pauvre zoophyte,
+« honte douloureuse » pour sa famille. Puis il
+mourut dans l’inconscience.</p>
+
+<p>Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de
+Dieu sur les âmes perdues d’orgueil qui commettent
+le péché contre le Saint-Esprit…</p>
+
+<p>Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence
+de cet insensé malfaisant. Cela s’explique :
+son tempérament d’artiste le portait à s’éprendre
+de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante.
+En outre, il était préparé à s’en intoxiquer
+par sa vénération pour Leconte de l’Isle et Baudelaire.
+Depuis ces initiateurs, il avait progressé
+dans la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche
+lui sembla fait pour combler ses fringales de sensations
+excessives.</p>
+
+<p>Il écrit : « Cet ultra-romantique chez qui le romantisme
+s’exaspère en mégalomanie, me séduisit
+comme il séduisit toute une partie de la jeunesse
+intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi « la
+névrose juive ». Tous mes instincts malsains, ce
+philosophe les a légitimés, glorifiés, exaltés… Il
+acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée
+par les romanciers et les poètes… Je devins, de
+plus en plus, un enfant de volupté… »</p>
+
+<p>A ce moment de son existence, Lœwengard
+donne un exemple à l’appui d’une des lois psychologiques
+qui régissent notre nature déchue dès
+qu’elle se refuse à Dieu. On peut la formuler de la
+sorte : Plus tu cultiveras ton orgueil, plus tu développeras
+en toi les penchants sensuels.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il
+avait dix-neuf ans. Il venait de terminer ses études
+au lycée et il se sentait tout à fait inapte à suivre
+la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les
+calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que
+de l’aversion. Comme on pouvait s’y attendre,
+étant donné son admiration pour Baudelaire, Leconte
+de l’Isle et Nietzsche — qui est un poète
+plutôt qu’un philosophe — il ambitionna de versifier
+à l’imitation de ses maîtres.</p>
+
+<p>Aussi, quand son père lui demanda la profession
+qu’il désirait choisir, il répondit : — Je veux
+être homme de lettres.</p>
+
+<p>Le père sursauta en se récriant : — Jamais je
+ne te donnerai un sou pour devenir un poète, jamais,
+tant que je vivrai, quand même j’aurais la
+fortune d’un Rothschild !</p>
+
+<p>On s’explique très bien cette réprobation.
+Lorsque dans une famille bourgeoise il naît un
+enfant doué pour l’art, dès que son goût se manifeste,
+ses proches l’observent avec une stupéfaction
+douloureuse, comme s’il devenait soudain
+bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils à la
+poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole
+en voyant les canetons, à peine sortis de la coquille,
+courir à la rivière prochaine.</p>
+
+<p>Tout les déconcerte en leur progéniture : — Quoi
+donc, se disent-ils, cet enfant néglige les
+choses pratiques et positives ! Il méprise ce sens
+commun qui recommande de bien manger, de bien
+boire, de bien dormir et de penser le moins possible !
+Il ne comprend pas le sublime de la spéculation
+consistant à dépouiller autrui à l’abri du
+Code et sous le couvert de cet axiome : « les
+affaires sont les affaires ! » Il rêve tout le jour aux
+fadaises de la poésie ; il vante des produits littéraires
+qui ne furent jamais cotés à la Bourse ; il
+s’enthousiasme pour des écrivains qui, de notoriété
+publique, moururent sans le sou. C’est épouvantable !…</p>
+
+<p>Ah ! si du moins, il se montrait apte à produire
+une œuvre de rapport. S’il laissait percer le don de
+célébrer, comme de hautes vertus, les façons d’agir
+de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges
+Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères
+vengeresses et cossues. Ou s’il témoignait
+d’une adroite platitude d’idées comme ce Prévost
+des marchands de poisons sentimentaux dont la
+prose gélatineuse tremblote aux étalages d’innombrables
+périodiques. Alors le père pourrait risquer
+quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau
+lucratif.</p>
+
+<p>Mais point : ce jeune homme chérit un idéal qui
+n’a rien de commun avec celui des grands hommes
+ci-dessus nommés ; il s’exalte pour des chefs-d’œuvre
+peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme
+un passe-temps, comme une distraction d’amateur
+aux minutes de loisir qu’il considère la
+poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé…
+qui l’absorbera tout entier.</p>
+
+<p>M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe,
+ne pouvait qu’opposer un veto absolu au
+désir de son fils.</p>
+
+<p>« Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit
+Lœwengard. Des scènes pénibles eurent lieu entre
+nous. Elles étaient dans la tradition… Au reste, la
+contradiction trempe une véritable vocation : elle
+en est l’épreuve ; si cette vocation survit, elle sera
+la plus forte. »</p>
+
+<p>Pour gagner du temps, il accepta de faire son
+droit. Or, il n’était nullement porté à ce genre
+d’études. Et tel que nous le connaissons maintenant,
+nous comprenons qu’<i>avocasser</i> n’était point
+son fait. On ne le voit pas du tout mâchonnant
+les Digestes indigestes, affligeant la veuve et
+consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant
+sur commande, puis, sans doute, comme un bon
+nombre des bavards brevetés qui s’égosillent au
+Palais, briguant un mandat électif pour faire le
+charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat.</p>
+
+<p>Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est
+pourquoi il ajoute : « En dépit des conseils et des
+colères paternels, sous les lys et les roses de la
+Poésie, disparurent les chardons et les ronces de
+la Chicane. »</p>
+
+<p>Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à
+cette époque, divers écrits de Maurice Barrès.</p>
+
+<p>Il faut bien se rappeler que Lœwengard était
+devenu alors, comme dit Montaigne, une intelligence
+purement <i>livresque</i>. Il appartenait à cette
+famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une
+façon directe ; il ne la goûtait guère qu’interprétée
+par les arts. Or, sans aller jusqu’à l’austérité de ce
+moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend
+que « l’art n’est qu’un péché magnifique »,
+on doit admettre qu’une telle disposition poussée
+à l’excès mène à une paralysie des facultés affectives.
+C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée
+outre-mesure étouffe, chez celui que possède
+cette étrange maladie de l’âme, tout élan du cœur,
+supprime presque les sentiments sociaux.</p>
+
+<p>Exemple : un homme normal voit une maison
+brûler. Il est saisi par l’horreur du spectacle. Les
+cris et les appels des habitants, surpris par le feu et
+cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et
+de pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties
+du sauvetage et il n’a de repos que quand l’élément
+destructeur est vaincu.</p>
+
+<p>L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une
+velléité de partager l’émotion générale. Mais,
+presque aussitôt, son sens hypertrophié de l’art ne
+lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les
+colorations changeantes de l’incendie ; son oreille
+n’enregistrera les clameurs des sinistrés que comme
+les accords d’une symphonie pathétique. Il ne s’intéressera
+pas au dévouement des sauveteurs mais à
+la qualité plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera
+tel tableau représentant une catastrophe de
+ce genre et où il admira le savoir-faire du peintre,
+tel livre où il savoura une description d’embrasement
+relevée « d’épithètes rares ». Il établira une comparaison
+entre le souvenir de ces fictions et la réalité
+offerte à ses yeux. Ensuite, comme le zèle charitable
+et les propos apitoyés de la foule qui l’entoure
+l’importunent, il s’éloigne en concluant : — Cet
+incendie est très réussi, ou bien : — cet incendie,
+je le trouve manqué…</p>
+
+<p>C’est à un desséchement aussi affreux du cœur
+qu’aboutit le néronisme appris à l’école de Nietzsche ;
+c’est à cette férocité dans l’amour de l’art pour
+l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme ; c’est
+à ce dédain pour les sentiments charitables exprimés
+par le grand nombre qu’aboutit la préoccupation
+de se distinguer de la plèbe.</p>
+
+<p>L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil,
+il a tant aspiré à devenir « surhumain », que
+les plus beaux mouvements d’humanité lui semblent
+d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher
+ses lèvres de ce breuvage salutaire que Shakespeare
+appelle : <i>le lait de la tendresse humaine</i>.</p>
+
+<p>Lœwengard en était donc là quand il découvrit
+l’œuvre de Barrès. Ce lui fut une révélation. Peut-être
+est-ce l’individualisme passablement maladif
+de <i>Sous l’œil des Barbares</i> et du <i>Jardin de Bérénice</i>
+qui le séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé
+à cette attitude de dilettante énervé. Les
+livres qui suivirent annoncent sa marche vers une
+conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin
+cette conception et, par là, il fournit au jeune dévoyé
+de l’art pour l’art, non seulement une méthode
+pour se connaître soi-même, mais encore les
+moyens de se rattacher à ses traditions et à sa
+race<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens
+du réel, Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les
+« romans de l’énergie nationale », comme cette <i>Colline inspirée</i>,
+dont les dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres
+du sens propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes
+qui souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui
+cherchent à s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement,
+le plus français de nos écrivains ; puisse-t-il en outre
+acquérir la foi profonde dans les vérités promulguées par
+l’Église. Ce sera le couronnement <i>nécessaire</i> de son œuvre.</p>
+</div>
+<p>Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença
+de pressentir le lieu stable où il pourrait se reposer
+un jour. Il étouffait dans une serre chaude ;
+l’auteur des <i>Déracinés</i> y fit entrer un peu de l’air
+du dehors. Aussi affirme-t-il : « En attendant que
+sur mon chemin de Damas, je rencontrasse le
+Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince
+des hommes, je choisis pour « intercesseur »
+Maurice Barrès. » — Bien entendu, <i>intercesseur</i>
+n’est pas pris au sens religieux.</p>
+
+<p>Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme
+des demi-mesures, il partit aussitôt pour Paris afin
+de remercier celui qui venait de le tirer de l’artificiel.</p>
+
+<p>Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard
+fort sympathique. Ce n’est pas un esprit
+ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès
+ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule
+Vérité lui deviendra évidente, il ira vers elle avec
+le même généreux empressement.</p>
+
+<p>Il est écrit que « le Royaume du Ciel souffre violence ».
+Violent dans le bien comme il fut violent
+dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de l’investir.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que
+c’est que le nationalisme et l’avait délivré par là de
+l’idolâtrie du Moi. Lœwengard crut d’abord, assez
+naïvement, que cette initiation faisait de lui un
+enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise
+pas français : un métèque peut aimer notre pays,
+puiser dans notre culture nationale les éléments de
+sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal
+qu’un sang étranger coule dans ses veines. Aussi,
+quand éclata la crise qu’on appelle l’affaire Dreyfus,
+il se sentit fils d’Israël ; il courut à la défense de sa
+race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina
+mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit
+point compte que, par l’affaire Dreyfus, la barbarie
+sémite tentait un assaut contre la civilisation
+aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie
+internationale, les révolutionnaires, et les
+Protestants, voulaient réduire en esclavage la fille
+aînée de l’Église. La voix de ses pères criait en lui
+que la Synagogue était menacée. Les Antisémites
+se formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit :
+il alla combattre pour sa nation.</p>
+
+<p>« Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël
+n’éveillait en moi nulle émotion. J’étais libre-penseur
+comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le
+Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais
+assisté aux offices de la Synagogue et je connaissais
+à peine le grand-rabbin… Sous la poussée antisémite,
+le nationalisme Juif se réveilla… Une
+émotion inconnue et profonde monta de mon sang,
+enflamma mon âme d’héroïsme, l’illumina d’orgueil ;
+je me sentis Juif, je me voulus Juif et, interprétant,
+dans un sens judaïque, les merveilleux articles
+que publiait Maurice Barrès, je me résolus
+à « prendre conscience de ma formation, à accepter
+mon déterminisme », à me raciner, moi aussi, dans
+« ma terre et mes morts ». Des cris de mort retentissaient
+contre Israël ! Il était donc beau de s’affirmer
+Israélite, de batailler pour la gloire du
+peuple juif. »</p>
+
+<p>Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller
+l’âme française assoupie par les narcotiques
+humanitaires, ne s’attendait probablement pas à
+ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait
+n’en est pas moins tout à l’éloge de la sûreté de sa
+méthode, puisqu’il démontre qu’elle se vérifie
+exacte dans beaucoup de cas.</p>
+
+<p>Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard
+lui-même, se retrouvant Juif, il redevint
+presque croyant ; il se mit à fréquenter la Synagogue ;
+il entra en relations suivies avec le grand-rabbin
+de Lyon. Aux cérémonies, il priait avec sincérité,
+avec emportement, avec la joie intime de
+dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant,
+comme eux, avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de
+mort où l’avait confiné, si longtemps, le culte enragé
+de l’Art pour l’Art.</p>
+
+<p>Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le
+Messie promis aux enfants d’Israël. Laissons-le
+parler : « Je communiai avec l’âme israélite, cette
+vieille âme indestructible qui, depuis quarante
+siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses
+patriarches, annonçait un Rédempteur, un Oint,
+un fils de David qui relèverait sa patrie, qui rebâtirait
+le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les
+holocaustes et les parfums… »</p>
+
+<p>Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il
+voulut savoir quel était le sentiment <i>actuel</i> des rabbins
+à ce propos. Or ceux-ci, que son ardeur à
+s’informer du fond même de sa religion, faisait
+sans doute sourire, après quelques dérobades, lui
+signifièrent que le Judaïsme libéral ne croit plus à
+un Messie personnel, mais le considère comme une
+expression symbolique du triomphe de la Révolution<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la
+Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution
+leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et
+de fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme
+française ce que <i>l’oïdium</i> ou <i>le mildiou</i> sont à la vigne.</p>
+</div>
+<p>Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc,
+c’est en cette minable interprétation que se résolvaient
+les Prophéties éternelles ! Il avait soif d’une
+direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui
+servait <i>les Droits de l’Homme</i> !…</p>
+
+<p>Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits
+de l’homme, — qu’il y a <i>les Droits de Dieu et les
+devoirs des hommes</i> et qu’en dehors de ce principe
+vital, on s’égare en de vaniteuses chimères,
+en des rêveries sans consistance.</p>
+
+<p>Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse,
+car le travail de la Grâce au fond de son âme lui
+demeurait encore insensible. Cependant comme la
+notion du divin, récupérée par ses méditations sur le
+Règne de la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste
+des rabbins lui fut odieuse : « L’âme juive qui
+s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce plat
+humanitarisme. » Il lui semblait que les Prophètes
+se révoltaient en elle, lui criaient : «  — Sors d’ici,
+sors de ce temple qui a renié les gloires de ton
+peuple, <i>de ta terre et de tes morts</i>. La communion
+n’est pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et
+je m’éloignai de la Synagogue… »</p>
+
+<p>En ce temps, commence pour lui une période
+d’incohérence nouvelle et d’agitation sans résultats.
+Il publie une plaquette de vers assez insignifiante ;
+il fonde avec quelques « intellectuels » lyonnais
+une revue éphémère. Il pérore dans les réunions
+publiques contre « le sabre et le goupillon ». Puis
+l’esprit de destruction, qui possède les socialistes
+révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine
+de la France en résulterait et il ne peut pas s’empêcher
+d’aimer la France. Alors il s’esquive du
+dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les
+plus fuligineuses du royaume de Satan : il s’adonne
+à l’occultisme.</p>
+
+<p>Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis
+que, pour son bien à venir, il parcourût le
+cercle entier de la folie humaine, le prit faisant
+tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations
+démoniaques, au pied de la Croix.</p>
+
+<p>Telles sont les surprises de la Grâce.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Huysmans l’a fait remarquer : il existe à Lyon
+de nombreuses sectes occultistes plus ou moins affiliées
+à la théosophie. Elles rôdent autour de
+l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à
+recruter des prosélytes parmi les esprits, sans
+croyances fixes, que les négations sommaires du
+matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu
+dans sa tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté
+par l’ineptie et le manque de culture des révolutionnaires,
+leur était une proie toute désignée.
+Il se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons
+où ces adorateurs du Diable s’empoisonnent
+l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites ; il se
+passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité
+pervertie goûtait une volupté nouvelle à professer
+un soi-disant spiritualisme sous lequel se dissimulent — il
+faut le dire tout crûment — de grosses
+ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par
+la suite, « les fruits du spiritisme sont l’orgueil, le
+trouble de l’âme et du corps, l’exaltation de la sensualité
+jusqu’au sadisme ».</p>
+
+<p>Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra
+une jeune fille qui, élevée au couvent, naguère
+catholique pratiquante, s’était également laissée
+prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente,
+lettrée, et, de plus, faisait tourner les
+tables avec zèle. Elle aurait assurément mieux fait
+de raccommoder les chaussettes de son papa, mais
+enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé
+une dispense sur ce point.</p>
+
+<p>Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant
+commun à réciter des poésies sensuelles
+compléta leur bonne entente. Toujours approuvée
+par les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans
+une chambre ornée d’un vitrail « aux reflets d’émeraude
+et de rubis et où de l’encens fumait dans des
+cassolettes hindoues ». Là, elle prenait des poses
+hiératiques en déclamant du Samain. Le décor
+baroque stimula Lœwengard. Il riposta par des vers
+peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le
+charme « ésotérique » de son amie. Puis ils lurent
+ensemble les hermétistes, les cabbalistes et les
+rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne
+l’avaient encore fait le spiritisme — bref ils réalisèrent
+à peu près tout ce qu’il faut pour encourir la
+damnation éternelle. Ils furent même sur le point
+de s’affilier à une Loge. « J’étais mûr, dit Lœwengard,
+pour la franc-maçonnerie où, certainement,
+M<sup>lle</sup> S… et moi nous eussions rapidement
+franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans
+les cercles lucifériens dont l’idée me hantait. »</p>
+
+<p>Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet. — Du
+reste, à ce moment même où il semblait
+définitivement orienté vers la perdition totale de
+son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux
+enfants pourris de satanisme furent sauvés.</p>
+
+<p>Terminant le chapitre où il expose ces errements
+sacrilèges, Lœwengard a donc bien raison de
+s’écrier : « Bénie soit à jamais la Trinité adorable
+et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée.
+Vous n’avez point permis que le père du mensonge
+achevât son œuvre. En grinçant des dents devant
+la Grâce lumineuse, il a lâché prise : sous les
+rayons de la Grâce divine, les ténèbres vont reculer… »</p>
+
+<p>Avant de raconter comment le Saint-Esprit
+libéra Lœwengard de l’esclavage de Satan, récapitulons
+un peu les phases successives de ses états
+d’âme.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a
+pas la moindre idée de la religion catholique.
+Cependant il connaît Dieu par les prières du soir et
+du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit
+elle-même fort peu croyante. Ce rudiment d’éducation
+religieuse est sapé par le matérialisme de son
+père, qui profite de toutes les occasions pour extirper
+la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant.
+Celui-ci en souffre parce qu’affamé de tendresse, il
+ne trouve de consolations que dans ses entretiens
+avec Dieu.</p>
+
+<p>Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du
+milieu où il est confiné. Comme, en même temps,
+il se livre, sans direction ni contrôle, à toutes sortes
+de lectures délétères, plus particulièrement choisies
+dans les ouvrages des romantiques, son imagination
+s’enflamme, son jugement se fausse et il sent
+la foi s’affaiblir en lui.</p>
+
+<p>A ce moment, d’une façon fort imprévue, la
+Grâce le sollicite par l’entremise d’un de ses jeunes
+camarades, catholique fervent, qui, sur sa demande,
+lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard
+en est vivement frappé ; une douceur, une paix inconnues
+le pénètrent. L’impression est si vive
+qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans
+l’Église. Mais la crainte que lui inspirent les fureurs
+athées de son père l’empêche d’obéir à cette
+velléité.</p>
+
+<p>Néanmoins, on peut supposer que la Grâce
+entrée alors en lui agira, d’une façon latente, pendant
+les années qu’il gâchera loin de Dieu.</p>
+
+<p>Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme
+persiste. Puis le doute et ensuite l’incrédulité l’envahissent.
+Ce lui est une occasion de souffrance
+telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il
+fait de nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse :
+l’Église ; il entre en relations avec un
+bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais
+la guérison survient ; aussitôt il s’endurcit et ne
+songe plus qu’à jouir de la vie des sens. En apparence,
+la Grâce a échoué une seconde fois<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Je suis assez tenté de considérer comme les <i>préfigures</i> de
+sa conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet,
+ainsi que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple
+l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre
+d’origine juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est
+venue. Et de même que la maladie avait brisé une première fois
+son orgueil, la maladie le mènera au désir irrésistible du salut
+par le baptême.</p>
+</div>
+<p>Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle
+de sensualité, il s’imbibe de doctrines blasphématoires — il
+se fait enfin l’adepte du sophiste frénétique
+Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et
+de lui frelater l’entendement. Toutes ses facultés
+sont en anarchie ; il n’est plus que le jouet de ses
+impulsions morbides, le névrosé qui cherche dans
+l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler
+ses sens précocement engourdis. Le monde
+ne lui étant plus qu’un prétexte à excitations
+d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.</p>
+
+<p>A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu
+renaître en lui la notion que l’univers n’a pas pour
+objet exclusif de lui fournir la toile de fond du
+théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé
+d’orgueil à éclater. Il rentre un peu dans le réel :
+il essaie de se rattacher aux croyances de sa race — voire
+de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais
+le libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.</p>
+
+<p>Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé
+l’âme pour y régner sans partage, le jette,
+un temps, parmi les agités de la Révolution sociale.
+Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge
+sombre ou bouillonnent force ingrédients malpropres,
+il l’en tire pour le corroder des poisons effervescents
+de l’occultisme.</p>
+
+<p>Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de
+son évolution, trois faits principaux : 1<sup>o</sup> Il eut
+toujours l’aspiration vers un Idéal ; 2<sup>o</sup> méconnaissant
+la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la
+Vérité catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie
+de la forme ; 3<sup>o</sup> tôt blasé, il traverse l’aberration
+révolutionnaire pour échouer enfin dans la
+magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.</p>
+
+<p>Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus
+qu’un débris d’homme plus purulent et plus fétide,
+au moral, que ne le sont, au physique, les malades
+ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.</p>
+
+<p>Or de même que certains de ceux-ci recouvrent
+la santé par miracle, de même il va guérir par un
+bienfait tout gratuit de la Providence.</p>
+
+<p>Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences
+qu’il tenta pour acquérir une raison de
+vivre. On peut ajouter que le fumier n’y manque
+pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée
+d’animalcules biscornus et gluants, de végétations
+vénéneuse qui grouillent parmi des flaques
+d’eau bourbeuse.</p>
+
+<p>Or, dans la partie supérieure de cette âme, un
+vol neigeux de colombes s’épanouira bientôt au
+souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant assainira
+le cloaque où croupissait son orgueil — et celle qui
+se traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera
+sauvée du même coup.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes
+de la conversion, Lœwengard venait d’épouser
+M<sup>lle</sup> S. Peu auparavant, il avait publié un
+second recueil de vers qu’il juge de la sorte : « Avec
+des hosannas de luxure et des cris de blasphème,
+j’y couronnais de roses Vénus Astarté, j’y maudissais
+le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone,
+de Sodome et Gomorrhe, de Messaline,
+Héliogabale et Néron ».</p>
+
+<p>Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait
+pas beaucoup de mille autres rhapsodies
+décadentes. A cette époque, il était à la mode,
+dans certains clans littéraires, de célébrer le vice
+comme étant l’expression superfine d’un art libéré
+du préjugé moral. Lœwengard suivit la mode. Ce
+pourquoi il fut gratifié des félicitations de quelques
+poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se
+résout en des bacchanales débridées.</p>
+
+<p>Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui
+avait lu son livre, le bizarre avis qu’il y avait en
+lui « un catholique qui s’ignorait ».</p>
+
+<p>« Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies
+du culte catholique m’émouvaient profondément,
+mais que, quant à la foi de l’Église, je ne l’aurais
+jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon
+individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin
+et absurde… »</p>
+
+<p>Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété,
+lorsque plusieurs circonstances, qui accompagnèrent
+et suivirent son mariage, lui remuèrent
+l’âme d’une façon fort imprévue.</p>
+
+<p>Laissons-le parler.</p>
+
+<p>« La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans
+la sacristie, comme cela est prescrit pour les mariages
+judéo-catholiques. Pendant la cérémonie,
+une seule alliance avait été bénite : celle de la
+partie chrétienne. Mon exclusion, en un moment si
+solennel, provoqua au fond de moi-même une sorte
+d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées,
+je demandai au prêtre de bénir mon alliance.
+Il s’y refusa d’abord, alléguant la discipline ecclésiastique.
+Pourtant, sur l’insistance d’un de nos
+témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait
+une médaille. »</p>
+
+<p>Retenons cet incident très significatif : on y voit
+la Grâce commencer d’agir, d’une façon sensible,
+sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle qui lui
+inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des
+pleins effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment
+de la vertu surnaturelle incluse dans le
+sacrement de mariage, et il s’attriste de n’avoir point
+reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse
+une seule chair et une seule âme.</p>
+
+<p>Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet
+dans leur union. Tous deux souffraient. Il
+le constate : « Nos âmes et nos corps ne s’étaient
+point renouvelés dans le divin amour. C’est
+pourquoi notre félicité était inquiète et pleine de
+trouble… »</p>
+
+<p>Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti
+cette délicate impression. N’est-ce point un signe
+admirable de la sollicitude divine à leur égard :
+Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques
+aient l’intuition que, n’étant point
+croyants, ils ne trouveront pas le bonheur dans le
+mariage ?</p>
+
+<p>Quelques semaines après, ils assistèrent à un
+déjeuner offert par un de leurs cousins à l’occasion
+de la première communion de son fils. Un prêtre,
+oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté
+de religieuses, présidait le repas.</p>
+
+<p>« Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial
+que me firent, à moi, israélite, ces bons chrétiens
+animés du véritable esprit de la foi qui est la
+charité… Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier
+sur différents points de théologie. Il me répondit
+aimablement et engagea notre cousin à me
+mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé
+Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu.
+Aussi j’acquiesçai à la proposition de l’abbé,
+curieux que j’étais de connaître un de mes frères
+en Abraham devenu prêtre du Christ. »</p>
+
+<p>Remarquez cette pression plus accentuée de la
+Grâce. Lœwengard est hanté par l’Église. Il a beau
+se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une attraction
+à laquelle il ne peut résister : la charité
+catholique le touche au cœur ; il s’enquiert des
+dogmes auprès d’un théologien et il commence à
+concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore,
+« enfantine et ridicule » pourrait bien détenir
+la solution de cette énigme de la vie qui le tourmente
+depuis son enfance. En même temps, le
+prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument
+de Dieu et ce prêtre, c’est un juif converti. Quel
+exemple et quelle marque évidente de l’action surnaturelle !</p>
+
+<p>A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier,
+les religieuses que celui-ci dirigeait formèrent, à
+son insu, autour de lui — cela lui fut révélé plus
+tard — un foyer de prières ardentes qui, à coup
+sûr, contribua grandement à le ressusciter d’entre
+les morts.</p>
+
+<p>Car il faut le souligner : Au cours de toutes les
+conversions, au moment voulu par Dieu, des âmes
+sanctifiées viennent en aide — le plus souvent sans
+qu’il le sache — au néophyte que la Grâce investit.
+Et des exemples innombrables prouvent l’efficacité
+de leur intervention.</p>
+
+<p>Ah ! splendeur de ce dogme de la communion
+des saints ! Il fait que toute âme en marche vers
+Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés
+des flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement
+leur vie, s’il était nécessaire, afin de hâter le
+retour de la brebis égarée au bercail !… Je te demande
+pardon, lecteur, de cette digression et je
+continue.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Quoiqu’il eût témoigné le désir d’entrer en relation
+avec l’abbé Lémann, Lœwengard ne se pressa
+pas de se faire présenter à lui. Il demeurait dans
+l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter,
+quand il fit un rêve.</p>
+
+<p>Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart
+des rêves sont déterminés par des causes physiologiques.
+Mais celui-là l’impressionna si vivement
+qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle
+qui lui bouleversa l’âme.</p>
+
+<p>Le voici : « Soutenu par un ange aux larges
+ailes d’un blanc lumineux, un ange dont la figure
+resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais enlevé
+à travers les mondes, globes énormes, brillants,
+multipliés à l’infini, roulant dans l’espace. Et, à
+chaque instant, il me semblait que j’allais tomber,
+précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide
+sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse,
+l’ange me ramenait en haut, me relançait
+vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours
+m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant.
+Soudain, j’aperçus une croix et sur cette croix
+agonisait Jésus-Christ. Et l’atrocité de ses souffrances,
+je la ressentis au même instant. Peu à peu,
+elle se changea en béatitude, en extase, en une
+joie ineffable… Je me réveillai. »</p>
+
+<p>Peu de jours après, comme il était encore sous
+l’impression de ce songe, sa femme l’avisa qu’elle
+avait lu, sur le mur de l’église de l’Annonciation,
+une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait
+le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres.
+Elle lui proposa d’assister à ce sermon.</p>
+
+<p>Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on
+lui avait si élogieusement parlé, — sans doute
+aussi poussé par la Grâce, — Lœwengard consentit.
+La première chose qui le frappa chez l’abbé
+Lémann ce fut le type sémitique très accusé de ce
+prédicateur. C’était un incontestable Juif qui allait
+parler — un Juif tenant un Crucifix à la main et
+s’en signant.</p>
+
+<p>Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer
+en simple curieux. Il était conquis.</p>
+
+<p>Laissons-le raconter cette emprise :</p>
+
+<p>« L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son
+pâle visage rayonne. On oublie que ce prêtre a
+soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime ;
+c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides,
+mais des prophètes, mais de saint Pierre et de
+saint Paul, qui s’adresse à moi, attire mon âme
+vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la
+charme et l’embrase… Je suis conquis, vaincu,
+possédé par cette éloquence ardente et enveloppante
+qui brûle comme une flamme et ravit comme
+une caresse… Quand le sermon est achevé, mes
+yeux sont mouillés de larmes et mon cœur bat
+d’enthousiasme. Ah ! comme les voies de la Providence
+sont admirables ! J’étais un artiste avant tout
+et j’étais un israélite qui s’était glorifié de ne point
+renier « sa terre et ses morts ». Pour m’attirer à
+Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur
+chrétien qui est un poète par la richesse d’une
+imagination et la vivacité d’une sensibilité que
+n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus ou moins
+douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années !… »</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, tout transporté, baigné
+des effluves du Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans
+le sanctuaire, en ce jour de Pentecôte, il se précipita
+vers la sacristie, demandant à entretenir tout
+de suite le prédicateur.</p>
+
+<p>« Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me
+posa quelques questions et me donna rendez-vous
+chez lui. » Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann
+lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette
+de la Vierge : « Voilà celle qui vous envoie ; toutes
+les grâces, nous en sommes redevables à l’intercession
+de Marie. » Puis il lui parla, comme un père
+s’entretient avec son fils, simplement et tendrement. »</p>
+
+<p>Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie,
+mais avec scepticisme. Quant à la foi, son
+orgueil s’y refusait encore ; il ne lui semblait pas
+qu’il pût admettre la possibilité de se convertir.</p>
+
+<p>Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais :
+pour différer sa défaite, il s’efforce d’épaissir
+les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se figure qu’il
+continue à suivre sa route coutumière ; il fait encore
+quelque temps ses gestes habituels ; sa bouche continue
+de proférer des opinions qui, en réalité, ont
+cessé d’être les siennes. Il va en vertu de la vitesse
+acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne
+plus. Et la Grâce a déjà tellement transformé
+le fond de son âme, si bien miné le terrain
+pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une
+occasion propice pour que le « vieil homme »
+tombe au pied de la Croix.</p>
+
+<p>Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres
+sur les Juifs et leur rôle dans la société, publiés par
+l’abbé Lémann, qui la fournit à Lœwengard. Le bon
+prêtre les lui avait donnés en même temps que
+deux crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme,
+en les priant de les porter sur eux.</p>
+
+<p>« Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a
+pas quitté depuis », ajoute le converti.</p>
+
+<p>Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut
+le coup de lumière décisif.</p>
+
+<p>« Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la
+question juive, ce qui semblera fort naturel de la
+part d’un Israélite. Et pourtant j’avais passé devant
+les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir.
+Des livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir.
+Mes orgueilleux professeurs de l’Université
+m’avaient imbu de cette idée qu’un ecclésiastique,
+fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était
+<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> dénué d’autorité en matière historique ou
+scientifique<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens
+curieux de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant,
+refusaient de lire des volumes rédigés par des théologiens, sous
+prétexte que ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions
+ne comptaient pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris
+que mène la folie de rationalisme dont notre lamentable siècle
+est possédé.</p>
+</div>
+<p>Or d’après les citations que Lœwengard en
+donne, les livres de l’abbé Lémann sont, non seulement
+d’une extraordinaire puissance de pensée,
+mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne
+pouvait que ravir le poète épris de plastique.</p>
+
+<p>Il dit : « La voix de l’orateur m’avait entraîné.
+La phrase de l’écrivain m’éblouit. Encore une fois,
+c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la beauté
+qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi… A
+mesure que j’avançais dans ma lecture, intéressé,
+séduit, subjugué mais croyant toujours ne l’être que
+par la Beauté, tout à coup, comme un éclair entr’ouvrit
+les profondeurs de mon âme : avec une
+étonnante lucidité, dans une intuition fulgurante
+qui arrachait les voiles de l’erreur, les préjugés
+millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant
+d’une indicible émotion, la Vérité m’apparut,
+la Vérité totale, absolue, indiscutable. La foi
+illumina mon intelligence ; des horizons inconnus
+se déployèrent, les visions grandioses de l’histoire
+passèrent devant mon esprit, le déroulement des
+temps, non plus dans une contemplation de nihiliste,
+amère et sans explication, mais dans la joie du
+pourquoi de la vie révélé, de la marche des mondes
+et des événements enfin comprise, de la certitude
+enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait : — Oui,
+l’Église est l’unique port du salut, l’unique
+dépositaire des vérités métaphysiques essentielles.
+Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur le roc de
+Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir
+contre elle… »</p>
+
+<p>Lœwengard développe cette vue dans une série
+de pages qui sont, je crois, les plus pénétrantes
+de son livre. J’engage fort à les lire<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Ce qui l’a
+convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de
+l’Église malgré tant de vicissitudes, de trahisons,
+d’hérésies, malgré aussi les faiblesses, les négligences,
+les crimes parfois du clergé et des fidèles.
+La raison en lui était satisfaite, conquise comme
+elle ne l’avait jamais été par les affirmations sans
+base de la science athée et les rêveries meurtrières
+des rhéteurs et des poètes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>La Splendeur catholique</i>, ch. <small>XVIII</small> : <i>Magnificence de l’Église
+éternelle</i>.</p>
+</div>
+<p>Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé
+par la souffrance. Car, je le redis une fois de plus,
+la loi générale, c’est que la souffrance seule parachève
+la conversion : pour monter vers Dieu, il
+faut suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la
+Grâce et l’Amour divins vous y accompagnent !</p>
+
+<p>Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa
+donc par ce creuset de la douleur où il est nécessaire
+que le cœur se liquéfie.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>« Avant de me régénérer dans l’eau du baptême,
+écrit le converti, Dieu voulut m’éprouver, me forcer
+à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, mon
+double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans
+la douleur et le repentir… J’avais péché terriblement
+et de toutes façons. Il était juste que j’expiasse
+mon passé de débauche et de superbe… »</p>
+
+<p>C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba
+gravement malade. Une anémie incoercible le
+rendait « plus faible qu’un vieillard de quatre-vingt-dix
+ans » ; il ruisselait de sueur au moindre
+effort physique ou mental ; il était incapable
+d’écrire, de lire et même d’entendre lire ; l’insomnie
+l’écrasait ; il souffrait d’une façon continuelle.</p>
+
+<p>Et pourtant, à travers tous ces maux, « une
+conscience parfaitement lucide, une intelligence
+parfaitement raisonnable » lui conservaient la faculté
+de s’analyser, la force de se reconnaître justement
+puni de ses fautes, le pouvoir de suivre la
+marche du Surnaturel dans son âme.</p>
+
+<p>Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques,
+est un des signes les plus évidents de
+l’action divine. En effet, ne constatons-nous pas
+tous les jours que, chez un malade gravement
+atteint, la dépression mentale suit le délabrement
+corporel ? Cela se vérifie plus particulièrement
+chez les anémiés tels que l’était alors Lœwengard.</p>
+
+<p>Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à
+Dieu, qui est travaillé, vivifié par la Grâce divine,
+les souffrances physiques ne font qu’aiguiser, pour
+ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là un
+fait précis qu’il est facile de relever au cours de
+beaucoup de conversions. Les lecteurs de <i>Du
+Diable à Dieu</i> se rappelleront peut-être que, moi
+aussi, je connus un état analogue.</p>
+
+<p>Autre remarque : si, comme le prétend le rationalisme,
+la conversion n’était que la résultante
+d’une exaltation maladive, le produit d’une imagination
+blasée, avide d’émotions imprévues, où le
+pécheur repentant trouverait-il l’énergie de persévérer ?
+La logique naturelle exigerait que, déçu
+dans son espoir d’une félicité anormale par la foi,
+gratifié, au contraire, de souffrances opiniâtres, il
+se rebutât. Car il se rendrait compte qu’il fut le
+jouet d’une illusion. Et, plein de rancune contre la
+chimère qui le leurra, il retournerait, avec une
+morne fureur, à ses égarements de naguère.</p>
+
+<p>Chez le néophyte, rien de pareil : plus il souffre,
+plus la Grâce lui donne l’intuition que cette épreuve
+le purifie, plus son désir d’être à Dieu s’accroît. Et
+alors, non seulement il se résigne, mais encore il
+trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il
+goûtait d’un fruit dont la pulpe très amère à la
+bouche le remplit de suavité dès que, domptant
+la nature, il a pris sur lui de l’avaler.</p>
+
+<p>Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les
+angoisses d’une période où l’esprit, amputé de ses
+habitudes néfastes, erre à la recherche des ailes
+qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut,
+pour la première fois, le bienfait de la prière,
+humble, confiante, imprégnée d’amour de Dieu,
+plus puissante pour atteindre le Ciel que toute
+spéculation de l’esprit. Il écrit :</p>
+
+<p>« Devenu catholique <i>d’intelligence</i> par l’étude
+et la réflexion, la maladie me rendait semblable
+à ces simples, ces enfants, ces ignorants, la vaste
+foule malheureuse souffrant dans son âme et dans
+son corps ; et, comme le moins intellectuel de mes
+frères, je m’agenouillais, sanglotant : — Mon
+Dieu, ayez pitié de moi ! Cœur Sacré de Jésus,
+secourez-moi ! Cœur immaculé de Marie, priez
+pour moi !</p>
+
+<p>« Et <i>toujours</i>, après ces élans de prière, la sérénité,
+la patience, la résignation et l’espoir entraient
+doucement dans mon âme dolente, la consolaient,
+l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi,
+détachées de moi, les orgueilleuses philosophies
+subtiles et vaines. Raisonnements des sophistes,
+élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur
+d’idées, surhumanisme de Nietzsche, pauvre
+homme perdu dix ans dans la démence, combien
+vous étiez incapables de me toucher, de me relever,
+de m’insuffler la vie !… »</p>
+
+<p>La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné
+de sa femme, à Bandol, petit port de la Méditerranée.
+Le médecin, qui avait conseillé cette
+villégiature, en attendait une amélioration.</p>
+
+<p>« Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta
+que peu de soulagement ; j’avais repris meilleur
+aspect mais la dépression nerveuse restait la
+même… »</p>
+
+<p>Par surcroît, sa femme qui le soignait avec
+beaucoup de dévouement mais qui, jusqu’alors,
+était demeurée incroyante, tomba malade également.</p>
+
+<p>C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle
+car, frappée de la sorte auprès de son mari
+douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle
+expiait ses péchés de satanisme. « Elle revint, de
+toute son âme meurtrie, à la religion de son enfance ;
+elle se confessa ; dans la rustique Église de
+Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé
+pendant tant d’années. »</p>
+
+<p>La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché
+jusqu’au fond du cœur par la rédemption de sa
+femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans
+l’Église.</p>
+
+<p>Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par
+une épreuve d’un autre genre. Son père, dont le
+commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une
+faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout
+entière. Lœwengard passa, du jour au lendemain,
+d’une large aisance à la pauvreté totale.</p>
+
+<p>Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien
+qu’il accueillit cette catastrophe avec une résignation
+parfaite : « Votre justice est terrible, ô mon
+Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les
+seules paroles que je prononçai. »</p>
+
+<p>D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice
+se dissipaient en lui. Peu lui importaient désormais
+les revers matériels ; il n’avait plus qu’une
+idée, qu’un désir : le baptême, la communion.
+Cette soif de l’eau salvatrice, cette faim de l’Eucharistie,
+c’étaient les signes que l’œuvre de la
+conversion était accomplie : la Grâce illuminante,
+ayant rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à
+son apogée ; il avait correspondu héroïquement à
+cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la maladie
+sans plaintes ni murmures ; son âme loyale,
+tirée miraculeusement de l’orgueil, de la débauche
+et de la richesse, reçut sa récompense. Une aube
+d’azur et de blanches clartés se leva pour son
+baptême. Et ce fut le 8 décembre 1908, fête de
+l’Immaculée Conception.</p>
+
+<p>On lira les pages où il dit son allégresse et sa
+reconnaissance. Elles expriment, avec la simplicité
+qu’il fallait, son émotion en ce jour-là…</p>
+
+<p>Pour nous, chantons <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>.</p>
+
+<p>Et prions pour sa persévérance. Car, comme
+tous ceux qui ont absorbé les poisons de la théosophie,
+il est guetté par le Mauvais qui fera tout
+pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.</p>
+
+
+<p class="h3">Note I</p>
+
+<p class="small">Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs
+dans l’Épître aux Romains :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="small">« Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui
+devaient ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est
+la richesse du monde et leur diminution la richesse des
+Gentils, combien plus encore leur plénitude ?… Car si leur
+perte est la réconciliation du monde, que sera leur rappel
+sinon une résurrection. Si les prémices sont saintes, la
+masse l’est aussi ; et si la racine est sainte, les rameaux le
+sont aussi.</p>
+
+<p class="small">« Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si
+toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux
+et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier
+franc, ne te glorifie point aux dépens des rameaux…</p>
+
+<p class="small">« Tu diras sans doute : — Les rameaux ont été brisés
+pour que je fusse enté. Fort bien : c’est à cause de leur
+incrédulité qu’ils ont été rompus… Mais s’ils ne demeurent
+point dans leur incrédulité, ils seront entés car Dieu est
+puissant pour les enter de nouveau. En effet, si tu as été
+coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et enté contre
+nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison ceux
+qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur
+propre olivier !…</p>
+
+<p class="small">« Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à
+cause de vous ; mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause
+de leurs pères. Parce que les dons et la vocation de Dieu
+sont sans repentir. Comme donc, autrefois, vous-mêmes,
+vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, vous avez
+obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux,
+maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût
+faite et qu’à leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu
+a tout renfermé dans l’incrédulité pour faire miséricorde à
+tous… »</p>
+</blockquote>
+
+<p class="small">Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité
+surnaturelle qui nous unit aux Juifs : ils ont préparé
+le salut des Gentils, ils ont enfanté l’Église ; au dernier
+jour, l’Église enfantera leur salut.</p>
+
+<p class="small">Si donc il est légitime de prendre des précautions contre
+la malfaisance actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point
+de vue surnaturel, nous devons les respecter comme les témoins,
+malgré eux, de notre foi — comme prédestinés au
+Salut.</p>
+
+
+<p class="h3">Note II</p>
+
+<p class="small">Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent
+point pour cause leur religion, comme le prétendent, sans
+preuve, les rationalistes, mais bien le fait que partout où
+ils prenaient pied, ils se rendaient insupportables par leur
+usure et par leur insolence. Renan, qui n’est pas suspect
+d’animosité contre Israël, puisque il se montra toujours fort
+respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit,
+avec raison, dans son livre l’<i>Antechrist</i> : « Quand toutes les
+nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien
+qu’il y ait à cela quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre
+temps, s’insinuait partout en réclamant le droit commun.
+Mais en réalité le Juif n’était pas dans le droit commun : il
+gardait son statut particulier. Il voulait avoir les garanties
+de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à
+lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer
+aux charges des nations. » Oui, <i>sans participer aux charges
+des nations</i> mais au contraire en parasites qui sucent leur
+substance. C’est ce qui les fit chasser de Rome, maintes
+fois, sous les empereurs et notamment sous Claude. C’est
+plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre eux.
+Et alors qui les protégea ? — L’Église, les Papes qui les
+prenaient sous leur sauvegarde, comme mille textes le
+prouvent à tout homme de bonne foi.</p>
+
+<p class="small">Il faut donc le répéter : <i>l’antisémitisme n’est pas un fait
+d’ordre religieux ; c’est un fait d’ordre social.</i> Un catholique
+sera antisémite parce qu’il est patriote mais non parce qu’il
+va à la messe.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">PAUL CLAUDEL</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">— Elle est retrouvée !…</p>
+
+<p class="i">— Qui ?</p>
+
+<p class="i">— L’Éternité !</p>
+
+<p class="sign sc">Arthur Rimbaud</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Le chapitre précédent était presque terminé quand
+me tomba sous les yeux le récit que l’auteur de
+<i>l’Annonce faite à Marie</i> et de tant d’autres belles
+œuvres publia, de sa conversion, dans <i>la Revue de
+la Jeunesse.</i> — Claudel ayant eu la gracieuseté de
+m’autoriser à le reproduire, je le donne ici car il
+montre, avec une admirable clarté, le travail de la
+Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de
+ma thèse que nulles circonstances d’ordre purement
+naturel ne suffisent à expliquer le miracle de
+la conversion.</p>
+
+<p>Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai
+seulement remarquer combien il est impressionnant
+que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par
+les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans
+le chapitre sur Verlaine. Quelle étrange destinée
+que celle de cet aventurier qui, de quatorze à dix-sept
+ans, manifesta, en des poèmes et des proses
+d’une étourdissante beauté, un génie échappant à
+toute classification et qui, ensuite, laissa de côté
+la littérature pour se faire trafiquant en Abyssinie !</p>
+
+<p>— C’est le cas de s’écrier : l’Esprit souffle où il
+veut !…</p>
+
+
+<p class="c xsmall">RELATION DE CLAUDEL</p>
+
+<p>Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est
+produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit
+ans. Mais le développement de mon caractère
+était déjà à ce moment très avancé.</p>
+
+<p>Bien que rattachée des deux côtés à des lignées
+de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à
+l’Église, ma famille était indifférente, et, après
+notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère
+aux choses de la foi. Auparavant, j’avais fait une
+bonne première Communion, qui, comme pour la
+plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement
+et le terme de mes pratiques religieuses.</p>
+
+<p>J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un
+professeur libre, puis dans des collèges (laïques) de
+province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès
+mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la
+foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité
+des mondes (!!!). La lecture de la <i>Vie de Jésus</i> de
+Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement
+de convictions que tout, d’ailleurs, autour de
+moi, facilitait ou encourageait.</p>
+
+<p>Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts,
+l’époque du plein épanouissement de la littérature
+naturaliste. Jamais le joug de la matière
+ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom
+dans l’art, dans la science et dans la littérature
+était irréligieux. Tous les (soi-disants) grands
+hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout distingués
+par leur hostilité à l’Église. Renan régnait.
+Il présida la dernière distribution de prix du lycée
+Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble
+que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo
+venait de disparaître dans une apothéose.</p>
+
+<p>A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient
+la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La
+forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie
+en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et
+mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que
+tout était soumis aux « lois », et que ce monde
+était un enchaînement dur d’effets et de causes que
+la science allait arriver après-demain à débrouiller
+parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort
+triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir
+kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie,
+M. Burdeau, jamais il ne me fut possible
+de la digérer.</p>
+
+<p>Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à
+peu je tombai dans un état de désespoir. La mort
+de mon grand-père que j’avais vu de longs mois
+rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré
+une profonde terreur et la pensée de la mort ne me
+quittait pas. J’avais complètement oublié la religion
+et j’étais à son égard dans une ignorance de
+sauvage.</p>
+
+<p>La première lueur de vérité me fut donnée par la
+rencontre des livres d’un grand poète, à qui je
+dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans
+la formation de ma pensée une part prépondérante :
+Arthur Rimbaud. La lecture des <i>Illuminations</i>,
+puis, quelques mois après, d’<i>Une saison en
+enfer</i>, fut pour moi un événement capital. Pour la
+première fois, ces livres ouvraient une fissure dans
+mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression
+vivante et presque physique du surnaturel.
+Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir
+restait le même.</p>
+
+<p>Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre
+1886, se rendit à Notre-Dame de Paris
+pour y suivre les offices de Noël. Je commençais
+alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies
+catholiques, considérées avec un dilettantisme
+supérieur, je trouverais un excitant approprié
+et la matière de quelques exercices décadents. C’est
+dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par
+la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la
+grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire,
+je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en
+robes blanches et les élèves du Petit Séminaire de
+Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient
+étaient en train de chanter ce que je sus plus tard
+être le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>. J’étais moi-même debout dans
+la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur,
+à droite du côté de la sacristie.</p>
+
+<p>Et c’est alors que se produisit l’événement qui
+domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut
+touché et <i>je crus</i>. Je crus, d’une telle force d’adhésion,
+d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une
+conviction si puissante, d’une telle certitude ne
+laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis,
+tous les livres, tous les raisonnements, tous
+les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma
+foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à
+coup le sentiment déchirant de l’innocence, de
+l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable.
+En essayant, comme je l’ai fait souvent,
+de reconstituer les minutes qui suivirent cet
+instant extraordinaire, je retrouve les éléments
+suivants qui cependant ne formaient qu’un seul
+éclair, une seule arme dont la Providence divine
+se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur
+d’un pauvre enfant désespéré : « Que les gens qui
+croient sont heureux ! — Si c’était vrai, pourtant ? — <i>C’est
+vrai !</i> — Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un,
+c’est un être aussi personnel que moi ! — Il
+m’aime, il m’appelle. » Les larmes et les sanglots
+étaient venus et le chant si tendre de l’<i lang="la" xml:lang="la">Adeste</i> ajoutait
+encore à mon émotion.</p>
+
+<p>Émotion bien douce où se mêlait cependant un
+sentiment d’épouvante et presque d’horreur ! Car
+mes convictions philosophiques étaient entières,
+Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles
+étaient ; je ne voyais rien à y changer, la religion
+catholique me semblait toujours le même trésor
+d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles
+m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la
+haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions
+et de mes connaissances restait debout et je n’y
+voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que
+j’en étais sorti. Un être nouveau et formidable,
+avec de terribles exigences pour le jeune homme et
+l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais
+comment concilier avec rien de ce qui m’entourait.
+L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul
+coup de sa peau pour le planter dans un corps
+étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule
+comparaison que je puisse trouver pour exprimer
+cet état de désarroi complet. Ce qui était le plus
+répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela
+pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait, bon
+gré mal gré, que je m’accommodasse. Ah ! ce ne
+serait pas du moins sans avoir essayé tout ce qu’il
+m’était possible pour résister.</p>
+
+<p>Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que
+je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et
+complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les
+moyens de résistance et je dus abandonner l’une
+après l’autre des armes qui ne me servaient à rien.
+Ce fut la grande crise de mon existence, cette
+agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit :
+« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille
+d’hommes. Dure nuit ! le sang séché fume
+sur ma face ! » Les jeunes gens qui abandonnent
+si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte
+pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient
+le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de
+toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce
+qu’il me paraissait, mon retour à la vérité
+devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout
+ce qui me retirait en arrière. Mais enfin, dès
+le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame,
+après que je fus rentré chez moi par
+ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant
+si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une
+amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur
+Camille, et pour la première fois j’avais entendu
+l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui
+n’a cessé de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais
+que par Renan l’histoire de Jésus, et, sur la
+foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût
+jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque
+ligne démentait, avec une simplicité majestueuse,
+les impudentes affirmations de l’apostat et me dessillait
+les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion,
+oui, Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi,
+Paul, entre tous, qu’il s’adressait, et il me promettait
+son amour. Mais en même temps, si je ne
+le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative
+que la damnation. Ah ! je n’avais pas besoin qu’on
+m’expliquât ce qu’était l’enfer : j’y avais fait ma
+« saison ». Ces quelques heures m’avaient suffi
+pour me montrer que l’enfer est partout où n’est
+pas Jésus-Christ. Et que m’importait le reste du
+monde auprès de cet être nouveau et prodigieux
+qui venait de m’être révélé ?</p>
+
+<p>C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi,
+mais l’ancien résistait de toutes ses forces et ne
+voulait rien abandonner de cette vie qui s’ouvrait à
+lui. L’avouerai-je ? Au fond, le sentiment le plus
+fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions
+était le respect humain. La pensée d’annoncer à
+tous ma conversion, de dire à mes parents que je
+voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer
+moi-même un de ces catholiques tant raillés, me
+donnait des sueurs froides, et par moments la violence
+qui m’était faite me causait une véritable
+indignation. Mais je sentais sur moi une main
+ferme.</p>
+
+<p>Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas
+un ami catholique.</p>
+
+<p>L’étude de la religion était devenue mon intérêt
+dominant. Chose curieuse ! l’éveil de l’âme et celui
+des facultés poétiques se faisait chez moi en même
+temps, démentant mes préjugés et mes terreurs
+enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières
+versions de mes drames <i>Tête d’or</i> et <i>la Ville</i>.
+Quoique étranger encore aux sacrements, déjà je
+participais à la vie de l’Église, je respirais enfin et
+la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres
+qui m’ont le plus aidé à cette époque sont d’abord
+les <i>Pensées</i> de Pascal, ouvrage inestimable pour
+ceux qui cherchent la foi, bien que son influence
+ait souvent été funeste ; les <i>Élévations sur les mystères</i>
+et les <i>Méditations sur les Évangiles</i> de Bossuet,
+et ses autres traités philosophiques ; le poème de
+Dante et les admirables récits de la Sœur Emmerich.
+La <i>Métaphysique</i> d’Aristote m’avait nettoyé
+l’esprit et m’introduisait dans les domaines de la
+véritable raison. L’<i>Imitation</i> appartenait à une
+sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers
+livres m’avaient paru d’une dureté terrible.</p>
+
+<p>Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis
+mes classes, c’était l’Église ! Louée soit à jamais
+cette grande Mère majestueuse aux genoux de qui
+j’ai tout appris ! Je passais tous mes dimanches à
+Notre-Dame et j’y allais le plus souvent possible en
+semaine. J’étais alors aussi ignorant de ma religion
+qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le
+drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence
+qui surpassait toutes mes imaginations.
+Ah ! ce n’était plus le pauvre langage des livres de
+dévotion ! C’était la plus profonde et la plus grandiose
+poésie, les gestes les plus augustes qui aient
+jamais été confiés à des êtres humains. Je ne pouvais
+me rassasier du spectacle de la messe et chaque
+mouvement du prêtre s’inscrivait profondément
+dans mon esprit et dans mon cœur. La lecture de
+l’Office des morts, de celui de Noël, le spectacle
+des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de
+l’<i lang="la" xml:lang="la">Exultet</i>, auprès duquel les accents les plus enivrés
+de Sophocle et de Pindare me paraissaient
+fades, tout cela m’écrasait de respect, de joie, de
+reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à
+peu, lentement et péniblement, se faisait jour dans
+mon cœur cette idée que l’art et la poésie sont aussi
+des choses divines, et que les plaisirs de la chair,
+loin de leur être indispensables, leur sont au contraire
+un détriment. Combien j’enviais les heureux
+chrétiens que je voyais communier ! Quant à moi,
+j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à chaque
+vendredi de Carême, venaient baiser la couronne
+d’épines.</p>
+
+<p>Cependant les années passaient et ma situation
+devenait intolérable. Je priais Dieu avec larmes, en
+secret et cependant je n’osais ouvrir la bouche.
+Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient
+plus faibles et l’exigence de Dieu plus dure. Ah !
+que je le connaissais bien à ce moment et que ses
+touches sur mon âme étaient fortes ! Comment ai-je
+trouvé le courage d’y résister ? La troisième année
+je lus les <i>Écrits posthumes</i>, de Baudelaire, et je vis
+qu’un poète, que je préférais à tous les poètes français
+avait retrouvé la foi dans les dernières années
+de sa vie et s’était débattu dans les mêmes angoisses
+et les mêmes remords que moi. Je réunis mon courage
+et j’entrai un après-midi dans un confessionnal
+de Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où
+j’attendis le prêtre sont les plus amères de ma vie.
+Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému
+d’une histoire qui à moi semblait si intéressante ;
+il me parla des « souvenirs de ma première Communion »
+(à ma profonde vexation), et m’ordonna
+avant toute absolution de déclarer ma conversion à
+ma famille : en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner
+tort. Je sortis de la boîte, humilié et courroucé,
+et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus
+décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans
+cette même église Saint-Médard, je trouvai un jeune
+prêtre miséricordieux et fraternel, M. l’abbé Ménard,
+qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable
+ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon
+directeur et mon père bien-aimé, et dont, du ciel
+où il est maintenant, je ne cesse de sentir sur moi
+la protection. Je fis ma seconde communion en ce
+même jour de Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame.</p>
+
+
+<p class="h3">Note</p>
+
+<p class="small">Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation
+si précise et si émouvante. Claudel dit que, tandis que la
+Grâce opérait aux profondeurs de son âme, <i>à la surface</i>, il
+croyait se conformer encore à ses habitudes d’esprit antérieures.
+La lutte dura quatre ans ! — Je relève, une fois de
+plus, ce que j’ai déjà noté plus haut : quand la Grâce a
+touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque
+temps sa route coutumière, en vertu de la vitesse acquise,
+mais les mobiles qui le poussaient n’ont plus de consistance.
+Et il se transforme peu, à peu, à travers de grandes
+souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se dérober à
+ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force supérieure
+et indéfinissable ne l’y obligeait ?</p>
+
+<p class="small">Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir
+que : des causes purement naturelles ne suffisent pas à
+expliquer le miracle d’une conversion.</p>
+
+<p class="small">C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de
+Claudel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">UN MERCREDI DES CENDRES
+IL ARRIVA QUE…</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap i">Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre
+cœur est dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il
+repose en toi.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Saint Augustin</span> : <i>Confessions</i> I.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Dans les chapitres précédents j’ai analysé des
+conversions dont le récit a été publié. Dans
+celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux
+convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une
+relation de leur marche vers Dieu pouvait inciter
+quelques âmes en peine à suivre leur exemple,
+m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont
+très humbles l’un et l’autre, ils ont stipulé que je
+cacherais leur personnalité sous un pseudonyme et
+que je ne donnerais aucune indication de nature à
+mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis
+conformé à leur désir.</p>
+
+<p>Nous appellerons donc simplement Robert — prénom
+qui n’est pas le sien — celui dont on va
+lire la confession.</p>
+
+<p>Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a
+daigné se servir du très pauvre instrument que je
+suis pour aider Robert à se reconnaître dans ses
+crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le
+Sacrement de Pénitence, un bon prêtre prit la
+direction de son âme. Je n’eus plus à intervenir
+que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout
+pour demander à des âmes ferventes de former
+autour de lui un brasier de prières.</p>
+
+<p>Quand je reçus sa première lettre, j’étais en
+voyage pour le service de l’Église et je me déplaçais
+presque chaque jour. La missive me rejoignit
+dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre
+heures. Elle était insuffisamment affranchie,
+surchargée d’adresses successives, la dernière à
+peu près illisible. Il y avait donc bien des chances
+pour qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la
+poste. Je vis une circonstance providentielle dans
+le fait qu’elle me fût parvenue et je répondis
+aussitôt<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien
+d’une ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu
+« le trimardeur de la Sainte Vierge ». Il fallait vraiment
+que le Bon Dieu n’eût personne sous la main pour requérir de
+la sorte une aussi mince balayure du monde !…</p>
+</div>
+<p>Une correspondance active s’ensuivit. — On
+trouvera ci-dessous les lettres de Robert. Je n’en
+ai supprimé que les phrases qui me concernent et
+quelques confidences n’ayant point rapport aux
+opérations de la Grâce sur cette âme, ou d’un ordre
+trop spécial pour prendre place dans un livre qui
+désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces
+omissions — peu nombreuses — n’enlèvent rien à
+la clarté du récit. Enfin, j’ai fait le rebouteux pour
+quelques phrases bancales et j’ai indiqué brièvement
+le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention.
+Tout le reste est de Robert.</p>
+
+
+<h3>PREMIÈRE LETTRE</h3>
+
+<p>Je me décide à vous écrire parce que je viens de
+lire deux de vos livres : <i>Du diable à Dieu</i> et <i>Sous
+l’Étoile du Matin</i>. Je les aperçus, l’autre jour, à
+l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais pourquoi,
+ces titres m’intriguèrent : je ne vous connaissais
+pas du tout et je n’avais aucune idée de ce que
+pouvaient contenir ces volumes. J’entrai dans la
+boutique ; je les achetai et je les lus d’un seul
+trait…</p>
+
+<p><i>Suivent deux phrases à moi personnelles que je
+supprime. Puis Rohert reprend :</i></p>
+
+<p>Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me
+convertir ; l’état de mon âme me reste obscur. Mais
+comme vous avez remué en moi des sentiments
+dont je me rends mal compte, j’ose espérer que
+vous consentirez à me donner votre avis…</p>
+
+<p><i>Suivent des excuses superflues sur son importunité,
+puis il continue :</i></p>
+
+<p>Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je
+vous explique mon passé et que je vous raconte
+un fait récent qui m’a troublé au delà de toute
+mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant
+d’importance que si je ne me sentais, d’autre part,
+totalement lucide, je me croirais en proie à une
+obsession maladive.</p>
+
+<p>J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être
+très considérable, me dispense du souci de me
+créer des ressources. Mon père et ma mère moururent
+à quelques jours de distance, d’une grippe
+infectieuse, lorsque j’avais quatre ans : c’est vous
+dire que je ne les ai guère connus. Il m’est resté
+une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est
+entrée au Carmel à vingt et un ans.</p>
+
+<p>Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel,
+veuf, sans enfants, très mondain et qui ne
+s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise
+en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais
+chez mon oncle et je suivais les cours d’un lycée
+parisien. Mon éducation religieuse fut très sommaire.
+Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je
+les répétais machinalement, matin et soir, sans y
+attacher beaucoup de signification : on m’avait dit
+que Dieu existait et qu’il était convenable de le
+prier. J’avais admis la chose sans discussion, car
+j’étais un enfant docile et j’obéissais à cette « convenance »
+de la même façon que je prenais soin
+de manger proprement et de montrer de la déférence
+aux personnes âgées.</p>
+
+<p>A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse.
+Je ne sais si le vicaire qui nous instruisait manquait
+d’éloquence ou de zèle, mais le fait est que je ne
+ressentis aucune ferveur : je récitais correctement
+le chapitre prescrit, je répondais correctement aux
+interrogations, tout comme au lycée j’apprenais
+correctement la leçon du jour et j’assistais à la
+classe sans trop de dissipation.</p>
+
+<p>La veille de ma première communion, ainsi qu’il
+m’avait été recommandé, je priai mon tuteur de
+me pardonner les peines que je lui avais causées.
+C’était le soir, après dîner ; il allait partir pour son
+cercle et parut assez étonné de me voir m’agenouiller
+devant lui. Quand j’eus formulé ma requête
+en des termes appris par cœur, il se rappela
+la cérémonie du lendemain et que même il avait
+promis d’y assister. Il ne me laissa pas finir ; me
+tapotant la joue il me dit : — Oui, oui, c’est entendu…
+Tu es un bon garçon, sage comme une
+petite fille ; je n’ai rien à te reprocher…</p>
+
+<p>Puis s’adressant au valet de chambre qui lui
+tendait son chapeau et sa canne : — Demain matin,
+vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la
+première communion du petit.</p>
+
+<p>Un point, c’est tout.</p>
+
+<p>La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans
+être troublé par l’approche de cet acte dont personne
+ne m’avait fait concevoir la portée. Le lendemain,
+en communiant, je n’éprouvai aucune
+émotion particulière : j’étais seulement préoccupé
+de me tenir convenablement. J’avais conscience de
+remplir un devoir et de le remplir avec correction — rien
+de plus. Retourné à ma place, je récitai
+mentalement mon action de grâces telle qu’on me
+l’avait fait apprendre. Puis je n’y pensai plus.</p>
+
+<p>Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation
+toujours dans les mêmes dispositions d’obéissance
+paisible. J’allais le dimanche à la grand’messe
+de ma paroisse, je faisais mes Pâques — bref j’étais,
+au point de vue religieux, un petit automate remonté
+une fois pour toutes et dont les rouages
+fonctionnaient correctement.</p>
+
+<p>Vous constaterez que j’insiste sur la « correction ».
+C’est que ce mot représente, avec la plus grande
+exactitude, la règle de vie qui m’avait été inculquée,
+que j’avais acceptée sans peine et qui régissait
+toutes mes manières d’être : ne se faire remarquer
+en rien.</p>
+
+<p>Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les
+premiers ni parmi les cancres ; je restais dans la
+moyenne. Mes bulletins mensuels se résumaient
+par la note : <i>assez bien</i>. Aux distributions de prix,
+je recueillais deux ou trois accessits : latin, histoire,
+composition française. Je passai mon baccalauréat
+à dix-huit ans, toujours avec la note : <i>assez
+bien</i>.</p>
+
+<p>Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda
+pour quelle carrière je me sentais du goût.
+Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais
+réfléchi.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, répondis-je.</p>
+
+<p>Mon oncle me traita, en riant, de « jeune mollusque ».
+Puis comme je gardais le silence — non
+parce que je me trouvais offensé mais parce que
+l’expression me paraissait, en somme, assez exacte, — il
+ajouta : — Bah ! tu as le temps de te décider ;
+ta fortune est suffisante pour que tu ne sois pas
+obligé de courir tout de suite après quelque emploi.
+Attendons que tu fasses ton service militaire.
+Si le métier te plaît, tu pourras rester dans l’armée,
+gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent,
+ton galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la
+filière. Un officier muni de quelques rentes ne
+s’ennuie pas et peut se marier — correctement.
+D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande
+une division je ne sais plus trop où, dans le
+Midi. Il a su se mettre bien avec les fripouilles du
+gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te
+pistonnera… Cela te va-t-il ?</p>
+
+<p>— Cela m’est égal, répliquai-je.</p>
+
+<p>La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon
+départ pour le service ne présenta rien de saillant.
+J’ai beau essayer d’y relever quelque incident notable,
+je la vois comme une plaine grise sous un
+ciel un peu couvert.</p>
+
+<p>Je n’avais point d’amis — tout au plus des camarades
+avec qui je me tenais en des termes d’indifférence
+polie. Je n’étais pas un anachorète, mais la
+« noce » outrancière et persévérante m’ennuyait.
+Je faisais des visites dans nos relations très étendues ;
+j’étais invité à des bals et à des dîners ; j’allais
+assez souvent aux courses et au théâtre. Je
+menais une existence vide et — correcte, dont ma
+passivité s’accommodait : j’étais le bon jeune
+homme dont on ne dit rien.</p>
+
+<p>Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois
+la voir à son couvent ; je lui portais des
+pralines ou des marrons glacés ; je lui posais
+quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.</p>
+
+<p>Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me
+rappelle maintenant qu’elle avait parfois des élans
+de tendresse qui m’étonnaient. Déconcertée par ma
+froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien ne
+se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes
+ses vacances à la campagne chez une vieille cousine
+dont je ne savais rien, sinon qu’elle était fort
+pieuse.</p>
+
+<p>Au régiment, je fus — correct. Je m’y ennuyais
+passablement mais je me pliai sans effort à la discipline
+et j’appris d’une façon suffisante le maniement
+d’arme et la théorie. Mon temps près de finir,
+mon tuteur me demanda si je voulais persister. Or
+je ne me sentais nullement la vocation militaire :
+j’étais monté au grade de sergent, cela contentait
+mon ambition. Je partis donc avec ma classe.</p>
+
+<p>J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude
+d’aller à la messe et de communier à Pâques — non
+par incrédulité réelle, mais par nonchalance.
+J’avais loué une chambre en ville et j’y
+passais les dimanches à dormir, à feuilleter des
+illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de cigarettes.</p>
+
+<p>Rentré dans la vie civile, la question se posa de
+nouveau du choix d’une carrière. Mon oncle s’enquit
+de mes projets. Or j’avais passablement réfléchi
+là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait
+inapte à un labeur régulier. D’autre part, je n’avais
+aucune ambition et je n’éprouvais nul besoin de
+primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul
+penchant un peu accusé que je me découvrisse allait
+vers la littérature. Mais après avoir noirci pas mal
+de papier, je m’aperçus que je ne possédais point
+la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs.
+J’aurais pu, comme tant d’autres, réussir
+des pastiches de mes auteurs favoris mais cette facilité
+dans l’imitation ne me parut pas valoir la
+peine de fournir du travail aux imprimeurs. Pour
+mon plaisir particulier, je me mis à étudier l’histoire :
+je pris des notes sur mes lectures ; je formulai
+des jugements. Et j’acquis, du moins, dans
+cette occupation, une philosophie désenchantée qui
+se basa sur cette remarque qu’à toute époque,
+l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.</p>
+
+<p>Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis
+que je poursuivais des recherches historiques
+et que je désirais m’y adonner à l’exclusion
+de tout autre travail.</p>
+
+<p>— Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais
+rien… Il faut faire quelque chose dans l’existence.</p>
+
+<p>J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait
+l’existence la plus vide du monde. Je ne voulus pas
+le désobliger et je me tus.</p>
+
+<p>Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables
+qui, pourvu qu’on ne trouble pas leurs habitudes,
+s’abstiennent de tracasser leur entourage. Comme
+je ne lui causais point d’ennuis — pécuniaires ou
+autres — il ne jugea pas à propos de me presser
+davantage et me laissa vivre à ma guise.</p>
+
+<p>Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai
+dans la routine des visites, des papotages salonniers,
+des courses, des bals, du cercle et du théâtre.
+Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le
+Tout-Paris — je ne sais pourquoi car on y rencontre
+surtout des rastaquouères — me connut.
+Je ne devins pas un arbitre des élégances comme
+ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux
+paires de bottines. Mais enfin mon
+nom fut cité, dans les feuilles chères au <i>snobisme</i>,
+entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince
+Dédéagatch.</p>
+
+<p>Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu ;
+j’observais et je ne m’engageais pas. Et, par
+exemple, je me gardais de ces liaisons si fréquentes,
+sous une apparence de décorum, chez les gens qui
+s’intitulent eux-mêmes « la bonne société ». Je n’y
+avais guère de mérite car le fleuretage préalable
+avec les minaudières à la mode m’assommait. Et
+puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de
+ceux qui ramaient, comme moi, sur la galère du
+« grand monde » justifiaient mon abstention. Les
+confidences lamentables de certains d’entre eux
+m’apprirent aussi à éviter les toiles tendues par les
+araignées scintillantes du demi-monde.</p>
+
+<p>Vraiment quand on considère les roueries de
+toutes ces coquettes et de toutes ces aventurières,
+on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il y
+a du bon dans la boutade de Schopenhauer : « Les
+femmes sont de petits êtres charmants mais dangereux
+qu’il faudrait bien nourrir, battre et enfermer. »</p>
+
+<p>Les mâles sont équivalents : sortez-les du bridge,
+des écuries de courses et du récit de leurs soi-disant
+prouesses amoureuses, vous ne trouverez rien
+dans ces pauvres cervelles…</p>
+
+<p>J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux.
+Quelques maîtresses de maison voulurent
+jouer les Macettes, pour le bon motif, en ma faveur.
+Je les décourageai sans retard. Mais alors des
+dames mûres et inquisitoriales, affligées de deux ou
+trois filles, se mirent à tourner autour de moi, flairant
+le gendre possible et me dardant des regards
+de commissaire-priseur. On s’arrangea pour me
+faire bostonner souvent avec de jeunes oies maniériées
+dont le babil faussement ingénu m’agaçait
+au delà de toute expression. Pour mettre fin à ces
+entreprises contre mon indépendance, j’eus recours
+à un subterfuge : un de mes amis, stylé par moi,
+consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que
+j’avais dévoré à peu près toute ma fortune en de
+secrètes extravagances. Comme la plupart des gens
+du monde sont toujours très disposés à mal penser
+du prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée
+sans contrôle. Les dames mûres et leurs jacassantes
+demoiselles s’écartèrent avec empressement
+de ma personne : j’eus la paix… Vous demanderez
+pourquoi, jugeant de la sorte le monde des salons,
+j’ai continué de le fréquenter.</p>
+
+<p>Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous
+rappelez ce personnage des <i>Joyeuses épouses de
+Windsor</i> dans la bouche duquel Shakespeare met
+cette définition : « Le monde est une huître ». Il
+faut croire que j’avais des affinités avec ce bivalve
+puisque je ne le fuyais point. En outre, je pense
+qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon
+cas…</p>
+
+<p>Du désœuvrement et aussi, par crises, une
+affreuse sensation de vide qui me faisait redouter la
+solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne
+où je me sentais si abandonné, si incapable de me
+suffire à moi-même ! Mon enfance sans affection,
+ma jeunesse sans amour gémissaient au fond de
+mon cœur. Je me raisonnais ; je me disais qu’il ne
+tenait qu’à moi de me créer un foyer, que le Tout-Paris
+n’était pas l’univers et qu’en dehors de ce
+Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je
+voulais m’en donner la peine, une compagne intelligente
+et tendre qui m’aiderait à supporter la vie.
+Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la recherche
+de cet oiseau rare.</p>
+
+<p>Mais alors — et ceci est déjà passablement
+étrange — je fus arrêté net par je ne sais quel
+pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un
+événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans
+un sens dont je n’avais aucune idée. De sorte que
+je renonçai à toute démarche et que je demeurai
+dans un état d’attente assez anxieux.</p>
+
+<p>J’étais dans cette disposition, depuis trois mois
+environ, quand se produisit l’incident dont je vous
+parle au commencement de ma lettre.</p>
+
+<p>Une « belle madame » quelconque donna un bal
+costumé, le soir du mardi gras. Déguisé en Pierrot,
+je me tenais accoté à la tapisserie et je regardais
+les couples multicolores tourbillonner devant moi
+au son d’un orchestre épileptique. Plus assombri
+que de coutume, j’avais énergiquement refusé d’entrer
+dans la sarabande. Je roulais des pensées moroses
+où revenait ce refrain : — Je m’ennuie à périr…
+C’est bien de ma faute car qu’est-ce qui me
+forçait de venir ici ?… Mais alors, je n’ai qu’à m’en
+aller… Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs,
+je m’ennuierais tout autant… N’importe, il est idiot
+de rester…</p>
+
+<p>Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements,
+errant parfois d’une salle à l’autre pour revenir
+ronchonner dans mon coin. Personne ne s’occupait
+de moi car je me suis établi une solide réputation
+d’ours insociable.</p>
+
+<p>La nuit passa sans que je réussisse à me distraire
+en observant les gambades des pantins qui se trémoussaient
+sous mes yeux. Enfin, après un <i>tango</i>
+plus obscène, si possible, que les danses précédentes,
+on annonça le souper. On mangeait par
+petites tables de deux ou quatre. Je m’attendais
+bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme — nous
+l’appellerons Aline — mariée depuis deux ans
+et que son imbécile de mari s’était empressé de
+lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de
+noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant
+le bras : — Nous soupons ensemble.</p>
+
+<p>Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je
+lui demandai : — Quelle mouche vous pique ? Ils
+sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur
+que vous me faites et qui la méritent mieux que
+moi, car je suis ennuyeux et ennuyé.</p>
+
+<p>— Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux,
+non. Allons, venez…</p>
+
+<p>J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins
+qu’ayant été plusieurs fois à son jour, j’avais eu
+l’occasion de remarquer qu’elle était moins superficielle
+et moins artificielle que la plupart de ses
+émules en frétillements mondains. On lui prêtait
+des aventures. Je ne sais si l’on avait raison, mais
+toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la trouvant
+seule, nous causâmes d’une façon intelligente,
+sans ombre de coquetterie de sa part. Encouragé
+par cette si rare ouverture d’esprit, je laissai voir
+quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors,
+entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne
+profitai point pour lui faire la cour. Il me parut
+qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la voyant
+aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais
+abstenu de lui parler et je crois même de la saluer.
+Quand nous fûmes attablés, je lui fis compliment
+sur son costume : c’était celui de la Finette,
+le délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.</p>
+
+<p>— Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de
+ce pierrot fantômal, vous auriez dû prendre le
+costume du pendant de la Finette, vous savez :
+l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.</p>
+
+<p>— Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car
+l’Indifférent se moque gaîment de toutes choses
+tandis que moi, je suis funèbre comme un maître
+des cérémonies présidant aux obsèques de ses
+propres illusions.</p>
+
+<p>— En vérité ? dit Aline. Mais alors je ne comprends
+pas ce que vous faites ici.</p>
+
+<p>— Il est certain que je ne m’y amuse pas autant
+que vous.</p>
+
+<p>— Et qui vous dit que je m’amuse ?</p>
+
+<p>Elle prononça cette phrase très vivement et je
+vis une expression de lassitude désenchantée
+passer sur son fin profil dont des mois de surmenage
+mondain n’avaient pas encore réussi à friper
+la délicate beauté.</p>
+
+<p>Je répondis : — Dame, comme vous avez dansé
+toute la nuit, on peut en conclure que vous y
+preniez beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>— C’est ce qui vous trompe… Je m’ennuie peut-être
+plus que vous.</p>
+
+<p>— J’ai de la peine à l’admettre : vous êtes si
+jeune, si adulée, si gâtée par l’existence !… Et
+moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié
+de <i>spleen</i> dans le sable d’un désert sans oasis.</p>
+
+<p>Cette image baroque la fit sourire : — Quelles
+comparaisons sépulcrales, s’écria-t-elle. A vous entendre,
+il semblerait que vous soyez un vieillard
+édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de
+noisettes.</p>
+
+<p>— La cueillette me laisse froid ; mais ne parlons
+pas de moi. Dites-moi plutôt pourquoi vous avez
+l’air de protester quand je suppose que ce bal
+vous amuse.</p>
+
+<p>— Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme.
+Je danse pour m’étourdir, pour ne pas penser à
+l’existence absurde que je mène… Tout cela est si
+vide !</p>
+
+<p>Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait
+vibrer en moi une corde tellement sympathique !
+Quoi donc, elle aussi souffrait du vide atroce qui
+me tenait l’âme en détresse ?…</p>
+
+<p>Enfin je repris : — Et dire que nous continuerons
+à la mener cette existence jusqu’à ce que
+nous nous en allions en poussière dans notre
+cercueil !</p>
+
+<p>— Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle,
+avec un rire qui sonnait faux, moi qui espérais que
+vous me tireriez de l’ennui où me plongèrent les
+madrigaux fadasses de mes danseurs.</p>
+
+<p>— Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.</p>
+
+<p>— Non, ne vous taisez pas… Mais vous conviendrez
+que nous avons une singulière conversation
+pour un souper de carnaval… Il est vrai que,
+ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il
+est à propos d’évoquer la poussière que nous
+serons.</p>
+
+<p>— Comment, dis-je, le mercredi des Cendres !
+Vous êtes sûre ?</p>
+
+<p>— Très sûre, impie que vous êtes !</p>
+
+<p>Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la
+ceinture une boîte à poudre et une houpette, elle
+secoua sur nous un petit nuage parfumé. Puis elle
+ajouta d’un ton qui voulait être plaisant : — Souviens-toi
+que tu es poussière !…</p>
+
+<p><i lang="la" xml:lang="la">Memento quia pulvis es</i>, traduisis-je machinalement.</p>
+
+<p>Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché
+contre Aline et contre moi-même. D’une façon très
+nette j’avais l’impression que nous venions de profaner,
+par légèreté, une chose grave et religieuse.
+Naguère j’aurais sans doute ri de cette médiocre
+facétie. Pourquoi, en ce moment, me déplaisait-elle
+si fort ?</p>
+
+<p>Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment
+analogue, car elle remit la boîte en place avec un
+geste maussade, baissa la tête et se mordit la lèvre
+en fronçant le sourcil.</p>
+
+<p>Il y eut un silence pénible entre nous. Pour
+faire diversion, je lui offris du champagne et je me
+mis à railler la sottise prétentieuse de la plupart
+des déguisements choisis par les autres invités.
+Aline me donna la réplique, mais sans verve. Nous
+étions tous deux comme gênés par un remords.
+Ce fut avec soulagement que, le souper terminé,
+je vis un freluquet, qui avait jugé spirituel de se
+travestir et de se grimer en gorille, s’approcher
+d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis
+le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant
+une mine insouciante, elle me tendit la main : — Au
+revoir, croque-mort, me dit-elle.</p>
+
+<p>Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je
+demeurai pensif.</p>
+
+<p>Accroissant mon malaise, le <i lang="la" xml:lang="la">Memento</i> funèbre
+se répétait en moi, comme proféré par une voix
+secrète dont l’insistance me troublait d’une façon
+plus qu’étrange. En même temps, il me semblait
+qu’un mur de ténèbres se fendillait par places
+pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur
+très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par
+approximation, l’état d’âme si insolite où je me
+trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne savais
+où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable…
+Enfin, comme vous avez l’expérience de
+ces sortes de choses, j’espère que vous me comprendrez.</p>
+
+<p>L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui
+m’avait fait choisir, comme vis-à-vis de table, par
+cette jeune femme, d’apparence si évaporée et, au
+fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard
+non plus que le caractère, si peu en accord
+avec les circonstances, des propos échangés entre
+nous.</p>
+
+<p>N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord
+de ne point admettre qu’il y eût en ce fait quoi que
+ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me raidir, la
+conviction grandissait en moi que j’avais été mené
+par une force étrangère à ma personne et qui continuait
+de m’influencer.</p>
+
+<p>Mené ? Mais comment et pourquoi ?</p>
+
+<p>Je crus à ce moment que je divaguais et je me
+demandai si le champagne me portait à la tête. A
+la réflexion, je dus me répondre négativement car
+j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert
+et pendant le reste du repas, je n’avais bu que de
+l’eau.</p>
+
+<p>Je restai assez longtemps dans ces pensées, les
+yeux à terre. Quand je relevai la tête, ce que je
+vis me fis frissonner. Le bal avait pris un aspect
+terrible : il me sembla que la lumière électrique
+s’était affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide
+sur les danseurs. Les faces de ceux-ci, verdâtres,
+blafardes ou terreuses, offraient une poignante
+expression d’égarement et de désespoir qui
+me fit peur. Et cependant, ils tournoyaient enlacés
+sans pouvoir s’arrêter ni se déprendre. On
+aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de
+tressauter douloureusement — pour l’éternité…
+Si l’on danse en enfer, ce doit être ainsi.</p>
+
+<p>Je fus saisi de panique : — Oh ! me dis-je, ce
+n’est pas possible, je suis malade ; il faut aller
+prendre l’air…</p>
+
+<p>Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai
+ma fourrure, je coiffai mon chapeau. Un moment
+après, je fus dehors.</p>
+
+<p>Pensant que la marche me ferait du bien, je
+renvoyai ma voiture et, quittant l’avenue où se
+donnait le bal, je débouchai dans les Champs-Élysées
+que je descendis d’un pas rapide. L’horloge
+d’un kiosque de contrôle, à une station de
+fiacres, m’indiqua qu’il était six heures du matin.
+Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont
+pour rentrer chez moi — j’habite derrière la
+Chambre — je continuai par la rue de Rivoli,
+puis je tournai à gauche et je me trouvai presque
+tout de suite dans la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale,
+occupé que j’étais à écarter la vision macabre
+que je venais de subir et aussi à entendre le <i lang="la" xml:lang="la">Memento
+quia pulvis es</i> résonner de nouveau en moi,
+mais alors avec une si triste douceur que les larmes
+m’en montaient aux yeux.</p>
+
+<p>Un commencement de petit jour faisait une
+tache pâle à l’orient. Une brume jaunâtre mais
+pas trop épaisse couvrait la ville ; j’y distinguai,
+çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents
+de police, déambulant, deux par deux, le long
+des maisons endormies. Parfois une carriole de
+laitier passait au grand trot, avec un tapage de
+ferraille remuée.</p>
+
+<p>Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur
+Paris, quand on s’en retourne, las et morne, après
+une nuit de creuse agitation ! Jamais je n’en avais
+ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des
+Cendres.</p>
+
+<p>Tout à coup je m’arrêtai : j’étais devant l’église
+Saint-Roch et je voyais des ombres de femmes
+gravir les marches et se glisser à l’intérieur. Par une
+impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les
+suivis… Qu’il y avait longtemps que je n’étais
+entré dans une église, sauf pour un mariage ou un
+enterrement mondains !</p>
+
+<p>Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié :
+je pris de l’eau bénite et je me signai. Ensuite
+je m’avançai vers le maître-autel où un prêtre disait
+les oraisons préparatoires à l’imposition des
+Cendres. Je m’appuyai à une colonne et je tâchai
+de démêler ce qui se passait en moi.</p>
+
+<p>Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la
+demi-obscurité, je voyais les fidèles agenouillés
+près de moi comme une masse confuse. Cette pénombre,
+le recueillement de tous, la paix tiède du
+sanctuaire me pénétraient et dissipaient mon désarroi.
+Une sensation de plénitude comblait le vide
+intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais
+pas à formuler de prière, mais il me semblait que
+mon cœur si sec, et si contracté depuis des mois, se
+dilatait et tendait vers le tabernacle. Cela se fit sans
+que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme
+dédoublé ; une partie de mon âme s’humiliait devant
+le mystère de la Présence Réelle et y goûtait
+un plaisir sans violence. L’autre partie essayait
+brutalement d’échapper à cette impression car elle
+en souffrait comme d’une brûlure.</p>
+
+<p>Cependant les assistants quittaient leur place et
+se rendaient à la barre de communion pour recevoir
+les Cendres. J’étais sur le point de les imiter quand
+une grande honte vint m’en empêcher : ma vie
+lâche, fainéante, souillée, se dressa devant moi
+pour m’interdire de me mêler à ces âmes pieuses,
+que je n’étais pas digne d’effleurer.</p>
+
+<p>Je restai donc immobile et je me contentai de
+m’appliquer mentalement le <i lang="la" xml:lang="la">Memento</i>… Ah ! certes
+oui, je sentais à quel point j’étais une vile poussière.</p>
+
+<p>La cérémonie terminée, la messe commença. Je
+ne pus la suivre : une rêverie douloureuse tenait
+mon esprit fixé sur mes misères. La sensation de
+bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie.
+Je me sentais comme accablé sous un fardeau que,
+par moments, je voulais rejeter car il me paraissait
+intolérable. Mais une minute après, je sentais une
+allégresse mystérieuse à en supporter le poids
+énorme.</p>
+
+<p>Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en
+apercevoir, et je me trouvai dans le bas-côté, près
+de l’Épître. Ainsi, tout proche de l’Officiant, je
+l’entendis articuler ces paroles en offrant
+l’hostie : — <i lang="la" xml:lang="la">Suscipe,
+sancte Pater, omnipotens æterne Deus,
+hanc immaculatam hostiam quam ego, indignus
+famulus tuus, offero tibi Deo meo vivo et vero, pro
+innumerabilibus peccatis et offensionibus et negligentiis
+meis…</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire : « Reçois,
+ô Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime
+sans tache que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant
+et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences
+qui sont sans nombre. » (N. de l’A.)</p>
+</div>
+<p>Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent.
+Un flot de larmes me jaillit des yeux et,
+avec un grand soupir, je les répétai presque à
+voix haute. J’étais si transporté que je craignis
+d’éclater en sanglots et de troubler l’office…</p>
+
+<p>Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme
+en rêve, les rues jusqu’à mon domicile. Je ne
+puis me rappeler à quoi je pensais durant cette
+course…</p>
+
+<p>Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue
+et je dormis dix heures, d’une seule traite.</p>
+
+<p>Voici maintenant douze jours passés depuis que
+tout cela m’arriva et je ne sais à quoi me résoudre.
+Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu un avertissement
+d’avoir à changer de vie et je suis sur le
+point d’aller me confesser.</p>
+
+<p>Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais
+une existence chrétienne, il s’élève en moi un
+ouragan de doutes, de répugnances et de blasphèmes…
+En tout cas, j’ai la conscience très
+nette d’être profondément travaillé par des forces
+adverses dont je ne suis pas le maître. Comment
+vous dire cela ? C’est comme si mon âme faisait
+une maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera
+un grand bien — ou un grand mal. Ce qui
+m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui
+m’est venue pour m’analyser : je la vois, mon âme,
+comme une pièce anatomique dont on injecta les
+moindres nerfs et les moindres artérioles d’une
+substance colorante pour en faciliter l’étude à un
+myope. Je saisis tous les détails du conflit dont je
+suis l’objet mais la signification de l’ensemble
+m’échappe.</p>
+
+<p>J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture
+de vos livres. Ils sont… etc., etc… et ils me font
+soupçonner que peut-être Dieu me dispose à me
+convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car
+pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne
+serait-elle choisie ? Ma médiocrité vous l’aurez reconnue
+en lisant ce récit. Toutefois, si vous jugez,
+malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du
+surnaturel et que la crise dont je souffre n’est pas
+tout simplement le fruit des songeries moroses
+d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en
+aide. Agréez etc…</p>
+
+
+<h3>RÉPONSE</h3>
+
+<p>Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui
+qui m’écrivait ces lignes : le propre de la médiocrité
+c’est d’être très contente d’elle-même. Les petits
+esprits ne se déplaisent pas dans le monde ; ils
+s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement
+de leur vanité chez cette gent salonnière
+où ils rencontrent tant de leurs semblables ! Quiconque
+prétend, comme eux, y réussir doit se
+prouver banal sous des dehors brillants. Manifester,
+même sans le vouloir, qu’on fait peu de cas
+des règles que les mondains promulguent, c’est les
+blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant
+pas à leurs préjugés. C’est manquer à cette
+fameuse « correction » dont Robert, aveugle quant
+à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si
+ingénûment l’adepte.</p>
+
+<p>Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je
+notai aussi que son pessimisme n’avait point fait de
+lui un de ces arrogants pontifes de la négation universelle
+qui, jugeant le monde à sa très mince valeur,
+ne trouvent là qu’un prétexte à se figer dans
+la vénération d’eux-mêmes.</p>
+
+<p>Je fus également très heureux que sa culture et
+ses dons littéraires — remarquables comme on a pu
+voir — ne l’eussent point transformé en un professionnel
+de la plume. Car s’il s’était laissé aller à
+publier, il aurait couru le risque de devenir, comme
+les neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un
+venimeux concierge, un négociant rusé, un imperméable
+goujat ou un dindon se pavanant au milieu
+d’une basse-cour plus ou moins académique.</p>
+
+<p>Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert
+une de ces âmes prédestinées dont Dieu laisse
+dormir les puissances jusqu’à l’heure marquée par
+son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle
+et les épanouir dans l’atmosphère brûlante
+de Son Amour.</p>
+
+<p>Ah ! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque,
+dans l’église où la Grâce le conduisit, il avait senti
+la Croix salutaire peser sur ses épaules ! Il avait
+souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement encore
+davantage pour entrer dans la voie étroite.
+C’est pourquoi je me pris à l’aimer d’un cœur tout
+fraternel.</p>
+
+<p>Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui
+me consentent leurs lumières en ces occasions, je
+lui répondis qu’il me paraissait bien avoir été favorisé
+d’un appel de Dieu et que, puisque malgré
+tant de circonstances défavorables, il avait conservé
+la foi implicite, son devoir était de se tenir,
+par la prière et le recueillement, en état de docilité
+vis-à-vis de la Grâce. « Car, ajoutai-je, quand Dieu
+frappe à la porte d’une âme, il ne suffit pas de lui
+tenir le battant entre-bâillé : il faut ouvrir tout au
+large. »</p>
+
+<p>Enfin je lui conseillai la lecture de l’<i>Imitation</i>,
+sachant que dans ce merveilleux petit livre, il trouverait
+de quoi s’instruire et se guider jusqu’à ce
+qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa
+conscience… Naturellement, je ne donne ici que
+l’essentiel de ma réponse. Mais on doit croire que
+j’y exprimai en outre tout ce que je pus d’encouragements
+affectueux et de sympathie.</p>
+
+<p>Six jours après, nouvelle lettre de Robert.</p>
+
+
+<h3>DEUXIÈME LETTRE</h3>
+
+<p>… Oui, je crois que, malgré les années vécues
+sans aucune pratique religieuse, j’ai conservé la
+foi implicite. En effet, spontanément, depuis ce
+mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins
+à la messe. Et le miracle sans cesse renouvelé qui
+constitue l’essence du sacrifice ne choque en rien
+ma raison. Je note encore ceci : j’ai découvert, dans
+un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma
+première communion et une concordance des Évangiles
+et je me suis mis à les relire. A mesure que
+je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en
+moi de ce que j’y avais appris jadis. Bien plus,
+ayant entamé le commencement du Discours sur
+la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux
+termes exacts dans ma mémoire. On aurait dit que
+l’ensemble des dogmes, les explications et les préceptes
+du catéchisme, les paroles du Christ étaient
+restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme
+comme des graines engourdies par un long hiver.
+Maintenant, elles germaient sous l’action d’un soleil
+printanier dont les effluves m’imprégnaient
+d’une joie lumineuse.</p>
+
+<p>Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que
+Dieu m’incline à me convertir.</p>
+
+<p>Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de
+contradictions. D’une part, je ne suis plus seul
+avec moi-même. La sensation de plénitude succédant
+à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne
+de la notion, presque indéfinissable mais très accusée,
+d’une présence surnaturelle autour de moi
+comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement
+à la prière. Je ne puis me faire d’illusion à
+cet égard, demeurant très lucide et ayant conscience
+que mon Moi se distingue de cette présence
+et garde tout entier son libre arbitre.</p>
+
+<p>Vous allez en conclure que je suis disposé à
+prendre le seul parti logique : me confesser, communier,
+puis vivre désormais en chrétien.</p>
+
+<p>Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions.
+A cette seule pensée de faire le pas décisif
+et de modifier mes habitudes, des arguments qui
+plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en
+foule dans mon esprit et je ne parviens pas à les
+réfuter. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est qu’ils
+insistent sur ce point que si je changeais de vie,
+je susciterais les commérages et les railleries des
+gens du monde. A cette idée, je suis pris de panique
+et je refuse d’agir.</p>
+
+<p>Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable
+que, comme vous avez pu le constater, depuis pas
+mal de temps, les jugements du monde ne m’importaient
+guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain
+pour moi une autorité si grande ? Je juge cette
+préoccupation puérile et voici qu’elle me domine !…
+Tenez, par exemple, je me représente allant à la
+communion et vu par des personnes de ma connaissance.
+A cette seule pensée, je ressens un malaise
+extraordinaire et je me dis : — Non, non, il
+est impossible que je me donne ce ridicule…</p>
+
+<p>J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie
+que, courageux pour affronter les ragots des
+salons quand il ne s’agissait que de ma réputation
+mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait
+affirmer ma foi.</p>
+
+<p>Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends
+en moi comme une voix pateline qui m’approuve
+et qui me confirme dans mon inertie. Ah !
+je l’entends me dire très distinctement : — Dieu
+n’en demande pas tant. A quoi bon imiter les
+vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui
+se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés
+à la barre de communion ? C’est déjà beaucoup et
+peut-être trop que tu t’absorbes si fort dans des
+idées religieuses. Fais comme d’autres : accepte le
+catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il
+est convenable de protéger mais ne te crois pas
+obligé pour cela de pratiquer. A la rigueur, afin
+de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux
+aller à la messe le dimanche ; tu en seras quitte
+pour penser à autre chose tout en gardant une attitude
+déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage
+sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton
+désœuvrement. Occupe-toi, reprends tes études
+d’histoire. Tu avais commencé une analyse du
+règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre ?…
+Alors tu redeviendras normal.</p>
+
+<p>— Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun
+qui me parle. Je vais essayer…</p>
+
+<p>Vaine tentative : non seulement je n’ai pu fixer
+mon attention sur les travaux où je prenais naguère
+quelque plaisir mais encore, loin d’être apaisé par
+la voix du — sens commun, je me suis senti de
+plus en plus troublé, inquiet, malheureux. Enfin,
+par une pente irrésistible, mes pensées sont revenues
+à Dieu et, en corollaire, à la conviction que
+je ne trouverais la paix qu’au confessionnal.</p>
+
+<p>— Allez-y donc, me direz-vous.</p>
+
+<p>Je ne puis : une nouvelle difficulté me cloue sur
+place. Me confier à un prêtre, lui exposer l’état de
+ma conscience me cause une répulsion violente. Je
+me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il
+me rebutera en traitant comme des vétilles les
+faits de vie intérieure dont je suis le théâtre. Or je
+le sens très bien : si l’on rabroue, comme de puériles
+imaginations, mes incertitudes et mes combats,
+si l’on n’attache point l’importance, que je
+crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la
+nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il,
+voudrait s’ouvrir, se refermera peut-être à jamais…
+Voilà donc où j’en suis : je me sens attiré vers la
+vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour
+vivre en bon catholique, il me faut d’abord me purifier
+et me fortifier par la confession et la communion,
+deux obstacles m’arrêtent : la peur absurde,
+mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires
+mondains ; la presque conviction qu’aucun prêtre
+ne donnera l’attention nécessaire au conflit qui me
+torture.</p>
+
+<p>En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de
+répit qu’à la messe quotidienne et c’est sans doute
+pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant qu’elle dure,
+des élans d’amour, où ma volonté n’a point de
+part, projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte
+quelques minutes de délivrance où j’éprouve une
+paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je retombe dans
+la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit
+profonde dont les ténèbres m’accablent et où se
+lamentent des voix désespérées. Et en même temps — accommodez
+tout cela — je me sens soutenu
+par cette présence amicale dont je vous parle plus
+haut.</p>
+
+<p>Telle est ma vie actuelle : me disputer avec moi-même,
+tâtonner dans l’obscurité, soupirer : — Seigneur,
+ayez pitié de moi !…</p>
+
+<p>Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez
+agréer, etc…</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>RÉPONSE</h3>
+
+<p>En méditant cette lettre, je reconnus tout de
+suite que, selon sa tactique coutumière, le Malin
+triturait l’imagination de Robert en lui faisant des
+monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité
+du clergé à le comprendre. Au fond, ces artifices
+démoniaques sont fort misérables. Mais voilà :
+quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait quelque
+habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite
+le peu de consistance. Quand il s’agit de soi-même,
+et surtout lorsqu’on est un néophyte, on perd pied.
+Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état pour
+mettre les choses au point.</p>
+
+<p>D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles
+de la Grâce : Dieu ne cessait de lui faire
+sentir sa présence ; c’était une indicible faveur car
+d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il
+faut qu’on passe pour y apprendre l’impuissance où
+nous sommes de nous sauver tout seuls, il nous
+semble, faussement d’ailleurs, que tout secours
+surnaturel nous fasse défaut.</p>
+
+<p>L’œuvre de son salut me parut donc en bonne
+voie et ce fut également l’avis de l’excellent prêtre
+à qui je communiquai sa lettre, comme j’avais fait
+de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert
+quand le moment serait venu. En attendant, nous
+tombâmes d’accord sur ce point que je continuerais
+à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la
+brebis errante vers le bercail.</p>
+
+<p>Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance
+diabolique dont il était le jouet. J’ajoutai
+qu’étant donné son expérience du monde, il devait
+bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et
+je me montrai persuadé que s’il mettait une bonne
+fois en balance le désir de plaire à Dieu avec le scrupule
+de ne pas déplaire aux mondains, ce dernier
+mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il
+n’aurait plus de peine à l’écarter.</p>
+
+<p>En outre, je lui citai, en le priant de le méditer,
+un passage de l’<i>Introduction à la vie dévote</i> que
+certains ne seront peut-être pas fâchés de retrouver
+ici :</p>
+
+<p>« Tout aussitôt que les mondains s’apercevront
+que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront
+sur vous mille traits de leur cajolerie et médisance :
+les plus malins taxeront votre changement
+d’hypocrisie, bigoterie et artifices ; ils diront que le
+monde vous a fait mauvais visage et qu’à son refus,
+vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront de
+vous faire une foule de remontrances fort prudentes
+et charitables à leur avis : « Vous perdrez crédit
+auprès du monde, vous vous rendrez insupportable,
+vous vieillirez avant le temps ; vos affaires domestiques
+en pâtiront ; il faut vivre comme le
+monde avec le monde ; on peut bien faire son salut
+sans tant d’embarras », et mille autres bagatelles.</p>
+
+<p>« Tout cela n’est qu’un vain et sot babil ; ces
+gens-là n’ont nul souci de votre santé ni de vos affaires.
+<i>Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, le
+monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais
+parce que vous n’êtes pas du monde, partant, il vous
+hait.</i> Nous avons vu des gentilshommes et des
+dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y
+a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique
+et plus sombre que celle-là ? Les mondains
+néanmoins ne disaient mot ; les amis ne se
+mettaient point en peine. Et pour la méditation
+d’une heure ou pour nous voir lever le matin un
+peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer à
+la communion, chacun court au médecin pour nous
+faire guérir de l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse.
+On passera trente nuits à danser : nul ne
+s’en plaint ; et pour la seule veille de la nuit de
+Noël, chacun tousse et crie au mal de ventre le
+jour suivant.</p>
+
+<p>« Qui ne voit que le monde est un juge inique,
+gracieux et favorable pour ses enfants, mais âpre
+et rigoureux aux enfants de Dieu ?</p>
+
+<p>« Nous ne saurions être bien avec le monde
+qu’en nous perdant avec lui. Il n’est pas possible
+que nous le contentions car il est trop bizarre.
+<i>Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni
+ne buvant et vous dites qu’il est possédé ; le Fils de
+l’homme est venu, en mangeant et en buvant, et
+vous dites qu’il est Samaritain.</i> Si nous nous relâchons
+par condescendance à rire, jouer, danser
+avec le monde, il s’en scandalisera. Si nous ne le
+faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie ou de bizarrerie.
+Si nous nous parons, il l’interprétera à
+quelque dessein. Si nous nous négligeons, ce sera
+pour lui vile rusticité. Nos gaîtés seront par lui
+nommées dissolutions et nos mortifications, tristesses.
+Comme il nous regarde toujours de mauvais
+œil, jamais nous ne pourrons lui être agréables. Il
+agrandit nos imperfections et publie que ce sont
+des péchés ; de nos péchés véniels il en fait des
+mortels ; et nos péchés d’infirmité, il les convertit
+en péchés de malice.</p>
+
+<p>« Au lieu que, comme dit saint Paul, <i>la charité
+est bénigne</i>, au contraire le monde est malin ; au
+lieu que la charité <i>ne pense point de mal</i>, au contraire
+le monde pense toujours le mal. Et quand il
+ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions.
+Soit que les moutons aient des cornes ou
+qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les
+manger s’il peut… Nous sommes crucifiés par
+le monde et le monde nous doit être crucifié. Il
+nous tient pour fols, tenons-le pour insensé<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Saint François de Sales</span> :
+<i>Introduction à la vie dévote</i>, quatrième
+partie, ch. <small>I</small>.</p>
+</div>
+<p>J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du
+profond psychologue que fut saint François de
+Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, sans
+doute, d’autant plus que ses études historiques et ses
+propres observations lui avaient appris à quel degré
+le monde <i>fut, est, sera</i> toujours le même, à savoir
+malveillant et corrompu. C’est là un fait immuable,
+n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui,
+malgré les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent
+à croire que l’homme va se perfectionnant.
+Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une
+paire de lunettes grossissantes qui vous font voir
+un tas d’asticots grouillants — je veux dire les
+gens du monde — comme des serpents boas prêts à
+vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles
+en vous apportant le témoignage d’un très grand
+Saint. Suivez son enseignement et allez de l’avant.
+Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste,
+c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur
+implique le mépris des jugements du monde.
+Telle doit être, je crois, votre pierre de touche pour
+le moment.</p>
+
+<p>Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible
+du prêtre auquel il s’adresserait, il devait bien
+s’apercevoir qu’il donnait également dans un piège
+diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe
+quel prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour
+l’entendre en confession et l’absoudre. En ce qui
+concerne la direction, c’était autre chose. Mais
+n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire
+du régime, il n’en était pas à se figurer que tous
+les ecclésiastiques sont des imbéciles ou des fourbes.
+Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais
+de lui procurer un directeur expert. Pour achever
+de le rassurer, je lui rapportai le cas d’un jeune
+homme qui, comme lui, s’était buté à cette niaiserie
+que personne n’était à même de lui nettoyer
+l’âme ; or je le jetai à l’eau pour le faire nager<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.
+Cependant, ajoutai-je, je n’entends pas du tout
+vous inviter à une confession immédiate et faite à
+contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le
+désir de vous confesser. Si vous restez homme de
+bonne volonté, je suis sûr que ce désir naîtra en
+vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra
+très vite un besoin irrésistible.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la
+fin du chapitre. Voir <a href="#n4">note I</a>.</p>
+</div>
+<p>Considérez maintenant, je vous prie, ceci :
+tandis que Notre-Seigneur souffrait une épouvantable
+agonie, pour vos péchés, au jardin des Olives,
+vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la
+grâce insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature
+est si lâche que vous essayez à présent de vous
+rendormir. Mais vous n’y parvenez pas : des cauchemars
+et des remords ont traversé votre somnolence
+et vous ont obligé de vous lever, de prier
+avec Jésus et de prendre part à ses angoisses dans
+la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré
+les chuchotements et les ricanements du Démon,
+et bientôt, vous suivrez le Bon Maître, avec abnégation,
+jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous
+serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge,
+saint Jean et sainte Madeleine, votre cœur sera
+transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et l’Amour
+vous brûlera de ses flammes adorables… Je l’engageai
+aussi à tenir un journal de ses impressions
+quotidiennes, sachant, par expérience, qu’une telle
+analyse nous aide beaucoup à voir clair en nous-mêmes…</p>
+
+<p>Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est
+un moyen qui m’a toujours réussi. Que de fois je
+l’ai employé ; que de fois j’ai vérifié qu’en allumant
+autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons,
+j’attirais sur elle les grâces d’énergie et de persévérance
+dont elle avait besoin pour se transfigurer.
+Il y a, de par le monde, une communauté de moniales
+qui me fut, à cet égard, particulièrement
+auxiliatrice. Que ces saintes filles trouvent une
+fois de plus ici l’expression de ma reconnaissance.
+Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes
+infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté
+leur secours ?…</p>
+
+
+<h3>TROISIÈME LETTRE</h3>
+
+<p>Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me
+rends compte à présent que je m’enlisais dans un
+marécage sans issue, quand je me tourmentais à
+propos de l’opinion du monde et de l’incapacité
+des prêtres. Quel orgueil outrecuidant j’ai montré !
+Il me faut l’avouer : j’avais donné en plein dans le
+traquenard démoniaque que vous me démasquez.
+Néanmoins, je ne suis pas encore décidé à faire le
+nécessaire et je prie Dieu pour qu’il me donne la
+force de prendre enfin une résolution ferme… Ce
+qui m’a le plus touché, c’est votre comparaison de
+mon état d’âme au sommeil des disciples à Gethsémani.
+Oh ! oui, je suis lâche !… Mais je ne veux
+absolument pas retomber dans mon assoupissement.
+Suivant votre conseil, j’ai commencé de
+tenir un journal de ma vie intérieure ; j’y trouve
+du soulagement à mes peines et je vous l’enverrai.
+Continuez, je vous en supplie, de faire prier pour
+moi : j’en ai bien besoin car voici que cette présence
+mystérieuse qui me soutenait s’est retirée :
+j’erre, le cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que
+le Seigneur ait pitié de moi !…</p>
+
+<p>Agréez, avec mes remerciements les plus chauds,
+etc., etc…</p>
+
+<p class="ugap">P.-S. — Je lis tous les jours un peu de l’<i>Imitation</i> :
+quel voyant que l’auteur de ce livre ! Je vous
+sais grand gré de me l’avoir fait connaître.</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>JOURNAL DE ROBERT</h3>
+
+<p><i>9 mars.</i> — Je suis triste et tout déconcerté de
+ne plus sentir en moi cette force indéfinissable qui
+me consolait et m’aidait à me reconnaître. Pour
+essayer de la reconquérir, je vais d’église en église.
+Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et
+je lui demande de dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il
+encore ? M’a-t-il abandonné ?… Je l’implore : — Vous
+voyez, lui dis-je, je ne dors plus ; j’attends
+votre lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la
+nuit ?…</p>
+
+<p>Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable
+de ces élans d’amour qui le portaient vers le
+Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant je ne voudrais
+pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures
+de doute où je me demande, une fois de plus, si je
+ne me suis pas illusionné lorsque j’ai cru que Dieu
+me sollicitait. N’est-ce pas une crise de <i>spleen</i> que
+je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre ?</p>
+
+<p>Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas
+réussi. Peut-être qu’un voyage ?…</p>
+
+<p>J’ai tâché de me persuader de faire un tour en
+Espagne. J’ai même pris des informations, tracé un
+itinéraire, compulsé des indicateurs et des guides.
+J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de
+voyage. Mais comme j’allais donner des ordres
+pour mon départ, je me suis senti soudain une
+grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé
+qu’un mur se dressait devant moi qui m’interdisait
+de poursuivre et que, si je prenais un détour,
+j’encourrais une responsabilité grave.</p>
+
+<p>Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement
+de joie intérieure et un soulagement qui
+me dilatait la poitrine : ce fut comme si l’on enlevait
+le poids qui m’écrase pour me permettre de
+respirer. Cela ne dura qu’une minute, puis le fardeau
+pesa de nouveau sur mes épaules et je retombai
+dans mes incertitudes…</p>
+
+<p>Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour.
+Ne m’en félicitez pas : j’accomplis cet acte sans
+goût, la plupart du temps avec ennui. Néanmoins
+j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant.
+C’est comme un remède amer que je me serais prescrit,
+que je prendrais tous les matins et qui me fortifie
+peut-être sans que j’en aie conscience.</p>
+
+<p>Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je
+restais debout devant mon prie-Dieu et mon esprit
+vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. Quand
+l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus
+que je n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord
+de l’irritation contre moi-même et tout de suite
+après, une envie de murmurer contre Dieu qui,
+voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de
+le prier alors que cela m’eût fait tant de bien.</p>
+
+<p>Peut-être que si je me confessais, je me détendrais
+enfin ?… Ah ! non : plus tard !… Plus
+tard !…</p>
+
+<p><i>12 mars.</i> — Il est quatre heures du matin : je
+rentre chez moi et je me hâte de noter la chose singulière
+et un peu effrayante qui vient de m’arriver…</p>
+
+<p>Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une
+sorte de sourde rancune contre la Divinité qui paraissait
+me délaisser. Puis je m’examinais avec
+complaisance et je me disais : — Je fais pourtant
+tout mon possible pour Lui obéir ; il n’y a peut-être
+pas beaucoup de gens qui montreraient autant
+de persévérance que moi… Bref je m’admirais
+presque et je me prélassais dans un orgueilleux et
+ridicule sentiment de mon mérite.</p>
+
+<p>Hier matin, comme j’allais partir pour la messe,
+je vins à me dire que je n’y prierais probablement
+pas mieux que de coutume. L’idée d’y assister,
+cette fois encore, comme un morceau de bois, me
+causa un tel ennui que je résolus de rester à la maison.
+Je m’affirmai que j’en avais assez fait pour le
+moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais
+prendre un peu de loisir.</p>
+
+<p>J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement
+à une habitude qui, malgré tout, m’était
+devenue chère — mais je l’écartai aussitôt. Et je
+me mis à réfléchir aux distractions que je pourrais
+me donner.</p>
+
+<p>Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais
+peu à peu s’insinua en moi l’idée que j’avais besoin
+d’une diversion violente. — Tout de suite un tableau
+d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires,
+des musiques « chahutantes », s’esquissa en moi.
+Tandis que je le considérais, vaguement séduit, et
+qu’il croissait d’autant en relief et en couleur, je
+m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés
+de <i>la Veuve Joyeuse</i>.</p>
+
+<p>Je trouvai un charme inattendu dans cette image
+de débauche ; je m’y attachai ; je me plus à en détailler
+les nuances. Et alors le désir me vint de réaliser
+quelque chose de ce genre… Oh ! ce ne fut
+d’abord presque rien : à peine une velléité… Comme
+je vous l’ai dit, je crois, je ne fus jamais ce qu’on
+appelle un « viveur ». J’ai quelquefois suivi, par
+nonchalance, mes camarades mondains dans leurs
+noctambulismes arrosés d’alcool mais je n’y prenais
+guère de plaisir. De même, depuis pas mal de
+temps, mes infractions aux 6<sup>e</sup> et 9<sup>e</sup> commandements
+avaient été fort rares. Depuis le mercredi des
+Cendres, je m’étais tout à fait abstenu…</p>
+
+<p>J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse.
+Je fis quelques pas dans la chambre et je
+m’efforçai de penser à autre chose. L’<i>Imitation</i>
+était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai
+sur ce passage du chapitre des tentations :
+« D’abord il ne se présente à l’esprit qu’une simple
+pensée ; elle passe ensuite dans l’imagination ; puis
+vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le
+consentement de la volonté… »</p>
+
+<p>J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être
+mis en garde. Mais, tout infatué de confiance
+en moi-même, je fermai le volume. — Je n’en suis
+pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance
+en des souvenirs malpropres mais je ne
+céderai pas…</p>
+
+<p>Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses
+se multipliaient, se faisaient plus attirantes :
+la tentation grandissait, grandissait ; et je
+n’étais presque plus maître de moi car une langueur
+extraordinaire dissolvait ma résistance.</p>
+
+<p>En cette extrémité, l’idée me passa de courir me
+réfugier dans une église mais elle ne m’inspira
+qu’une répulsion violente : — Non, m’écriai-je, si
+je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces
+jours-ci ; cela ne servira qu’à me rendre plus morose…
+Marchons plutôt.</p>
+
+<p>Pendant des heures j’errai à travers la ville. La
+nuit vint, cette nuit de Paris qui semble étoilée de
+cantharides phosphorescentes. La tentation déferlait
+autour de moi, s’installait, triomphante, en
+moi. Je n’essayais plus de lui résister : je me disais
+que j’allais faire le mal, nuire à mon âme d’une
+façon redoutable, et en même temps, par une perversité
+bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir
+trouble à me le dire…</p>
+
+<p>J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert
+à cette heure. Un banc était là ; je m’y assis.</p>
+
+<p>A ce moment, une idée nouvelle se leva dans
+mon esprit : — Mais tout ce qui m’arrive, ce n’est
+pas naturel. Je suis en proie à une force mauvaise
+dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne
+de Dieu. Car qu’ai-je fait depuis deux jours ? Je
+me suis plaint de mon délaissement ; j’ai récriminé
+comme si Dieu me devait quelque chose ; je me
+suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense.
+Plein de vanité, j’ai rebuté la pratique, la
+jugeant superflue. Et aussitôt des pensées de débauche
+m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme
+je l’ai lu, dès qu’on cède à la tentation d’orgueil, la
+tentation de sensualité suit presque toujours ?</p>
+
+<p>D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui,
+d’ordinaire, ne m’attirent nullement, m’apparaissent-elles
+si désirables ? Pourquoi se peignent-elles
+dans mon imagination sous des couleurs si
+chatoyantes ?</p>
+
+<p>Cet examen me calma un peu. Mais voici que,
+me reprenant de la sorte, le souvenir me revint de
+toutes mes inquiétudes et de mes souffrances depuis
+le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux
+que, comparant mes angoisses présentes à ma tranquillité
+de naguère, je m’écriai : — Non, je ne veux
+plus demeurer dans cet état… J’en ai assez de
+m’énerver en des conflits d’âme dont je ne puis me
+rendre compte. Tout ce que j’ai cru éprouver de
+divin n’était que rêveries dues au désœuvrement.
+Eh bien, je vais prendre un bain de boue, me gorger
+d’ordures pour rompre le prestige. Après, je
+me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui
+m’obsèdent seront emportés du même coup… Et je
+redeviendrai l’homme insignifiant mais paisible que
+j’étais, avant que cette crise incompréhensible
+bouleversât mon existence.</p>
+
+<p>Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit
+d’allégresse. Toute hésitation fut balayée
+comme par un grand vent. Je me levai ; je filai, à
+grandes enjambées, vers la Place Blanche…</p>
+
+<p>Vous connaissez Montmartre ; vous savez qu’il y
+a dans ces parages plusieurs cafés de nuit où la
+luxure et l’ivrognerie hennissent, braillent, dansent
+et se vautrent jusque passé l’aube.</p>
+
+<p>Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes
+porcines, j’allais ouvrir la porte d’un cloaque où
+des violons miaulaient comme des chattes en folie,
+où roulait une tempête de rires rauques et suraigus
+parmi des hoquets, des grognements et des cliquetis
+de vaisselle cassée.</p>
+
+<p>Une seconde encore et j’étais dans la fournaise…</p>
+
+<p>Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine
+s’appesantit sur moi et me cloua sur place.
+En même temps, j’entendis une voix mélancolique,
+très basse, mais très distincte, murmurer
+tout au fond de mon cœur : — <i>Mon ami, que
+fais-tu ?…</i></p>
+
+<p>Dieu !… C’était la parole de Notre-Seigneur à
+Judas quand le traître le désigna aux soldats chargés
+de l’arrêter !…</p>
+
+<p>Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes
+jambes se dérobaient sous moi ; je dus m’appuyer à
+la devanture.</p>
+
+<p>Cependant une bande de frénétiques, hommes
+et femmes ivres, puant le musc, l’éther et les
+alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent au
+passage, et me crièrent quelques injures. Mais je
+ne répondis pas. Déjà, je fuyais…</p>
+
+<p>Tournant le dos au <i>pandemonium</i>, je dégringolai
+une rue en pente vers l’église de la Trinité.
+Des larmes me ruisselaient sur la figure et je me
+disais : — Oh ! puisque Jésus daigne enfin me
+manifester sa présence, je ne le livrerai pas à ses
+bourreaux !… Quelle horreur que tout cela et quel
+crime j’ai failli commettre !</p>
+
+<p>Des actions de grâces me montaient aux lèvres — pas
+de longues oraisons mais cette effusion cent
+fois répétée : — Merci, Seigneur, je ne voulais plus
+combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous
+m’avez sauvé !… Merci Seigneur !…</p>
+
+<p>De fait, la tentation s’était dissipée comme de la
+brume au soleil. Je ne pouvais plus douter maintenant
+que la protection divine me fût acquise, et je
+me sentais déborder de bonnes résolutions.</p>
+
+<p>Rentré, je rouvris l’<i>Imitation</i>, je lus la suite du
+chapitre et je compris quel traquenard le diable
+m’avait tendu<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>N. de l’A.</i> — Voici le passage, en effet décisif : « C’est
+ainsi que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous
+ne lui résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons
+de le faire, plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent
+violentes… Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans
+les tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le
+secours de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et
+selon la parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de
+nos tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce
+qu’il sauve et soutient les cœurs humbles ». (Livre I, ch. <small>XIII</small>).</p>
+</div>
+<p><i>13 mars.</i> — J’ai dormi assez tard et j’ai fait un
+rêve dont le souvenir m’est resté tout à fait présent
+au réveil.</p>
+
+<p>Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques,
+très raide, où des fouines m’avaient mordu, où des
+cailloux m’avaient meurtri les pieds, je venais de
+gravir la partie inférieure d’une colline dont le
+sommet demeurait invisible, les frondaisons
+épaisses d’une forêt aux arbres très serrés le couvrant
+et formant, tout autour, comme un bloc
+d’ombre.</p>
+
+<p>J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme
+gazonnée où des marguerites brillaient, comme des
+étoiles, parmi les herbes d’un vert-tendre ; au milieu
+de la clairière, une croix de pierre fruste s’élevait — toute
+nue. Comme j’étais haletant et couvert
+de sueur, après la rude montée, je m’assis au
+pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me sentais
+heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition
+certaine, qu’il me faudrait continuer, mais
+je puisais du réconfort dans la contemplation de
+cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir préservé
+des chutes dans les gouffres pleins de vipères
+et de ténèbres fuligineuses qui bordaient le sentier.</p>
+
+<p>Pendant que je priais, j’entendis une musique
+aérienne qui planait au-dessus de moi et m’imprégnait
+l’âme d’une douceur mystérieuse. Il semblait
+que ce fût la montagne tout entière qui chantait ;
+toutes sortes de mélodies se fondaient dans son cantique :
+des voix d’enfants d’une pureté inouïe, les
+carillons délicats de cloches cristallines, des chuchotements
+de feuillages légers, les accords graves
+d’orgues rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques.
+Je tendis l’oreille pour saisir les paroles.
+Mais cela demeurait si lointain, si délié, si vague…
+J’entendis pourtant ceci : <i lang="la" xml:lang="la">O Crux, ave, spes
+unica !</i>…</p>
+
+<p>Il me sembla aussi que cette musique était une
+lumière, blanche d’abord, qui, filtrant à travers
+les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un
+arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la
+croix.</p>
+
+<p>Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie
+radieuse m’emplissait d’amour de Dieu et de zèle
+pour reprendre la montée.</p>
+
+<p>Mais comment pénétrer sous les arbres ? Nul
+chemin ne s’ouvrait. Une brousse rébarbative faite
+de ronces griffues, d’orties revêches et de buissons
+entrelacés barrait la lisière.</p>
+
+<p>Indécis, je priai Jésus — que je sentais, invisible,
+près de moi — de me dire ce qu’il fallait
+faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de
+l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt
+et vint se poser à l’endroit où il y avait le plus
+d’épines.</p>
+
+<p>Sans hésiter — cette musique me donnait tant
+de courage ! — j’allai au maquis, j’empoignai les
+branches hostiles pour les écarter ; elles me déchiraient
+les mains ; mon sang coulait, tout chaud, le
+long de mes doigts. Mais la musique, de plus en
+plus vaporeuse, si je puis dire, allait s’élevant vers
+le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient
+comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va
+mourir : <i lang="la" xml:lang="la">O Crux… ave… spes… unica…</i></p>
+
+<p>J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les
+arbres quand tout disparut et j’ouvris les yeux.</p>
+
+<p>J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu
+m’octroyait des forces pour persévérer à travers de
+nouvelles souffrances…</p>
+
+<p>Je suis allé à la messe. Pour la première fois,
+depuis longtemps, j’ai pu prier avec une pleine ouverture
+de cœur. C’est que la musique céleste résonnait
+toujours — lointaine, lointaine, au plus
+lointain de mon âme.</p>
+
+<p>Mais que m’arrivera-t-il demain ?</p>
+
+<p><i>17 mars.</i> — Maintenant, il m’est devenu impossible
+de douter que Dieu ait quelque dessein sur
+moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le sens
+nouveau et de plus en plus profond que prend pour
+moi l’Évangile — médité tous les jours, — le détachement
+où je suis de tout ce qui n’est pas la religion
+me prouvent que le vrai sens de la vie m’est
+enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses
+qui tendent, du reste, parfois à se rejoindre pour
+reconstituer, vaille que vaille, ma personnalité
+d’hier. Mais elles n’y parviennent pas : un être
+nouveau s’est formé dans ma conscience ; il ne
+veut rien savoir que de Dieu, réfrène ses velléités
+trop humaines, et impose silence aux réclamations
+de ma paresse et de ma sensualité.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout : non seulement je pense
+presque sans cesse à Dieu, mais je ressens le besoin
+presque irrésistible de parler de Lui.</p>
+
+<p>L’autre soir, je passais devant la maison où se
+trouve le cercle dont je fais partie. Je ne sais comment,
+je fus poussé à y monter.</p>
+
+<p>Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles
+gens jouaient au whist ou au bridge. Quelques
+hommes de cheval discutaient des courses du jour
+dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé
+personne, lorsque, traversant le petit salon qui vient
+tout de suite après l’antichambre, j’aperçus, assis
+dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare,
+un garçon de mon âge, Gérard de X… Il fut au
+lycée avec moi et nous sommes en relations assez
+suivies.</p>
+
+<p>Quoique très mondain, Gérard est beaucoup
+moins superficiel et moins vide que les <i>snobs</i> et
+les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs fois,
+nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai
+constaté qu’il avait une culture, des opinions à lui,
+du goût, des jugements originaux. Bref, contrairement
+à la plupart des gens de notre monde, il ne
+se borne pas à répéter, en perroquet docile, les
+niaiseries dont les entretiennent leurs feuilles favorites.
+Pour cela, et pour certaines façons incisives
+qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement
+sympathique.</p>
+
+<p>— Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard ?…
+Il y a des siècles qu’on ne vous a vu
+ici.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à
+côté de lui, je passais… je suis monté, voilà tout…</p>
+
+<p>— Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez
+des cartes, que vous bâillez aux potins et que vous
+ne vous souciez guère des performances de <i>Tartelette
+II</i> ou de <i>Kirsch-léger</i>, vous preniez la
+fuite.</p>
+
+<p>— Ma foi oui… Mais, d’ailleurs, est-ce que vous
+aussi, vous ne trouvez pas le cercle tout à fait insipide ?</p>
+
+<p>— Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on
+ne peut se plaire que si l’on n’a rien dans la cervelle.
+On y bétifie en troupe ; et voilà probablement pourquoi
+les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le
+propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude.
+Il lui faut le contact de ses semblables pour s’apercevoir
+qu’il existe.</p>
+
+<p>— Très vrai… Mais vous qui n’êtes pas un sot — il
+s’inclina avec une expression de reconnaissance
+bouffonne — pourquoi fréquentez-vous le
+cercle ?</p>
+
+<p>— Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut,
+c’est pour me mettre à l’abri en attendant minuit
+où j’ai un rendez-vous avec… quelqu’un. Cependant
+je dois avouer que j’y passe souvent des nuits
+au baccarat. C’est stupide, mais cela aide à tuer le
+temps… N’est-ce pas votre avis que le temps a la
+vie très dure ?…</p>
+
+<p>— Plus à présent.</p>
+
+<p>— Veinard !… Vous auriez trouvé une occupation
+assez absorbante pour vous faire oublier le
+néant de vivre ?</p>
+
+<p>— Oui, dis-je.</p>
+
+<p>— Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion ?</p>
+
+<p>— Aucune : je vais à la messe tous les jours et
+j’apprends à aimer le Bon Dieu.</p>
+
+<p>Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement.
+Puis il me regarda bien en face pour vérifier si je
+ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais très
+sérieux, il reprit : — Eh bien ! cela ne me surprend
+pas trop de vous. Vous m’avez toujours produit
+l’impression d’un mondain malgré lui, d’un monsieur
+tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise
+sur la terre et qui regrette sa patrie.</p>
+
+<p>— Vous savez ce que les Anglais entendent par
+lunatique ? repris-je en riant. Dites-moi tout de
+suite que vous me tenez pour un toqué.</p>
+
+<p>— Pas le moins du monde : les toqués, ce sont
+peut-être ceux qui n’agissent pas comme vous.</p>
+
+<p>Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait
+laissé son cigare s’éteindre et il regardait le feu
+d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me demandais
+quel pouvait être l’objet de ses réflexions.</p>
+
+<p>— Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me
+promettre de répondre avec franchise à la question
+que je vais vous poser ?</p>
+
+<p>— Je vous le promets.</p>
+
+<p>— Croyez-vous ?</p>
+
+<p>— Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité.</p>
+
+<p>— Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous
+une existence aussi…</p>
+
+<p>— Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui
+convient… Eh bien, mon cher, c’est par pure
+lâcheté… Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un
+admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes
+qu’on nous apprend au lycée, je fus très sincèrement
+pieux et très pratiquant. A cet âge, je fis
+une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas
+l’excuse d’être un ignorant des préceptes de l’Église,
+car j’avais été merveilleusement mis en garde
+contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus
+des remords et je pris de bonnes résolutions. Mais,
+et c’est là le point, je ne m’écartai pas du milieu
+oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il faut
+dire aussi que mon directeur était mort et que je
+ne trouvai pas à le remplacer. Je dois avouer, du
+reste, que je ne fis guère d’efforts pour cela. J’abandonnai
+peu à peu la pratique : de nouvelles culbutes
+s’ensuivirent, elles se multiplièrent : une
+mauvaise honte me déconseilla de lutter. Et peu à
+peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de
+nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha
+de remonter le courant… Cependant, je n’ai pas
+perdu la foi. Si je ne croyais pas… Enfin je veux
+dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me
+brûler gentiment la cervelle tant je me dégoûte
+moi-même.</p>
+
+<p>— Je comprends cela, répondis-je.</p>
+
+<p>— Évidemment vous le comprenez ; et vous
+valez mieux que moi puisque, constatant comme
+les ressorts de notre âme se rouillent quand nous
+nous éloignons de Dieu, vous avez eu le courage
+de réagir.</p>
+
+<p>— Oh ! protestai-je, ne vous hâtez pas de me
+complimenter. S’il n’y avait eu que moi pour me
+tirer de l’ornière, j’y barboterais encore… Écoutez
+ce qui m’est arrivé.</p>
+
+<p>Je lui racontai alors toutes les péripéties par où
+j’avais passé depuis le bal du mardi-gras.</p>
+
+<p>Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé,
+il reprit d’un ton rêveur : — Voilà qui me
+confirme ce que j’ai toujours soupçonné : nous
+baignons dans le surnaturel. Et si nous savions
+nous recueillir, nous apprendrions tous les jours
+que notre seule raison d’être c’est de nous préparer
+à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous
+mis au monde ? Quel sens aurait la vie ? On s’y
+ennuie à périr ou l’on y souffre sans résignation
+dès que l’on en élimine la signification donnée par
+l’Église… J’irai plus loin : le sentiment de l’au-delà
+que Dieu mit au cœur de tous les hommes, je
+crois qu’il ne s’abolit jamais ; il dévie, il se fausse,
+il se frelate ; on s’adore soi-même, ou l’on adore
+les femmes, ou l’or, ou la science, ou l’art ; on
+s’illusionne à leur propos, on les idéalise et l’on est
+déçu mais, à moins d’être une brute totale, on
+n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers
+quelque chose de plus beau que ces mornes réalités
+qui nous entourent…</p>
+
+<p>— J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines
+minutes de repliement sur soi-même, il y a
+peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec
+la crainte de ce qu’on trouve — de l’autre côté.</p>
+
+<p>— Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva
+Gérard, et j’ajouterai que c’est sans doute pour
+échapper à cette pensée terrible que la plupart de
+nos illustres contemporains se démènent, comme
+des mannequins électrisés, en se frottant le plus
+possible entre eux. Oh ! ce n’est pas l’intérêt qu’ils
+portent au voisin qui les rend sociables, car ils se
+détestent profondément les uns les autres. Non :
+ils cherchent à s’étourdir.</p>
+
+<p>— Ah ! que je voudrais sonder toutes ces âmes
+afin de leur arracher leur secret, m’écriai-je, quels
+drames poignants doivent se jouer même chez les
+plus corrompus !…</p>
+
+<p>— L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit
+Tourguéneff… Mais je crois que vous avez mieux
+à faire.</p>
+
+<p>— Et quoi donc ?</p>
+
+<p>— Vouer votre avenir à prier pour eux, par
+exemple.</p>
+
+<p>— J’ai déjà bien de la peine à prier pour
+moi.</p>
+
+<p>— Bah ! vous vous développerez… quand vous
+serez au monastère.</p>
+
+<p>— Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je
+tout ébahi, est-ce que vous vous figurez que
+je veux me faire moine ?</p>
+
+<p>— Mon cher, un imbécile de ce cercle disait
+l’autre soir : « Les moines sont des fous qui ont
+pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes ». Moi,
+je pense que les moines sont à peu près les seuls
+sages de ce monde : ils le jugent à sa valeur parce
+qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez de l’aimer.
+Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de
+votre vocation en endossant le froc ?</p>
+
+<p>— J’avoue que je n’y ai pas songé !</p>
+
+<p>— Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant…
+Mais voilà qu’il est minuit moins le quart… Je ne
+veux pas faire attendre… Bonsoir, Robert, je suis
+content que nous ayons parlé de tout cela : j’en ai
+l’âme un peu décrassée et…</p>
+
+<p>— Et ?…</p>
+
+<p>— Rien… Ou plutôt si : peut-être bien que je
+ferai comme vous, un jour ou l’autre.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi pas tout de suite ?</p>
+
+<p>— Il haussa les épaules : — Trop lâche, dit-il.</p>
+
+<p>Il était déjà dans l’antichambre quand il revint
+sur ses pas : — Robert, ajouta-t-il, priez donc un
+peu pour moi.</p>
+
+<p>— Je le ferai, mais…</p>
+
+<p>— Chut ! pas un mot de plus… Merci, j’y
+compte.</p>
+
+<p>Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques
+secondes plus tard, j’étais dans la rue. Je ne
+saurais dire à quel point je me sentais heureux de
+m’être confié à un homme capable de comprendre
+ce qui se passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition
+de m’être fortifié dans le bien en attestant
+ma foi. Récapitulant notre conversation, je me
+rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y
+éprouvais aucun penchant ; mais qui sait s’il n’avait
+pas raison ?</p>
+
+<p>Je n’en suis pas là, conclus-je ; il faudrait d’abord
+commencer par le commencement : aller à confesse.
+Comme chaque fois qu’elle me venait, cette pensée
+me mit un pinçon au cœur… Hélas ! je n’ai pu me
+décider ; comme chaque fois aussi je me suis dit : — Plus
+tard, plus tard !… J’ai beau me répéter que
+si Gérard m’a très bien compris, le prêtre intelligent
+dont vous m’avez parlé me comprendra encore
+mieux, je demeure inerte. Que le Seigneur ait
+pitié de moi !…</p>
+
+<p><i>Ici quelques phrases qui me sont personnelles,
+puis Robert ajoute :</i></p>
+
+<p>Vous trouverez probablement qu’un cercle est
+un endroit fort peu indiqué pour un entretien du
+genre de celui que je viens de vous rapporter. Si
+je vous ai scandalisé, excusez-moi…<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Voilà un singulier scrupule ! Je ne fus pas scandalisé du
+tout. Voir <a href="#n5">Note II</a> à la fin de cette étude
+(<i>N. de l’A.</i>).</p>
+</div>
+<p><i>21 mars, Vendredi saint.</i> — Quelle journée et
+quelle date dans ma vie que celle-ci ! Je suis encore
+si ému que j’ai peine à rassembler mes idées. Je
+veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est
+arrivé depuis ce matin.</p>
+
+<p>J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la
+Croix. A la lecture de la Passion selon saint Jean,
+les larmes me vinrent aux yeux. Je le connaissais
+presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire : je
+l’avais si souvent relu et médité ! Mais me redisant
+que le Sauveur était mort, ce jour-là, pour mon
+salut, je souffrais, d’une façon indicible, au souvenir
+de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur,
+mes hésitations, mes délais. La comparaison entre
+l’amour infini que Jésus nous manifesta et le peu
+que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude
+m’emplit d’angoisse. La cérémonie terminée,
+quand je considérai le tabernacle ouvert et vide,
+je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le sentais
+également en moi. Il me semblait que Dieu
+s’était retiré très loin et qu’il ne me visiterait jamais
+plus. Quand les cierges s’éteignirent et que les
+ténèbres régnèrent dans l’église, elles envahirent
+aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres
+intérieures ! Je n’arrivais pas à me persuader
+qu’une aube consolatrice renaîtrait qui fût capable
+de les dissiper.</p>
+
+<p>Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je
+vous ai déjà parlé, opprimait si fort mes épaules
+que j’étais obligé de garder la tête inclinée sur la
+poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute
+oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais
+que balbutier : — Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous
+abandonné ?…</p>
+
+<p>Rentré, le repas sommaire que mon domestique
+m’avait préparé me répugna. Je mangeai seulement
+quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre
+de vin et je ressortis aussitôt.</p>
+
+<p>Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent
+avec eux la tristesse et qui s’accommodait à
+l’état de mon âme. J’errais au hasard quand, débouchant
+sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai
+une parente éloignée que je fréquentais peu
+mais dont je savais qu’elle était une des plus trépidantes
+parmi les mondaines à la mode.</p>
+
+<p>— C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que
+vous êtes donc pâle !… Seriez-vous malade ?</p>
+
+<p>— Non, répondis-je, je suis triste, simplement.</p>
+
+<p>— Triste ? Pourquoi ? Peines d’amour ?</p>
+
+<p>Le sourire affriandé qui soulignait cette question
+me fut insupportable. Néanmoins je répliquai : — C’est
+cela même : peines d’amour.</p>
+
+<p>— Oh ! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un <i>flirt</i>
+qui ne rend pas, je parie…</p>
+
+<p>— Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de
+ne pas assez aimer le Bon Dieu.</p>
+
+<p>Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi ? Je n’en
+sais absolument rien. La phrase jaillit de ma bouche
+spontanément.</p>
+
+<p>Elle en fut un moment tout interloquée. Comme
+je restais impassible, elle reprit : — Ah ! ce Robert,
+toujours original !…</p>
+
+<p>Puis sans insister : — Moi je vais me confesser.
+C’est un peu ennuyeux mais enfin, il faut bien faire
+ses Pâques, ne fût-ce que pour les gens… Et puis
+hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur,
+je ne me rappelle pas son nom… Oh ! il est si
+élégant, si plein d’esprit, il a eu des mots charmants,
+très parisiens, pour nous parler du chemin
+de la croix ; tout le monde était ravi, car, vous
+savez, il n’est pas comme vos vieux curés bourrus
+qui insistent sur la pénitence et qui vous fourrent
+des idées lugubres dans la tête… Et maintenant je
+vais donc me confesser, il faut que je vous quitte,
+le Père X est très couru et je ne veux pas attendre
+trop longtemps ; du reste ce sera vite expédié,
+d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh ! pas du
+tout : je le lui dirai tout de suite et je pense qu’il
+ne me grondera pas trop ; il est si indulgent, si
+commode…</p>
+
+<p>Tout cela fut débité d’une haleine, — <i lang="it" xml:lang="it">prestissimo</i>.</p>
+
+<p>L’attitude morne que je gardais durant ce babil
+parut la déconcerter un peu :</p>
+
+<p>— Allons, je me sauve, reprit-elle… Venez donc
+à mon jour, on ne vous voit jamais, ours que vous
+êtes, c’est affreux ; tous les mercredi à cinq heures ;
+au revoir, mon cher…</p>
+
+<p>Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai
+encore plus triste.</p>
+
+<p>Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde.
+Est-ce celle-là qu’il me faudrait ?</p>
+
+<p>Tout mon être répondit énergiquement : — Non !</p>
+
+<p>Ensuite je pensai à la destinée que se préparent
+de tels inconscients qui, croyant rendre son dû à
+Notre-Seigneur, affilent en réalité la pointe des
+clous qui lui percent les pieds et les mains.</p>
+
+<p>Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés.
+Je sentis clairement que je devrais réparer
+le mal qu’ils font — à eux-mêmes et aux autres. La
+phrase de Gérard s’articulait en moi : — Il faut
+prier, souffrir pour eux. Puis, par une association
+d’idées fort naturelle, je me rappelai le conseil qu’il
+me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez
+bizarre — mais je vous dis les choses comme elles
+furent — cela prit la forme d’une réminiscence littéraire,
+l’exclamation d’Hamlet : <i lang="en" xml:lang="en">Go into a nunnery,
+Ophelia</i> !…<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> Vous vous souvenez ?…</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Allez dans un couvent, Ophélie !</p>
+</div>
+<p>Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique,
+âme désolée, et aussi à cette Aline, si gaie en
+apparence, si mélancolique au fond, dont je vous
+parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier,
+pâtir pour eux, aimer Dieu pour eux, et aussi pour
+cette folle oiselle qui sautillait tout à l’heure devant
+moi, et pour tous les autres : ceux qui crachent
+sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent
+comme d’un témoin gênant, ceux qui ne le voient
+plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes
+perpétuelles les aveugle !… Oui, me donner tout
+entier comme Notre-Seigneur s’est donné…</p>
+
+<p>Un peu de douceur me vint tandis que je formulais
+ce vœu. Je vis une petite étoile luire au fond
+de mes ténèbres et je me sentis moins accablé.</p>
+
+<p>Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant
+volontiers à la foule recueillie qui venait adorer
+Notre-Seigneur au tombeau. Vers le crépuscule, je
+suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix
+en ce sanctuaire ; comme on s’y imprègne des
+effluves d’oraison qui flottent sous cette voûte enfumée
+par des milliers de cierges !</p>
+
+<p>Je m’agenouillai près de l’autel ; je demandai à
+Marie qu’elle m’obtînt la grâce d’en finir avec mes
+incertitudes et mes répulsions pour la pénitence.
+Alors, comme je la priais de mon mieux, plein
+d’une grande confiance dans son intercession, je
+sentis le poids qui m’écrasait depuis tant de jours
+s’enlever de dessus mes épaules ; je relevai la tête,
+je respirai largement. Et je vis, — non des yeux du
+corps, mais par un regard d’âme que je ne puis
+expliquer, — Jésus mort en croix au sommet du
+Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait
+prosternée, la face collée au sol ; des sanglots
+agitaient son échine. Saint Jean était assis, les
+coudes sur les genoux, la figure dans les mains,
+à côté d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se
+tenait debout, les yeux fixés sur la plaie béante
+qui trouait le côté de son Fils. Ah ! quelle expression
+de douleur résignée où se mêlait, cependant,
+une sorte de joie sublime, dans ce regard !… Elle
+le reporta sur moi et il me sembla qu’elle me disait : — <i>Courage,
+meurs au monde !</i>… A ce moment,
+une douleur aiguë, comme d’un coup de
+lance, me perça le cœur et en même temps je me
+sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes
+froideurs fondirent ; toutes mes lâchetés tombèrent
+en poudre… Je ruisselais de larmes et je brûlais
+d’amour pour mon Rédempteur…</p>
+
+<p><i>Ici, une phrase rappelant la prédiction que je
+lui avais faite, puis il termine :</i></p>
+
+<p>Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration,
+en contrition devant la plaie radieuse du Sacré-Cœur.</p>
+
+<p>A présent, vous comprenez, mon ami, que je
+n’hésite plus. Mettez-moi bien vite en rapport avec
+le prêtre dont vous m’avez parlé…</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>DÉNOUEMENT</h3>
+
+<p>Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce
+journal. On devine que j’envoyai tout de suite
+Robert au prêtre qui l’attendait. Il se confessa, il
+communia, il se prépara à la vie religieuse.</p>
+
+<p>Je veux pourtant donner encore deux fragments
+de lettres subséquentes parce que je les crois
+propres à suggérer des réflexions salutaires.</p>
+
+<p>On se souvient que sa sœur était entrée au
+Carmel. Après son retour à l’Église, il alla la voir.
+Il m’écrivit au sujet de cette visite :</p>
+
+<p>« Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à
+ma chère sœur, la bonne fille pleurait de joie. Elle
+me dit qu’une des raisons principales de sa vocation,
+ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher
+au monde. Elle avait offert une grande partie
+de ses prières et de ses mortifications pour mon
+salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin, le
+Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé
+à Notre-Dame des Victoires, comme elle me mettait
+au pied de la Croix, elle avait senti un mouvement
+d’allégresse soudaine et la conviction entra
+en elle que j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander
+au parloir, elle y vint avec la certitude que
+j’allais lui annoncer la bonne nouvelle… »</p>
+
+<p>Cette preuve de la puissance des prières d’une
+âme sacrifiée à Dieu ne m’étonna pas du tout.
+D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut
+s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert.
+Or Jésus ne serait pas Jésus s’il restait sourd aux
+suppliques de ses épouses…</p>
+
+<p>Le second fragment a rapport à une crise de
+révolte que Robert subit au moment de se rendre
+postulant dans la communauté religieuse qu’il a
+choisie. Il m’écrivait :</p>
+
+<p>« … Je suis en proie à une véritable tempête de
+doutes sur ma vocation, de scrupules sur mon indignité
+et même de tentations d’une bassesse affreuse ;
+si mon directeur ne m’assurait que je dois
+persévérer, je crois que je m’enfuirais jusqu’au
+bout du monde plutôt que d’entrer au monastère… »</p>
+
+<p>Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie
+qu’elle ne souffrit jamais autant que le jour où elle
+quitta sa famille pour le couvent d’Avila. « Recommandez-vous
+à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez
+aux pieds ces imaginations. »</p>
+
+<p>D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que
+chaque fois qu’on fait un pas en avant dans la vie
+spirituelle, le Malin emploie toutes les ruses possibles
+pour vous tirer en arrière.</p>
+
+<p>Qu’on me permette de reproduire, en exemple,
+un passage d’une lettre que m’écrivait une protestante
+convertie quelques jours avant son abjuration.
+Je l’ai déjà donné ailleurs<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, mais il a également
+sa place ici :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Notes sur la psychologie de la conversion</i>, p. 44.</p>
+</div>
+<p>« … Peu d’heures me séparent encore de l’acte
+solennel. Je devrais être pénétrée de joie et de reconnaissance
+et il n’en est rien. Je me sens triste à
+la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps,
+avec des tentations affreuses. Je suis brisée,
+anéantie, j’ai les yeux pleins de larmes et le cœur
+lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus
+les cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle
+je m’étais habituée a disparu. Je ne comprends
+rien moi-même à mon état. On a beau m’encourager,
+je n’entends pas les paroles qu’on me dit.
+Toute ma nature se révolte contre le sacrifice de
+mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a un désordre
+affreux. Pourtant, il me semble aussi que
+c’est là une tentation des plus perfides et des plus
+astucieuses. Dans mes courts instants de lucidité,
+je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes les
+dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie,
+je la remettrais je ne sais à quand… »</p>
+
+<p>Admirablement exhortée par son confesseur,
+entourée de prières, pleine elle-même de bonne
+volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté.</p>
+
+<p>Robert aussi vint à bout du Démon ; tous les
+prestiges s’évanouirent dès qu’il eut franchi le seuil
+du noviciat.</p>
+
+<p>Il n’est pas besoin, je pense, que je commente
+sa conversion : les faits parlent tout seuls. Il fut
+longtemps comme une pierre d’attente entre les
+mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action
+surnaturelle se manifesta, elle le conduisit au port
+avec une extraordinaire rapidité : quarante-cinq
+jours entre la première touche de la Grâce et la
+conquête définitive du néophyte par la Vierge et
+le Sacré-Cœur !</p>
+
+<p>A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible,
+sa probation : et, quoique je n’aie pas été pour
+grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier
+pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce
+car le pauvre trimardeur de la Sainte Vierge a terriblement
+besoin de prières !…</p>
+
+
+<p class="h3" id="n4">Note I</p>
+
+<p class="small">Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se
+confesser, sous prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent
+pour l’entendre.</p>
+
+<p class="small">Il avait commencé un noviciat dans une communauté en
+exil et avait dû se retirer par défaut de santé. Son ancien
+supérieur, de passage à Paris où j’habitais à cette époque,
+me le présenta en me demandant de m’intéresser à lui.</p>
+
+<p class="small">Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa
+foi restait intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la
+conversation dès qu’elle touchait à des sujets religieux. Il
+y avait en lui quelque chose de gêné, de fuyant et, avec
+cela, une tristesse perpétuelle. Je pressentais que tout
+n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience mais
+comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais
+qu’attendre qu’il se mît en confiance avec moi.</p>
+
+<p class="small">Une après-midi, nous nous promenions au jardin du
+Luxembourg quand, spontanément et sans nulle précaution
+oratoire, il me dit qu’il avait commis un péché grave, quelques
+mois auparavant et qu’il n’avait pu se résoudre à s’en
+confesser ; en outre, il avait abandonné la pratique et
+n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait
+souffrir beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion.</p>
+
+<p class="small">— Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble :
+puisque vous n’avez pas cessé de croire, allez vous confesser
+et rentrez dans la règle.</p>
+
+<p class="small">Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier
+qu’il lui faudrait un prêtre d’intelligence supérieure
+pour le comprendre.</p>
+
+<p class="small">Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia
+soudain de quoi il s’agissait… C’était grave certainement,
+mais enfin cela n’avait rien de si extraordinaire qu’il fallût
+un théologien d’une rare transcendance pour l’entendre et
+l’absoudre.</p>
+
+<p class="small">Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était
+hors la loi commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal
+de prêtres intelligents ; je vais vous mettre en rapport
+avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas rester dans cet
+état.</p>
+
+<p class="small">Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer.
+Je réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du
+mur. — Supposez, conclus-je, qu’un autobus vous écrase
+quand vous sortirez de ce jardin, vous plairait-il de paraître
+devant Dieu avec ce poids sur la conscience ?</p>
+
+<p class="small">L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le
+nécessaire.</p>
+
+<p class="small">Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais
+en vue quand je reçus de mon jeune homme un télégramme
+où il me disait qu’il préférait attendre encore.</p>
+
+<p class="small">Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il
+venait me voir et j’avais reconnu en lui un de ces caractères
+indécis qui ont parfois besoin qu’on leur fasse un peu violence.
+Je lui répondis, par un pneu, que ma démarche était
+faite, que le prêtre l’attendait le lendemain matin, qu’il
+n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que
+s’il reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement
+modifiés car je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant
+se repentir.</p>
+
+<p class="small">Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre
+mise à la boîte, j’allai en effet trouver le prêtre en question
+qui, comme j’en étais sûr d’avance, accepta de le voir le
+lendemain matin. Puis je priai, je fis prier et j’attendis le
+résultat.</p>
+
+<p class="small">Tout se passa très bien ; il fit la démarche, il se confessa.
+Je le revis dans le courant de la journée : c’était un autre
+homme, à la face joyeuse, au regard droit, aux propos
+nets.</p>
+
+<p class="small">— Ah ! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me
+figurer que mon cas était presque insoluble. Mais j’étais
+comme aveuglé. Je n’ai vu clair que quand, avec une peine
+énorme, j’ai eu fait l’aveu.</p>
+
+<p class="small">— Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable :
+grossir jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont
+telles que pour notre imagination, c’est une de ses tactiques
+favorites. Tenez-vous le pour dit.</p>
+
+<p class="small">Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent
+chrétien. Et c’est la morale de cette histoire.</p>
+
+
+<p class="h3" id="n5">Note II</p>
+
+<p class="small">Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le
+rappelle, craignait de m’avoir scandalisé en parlant de choses
+religieuses dans un cercle de joueurs, je tiens à dire ceci :
+ce serait le fait d’un Pharisien de prendre la mouche pour
+une raison de ce genre. On peut parler de Dieu partout,
+pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent.
+Pour rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée,
+je lui rapportai une anecdote personnelle : l’hiver passé,
+vers onze heures du soir, j’étais au casino de la jetée-promenade,
+à Nice, en compagnie d’un lieutenant de chasseurs-alpins
+et d’un autre jeune homme, tous deux bons catholiques.
+C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux
+conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des
+valses langoureuses ; cinq cents rastaquouères jargonnaient
+autour de nous ; des gourgandines luxueuses jouaient de la
+prunelle ; pas bien loin, les écus tintaient et une cohue
+d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux petits
+chevaux.</p>
+
+<p class="small">Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour
+de Dieu et je commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine
+et Catherine Emmerich. Et je vous prie de croire que nous
+ne donnions pas la moindre attention aux choses mal édifiantes
+et saugrenues qui se passaient là.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap i">A la vérité, il y a des grâces diverses, mais
+c’est le même Esprit. Il y a diversité de
+ministères mais c’est le même Seigneur ; et
+il y a des opérations diverses, mais c’est le
+même Dieu. Or à chacun est donné la manifestation
+de l’Esprit pour l’utilité. Car à
+l’un est donné par l’Esprit la parole de sagesse,
+à un autre la parole de science selon
+le même Esprit, à un autre la grâce de
+guérir par le même Esprit.</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Saint Paul</span> : I <i>Cor.</i>, 12.</p>
+
+</blockquote>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Il y avait une fois — ceci commence comme un
+conte de fées mais c’est une histoire vraie — il y
+avait donc une fois un jeune homme que nous appellerons
+Henri Lefèvre et qui n’avait pas la
+moindre idée de ce que pouvait être le Bon Dieu.</p>
+
+<p>Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même
+n’avait été baptisée que la veille de son mariage.
+Ce qui signifie que la famille tenait, par convenances
+bourgeoises, à la cérémonie religieuse et
+rien de plus. Son père, assez brave homme au demeurant,
+était fort imbu de préjugés contre l’Église.
+Il vilipendait les « monstres en soutane » au café
+du Commerce de sa petite ville. Il citait les œuvres
+complètes de MM. Homais et Renan. Il dénonçait volontiers,
+d’après Victor Flachon et Georges Clémenceau,
+les méfaits de « l’obscurantisme » et les manœuvres
+de la « faction romaine. »</p>
+
+<p>Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que
+son fils ignorât les préceptes de la religion. Tout
+au plus souffrit-il, par une inconséquence qu’il se
+reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de deux
+ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation,
+le parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires
+de 48, agrégé de philosophie, matérialiste
+belliqueux, se chargea d’inculquer à son
+filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer
+deux idées, la morale civique et l’horreur du catholicisme.</p>
+
+<p>Toutes les précautions étaient donc prises pour
+qu’Henri se considérât comme un tube digestif uniquement
+préoccupé de réjouir son estomac et les
+organes voisins.</p>
+
+<p>Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les
+animaux à deux pieds et sans plumes, éblouis par
+les sables d’or de la finance et férus d’amour pour
+« les immortels principes de 89 », dont le tiers-état
+lui mettait tant d’exemplaires sous les yeux.</p>
+
+<p>La religion était pour lui le fruit défendu. Il le
+regardait de loin ; mais comme on lui avait dit que
+l’arbre qui le produit est un mancenillier, il n’osait
+pas s’en approcher.</p>
+
+<p>Il m’écrit : « Éloigné, par système, de tout enseignement
+religieux, je rôdais autour de l’église
+en proie à des sentiments complexes, où il entrait
+de la haine contre les « superstitions grossières »
+qu’on m’avait dit se pratiquer à l’intérieur de ce
+monument et une espèce d’attirance obscure qui
+me portait à y pénétrer pour me rendre compte.
+Cette répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout
+à l’époque des premières communions. Je dévorais
+du regard les enfants qui venaient de recevoir
+pour la première fois l’Eucharistie ; j’étais sur
+le point de leur demander ce qu’ils avaient éprouvé
+et, en même temps, je me sentais contre eux des
+mouvements de rage, une envie de les battre que
+j’avais peine à contenir. Ensuite, il me semblait
+que j’aurais tout donné pour le bienfait inestimable
+dont on m’avait frustré… »</p>
+
+<p>Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute
+son enfance, il resta préoccupé par la personne de
+Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et enclin à la
+solitude, il ne confiait à personne ces impulsions
+contradictoires.</p>
+
+<p>A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où
+il termina ses humanités, Henri Lefèvre se prit de
+passion pour la littérature. Comme tant d’autres,
+il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres.
+Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de
+la génération symboliste dont l’idéalisme lui agréait
+d’avantage que les mornes et plats inventaires après
+pourriture des naturalistes.</p>
+
+<p>Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se
+démontre ici l’influence salubre de l’art. Quiconque
+reçut le don d’aimer la poésie, se maintient dans un
+courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation
+exclusive des intérêts matériels ne saurait
+prévaloir. Cultiver en soi-même le sens du Beau
+par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir ouverte
+une croisée par où le Beau absolu, qui est
+Dieu, pourra pénétrer un jour dans l’âme.</p>
+
+<p>Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté,
+un lettré d’un goût très fin et très sûr.</p>
+
+<p>Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse
+pour la médecine. Comme il était d’assez faible
+santé, sa famille aurait préféré qu’il choisît une
+profession moins fatigante. Mais son attrait vers les
+études médicales était trop fort ; il insista si bien
+qu’on finit par le laisser suivre sa voie. Il y avait
+là une disposition providentielle car, entré dans
+l’Église, Lefèvre fut <i>le médecin catholique</i>, c’est-à-dire
+celui qui voit dans les malades les membres
+souffrants de Notre-Seigneur, et non pas seulement
+de la matière désorganisée, des sujets d’expérience
+ou des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse
+et dextérité.</p>
+
+<p>Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette
+époque, l’aversion pour le catholicisme dont on frelata
+son enfance avait presque disparu. D’abord ses
+lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue
+par l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite,
+les beautés de la liturgie, l’apparat grandiose de
+certains offices l’émurent. Mais ce n’était encore
+guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.</p>
+
+<p>« J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du
+Mont et à Notre-Dame : l’art chrétien me plaisait
+beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon
+âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée
+vers la foi. Je ne priais pas — j’admirais. Mais
+l’admiration pour les choses de Dieu n’est-ce pas
+déjà une sorte de prière ?</p>
+
+<p>« Quand je m’examinais avec un peu d’attention,
+je sentais pourtant en moi comme un vide que
+ni la science ni la littérature ne suffisaient à combler.
+Il me semblait que j’attendais un événement, je ne
+sais quoi qui changerait mon existence. Oui, je
+me le rappelle très bien, j’attendais avec une sorte
+d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand voile qui
+me cachait la lumière… »</p>
+
+<p>Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de
+« manger du prêtre », il n’aurait pas tendu son assiette
+avec empressement. Ce n’était pas sans une
+certaine sympathie littéraire qu’il contemplait
+l’Église ; mais se soumettre à ses commandements,
+il n’y pensait même pas.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Lorsque Lefèvre fit son année de service militaire,
+il tint garnison à Amiens. Il allait assez souvent
+à la cathédrale, assistait parfois à certains offices,
+et en goûtait de plus en plus l’austère splendeur
+sans pourtant en saisir encore le sens surnaturel.</p>
+
+<p>Un jour, il entendit le chant de la Passion. Ce
+récit du drame divin le troubla d’une façon insolite.
+Le regret poignant lui vint de ne pas connaître ce
+Jésus que naguère il croyait détester — que maintenant
+il se sentait presque enclin à aimer. A Pâques,
+voyant les fidèles s’approcher de la Sainte Table,
+il éprouva tout à coup un mouvement d’envie assez
+semblable à celui qui l’avait bouleversé au temps
+où il jalousait les enfants de la première communion,
+mais avec la colère en moins.</p>
+
+<p>Il se dit : — Pourquoi ceux-ci et pourquoi pas
+moi ? Si je pouvais manger ce Pain, peut-être assouvirait-il
+cette faim de je ne sais quel aliment
+supérieur qui me tourmente…</p>
+
+<p>Puis ces impressions parurent s’effacer. Quand il
+eut quitté le régiment pour reprendre ses études à
+Paris, il ne cessa pas de fréquenter les églises mais
+sans progrès <i>sensible</i> vers la lumière.</p>
+
+<p>Cependant il s’aperçut qu’aucune occupation
+d’ordre purement cérébral ne réussissait à remplir le
+vide intérieur dont il continuait de souffrir. Au contraire,
+sa détresse allait s’accroissant. Il aimait toujours
+la médecine, il ne songeait pas à l’abandonner
+mais il constatait qu’elle n’est, en somme, qu’un art
+très conjectural. Et il découvrit que, même s’y appliquant
+avec zèle et avec le désir sincère de se
+dévouer au soulagement d’autrui, il n’y trouvait
+pas à contenter le besoin que son âme généreuse
+éprouvait de se hausser au-dessus d’elle-même.
+En même temps, ses lectures lui apportèrent la
+conviction qu’aucune philosophie humaine, aucune
+science ne nous fournissent une certitude sur
+nos raisons de vivre. Et il s’enfonça dans la tristesse.</p>
+
+<p>Il essaya de se distraire. Mais les amusements
+puérils ou malpropres des jeunes bourgeois qu’il
+coudoyait à la faculté — ne l’amusèrent pas. Le
+pressentiment anxieux de <i>quelque chose</i> qui <i>devait</i>
+lui arriver persistait en lui avec l’impression du
+voile mystérieux qu’il sentait tendu entre les profondeurs
+de sa conscience et la superficie de son
+âme. Cette action de la Grâce — si obscure pour
+lui à cette époque, — le retint sur la pente mauvaise.
+Il eut l’intuition latente qu’il ne devait pas
+se souiller, — il ne se souilla pas.</p>
+
+<p>Il se rejeta vers la littérature. Mais la littérature,
+dès qu’elle s’élève un peu, dès qu’elle étudie le <i>vrai</i>
+de l’homme, ne nous fournit guère que des conceptions
+désenchantées de l’univers moral. C’est
+dans ce sens qu’il faut comprendre le vers de
+Musset :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les plus désespérés sont les chants les plus beaux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Et il est tout à fait nécessaire d’ajouter, avec lui,
+que, trop souvent, le poète de talent ou de génie
+qui ne croit pas ne peut que souffrir et crier sa
+souffrance</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière,</div>
+<div class="verse">L’aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Aussi la littérature supérieure de notre temps
+déborde-t-elle d’amertume ; la science matérialiste
+et l’idéal humanitaire ayant fait faillite à leurs promesses,
+elle erre dans une lande aride et désolée.
+Certains s’essayent à un scepticisme dont les ricanements
+sont plus tristes que des larmes. D’autres,
+vantant l’art, polissent les mots comme des
+cailloux luisants, mais ce labeur enfantin ne leur
+procure pas la sérénité. D’autres tâchent de se
+figurer que la nature est bonne et maternelle et ils
+la déifient ; mais le culte qu’ils lui rendent n’apaise
+point leur inquiétude. D’autres tâtonnent dans les
+couloirs d’un pessimisme sans issue et le vent
+glacé du néant leur gèle le cœur dans la poitrine.
+Certains se suicident par la débauche. Et
+les plus lâches, célèbrant la matière, se ravalent
+jusqu’à courtiser Caliban et à cuisiner pour son
+écuelle les mets grossiers qui lui plaisent. Tous
+sont lugubres. Un petit nombre seulement trouve
+l’oasis de lumière, où la sagesse catholique lui
+apprend que cette vie n’est qu’un temps d’épreuve
+et une préparation à la vie éternelle, — mais l’incrédule
+ne les entend pas…</p>
+
+<p>Lefèvre ne reçut donc de la littérature qu’un
+surcroît d’incertitude. Néanmoins, faute de mieux,
+il s’y tenait et cela lui valait tout de même des
+plaisirs moins vils que s’il avait employé ses loisirs
+à suer sur une bicyclette ou à vociférer des ordures
+en buvant des bocks, en marchandant de la
+chair vénale dans les brasseries du Quartier latin.</p>
+
+<p>C’est alors que Notre-Seigneur lui tendit une
+douce embuscade. Et ce fut l’Évangile qui servit
+de filet pour le capturer.</p>
+
+<p>Laissons-le parler.</p>
+
+<p>« Cette après-midi là, je flânais sur les quais de
+la Rive Gauche. Désœuvré, encore plus triste que
+de coutume, je fouillais dans les boîtes des bouquinistes
+pour y chercher des romans. J’espérais
+découvrir quelque volume qui contenterait à la fois
+mon esprit et mon cœur, qui me donnerait la sensation
+d’intégrale beauté dont j’étais avide. Je ne
+trouvais rien, lorsque, soulevant un amas de brochures
+poussiéreuses, je mis la main sur un petit
+volume relié en cuir et passablement délabré.
+C’était une traduction des quatre Évangiles. Je
+l’ouvris d’une façon tout à fait machinale.</p>
+
+<p>« N’oubliez pas que je n’avais <i>jamais</i> lu l’Évangile
+et que je n’avais non plus jamais eu idée de
+le lire.</p>
+
+<p>« Je tombai sur la parabole de l’enfant prodigue.
+Elle m’émut singulièrement. Elle me remua,
+non comme de la littérature, mais comme si, étant
+prisonnier dans une cave, je voyais tout à coup un
+rayon de soleil glisser vers moi par une fente des
+planches dont on masqua le soupirail. Oui, des
+raies de lumière traversaient le voile qui jusqu’alors
+m’avait empêché de voir clair en moi-même.</p>
+
+<p>« Et quand je lus que l’enfant prodigue, ayant
+dissipé tout son bien, souffrait de la faim et désirait
+<i>se rassasier des cosses que mangeaient les pourceaux
+mais que personne ne lui en donnait</i>, je me dis :
+Mais, moi aussi, j’ai gaspillé les dons qui m’ont
+été départis ; puis j’ai eu faim d’une nourriture pour
+mon âme et je l’ai demandée aux systèmes philosophiques ;
+et j’ai convoité, à certaines heures, les
+pâtures de la sensualité. Et personne n’a rien pu
+me donner de ce que j’espérais…</p>
+
+<p>« Or une félicité extraordinaire, un sursaut
+joyeux de mon âme me soulevaient à l’approche de
+la Vérité et me rendaient tout tremblant d’une allégresse
+inconnue… Je feuilletai le livre et j’arrivai
+au chapitre de l’Évangile selon saint Jean où Jésus
+dit : — <i>Je suis le Bon Pasteur. Le bon Pasteur
+donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et
+celui qui n’est pas le berger, à qui les brebis n’appartiennent
+pas, voyant le loup venir, laisse là les
+brebis et s’enfuit. Le loup ravit les brebis et les disperse.
+Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire
+et n’a point de souci des brebis. Je suis le bon
+Pasteur et je connais mes brebis et mes brebis me
+connaissent, comme je connais mon Père et comme
+mon Père me connaît. Et je donne ma vie pour mes
+brebis. Et j’ai d’autres brebis qui ne sont pas de
+ce bercail ; il faut que je les amène et elles écouteront
+ma voix et il n’y aura qu’un seul bercail et
+qu’un seul Pasteur.</i></p>
+
+<p>« Quand j’eus lu ce passage, je compris que
+j’étais l’une des brebis d’un <i>autre</i> bercail. Je compris
+que mon Sauveur était là, qu’il m’appelait et
+que ma haine d’hier contre lui n’était que de
+l’amour qui s’ignore. Et je sentis que j’allais l’aimer
+comme je n’avais jamais rien aimé sur terre.
+Je me dis : — Comment, Il a donné, Il donne sans
+cesse sa vie pour moi ! Et moi, qu’est-ce que je
+lui ai donné en retour ?</p>
+
+<p>« Je feuilletai encore et je m’arrêtai au Sermon
+sur la montagne. Des pleurs me jaillirent des yeux
+quand je lus : — <i>Cherchez et vous trouverez ;
+frappez et l’on vous ouvrira. Quiconque demande,
+reçoit ; et qui cherche, trouve, et il sera ouvert à
+qui frappe. Qui de vous, si son fils lui demande du
+pain, lui présentera une pierre ? Ou s’il lui demande
+un poisson, lui présentera un serpent ? Si
+donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez
+donner à vos enfants des choses bonnes, combien
+plus votre Père qui est dans les cieux vous donnera-t-il
+ce qui est bon, quand vous le lui demanderez.</i></p>
+
+<p>« A ce moment la persuasion entra en moi que
+j’irais frapper à la porte de l’Église instituée par
+Jésus et qu’on m’ouvrirait.</p>
+
+<p>« Je lus, je lus encore. Je restai cloué sur place
+je ne sais combien de temps. Je pense que le bouquiniste
+devait tourner autour de moi en se demandant
+ce qui pouvait m’intéresser si fort dans ce
+livre à deux sous du casier aux rebuts. Mais je ne
+voyais rien hors de mon âme ; le voile s’y était
+enfin complètement déchiré ; je sentais, avec une
+stupeur heureuse, des torrents de lumière l’envahir
+et me montrer, dans un relief prodigieux, les significations
+et les applications à moi-même du texte
+sacré.</p>
+
+<p>« Et quel bien-être soudain en moi, quel sentiment
+de confiance en Jésus, quelle impression de
+certitude telle que jamais aucune œuvre humaine
+ne m’en avait donnée d’approchante. Je me répétais
+mentalement : — Je crois, je crois !… Quel bonheur !…</p>
+
+<p>« Enfin je revins un peu à moi. J’achetai le livre
+et je remontai le quai vers la place Saint-Michel.
+Puis je gagnai le boulevard Saint-Germain. L’idée
+m’était venue, très simplement, que je n’avais
+qu’une chose à faire : aller trouver un prêtre et lui
+demander de m’instruire. Ainsi, par un miracle de
+sa Grâce, Notre-Seigneur m’évitait les hésitations
+et les atermoiements qui font souffrir tant de convertis.
+Non, je n’eus pas une minute la pensée
+d’attendre. Je marchais, absorbé dans mon désir
+« d’entrer au bercail » le plus tôt possible lorsque,
+levant les yeux, je vis que j’étais devant le portail
+de Saint-Nicolas du Chardonnet. J’entrai, je demandai
+au sacristain de me faire parler à un prêtre.
+Il m’indiqua la sacristie où je trouvai le curé. Je lui
+dis, sans aucune préparation oratoire, textuellement
+ceci : — Monsieur le Curé, je viens de lire
+l’Évangile : je crois. Faites-moi entrer dans le
+sein de l’Église.</p>
+
+<p>« L’excellent prêtre m’accueillit à merveille.
+Après quelques questions, voyant ma parfaite sincérité,
+il m’ouvrit les bras en remerciant Dieu du
+miracle ; puis parmi tous ses livres, il me choisit
+un catéchisme ; et nous convînmes de nous revoir
+à jours fixes.</p>
+
+<p>« L’étude du catéchisme me fut très aisée ; je
+l’apprenais sans aucun effort, tant toutes les phrases
+m’en paraissaient lumineuses. C’est tout au plus
+si, parmi la clarté qui me baignait l’âme, il subsistait
+quelques points noirs qui disparurent quand je
+me présentai au tribunal de la Pénitence. L’épreuve
+ne vint qu’au moment où mon directeur me jugea
+digne de communier. Alors je fus pris d’une sorte
+de panique : l’Eucharistie me faisait peur, des scrupules,
+qui prenaient une importance insolite, me
+tourmentaient malgré les assurances de mon confesseur.
+Il me semblait que, ne méritant pas de
+recevoir mon Sauveur, j’allais commettre un sacrilège…
+J’eus beaucoup de peine à réagir contre cette
+imagination.</p>
+
+<p>« Je fis ma première communion à Notre-Dame,
+à la messe de sept heures. J’étais plongé dans une
+espèce d’engourdissement qui ne me laissait percevoir
+en moi qu’un sentiment de tendresse attristée à
+l’idée de l’abaissement où je réduisais mon Sauveur.</p>
+
+<p>« Tout le jour, j’eus le cœur serré. Ce ne fut que
+vers le soir que le Sacrement commença d’agir,
+lentement, doucement, adorablement. Une sensation
+de joie paisible m’emplit alors toute l’âme et
+il me sembla que toutes les choses, à l’entour de
+moi, s’ensoleillaient. Je voyais le monde avec des
+yeux nouveaux : je compris, en sa plénitude, la
+raison d’être de la vie ; je fis un retour sur le
+passé ; je me rappelai qu’à une époque, le néant
+de vivre sans certitudes surnaturelles m’avait fait
+entrevoir le suicide. Alors je tombai à genoux et
+une action de grâces d’une ferveur ineffable me
+monta aux lèvres…</p>
+
+<p>« J’ajouterai ceci : vous comme moi, nous avons
+souvent constaté la puissance de la prière pour
+obtenir des conversions et la persévérance des
+convertis. Eh bien, il y a aujourd’hui trente-cinq
+ans, ma marraine, grande chrétienne comme je
+vous l’ai dit, étant allée à Lourdes, sollicita la
+Sainte Vierge d’intercéder pour une de mes tantes,
+indifférente mais non hostile, pour ma mère et
+pour moi — les deux dont on désespérait. Or elle
+eut l’intuition que ma mère et moi serions touchés
+par la Grâce et que ma tante mourrait sans
+s’être réconciliée avec Dieu. Tout se réalisa ainsi :
+ma tante mourut impénitente, moi, vous savez ce
+qui m’arriva et ma mère a fait récemment sa première
+communion. Par surcroît, mon père s’est
+repenti à la fin de sa vie. Et il est mort après avoir
+demandé et reçu les Sacrements… »</p>
+
+<p>Henri, comme c’était son devoir, apprit sa conversion
+à sa famille. De plus, il ne cacha pas à ses
+camarades qu’il était devenu un catholique pratiquant
+car, il le savait, si quelqu’un a honte
+d’attester le Seigneur, le Seigneur ne le reconnaîtra
+pas pour sien au dernier jour.</p>
+
+<p>Alors, ainsi qu’il est de coutume, les commentaires
+absurdes ou malveillants sévirent. Sa famille
+le crut fou, gémit sur une aberration qui,
+pensait-elle, entraverait sa carrière. Certains de
+ses parents fulminèrent contre l’Église des imprécations
+violentes car, disaient-ils, c’était une intrigue
+des prêtres qui avait noyé cette belle intelligence
+dans l’obscurantisme. Parmi les étudiants,
+on parla de <i>psychose</i>. On formulait, à son
+sujet, des observations rédigées dans cet inénarrable
+patois dont plusieurs « scientifiques » du
+temps présent usent comme s’ils se faisaient un
+point d’honneur de rendre nébuleuses des idées
+qui seraient, sans doute, très claires si on les
+exprimait en bon français.</p>
+
+<p>Puis tous les pauvres gens qui, par ignorance
+ou par éducation, détestent l’Église, lui témoignèrent
+une hostilité sournoise. Les envieux tentèrent
+de lui nuire auprès des professeurs en feignant
+de déplorer son affaiblissement d’esprit,
+résultante obligée de sa chute dans le cléricalisme.</p>
+
+<p>Mais Henri supporta ces tribulations avec sang-froid.
+Et, comme à cause de la paix dont jouissait
+désormais son esprit, ses aptitudes et son goût
+pour la science s’étaient développés, il passa
+brillamment ses examens.</p>
+
+<p>Devant ce résultat, les persécuteurs furent
+d’abord un peu déconcertés ; mais ils se tirèrent
+bientôt d’embarras en déclarant que son incapacité
+se découvrirait à l’expérience puisque, ils en
+étaient sûrs, un médecin catholique ne peut établir
+un diagnostic qui ne soit entaché de rêveries superstitieuses.</p>
+
+<p>Mais Lefèvre obtenant des guérisons fréquentes,
+les plus indulgents se résignèrent à reconnaître sa
+valeur tout en déplorant qu’il perdît du temps à
+la messe…</p>
+
+<p>N’est-ce pas, tout cela paraît fort stupide ? Eh
+bien, tel est l’état d’esprit de beaucoup de personnes
+intelligentes dès qu’elles se trouvent en
+présence d’un catholique dont il leur est impossible
+de nier la culture, les qualités morales et la
+rectitude de jugement.</p>
+
+<p>Je me rappelle que, quelques années avant ma
+conversion, je fréquentais beaucoup un mathématicien
+de premier ordre dont la conversation
+m’était très agréable. J’étais surtout frappé par le
+bon sens supérieur qui régissait tous ses propos.
+Un jour, j’appris, d’une façon fortuite, qu’il était
+catholique pratiquant. J’en demeurai tout ébahi.
+Sans être assez — Homais pour me persuader
+qu’un tenant de Jésus-Christ doit être nécessairement
+un crétin, je m’expliquai le cas de mon ami
+par la conjecture qu’il y avait un trou dans la
+trame de son intelligence, et je le plaignis fort.</p>
+
+<p>Je lui demandai si <i>réellement</i> il croyait. Il me
+répondit, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait
+en effet la foi. Il ajouta que les mathématiques lui
+avaient rendu impossible la conception d’un univers
+d’où Dieu, tel qu’il s’est révélé dans l’Église,
+serait absent.</p>
+
+<p>Ce témoignage m’interloqua d’abord. J’étais si
+profondément enfoncé dans les ténèbres, à cette
+époque ! Puis comme j’étais très imbu des balivernes
+évolutionnistes, je lui dis que je le considérais
+comme une victime de l’atavisme et que
+la foi en lui était un organe vestigiaire qu’il devrait
+tendre à éliminer. Je conclus : — Sans ce poids
+mort, vous seriez un des hommes les plus équilibrés
+que je connaisse.</p>
+
+<p>Il m’écouta en souriant et me répondit : — Je
+souhaite que Dieu vous gratifie un jour d’un organe
+de ce genre : vous en seriez bien plus heureux…</p>
+
+<p>Ah ! je ne me doutais guère, dans ce temps-là,
+que son vœu serait exaucé. Dieu soit béni et loué
+à jamais !…</p>
+
+<p>Cette digression fera saisir combien, même un
+homme, qui n’est pas un sot, peut divaguer quand,
+ignorant ou méconnaissant la religion, il prétend
+juger des choses religieuses.</p>
+
+<p>Le catholique possédant, comme dit Taine,
+« l’organe spirituel nécessaire à l’homme pour se
+hausser au-dessus de lui-même », est un être complet.
+L’incroyant, ne possédant pas cet organe,
+par où le surnaturel vivifie la nature, est un être
+incomplet. Il est donc très compréhensible qu’il
+tienne pour une difformité ce dont il est dépourvu.</p>
+
+<p>Que faire pour lui ? Prier et souffrir en union
+avec Notre-Seigneur afin que la Grâce l’éclaire…</p>
+
+<p>Donc aujourd’hui, médecin catholique, Lefèvre
+soulage les malades selon la parole de saint Paul
+citée plus haut. Il ne cesse pas d’être convaincu
+que, lorsqu’il les guérit, c’est <i>par la grâce du
+Saint-Esprit</i>. On pourrait dire de lui qu’il est le
+clerc laïque. Car, tout en mettant au service des
+moribonds les ressources les plus étendues de la
+science, il les corrobore, quand on le lui permet,
+d’une parole de Dieu. Et c’est ainsi qu’il contribue
+à sauver des âmes.</p>
+
+<p>Ni les épreuves temporelles, ni les peines de
+l’esprit ne lui furent épargnées. Pour qu’il méritât
+le miracle de sa conversion, les souffrances qu’il
+n’avait pas subies <i>avant</i>, il les reçut <i>après</i>. Mais
+comme il sait que la douleur est un capital inestimable
+dont les intérêts composés nous serons payés
+Là-Haut, il demeure paisible et souriant dans
+l’amour de Jésus-Christ…</p>
+
+
+<p class="h3">Note</p>
+
+<p class="small">Comme je l’ai fait remarquer au cours d’une étude précédente,
+il est rare qu’il ne s’écoule pas un intervalle de
+temps plus ou moins prolongé entre la touche décisive de
+la Grâce illuminante et l’entrée du pécheur dans l’Église.
+Le cas d’Henri Lefèvre allant, mené par la main de
+Notre-Seigneur, de la boîte du bouquiniste, où l’Évangile
+le conquit, immédiatement au prêtre, est donc exceptionnel.
+Cependant je connais quelques exemples assez analogues
+dont l’un est spécialement intéressant par ce qui précéda
+et ce qui suivit. Voici des extraits d’une lettre probante à
+ce sujet. La personne qui me l’écrivit est devenue une
+chrétienne zélée. Elle dit :</p>
+
+<p class="small">« … Ce fut après une rapide incursion dans le domaine
+de la théosophie et de l’occultisme que j’entendis le premier
+appel de la Grâce. Ma plus jeune fille faisait sa première
+communion. J’y assistais tout près de l’autel ; jamais
+à aucune messe de ma vie je n’en avais été aussi près.
+J’étais fort tranquille et ne voyais dans la cérémonie qu’un
+acte de convenance quand, tout à coup, une émotion
+inexprimable s’empara de moi. Tout disparut autour de
+moi. Je m’abandonnai à cette sorte d’extase et, depuis
+cette minute, je ne m’appartins plus : j’appartins à Jésus.
+Une grâce plus forte que tout me conduisait irrésistiblement.
+Je ne regardai pas en arrière ; ces luttes terribles
+dont vous parlez furent épargnées à ma faiblesse. Je ne
+regrettai rien : le prisonnier qui s’évade d’un noir cachot
+peut-il regretter quelque chose de ses ténèbres ?</p>
+
+<p class="small">« La raison de cette marche en avant dès le premier
+appel de Jésus, je crois la connaître. Chez moi, l’erreur, le
+mal, le péché furent toujours suivis immédiatement de
+l’expiation. Jamais je n’ai été heureuse en péchant. Tout,
+dans cette période terrible d’éloignement de Dieu, qui dura
+huit années, fut pour moi amertume, tourment, remords.
+L’amour humain fut encore ma plus grande souffrance.
+Mais à la première communion de ma fille ce fut l’amour
+de Notre Jésus qui me fut révélé. Peu après, j’avouai
+toutes mes fautes et je fus reçue à la communion. Depuis
+je suis toute à Notre-Seigneur. Quand je suis tentée de
+mal faire, j’évoque le souvenir de mes douloureuses expériences
+et la tentation s’écarte…</p>
+
+<p class="small">« Après les premiers pas dans la bonne voie, alors que
+la Grâce divine nous enveloppe de si tendres effluves, je
+m’approchais pourtant assez peu des sacrements. Je
+priais chez moi puis à l’église avec tour à tour des élans
+et des aversions. Dans les périodes de sécheresse, l’église
+me paraissait glacée ou fastidieuse. C’est à Ars où, comme
+vous le dites dans votre livre, on prie si bien, que j’ai découvert
+pour la première fois, toute la beauté, toute la
+sainteté des conseils de l’Église touchant l’approche fréquente
+des sacrements. Depuis, je la sers en toute humilité,
+en toute franchise, en toute confiance… »</p>
+
+<p class="small">Pour les gens qui se figurent que l’amour de Notre-Seigneur
+fait des exaltés incapables de s’appliquer aux détails
+de la vie pratique, citons encore ce passage de la même
+lettre :</p>
+
+<p class="small">« Je surveille, en ce moment, la lessive et je fais des
+confitures ; et c’est avec un réel bonheur. Étaler du linge
+bien blanc, claquant au soleil, le rentrer, le plier lorsqu’il
+garde encore le vague parfum de mon cher jardin, c’est
+charmant. Et puis choisir les fruits, les voir se fondre et
+se changer, dans la bassine brillante, en de pures et transparentes
+topazes ou bien en de rouges et scintillants rubis,
+c’est encore de la joie et même de la beauté. Et mes filles,
+ne faut-il pas qu’elles soient aussi belles et bonnes ? Et la
+petite fauvette tombée d’un nid trop plein<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> ne faut-il
+pas lui apprendre le catéchisme et la préparer à sa première
+communion ? Voilà bien de la besogne en train et je
+ne sais pas où je prends le temps de vous écrire… Ah ! que
+les journées sont courtes quand le cœur est heureux par
+Jésus ! »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Une orpheline qu’elle a recueillie.</p>
+</div>
+<p class="small">Ne trouvez-vous pas ceci tout à fait exquis ? Quelle
+mère de famille n’envierait cette activité joyeuse sous l’œil
+du seul Maître dont le joug soit léger ? Répétons-le donc,
+avec le bon Henri Lefèvre : l’amour de Dieu ensoleille
+toutes choses autour du converti.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">UN MARIN VOGUE VERS LA SAINTETÉ</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap i">Je confesse que je n’ai jamais goûté un instant
+de joie, un seul instant de véritable joie ici-bas,
+sans Dieu et hors de Dieu…</p>
+
+<p class="sign sc">Clément Roux.</p>
+
+</blockquote>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Voici un homme qui, touché par la Grâce, à l’âge
+de trente ans, devint, par la souffrance, l’oraison
+et l’adoration perpétuelle de l’Eucharistie, une
+des âmes les plus unies à Jésus que compte le
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Il vécut et mourut dans l’obscurité ; la plupart
+de ses concitoyens l’ignorèrent, le méconnurent ou
+commencent à l’oublier ; sa tombe même n’existe
+plus, car le cimetière où on l’enterra a été désaffecté
+et ses ossements se sont réduits en poudre dans
+une fosse commune.</p>
+
+<p>Rien donc ne subsisterait de lui en ce monde s’il
+n’avait laissé de nombreuses notes manuscrites
+dont un ami, un prêtre qui l’a beaucoup connu,
+beaucoup aimé, s’est servi pour écrire et publier sa
+biographie<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="sc">Le Saint Homme de Grasse</span>, <i>Clément Roux</i> (1835-1892), par
+le Père J.-M. <span class="sc">Lambert</span>, missionnaire apostolique, 1 vol., Maison
+du Bon Pasteur, Paris.</p>
+</div>
+<p>Le volume ne fit guère de bruit malgré le talent
+et le zèle sacerdotal dépensés par l’auteur. Comme
+il s’agit d’un in-octavo compact, de près de cinq
+cents pages et de texte serré, peut-être les critiques — race
+nonchalante — reculèrent-ils devant
+cette rude masse qui ne présentait pourtant rien
+d’indigeste.</p>
+
+<p>Moi-même, quand il m’eut été offert, je dois
+avouer que je fus assez longtemps sans le couper.
+Puis, un matin où j’étais un peu moins surchargé
+de besogne que d’habitude, l’avisant, posé de
+guingois sur un rayon de ma bibliothèque, je le
+pris et me mis à le parcourir.</p>
+
+<p>Je fus aussitôt conquis : la figure du saint
+homme Clément Roux m’apparut dans toute sa
+beauté. Je repris ma lecture dès la première page,
+je marquai des paragraphes, je fis des extraits. Et
+comme je rédigeais le présent livre, l’idée me vint
+que cette fusion totale d’un converti dans le Surnaturel
+me fournirait le couronnement nécessaire de
+mon œuvre, à savoir : l’exemple d’une vie tout en
+Dieu.</p>
+
+<p>De là ce chapitre.</p>
+
+<p>Entre-temps, je me rendis à Grasse où Clément
+Roux vécut pendant de longues années, et à Auribeau,
+village où il naquit et où il décéda. Je visitai
+les humbles logis qu’il habita. J’interrogeai plusieurs
+de ses contemporains. — C’est le résultat de
+ce travail et de ces démarches qu’on trouvera dans
+les lignes suivantes.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Clément Roux vit donc le jour à Auribeau, petit
+village des Alpes-Maritimes, le 19 août 1825. Ses
+ancêtres étaient des laboureurs, race rude mais très
+croyante dont il tenait, sans doute, sa droiture
+d’âme et, avant que la maladie l’eût brisé, son
+exceptionnelle vigueur. Son père, ancien soldat de
+l’Empire, était un homme franc et loyal mais porté
+à la colère et peu pratiquant. Sa mère était douce,
+patiente et extrêmement pieuse. Roux se rappelait
+que lorsqu’il était encore tout petit, elle le prenait
+souvent dans ses bras, le portait à l’église et l’offrait
+à Dieu.</p>
+
+<p>L’enfant avait trois ans, lorsque la famille vint
+s’installer à Grasse. Vers sa septième année, il fut
+envoyé à l’école communale, où il montra, tout de
+suite, du goût pour l’étude et particulièrement un
+penchant passionné pour la lecture. Quoiqu’il fût
+d’un caractère vif et très impressionnable, il ne se
+mêlait guère à ses camarades. Il y avait chez lui
+un goût de la solitude et du rêve qui le faisait se
+tenir à l’écart de leurs jeux. Souvent, on le voyait
+triste, d’une tristesse mystérieuse, rare à son âge,
+et qui était comme le pressentiment de ce qu’il
+aurait à souffrir avant de trouver la joie unique
+dans l’amour de Dieu.</p>
+
+<p>Bien des années plus tard, il écrivait : « Quand
+j’ai ri, ici-bas, j’ai menti. Je me suis senti étranger
+dès mon entrée dans le monde, isolé et malheureux.
+Je me suis senti comme voué à l’épreuve,
+aux déceptions amères, comme destiné à être heurté,
+ballotté, roulé partout par les événements et les
+hommes jusqu’à ce que mon cœur tant de fois
+trompé, déçu, déchiré et brisé, s’élevât enfin vers
+Dieu, se reposât en Dieu, seul capable de fixer mes
+affections, de satisfaire mes aspirations… »</p>
+
+<p>Il continua ses études au collège de Grasse, remporta
+d’assez grands succès, et fit sa première
+communion en 1837 sans beaucoup de ferveur ; ce
+grand acte, dit-il, ne laissa pas de traces dans son
+âme. C’est que dans ce collège, — résultat fréquent
+de l’éducation universitaire — il perdit la
+foi. « Le scepticisme professé par les maîtres à
+l’égard des croyances chrétiennes, l’influence des
+camarades intoxiqués du même esprit avaient dû
+saper en moi l’esprit religieux. »</p>
+
+<p>Roux fut reçu au baccalauréat, avec mention honorable,
+en 1844. C’était alors un beau jeune
+homme, de taille élancée, de physionomie régulière
+et pétillante d’esprit. Son imagination très vive,
+son penchant à s’enthousiasmer pour le Beau, dans
+la nature comme dans l’art, le poussaient vers le
+culte des lettres. Il avait, avec cela, un grand fond
+d’orgueil, une ambition dévorante qui le portait à
+la conquête de la gloire humaine et une sensualité
+impatiente de s’assouvir.</p>
+
+<p>Le Romantisme régnait alors. Clément Roux
+s’imprégna de cette folle doctrine. Il a noté le mal
+qu’elle lui fit : « Dans mon goût passionné pour la
+lecture, j’avais dévoré bon nombre d’ouvrages qui
+avaient laissé dans mon âme une impression dévastatrice.
+Mon imagination m’entraînait dans un
+monde idéal où la vie ne serait qu’un enchaînement
+de sensations agréables, de fêtes pour l’esprit
+et plus encore pour le cœur et pour les sens…
+J’ai été l’une des innombrables victimes du Romantisme.
+Ma jeunesse fut atrocement ravagée par
+l’influence d’une littérature toute sentimentale.
+Comme ceux de ma génération, je me pris d’un enthousiasme
+poussé jusqu’à l’ivresse pour Victor
+Hugo, Théophile Gautier, Alfred de Vigny et pour
+ceux que l’on considérait alors comme les précurseurs
+et les apôtres de cette révolution littéraire :
+Shakespeare, Gœthe et surtout lord Byron. C’était
+du fanatisme, c’était du délire ! J’étais tellement
+imbu des idées de Byron que j’en avais fait le type
+et l’idéal de ma vie personnelle… Pénétré alors de
+la doctrine pythagoricienne, qui me semblait la
+plus rationnelle pour expliquer la destinée humaine,
+je crus même continuer l’âme de Byron ! Parmi les
+jeunes gens de mon âge il s’en trouvait quelques-uns
+qui partageaient mon culte ; nous avions composé
+un groupe dont Byron était l’idole et inspirait
+tous les actes. Le programme de notre vie licencieuse
+aurait pu être ces paroles du poète anglais : — <i>J’userai
+ma jeunesse jusqu’au dernier filon de
+son métal. Et après, bonsoir : j’aurai vécu, je serai
+content…</i> »</p>
+
+<p>C’est bien cela : voilà le Romantisme et surtout
+Byron, c’est-à-dire la révolte contre la vie sociale,
+l’exaltation des passions considérée comme la
+marque d’un esprit supérieur, l’orgueil et la débauche
+tenus pour des moyens de développer la
+personnalité jusqu’au sublime.</p>
+
+<p>Et pour achever de mettre le désordre dans cette
+âme, il y avait l’influence de Rousseau qui lui persuadait
+que l’homme naît bon. Roux en s’insurgeant
+contre les croyances traditionnelles qui, soi-disant,
+le déforment, se figura qu’il préparait une
+magnifique transformation de l’humanité ; il s’en
+considérait presque comme le Messie.</p>
+
+<p>Quelle banqueroute à l’heure des désillusions !
+Elle fut à peu près analogue à celle subie par les
+générations suivantes quand elles s’aperçurent que
+la science athée qui — on le leur avait promis — devait
+renouveler le monde, ne leur avait
+apporté que doutes, fièvre d’esprit et goût du
+néant…</p>
+
+<p>Dévoyé de la sorte, Clément Roux était néanmoins
+resté vaguement déiste. Mais on sait combien
+ce déisme romantique, qui se contente d’effusions
+sentimentales, aux jours de malaise ou de
+trouble, est incapable de garder l’âme contre les
+assauts du vice. Bien plus, ainsi que la chose arriva
+pour Jean-Jacques, il porte à tirer vanité des
+creuses déclamations qu’on adresse au Ciel. C’est
+comme si l’on disait :</p>
+
+<p>— Mon Dieu, ma conduite est celle d’un porc
+mais combien je suis vertueux puisque je m’en
+rends compte, que je vous en fais part et que je
+vous accorde par là une place dans mes pensées. Il
+est vrai que je n’ai pas du tout envie de me réformer ;
+cependant, comme vous êtes accommodant,
+la beauté de mon âme compensera devant vous
+l’ignominie de mes mœurs.</p>
+
+<p>Et alors on s’octroie le privilège d’imiter, par
+exemple, Victor Hugo qui publiait des strophes
+émues où il célébrait la sainteté de la famille chrétienne — tout
+en délaissant son foyer pour courir
+le guilledou avec une « théâtreuse ».</p>
+
+<p>Autre exemple : M. de Robespierre, déiste aigre,
+qui faisait décréter l’existence de « l’Être Suprême »
+et envoyait à la guillotine quiconque n’admirait
+pas ses filandreuses homélies. Camille Desmoulins
+en sut quelque chose…</p>
+
+<p>Dévergondage du sens moral, sursauts morbides
+d’une sensualité dépravée, ces exercices de rhétorique
+à froid ne font qu’exaspérer l’amour-propre.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Déiste sans principes moraux, fou de romantisme,
+Clément Roux se mit à pondre force poèmes
+selon la formule de l’époque. Il les brûla plus tard,
+de sorte que nous ne pouvons en donner nuls spécimens.
+Puis son idéalisme lui fit convoiter de connaître
+l’amour d’une façon plus élevée que dans les
+vulgaires aventures où il s’était galvaudé jusqu’alors.</p>
+
+<p>Comme il était dans cette disposition, il rencontra
+une jeune fille d’une grande beauté, de condition
+modeste — ses parents étaient des jardiniers-fleuristes — et
+d’une rare distinction naturelle.</p>
+
+<p>L’admirer, lui parler, s’en éprendre, ce ne fut
+qu’un, pour l’impétueux poète. Il écrit : « Celle
+pour qui j’avais conçu un si soudain et si ardent
+amour m’était constamment apparue comme un
+être de rêve, infiniment respectable, n’ayant aucune
+des imperfections communes aux filles
+d’Ève… »</p>
+
+<p>Et, sans autre préambule, il demanda cette merveille
+en mariage. Mais, comme il n’avait pas le
+sou, et que sa réputation de noceur était solidement
+établie, la famille répondit par un refus si net
+qu’il ne laissait pas d’espérance. En outre, des précautions
+furent prises pour empêcher tous rapports
+entre les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>Roux s’effondra de désespoir. Écoutons-le : « Je
+ne mangeais plus, je ne dormais plus. Mon cœur
+était en proie à une agitation fébrile. Mon imagination
+en feu rêvait d’enlèvement, de fuite en des
+pays lointains avec l’aimée. Puis retombant sur
+moi-même, comprenant ce qu’il y avait de déraisonnable
+dans toutes ces rêveries, je me plongeai
+dans une tristesse morne : la vie m’apparaissait
+comme un fardeau intolérable, la mort comme
+l’unique moyen de tout oublier… »</p>
+
+<p>Il alla jusqu’au bord du suicide. Puis une
+réaction se fit : « Déçu dans mes espérances les
+plus chères, je m’abandonnai, sans retenue, à
+toutes les folies. Puisque, me dis-je, l’amour
+honnête ne m’est pas permis, vive l’amour impur !…
+Mais même en m’y portant avec frénésie, je ne
+parvins pas à mettre un terme à l’incurable ennui,
+au persistant malaise, qui me suivait partout. »</p>
+
+<p>Commentant, plus tard, cette crise de sa jeunesse,
+il reconnut combien Dieu l’avait prédestiné
+en le détournant de tout amour humain, même
+épuré et en attachant le dégoût et le spleen à ses
+tentatives d’oubli par la débauche la plus effrénée.
+Il dit — et ceci est très profond et très beau : — « L’idéal
+qu’il me fallait, qui seul pouvait combler
+les désirs de mon cœur, c’était Dieu, Dieu que
+j’aimais sans le savoir et sans même le soupçonner
+dans cette beauté qui m’avait ravi et que j’osais à
+peine regarder, muet d’admiration. Mais, insensé
+que j’étais, l’idéal se trouve-t-il jamais parmi les
+hommes ? Un amour si pur, si profond, si dégagé
+des sens devait venir de Dieu et nécessairement,
+tôt ou tard, retourner à Dieu, comme vers son
+unique objet… »</p>
+
+<p>Or, ne parvenant pas à se consoler ni à s’étourdir,
+il forma la résolution de se faire marin et de courir
+le monde à la poursuite d’un idéal d’héroïsme. Il y
+avait encore du byronisme dans ce projet : tels
+poèmes du vagabond lyrique que fut le combattant
+de Missolonghi : <i>Lara</i>, <i>le Corsaire</i> hantaient son
+imagination surchauffée.</p>
+
+<p>Sans trop réfléchir, et malgré les supplications
+de sa mère, il signa un engagement dans la marine
+de guerre.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Disons tout de suite que Clément Roux fut un
+très bon marin. Il se plia aux obligations du métier ;
+il accepta sans récriminer la rude discipline
+du bord. S’il s’aperçut très vite que la réalité ne
+répondait point aux rêves d’aventures grandioses,
+hors la loi, dont il s’était empli le cerveau avant
+de s’embarquer, il sentit que les contraintes auxquelles
+il était soumis agissaient sur lui d’une
+façon bienfaisante en le forçant de réprimer les
+écarts de son caractère impulsif. Et puis, comme
+il possédait le sentiment très vif de la nature, les
+spectacles de l’océan l’enchantèrent.</p>
+
+<p>Sa première traversée le mena en rade de
+Buenos-Ayres. La République Argentine était
+alors en guerre avec la France. La goëlette, qui
+portait Roux, prit part à plusieurs bombardements
+de forteresses bordant la rivière de la Plata,
+combattit une flottille dirigée par le condottière
+Giuseppe Garibaldi, poursuivit et captura maints
+navires chargés de munitions et de vivres. Roux
+montra partout de l’endurance à la fatigue et un
+courage qui lui valut l’estime de ses chefs. « Je ne
+rêvais plus alors, écrit-il ; que j’étais loin de mon
+sentimentalisme de naguère et de mes théories
+utopistes sur le perfectionnement de l’humanité !
+Seule, la pensée de ma mère me tourmentait parfois.
+Si je viens à mourir, me disais-je, que deviendra
+cette pauvre femme ?… »</p>
+
+<p>Aux jours de repos, il descendait à terre : « Je
+m’enfonçais dans la forêt vierge et sous ses dômes
+de verdure je restais des heures en contemplation,
+comme en extase, adorant Dieu sans le savoir.
+C’était le sentiment vague d’une grandeur infinie
+qui m’arrachait à moi-même et aux petitesses de la
+vie quotidienne. »</p>
+
+<p>Son sens de l’idéal ne s’était donc pas émoussé
+mais il remarque qu’à cette époque il s’égarait
+dans le panthéisme. Or, ayant subi, peu après, une
+terrible tempête, où il s’en fallut de presque rien
+que le navire fût englouti, il note : « Je ne songeais
+pas à prier, je ne savais même plus prier.
+Me retranchant dans une sorte d’insensibilité
+stoïque, je me résignai à mourir… »</p>
+
+<p>La goélette échappa. — Tandis qu’on la réparait
+à Montevideo, Roux, après s’être mêlé à l’une
+de ces orgies de matelots qui sont célèbres, s’en
+alla, seul, par la ville. Il était fort dégoûté de
+lui-même car il avait toujours gardé le désir de la
+propreté morale.</p>
+
+<p>Il arriva devant un édifice d’où sortaient des
+chants religieux. C’était un temple protestant
+construit par la colonie anglaise.</p>
+
+<p>« Entraîné, dit-il, par je ne sais quel mystérieux
+attrait, j’entrai et je vis une nombreuse
+assemblée de personnes graves et recueillies qui
+priaient et chantaient ensemble les louanges de
+Dieu… Il y avait longtemps, bien longtemps que
+moi, je ne priais plus. Mais en présence de cette
+prière commune, je me sentis profondément ému.
+Ces prières, ces chants me pénétraient l’âme d’un
+sentiment indéfinissable qui tenait à la fois du
+regret, de la tristesse, du désir et de l’espérance.
+Il y avait, entre mon âme bouleversée par les passions
+et ces existences paisibles, qui invoquaient la
+divinité, un si frappant contraste que je ne pouvais
+qu’en être vivement saisi et qu’en subir la puissante
+influence. Force me fut de rentrer en moi-même,
+de m’avouer que bien malheureuse était ma
+vie et que ceux-là sont heureux qui trouvent la
+paix et le repos en Dieu… Mais cette salutaire
+impression ne dura pas. Le lendemain j’étais repris
+par mes agitations coutumières. Cependant,
+depuis ce jour, il m’arriva parfois d’être pénétré
+jusqu’au fond de l’âme d’un sentiment inconnu
+qui me fortifiait contre les passions, les fatigues,
+les dangers sans nombre auxquels j’étais exposé.
+C’était comme la vague espérance d’un meilleur
+avenir, comme l’assurance intime d’une invisible
+assistance. Et souvent, au milieu de la nuit, pendant
+que le navire glissait silencieusement sur les
+flots, en présence de l’infini qui m’environnait de
+toutes parts, seul, perdu dans l’immensité, je
+sentais mon cœur se gonfler et des larmes m’inondaient
+les joues au souvenir de ce Dieu que j’avais
+abandonné… »</p>
+
+<p>Page admirable où les premiers effets de la
+Grâce sont merveilleusement décrits. Par la suite,
+Clément Roux disait qu’il éprouvait une indicible
+joie à se rappeler ces minutes d’élévation.</p>
+
+<p>Mais si la Grâce avait pénétré aux profondeurs
+de son âme, pour n’en plus sortir, son action mystérieuse
+cessa, pour un temps, de lui être sensible
+ou du moins elle ne se manifesta, pendant la suite
+de ses navigations, que par un penchant plus
+accusé à la méditation de l’infini. C’est ce qu’il
+a noté dans l’un de ses carnets : « La mer fait
+rêver à Dieu. De là le proverbe espagnol : <i>Veux-tu
+savoir prier ? Fais connaissance avec la mer.</i> Oui,
+la vue de la mer rapproche de Dieu : on ne fréquente
+pas impunément cette école de l’infini… »</p>
+
+<p>Cependant, ses deux ans de service touchaient
+à leur fin. Une frégate le porta jusqu’à Brest où,
+ressaisi par les ardeurs de son tempérament et les
+caprices de son imagination, il oublia les émotions
+sublimes qu’il venait de connaître pour rechuter
+dans la débauche. Il a fait quelques économies ; il
+court au Havre, puis à Paris, puis à Lyon, puis il
+zigzague à travers la France. Et partout, c’est la
+fête débridée.</p>
+
+<p>« Je m’étourdis, écrit-il, et me livrai sans réserve
+au plaisir. Triste histoire qui est celle de la
+plupart des hommes de notre temps, de cette société
+sortie de la Révolution qui, après avoir rêvé
+de liberté, de grandeur, de gloire, ne trouvant au
+fond de ces soi-disant progrès qu’abjection et servitude,
+s’en va ainsi sans Dieu, sans foi ni convictions,
+ni espérances vers des abîmes. Il ne pensait
+pas trouver si juste, le poète Hugo quand il se
+peignait lui-même et la société où il a vécu dans
+ces vers :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On ne voit plus qu’orgueil, tourment, misère et haine</div>
+<div class="verse">Sur ce miroir terni qu’on nomme face humaine. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Cependant, après toutes ces <i>caravanes</i>, il se décide
+à revenir à Grasse. Ses parents le reçoivent
+en pleurant de joie. Mais sa mère s’écrie : — Mon
+pauvre enfant, comme tu es changé !</p>
+
+<p>« Changé, oui, ajoute-t-il, le corps était vigoureux
+et robuste, mais l’âme était flétrie. » Et l’œil
+de la mère ne s’y trompait pas.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Il fallait vivre. Ne possédant pas de fortune,
+Clément Roux sollicita et obtint un poste de surveillant
+au collège de Grasse. Il fit régner sur ses
+élèves une si exacte discipline que bientôt on le
+nomma surveillant-général et maître de classe élémentaire.
+Quand la Révolution de 1848 éclata, il
+en embrassa les idées avec ardeur et ne rêva plus
+que d’émancipation des peuples. A la fin de cette
+même année, il se rencontra avec Garibaldi qu’il
+avait combattu en Argentine, comme il a été dit
+plus haut. L’aventurier lui proposa de le suivre
+comme officier dans une expédition qu’il méditait
+contre les Autrichiens. Roux accepta d’abord avec
+enthousiasme ; mais, se rappelant que son père et
+sa mère n’avaient que ses appointements pour
+vivre, il reprit sa parole. Il y avait d’autant plus
+de mérite que son imagination bouillonnante engendrait
+sans cesse des projets épiques et souffrait
+de l’existence médiocre à laquelle sa pauvreté
+l’astreignait.</p>
+
+<p>En avril 1849, son père mourut, et il en éprouva
+un profond chagrin qui lui mit, pour un temps, du
+sérieux dans l’esprit. Il se jeta dans le travail avec
+la pensée de conquérir des grades universitaires et
+d’assurer par là du bien-être à sa mère qu’il aimait
+beaucoup.</p>
+
+<p>Mais, aux vacances, le goût de la débauche le
+ressaisit. Il part pour Marseille, dissipe en fêtes tapageuses
+l’argent de ses économies et s’attire un
+duel où il est assez grièvement blessé. « Assagi par
+les réflexions d’une longue convalescence, il revient
+à son poste en se jurant une inviolable fidélité à son
+devoir. »</p>
+
+<p>Or l’ennui le rongeait ; le sentiment qu’il n’était
+pas dans la vraie voie le poursuivait sans repos.
+Pour faire à tout prix diversion à cette obsession
+qu’il jugeait importune, il se lança dans les réunions
+mondaines. Un soir, au bal, il dansait avec
+une sorte de frénésie quand le dégoût de tout ce
+qui l’entourait et de sa propre agitation l’envahit
+d’une façon irrésistible.</p>
+
+<p>« J’entendis soudain, au-dedans de moi-même,
+une voix qui me disait : — <i>Jusqu’à quand t’abandonneras-tu
+à ces insanités et à ces mensonges ?</i>
+Cette voix remua si profondément tout mon être
+que, n’y tenant plus, saluant à peine mes compagnons
+de plaisir, je pris la fuite… Que la raison
+philosophique explique, si elle le peut, une telle résolution,
+un changement si rapide de sentiments.
+Pour moi, je ne vois qu’une explication à ce miracle — car
+c’en est un — l’intervention de Dieu et
+l’action bienfaisante de sa miséricorde. »</p>
+
+<p>Un impérieux besoin de solitude s’empara de lui.
+Quittant Grasse, pendant une semaine, il erra dans
+la montagne, évitant le plus possible la face humaine,
+ne mangeant guère, dormant sous les
+arbres.</p>
+
+<p>Le huitième jour, ayant escaladé une roche
+d’accès malaisé, il découvre au sommet une grande
+croix de bois qui domine la contrée. Alors, spontanément,
+il tombe à genoux, son cœur si lourd crève,
+les larmes jaillissent à flots de ses yeux ; et il prie,
+accusant ses fautes, demandant au Christ une lumière
+dans ses ténèbres.</p>
+
+<p>Mais le Malin ne lâche pas facilement ceux qu’il
+possède. De retour à la ville, Roux s’endurcit de
+nouveau, railla presque son émotion au pied de la
+Croix.</p>
+
+<p>Alors une épouvantable tristesse le prit tout entier.
+Il écrit : « Dès que je fus remis en contact avec
+la vie, je me sentis envahi par une mélancolie invincible.
+Je regardais la terre et je n’y voyais rien qui
+répondît à mes besoins et à mes aspirations. J’éprouvais
+un désenchantement navrant à la vue de la
+laideur du monde… »</p>
+
+<p>Il crut que la poésie le consolerait du réel. Sous
+l’empire de cette idée, il passa tous ses moments
+libres et des nuits entières à versifier. En six mois,
+il rédigea un poème de trois mille vers intitulé
+<i>le Proscrit</i> où coulaient à pleins bords les rêveries
+humanitaires dont il ne parvenait pas à se
+déprendre. C’était au commencement de 1851.</p>
+
+<p>Son manuscrit sous le bras, il part pour Paris et
+va frapper à la porte de Victor Hugo et de Lamartine.
+Ni l’un ni l’autre ne le reçurent. Il se présente
+ensuite à <i>la Revue des Deux-Mondes</i>. On devine
+l’accueil ! Il fallait être bien naïf pour proposer,
+surtout à cette époque, un poème d’un socialisme
+effréné à l’organe des plus gourmés doctrinaires. Le
+directeur, M. de Mars, plein d’épouvante, éconduisit
+aussitôt Clément Roux en l’engageant à composer
+des vers « moins compromettants » (<i>sic</i>).</p>
+
+<p>Roux ne se décourage pas encore. Toujours flanqué
+de son manuscrit, il flâne par la grande ville.
+Il se lie avec quelques jeunes gens férus, comme
+lui, de romantisme et d’idées révolutionnaires qui
+le présentent à Louise Collet. Oui, Louise Collet,
+le terrible bas-bleu qui ridiculisa Musset, persécuta
+Flaubert et orienta vers le gâtisme le philosophe
+Victor Cousin. La dame, enchantée de patronner
+un beau garçon qui voyait en elle la dixième Muse,
+lui prodigua les louanges les plus extravagantes
+tout en lui signalant certaines strophes mal-venues
+qu’elle lui offrit de corriger.</p>
+
+<p>Sous ses auspices, le poème est lu par Roux dans
+un cercle d’étudiants et de rimailleurs faméliques.
+On acclame l’auteur, on le bombarde génie de premier
+ordre, on lui persuade de rester à Paris où
+certainement la gloire ne tardera pas à le couronner.</p>
+
+<p>Trop confiant, le poète écoute ces augures. Et,
+bien entendu, cela se termine par des soûleries
+où la bourse de Clément subit d’irréparables saignées.</p>
+
+<p>Il mena quelque temps la vie de Bohême à la façon
+des stupides héros de Murger.</p>
+
+<p>Cependant Roux finit par s’apercevoir qu’il n’arrive
+à rien. Impossible de publier ses vers, et la
+noce l’horripile. Et surtout le souvenir de sa mère,
+qu’il a laissée sans ressources, l’emplit de remords.</p>
+
+<p>Son parti est vite pris. Il brûle son manuscrit,
+dit à Paris un adieu définitif et prend le train pour
+Marseille. Ici un dernier épisode picaresque :</p>
+
+<p>« Je venais, dit-il, de m’installer dans le wagon
+quand un voyageur placé vis-à-vis de moi m’adressa
+la parole. C’était un Allemand, négociant, mais
+lettré. La connaissance faite, la conversation s’engage.
+L’homme du Nord me console de mon échec
+et me déclare, en son patois tudesque, que le mieux
+est de rire de tout et de noyer mes chagrins au fond
+du verre. Et, ce disant, il me fait absorber de copieuses
+rasades d’un vin du Rhin remplacé, de
+station en station, par d’autres crus moins célèbres… »</p>
+
+<p>En arrivant à Marseille, tous deux étaient complètement
+gris. Ils se quittèrent sur le port, l’Allemand
+pour s’embarquer, Roux pour retourner à
+Grasse, après s’être embrassés cent fois et s’être
+promis une éternelle amitié.</p>
+
+<p>Ainsi se termina cette burlesque équipée vers la
+gloire et la conquête de Paris.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>A Grasse, le Principal, qui faisait grand cas de
+Roux, avait dissimulé son escapade et lui rendit sa
+place au collège. Mais ce fonctionnaire reçut son
+changement et fut envoyé à Alger. Un prêtre, demandé
+par les familles, peu satisfaites de la morale
+universitaire qu’on inculquait à leurs enfants, le
+remplaça.</p>
+
+<p>Clément Roux qui, en sa qualité de byronien,
+détestait la soutane, ne cacha pas son aversion. Il
+eut avec son supérieur, des algarades, une entre
+autres où il lui dit : « Je dois vous déclarer qu’en
+dehors du service, je ne subirai de votre part, aucun
+ordre, aucune exhortation religieuse… »</p>
+
+<p>Sur ce propos, il s’attendait à être renvoyé. Mais
+le bon prêtre, par charité sans doute, ne donna pas
+suite à l’incident.</p>
+
+<p>Très fier d’avoir maintenu « les droits de la libre-pensée »,
+Clément n’en montra que plus de zèle
+dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis des
+élèves afin de bien prouver à « l’Homme noir »
+qu’il n’avait pas besoin de patenôtres pour se conduire
+correctement.</p>
+
+<p>Or, un mois plus tard, Clément Roux surveillait
+ses élèves dans la salle d’études. Ouvrant le pupitre
+de la chaire, il y trouva un vieux livre. C’était
+une Bible, oubliée là par un de ses collègues, professeur
+de grec. Le surveillant ouvre le volume.
+Mais l’idée que c’est un livre de dévotion le lui fait
+rejeter aussitôt. N’ayant rien d’autres à lire, il le
+reprend quelques minutes après. Et voici ce qui
+arriva. — Ici une citation un peu longue est nécessaire :</p>
+
+<p>« Je parcourus d’abord avec indifférence ces
+pages. Mais il s’en dégageait je ne sais quelles pensées
+saisissantes qui, peu à peu, éveillèrent en moi
+des sentiments nouveaux. Ignorant comme j’étais
+alors des choses de la religion et de la doctrine de
+l’Église, <i>entièrement</i> ignorant, comme le sont tant
+d’autres, et des plus cultivés et des plus savants,
+j’en étais arrivé à ce point de défiance à l’égard de
+l’Église, que tout livre qui se rattachait à elle, de
+près ou de loin, ne valait pas, selon moi, la peine
+d’être lu. Néanmoins, je fus soudain émerveillé par
+les pensées du grand Apôtre saint Paul, puis confondu
+d’admiration devant l’élévation et la prodigieuse
+grandeur de ses enseignements. »</p>
+
+<p>Puis un passage de l’<i>Épître aux Romains</i> (<small>XIII</small>,
+12-14) lui fit faire un violent retour sur lui-même.
+C’était celui-ci : <i>Rejetons donc les œuvres de ténèbres
+et munissons-nous des œuvres de lumière.
+Marchons honnêtement non dans les excès de table
+et les ivrogneries, non dans les dissolutions et les
+impudicités, non dans l’esprit de dispute et d’envie.
+Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne
+cherchez pas à contenter la chair dans ses convoitises.</i></p>
+
+<p>« Ces paroles convenaient trop aux sentiments et
+aux besoins de mon âme pour que je n’en fusse pas
+profondément ému et que je n’en sentisse point la
+puissante influence. En effet, depuis le bal où je fus
+écarté du plaisir, depuis ma course solitaire dans la
+montagne, sans pouvoir m’expliquer ce sentiment
+nouveau, je voyais mon existence si petite, si misérable,
+si abandonnée que j’aspirais à me renouveler,
+à suivre le penchant qui m’entraînait vers l’ordre
+et la vertu. Chose singulière, le même passage de
+saint Paul qui agit si fort sur moi était le même qui
+avait, quinze siècles auparavant, converti saint
+Augustin. Moi aussi, je me convertirai, pour être
+voué au silence, à la douleur et à l’adoration solitaire… »</p>
+
+<p>Depuis ce jour, il fit de la Bible sa lecture habituelle.
+Il se pénétra des Prophètes ; il reconnut à
+quel point ils annonçaient, avec clarté, le Messie et
+la Rédemption. Il apprit les Psaumes par cœur. Il
+commença d’aimer Jésus-Christ.</p>
+
+<p>C’était une nouvelle touche de la Grâce et elle fut
+décisive.</p>
+
+<p>Cependant il y avait encore loin de cette foi
+naissante à la pratique de la vie chrétienne. « J’étais,
+déclare-t-il, bien ignorant encore et bien arriéré ;
+j’adorais, je priais Dieu ; je pleurais d’amour aux
+pieds de mon Rédempteur mais c’était tout : l’Église
+et ses dogmes, la confession, la communion, la
+Sainte Vierge m’inspiraient de l’éloignement. Pourtant
+je comprenais qu’il était de mon devoir de
+confesser ma foi devant les hommes. Je ne le fis
+pas encore parce que j’éprouvais une violente prévention
+contre les prêtres. Je me disais aussi que si je
+me mettais à pratiquer, maintenant que le collège
+avait à sa tête un ecclésiastique, j’allais être considéré
+comme un maladroit hypocrite qui veut se
+concilier la faveur de son chef. Pour rien au monde
+je ne voulais encourir cette suspicion. Et cependant
+je comprenais qu’au point où j’en étais arrivé,
+il me fallait, par l’humble confession de mes fautes,
+purifier ma conscience et recevoir cette Eucharistie
+que je comprenais enfin, que je désirais ardemment… »</p>
+
+<p>L’orgueil, sous forme de respect humain, le retenait
+donc à l’entrée de la voie étroite. Il le reconnut
+par la suite quand il écrivit : « Qui dira
+par combien de moyens, même ridicules et absurdes,
+le démon s’efforce de détourner de Dieu le pécheur
+décidé à faire le pas décisif. Malheur à qui se laisse
+prendre au piège ! Si la conversion n’en est pas
+toujours compromise, elle est souvent plus ou
+moins retardée. »</p>
+
+<p>Il continua d’atermoyer pendant un temps assez
+long. Mais la Grâce se faisait de plus en plus impérieuse.
+Et comme il n’obéissait pas aux ordres
+reçus intérieurement, il était en proie à une tristesse
+continuelle ; et l’amas pourrissant de péchés
+qui lui encombrait l’âme le suffoquait presque. A
+ce moment, un directeur l’aurait éclairé, délivré
+de ses frayeurs puériles, soutenu par ses prières.
+Il ne put se résoudre à s’ouvrir à un prêtre et, de
+plus, sa crainte du « qu’en dira-t-on » de sa
+petite ville s’accrut en raison même de l’importance
+qu’il accordait à l’opinion publique.</p>
+
+<p>« Ah ! que j’étais lâche, s’écrie-t-il : tout courage
+m’abandonnait dès qu’il était question d’affirmer
+mes sentiments religieux. Esclave du préjugé,
+je ne parvenais pas à faire le pas en avant
+dont la nécessité s’imposait sous peine d’être illogique
+et de ne pratiquer qu’un demi-christianisme. »</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites — c’était en 1854 — pendant
+le Carême, sa mère lui demanda timidement s’il ne
+ferait point ses Pâques. Chaque année, elle lui
+posait la même question et, comme toujours, il
+garda le silence.</p>
+
+<p>Une voix perfide lui disait : « Tu perdras tout :
+amis, considération, estime ; tu seras méconnu,
+méprisé, regardé comme un vil hypocrite. »</p>
+
+<p>Il répondait : « Pour Dieu, j’accepterais tout… »</p>
+
+<p>Et cependant, si forte était encore l’emprise du
+démon sur son âme qu’il ne pouvait se résoudre à
+l’acte qu’il sentait indispensable.</p>
+
+<p>L’idée lui vint alors de se confesser hors de
+Grasse, car être vu au confessionnal par des gens
+de sa connaissance lui causait une véritable panique.
+Il partit, fit seize lieues à pied dans la montagne
+et se présenta au monastère de Notre-Dame
+de Laghet occupé par des Carmes.</p>
+
+<p>Au religieux qui fut chargé de l’entretenir il
+posa la question : faut-il adorer Jésus-Christ en
+cachette ou le confesser franchement et s’unir à Lui
+en public ?</p>
+
+<p>Tout autre qu’un moine aurait été sans doute
+ahuri par le cas de conscience que se forgeait d’une
+façon si baroque le pauvre néophyte. Mais, comme
+l’a dit si bien Huysmans, « rien n’étonnera jamais
+un moine » quand il s’agit des manœuvres du
+Mauvais sur une âme en marche vers Dieu. Le bon
+Carme lui répondit donc que son strict devoir était
+de communier publiquement, sans tenir compte des
+révoltes de son amour-propre et des chimères dont
+la Malice lui encombrait l’imagination. Il fut si clair,
+si persuasif que Clément Roux fut délivré aussitôt
+du maléfice diabolique qui le paralysait. Le jour
+même il fit sa confession générale. Absous, libéré de
+l’amas boueux qui lui obstruait la conscience depuis
+si longtemps, heureux comme il ne l’avait
+jamais été, l’âme toute légère et toute lumineuse, il
+revint à Grasse et il dit à sa mère : — Dimanche,
+je communierai avec toi.</p>
+
+<p>Et il en fut ainsi.</p>
+
+<p>Les notes de Clément ne donnent aucun détail
+qui ait rapport à cette communion. Mais voici les
+effets : il mena une vie plus retirée ; il montra
+beaucoup plus de douceur et de patience dans ses
+relations avec ses élèves et ses chefs. Sans communiquer
+à personne ses dispositions nouvelles, il
+vécut plusieurs mois dans une paix qu’entretenait
+la lecture assidue de l’Évangile et la prière.</p>
+
+<p>Sa communion pascale n’avait pas été remarquée
+et ne donna lieu à aucun commentaire. Néanmoins,
+il se figurait que s’il renouvelait, il susciterait les
+médisances qu’il craignait tant. D’autre part, il
+sentait qu’il avait un besoin fréquent de l’Eucharistie.
+Pour tout concilier, il imagina de demander
+un autre poste dans la pensée qu’en une ville où il
+ne serait pas connu, il pourrait remplir ses devoirs
+religieux sans attirer l’attention. Il s’adressa à son
+ancien Principal qui, ayant gardé de lui un fort bon
+souvenir, le fit nommer professeur à Alger. On
+voit qu’il avait fait du chemin depuis le temps où
+il se consola de ses déboires littéraires par une
+ribote en société d’un Allemand.</p>
+
+<p>Or, comme nous le verrons, Dieu voulait que ce
+fût précisément à Grasse, et malgré toutes ses
+frayeurs, qu’il donnât l’exemple d’une vie sainte
+parmi les malveillances qui guettent les convertis.
+Après s’être confessé de nouveau, et avoir communié
+à Marseille, il dit adieu à sa mère qui l’avait
+accompagné jusqu’au bateau et qui lui passa au
+cou un crucifix suspendu à une chaîne en le suppliant
+de ne jamais le quitter. Il le promit et tint
+parole.</p>
+
+<p>Alger ne lui fit pas une très bonne impression.
+Peu de catholiques pratiquants dans la ville ;
+quant au personnel du lycée, il était ou indifférent
+ou hostile à l’Église. « Tel était, note-t-il, le milieu
+où j’allais vivre. Je le jugeai à première vue et je
+pris, dès la première heure, la résolution d’y vivre
+ostensiblement en chrétien. »</p>
+
+<p>Hélas, il allait éprouver que la voie étroite ne
+se conquiert que par les humiliations. D’abord il
+connut cette nuit obscure par laquelle passent
+tôt ou tard les convertis. Depuis sa confession
+générale, il avait vécu ce que j’ai appelé ailleurs
+« le printemps de la Grâce ». Soudain il lui sembla
+que son cœur se desséchait, ne parvenait plus à
+s’unir à Dieu. La prière l’ennuyait ; les lectures
+pieuses, les Sacrements ne lui apportaient nul réconfort.
+Manquant d’expérience pour subir avec
+résignation un état d’âme aussi pénible, il crut
+que son Sauveur l’avait abandonné. Et il tomba
+dans un chagrin profond.</p>
+
+<p>Ensuite les tentations sensuelles, qui l’avaient
+laissé fort tranquille depuis quelques mois, reparaissent.
+Torturé, en proie au découragement et à
+une écrasante mélancolie, il se compare à ses collègues
+qui vivent insoucieux et se livrent, sans
+vergogne, à des plaisirs plutôt malpropres :</p>
+
+<p>« J’entendais une voix qui me disait : — Fais
+comme eux ; cela te distraira des angoisses qui
+t’accablent…</p>
+
+<p>« O mon Dieu, j’écoutai la voix tentatrice et me
+détournant de vous, je me tournai vers la créature…
+C’était une musulmane qui, apercevant un
+crucifix sur ma poitrine, tourna en ridicule le signe
+de notre rédemption. Soudain, le sentiment chrétien
+se réveilla violemment en moi. Je souffletai
+cette femme et je m’enfuis sans prononcer un
+mot…</p>
+
+<p>« Quelle douleur après cette scène. Je sentais que
+j’avais presque renié Jésus et je croyais l’avoir
+perdu pour toujours. »</p>
+
+<p>Admirons cette délicatesse de conscience et combien
+la Grâce avait conquis à fond cette belle
+âme : loin de renier Jésus, il l’avait vengé des
+outrages d’une malheureuse ignorante. Mais le
+seul fait d’avoir effleuré l’égout lui paraissait
+aussi affreux que s’il avait piqué une tête dans la
+fange.</p>
+
+<p>Il continue : « Je me sentais mourir de douleur
+et de confusion. Je n’y pus tenir ; je serais devenu
+fou. Je courus à l’église voisine. Là, rencontrant un
+prêtre, je lui demandai de vouloir bien m’entendre
+en confession. »</p>
+
+<p>Celui-ci, marquant de la mauvaise humeur, lui
+indique un confessionnal et l’y fait attendre très
+longtemps.</p>
+
+<p>« Arrivant enfin, dit le Père Lambert, il l’invite
+à commencer sa confession ; mais le pénitent est
+tellement égaré de douleur que, ne se souvenant
+plus des formules de l’Église, ruisselant de larmes,
+il ne laisse échapper de ses lèvres que des sons
+inarticulés. Et le prêtre de lui dire d’un ton brusque : — Vous
+ne savez donc pas vous confesser !…
+Affolé, le pénitent quitte le confessionnal et sort
+de l’église… »</p>
+
+<p>Roux accepta humblement cette épreuve, la tenant
+pour un châtiment de sa faute.</p>
+
+<p>« Le lendemain, ajoute son biographe, il court à
+la cathédrale ; il demande un confesseur. Ce dernier
+vient ; c’est bien, cette fois, l’envoyé de Dieu,
+le bon Samaritain : son air bienveillant, son regard
+miséricordieux mettent en confiance le
+pauvre pécheur qui lui expose, sans restriction,
+le tourment de son âme. Le prêtre écoute en silence
+et quand le pénitent a terminé ses aveux,
+d’une voix calme et paternelle, il lui dit : — Mon
+fils, l’homme tombe, et l’ange se relève… »</p>
+
+<p>Réconcilié avec Dieu, rendu à la vie surnaturelle,
+fortifié, plein de bon propos, Clément Roux
+se remit à la tâche quotidienne avec une allégresse
+paisible. Ses notes de cette époque montrent qu’il
+était, pour un temps, libéré de l’aridité et qu’il travaillait
+à se perfectionner.</p>
+
+<p>Il écrit : « Saint Grégoire de Nysse définit
+l’homme, <i>un être qui se repent, qui peut s’affranchir
+du péché mortel, se réhabiliter</i>. Je veux être
+cet homme… Donnez-moi votre esprit vivifiant, ô
+mon Dieu, faites que je ne vous offense plus, que
+je sois pur et qu’un jour, bientôt s’il se peut, je ne
+possède que vous, je ne sois rien qu’à vous, je ne
+me nourrisse et ne vive plus que de vous. »</p>
+
+<p>Cette prière fut exaucée. Bientôt il allait être
+tout à Jésus, dans la douleur, dans l’humiliation,
+dans la pauvreté.</p>
+
+<p>La chaire de troisième lui fut offerte au Collège
+de Grasse. Le désir d’être près de sa mère le fit
+accepter. Et d’ailleurs, maintenant, sa crainte de
+l’opinion publique n’existait plus. Il souriait en se
+rappelant ses terreurs enfantines à cet égard.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Mais, si plein qu’il fût de bonne volonté, Clément
+Roux était encore faible, vacillant, inexpérimenté
+dans la vie spirituelle. Il avait besoin d’une
+direction et il fut un assez long temps sans rencontrer
+un prêtre qui le comprît et qui sût développer
+les dons si riches que la Grâce avait mis en
+lui.</p>
+
+<p>Or, un jour, qu’il errait par la ville en proie à
+de cruelles tentations — c’était le jour de la Toussaint
+de 1857 — il entra, pour essayer de s’en délivrer,
+dans une église. Un prêtre parlait en chaire.
+Il écouta d’abord distraitement puis il fut saisi par
+cette parole, pleine de tendresse et de vie, qui le
+pénétra d’effluves surnaturels. Cette sensation ne
+lui était pas coutumière car… Lecteur, si tu as
+entendu beaucoup de sermons, tu achèveras la
+phrase.</p>
+
+<p>Roux sentit qu’il lui fallait remettre son âme
+entre les mains de ce prédicateur. Il s’informa et
+apprit que c’était l’abbé Raimondi, vicaire de
+l’église paroissiale de Grasse. Dès le lendemain, il
+alla trouver le bon prêtre, lui raconta son histoire
+et lui exposa l’état pénible où il se trouvait.</p>
+
+<p>L’abbé Raimondi démêla tout de suite que Roux
+souffrait principalement d’une crise de scrupules<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.
+Sa nature ardente visait aux sommets de
+la perfection et, toute aide lui faisant défaut, à
+la moindre défaillance dans la voie ardue dont il
+prétendait atteindre sans délais le point culminant,
+il se décourageait et se persuadait que Dieu ne voulait
+pas de lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Crise très fréquente chez les nouveaux convertis. J’en ai
+donné des exemples dans <i>Sous l’Étoile du Matin</i>.</p>
+</div>
+<p>Le prêtre accepta tout de suite la direction de
+ce néophyte, d’autant plus qu’il pressentait que
+celui-ci était appelé à aller très haut. Il disciplina
+son zèle, modéra ses élans irréfléchis, lui traça un
+plan très souple et très large d’exercices, l’initia
+aux splendeurs de l’oraison et lui indiqua les livres
+qui convenaient à cette période de sa formation
+chrétienne.</p>
+
+<p>Cette direction ferme, judicieuse, éclairée par
+l’amour de Dieu, que possédaient également le
+nouveau-né à la Grâce et son guide, fit le plus
+grand bien à Roux. Corroborée par la réception
+fréquente de l’Eucharistie, elle le trempa pour les
+souffrances à venir. Aussi écrivait-il à cette
+époque : « Je ne crains, je ne désire, je n’ambitionne
+et ne recherche plus rien du monde. Je porte
+dans mon âme Celui qui est la vérité et l’amour.
+Ainsi je suis heureux, ainsi je pourrai vivre à jamais
+dans la joie et dans la paix. Le règne de Dieu
+est en moi. »</p>
+
+<p>Aux vacances, avec l’approbation de son directeur
+auquel il soumettait tous ses projets, il fit un
+voyage à Rome d’où il rapporta des impressions
+dont son sens de l’art comme sa piété furent pareillement
+satisfaits.</p>
+
+<p>Il reprit ses fonctions. C’était, au témoignage
+unanime de ses anciens élèves, un excellent professeur.
+Et depuis son retour à Dieu, il ne se contentait
+pas de leur départir la science. Il se préoccupait
+de leur état moral, et dès qu’il y voyait jour,
+s’efforçait de les maintenir dans le giron de l’Église.
+Un de ces jeunes gens lui dut une lumière sur sa
+vocation au sacerdoce. Il rapporte ceci : « Vers la
+fin de la classe, M. Roux nous faisait faire « le bon
+français » de la version latine du jour. Pendant que
+nous étions occupés à ce travail, silencieux et
+appliqués, M. Roux sortait un crucifix qu’il portait
+sur lui, le gardait dans la main et se mettait à méditer.
+Je lui ai vu parfois répandre des larmes devant
+ce crucifix. J’avoue qu’il se passait alors en
+moi quelque chose de mystérieux et que je me sentais
+tout remué : c’était le travail de la Grâce… Il
+me prit, un jour, en particulier et me proposa de
+servir la messe de l’aumônier le jeudi et le
+dimanche. Je refusai d’abord craignant les railleries
+de mes condisciples. A la fin, gagné malgré
+moi par la seule vue de mon saint professeur, j’y
+consentis… Peu après je sentis en moi un attrait
+puissant qui me poussait à me faire prêtre. Je m’en
+ouvris à M. Roux qui ne montra nulle surprise :
+il savait, je crois, que Dieu avait sur moi des desseins
+particuliers et voulait m’attacher à son service.
+Il m’engagea à suivre mon penchant vers le
+sacerdoce… N’est-ce pas à lui que je dois, après
+Dieu, cette grâce incomparable ? » (Note de l’abbé
+Aubin, mort vicaire au Cannet.)</p>
+
+<p>Clément déplorait l’esprit de plus en plus irréligieux
+de l’Université, et il s’affligeait de voir tant
+de familles rester indifférentes à l’influence néfaste
+des maîtres incrédules sur leurs enfants. Un de ses
+carnets contient cette note : « Des pères sans foi
+ou tièdes livrent à des maîtres sans conscience ces
+enfants dont la grâce baptismale a fait des élus !…
+J’offre à Dieu ces petits, afin qu’ils échappent au
+<i>massacre des Innocents</i> que serait pour eux une
+éducation dont Dieu serait banni et qui étoufferait,
+avec l’amour de Dieu, jusqu’à son nom dans leur
+cœur. »</p>
+
+<p>Et plus tard, il écrivait cette prédiction qu’il
+faut absolument citer, car nous savons à quel point
+elle s’est réalisée : « Un temps viendra, et ce
+temps n’est pas loin, où le nom de Dieu lui-même
+ne pourra plus être prononcé dans nos collèges, où
+toute profession publique de croyance religieuse
+sera officiellement interdite aux professeurs. Que
+deviendra la jeunesse du pays entre de telles
+mains ?… »</p>
+
+<p>Cependant, l’assiduité de Roux aux offices, sa
+fréquentation d’un prêtre, ses communions réitérées,
+la tournure de ses propos, le caractère de son
+enseignement et ses mœurs irréprochables — voire
+austères, lui attirèrent la tribulation qu’il avait
+jadis tant redoutée et qui maintenant le laissait
+tout à fait calme. Les uns le traitèrent de cagot, de
+tartufe et de fou. Les autres, plus indulgents, se
+contentèrent de dire, avec cet air entendu des médiocres
+que toute distinction offusque : — C’est un
+original…</p>
+
+<p>Ah ! ce verdict cher à la suffisance bourgeoise,
+que je l’ai entendu prononcer souvent ! Or, chaque
+fois que la chose m’arrive, je dresse l’oreille ;
+j’ouvre une enquête et, sept fois sur dix, qu’il
+s’agisse d’un homme ou d’une femme, je trouve
+une belle âme…</p>
+
+<p>On accusa également Roux de vouloir se faire
+remarquer. « Dieu n’en demande pas tant » affirmaient
+les sages de salons qui, lorsqu’ils prononcent
+cette phrase, sont évidemment persuadés que Dieu
+les a choisis pour confidents de ses préférences.</p>
+
+<p>Comme il en va toujours de même depuis le
+temps de Clément Roux, je crois opportun de
+rapporter ici une anecdote caractéristique.</p>
+
+<p>Il y a peu, quelqu’un donnait, pendant le Carême,
+mettons des conférences morales dans une
+grande ville de province. Ses auditeurs y remarquèrent
+beaucoup de rhétorique — peu de flamme.
+C’était une leçon bien apprise, adroitement débitée — rien
+de plus. Après les conférences, quelques-uns
+avaient pris l’habitude de venir causer avec
+l’orateur. Un jour ils lui demandèrent ce qu’il pensait
+d’un écrivain converti depuis plusieurs années
+dont — à tort ou à raison — ils goûtaient fort les
+livres, qu’ils avaient pris en grande affection et
+avec lequel ils correspondaient parfois.</p>
+
+<p>— Un tel ? répondit l’autre, peuh ! il est comme
+tous ces gens-de-lettres ; il s’est soi-disant converti
+pour faire parler de lui. Je ne le prends pas
+au sérieux…</p>
+
+<p>— Mais, reprirent ses interlocuteurs, avez-vous
+lu ses livres ? Le connaissez-vous personnellement ?</p>
+
+<p>— Non je n’ai rien lu de lui et je ne l’ai jamais
+vu. Cela n’en vaut pas la peine.</p>
+
+<p>Or, il arriva ceci qu’en s’exprimant d’une façon
+si légère, si inconsidérée, il scandalisa totalement
+ceux qu’il avait mission d’édifier. Dans la chaleur
+de leur indignation, ils écrivirent à leur ami lointain
+une lettre où ils lui rapportaient le fait et le qualifiaient
+sans douceur.</p>
+
+<p>L’écrivain — qui en a vu bien d’autres — les
+calma et leur répondit : « Soyez assurés d’une
+chose : si les circonstances voulaient que je fusse
+brûlé vif pour le service de l’Église, il y aurait
+encore des gens pour affirmer que j’avais en vue
+de me faire de la réclame. Ainsi va le monde !… »</p>
+
+<p>Lorsqu’on a l’amour profond de Jésus, on se réjouit
+plutôt de ces malveillances, car le Bon Maître
+nous a dit que nous serions bafoués à cause de son
+nom. Donc être jugé comme un « original » ou
+comme un farceur parce qu’on montre que l’on
+aime Dieu, c’est un très bon signe.</p>
+
+<p>Ainsi pensait Clément Roux. Ce qui lui faisait
+écrire : « Je n’ignore pas ce qu’on pense et ce qu’on
+dit de moi. D’aucuns doutent de la sincérité de ma
+conversion. D’autres prétendent qu’elle ne sera
+qu’un feu de paille. D’autres vont jusqu’à la traiter
+de déraisonnable et à dire que j’exagère et que je
+suis fou. Folie pour folie, j’aime mieux être fou
+d’amour pour Dieu que fou d’amour pour le
+monde. »</p>
+
+<div class="section"></div>
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Roux traversa, de 1860 à 1864, une période de
+félicité où il semble que Dieu ait voulu, en le comblant
+de grâces sensibles, lui donner des forces,
+pour qu’il supportât sans défaillir les épreuves qui
+succèdent aux liesses quand on pénètre dans la vie
+illuminative, second stade de la Mystique.</p>
+
+<p>Il reçut l’humilité, c’est-à-dire la principale des
+vertus qui mènent à la sainteté : « Je me vois horrible,
+écrivait-il, et pourtant je suis en paix, car je
+ne veux ni flatter mes vices ni que mes vices me
+découragent. Je suis pour vous contre moi, ô mon
+Dieu. Quelque misère qui me reste, aurais-je pu,
+sans vous, espérer me tourner ainsi vers vous et
+secouer le joug de mes passions ? Je m’abandonne
+entre vos mains : tournez, retournez cette boue,
+donnez-lui une forme, brisez-la ensuite. Elle est à
+vous, elle n’a rien à dire, il lui suffit qu’elle serve à
+tous vos desseins. Élevé, abaissé, consolé, souffrant,
+misérable, appliqué à vos œuvres, inutile à
+tout, je vous adorerai en sacrifiant ma volonté à
+votre volonté. »</p>
+
+<p>L’Eucharistie le soutenait dans ses efforts pour
+dépouiller « le vieil homme » et se revêtir de Jésus.
+« Sans elle, dit-il, j’aurais reculé, découragé devant
+ce travail de destruction et d’édification. Mais par
+elle, mon labeur s’est simplifié, est devenu plein
+d’attraits. »</p>
+
+<p>Il fut en même temps gratifié des secours de la
+Vierge auxiliatrice. Le jour de la fête de l’Annonciation
+1860, il eut l’intuition formelle qu’elle le
+prenait sous son égide : « Ce bonheur n’a duré
+qu’un instant, dit-il, mais comme un météore ardent
+et lumineux il a embrasé mon âme. Par vous,
+ô Marie, et avec vous, je veux aimer Jésus… »</p>
+
+<p>Sa vie devint alors de plus en plus retirée. Il
+goûtait avec intensité les joies de la solitude et du
+silence. Sa classe terminée, il passait de longues
+heures à l’église, en oraison de quiétude devant
+le Saint-Sacrement. Après ces stations bienheureuses,
+il s’en allait dans la campagne. Comme il
+possédait, ainsi que sainte Térèse et saint François
+d’Assise, le sentiment profond de la nature, à
+l’exemple de ce dernier, il associait les choses aux
+actes d’adoration qui s’élevaient de ses lèvres vers
+le Créateur : notre frère le soleil « qui rayonne
+d’une grande splendeur », notre sœur la lune et
+nos sœurs les étoiles « qui sont claires et belles »,
+notre frère le vent qui vivifie les créatures, notre
+sœur l’eau « qui est humble et chaste », notre frère
+le feu « qui est agréable à voir, indomptable et
+fort », nos frères les arbres qui bruissent suavement
+comme des harpes, notre mère la terre qui
+produit « les fleurs diaprées et les herbes »<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Les amis du Poverello reconnaîtront ici une paraphrase
+de l’incomparable <i>Cantique du Soleil</i>.</p>
+</div>
+<p>Or, à mesure qu’il s’enfonçait davantage dans
+la forêt radieuse où souffle le Saint Esprit, le désir
+de se donner encore plus à Dieu croissait en lui.
+L’idée d’abord vague, puis plus précise de se faire
+prêtre lui vint. Son directeur consulté ne rejeta
+point ce projet d’une façon absolue. Mais, comme
+il sied, il exigea que Roux examinât cette vocation
+possible avec délais, prudence et réflexion. Puis il
+lui fit étudier la théologie, les Pères et les ouvrages
+des grands Mystiques, par exemple Suso, sainte
+Catherine de Sienne, sainte Térèse — celle-ci
+plus spécialement, dans l’admirable <i>Chemin de la
+Perfection</i> — et aussi le Père Faber dans son <i>Tout
+pour Jésus</i>. C’étaient là les fortes nourritures dont
+son âme, nullement encline aux dévotions mièvres,
+avait besoin.</p>
+
+<p>Mais Dieu avait sur Roux d’autres desseins. Ce
+n’était pas comme prêtre qu’il voulait le faire participer
+aux souffrances de son Fils, mais comme
+victime de réparation et d’adoration, au service de
+l’Eucharistie.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Le converti se préparait à entrer au séminaire
+quand la maladie fondit tout à coup sur lui. Les
+circonstances qui accompagnèrent cette entrée
+dans la voie royale de la Croix furent tellement
+significatives qu’il faut laisser Clément les exposer
+lui-même :</p>
+
+<p>« Le 30 avril 1864, fête de sainte Catherine de
+Sienne, j’étais en classe, dans ma chaire, surveillant
+mes élèves occupés à une composition. Ayant ouvert
+la Bible, je tombai sur ce passage de Job qui
+m’émut singulièrement : <i>Mon visage a été défiguré
+par mes pleurs, et mes paupières se sont couvertes
+de l’ombre de la mort. J’ai souffert tout cela sans
+que ma main fût souillée par l’injustice…</i></p>
+
+<p>« Je tournai les feuillets du Livre saint et cet
+autre passage d’Isaïe tomba sous mes yeux : <i>Il s’est
+élevé devant le Seigneur comme un faible arbrisseau,
+comme un rejeton qui sort d’une terre sèche. Il a
+été sans éclat, sans beauté ; nous l’avons vu et il
+n’avait rien qui attirât nos regards. Il nous a paru
+misérable, le dernier des hommes, un homme de
+douleurs et qui sait, par expérience, ce que c’est que
+l’infirmité…</i></p>
+
+<p>« J’étais loin de songer à ce moment qu’il pût y
+avoir dans ces paroles un avertissement de Dieu ;
+cependant j’allais en voir bientôt la réalisation. Que
+Dieu en soit éternellement béni !</p>
+
+<p>« Le soir de ce même jour, je me rendis à l’église
+pour l’ouverture du mois de Marie. Je ressentis,
+chemin faisant, comme un travail de contraction des
+muscles dans les jambes qui me rendit la marche
+difficile. Invité à assister le lendemain à la première
+communion d’une jeune parente, dans la
+chapelle de la Visitation, j’assistai à la cérémonie
+et je m’associai à la communion des enfants et de
+la communauté. Après l’action de grâces, je me
+disposai à rentrer chez moi. J’éprouvai alors le
+même phénomène physique que la veille. Ce ne
+fut qu’avec la plus grande difficulté que je pus
+sortir de l’église. Une fois dehors, la faiblesse
+augmenta à tel point que mes jambes ne pouvant
+plus me soutenir, je tombai. A ce moment, j’entendis
+une voix intérieure qui me disait : — <i>Tu
+ne guériras jamais de ce mal. Tu perds pour
+jamais l’usage de tes membres.</i></p>
+
+<p>« Mon premier sentiment fut celui de la douleur
+et de l’effroi. Me ressaisissant presque aussitôt et
+réunissant mes forces, je me relevai en songeant à
+ces paroles de <i>l’Imitation</i> : <i>Il n’est rien qui puisse
+détourner ou décourager ceux qui, remplis de la
+vie éternelle, brûlent du feu inextinguible de la
+charité.</i> Fortifié par ces mots, je repris ma marche,
+m’arc-boutant sur mon bâton, haletant et défaillant
+à chaque pas. Je gagnai péniblement ma demeure.
+Je n’en devais plus sortir de longtemps, encore
+ne serait-ce que ployé par l’infirmité, soutenu par
+deux bâtons, ressemblant plus à une bête qu’à un
+homme, vieillard à trente-neuf ans, ruine et loque
+humaine réalisant la parole d’Isaïe : <i>Nous l’avons
+vu ; c’était un homme de douleurs !…</i> »</p>
+
+<p>Il s’alita. Le médecin qui le soigna, le docteur
+Albert Vidal a diagnostiqué : « Un rhumatisme ankylosant
+et déformant qui lui supprima graduellement
+l’usage de toutes les articulations, celles du
+cou surtout (il ne pouvait plus relever la tête),
+celles de toute la colonne vertébrale, du bassin, des
+épaules, des hanches. Il me semble qu’il lui restait
+l’avant-bras, les mains et les genoux libres<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.
+Mais il n’a jamais eu ce qu’on appelle paralysie,
+c’est-à-dire défaut de fonctionnement par lésion
+des centres nerveux, cerveau ou moelle épinière,
+ou par lésion locale de certains nerfs. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> En effet. Et c’est ainsi qu’il put écrire et se traîner à
+l’église presque jusqu’à la fin de sa vie.</p>
+</div>
+<p>Ce certificat fut publié après sa mort pour répondre
+à quelques-uns qui attribuaient sa ferveur
+religieuse à une maladie de nerfs.</p>
+
+<p>Clément dut d’abord garder le lit assez longtemps.
+Puis ayant recouvré l’usage partiel de ses jambes,
+il essaya de reprendre ses fonctions de professeur.
+Mais ses souffrances s’accroissant d’une façon continue,
+il lui fallut bientôt demander sa retraite. Notons
+que tous les remèdes essayés par les médecins
+échouèrent à lui apporter la plus légère amélioration.
+La tête à la hauteur de la ceinture, les pieds
+raclant le sol, il marchait péniblement, appuyé sur
+deux petites cannes. Ses souffrances furent toujours
+aiguës et sans trêve. Et cela dura vingt-huit ans.</p>
+
+<p>Il me semble qu’on ne peut douter du caractère
+surnaturel de sa maladie, d’autant que si le corps se
+courbait sous le fardeau de la Croix, l’âme allait
+s’épurer de plus en plus par la douleur, et atteindre
+l’union avec Dieu, troisième stade de la vie mystique.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Voyons comment il progressa dans la voie
+étroite avant de fondre son âme dans la suradorable
+Essence. Les premiers jours furent terribles
+car, non seulement le mal lui broyait les membres,
+mais encore toute consolation surnaturelle lui était
+retirée. Dieu voulait lui faire bien sentir quel était
+son néant afin qu’il prît conscience que, sans le secours
+d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier
+ses tortures.</p>
+
+<p>Notant ses angoisses peu après que cette période
+douloureuse eut pris fin, il dit : « Ce fut d’abord
+une tristesse accablante, presque du désespoir. Une
+pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une
+douleur nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné
+de Dieu et de sa Mère. Je voyais dans le
+mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance,
+un châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce.
+Dès lors, je ne goûtai plus aucun repos le
+jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant
+comme un réprouvé de Dieu et de son Église… »</p>
+
+<p>Il était au maximum de cette agonie quand le
+saint prêtre qui le dirigeait lui apporta spontanément
+l’Eucharistie.</p>
+
+<p>L’effet du sacrement fut immédiat : l’âme comprimée
+par la tentation de désespoir, se redressa
+et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour
+divin. Il s’écrie : « Changement indicible ! Œuvre
+adorable de la droite du Très Haut ! J’étais autrefois
+sur un lit de roses, plongé dans les délices, et
+mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait
+de volupté. Aujourd’hui, je suis couché
+sur un lit de souffrances, en proie aux déchirements
+et à la douleur et mon âme transportée fond dans
+l’amour de Dieu… Mon Dieu, je repousse du pied
+toutes les choses de la terre, j’embrasse de toutes
+mes forces votre Croix. O Mon Dieu, <i>je surabonde
+de joie<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> !…</i> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit
+de Roux.</p>
+</div>
+<p>Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur
+lui fit lire alors les vies de sainte Lydwine
+et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des combats et
+des triomphes héroïques de ces deux généreuses
+victimes de la loi de substitution alluma en lui le
+désir ardent de les imiter. Il comprit sa mission et
+s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour
+expier les péchés du monde. Il écrit : « Quel plus
+beau partage, ô mon Dieu, pour un homme ? Et
+comment avez-vous jeté votre regard sur la plus
+misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à
+cette hauteur ? Moi, un homme de prière et d’immolation,
+moi un homme de douleur comme vous,
+mon Sauveur adoré ! Je ne veux subsister que pour
+me consumer devant vous comme la lampe de
+l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez,
+anéantissez mon être de misère, faites de moi un
+sacrifice parfait… »</p>
+
+<p>Comme le dit fort bien son biographe : « On ne
+saurait voir dans ces dispositions l’effet d’une
+exaltation illusoire et passagère. Elles étaient
+fondées sur une doctrine toujours reconnue et
+professée par l’Église, celle de l’union du chrétien
+à Jésus, union en vertu de laquelle le chrétien
+vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ
+vit en lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce
+habituelle, mêle ses prières, ses actes, ses mérites
+à ceux de Jésus vivant en lui. »</p>
+
+<p>D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie
+et de l’ivresse d’amour divin qui le transfigurait,
+son intelligence avait acquis un degré de lucidité
+tout à fait supérieur. Il note : « Mon âme a acquis
+une étonnante compréhension de la vie, une merveilleuse
+aptitude à embrasser la vie des autres, à
+y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler ; le soir,
+après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses
+misères, compati à ses douleurs, pleuré sur ses
+crimes, je me sens vivre de tant de vies ! Impuissant
+à les contenir dans mon cœur, je les répands
+aux pieds du Rédempteur ; je le supplie de les
+laver dans son sang, de les recevoir ainsi purifiées
+dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour
+du Père. »</p>
+
+<p>Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il
+n’était pas dans l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il
+ressentait davantage les joies du sacrifice, il croissait
+en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la
+marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la
+sorte.</p>
+
+<p>Ces vertus, nous allons les voir se manifester.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une
+façon continuelle et qui, de plus, éprouve, comme
+nous le verrons, des peines d’esprit d’une acuité
+formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur,
+c’est fort naturel. Ce qui ne l’est point, c’est
+que plus il souffre, plus il se montre patient, doux,
+charitable.</p>
+
+<p>Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de
+Clément, l’amour de Dieu eut pour répercussion
+l’amour des hommes.</p>
+
+<p>L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était
+aimable et souriant. Il ne se plaignait point ; il ne
+demandait pas qu’on le plaignît. S’oubliant lui-même,
+il s’informait de leurs peines et de celles de
+leurs proches, les consolait et leur donnait des avis
+pleins de bon sens et d’affectueuse mansuétude.
+Jamais on ne l’entendit porter de jugements amers
+sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses
+à ceux qui critiquaient hautement sa « bigoterie ».</p>
+
+<p>Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son
+directeur après l’abbé Raimondi, a dit de lui :
+« S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles de
+sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que
+d’une façon brève et évasive. Parfois il se bornait
+à dire : Comment voulez-vous que puisse aller un
+vieux meuble, une machine toute détraquée ? On
+n’en parle pas ; ça n’en vaut pas la peine… Et il accompagnait
+ce propos d’un rire franc et communicatif
+qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce
+martyr… »</p>
+
+<p>N’ayant comme ressources que sa maigre pension
+de retraite pour les faire vivre lui et sa mère, il se
+privait d’une servante et vaquait lui-même aux
+soins du ménage. Plusieurs fois, une personne
+pieuse qui le visitait souvent, M<sup>lle</sup> Angélique Cresp
+le surprit à laver, avec mille peines, le parquet de
+sa chambre. « C’est pour épargner, dit-il, cette fatigue
+à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu
+d’elle tant de services ; je puis bien lui rendre celui-là. »</p>
+
+<p>Octogénaire, M<sup>me</sup> Roux perdait peu à peu la vue.
+Faisant la cuisine, il lui arrivait de laisser tomber
+des morceaux de charbon, des copeaux, de la
+cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément
+Roux riait de ce singulier assaisonnement et n’en
+mangeait pas moins. « C’est, disait-il, une excellente
+occasion de me mortifier en expiation de mes
+péchés. »</p>
+
+<p>Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un
+potage où naviguaient des mouches. Comme le visiteur
+témoignait de la surprise et un peu de répugnance,
+Roux lui dit : — Quelle différence voyez-vous
+entre des mouches et des grives ?… Par cette
+repartie il essayait de dissimuler son esprit de mortification.</p>
+
+<p>Une autre fois, comme il se mettait à table, on
+frappe à la porte. C’était un pauvre qui demandait
+un secours. Roux n’avait pas d’argent, car les
+quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu
+s’en allaient tout de suite en aumônes. Il donne au
+solliciteur sa part du dîner. Comme sa mère essayait
+de protester : — Ne me prive donc pas de cette
+joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon
+repas que de le prendre moi-même.</p>
+
+<p>« N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être
+rien, ne désirer rien, suivre nu Jésus-Christ nu,
+seule science, seul trésor, seul repos, seul bonheur
+que je doive rechercher encore ici-bas. »</p>
+
+<p>Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une
+seule couverture sur son lit. Quand on lui disait
+qu’il devait parfois grelotter, il répondait : — Pas
+du tout : je suis on ne peut mieux. Et cela est bien
+suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.</p>
+
+<p>Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un
+matin qu’il partait pour assister à la messe et communier,
+une dame survint qui voulait lui demander
+un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière.
+L’entretien se prolongea de telle sorte que
+lorsqu’il prit fin, l’heure de la messe était écoulée.
+La visiteuse s’excusait. « Que voulez-vous, répondit-il,
+je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté.
+Que puis-je faire de mieux ? Au lieu de communier
+avec l’Eucharistie, je communie à la volonté divine. »
+Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte
+le fait, jusqu’à quel point son âme était avide de
+la sainte communion.</p>
+
+<p>Un jour de foire, un de ses amis le rencontra
+près de la place où s’agitait la foule. Très étonné,
+il ne put s’empêcher de lui dire : — Vous ici ! — Eh
+oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense
+pas à Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre,
+n’est-il pas juste qu’il y ait quelqu’un pour adorer
+Dieu, le remercier, lui faire amende honorable ?
+C’est ce que je fais.</p>
+
+<p>Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Catherine Bernard le rencontre dans la rue,
+riant de tout son cœur : — Qu’avez-vous donc,
+monsieur Roux ?</p>
+
+<p>— Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je
+viens de me trouver nez à nez avec un âne et il s’est
+enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé !…</p>
+
+<p>Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que
+présentait son corps courbé sur deux cannes. Loin
+de s’en chagriner, il y voyait un motif d’humilité
+salutaire et s’en réjouissait.</p>
+
+<p>Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une
+fête de le recevoir. M<sup>me</sup> Latty, modiste, rapporte
+ceci : « Lorsque M. Roux entrait dans mon atelier,
+il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même
+qui venait nous visiter. Les ouvrières heureuses,
+attentives, charmées, l’écoutaient ou plutôt
+buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de
+tout : de notre état, de notre travail, nous égayant
+par sa bonne humeur et son entrain. Puis il savait
+amener doucement notre esprit vers des pensées
+plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier
+notre travail. Et tandis que nos doigts maniaient
+l’aiguille et froissaient les rubans, il dirigeait vers
+Dieu ces actes vulgaires, et nous apprenait à les
+accomplir dans son Amour. Et après que le saint
+homme nous avait quittées, nous étions encore sous
+le charme et nous nous redisions quelques-unes des
+belles et touchantes paroles qui étaient tombées
+de ses lèvres… »</p>
+
+<p>On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages
+mais il faut se borner. Ajoutons seulement que Clément
+Roux obtint plusieurs conversions. M. Henri
+Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené
+à Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait :
+« Non seulement M. Roux convertissait les
+âmes, non seulement il les entraînait par ses conseils
+et ses exemples à la pratique des vertus héroïques,
+mais son souvenir seul suffisait pour les
+soutenir et les animer dans les moments difficiles. »</p>
+
+<p>Un dernier trait ; je le tiens du propriétaire de la
+maison que Clément Roux habitait à Grasse. Le
+brave homme avait les larmes aux yeux en me parlant
+de lui : — Voyez-vous, Monsieur, me dit-il,
+M. Roux, c’était un saint. On se sentait devenir
+meilleur rien qu’à l’approcher.</p>
+
+<p>Et il me conta ceci ; Clément Roux était toujours
+vêtu d’habits propres mais très usés, vu son dénuement.
+Cette circonstance et son infirmité lui donnaient
+l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs
+fois que des personnes, étrangères à la ville,
+édifiées par son extrême recueillement à l’église,
+s’approchèrent de lui et lui glissèrent quelque monnaie
+dans la main. Il saluait profondément et en
+silence. Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous
+ou la pièce blanche à l’un des indigents qu’il assistait…</p>
+
+<p>Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ,
+le beau, le fier, le sensuel, le bouillant et
+l’aventureux jeune homme d’autrefois.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Or tandis que Roux donnait ainsi l’exemple de
+toutes les vertus et répandait la paix autour de lui,
+il avait à soutenir, dans son âme, de terribles
+épreuves dont rien ne paraissait au dehors.</p>
+
+<p>Car ainsi que le dit le Père Lambert : « Dieu
+avait voulu faire de lui une de ces âmes-victimes
+comme le monde en a toujours vu depuis que,
+victime lui-même, Jésus-Christ s’est offert sur le
+Calvaire, en hostie d’expiation et s’est proposé
+en exemple à l’humanité rachetée par sa mort…
+Toujours cette divine Victime s’est associée, pour
+continuer sa vie d’immolation et son œuvre rédemptrice,
+des âmes de choix qu’elle a fait communier
+à ses humiliations et à ses douleurs, afin
+de les faire participer à ses mérites ici-bas et à sa
+gloire là-haut ».</p>
+
+<p>Le cœur aimant de Roux connut l’abandon des
+hommes. Parmi les incroyants, ceux de ses amis
+qui goûtaient jadis sa conversation pleine de saillies
+et d’aperçus originaux, s’éloignèrent de lui, l’estimant
+désormais fort ennuyeux à entendre et fort
+désagréable à regarder. Il en souffrit d’abord
+beaucoup dans ses sentiments naturels. Mais un
+jour qu’il se plaignait à Dieu de son délaissement,
+il entendit la voix intérieure lui répondre :
+<i>Je t’ai constitué homme de douleur et de prière
+afin que ta charité s’exerce dans l’éloignement
+des créatures, en souffrant et en priant pour tes
+frères.</i></p>
+
+<p>Cet avertissement lui dilata l’âme ; pour se le
+rappeler il transcrivit sur son carnet cette phrase
+d’un écrivain catholique : « Quand on n’a plus
+qu’un ami et que cet ami est le plus beau des enfants
+des hommes, le cœur peut bien gémir et languir
+mais il n’est plus troublé ; et les croix les plus
+douloureuses ont cela d’aimable qu’elles sont imbibées
+du sang de Jésus… »</p>
+
+<p>D’ailleurs, comme on l’a vu, il eut bientôt pour
+le soutenir dans la voie étroite d’excellents prêtres
+et quelques belles âmes de celles dont j’ai rapporté
+les témoignages.</p>
+
+<p>Des deuils l’affligèrent aussi. Il perdit successivement
+sa sœur, très pieuse, et sa mère. Dans les
+dernières années, celle-ci était devenue aveugle.
+Clément l’entourait de soins, la guidait doucement
+dans la résignation aux volontés de Dieu.
+Rien n’était plus touchant que le spectacle de ce
+quasi-paralysé, menant tous les jours à la messe
+cette octogénaire aux prunelles éteintes. Quand il
+l’eut perdue, il resta tout seul, ne voulant toujours
+pas de domestique, affirmant qu’il se servait très
+bien lui-même.</p>
+
+<p>Mais une douleur encore plus poignante lui vint
+par l’inertie ou la tiédeur de tant de catholiques. Il
+se serait volontiers écrié avec un Saint dont le
+nom m’échappe : « Seigneur, dans quel siècle
+m’avez-vous fait vivre ! » Ou il aurait pu répéter
+l’étonnante clameur de saint François d’Assise :
+« L’Amour n’est pas aimé ! » Il écrit :</p>
+
+<p>« O mon Dieu, jetant mes regards attristés autour
+de moi, je ne vous trouve pas : je vois des multitudes
+qui vous oublient, des tièdes qui vous négligent,
+des Pharisiens, des faux frères qui savent
+votre loi et vous outragent. Hélas ! les cœurs humains
+me parlent souvent moins de vous que la pierre,
+la plante ou l’insecte. O mon Dieu, je vous le demande
+à genoux, par Marie Immaculée, transformez
+les cœurs de boue, retenez sur le bord de
+l’abîme ces autres âmes encore croyantes mais
+faibles dans la foi et dans l’amour !… »</p>
+
+<p>Enfin la Malice éternelle, furieuse de le voir
+monter vers la lumière et entraîner d’autres âmes
+à sa suite, se rua sur lui pour le décourager par la
+torture morale.</p>
+
+<p>Satan le tenailla par le scrupule, lui insinua
+qu’en vivant comme il le faisait, il flattait son
+amour-propre, scandalisait le prochain et dépréciait
+la religion.</p>
+
+<p>Roux, éclairé par la Grâce, para la botte : « Il y
+a, disait-il, un démon, tout particulièrement attaché
+à mon âme, qui me pousse à l’absurde sous les prétextes
+en apparence les plus saints. L’édification
+ou le scandale, voilà ses couvre-chefs. Oui, il y a
+le démon de l’absurdité : tenons-nous en garde !… »
+Comme il arrive toujours quand on le démasque, le
+Mauvais battit en retraite sur ce point. Mais il fut
+remplacé aussitôt par le démon de l’impureté qui
+remplit l’esprit de Clément d’images abominables.
+Cette obsession le poursuivit chez lui, à l’église,
+devant le Saint-Sacrement exposé — partout et sans
+trêve pendant des jours, des semaines et des mois.
+C’était l’attaque démoniaque dans toute son horreur,
+celle contre quoi la volonté ne peut rien. Submergé
+dans l’ordure, Clément agonisait de dégoût et
+d’épouvante. Mais il se souvint que sainte Catherine
+de Sienne avait passé par des affres du même
+genre et que, demandant à Notre-Seigneur <i>où il
+était alors</i>, elle reçut de Lui cette réponse : <i>J’étais
+dans ton cœur.</i> Il fit comme elle, demandant au
+Bon Maître s’il n’était pas abandonné, condamné,
+sans rémission, au fumier. Et la voix intérieure lui
+répondit : — <i>Tu n’as pas cessé, crois-le bien, d’être
+en moi, de vivre ma vie. Tu portes ta croix avec moi,
+et je la porte avec toi ; plus la croix est pesante, plus
+je glorifie mon Père en toi.</i></p>
+
+<p>Bien d’autres tentations l’assaillirent pour le
+perfectionnement continuel de son âme. Toutes
+tendaient à le jeter dans le désespoir ; il leur
+résistait victorieusement car, soutenu par les
+paroles que je viens de citer, il s’écriait : « Si
+tourmenté mais si invincible ! Si près du démon
+mais si loin de lui ! Si loin du ciel mais si près de
+Dieu ! »</p>
+
+<p>Mais toutes ces souffrances n’étaient rien auprès
+de celle qui prépara son admission dans la vie unitive.</p>
+
+<p>Il entra dans la seconde nuit obscure, la nuit de
+l’esprit dont saint Jean de la Croix a dit « qu’elle
+est amère et terrible, que l’être qui la subit est
+comme plongé vivant dans l’enfer ».</p>
+
+<p>Laissons-le décrire son angoisse : « Je ne perçois
+plus aucune clarté venant du ciel ; je marche dans
+d’épaisses ténèbres. Et dans ce vide où mon âme
+se meut sans entrevoir d’issue, la crainte de tomber
+en quelque piège la trouble sans cesse et la met
+en agonie. O mon Dieu, je me souviens de ces ardentes
+prières où naguère encore je m’absorbais en
+vous. J’étais sincère quand je m’écriais que j’acceptais
+pour votre amour toutes les souffrances, tous
+les sacrifices, toutes les humiliations. Et me voilà
+comme voué à l’impuissance de tout bien, de toute
+générosité, de toute vertu. Je ne puis plus élever
+mes regards vers le ciel ; rien de spirituel, rien de
+céleste ne circule en moi ; je me sens mourir !… »</p>
+
+<p>Commentant cette épreuve suprême, le Père
+Lambert dit : « Si l’on ne juge ce langage que
+d’après les données naturelles, on sera peut-être
+tenté d’y voir une pieuse exagération, l’effet
+d’une imagination maladive… Autre est la façon
+d’apprécier ces angoisses de l’âme si l’on se place
+au point de vue de la foi. Au regard de la foi,
+elles sont, selon les desseins de la Sagesse éternelle,
+le divin creuset où l’âme des élus s’épure
+et se transforme pour s’acheminer vers la béatitude.
+C’est là et seulement là qu’il faut chercher
+l’explication des épreuves physiques et morales
+que les Saints ont connues. Clément Roux, que
+Dieu voulait élever aux sommets, ne devait pas
+s’y acheminer par une voie différente. »</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Dans ce même temps, des amis de Clément lui
+proposèrent d’entreprendre un pèlerinage à Lourdes
+pour demander sa guérison à la Vierge. On lui
+faisait valoir que cette guérison miraculeuse pourrait
+être pour un grand nombre d’incrédules ou d’indifférents
+une occasion de retour à la foi.</p>
+
+<p>Il hésita d’abord, consulta une religieuse très
+avancée dans la vie spirituelle. Mais cette sainte
+moniale lui répondit qu’après les assurances qu’il
+avait reçues d’être une victime de réparation unie à
+la Passion du Christ, elle croyait préférable qu’il
+continuât de souffrir pour le rachat des péchés du
+monde.</p>
+
+<p>Roux lui donna raison. Il demanda au Seigneur
+de ne jamais guérir. Et cet héroïsme dans le sacrifice
+dissipa les ténèbres. Il se fondit en Dieu et
+connut enfin les joies de l’union constante avec
+Jésus. Alors il passa la plus grande partie de son
+existence dans la chapelle des Visitandines, priant,
+adorant la Présence Réelle dans le tabernacle :
+« Ici, écrivait-il, je vis, ailleurs, je ne vis plus. Ma
+nature a subi une telle transformation que je meurs
+d’ennui en dehors de ce lieu d’adoration et d’amour.
+Il n’y a plus à y revenir : c’est un fait réellement
+et pour jamais accompli ; ma volonté n’y pourrait
+rien. Je sens en moi une puissance irrésistible qui
+m’enchaîne au pied de l’autel. Entre mon âme et
+Jésus, il y a un courant d’amour sans solution de
+continuité. Et dans ce silence profond de l’amour,
+j’entends retentir un seul mot qui me plonge dans
+un ravissement sans fin : <i>Je t’ai aimé de toute
+éternité !…</i> » Dès lors, il s’absorba jusqu’à la fin de
+sa vie terrestre dans sa fonction de serviteur de
+l’Eucharistie.</p>
+
+<p>Les ravissements de son âme, où coulait un perpétuel
+fleuve de lumière, il les a exprimés par des
+cris d’amour si fervents qu’ils brûlent encore les
+pages où il les traça car, désormais, il pouvait dire,
+à la manière de saint Paul : — Je vis, mais c’est
+Jésus qui vit en moi !</p>
+
+<p>Ceux qui le surprenaient en adoration éprouvaient
+une sorte d’éblouissement et se sentaient remués
+jusqu’au fond de l’âme à le contempler. Un
+jour, une personne pieuse, M<sup>lle</sup> Catherine Bernard,
+avait à l’entretenir d’une affaire urgente. On lui dit
+qu’il était chez les Visitandines où le Saint-Sacrement
+était exposé. Elle se rendit à la chapelle et
+s’approchant de Clément qui était agenouillé près
+de la table de communion, elle lui toucha l’épaule.
+Il tourna la tête et elle fut stupéfaite en voyant sa
+figure couverte de larmes et toute lumineuse. « Je
+fus tellement saisie, ajoute-t-elle, que je me retirai
+sans avoir osé lui adresser la parole. »</p>
+
+<p>Ainsi la lumière rayonnait de lui pour pénétrer
+dans l’âme des fidèles.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>De plus en plus épris de solitude, il vint s’installer
+dans son village natal, Auribeau : il y passa
+les dernières années de sa vie. « Ce séjour m’est
+très favorable, disait-il, j’y puis donner à mon
+Maître absolument tout mon temps, ayant au foyer
+une femme chrétienne, une vraie servante de Dieu
+qui me débarrasse de tout soin. Dans ma solitude,
+j’ai la nature, j’ai l’Eucharistie surtout, ces deux
+amours qui remplissent ma vie. »</p>
+
+<p>Les heures qu’il ne passait pas à l’église, il les employait
+à des promenades dans les forêts de pins et de
+chênes qui enveloppent Auribeau. Il descendait les
+pentes qu’occupent les blanches maisons du village,
+suivait le cours capricieux de la Siagne ou bien errait
+sous les grands arbres dont le profond murmure se
+mêlait à ses effusions. Il y restait jusqu’au crépuscule
+et y laissait déborder les torrents d’amour dont
+son cœur était plein. Ses méditations, ses oraisons,
+ses élévations, ses extases, il les a résumées en des
+pages d’une poésie intense et, dont je vous prie de
+le croire, vous ne trouverez pas l’équivalent dans
+les strophes les plus véhémentes des panthéistes.</p>
+
+<p>Un exemple : « Lorsque la nuit se fait et que les
+bruits humains cessent, les eaux, les ramures, les
+insectes entonnent leur hymne au Créateur. De
+l’éminence où je me repose, j’assiste au concert qui
+m’environne de toute part. Je donne ma note :
+« O Toi, Père éternel, toute la terre te vénère » et
+je dirige vers Dieu le cantique de la création. Et
+je vous assure que cela marche très bien, mieux
+qu’à l’Opéra. Quand l’harmonie est parfaite, je me
+lève en criant à tout ce monde qui chante : <i lang="la" xml:lang="la">Venite
+adoremus !</i> Et j’emporte à Dieu l’adoration de tous
+les êtres y compris l’homme qui dort ou va dormir.
+Voilà la fin de la journée. Mais le matin, c’est bien
+autre chose. Portant, dans mon âme, tous les êtres
+et toutes les âmes, je vais les prosterner aux pieds
+de Jésus, les unir à Jésus, afin que, autant qu’il est
+en moi, tout adore Jésus, tout rentre en Dieu avec
+Jésus. Il me semble alors que toute créature, que
+tout ce qui a vie sur terre tressaille en moi de bonheur,
+d’adoration et d’amour et s’écrie avec moi :
+« O festin sacré où le Christ est pris en nourriture ! »
+Ce n’est plus seulement l’air, la lumière, l’eau, le
+pain qu’il nous donne, il se donne lui-même à
+nous tous, ô mes chers frères, les êtres ! Il se
+donne afin que nous soyons à Lui, en Lui, consommés
+dans l’amour !… »</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Cependant les forces de Clément Roux allaient
+s’affaiblissant. Néanmoins, tant que la chose lui fut
+possible, il tâcha de faire du bien autour de lui.</p>
+
+<p>Il apprenait le latin à un enfant du village qui
+devint prêtre. Il écrivait à ses amis de longues
+lettres qui peuvent se résumer en ces deux mots :
+<i>Aimons Dieu !</i> Il se traînait péniblement le matin à
+l’église pour y recevoir son Pain quotidien, le soir
+pour adorer. Mais la fin approchait.</p>
+
+<p>Un jour qu’il était en prière devant le tabernacle,
+il tomba en syncope. On le transporta chez lui.
+Après quelques semaines de repos absolu, il se
+remit un peu. Mais il ne marchait plus qu’avec une
+extrême difficulté et il ne voyait plus que d’un œil.</p>
+
+<p>Bientôt, en 1891, il perdit tout à fait l’usage de
+ses membres et il dut garder constamment le lit.
+« Je n’irai plus au pied de vos autels, ô mon Dieu,
+s’écria-t-il, je n’aurai plus ce qui seul pouvait
+m’attacher à la terre. O sacrifice auprès duquel celui
+de la vie n’est rien ou peu de chose… Mais, ô
+mon Dieu, je veux ce que Vous voulez, je le veux
+comme Vous le voulez, je le veux autant que Vous
+le voulez. <i lang="la" xml:lang="la">Fiat ! Fiat ! Fiat !</i> »</p>
+
+<p>L’excellente femme qui le soigna durant ses derniers
+jours, M<sup>me</sup> Maille m’a dit qu’il avait fait placer
+son lit de façon à voir le chevet de l’église. Il pouvait
+de la sorte adorer toujours le Saint-Sacrement,
+y ramener sans cesse sa pensée. Et comme de sa
+chambre, on aperçoit aussi un coin de forêt et, tout
+au loin, la mer, il lui restait facile d’unir la nature
+à son oraison perpétuelle.</p>
+
+<p>— Il priait jour et nuit, ajouta M<sup>me</sup> Maille, et
+s’il s’interrompait c’était pour lire dans ce volume.
+Elle me le montra. C’était un <i>Manuel de l’Association
+des agonisants</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Maille reprit : — A peine avait-il commencé
+à lire que d’abondantes larmes lui jaillissaient des
+yeux et trempaient le livre. Alors, il demeurait
+des heures comme en extase.</p>
+
+<p>Je remarquai en effet que le volume était tout
+taché comme par des gouttes de pluie, si bien que
+le papier en était devenu singulièrement friable. Je
+notai aussi que les pages les plus vétustes, celles
+qui furent évidemment le plus souvent feuilletées et
+baignées de pleurs, portaient un récit de la Passion
+et un Chemin de la Croix. — Vous l’avouerai-je ?
+J’ai baisé ce livre avec une religieuse émotion…</p>
+
+<p>Au commencement de 1892, la main droite lui
+refusa tout service. La dernière lettre qu’il ait dictée,
+en avril, se termine ainsi : « Je suis malheureux
+mais je conserve la foi et l’amour… »</p>
+
+<p>Puis une suprême épreuve lui fut réservée. Or il
+l’avait demandée peu auparavant dans une prière
+écrite. On l’a retrouvée dans l’un de ses carnets et
+en voici la conclusion : « Que les vers me rongent
+avant ma mort ; que la pourriture et l’infection me
+consument ! Que je serais heureux si je pouvais, un
+instant avant le trépas, exempt de péchés, dire
+avec autant de vérité que les Bienheureux dans le
+ciel : <i>Mon Dieu, je vous aime !</i> Et qu’en même
+temps, ma langue se pourrît, mon corps s’anéantît.
+C’est la grâce que je vous demande, ô mon Sauveur,
+pour les humiliations et les tourments de
+votre Passion… »</p>
+
+<p>Il fut exaucé : à mesure que la vie s’éteignait
+dans son corps, les fonctions organiques devinrent
+à peu près nulles. Et il tomba en pourriture.
+L’odeur qui se dégageait de lui écarta tout le monde
+sauf son admirable garde, M<sup>me</sup> Maille, qui ne le
+quitta pas une minute.</p>
+
+<p>Enfin, après une semaine d’épouvantables souffrances,
+ayant reçu les derniers Sacrements, il expira
+doucement. L’heure de sa naissance à la Vie
+éternelle fut onze heures du soir. C’était le
+29 juin 1892, fête de saint Pierre et saint Paul.</p>
+
+<p>Je le répète : le martyre, que Clément Roux
+avait héroïquement supporté, pour l’amour de Dieu
+et le rachat des péchés du monde, dura vingt-huit
+ans.</p>
+
+<p>Et nous nous plaignons quand nous sommes
+alités seulement quinze jours par la grippe ou par
+un bobo quelconque !…</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Le bon Curé d’Auribeau, qui m’avait accompagné
+chez M<sup>me</sup> Maille et montré l’endroit où fut la tombe
+de Roux avant la désaffectation de l’ancien cimetière,
+me dit qu’en retournant à Grasse, je trouverais
+à mi-chemin une chapelle de la Sainte
+Vierge où le Serviteur de Dieu allait souvent prier.
+Cet oratoire est dédié à Notre-Dame de Valcluse ;
+c’est un lieu de pèlerinage assez fréquenté par les
+paroisses de la région.</p>
+
+<p>Arrivé à l’endroit où se trouve ce petit sanctuaire
+de briques, je pénétrai dans l’enclos au
+centre duquel il s’élève. Le gardien était absent.
+J’eus beau appeler, sonner, personne ne vint.</p>
+
+<p>Alors je m’agenouillai sur une marche et, par
+une mince ouverture dans la porte de la chapelle,
+j’aperçus confusément une statue de la Mère de
+Miséricorde ; je la saluai ; puis, après avoir récité
+le <i lang="la" xml:lang="la">Salve Regina</i>, je m’assis sur une grosse pierre et
+me pris à méditer.</p>
+
+<p>Il faisait une journée de printemps délicieuse.
+Dans le ciel limpide, de petits nuages, blancs
+comme des cygnes, volaient emportés par une
+brise légère. Le soleil, tamisé par le feuillage des
+vieux ormes et des grands platanes qui peuplent
+l’enclos, semait des médailles d’or clair sur le sol.
+La rivière torrentueuse formait une cascade
+à quelques pas. Un if gigantesque s’élançait,
+comme une flèche de cathédrale, dans la lumière.
+Un rossignol, caché quelque part dans la frondaison,
+chantait éperdûment les litanies de la
+Sainte Vierge… Tout était si paisible, si recueilli !</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement le charme de ce site
+harmonieux qui me prenait le cœur, c’était aussi
+cette sérénité qui désigne les endroits où Marie
+règne avec prédilection. Or tout ici la priait, la
+célébrait : l’oiseau passionné, les ramures rêveuses,
+l’eau qui s’attardait en roucoulant. Je me joignis
+à cette hymne ; comme l’avait fait jadis Clément
+Roux, je dis : — Mes frères les arbres, mon frère
+rossignol, ma sœur l’eau et toi, brise musicale,
+chantons encore la Sainte Vierge !… Si bien que
+le concert redoubla. J’étais heureux car je sentais,
+indulgente, tout près de moi, mon Étoile du Matin.</p>
+
+<p>Puis je me remémorai ses bontés à l’égard des
+pauvres convertis. J’évoquai Huysmans consolé
+par Notre-Dame de Chartres, Verlaine affirmant,
+dans sa prison, qu’il ne voulait plus aimer que sa
+mère Marie, Lœwengard conquis par Notre-Dame
+de Fourvière, Robert éclairé sur sa vocation par
+Notre-Dame des Victoires, Lefèvre mené, à son
+insu, vers l’Évangile, par Notre-Dame de Lourdes,
+Claudel foudroyé par la Grâce en entendant le <i lang="la" xml:lang="la">Magnificat</i>
+à Notre-Dame de Paris, Clément Roux
+faisant vœu d’aller à Jésus par Marie Immaculée — et
+enfin quelqu’un, que je sais bien, conduit à
+Dieu par la Vierge de Cornebiche.</p>
+
+<p>Que vouliez-vous que je fisse ?… Je versai des
+larmes de reconnaissance et d’allégresse. Je promis
+une fois de plus à ma Dame de Lumière d’employer
+tout ce que j’ai de forces à son service…
+Et cela dura longtemps.</p>
+
+<p>Puis, comme mon cheval, attaché dehors et
+tourmenté par les insectes, s’impatientait, je dus
+m’arracher de ce lieu béni. Je m’éloignai ; mais
+jusqu’à Grasse, je ne cessai de reprendre les litanies
+et de demander au bon Clément Roux qu’il
+ne m’oubliât pas dans le séjour bienheureux où il
+prie pour les convertis…</p>
+
+
+<p class="h3">Note I</p>
+
+<p class="small">Je n’ai fait dans ce chapitre que résumer et commenter
+l’excellent volume du Père Lambert, quelques lettres de
+Clément Roux et ses notes manuscrites. Limité quant à la
+place dont je disposais, j’ai dû choisir les citations les plus
+caractéristiques et me borner à l’essentiel. Mais il y a bien
+d’autres choses encore dans ce livre. Clément Roux reçut
+de Dieu la faveur de déterminer des vocations religieuses
+et de confirmer dans leur attrait des jeunes gens qui se
+sentaient sollicités au sacerdoce. Le biographe donne aussi
+des lettres à des Visitandines, à des Filles du Bon Pasteur
+et à un séminariste qui sont, pour les personnes
+éprises de vie intérieure, d’une incomparable beauté. Les
+gloses de ce zélé serviteur de Dieu qu’est le Père Lambert
+sont loin de leur nuire. C’est pourquoi j’engage fort à lire
+cette biographie.</p>
+
+
+<p class="h3">Note II</p>
+
+<p class="small">Un fait de la vie de Clément Roux mérite tout particulièrement
+d’être signalé. Le Père Lambert l’expose ainsi
+(pages 359 et suivantes de son livre) : « Il n’est point rare
+de constater dans la vie des grands serviteurs de Dieu une
+vue claire et précise de certains événements futurs. » Ce
+fut le cas pour Clément Roux. Il écrivait à la date du
+6 juin 1881 : <i>La société s’achemine à pas rapides vers le paganisme.
+Dans les âmes chrétiennes elles-mêmes, la foi, la
+vie surnaturelle vont s’affaiblissant. Comment réagir ? Quel
+remède opposer au mal général ? Le corps de Notre-Seigneur
+Jésus-Christ ! L’Eucharistie seule sauvera le monde. Prions,
+prions afin que le Pape se décide à lancer à travers le monde
+le mot d’ordre sauveur inspiré par Jésus.</i></p>
+
+<p class="small">« Et voilà que dans une autre lettre, en date du 2 octobre
+1883, il écrit : <i>J’ai la confiance intime, mieux encore, j’ai la
+certitude absolue que Jésus inspirera au Souverain Pontife
+une Encyclique sur la communion fréquente. Quand sera-ce ?
+C’est le secret de Dieu. Cet acte pontifical inaugurera une ère
+nouvelle de rénovation et de transformation dans le monde des
+âmes.</i></p>
+
+<p class="small">« Les prévisions du serviteur de Dieu, continue le Père
+Lambert, se sont réalisées à la lettre. Après les appels de
+Léon XIII, adressés dans sa lettre encyclique sur la Très
+Sainte Eucharistie, l’univers catholique a entendu les
+appels de Pie X invitant par le décret <i lang="la" xml:lang="la">Sacra Tridentina
+Synodus</i>, « tous les fidèles de toute classe et de toute condition »
+à s’approcher fréquemment, quotidiennement, de
+la Table eucharistique et inaugurant par là « l’ère nouvelle »
+entrevue par le saint homme de Grasse ».</p>
+
+
+<p class="h3">Note III</p>
+
+<p class="small">Un dernier détail : Après la mort de Clément Roux, ceux
+qui furent admis auprès de sa dépouille ont été tous frappés
+de ce fait que sa figure, la veille encore ravinée et contractée
+par la souffrance, était redevenue aussi belle que
+dans sa jeunesse et présentait une particulière expression
+de sérénité souriante.</p>
+
+<p class="small">On lit des choses analogues dans les Vies de Saints.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">CONCLUSION</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="drap i">Un jour, au détour d’une rue ou dans un sentier
+solitaire, on s’arrête et une voix nous
+dit dans la conscience : <i>Voilà Jésus-Christ !</i>
+Moment céleste où, après tant de beautés
+qu’elle a goûtées et qui l’ont déçue, l’âme
+découvre, d’un regard fixe, la beauté qui
+ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un
+songe quand on ne l’a pas vue. Mais ceux
+qui l’ont vue ne peuvent plus l’oublier.</p>
+
+<p class="sign sc">P. Lacordaire.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Si l’on a lu ce livre avec quelque attention, l’on
+aura remarqué que les convertis dont je parle — et
+j’aurais pu en ajouter bien d’autres dont le retour
+à Dieu date d’hier — diffèrent beaucoup entre eux
+par l’origine, l’âge, le caractère, le tempérament,
+l’éducation<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> J’aurais pu ajouter M<sup>me</sup> Juliette Adam, par exemple, qui,
+jadis, adorait Apollon et Vénus, et qui maintenant est redevenue
+chrétienne par l’intercession de sainte Clotilde, de sainte Geneviève
+et de la Bienheureuse Jeanne d’Arc : « Elles me réapprirent,
+dit-elle, le signe par lequel j’avais accompagné mes premières
+prières chrétiennes : Au nom du Père et du Fils et du
+Saint-Esprit. »</p>
+
+<p>Je voulais étudier aussi dans ce livre la conversion de Charles
+Morice. Mais il m’a demandé d’attendre la publication du volume
+qu’il prépare à ce sujet. En attendant, on lira, avec fruit, ses
+opuscules : <i>Le Retour ou mes raisons</i> et <i>l’Amour et la Mort</i>, deux
+brochures, Messein, éditeur.</p>
+</div>
+<p>On se sera rendu compte aussi que, malgré cette
+diversité, leurs pérégrinations de l’erreur à la Vérité
+unique, présentent des points de ressemblance
+essentiels. Des phénomènes de conscience analogues
+produisirent en eux des effets identiques.
+Si bien que, décrivant les joies et les souffrances
+qu’ils éprouvèrent, ils s’expriment souvent presque
+dans les mêmes termes. Par exemple, tous disent
+ou font entendre qu’ils eurent la sensation de
+passer <i>des ténèbres à la lumière</i>.</p>
+
+<p>J’en conclus qu’il doit y avoir pour les opérations
+de la Grâce illuminante sur les âmes une loi fixe,
+invariable.</p>
+
+<p>Ce n’est point mon rôle de la formuler. Je n’ai pu
+qu’exposer les faits avec une rigoureuse exactitude
+et en tirer les déductions nécessaires. Par ainsi, j’ai
+fourni des documents que je crois probants.</p>
+
+<p>Pour faire la synthèse de ces observations, et de
+celles que d’autres firent avant moi, il faut un théologien.</p>
+
+<p>Et ce théologien, qui devra être, en même temps,
+un physiologiste et un expert dans le maniement
+des âmes, pourra, seul, indiquer les règles précises
+selon lesquelles Dieu attire à lui ceux-là même qui
+le fuyaient. Je sais, du reste, que le Père Mainage,
+dominicain, s’occupe d’un travail de ce genre.
+Certes, nul n’est plus en mesure que lui de le
+mener à bien.</p>
+
+<p>Je ferai donc valoir seulement ceci : à mesure
+que notre siècle s’enfonce davantage dans un matérialisme
+épais, les âmes se multiplient qui languissent,
+suffoquent, s’étiolent, faute de l’atmosphère
+surnaturelle dont elles auraient besoin, pour
+se développer et pour accepter la loi de douleur
+universelle qui régit ce bas-monde.</p>
+
+<p>De cela, j’ai mille preuves. Il y a quelques jours
+encore, une jeune femme très malheureuse, en qui
+j’essaie d’allumer l’étincelle divine, m’écrivait :
+« Vos prières m’ont fait du bien. Que j’envie votre
+confiance en Dieu ! Que j’admire cette foi et comme
+je la désire !… »</p>
+
+<p>Elle l’aura si la Consolatrice des affligés daigne
+m’exaucer.</p>
+
+<p>Or, ô vous tous, mes frères, mes sœurs en Jésus-Christ,
+ce qu’il importe de montrer à ces pauvres
+ignorants, c’est que nulles consolations humaines
+ne suffisent à nous faire porter, avec résignation,
+avec joie, le fardeau de vivre ; que seul le Dieu,
+qui souffrit, plus que nous tous ensemble, pour le
+rachat de nos péchés, peut et <i>veut</i> nous venir en
+aide.</p>
+
+<p>Il ne faut d’ailleurs pas leur dissimuler que la
+marche vers le Seigneur comporte de terribles
+luttes et de grandes vicissitudes. Rappelons-leur
+les paroles de Claudel : « L’état d’un homme qu’on
+arracherait de sa peau d’un seul coup pour le
+planter dans un corps étranger, au milieu d’un
+monde inconnu, est la seule comparaison que je
+trouve pour exprimer cet état de désarroi. » Et il
+ajoute ceci : « Les jeunes gens qui abandonnent si
+facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte
+pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient
+le prix ! »</p>
+
+<p>Qu’on ne s’imagine pas que cet avertissement
+découragera les âmes généreuses que la Grâce
+sollicite. Cherchant Jésus, elles l’ont déjà trouvé.
+Il réside dans leur cœur et il leur donnera les
+forces dont elles ont besoin.</p>
+
+<p>Sous ce rapport, je crois que ce volume-ci
+n’atténue rien, ne passe rien sous silence. Mais je
+crois aussi qu’avec le secours de Dieu, j’ai réussi à
+montrer quelles joies de Paradis effacent ces dures
+épreuves. Et les néophytes y apprendront encore
+que la direction ferme d’un prêtre éclairé, que
+l’usage fréquent de la Sainte Eucharistie leur sont
+indispensables pour progresser vers l’Amour
+absolu par la voie royale de la Croix.</p>
+
+<p>Que ces bien-aimés, rachetés du Mauvais, se
+souviennent aussi que rien de terrestre ne peut
+assouvir la faim d’Idéal que Dieu mit en nous, ni
+nous <i>compléter</i> pour que nous grandissions au-dessus
+de nous-mêmes.</p>
+
+<p>Car, comme Joseph Serre l’écrit dans son beau
+livre <i>la Lumière du cœur</i> : « L’homme incrédule
+est moins complet qu’il n’en a l’air. La perfection
+du commerce et de l’industrie, de la sociologie et
+de la technologie, même la science et la morale
+modernes ne le réalisent point tout entier. La civilisation,
+l’art, la science, la vie, la mort, la terre,
+le monde, qu’est-ce que toute cette agitation de
+fourmilière humaine ou cosmique ? L’homme recueilli
+en son fond le plus intime ne se sent-il pas
+supérieur à tout cela, et insatisfait malgré tout ?…
+La morale humaine est l’expression des droits et
+des devoirs de l’homme terrestre et social. La morale
+chrétienne est l’expression des droits et des
+devoirs de l’homme spirituel et céleste. Sacrifier la
+seconde à la première, c’est mutiler l’homme. Le
+cœur humain n’est pas trop étroit pour les contenir
+toutes les deux. »</p>
+
+<p>O homme, ô femme qui avez oublié Dieu ou qui
+l’ignorez, n’avez-vous jamais remarqué que les entrepreneurs
+de négations qui vous empoisonnèrent,
+s’efforçaient aussi de vous mutiler ? Il semblerait
+qu’ils se soient dit : — L’homme est un être qui
+sent, comprend et croit. Nous lui retrancherons
+l’organe de la croyance et il n’en sera que plus
+allègre.</p>
+
+<p>C’est comme si, prenant un oiseau, ils lui coupaient
+une aile en s’écriant : — Il n’en volera que
+mieux !…</p>
+
+<p>O hommes, ô femmes, qui cherchez dans l’art
+une diversion à votre inquiétude, vous ne la trouverez
+pas. L’art est, certainement, après la sainteté,
+la plus belle manifestation de Dieu sur la terre ; et
+pourtant il déçoit jusqu’à ceux qui lui vouèrent
+toutes leurs pensées et tous leurs rêves. Lisez ce
+que criait, en ses dernières années, un écrivain de
+génie qui vécut dans l’enivrement de l’art et dont
+l’œuvre subsistera tant qu’il y aura une langue française,
+Gustave Flaubert : « Il me semble que je
+traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais
+où. Rien ne me soutient plus sur cette planète que
+l’espoir d’en sortir prochainement et celui de ne
+pas aller dans une autre qui pourrait être pire. »</p>
+
+<p>Vous tournez-vous vers quelque philosophie rationaliste ?
+Voici ce que le loyal Taine, le déterministe
+par excellence, avouait à la fin de sa vie :
+« Les recherches scientifiques assombrissent ma
+vieillesse. Au point de vue pratique, elles ne
+servent à rien. Un courant énorme et rapide nous
+emporte. A quoi bon faire un mémoire sur la profondeur
+et la rapidité du courant ?… » Et il ajoutait :
+« Si l’Église, par des miracles de zèle, n’arrive
+pas à reconquérir les masses pour en faire un peuple
+de croyants, c’en est fait de la civilisation française… »</p>
+
+<p>Chercherez-vous la certitude et la paix dans la
+science ? J’ai là vingt aveux de savants contemporains
+qui reconnaissent que la science est incapable
+d’élucider l’énigme de l’univers. J’en choisis deux
+parmi les plus récents et les plus justement notoires.</p>
+
+<p>M. Charles Richet, physiologiste remarquable,
+écrit : « Résignons-nous, par avance, à ne rien
+connaître du vaste monde, vraiment rien, malgré
+nos efforts. Au seuil de toutes nos universités, si
+fières de leur triste savoir, il faut inscrire cette décourageante
+devise : <i>nous ignorons !</i>… » (<i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, 15 août 1913.)</p>
+
+<p>Et M. Nordmann, directeur de l’observatoire de
+Paris, renchérit : « Nous vivons des heures de malaise
+moral où la désespérance et la lassitude
+étendent sur les êtres leurs ailes de plomb. » (<i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> juillet 1913.)</p>
+
+<p>Et voilà où les patriciens de la pensée, de la
+science et de l’art ont abouti, depuis que l’homme
+est en révolte contre Dieu !</p>
+
+<p>Mais vous, pauvres hommes, pauvres femmes
+qui, le cœur vide, l’âme gelée, tâtonnez encore à
+travers ces mornes ténèbres, détournez-vous des
+chimères qui vous mirent parfois au bord du suicide.
+Dans le silence de vos nuits d’insomnie,
+alors que l’angoisse vous tenaille, à cause de vos
+proches ingrats ou débauchés, à cause d’un amour
+perdu ou d’un espoir écroulé, prêtez l’oreille : vous
+entendrez une voix murmurer au fond de votre
+conscience : — Moi seul te reste, moi que tu as méconnu ;
+donne-moi tes fautes, donne-moi tes regrets
+et tes remords, et je te donnerai en retour
+mon grand Cœur brûlant d’amour pour toi…</p>
+
+<p>Ne l’étouffez pas, cette voix : c’est le bon Maître
+qui vous parle. Laissez-le faire : il déposera dans
+votre âme une toute petite semence qui s’appelle
+« le royaume des cieux ». Cette graine germera
+sous l’influence de sa Grâce, et elle montera et elle
+deviendra l’arbre magnifique qui porte les trois
+fruits surnaturels : foi, espérance, charité. Et alors
+vous saurez ce que c’est que le bonheur.</p>
+
+<p>Et nous, ô catholiques, mes frères, songeons
+qu’il se fait temps de <i>tout instaurer dans le Christ</i>,
+selon l’admirable parole de Pie X. Au lieu de nous
+dénigrer, de nous déchirer, de nous haïr les uns les
+autres, sous prétexte de divergences politiques,
+unissons-nous pour l’amour de la Croix.</p>
+
+<p>Sainte Térèse disait aux Carmélites de sa réforme :
+« Mes filles, ayez une foi virile ! » Nous
+aussi, nous devons avoir une foi virile. Plutôt que
+de la dissimuler dans des coins obscurs, affirmons-la
+au grand soleil, fièrement, joyeusement, intrépidement.</p>
+
+<p>Car la Révolution, qui mit la société française
+en poussière, n’a pas abdiqué. Le Très Bas qui
+l’inspire prépare de nouvelles attaques contre
+Notre-Seigneur.</p>
+
+<p>Un crépuscule sanglant, traversé de lueurs sulfureuses,
+s’étendra, peut-être bientôt sur le monde.
+Les ennemis du Sauveur se rassemblent pour
+tenter un assaut contre l’Église.</p>
+
+<p>Mais nous, dormirons-nous au Jardin des Olives ?
+Fuirons-nous en reniant notre Maître, le prétoire
+de Pilate ? Fournirons-nous les verges pour
+flageller l’Agneau de Dieu ?</p>
+
+<p>Non, nous nous armerons, nous aussi, pour la
+bataille…</p>
+
+<p>L’Église a besoin d’apôtres, l’Église a besoin
+de Saints, l’Église a besoin de martyrs.</p>
+
+<p>Nous les lui donnerons.</p>
+
+<p class="date">Abbaye de Sainte-Marie de Lérins, 21 novembre
+1913, fête de la Présentation de la Sainte
+Vierge.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap sc">Préface</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap top1">J.-K. Huysmans</td>
+<td class="bot r top1"><div><a href="#c1">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Paul Verlaine</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">113</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Paul Lœwengard</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">163</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Paul Claudel</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">235</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Un mercredi des cendres il arriva que…</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">249</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Une embuscade de l’Évangile</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">317</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">Un marin vogue vers la sainteté</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">339</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap top1 sc">Conclusion</td>
+<td class="bot r top1"><div><a href="#c8">405</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="i small">ACHEVÉ D’IMPRIMER</span><br>
+<span class="small">le vingt-cinq février mil neuf cent quatorze par</span><br>
+BUSSIÈRE<br>
+<span class="xsmall">A SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)<br>
+<span class="small">pour le compte de</span><br>
+A. MESSEIN<br>
+<span class="i small">éditeur</span><br>
+19, <span class="xsmall">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19<br>
+<span class="small">PARIS</span> (<span class="small">V</span><sup>e</sup>)</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77350 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77350
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/77350)