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Mailliez_ (G. Crès, éditeur). + +Théâtre, 1er vol. (_Mademoiselle Bourrat_.--_La fille perdue_) (Bernard +Grasset, éditeur). + +La Fin d’un Monde (Bernard Grasset, éditeur). + +Suzanne Lenglen (Kra éditeur). + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR MONTVAL (CANSON +ET MONTGOLFIER), NUMÉROTÉS MONTVAL 1 A 15 ET I A IV; DIX-NEUF +EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 15 ET I A IV; +VINGT-SIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 A 20 ET I A +VI; SEIZE EXEMPLAIRES SUR OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 A 12 ET I A +IV; CENT DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR +FIL 1 A 100 ET I A X; SEPT EXEMPLAIRES SUR RONSARD GRIS LOUIS MULLER, +NUMÉROTÉS RONSARD 1 A 5 ET I ET II. + + TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS + SONT RÉIMPOSÉS IN-4º TELLIÈRE + +ET ENFIN NEUF CENT DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS, FORMAT +IN-SEIZE DOUBLE COURONNE, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA +PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS ALFA 1 A 880 ET I A XXX. + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Claude Anet, 1927 + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +... J’ai été un adolescent précoce et timide. A l’heure où je goûtais +les _Géorgiques_ et où Virgile, avant Lucrèce, donnait une forme antique +aux émotions confuses qu’éveillait en moi le spectacle de la nature, je +sentis les premières fièvres d’un sang tumultueux. Je ne courais pas +après une jeune paysanne, mais je poursuivais Galatée sous les saules. +Elle fuyait et me laissait déçu. Plus heureux lorsque je rêvais, je +serrais une nymphe dans mes bras et mêlais mes membres maladroits aux +siens. J’étais élevé à la campagne, sans camarades. Le moindre lycéen +aurait pris en pitié mon inexpérience. Sain et fort jusqu’à l’excès, je +courais, je nageais, je montais à cheval; je me fatiguais sans parvenir +à calmer l’ardeur qui me dévorait. + +Ma mère vivait fort à l’écart dans sa propriété. Elle voyait le plus +souvent des amies de son âge qui ne faisaient guère attention à moi, ni +moi à elles. Parfois arrivait de Paris une femme jeune, élégante, parée. +Que de désirs elle éveillait en ce grand garçon qui restait immobile et +muet, assis dans un coin! Elle causait avec ma mère, et cependant, à +distance, je prenais possession d’elle. Alors je la déshabillais sans +crainte, je l’étendais nue sur un divan, nos vies se confondaient. + +Mais quand, à son départ, je l’accompagnais jusqu’à sa voiture, je ne +savais que dire. La robe dont elle était vêtue l’isolait comme une +armure magique que l’on ne peut toucher sans tomber foudroyé. Comment +imaginer que je pourrais la lui enlever? Comment croire que cette dame +convenable et mondaine, amie de ma mère, je la verrais en chemise et en +pantalon, que j’entourerais sa taille de mon bras, que ma main inexperte +s’approcherait d’un sein délicatement fleuri? Elle m’adressait la +parole. Gêné même dans mes regards, je me détournais n’osant répondre. +J’avais quatorze ans... + +Je me souviens avec terreur de cette époque où la sève montait en moi si +violemment que j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me dominer +sans y réussir et ce combat contre nature me laissait irritable, abattu, +dégoûté de tout. + +Ma mère, si attentive aux moindres variations de ma santé, ne se doutait +pas de la crise que je traversais. Elle se faisait mille soucis; un coup +de froid, une courbature, au plus léger malaise, elle demandait le +médecin. Qu’était une migraine ou un rhume comparé à la tempête qui me +secouait? + +Il aurait fallu qu’une femme me prît par la main. Aucune ne s’occupa de +ce garçon poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix changeante. + +Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas le même trouble. Auprès +d’elles, j’étais libre, empressé, ardent à plaire. La sensualité si +pesante à mes heures de solitude ne m’accablait plus lorsque j’étais en +leur compagnie. Pourtant nous échangions des caresses charmantes; +c’étaient des serrements de mains, un bras passé sous un autre, parfois +des baisers dérobés, mais surtout mille paroles tendres, une sympathie +entière, un mouvement vif de cœur à cœur. Je garde un souvenir délicieux +de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain pur qui calme de lourdes +fièvres. + +Les jeunes filles, je les voyais surtout dans la belle saison, car nous +habitions un pays assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des +visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient, c’était soudain un +bruit bien inattendu de fête. + +Ma mère, malgré son goût pour l’isolement, avait conservé ses relations, +moins pour elle que pour moi. + +Je préparais la première partie de mon baccalauréat quand nous apprîmes +que la propriété la plus voisine de la nôtre, inhabitée depuis +longtemps, avait été achetée par des étrangers. Les étrangers, c’étaient +pour nous des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient du Midi et +s’appelaient Maure. Je leur rêvai tout aussitôt une ascendance +sarrasine. Grand émoi dans le pays, car on gardait chez nous une +méfiance un peu paysanne envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure? Les +verrait-on? On sut bientôt que M. Maure était avocat et qu’il ne +passerait jamais beaucoup de temps aux Ormeaux qu’il avait acquis. L’été +venu, il y installa sa femme et ses enfants, et repartit. + +Peu de temps après, Mme Maure fit une visite à ma mère. Nous étions à +causer devant la maison sous les lauriers-roses et les orangers, lorsque +Mme Maure et sa fille aînée parurent. + +Mme Maure était une femme d’une quarantaine d’années, assez forte, assez +commune, mais bonne et simple. Telle je la jugeais au premier jour, +telle elle fut lorsque je la connus davantage. Comme on voit, elle ne +trompait pas son monde et se livrait tout de suite. + +Derrière elle, sa fille... Par quel miracle apercevons-nous au premier +coup d’œil jeté sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce qu’un +instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous donnons du prix? + +Au moment même où Mlle Maure descendit la première des marches qui +mènent du salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était dans sa +taille moyenne parfaitement proportionnée, que les membres s’attachaient +souples au corps, que les pieds étaient étroits, les mains allongées, +les poignets fins, la tête petite, les dents éblouissantes, et les yeux +noirs riants et les plus doux du monde. + +Henriette Maure avait seize ans,--mon âge,--jeune fille déjà, alors que +je restais encore un adolescent mal dégrossi. Elle était aimable et +bonne, pareille en cela à sa mère; en elle, rien que de naturel et de +simple, même sa coquetterie qui paraissait involontaire et qui l’était, +sans doute. Il semblerait qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante +fille,--car nous fûmes intimes dès le premier jour,--j’aurais dû +m’éprendre d’elle et que des sentiments si forts et longtemps sans objet +allaient enfin trouver à qui s’offrir. Mais non, Henriette n’était pour +moi qu’une amie, la plus tendre des amies, et dans mes rêves, ce n’est +pas elle qui apparaissait. + +La propriété des Maure jouxtait la nôtre; d’une maison à l’autre, à +peine dix minutes. Le sentier qui y conduisait longeait d’abord un +champ, puis traversait un petit bois de chênes où coulait le ruisseau +qui séparait nos terres. Je franchissais le pont, j’étais chez nos +voisins. La maison était ancienne et sans prétention. Aux heures +chaudes, Mme Maure se réfugiait sous les tilleuls de la cour. Elle me +gardait un instant, s’informant de la santé de ma mère, des gens du +pays. Puis elle me disait: + +--Je vous ai assez retenu, Philippe, allez vers la jeunesse. Elle est +là-bas. + +Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux au tronc blanc mariaient la +grâce flexible de leurs branches aux masses lourdes des sapins. J’y +retrouvais Henriette, avec quelques cousines ou amies qui passaient +l’été chez les Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi +parlions-nous? de ce qui occupe les pensées des adolescents. Nos propos +étaient parfois d’une singulière hardiesse, mais comme pour la pure +Iphigénie «l’innocence habitait dans nos cœurs». C’était une cour +d’amour platonique et sans expérience. Des couples se formaient. Un de +nos voisins, un garçon de dix-neuf ans, au visage pâle, boutonneux et +âpre, qui préparait à Paris l’école polytechnique était épris +d’Henriette qui se moquait de lui. + +Je ne la quittais guère. Elle m’avait élu son ami. Et de l’ami, elle +faisait un confident, me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais +pas choisi. Mais, par une singulière contradiction, je paraissais me +plaire dans le caractère qu’elle me prêtait. J’affectais d’être +supérieur aux faiblesses du cœur; je feignais de croire que l’amitié est +au-dessus de l’amour, d’essence plus rare, et qu’entre deux êtres tels +que nous, seule elle peut porter d’abondantes moissons. Ainsi je me +trompais moi-même. + +Cependant une admiration si vive avait quelque peine à se concilier avec +l’amitié, et si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris que +c’était de bien autre chose qu’il s’agissait. Je lui faisais mille +compliments de tout ce que j’aimais en elle, je lui prenais les mains... +Et je n’avais pas envie de la serrer contre moi et de poser mes lèvres +sur sa bouche souriante! + +Bien mieux, de son consentement, avec son appui et sa complicité, je +courtisais une de ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or, au +teint plus délicat que la fleur du pêcher. Gertrude était timide et +rêveuse, Henriette prompte et hardie. Lorsque nous étions tous trois +ensemble, Henriette parlait pour sa cousine et ne cessait de la taquiner +à mon sujet, la menaçant de me dire ce que Gertrude n’osait m’avouer +elle-même. Gertrude rougissait et levait sur Henriette des beaux yeux +suppliants. + +Une fois, à la fin du jour, nous étions assis sur la mousse au pied d’un +sapin, Henriette m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine étaient +admirables. + +--Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle s’agenouille pour sa +prière, le soir, en chemise de nuit! + +--Mais, Henriette..., soupirait Gertrude. + +--Ses cheveux tombent alors jusque sur ses jambes. Elle est baignée de +lumière. Il faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle, il le faut... et, +d’un geste rapide, elle enleva les deux épingles qui soutenaient les +épaisses torsades de cheveux. + +Ils s’écroulèrent. Malgré les protestations de Gertrude, Henriette +voulut me les faire toucher. J’y plongeai mes deux mains. Je sentis +leurs mille caresses subtiles à fleur de peau. + +Gertrude maintenant restait immobile, comme engourdie. + +--Mais, Philippe, embrassez-la, dit Henriette, je ne vous regarde pas. + +Je me penchai vers la jeune fille, cherchant sa bouche. Elle détourna la +tête et mes lèvres ne rencontrèrent que sa joue rougissante. + +Telle était l’atmosphère dans laquelle nous vivions. + + * * * * * + +L’automne arriva trop vite. Une à une les maisons du voisinage se +fermèrent et les Maure annoncèrent leur départ. Gertrude et sa mère les +devançaient de quelques jours. Henriette, feignant de s’attendrir sur le +malheur de notre séparation, nous ménagea une dernière entrevue. C’était +dans une partie du bois assez écartée où nous aimions à nous réfugier. +J’y trouvai Gertrude seule, hésitante, voulant fuir. Je la retins, je la +rassurai, je lui demandai si elle m’oublierait vite, s’il y avait pour +moi une place dans son cœur, et quel souvenir elle garderait des heures +que nous avions passées ensemble. + +Par un dédoublement curieux, je m’aperçus, en ce moment où d’autres +préoccupations semblaient devoir m’absorber, que ma voix prenait pour +prononcer ces mots une douceur persuasive et touchante que je ne lui +connaissais pas, une qualité musicale qui m’émut moi-même. Et je parlais +autant pour me plaire que pour gagner Gertrude. + +Celle-ci ne fut pas insensible à l’accent de la mélodie que je lui +murmurais et je vis bientôt l’effet produit, moins par mes paroles que +par le ton sur lequel elles étaient dites. Elle me serra les mains, ses +yeux s’emplirent de larmes, elle pencha la tête sur mon épaule. + +Je couvris de baisers sa figure humide de pleurs. Je trouvai du charme à +ces baisers, mais, faut-il l’avouer? ces caresses échangées m’émurent à +peine. Ma curiosité y était plus intéressée que mes sens. Et mon cœur +restait de glace... + +Deux jours plus tard, j’allai chercher Henriette pour une dernière +promenade. Elle partait le lendemain. Par un besoin de secrète harmonie, +nous choisîmes non pas les bois où souvent avaient retenti les éclats de +rire de notre bande folle, mais une plaine morne que dominait une +colline et qui avait été longtemps un marécage. Aujourd’hui des fossés +la traversant en drainaient les eaux. Elle était nue et triste, quelques +touffes de ronces épineuses seules y poussaient. Le ciel gris, bas, +plein des brumes de l’automne, s’appuyait sur le fin clocher d’une +église au sommet du coteau. Dans les champs, on brûlait les feuilles et +les tiges des pommes de terre. Les fumées traînaient et ne s’élevaient +qu’avec peine. Longtemps nous marchâmes sans parler. Enfin Henriette +rompit le silence. + +--Dire que je regretterai même cette pauvre plaine lorsque je serai à la +ville. Je vous envie de rester ici. + +Je ne répondis pas. Je venais de comprendre que rien dans ce pays qui +m’était cher n’aurait plus de charme pour moi du jour où Henriette +l’aurait quitté. La surprise de ce sentiment nouveau, la pensée de +l’isolement où le départ d’Henriette me laisserait, me serrèrent le cœur +au point que je fus obligé de m’arrêter. + +Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle dans mes yeux? Il me +parut qu’elle pâlissait. Elle se mordit la lèvre, puis, avec un +mouvement d’épaule que je ne sus comment interpréter, elle dit: + +--Il faut rentrer. + +Le lendemain elle partit, me laissant désespéré et fou de joie. +J’aimais! + +L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir une âme moins enflammée +que ne l’était la mienne. Le monde transformé s’éclaira d’une lumière +inconnue; je sentis s’agiter en moi la force qui anime la nature; je fus +enfin une parcelle vivante de l’antique et toujours jeune univers. Mes +livres participèrent de cet enchantement. Je les avais lus avec les yeux +de l’esprit; ma sensibilité cette fois-ci s’émut. Les romans me +racontèrent mon histoire; les livres de science eux-mêmes me parlaient +un langage que je comprenais pour la première fois. C’est alors que mon +professeur me mit entre les mains l’_Origine des espèces_, de Darwin, et +je n’oublie pas l’émotion que j’en éprouvai. Je crus voir s’ouvrir les +portes longtemps fermées du temple. Les secrets m’étaient révélés de la +vie qui palpite, identique, en tous les êtres. Et, au même moment, je +découvrais que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait désormais mon +maître. Mais sa tyrannie, sous laquelle tant d’âmes faibles succombent, +ne m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire, un désir plus fort +d’agir, je voulais maintenant exceller en mille choses; j’entendais +dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas tant par le goût d’apprendre +et de m’enrichir ainsi que pour me prouver à moi-même ma puissance. Au +collège où je venais d’entrer, j’obtins cet hiver-là de mémorables +succès. Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et me prédisait un +succès certain au baccalauréat qui, à la fin de l’année, terminerait mes +études secondaires. + +Mais Henriette?... Chose étrange, j’étais exalté à ce point que je ne +souffrais pas de son absence. Ne lui devais-je pas la magique +transformation que j’avais subie? Sans doute, je désirais la revoir; je +lui parlais comme si elle avait été présente; son souvenir ennoblissait +chaque heure de ma vie. Mais je me créais de si merveilleux bonheurs +qu’à la lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur notre séparation. +L’image que je me formais de mon amie était à ce point parfaite que +peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était apparue, n’aurait pas +rempli exactement la place et le rôle que je réservais à l’Henriette de +mes rêves. + +Nous nous écrivions. Mais comment traduire mes sentiments dans des +lettres qui pouvaient être lues par d’autres? Comment lui écrire ce que +je ne lui avais pas dit lorsqu’elle était près de moi? Ses lettres +étaient, il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles exprimaient +était éloigné du langage que je lui prêtais à distance. + +Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du malaise mystérieux et +redoutable qui m’avait si cruellement accablé depuis deux ans, la +fraîcheur de mon amour avait fait disparaître les fièvres malignes de la +puberté. + +L’hiver, le printemps passèrent; je ne comptais pas les jours qui me +séparaient d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe près du poêle, +dans les champs durcis par le froid ou sous les vertes frondaisons. +L’été me la ramènerait. + +Vers le début de juin ma mère tomba malade; elle fut longtemps retenue à +la chambre. Elle y était encore quand je partis pour passer mes examens +à l’université voisine. Lorsque j’en revins, elle sortait de +convalescence et les médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était trop +faible pour que je pusse songer à l’y laisser aller seule. + +Elle pensait que la nouvelle de ce déplacement me serait agréable et +qu’il me plairait de quitter, presque pour la première fois, nos +campagnes. + +Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses yeux riants ne rencontreraient +pas les miens lorsqu’elle arriverait dans le pays! Je lui envoyai une +lettre désolée, la plus explicite de toutes celles que je lui avais +écrites. J’annonçais mon retour au mois d’août, je la suppliai de ne pas +m’en vouloir... + + + + +II + + +Aux eaux, des habitudes nouvelles me furent une distraction. Pourtant je +ne voulais pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, je ne cessais +de regretter le confort, le calme délicieux de notre demeure, de me +plaindre de l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient du grand +hôtel où nous habitions. Cependant je trouvais un charme singulier à ce +coudoiement de tant de personnes inconnues, à ces rapides coups d’œil +échangés avec des étrangers, à la vie en commun qui mêlait nos plaisirs +et nos occupations, aux repas au restaurant, à la danse, le soir. +J’avais déclaré vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X... depuis +quarante-huit heures que je jouais au lawn-tennis, que j’étais de toutes +les parties, que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec fièvre +comme si j’eusse voulu m’étourdir et oublier. Quoi? + +Je remarquai dès le premier jour une jeune femme qui mangeait à une +table voisine de la nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait +désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses paupières à moitié baissées. +Elle me parut avoir environ trente ans. Ma mère lui en donna plus +généreusement quarante. Dans son visage pâle d’un ovale allongé ses +lèvres plus rouges que celles des femmes que nous avions l’habitude de +voir attiraient mes regards. J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle +s’appelait la comtesse de Francheret. J’avais lu ce nom dans les +journaux mondains de Paris. A X..., Mme de Francheret n’appartenait à +aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. Ses manières, sa +distinction, la solitude où elle vivait, le prestige aussi de sa classe +sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune provincial jamais +sorti de chez lui. Je me mis donc à l’observer, peut-être trop +directement. Voulut-elle me faire sentir que je manquais aux +convenances? Deux ou trois fois, elle me fixa d’une façon pénétrante. +Vers cinq heures, elle s’asseyait près de la cour de tennis où nous +jouions. Les spectateurs étaient nombreux qui suivaient nos parties. +Elle se tenait à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je levais les +yeux sur elle, que je ne surprisse pas les siens. + +Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais voulu l’approcher, lui parler, +mais je ne savais comment m’y prendre. Elle vint heureusement à mon +secours. + +Une fin d’après-midi, comme je descendais du tennis pour aller à la +douche, je dépassai Mme de Francheret. Elle se tourna à demi vers moi et +m’adressa la parole de la façon la plus simple, comme si nous nous +connaissions depuis longtemps. + +--Vous avez chaud, me dit-elle. + +Tout en marchant nous continuâmes à causer. La nouveauté de la situation +eût pu m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai pas à moi. + +Sa voix avait une certaine gravité qui me plut. + +Les jours suivants nous nous rencontrâmes encore. Elle paraissait +écouter sans ennui ce que je racontais de moi-même, de notre vie +provinciale, de mes plans incertains et magnifiques. Elle parlait peu, +mais ses paroles, lorsqu’on y réfléchissait, prenaient un sens plus +profond que celui qu’elles présentaient tout d’abord. Elle ne causait ni +de littérature, ni d’art, mais elle semblait connaître les gens et les +choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin son regard, dont elle était +ménagère, ajoutait du poids à ses paroles. + +--Que vous êtes jeune! disait-elle souvent. + +Nous ne nous voyions jamais que dans les jardins et, le soir, au salon, +où elle s’installait avec ma mère. + +Un jour, après déjeuner, je me rendis pour la première fois chez elle. +Elle était légèrement souffrante et m’avait fait demander un livre. Elle +occupait, sur la cour d’entrée célèbre par ses arbres centenaires, un +appartement composé d’un salon minuscule et d’une chambre. Je la trouvai +couchée sur une chaise longue, vêtue d’un blanc peignoir de dentelles. +Les ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes à moitié closes; on +entendait le bruit confus des conversations à quelques pieds au-dessous +de nous. + +--Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant un fauteuil tout proche. + +Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si bavard, je n’eus rien à +dire, je n’avais aucune idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait +pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait dans l’air. Je regardai Mme +de Francheret. Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la chaise +longue. Je voyais les chairs pleines et ambrées par où le bras s’attache +à la poitrine qui se soulevait lentement à chaque respiration. Sa bouche +s’entr’ouvrait comme pour un sourire. J’oubliai que je me trouvais à +côté de la comtesse de Francheret. C’était une femme qui était là près +de moi. Et nous étions seuls. + +Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus la hardiesse de la +porter à mes lèvres. Elle me laissa faire. + +--Que vous êtes jeune! dit-elle encore. C’est délicieux! + +Elle m’attira vers elle; je sentis l’odeur de sa tiède gorge, et ses +deux bras se nouèrent autour de mon cou. + +Quand je sortis de sa chambre, une heure plus tard, j’étais un homme. + +La joie que j’aurais pu prendre dans les bras de Mme de Francheret avait +été gâtée par la peur de lui paraître novice. Un adolescent craint le +ridicule. N’eût-il pas été plus simple de lui dire: «Je ne sais rien, je +me remets entre vos mains; soyez vraiment ma maîtresse.» Mais on ne +gagne la simplicité que par des chemins longs et difficiles. Je pensais: +«Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. Demain, elle se +moquera de moi; elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, comment la +regarderai-je?» + +Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la +réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé. +Ma première impression, celle qui ne devait point s’évanouir, je la +traduisis par ces mots de la Bible: «L’œuvre de chair.» J’avais +participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui +avait vécu dans les livres et dans de romanesques enchantements, la +nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette +première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus +complet, qu’il y avait un point de perfection à atteindre, et j’étais +bien décidé à y arriver au plus vite. + +Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers +Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le +palais que mon imagination lui avait bâti. Mme de Francheret m’avait +invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeai même pas à me +demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à +une personne, chercher à la voir, lui parler, deviner les moindres +nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard +d’elle, c’était assez pour être heureux; se sentir maître de son âme, y +régner sans partage, la félicité suprême. + +Pour Mme de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de +ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient +devant mes yeux, et quelles images! Je sentais sa chair contre ma chair +et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes +sensations. + +Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de Mme de +Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la +journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me +croyais naïvement un maître... + +La seule ombre à mon bonheur, où la chercher? Dans la facilité avec +laquelle je l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son +prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. «Je suis l’amant, me +disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure +société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres +caprices. J’étais là; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût +possédée.» + +La manière d’être de Mme de Francheret n’était pas faite pour me donner +une trop haute idée de moi-même. Nous étions toujours dans des rapports +simples. Personne ne prenait moins de plaisir à jouer la comédie. Elle +n’affecta aucun remords, aucune crainte; elle ne se crut pas obligée de +chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute; elle +n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment +irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande +dame--Balzac!--a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que +j’ignorais et m’en apprit la douceur. Une semaine ne se passa pas sans +que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras. + +Elle sourit. + +--Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer? dit-elle. + +Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret. +Hors de sa chambre, elle me traitait comme un étranger, et je +m’émerveillais de ce changement à ses yeux si naturel... Il n’y avait +alors, entre nous, aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un +regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant, ou au salon, le soir, +causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais +m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures +auparavant nue entre mes bras, que je connaissais les parties les plus +secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage. + +Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter. +Le dernier jour où je fus chez elle, je lui dis: + +--Comment pourrai-je me passer de vous? + +--Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai +donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans +doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez +pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y +appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il +est des folies délicieuses qu’on doit se refuser. Vous étiez en +vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de +partir, vous donnerai-je un conseil? La différence de nos âges me le +permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de +gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des +femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère +avec elles. Sachez leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La +plupart demandent à être trompées; il est bon d’y mettre quelques +manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez pas à +l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables... + +Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa +sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux +avec un beau sujet de méditations et les souvenirs tout proches d’un +passé déjà plein de volupté. + + + + +III + + +J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au +lieu de rentrer, nous allâmes passer quinze jours sur une plage dans le +sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère +avant le retour au foyer. + +J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. J’étais encore tout étonné +de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais +toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un intervalle entre le moment +où j’avais quitté Mme de Francheret et celui où je retrouverais +Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé +d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre, peu à peu, qu’on +lui est attaché par d’autres liens aussi. Rien de semblable ne m’arriva. +J’aimais Henriette, et Mme de Francheret m’avait attaqué là où Henriette +n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à Mme de Francheret de +m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la +femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un +phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir +celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à Mme de Francheret, mon amour pour +Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme +sensuelle. C’était Henriette et non Mme de Francheret que je tenais dans +mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon +amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des +images voluptueuses. + +Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui +m’entouraient étaient-ils vivants? Ils allaient et venaient comme des +ombres. Je faisais de longues promenades sur la digue à l’heure où le +soleil couchant borde de nacre le sable humide. Des enfants jouaient, +des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais +pas, je ne voyais bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes +d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et +quelle Henriette! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère +sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie +au bord des flots. + +Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse? Je ne savais +trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais +quelques cartes postales, assez insignifiantes, à la vérité. Henriette +paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le +cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul j’y manquais! + +Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que l’heure +approchait où je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je brûlais de +devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au +même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je +craignais de cette rencontre je ne sais quel choc, quelle blessure +insupportable. J’aurais voulu retarder une minute attendue avec tant de +fièvre. + +Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi je me rendis chez Mme +Maure. De loin, je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison. +Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas +de là. L’émotion de la sentir si voisine me fit chanceler. Je m’arrêtai, +j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence +des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première +fois et d’un seul coup--ainsi, la nuit, un éclair illumine les prés et +les champs, et montre au voyageur le chemin dont il s’est écarté--que le +roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé +dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en +ignorait encore le premier mot... Un instant, je pensai à retourner sur +mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à +l’idée de reculer. Je me repris et avançai vers Mme Maure. + +Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement +de la santé de ma mère, elle me dit: + +--Comme vous avez grandi, Philippe! Vous voilà un homme, maintenant. Et +cette pointe de moustache! Qu’allez-vous faire? + +Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour +continuer mes études à la Sorbonne sans doute et à l’école de droit, +mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat et ne savais ce que +serait ma carrière... Cependant, je pensais à Henriette absente, +alternativement avec terreur et avec joie. Où était-elle? + +Une demi-heure passa. J’entendis un bruit dans l’allée. + +C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de +l’an dernier. + +Henriette me parut grandie; elle restait mince, un peu maigre, mais le +corsage de sa robe se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient +plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été +faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvai, dans les yeux +riants et doux, le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique +contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Toutes deux +vêtues de clair, elles venaient enlacées et joyeuses. Le printemps de ma +vie s’avançait au-devant de moi. + +Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit Henriette ne trahit aucune +gêne. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me +gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré +aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette +conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues +avec la même Henriette pendant mes promenades solitaires que j’en restai +glacé. Je m’efforçai de découvrir dans ses propos un mot à double +entente destiné à moi seul. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut +qu’à deux ou trois reprises elle me regardait avec un peu d’étonnement. +Sur elle-même elle ne dit rien. + +Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de m’apprendre quels +avaient été les amusements de la saison. Rappelant des incidents que +j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de +façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut. + +Lorsque je partis, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner. +Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous +séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger +une phrase avec Henriette sans témoins. + +Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. Je vis mon amie, +mais entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants. +Elle était le centre lumineux de notre cercle. Charles-Henri violemment +épris ne la quittait point. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre +qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour +m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le +secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses +côtés, le bras autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine, +ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle +observait une certaine réserve; elle s’effarouchait vite et lorsqu’en +plaisantant je voulus reprendre les propos de l’an passé, elle eut un +mouvement de retraite. + +Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je ne désespérais pas d’arriver à +Henriette, mais, à ma grande surprise, je constatai que c’était chez +elle que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle apportait une +attention toujours égale à ne pas rester seule; et si, profitant d’un +incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle ne me +laissait pas choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la +ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives +infructueuses, j’étais exaspéré. + +Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait +mon école d’homme, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et +qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus simplement, que je lui étais +devenu indifférent. + +Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de +m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la +reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me +trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments +que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait que +l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de +rompre; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette. + +Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait octobre et le départ. +J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller sa +jalousie. Je fis la cour à Gertrude; j’y déployai beaucoup d’application +et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa +cousine veillait et comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux, +j’adressais à Gertrude des propos tendres et lui baisais la main, +Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère +ne l’étaient plus aujourd’hui. + +Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien +éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y +réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait +quelque chose de flatteur pour mon amour-propre. + +Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter +avec Gertrude. Mais Henriette ne s’apaisa pas. «Peut-elle sérieusement +m’en vouloir, me demandais-je, de ce qui n’est qu’un jeu?» Mais elle ne +me laissa pas lui poser la question. + +Je devins irritable. Elle me contredisait pour un rien. Nous échangions +des phrases aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement. +Une fois, sur un mot un peu plus piquant, elle eut soudain les yeux +pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous +étions seuls, mais à une douzaine de pas sa mère brodait sous les +tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me donner le temps de +m’excuser, rentra dans la maison. + +Pendant quarante-huit heures, je ne la vis point. Lorsque nous nous +retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible. + +La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le +temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier +permettait de prolonger encore les soirées en plein air. Un jour, une +amie à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à Mme Maure pour lui +demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de +voir arriver Mme Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante +s’était couchée. «Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue +depuis si longtemps.» Mais, après dîner, Henriette refusa de quitter le +salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère, +elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de +l’y rejoindre. + +J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais déjà rompu avec Henriette, +je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et sans +retard! Cependant je m’absorbais dans un silence farouche. + +Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à +Mme Maure et à sa fille de les ramener en voiture. Mme Maure, fatiguée, +accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et +Henriette, par politesse, se crut obligée de dire: + +--Nous allons vous gêner beaucoup, madame. + +Alors, par une décision subite, je m’avançai, pris la main d’Henriette +dans l’obscurité et, la lui serrant fortement pour empêcher toute +résistance, je dis à Mme Maure: + +--Je raccompagnerai Henriette. Nous serons là presque aussitôt que vous. + +Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler. +Déjà Mme Maure de la voiture me jetait: + +--Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, il sera excellent pour elle +de marcher un peu. Elle est si paresseuse. + +La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron. + +Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans +l’ombre fraîche du soir. + +Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le +silence, à se prolonger, pesa comme une menace. Pour rien au monde, je +ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère; je me souvenais de l’étrange +manière d’être d’Henriette depuis ma rentrée; elle m’avait froissé; elle +me devait des excuses... Je marchais la tête droite, les yeux fixés +devant moi. + +Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse +qui était entre nous. A un détour du chemin--nous avions déjà franchi la +moitié de la distance qui séparait nos deux maisons--elle se tourna pour +m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets. +Bouleversé par la supplication muette que j’y lus, je glissai mon bras +sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un +prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit +comme neige d’avril au soleil; des rapports naturels, confiants, heureux +s’établirent sans que nous eussions échangé une parole. Je sentis +qu’Henriette gagnée m’appartenait. Nous arrivions au bois de chênes. Je +la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions reposés au +cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer de résistance. Je +m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras,--la nuit était +complice--je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux m’implorer, +et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entr’ouvrit. + + * * * * * + +Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette, +transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de +dissimuler ses sentiments. Nous étions ensemble à chaque heure. Je la +voyais le matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait mille ruses +pour se débarrasser de Charles-Henri. Quant à Gertrude, elle en fit sa +complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en +souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à +deux; dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi, +la priant de nous attendre. Parfois elle l’appelait en riant: Brangaine. +Un jour, devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci +rougit, puis pâlit, mais se tut. + +Nous vivions ainsi comme en dehors du temps. La date approchait qui +l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient +comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions ni de la +séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus +acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette n’eut +l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on +des excuses à l’amour? A ses yeux, il n’était pas besoin de se +justifier. + +La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du +chemin, ne cachant pas ses larmes. + +Je restai seul une semaine encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le +prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu? j’étais +déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision, à +considérer toutes choses par rapport au développement de mon +individualité. Plus tard, quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai +d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce +sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en +fournir une preuve. + +Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater +que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire +naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à +voir que j’avais triomphé d’Henriette; je n’en avais pas ressenti non +plus à éprouver que Mme de Francheret avait du goût pour moi. Une +obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours +de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort +heureux. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Six mois après, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se +mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout poil, +grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe +fort. + +Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les +bras d’un rustre! La vilaine image! + +Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors +m’enchantaient, de raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. «Je me +suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton +début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop +élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que +du ciel.» + +Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut +longtemps à s’effacer. + + * * * * * + +J’étais alors un étudiant mal débrouillé dans les rues étroites de +Paris. Ma jeunesse me paraissait médiocre. Pourtant que n’en +attendais-je pas? Je croyais arriver à la période la plus heureuse de +mon âge. Après l’existence mesquine d’une petite ville de province, je +serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et multiple de Paris. Je +n’aurais qu’à me laisser porter par le courant. + +Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années que des souvenirs confus, +souvent pénibles. En guerre avec moi-même, incertain de la voie que je +suivrais, je cherchais avidement des vérités qui fussent miennes. +J’avais de la fierté; je n’aurais avoué à personne--me l’avouais-je à +moi-même?--mon désarroi. Au lieu de crier au secours je prenais un air +détaché, un ton distant, je paraissais indifférent et supérieur. J’étais +haïssable, sans doute, mais comment demander à un jeune homme passionné, +qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent mille désirs contraires, +d’être simple et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore trouvé. + +Peut-être la cause véritable de ce malaise est-elle dans la jeunesse +même, âge difficile dont chacun connaît à des degrés divers les heurts +et les cahots. Nous les oublions. La mémoire assoiffée d’idéal--le bon +vieux temps!--a bientôt fait de transformer la lumière grise ou orageuse +qui baigne nos jeunes années en une aube éblouissante. On a comparé la +jeunesse au printemps, non sans raison, car elle en connaît les ciels +brouillés, les giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les +brusques morsures du froid, les gelées meurtrières d’une nuit d’avril, +et aussi les caresses, presque insupportables tant elles sont subites, +de l’atmosphère, la vie qui repart sur un rythme trop rapide, le complot +universel de la nature qui vous entraîne dans son branle frénétique. Il +faut être fort déjà pour supporter ces contrastes et ces véhémences. Si +l’on se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux ans. + +Dans un état si trouble, aimer était hors de question. Le souvenir de +l’expérience faite avec Henriette était toujours vivant. Je ne voulais +pas m’avouer la déception ressentie. Pourtant je regardais les femmes +d’un œil un peu méprisant; je plaignais leur fragilité. Je les +recherchais, mais même entre leurs bras je ne m’abandonnais point. +J’allais ainsi, comme tout jeune homme, de liaison en liaison, ne me +prenant à personne. Si j’eus des bonnes fortunes, je ne sus pas en +profiter. J’appris par expérience une chose banale, c’est que l’homme +peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir l’amour. J’avais des +maîtresses, je ne les aimais pas. J’avais des amies, encore des jeunes +filles, je ne les possédais point. On me croyait hardi, j’étais timide; +on m’enviait, je me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux +ans, maître de moi. Maître de quoi? de pas grand chose. + +Les femmes à portée de ma main me semblaient--peut-être avais-je là des +trésors qu’aveugle je ne voyais pas?--indignes d’attention. La conquête +de la plus belle princesse du monde, du cœur le plus haut, de l’âme la +plus pure, tels étaient mes rêves d’alors. J’étais sec et sans illusion +dans le présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce désir ardent en mon +jeune cœur a eu de lointaines et merveilleuses conséquences et le mot de +Gœthe est vrai que je me répétais souvent: «Ce que tu as désiré avec +force au temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance dans ton âge +mûr.» + +Pourtant, si médiocre que je fusse, on m’accueillait avec faveur dans +quelques maisons. Je me déplaisais, mais des femmes et des filles se +plaisaient à ma compagnie. Un plus avisé en eût tiré des avantages. Je +ne m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, je n’abaissais pas mes +regards vers le sol. Je pensais à la grande passion que je rencontrerais +un jour. Pouvais-je imaginer qu’elle eût une origine obscure et qu’elle +trouvât peu à peu vie et force dans les éléments, de médiocre prix à mes +yeux, dont j’étais entouré? Elle m’apparaîtrait éblouissante, casquée +d’argent, armée de pied en cap, comme Minerve à l’heure de sa naissance. +Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle. + +En l’attendant, je me distrayais de mon mieux. Je disais en plaisantant: +je pelote avant partie. + +Je n’étais que contradiction et système. Au vrai, je n’aimais déjà que +les jeunes filles, je les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui +m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une tragique expérience +pour voir clair en moi. Je n’ai compris que plus tard pourquoi, seules, +elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant je vivais dans les +sophismes et l’erreur. Je pensais que par une lente évolution elles +seraient un jour capables d’aimer et dignes d’être aimées, mais il ne me +venait pas à l’esprit de hâter leur transformation. Je leur donnais +rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles pénétreraient dans le monde +de la passion où elles n’étaient que postulantes. Avec un pédantisme +incroyable, j’avais fixé l’âge de l’amour entre vingt-cinq et +trente-cinq ans. Avant, inexpérience; après, ressorts déjà usés! Ainsi, +peu sûr de moi, j’échafaudais d’absurdes théories et leur accordais de +la valeur. + + * * * * * + +Une des maisons agréables où je fréquentais alors était celle de Mme +Saint-Aignan. Son mari, mort depuis quelques années, avait travaillé +près du baron de Hirsch aux chemins de fer orientaux. En Turquie, elle +s’était fait des relations internationales et voyait une société mêlée. +Ce sont les plus agréables. Elle avait à peine passé la quarantaine. Sa +fille Isabelle, née à Constantinople, venait d’avoir quinze ans. Elles +étaient toutes deux belles, toutes deux charmantes, mais en dehors de +l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus libre d’esprit, j’eusse +fait la cour à la mère enjouée ou à la fille grave, et peut-être +eussé-je réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, son front +petit, un visage ovale, ressemblait à une Vierge byzantine. Où +avait-elle pris ses traits? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien en +chair, aux yeux bleus. Et la photographie de M. Saint-Aignan le montrait +normand des pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes si +complexes de l’influence du milieu qui, parfois, s’exerce de façon +surprenante sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. Quoi +qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan paraissait parmi nous d’une autre +race. Je me pris d’amitié pour elle, mais la traitais plus en enfant +qu’en jeune fille. + +J’aimais à la faire parler de Constantinople qu’elle avait quitté à six +ans. L’Orient m’attirait. Tout jeune, je ne supportais pas les plats +récits de Mme de Ségur, née Rostopchine, mais avec une belle histoire +orientale on faisait de moi ce qu’on voulait. Si on discutait chez +Isabelle de la vie turque, elle était la seule à n’avoir pas d’opinion. +Elle gardait pour elle le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait +rapportés de là-bas; mais j’avais gagné sa confiance et bientôt elle me +fit partager ses impressions de naguère, fraîches et vives dans sa +mémoire. + +Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, les promenades en +caïque, les rencontres sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond d’un +jardin qu’envahit le crépuscule, le calme des mosquées nues. Plus que +tout l’intéressait l’existence dans les harems où sa mère quelquefois +l’avait menée en visite chez des dames turques. Un monde de serviteurs +s’empressait autour de ces femmes recluses par goût plus que par +contrainte, servantes noires ou blanches, vieux hommes ridés à la voix +enfantine, pleins de politesse. C’était un endroit enchanté, loin de +l’agitation et des orages... Isabelle me disait aussi les barques et les +paquebots qui montent et descendent sans cesse le Bosphore. + +--Nous habitions une maison au ras de l’eau avec un jardin plein de +fleurs. Parfois, une goélette passait dans la nuit tout proche la côte. +Je ne voyais pas le remorqueur, mais j’entendais une respiration +haletante et j’imaginais que c’était celle du génie qui la tirait. Elle +glissait ainsi mystérieusement, voiles pliées, à quelques pieds du lit +où, enfant, je cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans des contrées +plus belles d’être lointaines. + +Cette fille sauvageonne, à peine grandie, ne venait pas à vous; il +fallait la chercher. L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. Mais sa +mère avait eu des succès et n’entendait pas renoncer au rôle de femme +brillante. Pour moi, je préférais la fille défendue à la mère permise. + +Je les rencontrais souvent. Mme Saint-Aignan me regardait avec +sympathie. Je n’étais pas très observateur à ce moment-là, pourtant il +me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les avances, oh! bien +innocentes, que me faisait sa mère. Un jour, elle sortit un peu +brusquement du salon où Mme Saint-Aignan me taquinait sur une comédienne +connue dont elle me croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle. + +--Qu’a donc cette petite? demanda Mme Saint-Aignan. + +L’été nous sépara. Les séparations avaient toujours pour moi quelque +chose de définitif. Je n’aimais pas assez mes amis d’un jour ou d’une +saison pour me souvenir d’eux longtemps. Je ne voulais pas me fixer. +J’avais soif de changement. A la rentrée d’automne, je fus entraîné dans +des cercles nouveaux. + + * * * * * + +Ma mère avec qui j’étais dans une grande intimité ne comprenait rien à +mon genre de vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et nous passions +mes vacances ensemble. Elle regardait les choses de l’amour avec sérieux +et se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement sans conséquence. +C’étaient des gens «à qui on ne pouvait se fier», des personnes «qui +finiraient mal». Elle ne les admettait pas volontiers auprès d’elle, +comme si l’atmosphère dans laquelle ils se mouvaient lui eût été +irrespirable. Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait et dont +elle était fière, ce fils intelligent et réfléchi dont on lui faisait +des compliments, qui avait mené à bien des études difficiles, ce fils +affectueux, tendre et raisonnable en toutes choses, ce fils avait, de +son aveu même, une façon d’être incroyablement légère avec les femmes. +Il les recherchait, les prenait et ne les gardait pas. Il en parlait +comme de charmantes petites bêtes à qui on distribue alternativement +caresses et claques. + +Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude? Elle se rassurait en +pensant qu’il n’y avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais +d’une jeune fille dont je ferais ma femme. J’aurais des enfants qu’elle, +grand’mère, bercerait sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, voyant +que le moment n’en était pas venu, elle gardait le silence. + + * * * * * + +Cependant je sortais, j’allais dans le monde, dans tous les mondes. Où +que je me trouvasse, une seule idée m’occupait: «Y rencontrerai-je la +femme que je pourrais aimer?» Les gens que je connaissais n’avaient rien +à m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques reparties polies et +indifférentes. J’étais tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le +plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais les épaules. + +Mais, parfois, j’apercevais à distance une femme d’une silhouette +ravissante. Le cœur battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un +médecin n’examine un malade, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte +son argent. «Elle est grande, me disais-je, elle a la taille ronde et +flexible, les épaules larges, le dos plat, les jambes longues. Le cou +est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à la fois, le +menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, les dents nettes et +régulières. Il y a en elle quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme. +Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et +passionné qui saura pleurer sur mon cœur.» Je m’avançais, presque +tremblant. Soudain je m’arrêtais... Qu’avais-je vu? Les ailes des +narines un peu trop remontées. Je reculais, furieux. + +Je voulais plaire, je voulais être aimé, et peut-être, j’y réussissais. +Mais je jouais «au jeu dangereux» avec le seul désir de gagner la +partie. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la +possession. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de +sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à +l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long +sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme +tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour +aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et +l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec +patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant +les années arides de ma jeunesse pour un autre destin. + +J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici +les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse; il +est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre. +Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques, +il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel. +Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les +airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre. +Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne +reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui +annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. «Dig, ding, don!» +Christ est ressuscité! «Dig, ding, don!» Est-il assez de cloches pour le +crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes? «Dig, +ding, don!» La lumière est rendue au monde! Il pleure, mais c’est de +joie. «Je suis sauvé!» dit-il. + +A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai, +comme ivre, tenant à peine debout. «Hors du tombeau! m’écriai-je. Et moi +aussi, je vivrai!» + +On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je +n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de +la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette +occasion. + +Revenons au ton simple de ce récit. + +Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu +ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison +trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées. + +A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard +Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une +femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions +que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La +mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien +importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts +et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que +l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe +était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix. +Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction +indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il +devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux +vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de +ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait. + +A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de +l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai +la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu. + +Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité +de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de +statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je +le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que +je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des +yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme +soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on +aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute +baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein +boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le +choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau +à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa +propriétaire. J’entendis un «merci, monsieur» prononcé par une voix +grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de +colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre +et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue +du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû +produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la +connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre. + +Je n’oubliais pas les yeux de pervenche; je les revoyais aux moments les +plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais +m’endormir; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les +bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant +que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante +dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle +serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans +pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à +arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour; mon inconnue +devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la +poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume. + +Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût +que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais +alors! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque +minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle +que l’on aime (oui, déjà!) arrivant vers vous. On l’aborde, elle +s’effare; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un +pas de fait et quel pas décisif! Enivré de ce premier succès, on devient +spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil!); elle sourit, +elle est perdue... Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard +Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie +multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée +derrière sa petite voiture (ah! puisse l’inconnue me voir--elle me +reconnaîtra--au moment où j’achète ce bouquet de violettes!). Les +journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de +Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la +baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces +nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans +intérêt. + +Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de +pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni +les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle +marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les +cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous +le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il +était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A +la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il +n’y avait pas à en douter. + +Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche +avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant? Mais déjà mon +imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables: +mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une +mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur +fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la +scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel. +Comme elle me paraissait plus grande maintenant! + +Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue +des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du +Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille +maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens +s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais +assez. + +Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon +caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé +mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais +plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques +italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans +cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous +compromettre, elle et moi--comme cet «elle et moi» me plaisait!--aux +yeux de son concierge. + +Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y +trouvai la notice suivante: «M. Charles de Sées, conseiller référendaire +à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du +Cherche-Midi.» Tout cela sentait sa Normandie à plein nez. + +Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une +quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux. + +J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On +continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain, +une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à +Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des +habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se +mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une +fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du +Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de +la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans +ce qu’on a conservé de terres; on y pratique la plus stricte économie. A +Paris, on se lie peu; on se méfie des figures nouvelles; on reste entre +soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation +roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers +scandales du monde parisien. + +Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me +persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été +créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune +frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa +vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui +anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme +maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion. + +Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé. +Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne +connaissais personne; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je +bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre +Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La +poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant +de mal pour la conquête d’une femme. + +Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept +heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive +gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et +calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses +fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient +les derniers rayons du soleil. Où étions-nous? Pas à Paris, bien sûr. + +Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent +fois; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques +triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche... et je ne +retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon +embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès +d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la +permission d’aller la voir la semaine suivante. + +Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais +devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière +diplomatique qui serait la mienne; j’étais pour lui un jeune homme +distingué et d’avenir. + +Avec Mme de Sées, où en étais-je? Je gagnais lentement du terrain, mais +l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer +et qu’une parole imprudente pouvait me perdre. + +Du reste, pourquoi me hâter? J’avais un délicieux plaisir à voir presque +quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus +approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir +non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à +la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort, +franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que +les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle. +Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle +pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle +était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec +simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de +l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être +gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix. + +Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé +qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé +depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne +voyais guère à Paris. + +Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était +pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui +avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que +d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me +voir. Elle me trouvait très «gentil» et me le disait. Mais je n’étais +pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah! +cela, c’était affreux! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et +qui n’allait pas à l’église! Se perdre! et donner un mauvais exemple! + +--Je serai votre catéchumène, disais-je. + +Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de +ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche +s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas +laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques +objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en +voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de +bonté et disait: + +--Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet. + +Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle? Sans doute. Est-il une femme +si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe? Mais elle ne voyait pas le +danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami. +Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me +ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui +avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle +et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était +pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur. + +Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité +grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je +m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais?--Oui, je +ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles +atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible +diagnostic: une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je +m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite; parfois j’oubliais +Mme de Sées pendant quelques instants; lorsque ma pensée revenait à +elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la +pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux, +ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur. + +J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi, +que je rompis avec ma maîtresse,--rompre n’est pas le mot juste, on ne +rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables, +rien de plus--et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté +si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions +voluptueuses comme saint Antoine dans son désert. + +Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi. +Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un +sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous +regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées +entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre +embarras; nous continuions notre propos sur le même ton sans être +obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté +quasi-enfantine. Ah! nos bons rires d’alors, nos bons rires de +camarades! + +Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit +qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire +tomber dans mes bras. _All’s fair in love and war_, dit un proverbe +anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait--ô magie de la +passion!--comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une +guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes +les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui? non contre un +ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui +l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble +d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je +ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une +tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur, +amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon +lit. + + * * * * * + +L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété +des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt, +que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu +fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide. +Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un +instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos +vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais +compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction; je suivis Mme +de Sées. + +Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur +laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou +sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez +ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher; nous faisions +souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare +Orville d’Arromanches. + +Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à +tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des +lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour. + +J’avais pourtant franchi une difficile étape: je ne cachais plus mes +sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était +offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que +je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée +de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au +bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant, +mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et +parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de +faire «ouf!» + +--Comme vous avez de l’expérience! interrompit Mme de Sées. + +--Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela +vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un +jour une femme dans la rue--(Je note ici que nous n’avions jamais causé +de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise +lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de +Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à +ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui +avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des +baisers).--Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure. +Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes +imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris +alors un jeune visage si beau et des yeux--ils avaient vraiment la +couleur des vôtres!--si touchants que je perdis contenance. Je ne sus +que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans +le tapage des automobiles et des tramways. + +Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un +retour en arrière et me demanda: + +--Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon +que vous êtes? + +--Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien? Les femmes +n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut +tomber? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et +qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste? + +Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa +surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche +bée, attendant ce que j’allais dire. + +Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris +congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée, +et plus sans doute. + +Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais +le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de +Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à +prétendre les tenir secrets? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais +habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de +Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas! + +A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème +presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison, +semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit +insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire? Elle voit son image +transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où, +croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée +seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert +délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur. + +Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la +femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus +profanes s’y glissèrent; on entrevit sous le voile qui les recouvrait +encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente +si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir +pour m’arrêter. + +Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile. +Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais +épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au +lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais +alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité +nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr. + +Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je +croyais contradictoires! J’aimais à la folie et je calculais avec +froideur; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce +qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus +efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il +fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa +place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de +celles-là; je ne la gagnerais que par le sentiment. + +Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon +sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un +sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui +étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A +d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent +lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la +tristesse; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du +but où nous nous rencontrerions. + +Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la +route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à +Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A +Paris, je la voyais à peine; elle me regardait d’un œil méfiant. En +vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle +conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux +sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de +Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures +que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi +et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de +porter des messages muets de l’un à l’autre. + +Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre. + +--Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse! + +--Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas. + +Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût +du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra +contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y +mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle +cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes +lèvres. + +J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet +nous restâmes silencieux. + + * * * * * + +Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus +sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour, +nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon; +nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un +caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience. +Parfois, elle me brusquait; repentante aussitôt, elle venait à moi avec +tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de +tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre, +d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il. +Madeleine--c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque +nous étions seuls--laissait un instant sa main dans la mienne. J’y +appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait, +quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute; mais, à +travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je +frémissais. + +Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà +avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras +pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta, +je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur +l’ombre. + +--Philippe, dit-elle, ne continuez pas... Je vous aime comme une sœur +aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour +vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement... +Je ne puis vous écouter! + +Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes +par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel +qu’elle désirait que je fusse. + +J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une +situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de +promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment? +Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et +veulent s’unir. + +Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus. +L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles +de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la +chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la +maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée; ses yeux +étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut +languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que +craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite +Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques +passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la +chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes, +demandait à sa femme comment elle se portait. + +J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je +savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des +raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et +voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour +entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu +imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie +de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la +douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de +blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour, +si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout +éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes +qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci. + +Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa. + +--Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner? dit-elle, en me +regardant avec douceur. + +Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde +m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais +de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé? Rien, un +regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas +davantage. + +Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y +arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc +d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis. + +--Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore +à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des +étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le +crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler. + +Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières +s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les +prairies; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait +rentrer à l’étable. + +Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait +une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je +m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient +lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et +l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai +bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui +j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée +des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de +la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté +de moi presque immatérielle. Rêvais-je?... Je tendis vers elle une main +hésitante; je la touchai--elle avait un corps vraiment! elle n’était pas +un fantôme créé par mon imagination!--et dans un mouvement irrésistible, +je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins +à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers +entrecoupés par ces seuls mots: + +--Je t’aime! je t’aime! + +La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre. +Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle +s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle +s’arracha à mon étreinte. + +--Qu’avez-vous fait, Philippe? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui +me glaça. + +J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner. + +--Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne +le suis pas. Maintenant tout est fini. + + * * * * * + +Le sens de ces mots terribles «tout est fini», je ne le compris que les +jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de +sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son +mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent +à Arromanches. + +Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin +d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie. +Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel +j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa +grandeur? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était +faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût +entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille! Ma place +n’était pas près d’elle! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était +amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute, +le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords +désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable +jeu! Je méditais mille projets contraires: il faudrait bien qu’elle me +reçût seul; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux, +je partais sans la revoir... Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante +avec qui je m’affichais sous ses yeux... Et, d’autres fois, je ne +pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission. +Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de +plus. + +J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui +mit fin à mes hésitations. + +Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui +causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à +rentrer; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le +ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au +contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les +lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère +perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai. + +J’avais un train du soir à Bayeux; j’envoyai mes valises à la gare par +l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y +rendre à pied. + +J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui +ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course, +déjà, j’étais plus rassuré: ma mère avait une santé parfaite; elle +pouvait être souffrante, elle n’était pas malade; je la garderais de +longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers +Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid; j’examinai notre situation +de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un +d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans +un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ +inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à +lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir +brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes +paroles. + +La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A +Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un +secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un +tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme +à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de +façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du +ton le plus indifférent qui se pût: + +--Je viens vous dire adieu; je quitte Arromanches ce soir et n’y +reviendrai pas. + +Elle chancela sous le coup; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour +savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je +jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis; je n’en avais pas fini avec ma +victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées +vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je +continuai: + +--Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est +chère. + +A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré +de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le +sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je +l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de +dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle +restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit +encore: + +--Partir!... + +J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus: + +--Ma mère est malade... + +A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne +penser qu’à la mienne, vint à moi: + +--Comme je vous plains! mon pauvre Philippe. + +Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais +faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je +frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine... Je me +repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement: + +--Ah! que j’ai de la peine à vous quitter! + +Et je m’enfuis. + + * * * * * + +Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir. + +Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain; sa +bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal +invisible; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une +interrogation: «Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand +garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste?» + +Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage: + +--Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens! + +Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries. + +Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma +pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la +savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus +profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté +feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une +crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi; le soleil +rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une +petite maison sur la côte provençale; à l’âge de ma mère, les +brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient +rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je +croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés: + +--Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis +reconnaissante de tes mensonges. + +La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous +laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir +contre l’inévitable; par moment, on songe même à fuir, puisque nous +savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés. +Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que +j’avais dite un jour: «Être garde-malade, c’est une profession et ce +n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance, +tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires; je n’ai +pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des +autres.» + +Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre +les liens qui l’attachaient à ce monde; c’était elle, si choyée +toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait +seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment? +Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère; je +lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore: avoir son +fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver +là quand elle les rouvrait un peu plus tard. + +Les jours passaient lentement. + +Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne +supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même +à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me +montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien, +malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y +mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des +caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les +transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville «où +elle laissait tant de souvenirs chers»; octobre la ramènerait à Paris +«où elle m’avait connu». J’étais présent partout. Il fallait que notre +séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la +voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient +visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous +abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant +ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se +surveillait en m’écrivant; elle s’efforçait de me donner l’idée que le +calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un +mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à +l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse? + +Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui +parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin +d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque!). A certains jours où la vie +que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence +auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes +sont inconstants, était un de ses thèmes favoris; elle contrastait +l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu +à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur +impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le +courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une +inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre +passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi +qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il +n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous +unissait. + +Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus +triste encore. Je me désolais. Que faire? Je ne pouvais plus écrire +maintenant en cachette; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer +que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de +souci. + +Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement +vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la +souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle +supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle +se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait +mises en bon ordre; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa +faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela +plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de +mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait. + +Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au +cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais +seul au monde; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis +pour Paris le lendemain de l’enterrement. + +J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la +lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez +moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir +en présence d’indifférents. + + * * * * * + +Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles; il n’y +en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon +cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et +n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus +mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser +chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je +m’apparus et m’étonnai: j’avais une expression qui m’était étrangère. +J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus +profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle? +Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de +l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en +ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout +machinalement, le cerveau vide. + +Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me +tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd. + +Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre. +Personne; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait +pas. + +Pourquoi viendrait-elle, après tout? Elle restait avec Dieu qui +emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi? Qu’étais-je pour ce +regard qui se perdait dans l’éternité divine? Un accident insignifiant, +négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre, +regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma +pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se +torturer pour la possession d’une femme? N’est-il pas des pays où l’on +ignore les passions stériles qui nous déchirent? Déjà je faisais le +projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation. +L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des +platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre, +une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours +nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut. +Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés? Elle me +plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle +m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue? Par +quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais +heureux? + +Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai +Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans +la cheminée. + +J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison: je +n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de +raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite. + +Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir? Mais, +en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait +enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage, +elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à +face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si +elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous? Elle n’abandonnerait +ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les +liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter +l’inévitable. + +Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me +trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais. +Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère--cinq ou six +semaines--et je demanderais un poste en Orient. + +Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures +passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner +quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine? Que m’était +Madeleine? Qu’étais-je pour elle? + +Le timbre de l’antichambre retentit: «C’est elle!» pensai-je, mais je ne +bougeai pas... La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra. + +Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du +moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper. +Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la +Miséricorde: _aegros visitare_. N’étais-je pas un malade? N’avais-je pas +besoin d’elle? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un +sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla +soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était +là. + +Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les +miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de +douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous +n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps +séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce +que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien; elle vint à +moi et, simplement, m’attira vers elle... La tête enfouie sur sa +poitrine, je pleurai comme un enfant. + +--Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine! + +Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec +plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté. +Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours +d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre; je ne m’excusai pas de la +faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus +délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur +pitoyable. + +Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et +me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un +baume. Que disait-elle? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement +des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes. + +Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance. +Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit +était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus; je +restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son +sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je +l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère +séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le +pressaient crurent le sentir frémir. + +Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice? +Savait-elle que j’allais la prendre? M’attendait-elle? Ou bien +n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse, +incapable de se battre? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que +désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont +elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair +fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit. +Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait: + +--Que faites-vous?... Laissez-moi! + +--Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne +sais que cela. + +Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna. + + + + +II + + +Si j’avais cru que la possession de Madeleine mettrait fin à la période +troublée que nous venions de traverser et que nous connaîtrions +maintenant une ère enchantée où nos cœurs et nos sens goûteraient une +égale satisfaction, je me serais trompé. Commença une vie déchirée et +tragique. Madeleine était mariée. + +Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence de M. de Sées n’était qu’une +gêne; elle était aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais guère +jusqu’alors de la vie que menaient les femmes assez aimables pour me +recevoir dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres qu’à moi? +Cela était vraisemblable, mais sans intérêt. Cette question se posait au +sujet de Madeleine. Il y avait là quelque chose que je n’osais regarder +en face, mais que je ne pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée que +la chair de Madeleine, que les parties les plus secrètes de son corps, +que tout ce que j’avais gagné au prix de tant de luttes et de douleurs +servissent de plein droit au plaisir de son mari, qu’il n’eût qu’à y +porter la main pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la tête +contre les murs et je chassais, furieux, ces visions empoisonnées. Elles +revenaient... Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même quels +étaient les rapports entre elle et son mari. Le malheur est qu’en ces +matières on n’ose pas laisser voir sa misère. On est torturé, la honte +vous étouffe et l’on prend un ton indifférent, de simple curiosité, on a +la force de sourire, alors qu’on retient des cris de rage. + +Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais? Elle n’en montra rien. +Elle agit, inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse adresse et +trouva pour me rassurer les mots les plus propres, les plus efficaces. +Elle transposa le débat du terrain de la chair à celui des sentiments, +mais toujours d’une façon indirecte, objective en quelque sorte, comme +s’il s’agissait de choses quasi-historiques, dont on ne se souvient +presque pas, et non de la plus brûlante, de la plus actuelle des +questions. Il ressortait de ces conversations sans suite, dans +lesquelles je prenais ici et là un bout de phrase qui touchait à ma +préoccupation présente, qu’elle n’avait jamais eu pour M. de Sées qu’une +affectueuse estime, qu’ils étaient déjà de vieux mariés,--la seule idée +que Charles de Sées l’avait prise jeune fille était déplaisante à +l’extrême, mais, dans la presse et le conflit où j’étais avec, devant +moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. Madeleine risqua même +une fois que Charles était de santé délicate, à d’autres jours (ah! cela +ne m’intéressait pas!) que leurs habitudes étaient bien différentes. Il +avait besoin de peu de repos; elle sommeillait depuis longtemps +lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin (je ne demandais rien), le +matin, il se levait de bonne heure et courait à ses dossiers. Tels +furent les multiples renseignements que j’obtins d’elle, sans en avoir +l’air, à diverses reprises, et dont elle composa, pour endormir ma +jalousie, un narcotique. On en arrivait à se demander quand un ménage +ainsi réglé avait eu l’occasion de faire un enfant. + +Mais j’étais jeune, je voulais à toute force être heureux, je ne +demandais qu’à laisser l’habile infirmière panser sans paraître y +toucher ma blessure secrète. + +Du reste, d’autres sujets non moins immédiats me réclamaient. Je croyais +Madeleine à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait disputé, +et, combattant à côté de Madeleine, je rencontrai un nouvel adversaire, +et de taille! Dieu. Je sentais sa présence invisible dans les batailles +que je livrais pour garder un bien que j’avais conquis et qui pourtant +ne m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et Madeleine, en larmes, +m’échappait pendant un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la +victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, cédant au désir qui la +poussait, ne résistait plus. Elle se donnait alors avec une sorte de +fureur sauvage; une femme se révélait inconnue d’elle-même. Elle +oubliait sa religion, son Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se +serait écriée, comme Mme de Krüdner dans les bras de son amant: «O Dieu, +je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!» Ivre de volupté, elle +me faisait gémir sous la morsure de ses baisers. Ces brefs et +dionysiaques emportements étaient suivis d’une longue repentance. +Madeleine semblait se réveiller d’un profond sommeil; hagarde, elle me +voyait et ne me connaissait point. Elle quittait le lit où je +m’assoupissais accablé de fatigue et, prête en un clin d’œil, elle +sortait sans que j’eusse le temps de la retenir, ses seuls mots sur le +seuil étant: «Il faut que je parte!» + +Lorsque je la retrouvais, elle était calme et distante. Si je me +permettais une allusion à notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait +pas, comme si j’usais d’un langage qui lui était étranger. A la voir +ainsi, je finissais par croire que j’avais été le jouet d’un rêve. + +Mais, le plus souvent, les choses se passaient d’autre sorte. Madeleine +me suppliait de l’épargner. Écrasée par le remords, elle était humble et +pressante: «Regarde ce que je suis, disait-elle, et prends pitié de moi. +Je dois me battre, et contre toi! Mais tu sens bien que c’est +impossible, mon aimé. Où trouverais-je la force de te faire de la peine? +Je suis faible, viens-moi donc en aide... Nous ne pouvons vivre dans le +péché. Ce ne sont pas des raisons humaines que je t’oppose. Tu les +vaincrais trop facilement, mais il y a Dieu! Tu peux Lui céder sans +honte puisqu’Il me réclame.» + +Elle était si sincère dans son remords, si touchante dans ses larmes que +je me laissais émouvoir. Nous prenions alors les plus sages résolutions. +Les rendez-vous rue de Commailles étaient interdits. Malgré la saison, +nous nous rencontrions en plein air et courions les quartiers éloignés. +Les tours de Notre-Dame nous virent penchés, couple fervent, au-dessus +de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit au Jardin des plantes la +protection de ses branches pendant une averse. Le Luxembourg trop voisin +où jouait la petite Geneviève nous était défendu, mais un jour, comme +elle gardait la chambre à cause d’un rhume, nous nous y rendîmes. La +température était clémente, nous nous assîmes au soleil devant +l’Orangerie, dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. Nous +n’avions causé en nous promenant que de sujets étrangers à notre amour. +Madeleine était rassurée, presque heureuse. Nous étions amis, enfin! Que +désirer de plus? Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie serait +durable et que, sans aucun sacrifice de notre part, elle me garderait +près d’elle comme un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient avec +confiance. Elle ne doutait pas de moi. A la voir caresser complaisamment +ces chimères, j’eus un mouvement d’humeur que je réprimai vite. Nous +restâmes silencieux. Des bambins couraient autour de nous; des nourrices +promenaient leurs bébés endormis. Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, +et tout à coup une idée me vint que je ne pus chasser. Au même moment, +Madeleine me voyant soucieux me demanda à quoi je pensais. + +Je réfléchis encore une minute, puis je lui dis en la fixant: + +--Madeleine, je voudrais avoir un enfant de toi. + +Elle tressaillit; son visage changea aussitôt d’expression. J’y lus de +l’inquiétude et peut-être aussi un autre sentiment qu’elle ne s’avouait +pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude l’emporta. Elle voulut m’arrêter. +Je ne lui en laissai pas le loisir et continuai: + +--Oui, j’aimerais te confier un germe précieux que tu garderais +longtemps dans ton ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, que tu +mettrais au jour, et qui serait toi, et qui serait moi. Il me semble que +le destin qui nous a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque d’un si +grand amour naîtra un enfant beau et fier pour nous perpétuer. + +Madeleine me regarda comme si elle voulait aller jusqu’au fond de mes +pensées. En un instant, sa tranquillité avait disparu. Était-ce une +nouvelle épreuve que je tentais? Allais-je l’assaillir à l’improviste +alors qu’elle était sans défense? Elle comprit qu’une fois de plus elle +s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, mais son trouble s’en +accrut. Cet appel si humain toucha en elle un point douloureux qu’elle +m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’essayait +pas de me cacher et qui tombaient une à une lentement sur son col de +fourrure où elles disparaissaient. Ce fut sa seule réponse. + +Ma sortie intempestive dont je n’avais pas calculé les effets eut le +triste résultat d’ajouter un sujet nouveau de chagrin à ceux qui +affligeaient déjà Madeleine. Dans son esprit que la lutte soutenue +depuis le jour de notre rencontre avait rendu craintif, l’idée +s’implanta qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle ne me donnerait +pas les joies si naturelles (et qui m’étaient nécessaires, elle venait +de l’apprendre) de la paternité. Elle se crut un obstacle au +développement normal de ma vie. + +Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était comptable envers Dieu et +envers elle-même, se joignaient des devoirs non moins impérieux envers +moi. C’était trop pour un cœur tendre. Elle gravissait un calvaire, se +déchirant aux ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet où Dieu +l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle regardait en arrière elle +verrait l’amant dont elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin +au terme de sa course, n’en pouvant plus de fatigue et de souffrance; +elle faisait un faux-pas; d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas de +la pente qu’elle avait eu tant de peine à monter, et cette chute +l’amenait à nouveau, amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes bras. + +C’étaient alors quelques jours de plaisirs passionnés. Elle venait à moi +matin et après-midi et, le soir encore, nous étions ensemble chez elle +ou chez des amis. La rue de Commailles l’attirait irrésistiblement. +Parfois, elle m’avertissait que de nombreuses courses et visites la +retiendraient l’après-midi entière. Mais, voilà qu’avant trois heures, +elle se trouvait, surprise, à ma porte où ses pieds, en dépit +d’elle-même, ses pieds joyeux et libres l’avaient conduite. Mi-indignée, +mi-riante, elle s’étonnait de son aventure. + +--Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle me tutoyait alors), et +pourtant tu n’étais pas sorti. + +--Je t’attends toujours, répondais-je. + +--Ah! monstre que j’aime, comme tu me connais! + +Et c’étaient des baisers éperdus. + +Ou bien elle disait: + +--Et si j’avais trouvé une femme ici! Peut-être bien que tu me trompes +après tout. Avec les hommes, sait-on jamais? Je ne suis pas une +maîtresse bien gaie ni bien savante dans l’art de plaire. Mais telle que +je suis, je te veux tout entier, je ne te partage pas. + +Elle me serrait contre elle à m’étouffer. + +Puis l’excès de la passion la ramenait face à elle-même. Elle regardait +son péché avec horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait des +forces fraîches pour recommencer la lutte contre elle et contre moi. + +L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours aimé à me sentir +d’aplomb, les pieds bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais +perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, au gré du vent. Lorsque +j’avais le loisir de réfléchir, je me demandais: «Qu’est-ce que ce +mélange de coups et de baisers? Est-ce là ce qu’on appelle l’amour? +Est-ce là ce que j’ai tant désiré? Qu’on se batte avant la possession, +je le comprends. Mais, après, cela n’a plus de sens. Où sont les _beati +possidentes_?... Pourquoi, diable, me suis-je épris d’une femme mariée? +Elle est tout de même à son mari, si rarement que ce soit. Quelle +saleté! Et je le supporte! Elle est pieuse, en outre! Belle +complication! Il est évident que la religion n’a pas à s’occuper de +notre bonheur terrestre puisque, pour elle, nous ne sommes ici-bas qu’en +transit vers l’éternité. + +Mais que me restait-il à moi qui ne croyais plus à des récompenses ou à +des punitions supra-terrestres? Au nom de doctrines que je ne partageais +pas, j’étais privé du seul bien qui m’importât. + +Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de soi, à Madeleine. Je ne lui +faisais pas de reproches, je n’éclatais pas en cris et en +récriminations. Cela n’était pas dans ma manière. J’étais sec, froid, +sarcastique, haïssable. Je l’attaquais dans sa foi, je discutais avec +elle apparemment de la façon la plus objective, comme pour l’amour de la +seule vérité mais au fond poussé par un désir mal contenu de lui porter +un coup douloureux, de me venger de ce qu’elle me faisait souffrir. + +Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. Mais elle était assez +femme pour savoir d’où venait la violence secrète qui m’animait. Elle me +plaignait et redoublait de douceur. Il faut reconnaître, du reste, que +dans cette lutte sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. Madeleine +croyait comme elle respirait. Je ne la troublais donc en aucune manière +dans le domaine qui était à elle. Jamais elle n’était embarrassée pour +me répondre. Mes arguments ne la touchaient point. Les siens +n’arrivaient pas jusqu’à moi. Nous nous battions sur des plans +différents et arrivions à ce résultat paradoxal de nous blesser sans +nous atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je me souvenais d’un +curé entendu à l’heure du catéchisme, alors que je visitais une des plus +vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France: «Mes enfants, disait-il, +le mystère de la Sainte-Trinité est un mystère, par conséquent je ne +puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel qu’il est.» Ce raisonnement +qui se rapproche de celui de Hegel: «Il faut comprendre +l’incompréhensible comme tel», m’avait paru définitif. C’était celui de +Madeleine. Elle passait ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés +où achoppent les pauvres rationalistes. + +Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, j’abandonnais ces discussions. +Je me reprochais mes efforts pour détruire les croyances de Madeleine, +besogne assez basse et indigne de moi. Par un brusque revirement, je lui +laissais voir que je ne restais pas insensible à l’admirable +construction qu’avait élevée l’Église, forte maison, en vérité, dont les +murs ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir. + +Madeleine me regardait, osant à peine en croire ses oreilles. Quoi, je +n’étais pas l’ennemi de l’Église que je lui avais paru! Son cœur se +dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un ton assuré, disait: + +--Philippe, il y aura une place pour vous dans cette maison. Je l’ai +demandé à Dieu; il me l’a promis. + +Tant que duraient ces périodes de détente, je ressentais une grande +pitié pour Madeleine. Qu’avais-je fait d’elle? Jusqu’au jour de notre +rencontre, elle n’avait navigué que sur de calmes rivières, se laissant +aller paresseusement au fil d’une eau connue, dans un pays monotone il +est vrai, entre des rives un peu plates, mais ombragées et agréables. Et +voici que je l’entraînais en pleine mer; le vent sifflait autour d’elle, +la foudre tombait, les vagues furieuses menaçaient de l’engloutir. Elle +n’avait qu’un refuge en ce péril extrême: elle priait. + +Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement; je feignais de me +laisser convaincre; peut-être même et pour quelques instants, je +partageais ses vues chimériques sur une amitié possible. + +Ces accalmies étaient brèves, car j’étais homme, et jeune, et j’aimais. +J’exigeais autre chose, nous recommencions à nous battre. + +Le printemps était venu. A mesure que nous approchions de Pâques, +Madeleine montrait plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à la +grande fête religieuse de l’année? Comment recevoir la sainte communion? +Déjà Noël lui avait causé de vives angoisses. Il avait fallu se mettre +bien avec Dieu, comme elle disait. Une brouille passagère entre nous +avait rendu cette réconciliation plus facile. Pendant les quelques jours +où elle fuyait la rue de Commailles, elle avait couru chez son +confesseur. Le remords la consumait; elle reçut l’absolution. Mais, +cette fois-ci, irait-elle dire au même prêtre qu’elle était retombée +dans son péché, qu’elle y vivait depuis trois mois? Une âpre lutte se +livrait en elle. Je le voyais à l’altération de son humeur, au trouble +de son regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. Elle n’était +pas femme à ruser avec le devoir, à trouver un subterfuge ingénieux pour +franchir cette passe difficile et comme, toute à la violence du +sentiment présent, elle avait la mémoire et l’imagination courtes, elle +pensait que sa décision serait sans appel et commanderait l’avenir. La +rupture nécessaire la désespérait. Elle oubliait que cent fois elle +m’avait quitté et que cent fois elle était retombée dans mes bras. +Bientôt les cloches de Pâques sonneraient! Elle s’affola. + +Un jour que nous goûtions ensemble, elle me demanda de l’accompagner +avant dîner sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, elle voulut +marcher. Nous descendîmes jusqu’à la Seine et traversâmes la cour du +Carrousel. Je pensais qu’elle me menait aux magasins du Louvre et qu’il +n’y avait, en effet, rien de plus important que de se parer pour +me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré et la rue +Croix-des-Petits-Champs. Je commençais à comprendre. Quelques minutes +plus tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. L’obscurité de la +nef était traversée par une zone lumineuse qui venait de cent cierges +allumés à droite devant l’autel de la Vierge. Madeleine trouva avec +peine deux chaises libres et me fit signe de m’asseoir près d’elle. Elle +resta longtemps à prier, la tête enfouie dans les mains. Elle était très +légèrement parfumée et ce parfum chargé pour moi de tant de souvenirs se +mariait maintenant à l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais +dans ces effluves délicieux, inconscient du lieu où j’étais et du temps +qui coulait. Je regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. Je +suivais la ligne souple qui va des épaules aux genoux; elle +s’infléchissait à la taille, s’épanouissait aux hanches pleines et +j’imaginais sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair dont pas un +pouce n’avait échappé à mes baisers. + +Madeleine se releva enfin, se signa, et nous sortîmes. Je vis alors +seulement qu’elle avait pleuré. + +Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre une voiture pour la +ramener chez elle, mais elle refusa. Je passai mon bras sous le sien, +elle se dégagea doucement. Elle était absorbée et je ne voulus pas la +distraire de ses méditations. Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi +sans avoir échangé un mot. Au moment de me quitter, elle dit: + +--J’ai quelque chose à vous demander, Philippe, mais je ne puis parler +dans la rue. + +Ces mots si simples, elle les prononça comme une personne qui revient de +loin, qui n’est pas à la conversation et dont la voix inattendue fait +tressaillir ceux qui l’entendent. + +--Venez rue de Commailles, répondis-je. Où serons-nous plus tranquilles? +Où pourrez-vous mieux vous expliquer? + +J’employais d’habitude le «tu» qu’elle, au contraire, s’efforçait +maintenant d’éviter. Surpris, j’avais dit involontairement «vous». Elle +s’alarma. Étais-je fâché? C’est avec timidité qu’elle continua: + +--Je me suis promis de ne plus venir rue de Commailles. + +--Alors renonce à ce que tu as à me demander, fis-je assez sèchement. + +--C’est impossible, Philippe, mais soyez bon, je ne peux pas vous voir +en colère. Eh bien, je viendrai demain puisqu’il le faut. + +Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, d’importantes résolutions +m’avaient été annoncées de cette manière. Suivant l’état de mes nerfs, +ou je m’inquiétais sans mesure, ou je restais indifférent. Le ton de +Madeleine était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je n’étais pas +d’humeur à me tracasser et je ne m’en préoccupai pas davantage. + +Pour la première fois depuis la mort de ma mère, je sortais ce soir-là. +J’avais accepté de dîner dans une maison agréable où les hommes étaient +riches, et les femmes jolies. En y allant, mon état d’esprit était celui +d’un collégien qui fait l’école buissonnière. J’échappais pendant +quelques heures à l’atmosphère orageuse que j’avais respirée ces mois +derniers. Je me trouvai à table à côté d’une femme que je ne connaissais +que de réputation. Elle avait eu des aventures éclatantes dont elle +s’était tirée à son honneur. Elle était de celles à qui le meilleur +monde auquel elles appartiennent passe tout, alors qu’il se montre d’une +sévérité inexplicable pour d’autres qui en ont fait beaucoup moins. Elle +parlait d’une façon nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, mais +avec une certaine élégance qui lui permettait de tout dire. Elle me +plut. Personne ne faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait plus +vivement le désir. Le dîner, le vin de champagne, les fleurs, les +cristaux, la belle argenterie, les femmes décolletées dont pas une qui +n’eût un amant, le ton libre de la conversation, l’impression de vivre +dans un milieu où le mot devoir aurait détonné, mais où celui de plaisir +rendait un son plein, j’étais loin de Madeleine. Appartenaient-ils à la +même ville et à la même civilisation le luxueux hôtel du faubourg +Saint-Honoré où je dînais et l’église obscure, bourdonnante de prières, +où ma maîtresse en larmes avait demandé à Dieu de la séparer de moi? Le +contraste était grand, je le goûtai. Ma belle voisine m’amusa; je ne +l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, il allait sans dire, mais +nous l’avions dit tout de même, que nous nous reverrions. + +Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. Mon appartement était rempli +d’elle; je ne pouvais lui échapper: «Qu’a-t-elle à me dire que je ne +sache déjà?» pensai-je et je haussai les épaules. Pourtant je me souvins +de l’accent de sa voix; il me poursuivit jusque dans mon sommeil. + +Le lendemain après-midi Madeleine arriva craintive, fatiguée. Je +l’accueillis avec douceur, la rassurai et, bientôt elle aborda, non sans +beaucoup de détours, non sans m’avoir posé mille questions sur mon dîner +de la veille, le sujet qui l’amenait. + +Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne pouvait être à moi. Ses +raisons, je les connaissais depuis longtemps. Mais, par le choix des +mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux qui pénétrait son +discours, elle m’émut. Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui +m’était plus cher au monde? Elle possédait mon cœur. Les heures les plus +belles de nos vies s’étaient confondues. Je tenais sa main dans les +miennes et l’écoutais avec une telle sympathie que sa tâche en était +rendue plus facile. Elle montrait beaucoup de courage; elle n’en +manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle en vint à parler de moi, sa +voix se mit à trembler. Elle eut pourtant la force de me dire qu’elle ne +pouvait faire mon bonheur: il n’y avait aucune issue à notre liaison, je +perdais mes meilleures années, je m’en rendais compte certainement; +elle-même finissait par se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses +remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui la faisait retomber dans +le péché. Il lui fallait donc implorer mon aide; une solution lui était +apparue, si claire, si évidente qu’il n’y avait pas à la discuter. + +Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien de plus pitoyable à ce +moment que Madeleine, la tête penchée, les mains tremblantes. Elle me +regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. Je n’en pus supporter la vue. + +--Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait enlever à cette scène la +pointe de sa douleur, si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera de +t’embrasser. Tu vois de quoi je te menace! + +Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre amie. Elle hésita, balbutia +et finalement j’appris que je devais prendre une maîtresse. + +D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à ce que cette proposition +pouvait avoir de comique. Mais je fus bien vite ramené à d’autres +sentiments. Madeleine sanglotait sur mon épaule. Une fois de plus +j’opposai la grandeur de son amour et la médiocrité du mien. Elle, fière +et jalouse comme je la connaissais, en arriver là! J’eus honte de moi, +je tombai à ses pieds et je lui dis avec une passion qui emportait tout, +que je n’abandonnerais jamais une femme d’un si grand cœur, que je +l’aimerais toujours, et que je préférais souffrir par elle que d’être +heureux auprès d’une autre. + +Elle me mit la main sur la bouche pour m’arrêter; je couvris sa main de +baisers. Elle se leva, se défit de moi et, avant que j’eusse pu me +redresser, elle se sauvait en courant. + + + + +III + + +J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais alors. J’en puis fournir +une preuve nouvelle. Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange +conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus d’attention qu’à mille +paroles dites au cours de scènes non moins émouvantes, je me mis à y +penser dès la porte close. Il m’apparut comme l’unique moyen de sauver +Madeleine de la situation désespérée où elle se débattait. C’était un +beau thème à mettre sous forme dialoguée. Au cours d’une soirée +solitaire, mon esprit s’enfiévra; je me montai à un diapason aigu et +composai bientôt un pathétique drame à deux personnages, donnant les +répliques avec une force incroyable pour l’un et l’autre protagoniste. +La conclusion de cette scène fut que je devais me sacrifier pour le +salut de ma victime (Madeleine!). J’allais si loin dans l’absurde que je +finis par m’attendrir sur mon sort pitoyable. Au théâtre on ne +s’embarrasse pas de la vérité des caractères. On exploite une situation +sans s’occuper de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne foi ce +soir-là. + +Au matin, je me réveillai plus calme. Je n’étais pas disposé à +dramatiser, je ressentais un peu de courbature. J’examinai de sang-froid +les arguments enflammés de la veille. Je ne pensais pas à Madeleine, +mais à moi. J’étais las de nos discussions qui renaissaient de leurs +cendres. J’avais voulu connaître les orages de la passion; ils avaient +fondu sur ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait le plus +précieux des biens. Une maîtresse aimable et libre, les plaisirs modérés +de la chair, et surtout la paix du cœur, même au prix de l’indifférence, +voilà quel était l’objet de mes vœux matinaux. + +Et soudain passa devant mes yeux l’image de Mme V..., ma belle voisine +de table du faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, ses dents si +blanches. Savait-elle seulement que nous entrions dans la semaine +sainte? + +Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre plus tôt? Je résolus de +réparer sans retard cet oubli. + +Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le téléphone). + +--Me voir?... Mais certainement. Elle était hors de Paris pour la +journée. Le lendemain nous pourrions sortir ensemble. + +Le lendemain nous vit, en effet, au bois de Boulogne. Promeneurs +matinaux, nous suivions les allées égayées par les toilettes +printanières des femmes et par leurs chapeaux fleuris. Tout en saluant +maintes personnes nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce désordre +apparent, nos propos avaient une suite et allaient à un certain but. Mme +V... n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et j’imaginais que, si +elle avait accepté de sortir avec moi, elle ne me voulait pas de mal. +Elle se trouvait, par hasard, libre. Nos accords furent vite conclus et +ne laissaient place à aucune équivoque. Nous avions du goût l’un pour +l’autre, cela et rien de plus; nous partions le cœur léger à la +recherche du plaisir, en amis pleins d’expérience et de sagesse qui, se +trouvant de sexe différent, n’ont pas de raison de se refuser les joies +si naturelles et si saines de la chair. Nous passerions ensemble +quelques heures par semaine, et, sans nous engager davantage, restions +maîtres du reste de notre temps. Tout cela n’avait pas été dit +expressément, mais était entendu avec autant de précision que si nous +l’avions fait rédiger par notaire sur papier timbré. + +Quarante-huit heures plus tard, Mme V... dînait chez moi. Bien que nous +fussions seuls et pour cause, cette femme charmante me fit la surprise +d’arriver en toilette de soirée, comme si elle allait au bal après +dîner. Lorsqu’elle entra, parée, éblouissante, endiamantée, chassant, +telle l’aurore, les nuées de la nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon +appartement s’éclaira. + +Plus tard, pendant que nous prenions le café, elle s’assit sur le divan +et moi à côté d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de Madeleine +m’apparût? A cette même place, j’avais caché ma tête sur son épaule en +un jour inoubliable; je la vis dans mon étreinte, je vis ses beaux yeux +pleins d’effroi et de désir, j’entendis sa voix suppliante, tout cela si +nettement que je m’arrêtai au milieu d’une phrase. + +Mme V... me regarda, étonnée. Déjà je m’étais repris. C’était elle seule +maintenant que je serrais dans mes bras. + + * * * * * + +Des relations si bien réglées avaient peu à redouter du hasard. Jamais +programme ne fut plus exactement rempli que celui que nous avions fixé. +Mme V... venait chez moi deux ou trois fois la semaine, et le plus +souvent pour dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, sortant +d’une réception, décolletée, perles et diamants. Elle excellait à créer +ainsi l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. Riant, je +l’appelais: «Dîner de gala.» Et vraiment toute notre liaison prit ainsi +un air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté brillante et peut-être +aussi l’artificialité. C’était un à fleur de peau parfaitement réussi. +Nous représentions assez bien les personnages de ces gravures libertines +du XVIIIe siècle qui, en diverses postures, se livrent aux plaisirs de +l’amour, mais qui restent soigneusement frisés et poudrés. En réalité, +il n’y avait dans nos rapports aucun désordre et, par là, il leur +manquait un élément humain. Madeleine faisait vibrer d’autres cordes et +plus profondes. + +La religion était venue à son secours. A Pâques, elle avait repris dans +la communion des fidèles la place que rien ne devait lui faire perdre. +Elle y trouvait les forces nécessaires pour supporter son sacrifice. + +Je la voyais tous les jours, chez elle ou dehors. La rue de Commailles +était interdite. Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune allusion à +l’étrange conseil qu’elle m’avait donné. Me supposait-elle une vie +secrète? Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans ses sentiments, il +devait lui paraître impossible que, renonçant à elle, j’eusse cherché au +sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais elle était si lasse de la +lutte soutenue que cette idée ne se présentait même pas à son esprit. + +Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. Faut-il user son temps +à prévoir l’avenir? Le présent me paraissait agréable. N’était-il pas +excellent d’avoir à la fois Madeleine comme maîtresse de cœur et Mme +V... comme maîtresse de lit? N’étaient-elles pas toutes deux parfaites +dans des rôles qui leur convenaient si bien? Je souhaitais qu’elles +n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je me sentais une âme de +classique, je n’étais pas pour le mélange des genres. + +Tels furent les débuts d’une vie à trois dont j’étais le centre. Je la +goûtais seul dans sa plénitude puisque les deux autres personnages +s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. Rien ne m’enchaînait à +Mme V... Elle savait n’avoir aucun droit sur les heures de mon existence +que je ne passais point avec elle. Elle ne me posait pas une question +indiscrète. Le mot jalousie était entre nous vide de sens. Peut-être +voyait-elle à l’occasion un ami ancien ou récent. Le jour où cette +pensée me vint, je sursautai. Accepterais-je un partage? Je constatai +aussitôt que je n’en serais pas autrement choqué. Ainsi nous n’avions +pas dévié de la ligne que nous nous étions tracée. J’en fus charmé car +le cœur va souvent se fourrer où il n’a que faire. + +Madeleine? Elle s’était refusée à moi et, me suppliant de prendre une +maîtresse, m’avait jeté dans les bras de Mme V... Pourtant je lui +cachais ma liaison. A certaines heures, je me reprochais mon silence, +mais craignant qu’elle me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais +prolonger le calme dont nous jouissions et lui épargner une peine +nouvelle. Elle était, pour l’instant, heureuse à sa manière. La vague de +piété qui l’avait portée à travers ses Pâques la soutenait encore. Elle +croyait avoir gagné un abri sûr; elle respirait largement comme +quelqu’un qui vient d’échapper à un grand péril. + +Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre avec elle. Des liens +solidement forgés par la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils +m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais plus le poids. Pour une +période de temps très brève, tout me parut facile. Je me refusais à voir +ce que la vie que je menais avait d’anormal et de presque monstrueux. Je +me félicitais d’avoir trouvé la solution du problème le plus ardu, celui +de l’amour. Il se résolvait par une équation à deux inconnues. Chercher +le bonheur dans une seule femme, quelle folie! et quel danger! Comment +une femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle aux multiples +et contradictoires besoins de l’homme? Elles n’étaient pas trop de deux +pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir donner à chacune la part +qui lui revenait. + +Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte lorsque, vers le milieu de +mai, j’entendis quelques petits grincements dans la marche d’une machine +que je croyais fort bien réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. Les +rapports établis entre nous étant ceux qu’elle avait voulus, elle jugea +d’abord devoir en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y avait en +elle une autre femme et que cette femme, tôt ou tard, demanderait, elle +aussi, à être heureuse? Si Madeleine s’en était aperçue, elle ne +l’aurait jamais avoué, car elle était fière. Mais je pense qu’elle ne se +rendait pas un compte exact de ce qui se passait en son cœur. Parfois +elle était triste, parfois elle montrait de l’humeur; je la surpris un +jour les yeux encore humides de larmes. Elle allégua ses nerfs malades, +le climat de Paris; la campagne lui était nécessaire. Au vrai, elle +avait soif de mes caresses. + +Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux reprises, sous un prétexte +quelconque--elle faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant +du Bon marché elle avait été surprise par une averse--elle arriva rue de +Commailles. J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle entra, +je tressaillis. Il était sept heures. J’attendais Mme V... d’un moment à +l’autre. + +Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine le remarqua. +Qu’imagina-t-elle? Je ne sais, mais elle perdit de son assurance. +J’avais déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis comme si rien +n’était plus naturel que sa visite. Je lui pris la main, je la gardai, +je lui parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un trouble voluptueux à +voir la femme que j’avais aimée, que j’aimais encore, dans le secret de +mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je l’accompagnai à la porte, je +passai mon bras autour de sa taille, mais comme eût pu le faire un frère +à sa sœur. + +Je pensai à elle deux ou trois fois pendant le dîner en face de Mme +V..., et même un peu plus tard. + +Moins d’une semaine après, Madeleine réapparut. Mme V... avait déjeuné +chez moi ce même jour. Il devenait périlleux de les recevoir toutes deux +rue de Commailles. Je donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le thé +moi-même sans permettre à ma vieille bonne de nous déranger. Madeleine +me suivait des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais tendre. Elle +avait l’illusion qu’elle se mêlait de nouveau à ma vie, elle était +heureuse. + +Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit une petite bergère basse +qu’avait élue quelques heures plus tôt Mme V... Le hasard qui +rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace mes deux amies me fit +sentir combien Madeleine m’était la plus chère. Je pris un coussin et +m’assis près d’elle. Comme nous causions, mon attention fut attirée par +son pied, chaussé d’un soulier découvert sur un bas de soie qui laissait +voir la chair. L’envie me vint de poser ma main sur ce pied. J’y +résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir été contrariée, et me +harcela. Il me semblait que je m’affirmerais ainsi toujours maître de +Madeleine qui était mienne, après tout, et à qui j’avais accordé +seulement de brèves vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais +rien encore, mais je montrerais par là que mes droits n’étaient pas +prescrits. Ce raisonnement était d’une rigueur telle que j’y cédai +aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la main et la mis sur le pied +de Madeleine. + +Ce geste inattendu la surprit, mais, chose curieuse, elle ne retira pas +son pied, elle ne me demanda pas d’enlever ma main, elle fit comme si +rien ne s’était passé. Elle croyait peut-être que nous nous étions +rencontrés involontairement, qu’emporté par la chaleur de la discussion +je ne m’en étais pas aperçu, qu’une remarque donnerait de l’importance à +ma méprise, que le moindre mot nous placerait l’un et l’autre dans une +fausse situation et que, sans paraître prendre garde à cet incident, il +était préférable d’attendre en feignant l’indifférence que je retirasse +ma main. + +Le contact établi entre Madeleine et moi se prolongea ainsi bien plus +que je ne l’avais prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui se +fuient, le moindre rappel de la chair se fait entendre fortement. Le +sang de Madeleine battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux me +prit de la posséder. Un instant j’hésitai, me demandant si elle +partageait mon désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils pas +encore éveillés. Peut-être acceptait-elle comme dénué de signification +ce qui était devenu pour moi la plus raffinée des caresses. Peu importe, +ma main allait remonter le long de sa jambe lorsque, d’un mouvement +brusque, elle retira son pied. + +Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi, elle voulait parler et n’y +arrivait pas. Elle froissait dans sa main un petit mouchoir de soie +bleue. Je le reconnus; il appartenait à Mme V... Madeleine l’examinait, +en respirait le parfum comme s’il allait lui apporter des renseignements +sur celle qui l’avait laissé là... Puis elle le jeta vivement loin +d’elle, disant: + +--Quel dégoût! + +Elle se leva, fit quelques pas vers la porte. Si je l’avais laissée +sortir, elle serait partie sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle +brûlât de m’accabler de son mépris et de sa colère. Elle s’arrêta donc, +espérant que je lui fournirais l’occasion de parler. J’étais très jeune, +je perdis la tête; la vue de sa douleur m’émut; je ne supportais pas +l’idée qu’elle s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée, que +lui arriverait-il? elle se ferait écraser;... la rue du Bac menait à la +Seine,... je ne la reverrais jamais!... Je courus à elle et la retins. + +Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au milieu de la +chambre. Alors elle éclata, j’entendis les reproches les plus violents, +les plus amers dont une femme hors d’elle-même peut vous accabler en +telle occasion. Était-ce Madeleine qui parlait? Hélas! la fureur ramène +nos amoureuses à une commune mesure dans l’absurde et dans +l’incohérence. Ce qui lui tenait le plus à cœur était que je recevais +cette «créature» dans l’appartement où elle, Madeleine, était venue, où +elle venait encore. J’étais donc sans vergogne, comme tous les hommes. +Et moi, à qui elle avait tout sacrifié, pour qui elle avait failli +perdre son âme, je lui donnais pour remplaçante une fille! Seule, une +fille avait un mouchoir de soie si violemment parfumé!... Elle retourna +au mot remplaçante. Était-ce une remplaçante? Ne l’avais-je peut-être +pas eue avant elle, Madeleine? en même temps qu’elle, Madeleine?... +Arrivée à ce point de son discours et se représentant de si noires +trahisons, elle fondit en larmes et devint pareille à une pauvre petite +fille malheureuse, secouée par la douleur et qui ne demande qu’à être +consolée. + +Je m’y employai de mon mieux, mais je ne pus user du remède le plus +approprié, c’est-à-dire la prendre dans mes bras, car, lorsque je +l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus réduit à la raisonner, à +lui dire avec douceur un mélange de choses tendres et sensées, à +l’assurer par mille serments que je n’avais jamais aimé qu’elle, qu’elle +tiendrait dans ma vie une place unique, que je ne m’étais résolu à +«cela» (impossible de risquer le mot maîtresse) que parce qu’elle m’en +avait supplié et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre moyen de +salut, que j’étais prêt à y renoncer sur le champ pour peu qu’elle me le +demandât, que cela ne me coûterait rien, que je quitterais Paris si elle +le voulait. Je réussis à la calmer. Elle m’écouta, elle me crut et, +lorsqu’elle partit, la blessure qui la faisait souffrir encore n’était +plus empoisonnée. + +Je restai étourdi par la violence de cette scène. A la réflexion, je +pensai qu’il était inévitable que Madeleine apprît un jour l’existence +d’une Mme V... ou X... Elle avait chancelé sous le choc. Elle +reprendrait son équilibre et finirait par accepter une situation qu’elle +avait elle-même créée. + +Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire? De cette journée +dramatique, un souvenir effaçait presque tous les autres, celui du désir +impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine. Sans l’incident du +mouchoir, je la prenais de gré ou de force. J’avais rêvé effusions du +cœur, commerce tendre des âmes. J’étais loin de compte. Que faire +maintenant? Dans mon trouble, je multipliai les rendez-vous avec Mme +V..., espérant y trouver l’apaisement. Mes sens ne prirent pas le +change. Je ne cessai de désirer Madeleine. + +Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas. Elle n’était pas rue du +Cherche-Midi quand je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne +pouvait me recevoir. Je m’inquiétai; je supposai le pire. A mon tour, je +devins nerveux, agité; je dormais mal. + +Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en apparence tout au moins, +calme et résignée. Mais elle s’alarma de la mine que j’avais. Étais-je +malade? Il fallait me soigner, et sans retard. Connaissant son grand +cœur, je me gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement, elle ne +pensait plus qu’à moi. Finalement elle me fit part, devant son mari, +d’un beau projet qu’elle avait conçu. + +Sa fille se remettait à peine d’une bronchite. Les Sées passeraient +Pentecôte prochaine à Orville, ils m’invitaient à les accompagner. +Charles me ramènerait à Paris le mardi; elle ne rentrerait qu’après le +dimanche de la Trinité. La chère créature se promettait de ces courtes +vacances mille félicités innocentes, promenades matinales le long des +prés couverts de rosée, goûter dans les fermes, ô le bon lait tout frais +tiré! soleil sur la plage pour me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle +était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de la rue de Commailles. +J’acceptai sans me faire prier. + + * * * * * + +Nous arrivâmes à Orville au milieu de l’après-midi. Bientôt, la petite +Geneviève s’endormit sur les genoux de sa grand’mère; Charles de Sées +causait agriculture avec M. de Clairville; la pipe à la bouche, ils +allèrent jusqu’à la ferme. + +Madeleine montrait un visage apaisé. Elle me souriait et je ne lisais +dans ses yeux que bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin de +Paris, du matin au soir, était-il un bonheur plus grand? Elle se sentait +en pleine sécurité, et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta d’aller +avec moi à la rencontre de son père et de son mari. + +Nous traversions des prés fraîchement coupés; une fine odeur de thym et +de menthe se mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute la journée +au soleil. La beauté de la lumière, le changement si complet de décor +nous avaient comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions nos chagrins +récents, nous n’étions plus que deux êtres jeunes et aimants qui se +promènent au crépuscule dans la campagne. Nous causions de je ne sais +quoi; les mots que nous disions avaient, certes, moins de sens que le +murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit elle soufflait de la mer +dont elle nous apportait la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur +tiède sommeil diurne et agitaient lentement leurs branches. A cette +heure autrefois les peupliers en bordure de notre parc chuchotaient de +toutes leurs feuilles dorées par les derniers rayons du couchant et je +me répétais alors ces vers magnifiques: + + O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage, + O vent sonore et frais qui troublait le feuillage, + Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein + Agitait les replis de leur robe de lin. + +Je regardai Madeleine; l’air jouait avec l’écharpe légère qui couvrait +sa poitrine. Ces vers me revinrent à la mémoire; je les lui récitai. La +juste cadence des mots, leur musique l’émurent, et aussi, sans doute, ma +voix et l’accent que j’y mis. + +M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient pas à la ferme. Nous +rentrâmes, rêvant plus que parlant, indifférents au chemin que nous +suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient sur la prairie. Le +hasard,--ou quelque attraction secrète--conduisit nos pas. Ils nous +menèrent au bouquet de hêtres où nous nous étions assis l’an dernier en +un jour pareil à celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot de +souvenirs nous assaillit avec une telle violence que nous nous +arrêtâmes. Les yeux baissés, je me laissai emporter vers un passé si +récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un cœur douloureux, je refis +les étapes trop vite parcourues: la plage où elle cherchait la trace de +mes baisers sur les joues de sa fille, l’heure enfin où, sous ces mêmes +branches, mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, puis la +séparation. Ah! je m’étais trompé en croyant que je pourrais si +facilement me priver d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi; +une force supérieure me l’avait ravie; je ne la verrais plus défaillante +de plaisir entre mes bras. Je restais accablé sous de telles pensées. + +Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, pâle, perdue en elle-même. +Sentant le poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne pouvais parler. +Deux mots pourtant vinrent expirer sur mes lèvres: + +--Jamais plus! + +Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent des résonnances profondes +et fortes, car elle frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme moi à +évoquer les mêmes images. Je m’approchai, tremblant d’émotion. + +--Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton pitoyable, je ne suis pas si +forte que vous le croyez. + + * * * * * + +Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue du voyage et monta chez +elle. Je me couchai de bonne heure, mais les mots qu’elle avait dits +chassaient le sommeil. Elle était dans un lit voisin, réveillée elle +aussi, tendue vers moi de tout son être en révolte; puis elle +se levait et s’agenouillait pour prier longuement comme à +Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église sombre, je respirai l’odeur +d’un parfum profane mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis enfin, il +faisait clair déjà. + +Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous asseyions à peine à déjeuner +qu’on apporta un télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec lequel il +était peu lié venait de mourir dans une propriété près de Laigle. Il ne +laissait pas d’enfants et l’on demandait son neveu pour les formalités +légales. M. de Sées ne reviendrait que le lundi matin. Je décidai +aussitôt de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine et Charles +lui-même protestèrent. Pourquoi les priver de ma présence à cause du +bref voyage de M. de Sées? Ils ne l’entendaient pas ainsi. Je leur avais +promis trois jours; ils ne me tenaient pas quitte à moins. Je remarquai +que Madeleine se bornait à appuyer très faiblement les objurgations des +siens. Je me laissai pourtant convaincre. L’après-midi j’accompagnai +Charles jusqu’à Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, je +flânai dans la vieille ville et devant la tapisserie de Guillaume le +Conquérant. Je regagnai Orville à pied. + +Une irritation sourde m’empêchait de sentir ma lassitude. Madeleine +semblait plus morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, comme je me +détournais d’elle, je vis qu’elle me suivait des yeux. Elle ne prit +aucune part à la conversation pendant le repas. Par une saute d’humeur +que je ne m’expliquai point, je fus assez brillant et amusai les +Clairville. Mais dans tout ce que je disais de général, il y avait une +pointe secrète qui ne pouvait être sentie que par Madeleine, et sentie à +la façon d’un aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense de moi-même +par un grand abattement après le dîner. La soirée, heureusement, fut +brève, on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes laissés un instant en +tête à tête. Madeleine me dit avec timidité: + +--Vous avez l’air fatigué, Philippe. + +--Cela n’a pas d’importance, répondis-je en haussant les épaules. + +J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à bout de nerfs et continuai +sèchement: + +--Vous auriez mieux fait de me laisser partir. + +--Je vous demande pardon, dit-elle humblement, d’une voix si faible que +je l’entendis à peine. + +Mme de Clairville rentrait. Peu après, nous nous séparions. + +Je redoutais la solitude de ma chambre, et non sans raison. Dès que j’y +fus enfermé, une tempête se déchaîna en moi. La volonté de Madeleine, et +sa volonté seule, créait une situation absurde. Quoi, nous étions tous +deux dans cette maison, libres pour une fois, et nous ne passions pas la +nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous hâtifs de Paris où l’on a à peine +le temps de se déshabiller, où l’on se prend montre en main, elle +pouvait s’endormir et se réveiller sous mes baisers, me prodiguer les +siens, sentir même dans son sommeil mon corps contre son corps, et elle +ne venait pas! Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait si +facilement!... + +Et si j’allais la surprendre? Elle serait à ma merci. Pour descendre +chez elle, un escalier de bois... Il craquerait. Ses parents, vieilles +gens au sommeil léger, se réveilleraient... Un scandale! + +J’étais hors de moi de désir et de fureur. Je poussais les volets, +j’avais besoin d’air pur. Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de +son souffle puissant. J’entendais le froissement des branches agitées +dans le bois voisin et le cri d’amour mélancolique et flûté d’un crapaud +au bord d’une mare. Le calme de la campagne nocturne m’apaisa. + +Je fermai les volets et me préparai à me coucher. Il était près de +minuit. Refoulant les images et les idées qui m’avaient obsédé, il +fallait dormir... Un craquement du parquet devant ma chambre me rendit +la fièvre. Ah! ah! Madeleine venait enfin! Je savais bien que rien ne la +retiendrait! Il était, parbleu, impossible qu’elle ne vînt pas... D’un +bond, je fus à la porte et l’ouvris... L’obscurité, rien..., j’attendis +encore. Me serais-je trompé sur Madeleine? Étais-je assez fou pour +croire qu’elle m’aimait au point de risquer quelque chose pour moi?... +Je rentrai dans la chambre et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier +sursaut d’espérance si vite déçue m’avait brisé. Je restais sans force. +Dans l’engourdissement qui me gagnait, j’entendis un grincement de gond, +ah! si léger que d’abord on pouvait s’y méprendre. Mais non, il se +prolongeait, il emplissait la maison. Une porte s’ouvrait!... Je courus +à la mienne et, debout, frémissant, je me mis à écouter comme seul un +amant attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne vivais plus que par les +oreilles... Et d’abord le silence, un siècle de silence, les années +s’accumulaient sur moi... puis, soudain, comme au commandement d’un chef +d’orchestre invisible, le bruit d’une marche d’escalier qui gémit sous +la pression d’un pied, car il n’y a pas d’erreur possible, une feuille +de parquet qui joue sous l’influence de la température ne rend pas le +même son qu’une marche d’escalier sur laquelle un pied, même avec mille +précautions, même déchaussé, se pose. Ce bruit me parut vibrer si fort +que je vis du coup maîtres et domestiques alarmés se précipiter hors de +leurs chambres en criant: «Au voleur!...» Rien, une nouvelle onde de +silence interminable; j’étais un vieillard!... je retombai dans mon +fauteuil... Un craquement, tout proche, me rendit la jeunesse. Mais il +m’était impossible de bouger; je n’entendais plus maintenant que le +battement précipité de mon cœur. + +Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de l’ombre, Madeleine apparut, en +peignoir, les cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait un peu, son +visage avait une gravité qui me frappa. Elle vint à moi, mit ses bras +autour de mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, elle dit: + +--Je mourais loin de toi! + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Je me réveillai en sursaut. Quelle heure était-il?... Madeleine dormait, +à moitié couchée sur moi, la bouche près de la mienne, comme si le +sommeil l’avait surprise au milieu d’un baiser. Dans la demi-obscurité, +je voyais l’arc de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine jour. +A travers les rideaux, de la clarté filtrait. Je me levai doucement et, +ne voulant pas frotter une allumette pour allumer la lampe, j’allai à la +fenêtre et entr’ouvris les volets. + +Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait la rosée; le vent +était tombé; le soleil devait être au ras de l’horizon, mais caché par +une ondulation du terrain; tout était paix et calme dans la campagne +silencieuse. Je regardai la pendule, elle marquait quatre heures. + +Je me retournai vers le lit. La chemise de Madeleine avait glissé, +laissant l’épaule et le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi et +digne d’être aimée! L’amour l’avait portée jusqu’à ma chambre. J’oubliai +nos âpres combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. Elle +m’appartenait tout entière; purifiée au feu de la passion, elle n’avait +jamais été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait jamais qu’à moi. +Je ne pensais qu’à la douceur de nos étreintes, qu’à jouir d’elle +encore; la nuit n’était pas finie; j’avais soif de ses baisers. Je me +penchai sur son sein et y posai ma bouche. Elle dormait si profondément +qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris dans mes bras. + +--Mon amour, dis-je, c’est moi! + +Engourdie, les yeux clos, flottant entre la veille et le sommeil, elle +m’enlaça, et ses lèvres, ah! certes, elles n’étaient pas réveillées! +balbutièrent un mot jailli de l’inconscient d’elle-même, d’habitudes +empreintes en sa chair par sept années de vie conjugale, un mot qui me +glaça: + +--Charles! + +Je me relevai brusquement et la repoussai. Elle retomba sur l’oreiller, +et, innocente de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. Je restai +immobile, les yeux fixes. D’un mot que je ne pouvais même pas lui +reprocher, elle m’éloignait de cent lieues. Pour se défaire de moi, elle +avait accumulé les arguments les plus touchants; ses supplications et +ses larmes étaient demeurées sans effet; je l’avais poursuivie, je +l’avais eue. Elle avait appelé Dieu à son secours. Il n’était pas +nécessaire d’aller si haut et de se donner tant de mal. Une arme plus +efficace était sous sa main, mais interdite. Au moment du plus grand +péril, Madeleine instinctivement s’en emparait et, sans le vouloir, me +portait un coup mortel. Un seul nom suffit pour me rappeler qu’elle +était à un autre et que ma possession d’elle ne serait jamais que +précaire et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de sophismes, +j’avais interprété à ma guise le peu que je savais des rapports existant +entre elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais +aimé! Eh! qu’importe! C’était lui--Charles!--qui l’avait faite femme. +Elle n’avait connu, ou subi, que ses caresses et lorsque, plus qu’à +moitié endormie, elle sentait une bouche sur son sein, c’était le nom de +son mari qui lui montait aux lèvres. + +Je me répétais machinalement: «Impossible! impossible!» Aucune +explication ne devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine +maintenant? que lui dire? Il n’y avait qu’à fuir sans attendre un jour. +Cette idée devint si forte que je me levai et commençai à m’habiller. +Allais-je vraiment sortir de cette maison à la minute? Je m’arrêtai. +Sans plus réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine n’avait +pas bougé. + +Un rayon de soleil presque horizontal franchit la fenêtre. + +J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce qui se passerait. Quel +démon avait jeté ce nom dans la nuit? Tout arrivait en vertu de forces +obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles me chassaient +d’Orville; je n’opposais aucune résistance, je ne me plaignais pas, je +partais. + +Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai au profit de Madeleine. +J’avais le cœur serré en songeant à elle. Que penserait-elle de mon +départ dont je lui cacherais la cause?... Puis je me détachai du présent +et notre situation m’apparut comme si, des années s’étant écoulées, j’en +raisonnais à distance. Qu’attendre de plus d’un amour condamné à la +mort? Il était brusquement tranché par le couperet de la guillotine, +mais il avait porté tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le +devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et son Dieu, des jours un +peu gris, un peu ternes, où passerait parfois, tel un éclair qui déchire +la nue, le souvenir éblouissant de son péché. + +Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur moi-même. Je me raidis, +j’étais décidé à ne pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à +Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort avait été de lui demander +un bonheur qu’elle ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif et +jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme mariée? Si douloureuse que fût +l’épreuve, il fallait en charger mes seules épaules et ne pas gémir sous +le faix. + +Je tâchais ainsi--mais y réussissais-je?--de m’endurcir, lorsqu’un +soupir presque enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine se réveillait +dans un désordre charmant, rejetait en arrière ses cheveux défaits, +remontait la chemise qui, glissant, l’avait laissée demi-nue, rentrait +sous le drap une jambe qui sortait du lit. Souriante et un peu honteuse, +elle se redressa. + +--Philippe, dit-elle. + +Je la vis heureuse, confiante, parée des grâces de l’amour et pourtant +avec un rien de confusion dans son regard qui cherchait le mien. +Chassant mes soucis amers, je me penchai vers elle. Elle me prit dans +ses bras et, soudain détendu à la tiédeur de son sein, je sentis mes +yeux se gonfler de larmes. Une d’elles glissa le long de ma joue et +tomba sur l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, qu’après tant +d’épreuves j’étais ému jusqu’à pleurer de joie. Fière de mon amour, elle +me caressait. + +--Comme tu m’aimes! dit-elle. Je t’aime aussi. + +Nous restions accolés, presque fondus de tendresse. Pourtant je la +tenais pour la dernière fois serrée sur mon cœur et cette pensée +déchirante me la rendait plus chère encore, m’attachait plus étroitement +à elle, car en ce moment le bonheur et la misère se mêlaient en moi de +telle façon que je n’en pouvais discerner les fils inextricablement +noués. Je la couvrais de baisers dont je ne savais si c’était ceux que +l’on échange, un mouchoir à la main, quand on se dit adieu, ou ceux que +la passion prodigue à une maîtresse adorée. + +Le bruit d’un volet claquant contre le mur mit fin à nos transports. + +Madeleine sursauta. + +--Quelle heure est-il? demanda-t-elle. + +L’horloge du village répondit en sonnant six coups. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Nous nous retrouvâmes à la messe de dix heures. Madeleine ne leva pas +les yeux sur moi. Après le déjeuner où le malaise entre nous était si +visible que M. et Mme de Clairville eux-mêmes le perçurent, je proposai +par politesse, et certain d’être refusé, une promenade à pied. Je passai +mon après-midi à arpenter les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin. +Orville m’était devenu insupportable. Je ne pensais qu’à fuir avant que +M. de Sées rentrât. Je regagnai la maison tard dans l’après-midi, recru +de chagrin et de fatigue. Je vis Madeleine seule un instant et j’eus +soin de lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. Je lui dis que +je jugeais préférable de m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres +raisons que les miennes, elle m’approuva et se chargea d’expliquer mon +départ à ses parents et à son mari. + +Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs qui m’emmenait à Bayeux +sortait de la cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait une +écharpe en signe d’adieu. Elle essayait de sourire. Aurait-elle pu +retenir ses larmes si elle avait su que je la quittais pour toujours? + +A Paris, je me rendis au ministère des affaires étrangères où je faisais +depuis trois ans un stage. Un poste était vacant à Constantinople. Je +l’obtins. Mes affaires personnelles furent rapidement réglées. + +Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à Orville. Je lui écrivis +pour lui dire ma décision. Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots +que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. Il me suffit de +laisser parler mon cœur encore plein d’elle. + +Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le train pour Marseille, porte +de l’Orient. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +Cependant que je réglais ainsi le cours extérieur de ma vie, je restais +en moi-même blessé et douloureux. A Paris pendant les trois semaines qui +suivirent la fatale nuit d’Orville, je me tâtais anxieusement pour +circonscrire l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des précautions +inouïes comme un malade qui sait que, s’il fait tel geste, il réveillera +un mal aigu, mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais pas. +J’explorais la région neutre où je pouvais me mouvoir sans risques. +L’ayant reconnue, je décidai de ne point sortir de cette zone indolore: +«De quoi s’agit-il, en somme? me disais-je. De ne pas penser à +Madeleine? N’est-ce pas une question de volonté? Ne puis-je l’exercer +efficacement? Si Madeleine se présente à mon esprit, chassons-la, quel +que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, quelles que soient les +ruses qu’elle imagine pour me demander audience. En ce moment, elle +n’est pas mon amie; elle ne reviendra près de moi que pour me +tourmenter; avec elle il n’est point de repos.» + +Il fallait donc ne pas me perdre dans les rêveries sentimentales où se +plaisent--et s’empoisonnent--les amants malheureux. Je déployais une +énergie incroyable à fuir Madeleine. Où qu’elle se montrât, je lui +tournai le dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. Tous les +moyens m’étaient bons pour me distraire. Je fis de la culture physique, +des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur mon torse. Hélas! lorsque +j’étais à demi nu, les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse, +me regardait. Je m’occupai de mes affaires, je dressai des comptes, je +vécus parmi les chiffres. Le total des additions donnait immuablement +Madeleine. + +Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai audacieusement un parti +opposé. Je me contraignis à ne penser à rien autre et à la voir +seulement comme la femme de son mari. Je croyais pouvoir me détacher +d’elle par l’évoquer en des postures dégoûtantes. «Le jaloux... est +obligé à joindre en son esprit l’image de la femme qu’il aime aux +parties honteuses et aux excréments d’un autre...» dit Spinoza. + +Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me dépris point de Madeleine. +Pourtant dans les crises les pires de ma passion, j’eus la force de +résister aux montées subites de désir qui me poussaient à la rejoindre à +Orville où elle était toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais; +cela au moins je le voyais clairement. + +Au moment de partir j’étais au comble du désespoir. Je n’attendais plus +ma guérison que d’un changement complet de décor et d’habitudes. Y +avait-il encore pour moi un baume en Arabie? + +Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. A peine le pied sur le +bateau, je sentis que commençait une existence nouvelle. Tout me +plaisait, l’agitation du port, le bruit des camions retentissants, les +sifflets, la lumière éblouissante, la légèreté de l’air, sa +transparence, l’azur des flots et du ciel, et même la chaleur d’un midi +méridional tempérée par la brise marine. Mille petits drapeaux préparés +pour le 14 juillet claquaient au vent. Je m’étonnais d’avoir pu vivre +jusqu’ici sous les cieux gris du nord; en les quittant, je laissais +derrière moi, bagage inutile, les années passées, leurs tristesses, +leurs soucis. Ce beau bateau qui filait vers le Levant emportait un être +ardent et fier que rien, désormais, ne pourrait humilier. + +C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé au bastingage, je regardais +les maisons serrées de Marseille, ses monuments, ses jardins fuir à +l’horizon. Déjà le bateau cherchait son équilibre sur la houle régulière +qui venait du large; de petites vagues écumeuses couraient le long de +ses flancs noirs. Des souvenirs classiques hantaient mon esprit. +Entendrai-je chanter les sirènes? Ah! j’étais décidé à ne pas me couler +de la cire dans les oreilles, à ne pas me faire attacher au mât du +navire. + +A cet instant une voix féminine, pleine et riche, prononça mon nom à +quelques pas. Je me retournai vivement. + +Une jeune fille était là, grande, mince, le teint ambré, l’expression +grave et douce à la fois. Qui était-ce? Aussitôt, je trouvai. L’ovale du +visage, les yeux étroits, les longs sourcils arqués: + +«Isabelle! m’écriai-je. Et pourtant combien changée d’elle-même!» + +C’était, en effet, Mlle Saint-Aignan, que je n’avais pas revue depuis +deux ans au moins. Je lui tendis la main et, d’un mouvement rapide, +joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche autour de sa taille comme +si j’avais peur qu’elle ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le +fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais quittée, elle était une +enfant fermée et sauvage. Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune +fille qu’elle était devenue, une amie? Comment savais-je tout de suite, +sans un mot échangé, que les liens anciens, plus solides que je ne le +croyais, loin de se rompre avaient pris de la force pendant l’absence? +Et ce ne fut pas la seule chose que j’appris en un espace de temps si +bref. Je m’aperçus que la solitude où j’avais vécu récemment, à laquelle +je m’étais condamné, que je croyais bonne et salutaire, me faisait +horreur, que je n’étais pas destiné à être malheureux et à nourrir des +pensées sombres. Un coup d’œil suffit à dissiper les nuées tristes dont +je m’entourais. Le soleil n’emplissait-il pas le ciel? N’avais-je pas +près de moi une fille souriante? Tout cela en une seconde. On assure que +l’homme qui va mourir voit en aussi peu de temps la longue suite des +jours qu’il a vécus défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas mourir, +mais peut-être dans un regard vis-je toute ma vie à venir... + +Cependant mon bras gauche restait autour de la taille d’Isabelle. +L’absence de préméditation, l’ingénuité, pouvaient seules excuser ce +geste. Elle le comprit, elle se dégagea non pas brusquement, mais avec +lenteur. Ainsi à la minute où nous nous retrouvions, nous nous montrions +capables d’agir dans des circonstances délicates, et sans nous être +concertés, en parfaite harmonie. Il y eut un instant de silence, puis +commença une vive conversation à bâtons rompus. Que d’événements, petits +et grands, durant une si longue séparation! A nous entendre, à voir +l’intérêt que nous prenions à nos bavardages, il semblait que nous +eussions à nous en raconter pour toute la traversée. Cependant je ne +cessais d’examiner Isabelle, et avec quel sérieux! C’était à croire que +je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien me plaisait l’éclat +répandu sur ce visage, sa pureté, sa fraîcheur rayonnante! Et je faisais +peu à peu une merveilleuse découverte: cet éclat, cette fraîcheur, cette +pureté ne pouvaient émaner que d’une jeune fille, ils lui appartenaient +en propre, ils étaient comme la fleur de son corps intact. Je sentais +que seul a du prix ce qui n’a été touché par personne et que le plus +rare, le plus beau présent qu’une femme puisse offrir à un homme est sa +virginité. Le souvenir me traversa, à la façon d’un coup de poignard, de +la nuit où, évoquée par deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre de +mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers de la femme que j’aimais. + + * * * * * + +Mme Saint-Aignan et sa fille allaient passer le reste de l’été et +l’automne à Constantinople où les appelaient le soin de leurs affaires +et leur plaisir. Mme Saint-Aignan qui supportait mal la mer ne sortait +pas de sa couchette. + +Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions point. L’aube nous +trouvait sur le pont que les matelots lavaient à grande eau et les nuits +étaient si douces que nous ne nous décidions pas à regagner nos cabines. +Nous longeâmes la Sicile; puis la mer Ionienne agitée nous berça. Le +lendemain, au petit jour, nous étions ensemble pour voir surgir des +nuées du levant et des flots gris la masse rocheuse du cap Matapan. +Isabelle, dont la culture était peu livresque et en avait à mes yeux +plus de charme, ne partageait que par sympathie l’émotion qu’éveillait +en moi l’idée de débarquer en Grèce. + +Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle me dit: + +--Constantinople est plus beau! + +Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. Une lumière ambrée et légère +baignait les marbres des temples, les pierres écroulées à leur pied et, +au loin, les pentes violettes du Lycabète. Isabelle préféra +l’Érechthéion au Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le corps +plein, la tête petite aux cheveux ondulés, ne figurait-elle pas une +vivante cariatide? Les Niké du petit musée l’arrêtèrent: + +--Elles ont des bras ronds, gros, bien en chair. Ce sont de fortes +filles de la campagne. Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas l’âme +paysanne. + +A Smyrne, premier contact avec l’Orient, Isabelle eut la coquetterie de +paraître voilée presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle arriva +sur le pont où je l’attendais, je surpris un peu d’inquiétude dans son +regard. La trouvais-je à mon goût? Voilà la seule question qui la +préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle pour me faire comprendre, sans oser +me le dire, qu’elle désirait me plaire. + +Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des marchands accroupis au seuil de +leur boutique nous offraient des colliers d’ambre, des étoffes lamées, +des tapis. Une odeur d’épices emplissait l’allée couverte. Par une porte +donnant sur la campagne, des chameaux mélancoliques, roux et désabusés, +montrèrent leur cou pelé et leurs longues dents jaunes. + +Des plaisirs variés et purs, un beau décor changeant, la présence +continue d’Isabelle, je souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. Aucun +retour offensif du passé; j’étais guéri. Si je pensais à Madeleine, +c’était sans amertume. Déjà cet amour participait à la grandeur et à la +sérénité des choses mortes. Je ne disais plus: «Si...» Il était un tout +auquel je ne pouvais rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer. +Mes souffrances m’avaient accouché de mon être véritable. Elles étaient +les étapes douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. Grâce à +elles, je n’ignorais plus où chercher le bonheur. Celui que je goûtais +aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je pas aux pleurs versés +dans les bras de Madeleine? + +Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité et un naturel qu’on +aurait peine à imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de +dissimulation était aussi éloignée de l’esprit d’Isabelle que du mien. +Pourquoi aurait-elle cherché à jouer un personnage puisqu’à l’instant où +elle m’était apparue elle m’avait séduit en étant elle-même? Pourquoi +aurais-je dressé des plans pour conquérir un cœur qui ne se défendait +pas? Notre entente, nous n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par des +mots, nous en jouissions comme du ciel et de l’air. Nous ne parlions pas +de l’avenir, nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions qu’à nous +connaître plus complètement. Il semblait que la tâche fût infinie à voir +l’ardeur que nous y apportions. Et pourtant ce que nous avions à +apprendre ainsi était secondaire, car la seule chose qui importât, nous +la savions depuis longtemps déjà sans nous la dire. Elle nous avait été +révélée à la minute où nous nous étions retrouvés. Rien n’était capable +d’altérer la certitude que nous avions gagnée alors. Nous savions que +nous serions l’un à l’autre... + +Parfois nous causions sérieusement, de Constantinople et de la vie qu’y +menaient, non les Européens mais les Turcs. Dans son langage où les +choses graves et les choses légères s’entremêlaient d’une façon +charmante, Isabelle me disait qu’elle trouvait honorable pour une femme +de ne connaître et de n’aimer qu’un homme: «Je n’en demande pas +davantage», ajoutait-elle en souriant. Elle parlait un peu le turc et me +donnait des leçons avec une application incroyable, comme s’il était +vraiment utile pour ma carrière que je l’apprisse. + +Puis soudain, nous redevenions des enfants. Ce n’étaient que jeux, +devinettes, énigmes, rébus, marelle, courses à cloche-pied, shuffle +board. Isabelle était adroite. En un exercice, je triomphais, car +j’étais seul compétiteur. Je me laissais descendre en tournant, les +jambes relevées à angle droit, le long d’une de ces colonnettes minces, +en cuivre, qui soutenaient le pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un +clown, assis à terre après m’être dévidé autour de la colonnette. +L’admiration, l’envie et le rire se disputaient Isabelle ébahie. Le rire +l’emportait. + +On conçoit que lorsque Mme Saint-Aignan nous rejoignit à l’entrée de la +mer de Marmara ces folies ne furent plus de mise. + +Du reste nous touchions au terme du voyage. Vers la fin de l’après-midi, +nous nous penchâmes, Isabelle et moi, à l’avant du bateau pour voir le +ciel s’embrumer à l’orient. Des poussières grises étaient suspendues +au-dessus de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, elles se +dorèrent dans les rayons du soleil. Une coupole, puis d’autres se +montrèrent et les pointes blanches effilées des minarets montant comme +un cri vers le ciel. Une double ville immense, désordonnée, apparut sur +des collines entre lesquelles coulait un fleuve aux flots bleus. Mille +fenêtres s’illuminèrent aux feux du couchant. Les noirs cyprès des +cimetières fusaient au milieu des maisons basses; des terrasses +surplombaient la Corne d’Or; des palais, des jardins descendaient +jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore était couvert de paquebots et de +barques, le vent enflait les voiles, déchirait les panaches de fumée et +nous les apportait avec les appels rauques des sirènes. Je sentis frémir +dans la mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. Nous étions à +Constantinople. + +Six semaines plus tard--il n’y avait pas trois mois que j’avais quitté +Orville--notre mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade de +France. + + * * * * * + +Un homme aime une femme et l’attire à lui. Préparée au bonheur, elle +sait où elle va. Mais Isabelle ignorante!... Riche de cent expériences, +à quoi me servaient-elles? J’avais en face de moi une fille chaste et +vierge! J’étais son mari depuis quelques heures, j’allais être son +amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette ne m’avait rien appris. +Cédant tous deux à une poussée violente de l’instinct, Henriette avait +été heureuse en même temps que blessée. + +La nuit... Un couple pour la première fois enlacé, un corps qui tremble +et qu’on veut épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut contenir, les +mots tendres qui rassurent, les promesses, tout un balbutiement fervent +et mystérieux, puis le silence, un silence brusquement rompu!... Ah! je +n’oublierai jamais Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant +contre moi, ses joues humides de larmes, les baisers timides et +maladroits qu’elle me prodiguait. Je la gardai dans mes bras, +j’effleurais doucement cette chair sans histoire où aucun souvenir ne +s’éveillait sous ma main caressante. Isabelle était ma femme. Je +baignais dans la joie, une joie complexe et grave. J’apprenais enfin +pourquoi la nature a mis sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent +ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, ne doit être que le premier, +l’unique. Si non, incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit nuptial +m’avait montré la voie qui mène à la vie bienheureuse. Ce que je +pressentais depuis la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. Je me +penchai vers elle, je baisai son front pur. Vaincue par la fatigue, elle +dormait, la tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier +s’accordait aux mouvements de mon cœur et, le long du mien, son corps +s’allongeait désormais sans crainte. + + + + +II + + +Nous habitions sur la rive d’Asie. + +Nous avions trouvé, entre Tchoubouklou et Béikos, une maison turque +isolée au bord du Bosphore dans une position charmante. Mme Saint-Aignan +et ses amis avaient crié à la folie. Mais comment résister au désir de +quitter l’Europe? Isabelle y tenait plus que moi encore. Vivre en Asie, +fût-ce à un mille de Thérapia, était si tentant que nous n’hésitâmes +point. Nous ignorions les conséquences lointaines d’une décision en +apparence anodine. + +Notre maison était construite en bois au ras de l’eau; une seule grande +salle tenait tout le rez-de-chaussée du côté du Bosphore. Sur le jardin, +divisé en deux et clos de hauts murs, plusieurs pièces complétaient ce +que nous appelions le sélamlik. Au premier étage, l’appartement des +femmes, une série de petites chambres, regardait la côte d’Europe par +ses fenêtres artistement grillagées de bois. On ne pénétrait dans le +harem qu’avec difficulté. Il fallait franchir cinq portes dont la +seconde se fermait automatiquement quand on ouvrait la première, et +ainsi de suite. Ces précautions enchantaient Isabelle. + +--Tu vois, lui dis-je, que je pourrai t’enfermer maintenant. + +--Ah! répondit-elle, crois-tu qu’une fois derrière ces portes, j’aurai +jamais envie de m’échapper? + +Le harem avait son jardin et, dans le jardin, un pavillon pour les +servantes. Nous étions riches, en outre, d’un hamman et de communs où se +trouvaient la cuisine et le logement des serviteurs. + +Nous résolûmes de conserver ces sages divisions et de régler autant que +possible notre vie à la turque. Mais nous étions frileux et installâmes +partout de grands poêles de faïence russes achetés à un de mes collègues +qui rentrait à Saint-Pétersbourg. + +Nous avions l’ambition de ne pas introduire des meubles européens dans +notre yali, au moins dans la pièce du rez-de-chaussée où nous nous +tenions. Cela restreignait singulièrement notre choix et nous dûmes nous +borner à mettre le long des murs des divans chargés de coussins, et, +près des divans, les petites tables basses, rondes ou octogonales, +incrustées de nacre, d’écaille, ou d’ivoire, sur lesquelles les Turcs +posent leur tasse de café ou leur cigarette. + +Pour cette pièce, nous voulions des tapis anciens, seul et rare luxe de +l’Orient. Ces recherches nous firent courir Stamboul. Bientôt tous les +marchands et courtiers du vieux bazar et de Péra nous connurent. +C’étaient avec eux des conciliabules sans fin, des rendez-vous +mystérieux, des visites faites à des maisons perdues dans des quartiers +lointains. Nous prenions à cette chasse aux tapis un vif plaisir, nous +ne nous pressions pas d’acheter, la poursuite en elle-même avait son +prix. Chemin faisant, nous trouvions un beau morceau de velours +oriental, une soie brochée, une toile persane peinte à la cire où +brillaient des poussières de mica. Un arbre touffu y était représenté; à +son pied, deux lions s’affrontaient et des oiseaux jouaient au milieu de +ses mille fleurs blanches. Chaque matin, dès notre réveil, deux ou trois +barques attendaient devant notre maison. C’étaient des courtiers qui +nous apportaient quelques merveilles découvertes par eux, un tapis +yordès «sur lequel le sultan Mahomet II lui-même avait prié», un ispahan +miraculeusement conservé pour nous au fond d’un palais, et dont la +fraîcheur faisait dire au marchand: «Il est comme une jeune fille!», un +velours à personnages datant de Chah Abbas. Le yordès avait été refait +hier au bazar, l’ispahan n’avait pas un brin de laine qui fût ancien, le +velours n’était guère plus âgé que moi. Mais les histoires de ces hommes +ingénieux nous amusaient autant que celles des mille et une nuits. +Certains d’entre eux étaient si fins que, voyant le plaisir qu’Isabelle +avait à parler turc, ils affectaient de ne pas savoir le français. Nous +les écoutions en déjeunant dans la salle presque vide. Dès le printemps +les fenêtres étaient ouvertes et l’air frais qui venait du Bosphore +caressait nos pieds nus. + +L’hiver fut consacré aux soins de notre installation. L’été revenu, nous +connaissions déjà chaque place, chaque rue, chaque monument de Stamboul, +du château des sept tours au fond mystérieux d’Eyoub, des terrasses si +belles du vieux sérail aux ruines du palais de Constantin. Les mosquées +nous accueillaient, discrets visiteurs; dans tous les quartiers des +échoppes s’ouvraient où nous étions traités en amis. + +Avant la nuit, nous remontions le Bosphore en caïque, suivant les plis +et les replis de la rive d’Asie. Nous nous arrêtions à un village qui +paraissait tout entier construit sous le platane trois fois centenaire +qui l’abritait. Un proverbe dit: «Où le Turc a passé, l’herbe ne pousse +plus.» Ce proverbe doit avoir une origine arménienne; je n’avais vu +nulle part au monde de tels arbres. Un petit café était là, où l’eau +chauffait sur des braises. Le cafedgi, vieil homme à la longue barbe +blanche, nous recevait en souverains étrangers débarqués chez lui, +souverain comme nous. Nous ne rentrions que lorsque mille lumières +s’allumaient autour de Thérapia. Du fond de notre obscurité asiatique, +nous jouissions du feu d’artifice que l’on nous offrait. + +Notre vie s’arrangeait sans peine. J’allais à l’ambassade le matin par +le bateau qui touche à Galata vers onze heures. Souvent Isabelle venait +m’y chercher en caïque et nous déjeunions dans quelque restaurant turc +de Stamboul. Ou bien elle arrivait au milieu de l’après-midi et nous +regagnions Tchoubouklou par le chemin des écoliers. + +Au début, nos rapports avec les Européens se réglèrent simplement, nous +étions de jeunes mariés; on nous laissa tranquilles. Nous arrangions +notre maison; on ne vint pas nous voir. Nous eûmes ainsi huit ou dix +mois de répit où nous prîmes la délicieuse habitude d’être deux et de +nous suffire. Isabelle se nichait dans son bonheur et n’en voulait pas +bouger. Elle regardait la rive d’Europe, admirable spectacle, et se +félicitait chaque jour de n’y point habiter. Sa seule crainte était que +je trouvasse monotones les jours que nous passions ensemble. + +--Ne t’ennuieras-tu pas ici? disait-elle, je ne suis qu’une petite +fille, et ignorante. Saurai-je te garder? + +De tels propos emplissaient mon cœur de joie. Tout en Isabelle me +plaisait; je ne me lassais pas d’être heureux par elle, gaie ou +sérieuse, bavarde ou taciturne, aimante et tendre toujours, et mienne +absolument. + +A Tchoubouklou, elle s’habillait d’étoffes claires et éclatantes à la +façon des dames turques de jadis. Elle glissait ses pieds nus qu’elle +avait fort beaux dans des babouches. Et déjà lorsqu’il fallait mettre +une robe à l’européenne, des bas et se chausser pour sortir, elle +soupirait: + +--Tu ne m’aimeras pas ainsi, n’as-tu pas épousé une orientale? +Qu’attends-tu pour m’enfermer derrière les cinq portes du harem? + +Elle découvrit au vieux bazar une robe d’honneur boukhare ancienne, +d’une ampleur incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie au petit +point où sur un fond grenat s’enlevaient des bouquets de vives fleurs. +Elle m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets en fines +cordelettes tressées. J’endossai le khalat qui est le plus confortable +vêtement d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous harmonisions +ainsi avec la décoration de la grande pièce où nous habitions. Parfois +des touristes passaient devant nos fenêtres en canot à pétrole et nous +regardaient curieusement. + +--Ils nous prennent pour des Turcs, disait Isabelle enchantée. Mais ils +ignorent, ces nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais pas +voir. + +Sans sortir de chez elle, mais grâce à des relations--les relations, +c’étaient de vieilles femmes voilées qui entraient assez mystérieusement +par l’arrière du jardin--elle avait trouvé un cuisinier turc qu’on +appela, comme il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété d’un ou +deux garçons de cuisine, m’établit par raison démonstrative la vérité +d’une phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien connu. + +--Il n’y a que deux cuisines mères, la française et la turque. + +Le hadji-bachi avait cent et une manières, toutes excellentes, de +préparer les légumes et le riz, les œufs, la volaille, le poisson, +l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne pas nous faire manger +deux fois le même plat. + +Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait avec ses servantes dont le +nombre n’était pas exactement fixé. La première femme de chambre +répondait au nom de Souzidil, la seconde était Nilfer, les autres +restaient pour moi anonymes. Un jour, c’était une couturière qui dormait +à la maison, parce qu’il était trop difficile de rentrer chaque soir à +Constantinople. Elle finissait par loger chez nous. Peut-on se passer +d’une couturière? Et la couturière pouvait-elle travailler sans une +apprentie? + +Deux rameurs étaient attachés au service du caïque, qui aidaient aussi à +leurs moments perdus le jardinier. Un arménien, Agop, servait de valet +de chambre et de maître d’hôtel et se faisait seconder par un de ses +petits compatriotes, Onyk. Toutes les femmes habitaient soit les pièces +de derrière au premier étage, soit un pavillon élevé dans le jardin +dépendant du harem. + +Je donne ces détails bien qu’ils puissent paraître de peu d’intérêt, +mais, comme on le verra par la suite, ils ont leur importance et doivent +trouver leur place ici. Cependant le mécanisme d’une vie si différente +de celle que j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans effort. +J’avais été élevé en province par la plus sage des mères; à la maison, +où tout était calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance, nous +avions trois domestiques qui faisaient en quelque sorte partie de la +famille et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais je prenais les +habitudes de l’Orient ou, mieux, je m’y laissais aller mollement. Et +déjà, il me semblait difficile de recommencer un jour l’existence +étroite que l’on mène en Europe. J’aimais d’être entouré de nombreux +serviteurs, de voir passer à l’arrière-plan dans l’ombre du harem des +figures féminines dont je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes +ordres. + + * * * * * + +Mais, en face de nous, l’autre rive nous appelait. A la belle saison, +les villas et les hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous avions des +amis et des relations qui nous réclamaient; en outre, des visites +obligées, toujours remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes, me +plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment prolongée. Je voyais +que bientôt nous ne pourrions plus suivre le cours voluptueux et +paisible de nos heures asiatiques. + +Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi à des devoirs de +politesse. Isabelle en souffrit plus que moi qui avais conservé par mon +service à l’ambassade un contact avec les Européens. Une fois chez les +gens, elle montrait toute la bonne grâce possible, bien qu’elle fût +timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était un soupir de soulagement. +Notre installation excitait la curiosité. Nous vivions à la turque, +paraît-il. Avions-nous des esclaves? Nous nous étions meublés de la +façon la plus originale. + +On demandait à Isabelle quand on la trouvait à la maison. Elle +éludait.--Ne prendrait-elle pas un jour?--Plus tard, répondait-elle. La +seule idée d’avoir «un jour» dans notre yali était absurde. + +Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie +qui était de nouveau à Péra une invitation à dîner. Un refus était +difficile, quasi-impossible. Mais que de problèmes se posaient à la +pauvre Isabelle! Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait pas songer à +se rendre à Constantinople en caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher +à Péra! Drame! + +Nous avions déjà discuté l’achat d’un canot à pétrole. Isabelle y était +opposée; elle aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore à toute +allure dans l’odeur de l’essence? Mais un canot me serait utile pour +aller à Constantinople en hiver quand le service des bateaux à vapeur +est diminué. L’invitation à l’ambassade d’Autriche, qui serait suivie +d’autres, sans doute, nous obligea à prendre un parti. Un canot nous +conduirait à Galata et nous regagnerions facilement la rive asiatique. +Peu de jours après, le petit port de notre yali abritait un canot. +Isabelle le regardait d’un œil hostile. Elle n’en aurait jamais aucun +plaisir. Pourtant il me permettait de rester plus tard chez nous le +matin et me ramenait plus tôt auprès d’elle l’après-midi. Je +m’accoutumai vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me transportait +en un clin d’œil, comme le tapis d’un magicien, de Tchoubouklou à +Thérapia ou à Constantinople. Et nous voici, au bout d’un an de mariage, +munis, chacun, de notre bateau! + +A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle prétexta une indisposition et +ne m’accompagna pas à des dîners diplomatiques. Rien ne lui paraissait +plus insipide qu’une réunion mondaine; elle prenait les choses au +sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole qui est de mise dans +un salon. Elle était belle; les hommes l’entouraient et lui faisaient la +cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en riait avec moi, parfois +elle s’irritait. + +--Qu’est-ce que cette société européenne? me disait-elle. Les femmes, +celles du moins qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des amants. +Les maris ne l’ignorent pas, ferment les yeux, et cherchent une +maîtresse à leur goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues. Une Turque +appartient à son mari et ne montre son visage à personne. Je connais +l’une et l’autre vie, je préfère la turque. + +Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait peu sur la rive d’Europe ne +me retenait pas en Asie. Elle savait quels sont les devoirs, les +habitudes et les plaisirs d’un homme. Ceux d’une femme étaient selon +elle si différents qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la possibilité, +de les mêler. Elle m’était reconnaissante de me charger seul des corvées +qui sont généralement communes aux deux sexes. Quand je revenais vers +minuit, elle me fêtait, me demandait mille détails. M’étais-je diverti, +m’étais-je ennuyé? Avais-je une jolie voisine à table? Elle n’acceptait +le monde que raconté par moi. Elle ne montrait aucune jalousie; elle +n’en ressentait point. Elle me voyait heureux près d’elle; j’étais +tendre, je me plaisais en sa compagnie dans ce beau yali qui n’était +qu’à nous. Si j’étais obligé de me mettre en habit de soirée pour +sortir, elle disait que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon khalat +boukhare, et que les guivets persans sont une chaussure plus agréable +que les souliers vernis. + +A la maison, les heures lui paraissaient brèves. Même lorsque le mauvais +temps avec l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient de la +mer Noire poussant parfois des tourbillons de neige devant eux, que le +Bosphore se hérissait de vagues courtes et dures, Isabelle, condamnée à +passer chez elle des journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi +s’occupait-elle quand je vaquais à mon service? Je ne saurais vraiment +le dire. Elle rêvait ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions, +opposant la dignité de la vie turque à la légèreté et à l’inconsistance +de la nôtre. Parfois, un écho de ces longues méditations m’arrivait par +un mot qui sonnait juste et allait loin. + +Elle s’était liée avec quelques grandes dames égyptiennes ou turques qui +ne sortaient qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait à tout ce +qui touchait à leur mode d’existence; elle m’en parlait souvent. Ces +dames parfois se plaignaient d’être recluses. Isabelle en était +surprise, car elle les jugeait dignes d’envie. Elle les recevait dans +notre yali; pas un homme ne paraissait. + +Un jour, en hiver, revenant de Constantinople, je trouvai Isabelle +causant en turc avec une petite fille accroupie au pied du lit, à la +figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux noirs farouches. Cette +enfant se leva à mon entrée--elle était plus grande que je ne +croyais--s’inclina, me saisit la main et la porta à ses lèvres. Puis, +elle recula et resta immobile, attendant les ordres d’Isabelle. + +--Qu’est-ce que cette fille? demandai-je. + +--C’est une petite Circassienne qui est née dans un harem, dit ma femme. +Sa mère est morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a plu. On m’a +offert de la prendre ici. On sait qui nous sommes, que nous avons une +maison et que, près de moi, elle mènera une vie convenable. Elle n’a que +douze ans, mais on me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai l’occuper. +Elle ne nous gênera guère et je la garderai, à moins que tu ne t’y +opposes. + +Je me mis à rire. + +--Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je, et non du mien. Comment +s’appelle cette sauvageonne? + +--Djémila, répondit Isabelle. C’est un joli nom. + +Elle sut, en effet, «occuper» l’enfant Djémila. Elle lui apprit le +français et en fit une poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler +des robes et des pantalons bouffants. Elle l’emmenait dans son caïque, +mais, à l’été déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage découvert. + + * * * * * + +Nos amis européens qui avaient cru à un caprice d’Isabelle, à un désir +passager de jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être que le +prétexte inventé par une jeune femme, et amoureuse, pour n’être pas +dérangée au début de son mariage, finirent par comprendre qu’ils +s’étaient trompés. Isabelle était de plus en plus rare à Constantinople. +Quand, par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment sur sa +«turquerie». Elle souriait et ne répondait pas. Elle était si +manifestement heureuse, elle se montrait si certaine de l’excellence de +son choix, que les plaisanteries cessaient bientôt. Tous s’accordaient à +dire qu’elle était charmante et que j’étais un mari privilégié. +Méritais-je un si rare bonheur? + +Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à entr’ouvrir sa maison de +Tchoubouklou. Elle invita à un goûter les personnes avec qui nous étions +en relation. + +Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai à notre yali devant lequel +étaient amarrés de nombreux canots et caïques, et que je pénétrai dans +la grande pièce du rez-de-chaussée, je fus surpris de voir Isabelle +n’être entourée que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun des jeunes +gens des banques n’était présent. Toutes ces dames s’extasiaient sur le +goût qui avait présidé à notre installation. Quelques-unes remarquèrent +que notre intérieur ne ressemblait pas à celui des princesses turques +qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait des mobiliers de +mauvais style européen, surchargés de dorures. D’autres déclarèrent, +avec un sourire, que les divans étaient bas et mieux faits pour y être +couché qu’assis. Les cinq portes du harem les enchantèrent. On en parla +longtemps. Je cherchai vainement le maître d’hôtel, Agop, et son second, +Onyk; ils avaient disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle +s’empressaient à servir des sorbets, de la chira qui est un cidre de +raisin léger, de l’aïran, ou petit lait glacé, des glaces, des sirops, +des confitures, des pâtisseries, des bonbons, des noisettes pilées et +des fruits magnifiques. La petite Djémila, que je n’apercevais presque +jamais et qui me parut singulièrement embellie, en pantalon d’étoffe +lamée et en boléro brodé, ne quittait pas sa maîtresse. + +On fut unanime à déclarer que la réception était un «succès» et la plus +originale de la saison. + +Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle qu’il était curieux +qu’aucun homme ne fût venu. + +--Je n’en ai pas invité, me répondit-elle. Toi seul as le droit d’entrer +dans mes appartements. Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi? +continua-t-elle en passant les bras autour de mon cou et en m’offrant +ses lèvres. Le peu que j’ai t’appartient tout entier. + + * * * * * + +Quelques jours plus tard, nous célébrâmes le second anniversaire de +notre mariage. Les femmes nous apportèrent des fleurs au matin; le +hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le soir, Agop tira un petit feu +d’artifice devant la maison. Le yali était en joie. Je donnai à Isabelle +une parure ancienne en grosses améthystes qu’un juif m’avait trouvée +dans un harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à deux la charmait +plus que tout au monde. Le rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance +s’était réalisé. + +Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je sortis prendre l’air sur la +terrasse. Après une journée encore chaude, la brise plus fraîche se +levait à peine. En face de moi la rive d’Europe étincelait de mille feux +dont les reflets se mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à ceux des +étoiles. + +La date où nous étions, et l’heure, prêtaient à la méditation. Un passé +proche et pourtant lointain me sollicitait; je mesurai le chemin +parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta mes yeux. Comme je l’avais +aimée, avec quel déchirement! Mais comment n’avais-je pas vu tout de +suite qu’un tel amour était condamné à une prompte mort? Comment +avais-je été assez fou pour croire qu’une femme qui ne m’appartenait +point pouvait me rendre heureux? + +Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir de cette époque troublée. +Sa jeunesse, son corps intact, sa santé morale m’avaient guéri de mes +fièvres anciennes. En laissant derrière moi l’Europe, j’avais quitté la +région des orages. De la rive où ma femme m’avait conduit je regardais +au loin les hommes s’agiter dans des passions sans honneur et sans +sécurité. Quelle sagesse innée en Isabelle! Enfant déjà, quelques-uns de +ses mots m’avaient surpris par leur justesse; elle mettait l’homme et la +femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis notre mariage, Isabelle +s’était peu à peu emparée, avec une industrie merveilleuse, de tout ce +qui, appartenant à une civilisation différente, pouvait servir à +consolider notre union. + +Comment imaginer notre existence au bord de la Seine? Comment n’y pas +perdre ce qu’il y avait de précieux entre nous? Les restaurants, les +théâtres, les bals, Isabelle entourée de jeunes femmes vaines, obligée +de les imiter au moins dans leurs toilettes, une existence brillante et +vide! Des hommes l’auraient entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on +essayât de la séduire. + +Au sein de notre retraite asiatique, aucune dissipation à redouter. Tout +nous ramenait à nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi. Le moindre +prétexte, maintenant, lui était bon pour refuser les invitations de +l’autre côté de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de devoir, +mais dans un mouvement joyeux de l’âme et, si elle se retirait du monde, +c’était pour jouir plus voluptueusement du grand amour qu’elle avait au +cœur. + +Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir avec elle un puéril +orgueil de propriétaire. Ces bouffées légères de vanité s’étaient vite +évanouies. Aucune pensée mesquine ne pouvait se développer dans +l’atmosphère créée par Isabelle... + +Et soudain une question surgit, interrompant le cours serein de mes +méditations: «Quelle sera la fin de tout cela?» + +Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid souffla de la mer Noire; je +frissonnai à la seule idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je me +retournai; tout était calme dans notre yali endormi. Il y avait encore +de la lumière chez ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle. Elle ne +changerait pas. Mais moi? Jusqu’ici j’avais été porté de l’une à l’autre +au gré de mes passions. Mon caractère se modifierait-il? Resterai-je +épris jusqu’à la mort d’une même femme? Accepterai-je un établissement +qui durerait autant que nous? Isabelle bâtissait pour toujours. Elle +coupait un à un les liens qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne +reviendrait en Europe!... De nouveau, j’eus peur. + +Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter. Le contact de l’Asie déjà +m’amenait à la sagesse. J’écartai doucement l’importune question. Nous +étions heureux dans le présent. Il fallait en remercier le Clément, le +Miséricordieux. Il pourvoirait à l’avenir. + + + + +III + + +Cet été-là--y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié?--fut très +brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne +d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et +membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais +me dispenser d’assister à des dîners officiels. + +Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter +Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son +existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au +rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait +les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne, +la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée +de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de +l’après-midi lorsque je revenais de mon service. + +Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner +Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à +Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils +ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce +vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des +boissons internationales. + +Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à +Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une +éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance +d’Isabelle, «légèrement souffrante», mais le yali lui plut. Cette salle +nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque +chose d’«horriblement bien». Il fallait y donner un bal avec fête +vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours. +Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le +plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui +obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement +nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu +lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle +fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes +légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un +œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas +qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout +étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette +Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à +l’anglaise Daiana. + +Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la +Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle +me demanda beaucoup de détails; il fallut même décrire la toilette de +l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile. +Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en +apportais l’intéressaient encore; elle apprenait ainsi ce qui retenait +mon attention. + + * * * * * + +J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la +douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient +de m’enchanter. + +J’avais plus d’une façon d’en jouir. + +Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi; nous nous laissions +mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient +mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient +nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire +et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du +Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un +essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée +contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du +ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de +ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient +poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam +chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre +bonheur: + + O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois + heureux! + +Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque +mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait. +J’étais heureux! + + * * * * * + +Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi +beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les +femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont +on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort +sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et +mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs +de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient +qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si +obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la +turque? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de +l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas +seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais. + +Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des +épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie +de jouer avec elle comme avec un jeune chat--elle en laissait voir la +langue fine et rose,--de la rouler, de la caresser et finalement de la +prendre sur mes genoux. Nous dansions; j’aimais le parfum qui venait +d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses +yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à +l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant +un peu son accent: + +--Voulez-vous de moi dans votre harem? + +Elle s’arrêta un instant avant le mot harem. + +Le coup était direct. + +--Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je +en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux. + +Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi +leur valeur. Qui m’aurait retenu? Je sentais en moi l’ardeur à réussir +qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte! Je savais que, +même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas +sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée! Merveilleux +antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour. + +Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot +fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour +qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et, +songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à +l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul +mot à l’homme de la barre était: «Plus vite!» + + * * * * * + +Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été se passait dans la +dissipation. J’appartenais à l’Asie, mais l’Europe essayait de me +reprendre. Elle usait, comme on voit, d’artifices pleins de charme. J’en +sentais l’agrément; j’en niais la force. Aussi je ne me défendais pas. +Isabelle devina-t-elle le danger qui nous menaçait? Elle ne me posait +presque plus de questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle que, +l’aimant comme je l’aimais, je ne prendrais pas une maîtresse? +Jugeait-elle au contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais droit au +plaisir? Mais qu’était le plaisir à ses yeux? Où étaient ses limites? +Elle ne le connaissait que confondu avec l’amour. Savait-elle qu’il n’en +est pas ainsi pour l’homme? + +Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, elle me laissait, au lieu +de bénéficier d’un doute qui m’était favorable, je fus pris +d’inquiétude. Bientôt le mutisme d’Isabelle me pesa; j’eusse préféré ses +reproches. Son regard triste semblait fuir le mien. Que se passait-il +derrière ce front fermé? Je n’admettais pas que ce qui m’était un simple +plaisir, plaisir auquel je renoncerais sans peine, fût une cause de +souffrance pour Isabelle. + +Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, je parlai. On ne +pénétrait pas chez Isabelle de plain-pied. Elle fuyait les confidences +intempestives. Je lui fis sentir combien je m’affligeais de la voir +préoccupée. Avait-elle des soucis? Jugeait-elle que j’allais trop +souvent le soir sur la rive d’Europe? S’il en était ainsi, je resterais +près d’elle sans lui sacrifier quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir +aucune cause de tristesse. Elle était heureuse et ne demandait rien. +Elle m’était reconnaissante de consentir à m’enfermer dans une maison +isolée, avec une femme recluse à qui le monde faisait horreur. Il était +donc naturel que j’allasse chercher au dehors les distractions qu’elle +me refusait ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur un ton de +parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme noble. On s’en apercevait en +des moments comme celui-ci où les mots étaient chargés de plus de sens +qu’ils ne paraissaient en contenir. + +Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. Je cherchais des choses +contradictoires: j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et +agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en pâtît. Je lui en voulus +de la douleur qu’elle me cachait et je m’armai contre elle des mots si +généreux qu’elle venait de prononcer. Mais aurais-je toléré son +indifférence? + +Et je revenais toujours à la même interrogation: que savait-elle au +juste de mes amusements à Thérapia? Elle avait parlé de «distractions». +Jusqu’où allaient les distractions permises? Elle ne comptait plus +d’amies européennes. Elle ne fréquentait guère que quelques dames +turques de haut rang. Elle était ainsi, croyais-je, à l’abri des +commérages de la colonie étrangère. Pouvais-je supposer--ce que j’appris +beaucoup plus tard--que ma liaison, ou ce qu’on pensait être ma liaison, +avec la belle Daiana occupait la société de Constantinople? Je me suis +toujours fort peu intéressé à la vie secrète des gens. Comment imaginer +que la mienne excitât tant de curiosité? Partout on parlait de nous! Ce +qu’on en disait--invention, calomnie, vérité--est trop dénué d’intérêt +pour que je le rapporte ici. Ces histoires étaient racontées au fond des +harems et l’écho en parvint jusqu’à Isabelle. + +Elle eut la force de me le cacher. Elle me témoigna une égale tendresse. +Si je ne m’étais senti coupable envers elle, aurais-je noté un +changement dans son humeur? + +L’automne touchait à son terme. La saison de Thérapia perdait de son +éclat. J’allais à l’ambassade. Mais Constantinople est une grande ville; +on y passe inaperçu. Du reste, je ne m’y attardais pas. Je ne quittais +plus Isabelle après dîner. Nous passions à deux des soirées charmantes +et un peu mélancoliques. + +Pendant cette période troublée où tant de choses étaient mises en +question, Isabelle n’envisagea pas un instant la possibilité de changer +son genre d’existence. Nous avions une maison. Ce fait, en apparence +secondaire, était important aux yeux de ma femme. Elle voyait là quelque +chose de durable, de définitif, de presque sacré qui nous dictait des +habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait des traditions. +Nous n’étions pas des nomades, comme les Européens du Bosphore. Tout +était changeant dans leur vie, tout tendait à se fixer dans la nôtre. +Chaque jour lui apportait une confirmation de l’excellence du choix +qu’elle avait fait en venant habiter la rive d’Asie. Les seuls mots durs +qu’elle se permit étaient à l’adresse des femmes qui se donnent +facilement, montrant ainsi le peu de prix qu’elles mettent à leur +personne. Mais elle n’accusait jamais les hommes; la faute et la honte +restaient aux femmes. Ainsi quoi qu’il arrivât, elle s’attachait +davantage à notre yali de Tchoubouklou. + +--Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois. + +Ces mots avaient quelque chose de pathétique sur les lèvres d’une femme +si jeune. Et comment ne pas remarquer qu’elle disait «je» et pas «nous»? + +Bouleversé à de tels accents, je la pris dans mes bras; je l’assurai que +je ne l’abandonnerais jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur un +roc inébranlable. + + * * * * * + +Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer passer une quinzaine à Paris pour +affaires de service. Ma femme parut indifférente à cette nouvelle. +Pourtant nous ne nous étions pas séparés une nuit. Mais, pleine de sens +et de raison, elle jugeait bonne mon absence de Constantinople en ce +moment; je retrouverais ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne fut pas +question pour elle de quitter Tchoubouklou. Elle avait pris racine en +terre d’Asie. L’Orient-express m’emmena donc seul. Le malheur fut que, +sans nous être concertés, l’Irlandaise et son Américain de mari qui +avait un congé de six mois partissent, par le même train vingt-quatre +heures plus tard. Cette coïncidence ne pouvait manquer d’être exploitée. +On raconta que Daiana voyageait avec moi, sans son mari, et qu’elle +occupait, ô cynisme, le coupé voisin du mien. + +Isabelle ne m’avait pas accompagné à la gare, sinon elle aurait vu +elle-même la créance qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais elle +redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher sa tristesse. Elle me fit +ses adieux à Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme certaines +arrivèrent à notre yali. Isabelle fut atterrée. Jusqu’ici elle avait +choisi de vivre dans le doute: je m’amusais sur la rive d’Europe, je +dansais avec l’Irlandaise, on nous voyait ensemble. Comment empêcher les +langues de se déchaîner? Mais cela prouvait-il que je la rencontrasse en +secret? Notre voyage à deux ne permettait plus, hélas! d’interprétation +favorable. Il fallait accepter l’idée que Daiana était une maîtresse. Le +plaisir qu’Isabelle était prête à m’accorder allait donc jusque-là! Elle +avait souvent tourné autour de cette idée sans oser la regarder en +pleine lumière. Maintenant rien ne restait dans l’ombre. Il y avait de +quoi s’étonner! il y avait de quoi souffrir! Pendant l’été, Isabelle +m’avait trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, joyeux et +tendre. Avais-je cessé de l’aimer? Non, certes. Dans l’atmosphère de +notre yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. Que ne +donnerait-elle pour m’avoir encore? Mais j’étais parti, j’avais quitté +Constantinople! Sous d’autres cieux, je l’oublierais! Une aventurière, +experte à séduire les hommes et à se les attacher, m’avait enlevé! + +Cependant elle recevait de moi de longues et affectueuses lettres. Elle +ne se rassurait pas et imaginait que je voulais adoucir sa peine. Mais +ces lettres étaient écrites sous les yeux d’une rivale! Est-il pire +tourment? Elle passa près de deux semaines angoissées. + +Je revins! avec un peu de retard dû aux lenteurs des bureaux. Elle ne +m’attendait plus. Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas +maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent qu’elle avait cru me +perdre. + +Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se reprit vite. J’apprenais à +connaître l’admirable caractère de ma femme. Elle n’admettait pas d’être +plainte. Un grand orgueil la soutenait et la poussait à prendre la +responsabilité de notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait +entraîné loin du commerce des hommes? Elle avait à prouver que nous +devions être heureux, elle et moi, plus que si nous avions mené la vie +banale qui eût été la nôtre en Europe. Elle n’entendait pas s’avouer +vaincue. Dans l’inquiétude où elle était, elle cherchait les causes de +son échec. Et d’abord elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement ses +goûts et de n’avoir pas pensé aux miens. Lorsqu’au début de notre +mariage, je sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser seul au +milieu d’une société brillante, mais de me déplaire en ne m’y +accompagnant pas. Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas de +plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, elle n’aurait pu me +protéger contre certains assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur +(j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, un démon qui, à certains +moments imprévisibles, se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, à +rien. Quelle menace! Et comment l’écarter? + +Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait à me communiquer ses +pensées. Si j’en avais connu le cours douloureux, je l’aurais vite +rassurée en lui disant que pas une minute je n’avais eu l’idée de la +quitter pour suivre la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un lent +travail de réflexion s’opérait en elle et l’amenait à me regarder sous +un jour nouveau. «Ce démon vivant dans ma chair, comment le détruire? et +si cela n’était pas en son pouvoir, comment le domestiquer?» Voilà le +thème de ses méditations. Il fallut quelques mois pour que j’en +découvrisse l’aboutissant et je vis alors seulement jusqu’où l’amour et +l’audace, mêlés à la crainte de me perdre, avaient conduit la solitaire +Isabelle. + + * * * * * + +Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais chez moi et qu’avant de +rejoindre Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée, +j’entendis venant du fond de l’appartement le son grêle d’une guitare. +Ce n’était pas la première fois qu’un des serviteurs se divertissait +ainsi au jardin ou dans le pavillon de la cuisine. Mais il me parut +qu’une main plus savante m’envoyait aujourd’hui des accords et des +modulations que je ne connaissais pas. + +Je me mis à la recherche du musicien et arrivai à une petite chambre +éloignée. J’y trouvai le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait pas de +retour, assis sur un divan et, à ses pieds, un homme vêtu de noir, +coiffé de la kola persane. Il y avait peu de lumière et je ne distinguai +de lui qu’une figure assez ronde, trouée par la petite vérole. Il tenait +une guitare double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva et resta +immobile, les mains croisées sur le ventre. Agop m’expliqua aussitôt que +mirza Ali était un lettré persan de grand mérite. Il l’avait rencontré +naguère à Téhéran. Mirza Ali se rendait en Europe pour examiner dans les +bibliothèques les manuscrits de son pays; il n’était pas sans +ressources, et en chemin séjournait à Constantinople. + +Le mirza parlait français. Les yeux baissés, tortillant ses doigts un +peu gros, il me fit un compliment avec tant de finesse naturelle et +acquise, jointe de la façon la plus raffinée à une réserve et à une +grâce respectueuses, que je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine +et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt notre yali. Nous +causâmes des poètes persans que je lisais en traduction. Il corrigea +sur-le-champ la version que je donnais de quelques vers et les fit +apparaître dans une beauté nouvelle. + +Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger chez moi, où il habitait, je +l’appris plus tard, depuis une semaine. + +En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. Tout ce qui venait de +l’Asie, tout ce qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait excellent. +Elle voulut voir le mirza et, le repas terminé, elle descendit. Mirza +Ali s’exprimait avec un peu de difficulté. On pensait d’abord qu’il +n’arriverait pas où il voulait aller, mais finalement il trouvait un +chemin inattendu et charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi par +petites touches en apparence insignifiantes et même parfois triviales la +Perse fleurie, cultivée et rare des poètes. + +La journée n’était pas achevée que j’avais décidé d’apprendre le persan +sous la direction du mirza. Isabelle approuvait. + +Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends une chose je m’y +jette avec passion. Me voilà donc plongeant en compagnie du mirza dans +l’étude du persan. Si l’écriture arabe en est difficile pour un +Européen, la langue elle-même est d’une grande simplicité et ne présente +pas plus de complications grammaticales que l’anglaise. + +Au bout de quelques semaines, je commençai à lire des vers d’Omar +Khayyam. Alléguant la mauvaise saison et une avarie au moteur du canot, +je n’acceptais pas d’invitations à Péra. Dès le dîner fini je descendais +au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. Belles et tranquilles +soirées à la lueur de la lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu de +la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une voix persuasive m’appelait. +Ah! je ne pensais point à l’Europe alors! Un rythme nouveau menait mes +travaux et mes jours. + +Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa guitare persane à double +caisse dont les cinq cordes étaient accordées au quart de ton et, après +des préludes interminables, avançait tout à coup d’une main sûre dans un +thème simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, le perdait, +le retrouvait, faisant s’épanouir devant mes yeux les arabesques +hardies, folles et précises, des tapis anciens d’Ispahan. Puis c’étaient +de longs silences où nous partions pour des rêveries lointaines et +souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait disparu emportant son +tar. + +Un jour, c’était le 21 mars--je me souviens que le temps était mauvais +et que la pluie battait les vitres--il m’expliqua, une fois le travail +terminé, qu’à cette date où le printemps apparaît les Persans célèbrent +l’an nouveau, le nôrouz. + +--On s’en va alors dans un jardin près de la ville avec un ami, on +récite des vers et l’on joue du tar. + +A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant sa guitare, il +improvisa sur le thème du printemps, la vie renaissait sous ses doigts +habiles, je sentais la sève universelle couler dans mes veines. Cela +dura longtemps... Quand je revins à moi, j’étais seul... + +L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement des pensées qui +avaient une forme sonore et un rythme. Un bruit de pas léger me fit +tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait ainsi magiquement son +apparition à la date fixée? + +Je levai la tête. Une fille était là enveloppée du tcharchaf noir dont +les femmes se couvrent pour circuler hors de la partie de la maison qui +leur est réservée. Voyant que j’étais seul, elle le laissa tomber et je +reconnus à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, presque l’amie +d’Isabelle. Il y avait des mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle +accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, silencieuse, restait entourée +de voiles. Aujourd’hui je découvrais soudain qu’elle n’était plus une +enfant, mais une de ces adolescentes au visage de lune, une de ces +idoles adorées des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, faite +pour l’amour. Ma maison, mystérieuse comme toutes les maisons d’Orient, +recelait un trésor, et je ne le savais pas! + +Un instant, je sentis le feu doux de ses yeux sur les miens, puis elle +baissa les paupières et, approchant encore, me tendit une timbale en +argent qu’elle m’apportait. + +--O bey effendi, dit-elle, la khanoum a préparé ce verre de chira +qu’elle vous envoie. + +Elle parlait un français pur, mais d’une voix dont les sonorités +chantantes n’étaient pas de notre pays. + +--Comme te voilà grandie, Djémila! dis-je. Où donc te caches-tu que je +ne te vois jamais! + +--Je suis toujours avec la khanoum quand elle est seule, répondit-elle +avec un peu d’orgueil. + +Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne s’attachait à rien. +Soudain, sans qu’aucune cause apparente eût motivé cette question, je +demandai: + +--Sais-tu que le printemps commence aujourd’hui? + +--Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant. + +Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements à l’adresse de la +khanoum. Derrière elle, un parfum de musc traînait. + +Un moment je rêvai, puis sautai sur mes pieds et courus à la fenêtre que +j’ouvris. Changement subit de décor: il ne pleuvait plus; quelques +nuages filaient vers le sud dans un ciel qu’éclairait une lune d’or à +son second quartier. De petites vagues clapotaient sur l’appontement du +yali. Un oiseau de nuit en chasse passa. L’air était froid, mais n’avait +pas l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine: «C’est le +printemps, me dis-je, c’est le printemps qui arrive!» + + * * * * * + +Une heure plus tard, je fis compliment à Isabelle de Djémila. + +--Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu pas à la marier? + +--Je me passerais difficilement d’elle, répondit ma femme. Et puis +voudrait-elle quitter notre maison? + + * * * * * + +Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque je travaillais, Djémila +entrait portant une boisson. Parfois mirza Ali était encore là; le plus +souvent elle semblait attendre qu’il fût parti. Sa visite prenait alors +les allures d’un rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien; je me +bornais à admirer celle qui venait à moi dans la nuit. + +Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et fantasque. Un jour +Djémila se montrait pareille à l’échanson aux lèvres de rubis d’une +miniature persane. Deux boucles de cheveux passant sous le turban +encadraient son frais et beau visage; elle portait de grandes culottes +larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin; une chemisette de tulle +pailleté d’argent enfermait un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue +comme une bayadère hindoue, de pantalons étroits, recouverts d’une ample +robe de mousseline transparente des Indes où passaient des fils d’or. +Des rangs de pierres de couleur lui encadraient les bras, le cou, et +descendaient en bruissant jusqu’aux seins. + +Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je goûtais le plaisir de la voir +aller et venir dans la pièce à demi éclairée et de regarder ses pieds +nus, délicats fouler mes tapis anciens. Pour qu’elle ne s’en allât pas +tout de suite, je lui demandais de me rendre quelque menu service, de +m’apporter un livre qui était hors de la portée de ma main, ou une boîte +d’allumettes. Accroupie sur les talons, elle me donnait l’objet réclamé. +J’admirais la souplesse animale de ce jeune corps, la courbure de la +croupe, le cintrage des reins tendus. + +Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il ne montrait pourtant d’aucune +manière qu’il s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, la +guitare à la main. Il ne tournait même pas la tête lorsqu’elle venait. +Je m’étonnais de ce qui paraissait être une faute de tact chez un homme +si fin, si sensible. Il grattait distraitement des accords sur le tar, +en manière de prélude. Djémila, curieuse, écoutait. Mais le mirza n’en +finissait pas de préluder et elle nous quittait, comme si ses ordres +étaient, du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder auprès de moi. Peu à +peu je m’habituai à la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus +attention. + +Une fois, manquant de cigarettes, je demandai à Djémila de m’en chercher +une boîte. Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma une cigarette, +puis me la tendit. Cette façon de faire se pratique en Orient, mais elle +n’était pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement de cœur en +portant à ma bouche la cigarette qui m’apportait, tiède encore, le +parfum des lèvres de cette belle fille. + +Chaque soir, je l’attendais impatiemment. Je tirais ma montre. Je +faisais quelques pas vers la porte... Elle arrivait! Je prenais de ses +mains le verre de chira... + +Maintenant tout me retenait dans notre yali, Isabelle semblable à +elle-même, mon travail avec le mirza, cette lente promenade à travers +les jardins fleuris de la pensée persane, la musique d’Asie qui +pénétrait de jour en jour plus profondément en moi, et enfin +l’apparition dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. Que demander +encore? Que pouvait m’offrir la rive d’Europe? + +Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement à la petite Djémila? +Je l’avais regardée d’abord avec curiosité et admiration, un peu comme +une figure détachée d’une miniature persane. Elle avait la noblesse +inimitable de port, le visage fier, candide et voluptueux des +adolescentes qu’ont représentées les peintres de jadis? Mais bientôt un +désir impérieux m’envahit: je ne songeais qu’à jouir d’elle, comme un +homme d’une fille intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. Je ne +perdais pas, ici au moins, mon temps à des rêveries sentimentales. +J’avais fait mes écoles... + +Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais à me connaître, je savais non +pas ma faiblesse, mais la force avec laquelle un désir nouveau s’empare +de moi et combien il m’est difficile d’y résister. Mais Isabelle? mais +toute ma vie harmonieuse dans ce yali? Risquerai-je de la détruire pour +la satisfaction d’un caprice? J’étais un homme; je devais peser les +conséquences de mes actes. Sans doute, je me permettais beaucoup, mais à +distance, loin de ma femme. Une passade sur la rive d’Europe était sans +importance. Tout restait dans le vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant +de l’Irlandaise? Nulle certitude.--Avoir une maîtresse dans la maison +même où vivait Isabelle à qui j’étais attaché par mille liens que je ne +songeais pas à rompre, la chose était grave. Comment le lui cacher? +Bientôt épiés, nous serions à la merci de l’indiscrétion ou de la +jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous surprendre... Mais le +conflit éternel du drame classique entre le devoir et la passion se +présentait devant mes yeux à travers la fumée d’une cigarette de tabac +turc. Et puis, le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un bleu +d’outre-mer au-dessus de nos têtes! et les beaux nuages dorés qui +venaient du sud! et la douceur de vivre sur ces rives! L’atmosphère ne +prêtait pas au tragique. + +Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut encore la force de discuter +un jour avec Isabelle la question Djémila. Je lui dis assez sérieusement +qu’il fallait marier cette fille, qu’elle était jolie, qu’il était +inhumain de l’enfermer chez nous et que je me chargeais de lui assurer +une petite dot. + +Isabelle me parut attentive au ton de mes paroles; ses yeux étaient +attachés sur les miens; elle me prit la main et la garda. Mais elle +répondit: + +--Djémila a du cœur et nous aime. Je l’aime aussi. Ne nous séparons +point d’elle aujourd’hui. Plus tard... + +Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent et, pour un instant, +donnèrent de la force aux scrupules qui m’avaient fait intervenir auprès +d’elle. Et pourtant avec quelle joie--ô contradictions d’un cœur +sincère!--les entendis-je! Djémila ne partirait pas. Pour apaiser ma +conscience, j’insistai. Que risquais-je? je savais maintenant que la +décision d’Isabelle était irrévocable. + + * * * * * + +Je continuai donc à recevoir la visite nocturne de Djémila. Parfois nous +causions. Sa voix d’une extrême douceur vibrait presque plaintivement +sur les terminaisons en or, en our et en ar. Le français parlé par elle +devenait la plus musicale des langues. Je pensais aux Persans qui +gardent un rossignol en cage. Nous échangions à peu près autant d’idées +que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais que cette conversation, par +ce qu’elle contenait d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle visait, me +paraissait intéressante! + +--Quel âge as-tu? lui demandai-je un jour. + +--Quinze ans, bey effendi. + +--Une enfant! conclus-je machinalement. + +Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait ce mot. Elle était maigre, +il est vrai, mais, les hanches et les seins développés comme il +convient, et pas plus. Les vers d’un poète né à Constantinople étaient +sur mes lèvres quand je la regardais et me troublaient: + + ... lorsqu’il a vu son sein + Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main. + Sur le coing parfumé le doux printemps colore + Une molle toison intacte et vierge encore. + +Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de +Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma +femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente? Je rêvai un +instant. Puis je dis: + +--Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher. + + * * * * * + +Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir +d’un Européen? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que +rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût +vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est +constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer +avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait. + +Et après? + +Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais +me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise +jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté +d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts +murs de notre yali? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur +son cœur. Nous partagions le même lit; le matin, à peine éveillée, son +corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient: «Ma vie!» + +Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je +descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la +victoire avant que d’ouvrir la porte. + +Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à +gratter le tar; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui +semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et +passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de +sens, les mots «fidélité», «foi conjugale», ne se présentaient même pas +à l’esprit. + +Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais +son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit +d’un pas sur un escalier!) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un +philtre. Elle disait les mots attendus: + +--O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a +préparé. + +Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues, +parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait +pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos +regards? Devinait-il ce qui se passerait entre nous? Pensait-il que la +musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes? Je +ne sais. Mais soir après soir,--nous étions maintenant à la fin +d’avril--je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le +Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument. + +Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le +sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et +moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le +français--pour les sujets simples nous commencions à causer en +persan--ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il +semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un +paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une +longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans +les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A +suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter, +bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous +un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de +vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient +propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré, +il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses +doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard, +sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des +phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et, +revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse +et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la +possibilité de fuir. + +Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale. +Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait +conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où +j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y +était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali +continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans +le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait +à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le +mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au +_Livre des Rois_, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit +le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme +que je ne connaissais pas... Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où +Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare, +deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt +disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé +se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros. +Était-ce Témimé? Était-ce Djémila? Était-ce Rustem? Était-ce moi? + +Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse +écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre. +Où étais-je alors? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie; je +succombais à ses enchantements. + + * * * * * + +Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne +nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait +d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement +que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être... Mais sa +présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas? Pourtant +j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous +laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire. + +Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté +de moi: + +--Assieds-toi, petite. + +Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds. + +Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il +s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y +faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que +j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers +la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en +avait gagné le seuil et l’allait franchir. + +--Tu t’en vas? dis-je surpris. + +--_Khasté hastam, khan_ (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en +persan, puis il disparut. + +Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la +tête la fit semblable à une biche effrayée. «Le plus ravissant +animal...» pensai-je. + +Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter?... Je tendis la +main et saisis la sienne. Ce geste inattendu--jamais je ne l’avais +touchée--lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas, +elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put +retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche. +Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle +élevé par la nature entre elle et l’homme. + +La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse +et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé +derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses +yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie, +sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que +nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et +selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa +maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission +était de me plaire. Elle y avait réussi. + +Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements. + +--Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte. + +Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement. + + * * * * * + +Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la +voir--peut-être m’abusai-je--un peu triste. L’image de Djémila +m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser +Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à +Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma +proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite, +je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était +voilée à la turque; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi +le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes +d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine +ridée par le vent. + +A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui +est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous +louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques +et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des +écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux. +Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant +un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une +pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé. + +Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua +sur la pierre. La pièce ne tomba pas. + +--Qu’as-tu demandé? lui dis-je. + +Le visage de ma femme s’éclaira. + +--Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses +beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant. + +Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec +Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas +travailler. + +Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers +onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza--il semblait que tout fût +réglé de façon immuable--pinça les cordes pour la dernière fois +(l’accord de Témimé!) et disparut. + +Djémila restait debout attendant mon désir. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la +pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui +près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots +montèrent en moi: «Une volupté sans fièvre.» La terre asiatique tenait +ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas... Et +cette fille neuve... + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER LE + 21 AVRIL 1927 PAR + L’IMPRIMERIE FLOCH, + A MAYENNE (FRANCE). + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 *** diff --git a/77330-h/77330-h.htm b/77330-h/77330-h.htm new file mode 100644 index 0000000..da47cfe --- /dev/null +++ b/77330-h/77330-h.htm @@ -0,0 +1,6638 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>La rive d’Asie | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i6 { text-indent: 3em; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } +div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } +div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">CLAUDE ANET</p> + +<h1>LA<br> +<span class="large">RIVE D’ASIE</span></h1> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +BERNARD GRASSET<br> +61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span></p> + +<p class="c">1927</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> + + +<ul><li><span class="sc">Voyage idéal en Italie</span>, <i>épuisé</i>.</li> +<li><span class="sc">Petite Ville</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Les Bergeries</span>, <i>épuisé</i>.</li> +<li><span class="sc">La Perse en Automobile</span>, <i>épuisé</i>.</li> +<li><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>, <i>épuisé</i>.</li> +<li><span class="sc">La Révolution russe de mars 1917 à juin 1918</span>, 4 volumes (Payot +éditeur).</li> +<li><span class="sc">Ariane, Jeune Fille russe</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Quand la Terre trembla</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">L’Amour en Russie</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Les 144 Quatrains d’Omar Khayyam</span>, <i>en collaboration avec Mirza +Muhammed Kasvini, épuisé</i>.</li> +<li><span class="sc">Feuilles persanes</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Tsar Saltan</span>, <i>traduit de Pouchkine, décoré et illustré par N. Gontcharova, +épuisé</i>.</li> +<li><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>, <i>avec des dessins de Pierre Bonnard, gravés sur bois +par Y. Mailliez</i> (G. Crès, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Théâtre</span>, 1<sup>er</sup> vol. (<i>Mademoiselle Bourrat</i>. — <i>La fille perdue</i>) (Bernard +Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">La Fin d’un Monde</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li> +<li><span class="sc">Suzanne Lenglen</span> (Kra éditeur).</li></ul> +<div class="break"></div> + +<p class="narrow top4em noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> : <span class="xsmall">DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR +MONTVAL</span> (<span class="xsmall">CANSON ET MONTGOLFIER</span>), <span class="xsmall">NUMÉROTÉS MONTVAL</span> +1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET I A IV</span> ; <span class="xsmall">DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE +RIVES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS ANNAM</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET I A IV</span> ; <span class="xsmall">VINGT-SIX EXEMPLAIRES +SUR VÉLIN D</span>’<span class="xsmall">ARCHES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS ARCHES</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 20 <span class="xsmall">ET +I A VI</span> ; <span class="xsmall">SEIZE EXEMPLAIRES SUR OR TURNER</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS OR +TURNER</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 12 <span class="xsmall">ET I A IV</span> ; <span class="xsmall">CENT DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN +PUR FIL LAFUMA</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 100 <span class="xsmall">ET I A X</span> ; +<span class="xsmall">SEPT EXEMPLAIRES SUR RONSARD GRIS LOUIS MULLER</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS +RONSARD</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 5 <span class="xsmall">ET I ET II</span>.</p> + + +<p class="cc"><span class="xsmall">TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS<br> +SONT RÉIMPOSÉS IN-</span>4<sup>o</sup> <span class="xsmall">TELLIÈRE</span></p> + + +<p class="narrow noindent"><span class="xsmall">ET ENFIN NEUF CENT DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS</span>, +<span class="xsmall">FORMAT IN-SEIZE DOUBLE COURONNE</span>, <span class="xsmall">CONSTITUANT +PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION</span>, +<span class="xsmall">NUMÉROTÉS ALFA</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 880 <span class="xsmall">ET I A XXX</span>.</p> + + +<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation +réservés pour tous pays.</p> + +<p class="c i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Claude Anet, 1927</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>… J’ai été un adolescent précoce et timide. +A l’heure où je goûtais les <i>Géorgiques</i> et où +Virgile, avant Lucrèce, donnait une forme +antique aux émotions confuses qu’éveillait en +moi le spectacle de la nature, je sentis les +premières fièvres d’un sang tumultueux. Je ne +courais pas après une jeune paysanne, mais +je poursuivais Galatée sous les saules. Elle +fuyait et me laissait déçu. Plus heureux lorsque +je rêvais, je serrais une nymphe dans mes bras +et mêlais mes membres maladroits aux siens. +J’étais élevé à la campagne, sans camarades. +Le moindre lycéen aurait pris en pitié mon +inexpérience. Sain et fort jusqu’à l’excès, je +courais, je nageais, je montais à cheval ; je me +fatiguais sans parvenir à calmer l’ardeur qui +me dévorait.</p> + +<p>Ma mère vivait fort à l’écart dans sa propriété. +Elle voyait le plus souvent des amies +de son âge qui ne faisaient guère attention à +moi, ni moi à elles. Parfois arrivait de Paris +une femme jeune, élégante, parée. Que de +désirs elle éveillait en ce grand garçon qui restait +immobile et muet, assis dans un coin ! Elle +causait avec ma mère, et cependant, à distance, +je prenais possession d’elle. Alors je la déshabillais +sans crainte, je l’étendais nue sur un +divan, nos vies se confondaient.</p> + +<p>Mais quand, à son départ, je l’accompagnais +jusqu’à sa voiture, je ne savais que dire. La +robe dont elle était vêtue l’isolait comme une +armure magique que l’on ne peut toucher sans +tomber foudroyé. Comment imaginer que je +pourrais la lui enlever ? Comment croire que +cette dame convenable et mondaine, amie de +ma mère, je la verrais en chemise et en pantalon, +que j’entourerais sa taille de mon bras, +que ma main inexperte s’approcherait d’un +sein délicatement fleuri ? Elle m’adressait la +parole. Gêné même dans mes regards, je me +détournais n’osant répondre. J’avais quatorze +ans…</p> + +<p>Je me souviens avec terreur de cette époque +où la sève montait en moi si violemment que +j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me +dominer sans y réussir et ce combat contre +nature me laissait irritable, abattu, dégoûté de +tout.</p> + +<p>Ma mère, si attentive aux moindres variations +de ma santé, ne se doutait pas de la crise +que je traversais. Elle se faisait mille soucis ; +un coup de froid, une courbature, au plus léger +malaise, elle demandait le médecin. Qu’était +une migraine ou un rhume comparé à la tempête +qui me secouait ?</p> + +<p>Il aurait fallu qu’une femme me prît par +la main. Aucune ne s’occupa de ce garçon +poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix +changeante.</p> + +<p>Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas le +même trouble. Auprès d’elles, j’étais libre, +empressé, ardent à plaire. La sensualité si +pesante à mes heures de solitude ne m’accablait +plus lorsque j’étais en leur compagnie. +Pourtant nous échangions des caresses charmantes ; +c’étaient des serrements de mains, un +bras passé sous un autre, parfois des baisers +dérobés, mais surtout mille paroles tendres, +une sympathie entière, un mouvement vif de +cœur à cœur. Je garde un souvenir délicieux +de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain +pur qui calme de lourdes fièvres.</p> + +<p>Les jeunes filles, je les voyais surtout dans +la belle saison, car nous habitions un pays +assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des +visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient, +c’était soudain un bruit bien inattendu de +fête.</p> + +<p>Ma mère, malgré son goût pour l’isolement, +avait conservé ses relations, moins pour elle +que pour moi.</p> + +<p>Je préparais la première partie de mon +baccalauréat quand nous apprîmes que la propriété +la plus voisine de la nôtre, inhabitée +depuis longtemps, avait été achetée par des +étrangers. Les étrangers, c’étaient pour nous +des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient +du Midi et s’appelaient Maure. Je +leur rêvai tout aussitôt une ascendance sarrasine. +Grand émoi dans le pays, car on gardait +chez nous une méfiance un peu paysanne +envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure ? +Les verrait-on ? On sut bientôt que M. Maure +était avocat et qu’il ne passerait jamais beaucoup +de temps aux Ormeaux qu’il avait +acquis. L’été venu, il y installa sa femme et +ses enfants, et repartit.</p> + +<p>Peu de temps après, M<sup>me</sup> Maure fit une +visite à ma mère. Nous étions à causer devant +la maison sous les lauriers-roses et les orangers, +lorsque M<sup>me</sup> Maure et sa fille aînée +parurent.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Maure était une femme d’une quarantaine +d’années, assez forte, assez commune, +mais bonne et simple. Telle je la jugeais +au premier jour, telle elle fut lorsque je la +connus davantage. Comme on voit, elle ne +trompait pas son monde et se livrait tout de +suite.</p> + +<p>Derrière elle, sa fille… Par quel miracle +apercevons-nous au premier coup d’œil jeté +sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce +qu’un instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous +donnons du prix ?</p> + +<p>Au moment même où M<sup>lle</sup> Maure descendit +la première des marches qui mènent du +salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était +dans sa taille moyenne parfaitement proportionnée, +que les membres s’attachaient souples +au corps, que les pieds étaient étroits, les +mains allongées, les poignets fins, la tête +petite, les dents éblouissantes, et les yeux noirs +riants et les plus doux du monde.</p> + +<p>Henriette Maure avait seize ans, — mon +âge, — jeune fille déjà, alors que je restais +encore un adolescent mal dégrossi. Elle était +aimable et bonne, pareille en cela à sa mère ; +en elle, rien que de naturel et de simple, +même sa coquetterie qui paraissait involontaire +et qui l’était, sans doute. Il semblerait +qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante +fille, — car nous fûmes intimes dès le premier +jour, — j’aurais dû m’éprendre d’elle et que +des sentiments si forts et longtemps sans objet +allaient enfin trouver à qui s’offrir. Mais non, +Henriette n’était pour moi qu’une amie, la +plus tendre des amies, et dans mes rêves, ce +n’est pas elle qui apparaissait.</p> + +<p>La propriété des Maure jouxtait la nôtre ; +d’une maison à l’autre, à peine dix minutes. +Le sentier qui y conduisait longeait d’abord +un champ, puis traversait un petit bois de +chênes où coulait le ruisseau qui séparait nos +terres. Je franchissais le pont, j’étais chez +nos voisins. La maison était ancienne et sans +prétention. Aux heures chaudes, M<sup>me</sup> Maure +se réfugiait sous les tilleuls de la cour. Elle +me gardait un instant, s’informant de la santé +de ma mère, des gens du pays. Puis elle me +disait :</p> + +<p>— Je vous ai assez retenu, Philippe, allez +vers la jeunesse. Elle est là-bas.</p> + +<p>Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux +au tronc blanc mariaient la grâce flexible de +leurs branches aux masses lourdes des sapins. +J’y retrouvais Henriette, avec quelques cousines +ou amies qui passaient l’été chez les +Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi +parlions-nous ? de ce qui occupe les pensées +des adolescents. Nos propos étaient parfois +d’une singulière hardiesse, mais comme pour +la pure Iphigénie « l’innocence habitait dans +nos cœurs ». C’était une cour d’amour platonique +et sans expérience. Des couples se +formaient. Un de nos voisins, un garçon de +dix-neuf ans, au visage pâle, boutonneux et +âpre, qui préparait à Paris l’école polytechnique +était épris d’Henriette qui se moquait +de lui.</p> + +<p>Je ne la quittais guère. Elle m’avait élu +son ami. Et de l’ami, elle faisait un confident, +me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais +pas choisi. Mais, par une singulière contradiction, +je paraissais me plaire dans le +caractère qu’elle me prêtait. J’affectais d’être +supérieur aux faiblesses du cœur ; je feignais +de croire que l’amitié est au-dessus de +l’amour, d’essence plus rare, et qu’entre deux +êtres tels que nous, seule elle peut porter +d’abondantes moissons. Ainsi je me trompais +moi-même.</p> + +<p>Cependant une admiration si vive avait +quelque peine à se concilier avec l’amitié, et +si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris +que c’était de bien autre chose qu’il s’agissait. +Je lui faisais mille compliments de tout ce que +j’aimais en elle, je lui prenais les mains… Et +je n’avais pas envie de la serrer contre moi +et de poser mes lèvres sur sa bouche souriante !</p> + +<p>Bien mieux, de son consentement, avec son +appui et sa complicité, je courtisais une de +ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or, +au teint plus délicat que la fleur du pêcher. +Gertrude était timide et rêveuse, Henriette +prompte et hardie. Lorsque nous étions tous +trois ensemble, Henriette parlait pour sa cousine +et ne cessait de la taquiner à mon sujet, +la menaçant de me dire ce que Gertrude +n’osait m’avouer elle-même. Gertrude rougissait +et levait sur Henriette des beaux yeux +suppliants.</p> + +<p>Une fois, à la fin du jour, nous étions assis +sur la mousse au pied d’un sapin, Henriette +m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine +étaient admirables.</p> + +<p>— Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle +s’agenouille pour sa prière, le soir, en +chemise de nuit !</p> + +<p>— Mais, Henriette…, soupirait Gertrude.</p> + +<p>— Ses cheveux tombent alors jusque sur +ses jambes. Elle est baignée de lumière. Il +faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle, il le +faut… et, d’un geste rapide, elle enleva les +deux épingles qui soutenaient les épaisses torsades +de cheveux.</p> + +<p>Ils s’écroulèrent. Malgré les protestations +de Gertrude, Henriette voulut me les faire +toucher. J’y plongeai mes deux mains. Je +sentis leurs mille caresses subtiles à fleur de +peau.</p> + +<p>Gertrude maintenant restait immobile, +comme engourdie.</p> + +<p>— Mais, Philippe, embrassez-la, dit Henriette, +je ne vous regarde pas.</p> + +<p>Je me penchai vers la jeune fille, cherchant +sa bouche. Elle détourna la tête et mes lèvres +ne rencontrèrent que sa joue rougissante.</p> + +<p>Telle était l’atmosphère dans laquelle nous +vivions.</p> + +<hr> + + +<p>L’automne arriva trop vite. Une à une les +maisons du voisinage se fermèrent et les Maure +annoncèrent leur départ. Gertrude et sa mère +les devançaient de quelques jours. Henriette, +feignant de s’attendrir sur le malheur de notre +séparation, nous ménagea une dernière entrevue. +C’était dans une partie du bois assez +écartée où nous aimions à nous réfugier. J’y +trouvai Gertrude seule, hésitante, voulant +fuir. Je la retins, je la rassurai, je lui demandai +si elle m’oublierait vite, s’il y avait pour moi +une place dans son cœur, et quel souvenir elle +garderait des heures que nous avions passées +ensemble.</p> + +<p>Par un dédoublement curieux, je m’aperçus, +en ce moment où d’autres préoccupations +semblaient devoir m’absorber, que ma voix +prenait pour prononcer ces mots une douceur +persuasive et touchante que je ne lui connaissais +pas, une qualité musicale qui m’émut +moi-même. Et je parlais autant pour me plaire +que pour gagner Gertrude.</p> + +<p>Celle-ci ne fut pas insensible à l’accent de +la mélodie que je lui murmurais et je vis bientôt +l’effet produit, moins par mes paroles que +par le ton sur lequel elles étaient dites. Elle me +serra les mains, ses yeux s’emplirent de larmes, +elle pencha la tête sur mon épaule.</p> + +<p>Je couvris de baisers sa figure humide de +pleurs. Je trouvai du charme à ces baisers, +mais, faut-il l’avouer ? ces caresses échangées +m’émurent à peine. Ma curiosité y était plus +intéressée que mes sens. Et mon cœur restait +de glace…</p> + +<p>Deux jours plus tard, j’allai chercher Henriette +pour une dernière promenade. Elle partait +le lendemain. Par un besoin de secrète +harmonie, nous choisîmes non pas les bois où +souvent avaient retenti les éclats de rire de +notre bande folle, mais une plaine morne que +dominait une colline et qui avait été longtemps +un marécage. Aujourd’hui des fossés la traversant +en drainaient les eaux. Elle était nue et +triste, quelques touffes de ronces épineuses +seules y poussaient. Le ciel gris, bas, plein des +brumes de l’automne, s’appuyait sur le fin +clocher d’une église au sommet du coteau. +Dans les champs, on brûlait les feuilles et les +tiges des pommes de terre. Les fumées traînaient +et ne s’élevaient qu’avec peine. Longtemps +nous marchâmes sans parler. Enfin +Henriette rompit le silence.</p> + +<p>— Dire que je regretterai même cette +pauvre plaine lorsque je serai à la ville. Je vous +envie de rester ici.</p> + +<p>Je ne répondis pas. Je venais de comprendre +que rien dans ce pays qui m’était +cher n’aurait plus de charme pour moi du +jour où Henriette l’aurait quitté. La surprise +de ce sentiment nouveau, la pensée de l’isolement +où le départ d’Henriette me laisserait, +me serrèrent le cœur au point que je fus +obligé de m’arrêter.</p> + +<p>Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle +dans mes yeux ? Il me parut qu’elle pâlissait. +Elle se mordit la lèvre, puis, avec un +mouvement d’épaule que je ne sus comment +interpréter, elle dit :</p> + +<p>— Il faut rentrer.</p> + +<p>Le lendemain elle partit, me laissant désespéré +et fou de joie. J’aimais !</p> + +<p>L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir +une âme moins enflammée que ne l’était +la mienne. Le monde transformé s’éclaira +d’une lumière inconnue ; je sentis s’agiter en +moi la force qui anime la nature ; je fus enfin +une parcelle vivante de l’antique et toujours +jeune univers. Mes livres participèrent de cet +enchantement. Je les avais lus avec les yeux +de l’esprit ; ma sensibilité cette fois-ci s’émut. +Les romans me racontèrent mon histoire ; les +livres de science eux-mêmes me parlaient un +langage que je comprenais pour la première +fois. C’est alors que mon professeur me mit +entre les mains l’<i>Origine des espèces</i>, de Darwin, +et je n’oublie pas l’émotion que j’en +éprouvai. Je crus voir s’ouvrir les portes longtemps +fermées du temple. Les secrets m’étaient +révélés de la vie qui palpite, identique, en tous +les êtres. Et, au même moment, je découvrais +que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait +désormais mon maître. Mais sa tyrannie, sous +laquelle tant d’âmes faibles succombent, ne +m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire, +un désir plus fort d’agir, je voulais maintenant +exceller en mille choses ; j’entendais +dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas +tant par le goût d’apprendre et de m’enrichir +ainsi que pour me prouver à moi-même ma +puissance. Au collège où je venais d’entrer, +j’obtins cet hiver-là de mémorables succès. +Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et +me prédisait un succès certain au baccalauréat +qui, à la fin de l’année, terminerait mes études +secondaires.</p> + +<p>Mais Henriette ?… Chose étrange, j’étais +exalté à ce point que je ne souffrais pas de son +absence. Ne lui devais-je pas la magique +transformation que j’avais subie ? Sans doute, +je désirais la revoir ; je lui parlais comme si +elle avait été présente ; son souvenir ennoblissait +chaque heure de ma vie. Mais je me +créais de si merveilleux bonheurs qu’à la +lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur +notre séparation. L’image que je me formais +de mon amie était à ce point parfaite que +peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était +apparue, n’aurait pas rempli exactement la +place et le rôle que je réservais à l’Henriette de +mes rêves.</p> + +<p>Nous nous écrivions. Mais comment traduire +mes sentiments dans des lettres qui +pouvaient être lues par d’autres ? Comment +lui écrire ce que je ne lui avais pas dit lorsqu’elle +était près de moi ? Ses lettres étaient, +il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles +exprimaient était éloigné du langage que je +lui prêtais à distance.</p> + +<p>Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du +malaise mystérieux et redoutable qui m’avait +si cruellement accablé depuis deux ans, la +fraîcheur de mon amour avait fait disparaître +les fièvres malignes de la puberté.</p> + +<p>L’hiver, le printemps passèrent ; je ne +comptais pas les jours qui me séparaient +d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe +près du poêle, dans les champs durcis par le +froid ou sous les vertes frondaisons. L’été +me la ramènerait.</p> + +<p>Vers le début de juin ma mère tomba malade ; +elle fut longtemps retenue à la chambre. +Elle y était encore quand je partis pour passer +mes examens à l’université voisine. Lorsque +j’en revins, elle sortait de convalescence et les +médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était +trop faible pour que je pusse songer à l’y laisser +aller seule.</p> + +<p>Elle pensait que la nouvelle de ce déplacement +me serait agréable et qu’il me plairait +de quitter, presque pour la première fois, nos +campagnes.</p> + +<p>Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses +yeux riants ne rencontreraient pas les miens +lorsqu’elle arriverait dans le pays ! Je lui +envoyai une lettre désolée, la plus explicite de +toutes celles que je lui avais écrites. J’annonçais +mon retour au mois d’août, je la suppliai +de ne pas m’en vouloir…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Aux eaux, des habitudes nouvelles me +furent une distraction. Pourtant je ne voulais +pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, +je ne cessais de regretter le confort, le calme +délicieux de notre demeure, de me plaindre de +l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient +du grand hôtel où nous habitions. Cependant +je trouvais un charme singulier à ce coudoiement +de tant de personnes inconnues, à ces +rapides coups d’œil échangés avec des étrangers, +à la vie en commun qui mêlait nos +plaisirs et nos occupations, aux repas au restaurant, +à la danse, le soir. J’avais déclaré +vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X… +depuis quarante-huit heures que je jouais au +<span lang="en" xml:lang="en">lawn-tennis</span>, que j’étais de toutes les parties, +que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec +fièvre comme si j’eusse voulu m’étourdir et +oublier. Quoi ?</p> + +<p>Je remarquai dès le premier jour une jeune +femme qui mangeait à une table voisine de la +nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait +désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses +paupières à moitié baissées. Elle me parut +avoir environ trente ans. Ma mère lui en +donna plus généreusement quarante. Dans +son visage pâle d’un ovale allongé ses lèvres +plus rouges que celles des femmes que nous +avions l’habitude de voir attiraient mes regards. +J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle s’appelait +la comtesse de Francheret. J’avais lu +ce nom dans les journaux mondains de Paris. +A X…, M<sup>me</sup> de Francheret n’appartenait à +aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. +Ses manières, sa distinction, la solitude +où elle vivait, le prestige aussi de sa classe +sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune +provincial jamais sorti de chez lui. Je me mis +donc à l’observer, peut-être trop directement. +Voulut-elle me faire sentir que je manquais +aux convenances ? Deux ou trois fois, elle me +fixa d’une façon pénétrante. Vers cinq heures, +elle s’asseyait près de la cour de tennis où +nous jouions. Les spectateurs étaient nombreux +qui suivaient nos parties. Elle se tenait +à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je +levais les yeux sur elle, que je ne surprisse +pas les siens.</p> + +<p>Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais +voulu l’approcher, lui parler, mais je ne savais +comment m’y prendre. Elle vint heureusement +à mon secours.</p> + +<p>Une fin d’après-midi, comme je descendais +du tennis pour aller à la douche, je dépassai +M<sup>me</sup> de Francheret. Elle se tourna à demi vers +moi et m’adressa la parole de la façon la plus +simple, comme si nous nous connaissions +depuis longtemps.</p> + +<p>— Vous avez chaud, me dit-elle.</p> + +<p>Tout en marchant nous continuâmes à +causer. La nouveauté de la situation eût pu +m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai +pas à moi.</p> + +<p>Sa voix avait une certaine gravité qui me plut.</p> + +<p>Les jours suivants nous nous rencontrâmes +encore. Elle paraissait écouter sans ennui ce +que je racontais de moi-même, de notre vie +provinciale, de mes plans incertains et magnifiques. +Elle parlait peu, mais ses paroles, lorsqu’on +y réfléchissait, prenaient un sens plus +profond que celui qu’elles présentaient tout +d’abord. Elle ne causait ni de littérature, ni +d’art, mais elle semblait connaître les gens et +les choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin +son regard, dont elle était ménagère, ajoutait +du poids à ses paroles.</p> + +<p>— Que vous êtes jeune ! disait-elle souvent.</p> + +<p>Nous ne nous voyions jamais que dans les +jardins et, le soir, au salon, où elle s’installait +avec ma mère.</p> + +<p>Un jour, après déjeuner, je me rendis pour +la première fois chez elle. Elle était légèrement +souffrante et m’avait fait demander un livre. +Elle occupait, sur la cour d’entrée célèbre par +ses arbres centenaires, un appartement composé +d’un salon minuscule et d’une chambre. +Je la trouvai couchée sur une chaise longue, +vêtue d’un blanc peignoir de dentelles. Les +ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes +à moitié closes ; on entendait le bruit +confus des conversations à quelques pieds +au-dessous de nous.</p> + +<p>— Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant +un fauteuil tout proche.</p> + +<p>Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si +bavard, je n’eus rien à dire, je n’avais aucune +idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait +pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait +dans l’air. Je regardai M<sup>me</sup> de Francheret. +Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la +chaise longue. Je voyais les chairs pleines et +ambrées par où le bras s’attache à la poitrine +qui se soulevait lentement à chaque respiration. +Sa bouche s’entr’ouvrait comme pour +un sourire. J’oubliai que je me trouvais à +côté de la comtesse de Francheret. C’était +une femme qui était là près de moi. Et nous +étions seuls.</p> + +<p>Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus +la hardiesse de la porter à mes lèvres. Elle me +laissa faire.</p> + +<p>— Que vous êtes jeune ! dit-elle encore. +C’est délicieux !</p> + +<p>Elle m’attira vers elle ; je sentis l’odeur de sa +tiède gorge, et ses deux bras se nouèrent +autour de mon cou.</p> + +<p>Quand je sortis de sa chambre, une heure +plus tard, j’étais un homme.</p> + +<p>La joie que j’aurais pu prendre dans les +bras de M<sup>me</sup> de Francheret avait été gâtée +par la peur de lui paraître novice. Un adolescent +craint le ridicule. N’eût-il pas été plus +simple de lui dire : « Je ne sais rien, je me +remets entre vos mains ; soyez vraiment ma +maîtresse. » Mais on ne gagne la simplicité que +par des chemins longs et difficiles. Je pensais : +« Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. +Demain, elle se moquera de moi ; +elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, +comment la regarderai-je ? »</p> + +<p>Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. +Je connaissais enfin la réalité de ce monde +féminin dont le mystère m’avait longtemps +troublé. Ma première impression, celle qui +ne devait point s’évanouir, je la traduisis par +ces mots de la Bible : « L’œuvre de chair. » +J’avais participé à une œuvre de chair, cela +et rien de plus. Pour un garçon qui avait vécu +dans les livres et dans de romanesques enchantements, +la nouveauté était grande. Je sentais +aussi que l’incomplète joie de cette première +rencontre serait transformée bientôt en +un bonheur plus complet, qu’il y avait un +point de perfection à atteindre, et j’étais bien +décidé à y arriver au plus vite.</p> + +<p>Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais +commis une infidélité envers Henriette. Henriette +vivait sur un plan différent. Elle habitait +le palais que mon imagination lui avait +bâti. M<sup>me</sup> de Francheret m’avait invité dans +une demeure plus terrestre. Je ne songeai +même pas à me demander si j’aimais mon +initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement +à une personne, chercher à la voir, lui parler, +deviner les moindres nuances de ses sentiments, +s’émouvoir à son seul souvenir. Un +regard d’elle, c’était assez pour être heureux ; +se sentir maître de son âme, y régner sans +partage, la félicité suprême.</p> + +<p>Pour M<sup>me</sup> de Francheret, présente ou +absente, je ne ressentais aucune de ces émotions. +Lorsque je pensais à elle, des images +précises se levaient devant mes yeux, et quelles +images ! Je sentais sa chair contre ma chair et +le désir m’agitait de renouveler ces obscures +et violentes sensations.</p> + +<p>Désormais je passai mes après-midi dans +l’appartement de M<sup>me</sup> de Francheret. Je ne +montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la +journée. J’eus bientôt perdu la gêne des +premiers jours. Déjà je me croyais naïvement +un maître…</p> + +<p>La seule ombre à mon bonheur, où la +chercher ? Dans la facilité avec laquelle je +l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas +estimer à son prix une victoire qui ne m’avait +rien coûté. « Je suis l’amant, me disais-je, de +cette femme charmante et qui appartient à +la meilleure société, mais sans doute a-t-elle +l’habitude de satisfaire ses moindres caprices. +J’étais là ; elle m’a pris. Moi absent, un autre +l’eût possédée. »</p> + +<p>La manière d’être de M<sup>me</sup> de Francheret +n’était pas faite pour me donner une trop +haute idée de moi-même. Nous étions toujours +dans des rapports simples. Personne ne +prenait moins de plaisir à jouer la comédie. +Elle n’affecta aucun remords, aucune crainte ; +elle ne se crut pas obligée de chercher des +excuses à ce que d’autres appellent leur faute ; +elle n’essaya pas de me faire croire qu’elle +avait cédé à un sentiment irrésistible. Avec +une aisance parfaite (seule, pensais-je, une +grande dame — Balzac ! — a cette inimitable +liberté), elle m’invita à des jeux que j’ignorais +et m’en apprit la douceur. Une semaine +ne se passa pas sans que je lui avouasse que +j’étais arrivé neuf dans ses bras.</p> + +<p>Elle sourit.</p> + +<p>— Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer ? dit-elle.</p> + +<p>Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et +surtout le prix du secret. Hors de sa chambre, +elle me traitait comme un étranger, et je +m’émerveillais de ce changement à ses yeux +si naturel… Il n’y avait alors, entre nous, +aucune familiarité, pas un mot équivoque, +pas un regard trop appuyé. Je la voyais au +restaurant, ou au salon, le soir, causant avec +ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne +pouvais m’imaginer que cette même femme je +l’avais eue quelques heures auparavant nue +entre mes bras, que je connaissais les parties +les plus secrètes de son corps. Et je l’en admirai +davantage.</p> + +<p>Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. +Puis il fallut nous quitter. Le dernier jour où +je fus chez elle, je lui dis :</p> + +<p>— Comment pourrai-je me passer de vous ?</p> + +<p>— Bien mieux que vous ne le croyez, me +répondit-elle. Ce que je vous ai donné, +d’autres vous l’offriront. Elles y mettront +plus de façons sans doute et moins de franchise. +J’ai été la première, vous ne m’oublierez +pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris +puisque vos études vous y appellent. Les +choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été +ici. Il est des folies délicieuses qu’on doit +se refuser. Vous étiez en vacances, moi aussi. +Maintenant la vie régulière reprend. Au +moment de partir, vous donnerai-je un conseil ? +La différence de nos âges me le permet. +Défendez-vous en amour des choses vulgaires +qui ont vite fait de gâter les jeunes gens. Vous +vous plairez toujours dans la société des +femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, +qu’il faille être sincère avec elles. Sachez +leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. +La plupart demandent à être trompées ; +il est bon d’y mettre quelques manières. Voilà +mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez +pas à l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu +de choses irréparables…</p> + +<p>Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me +fit-elle participer à sa sagesse humaine au +moment où nous nous séparions. Je quittai +les eaux avec un beau sujet de méditations +et les souvenirs tout proches d’un passé déjà +plein de volupté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>J’eus le loisir d’y penser plus longuement +que je ne l’aurais voulu. Au lieu de rentrer, +nous allâmes passer quinze jours sur une +plage dans le sud de la Bretagne. Les médecins +avaient ordonné ce repos à ma mère +avant le retour au foyer.</p> + +<p>J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. +J’étais encore tout étonné de mon aventure et, +malgré mon désir de revoir celle que j’aimais +toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un +intervalle entre le moment où j’avais quitté +M<sup>me</sup> de Francheret et celui où je retrouverais +Henriette. On se plaît à raconter dans +les romans qu’une fois séparé d’une femme +que l’on a aimée charnellement on découvre, +peu à peu, qu’on lui est attaché par +d’autres liens aussi. Rien de semblable ne +m’arriva. J’aimais Henriette, et M<sup>me</sup> de Francheret +m’avait attaqué là où Henriette n’avait +jamais régné. Je savais un gré infini à M<sup>me</sup> de +Francheret de m’avoir révélé la nature et +l’agrément des rapports entre l’homme et la +femme. Je n’oubliais pas les heures passées +près d’elle, mais, par un phénomène bizarre, +elle m’incitait à penser à Henriette et à voir +celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à M<sup>me</sup> de +Francheret, mon amour pour Henriette quitta +les sphères éthérées où il se mouvait et prit +une forme sensuelle. C’était Henriette et non +M<sup>me</sup> de Francheret que je tenais dans mes +bras pendant mes rêves. C’était le corps frais +et juvénile de mon amie que je pressais à +l’heure où le désir suscitait devant moi des +images voluptueuses.</p> + +<p>Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre +souvenir. Les gens qui m’entouraient étaient-ils +vivants ? Ils allaient et venaient comme des +ombres. Je faisais de longues promenades +sur la digue à l’heure où le soleil couchant +borde de nacre le sable humide. Des enfants +jouaient, des jeunes femmes passaient vêtues +de robes claires. Je ne les voyais pas, je ne +voyais bercée au jeu des vagues molles dont +les crêtes d’argent s’irisaient dans les vapeurs +du crépuscule, qu’Henriette, et quelle Henriette ! +non pas la fille que j’avais connue près +de sa mère sous les ombrages de nos campagnes, +mais une Vénus adolescente endormie +au bord des flots.</p> + +<p>Nous nous écrivions. Que dire par lettre à +une déesse ? Je ne savais trouver le ton. J’étais +grandiloquent et confus. En échange, je recevais +quelques cartes postales, assez insignifiantes, +à la vérité. Henriette paraissait de +triste humeur. Pourtant sa maison était pleine +d’amis. Le cercle joyeux de l’an dernier s’était +reformé. Seul j’y manquais !</p> + +<p>Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. +A mesure que l’heure approchait où +je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je +brûlais de devancer les jours, de courir à +elle, de me jeter à ses genoux et, au même +temps, une douloureuse appréhension me +serrait le cœur. Je craignais de cette rencontre +je ne sais quel choc, quelle blessure insupportable. +J’aurais voulu retarder une minute +attendue avec tant de fièvre.</p> + +<p>Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi +je me rendis chez M<sup>me</sup> Maure. De loin, +je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison. +Rien n’avait changé depuis un an. Henriette +devait être à quelques pas de là. L’émotion +de la sentir si voisine me fit chanceler. Je +m’arrêtai, j’étais essoufflé moins par la rapidité +de ma course que par la violence des +sentiments qui se heurtaient en moi. Je +compris pour la première fois et d’un seul +coup — ainsi, la nuit, un éclair illumine les +prés et les champs, et montre au voyageur +le chemin dont il s’est écarté — que +le roman magnifique que j’avais vécu depuis +l’automne passé s’était déroulé dans mon +imagination, que je l’avais créé à moi seul, +qu’Henriette en ignorait encore le premier +mot… Un instant, je pensai à retourner sur +mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. +Mais j’eus honte à l’idée de reculer. +Je me repris et avançai vers M<sup>me</sup> Maure.</p> + +<p>Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après +s’être informée longuement de la santé de ma +mère, elle me dit :</p> + +<p>— Comme vous avez grandi, Philippe ! Vous +voilà un homme, maintenant. Et cette pointe +de moustache ! Qu’allez-vous faire ?</p> + +<p>Je parlai de mes projets assez incertains. +J’irais à Paris pour continuer mes études à la +Sorbonne sans doute et à l’école de droit, mais +je ne désirais être ni professeur, ni avocat +et ne savais ce que serait ma carrière… Cependant, +je pensais à Henriette absente, alternativement +avec terreur et avec joie. Où +était-elle ?</p> + +<p>Une demi-heure passa. J’entendis un bruit +dans l’allée.</p> + +<p>C’était Henriette et Gertrude, accompagnées +par le polytechnicien de l’an dernier.</p> + +<p>Henriette me parut grandie ; elle restait +mince, un peu maigre, mais le corsage de sa +robe se gonflait légèrement et ses hanches se +dessinaient plus pleines. Son visage n’avait +pas changé, son teint hâlé par l’été faisait +paraître les dents plus blanches et je retrouvai, +dans les yeux riants et doux, le feu que j’aimais. +Auprès d’elle, magnifique contraste, Gertrude +était éblouissante de fraîcheur blonde. +Toutes deux vêtues de clair, elles venaient +enlacées et joyeuses. Le printemps de ma vie +s’avançait au-devant de moi.</p> + +<p>Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit +Henriette ne trahit aucune gêne. Elle ne +me cacha pas le plaisir qu’elle avait à +me revoir et me gronda gentiment de mon +retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré +aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de +plus naturel que cette conversation, mais elle +était si éloignée de celles que j’avais tenues +avec la même Henriette pendant mes promenades +solitaires que j’en restai glacé. Je m’efforçai +de découvrir dans ses propos un mot +à double entente destiné à moi seul. Je ne le +trouvai pas. Pourtant il me parut qu’à deux +ou trois reprises elle me regardait avec un +peu d’étonnement. Sur elle-même elle ne dit +rien.</p> + +<p>Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea +de m’apprendre quels avaient été les amusements +de la saison. Rappelant des incidents +que j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant +et s’arrangea de façon que je me sentisse +un étranger parmi eux. Cela me déplut.</p> + +<p>Lorsque je partis, Henriette et Gertrude +décidèrent de m’accompagner. Mais Charles-Henri +ne les laissa pas seules et, quand nous +nous séparâmes à la lisière du petit bois de +chênes, je n’avais pu échanger une phrase +avec Henriette sans témoins.</p> + +<p>Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. +Je vis mon amie, mais entourée de sa +cousine, de Charles-Henri, d’allants et de +venants. Elle était le centre lumineux de notre +cercle. Charles-Henri violemment épris ne +la quittait point. Je ne fus pas longtemps +avant de comprendre qu’il montait la garde +auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour +m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, +j’imagine, le secondait. Elle semblait ne +vivre que par Henriette, toujours à ses côtés, +le bras autour de la taille. Si elle était séparée +de sa cousine, ses yeux restaient attachés sur +Henriette. Vis-à-vis de moi, elle observait une +certaine réserve ; elle s’effarouchait vite et +lorsqu’en plaisantant je voulus reprendre les +propos de l’an passé, elle eut un mouvement +de retraite.</p> + +<p>Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, +je ne désespérais pas d’arriver à Henriette, +mais, à ma grande surprise, je constatai que +c’était chez elle que je trouverais l’obstacle +le plus difficile. Elle apportait une attention +toujours égale à ne pas rester seule ; et si, +profitant d’un incident heureux, je réussissais +à écarter ses deux gardiens, elle ne me +laissait pas choisir le thème de la conversation +et, d’un mot, la ramenait à des banalités. +Après une semaine ou deux de tentatives +infructueuses, j’étais exaspéré.</p> + +<p>Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait +deviné que j’avais fait mon école d’homme, +qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec +moi et qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus +simplement, que je lui étais devenu indifférent.</p> + +<p>Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces +partis, je décidais ou de m’imposer à elle ou +de la fuir. Je déclarais alors que je ne la reverrais +plus, que j’avais été victime de mon imagination, +que je me trouvais en face d’une +fille incapable d’éprouver les grands sentiments +que je lui avais prêtés. Cette farouche +résolution ne durait que l’espace d’un matin. +Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de +rompre ; il n’y en eut pas un qui ne me vît +près d’Henriette.</p> + +<p>Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait +octobre et le départ. J’eus l’idée, +empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller +sa jalousie. Je fis la cour à Gertrude ; j’y +déployai beaucoup d’application et, au bout de +quelque temps, Gertrude parut y être sensible. +Mais sa cousine veillait et comme un jour, +moitié plaisantant, moitié sérieux, j’adressais +à Gertrude des propos tendres et lui +baisais la main, Henriette intervint assez +brusquement disant que les jeux permis +naguère ne l’étaient plus aujourd’hui.</p> + +<p>Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla +et qui était bien éloigné de celui que nous +employions. Rentré chez moi et en y réfléchissant, +il me parut que cette nouvelle attitude +d’Henriette avait quelque chose de +flatteur pour mon amour-propre.</p> + +<p>Le lendemain, je la trouvai de méchante +humeur. Je cessai de flirter avec Gertrude. +Mais Henriette ne s’apaisa pas. « Peut-elle +sérieusement m’en vouloir, me demandais-je, +de ce qui n’est qu’un jeu ? » Mais elle ne me +laissa pas lui poser la question.</p> + +<p>Je devins irritable. Elle me contredisait +pour un rien. Nous échangions des phrases +aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à +mon énervement. Une fois, sur un mot un +peu plus piquant, elle eut soudain les yeux +pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me +précipitai vers elle. Nous étions seuls, mais +à une douzaine de pas sa mère brodait +sous les tilleuls. Henriette me repoussa vivement +et, sans me donner le temps de m’excuser, +rentra dans la maison.</p> + +<p>Pendant quarante-huit heures, je ne la vis +point. Lorsque nous nous retrouvâmes, elle +ne paraissait pas se souvenir de cette scène +pénible.</p> + +<p>La première semaine d’octobre commença. +Les Maure partaient le 10. Le temps était +d’une admirable douceur et la lune dans son +second quartier permettait de prolonger encore +les soirées en plein air. Un jour, une amie +à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un +mot à M<sup>me</sup> Maure pour lui demander de venir +avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris +de voir arriver M<sup>me</sup> Maure et Henriette seules. +Gertrude un peu souffrante s’était couchée. +« Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue +depuis si longtemps. » Mais, après dîner, +Henriette refusa de quitter le salon pour +s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande +de ma mère, elle fit de la musique, puis +resta près des dames et je fus obligé de l’y +rejoindre.</p> + +<p>J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais +déjà rompu avec Henriette, je ne reverrais de +ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et +sans retard ! Cependant je m’absorbais dans +un silence farouche.</p> + +<p>Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. +L’amie de ma mère offrit à M<sup>me</sup> Maure et à +sa fille de les ramener en voiture. M<sup>me</sup> Maure, +fatiguée, accepta. Mais le vieux coupé, très +étroit, n’avait que deux places et Henriette, +par politesse, se crut obligée de dire :</p> + +<p>— Nous allons vous gêner beaucoup, madame.</p> + +<p>Alors, par une décision subite, je m’avançai, +pris la main d’Henriette dans l’obscurité +et, la lui serrant fortement pour empêcher +toute résistance, je dis à M<sup>me</sup> Maure :</p> + +<p>— Je raccompagnerai Henriette. Nous serons +là presque aussitôt que vous.</p> + +<p>Henriette, stupéfiée par la pression de ma +main, hésita avant de parler. Déjà M<sup>me</sup> Maure +de la voiture me jetait :</p> + +<p>— Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, +il sera excellent pour elle de marcher un peu. +Elle est si paresseuse.</p> + +<p>La voiture partit nous laissant seuls sur les +marches du perron.</p> + +<p>Tout de suite, le long de l’allée qui menait au +bois, nous fûmes dans l’ombre fraîche du soir.</p> + +<p>Nous ne parlions pas, nous allions côte à +côte sans nous toucher. Le silence, à se prolonger, +pesa comme une menace. Pour rien +au monde, je ne l’aurais rompu. J’étais plein +de colère ; je me souvenais de l’étrange manière +d’être d’Henriette depuis ma rentrée ; +elle m’avait froissé ; elle me devait des +excuses… Je marchais la tête droite, les yeux +fixés devant moi.</p> + +<p>Henriette fut la première à ne pouvoir supporter +l’hostilité silencieuse qui était entre +nous. A un détour du chemin — nous avions +déjà franchi la moitié de la distance qui séparait +nos deux maisons — elle se tourna pour +m’interroger du regard. Je vis à la clarté +de la lune ses yeux inquiets. Bouleversé +par la supplication muette que j’y lus, je glissai +mon bras sous le sien. Le contact de ma +main sur sa chair suffit à opérer un prodige. +L’irritation qui nous avait dressés l’un contre +l’autre fondit comme neige d’avril au soleil ; +des rapports naturels, confiants, heureux s’établirent +sans que nous eussions échangé une +parole. Je sentis qu’Henriette gagnée m’appartenait. +Nous arrivions au bois de chênes. +Je la conduisis jusqu’au banc où cent +fois nous nous étions reposés au cours de nos +promenades. Elle me suivit sans opposer de +résistance. Je m’assis près d’elle, je la pris +dans mes bras, — la nuit était complice — je +me penchai sur son visage pâle, je vis ses +yeux m’implorer, et sous la pression de mes +lèvres sa bouche s’entr’ouvrit.</p> + +<hr> + + +<p>Nous eûmes une semaine entière pour épuiser +notre bonheur. Henriette, transformée, +montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya +pas de dissimuler ses sentiments. Nous étions +ensemble à chaque heure. Je la voyais le +matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait +mille ruses pour se débarrasser de Charles-Henri. +Quant à Gertrude, elle en fit sa complice, +et cela sans hésitation, sans se demander +si sa cousine en souffrirait, sans se soucier +d’être jugée par elle. Elles sortaient à deux ; +dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette +s’éloignait avec moi, la priant de nous attendre. +Parfois elle l’appelait en riant : Brangaine. +Un jour, devant Gertrude, elle risqua +une caresse hardie. Celle-ci rougit, puis pâlit, +mais se tut.</p> + +<p>Nous vivions ainsi comme en dehors du +temps. La date approchait qui l’emmènerait, +elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours +étaient comptés, nous ne les comptions pas. +Nous ne parlions ni de la séparation, ni des +moyens de nous retrouver. Jamais il n’y +eut gens plus acharnés à se satisfaire du présent. +Pas une minute, Henriette n’eut l’idée +qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. +Cherche-t-on des excuses à l’amour ? A +ses yeux, il n’était pas besoin de se justifier.</p> + +<p>La séparation vint. Je vis Henriette disparaître +en voiture au détour du chemin, ne +cachant pas ses larmes.</p> + +<p>Je restai seul une semaine encore. Je ne +sentais pas mon isolement. Le prix de mon +bonheur était-il diminué parce que je l’avais +perdu ? j’étais déjà enclin, sans que je pusse +en analyser les motifs avec précision, à considérer +toutes choses par rapport au développement +de mon individualité. Plus tard, quand +mes lectures s’étendirent, je me trouvai d’illustres +frères dans la littérature européenne. +A ce moment, ce sentiment en moi ne devait +rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en fournir +une preuve.</p> + +<p>Ainsi la séparation me fut adoucie par la +joie orgueilleuse de constater que j’étais +capable d’éprouver une grande passion et +aussi de la faire naître chez autrui. Je n’eus, +du reste, pas la plus légère fatuité à voir que +j’avais triomphé d’Henriette ; je n’en avais pas +ressenti non plus à éprouver que M<sup>me</sup> de +Francheret avait du goût pour moi. Une +obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous +mène m’empêcha toujours de m’attribuer à +mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un +sort heureux.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Six mois après, j’appris par une lettre de +ma mère qu’Henriette se mariait avec un +riche industriel de Marseille, gaillard à tout +poil, grand coureur de filles et de cabarets, +six pieds de haut, le verbe fort.</p> + +<p>Je ne lus pas cette lettre sans un serrement +de cœur. Henriette dans les bras d’un rustre ! +La vilaine image !</p> + +<p>Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens +dont les doctrines alors m’enchantaient, de +raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. +« Je me suis trompé moi-même, me disais-je. +Voilà une expérience salutaire à ton début dans +la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur +un plan trop élevé. Elles ne sont jamais qu’à +mi-hauteur et plus près de la terre que du +ciel. »</p> + +<p>Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût +d’amertume qui fut longtemps à s’effacer.</p> + +<hr> + + +<p>J’étais alors un étudiant mal débrouillé +dans les rues étroites de Paris. Ma jeunesse +me paraissait médiocre. Pourtant que n’en +attendais-je pas ? Je croyais arriver à la période +la plus heureuse de mon âge. Après l’existence +mesquine d’une petite ville de province, je +serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et +multiple de Paris. Je n’aurais qu’à me laisser +porter par le courant.</p> + +<p>Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années +que des souvenirs confus, souvent pénibles. +En guerre avec moi-même, incertain de la +voie que je suivrais, je cherchais avidement +des vérités qui fussent miennes. J’avais de la +fierté ; je n’aurais avoué à personne — me +l’avouais-je à moi-même ? — mon désarroi. +Au lieu de crier au secours je prenais un air +détaché, un ton distant, je paraissais indifférent +et supérieur. J’étais haïssable, sans doute, +mais comment demander à un jeune homme +passionné, qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent +mille désirs contraires, d’être simple +et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore +trouvé.</p> + +<p>Peut-être la cause véritable de ce malaise +est-elle dans la jeunesse même, âge difficile +dont chacun connaît à des degrés divers les +heurts et les cahots. Nous les oublions. La +mémoire assoiffée d’idéal — le bon vieux +temps ! — a bientôt fait de transformer la +lumière grise ou orageuse qui baigne nos +jeunes années en une aube éblouissante. On a +comparé la jeunesse au printemps, non sans raison, +car elle en connaît les ciels brouillés, les +giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les +brusques morsures du froid, les gelées meurtrières +d’une nuit d’avril, et aussi les caresses, +presque insupportables tant elles sont subites, +de l’atmosphère, la vie qui repart sur un +rythme trop rapide, le complot universel de +la nature qui vous entraîne dans son branle +frénétique. Il faut être fort déjà pour supporter +ces contrastes et ces véhémences. Si l’on +se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux +ans.</p> + +<p>Dans un état si trouble, aimer était hors de +question. Le souvenir de l’expérience faite +avec Henriette était toujours vivant. Je ne +voulais pas m’avouer la déception ressentie. +Pourtant je regardais les femmes d’un œil un +peu méprisant ; je plaignais leur fragilité. Je +les recherchais, mais même entre leurs bras je +ne m’abandonnais point. J’allais ainsi, comme +tout jeune homme, de liaison en liaison, ne +me prenant à personne. Si j’eus des bonnes +fortunes, je ne sus pas en profiter. J’appris par +expérience une chose banale, c’est que l’homme +peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir +l’amour. J’avais des maîtresses, je ne +les aimais pas. J’avais des amies, encore des +jeunes filles, je ne les possédais point. On me +croyait hardi, j’étais timide ; on m’enviait, je +me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux +ans, maître de moi. Maître de quoi ? +de pas grand chose.</p> + +<p>Les femmes à portée de ma main me +semblaient — peut-être avais-je là des trésors +qu’aveugle je ne voyais pas ? — indignes +d’attention. La conquête de la plus belle +princesse du monde, du cœur le plus haut, +de l’âme la plus pure, tels étaient mes rêves +d’alors. J’étais sec et sans illusion dans le +présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce +désir ardent en mon jeune cœur a eu de +lointaines et merveilleuses conséquences et +le mot de Gœthe est vrai que je me répétais +souvent : « Ce que tu as désiré avec force au +temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance +dans ton âge mûr. »</p> + +<p>Pourtant, si médiocre que je fusse, on +m’accueillait avec faveur dans quelques maisons. +Je me déplaisais, mais des femmes et +des filles se plaisaient à ma compagnie. Un +plus avisé en eût tiré des avantages. Je ne +m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, +je n’abaissais pas mes regards vers le +sol. Je pensais à la grande passion que je +rencontrerais un jour. Pouvais-je imaginer +qu’elle eût une origine obscure et qu’elle +trouvât peu à peu vie et force dans les +éléments, de médiocre prix à mes yeux, dont +j’étais entouré ? Elle m’apparaîtrait éblouissante, +casquée d’argent, armée de pied en cap, +comme Minerve à l’heure de sa naissance. +Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle.</p> + +<p>En l’attendant, je me distrayais de mon +mieux. Je disais en plaisantant : je pelote avant +partie.</p> + +<p>Je n’étais que contradiction et système. Au +vrai, je n’aimais déjà que les jeunes filles, je +les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui +m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une +tragique expérience pour voir clair en moi. Je +n’ai compris que plus tard pourquoi, seules, +elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant +je vivais dans les sophismes et l’erreur. +Je pensais que par une lente évolution elles +seraient un jour capables d’aimer et dignes +d’être aimées, mais il ne me venait pas à l’esprit +de hâter leur transformation. Je leur +donnais rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles +pénétreraient dans le monde de la +passion où elles n’étaient que postulantes. +Avec un pédantisme incroyable, j’avais fixé +l’âge de l’amour entre vingt-cinq et trente-cinq +ans. Avant, inexpérience ; après, ressorts +déjà usés ! Ainsi, peu sûr de moi, j’échafaudais +d’absurdes théories et leur accordais de +la valeur.</p> + +<hr> + + +<p>Une des maisons agréables où je fréquentais +alors était celle de M<sup>me</sup> Saint-Aignan. Son +mari, mort depuis quelques années, avait +travaillé près du baron de Hirsch aux chemins +de fer orientaux. En Turquie, elle s’était fait +des relations internationales et voyait une +société mêlée. Ce sont les plus agréables. Elle +avait à peine passé la quarantaine. Sa fille Isabelle, +née à Constantinople, venait d’avoir +quinze ans. Elles étaient toutes deux belles, +toutes deux charmantes, mais en dehors de +l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus +libre d’esprit, j’eusse fait la cour à la mère +enjouée ou à la fille grave, et peut-être eussé-je +réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, +son front petit, un visage ovale, ressemblait à +une Vierge byzantine. Où avait-elle pris ses +traits ? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien +en chair, aux yeux bleus. Et la photographie +de M. Saint-Aignan le montrait normand des +pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes +si complexes de l’influence du milieu +qui, parfois, s’exerce de façon surprenante +sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. +Quoi qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan +paraissait parmi nous d’une autre race. Je +me pris d’amitié pour elle, mais la traitais +plus en enfant qu’en jeune fille.</p> + +<p>J’aimais à la faire parler de Constantinople +qu’elle avait quitté à six ans. L’Orient m’attirait. +Tout jeune, je ne supportais pas les plats +récits de M<sup>me</sup> de Ségur, née Rostopchine, +mais avec une belle histoire orientale on faisait +de moi ce qu’on voulait. Si on discutait +chez Isabelle de la vie turque, elle était la seule +à n’avoir pas d’opinion. Elle gardait pour elle +le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait +rapportés de là-bas ; mais j’avais gagné sa +confiance et bientôt elle me fit partager ses +impressions de naguère, fraîches et vives dans +sa mémoire.</p> + +<p>Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, +les promenades en caïque, les rencontres +sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond +d’un jardin qu’envahit le crépuscule, le calme +des mosquées nues. Plus que tout l’intéressait +l’existence dans les harems où sa mère +quelquefois l’avait menée en visite chez des +dames turques. Un monde de serviteurs s’empressait +autour de ces femmes recluses par +goût plus que par contrainte, servantes noires +ou blanches, vieux hommes ridés à la voix +enfantine, pleins de politesse. C’était un +endroit enchanté, loin de l’agitation et des +orages… Isabelle me disait aussi les barques +et les paquebots qui montent et descendent +sans cesse le Bosphore.</p> + +<p>— Nous habitions une maison au ras de +l’eau avec un jardin plein de fleurs. Parfois, +une goélette passait dans la nuit tout proche +la côte. Je ne voyais pas le remorqueur, mais +j’entendais une respiration haletante et j’imaginais +que c’était celle du génie qui la tirait. +Elle glissait ainsi mystérieusement, voiles +pliées, à quelques pieds du lit où, enfant, je +cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans +des contrées plus belles d’être lointaines.</p> + +<p>Cette fille sauvageonne, à peine grandie, +ne venait pas à vous ; il fallait la chercher. +L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. +Mais sa mère avait eu des succès et n’entendait +pas renoncer au rôle de femme brillante. +Pour moi, je préférais la fille défendue à la +mère permise.</p> + +<p>Je les rencontrais souvent. M<sup>me</sup> Saint-Aignan +me regardait avec sympathie. Je n’étais +pas très observateur à ce moment-là, pourtant +il me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les +avances, oh ! bien innocentes, que me faisait +sa mère. Un jour, elle sortit un peu brusquement +du salon où M<sup>me</sup> Saint-Aignan me taquinait +sur une comédienne connue dont elle me +croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle.</p> + +<p>— Qu’a donc cette petite ? demanda +M<sup>me</sup> Saint-Aignan.</p> + +<p>L’été nous sépara. Les séparations avaient +toujours pour moi quelque chose de définitif. +Je n’aimais pas assez mes amis d’un +jour ou d’une saison pour me souvenir d’eux +longtemps. Je ne voulais pas me fixer. J’avais +soif de changement. A la rentrée d’automne, +je fus entraîné dans des cercles nouveaux.</p> + +<hr> + + +<p>Ma mère avec qui j’étais dans une grande +intimité ne comprenait rien à mon genre de +vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et +nous passions mes vacances ensemble. Elle +regardait les choses de l’amour avec sérieux et +se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement +sans conséquence. C’étaient des gens « à +qui on ne pouvait se fier », des personnes « qui +finiraient mal ». Elle ne les admettait pas volontiers +auprès d’elle, comme si l’atmosphère dans +laquelle ils se mouvaient lui eût été irrespirable. +Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait +et dont elle était fière, ce fils intelligent +et réfléchi dont on lui faisait des compliments, +qui avait mené à bien des études difficiles, ce +fils affectueux, tendre et raisonnable en toutes +choses, ce fils avait, de son aveu même, une +façon d’être incroyablement légère avec les +femmes. Il les recherchait, les prenait et ne +les gardait pas. Il en parlait comme de charmantes +petites bêtes à qui on distribue alternativement +caresses et claques.</p> + +<p>Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude ? +Elle se rassurait en pensant qu’il n’y +avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais +d’une jeune fille dont je ferais ma femme. +J’aurais des enfants qu’elle, grand’mère, bercerait +sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, +voyant que le moment n’en était pas venu, elle +gardait le silence.</p> + +<hr> + + +<p>Cependant je sortais, j’allais dans le monde, +dans tous les mondes. Où que je me trouvasse, +une seule idée m’occupait : « Y rencontrerai-je +la femme que je pourrais aimer ? » +Les gens que je connaissais n’avaient rien à +m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques +reparties polies et indifférentes. J’étais +tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le +plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais +les épaules.</p> + +<p>Mais, parfois, j’apercevais à distance une +femme d’une silhouette ravissante. Le cœur +battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un +médecin n’examine un malade, avec plus de +sérieux qu’un avare ne compte son argent. +« Elle est grande, me disais-je, elle a la taille +ronde et flexible, les épaules larges, le dos plat, +les jambes longues. Le cou est élevé, les yeux +grands, le visage délicat et plein à la fois, le +menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, +les dents nettes et régulières. Il y a en elle +quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme. +Ce n’est pas un animal que je veux aimer, +mais un être tendre et passionné qui saura +pleurer sur mon cœur. » Je m’avançais, presque +tremblant. Soudain je m’arrêtais… Qu’avais-je +vu ? Les ailes des narines un peu trop remontées. +Je reculais, furieux.</p> + +<p>Je voulais plaire, je voulais être aimé, et +peut-être, j’y réussissais. Mais je jouais « au +jeu dangereux » avec le seul désir de gagner +la partie. Mon bonheur était dans la lutte et la +victoire, non dans la possession.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>J’approchais pourtant sans le savoir de la fin +de cette période de sécheresse et mon cœur +dont je n’avais connu qu’il existait qu’à l’époque +déjà lointaine où j’aimais Henriette se +réveilla d’un long sommeil. Je le croyais mort +avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme +tant d’autres, comme presque tous les autres, +je n’étais pas fait pour aimer et que l’élan +inoubliable de mon adolescence marquerait et +l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. +Mais, en secret, avec patience et dissimulation, +le sort m’avait préparé péniblement pendant +les années arides de ma jeunesse pour un +autre destin.</p> + +<p>J’imagine un croyant qui a gardé une âme +d’enfant pure et naïve. Voici les ténèbres et le +silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse ; +il est seul, sans secours, sans espérance sur la +terre qu’emplit l’ombre. Si ces heures se prolongent, +il mourra, lui aussi. Le samedi de +Pâques, il est debout à l’aube, et regarde monter +le soleil dans le ciel. Lorsque le soleil passe +le zénith, une vibrante nouvelle traverse les +airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au +moment de l’entendre. Peut-être cette année-ci +Christ est-il définitivement mort, peut-être ne +reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement +solennel d’une cloche lui annonce qu’une fois +encore le miracle s’est produit. « Dig, ding, +don ! » Christ est ressuscité ! « Dig, ding, don ! » +Est-il assez de cloches pour le crier à travers +les campagnes et sur les toits pressés des +villes ? « Dig, ding, don ! » La lumière est rendue +au monde ! Il pleure, mais c’est de joie. +« Je suis sauvé ! » dit-il.</p> + +<p>A la première palpitation de mon cœur +de jeune homme, je me dressai, comme ivre, +tenant à peine debout. « Hors du tombeau ! +m’écriai-je. Et moi aussi, je vivrai ! »</p> + +<p>On voit que je n’avais pas fréquenté impunément +les romantiques. Mais je n’avais que +vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire +de la prosopopée, un peu de grandiloquence +m’était permise en cette occasion.</p> + +<p>Revenons au ton simple de ce récit.</p> + +<p>Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité +au printemps. Un dieu ne peut renaître +qu’avec la verdure. Et c’est en cette même +saison trouble et passionnée que je rencontrai +M<sup>me</sup> de Sées.</p> + +<p>A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais +le boulevard Saint-Germain à la hauteur +de la rue des Saints-Pères. Devant moi une +femme marchait, ni grande ni petite, mais de si +harmonieuses proportions que je la remarquai. +Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. +La mise simple et correcte disait pourtant, par +quelques détails bien importants aux yeux +d’un parisien, la province. Des souliers assez +forts et mieux faits pour fouler un sentier au +long d’un champ de luzerne que l’asphalte +d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. +La jupe était un peu trop ample. Le chapeau +ne venait pas de la rue de la Paix. Néanmoins +le tout était de bon goût et porté avec une +distinction indéniable. Je me décrivis à moi-même +le visage qui m’était caché. Il devait être +jeune, le nez un rien court, presque retroussé, +les yeux vifs et spirituels. Et j’eus soudain +envie de faire la connaissance de ce nez-là et de +voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.</p> + +<p>A ce moment, le hasard me vint en aide. +Une lettre glissa de la main de l’inconnue +et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le +pas et abordai la jeune femme en lui tendant +ce qu’elle avait perdu.</p> + +<p>Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt +je compris l’absurdité de mes imaginations. +La femme qui m’était révélée avait un visage +de statue antique, un nez droit, une bouche +petite et arquée. Mais cela, je le vis à peine, car +ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et +que je n’oublierai jamais, ce fut deux grands +yeux couleur de pervenche, des yeux pensifs, +mélancoliques, qui disaient l’existence d’une +âme soigneusement gardée contre les bassesses +du monde, des yeux tels qu’on aurait pu les +rencontrer au fond d’un couvent, dans une +demeure toute baignée de spiritualité, mais +qu’on ne s’attendait guère à voir en plein boulevard +de Paris dans le tapage des automobiles +et des tramways. Le choc qu’ils me donnèrent +fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau +à la main, incapable de dire un mot, je rendis +la lettre à sa propriétaire. J’entendis un +« merci, monsieur » prononcé par une voix +grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande +confusion, plein de colère contre moi-même. +Il me fallut quelques minutes pour me +remettre et je crois bien que je ne repris mes +esprits qu’à la hauteur de la rue du Bac. Je me +demandai alors avec effroi quelle impression +j’avais dû produire. Par ma sottise j’avais laissé +perdre l’occasion de faire la connaissance d’une +femme qui ne ressemblait à aucune autre.</p> + +<p>Je n’oubliais pas les yeux de pervenche ; je +les revoyais aux moments les plus inattendus. +Parfois, ils me regardaient alors que j’allais +m’endormir ; parfois, ils brillaient devant moi +quand j’étais dans les bras d’une femme. +Cela prit le caractère d’une obsession, tant +et tant que je me décidai à faire tous mes +efforts pour retrouver la passante dont le +souvenir me troublait à ce point. Je me lierais +avec elle, elle serait ma maîtresse, car j’étais +assuré de jouir d’un bonheur sans pareil +auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. +Me voici donc à arpenter le boulevard Saint-Germain +vers la fin du jour ; mon inconnue +devait habiter ce quartier puisqu’elle venait +jeter ses lettres à la poste qui se trouve presqu’en +face de la rue Saint-Guillaume.</p> + +<p>Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du +plaisir au poste d’affût que j’avais choisi. Quel +chasseur a connu les émotions que j’éprouvais +alors ! Dans ces heures d’attente, mon imagination +trouvait à chaque minute à s’occuper +le plus agréablement du monde. On se représente +celle que l’on aime (oui, déjà !) arrivant +vers vous. On l’aborde, elle s’effare ; on a un +mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà +un pas de fait et quel pas décisif ! Enivré de ce +premier succès, on devient spirituel (comment +ne pas l’être dans un moment pareil !) ; elle +sourit, elle est perdue… Ainsi, je m’amusais +sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, +attentif cependant aux mille circonstances de +la vie multiple qui m’entourait, causant avec la +marchande de fleurs arrêtée derrière sa petite +voiture (ah ! puisse l’inconnue me voir — elle +me reconnaîtra — au moment où j’achète ce +bouquet de violettes !). Les journaux du soir +paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire +de Myrmidon dans le Grand steeple, la chute +du ministère prussien, la baisse du Rio-tinto, +l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et +ces nouvelles à cette heure me semblaient +toutes sur le même plan et sans intérêt.</p> + +<p>Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à +moi la femme aux yeux de pervenche. Je la +reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la +robe ni les souliers un peu lourds de notre +première rencontre. A côté d’elle marchait un +homme de taille moyenne, sans élégance, le +teint coloré, les cheveux fades, l’air bonasse et +vide. Il avait une serviette noire sous le bras. +Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir +son âge, tant il était insignifiant. Je le mis au +hasard entre trente et quarante ans. A la façon +tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le +mari, il n’y avait pas à en douter.</p> + +<p>Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment +les yeux de pervenche avaient-ils pu se +poser sur un homme si peu attrayant ? Mais +déjà mon imagination fournissait à la femme +que j’aimais mille excuses valables : mariage +forcé, convenances de famille, ne pas attrister +un père ou une mère âgés qu’un refus tuerait +et qui veulent voir avant de mourir leur +fille unique (et sans argent) en mains sûres. +Et je me représentais la scène où cette Iphigénie +avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel. +Comme elle me paraissait plus grande maintenant !</p> + +<p>Cependant je suivais à distance le couple si +mal assorti. Il prit la rue des Saints-Pères, la +remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle +du Cherche-Midi et finalement disparut sous +la porte cochère d’une vieille maison. Au fond +d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens +s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa +poche. J’en savais assez.</p> + +<p>Je ne m’adressai pas au concierge un louis +à la main. D’abord mon caractère est tel +que je ne puis supporter un refus et cela m’a +causé mille embarras. Ensuite parce que, si +enflammé que je fusse, j’étais plein de prudence +et de ruse (je n’avais pas lu en vain les +Chroniques italiennes de Stendhal). Et, certain +déjà que j’étais de revenir dans cette maison +en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais +pas nous compromettre, elle et moi — comme +cet « elle et moi » me plaisait ! — aux yeux de +son concierge.</p> + +<p>Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain +et en moins d’une minute j’y trouvai la notice +suivante : « M. Charles de Sées, conseiller référendaire +à la Cour des comptes et Madame, +née de Clairville, 45, rue du Cherche-Midi. » +Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.</p> + +<p>Les Sées ne devaient pas être très répandus, +car il me fallut une quinzaine de jours pour +récolter quelques renseignements sur eux.</p> + +<p>J’appris qu’ils fréquentaient une bonne +compagnie provinciale. On continue ainsi, dans +certains coins retirés du faubourg Saint-Germain, +une existence assez semblable à celle +que l’on mène à Angoulême ou à Bayeux. Des +ressources limitées, un certain goût de sagesse +aussi, des habitudes anciennes de réserve et +presque de timidité, empêchent de se mêler +à la société brillante de Paris à laquelle on +appartient, mais une fois l’an on se montre +pourtant au bal célèbre que donne la veille du +Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, +la marquise de la Charité-Plessis, +votre cousine. Une partie de l’année se passe +dans ce qu’on a conservé de terres ; on y pratique +la plus stricte économie. A Paris, on se +lie peu ; on se méfie des figures nouvelles ; on +reste entre soi, on reçoit rarement, avec une +grande simplicité, et la conversation roule plutôt +sur les nouvelles de sa province que sur +les derniers scandales du monde parisien.</p> + +<p>Tous ces détails que me donna un camarade +m’enchantèrent. Je me persuadai qu’en +vertu d’une harmonie préétablie, M<sup>me</sup> de Sées +avait été créée pour être aimée par moi. En +elle, aucune dissipation, aucune frivolité. +L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait +le drame de sa vie. Elle y apporterait la ferveur +d’âme, si rare à Paris, mais qui anime +encore des existences provinciales plus recluses. +J’étais un homme maintenant, je pouvais +affronter les orages de la passion.</p> + +<p>Me voici donc pénétrant lentement dans un +monde nouveau et assez fermé. Mon ami me +guidait. J’allai à des matinées dansantes où +je ne connaissais personne ; j’entendis de la +médiocre musique de chambre. Je bus du +mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient +des terres entre Caen et Lisieux. J’acceptais +ces corvées d’une humeur excellente. La +poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais +je ne m’étais donné tant de mal pour la +conquête d’une femme.</p> + +<p>Ma patience fut enfin récompensée. Je me +trouvai un soir vers sept heures en face de +M<sup>me</sup> de Sées dans le plus désuet des salons de +la rive gauche. Elle était assise près d’une +fenêtre ouverte sur un étroit et calme jardin. +Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui +offrant ses fleurs. Des oiseaux se pourchassaient +dans les arbres que traversaient les +derniers rayons du soleil. Où étions-nous ? +Pas à Paris, bien sûr.</p> + +<p>Je savais ce que je voulais dire à M<sup>me</sup> de Sées. +J’y avais pensé cent fois ; ses réponses même +je les avais prévues, et mes répliques triomphantes. +Elle leva sur moi ses beaux yeux +pervenche… et je ne retrouvai pas un mot de +ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon +embarras me servit-il mieux auprès d’elle que +ne l’eût fait un excès d’assurance. Toujours +est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais +la permission d’aller la voir la semaine suivante.</p> + +<p>Un mois plus tard, à force d’ingéniosité +et de désir de plaire, j’étais devenu intime dans +la maison. Je parlais à M. de Sées de la +carrière diplomatique qui serait la mienne ; +j’étais pour lui un jeune homme distingué et +d’avenir.</p> + +<p>Avec M<sup>me</sup> de Sées, où en étais-je ? Je gagnais +lentement du terrain, mais l’instinct, +mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait +rien brusquer et qu’une parole imprudente +pouvait me perdre.</p> + +<p>Du reste, pourquoi me hâter ? J’avais un +délicieux plaisir à voir presque quotidiennement +M<sup>me</sup> de Sées et à faire peu à peu sa connaissance +plus approfondie. En elle aucune +dissimulation, aucune feinte, aucun désir non +plus de jouer un personnage, de s’adapter au +ton et aux manières à la mode dans telle ou +telle société. Elle restait elle-même sans effort, +franche, saine, modérée, avec un caractère à +ne prendre au sérieux que les choses morales +et un penchant marqué pour la vie spirituelle. +Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait +point, elle pensait à Dieu chaque jour, +mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle était +aussi naturellement bonne qu’elle était belle, +c’est-à-dire avec simplicité, sans chercher à +en tirer avantage et sans en concevoir de +l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne +l’empêchait pas d’être gaie et son rire, s’il était +rare, en acquérait plus de prix.</p> + +<p>Elle avait épousé toute jeune Charles de +Sées de douze ans plus âgé qu’elle. Les +familles étaient anciennement liées et le mariage +arrangé depuis longtemps. Le ménage +eut une seule fille, Geneviève, que je ne voyais +guère à Paris.</p> + +<p>Les Sées avaient un cercle assez restreint +de relations et il n’était pas facile d’y être +admis. J’eus bientôt une alliée en M<sup>me</sup> de Sées +qui avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait +dans son esprit que d’amitié, cela va de +soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me +voir. Elle me trouvait très « gentil » et me le +disait. Mais je n’étais pas un bon catholique, +je n’étais même plus catholique du tout. Ah ! +cela, c’était affreux ! Un garçon bien élevé, +fils d’une mère pieuse, et qui n’allait pas à +l’église ! Se perdre ! et donner un mauvais +exemple !</p> + +<p>— Je serai votre catéchumène, disais-je.</p> + +<p>Sur ce point, on ne plaisantait pas. M<sup>me</sup> de +Sées parlait sérieusement de ces choses +sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche +s’attachaient sur les miens pour mieux +me convaincre. Je ne voulais pas laisser tomber +une aussi agréable discussion et faisais +quelques objections de doctrine. Elle les réfutait +sans peine, car peut-être n’en voyait-elle +pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un +regard plein de bonté et disait :</p> + +<p>— Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude +à votre sujet.</p> + +<p>Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle ? +Sans doute. Est-il une femme si pure, si droite +soit-elle, qui s’y trompe ? Mais elle ne voyait +pas le danger et goûtait le plaisir, à ses yeux +innocent, de m’avoir pour ami. Je ne l’entraînerais +pas dans des sentiers dangereux, c’est +elle qui me ramènerait dans le droit chemin. +Elle eût été bien étonnée si je lui avais dit que +l’amitié n’était pas possible entre une femme +comme elle et un homme comme moi. Mais, +je ne le lui disais pas. Le temps n’était pas +venu de l’éclairer sur les mouvements secrets +de son cœur.</p> + +<p>Je prolongeais ainsi ce moment plein de +charme. Notre intimité grandissante m’apportait +chaque jour des joies nouvelles. Je m’interrogeais, +ravi. Était-ce bien l’amour que je +ressentais ? — Oui, je ne pouvais m’y tromper. +C’en étaient les premières et irrésistibles +atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient +mon infaillible diagnostic : une fièvre +légère colorait les rêveries auxquelles je m’abandonnais. +Parfois mon cœur battait plus vite ; +parfois j’oubliais M<sup>me</sup> de Sées pendant quelques +instants ; lorsque ma pensée revenait à +elle, c’était avec la force d’un torrent qui +déborde ses digues. Je la pressais sur ma poitrine, +je la couvrais de baisers, je voyais ses +yeux, ses yeux inoubliables, se noyer de +bonheur.</p> + +<p>J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle +serait un jour à moi, que je rompis avec ma +maîtresse, — rompre n’est pas le mot juste, +on ne rompt que des liens, il n’y en avait pas +ici, des habitudes agréables, rien de plus — et +je commençai à connaître ce dangereux +état de chasteté si propre à enflammer l’imagination. +J’eus enfin des visions voluptueuses +comme saint Antoine dans son désert.</p> + +<p>Je ne laissai rien paraître à M<sup>me</sup> de Sées +de l’ardeur qui était en moi. Nous avions de +longues conversations dont pas une phrase, +pas un sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui +nous eût écoutés sans nous regarder nous +eût pris pour les meilleurs amis du monde. +Charles de Sées entrait-il dans la chambre où +nous nous trouvions, pas le moindre embarras ; +nous continuions notre propos sur le même +ton sans être obligés d’y changer un mot. +Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté +quasi-enfantine. Ah ! nos bons rires d’alors, nos +bons rires de camarades !</p> + +<p>Eh bien, au même temps, cette camarade si +chère, cet être pur et droit qui se livrait +naïvement, je déployais une ruse diabolique +pour le faire tomber dans mes bras. <i lang="en" xml:lang="en">All’s fair +in love and war</i>, dit un proverbe anglais. Cet +attentat froidement combiné m’apparaissait — ô +magie de la passion ! — comme la chose la +plus glorieuse du monde, car l’amour est une +guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune +autre, cruelle comme toutes les guerres, et que +l’on mène sans pitié contre qui ? non contre +un ennemi prévenu, armé et fortifié, mais +contre une aimable femme chez qui l’on dîne, +avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on +comble d’égards et de prévenances. Je paraissais +un ami loyal, et cependant je ne cessais de +dresser des plans, de tendre des pièges, de +chercher une tactique qui, poursuivie avec +une patiente et implacable rigueur, amènerait +la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de +Sées, nue dans mon lit.</p> + +<hr> + + +<p>L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées +partirent pour la propriété des parents de +Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, +aussitôt, que des amis m’appelaient à +Arromanches voisin. Ma mère, un peu fatiguée, +ne voulut pas me rejoindre sur une plage +normande et froide. Elle m’attendrait, la +seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus +un instant de remords en pensant que je la +privais, déjà âgée, de nos vacances en commun. +C’était la première fois que je lui faussais +compagnie. Mais j’étais emporté dans une +autre direction ; je suivis M<sup>me</sup> de Sées.</p> + +<p>Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de +la mer couleur d’ardoise sur laquelle fuyaient +les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, +ou sur les falaises dans les hautes herbes +qu’inclinait le vent, ou chez ses parents en +pleine campagne. Elle aimait à marcher ; nous +faisions souvent à pied par les chemins bordés +de haies la lieue qui sépare Orville d’Arromanches.</p> + +<p>Il y avait près de trois mois que je connaissais +M<sup>me</sup> de Sées et tour à tour je +m’émerveillais des progrès de notre intimité +et me lamentais des lenteurs et des atermoiements +que subissait mon amour.</p> + +<p>J’avais pourtant franchi une difficile étape : +je ne cachais plus mes sentiments. Un soir, +avant de quitter Paris, une occasion s’était +offerte dont j’avais profité. M<sup>me</sup> de Sées, qui +ne savait pas encore que je la retrouverais à +Arromanches, montrait un peu de tristesse +à l’idée de la séparation. Dans la pièce même +où son mari et des amis jouaient au bridge, je +me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant, +mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait +comment il vient aux gens, et parfois d’une +façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le +temps de faire « ouf ! »</p> + +<p>— Comme vous avez de l’expérience ! interrompit +M<sup>me</sup> de Sées.</p> + +<p>— Il suffit d’une fois, repris-je, pour +devenir très savant. Si cela vous amuse, je +vous raconterai comment cela m’est arrivé. +J’ai suivi un jour une femme dans la rue — (Je +note ici que nous n’avions jamais causé de +cette première rencontre. J’entendais choisir +mon heure. Surprise lorsque je lui avais remis +la lettre boulevard Saint-Germain, M<sup>me</sup> de +Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, +plus tard, je la taquinai à ce sujet car elle +croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt +que je lui avais été présenté. Ces grandes discussions +finissaient par des baisers). — Et je +m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa +figure. Tout à coup, désireux de voir si la +réalité répondait à mes imaginations, sous un +prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris +alors un jeune visage si beau et des yeux — ils +avaient vraiment la couleur des vôtres ! — si +touchants que je perdis contenance. Je ne +sus que dire et m’enfuis. Voilà comment +l’amour me prit en pleine rue dans le tapage +des automobiles et des tramways.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> de Sées sans vouloir s’arrêter à +cette dernière phrase fit un retour en arrière +et me demanda :</p> + +<p>— Sous quel prétexte abordez-vous les +femmes dans la rue, mauvais garçon que vous +êtes ?</p> + +<p>— Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour +rien ? Les femmes n’ont-elles pas un mouchoir, +un sac, un paquet quelconque qui peut +tomber ? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre +son courrier à la boîte et qu’une lettre vous +glisse de la main devant le bureau de poste ?</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Sées n’était pas assez maîtresse +d’elle-même pour cacher sa surprise. Elle +resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie +bouche bée, attendant ce que j’allais dire.</p> + +<p>Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je +tournai court, me levai et pris congé d’elle, lui +laissant matière à penser pour le reste de la +soirée, et plus sans doute.</p> + +<p>Les jours suivants, j’évitai toute allusion à +ce que j’avais dit. Mais le temps aidant, j’y +revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez +M<sup>me</sup> de Sées à feindre d’ignorer mes sentiments +et duplicité de ma part à prétendre les +tenir secrets ? Pour faire l’aveu de mon amour, +je trouvais habile de professer la pureté, que +rien ne saurait souiller, de M<sup>me</sup> de Sées. Elle +pouvait m’écouter sans risques, hélas !</p> + +<p>A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous +eûmes bientôt pour thème presque unique de +nos conversations ce qui, au début de notre +liaison, semblait devoir rester toujours caché. +Quelle est la femme qui soit insensible à la +grandeur de l’amour qu’elle inspire ? Elle +voit son image transportée dans un pays +merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où, +croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite +ainsi, en pensée seulement et, imagine-t-elle, +impunément. On lui offre un concert délicieux +qui peu à peu gagne l’âme, puis le +cœur.</p> + +<p>Il va de soi qu’au début mes discours +étaient, en effet, tels que la femme la plus +honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des +propos plus profanes s’y glissèrent ; on entrevit +sous le voile qui les recouvrait encore +l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais +cela par une pente si douce, si insensible que +l’on n’aurait su à quel moment intervenir pour +m’arrêter.</p> + +<p>Je m’étonnais de mon adresse à un début +dans cette carrière difficile. Mais, adolescent +encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand +j’étais épris d’Henriette, que l’amour est une +exaltation de l’être et qu’au lieu de m’abaisser, +il m’élevait au-dessus de moi-même. Je +trouvais alors, comme un grand capitaine à +l’heure critique, l’ingéniosité nécessaire, l’audace, +un coup d’œil plus sûr.</p> + +<p>Que de surprise pourtant à voir se confondre +en moi des états que je croyais contradictoires ! +J’aimais à la folie et je calculais +avec froideur ; je paraissais être dans les +nuages et cependant, pour tout ce qui pouvait +me servir, j’agissais de la façon la plus +précise, la plus efficace. Je multipliais les +attaques qui me donneraient un cœur qu’il fallait +conquérir d’abord. Il est des femmes pour +qui un geste mis en sa place vaut les plus +belles déclarations. M<sup>me</sup> de Sées n’était pas +de celles-là ; je ne la gagnerais que par le +sentiment.</p> + +<p>Transporté de bonheur à la voir faiblir +peu à peu, je ne perdais pas mon sang-froid. +Je surprenais un regard qui se posait tendrement +sur moi, un sourire heureux. Elle avait +des moments de gaîté et d’éclat qui étonnaient +jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit +d’observation. A d’autres jours, renfermée en +elle-même, elle paraissait éloignée de cent +lieues. Je notais avec soin ces passages subits +de la joie à la tristesse ; je savais que l’une et +l’autre la rapprochaient également du but où +nous nous rencontrerions.</p> + +<p>Il y eut entre nous une scène assez étrange +et qui éclaira soudain la route où nous étions +engagés. Quand M<sup>me</sup> de Sées venait en voiture +à Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève +qui avait alors cinq ans. A Paris, je la +voyais à peine ; elle me regardait d’un œil méfiant. +En vacances, je m’efforçai de la gagner +et j’y réussis vite, bien qu’elle conservât toujours +envers moi un rien de coquetterie féminine. +Les jeux sur le sable, les bains en commun, +firent de nous de grands amis. M<sup>me</sup> de +Sées semblait contente de me voir avec sa fille. +Dans les longues heures que nous passions +sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle +à moi et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer +qu’elle était chargée de porter des messages +muets de l’un à l’autre.</p> + +<p>Un jour, courant après elle, je la pris et +l’enlevai de terre.</p> + +<p>— Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse !</p> + +<p>— Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, +je ne veux pas.</p> + +<p>Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues +fermes qui avaient le goût du sel marin. Elle +m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la +serra contre elle et la couvrit de baisers. Il me +parut que M<sup>me</sup> de Sées y mettait comme de +l’emportement et la pensée me vint tout à coup +qu’elle cherchait sur le visage de sa fille la trace +encore fraîche de mes lèvres.</p> + +<p>J’accompagnai M<sup>me</sup> de Sées jusqu’à Orville, +mais, tout au long du trajet nous restâmes +silencieux.</p> + +<hr> + + +<p>Cette scène équivoque et passionnée, je ne +l’oubliai pas et je crus sentir qu’elle vivait +aussi dans la mémoire de M<sup>me</sup> de Sées. Dès +ce jour, nos rapports changèrent. Nous ne +nous regardions plus de la même façon ; nous +étions comme les complices d’une même +faute. M<sup>me</sup> de Sées d’un caractère si égal pourtant +avait sans raison des moments d’impatience. +Parfois, elle me brusquait ; repentante +aussitôt, elle venait à moi avec tant de douceur +et de soumission que le cœur soudain me fondait +de tendresse. Nous éprouvions le besoin +d’être plus près l’un de l’autre, d’établir entre +nous un contact physique, si innocent fût-il. +Madeleine — c’est à partir de ce moment que +je l’appelai ainsi, lorsque nous étions seuls — laissait +un instant sa main dans la mienne. J’y +appuyai plus longuement mes lèvres en la +quittant. Elle me frôlait, quand elle passait +près de moi, par inadvertance, sans doute ; +mais, à travers la robe, je sentais sa hanche +effleurer ma hanche, et je frémissais.</p> + +<p>Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y +allâmes. J’avais dansé déjà avec Madeleine, +mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans +mes bras pour la première fois et j’eus le +courage de le lui dire. Elle s’arrêta, je la vis +chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre +ouverte sur l’ombre.</p> + +<p>— Philippe, dit-elle, ne continuez pas… Je +vous aime comme une sœur aime son frère. +Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant +d’amitié pour vous, plus peut-être qu’il n’est +permis, mais de l’amitié seulement… Je ne +puis vous écouter !</p> + +<p>Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, +touché jusqu’aux larmes par l’accent de ses +paroles, je l’assurais que je serais toujours tel +qu’elle désirait que je fusse.</p> + +<p>J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours +plus tard dans une situation bien différente où +j’agis contrairement à ce que je venais de promettre. +Mais que sont les paroles entre deux +êtres qui s’aiment ? Malgré leurs serments de +sagesse, leurs corps continuent à se désirer et +veulent s’unir.</p> + +<p>Le lendemain Madeleine ne descendit pas à +Arromanches. Je lui en voulus. L’après-midi, +je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai +que Charles de Sées revenant de la pêche. Sa +femme un peu souffrante garderait la chambre. +Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la +terrasse devant la maison avec sa mère et sa +fille. Elle me parut fatiguée ; ses yeux étaient +plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation +à trois fut languissante. Au coucher +du soleil, M<sup>me</sup> de Clairville déclara que +craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait +avec la petite Geneviève. Nous restâmes seuls +en un pesant tête-à-tête. Des domestiques passaient +autour de nous. On entendit la voix de +M. de Sées qui, de la chambre où il travaillait +à un rapport pour la Cour des comptes, +demandait à sa femme comment elle se portait.</p> + +<p>J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement +mon silence, car je savais que Madeleine +ne pouvait le supporter et, momentanément, +pour des raisons obscures mais +puissantes, je la considérais comme une ennemie +et voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable +va-et-vient de l’amour entre la tendresse +et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont +pas connu imaginent des amants élégiaques +qui ne soupirent que de bonheur. La vie de +ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse +heurtée, la joie et la douleur s’y mêlent étrangement, +le désir de plaire et la volonté de blesser +se succèdent en une minute, et le visage +véritable de l’amour, si on l’entrevoit sous le +masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout +éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné +par les rides profondes qu’y creusent +chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le +souci.</p> + +<p>Un mot de Madeleine tout à coup +m’apaisa.</p> + +<p>— Voulez-vous faire quelques pas avant le +dîner ? dit-elle, en me regardant avec douceur.</p> + +<p>Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux +maintenant. Le monde m’appartenait. Il me +semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je +venais de la regagner pour toujours. Pourtant +que s’était-il passé ? Rien, un regard qui m’était +cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas +davantage.</p> + +<p>Nous prîmes une allée qui menait à un +bouquet de hêtres. Lorsque nous y arrivâmes, +la lumière sous les arbres était déjà plus rare. +Le tronc d’un bouleau apparaissait clair au +milieu du taillis.</p> + +<p>— Les nymphes ont habité jadis ce bois, +dis-je. Elles le hantent encore à l’heure où +tout est calme et parfois y dansent à la clarté +des étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous +surgir dans le crépuscule qui s’obscurcit. +Mais il ne faut pas parler.</p> + +<p>Nous nous assîmes au bord du chemin. A +quelque distance, les lumières s’allumaient +dans la maison. Des brouillards légers flottaient +sur les prairies ; on entendait au loin le meuglement +d’une vache qui voulait rentrer à +l’étable.</p> + +<p>Le beau visage de Madeleine peu à peu se +noyait d’ombre. Elle portait une robe de +mousseline blanche si légère que, clignant des +yeux, je m’imaginais qu’elle était vêtue d’une +de ces brumes qui se levaient lentement de la +terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner +et l’hallucination à laquelle je me prêtais +devint si forte que j’oubliai bientôt où je me +trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et +qui j’étais, et qui était la femme assise près de +moi dans sa robe tissée des vapeurs du soir. +Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée +de la nymphe que je désirais. Cette nymphe, +soudain, je la découvris à côté de moi presque +immatérielle. Rêvais-je ?… Je tendis vers +elle une main hésitante ; je la touchai — elle +avait un corps vraiment ! elle n’était pas un +fantôme créé par mon imagination ! — et dans +un mouvement irrésistible, je m’en emparai. +A la seconde où Madeleine fut dans mes +bras, je revins à la réalité. C’était bien son cou +délicat que je couvrais de baisers entrecoupés +par ces seuls mots :</p> + +<p>— Je t’aime ! je t’aime !</p> + +<p>La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent +d’abord de se défendre. Puis, gagnée par +la douceur des caresses inattendues, un instant +elle s’oublia et mes lèvres s’unirent aux +siennes. Mais, aussitôt, elle s’arracha à mon +étreinte.</p> + +<p>— Qu’avez-vous fait, Philippe ? dit-elle sans +colère, mais sur un ton qui me glaça.</p> + +<p>J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.</p> + +<p>— Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. +Vous êtes libre, je ne le suis pas. Maintenant +tout est fini.</p> + +<hr> + + +<p>Le sens de ces mots terribles « tout est +fini », je ne le compris que les jours suivants. +Je ne devais plus voir Madeleine seule. La +présence de sa fille ne lui paraissant pas suffisante, +elle faisait en sorte que son mari ou sa +mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit +moins souvent à Arromanches.</p> + +<p>Quelques jours passés ainsi suffirent à me +faire perdre la raison. Loin d’elle, j’accusais +Madeleine tour à tour de froideur et de +coquetterie. Si elle m’avait aimé, elle aurait +pardonné le mouvement de folie auquel j’avais +cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais +enfin dans sa grandeur ? à une femme +incapable d’en comprendre la beauté et qui +n’était faite que pour de médiocres bonheurs +bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût entre son +mari, personnage ridicule en somme, et sa fille ! +Ma place n’était pas près d’elle ! A d’autres +moments, je pensais qu’elle s’était amusée de +moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en +moquer sans doute, le langage de la passion. +Maintenant qu’elle avait eu les accords désirés, +elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait +plus. Détestable jeu ! Je méditais mille projets +contraires : il faudrait bien qu’elle me reçût +seul ; je lui dirais alors ce que j’avais sur le +cœur. Non, mieux, je partais sans la revoir… +Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante +avec qui je m’affichais sous ses yeux… Et, +d’autres fois, je ne pensais qu’à la gagner +encore à force de tendresse et de soumission. +Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, +je ne demandais rien de plus.</p> + +<p>J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre +lorsqu’une lettre arriva qui mit fin à mes hésitations.</p> + +<p>Une vieille amie de la famille m’écrivait que +la santé de ma mère lui causait quelques +inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder +à rentrer ; ma présence redonnerait, sans +doute, des forces à la malade. Le ton de cette +lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, +au contraire de ce qu’en attendait ma +correspondante. Je lus entre les lignes plus +qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis +ma mère perdue et décidai de la rejoindre sans +un jour de délai.</p> + +<p>J’avais un train du soir à Bayeux ; j’envoyai +mes valises à la gare par l’omnibus de l’hôtel, +car j’avais résolu de passer à Orville et de +m’y rendre à pied.</p> + +<p>J’aime tant la marche et le plein air qu’il est +bien peu de chagrins qui ne soient adoucis par +leur influence salutaire. Au milieu de ma +course, déjà, j’étais plus rassuré : ma mère +avait une santé parfaite ; elle pouvait être +souffrante, elle n’était pas malade ; je la garderais +de longues années encore. Tranquille de +ce côté, je me tournai vers Madeleine. Je le fis +avec un rare sang-froid ; j’examinai notre +situation de la façon la plus détachée, comme +s’il se fût agi de quelqu’un d’autre. J’avais +douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue +dans un cœur passionné, il y fait des +ravages. Il m’apparut que ce départ inopiné +me fournissait le moyen d’avoir une certitude +et que, grâce à lui, je pourrais forcer +Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir +brusquement et observer avec une lucide +attention l’effet de mes paroles.</p> + +<p>La pluie me tenait compagnie sur le chemin, +et j’y prenais plaisir. A Orville, je trouvai Madeleine +au salon. Elle était debout près d’un +secrétaire à deux corps, occupée à chercher +quelque papier dans un tiroir. Sans se déranger +de sa besogne, elle me reçut aimablement +comme à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé +entre elle et la fenêtre de façon à la voir en +plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots +et du ton le plus indifférent qui se pût :</p> + +<p>— Je viens vous dire adieu ; je quitte +Arromanches ce soir et n’y reviendrai pas.</p> + +<p>Elle chancela sous le coup ; ses yeux inquiets +m’interrogèrent pour savoir si je voulais la +mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je +jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis ; je +n’en avais pas fini avec ma victime. Le souvenir +était encore vivant de tant d’heures déchirées +vécues dans la solitude, de mes doutes, +de mes tourments et je continuai :</p> + +<p>— Soyez heureuse, je ne troublerai plus la +tranquillité qui vous est chère.</p> + +<p>A voir sa pâleur, son désarroi, son regard +surtout, ce regard désespéré de quelqu’un qui +se noie et qui cherche si personne n’est là pour +le sauver, je mesurai enfin la place que je tenais +dans sa vie. Je l’emplissais tout entière et Madeleine, +incapable à cette heure de dissimuler, +montrait à nu son cœur qui ne battait que pour +moi. Elle restait là, presque inconsciente, ne +me voyant pas. Pourtant elle dit encore :</p> + +<p>— Partir !…</p> + +<p>J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus :</p> + +<p>— Ma mère est malade…</p> + +<p>A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant +sa souffrance pour ne penser qu’à la +mienne, vint à moi :</p> + +<p>— Comme je vous plains ! mon pauvre +Philippe.</p> + +<p>Elle me prit une main et la garda dans les +siennes maternelles. J’étais faible et sans courage. +Je désirais être consolé. Et au même +temps je frémissais de désir à sentir si proche +le corps de Madeleine… Je me repris et d’une +voix qui tremblait un peu, je dis seulement :</p> + +<p>— Ah ! que j’ai de la peine à vous quitter !</p> + +<p>Et je m’enfuis.</p> + +<hr> + + +<p>Ma mère s’était arrangée de son mieux +pour me recevoir.</p> + +<p>Au premier coup d’œil je compris qu’on +ne m’avait pas alarmé en vain ; sa bonne +et pâle figure était ravagée par les souffrances +d’un mal invisible ; et dans le regard doucement +attaché sur moi, je lisais une interrogation : +« Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille +maman, ce grand garçon qui arrivait là presqu’à +l’improviste ? »</p> + +<p>Le grand garçon fit du mieux qu’il put et +s’écria avec courage :</p> + +<p>— Quand on a une mine comme ça, on +n’effraie pas les gens !</p> + +<p>Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues +amaigries.</p> + +<p>Commença une vie dont l’amère monotonie +était faite de douleur pour ma pauvre +maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge +de moi à elle. Je la savais perdue, une +tumeur qui ne pardonne pas la minait plus +profondément chaque jour. Cependant, nous +faisions, avec une gaîté feinte, mille projets. +Une fois la crise passée (ce n’était qu’une +crise), nous partions vers la fin de l’automne +pour le midi ; le soleil rendrait vite des forces +à la convalescente. Il faudrait acheter une +petite maison sur la côte provençale ; à l’âge de +ma mère, les brouillards de l’hiver et la froidure +de nos campagnes ne lui valaient rien. +Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient +les paroles et je croyais entendre ces +mots qui ne pouvaient être prononcés :</p> + +<p>— Je sais bien que tu me trompes, mon +cher garçon, mais je te suis reconnaissante de +tes mensonges.</p> + +<p>La présence continuelle d’un être qui est +torturé dans sa chair ne vous laisse point de +paix et vous met le cœur à vif. On voudrait +s’endurcir contre l’inévitable ; par moment, on +songe même à fuir, puisque nous savons que la +mort est nécessaire et que nous y sommes tous +condamnés. Pendant ces longues heures de +veille, je me souvenais d’une boutade que +j’avais dite un jour : « Être garde-malade, c’est +une profession et ce n’est pas la mienne. Je +n’aime point le spectacle de la souffrance, +tonique pour ceux à qui de rudes contrastes +sont nécessaires ; je n’ai pas besoin pour trouver +du plaisir à ma vie de regarder le malheur +des autres. »</p> + +<p>Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur +usait l’un après l’autre les liens qui l’attachaient +à ce monde ; c’était elle, si choyée toujours, si +entourée, qui allait entreprendre le voyage que +chacun fait seul et dont personne ne revient. +Comment la quitter à ce moment ? Impuissant +à la secourir, j’adoucissais pourtant sa +grande misère ; je lui donnais le reste de +bonheur qu’elle pouvait goûter encore : avoir +son fils à son chevet avant de fermer les yeux +pour s’assoupir, le retrouver là quand elle les +rouvrait un peu plus tard.</p> + +<p>Les jours passaient lentement.</p> + +<p>Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. +Ce cœur généreux ne supportait pas +que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, +même à distance, elle me soutînt. Elle trouvait +là l’occasion permise de me montrer la +place que je tenais dans ses pensées et je sentais +bien, malgré la réserve voulue, qu’elles +m’appartenaient toutes. Madeleine y mettait, +sans le savoir certes, une tendresse infinie. +C’étaient des caresses lointaines d’âme à âme, +mais, suivant les heures, je les transposais +sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville +« où elle laissait tant de souvenirs chers » ; +octobre la ramènerait à Paris « où elle m’avait +connu ». J’étais présent partout. Il fallait que +notre séparation, disait-elle aussi, nous fût +une occasion de méditer sur la voie dangereuse +que nous avions prise. Les desseins +de Dieu étaient visibles ici, Il voulait nous +sauver. A l’avenir, nous devrions nous abstenir +de la moindre allusion à des sentiments +défendus. Et cependant ce lui était une occasion +d’en parler encore. Je voyais qu’elle se +surveillait en m’écrivant ; elle s’efforçait de +me donner l’idée que le calme s’était fait en +elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un +mot, montraient que le feu brûlait sous la +cendre où elle cherchait à l’ensevelir. Et comment +me cacher sa tristesse ?</p> + +<p>Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à +lire, sans doute, je ne lui parlais que de ma +mère et des heures affreuses que je passais loin +d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque !). A certains +jours où la vie que je menais avait raison +de mes nerfs, je me désespérais du silence +auquel j’étais contraint. Elle croirait que je +l’oubliais (les hommes sont inconstants, était +un de ses thèmes favoris ; elle contrastait +l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes +de ses créatures), et peu à peu s’éloignerait +de moi. A cette pensée, je frémissais +de fureur impuissante. Et voilà qu’un matin +où je traversais une de ces crises, le courrier +m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à +Bordeaux pour une inspection. Sans réfléchir +un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre +passionnée où je lui disais avec une netteté +effrayante que, quoi qu’elle pensât, quoi +qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il +n’était ni en son pouvoir ni au mien de +détruire le sentiment qui nous unissait.</p> + +<p>Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton +de Madeleine devint plus triste encore. Je me +désolais. Que faire ? Je ne pouvais plus écrire +maintenant en cachette ; j’aurais voulu lui +demander pardon, l’assurer que je serais au +retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais +de souci.</p> + +<p>Et cependant, à côté de moi, un grand drame +muet se hâtait lentement vers sa fin dans la +douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de +la souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait +des stupéfiants qu’elle supportait mal. Elle +avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle +se réveillait, elle me parlait avec clarté +de ses affaires qu’elle avait mises en bon ordre ; +elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que +fût sa faiblesse, je répondais toujours qu’il +serait temps de causer de cela plus tard, que +rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation +de mentir jusqu’au bout et de sourire +alors que le cœur me manquait.</p> + +<p>Elle mourut dans mes bras après une longue +agonie. Je la menai au cimetière où reposaient +les miens. J’étais sans forces, je me sentais seul +au monde ; j’avais besoin de la tendresse de +Madeleine. Je partis pour Paris le lendemain +de l’enterrement.</p> + +<p>J’avais écrit à mon amie un mot sur une +feuille volante jointe à la lettre que tous pouvaient +lire, la suppliant de venir l’après-midi +chez moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait +que je ne pouvais la voir en présence +d’indifférents.</p> + +<hr> + + +<p>Des lettres m’attendaient sur mon bureau +de la rue de Commailles ; il n’y en avait point +de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au +feu, dans mon cabinet de travail. Les livres me +regardaient comme un étranger et n’avaient +rien à me dire. Plus tard, passant devant une +glace, j’aperçus mon visage. Je ne l’avais pas +vu depuis longtemps, on peut se raser chaque +matin devant un miroir et ne pas se connaître. +Tout à coup je m’apparus et m’étonnai : +j’avais une expression qui m’était étrangère. +J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint +brouillé, des rides plus profondes se marquaient +au front. Comment Madeleine me +trouverait-elle ? Je haussai les épaules. Cela +n’avait aucune importance, rien n’avait de +l’importance. J’occupai le reste de la matinée +à mettre mes papiers en ordre. Je répondis +à des lettres d’affaires. Je faisais tout machinalement, +le cerveau vide.</p> + +<p>Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et +pris un journal. Il me tomba des mains, je dormis +d’un sommeil lourd.</p> + +<p>Un coup de timbre me réveilla en sursaut. +Je courus à l’antichambre. Personne ; j’avais +rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait +pas.</p> + +<p>Pourquoi viendrait-elle, après tout ? Elle +restait avec Dieu qui emplissait ses pensées. +Qu’avait-elle besoin de moi ? Qu’étais-je pour +ce regard qui se perdait dans l’éternité divine ? +Un accident insignifiant, négligeable. Je réfléchissais +ainsi, le front appuyé à la fenêtre, +regardant les arbres dénudés du jardin appartenant +à l’hôtel Carafa. Ma pensée se détachait +peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il +donc se torturer pour la possession d’une +femme ? N’est-il pas des pays où l’on ignore +les passions stériles qui nous déchirent ? Déjà +je faisais le projet de quitter l’Europe, ses +brouillards, ses pluies, son agitation. L’Asie, +colosse immobile, de loin me souriait. Des +songes à l’ombre des platanes où passent parfois +des femmes voilées, une volupté sans +fièvre, une vie sans combat, rempliraient les +jours monotones et toujours nouveaux de mon +bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle +m’apparut. Avait-elle encore ce visage étroit +sous les cheveux dorés ? Elle me plaisait +naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé +par elle m’avait emmené jusque sur la +rive d’Asie. Qu’était-elle devenue ? Par quelle +fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux +près de qui j’étais heureux ?</p> + +<p>Quatre coups sonnèrent à la chapelle des +Pères de la mission. Je laissai Isabelle et le +Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre +une bûche dans la cheminée.</p> + +<p>J’étais surpris de me trouver si calme. J’en +compris la raison : je n’attendais rien. Seule +l’incertitude est anxieuse. Or une suite de +raisonnements glacés avaient mis le doute en +fuite.</p> + +<p>Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui +aurait pu la retenir ? Mais, en mon absence +la religion, travailleuse infatigable, me l’avait +enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était +pieuse, elle était sage, elle avait raison de ne +pas venir. Quoi de pire que de mettre face à +face une femme indifférente et un homme qui +ne l’est pas. Et, même si elle était ma maîtresse, +quel avenir devant nous ? Elle n’abandonnerait +ni sa fille ni son mari, car elle +était bonne mère et, d’autre part, les liens du +mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait +donc accepter l’inévitable.</p> + +<p>Cela m’était d’autant plus facile que dans +l’état d’apathie où je me trouvais, rien ne pouvait +réveiller la souffrance en moi. Je partirais. +Le temps de régler les affaires de la succession +de ma mère — cinq ou six semaines — et +je demanderais un poste en Orient.</p> + +<p>Je me parlais ainsi pour me cacher ma +misère. Cependant les heures passaient. Par +une décision soudaine, je résolus de faire avant +dîner quelques courses urgentes et m’habillai +en hâte. Madeleine ? Que m’était Madeleine ? +Qu’étais-je pour elle ?</p> + +<p>Le timbre de l’antichambre retentit : « C’est +elle ! » pensai-je, mais je ne bougeai pas… La +porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine +entra.</p> + +<p>Sans doute était-elle venue poussée par la +seule bonté de son cœur, du moins le croyait-elle, +car elle était incapable de chercher à se +duper. Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, +une des sept œuvres de la Miséricorde : +<i lang="la" xml:lang="la">aegros visitare</i>. N’étais-je pas un malade ? +N’avais-je pas besoin d’elle ? Et voilà qu’au +moment où elle franchit le seuil, un sentiment +qu’elle voulait oublier, ou qu’elle +croyait mort, se réveilla soudain. Elle s’arrêta +et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle +était là.</p> + +<p>Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, +le parcoururent, cherchant les miens et n’osant +s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de +douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle +hésita un instant. Nous n’étions plus, l’un en +face de l’autre, que deux malheureux longtemps +séparés et qui, toutes barrières tombées, +se retrouvent. La pitié fit ce que l’amour +n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien ; +elle vint à moi et, simplement, m’attira vers +elle… La tête enfouie sur sa poitrine, je pleurai +comme un enfant.</p> + +<p>— Mon petit, mon petit, disait-elle, comme +il a de la peine !</p> + +<p>Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, +les firent couler avec plus de force +encore. Je trouvais à les répandre une singulière +volupté. Par cette voie s’en allait le chagrin +accumulé durant tant de jours d’angoisse. +Je n’essayai pas de me reprendre ; je ne m’excusai +pas de la faiblesse que je montrais. Rien +n’était plus naturel, rien n’était plus délicieux +que de pleurer dans les bras de Madeleine, +sur son cœur pitoyable.</p> + +<p>Secouée par mes sanglots jusqu’au fond +d’elle-même, elle me caressait et me parlait à +la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul +était un baume. Que disait-elle ? Tout et rien. +C’était le sublime balbutiement des femmes +qui deviennent mères pour bercer le chagrin +des hommes.</p> + +<p>Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne +sentais plus ma souffrance. Serrés l’un contre +l’autre, nous nous étions assis sur le divan. +La nuit était venue dans la chambre et nous +enveloppait. Je ne pleurais plus ; je restais, +apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait +Madeleine. Son sang battait tout près du +mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je +l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous +moi. Une blouse légère séparait seule ma +bouche de son sein et mes lèvres avides qui le +pressaient crurent le sentir frémir.</p> + +<p>Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il +ma complice ? Savait-elle que j’allais +la prendre ? M’attendait-elle ? Ou bien n’était-elle +plus, brisée par tant d’émotions, qu’une +femme lasse, incapable de se battre ? Je ne +raisonnai pas davantage, je n’étais que désir +qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à +l’épaule dont elles suivirent le contour et, +soudain, elles rencontrèrent la chair fraîche +du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine +tressaillit. Elle s’efforçait de m’écarter. +Elle me suppliait :</p> + +<p>— Que faites-vous ?… Laissez-moi !</p> + +<p>— Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je +passionnément. Je t’aime, je ne sais que cela.</p> + +<p>Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle +s’abandonna.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Si j’avais cru que la possession de Madeleine +mettrait fin à la période troublée que +nous venions de traverser et que nous connaîtrions +maintenant une ère enchantée où nos +cœurs et nos sens goûteraient une égale satisfaction, +je me serais trompé. Commença une +vie déchirée et tragique. Madeleine était +mariée.</p> + +<p>Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence +de M. de Sées n’était qu’une gêne ; elle était +aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais +guère jusqu’alors de la vie que menaient +les femmes assez aimables pour me recevoir +dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres +qu’à moi ? Cela était vraisemblable, mais sans +intérêt. Cette question se posait au sujet de +Madeleine. Il y avait là quelque chose que +je n’osais regarder en face, mais que je ne +pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée +que la chair de Madeleine, que les parties les +plus secrètes de son corps, que tout ce que +j’avais gagné au prix de tant de luttes et de +douleurs servissent de plein droit au plaisir de +son mari, qu’il n’eût qu’à y porter la main +pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la +tête contre les murs et je chassais, furieux, +ces visions empoisonnées. Elles revenaient… +Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même +quels étaient les rapports entre elle et +son mari. Le malheur est qu’en ces matières +on n’ose pas laisser voir sa misère. On est +torturé, la honte vous étouffe et l’on prend un +ton indifférent, de simple curiosité, on a la +force de sourire, alors qu’on retient des cris de +rage.</p> + +<p>Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais ? +Elle n’en montra rien. Elle agit, +inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse +adresse et trouva pour me rassurer les +mots les plus propres, les plus efficaces. Elle +transposa le débat du terrain de la chair à +celui des sentiments, mais toujours d’une +façon indirecte, objective en quelque sorte, +comme s’il s’agissait de choses quasi-historiques, +dont on ne se souvient presque pas, et +non de la plus brûlante, de la plus actuelle des +questions. Il ressortait de ces conversations +sans suite, dans lesquelles je prenais ici et +là un bout de phrase qui touchait à ma préoccupation +présente, qu’elle n’avait jamais eu +pour M. de Sées qu’une affectueuse estime, +qu’ils étaient déjà de vieux mariés, — la seule +idée que Charles de Sées l’avait prise jeune +fille était déplaisante à l’extrême, mais, dans +la presse et le conflit où j’étais avec, devant +moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. +Madeleine risqua même une fois que Charles +était de santé délicate, à d’autres jours (ah ! +cela ne m’intéressait pas !) que leurs habitudes +étaient bien différentes. Il avait besoin de peu +de repos ; elle sommeillait depuis longtemps +lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin +(je ne demandais rien), le matin, il se levait +de bonne heure et courait à ses dossiers. +Tels furent les multiples renseignements que +j’obtins d’elle, sans en avoir l’air, à diverses +reprises, et dont elle composa, pour endormir +ma jalousie, un narcotique. On en arrivait +à se demander quand un ménage ainsi +réglé avait eu l’occasion de faire un enfant.</p> + +<p>Mais j’étais jeune, je voulais à toute force +être heureux, je ne demandais qu’à laisser +l’habile infirmière panser sans paraître y toucher +ma blessure secrète.</p> + +<p>Du reste, d’autres sujets non moins immédiats +me réclamaient. Je croyais Madeleine +à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait +disputé, et, combattant à côté de Madeleine, +je rencontrai un nouvel adversaire, et de +taille ! Dieu. Je sentais sa présence invisible +dans les batailles que je livrais pour garder un +bien que j’avais conquis et qui pourtant ne +m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et +Madeleine, en larmes, m’échappait pendant +un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la +victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, +cédant au désir qui la poussait, ne résistait +plus. Elle se donnait alors avec une sorte de +fureur sauvage ; une femme se révélait inconnue +d’elle-même. Elle oubliait sa religion, son +Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se +serait écriée, comme M<sup>me</sup> de Krüdner dans +les bras de son amant : « O Dieu, je te +demande pardon de l’excès de mon bonheur ! » +Ivre de volupté, elle me faisait gémir sous la +morsure de ses baisers. Ces brefs et dionysiaques +emportements étaient suivis d’une +longue repentance. Madeleine semblait se +réveiller d’un profond sommeil ; hagarde, elle +me voyait et ne me connaissait point. Elle +quittait le lit où je m’assoupissais accablé de +fatigue et, prête en un clin d’œil, elle sortait +sans que j’eusse le temps de la retenir, ses +seuls mots sur le seuil étant : « Il faut que je +parte ! »</p> + +<p>Lorsque je la retrouvais, elle était calme et +distante. Si je me permettais une allusion à +notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait +pas, comme si j’usais d’un langage qui +lui était étranger. A la voir ainsi, je finissais +par croire que j’avais été le jouet d’un +rêve.</p> + +<p>Mais, le plus souvent, les choses se passaient +d’autre sorte. Madeleine me suppliait de +l’épargner. Écrasée par le remords, elle était +humble et pressante : « Regarde ce que je suis, +disait-elle, et prends pitié de moi. Je dois me +battre, et contre toi ! Mais tu sens bien que +c’est impossible, mon aimé. Où trouverais-je +la force de te faire de la peine ? Je suis faible, +viens-moi donc en aide… Nous ne pouvons +vivre dans le péché. Ce ne sont pas des raisons +humaines que je t’oppose. Tu les vaincrais +trop facilement, mais il y a Dieu ! Tu peux +Lui céder sans honte puisqu’Il me réclame. »</p> + +<p>Elle était si sincère dans son remords, si +touchante dans ses larmes que je me laissais +émouvoir. Nous prenions alors les plus sages +résolutions. Les rendez-vous rue de Commailles +étaient interdits. Malgré la saison, nous +nous rencontrions en plein air et courions les +quartiers éloignés. Les tours de Notre-Dame +nous virent penchés, couple fervent, au-dessus +de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit +au Jardin des plantes la protection de ses +branches pendant une averse. Le Luxembourg +trop voisin où jouait la petite Geneviève nous +était défendu, mais un jour, comme elle gardait +la chambre à cause d’un rhume, nous nous +y rendîmes. La température était clémente, +nous nous assîmes au soleil devant l’Orangerie, +dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. +Nous n’avions causé en nous promenant +que de sujets étrangers à notre amour. +Madeleine était rassurée, presque heureuse. +Nous étions amis, enfin ! Que désirer de plus ? +Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie +serait durable et que, sans aucun sacrifice de +notre part, elle me garderait près d’elle comme +un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient +avec confiance. Elle ne doutait pas de +moi. A la voir caresser complaisamment ces +chimères, j’eus un mouvement d’humeur que +je réprimai vite. Nous restâmes silencieux. +Des bambins couraient autour de nous ; des +nourrices promenaient leurs bébés endormis. +Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, et tout +à coup une idée me vint que je ne pus +chasser. Au même moment, Madeleine me +voyant soucieux me demanda à quoi je pensais.</p> + +<p>Je réfléchis encore une minute, puis je lui +dis en la fixant :</p> + +<p>— Madeleine, je voudrais avoir un enfant +de toi.</p> + +<p>Elle tressaillit ; son visage changea aussitôt +d’expression. J’y lus de l’inquiétude et peut-être +aussi un autre sentiment qu’elle ne +s’avouait pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude +l’emporta. Elle voulut m’arrêter. Je ne lui en +laissai pas le loisir et continuai :</p> + +<p>— Oui, j’aimerais te confier un germe précieux +que tu garderais longtemps dans ton +ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, +que tu mettrais au jour, et qui serait toi, et qui +serait moi. Il me semble que le destin qui nous +a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque +d’un si grand amour naîtra un enfant beau +et fier pour nous perpétuer.</p> + +<p>Madeleine me regarda comme si elle voulait +aller jusqu’au fond de mes pensées. En un instant, +sa tranquillité avait disparu. Était-ce +une nouvelle épreuve que je tentais ? Allais-je +l’assaillir à l’improviste alors qu’elle était sans +défense ? Elle comprit qu’une fois de plus elle +s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, +mais son trouble s’en accrut. Cet appel si +humain toucha en elle un point douloureux +qu’elle m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent +de larmes qu’elle n’essayait pas de me +cacher et qui tombaient une à une lentement +sur son col de fourrure où elles disparaissaient. +Ce fut sa seule réponse.</p> + +<p>Ma sortie intempestive dont je n’avais pas +calculé les effets eut le triste résultat d’ajouter +un sujet nouveau de chagrin à ceux qui affligeaient +déjà Madeleine. Dans son esprit que +la lutte soutenue depuis le jour de notre rencontre +avait rendu craintif, l’idée s’implanta +qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle +ne me donnerait pas les joies si naturelles (et +qui m’étaient nécessaires, elle venait de l’apprendre) +de la paternité. Elle se crut un obstacle +au développement normal de ma vie.</p> + +<p>Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était +comptable envers Dieu et envers elle-même, +se joignaient des devoirs non moins impérieux +envers moi. C’était trop pour un cœur tendre. +Elle gravissait un calvaire, se déchirant aux +ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet +où Dieu l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle +regardait en arrière elle verrait l’amant dont +elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin +au terme de sa course, n’en pouvant plus de +fatigue et de souffrance ; elle faisait un faux-pas ; +d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas +de la pente qu’elle avait eu tant de peine à +monter, et cette chute l’amenait à nouveau, +amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes +bras.</p> + +<p>C’étaient alors quelques jours de plaisirs +passionnés. Elle venait à moi matin et après-midi +et, le soir encore, nous étions ensemble +chez elle ou chez des amis. La rue de Commailles +l’attirait irrésistiblement. Parfois, elle +m’avertissait que de nombreuses courses et +visites la retiendraient l’après-midi entière. +Mais, voilà qu’avant trois heures, elle se trouvait, +surprise, à ma porte où ses pieds, en +dépit d’elle-même, ses pieds joyeux et libres +l’avaient conduite. Mi-indignée, mi-riante, elle +s’étonnait de son aventure.</p> + +<p>— Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle +me tutoyait alors), et pourtant tu n’étais pas +sorti.</p> + +<p>— Je t’attends toujours, répondais-je.</p> + +<p>— Ah ! monstre que j’aime, comme tu me +connais !</p> + +<p>Et c’étaient des baisers éperdus.</p> + +<p>Ou bien elle disait :</p> + +<p>— Et si j’avais trouvé une femme ici ! Peut-être +bien que tu me trompes après tout. Avec +les hommes, sait-on jamais ? Je ne suis pas +une maîtresse bien gaie ni bien savante dans +l’art de plaire. Mais telle que je suis, je te veux +tout entier, je ne te partage pas.</p> + +<p>Elle me serrait contre elle à m’étouffer.</p> + +<p>Puis l’excès de la passion la ramenait face +à elle-même. Elle regardait son péché avec +horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait +des forces fraîches pour recommencer la +lutte contre elle et contre moi.</p> + +<p>L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours +aimé à me sentir d’aplomb, les pieds +bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais +perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, +au gré du vent. Lorsque j’avais le loisir de +réfléchir, je me demandais : « Qu’est-ce que +ce mélange de coups et de baisers ? Est-ce +là ce qu’on appelle l’amour ? Est-ce là ce +que j’ai tant désiré ? Qu’on se batte avant la +possession, je le comprends. Mais, après, cela +n’a plus de sens. Où sont les <i lang="la" xml:lang="la">beati possidentes</i> ?… +Pourquoi, diable, me suis-je épris +d’une femme mariée ? Elle est tout de même +à son mari, si rarement que ce soit. Quelle +saleté ! Et je le supporte ! Elle est pieuse, en +outre ! Belle complication ! Il est évident que +la religion n’a pas à s’occuper de notre +bonheur terrestre puisque, pour elle, nous +ne sommes ici-bas qu’en transit vers l’éternité.</p> + +<p>Mais que me restait-il à moi qui ne croyais +plus à des récompenses ou à des punitions +supra-terrestres ? Au nom de doctrines que je +ne partageais pas, j’étais privé du seul bien +qui m’importât.</p> + +<p>Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de +soi, à Madeleine. Je ne lui faisais pas de +reproches, je n’éclatais pas en cris et en +récriminations. Cela n’était pas dans ma +manière. J’étais sec, froid, sarcastique, haïssable. +Je l’attaquais dans sa foi, je discutais +avec elle apparemment de la façon la plus +objective, comme pour l’amour de la seule +vérité mais au fond poussé par un désir +mal contenu de lui porter un coup douloureux, +de me venger de ce qu’elle me faisait +souffrir.</p> + +<p>Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. +Mais elle était assez femme pour savoir d’où +venait la violence secrète qui m’animait. Elle +me plaignait et redoublait de douceur. Il faut +reconnaître, du reste, que dans cette lutte +sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. +Madeleine croyait comme elle respirait. Je ne +la troublais donc en aucune manière dans le +domaine qui était à elle. Jamais elle n’était +embarrassée pour me répondre. Mes arguments +ne la touchaient point. Les siens n’arrivaient +pas jusqu’à moi. Nous nous battions +sur des plans différents et arrivions à ce résultat +paradoxal de nous blesser sans nous +atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je +me souvenais d’un curé entendu à l’heure du +catéchisme, alors que je visitais une des plus +vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France : +« Mes enfants, disait-il, le mystère de la Sainte-Trinité +est un mystère, par conséquent je ne +puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel +qu’il est. » Ce raisonnement qui se rapproche +de celui de Hegel : « Il faut comprendre l’incompréhensible +comme tel », m’avait paru +définitif. C’était celui de Madeleine. Elle passait +ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés +où achoppent les pauvres rationalistes.</p> + +<p>Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, +j’abandonnais ces discussions. Je me reprochais +mes efforts pour détruire les croyances +de Madeleine, besogne assez basse et indigne +de moi. Par un brusque revirement, je lui +laissais voir que je ne restais pas insensible +à l’admirable construction qu’avait élevée +l’Église, forte maison, en vérité, dont les murs +ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir.</p> + +<p>Madeleine me regardait, osant à peine en +croire ses oreilles. Quoi, je n’étais pas l’ennemi +de l’Église que je lui avais paru ! Son cœur se +dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un +ton assuré, disait :</p> + +<p>— Philippe, il y aura une place pour vous +dans cette maison. Je l’ai demandé à Dieu ; il +me l’a promis.</p> + +<p>Tant que duraient ces périodes de détente, +je ressentais une grande pitié pour Madeleine. +Qu’avais-je fait d’elle ? Jusqu’au jour de notre +rencontre, elle n’avait navigué que sur de +calmes rivières, se laissant aller paresseusement +au fil d’une eau connue, dans un pays monotone +il est vrai, entre des rives un peu plates, +mais ombragées et agréables. Et voici que je +l’entraînais en pleine mer ; le vent sifflait autour +d’elle, la foudre tombait, les vagues furieuses +menaçaient de l’engloutir. Elle n’avait qu’un +refuge en ce péril extrême : elle priait.</p> + +<p>Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement ; +je feignais de me laisser convaincre ; +peut-être même et pour quelques instants, je +partageais ses vues chimériques sur une amitié +possible.</p> + +<p>Ces accalmies étaient brèves, car j’étais +homme, et jeune, et j’aimais. J’exigeais autre +chose, nous recommencions à nous battre.</p> + +<p>Le printemps était venu. A mesure que nous +approchions de Pâques, Madeleine montrait +plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à +la grande fête religieuse de l’année ? Comment +recevoir la sainte communion ? Déjà Noël lui +avait causé de vives angoisses. Il avait fallu +se mettre bien avec Dieu, comme elle disait. +Une brouille passagère entre nous avait rendu +cette réconciliation plus facile. Pendant les +quelques jours où elle fuyait la rue de Commailles, +elle avait couru chez son confesseur. +Le remords la consumait ; elle reçut l’absolution. +Mais, cette fois-ci, irait-elle dire au +même prêtre qu’elle était retombée dans son +péché, qu’elle y vivait depuis trois mois ? Une +âpre lutte se livrait en elle. Je le voyais à +l’altération de son humeur, au trouble de son +regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. +Elle n’était pas femme à ruser avec le devoir, à +trouver un subterfuge ingénieux pour franchir +cette passe difficile et comme, toute à la violence +du sentiment présent, elle avait la +mémoire et l’imagination courtes, elle pensait +que sa décision serait sans appel et commanderait +l’avenir. La rupture nécessaire la désespérait. +Elle oubliait que cent fois elle m’avait +quitté et que cent fois elle était retombée dans +mes bras. Bientôt les cloches de Pâques sonneraient ! +Elle s’affola.</p> + +<p>Un jour que nous goûtions ensemble, elle +me demanda de l’accompagner avant dîner +sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, +elle voulut marcher. Nous descendîmes jusqu’à +la Seine et traversâmes la cour du Carrousel. +Je pensais qu’elle me menait aux magasins +du Louvre et qu’il n’y avait, en effet, +rien de plus important que de se parer pour +me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré +et la rue Croix-des-Petits-Champs. Je commençais +à comprendre. Quelques minutes plus +tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. +L’obscurité de la nef était traversée +par une zone lumineuse qui venait de cent +cierges allumés à droite devant l’autel de la +Vierge. Madeleine trouva avec peine deux +chaises libres et me fit signe de m’asseoir près +d’elle. Elle resta longtemps à prier, la tête +enfouie dans les mains. Elle était très légèrement +parfumée et ce parfum chargé pour moi +de tant de souvenirs se mariait maintenant à +l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais +dans ces effluves délicieux, inconscient +du lieu où j’étais et du temps qui coulait. Je +regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. +Je suivais la ligne souple qui va des épaules +aux genoux ; elle s’infléchissait à la taille, s’épanouissait +aux hanches pleines et j’imaginais +sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair +dont pas un pouce n’avait échappé à mes +baisers.</p> + +<p>Madeleine se releva enfin, se signa, et nous +sortîmes. Je vis alors seulement qu’elle avait +pleuré.</p> + +<p>Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre +une voiture pour la ramener chez elle, mais elle +refusa. Je passai mon bras sous le sien, elle se +dégagea doucement. Elle était absorbée et je +ne voulus pas la distraire de ses méditations. +Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi +sans avoir échangé un mot. Au moment de +me quitter, elle dit :</p> + +<p>— J’ai quelque chose à vous demander, +Philippe, mais je ne puis parler dans la rue.</p> + +<p>Ces mots si simples, elle les prononça comme +une personne qui revient de loin, qui n’est pas +à la conversation et dont la voix inattendue +fait tressaillir ceux qui l’entendent.</p> + +<p>— Venez rue de Commailles, répondis-je. +Où serons-nous plus tranquilles ? Où pourrez-vous +mieux vous expliquer ?</p> + +<p>J’employais d’habitude le « tu » qu’elle, au +contraire, s’efforçait maintenant d’éviter. Surpris, +j’avais dit involontairement « vous ». Elle +s’alarma. Étais-je fâché ? C’est avec timidité +qu’elle continua :</p> + +<p>— Je me suis promis de ne plus venir rue +de Commailles.</p> + +<p>— Alors renonce à ce que tu as à me +demander, fis-je assez sèchement.</p> + +<p>— C’est impossible, Philippe, mais soyez +bon, je ne peux pas vous voir en colère. Eh +bien, je viendrai demain puisqu’il le faut.</p> + +<p>Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, +d’importantes résolutions m’avaient été annoncées +de cette manière. Suivant l’état de +mes nerfs, ou je m’inquiétais sans mesure, ou +je restais indifférent. Le ton de Madeleine +était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je +n’étais pas d’humeur à me tracasser et je ne +m’en préoccupai pas davantage.</p> + +<p>Pour la première fois depuis la mort de ma +mère, je sortais ce soir-là. J’avais accepté de +dîner dans une maison agréable où les hommes +étaient riches, et les femmes jolies. En y allant, +mon état d’esprit était celui d’un collégien qui +fait l’école buissonnière. J’échappais pendant +quelques heures à l’atmosphère orageuse que +j’avais respirée ces mois derniers. Je me trouvai +à table à côté d’une femme que je ne +connaissais que de réputation. Elle avait eu +des aventures éclatantes dont elle s’était tirée +à son honneur. Elle était de celles à qui le +meilleur monde auquel elles appartiennent +passe tout, alors qu’il se montre d’une sévérité +inexplicable pour d’autres qui en ont fait +beaucoup moins. Elle parlait d’une façon +nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, +mais avec une certaine élégance qui lui permettait +de tout dire. Elle me plut. Personne ne +faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait +plus vivement le désir. Le dîner, le vin de +champagne, les fleurs, les cristaux, la belle +argenterie, les femmes décolletées dont pas +une qui n’eût un amant, le ton libre de la conversation, +l’impression de vivre dans un milieu +où le mot devoir aurait détonné, mais où celui +de plaisir rendait un son plein, j’étais loin de +Madeleine. Appartenaient-ils à la même ville +et à la même civilisation le luxueux hôtel du +faubourg Saint-Honoré où je dînais et l’église +obscure, bourdonnante de prières, où ma maîtresse +en larmes avait demandé à Dieu de la +séparer de moi ? Le contraste était grand, je +le goûtai. Ma belle voisine m’amusa ; je ne +l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, +il allait sans dire, mais nous l’avions dit tout +de même, que nous nous reverrions.</p> + +<p>Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. +Mon appartement était rempli d’elle ; je ne +pouvais lui échapper : « Qu’a-t-elle à me dire +que je ne sache déjà ? » pensai-je et je haussai +les épaules. Pourtant je me souvins de l’accent +de sa voix ; il me poursuivit jusque dans mon +sommeil.</p> + +<p>Le lendemain après-midi Madeleine arriva +craintive, fatiguée. Je l’accueillis avec douceur, +la rassurai et, bientôt elle aborda, non +sans beaucoup de détours, non sans m’avoir +posé mille questions sur mon dîner de la +veille, le sujet qui l’amenait.</p> + +<p>Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne +pouvait être à moi. Ses raisons, je les connaissais +depuis longtemps. Mais, par le choix des +mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux +qui pénétrait son discours, elle m’émut. +Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui +m’était plus cher au monde ? Elle possédait +mon cœur. Les heures les plus belles de nos +vies s’étaient confondues. Je tenais sa main +dans les miennes et l’écoutais avec une telle +sympathie que sa tâche en était rendue plus +facile. Elle montrait beaucoup de courage ; +elle n’en manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle +en vint à parler de moi, sa voix se +mit à trembler. Elle eut pourtant la force de +me dire qu’elle ne pouvait faire mon bonheur : +il n’y avait aucune issue à notre liaison, je perdais +mes meilleures années, je m’en rendais +compte certainement ; elle-même finissait par +se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses +remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui +la faisait retomber dans le péché. Il lui fallait +donc implorer mon aide ; une solution lui +était apparue, si claire, si évidente qu’il n’y +avait pas à la discuter.</p> + +<p>Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien +de plus pitoyable à ce moment que Madeleine, +la tête penchée, les mains tremblantes. Elle +me regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. +Je n’en pus supporter la vue.</p> + +<p>— Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait +enlever à cette scène la pointe de sa douleur, +si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera +de t’embrasser. Tu vois de quoi je te +menace !</p> + +<p>Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre +amie. Elle hésita, balbutia et finalement j’appris +que je devais prendre une maîtresse.</p> + +<p>D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à +ce que cette proposition pouvait avoir de comique. +Mais je fus bien vite ramené à d’autres +sentiments. Madeleine sanglotait sur mon +épaule. Une fois de plus j’opposai la grandeur +de son amour et la médiocrité du mien. Elle, +fière et jalouse comme je la connaissais, en +arriver là ! J’eus honte de moi, je tombai à +ses pieds et je lui dis avec une passion qui +emportait tout, que je n’abandonnerais jamais +une femme d’un si grand cœur, que je l’aimerais +toujours, et que je préférais souffrir +par elle que d’être heureux auprès d’une +autre.</p> + +<p>Elle me mit la main sur la bouche pour +m’arrêter ; je couvris sa main de baisers. +Elle se leva, se défit de moi et, avant que +j’eusse pu me redresser, elle se sauvait en +courant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais +alors. J’en puis fournir une preuve nouvelle. +Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange +conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus +d’attention qu’à mille paroles dites au cours +de scènes non moins émouvantes, je me mis +à y penser dès la porte close. Il m’apparut +comme l’unique moyen de sauver Madeleine +de la situation désespérée où elle se débattait. +C’était un beau thème à mettre sous forme +dialoguée. Au cours d’une soirée solitaire, +mon esprit s’enfiévra ; je me montai à un +diapason aigu et composai bientôt un pathétique +drame à deux personnages, donnant les +répliques avec une force incroyable pour l’un +et l’autre protagoniste. La conclusion de cette +scène fut que je devais me sacrifier pour le +salut de ma victime (Madeleine !). J’allais si +loin dans l’absurde que je finis par m’attendrir +sur mon sort pitoyable. Au théâtre on +ne s’embarrasse pas de la vérité des caractères. +On exploite une situation sans s’occuper +de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne +foi ce soir-là.</p> + +<p>Au matin, je me réveillai plus calme. Je +n’étais pas disposé à dramatiser, je ressentais +un peu de courbature. J’examinai de sang-froid +les arguments enflammés de la veille. +Je ne pensais pas à Madeleine, mais à moi. +J’étais las de nos discussions qui renaissaient +de leurs cendres. J’avais voulu connaître les +orages de la passion ; ils avaient fondu sur +ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait +le plus précieux des biens. Une maîtresse +aimable et libre, les plaisirs modérés de la +chair, et surtout la paix du cœur, même au +prix de l’indifférence, voilà quel était l’objet +de mes vœux matinaux.</p> + +<p>Et soudain passa devant mes yeux l’image +de M<sup>me</sup> V…, ma belle voisine de table du +faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, +ses dents si blanches. Savait-elle seulement +que nous entrions dans la semaine sainte ?</p> + +<p>Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre +plus tôt ? Je résolus de réparer sans retard cet +oubli.</p> + +<p>Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le +téléphone).</p> + +<p>— Me voir ?… Mais certainement. Elle +était hors de Paris pour la journée. Le lendemain +nous pourrions sortir ensemble.</p> + +<p>Le lendemain nous vit, en effet, au bois de +Boulogne. Promeneurs matinaux, nous suivions +les allées égayées par les toilettes printanières +des femmes et par leurs chapeaux +fleuris. Tout en saluant maintes personnes +nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce +désordre apparent, nos propos avaient une +suite et allaient à un certain but. M<sup>me</sup> V… +n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et +j’imaginais que, si elle avait accepté de sortir +avec moi, elle ne me voulait pas de mal. Elle +se trouvait, par hasard, libre. Nos accords +furent vite conclus et ne laissaient place à +aucune équivoque. Nous avions du goût l’un +pour l’autre, cela et rien de plus ; nous partions +le cœur léger à la recherche du plaisir, en amis +pleins d’expérience et de sagesse qui, se trouvant +de sexe différent, n’ont pas de raison de +se refuser les joies si naturelles et si saines de +la chair. Nous passerions ensemble quelques +heures par semaine, et, sans nous engager +davantage, restions maîtres du reste de notre +temps. Tout cela n’avait pas été dit expressément, +mais était entendu avec autant de +précision que si nous l’avions fait rédiger par +notaire sur papier timbré.</p> + +<p>Quarante-huit heures plus tard, M<sup>me</sup> V… +dînait chez moi. Bien que nous fussions seuls +et pour cause, cette femme charmante me fit +la surprise d’arriver en toilette de soirée, +comme si elle allait au bal après dîner. Lorsqu’elle +entra, parée, éblouissante, endiamantée, +chassant, telle l’aurore, les nuées de la +nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon +appartement s’éclaira.</p> + +<p>Plus tard, pendant que nous prenions le +café, elle s’assit sur le divan et moi à côté +d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de +Madeleine m’apparût ? A cette même place, +j’avais caché ma tête sur son épaule en un jour +inoubliable ; je la vis dans mon étreinte, je +vis ses beaux yeux pleins d’effroi et de désir, +j’entendis sa voix suppliante, tout cela si +nettement que je m’arrêtai au milieu d’une +phrase.</p> + +<p>M<sup>me</sup> V… me regarda, étonnée. Déjà je +m’étais repris. C’était elle seule maintenant +que je serrais dans mes bras.</p> + +<hr> + + +<p>Des relations si bien réglées avaient peu à +redouter du hasard. Jamais programme ne fut +plus exactement rempli que celui que nous +avions fixé. M<sup>me</sup> V… venait chez moi deux +ou trois fois la semaine, et le plus souvent pour +dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, +sortant d’une réception, décolletée, +perles et diamants. Elle excellait à créer ainsi +l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. +Riant, je l’appelais : « Dîner de gala. » Et +vraiment toute notre liaison prit ainsi un +air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté +brillante et peut-être aussi l’artificialité. C’était +un à fleur de peau parfaitement réussi. Nous +représentions assez bien les personnages de +ces gravures libertines du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle qui, en +diverses postures, se livrent aux plaisirs de +l’amour, mais qui restent soigneusement frisés +et poudrés. En réalité, il n’y avait dans nos +rapports aucun désordre et, par là, il leur manquait +un élément humain. Madeleine faisait +vibrer d’autres cordes et plus profondes.</p> + +<p>La religion était venue à son secours. A +Pâques, elle avait repris dans la communion +des fidèles la place que rien ne devait lui faire +perdre. Elle y trouvait les forces nécessaires +pour supporter son sacrifice.</p> + +<p>Je la voyais tous les jours, chez elle ou +dehors. La rue de Commailles était interdite. +Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune +allusion à l’étrange conseil qu’elle m’avait +donné. Me supposait-elle une vie secrète ? +Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans +ses sentiments, il devait lui paraître impossible +que, renonçant à elle, j’eusse cherché au +sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais +elle était si lasse de la lutte soutenue que +cette idée ne se présentait même pas à son +esprit.</p> + +<p>Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. +Faut-il user son temps à prévoir +l’avenir ? Le présent me paraissait agréable. +N’était-il pas excellent d’avoir à la fois Madeleine +comme maîtresse de cœur et M<sup>me</sup> V… +comme maîtresse de lit ? N’étaient-elles pas +toutes deux parfaites dans des rôles qui leur +convenaient si bien ? Je souhaitais qu’elles +n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je +me sentais une âme de classique, je n’étais +pas pour le mélange des genres.</p> + +<p>Tels furent les débuts d’une vie à trois dont +j’étais le centre. Je la goûtais seul dans sa plénitude +puisque les deux autres personnages +s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. +Rien ne m’enchaînait à M<sup>me</sup> V… Elle savait +n’avoir aucun droit sur les heures de mon +existence que je ne passais point avec elle. +Elle ne me posait pas une question indiscrète. +Le mot jalousie était entre nous vide de sens. +Peut-être voyait-elle à l’occasion un ami +ancien ou récent. Le jour où cette pensée me +vint, je sursautai. Accepterais-je un partage ? +Je constatai aussitôt que je n’en serais pas +autrement choqué. Ainsi nous n’avions pas +dévié de la ligne que nous nous étions tracée. +J’en fus charmé car le cœur va souvent se +fourrer où il n’a que faire.</p> + +<p>Madeleine ? Elle s’était refusée à moi et, me +suppliant de prendre une maîtresse, m’avait +jeté dans les bras de M<sup>me</sup> V… Pourtant je lui +cachais ma liaison. A certaines heures, je me +reprochais mon silence, mais craignant qu’elle +me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais +prolonger le calme dont nous jouissions +et lui épargner une peine nouvelle. Elle était, +pour l’instant, heureuse à sa manière. La +vague de piété qui l’avait portée à travers ses +Pâques la soutenait encore. Elle croyait avoir +gagné un abri sûr ; elle respirait largement +comme quelqu’un qui vient d’échapper à un +grand péril.</p> + +<p>Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre +avec elle. Des liens solidement forgés par +la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils +m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais +plus le poids. Pour une période de temps très +brève, tout me parut facile. Je me refusais à +voir ce que la vie que je menais avait d’anormal +et de presque monstrueux. Je me félicitais +d’avoir trouvé la solution du problème +le plus ardu, celui de l’amour. Il se résolvait +par une équation à deux inconnues. +Chercher le bonheur dans une seule femme, +quelle folie ! et quel danger ! Comment une +femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle +aux multiples et contradictoires besoins +de l’homme ? Elles n’étaient pas trop de deux +pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir +donner à chacune la part qui lui revenait.</p> + +<p>Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte +lorsque, vers le milieu de mai, j’entendis +quelques petits grincements dans la marche +d’une machine que je croyais fort bien +réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. +Les rapports établis entre nous étant ceux +qu’elle avait voulus, elle jugea d’abord devoir +en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y +avait en elle une autre femme et que cette +femme, tôt ou tard, demanderait, elle aussi, à +être heureuse ? Si Madeleine s’en était aperçue, +elle ne l’aurait jamais avoué, car elle était fière. +Mais je pense qu’elle ne se rendait pas un +compte exact de ce qui se passait en son cœur. +Parfois elle était triste, parfois elle montrait +de l’humeur ; je la surpris un jour les yeux +encore humides de larmes. Elle allégua ses +nerfs malades, le climat de Paris ; la campagne +lui était nécessaire. Au vrai, elle avait soif de +mes caresses.</p> + +<p>Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux +reprises, sous un prétexte quelconque — elle +faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant +du Bon marché elle avait été surprise par +une averse — elle arriva rue de Commailles. +J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle +entra, je tressaillis. Il était sept heures. +J’attendais M<sup>me</sup> V… d’un moment à l’autre.</p> + +<p>Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine +le remarqua. Qu’imagina-t-elle ? Je ne +sais, mais elle perdit de son assurance. J’avais +déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis +comme si rien n’était plus naturel que sa +visite. Je lui pris la main, je la gardai, je lui +parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un +trouble voluptueux à voir la femme que j’avais +aimée, que j’aimais encore, dans le secret de +mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je +l’accompagnai à la porte, je passai mon bras +autour de sa taille, mais comme eût pu le faire +un frère à sa sœur.</p> + +<p>Je pensai à elle deux ou trois fois pendant +le dîner en face de M<sup>me</sup> V…, et même un peu +plus tard.</p> + +<p>Moins d’une semaine après, Madeleine +réapparut. M<sup>me</sup> V… avait déjeuné chez moi +ce même jour. Il devenait périlleux de les +recevoir toutes deux rue de Commailles. Je +donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le +thé moi-même sans permettre à ma vieille +bonne de nous déranger. Madeleine me suivait +des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais +tendre. Elle avait l’illusion qu’elle se mêlait +de nouveau à ma vie, elle était heureuse.</p> + +<p>Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit +une petite bergère basse qu’avait élue quelques +heures plus tôt M<sup>me</sup> V… Le hasard qui +rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace +mes deux amies me fit sentir combien +Madeleine m’était la plus chère. Je pris un +coussin et m’assis près d’elle. Comme nous +causions, mon attention fut attirée par son +pied, chaussé d’un soulier découvert sur un +bas de soie qui laissait voir la chair. L’envie +me vint de poser ma main sur ce pied. J’y +résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir +été contrariée, et me harcela. Il me semblait +que je m’affirmerais ainsi toujours maître de +Madeleine qui était mienne, après tout, et +à qui j’avais accordé seulement de brèves +vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais +rien encore, mais je montrerais par là que mes +droits n’étaient pas prescrits. Ce raisonnement +était d’une rigueur telle que j’y cédai +aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la +main et la mis sur le pied de Madeleine.</p> + +<p>Ce geste inattendu la surprit, mais, chose +curieuse, elle ne retira pas son pied, elle ne +me demanda pas d’enlever ma main, elle fit +comme si rien ne s’était passé. Elle croyait +peut-être que nous nous étions rencontrés involontairement, +qu’emporté par la chaleur de la +discussion je ne m’en étais pas aperçu, qu’une +remarque donnerait de l’importance à ma +méprise, que le moindre mot nous placerait +l’un et l’autre dans une fausse situation et +que, sans paraître prendre garde à cet incident, +il était préférable d’attendre en feignant +l’indifférence que je retirasse ma main.</p> + +<p>Le contact établi entre Madeleine et moi se +prolongea ainsi bien plus que je ne l’avais +prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui +se fuient, le moindre rappel de la chair se fait +entendre fortement. Le sang de Madeleine +battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux +me prit de la posséder. Un instant j’hésitai, +me demandant si elle partageait mon +désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils +pas encore éveillés. Peut-être acceptait-elle +comme dénué de signification ce qui était devenu +pour moi la plus raffinée des caresses. +Peu importe, ma main allait remonter le long +de sa jambe lorsque, d’un mouvement brusque, +elle retira son pied.</p> + +<p>Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi, +elle voulait parler et n’y arrivait pas. Elle +froissait dans sa main un petit mouchoir de +soie bleue. Je le reconnus ; il appartenait à +M<sup>me</sup> V… Madeleine l’examinait, en respirait +le parfum comme s’il allait lui apporter des +renseignements sur celle qui l’avait laissé là… +Puis elle le jeta vivement loin d’elle, disant :</p> + +<p>— Quel dégoût !</p> + +<p>Elle se leva, fit quelques pas vers la porte. +Si je l’avais laissée sortir, elle serait partie +sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle +brûlât de m’accabler de son mépris et de sa +colère. Elle s’arrêta donc, espérant que je lui +fournirais l’occasion de parler. J’étais très +jeune, je perdis la tête ; la vue de sa douleur +m’émut ; je ne supportais pas l’idée qu’elle +s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée, +que lui arriverait-il ? elle se ferait écraser ;… +la rue du Bac menait à la Seine,… je +ne la reverrais jamais !… Je courus à elle et la +retins.</p> + +<p>Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au +milieu de la chambre. Alors elle éclata, +j’entendis les reproches les plus violents, les +plus amers dont une femme hors d’elle-même +peut vous accabler en telle occasion. Était-ce +Madeleine qui parlait ? Hélas ! la fureur ramène +nos amoureuses à une commune mesure +dans l’absurde et dans l’incohérence. Ce qui +lui tenait le plus à cœur était que je recevais +cette « créature » dans l’appartement où elle, +Madeleine, était venue, où elle venait encore. +J’étais donc sans vergogne, comme tous les +hommes. Et moi, à qui elle avait tout sacrifié, +pour qui elle avait failli perdre son âme, je lui +donnais pour remplaçante une fille ! Seule, une +fille avait un mouchoir de soie si violemment +parfumé !… Elle retourna au mot remplaçante. +Était-ce une remplaçante ? Ne l’avais-je +peut-être pas eue avant elle, Madeleine ? en +même temps qu’elle, Madeleine ?… Arrivée à +ce point de son discours et se représentant de +si noires trahisons, elle fondit en larmes et +devint pareille à une pauvre petite fille +malheureuse, secouée par la douleur et qui +ne demande qu’à être consolée.</p> + +<p>Je m’y employai de mon mieux, mais je ne +pus user du remède le plus approprié, c’est-à-dire +la prendre dans mes bras, car, lorsque je +l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus +réduit à la raisonner, à lui dire avec douceur +un mélange de choses tendres et sensées, à +l’assurer par mille serments que je n’avais +jamais aimé qu’elle, qu’elle tiendrait dans ma +vie une place unique, que je ne m’étais résolu +à « cela » (impossible de risquer le mot maîtresse) +que parce qu’elle m’en avait supplié +et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre +moyen de salut, que j’étais prêt à y renoncer +sur le champ pour peu qu’elle me le demandât, +que cela ne me coûterait rien, que je quitterais +Paris si elle le voulait. Je réussis à la +calmer. Elle m’écouta, elle me crut et, lorsqu’elle +partit, la blessure qui la faisait souffrir +encore n’était plus empoisonnée.</p> + +<p>Je restai étourdi par la violence de cette +scène. A la réflexion, je pensai qu’il était inévitable +que Madeleine apprît un jour l’existence +d’une M<sup>me</sup> V… ou X… Elle avait chancelé +sous le choc. Elle reprendrait son équilibre +et finirait par accepter une situation +qu’elle avait elle-même créée.</p> + +<p>Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire ? +De cette journée dramatique, un souvenir effaçait +presque tous les autres, celui du désir +impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine. +Sans l’incident du mouchoir, je la prenais de +gré ou de force. J’avais rêvé effusions du cœur, +commerce tendre des âmes. J’étais loin de +compte. Que faire maintenant ? Dans mon +trouble, je multipliai les rendez-vous avec +M<sup>me</sup> V…, espérant y trouver l’apaisement. Mes +sens ne prirent pas le change. Je ne cessai de +désirer Madeleine.</p> + +<p>Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas. +Elle n’était pas rue du Cherche-Midi quand +je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne +pouvait me recevoir. Je m’inquiétai ; je supposai +le pire. A mon tour, je devins nerveux, +agité ; je dormais mal.</p> + +<p>Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en +apparence tout au moins, calme et résignée. +Mais elle s’alarma de la mine que j’avais. +Étais-je malade ? Il fallait me soigner, et sans +retard. Connaissant son grand cœur, je me +gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement, +elle ne pensait plus qu’à moi. Finalement +elle me fit part, devant son mari, d’un +beau projet qu’elle avait conçu.</p> + +<p>Sa fille se remettait à peine d’une bronchite. +Les Sées passeraient Pentecôte prochaine à +Orville, ils m’invitaient à les accompagner. +Charles me ramènerait à Paris le mardi ; +elle ne rentrerait qu’après le dimanche de la +Trinité. La chère créature se promettait de ces +courtes vacances mille félicités innocentes, +promenades matinales le long des prés couverts +de rosée, goûter dans les fermes, ô le +bon lait tout frais tiré ! soleil sur la plage pour +me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle +était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de +la rue de Commailles. J’acceptai sans me faire +prier.</p> + +<hr> + + +<p>Nous arrivâmes à Orville au milieu de +l’après-midi. Bientôt, la petite Geneviève s’endormit +sur les genoux de sa grand’mère ; +Charles de Sées causait agriculture avec M. de +Clairville ; la pipe à la bouche, ils allèrent +jusqu’à la ferme.</p> + +<p>Madeleine montrait un visage apaisé. Elle +me souriait et je ne lisais dans ses yeux que +bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin +de Paris, du matin au soir, était-il un bonheur +plus grand ? Elle se sentait en pleine sécurité, +et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta +d’aller avec moi à la rencontre de son père et +de son mari.</p> + +<p>Nous traversions des prés fraîchement coupés ; +une fine odeur de thym et de menthe se +mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute +la journée au soleil. La beauté de la lumière, le +changement si complet de décor nous avaient +comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions +nos chagrins récents, nous n’étions plus que +deux êtres jeunes et aimants qui se promènent +au crépuscule dans la campagne. Nous causions +de je ne sais quoi ; les mots que nous +disions avaient, certes, moins de sens que le +murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit +elle soufflait de la mer dont elle nous apportait +la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur +tiède sommeil diurne et agitaient lentement +leurs branches. A cette heure autrefois les +peupliers en bordure de notre parc chuchotaient +de toutes leurs feuilles dorées par les +derniers rayons du couchant et je me répétais +alors ces vers magnifiques :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage,</div> +<div class="verse">O vent sonore et frais qui troublait le feuillage,</div> +<div class="verse">Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein</div> +<div class="verse">Agitait les replis de leur robe de lin.</div> +</div> + +</div> +<p>Je regardai Madeleine ; l’air jouait avec +l’écharpe légère qui couvrait sa poitrine. Ces +vers me revinrent à la mémoire ; je les lui récitai. +La juste cadence des mots, leur musique +l’émurent, et aussi, sans doute, ma voix et l’accent +que j’y mis.</p> + +<p>M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient +pas à la ferme. Nous rentrâmes, rêvant plus +que parlant, indifférents au chemin que nous +suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient +sur la prairie. Le hasard, — ou quelque attraction +secrète — conduisit nos pas. Ils nous +menèrent au bouquet de hêtres où nous nous +étions assis l’an dernier en un jour pareil à +celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot +de souvenirs nous assaillit avec une telle violence +que nous nous arrêtâmes. Les yeux baissés, +je me laissai emporter vers un passé si +récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un +cœur douloureux, je refis les étapes trop vite +parcourues : la plage où elle cherchait la trace +de mes baisers sur les joues de sa fille, +l’heure enfin où, sous ces mêmes branches, +mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, +puis la séparation. Ah ! je m’étais trompé en +croyant que je pourrais si facilement me priver +d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi ; +une force supérieure me l’avait ravie ; je ne la +verrais plus défaillante de plaisir entre mes +bras. Je restais accablé sous de telles pensées.</p> + +<p>Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, +pâle, perdue en elle-même. Sentant le +poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne +pouvais parler. Deux mots pourtant vinrent +expirer sur mes lèvres :</p> + +<p>— Jamais plus !</p> + +<p>Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent +des résonnances profondes et fortes, car elle +frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme +moi à évoquer les mêmes images. Je m’approchai, +tremblant d’émotion.</p> + +<p>— Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton +pitoyable, je ne suis pas si forte que vous le +croyez.</p> + +<hr> + + +<p>Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue +du voyage et monta chez elle. Je me couchai +de bonne heure, mais les mots qu’elle avait +dits chassaient le sommeil. Elle était dans un +lit voisin, réveillée elle aussi, tendue vers moi +de tout son être en révolte ; puis elle se levait +et s’agenouillait pour prier longuement comme +à Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église +sombre, je respirai l’odeur d’un parfum profane +mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis +enfin, il faisait clair déjà.</p> + +<p>Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous +asseyions à peine à déjeuner qu’on apporta un +télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec +lequel il était peu lié venait de mourir dans +une propriété près de Laigle. Il ne laissait pas +d’enfants et l’on demandait son neveu pour +les formalités légales. M. de Sées ne reviendrait +que le lundi matin. Je décidai aussitôt +de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine +et Charles lui-même protestèrent. Pourquoi +les priver de ma présence à cause du +bref voyage de M. de Sées ? Ils ne l’entendaient +pas ainsi. Je leur avais promis trois +jours ; ils ne me tenaient pas quitte à moins. +Je remarquai que Madeleine se bornait à +appuyer très faiblement les objurgations des +siens. Je me laissai pourtant convaincre. +L’après-midi j’accompagnai Charles jusqu’à +Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, +je flânai dans la vieille ville et devant +la tapisserie de Guillaume le Conquérant. Je +regagnai Orville à pied.</p> + +<p>Une irritation sourde m’empêchait de sentir +ma lassitude. Madeleine semblait plus +morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, +comme je me détournais d’elle, je vis qu’elle +me suivait des yeux. Elle ne prit aucune part à +la conversation pendant le repas. Par une saute +d’humeur que je ne m’expliquai point, je fus +assez brillant et amusai les Clairville. Mais +dans tout ce que je disais de général, il y avait +une pointe secrète qui ne pouvait être sentie +que par Madeleine, et sentie à la façon d’un +aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense +de moi-même par un grand abattement après +le dîner. La soirée, heureusement, fut brève, +on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes +laissés un instant en tête à tête. Madeleine +me dit avec timidité :</p> + +<p>— Vous avez l’air fatigué, Philippe.</p> + +<p>— Cela n’a pas d’importance, répondis-je +en haussant les épaules.</p> + +<p>J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à +bout de nerfs et continuai sèchement :</p> + +<p>— Vous auriez mieux fait de me laisser partir.</p> + +<p>— Je vous demande pardon, dit-elle humblement, +d’une voix si faible que je l’entendis +à peine.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Clairville rentrait. Peu après, nous +nous séparions.</p> + +<p>Je redoutais la solitude de ma chambre, et +non sans raison. Dès que j’y fus enfermé, une +tempête se déchaîna en moi. La volonté de +Madeleine, et sa volonté seule, créait une situation +absurde. Quoi, nous étions tous deux dans +cette maison, libres pour une fois, et nous ne +passions pas la nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous +hâtifs de Paris où l’on a à peine le +temps de se déshabiller, où l’on se prend +montre en main, elle pouvait s’endormir et se +réveiller sous mes baisers, me prodiguer les +siens, sentir même dans son sommeil mon +corps contre son corps, et elle ne venait pas ! +Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait +si facilement !…</p> + +<p>Et si j’allais la surprendre ? Elle serait à +ma merci. Pour descendre chez elle, un escalier +de bois… Il craquerait. Ses parents, vieilles +gens au sommeil léger, se réveilleraient… Un +scandale !</p> + +<p>J’étais hors de moi de désir et de fureur. +Je poussais les volets, j’avais besoin d’air pur. +Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de +son souffle puissant. J’entendais le froissement +des branches agitées dans le bois voisin +et le cri d’amour mélancolique et flûté +d’un crapaud au bord d’une mare. Le calme +de la campagne nocturne m’apaisa.</p> + +<p>Je fermai les volets et me préparai à me coucher. +Il était près de minuit. Refoulant les +images et les idées qui m’avaient obsédé, il +fallait dormir… Un craquement du parquet +devant ma chambre me rendit la fièvre. Ah ! +ah ! Madeleine venait enfin ! Je savais bien +que rien ne la retiendrait ! Il était, parbleu, +impossible qu’elle ne vînt pas… D’un bond, +je fus à la porte et l’ouvris… L’obscurité, +rien…, j’attendis encore. Me serais-je trompé +sur Madeleine ? Étais-je assez fou pour croire +qu’elle m’aimait au point de risquer quelque +chose pour moi ?… Je rentrai dans la chambre +et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier sursaut +d’espérance si vite déçue m’avait brisé. +Je restais sans force. Dans l’engourdissement +qui me gagnait, j’entendis un grincement de +gond, ah ! si léger que d’abord on pouvait +s’y méprendre. Mais non, il se prolongeait, il +emplissait la maison. Une porte s’ouvrait !… +Je courus à la mienne et, debout, frémissant, +je me mis à écouter comme seul un amant +attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne +vivais plus que par les oreilles… Et d’abord +le silence, un siècle de silence, les années s’accumulaient +sur moi… puis, soudain, comme +au commandement d’un chef d’orchestre invisible, +le bruit d’une marche d’escalier qui +gémit sous la pression d’un pied, car il n’y a +pas d’erreur possible, une feuille de parquet +qui joue sous l’influence de la température ne +rend pas le même son qu’une marche d’escalier +sur laquelle un pied, même avec mille précautions, +même déchaussé, se pose. Ce bruit +me parut vibrer si fort que je vis du coup +maîtres et domestiques alarmés se précipiter +hors de leurs chambres en criant : « Au voleur !… » +Rien, une nouvelle onde de silence +interminable ; j’étais un vieillard !… je retombai +dans mon fauteuil… Un craquement, tout +proche, me rendit la jeunesse. Mais il m’était +impossible de bouger ; je n’entendais plus +maintenant que le battement précipité de mon +cœur.</p> + +<p>Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de +l’ombre, Madeleine apparut, en peignoir, les +cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait +un peu, son visage avait une gravité qui me +frappa. Elle vint à moi, mit ses bras autour de +mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, +elle dit :</p> + +<p>— Je mourais loin de toi !</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Je me réveillai en sursaut. Quelle heure +était-il ?… Madeleine dormait, à moitié couchée +sur moi, la bouche près de la mienne, comme +si le sommeil l’avait surprise au milieu d’un +baiser. Dans la demi-obscurité, je voyais l’arc +de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine +jour. A travers les rideaux, de la clarté filtrait. +Je me levai doucement et, ne voulant pas frotter +une allumette pour allumer la lampe, j’allai +à la fenêtre et entr’ouvris les volets.</p> + +<p>Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait +la rosée ; le vent était tombé ; le soleil +devait être au ras de l’horizon, mais caché par +une ondulation du terrain ; tout était paix et +calme dans la campagne silencieuse. Je regardai +la pendule, elle marquait quatre heures.</p> + +<p>Je me retournai vers le lit. La chemise +de Madeleine avait glissé, laissant l’épaule et +le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi +et digne d’être aimée ! L’amour l’avait portée +jusqu’à ma chambre. J’oubliai nos âpres +combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. +Elle m’appartenait tout entière ; purifiée +au feu de la passion, elle n’avait jamais +été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait +jamais qu’à moi. Je ne pensais qu’à la douceur +de nos étreintes, qu’à jouir d’elle encore ; +la nuit n’était pas finie ; j’avais soif de ses +baisers. Je me penchai sur son sein et y posai +ma bouche. Elle dormait si profondément +qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris +dans mes bras.</p> + +<p>— Mon amour, dis-je, c’est moi !</p> + +<p>Engourdie, les yeux clos, flottant entre la +veille et le sommeil, elle m’enlaça, et ses +lèvres, ah ! certes, elles n’étaient pas réveillées ! +balbutièrent un mot jailli de l’inconscient +d’elle-même, d’habitudes empreintes +en sa chair par sept années de vie conjugale, +un mot qui me glaça :</p> + +<p>— Charles !</p> + +<p>Je me relevai brusquement et la repoussai. +Elle retomba sur l’oreiller, et, innocente +de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. +Je restai immobile, les yeux fixes. D’un mot +que je ne pouvais même pas lui reprocher, +elle m’éloignait de cent lieues. Pour se +défaire de moi, elle avait accumulé les arguments +les plus touchants ; ses supplications +et ses larmes étaient demeurées sans effet ; je +l’avais poursuivie, je l’avais eue. Elle avait +appelé Dieu à son secours. Il n’était pas +nécessaire d’aller si haut et de se donner tant +de mal. Une arme plus efficace était sous sa +main, mais interdite. Au moment du plus +grand péril, Madeleine instinctivement s’en +emparait et, sans le vouloir, me portait un +coup mortel. Un seul nom suffit pour me +rappeler qu’elle était à un autre et que ma +possession d’elle ne serait jamais que précaire +et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de +sophismes, j’avais interprété à ma guise le +peu que je savais des rapports existant entre +elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne +l’avait jamais aimé ! Eh ! qu’importe ! C’était +lui — Charles ! — qui l’avait faite femme. Elle +n’avait connu, ou subi, que ses caresses et +lorsque, plus qu’à moitié endormie, elle sentait +une bouche sur son sein, c’était le nom +de son mari qui lui montait aux lèvres.</p> + +<p>Je me répétais machinalement : « Impossible ! +impossible ! » Aucune explication ne +devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine +maintenant ? que lui dire ? Il n’y avait +qu’à fuir sans attendre un jour. Cette idée +devint si forte que je me levai et commençai +à m’habiller. Allais-je vraiment sortir de cette +maison à la minute ? Je m’arrêtai. Sans plus +réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine +n’avait pas bougé.</p> + +<p>Un rayon de soleil presque horizontal +franchit la fenêtre.</p> + +<p>J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce +qui se passerait. Quel démon avait jeté ce nom +dans la nuit ? Tout arrivait en vertu de forces +obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles +me chassaient d’Orville ; je n’opposais aucune +résistance, je ne me plaignais pas, je partais.</p> + +<p>Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai +au profit de Madeleine. J’avais le cœur +serré en songeant à elle. Que penserait-elle de +mon départ dont je lui cacherais la cause ?… +Puis je me détachai du présent et notre situation +m’apparut comme si, des années s’étant +écoulées, j’en raisonnais à distance. Qu’attendre +de plus d’un amour condamné à la +mort ? Il était brusquement tranché par le +couperet de la guillotine, mais il avait porté +tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le +devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et +son Dieu, des jours un peu gris, un peu ternes, +où passerait parfois, tel un éclair qui déchire +la nue, le souvenir éblouissant de son péché.</p> + +<p>Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur +moi-même. Je me raidis, j’étais décidé à ne +pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à +Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort +avait été de lui demander un bonheur qu’elle +ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif +et jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme +mariée ? Si douloureuse que fût l’épreuve, il +fallait en charger mes seules épaules et ne pas +gémir sous le faix.</p> + +<p>Je tâchais ainsi — mais y réussissais-je ? — de +m’endurcir, lorsqu’un soupir presque +enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine +se réveillait dans un désordre charmant, +rejetait en arrière ses cheveux défaits, remontait +la chemise qui, glissant, l’avait laissée +demi-nue, rentrait sous le drap une jambe qui +sortait du lit. Souriante et un peu honteuse, +elle se redressa.</p> + +<p>— Philippe, dit-elle.</p> + +<p>Je la vis heureuse, confiante, parée des +grâces de l’amour et pourtant avec un rien +de confusion dans son regard qui cherchait le +mien. Chassant mes soucis amers, je me penchai +vers elle. Elle me prit dans ses bras et, +soudain détendu à la tiédeur de son sein, je +sentis mes yeux se gonfler de larmes. Une +d’elles glissa le long de ma joue et tomba sur +l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, +qu’après tant d’épreuves j’étais ému jusqu’à +pleurer de joie. Fière de mon amour, elle me +caressait.</p> + +<p>— Comme tu m’aimes ! dit-elle. Je t’aime +aussi.</p> + +<p>Nous restions accolés, presque fondus de +tendresse. Pourtant je la tenais pour la dernière +fois serrée sur mon cœur et cette pensée +déchirante me la rendait plus chère encore, +m’attachait plus étroitement à elle, car en ce +moment le bonheur et la misère se mêlaient +en moi de telle façon que je n’en pouvais discerner +les fils inextricablement noués. Je la +couvrais de baisers dont je ne savais si c’était +ceux que l’on échange, un mouchoir à la main, +quand on se dit adieu, ou ceux que la passion +prodigue à une maîtresse adorée.</p> + +<p>Le bruit d’un volet claquant contre le mur +mit fin à nos transports.</p> + +<p>Madeleine sursauta.</p> + +<p>— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.</p> + +<p>L’horloge du village répondit en sonnant +six coups.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Nous nous retrouvâmes à la messe de dix +heures. Madeleine ne leva pas les yeux sur +moi. Après le déjeuner où le malaise entre +nous était si visible que M. et M<sup>me</sup> de Clairville +eux-mêmes le perçurent, je proposai par +politesse, et certain d’être refusé, une promenade +à pied. Je passai mon après-midi à arpenter +les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin. +Orville m’était devenu insupportable. +Je ne pensais qu’à fuir avant que M. de Sées +rentrât. Je regagnai la maison tard dans +l’après-midi, recru de chagrin et de fatigue. Je +vis Madeleine seule un instant et j’eus soin de +lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. +Je lui dis que je jugeais préférable de +m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres +raisons que les miennes, elle m’approuva et se +chargea d’expliquer mon départ à ses parents +et à son mari.</p> + +<p>Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs +qui m’emmenait à Bayeux sortait de la +cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait +une écharpe en signe d’adieu. Elle essayait +de sourire. Aurait-elle pu retenir ses larmes +si elle avait su que je la quittais pour toujours ?</p> + +<p>A Paris, je me rendis au ministère des affaires +étrangères où je faisais depuis trois ans un +stage. Un poste était vacant à Constantinople. +Je l’obtins. Mes affaires personnelles furent +rapidement réglées.</p> + +<p>Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à +Orville. Je lui écrivis pour lui dire ma décision. +Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots +que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. +Il me suffit de laisser parler mon cœur +encore plein d’elle.</p> + +<p>Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le +train pour Marseille, porte de l’Orient.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Cependant que je réglais ainsi le cours +extérieur de ma vie, je restais en moi-même +blessé et douloureux. A Paris pendant les trois +semaines qui suivirent la fatale nuit d’Orville, +je me tâtais anxieusement pour circonscrire +l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des +précautions inouïes comme un malade qui sait +que, s’il fait tel geste, il réveillera un mal aigu, +mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais +pas. J’explorais la région neutre où je +pouvais me mouvoir sans risques. L’ayant +reconnue, je décidai de ne point sortir de cette +zone indolore : « De quoi s’agit-il, en somme ? +me disais-je. De ne pas penser à Madeleine ? +N’est-ce pas une question de volonté ? Ne +puis-je l’exercer efficacement ? Si Madeleine +se présente à mon esprit, chassons-la, quel +que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, +quelles que soient les ruses qu’elle imagine +pour me demander audience. En ce moment, +elle n’est pas mon amie ; elle ne reviendra +près de moi que pour me tourmenter ; avec +elle il n’est point de repos. »</p> + +<p>Il fallait donc ne pas me perdre dans les +rêveries sentimentales où se plaisent — et +s’empoisonnent — les amants malheureux. Je +déployais une énergie incroyable à fuir Madeleine. +Où qu’elle se montrât, je lui tournai le +dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. +Tous les moyens m’étaient bons pour +me distraire. Je fis de la culture physique, +des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur +mon torse. Hélas ! lorsque j’étais à demi nu, +les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse, +me regardait. Je m’occupai de mes +affaires, je dressai des comptes, je vécus parmi +les chiffres. Le total des additions donnait +immuablement Madeleine.</p> + +<p>Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai +audacieusement un parti opposé. Je me +contraignis à ne penser à rien autre et à la +voir seulement comme la femme de son mari. +Je croyais pouvoir me détacher d’elle par +l’évoquer en des postures dégoûtantes. « Le +jaloux… est obligé à joindre en son esprit +l’image de la femme qu’il aime aux parties +honteuses et aux excréments d’un autre… » dit +Spinoza.</p> + +<p>Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me +dépris point de Madeleine. Pourtant dans les +crises les pires de ma passion, j’eus la force de +résister aux montées subites de désir qui me +poussaient à la rejoindre à Orville où elle était +toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais ; +cela au moins je le voyais clairement.</p> + +<p>Au moment de partir j’étais au comble du +désespoir. Je n’attendais plus ma guérison que +d’un changement complet de décor et d’habitudes. +Y avait-il encore pour moi un baume +en Arabie ?</p> + +<p>Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. +A peine le pied sur le bateau, je sentis que +commençait une existence nouvelle. Tout +me plaisait, l’agitation du port, le bruit des +camions retentissants, les sifflets, la lumière +éblouissante, la légèreté de l’air, sa transparence, +l’azur des flots et du ciel, et même la +chaleur d’un midi méridional tempérée par la +brise marine. Mille petits drapeaux préparés +pour le 14 juillet claquaient au vent. Je +m’étonnais d’avoir pu vivre jusqu’ici sous les +cieux gris du nord ; en les quittant, je laissais +derrière moi, bagage inutile, les années passées, +leurs tristesses, leurs soucis. Ce beau +bateau qui filait vers le Levant emportait un +être ardent et fier que rien, désormais, ne +pourrait humilier.</p> + +<p>C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé +au bastingage, je regardais les maisons serrées +de Marseille, ses monuments, ses jardins +fuir à l’horizon. Déjà le bateau cherchait son +équilibre sur la houle régulière qui venait du +large ; de petites vagues écumeuses couraient +le long de ses flancs noirs. Des souvenirs classiques +hantaient mon esprit. Entendrai-je +chanter les sirènes ? Ah ! j’étais décidé à ne +pas me couler de la cire dans les oreilles, à ne +pas me faire attacher au mât du navire.</p> + +<p>A cet instant une voix féminine, pleine et +riche, prononça mon nom à quelques pas. Je +me retournai vivement.</p> + +<p>Une jeune fille était là, grande, mince, +le teint ambré, l’expression grave et douce +à la fois. Qui était-ce ? Aussitôt, je trouvai. +L’ovale du visage, les yeux étroits, les longs +sourcils arqués :</p> + +<p>« Isabelle ! m’écriai-je. Et pourtant combien +changée d’elle-même ! »</p> + +<p>C’était, en effet, M<sup>lle</sup> Saint-Aignan, que je +n’avais pas revue depuis deux ans au moins. Je +lui tendis la main et, d’un mouvement rapide, +joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche +autour de sa taille comme si j’avais peur qu’elle +ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le +fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais +quittée, elle était une enfant fermée et sauvage. +Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune +fille qu’elle était devenue, une amie ? Comment +savais-je tout de suite, sans un mot échangé, +que les liens anciens, plus solides que je +ne le croyais, loin de se rompre avaient pris +de la force pendant l’absence ? Et ce ne fut +pas la seule chose que j’appris en un espace +de temps si bref. Je m’aperçus que la solitude +où j’avais vécu récemment, à laquelle je +m’étais condamné, que je croyais bonne et +salutaire, me faisait horreur, que je n’étais +pas destiné à être malheureux et à nourrir +des pensées sombres. Un coup d’œil suffit +à dissiper les nuées tristes dont je m’entourais. +Le soleil n’emplissait-il pas le ciel ? +N’avais-je pas près de moi une fille souriante ? +Tout cela en une seconde. On assure que +l’homme qui va mourir voit en aussi peu de +temps la longue suite des jours qu’il a vécus +défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas +mourir, mais peut-être dans un regard vis-je +toute ma vie à venir…</p> + +<p>Cependant mon bras gauche restait autour +de la taille d’Isabelle. L’absence de préméditation, +l’ingénuité, pouvaient seules excuser +ce geste. Elle le comprit, elle se dégagea non +pas brusquement, mais avec lenteur. Ainsi à +la minute où nous nous retrouvions, nous nous +montrions capables d’agir dans des circonstances +délicates, et sans nous être concertés, +en parfaite harmonie. Il y eut un instant de +silence, puis commença une vive conversation +à bâtons rompus. Que d’événements, petits +et grands, durant une si longue séparation ! +A nous entendre, à voir l’intérêt que nous prenions +à nos bavardages, il semblait que nous +eussions à nous en raconter pour toute la traversée. +Cependant je ne cessais d’examiner +Isabelle, et avec quel sérieux ! C’était à croire +que je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien +me plaisait l’éclat répandu sur ce visage, +sa pureté, sa fraîcheur rayonnante ! Et je faisais +peu à peu une merveilleuse découverte : +cet éclat, cette fraîcheur, cette pureté ne pouvaient +émaner que d’une jeune fille, ils lui +appartenaient en propre, ils étaient comme la +fleur de son corps intact. Je sentais que seul a +du prix ce qui n’a été touché par personne et +que le plus rare, le plus beau présent qu’une +femme puisse offrir à un homme est sa virginité. +Le souvenir me traversa, à la façon d’un +coup de poignard, de la nuit où, évoquée par +deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre +de mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers +de la femme que j’aimais.</p> + +<hr> + + +<p>M<sup>me</sup> Saint-Aignan et sa fille allaient passer +le reste de l’été et l’automne à Constantinople +où les appelaient le soin de leurs affaires et +leur plaisir. M<sup>me</sup> Saint-Aignan qui supportait +mal la mer ne sortait pas de sa couchette.</p> + +<p>Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions +point. L’aube nous trouvait sur le pont +que les matelots lavaient à grande eau et les +nuits étaient si douces que nous ne nous décidions +pas à regagner nos cabines. Nous longeâmes +la Sicile ; puis la mer Ionienne agitée +nous berça. Le lendemain, au petit jour, nous +étions ensemble pour voir surgir des nuées du +levant et des flots gris la masse rocheuse du +cap Matapan. Isabelle, dont la culture était +peu livresque et en avait à mes yeux plus de +charme, ne partageait que par sympathie +l’émotion qu’éveillait en moi l’idée de débarquer +en Grèce.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle +me dit :</p> + +<p>— Constantinople est plus beau !</p> + +<p>Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. +Une lumière ambrée et légère baignait les +marbres des temples, les pierres écroulées à +leur pied et, au loin, les pentes violettes du +Lycabète. Isabelle préféra l’Érechthéion au +Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le +corps plein, la tête petite aux cheveux ondulés, +ne figurait-elle pas une vivante cariatide ? Les +Niké du petit musée l’arrêtèrent :</p> + +<p>— Elles ont des bras ronds, gros, bien en +chair. Ce sont de fortes filles de la campagne. +Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas +l’âme paysanne.</p> + +<p>A Smyrne, premier contact avec l’Orient, +Isabelle eut la coquetterie de paraître voilée +presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle +arriva sur le pont où je l’attendais, je +surpris un peu d’inquiétude dans son regard. +La trouvais-je à mon goût ? Voilà la seule +question qui la préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle +pour me faire comprendre, sans oser me le +dire, qu’elle désirait me plaire.</p> + +<p>Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des +marchands accroupis au seuil de leur boutique +nous offraient des colliers d’ambre, des +étoffes lamées, des tapis. Une odeur d’épices +emplissait l’allée couverte. Par une porte donnant +sur la campagne, des chameaux mélancoliques, +roux et désabusés, montrèrent leur +cou pelé et leurs longues dents jaunes.</p> + +<p>Des plaisirs variés et purs, un beau décor +changeant, la présence continue d’Isabelle, je +souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. +Aucun retour offensif du passé ; j’étais guéri. +Si je pensais à Madeleine, c’était sans amertume. +Déjà cet amour participait à la grandeur +et à la sérénité des choses mortes. Je ne disais +plus : « Si… » Il était un tout auquel je ne pouvais +rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer. +Mes souffrances m’avaient accouché +de mon être véritable. Elles étaient les étapes +douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. +Grâce à elles, je n’ignorais plus +où chercher le bonheur. Celui que je goûtais +aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je +pas aux pleurs versés dans les bras de Madeleine ?</p> + +<p>Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité +et un naturel qu’on aurait peine à +imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de +dissimulation était aussi éloignée de l’esprit +d’Isabelle que du mien. Pourquoi aurait-elle +cherché à jouer un personnage puisqu’à +l’instant où elle m’était apparue elle m’avait +séduit en étant elle-même ? Pourquoi aurais-je +dressé des plans pour conquérir un cœur qui +ne se défendait pas ? Notre entente, nous +n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par +des mots, nous en jouissions comme du ciel et +de l’air. Nous ne parlions pas de l’avenir, +nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions +qu’à nous connaître plus complètement. +Il semblait que la tâche fût infinie à voir l’ardeur +que nous y apportions. Et pourtant ce +que nous avions à apprendre ainsi était secondaire, +car la seule chose qui importât, nous +la savions depuis longtemps déjà sans nous +la dire. Elle nous avait été révélée à la minute +où nous nous étions retrouvés. Rien n’était +capable d’altérer la certitude que nous avions +gagnée alors. Nous savions que nous serions +l’un à l’autre…</p> + +<p>Parfois nous causions sérieusement, de +Constantinople et de la vie qu’y menaient, non +les Européens mais les Turcs. Dans son langage +où les choses graves et les choses légères +s’entremêlaient d’une façon charmante, Isabelle +me disait qu’elle trouvait honorable +pour une femme de ne connaître et de n’aimer +qu’un homme : « Je n’en demande pas +davantage », ajoutait-elle en souriant. Elle parlait +un peu le turc et me donnait des leçons +avec une application incroyable, comme s’il +était vraiment utile pour ma carrière que je +l’apprisse.</p> + +<p>Puis soudain, nous redevenions des enfants. +Ce n’étaient que jeux, devinettes, énigmes, +rébus, marelle, courses à cloche-pied, <span lang="en" xml:lang="en">shuffle +board</span>. Isabelle était adroite. En un exercice, je +triomphais, car j’étais seul compétiteur. Je me +laissais descendre en tournant, les jambes relevées +à angle droit, le long d’une de ces colonnettes +minces, en cuivre, qui soutenaient le +pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un clown, +assis à terre après m’être dévidé autour de +la colonnette. L’admiration, l’envie et le rire +se disputaient Isabelle ébahie. Le rire l’emportait.</p> + +<p>On conçoit que lorsque M<sup>me</sup> Saint-Aignan +nous rejoignit à l’entrée de la mer de Marmara +ces folies ne furent plus de mise.</p> + +<p>Du reste nous touchions au terme du voyage. +Vers la fin de l’après-midi, nous nous penchâmes, +Isabelle et moi, à l’avant du bateau +pour voir le ciel s’embrumer à l’orient. Des +poussières grises étaient suspendues au-dessus +de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, +elles se dorèrent dans les rayons du +soleil. Une coupole, puis d’autres se montrèrent +et les pointes blanches effilées des +minarets montant comme un cri vers le ciel. +Une double ville immense, désordonnée, apparut +sur des collines entre lesquelles coulait un +fleuve aux flots bleus. Mille fenêtres s’illuminèrent +aux feux du couchant. Les noirs +cyprès des cimetières fusaient au milieu des +maisons basses ; des terrasses surplombaient +la Corne d’Or ; des palais, des jardins descendaient +jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore +était couvert de paquebots et de barques, le +vent enflait les voiles, déchirait les panaches de +fumée et nous les apportait avec les appels +rauques des sirènes. Je sentis frémir dans la +mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. +Nous étions à Constantinople.</p> + +<p>Six semaines plus tard — il n’y avait pas +trois mois que j’avais quitté Orville — notre +mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade +de France.</p> + +<hr> + + +<p>Un homme aime une femme et l’attire à lui. +Préparée au bonheur, elle sait où elle va. Mais +Isabelle ignorante !… Riche de cent expériences, +à quoi me servaient-elles ? J’avais en face de +moi une fille chaste et vierge ! J’étais son +mari depuis quelques heures, j’allais être son +amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette +ne m’avait rien appris. Cédant tous +deux à une poussée violente de l’instinct, +Henriette avait été heureuse en même temps +que blessée.</p> + +<p>La nuit… Un couple pour la première fois +enlacé, un corps qui tremble et qu’on veut +épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut +contenir, les mots tendres qui rassurent, les +promesses, tout un balbutiement fervent et +mystérieux, puis le silence, un silence brusquement +rompu !… Ah ! je n’oublierai jamais +Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant +contre moi, ses joues humides de larmes, les +baisers timides et maladroits qu’elle me prodiguait. +Je la gardai dans mes bras, j’effleurais +doucement cette chair sans histoire où +aucun souvenir ne s’éveillait sous ma main +caressante. Isabelle était ma femme. Je baignais +dans la joie, une joie complexe et grave. +J’apprenais enfin pourquoi la nature a mis +sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent +ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, +ne doit être que le premier, l’unique. Si non, +incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit +nuptial m’avait montré la voie qui mène à la +vie bienheureuse. Ce que je pressentais depuis +la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. +Je me penchai vers elle, je baisai son front +pur. Vaincue par la fatigue, elle dormait, la +tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier +s’accordait aux mouvements de mon cœur +et, le long du mien, son corps s’allongeait +désormais sans crainte.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Nous habitions sur la rive d’Asie.</p> + +<p>Nous avions trouvé, entre Tchoubouklou et +Béikos, une maison turque isolée au bord +du Bosphore dans une position charmante. +M<sup>me</sup> Saint-Aignan et ses amis avaient crié à +la folie. Mais comment résister au désir de +quitter l’Europe ? Isabelle y tenait plus que +moi encore. Vivre en Asie, fût-ce à un mille +de Thérapia, était si tentant que nous n’hésitâmes +point. Nous ignorions les conséquences +lointaines d’une décision en apparence +anodine.</p> + +<p>Notre maison était construite en bois au +ras de l’eau ; une seule grande salle tenait tout +le rez-de-chaussée du côté du Bosphore. Sur +le jardin, divisé en deux et clos de hauts murs, +plusieurs pièces complétaient ce que nous +appelions le sélamlik. Au premier étage, l’appartement +des femmes, une série de petites +chambres, regardait la côte d’Europe par ses +fenêtres artistement grillagées de bois. On ne +pénétrait dans le harem qu’avec difficulté. Il +fallait franchir cinq portes dont la seconde se +fermait automatiquement quand on ouvrait +la première, et ainsi de suite. Ces précautions +enchantaient Isabelle.</p> + +<p>— Tu vois, lui dis-je, que je pourrai t’enfermer +maintenant.</p> + +<p>— Ah ! répondit-elle, crois-tu qu’une fois +derrière ces portes, j’aurai jamais envie de +m’échapper ?</p> + +<p>Le harem avait son jardin et, dans le jardin, +un pavillon pour les servantes. Nous étions +riches, en outre, d’un hamman et de communs +où se trouvaient la cuisine et le logement des +serviteurs.</p> + +<p>Nous résolûmes de conserver ces sages +divisions et de régler autant que possible notre +vie à la turque. Mais nous étions frileux +et installâmes partout de grands poêles de +faïence russes achetés à un de mes collègues +qui rentrait à Saint-Pétersbourg.</p> + +<p>Nous avions l’ambition de ne pas introduire +des meubles européens dans notre yali, +au moins dans la pièce du rez-de-chaussée où +nous nous tenions. Cela restreignait singulièrement +notre choix et nous dûmes nous borner +à mettre le long des murs des divans chargés +de coussins, et, près des divans, les petites +tables basses, rondes ou octogonales, incrustées +de nacre, d’écaille, ou d’ivoire, sur lesquelles +les Turcs posent leur tasse de café ou +leur cigarette.</p> + +<p>Pour cette pièce, nous voulions des tapis +anciens, seul et rare luxe de l’Orient. Ces +recherches nous firent courir Stamboul. Bientôt +tous les marchands et courtiers du vieux +bazar et de Péra nous connurent. C’étaient +avec eux des conciliabules sans fin, des rendez-vous +mystérieux, des visites faites à des maisons +perdues dans des quartiers lointains. +Nous prenions à cette chasse aux tapis un vif +plaisir, nous ne nous pressions pas d’acheter, +la poursuite en elle-même avait son prix. +Chemin faisant, nous trouvions un beau morceau +de velours oriental, une soie brochée, +une toile persane peinte à la cire où brillaient +des poussières de mica. Un arbre touffu y +était représenté ; à son pied, deux lions s’affrontaient +et des oiseaux jouaient au milieu de +ses mille fleurs blanches. Chaque matin, dès +notre réveil, deux ou trois barques attendaient +devant notre maison. C’étaient des courtiers +qui nous apportaient quelques merveilles +découvertes par eux, un tapis yordès « sur +lequel le sultan Mahomet II lui-même avait +prié », un ispahan miraculeusement conservé +pour nous au fond d’un palais, et dont la +fraîcheur faisait dire au marchand : « Il est +comme une jeune fille ! », un velours à personnages +datant de Chah Abbas. Le yordès +avait été refait hier au bazar, l’ispahan n’avait +pas un brin de laine qui fût ancien, le velours +n’était guère plus âgé que moi. Mais les histoires +de ces hommes ingénieux nous amusaient +autant que celles des mille et une nuits. +Certains d’entre eux étaient si fins que, voyant +le plaisir qu’Isabelle avait à parler turc, ils +affectaient de ne pas savoir le français. Nous +les écoutions en déjeunant dans la salle presque +vide. Dès le printemps les fenêtres étaient +ouvertes et l’air frais qui venait du Bosphore +caressait nos pieds nus.</p> + +<p>L’hiver fut consacré aux soins de notre installation. +L’été revenu, nous connaissions déjà +chaque place, chaque rue, chaque monument +de Stamboul, du château des sept tours au +fond mystérieux d’Eyoub, des terrasses si +belles du vieux sérail aux ruines du palais de +Constantin. Les mosquées nous accueillaient, +discrets visiteurs ; dans tous les quartiers des +échoppes s’ouvraient où nous étions traités en +amis.</p> + +<p>Avant la nuit, nous remontions le Bosphore +en caïque, suivant les plis et les replis +de la rive d’Asie. Nous nous arrêtions à un +village qui paraissait tout entier construit sous +le platane trois fois centenaire qui l’abritait. +Un proverbe dit : « Où le Turc a passé, +l’herbe ne pousse plus. » Ce proverbe doit +avoir une origine arménienne ; je n’avais vu +nulle part au monde de tels arbres. Un petit +café était là, où l’eau chauffait sur des braises. +Le cafedgi, vieil homme à la longue barbe +blanche, nous recevait en souverains étrangers +débarqués chez lui, souverain comme nous. +Nous ne rentrions que lorsque mille lumières +s’allumaient autour de Thérapia. Du fond de +notre obscurité asiatique, nous jouissions du +feu d’artifice que l’on nous offrait.</p> + +<p>Notre vie s’arrangeait sans peine. J’allais à +l’ambassade le matin par le bateau qui touche +à Galata vers onze heures. Souvent Isabelle +venait m’y chercher en caïque et nous déjeunions +dans quelque restaurant turc de Stamboul. +Ou bien elle arrivait au milieu de +l’après-midi et nous regagnions Tchoubouklou +par le chemin des écoliers.</p> + +<p>Au début, nos rapports avec les Européens +se réglèrent simplement, nous étions de jeunes +mariés ; on nous laissa tranquilles. Nous arrangions +notre maison ; on ne vint pas nous voir. +Nous eûmes ainsi huit ou dix mois de répit +où nous prîmes la délicieuse habitude d’être +deux et de nous suffire. Isabelle se nichait +dans son bonheur et n’en voulait pas bouger. +Elle regardait la rive d’Europe, admirable +spectacle, et se félicitait chaque jour de n’y +point habiter. Sa seule crainte était que je +trouvasse monotones les jours que nous passions +ensemble.</p> + +<p>— Ne t’ennuieras-tu pas ici ? disait-elle, je ne +suis qu’une petite fille, et ignorante. Saurai-je +te garder ?</p> + +<p>De tels propos emplissaient mon cœur +de joie. Tout en Isabelle me plaisait ; je ne +me lassais pas d’être heureux par elle, gaie +ou sérieuse, bavarde ou taciturne, aimante +et tendre toujours, et mienne absolument.</p> + +<p>A Tchoubouklou, elle s’habillait d’étoffes +claires et éclatantes à la façon des dames +turques de jadis. Elle glissait ses pieds nus +qu’elle avait fort beaux dans des babouches. +Et déjà lorsqu’il fallait mettre une robe à +l’européenne, des bas et se chausser pour sortir, +elle soupirait :</p> + +<p>— Tu ne m’aimeras pas ainsi, n’as-tu pas +épousé une orientale ? Qu’attends-tu pour +m’enfermer derrière les cinq portes du harem ?</p> + +<p>Elle découvrit au vieux bazar une robe +d’honneur boukhare ancienne, d’une ampleur +incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie +au petit point où sur un fond grenat s’enlevaient +des bouquets de vives fleurs. Elle +m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets +en fines cordelettes tressées. J’endossai +le khalat qui est le plus confortable vêtement +d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous +harmonisions ainsi avec la décoration de la +grande pièce où nous habitions. Parfois des +touristes passaient devant nos fenêtres en +canot à pétrole et nous regardaient curieusement.</p> + +<p>— Ils nous prennent pour des Turcs, disait +Isabelle enchantée. Mais ils ignorent, ces +nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais +pas voir.</p> + +<p>Sans sortir de chez elle, mais grâce à des +relations — les relations, c’étaient de vieilles +femmes voilées qui entraient assez mystérieusement +par l’arrière du jardin — elle avait +trouvé un cuisinier turc qu’on appela, comme +il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété +d’un ou deux garçons de cuisine, m’établit +par raison démonstrative la vérité d’une +phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien +connu.</p> + +<p>— Il n’y a que deux cuisines mères, la +française et la turque.</p> + +<p>Le hadji-bachi avait cent et une manières, +toutes excellentes, de préparer les légumes +et le riz, les œufs, la volaille, le poisson, +l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne +pas nous faire manger deux fois le même plat.</p> + +<p>Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait +avec ses servantes dont le nombre n’était +pas exactement fixé. La première femme de +chambre répondait au nom de Souzidil, la +seconde était Nilfer, les autres restaient pour +moi anonymes. Un jour, c’était une couturière +qui dormait à la maison, parce qu’il était trop +difficile de rentrer chaque soir à Constantinople. +Elle finissait par loger chez nous. +Peut-on se passer d’une couturière ? Et la couturière +pouvait-elle travailler sans une apprentie ?</p> + +<p>Deux rameurs étaient attachés au service du +caïque, qui aidaient aussi à leurs moments perdus +le jardinier. Un arménien, Agop, servait +de valet de chambre et de maître d’hôtel et +se faisait seconder par un de ses petits compatriotes, +Onyk. Toutes les femmes habitaient +soit les pièces de derrière au premier étage, +soit un pavillon élevé dans le jardin dépendant +du harem.</p> + +<p>Je donne ces détails bien qu’ils puissent +paraître de peu d’intérêt, mais, comme on le +verra par la suite, ils ont leur importance et +doivent trouver leur place ici. Cependant le +mécanisme d’une vie si différente de celle que +j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans +effort. J’avais été élevé en province par la plus +sage des mères ; à la maison, où tout était +calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance, +nous avions trois domestiques qui +faisaient en quelque sorte partie de la famille +et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais +je prenais les habitudes de l’Orient ou, mieux, +je m’y laissais aller mollement. Et déjà, il me +semblait difficile de recommencer un jour +l’existence étroite que l’on mène en Europe. +J’aimais d’être entouré de nombreux serviteurs, +de voir passer à l’arrière-plan dans +l’ombre du harem des figures féminines dont +je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes +ordres.</p> + +<hr> + + +<p>Mais, en face de nous, l’autre rive nous +appelait. A la belle saison, les villas et les +hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous +avions des amis et des relations qui nous réclamaient ; +en outre, des visites obligées, toujours +remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes, +me plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment +prolongée. Je voyais que bientôt nous +ne pourrions plus suivre le cours voluptueux +et paisible de nos heures asiatiques.</p> + +<p>Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi +à des devoirs de politesse. Isabelle en +souffrit plus que moi qui avais conservé par +mon service à l’ambassade un contact avec les +Européens. Une fois chez les gens, elle montrait +toute la bonne grâce possible, bien qu’elle +fût timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était +un soupir de soulagement. Notre installation +excitait la curiosité. Nous vivions à la turque, +paraît-il. Avions-nous des esclaves ? Nous nous +étions meublés de la façon la plus originale.</p> + +<p>On demandait à Isabelle quand on la trouvait +à la maison. Elle éludait. — Ne prendrait-elle +pas un jour ? — Plus tard, répondait-elle. +La seule idée d’avoir « un jour » dans notre +yali était absurde.</p> + +<p>Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur +d’Autriche-Hongrie qui était de +nouveau à Péra une invitation à dîner. Un +refus était difficile, quasi-impossible. Mais +que de problèmes se posaient à la pauvre Isabelle ! +Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait +pas songer à se rendre à Constantinople en +caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher à +Péra ! Drame !</p> + +<p>Nous avions déjà discuté l’achat d’un +canot à pétrole. Isabelle y était opposée ; elle +aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore +à toute allure dans l’odeur de l’essence ? Mais +un canot me serait utile pour aller à Constantinople +en hiver quand le service des bateaux +à vapeur est diminué. L’invitation à l’ambassade +d’Autriche, qui serait suivie d’autres, sans +doute, nous obligea à prendre un parti. Un +canot nous conduirait à Galata et nous regagnerions +facilement la rive asiatique. Peu de +jours après, le petit port de notre yali abritait +un canot. Isabelle le regardait d’un œil hostile. +Elle n’en aurait jamais aucun plaisir. +Pourtant il me permettait de rester plus tard +chez nous le matin et me ramenait plus tôt +auprès d’elle l’après-midi. Je m’accoutumai +vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me +transportait en un clin d’œil, comme le tapis +d’un magicien, de Tchoubouklou à Thérapia +ou à Constantinople. Et nous voici, au bout +d’un an de mariage, munis, chacun, de notre +bateau !</p> + +<p>A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle +prétexta une indisposition et ne m’accompagna +pas à des dîners diplomatiques. Rien +ne lui paraissait plus insipide qu’une réunion +mondaine ; elle prenait les choses au +sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole +qui est de mise dans un salon. Elle était +belle ; les hommes l’entouraient et lui faisaient +la cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en +riait avec moi, parfois elle s’irritait.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cette société européenne ? +me disait-elle. Les femmes, celles du moins +qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des +amants. Les maris ne l’ignorent pas, ferment +les yeux, et cherchent une maîtresse à leur +goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues. +Une Turque appartient à son mari et ne +montre son visage à personne. Je connais l’une +et l’autre vie, je préfère la turque.</p> + +<p>Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait +peu sur la rive d’Europe ne me retenait pas +en Asie. Elle savait quels sont les devoirs, +les habitudes et les plaisirs d’un homme. +Ceux d’une femme étaient selon elle si différents +qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la +possibilité, de les mêler. Elle m’était reconnaissante +de me charger seul des corvées qui +sont généralement communes aux deux sexes. +Quand je revenais vers minuit, elle me fêtait, +me demandait mille détails. M’étais-je diverti, +m’étais-je ennuyé ? Avais-je une jolie voisine +à table ? Elle n’acceptait le monde que raconté +par moi. Elle ne montrait aucune jalousie ; +elle n’en ressentait point. Elle me voyait heureux +près d’elle ; j’étais tendre, je me plaisais +en sa compagnie dans ce beau yali qui +n’était qu’à nous. Si j’étais obligé de me +mettre en habit de soirée pour sortir, elle disait +que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon +khalat boukhare, et que les guivets persans +sont une chaussure plus agréable que les souliers +vernis.</p> + +<p>A la maison, les heures lui paraissaient +brèves. Même lorsque le mauvais temps avec +l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient +de la mer Noire poussant parfois des +tourbillons de neige devant eux, que le Bosphore +se hérissait de vagues courtes et dures, +Isabelle, condamnée à passer chez elle des +journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi +s’occupait-elle quand je vaquais à mon service ? +Je ne saurais vraiment le dire. Elle rêvait +ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions, +opposant la dignité de la vie turque à +la légèreté et à l’inconsistance de la nôtre. +Parfois, un écho de ces longues méditations +m’arrivait par un mot qui sonnait juste et +allait loin.</p> + +<p>Elle s’était liée avec quelques grandes +dames égyptiennes ou turques qui ne sortaient +qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait +à tout ce qui touchait à leur mode +d’existence ; elle m’en parlait souvent. Ces +dames parfois se plaignaient d’être recluses. +Isabelle en était surprise, car elle les jugeait +dignes d’envie. Elle les recevait dans notre +yali ; pas un homme ne paraissait.</p> + +<p>Un jour, en hiver, revenant de Constantinople, +je trouvai Isabelle causant en turc avec +une petite fille accroupie au pied du lit, à la +figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux +noirs farouches. Cette enfant se leva à mon +entrée — elle était plus grande que je ne +croyais — s’inclina, me saisit la main et la +porta à ses lèvres. Puis, elle recula et resta immobile, +attendant les ordres d’Isabelle.</p> + +<p>— Qu’est-ce que cette fille ? demandai-je.</p> + +<p>— C’est une petite Circassienne qui est née +dans un harem, dit ma femme. Sa mère est +morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a +plu. On m’a offert de la prendre ici. On sait +qui nous sommes, que nous avons une maison +et que, près de moi, elle mènera une vie +convenable. Elle n’a que douze ans, mais on +me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai +l’occuper. Elle ne nous gênera guère et je la +garderai, à moins que tu ne t’y opposes.</p> + +<p>Je me mis à rire.</p> + +<p>— Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je, +et non du mien. Comment s’appelle cette sauvageonne ?</p> + +<p>— Djémila, répondit Isabelle. C’est un +joli nom.</p> + +<p>Elle sut, en effet, « occuper » l’enfant Djémila. +Elle lui apprit le français et en fit une +poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler +des robes et des pantalons bouffants. +Elle l’emmenait dans son caïque, mais, à l’été +déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage +découvert.</p> + +<hr> + + +<p>Nos amis européens qui avaient cru à un +caprice d’Isabelle, à un désir passager de +jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être +que le prétexte inventé par une jeune +femme, et amoureuse, pour n’être pas dérangée +au début de son mariage, finirent par comprendre +qu’ils s’étaient trompés. Isabelle était +de plus en plus rare à Constantinople. Quand, +par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment +sur sa « turquerie ». Elle souriait et ne +répondait pas. Elle était si manifestement heureuse, +elle se montrait si certaine de l’excellence +de son choix, que les plaisanteries cessaient +bientôt. Tous s’accordaient à dire +qu’elle était charmante et que j’étais un mari +privilégié. Méritais-je un si rare bonheur ?</p> + +<p>Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à +entr’ouvrir sa maison de Tchoubouklou. Elle +invita à un goûter les personnes avec qui nous +étions en relation.</p> + +<p>Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai +à notre yali devant lequel étaient amarrés de +nombreux canots et caïques, et que je pénétrai +dans la grande pièce du rez-de-chaussée, +je fus surpris de voir Isabelle n’être entourée +que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun +des jeunes gens des banques n’était présent. +Toutes ces dames s’extasiaient sur le goût qui +avait présidé à notre installation. Quelques-unes +remarquèrent que notre intérieur ne ressemblait +pas à celui des princesses turques +qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait +des mobiliers de mauvais style européen, surchargés +de dorures. D’autres déclarèrent, avec +un sourire, que les divans étaient bas et mieux +faits pour y être couché qu’assis. Les cinq +portes du harem les enchantèrent. On en parla +longtemps. Je cherchai vainement le maître +d’hôtel, Agop, et son second, Onyk ; ils avaient +disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle +s’empressaient à servir des sorbets, de la chira +qui est un cidre de raisin léger, de l’aïran, ou +petit lait glacé, des glaces, des sirops, des confitures, +des pâtisseries, des bonbons, des noisettes +pilées et des fruits magnifiques. La +petite Djémila, que je n’apercevais presque +jamais et qui me parut singulièrement embellie, +en pantalon d’étoffe lamée et en boléro +brodé, ne quittait pas sa maîtresse.</p> + +<p>On fut unanime à déclarer que la réception +était un « succès » et la plus originale de la +saison.</p> + +<p>Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle +qu’il était curieux qu’aucun homme ne fût +venu.</p> + +<p>— Je n’en ai pas invité, me répondit-elle. +Toi seul as le droit d’entrer dans mes appartements. +Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi ? +continua-t-elle en passant les bras autour de +mon cou et en m’offrant ses lèvres. Le peu +que j’ai t’appartient tout entier.</p> + +<hr> + + +<p>Quelques jours plus tard, nous célébrâmes +le second anniversaire de notre mariage. Les +femmes nous apportèrent des fleurs au matin ; +le hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le +soir, Agop tira un petit feu d’artifice devant +la maison. Le yali était en joie. Je donnai à +Isabelle une parure ancienne en grosses améthystes +qu’un juif m’avait trouvée dans un +harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à +deux la charmait plus que tout au monde. Le +rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance +s’était réalisé.</p> + +<p>Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je +sortis prendre l’air sur la terrasse. Après une +journée encore chaude, la brise plus fraîche +se levait à peine. En face de moi la rive d’Europe +étincelait de mille feux dont les reflets se +mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à +ceux des étoiles.</p> + +<p>La date où nous étions, et l’heure, prêtaient +à la méditation. Un passé proche et pourtant +lointain me sollicitait ; je mesurai le chemin +parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta +mes yeux. Comme je l’avais aimée, avec +quel déchirement ! Mais comment n’avais-je +pas vu tout de suite qu’un tel amour était condamné +à une prompte mort ? Comment avais-je +été assez fou pour croire qu’une femme qui +ne m’appartenait point pouvait me rendre +heureux ?</p> + +<p>Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir +de cette époque troublée. Sa jeunesse, son +corps intact, sa santé morale m’avaient guéri +de mes fièvres anciennes. En laissant derrière +moi l’Europe, j’avais quitté la région des +orages. De la rive où ma femme m’avait conduit +je regardais au loin les hommes s’agiter +dans des passions sans honneur et sans sécurité. +Quelle sagesse innée en Isabelle ! Enfant +déjà, quelques-uns de ses mots m’avaient surpris +par leur justesse ; elle mettait l’homme et la +femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis +notre mariage, Isabelle s’était peu à peu emparée, +avec une industrie merveilleuse, de tout +ce qui, appartenant à une civilisation différente, +pouvait servir à consolider notre union.</p> + +<p>Comment imaginer notre existence au bord +de la Seine ? Comment n’y pas perdre ce qu’il +y avait de précieux entre nous ? Les restaurants, +les théâtres, les bals, Isabelle entourée +de jeunes femmes vaines, obligée de les imiter +au moins dans leurs toilettes, une existence +brillante et vide ! Des hommes l’auraient +entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on +essayât de la séduire.</p> + +<p>Au sein de notre retraite asiatique, aucune +dissipation à redouter. Tout nous ramenait à +nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi. +Le moindre prétexte, maintenant, lui était +bon pour refuser les invitations de l’autre côté +de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de +devoir, mais dans un mouvement joyeux de +l’âme et, si elle se retirait du monde, c’était +pour jouir plus voluptueusement du grand +amour qu’elle avait au cœur.</p> + +<p>Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir +avec elle un puéril orgueil de propriétaire. Ces +bouffées légères de vanité s’étaient vite évanouies. +Aucune pensée mesquine ne pouvait +se développer dans l’atmosphère créée par +Isabelle…</p> + +<p>Et soudain une question surgit, interrompant +le cours serein de mes méditations : +« Quelle sera la fin de tout cela ? »</p> + +<p>Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid +souffla de la mer Noire ; je frissonnai à la seule +idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je +me retournai ; tout était calme dans notre yali +endormi. Il y avait encore de la lumière chez +ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle. +Elle ne changerait pas. Mais moi ? Jusqu’ici +j’avais été porté de l’une à l’autre au gré de +mes passions. Mon caractère se modifierait-il ? +Resterai-je épris jusqu’à la mort d’une même +femme ? Accepterai-je un établissement qui +durerait autant que nous ? Isabelle bâtissait +pour toujours. Elle coupait un à un les liens +qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne +reviendrait en Europe !… De nouveau, j’eus +peur.</p> + +<p>Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter. +Le contact de l’Asie déjà m’amenait +à la sagesse. J’écartai doucement l’importune +question. Nous étions heureux dans le présent. +Il fallait en remercier le Clément, le Miséricordieux. +Il pourvoirait à l’avenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Cet été-là — y avait-il trois ou quatre ans +que j’étais marié ? — fut très brillant à Constantinople. +Quelques yachts ancrèrent devant +la Corne d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire +français, littérateur et membre de +l’Académie. On donna en son honneur des +fêtes. Je ne pouvais me dispenser d’assister +à des dîners officiels.</p> + +<p>Lassé par la persistance de ses refus, on +commençait à ne plus inviter Isabelle. Elle en +était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage +son existence recluse. Maintenant elle ne se +tenait presque pas au rez-de-chaussée, trop +exposé à la curiosité des passants. Elle habitait +les chambres du premier étage. De celles +qui donnaient sur la campagne, la vue s’étendait +au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse +élevée de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle +m’attendait à la fin de l’après-midi lorsque je +revenais de mon service.</p> + +<p>Souvent des collègues à moi profitaient de +mon canot pour regagner Thérapia. Je les y +posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient +à Tchoubouklou et je les faisais conduire +jusque chez eux. Voyant qu’ils ne dérangeaient +personne, ils pénétraient parfois dans +la grande pièce vide où Agop, expert en toutes +choses de son métier, apportait des boissons +internationales.</p> + +<p>Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire +américain récemment arrivé à Constantinople +avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise +d’une éblouissante couleur. Elle regretta de ne +pas faire la connaissance d’Isabelle, « légèrement +souffrante », mais le yali lui plut. Cette +salle nue dont tout le luxe était sur les murs +et le parquet lui parut quelque chose d’« horriblement +bien ». Il fallait y donner un bal +avec fête vénitienne. Elle allait de-ci de-là, +dansant presque, parlant toujours. Je m’amusais +à la regarder. Elle avait une petite tête +d’oiseau, mais le plumage était ravissant. Des +cheveux bois d’acajou, un teint qui obligeait à +croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement +nourrie de lait et de pétales de roses +et que, depuis cette peu lointaine époque, +un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une +telle fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle +allât, une couche de brumes légères pareilles +à celles qui flottent au-dessus de son île natale, +un œil grand, lumineux et doré, une bouche si +petite qu’on n’imaginait pas qu’elle pût servir +à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout +étonné de la voir absorber en trois gorgées un +cocktail. Cette Irlandaise parfumée avait pour +prénom Diane, qu’elle prononçait à l’anglaise +Daiana.</p> + +<p>Je racontai cette visite à Isabelle et la fis +rire en lui décrivant la Daiana aux cocktails, +ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle +me demanda beaucoup de détails ; il +fallut même décrire la toilette de l’étrangère, +ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, +malhabile. Isabelle ne voulait pas se mêler au +monde, mais les échos que je lui en apportais +l’intéressaient encore ; elle apprenait ainsi ce +qui retenait mon attention.</p> + +<hr> + + +<p>J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La +magnificence du paysage, la douceur de la +température, la beauté des nuits orientales +ne cessaient de m’enchanter.</p> + +<p>J’avais plus d’une façon d’en jouir.</p> + +<p>Un soir nous étions en caïque, ma femme +et moi ; nous nous laissions mollement bercer +entre les deux rives, les musiques de Thérapia +venaient mourir jusqu’à nous. De grands +bateaux filant vers le nord et l’orient nous frôlaient. +Ils allaient aux ports russes ou turcs +de la mer Noire et les noms que je prononçais +à voix haute, Poti qui est aux bords du +Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient +lever devant nous un essaim de rêves voyageurs. +Je restais à demi couché, Isabelle serrée +contre moi, et, comme tente à notre embarcation, +le sombre velours du ciel piqué d’étoiles. +Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur +de ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais +des vers qui avaient poussé et mûri sur la +vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam +chante, pour nous le rendre plus précieux, la +précarité de notre bonheur :</p> + +<blockquote> +<p>O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans +rides, sois heureux !</p> +</blockquote> + +<p>Isabelle ne parlait pas, mais la pression de +sa main montrait que chaque mot des vers +admirables du poète avait pour elle un sens +et la touchait. J’étais heureux !</p> + +<hr> + + +<p>Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, +par un soir aussi beau. Les terrasses +illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, +les femmes décolletées, les tziganes, du vin, +cette atmosphère de fête dont on se lasse à la +respirer continûment, mais à laquelle j’étais +fort sensible quand je sortais de mon yali asiatique, +une société aimable et mêlée, des gens +accourus de toutes parts, avides d’épuiser les +plaisirs de ces lieux avant de les quitter +demain, la fièvre latente de l’Orient qui accélère +le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant +Isabelle. Si obscur que je fusse, j’excitais +la curiosité. Ne vivais-je pas à la turque ? Les +uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au +point de l’enfermer dans un harem. D’autres +ajoutaient qu’elle n’y était pas seule. Aussi +me regardait-on plus que je ne le méritais.</p> + +<p>Daiana était là. On nous voyait beaucoup +ensemble. Elle montrait des épaules blanches +comme neige, elle était souple, légère. J’avais +envie de jouer avec elle comme avec un jeune +chat — elle en laissait voir la langue fine et +rose, — de la rouler, de la caresser et finalement +de la prendre sur mes genoux. Nous dansions ; +j’aimais le parfum qui venait d’elle et +je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur +moi, ses yeux pleins d’une fausse innocence. +Un jour, nous étions assis à l’écart, elle me +dit d’un air ingénu, baissant les paupières, +exagérant un peu son accent :</p> + +<p>— Voulez-vous de moi dans votre harem ?</p> + +<p>Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.</p> + +<p>Le coup était direct.</p> + +<p>— Cette cage n’est pas faite pour un bel +oiseau comme vous, répondis-je en plaisantant. +La rive d’Europe vous convient mieux.</p> + +<p>Tels étaient nos propos pertinents et hardis. +Nos silences avaient aussi leur valeur. +Qui m’aurait retenu ? Je sentais en moi l’ardeur +à réussir qui m’avait possédé si souvent. +Du reste, aucune crainte ! Je savais que, même +poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice +élevé là-bas sur l’autre rive. La belle +Irlandaise était mariée ! Merveilleux antidote, +non contre le plaisir, mais contre l’amour.</p> + +<p>Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais +notre yali et que le canot fendait les eaux +noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au +vent pour qu’il enlevât l’odeur persistante +d’un parfum qui me hantait et, songeant à +celle qui m’attendait dans une chambre +close, frémissant à l’idée de retrouver un +corps pur et des joies non adultérées, mon +seul mot à l’homme de la barre était : « Plus +vite ! »</p> + +<hr> + + +<p>Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été +se passait dans la dissipation. J’appartenais +à l’Asie, mais l’Europe essayait de me reprendre. +Elle usait, comme on voit, d’artifices +pleins de charme. J’en sentais l’agrément ; +j’en niais la force. Aussi je ne me défendais +pas. Isabelle devina-t-elle le danger qui nous +menaçait ? Elle ne me posait presque plus de +questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle +que, l’aimant comme je l’aimais, je ne +prendrais pas une maîtresse ? Jugeait-elle au +contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais +droit au plaisir ? Mais qu’était le plaisir à ses +yeux ? Où étaient ses limites ? Elle ne le connaissait +que confondu avec l’amour. Savait-elle +qu’il n’en est pas ainsi pour l’homme ?</p> + +<p>Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, +elle me laissait, au lieu de bénéficier d’un +doute qui m’était favorable, je fus pris d’inquiétude. +Bientôt le mutisme d’Isabelle me +pesa ; j’eusse préféré ses reproches. Son regard +triste semblait fuir le mien. Que se passait-il +derrière ce front fermé ? Je n’admettais pas +que ce qui m’était un simple plaisir, plaisir +auquel je renoncerais sans peine, fût une +cause de souffrance pour Isabelle.</p> + +<p>Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, +je parlai. On ne pénétrait pas chez Isabelle +de plain-pied. Elle fuyait les confidences +intempestives. Je lui fis sentir combien je +m’affligeais de la voir préoccupée. Avait-elle +des soucis ? Jugeait-elle que j’allais trop souvent +le soir sur la rive d’Europe ? S’il en était +ainsi, je resterais près d’elle sans lui sacrifier +quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir aucune +cause de tristesse. Elle était heureuse et ne +demandait rien. Elle m’était reconnaissante de +consentir à m’enfermer dans une maison isolée, +avec une femme recluse à qui le monde faisait +horreur. Il était donc naturel que j’allasse chercher +au dehors les distractions qu’elle me refusait +ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur +un ton de parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme +noble. On s’en apercevait en des moments +comme celui-ci où les mots étaient chargés de +plus de sens qu’ils ne paraissaient en contenir.</p> + +<p>Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. +Je cherchais des choses contradictoires : +j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et +agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en +pâtît. Je lui en voulus de la douleur qu’elle +me cachait et je m’armai contre elle des mots +si généreux qu’elle venait de prononcer. Mais +aurais-je toléré son indifférence ?</p> + +<p>Et je revenais toujours à la même interrogation : +que savait-elle au juste de mes amusements +à Thérapia ? Elle avait parlé de « distractions ». +Jusqu’où allaient les distractions +permises ? Elle ne comptait plus d’amies européennes. +Elle ne fréquentait guère que quelques +dames turques de haut rang. Elle était ainsi, +croyais-je, à l’abri des commérages de la colonie +étrangère. Pouvais-je supposer — ce que j’appris +beaucoup plus tard — que ma liaison, ou +ce qu’on pensait être ma liaison, avec la belle +Daiana occupait la société de Constantinople ? +Je me suis toujours fort peu intéressé à la vie +secrète des gens. Comment imaginer que la +mienne excitât tant de curiosité ? Partout on +parlait de nous ! Ce qu’on en disait — invention, +calomnie, vérité — est trop dénué d’intérêt +pour que je le rapporte ici. Ces histoires +étaient racontées au fond des harems et l’écho +en parvint jusqu’à Isabelle.</p> + +<p>Elle eut la force de me le cacher. Elle me +témoigna une égale tendresse. Si je ne m’étais +senti coupable envers elle, aurais-je noté un +changement dans son humeur ?</p> + +<p>L’automne touchait à son terme. La saison +de Thérapia perdait de son éclat. J’allais à +l’ambassade. Mais Constantinople est une +grande ville ; on y passe inaperçu. Du reste, je +ne m’y attardais pas. Je ne quittais plus Isabelle +après dîner. Nous passions à deux des +soirées charmantes et un peu mélancoliques.</p> + +<p>Pendant cette période troublée où tant de +choses étaient mises en question, Isabelle +n’envisagea pas un instant la possibilité de +changer son genre d’existence. Nous avions +une maison. Ce fait, en apparence secondaire, +était important aux yeux de ma femme. Elle +voyait là quelque chose de durable, de définitif, +de presque sacré qui nous dictait des +habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait +des traditions. Nous n’étions pas des +nomades, comme les Européens du Bosphore. +Tout était changeant dans leur vie, tout tendait +à se fixer dans la nôtre. Chaque jour lui +apportait une confirmation de l’excellence du +choix qu’elle avait fait en venant habiter la +rive d’Asie. Les seuls mots durs qu’elle se +permit étaient à l’adresse des femmes qui se +donnent facilement, montrant ainsi le peu de +prix qu’elles mettent à leur personne. Mais +elle n’accusait jamais les hommes ; la faute +et la honte restaient aux femmes. Ainsi quoi +qu’il arrivât, elle s’attachait davantage à notre +yali de Tchoubouklou.</p> + +<p>— Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois.</p> + +<p>Ces mots avaient quelque chose de pathétique +sur les lèvres d’une femme si jeune. Et +comment ne pas remarquer qu’elle disait « je » +et pas « nous » ?</p> + +<p>Bouleversé à de tels accents, je la pris dans +mes bras ; je l’assurai que je ne l’abandonnerais +jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur +un roc inébranlable.</p> + +<hr> + + +<p>Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer +passer une quinzaine à Paris pour affaires de +service. Ma femme parut indifférente à cette +nouvelle. Pourtant nous ne nous étions pas +séparés une nuit. Mais, pleine de sens et +de raison, elle jugeait bonne mon absence +de Constantinople en ce moment ; je retrouverais +ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne +fut pas question pour elle de quitter Tchoubouklou. +Elle avait pris racine en terre d’Asie. +L’Orient-express m’emmena donc seul. Le +malheur fut que, sans nous être concertés, +l’Irlandaise et son Américain de mari qui avait +un congé de six mois partissent, par le même +train vingt-quatre heures plus tard. Cette coïncidence +ne pouvait manquer d’être exploitée. +On raconta que Daiana voyageait avec moi, +sans son mari, et qu’elle occupait, ô cynisme, +le coupé voisin du mien.</p> + +<p>Isabelle ne m’avait pas accompagné à la +gare, sinon elle aurait vu elle-même la créance +qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais +elle redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher +sa tristesse. Elle me fit ses adieux à +Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme +certaines arrivèrent à notre yali. Isabelle fut +atterrée. Jusqu’ici elle avait choisi de vivre +dans le doute : je m’amusais sur la rive d’Europe, +je dansais avec l’Irlandaise, on nous +voyait ensemble. Comment empêcher les +langues de se déchaîner ? Mais cela prouvait-il +que je la rencontrasse en secret ? Notre voyage +à deux ne permettait plus, hélas ! d’interprétation +favorable. Il fallait accepter l’idée que +Daiana était une maîtresse. Le plaisir qu’Isabelle +était prête à m’accorder allait donc +jusque-là ! Elle avait souvent tourné autour de +cette idée sans oser la regarder en pleine lumière. +Maintenant rien ne restait dans l’ombre. +Il y avait de quoi s’étonner ! il y avait de +quoi souffrir ! Pendant l’été, Isabelle m’avait +trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, +joyeux et tendre. Avais-je cessé de l’aimer ? +Non, certes. Dans l’atmosphère de notre +yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. +Que ne donnerait-elle pour m’avoir encore ? +Mais j’étais parti, j’avais quitté Constantinople ! +Sous d’autres cieux, je l’oublierais ! +Une aventurière, experte à séduire les hommes +et à se les attacher, m’avait enlevé !</p> + +<p>Cependant elle recevait de moi de longues +et affectueuses lettres. Elle ne se rassurait pas +et imaginait que je voulais adoucir sa peine. +Mais ces lettres étaient écrites sous les yeux +d’une rivale ! Est-il pire tourment ? Elle passa +près de deux semaines angoissées.</p> + +<p>Je revins ! avec un peu de retard dû aux +lenteurs des bureaux. Elle ne m’attendait plus. +Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas +maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent +qu’elle avait cru me perdre.</p> + +<p>Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se +reprit vite. J’apprenais à connaître l’admirable +caractère de ma femme. Elle n’admettait pas +d’être plainte. Un grand orgueil la soutenait +et la poussait à prendre la responsabilité de +notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait +entraîné loin du commerce des hommes ? Elle +avait à prouver que nous devions être heureux, +elle et moi, plus que si nous avions +mené la vie banale qui eût été la nôtre en +Europe. Elle n’entendait pas s’avouer vaincue. +Dans l’inquiétude où elle était, elle +cherchait les causes de son échec. Et d’abord +elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement +ses goûts et de n’avoir pas pensé aux +miens. Lorsqu’au début de notre mariage, je +sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser +seul au milieu d’une société brillante, mais +de me déplaire en ne m’y accompagnant pas. +Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas +de plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, +elle n’aurait pu me protéger contre certains +assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur +(j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, +un démon qui, à certains moments imprévisibles, +se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, +à rien. Quelle menace ! Et comment +l’écarter ?</p> + +<p>Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait +à me communiquer ses pensées. Si j’en +avais connu le cours douloureux, je l’aurais +vite rassurée en lui disant que pas une minute +je n’avais eu l’idée de la quitter pour suivre +la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un +lent travail de réflexion s’opérait en elle et +l’amenait à me regarder sous un jour nouveau. +« Ce démon vivant dans ma chair, comment le +détruire ? et si cela n’était pas en son pouvoir, +comment le domestiquer ? » Voilà le thème +de ses méditations. Il fallut quelques mois +pour que j’en découvrisse l’aboutissant et je +vis alors seulement jusqu’où l’amour et l’audace, +mêlés à la crainte de me perdre, avaient +conduit la solitaire Isabelle.</p> + +<hr> + + +<p>Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais +chez moi et qu’avant de rejoindre +Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée, +j’entendis venant du fond de l’appartement +le son grêle d’une guitare. Ce n’était +pas la première fois qu’un des serviteurs se +divertissait ainsi au jardin ou dans le pavillon +de la cuisine. Mais il me parut qu’une +main plus savante m’envoyait aujourd’hui des +accords et des modulations que je ne connaissais +pas.</p> + +<p>Je me mis à la recherche du musicien et +arrivai à une petite chambre éloignée. J’y trouvai +le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait +pas de retour, assis sur un divan et, à ses pieds, +un homme vêtu de noir, coiffé de la kola persane. +Il y avait peu de lumière et je ne distinguai +de lui qu’une figure assez ronde, +trouée par la petite vérole. Il tenait une guitare +double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva +et resta immobile, les mains croisées sur le +ventre. Agop m’expliqua aussitôt que mirza +Ali était un lettré persan de grand mérite. Il +l’avait rencontré naguère à Téhéran. Mirza +Ali se rendait en Europe pour examiner dans +les bibliothèques les manuscrits de son pays ; +il n’était pas sans ressources, et en chemin +séjournait à Constantinople.</p> + +<p>Le mirza parlait français. Les yeux baissés, +tortillant ses doigts un peu gros, il me fit un +compliment avec tant de finesse naturelle et +acquise, jointe de la façon la plus raffinée à +une réserve et à une grâce respectueuses, que +je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine +et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt +notre yali. Nous causâmes des poètes persans +que je lisais en traduction. Il corrigea sur-le-champ +la version que je donnais de quelques +vers et les fit apparaître dans une beauté +nouvelle.</p> + +<p>Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger +chez moi, où il habitait, je l’appris plus tard, +depuis une semaine.</p> + +<p>En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. +Tout ce qui venait de l’Asie, tout ce +qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait +excellent. Elle voulut voir le mirza et, le repas +terminé, elle descendit. Mirza Ali s’exprimait +avec un peu de difficulté. On pensait d’abord +qu’il n’arriverait pas où il voulait aller, mais +finalement il trouvait un chemin inattendu et +charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi +par petites touches en apparence insignifiantes +et même parfois triviales la Perse fleurie, cultivée +et rare des poètes.</p> + +<p>La journée n’était pas achevée que j’avais +décidé d’apprendre le persan sous la direction +du mirza. Isabelle approuvait.</p> + +<p>Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends +une chose je m’y jette avec passion. +Me voilà donc plongeant en compagnie du +mirza dans l’étude du persan. Si l’écriture +arabe en est difficile pour un Européen, la +langue elle-même est d’une grande simplicité +et ne présente pas plus de complications grammaticales +que l’anglaise.</p> + +<p>Au bout de quelques semaines, je commençai +à lire des vers d’Omar Khayyam. Alléguant +la mauvaise saison et une avarie au +moteur du canot, je n’acceptais pas d’invitations +à Péra. Dès le dîner fini je descendais +au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. +Belles et tranquilles soirées à la lueur de la +lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu +de la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une +voix persuasive m’appelait. Ah ! je ne pensais +point à l’Europe alors ! Un rythme nouveau +menait mes travaux et mes jours.</p> + +<p>Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa +guitare persane à double caisse dont les cinq +cordes étaient accordées au quart de ton et, +après des préludes interminables, avançait +tout à coup d’une main sûre dans un thème +simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, +le perdait, le retrouvait, faisant s’épanouir +devant mes yeux les arabesques hardies, +folles et précises, des tapis anciens +d’Ispahan. Puis c’étaient de longs silences où +nous partions pour des rêveries lointaines et +souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait +disparu emportant son tar.</p> + +<p>Un jour, c’était le 21 mars — je me souviens +que le temps était mauvais et que la pluie battait +les vitres — il m’expliqua, une fois le travail +terminé, qu’à cette date où le printemps +apparaît les Persans célèbrent l’an nouveau, le +nôrouz.</p> + +<p>— On s’en va alors dans un jardin près de la +ville avec un ami, on récite des vers et l’on +joue du tar.</p> + +<p>A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant +sa guitare, il improvisa sur le thème du +printemps, la vie renaissait sous ses doigts +habiles, je sentais la sève universelle couler +dans mes veines. Cela dura longtemps… Quand +je revins à moi, j’étais seul…</p> + +<p>L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement +des pensées qui avaient une forme +sonore et un rythme. Un bruit de pas léger +me fit tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait +ainsi magiquement son apparition à la +date fixée ?</p> + +<p>Je levai la tête. Une fille était là enveloppée +du tcharchaf noir dont les femmes se +couvrent pour circuler hors de la partie de +la maison qui leur est réservée. Voyant que +j’étais seul, elle le laissa tomber et je reconnus +à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, +presque l’amie d’Isabelle. Il y avait des +mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle +accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, +silencieuse, restait entourée de voiles. Aujourd’hui +je découvrais soudain qu’elle n’était +plus une enfant, mais une de ces adolescentes +au visage de lune, une de ces idoles adorées +des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, +faite pour l’amour. Ma maison, mystérieuse +comme toutes les maisons d’Orient, recelait +un trésor, et je ne le savais pas !</p> + +<p>Un instant, je sentis le feu doux de ses +yeux sur les miens, puis elle baissa les paupières +et, approchant encore, me tendit une +timbale en argent qu’elle m’apportait.</p> + +<p>— O bey effendi, dit-elle, la khanoum a +préparé ce verre de chira qu’elle vous envoie.</p> + +<p>Elle parlait un français pur, mais d’une voix +dont les sonorités chantantes n’étaient pas de +notre pays.</p> + +<p>— Comme te voilà grandie, Djémila ! dis-je. +Où donc te caches-tu que je ne te vois +jamais !</p> + +<p>— Je suis toujours avec la khanoum quand +elle est seule, répondit-elle avec un peu d’orgueil.</p> + +<p>Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne +s’attachait à rien. Soudain, sans qu’aucune +cause apparente eût motivé cette question, je +demandai :</p> + +<p>— Sais-tu que le printemps commence +aujourd’hui ?</p> + +<p>— Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant.</p> + +<p>Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements +à l’adresse de la khanoum. Derrière +elle, un parfum de musc traînait.</p> + +<p>Un moment je rêvai, puis sautai sur mes +pieds et courus à la fenêtre que j’ouvris. +Changement subit de décor : il ne pleuvait +plus ; quelques nuages filaient vers le sud dans +un ciel qu’éclairait une lune d’or à son second +quartier. De petites vagues clapotaient sur +l’appontement du yali. Un oiseau de nuit en +chasse passa. L’air était froid, mais n’avait pas +l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine : +« C’est le printemps, me dis-je, c’est le +printemps qui arrive ! »</p> + +<hr> + + +<p>Une heure plus tard, je fis compliment à +Isabelle de Djémila.</p> + +<p>— Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu +pas à la marier ?</p> + +<p>— Je me passerais difficilement d’elle, +répondit ma femme. Et puis voudrait-elle +quitter notre maison ?</p> + +<hr> + + +<p>Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque +je travaillais, Djémila entrait portant une +boisson. Parfois mirza Ali était encore là ; le +plus souvent elle semblait attendre qu’il fût +parti. Sa visite prenait alors les allures d’un +rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien ; +je me bornais à admirer celle qui venait à moi +dans la nuit.</p> + +<p>Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et +fantasque. Un jour Djémila se montrait pareille +à l’échanson aux lèvres de rubis d’une miniature +persane. Deux boucles de cheveux passant +sous le turban encadraient son frais et +beau visage ; elle portait de grandes culottes +larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin ; +une chemisette de tulle pailleté d’argent enfermait +un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue +comme une bayadère hindoue, de pantalons +étroits, recouverts d’une ample robe de mousseline +transparente des Indes où passaient +des fils d’or. Des rangs de pierres de couleur +lui encadraient les bras, le cou, et descendaient +en bruissant jusqu’aux seins.</p> + +<p>Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je +goûtais le plaisir de la voir aller et venir dans +la pièce à demi éclairée et de regarder ses +pieds nus, délicats fouler mes tapis anciens. +Pour qu’elle ne s’en allât pas tout de suite, +je lui demandais de me rendre quelque menu +service, de m’apporter un livre qui était hors +de la portée de ma main, ou une boîte d’allumettes. +Accroupie sur les talons, elle me +donnait l’objet réclamé. J’admirais la souplesse +animale de ce jeune corps, la courbure +de la croupe, le cintrage des reins tendus.</p> + +<p>Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il +ne montrait pourtant d’aucune manière qu’il +s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, +la guitare à la main. Il ne tournait même pas la +tête lorsqu’elle venait. Je m’étonnais de ce qui +paraissait être une faute de tact chez un homme +si fin, si sensible. Il grattait distraitement +des accords sur le tar, en manière de prélude. +Djémila, curieuse, écoutait. Mais le +mirza n’en finissait pas de préluder et elle +nous quittait, comme si ses ordres étaient, +du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder +auprès de moi. Peu à peu je m’habituai à +la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus +attention.</p> + +<p>Une fois, manquant de cigarettes, je demandai +à Djémila de m’en chercher une boîte. +Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma +une cigarette, puis me la tendit. Cette façon de +faire se pratique en Orient, mais elle n’était +pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement +de cœur en portant à ma bouche la cigarette +qui m’apportait, tiède encore, le parfum +des lèvres de cette belle fille.</p> + +<p>Chaque soir, je l’attendais impatiemment. +Je tirais ma montre. Je faisais quelques pas +vers la porte… Elle arrivait ! Je prenais de ses +mains le verre de chira…</p> + +<p>Maintenant tout me retenait dans notre +yali, Isabelle semblable à elle-même, mon travail +avec le mirza, cette lente promenade à travers +les jardins fleuris de la pensée persane, la +musique d’Asie qui pénétrait de jour en jour +plus profondément en moi, et enfin l’apparition +dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. +Que demander encore ? Que pouvait m’offrir +la rive d’Europe ?</p> + +<p>Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement +à la petite Djémila ? Je l’avais +regardée d’abord avec curiosité et admiration, +un peu comme une figure détachée d’une +miniature persane. Elle avait la noblesse inimitable +de port, le visage fier, candide et +voluptueux des adolescentes qu’ont représentées +les peintres de jadis ? Mais bientôt un +désir impérieux m’envahit : je ne songeais +qu’à jouir d’elle, comme un homme d’une fille +intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. +Je ne perdais pas, ici au moins, mon temps à +des rêveries sentimentales. J’avais fait mes +écoles…</p> + +<p>Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais +à me connaître, je savais non pas ma faiblesse, +mais la force avec laquelle un désir nouveau +s’empare de moi et combien il m’est difficile +d’y résister. Mais Isabelle ? mais toute ma vie +harmonieuse dans ce yali ? Risquerai-je de la +détruire pour la satisfaction d’un caprice ? +J’étais un homme ; je devais peser les conséquences +de mes actes. Sans doute, je me permettais +beaucoup, mais à distance, loin de +ma femme. Une passade sur la rive d’Europe +était sans importance. Tout restait dans le +vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant de l’Irlandaise ? +Nulle certitude. — Avoir une maîtresse +dans la maison même où vivait Isabelle +à qui j’étais attaché par mille liens que je ne +songeais pas à rompre, la chose était grave. +Comment le lui cacher ? Bientôt épiés, nous +serions à la merci de l’indiscrétion ou de la +jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous +surprendre… Mais le conflit éternel du drame +classique entre le devoir et la passion se +présentait devant mes yeux à travers la fumée +d’une cigarette de tabac turc. Et puis, +le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un +bleu d’outre-mer au-dessus de nos têtes ! et +les beaux nuages dorés qui venaient du sud ! +et la douceur de vivre sur ces rives ! L’atmosphère +ne prêtait pas au tragique.</p> + +<p>Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut +encore la force de discuter un jour avec Isabelle +la question Djémila. Je lui dis assez +sérieusement qu’il fallait marier cette fille, +qu’elle était jolie, qu’il était inhumain de +l’enfermer chez nous et que je me chargeais +de lui assurer une petite dot.</p> + +<p>Isabelle me parut attentive au ton de mes +paroles ; ses yeux étaient attachés sur les +miens ; elle me prit la main et la garda. Mais +elle répondit :</p> + +<p>— Djémila a du cœur et nous aime. Je +l’aime aussi. Ne nous séparons point d’elle +aujourd’hui. Plus tard…</p> + +<p>Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent +et, pour un instant, donnèrent de la force +aux scrupules qui m’avaient fait intervenir +auprès d’elle. Et pourtant avec quelle joie — ô +contradictions d’un cœur sincère ! — les +entendis-je ! Djémila ne partirait pas. Pour +apaiser ma conscience, j’insistai. Que risquais-je ? +je savais maintenant que la décision +d’Isabelle était irrévocable.</p> + +<hr> + + +<p>Je continuai donc à recevoir la visite nocturne +de Djémila. Parfois nous causions. Sa +voix d’une extrême douceur vibrait presque +plaintivement sur les terminaisons en or, en +our et en ar. Le français parlé par elle devenait +la plus musicale des langues. Je pensais +aux Persans qui gardent un rossignol en cage. +Nous échangions à peu près autant d’idées +que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais +que cette conversation, par ce qu’elle contenait +d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle +visait, me paraissait intéressante !</p> + +<p>— Quel âge as-tu ? lui demandai-je un jour.</p> + +<p>— Quinze ans, bey effendi.</p> + +<p>— Une enfant ! conclus-je machinalement.</p> + +<p>Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait +ce mot. Elle était maigre, il est vrai, mais, +les hanches et les seins développés comme il +convient, et pas plus. Les vers d’un poète +né à Constantinople étaient sur mes lèvres +quand je la regardais et me troublaient :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i6">… lorsqu’il a vu son sein</div> +<div class="verse">Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main.</div> +<div class="verse">Sur le coing parfumé le doux printemps colore</div> +<div class="verse">Une molle toison intacte et vierge encore.</div> +</div> + +</div> +<p>Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés +m’évoquait la Témimé de Firdousi dont le +jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. +Pourquoi ma femme m’envoyait-elle la +nuit cette belle adolescente ? Je rêvai un instant. +Puis je dis :</p> + +<p>— Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.</p> + +<hr> + + +<p>Un soir, je la retiendrais. Que serait cette +Orientale devant le désir d’un Européen ? Tel +était maintenant le sujet de mes méditations +que rythmait le tar sous les mains expertes +de mirza Ali. Bien qu’elle eût vécu dans un +harem où l’homme est le maître, l’instinct +féminin est constant. Elle était vierge, elle se +défendrait pour se faire désirer avec plus d’ardeur. +Puis elle cèderait.</p> + +<p>Et après ?</p> + +<p>Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas +d’Isabelle. Je ne pourrais me priver de sa tendresse +et de son amour fervent. Je l’avais prise +jeune fille. Comment rester insensible à son +charme, à cette pureté d’âme et de corps qui +se conservait miraculeusement à l’abri des +hauts murs de notre yali ? Les nuages avaient +passé sans laisser d’ombre sur son cœur. Nous +partagions le même lit ; le matin, à peine éveillée, +son corps se rapprochait du mien et ses +premiers mots étaient : « Ma vie ! »</p> + +<p>Quand nous étions ensemble, sa seule présence +gagnait sa cause. Je descendais au rez-de-chaussée, +elle était désarmée. Djémila emportait +la victoire avant que d’ouvrir la porte.</p> + +<p>Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la +lampe. Il commençait à gratter le tar ; c’étaient +des cadences subtiles, des phrases qui semblaient +monotones, mais, pleines d’une vie +ardente, secrète et passionnée, avaient vite fait +de m’emmener dans un pays où, vides de +sens, les mots « fidélité », « foi conjugale », ne +se présentaient même pas à l’esprit.</p> + +<p>Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère +qu’elle fût, j’entendais son pas sur les marches +de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit +d’un pas sur un escalier !) Elle venait à moi, +la Sulamite, porteuse d’un philtre. Elle disait +les mots attendus :</p> + +<p>— O bey effendi, j’apporte un verre de chira +que la khanoum vous a préparé.</p> + +<p>Ali effleurait d’une main distraite, mais +savante, les cordes tendues, parfois silencieux, +parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait +pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un +murmure. Voyait-il nos regards ? Devinait-il +ce qui se passerait entre nous ? Pensait-il que +la musique était pour l’instant nécessaire à +ces rendez-vous nocturnes ? Je ne sais. Mais +soir après soir, — nous étions maintenant à +la fin d’avril — je trouvais le mirza près d’une +fenêtre ouverte sur le Bosphore, accordant +avec soin et nonchalance son instrument.</p> + +<p>Nous étudiions quelques vers d’un poète. +Mirza Ali m’en expliquait le sens caché et +les correspondances lointaines. Il se perdait +ainsi, et moi avec lui, dans la mysticité. La +difficulté qu’il avait à parler le français — pour +les sujets simples nous commencions à +causer en persan — ajoutait au mystère du +texte celui de l’interprétation. Il semblait en +savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir +les clefs d’un paradis où je ne pénétrais que +par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une longue +familiarité avec la pensée asiatique lui permettait +de lire dans les êtres des choses dont ils +ne soupçonnaient pas encore l’existence. A +suivre les méandres de sa conversation, mon +esprit commençait à flotter, bientôt il s’élevait +jusqu’à un point d’où je contemplais la +terre sous un angle nouveau. Jamais homme +ne fut plus adroit à vous détacher de vous-même. +Il accomplissait par des moyens différents +et qui lui étaient propres l’œuvre +subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat +désiré, il prenait la double guitare et +l’essaim des notes s’éveillait sous ses doigts +en apparence malhabiles. Elles semblaient +s’envoler au hasard, sans ordre, sans intention, +mais peu à peu se groupaient, formaient +des phrases qui bondissaient en avant, +se mêlaient les unes aux autres et, revenant +sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une +trame harmonieuse et solide dont les fils +m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la +possibilité de fuir.</p> + +<p>Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait +pas à une réalité banale. Elle entrait +sans effort dans le cercle magique où le mirza +m’avait conduit. Elle appartenait à un monde +enchanté, bien loin de celui où j’avais vécu, de +celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout +n’y était que volupté raffinée pour l’esprit et +pour les sens. Mirza Ali continuait en sourdine, +se taisait enfin. Mais une corde résonnait +dans le silence, puis une autre, et la guitare, +comme d’elle-même, commentait à sa manière +la situation créée par l’arrivée de Djémila. +Un soir, le mirza m’avait raconté l’admirable +scène de l’histoire de Sohrab au <i>Livre +des Rois</i>, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, +visite la nuit le héros Rustem tandis qu’il +dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme +que je ne connaissais pas… Et voilà qu’aujourd’hui, +au moment où Djémila entrait, parmi +les arabesques compliquées issues de la guitare, +deux accords sonnaient sur le rythme +inoubliable, deux accords aussitôt disparus, +qui suscitaient devant mes yeux Témimé au +cœur brûlant, Témimé se glissant auprès de +Rustem. Je la voyais dans les bras du héros. +Était-ce Témimé ? Était-ce Djémila ? Était-ce +Rustem ? Était-ce moi ?</p> + +<p>Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous +son aba, petite masse écroulée presque invisible +dans l’ombre, nous enchaînait l’un à +l’autre. Où étais-je alors ? L’Europe oubliée, +j’habitais au cœur de l’Asie ; je succombais +à ses enchantements.</p> + +<hr> + + +<p>Telles furent, ce printemps-là, nos soirées +sur le Bosphore. Nous ne nous hâtions pas +vers le dénouement d’une situation qui se +développait d’elle-même, en dehors de notre +volonté. J’imaginais assez curieusement que +mirza Ali en savait autant que nous, plus +peut-être… Mais sa présence deviendrait vite +une gêne. Ne le sentait-il pas ? Pourtant j’inclinais +à croire que je n’aurais pas à le renvoyer +et qu’il nous laisserait lorsqu’il le jugerait +nécessaire.</p> + +<p>Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui +montrant une place à côté de moi :</p> + +<p>— Assieds-toi, petite.</p> + +<p>Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla +à mes pieds.</p> + +<p>Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il +arrivait qu’il s’interrompît pour suivre silencieusement +sa rêverie. Aussi, sans y faire attention, +je regardai Djémila immobile et son cou +flexible que j’aurais pu caresser. Le hasard +voulut que mes yeux fussent tournés vers la +porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je +l’eusse entendu, en avait gagné le seuil et +l’allait franchir.</p> + +<p>— Tu t’en vas ? dis-je surpris.</p> + +<p>— <i>Khasté hastam, khan</i> (je suis fatigué, seigneur), +répondit-il en persan, puis il disparut.</p> + +<p>Déjà Djémila était debout. La façon un peu +inquiète dont elle dressa la tête la fit semblable +à une biche effrayée. « Le plus ravissant animal… » +pensai-je.</p> + +<p>Elle s’inclinait, les doigts sur le front. +Me quitter ?… Je tendis la main et saisis la +sienne. Ce geste inattendu — jamais je ne +l’avais touchée — lui fit perdre l’équilibre. +Et, comme je ne la lâchais pas, elle s’abattit à +moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne +put retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres +l’arrêtèrent sur sa bouche. Elle ne résista pas. +Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle +élevé par la nature entre elle et l’homme.</p> + +<p>La flamme baissait dans la lampe lorsque +je me levai. Djémila, heureuse et lasse, restait +à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, +passé derrière la tête. L’épaule un peu maigre +était encore d’une enfant. Ses yeux se posaient +librement sur les miens, sans gêne et sans +effronterie, sans honte inopportune, sans rien +non plus qui pût laisser entendre que nous +étions complices d’une faute. Nous avions agi +selon la nature et selon les coutumes de sa +race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa +maîtresse par les ordres de qui elle descendait +près de moi. Sa mission était de me plaire. Elle +y avait réussi.</p> + +<p>Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta +ses vêtements.</p> + +<p>— Il est minuit, dit-elle, il faut que je +remonte.</p> + +<p>Elle s’approcha, me sourit, sa main me +caressa légèrement.</p> + +<hr> + + +<p>Le lendemain matin, comme je causais avec +ma femme, je crus la voir — peut-être m’abusai-je — un +peu triste. L’image de Djémila +m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me +reprochai de laisser Isabelle seule trop souvent +et lui demandai de venir me chercher +à Constantinople dans l’après-midi. Elle +sembla étonnée d’abord de ma proposition, +mais tout de suite charmée, et l’accepta. A +l’heure dite, je la trouvai au ponton de Galata. +Pour la première fois, elle était voilée à la +turque ; jusqu’alors elle se contentait de se +cacher à demi le visage. Cet arrangement me +plut. Le temps était clair. Nous décidâmes +d’aller aux îles des Princes. Le canot filait +sur une mer d’azur à peine ridée par le vent.</p> + +<p>A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au +couvent de Saint-Georges qui est au sommet +de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. +Nous louâmes des ânes et nous voilà +le long des chemins bordés de lentisques et +de térébinthes. Nous étions gais et riions de +toutes choses comme des écoliers. Dans ce +couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux. +Les gens du pays, même les Turcs, y +viennent en pélerinage et, faisant un vœu, +mettent sur la face verticale de la pierre qui la +surplombe une pièce de monnaie. Si la pièce +reste collée au roc, le vœu est exaucé.</p> + +<p>Avec un grand sérieux, Isabelle tira une +pièce de son sac et l’appliqua sur la pierre. La +pièce ne tomba pas.</p> + +<p>— Qu’as-tu demandé ? lui dis-je.</p> + +<p>Le visage de ma femme s’éclaira.</p> + +<p>— Sois assuré que je ne veux que ton +bonheur, répondit-elle, et ses beaux yeux +me fixèrent un peu plus d’un instant.</p> + +<p>Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté +de la lune. Je soupai avec Isabelle et, comme +la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas +travailler.</p> + +<p>Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa +guitare, ses chants et, vers onze heures, l’échanson +Djémila. Le mirza — il semblait que +tout fût réglé de façon immuable — pinça +les cordes pour la dernière fois (l’accord de +Témimé !) et disparut.</p> + +<p>Djémila restait debout attendant mon désir.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, +je m’attardai dans la pièce silencieuse. L’air +était lourd des effluves d’un magnolia épanoui +près de la maison. Et soudain, du fond +obscur du passé, des mots montèrent en moi : +« Une volupté sans fièvre. » La terre asiatique +tenait ses promesses. L’amour, le plaisir, il +n’y avait ici rien de bas… Et cette fille neuve…</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER LE</span><br> +21 <span class="xsmall">AVRIL</span> 1927 <span class="xsmall">PAR<br> +L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE FLOCH</span>,<br> +<span class="xsmall">A MAYENNE</span> (<span class="xsmall">FRANCE</span>).</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77330-h/images/cover.jpg b/77330-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aadcac8 --- /dev/null +++ b/77330-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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