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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 ***
+
+
+
+
+
+ CLAUDE ANET
+
+ LA
+ RIVE D’ASIE
+
+
+ PARIS
+ BERNARD GRASSET
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES
+
+ 1927
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Voyage idéal en Italie, _épuisé_.
+
+Petite Ville (Bernard Grasset, éditeur).
+
+Les Bergeries, _épuisé_.
+
+La Perse en Automobile, _épuisé_.
+
+Notes sur l’Amour, _épuisé_.
+
+La Révolution russe de mars 1917 à juin 1918, 4 volumes (Payot éditeur).
+
+Ariane, Jeune Fille russe (Bernard Grasset, éditeur).
+
+Quand la Terre trembla (Bernard Grasset, éditeur).
+
+L’Amour en Russie (Bernard Grasset, éditeur).
+
+Les 144 Quatrains d’Omar Khayyam, _en collaboration avec Mirza Muhammed
+Kasvini, épuisé_.
+
+Feuilles persanes (Bernard Grasset, éditeur).
+
+Tsar Saltan, _traduit de Pouchkine, décoré et illustré par N.
+Gontcharova, épuisé_.
+
+Notes sur l’Amour, _avec des dessins de Pierre Bonnard, gravés sur bois
+par Y. Mailliez_ (G. Crès, éditeur).
+
+Théâtre, 1er vol. (_Mademoiselle Bourrat_.--_La fille perdue_) (Bernard
+Grasset, éditeur).
+
+La Fin d’un Monde (Bernard Grasset, éditeur).
+
+Suzanne Lenglen (Kra éditeur).
+
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR MONTVAL (CANSON
+ET MONTGOLFIER), NUMÉROTÉS MONTVAL 1 A 15 ET I A IV; DIX-NEUF
+EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 15 ET I A IV;
+VINGT-SIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 A 20 ET I A
+VI; SEIZE EXEMPLAIRES SUR OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 A 12 ET I A
+IV; CENT DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR
+FIL 1 A 100 ET I A X; SEPT EXEMPLAIRES SUR RONSARD GRIS LOUIS MULLER,
+NUMÉROTÉS RONSARD 1 A 5 ET I ET II.
+
+ TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS
+ SONT RÉIMPOSÉS IN-4º TELLIÈRE
+
+ET ENFIN NEUF CENT DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS, FORMAT
+IN-SEIZE DOUBLE COURONNE, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA
+PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS ALFA 1 A 880 ET I A XXX.
+
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+Copyright by Claude Anet, 1927
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+... J’ai été un adolescent précoce et timide. A l’heure où je goûtais
+les _Géorgiques_ et où Virgile, avant Lucrèce, donnait une forme antique
+aux émotions confuses qu’éveillait en moi le spectacle de la nature, je
+sentis les premières fièvres d’un sang tumultueux. Je ne courais pas
+après une jeune paysanne, mais je poursuivais Galatée sous les saules.
+Elle fuyait et me laissait déçu. Plus heureux lorsque je rêvais, je
+serrais une nymphe dans mes bras et mêlais mes membres maladroits aux
+siens. J’étais élevé à la campagne, sans camarades. Le moindre lycéen
+aurait pris en pitié mon inexpérience. Sain et fort jusqu’à l’excès, je
+courais, je nageais, je montais à cheval; je me fatiguais sans parvenir
+à calmer l’ardeur qui me dévorait.
+
+Ma mère vivait fort à l’écart dans sa propriété. Elle voyait le plus
+souvent des amies de son âge qui ne faisaient guère attention à moi, ni
+moi à elles. Parfois arrivait de Paris une femme jeune, élégante, parée.
+Que de désirs elle éveillait en ce grand garçon qui restait immobile et
+muet, assis dans un coin! Elle causait avec ma mère, et cependant, à
+distance, je prenais possession d’elle. Alors je la déshabillais sans
+crainte, je l’étendais nue sur un divan, nos vies se confondaient.
+
+Mais quand, à son départ, je l’accompagnais jusqu’à sa voiture, je ne
+savais que dire. La robe dont elle était vêtue l’isolait comme une
+armure magique que l’on ne peut toucher sans tomber foudroyé. Comment
+imaginer que je pourrais la lui enlever? Comment croire que cette dame
+convenable et mondaine, amie de ma mère, je la verrais en chemise et en
+pantalon, que j’entourerais sa taille de mon bras, que ma main inexperte
+s’approcherait d’un sein délicatement fleuri? Elle m’adressait la
+parole. Gêné même dans mes regards, je me détournais n’osant répondre.
+J’avais quatorze ans...
+
+Je me souviens avec terreur de cette époque où la sève montait en moi si
+violemment que j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me dominer
+sans y réussir et ce combat contre nature me laissait irritable, abattu,
+dégoûté de tout.
+
+Ma mère, si attentive aux moindres variations de ma santé, ne se doutait
+pas de la crise que je traversais. Elle se faisait mille soucis; un coup
+de froid, une courbature, au plus léger malaise, elle demandait le
+médecin. Qu’était une migraine ou un rhume comparé à la tempête qui me
+secouait?
+
+Il aurait fallu qu’une femme me prît par la main. Aucune ne s’occupa de
+ce garçon poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix changeante.
+
+Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas le même trouble. Auprès
+d’elles, j’étais libre, empressé, ardent à plaire. La sensualité si
+pesante à mes heures de solitude ne m’accablait plus lorsque j’étais en
+leur compagnie. Pourtant nous échangions des caresses charmantes;
+c’étaient des serrements de mains, un bras passé sous un autre, parfois
+des baisers dérobés, mais surtout mille paroles tendres, une sympathie
+entière, un mouvement vif de cœur à cœur. Je garde un souvenir délicieux
+de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain pur qui calme de lourdes
+fièvres.
+
+Les jeunes filles, je les voyais surtout dans la belle saison, car nous
+habitions un pays assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des
+visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient, c’était soudain un
+bruit bien inattendu de fête.
+
+Ma mère, malgré son goût pour l’isolement, avait conservé ses relations,
+moins pour elle que pour moi.
+
+Je préparais la première partie de mon baccalauréat quand nous apprîmes
+que la propriété la plus voisine de la nôtre, inhabitée depuis
+longtemps, avait été achetée par des étrangers. Les étrangers, c’étaient
+pour nous des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient du Midi et
+s’appelaient Maure. Je leur rêvai tout aussitôt une ascendance
+sarrasine. Grand émoi dans le pays, car on gardait chez nous une
+méfiance un peu paysanne envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure? Les
+verrait-on? On sut bientôt que M. Maure était avocat et qu’il ne
+passerait jamais beaucoup de temps aux Ormeaux qu’il avait acquis. L’été
+venu, il y installa sa femme et ses enfants, et repartit.
+
+Peu de temps après, Mme Maure fit une visite à ma mère. Nous étions à
+causer devant la maison sous les lauriers-roses et les orangers, lorsque
+Mme Maure et sa fille aînée parurent.
+
+Mme Maure était une femme d’une quarantaine d’années, assez forte, assez
+commune, mais bonne et simple. Telle je la jugeais au premier jour,
+telle elle fut lorsque je la connus davantage. Comme on voit, elle ne
+trompait pas son monde et se livrait tout de suite.
+
+Derrière elle, sa fille... Par quel miracle apercevons-nous au premier
+coup d’œil jeté sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce qu’un
+instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous donnons du prix?
+
+Au moment même où Mlle Maure descendit la première des marches qui
+mènent du salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était dans sa
+taille moyenne parfaitement proportionnée, que les membres s’attachaient
+souples au corps, que les pieds étaient étroits, les mains allongées,
+les poignets fins, la tête petite, les dents éblouissantes, et les yeux
+noirs riants et les plus doux du monde.
+
+Henriette Maure avait seize ans,--mon âge,--jeune fille déjà, alors que
+je restais encore un adolescent mal dégrossi. Elle était aimable et
+bonne, pareille en cela à sa mère; en elle, rien que de naturel et de
+simple, même sa coquetterie qui paraissait involontaire et qui l’était,
+sans doute. Il semblerait qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante
+fille,--car nous fûmes intimes dès le premier jour,--j’aurais dû
+m’éprendre d’elle et que des sentiments si forts et longtemps sans objet
+allaient enfin trouver à qui s’offrir. Mais non, Henriette n’était pour
+moi qu’une amie, la plus tendre des amies, et dans mes rêves, ce n’est
+pas elle qui apparaissait.
+
+La propriété des Maure jouxtait la nôtre; d’une maison à l’autre, à
+peine dix minutes. Le sentier qui y conduisait longeait d’abord un
+champ, puis traversait un petit bois de chênes où coulait le ruisseau
+qui séparait nos terres. Je franchissais le pont, j’étais chez nos
+voisins. La maison était ancienne et sans prétention. Aux heures
+chaudes, Mme Maure se réfugiait sous les tilleuls de la cour. Elle me
+gardait un instant, s’informant de la santé de ma mère, des gens du
+pays. Puis elle me disait:
+
+--Je vous ai assez retenu, Philippe, allez vers la jeunesse. Elle est
+là-bas.
+
+Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux au tronc blanc mariaient la
+grâce flexible de leurs branches aux masses lourdes des sapins. J’y
+retrouvais Henriette, avec quelques cousines ou amies qui passaient
+l’été chez les Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi
+parlions-nous? de ce qui occupe les pensées des adolescents. Nos propos
+étaient parfois d’une singulière hardiesse, mais comme pour la pure
+Iphigénie «l’innocence habitait dans nos cœurs». C’était une cour
+d’amour platonique et sans expérience. Des couples se formaient. Un de
+nos voisins, un garçon de dix-neuf ans, au visage pâle, boutonneux et
+âpre, qui préparait à Paris l’école polytechnique était épris
+d’Henriette qui se moquait de lui.
+
+Je ne la quittais guère. Elle m’avait élu son ami. Et de l’ami, elle
+faisait un confident, me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais
+pas choisi. Mais, par une singulière contradiction, je paraissais me
+plaire dans le caractère qu’elle me prêtait. J’affectais d’être
+supérieur aux faiblesses du cœur; je feignais de croire que l’amitié est
+au-dessus de l’amour, d’essence plus rare, et qu’entre deux êtres tels
+que nous, seule elle peut porter d’abondantes moissons. Ainsi je me
+trompais moi-même.
+
+Cependant une admiration si vive avait quelque peine à se concilier avec
+l’amitié, et si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris que
+c’était de bien autre chose qu’il s’agissait. Je lui faisais mille
+compliments de tout ce que j’aimais en elle, je lui prenais les mains...
+Et je n’avais pas envie de la serrer contre moi et de poser mes lèvres
+sur sa bouche souriante!
+
+Bien mieux, de son consentement, avec son appui et sa complicité, je
+courtisais une de ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or, au
+teint plus délicat que la fleur du pêcher. Gertrude était timide et
+rêveuse, Henriette prompte et hardie. Lorsque nous étions tous trois
+ensemble, Henriette parlait pour sa cousine et ne cessait de la taquiner
+à mon sujet, la menaçant de me dire ce que Gertrude n’osait m’avouer
+elle-même. Gertrude rougissait et levait sur Henriette des beaux yeux
+suppliants.
+
+Une fois, à la fin du jour, nous étions assis sur la mousse au pied d’un
+sapin, Henriette m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine étaient
+admirables.
+
+--Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle s’agenouille pour sa
+prière, le soir, en chemise de nuit!
+
+--Mais, Henriette..., soupirait Gertrude.
+
+--Ses cheveux tombent alors jusque sur ses jambes. Elle est baignée de
+lumière. Il faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle, il le faut... et,
+d’un geste rapide, elle enleva les deux épingles qui soutenaient les
+épaisses torsades de cheveux.
+
+Ils s’écroulèrent. Malgré les protestations de Gertrude, Henriette
+voulut me les faire toucher. J’y plongeai mes deux mains. Je sentis
+leurs mille caresses subtiles à fleur de peau.
+
+Gertrude maintenant restait immobile, comme engourdie.
+
+--Mais, Philippe, embrassez-la, dit Henriette, je ne vous regarde pas.
+
+Je me penchai vers la jeune fille, cherchant sa bouche. Elle détourna la
+tête et mes lèvres ne rencontrèrent que sa joue rougissante.
+
+Telle était l’atmosphère dans laquelle nous vivions.
+
+ * * * * *
+
+L’automne arriva trop vite. Une à une les maisons du voisinage se
+fermèrent et les Maure annoncèrent leur départ. Gertrude et sa mère les
+devançaient de quelques jours. Henriette, feignant de s’attendrir sur le
+malheur de notre séparation, nous ménagea une dernière entrevue. C’était
+dans une partie du bois assez écartée où nous aimions à nous réfugier.
+J’y trouvai Gertrude seule, hésitante, voulant fuir. Je la retins, je la
+rassurai, je lui demandai si elle m’oublierait vite, s’il y avait pour
+moi une place dans son cœur, et quel souvenir elle garderait des heures
+que nous avions passées ensemble.
+
+Par un dédoublement curieux, je m’aperçus, en ce moment où d’autres
+préoccupations semblaient devoir m’absorber, que ma voix prenait pour
+prononcer ces mots une douceur persuasive et touchante que je ne lui
+connaissais pas, une qualité musicale qui m’émut moi-même. Et je parlais
+autant pour me plaire que pour gagner Gertrude.
+
+Celle-ci ne fut pas insensible à l’accent de la mélodie que je lui
+murmurais et je vis bientôt l’effet produit, moins par mes paroles que
+par le ton sur lequel elles étaient dites. Elle me serra les mains, ses
+yeux s’emplirent de larmes, elle pencha la tête sur mon épaule.
+
+Je couvris de baisers sa figure humide de pleurs. Je trouvai du charme à
+ces baisers, mais, faut-il l’avouer? ces caresses échangées m’émurent à
+peine. Ma curiosité y était plus intéressée que mes sens. Et mon cœur
+restait de glace...
+
+Deux jours plus tard, j’allai chercher Henriette pour une dernière
+promenade. Elle partait le lendemain. Par un besoin de secrète harmonie,
+nous choisîmes non pas les bois où souvent avaient retenti les éclats de
+rire de notre bande folle, mais une plaine morne que dominait une
+colline et qui avait été longtemps un marécage. Aujourd’hui des fossés
+la traversant en drainaient les eaux. Elle était nue et triste, quelques
+touffes de ronces épineuses seules y poussaient. Le ciel gris, bas,
+plein des brumes de l’automne, s’appuyait sur le fin clocher d’une
+église au sommet du coteau. Dans les champs, on brûlait les feuilles et
+les tiges des pommes de terre. Les fumées traînaient et ne s’élevaient
+qu’avec peine. Longtemps nous marchâmes sans parler. Enfin Henriette
+rompit le silence.
+
+--Dire que je regretterai même cette pauvre plaine lorsque je serai à la
+ville. Je vous envie de rester ici.
+
+Je ne répondis pas. Je venais de comprendre que rien dans ce pays qui
+m’était cher n’aurait plus de charme pour moi du jour où Henriette
+l’aurait quitté. La surprise de ce sentiment nouveau, la pensée de
+l’isolement où le départ d’Henriette me laisserait, me serrèrent le cœur
+au point que je fus obligé de m’arrêter.
+
+Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle dans mes yeux? Il me
+parut qu’elle pâlissait. Elle se mordit la lèvre, puis, avec un
+mouvement d’épaule que je ne sus comment interpréter, elle dit:
+
+--Il faut rentrer.
+
+Le lendemain elle partit, me laissant désespéré et fou de joie.
+J’aimais!
+
+L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir une âme moins enflammée
+que ne l’était la mienne. Le monde transformé s’éclaira d’une lumière
+inconnue; je sentis s’agiter en moi la force qui anime la nature; je fus
+enfin une parcelle vivante de l’antique et toujours jeune univers. Mes
+livres participèrent de cet enchantement. Je les avais lus avec les yeux
+de l’esprit; ma sensibilité cette fois-ci s’émut. Les romans me
+racontèrent mon histoire; les livres de science eux-mêmes me parlaient
+un langage que je comprenais pour la première fois. C’est alors que mon
+professeur me mit entre les mains l’_Origine des espèces_, de Darwin, et
+je n’oublie pas l’émotion que j’en éprouvai. Je crus voir s’ouvrir les
+portes longtemps fermées du temple. Les secrets m’étaient révélés de la
+vie qui palpite, identique, en tous les êtres. Et, au même moment, je
+découvrais que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait désormais mon
+maître. Mais sa tyrannie, sous laquelle tant d’âmes faibles succombent,
+ne m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire, un désir plus fort
+d’agir, je voulais maintenant exceller en mille choses; j’entendais
+dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas tant par le goût d’apprendre
+et de m’enrichir ainsi que pour me prouver à moi-même ma puissance. Au
+collège où je venais d’entrer, j’obtins cet hiver-là de mémorables
+succès. Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et me prédisait un
+succès certain au baccalauréat qui, à la fin de l’année, terminerait mes
+études secondaires.
+
+Mais Henriette?... Chose étrange, j’étais exalté à ce point que je ne
+souffrais pas de son absence. Ne lui devais-je pas la magique
+transformation que j’avais subie? Sans doute, je désirais la revoir; je
+lui parlais comme si elle avait été présente; son souvenir ennoblissait
+chaque heure de ma vie. Mais je me créais de si merveilleux bonheurs
+qu’à la lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur notre séparation.
+L’image que je me formais de mon amie était à ce point parfaite que
+peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était apparue, n’aurait pas
+rempli exactement la place et le rôle que je réservais à l’Henriette de
+mes rêves.
+
+Nous nous écrivions. Mais comment traduire mes sentiments dans des
+lettres qui pouvaient être lues par d’autres? Comment lui écrire ce que
+je ne lui avais pas dit lorsqu’elle était près de moi? Ses lettres
+étaient, il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles exprimaient
+était éloigné du langage que je lui prêtais à distance.
+
+Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du malaise mystérieux et
+redoutable qui m’avait si cruellement accablé depuis deux ans, la
+fraîcheur de mon amour avait fait disparaître les fièvres malignes de la
+puberté.
+
+L’hiver, le printemps passèrent; je ne comptais pas les jours qui me
+séparaient d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe près du poêle,
+dans les champs durcis par le froid ou sous les vertes frondaisons.
+L’été me la ramènerait.
+
+Vers le début de juin ma mère tomba malade; elle fut longtemps retenue à
+la chambre. Elle y était encore quand je partis pour passer mes examens
+à l’université voisine. Lorsque j’en revins, elle sortait de
+convalescence et les médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était trop
+faible pour que je pusse songer à l’y laisser aller seule.
+
+Elle pensait que la nouvelle de ce déplacement me serait agréable et
+qu’il me plairait de quitter, presque pour la première fois, nos
+campagnes.
+
+Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses yeux riants ne rencontreraient
+pas les miens lorsqu’elle arriverait dans le pays! Je lui envoyai une
+lettre désolée, la plus explicite de toutes celles que je lui avais
+écrites. J’annonçais mon retour au mois d’août, je la suppliai de ne pas
+m’en vouloir...
+
+
+
+
+II
+
+
+Aux eaux, des habitudes nouvelles me furent une distraction. Pourtant je
+ne voulais pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, je ne cessais
+de regretter le confort, le calme délicieux de notre demeure, de me
+plaindre de l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient du grand
+hôtel où nous habitions. Cependant je trouvais un charme singulier à ce
+coudoiement de tant de personnes inconnues, à ces rapides coups d’œil
+échangés avec des étrangers, à la vie en commun qui mêlait nos plaisirs
+et nos occupations, aux repas au restaurant, à la danse, le soir.
+J’avais déclaré vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X... depuis
+quarante-huit heures que je jouais au lawn-tennis, que j’étais de toutes
+les parties, que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec fièvre
+comme si j’eusse voulu m’étourdir et oublier. Quoi?
+
+Je remarquai dès le premier jour une jeune femme qui mangeait à une
+table voisine de la nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait
+désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses paupières à moitié baissées.
+Elle me parut avoir environ trente ans. Ma mère lui en donna plus
+généreusement quarante. Dans son visage pâle d’un ovale allongé ses
+lèvres plus rouges que celles des femmes que nous avions l’habitude de
+voir attiraient mes regards. J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle
+s’appelait la comtesse de Francheret. J’avais lu ce nom dans les
+journaux mondains de Paris. A X..., Mme de Francheret n’appartenait à
+aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. Ses manières, sa
+distinction, la solitude où elle vivait, le prestige aussi de sa classe
+sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune provincial jamais
+sorti de chez lui. Je me mis donc à l’observer, peut-être trop
+directement. Voulut-elle me faire sentir que je manquais aux
+convenances? Deux ou trois fois, elle me fixa d’une façon pénétrante.
+Vers cinq heures, elle s’asseyait près de la cour de tennis où nous
+jouions. Les spectateurs étaient nombreux qui suivaient nos parties.
+Elle se tenait à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je levais les
+yeux sur elle, que je ne surprisse pas les siens.
+
+Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais voulu l’approcher, lui parler,
+mais je ne savais comment m’y prendre. Elle vint heureusement à mon
+secours.
+
+Une fin d’après-midi, comme je descendais du tennis pour aller à la
+douche, je dépassai Mme de Francheret. Elle se tourna à demi vers moi et
+m’adressa la parole de la façon la plus simple, comme si nous nous
+connaissions depuis longtemps.
+
+--Vous avez chaud, me dit-elle.
+
+Tout en marchant nous continuâmes à causer. La nouveauté de la situation
+eût pu m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai pas à moi.
+
+Sa voix avait une certaine gravité qui me plut.
+
+Les jours suivants nous nous rencontrâmes encore. Elle paraissait
+écouter sans ennui ce que je racontais de moi-même, de notre vie
+provinciale, de mes plans incertains et magnifiques. Elle parlait peu,
+mais ses paroles, lorsqu’on y réfléchissait, prenaient un sens plus
+profond que celui qu’elles présentaient tout d’abord. Elle ne causait ni
+de littérature, ni d’art, mais elle semblait connaître les gens et les
+choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin son regard, dont elle était
+ménagère, ajoutait du poids à ses paroles.
+
+--Que vous êtes jeune! disait-elle souvent.
+
+Nous ne nous voyions jamais que dans les jardins et, le soir, au salon,
+où elle s’installait avec ma mère.
+
+Un jour, après déjeuner, je me rendis pour la première fois chez elle.
+Elle était légèrement souffrante et m’avait fait demander un livre. Elle
+occupait, sur la cour d’entrée célèbre par ses arbres centenaires, un
+appartement composé d’un salon minuscule et d’une chambre. Je la trouvai
+couchée sur une chaise longue, vêtue d’un blanc peignoir de dentelles.
+Les ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes à moitié closes; on
+entendait le bruit confus des conversations à quelques pieds au-dessous
+de nous.
+
+--Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant un fauteuil tout proche.
+
+Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si bavard, je n’eus rien à
+dire, je n’avais aucune idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait
+pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait dans l’air. Je regardai Mme
+de Francheret. Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la chaise
+longue. Je voyais les chairs pleines et ambrées par où le bras s’attache
+à la poitrine qui se soulevait lentement à chaque respiration. Sa bouche
+s’entr’ouvrait comme pour un sourire. J’oubliai que je me trouvais à
+côté de la comtesse de Francheret. C’était une femme qui était là près
+de moi. Et nous étions seuls.
+
+Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus la hardiesse de la
+porter à mes lèvres. Elle me laissa faire.
+
+--Que vous êtes jeune! dit-elle encore. C’est délicieux!
+
+Elle m’attira vers elle; je sentis l’odeur de sa tiède gorge, et ses
+deux bras se nouèrent autour de mon cou.
+
+Quand je sortis de sa chambre, une heure plus tard, j’étais un homme.
+
+La joie que j’aurais pu prendre dans les bras de Mme de Francheret avait
+été gâtée par la peur de lui paraître novice. Un adolescent craint le
+ridicule. N’eût-il pas été plus simple de lui dire: «Je ne sais rien, je
+me remets entre vos mains; soyez vraiment ma maîtresse.» Mais on ne
+gagne la simplicité que par des chemins longs et difficiles. Je pensais:
+«Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. Demain, elle se
+moquera de moi; elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, comment la
+regarderai-je?»
+
+Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la
+réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé.
+Ma première impression, celle qui ne devait point s’évanouir, je la
+traduisis par ces mots de la Bible: «L’œuvre de chair.» J’avais
+participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui
+avait vécu dans les livres et dans de romanesques enchantements, la
+nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette
+première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus
+complet, qu’il y avait un point de perfection à atteindre, et j’étais
+bien décidé à y arriver au plus vite.
+
+Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers
+Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le
+palais que mon imagination lui avait bâti. Mme de Francheret m’avait
+invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeai même pas à me
+demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à
+une personne, chercher à la voir, lui parler, deviner les moindres
+nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard
+d’elle, c’était assez pour être heureux; se sentir maître de son âme, y
+régner sans partage, la félicité suprême.
+
+Pour Mme de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de
+ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient
+devant mes yeux, et quelles images! Je sentais sa chair contre ma chair
+et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes
+sensations.
+
+Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de Mme de
+Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la
+journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me
+croyais naïvement un maître...
+
+La seule ombre à mon bonheur, où la chercher? Dans la facilité avec
+laquelle je l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son
+prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. «Je suis l’amant, me
+disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure
+société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres
+caprices. J’étais là; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût
+possédée.»
+
+La manière d’être de Mme de Francheret n’était pas faite pour me donner
+une trop haute idée de moi-même. Nous étions toujours dans des rapports
+simples. Personne ne prenait moins de plaisir à jouer la comédie. Elle
+n’affecta aucun remords, aucune crainte; elle ne se crut pas obligée de
+chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute; elle
+n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment
+irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande
+dame--Balzac!--a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que
+j’ignorais et m’en apprit la douceur. Une semaine ne se passa pas sans
+que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras.
+
+Elle sourit.
+
+--Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer? dit-elle.
+
+Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret.
+Hors de sa chambre, elle me traitait comme un étranger, et je
+m’émerveillais de ce changement à ses yeux si naturel... Il n’y avait
+alors, entre nous, aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un
+regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant, ou au salon, le soir,
+causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais
+m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures
+auparavant nue entre mes bras, que je connaissais les parties les plus
+secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage.
+
+Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter.
+Le dernier jour où je fus chez elle, je lui dis:
+
+--Comment pourrai-je me passer de vous?
+
+--Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai
+donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans
+doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez
+pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y
+appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il
+est des folies délicieuses qu’on doit se refuser. Vous étiez en
+vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de
+partir, vous donnerai-je un conseil? La différence de nos âges me le
+permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de
+gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des
+femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère
+avec elles. Sachez leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La
+plupart demandent à être trompées; il est bon d’y mettre quelques
+manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez pas à
+l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables...
+
+Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa
+sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux
+avec un beau sujet de méditations et les souvenirs tout proches d’un
+passé déjà plein de volupté.
+
+
+
+
+III
+
+
+J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au
+lieu de rentrer, nous allâmes passer quinze jours sur une plage dans le
+sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère
+avant le retour au foyer.
+
+J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. J’étais encore tout étonné
+de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais
+toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un intervalle entre le moment
+où j’avais quitté Mme de Francheret et celui où je retrouverais
+Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé
+d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre, peu à peu, qu’on
+lui est attaché par d’autres liens aussi. Rien de semblable ne m’arriva.
+J’aimais Henriette, et Mme de Francheret m’avait attaqué là où Henriette
+n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à Mme de Francheret de
+m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la
+femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un
+phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir
+celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à Mme de Francheret, mon amour pour
+Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme
+sensuelle. C’était Henriette et non Mme de Francheret que je tenais dans
+mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon
+amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des
+images voluptueuses.
+
+Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui
+m’entouraient étaient-ils vivants? Ils allaient et venaient comme des
+ombres. Je faisais de longues promenades sur la digue à l’heure où le
+soleil couchant borde de nacre le sable humide. Des enfants jouaient,
+des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais
+pas, je ne voyais bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes
+d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et
+quelle Henriette! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère
+sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie
+au bord des flots.
+
+Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse? Je ne savais
+trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais
+quelques cartes postales, assez insignifiantes, à la vérité. Henriette
+paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le
+cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul j’y manquais!
+
+Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que l’heure
+approchait où je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je brûlais de
+devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au
+même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je
+craignais de cette rencontre je ne sais quel choc, quelle blessure
+insupportable. J’aurais voulu retarder une minute attendue avec tant de
+fièvre.
+
+Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi je me rendis chez Mme
+Maure. De loin, je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison.
+Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas
+de là. L’émotion de la sentir si voisine me fit chanceler. Je m’arrêtai,
+j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence
+des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première
+fois et d’un seul coup--ainsi, la nuit, un éclair illumine les prés et
+les champs, et montre au voyageur le chemin dont il s’est écarté--que le
+roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé
+dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en
+ignorait encore le premier mot... Un instant, je pensai à retourner sur
+mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à
+l’idée de reculer. Je me repris et avançai vers Mme Maure.
+
+Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement
+de la santé de ma mère, elle me dit:
+
+--Comme vous avez grandi, Philippe! Vous voilà un homme, maintenant. Et
+cette pointe de moustache! Qu’allez-vous faire?
+
+Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour
+continuer mes études à la Sorbonne sans doute et à l’école de droit,
+mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat et ne savais ce que
+serait ma carrière... Cependant, je pensais à Henriette absente,
+alternativement avec terreur et avec joie. Où était-elle?
+
+Une demi-heure passa. J’entendis un bruit dans l’allée.
+
+C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de
+l’an dernier.
+
+Henriette me parut grandie; elle restait mince, un peu maigre, mais le
+corsage de sa robe se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient
+plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été
+faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvai, dans les yeux
+riants et doux, le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique
+contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Toutes deux
+vêtues de clair, elles venaient enlacées et joyeuses. Le printemps de ma
+vie s’avançait au-devant de moi.
+
+Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit Henriette ne trahit aucune
+gêne. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me
+gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré
+aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette
+conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues
+avec la même Henriette pendant mes promenades solitaires que j’en restai
+glacé. Je m’efforçai de découvrir dans ses propos un mot à double
+entente destiné à moi seul. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut
+qu’à deux ou trois reprises elle me regardait avec un peu d’étonnement.
+Sur elle-même elle ne dit rien.
+
+Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de m’apprendre quels
+avaient été les amusements de la saison. Rappelant des incidents que
+j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de
+façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut.
+
+Lorsque je partis, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner.
+Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous
+séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger
+une phrase avec Henriette sans témoins.
+
+Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. Je vis mon amie,
+mais entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants.
+Elle était le centre lumineux de notre cercle. Charles-Henri violemment
+épris ne la quittait point. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre
+qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour
+m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le
+secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses
+côtés, le bras autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine,
+ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle
+observait une certaine réserve; elle s’effarouchait vite et lorsqu’en
+plaisantant je voulus reprendre les propos de l’an passé, elle eut un
+mouvement de retraite.
+
+Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je ne désespérais pas d’arriver à
+Henriette, mais, à ma grande surprise, je constatai que c’était chez
+elle que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle apportait une
+attention toujours égale à ne pas rester seule; et si, profitant d’un
+incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle ne me
+laissait pas choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la
+ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives
+infructueuses, j’étais exaspéré.
+
+Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait
+mon école d’homme, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et
+qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus simplement, que je lui étais
+devenu indifférent.
+
+Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de
+m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la
+reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me
+trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments
+que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait que
+l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de
+rompre; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette.
+
+Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait octobre et le départ.
+J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller sa
+jalousie. Je fis la cour à Gertrude; j’y déployai beaucoup d’application
+et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa
+cousine veillait et comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux,
+j’adressais à Gertrude des propos tendres et lui baisais la main,
+Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère
+ne l’étaient plus aujourd’hui.
+
+Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien
+éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y
+réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait
+quelque chose de flatteur pour mon amour-propre.
+
+Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter
+avec Gertrude. Mais Henriette ne s’apaisa pas. «Peut-elle sérieusement
+m’en vouloir, me demandais-je, de ce qui n’est qu’un jeu?» Mais elle ne
+me laissa pas lui poser la question.
+
+Je devins irritable. Elle me contredisait pour un rien. Nous échangions
+des phrases aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement.
+Une fois, sur un mot un peu plus piquant, elle eut soudain les yeux
+pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous
+étions seuls, mais à une douzaine de pas sa mère brodait sous les
+tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me donner le temps de
+m’excuser, rentra dans la maison.
+
+Pendant quarante-huit heures, je ne la vis point. Lorsque nous nous
+retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible.
+
+La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le
+temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier
+permettait de prolonger encore les soirées en plein air. Un jour, une
+amie à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à Mme Maure pour lui
+demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de
+voir arriver Mme Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante
+s’était couchée. «Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue
+depuis si longtemps.» Mais, après dîner, Henriette refusa de quitter le
+salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère,
+elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de
+l’y rejoindre.
+
+J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais déjà rompu avec Henriette,
+je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et sans
+retard! Cependant je m’absorbais dans un silence farouche.
+
+Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à
+Mme Maure et à sa fille de les ramener en voiture. Mme Maure, fatiguée,
+accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et
+Henriette, par politesse, se crut obligée de dire:
+
+--Nous allons vous gêner beaucoup, madame.
+
+Alors, par une décision subite, je m’avançai, pris la main d’Henriette
+dans l’obscurité et, la lui serrant fortement pour empêcher toute
+résistance, je dis à Mme Maure:
+
+--Je raccompagnerai Henriette. Nous serons là presque aussitôt que vous.
+
+Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler.
+Déjà Mme Maure de la voiture me jetait:
+
+--Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, il sera excellent pour elle
+de marcher un peu. Elle est si paresseuse.
+
+La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron.
+
+Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans
+l’ombre fraîche du soir.
+
+Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le
+silence, à se prolonger, pesa comme une menace. Pour rien au monde, je
+ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère; je me souvenais de l’étrange
+manière d’être d’Henriette depuis ma rentrée; elle m’avait froissé; elle
+me devait des excuses... Je marchais la tête droite, les yeux fixés
+devant moi.
+
+Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse
+qui était entre nous. A un détour du chemin--nous avions déjà franchi la
+moitié de la distance qui séparait nos deux maisons--elle se tourna pour
+m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets.
+Bouleversé par la supplication muette que j’y lus, je glissai mon bras
+sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un
+prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit
+comme neige d’avril au soleil; des rapports naturels, confiants, heureux
+s’établirent sans que nous eussions échangé une parole. Je sentis
+qu’Henriette gagnée m’appartenait. Nous arrivions au bois de chênes. Je
+la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions reposés au
+cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer de résistance. Je
+m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras,--la nuit était
+complice--je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux m’implorer,
+et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entr’ouvrit.
+
+ * * * * *
+
+Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette,
+transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de
+dissimuler ses sentiments. Nous étions ensemble à chaque heure. Je la
+voyais le matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait mille ruses
+pour se débarrasser de Charles-Henri. Quant à Gertrude, elle en fit sa
+complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en
+souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à
+deux; dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi,
+la priant de nous attendre. Parfois elle l’appelait en riant: Brangaine.
+Un jour, devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci
+rougit, puis pâlit, mais se tut.
+
+Nous vivions ainsi comme en dehors du temps. La date approchait qui
+l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient
+comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions ni de la
+séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus
+acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette n’eut
+l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on
+des excuses à l’amour? A ses yeux, il n’était pas besoin de se
+justifier.
+
+La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du
+chemin, ne cachant pas ses larmes.
+
+Je restai seul une semaine encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le
+prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu? j’étais
+déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision, à
+considérer toutes choses par rapport au développement de mon
+individualité. Plus tard, quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai
+d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce
+sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en
+fournir une preuve.
+
+Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater
+que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire
+naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à
+voir que j’avais triomphé d’Henriette; je n’en avais pas ressenti non
+plus à éprouver que Mme de Francheret avait du goût pour moi. Une
+obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours
+de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort
+heureux.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Six mois après, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se
+mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout poil,
+grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe
+fort.
+
+Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les
+bras d’un rustre! La vilaine image!
+
+Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors
+m’enchantaient, de raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. «Je me
+suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton
+début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop
+élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que
+du ciel.»
+
+Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut
+longtemps à s’effacer.
+
+ * * * * *
+
+J’étais alors un étudiant mal débrouillé dans les rues étroites de
+Paris. Ma jeunesse me paraissait médiocre. Pourtant que n’en
+attendais-je pas? Je croyais arriver à la période la plus heureuse de
+mon âge. Après l’existence mesquine d’une petite ville de province, je
+serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et multiple de Paris. Je
+n’aurais qu’à me laisser porter par le courant.
+
+Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années que des souvenirs confus,
+souvent pénibles. En guerre avec moi-même, incertain de la voie que je
+suivrais, je cherchais avidement des vérités qui fussent miennes.
+J’avais de la fierté; je n’aurais avoué à personne--me l’avouais-je à
+moi-même?--mon désarroi. Au lieu de crier au secours je prenais un air
+détaché, un ton distant, je paraissais indifférent et supérieur. J’étais
+haïssable, sans doute, mais comment demander à un jeune homme passionné,
+qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent mille désirs contraires,
+d’être simple et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore trouvé.
+
+Peut-être la cause véritable de ce malaise est-elle dans la jeunesse
+même, âge difficile dont chacun connaît à des degrés divers les heurts
+et les cahots. Nous les oublions. La mémoire assoiffée d’idéal--le bon
+vieux temps!--a bientôt fait de transformer la lumière grise ou orageuse
+qui baigne nos jeunes années en une aube éblouissante. On a comparé la
+jeunesse au printemps, non sans raison, car elle en connaît les ciels
+brouillés, les giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les
+brusques morsures du froid, les gelées meurtrières d’une nuit d’avril,
+et aussi les caresses, presque insupportables tant elles sont subites,
+de l’atmosphère, la vie qui repart sur un rythme trop rapide, le complot
+universel de la nature qui vous entraîne dans son branle frénétique. Il
+faut être fort déjà pour supporter ces contrastes et ces véhémences. Si
+l’on se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux ans.
+
+Dans un état si trouble, aimer était hors de question. Le souvenir de
+l’expérience faite avec Henriette était toujours vivant. Je ne voulais
+pas m’avouer la déception ressentie. Pourtant je regardais les femmes
+d’un œil un peu méprisant; je plaignais leur fragilité. Je les
+recherchais, mais même entre leurs bras je ne m’abandonnais point.
+J’allais ainsi, comme tout jeune homme, de liaison en liaison, ne me
+prenant à personne. Si j’eus des bonnes fortunes, je ne sus pas en
+profiter. J’appris par expérience une chose banale, c’est que l’homme
+peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir l’amour. J’avais des
+maîtresses, je ne les aimais pas. J’avais des amies, encore des jeunes
+filles, je ne les possédais point. On me croyait hardi, j’étais timide;
+on m’enviait, je me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux
+ans, maître de moi. Maître de quoi? de pas grand chose.
+
+Les femmes à portée de ma main me semblaient--peut-être avais-je là des
+trésors qu’aveugle je ne voyais pas?--indignes d’attention. La conquête
+de la plus belle princesse du monde, du cœur le plus haut, de l’âme la
+plus pure, tels étaient mes rêves d’alors. J’étais sec et sans illusion
+dans le présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce désir ardent en mon
+jeune cœur a eu de lointaines et merveilleuses conséquences et le mot de
+Gœthe est vrai que je me répétais souvent: «Ce que tu as désiré avec
+force au temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance dans ton âge
+mûr.»
+
+Pourtant, si médiocre que je fusse, on m’accueillait avec faveur dans
+quelques maisons. Je me déplaisais, mais des femmes et des filles se
+plaisaient à ma compagnie. Un plus avisé en eût tiré des avantages. Je
+ne m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, je n’abaissais pas mes
+regards vers le sol. Je pensais à la grande passion que je rencontrerais
+un jour. Pouvais-je imaginer qu’elle eût une origine obscure et qu’elle
+trouvât peu à peu vie et force dans les éléments, de médiocre prix à mes
+yeux, dont j’étais entouré? Elle m’apparaîtrait éblouissante, casquée
+d’argent, armée de pied en cap, comme Minerve à l’heure de sa naissance.
+Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle.
+
+En l’attendant, je me distrayais de mon mieux. Je disais en plaisantant:
+je pelote avant partie.
+
+Je n’étais que contradiction et système. Au vrai, je n’aimais déjà que
+les jeunes filles, je les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui
+m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une tragique expérience
+pour voir clair en moi. Je n’ai compris que plus tard pourquoi, seules,
+elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant je vivais dans les
+sophismes et l’erreur. Je pensais que par une lente évolution elles
+seraient un jour capables d’aimer et dignes d’être aimées, mais il ne me
+venait pas à l’esprit de hâter leur transformation. Je leur donnais
+rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles pénétreraient dans le monde
+de la passion où elles n’étaient que postulantes. Avec un pédantisme
+incroyable, j’avais fixé l’âge de l’amour entre vingt-cinq et
+trente-cinq ans. Avant, inexpérience; après, ressorts déjà usés! Ainsi,
+peu sûr de moi, j’échafaudais d’absurdes théories et leur accordais de
+la valeur.
+
+ * * * * *
+
+Une des maisons agréables où je fréquentais alors était celle de Mme
+Saint-Aignan. Son mari, mort depuis quelques années, avait travaillé
+près du baron de Hirsch aux chemins de fer orientaux. En Turquie, elle
+s’était fait des relations internationales et voyait une société mêlée.
+Ce sont les plus agréables. Elle avait à peine passé la quarantaine. Sa
+fille Isabelle, née à Constantinople, venait d’avoir quinze ans. Elles
+étaient toutes deux belles, toutes deux charmantes, mais en dehors de
+l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus libre d’esprit, j’eusse
+fait la cour à la mère enjouée ou à la fille grave, et peut-être
+eussé-je réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, son front
+petit, un visage ovale, ressemblait à une Vierge byzantine. Où
+avait-elle pris ses traits? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien en
+chair, aux yeux bleus. Et la photographie de M. Saint-Aignan le montrait
+normand des pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes si
+complexes de l’influence du milieu qui, parfois, s’exerce de façon
+surprenante sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. Quoi
+qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan paraissait parmi nous d’une autre
+race. Je me pris d’amitié pour elle, mais la traitais plus en enfant
+qu’en jeune fille.
+
+J’aimais à la faire parler de Constantinople qu’elle avait quitté à six
+ans. L’Orient m’attirait. Tout jeune, je ne supportais pas les plats
+récits de Mme de Ségur, née Rostopchine, mais avec une belle histoire
+orientale on faisait de moi ce qu’on voulait. Si on discutait chez
+Isabelle de la vie turque, elle était la seule à n’avoir pas d’opinion.
+Elle gardait pour elle le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait
+rapportés de là-bas; mais j’avais gagné sa confiance et bientôt elle me
+fit partager ses impressions de naguère, fraîches et vives dans sa
+mémoire.
+
+Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, les promenades en
+caïque, les rencontres sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond d’un
+jardin qu’envahit le crépuscule, le calme des mosquées nues. Plus que
+tout l’intéressait l’existence dans les harems où sa mère quelquefois
+l’avait menée en visite chez des dames turques. Un monde de serviteurs
+s’empressait autour de ces femmes recluses par goût plus que par
+contrainte, servantes noires ou blanches, vieux hommes ridés à la voix
+enfantine, pleins de politesse. C’était un endroit enchanté, loin de
+l’agitation et des orages... Isabelle me disait aussi les barques et les
+paquebots qui montent et descendent sans cesse le Bosphore.
+
+--Nous habitions une maison au ras de l’eau avec un jardin plein de
+fleurs. Parfois, une goélette passait dans la nuit tout proche la côte.
+Je ne voyais pas le remorqueur, mais j’entendais une respiration
+haletante et j’imaginais que c’était celle du génie qui la tirait. Elle
+glissait ainsi mystérieusement, voiles pliées, à quelques pieds du lit
+où, enfant, je cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans des contrées
+plus belles d’être lointaines.
+
+Cette fille sauvageonne, à peine grandie, ne venait pas à vous; il
+fallait la chercher. L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. Mais sa
+mère avait eu des succès et n’entendait pas renoncer au rôle de femme
+brillante. Pour moi, je préférais la fille défendue à la mère permise.
+
+Je les rencontrais souvent. Mme Saint-Aignan me regardait avec
+sympathie. Je n’étais pas très observateur à ce moment-là, pourtant il
+me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les avances, oh! bien
+innocentes, que me faisait sa mère. Un jour, elle sortit un peu
+brusquement du salon où Mme Saint-Aignan me taquinait sur une comédienne
+connue dont elle me croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle.
+
+--Qu’a donc cette petite? demanda Mme Saint-Aignan.
+
+L’été nous sépara. Les séparations avaient toujours pour moi quelque
+chose de définitif. Je n’aimais pas assez mes amis d’un jour ou d’une
+saison pour me souvenir d’eux longtemps. Je ne voulais pas me fixer.
+J’avais soif de changement. A la rentrée d’automne, je fus entraîné dans
+des cercles nouveaux.
+
+ * * * * *
+
+Ma mère avec qui j’étais dans une grande intimité ne comprenait rien à
+mon genre de vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et nous passions
+mes vacances ensemble. Elle regardait les choses de l’amour avec sérieux
+et se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement sans conséquence.
+C’étaient des gens «à qui on ne pouvait se fier», des personnes «qui
+finiraient mal». Elle ne les admettait pas volontiers auprès d’elle,
+comme si l’atmosphère dans laquelle ils se mouvaient lui eût été
+irrespirable. Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait et dont
+elle était fière, ce fils intelligent et réfléchi dont on lui faisait
+des compliments, qui avait mené à bien des études difficiles, ce fils
+affectueux, tendre et raisonnable en toutes choses, ce fils avait, de
+son aveu même, une façon d’être incroyablement légère avec les femmes.
+Il les recherchait, les prenait et ne les gardait pas. Il en parlait
+comme de charmantes petites bêtes à qui on distribue alternativement
+caresses et claques.
+
+Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude? Elle se rassurait en
+pensant qu’il n’y avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais
+d’une jeune fille dont je ferais ma femme. J’aurais des enfants qu’elle,
+grand’mère, bercerait sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, voyant
+que le moment n’en était pas venu, elle gardait le silence.
+
+ * * * * *
+
+Cependant je sortais, j’allais dans le monde, dans tous les mondes. Où
+que je me trouvasse, une seule idée m’occupait: «Y rencontrerai-je la
+femme que je pourrais aimer?» Les gens que je connaissais n’avaient rien
+à m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques reparties polies et
+indifférentes. J’étais tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le
+plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais les épaules.
+
+Mais, parfois, j’apercevais à distance une femme d’une silhouette
+ravissante. Le cœur battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un
+médecin n’examine un malade, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte
+son argent. «Elle est grande, me disais-je, elle a la taille ronde et
+flexible, les épaules larges, le dos plat, les jambes longues. Le cou
+est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à la fois, le
+menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, les dents nettes et
+régulières. Il y a en elle quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme.
+Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et
+passionné qui saura pleurer sur mon cœur.» Je m’avançais, presque
+tremblant. Soudain je m’arrêtais... Qu’avais-je vu? Les ailes des
+narines un peu trop remontées. Je reculais, furieux.
+
+Je voulais plaire, je voulais être aimé, et peut-être, j’y réussissais.
+Mais je jouais «au jeu dangereux» avec le seul désir de gagner la
+partie. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la
+possession.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de
+sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à
+l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long
+sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme
+tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour
+aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et
+l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec
+patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant
+les années arides de ma jeunesse pour un autre destin.
+
+J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici
+les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse; il
+est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre.
+Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques,
+il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel.
+Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les
+airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre.
+Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne
+reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui
+annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. «Dig, ding, don!»
+Christ est ressuscité! «Dig, ding, don!» Est-il assez de cloches pour le
+crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes? «Dig,
+ding, don!» La lumière est rendue au monde! Il pleure, mais c’est de
+joie. «Je suis sauvé!» dit-il.
+
+A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai,
+comme ivre, tenant à peine debout. «Hors du tombeau! m’écriai-je. Et moi
+aussi, je vivrai!»
+
+On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je
+n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de
+la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette
+occasion.
+
+Revenons au ton simple de ce récit.
+
+Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu
+ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison
+trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées.
+
+A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard
+Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une
+femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions
+que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La
+mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien
+importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts
+et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que
+l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe
+était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix.
+Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction
+indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il
+devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux
+vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de
+ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.
+
+A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de
+l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai
+la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu.
+
+Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité
+de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de
+statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je
+le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que
+je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des
+yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme
+soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on
+aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute
+baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein
+boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le
+choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau
+à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa
+propriétaire. J’entendis un «merci, monsieur» prononcé par une voix
+grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de
+colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre
+et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue
+du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû
+produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la
+connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre.
+
+Je n’oubliais pas les yeux de pervenche; je les revoyais aux moments les
+plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais
+m’endormir; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les
+bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant
+que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante
+dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle
+serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans
+pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à
+arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour; mon inconnue
+devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la
+poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume.
+
+Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût
+que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais
+alors! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque
+minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle
+que l’on aime (oui, déjà!) arrivant vers vous. On l’aborde, elle
+s’effare; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un
+pas de fait et quel pas décisif! Enivré de ce premier succès, on devient
+spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil!); elle sourit,
+elle est perdue... Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard
+Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie
+multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée
+derrière sa petite voiture (ah! puisse l’inconnue me voir--elle me
+reconnaîtra--au moment où j’achète ce bouquet de violettes!). Les
+journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de
+Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la
+baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces
+nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans
+intérêt.
+
+Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de
+pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni
+les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle
+marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les
+cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous
+le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il
+était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A
+la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il
+n’y avait pas à en douter.
+
+Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche
+avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant? Mais déjà mon
+imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables:
+mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une
+mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur
+fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la
+scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel.
+Comme elle me paraissait plus grande maintenant!
+
+Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue
+des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du
+Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille
+maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens
+s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais
+assez.
+
+Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon
+caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé
+mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais
+plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques
+italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans
+cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous
+compromettre, elle et moi--comme cet «elle et moi» me plaisait!--aux
+yeux de son concierge.
+
+Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y
+trouvai la notice suivante: «M. Charles de Sées, conseiller référendaire
+à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du
+Cherche-Midi.» Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.
+
+Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une
+quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux.
+
+J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On
+continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain,
+une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à
+Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des
+habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se
+mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une
+fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du
+Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de
+la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans
+ce qu’on a conservé de terres; on y pratique la plus stricte économie. A
+Paris, on se lie peu; on se méfie des figures nouvelles; on reste entre
+soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation
+roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers
+scandales du monde parisien.
+
+Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me
+persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été
+créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune
+frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa
+vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui
+anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme
+maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion.
+
+Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé.
+Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne
+connaissais personne; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je
+bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre
+Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La
+poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant
+de mal pour la conquête d’une femme.
+
+Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept
+heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive
+gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et
+calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses
+fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient
+les derniers rayons du soleil. Où étions-nous? Pas à Paris, bien sûr.
+
+Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent
+fois; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques
+triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche... et je ne
+retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon
+embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès
+d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la
+permission d’aller la voir la semaine suivante.
+
+Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais
+devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière
+diplomatique qui serait la mienne; j’étais pour lui un jeune homme
+distingué et d’avenir.
+
+Avec Mme de Sées, où en étais-je? Je gagnais lentement du terrain, mais
+l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer
+et qu’une parole imprudente pouvait me perdre.
+
+Du reste, pourquoi me hâter? J’avais un délicieux plaisir à voir presque
+quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus
+approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir
+non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à
+la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort,
+franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que
+les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle.
+Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle
+pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle
+était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec
+simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de
+l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être
+gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix.
+
+Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé
+qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé
+depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne
+voyais guère à Paris.
+
+Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était
+pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui
+avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que
+d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me
+voir. Elle me trouvait très «gentil» et me le disait. Mais je n’étais
+pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah!
+cela, c’était affreux! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et
+qui n’allait pas à l’église! Se perdre! et donner un mauvais exemple!
+
+--Je serai votre catéchumène, disais-je.
+
+Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de
+ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche
+s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas
+laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques
+objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en
+voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de
+bonté et disait:
+
+--Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet.
+
+Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle? Sans doute. Est-il une femme
+si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe? Mais elle ne voyait pas le
+danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami.
+Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me
+ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui
+avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle
+et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était
+pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur.
+
+Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité
+grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je
+m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais?--Oui, je
+ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles
+atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible
+diagnostic: une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je
+m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite; parfois j’oubliais
+Mme de Sées pendant quelques instants; lorsque ma pensée revenait à
+elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la
+pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux,
+ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur.
+
+J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi,
+que je rompis avec ma maîtresse,--rompre n’est pas le mot juste, on ne
+rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables,
+rien de plus--et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté
+si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions
+voluptueuses comme saint Antoine dans son désert.
+
+Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi.
+Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un
+sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous
+regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées
+entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre
+embarras; nous continuions notre propos sur le même ton sans être
+obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté
+quasi-enfantine. Ah! nos bons rires d’alors, nos bons rires de
+camarades!
+
+Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit
+qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire
+tomber dans mes bras. _All’s fair in love and war_, dit un proverbe
+anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait--ô magie de la
+passion!--comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une
+guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes
+les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui? non contre un
+ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui
+l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble
+d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je
+ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une
+tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur,
+amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon
+lit.
+
+ * * * * *
+
+L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété
+des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt,
+que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu
+fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide.
+Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un
+instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos
+vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais
+compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction; je suivis Mme
+de Sées.
+
+Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur
+laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou
+sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez
+ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher; nous faisions
+souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare
+Orville d’Arromanches.
+
+Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à
+tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des
+lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour.
+
+J’avais pourtant franchi une difficile étape: je ne cachais plus mes
+sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était
+offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que
+je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée
+de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au
+bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant,
+mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et
+parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de
+faire «ouf!»
+
+--Comme vous avez de l’expérience! interrompit Mme de Sées.
+
+--Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela
+vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un
+jour une femme dans la rue--(Je note ici que nous n’avions jamais causé
+de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise
+lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de
+Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à
+ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui
+avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des
+baisers).--Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure.
+Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes
+imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris
+alors un jeune visage si beau et des yeux--ils avaient vraiment la
+couleur des vôtres!--si touchants que je perdis contenance. Je ne sus
+que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans
+le tapage des automobiles et des tramways.
+
+Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un
+retour en arrière et me demanda:
+
+--Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon
+que vous êtes?
+
+--Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien? Les femmes
+n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut
+tomber? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et
+qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste?
+
+Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa
+surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche
+bée, attendant ce que j’allais dire.
+
+Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris
+congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée,
+et plus sans doute.
+
+Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais
+le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de
+Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à
+prétendre les tenir secrets? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais
+habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de
+Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas!
+
+A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème
+presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison,
+semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit
+insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire? Elle voit son image
+transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où,
+croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée
+seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert
+délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur.
+
+Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la
+femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus
+profanes s’y glissèrent; on entrevit sous le voile qui les recouvrait
+encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente
+si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir
+pour m’arrêter.
+
+Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile.
+Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais
+épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au
+lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais
+alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité
+nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr.
+
+Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je
+croyais contradictoires! J’aimais à la folie et je calculais avec
+froideur; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce
+qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus
+efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il
+fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa
+place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de
+celles-là; je ne la gagnerais que par le sentiment.
+
+Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon
+sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un
+sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui
+étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A
+d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent
+lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la
+tristesse; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du
+but où nous nous rencontrerions.
+
+Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la
+route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à
+Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A
+Paris, je la voyais à peine; elle me regardait d’un œil méfiant. En
+vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle
+conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux
+sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de
+Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures
+que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi
+et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de
+porter des messages muets de l’un à l’autre.
+
+Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre.
+
+--Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse!
+
+--Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas.
+
+Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût
+du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra
+contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y
+mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle
+cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes
+lèvres.
+
+J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet
+nous restâmes silencieux.
+
+ * * * * *
+
+Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus
+sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour,
+nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon;
+nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un
+caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience.
+Parfois, elle me brusquait; repentante aussitôt, elle venait à moi avec
+tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de
+tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre,
+d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il.
+Madeleine--c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque
+nous étions seuls--laissait un instant sa main dans la mienne. J’y
+appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait,
+quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute; mais, à
+travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je
+frémissais.
+
+Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà
+avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras
+pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta,
+je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur
+l’ombre.
+
+--Philippe, dit-elle, ne continuez pas... Je vous aime comme une sœur
+aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour
+vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement...
+Je ne puis vous écouter!
+
+Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes
+par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel
+qu’elle désirait que je fusse.
+
+J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une
+situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de
+promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment?
+Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et
+veulent s’unir.
+
+Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus.
+L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles
+de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la
+chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la
+maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée; ses yeux
+étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut
+languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que
+craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite
+Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques
+passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la
+chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes,
+demandait à sa femme comment elle se portait.
+
+J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je
+savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des
+raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et
+voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour
+entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu
+imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie
+de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la
+douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de
+blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour,
+si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout
+éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes
+qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci.
+
+Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa.
+
+--Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner? dit-elle, en me
+regardant avec douceur.
+
+Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde
+m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais
+de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé? Rien, un
+regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas
+davantage.
+
+Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y
+arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc
+d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis.
+
+--Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore
+à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des
+étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le
+crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler.
+
+Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières
+s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les
+prairies; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait
+rentrer à l’étable.
+
+Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait
+une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je
+m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient
+lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et
+l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai
+bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui
+j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée
+des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de
+la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté
+de moi presque immatérielle. Rêvais-je?... Je tendis vers elle une main
+hésitante; je la touchai--elle avait un corps vraiment! elle n’était pas
+un fantôme créé par mon imagination!--et dans un mouvement irrésistible,
+je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins
+à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers
+entrecoupés par ces seuls mots:
+
+--Je t’aime! je t’aime!
+
+La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre.
+Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle
+s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle
+s’arracha à mon étreinte.
+
+--Qu’avez-vous fait, Philippe? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui
+me glaça.
+
+J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.
+
+--Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne
+le suis pas. Maintenant tout est fini.
+
+ * * * * *
+
+Le sens de ces mots terribles «tout est fini», je ne le compris que les
+jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de
+sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son
+mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent
+à Arromanches.
+
+Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin
+d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie.
+Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel
+j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa
+grandeur? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était
+faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût
+entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille! Ma place
+n’était pas près d’elle! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était
+amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute,
+le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords
+désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable
+jeu! Je méditais mille projets contraires: il faudrait bien qu’elle me
+reçût seul; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux,
+je partais sans la revoir... Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante
+avec qui je m’affichais sous ses yeux... Et, d’autres fois, je ne
+pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission.
+Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de
+plus.
+
+J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui
+mit fin à mes hésitations.
+
+Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui
+causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à
+rentrer; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le
+ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au
+contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les
+lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère
+perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai.
+
+J’avais un train du soir à Bayeux; j’envoyai mes valises à la gare par
+l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y
+rendre à pied.
+
+J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui
+ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course,
+déjà, j’étais plus rassuré: ma mère avait une santé parfaite; elle
+pouvait être souffrante, elle n’était pas malade; je la garderais de
+longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers
+Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid; j’examinai notre situation
+de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un
+d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans
+un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ
+inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à
+lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir
+brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes
+paroles.
+
+La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A
+Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un
+secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un
+tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme
+à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de
+façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du
+ton le plus indifférent qui se pût:
+
+--Je viens vous dire adieu; je quitte Arromanches ce soir et n’y
+reviendrai pas.
+
+Elle chancela sous le coup; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour
+savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je
+jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis; je n’en avais pas fini avec ma
+victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées
+vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je
+continuai:
+
+--Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est
+chère.
+
+A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré
+de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le
+sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je
+l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de
+dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle
+restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit
+encore:
+
+--Partir!...
+
+J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus:
+
+--Ma mère est malade...
+
+A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne
+penser qu’à la mienne, vint à moi:
+
+--Comme je vous plains! mon pauvre Philippe.
+
+Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais
+faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je
+frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine... Je me
+repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement:
+
+--Ah! que j’ai de la peine à vous quitter!
+
+Et je m’enfuis.
+
+ * * * * *
+
+Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir.
+
+Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain; sa
+bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal
+invisible; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une
+interrogation: «Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand
+garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste?»
+
+Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage:
+
+--Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens!
+
+Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries.
+
+Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma
+pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la
+savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus
+profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté
+feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une
+crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi; le soleil
+rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une
+petite maison sur la côte provençale; à l’âge de ma mère, les
+brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient
+rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je
+croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés:
+
+--Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis
+reconnaissante de tes mensonges.
+
+La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous
+laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir
+contre l’inévitable; par moment, on songe même à fuir, puisque nous
+savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés.
+Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que
+j’avais dite un jour: «Être garde-malade, c’est une profession et ce
+n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance,
+tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires; je n’ai
+pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des
+autres.»
+
+Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre
+les liens qui l’attachaient à ce monde; c’était elle, si choyée
+toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait
+seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment?
+Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère; je
+lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore: avoir son
+fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver
+là quand elle les rouvrait un peu plus tard.
+
+Les jours passaient lentement.
+
+Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne
+supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même
+à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me
+montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien,
+malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y
+mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des
+caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les
+transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville «où
+elle laissait tant de souvenirs chers»; octobre la ramènerait à Paris
+«où elle m’avait connu». J’étais présent partout. Il fallait que notre
+séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la
+voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient
+visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous
+abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant
+ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se
+surveillait en m’écrivant; elle s’efforçait de me donner l’idée que le
+calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un
+mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à
+l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse?
+
+Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui
+parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin
+d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque!). A certains jours où la vie
+que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence
+auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes
+sont inconstants, était un de ses thèmes favoris; elle contrastait
+l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu
+à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur
+impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le
+courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une
+inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre
+passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi
+qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il
+n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous
+unissait.
+
+Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus
+triste encore. Je me désolais. Que faire? Je ne pouvais plus écrire
+maintenant en cachette; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer
+que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de
+souci.
+
+Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement
+vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la
+souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle
+supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle
+se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait
+mises en bon ordre; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa
+faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela
+plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de
+mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait.
+
+Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au
+cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais
+seul au monde; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis
+pour Paris le lendemain de l’enterrement.
+
+J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la
+lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez
+moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir
+en présence d’indifférents.
+
+ * * * * *
+
+Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles; il n’y
+en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon
+cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et
+n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus
+mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser
+chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je
+m’apparus et m’étonnai: j’avais une expression qui m’était étrangère.
+J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus
+profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle?
+Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de
+l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en
+ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout
+machinalement, le cerveau vide.
+
+Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me
+tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd.
+
+Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre.
+Personne; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait
+pas.
+
+Pourquoi viendrait-elle, après tout? Elle restait avec Dieu qui
+emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi? Qu’étais-je pour ce
+regard qui se perdait dans l’éternité divine? Un accident insignifiant,
+négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre,
+regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma
+pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se
+torturer pour la possession d’une femme? N’est-il pas des pays où l’on
+ignore les passions stériles qui nous déchirent? Déjà je faisais le
+projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation.
+L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des
+platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre,
+une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours
+nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut.
+Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés? Elle me
+plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle
+m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue? Par
+quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais
+heureux?
+
+Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai
+Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans
+la cheminée.
+
+J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison: je
+n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de
+raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite.
+
+Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir? Mais,
+en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait
+enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage,
+elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à
+face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si
+elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous? Elle n’abandonnerait
+ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les
+liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter
+l’inévitable.
+
+Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me
+trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais.
+Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère--cinq ou six
+semaines--et je demanderais un poste en Orient.
+
+Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures
+passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner
+quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine? Que m’était
+Madeleine? Qu’étais-je pour elle?
+
+Le timbre de l’antichambre retentit: «C’est elle!» pensai-je, mais je ne
+bougeai pas... La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra.
+
+Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du
+moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper.
+Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la
+Miséricorde: _aegros visitare_. N’étais-je pas un malade? N’avais-je pas
+besoin d’elle? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un
+sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla
+soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était
+là.
+
+Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les
+miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de
+douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous
+n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps
+séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce
+que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien; elle vint à
+moi et, simplement, m’attira vers elle... La tête enfouie sur sa
+poitrine, je pleurai comme un enfant.
+
+--Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine!
+
+Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec
+plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté.
+Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours
+d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre; je ne m’excusai pas de la
+faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus
+délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur
+pitoyable.
+
+Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et
+me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un
+baume. Que disait-elle? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement
+des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes.
+
+Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance.
+Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit
+était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus; je
+restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son
+sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je
+l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère
+séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le
+pressaient crurent le sentir frémir.
+
+Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice?
+Savait-elle que j’allais la prendre? M’attendait-elle? Ou bien
+n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse,
+incapable de se battre? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que
+désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont
+elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair
+fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit.
+Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait:
+
+--Que faites-vous?... Laissez-moi!
+
+--Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne
+sais que cela.
+
+Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si j’avais cru que la possession de Madeleine mettrait fin à la période
+troublée que nous venions de traverser et que nous connaîtrions
+maintenant une ère enchantée où nos cœurs et nos sens goûteraient une
+égale satisfaction, je me serais trompé. Commença une vie déchirée et
+tragique. Madeleine était mariée.
+
+Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence de M. de Sées n’était qu’une
+gêne; elle était aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais guère
+jusqu’alors de la vie que menaient les femmes assez aimables pour me
+recevoir dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres qu’à moi?
+Cela était vraisemblable, mais sans intérêt. Cette question se posait au
+sujet de Madeleine. Il y avait là quelque chose que je n’osais regarder
+en face, mais que je ne pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée que
+la chair de Madeleine, que les parties les plus secrètes de son corps,
+que tout ce que j’avais gagné au prix de tant de luttes et de douleurs
+servissent de plein droit au plaisir de son mari, qu’il n’eût qu’à y
+porter la main pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la tête
+contre les murs et je chassais, furieux, ces visions empoisonnées. Elles
+revenaient... Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même quels
+étaient les rapports entre elle et son mari. Le malheur est qu’en ces
+matières on n’ose pas laisser voir sa misère. On est torturé, la honte
+vous étouffe et l’on prend un ton indifférent, de simple curiosité, on a
+la force de sourire, alors qu’on retient des cris de rage.
+
+Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais? Elle n’en montra rien.
+Elle agit, inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse adresse et
+trouva pour me rassurer les mots les plus propres, les plus efficaces.
+Elle transposa le débat du terrain de la chair à celui des sentiments,
+mais toujours d’une façon indirecte, objective en quelque sorte, comme
+s’il s’agissait de choses quasi-historiques, dont on ne se souvient
+presque pas, et non de la plus brûlante, de la plus actuelle des
+questions. Il ressortait de ces conversations sans suite, dans
+lesquelles je prenais ici et là un bout de phrase qui touchait à ma
+préoccupation présente, qu’elle n’avait jamais eu pour M. de Sées qu’une
+affectueuse estime, qu’ils étaient déjà de vieux mariés,--la seule idée
+que Charles de Sées l’avait prise jeune fille était déplaisante à
+l’extrême, mais, dans la presse et le conflit où j’étais avec, devant
+moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. Madeleine risqua même
+une fois que Charles était de santé délicate, à d’autres jours (ah! cela
+ne m’intéressait pas!) que leurs habitudes étaient bien différentes. Il
+avait besoin de peu de repos; elle sommeillait depuis longtemps
+lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin (je ne demandais rien), le
+matin, il se levait de bonne heure et courait à ses dossiers. Tels
+furent les multiples renseignements que j’obtins d’elle, sans en avoir
+l’air, à diverses reprises, et dont elle composa, pour endormir ma
+jalousie, un narcotique. On en arrivait à se demander quand un ménage
+ainsi réglé avait eu l’occasion de faire un enfant.
+
+Mais j’étais jeune, je voulais à toute force être heureux, je ne
+demandais qu’à laisser l’habile infirmière panser sans paraître y
+toucher ma blessure secrète.
+
+Du reste, d’autres sujets non moins immédiats me réclamaient. Je croyais
+Madeleine à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait disputé,
+et, combattant à côté de Madeleine, je rencontrai un nouvel adversaire,
+et de taille! Dieu. Je sentais sa présence invisible dans les batailles
+que je livrais pour garder un bien que j’avais conquis et qui pourtant
+ne m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et Madeleine, en larmes,
+m’échappait pendant un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la
+victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, cédant au désir qui la
+poussait, ne résistait plus. Elle se donnait alors avec une sorte de
+fureur sauvage; une femme se révélait inconnue d’elle-même. Elle
+oubliait sa religion, son Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se
+serait écriée, comme Mme de Krüdner dans les bras de son amant: «O Dieu,
+je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!» Ivre de volupté, elle
+me faisait gémir sous la morsure de ses baisers. Ces brefs et
+dionysiaques emportements étaient suivis d’une longue repentance.
+Madeleine semblait se réveiller d’un profond sommeil; hagarde, elle me
+voyait et ne me connaissait point. Elle quittait le lit où je
+m’assoupissais accablé de fatigue et, prête en un clin d’œil, elle
+sortait sans que j’eusse le temps de la retenir, ses seuls mots sur le
+seuil étant: «Il faut que je parte!»
+
+Lorsque je la retrouvais, elle était calme et distante. Si je me
+permettais une allusion à notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait
+pas, comme si j’usais d’un langage qui lui était étranger. A la voir
+ainsi, je finissais par croire que j’avais été le jouet d’un rêve.
+
+Mais, le plus souvent, les choses se passaient d’autre sorte. Madeleine
+me suppliait de l’épargner. Écrasée par le remords, elle était humble et
+pressante: «Regarde ce que je suis, disait-elle, et prends pitié de moi.
+Je dois me battre, et contre toi! Mais tu sens bien que c’est
+impossible, mon aimé. Où trouverais-je la force de te faire de la peine?
+Je suis faible, viens-moi donc en aide... Nous ne pouvons vivre dans le
+péché. Ce ne sont pas des raisons humaines que je t’oppose. Tu les
+vaincrais trop facilement, mais il y a Dieu! Tu peux Lui céder sans
+honte puisqu’Il me réclame.»
+
+Elle était si sincère dans son remords, si touchante dans ses larmes que
+je me laissais émouvoir. Nous prenions alors les plus sages résolutions.
+Les rendez-vous rue de Commailles étaient interdits. Malgré la saison,
+nous nous rencontrions en plein air et courions les quartiers éloignés.
+Les tours de Notre-Dame nous virent penchés, couple fervent, au-dessus
+de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit au Jardin des plantes la
+protection de ses branches pendant une averse. Le Luxembourg trop voisin
+où jouait la petite Geneviève nous était défendu, mais un jour, comme
+elle gardait la chambre à cause d’un rhume, nous nous y rendîmes. La
+température était clémente, nous nous assîmes au soleil devant
+l’Orangerie, dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. Nous
+n’avions causé en nous promenant que de sujets étrangers à notre amour.
+Madeleine était rassurée, presque heureuse. Nous étions amis, enfin! Que
+désirer de plus? Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie serait
+durable et que, sans aucun sacrifice de notre part, elle me garderait
+près d’elle comme un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient avec
+confiance. Elle ne doutait pas de moi. A la voir caresser complaisamment
+ces chimères, j’eus un mouvement d’humeur que je réprimai vite. Nous
+restâmes silencieux. Des bambins couraient autour de nous; des nourrices
+promenaient leurs bébés endormis. Mes yeux allaient d’eux à Madeleine,
+et tout à coup une idée me vint que je ne pus chasser. Au même moment,
+Madeleine me voyant soucieux me demanda à quoi je pensais.
+
+Je réfléchis encore une minute, puis je lui dis en la fixant:
+
+--Madeleine, je voudrais avoir un enfant de toi.
+
+Elle tressaillit; son visage changea aussitôt d’expression. J’y lus de
+l’inquiétude et peut-être aussi un autre sentiment qu’elle ne s’avouait
+pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude l’emporta. Elle voulut m’arrêter.
+Je ne lui en laissai pas le loisir et continuai:
+
+--Oui, j’aimerais te confier un germe précieux que tu garderais
+longtemps dans ton ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, que tu
+mettrais au jour, et qui serait toi, et qui serait moi. Il me semble que
+le destin qui nous a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque d’un si
+grand amour naîtra un enfant beau et fier pour nous perpétuer.
+
+Madeleine me regarda comme si elle voulait aller jusqu’au fond de mes
+pensées. En un instant, sa tranquillité avait disparu. Était-ce une
+nouvelle épreuve que je tentais? Allais-je l’assaillir à l’improviste
+alors qu’elle était sans défense? Elle comprit qu’une fois de plus elle
+s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, mais son trouble s’en
+accrut. Cet appel si humain toucha en elle un point douloureux qu’elle
+m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’essayait
+pas de me cacher et qui tombaient une à une lentement sur son col de
+fourrure où elles disparaissaient. Ce fut sa seule réponse.
+
+Ma sortie intempestive dont je n’avais pas calculé les effets eut le
+triste résultat d’ajouter un sujet nouveau de chagrin à ceux qui
+affligeaient déjà Madeleine. Dans son esprit que la lutte soutenue
+depuis le jour de notre rencontre avait rendu craintif, l’idée
+s’implanta qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle ne me donnerait
+pas les joies si naturelles (et qui m’étaient nécessaires, elle venait
+de l’apprendre) de la paternité. Elle se crut un obstacle au
+développement normal de ma vie.
+
+Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était comptable envers Dieu et
+envers elle-même, se joignaient des devoirs non moins impérieux envers
+moi. C’était trop pour un cœur tendre. Elle gravissait un calvaire, se
+déchirant aux ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet où Dieu
+l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle regardait en arrière elle
+verrait l’amant dont elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin
+au terme de sa course, n’en pouvant plus de fatigue et de souffrance;
+elle faisait un faux-pas; d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas de
+la pente qu’elle avait eu tant de peine à monter, et cette chute
+l’amenait à nouveau, amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes bras.
+
+C’étaient alors quelques jours de plaisirs passionnés. Elle venait à moi
+matin et après-midi et, le soir encore, nous étions ensemble chez elle
+ou chez des amis. La rue de Commailles l’attirait irrésistiblement.
+Parfois, elle m’avertissait que de nombreuses courses et visites la
+retiendraient l’après-midi entière. Mais, voilà qu’avant trois heures,
+elle se trouvait, surprise, à ma porte où ses pieds, en dépit
+d’elle-même, ses pieds joyeux et libres l’avaient conduite. Mi-indignée,
+mi-riante, elle s’étonnait de son aventure.
+
+--Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle me tutoyait alors), et
+pourtant tu n’étais pas sorti.
+
+--Je t’attends toujours, répondais-je.
+
+--Ah! monstre que j’aime, comme tu me connais!
+
+Et c’étaient des baisers éperdus.
+
+Ou bien elle disait:
+
+--Et si j’avais trouvé une femme ici! Peut-être bien que tu me trompes
+après tout. Avec les hommes, sait-on jamais? Je ne suis pas une
+maîtresse bien gaie ni bien savante dans l’art de plaire. Mais telle que
+je suis, je te veux tout entier, je ne te partage pas.
+
+Elle me serrait contre elle à m’étouffer.
+
+Puis l’excès de la passion la ramenait face à elle-même. Elle regardait
+son péché avec horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait des
+forces fraîches pour recommencer la lutte contre elle et contre moi.
+
+L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours aimé à me sentir
+d’aplomb, les pieds bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais
+perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, au gré du vent. Lorsque
+j’avais le loisir de réfléchir, je me demandais: «Qu’est-ce que ce
+mélange de coups et de baisers? Est-ce là ce qu’on appelle l’amour?
+Est-ce là ce que j’ai tant désiré? Qu’on se batte avant la possession,
+je le comprends. Mais, après, cela n’a plus de sens. Où sont les _beati
+possidentes_?... Pourquoi, diable, me suis-je épris d’une femme mariée?
+Elle est tout de même à son mari, si rarement que ce soit. Quelle
+saleté! Et je le supporte! Elle est pieuse, en outre! Belle
+complication! Il est évident que la religion n’a pas à s’occuper de
+notre bonheur terrestre puisque, pour elle, nous ne sommes ici-bas qu’en
+transit vers l’éternité.
+
+Mais que me restait-il à moi qui ne croyais plus à des récompenses ou à
+des punitions supra-terrestres? Au nom de doctrines que je ne partageais
+pas, j’étais privé du seul bien qui m’importât.
+
+Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de soi, à Madeleine. Je ne lui
+faisais pas de reproches, je n’éclatais pas en cris et en
+récriminations. Cela n’était pas dans ma manière. J’étais sec, froid,
+sarcastique, haïssable. Je l’attaquais dans sa foi, je discutais avec
+elle apparemment de la façon la plus objective, comme pour l’amour de la
+seule vérité mais au fond poussé par un désir mal contenu de lui porter
+un coup douloureux, de me venger de ce qu’elle me faisait souffrir.
+
+Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. Mais elle était assez
+femme pour savoir d’où venait la violence secrète qui m’animait. Elle me
+plaignait et redoublait de douceur. Il faut reconnaître, du reste, que
+dans cette lutte sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. Madeleine
+croyait comme elle respirait. Je ne la troublais donc en aucune manière
+dans le domaine qui était à elle. Jamais elle n’était embarrassée pour
+me répondre. Mes arguments ne la touchaient point. Les siens
+n’arrivaient pas jusqu’à moi. Nous nous battions sur des plans
+différents et arrivions à ce résultat paradoxal de nous blesser sans
+nous atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je me souvenais d’un
+curé entendu à l’heure du catéchisme, alors que je visitais une des plus
+vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France: «Mes enfants, disait-il,
+le mystère de la Sainte-Trinité est un mystère, par conséquent je ne
+puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel qu’il est.» Ce raisonnement
+qui se rapproche de celui de Hegel: «Il faut comprendre
+l’incompréhensible comme tel», m’avait paru définitif. C’était celui de
+Madeleine. Elle passait ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés
+où achoppent les pauvres rationalistes.
+
+Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, j’abandonnais ces discussions.
+Je me reprochais mes efforts pour détruire les croyances de Madeleine,
+besogne assez basse et indigne de moi. Par un brusque revirement, je lui
+laissais voir que je ne restais pas insensible à l’admirable
+construction qu’avait élevée l’Église, forte maison, en vérité, dont les
+murs ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir.
+
+Madeleine me regardait, osant à peine en croire ses oreilles. Quoi, je
+n’étais pas l’ennemi de l’Église que je lui avais paru! Son cœur se
+dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un ton assuré, disait:
+
+--Philippe, il y aura une place pour vous dans cette maison. Je l’ai
+demandé à Dieu; il me l’a promis.
+
+Tant que duraient ces périodes de détente, je ressentais une grande
+pitié pour Madeleine. Qu’avais-je fait d’elle? Jusqu’au jour de notre
+rencontre, elle n’avait navigué que sur de calmes rivières, se laissant
+aller paresseusement au fil d’une eau connue, dans un pays monotone il
+est vrai, entre des rives un peu plates, mais ombragées et agréables. Et
+voici que je l’entraînais en pleine mer; le vent sifflait autour d’elle,
+la foudre tombait, les vagues furieuses menaçaient de l’engloutir. Elle
+n’avait qu’un refuge en ce péril extrême: elle priait.
+
+Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement; je feignais de me
+laisser convaincre; peut-être même et pour quelques instants, je
+partageais ses vues chimériques sur une amitié possible.
+
+Ces accalmies étaient brèves, car j’étais homme, et jeune, et j’aimais.
+J’exigeais autre chose, nous recommencions à nous battre.
+
+Le printemps était venu. A mesure que nous approchions de Pâques,
+Madeleine montrait plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à la
+grande fête religieuse de l’année? Comment recevoir la sainte communion?
+Déjà Noël lui avait causé de vives angoisses. Il avait fallu se mettre
+bien avec Dieu, comme elle disait. Une brouille passagère entre nous
+avait rendu cette réconciliation plus facile. Pendant les quelques jours
+où elle fuyait la rue de Commailles, elle avait couru chez son
+confesseur. Le remords la consumait; elle reçut l’absolution. Mais,
+cette fois-ci, irait-elle dire au même prêtre qu’elle était retombée
+dans son péché, qu’elle y vivait depuis trois mois? Une âpre lutte se
+livrait en elle. Je le voyais à l’altération de son humeur, au trouble
+de son regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. Elle n’était
+pas femme à ruser avec le devoir, à trouver un subterfuge ingénieux pour
+franchir cette passe difficile et comme, toute à la violence du
+sentiment présent, elle avait la mémoire et l’imagination courtes, elle
+pensait que sa décision serait sans appel et commanderait l’avenir. La
+rupture nécessaire la désespérait. Elle oubliait que cent fois elle
+m’avait quitté et que cent fois elle était retombée dans mes bras.
+Bientôt les cloches de Pâques sonneraient! Elle s’affola.
+
+Un jour que nous goûtions ensemble, elle me demanda de l’accompagner
+avant dîner sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, elle voulut
+marcher. Nous descendîmes jusqu’à la Seine et traversâmes la cour du
+Carrousel. Je pensais qu’elle me menait aux magasins du Louvre et qu’il
+n’y avait, en effet, rien de plus important que de se parer pour
+me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré et la rue
+Croix-des-Petits-Champs. Je commençais à comprendre. Quelques minutes
+plus tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. L’obscurité de la
+nef était traversée par une zone lumineuse qui venait de cent cierges
+allumés à droite devant l’autel de la Vierge. Madeleine trouva avec
+peine deux chaises libres et me fit signe de m’asseoir près d’elle. Elle
+resta longtemps à prier, la tête enfouie dans les mains. Elle était très
+légèrement parfumée et ce parfum chargé pour moi de tant de souvenirs se
+mariait maintenant à l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais
+dans ces effluves délicieux, inconscient du lieu où j’étais et du temps
+qui coulait. Je regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. Je
+suivais la ligne souple qui va des épaules aux genoux; elle
+s’infléchissait à la taille, s’épanouissait aux hanches pleines et
+j’imaginais sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair dont pas un
+pouce n’avait échappé à mes baisers.
+
+Madeleine se releva enfin, se signa, et nous sortîmes. Je vis alors
+seulement qu’elle avait pleuré.
+
+Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre une voiture pour la
+ramener chez elle, mais elle refusa. Je passai mon bras sous le sien,
+elle se dégagea doucement. Elle était absorbée et je ne voulus pas la
+distraire de ses méditations. Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi
+sans avoir échangé un mot. Au moment de me quitter, elle dit:
+
+--J’ai quelque chose à vous demander, Philippe, mais je ne puis parler
+dans la rue.
+
+Ces mots si simples, elle les prononça comme une personne qui revient de
+loin, qui n’est pas à la conversation et dont la voix inattendue fait
+tressaillir ceux qui l’entendent.
+
+--Venez rue de Commailles, répondis-je. Où serons-nous plus tranquilles?
+Où pourrez-vous mieux vous expliquer?
+
+J’employais d’habitude le «tu» qu’elle, au contraire, s’efforçait
+maintenant d’éviter. Surpris, j’avais dit involontairement «vous». Elle
+s’alarma. Étais-je fâché? C’est avec timidité qu’elle continua:
+
+--Je me suis promis de ne plus venir rue de Commailles.
+
+--Alors renonce à ce que tu as à me demander, fis-je assez sèchement.
+
+--C’est impossible, Philippe, mais soyez bon, je ne peux pas vous voir
+en colère. Eh bien, je viendrai demain puisqu’il le faut.
+
+Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, d’importantes résolutions
+m’avaient été annoncées de cette manière. Suivant l’état de mes nerfs,
+ou je m’inquiétais sans mesure, ou je restais indifférent. Le ton de
+Madeleine était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je n’étais pas
+d’humeur à me tracasser et je ne m’en préoccupai pas davantage.
+
+Pour la première fois depuis la mort de ma mère, je sortais ce soir-là.
+J’avais accepté de dîner dans une maison agréable où les hommes étaient
+riches, et les femmes jolies. En y allant, mon état d’esprit était celui
+d’un collégien qui fait l’école buissonnière. J’échappais pendant
+quelques heures à l’atmosphère orageuse que j’avais respirée ces mois
+derniers. Je me trouvai à table à côté d’une femme que je ne connaissais
+que de réputation. Elle avait eu des aventures éclatantes dont elle
+s’était tirée à son honneur. Elle était de celles à qui le meilleur
+monde auquel elles appartiennent passe tout, alors qu’il se montre d’une
+sévérité inexplicable pour d’autres qui en ont fait beaucoup moins. Elle
+parlait d’une façon nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, mais
+avec une certaine élégance qui lui permettait de tout dire. Elle me
+plut. Personne ne faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait plus
+vivement le désir. Le dîner, le vin de champagne, les fleurs, les
+cristaux, la belle argenterie, les femmes décolletées dont pas une qui
+n’eût un amant, le ton libre de la conversation, l’impression de vivre
+dans un milieu où le mot devoir aurait détonné, mais où celui de plaisir
+rendait un son plein, j’étais loin de Madeleine. Appartenaient-ils à la
+même ville et à la même civilisation le luxueux hôtel du faubourg
+Saint-Honoré où je dînais et l’église obscure, bourdonnante de prières,
+où ma maîtresse en larmes avait demandé à Dieu de la séparer de moi? Le
+contraste était grand, je le goûtai. Ma belle voisine m’amusa; je ne
+l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, il allait sans dire, mais
+nous l’avions dit tout de même, que nous nous reverrions.
+
+Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. Mon appartement était rempli
+d’elle; je ne pouvais lui échapper: «Qu’a-t-elle à me dire que je ne
+sache déjà?» pensai-je et je haussai les épaules. Pourtant je me souvins
+de l’accent de sa voix; il me poursuivit jusque dans mon sommeil.
+
+Le lendemain après-midi Madeleine arriva craintive, fatiguée. Je
+l’accueillis avec douceur, la rassurai et, bientôt elle aborda, non sans
+beaucoup de détours, non sans m’avoir posé mille questions sur mon dîner
+de la veille, le sujet qui l’amenait.
+
+Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne pouvait être à moi. Ses
+raisons, je les connaissais depuis longtemps. Mais, par le choix des
+mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux qui pénétrait son
+discours, elle m’émut. Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui
+m’était plus cher au monde? Elle possédait mon cœur. Les heures les plus
+belles de nos vies s’étaient confondues. Je tenais sa main dans les
+miennes et l’écoutais avec une telle sympathie que sa tâche en était
+rendue plus facile. Elle montrait beaucoup de courage; elle n’en
+manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle en vint à parler de moi, sa
+voix se mit à trembler. Elle eut pourtant la force de me dire qu’elle ne
+pouvait faire mon bonheur: il n’y avait aucune issue à notre liaison, je
+perdais mes meilleures années, je m’en rendais compte certainement;
+elle-même finissait par se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses
+remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui la faisait retomber dans
+le péché. Il lui fallait donc implorer mon aide; une solution lui était
+apparue, si claire, si évidente qu’il n’y avait pas à la discuter.
+
+Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien de plus pitoyable à ce
+moment que Madeleine, la tête penchée, les mains tremblantes. Elle me
+regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. Je n’en pus supporter la vue.
+
+--Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait enlever à cette scène la
+pointe de sa douleur, si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera de
+t’embrasser. Tu vois de quoi je te menace!
+
+Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre amie. Elle hésita, balbutia
+et finalement j’appris que je devais prendre une maîtresse.
+
+D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à ce que cette proposition
+pouvait avoir de comique. Mais je fus bien vite ramené à d’autres
+sentiments. Madeleine sanglotait sur mon épaule. Une fois de plus
+j’opposai la grandeur de son amour et la médiocrité du mien. Elle, fière
+et jalouse comme je la connaissais, en arriver là! J’eus honte de moi,
+je tombai à ses pieds et je lui dis avec une passion qui emportait tout,
+que je n’abandonnerais jamais une femme d’un si grand cœur, que je
+l’aimerais toujours, et que je préférais souffrir par elle que d’être
+heureux auprès d’une autre.
+
+Elle me mit la main sur la bouche pour m’arrêter; je couvris sa main de
+baisers. Elle se leva, se défit de moi et, avant que j’eusse pu me
+redresser, elle se sauvait en courant.
+
+
+
+
+III
+
+
+J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais alors. J’en puis fournir
+une preuve nouvelle. Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange
+conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus d’attention qu’à mille
+paroles dites au cours de scènes non moins émouvantes, je me mis à y
+penser dès la porte close. Il m’apparut comme l’unique moyen de sauver
+Madeleine de la situation désespérée où elle se débattait. C’était un
+beau thème à mettre sous forme dialoguée. Au cours d’une soirée
+solitaire, mon esprit s’enfiévra; je me montai à un diapason aigu et
+composai bientôt un pathétique drame à deux personnages, donnant les
+répliques avec une force incroyable pour l’un et l’autre protagoniste.
+La conclusion de cette scène fut que je devais me sacrifier pour le
+salut de ma victime (Madeleine!). J’allais si loin dans l’absurde que je
+finis par m’attendrir sur mon sort pitoyable. Au théâtre on ne
+s’embarrasse pas de la vérité des caractères. On exploite une situation
+sans s’occuper de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne foi ce
+soir-là.
+
+Au matin, je me réveillai plus calme. Je n’étais pas disposé à
+dramatiser, je ressentais un peu de courbature. J’examinai de sang-froid
+les arguments enflammés de la veille. Je ne pensais pas à Madeleine,
+mais à moi. J’étais las de nos discussions qui renaissaient de leurs
+cendres. J’avais voulu connaître les orages de la passion; ils avaient
+fondu sur ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait le plus
+précieux des biens. Une maîtresse aimable et libre, les plaisirs modérés
+de la chair, et surtout la paix du cœur, même au prix de l’indifférence,
+voilà quel était l’objet de mes vœux matinaux.
+
+Et soudain passa devant mes yeux l’image de Mme V..., ma belle voisine
+de table du faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, ses dents si
+blanches. Savait-elle seulement que nous entrions dans la semaine
+sainte?
+
+Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre plus tôt? Je résolus de
+réparer sans retard cet oubli.
+
+Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le téléphone).
+
+--Me voir?... Mais certainement. Elle était hors de Paris pour la
+journée. Le lendemain nous pourrions sortir ensemble.
+
+Le lendemain nous vit, en effet, au bois de Boulogne. Promeneurs
+matinaux, nous suivions les allées égayées par les toilettes
+printanières des femmes et par leurs chapeaux fleuris. Tout en saluant
+maintes personnes nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce désordre
+apparent, nos propos avaient une suite et allaient à un certain but. Mme
+V... n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et j’imaginais que, si
+elle avait accepté de sortir avec moi, elle ne me voulait pas de mal.
+Elle se trouvait, par hasard, libre. Nos accords furent vite conclus et
+ne laissaient place à aucune équivoque. Nous avions du goût l’un pour
+l’autre, cela et rien de plus; nous partions le cœur léger à la
+recherche du plaisir, en amis pleins d’expérience et de sagesse qui, se
+trouvant de sexe différent, n’ont pas de raison de se refuser les joies
+si naturelles et si saines de la chair. Nous passerions ensemble
+quelques heures par semaine, et, sans nous engager davantage, restions
+maîtres du reste de notre temps. Tout cela n’avait pas été dit
+expressément, mais était entendu avec autant de précision que si nous
+l’avions fait rédiger par notaire sur papier timbré.
+
+Quarante-huit heures plus tard, Mme V... dînait chez moi. Bien que nous
+fussions seuls et pour cause, cette femme charmante me fit la surprise
+d’arriver en toilette de soirée, comme si elle allait au bal après
+dîner. Lorsqu’elle entra, parée, éblouissante, endiamantée, chassant,
+telle l’aurore, les nuées de la nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon
+appartement s’éclaira.
+
+Plus tard, pendant que nous prenions le café, elle s’assit sur le divan
+et moi à côté d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de Madeleine
+m’apparût? A cette même place, j’avais caché ma tête sur son épaule en
+un jour inoubliable; je la vis dans mon étreinte, je vis ses beaux yeux
+pleins d’effroi et de désir, j’entendis sa voix suppliante, tout cela si
+nettement que je m’arrêtai au milieu d’une phrase.
+
+Mme V... me regarda, étonnée. Déjà je m’étais repris. C’était elle seule
+maintenant que je serrais dans mes bras.
+
+ * * * * *
+
+Des relations si bien réglées avaient peu à redouter du hasard. Jamais
+programme ne fut plus exactement rempli que celui que nous avions fixé.
+Mme V... venait chez moi deux ou trois fois la semaine, et le plus
+souvent pour dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, sortant
+d’une réception, décolletée, perles et diamants. Elle excellait à créer
+ainsi l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. Riant, je
+l’appelais: «Dîner de gala.» Et vraiment toute notre liaison prit ainsi
+un air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté brillante et peut-être
+aussi l’artificialité. C’était un à fleur de peau parfaitement réussi.
+Nous représentions assez bien les personnages de ces gravures libertines
+du XVIIIe siècle qui, en diverses postures, se livrent aux plaisirs de
+l’amour, mais qui restent soigneusement frisés et poudrés. En réalité,
+il n’y avait dans nos rapports aucun désordre et, par là, il leur
+manquait un élément humain. Madeleine faisait vibrer d’autres cordes et
+plus profondes.
+
+La religion était venue à son secours. A Pâques, elle avait repris dans
+la communion des fidèles la place que rien ne devait lui faire perdre.
+Elle y trouvait les forces nécessaires pour supporter son sacrifice.
+
+Je la voyais tous les jours, chez elle ou dehors. La rue de Commailles
+était interdite. Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune allusion à
+l’étrange conseil qu’elle m’avait donné. Me supposait-elle une vie
+secrète? Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans ses sentiments, il
+devait lui paraître impossible que, renonçant à elle, j’eusse cherché au
+sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais elle était si lasse de la
+lutte soutenue que cette idée ne se présentait même pas à son esprit.
+
+Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. Faut-il user son temps
+à prévoir l’avenir? Le présent me paraissait agréable. N’était-il pas
+excellent d’avoir à la fois Madeleine comme maîtresse de cœur et Mme
+V... comme maîtresse de lit? N’étaient-elles pas toutes deux parfaites
+dans des rôles qui leur convenaient si bien? Je souhaitais qu’elles
+n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je me sentais une âme de
+classique, je n’étais pas pour le mélange des genres.
+
+Tels furent les débuts d’une vie à trois dont j’étais le centre. Je la
+goûtais seul dans sa plénitude puisque les deux autres personnages
+s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. Rien ne m’enchaînait à
+Mme V... Elle savait n’avoir aucun droit sur les heures de mon existence
+que je ne passais point avec elle. Elle ne me posait pas une question
+indiscrète. Le mot jalousie était entre nous vide de sens. Peut-être
+voyait-elle à l’occasion un ami ancien ou récent. Le jour où cette
+pensée me vint, je sursautai. Accepterais-je un partage? Je constatai
+aussitôt que je n’en serais pas autrement choqué. Ainsi nous n’avions
+pas dévié de la ligne que nous nous étions tracée. J’en fus charmé car
+le cœur va souvent se fourrer où il n’a que faire.
+
+Madeleine? Elle s’était refusée à moi et, me suppliant de prendre une
+maîtresse, m’avait jeté dans les bras de Mme V... Pourtant je lui
+cachais ma liaison. A certaines heures, je me reprochais mon silence,
+mais craignant qu’elle me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais
+prolonger le calme dont nous jouissions et lui épargner une peine
+nouvelle. Elle était, pour l’instant, heureuse à sa manière. La vague de
+piété qui l’avait portée à travers ses Pâques la soutenait encore. Elle
+croyait avoir gagné un abri sûr; elle respirait largement comme
+quelqu’un qui vient d’échapper à un grand péril.
+
+Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre avec elle. Des liens
+solidement forgés par la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils
+m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais plus le poids. Pour une
+période de temps très brève, tout me parut facile. Je me refusais à voir
+ce que la vie que je menais avait d’anormal et de presque monstrueux. Je
+me félicitais d’avoir trouvé la solution du problème le plus ardu, celui
+de l’amour. Il se résolvait par une équation à deux inconnues. Chercher
+le bonheur dans une seule femme, quelle folie! et quel danger! Comment
+une femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle aux multiples
+et contradictoires besoins de l’homme? Elles n’étaient pas trop de deux
+pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir donner à chacune la part
+qui lui revenait.
+
+Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte lorsque, vers le milieu de
+mai, j’entendis quelques petits grincements dans la marche d’une machine
+que je croyais fort bien réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. Les
+rapports établis entre nous étant ceux qu’elle avait voulus, elle jugea
+d’abord devoir en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y avait en
+elle une autre femme et que cette femme, tôt ou tard, demanderait, elle
+aussi, à être heureuse? Si Madeleine s’en était aperçue, elle ne
+l’aurait jamais avoué, car elle était fière. Mais je pense qu’elle ne se
+rendait pas un compte exact de ce qui se passait en son cœur. Parfois
+elle était triste, parfois elle montrait de l’humeur; je la surpris un
+jour les yeux encore humides de larmes. Elle allégua ses nerfs malades,
+le climat de Paris; la campagne lui était nécessaire. Au vrai, elle
+avait soif de mes caresses.
+
+Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux reprises, sous un prétexte
+quelconque--elle faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant
+du Bon marché elle avait été surprise par une averse--elle arriva rue de
+Commailles. J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle entra,
+je tressaillis. Il était sept heures. J’attendais Mme V... d’un moment à
+l’autre.
+
+Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine le remarqua.
+Qu’imagina-t-elle? Je ne sais, mais elle perdit de son assurance.
+J’avais déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis comme si rien
+n’était plus naturel que sa visite. Je lui pris la main, je la gardai,
+je lui parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un trouble voluptueux à
+voir la femme que j’avais aimée, que j’aimais encore, dans le secret de
+mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je l’accompagnai à la porte, je
+passai mon bras autour de sa taille, mais comme eût pu le faire un frère
+à sa sœur.
+
+Je pensai à elle deux ou trois fois pendant le dîner en face de Mme
+V..., et même un peu plus tard.
+
+Moins d’une semaine après, Madeleine réapparut. Mme V... avait déjeuné
+chez moi ce même jour. Il devenait périlleux de les recevoir toutes deux
+rue de Commailles. Je donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le thé
+moi-même sans permettre à ma vieille bonne de nous déranger. Madeleine
+me suivait des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais tendre. Elle
+avait l’illusion qu’elle se mêlait de nouveau à ma vie, elle était
+heureuse.
+
+Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit une petite bergère basse
+qu’avait élue quelques heures plus tôt Mme V... Le hasard qui
+rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace mes deux amies me fit
+sentir combien Madeleine m’était la plus chère. Je pris un coussin et
+m’assis près d’elle. Comme nous causions, mon attention fut attirée par
+son pied, chaussé d’un soulier découvert sur un bas de soie qui laissait
+voir la chair. L’envie me vint de poser ma main sur ce pied. J’y
+résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir été contrariée, et me
+harcela. Il me semblait que je m’affirmerais ainsi toujours maître de
+Madeleine qui était mienne, après tout, et à qui j’avais accordé
+seulement de brèves vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais
+rien encore, mais je montrerais par là que mes droits n’étaient pas
+prescrits. Ce raisonnement était d’une rigueur telle que j’y cédai
+aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la main et la mis sur le pied
+de Madeleine.
+
+Ce geste inattendu la surprit, mais, chose curieuse, elle ne retira pas
+son pied, elle ne me demanda pas d’enlever ma main, elle fit comme si
+rien ne s’était passé. Elle croyait peut-être que nous nous étions
+rencontrés involontairement, qu’emporté par la chaleur de la discussion
+je ne m’en étais pas aperçu, qu’une remarque donnerait de l’importance à
+ma méprise, que le moindre mot nous placerait l’un et l’autre dans une
+fausse situation et que, sans paraître prendre garde à cet incident, il
+était préférable d’attendre en feignant l’indifférence que je retirasse
+ma main.
+
+Le contact établi entre Madeleine et moi se prolongea ainsi bien plus
+que je ne l’avais prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui se
+fuient, le moindre rappel de la chair se fait entendre fortement. Le
+sang de Madeleine battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux me
+prit de la posséder. Un instant j’hésitai, me demandant si elle
+partageait mon désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils pas
+encore éveillés. Peut-être acceptait-elle comme dénué de signification
+ce qui était devenu pour moi la plus raffinée des caresses. Peu importe,
+ma main allait remonter le long de sa jambe lorsque, d’un mouvement
+brusque, elle retira son pied.
+
+Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi, elle voulait parler et n’y
+arrivait pas. Elle froissait dans sa main un petit mouchoir de soie
+bleue. Je le reconnus; il appartenait à Mme V... Madeleine l’examinait,
+en respirait le parfum comme s’il allait lui apporter des renseignements
+sur celle qui l’avait laissé là... Puis elle le jeta vivement loin
+d’elle, disant:
+
+--Quel dégoût!
+
+Elle se leva, fit quelques pas vers la porte. Si je l’avais laissée
+sortir, elle serait partie sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle
+brûlât de m’accabler de son mépris et de sa colère. Elle s’arrêta donc,
+espérant que je lui fournirais l’occasion de parler. J’étais très jeune,
+je perdis la tête; la vue de sa douleur m’émut; je ne supportais pas
+l’idée qu’elle s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée, que
+lui arriverait-il? elle se ferait écraser;... la rue du Bac menait à la
+Seine,... je ne la reverrais jamais!... Je courus à elle et la retins.
+
+Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au milieu de la
+chambre. Alors elle éclata, j’entendis les reproches les plus violents,
+les plus amers dont une femme hors d’elle-même peut vous accabler en
+telle occasion. Était-ce Madeleine qui parlait? Hélas! la fureur ramène
+nos amoureuses à une commune mesure dans l’absurde et dans
+l’incohérence. Ce qui lui tenait le plus à cœur était que je recevais
+cette «créature» dans l’appartement où elle, Madeleine, était venue, où
+elle venait encore. J’étais donc sans vergogne, comme tous les hommes.
+Et moi, à qui elle avait tout sacrifié, pour qui elle avait failli
+perdre son âme, je lui donnais pour remplaçante une fille! Seule, une
+fille avait un mouchoir de soie si violemment parfumé!... Elle retourna
+au mot remplaçante. Était-ce une remplaçante? Ne l’avais-je peut-être
+pas eue avant elle, Madeleine? en même temps qu’elle, Madeleine?...
+Arrivée à ce point de son discours et se représentant de si noires
+trahisons, elle fondit en larmes et devint pareille à une pauvre petite
+fille malheureuse, secouée par la douleur et qui ne demande qu’à être
+consolée.
+
+Je m’y employai de mon mieux, mais je ne pus user du remède le plus
+approprié, c’est-à-dire la prendre dans mes bras, car, lorsque je
+l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus réduit à la raisonner, à
+lui dire avec douceur un mélange de choses tendres et sensées, à
+l’assurer par mille serments que je n’avais jamais aimé qu’elle, qu’elle
+tiendrait dans ma vie une place unique, que je ne m’étais résolu à
+«cela» (impossible de risquer le mot maîtresse) que parce qu’elle m’en
+avait supplié et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre moyen de
+salut, que j’étais prêt à y renoncer sur le champ pour peu qu’elle me le
+demandât, que cela ne me coûterait rien, que je quitterais Paris si elle
+le voulait. Je réussis à la calmer. Elle m’écouta, elle me crut et,
+lorsqu’elle partit, la blessure qui la faisait souffrir encore n’était
+plus empoisonnée.
+
+Je restai étourdi par la violence de cette scène. A la réflexion, je
+pensai qu’il était inévitable que Madeleine apprît un jour l’existence
+d’une Mme V... ou X... Elle avait chancelé sous le choc. Elle
+reprendrait son équilibre et finirait par accepter une situation qu’elle
+avait elle-même créée.
+
+Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire? De cette journée
+dramatique, un souvenir effaçait presque tous les autres, celui du désir
+impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine. Sans l’incident du
+mouchoir, je la prenais de gré ou de force. J’avais rêvé effusions du
+cœur, commerce tendre des âmes. J’étais loin de compte. Que faire
+maintenant? Dans mon trouble, je multipliai les rendez-vous avec Mme
+V..., espérant y trouver l’apaisement. Mes sens ne prirent pas le
+change. Je ne cessai de désirer Madeleine.
+
+Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas. Elle n’était pas rue du
+Cherche-Midi quand je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne
+pouvait me recevoir. Je m’inquiétai; je supposai le pire. A mon tour, je
+devins nerveux, agité; je dormais mal.
+
+Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en apparence tout au moins,
+calme et résignée. Mais elle s’alarma de la mine que j’avais. Étais-je
+malade? Il fallait me soigner, et sans retard. Connaissant son grand
+cœur, je me gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement, elle ne
+pensait plus qu’à moi. Finalement elle me fit part, devant son mari,
+d’un beau projet qu’elle avait conçu.
+
+Sa fille se remettait à peine d’une bronchite. Les Sées passeraient
+Pentecôte prochaine à Orville, ils m’invitaient à les accompagner.
+Charles me ramènerait à Paris le mardi; elle ne rentrerait qu’après le
+dimanche de la Trinité. La chère créature se promettait de ces courtes
+vacances mille félicités innocentes, promenades matinales le long des
+prés couverts de rosée, goûter dans les fermes, ô le bon lait tout frais
+tiré! soleil sur la plage pour me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle
+était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de la rue de Commailles.
+J’acceptai sans me faire prier.
+
+ * * * * *
+
+Nous arrivâmes à Orville au milieu de l’après-midi. Bientôt, la petite
+Geneviève s’endormit sur les genoux de sa grand’mère; Charles de Sées
+causait agriculture avec M. de Clairville; la pipe à la bouche, ils
+allèrent jusqu’à la ferme.
+
+Madeleine montrait un visage apaisé. Elle me souriait et je ne lisais
+dans ses yeux que bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin de
+Paris, du matin au soir, était-il un bonheur plus grand? Elle se sentait
+en pleine sécurité, et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta d’aller
+avec moi à la rencontre de son père et de son mari.
+
+Nous traversions des prés fraîchement coupés; une fine odeur de thym et
+de menthe se mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute la journée
+au soleil. La beauté de la lumière, le changement si complet de décor
+nous avaient comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions nos chagrins
+récents, nous n’étions plus que deux êtres jeunes et aimants qui se
+promènent au crépuscule dans la campagne. Nous causions de je ne sais
+quoi; les mots que nous disions avaient, certes, moins de sens que le
+murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit elle soufflait de la mer
+dont elle nous apportait la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur
+tiède sommeil diurne et agitaient lentement leurs branches. A cette
+heure autrefois les peupliers en bordure de notre parc chuchotaient de
+toutes leurs feuilles dorées par les derniers rayons du couchant et je
+me répétais alors ces vers magnifiques:
+
+ O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage,
+ O vent sonore et frais qui troublait le feuillage,
+ Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein
+ Agitait les replis de leur robe de lin.
+
+Je regardai Madeleine; l’air jouait avec l’écharpe légère qui couvrait
+sa poitrine. Ces vers me revinrent à la mémoire; je les lui récitai. La
+juste cadence des mots, leur musique l’émurent, et aussi, sans doute, ma
+voix et l’accent que j’y mis.
+
+M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient pas à la ferme. Nous
+rentrâmes, rêvant plus que parlant, indifférents au chemin que nous
+suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient sur la prairie. Le
+hasard,--ou quelque attraction secrète--conduisit nos pas. Ils nous
+menèrent au bouquet de hêtres où nous nous étions assis l’an dernier en
+un jour pareil à celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot de
+souvenirs nous assaillit avec une telle violence que nous nous
+arrêtâmes. Les yeux baissés, je me laissai emporter vers un passé si
+récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un cœur douloureux, je refis
+les étapes trop vite parcourues: la plage où elle cherchait la trace de
+mes baisers sur les joues de sa fille, l’heure enfin où, sous ces mêmes
+branches, mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, puis la
+séparation. Ah! je m’étais trompé en croyant que je pourrais si
+facilement me priver d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi;
+une force supérieure me l’avait ravie; je ne la verrais plus défaillante
+de plaisir entre mes bras. Je restais accablé sous de telles pensées.
+
+Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, pâle, perdue en elle-même.
+Sentant le poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne pouvais parler.
+Deux mots pourtant vinrent expirer sur mes lèvres:
+
+--Jamais plus!
+
+Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent des résonnances profondes
+et fortes, car elle frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme moi à
+évoquer les mêmes images. Je m’approchai, tremblant d’émotion.
+
+--Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton pitoyable, je ne suis pas si
+forte que vous le croyez.
+
+ * * * * *
+
+Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue du voyage et monta chez
+elle. Je me couchai de bonne heure, mais les mots qu’elle avait dits
+chassaient le sommeil. Elle était dans un lit voisin, réveillée elle
+aussi, tendue vers moi de tout son être en révolte; puis elle
+se levait et s’agenouillait pour prier longuement comme à
+Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église sombre, je respirai l’odeur
+d’un parfum profane mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis enfin, il
+faisait clair déjà.
+
+Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous asseyions à peine à déjeuner
+qu’on apporta un télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec lequel il
+était peu lié venait de mourir dans une propriété près de Laigle. Il ne
+laissait pas d’enfants et l’on demandait son neveu pour les formalités
+légales. M. de Sées ne reviendrait que le lundi matin. Je décidai
+aussitôt de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine et Charles
+lui-même protestèrent. Pourquoi les priver de ma présence à cause du
+bref voyage de M. de Sées? Ils ne l’entendaient pas ainsi. Je leur avais
+promis trois jours; ils ne me tenaient pas quitte à moins. Je remarquai
+que Madeleine se bornait à appuyer très faiblement les objurgations des
+siens. Je me laissai pourtant convaincre. L’après-midi j’accompagnai
+Charles jusqu’à Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, je
+flânai dans la vieille ville et devant la tapisserie de Guillaume le
+Conquérant. Je regagnai Orville à pied.
+
+Une irritation sourde m’empêchait de sentir ma lassitude. Madeleine
+semblait plus morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, comme je me
+détournais d’elle, je vis qu’elle me suivait des yeux. Elle ne prit
+aucune part à la conversation pendant le repas. Par une saute d’humeur
+que je ne m’expliquai point, je fus assez brillant et amusai les
+Clairville. Mais dans tout ce que je disais de général, il y avait une
+pointe secrète qui ne pouvait être sentie que par Madeleine, et sentie à
+la façon d’un aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense de moi-même
+par un grand abattement après le dîner. La soirée, heureusement, fut
+brève, on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes laissés un instant en
+tête à tête. Madeleine me dit avec timidité:
+
+--Vous avez l’air fatigué, Philippe.
+
+--Cela n’a pas d’importance, répondis-je en haussant les épaules.
+
+J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à bout de nerfs et continuai
+sèchement:
+
+--Vous auriez mieux fait de me laisser partir.
+
+--Je vous demande pardon, dit-elle humblement, d’une voix si faible que
+je l’entendis à peine.
+
+Mme de Clairville rentrait. Peu après, nous nous séparions.
+
+Je redoutais la solitude de ma chambre, et non sans raison. Dès que j’y
+fus enfermé, une tempête se déchaîna en moi. La volonté de Madeleine, et
+sa volonté seule, créait une situation absurde. Quoi, nous étions tous
+deux dans cette maison, libres pour une fois, et nous ne passions pas la
+nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous hâtifs de Paris où l’on a à peine
+le temps de se déshabiller, où l’on se prend montre en main, elle
+pouvait s’endormir et se réveiller sous mes baisers, me prodiguer les
+siens, sentir même dans son sommeil mon corps contre son corps, et elle
+ne venait pas! Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait si
+facilement!...
+
+Et si j’allais la surprendre? Elle serait à ma merci. Pour descendre
+chez elle, un escalier de bois... Il craquerait. Ses parents, vieilles
+gens au sommeil léger, se réveilleraient... Un scandale!
+
+J’étais hors de moi de désir et de fureur. Je poussais les volets,
+j’avais besoin d’air pur. Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de
+son souffle puissant. J’entendais le froissement des branches agitées
+dans le bois voisin et le cri d’amour mélancolique et flûté d’un crapaud
+au bord d’une mare. Le calme de la campagne nocturne m’apaisa.
+
+Je fermai les volets et me préparai à me coucher. Il était près de
+minuit. Refoulant les images et les idées qui m’avaient obsédé, il
+fallait dormir... Un craquement du parquet devant ma chambre me rendit
+la fièvre. Ah! ah! Madeleine venait enfin! Je savais bien que rien ne la
+retiendrait! Il était, parbleu, impossible qu’elle ne vînt pas... D’un
+bond, je fus à la porte et l’ouvris... L’obscurité, rien..., j’attendis
+encore. Me serais-je trompé sur Madeleine? Étais-je assez fou pour
+croire qu’elle m’aimait au point de risquer quelque chose pour moi?...
+Je rentrai dans la chambre et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier
+sursaut d’espérance si vite déçue m’avait brisé. Je restais sans force.
+Dans l’engourdissement qui me gagnait, j’entendis un grincement de gond,
+ah! si léger que d’abord on pouvait s’y méprendre. Mais non, il se
+prolongeait, il emplissait la maison. Une porte s’ouvrait!... Je courus
+à la mienne et, debout, frémissant, je me mis à écouter comme seul un
+amant attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne vivais plus que par les
+oreilles... Et d’abord le silence, un siècle de silence, les années
+s’accumulaient sur moi... puis, soudain, comme au commandement d’un chef
+d’orchestre invisible, le bruit d’une marche d’escalier qui gémit sous
+la pression d’un pied, car il n’y a pas d’erreur possible, une feuille
+de parquet qui joue sous l’influence de la température ne rend pas le
+même son qu’une marche d’escalier sur laquelle un pied, même avec mille
+précautions, même déchaussé, se pose. Ce bruit me parut vibrer si fort
+que je vis du coup maîtres et domestiques alarmés se précipiter hors de
+leurs chambres en criant: «Au voleur!...» Rien, une nouvelle onde de
+silence interminable; j’étais un vieillard!... je retombai dans mon
+fauteuil... Un craquement, tout proche, me rendit la jeunesse. Mais il
+m’était impossible de bouger; je n’entendais plus maintenant que le
+battement précipité de mon cœur.
+
+Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de l’ombre, Madeleine apparut, en
+peignoir, les cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait un peu, son
+visage avait une gravité qui me frappa. Elle vint à moi, mit ses bras
+autour de mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, elle dit:
+
+--Je mourais loin de toi!
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Je me réveillai en sursaut. Quelle heure était-il?... Madeleine dormait,
+à moitié couchée sur moi, la bouche près de la mienne, comme si le
+sommeil l’avait surprise au milieu d’un baiser. Dans la demi-obscurité,
+je voyais l’arc de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine jour.
+A travers les rideaux, de la clarté filtrait. Je me levai doucement et,
+ne voulant pas frotter une allumette pour allumer la lampe, j’allai à la
+fenêtre et entr’ouvris les volets.
+
+Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait la rosée; le vent
+était tombé; le soleil devait être au ras de l’horizon, mais caché par
+une ondulation du terrain; tout était paix et calme dans la campagne
+silencieuse. Je regardai la pendule, elle marquait quatre heures.
+
+Je me retournai vers le lit. La chemise de Madeleine avait glissé,
+laissant l’épaule et le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi et
+digne d’être aimée! L’amour l’avait portée jusqu’à ma chambre. J’oubliai
+nos âpres combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. Elle
+m’appartenait tout entière; purifiée au feu de la passion, elle n’avait
+jamais été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait jamais qu’à moi.
+Je ne pensais qu’à la douceur de nos étreintes, qu’à jouir d’elle
+encore; la nuit n’était pas finie; j’avais soif de ses baisers. Je me
+penchai sur son sein et y posai ma bouche. Elle dormait si profondément
+qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris dans mes bras.
+
+--Mon amour, dis-je, c’est moi!
+
+Engourdie, les yeux clos, flottant entre la veille et le sommeil, elle
+m’enlaça, et ses lèvres, ah! certes, elles n’étaient pas réveillées!
+balbutièrent un mot jailli de l’inconscient d’elle-même, d’habitudes
+empreintes en sa chair par sept années de vie conjugale, un mot qui me
+glaça:
+
+--Charles!
+
+Je me relevai brusquement et la repoussai. Elle retomba sur l’oreiller,
+et, innocente de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. Je restai
+immobile, les yeux fixes. D’un mot que je ne pouvais même pas lui
+reprocher, elle m’éloignait de cent lieues. Pour se défaire de moi, elle
+avait accumulé les arguments les plus touchants; ses supplications et
+ses larmes étaient demeurées sans effet; je l’avais poursuivie, je
+l’avais eue. Elle avait appelé Dieu à son secours. Il n’était pas
+nécessaire d’aller si haut et de se donner tant de mal. Une arme plus
+efficace était sous sa main, mais interdite. Au moment du plus grand
+péril, Madeleine instinctivement s’en emparait et, sans le vouloir, me
+portait un coup mortel. Un seul nom suffit pour me rappeler qu’elle
+était à un autre et que ma possession d’elle ne serait jamais que
+précaire et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de sophismes,
+j’avais interprété à ma guise le peu que je savais des rapports existant
+entre elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais
+aimé! Eh! qu’importe! C’était lui--Charles!--qui l’avait faite femme.
+Elle n’avait connu, ou subi, que ses caresses et lorsque, plus qu’à
+moitié endormie, elle sentait une bouche sur son sein, c’était le nom de
+son mari qui lui montait aux lèvres.
+
+Je me répétais machinalement: «Impossible! impossible!» Aucune
+explication ne devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine
+maintenant? que lui dire? Il n’y avait qu’à fuir sans attendre un jour.
+Cette idée devint si forte que je me levai et commençai à m’habiller.
+Allais-je vraiment sortir de cette maison à la minute? Je m’arrêtai.
+Sans plus réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine n’avait
+pas bougé.
+
+Un rayon de soleil presque horizontal franchit la fenêtre.
+
+J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce qui se passerait. Quel
+démon avait jeté ce nom dans la nuit? Tout arrivait en vertu de forces
+obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles me chassaient
+d’Orville; je n’opposais aucune résistance, je ne me plaignais pas, je
+partais.
+
+Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai au profit de Madeleine.
+J’avais le cœur serré en songeant à elle. Que penserait-elle de mon
+départ dont je lui cacherais la cause?... Puis je me détachai du présent
+et notre situation m’apparut comme si, des années s’étant écoulées, j’en
+raisonnais à distance. Qu’attendre de plus d’un amour condamné à la
+mort? Il était brusquement tranché par le couperet de la guillotine,
+mais il avait porté tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le
+devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et son Dieu, des jours un
+peu gris, un peu ternes, où passerait parfois, tel un éclair qui déchire
+la nue, le souvenir éblouissant de son péché.
+
+Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur moi-même. Je me raidis,
+j’étais décidé à ne pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à
+Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort avait été de lui demander
+un bonheur qu’elle ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif et
+jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme mariée? Si douloureuse que fût
+l’épreuve, il fallait en charger mes seules épaules et ne pas gémir sous
+le faix.
+
+Je tâchais ainsi--mais y réussissais-je?--de m’endurcir, lorsqu’un
+soupir presque enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine se réveillait
+dans un désordre charmant, rejetait en arrière ses cheveux défaits,
+remontait la chemise qui, glissant, l’avait laissée demi-nue, rentrait
+sous le drap une jambe qui sortait du lit. Souriante et un peu honteuse,
+elle se redressa.
+
+--Philippe, dit-elle.
+
+Je la vis heureuse, confiante, parée des grâces de l’amour et pourtant
+avec un rien de confusion dans son regard qui cherchait le mien.
+Chassant mes soucis amers, je me penchai vers elle. Elle me prit dans
+ses bras et, soudain détendu à la tiédeur de son sein, je sentis mes
+yeux se gonfler de larmes. Une d’elles glissa le long de ma joue et
+tomba sur l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, qu’après tant
+d’épreuves j’étais ému jusqu’à pleurer de joie. Fière de mon amour, elle
+me caressait.
+
+--Comme tu m’aimes! dit-elle. Je t’aime aussi.
+
+Nous restions accolés, presque fondus de tendresse. Pourtant je la
+tenais pour la dernière fois serrée sur mon cœur et cette pensée
+déchirante me la rendait plus chère encore, m’attachait plus étroitement
+à elle, car en ce moment le bonheur et la misère se mêlaient en moi de
+telle façon que je n’en pouvais discerner les fils inextricablement
+noués. Je la couvrais de baisers dont je ne savais si c’était ceux que
+l’on échange, un mouchoir à la main, quand on se dit adieu, ou ceux que
+la passion prodigue à une maîtresse adorée.
+
+Le bruit d’un volet claquant contre le mur mit fin à nos transports.
+
+Madeleine sursauta.
+
+--Quelle heure est-il? demanda-t-elle.
+
+L’horloge du village répondit en sonnant six coups.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Nous nous retrouvâmes à la messe de dix heures. Madeleine ne leva pas
+les yeux sur moi. Après le déjeuner où le malaise entre nous était si
+visible que M. et Mme de Clairville eux-mêmes le perçurent, je proposai
+par politesse, et certain d’être refusé, une promenade à pied. Je passai
+mon après-midi à arpenter les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin.
+Orville m’était devenu insupportable. Je ne pensais qu’à fuir avant que
+M. de Sées rentrât. Je regagnai la maison tard dans l’après-midi, recru
+de chagrin et de fatigue. Je vis Madeleine seule un instant et j’eus
+soin de lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. Je lui dis que
+je jugeais préférable de m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres
+raisons que les miennes, elle m’approuva et se chargea d’expliquer mon
+départ à ses parents et à son mari.
+
+Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs qui m’emmenait à Bayeux
+sortait de la cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait une
+écharpe en signe d’adieu. Elle essayait de sourire. Aurait-elle pu
+retenir ses larmes si elle avait su que je la quittais pour toujours?
+
+A Paris, je me rendis au ministère des affaires étrangères où je faisais
+depuis trois ans un stage. Un poste était vacant à Constantinople. Je
+l’obtins. Mes affaires personnelles furent rapidement réglées.
+
+Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à Orville. Je lui écrivis
+pour lui dire ma décision. Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots
+que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. Il me suffit de
+laisser parler mon cœur encore plein d’elle.
+
+Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le train pour Marseille, porte
+de l’Orient.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Cependant que je réglais ainsi le cours extérieur de ma vie, je restais
+en moi-même blessé et douloureux. A Paris pendant les trois semaines qui
+suivirent la fatale nuit d’Orville, je me tâtais anxieusement pour
+circonscrire l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des précautions
+inouïes comme un malade qui sait que, s’il fait tel geste, il réveillera
+un mal aigu, mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais pas.
+J’explorais la région neutre où je pouvais me mouvoir sans risques.
+L’ayant reconnue, je décidai de ne point sortir de cette zone indolore:
+«De quoi s’agit-il, en somme? me disais-je. De ne pas penser à
+Madeleine? N’est-ce pas une question de volonté? Ne puis-je l’exercer
+efficacement? Si Madeleine se présente à mon esprit, chassons-la, quel
+que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, quelles que soient les
+ruses qu’elle imagine pour me demander audience. En ce moment, elle
+n’est pas mon amie; elle ne reviendra près de moi que pour me
+tourmenter; avec elle il n’est point de repos.»
+
+Il fallait donc ne pas me perdre dans les rêveries sentimentales où se
+plaisent--et s’empoisonnent--les amants malheureux. Je déployais une
+énergie incroyable à fuir Madeleine. Où qu’elle se montrât, je lui
+tournai le dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. Tous les
+moyens m’étaient bons pour me distraire. Je fis de la culture physique,
+des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur mon torse. Hélas! lorsque
+j’étais à demi nu, les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse,
+me regardait. Je m’occupai de mes affaires, je dressai des comptes, je
+vécus parmi les chiffres. Le total des additions donnait immuablement
+Madeleine.
+
+Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai audacieusement un parti
+opposé. Je me contraignis à ne penser à rien autre et à la voir
+seulement comme la femme de son mari. Je croyais pouvoir me détacher
+d’elle par l’évoquer en des postures dégoûtantes. «Le jaloux... est
+obligé à joindre en son esprit l’image de la femme qu’il aime aux
+parties honteuses et aux excréments d’un autre...» dit Spinoza.
+
+Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me dépris point de Madeleine.
+Pourtant dans les crises les pires de ma passion, j’eus la force de
+résister aux montées subites de désir qui me poussaient à la rejoindre à
+Orville où elle était toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais;
+cela au moins je le voyais clairement.
+
+Au moment de partir j’étais au comble du désespoir. Je n’attendais plus
+ma guérison que d’un changement complet de décor et d’habitudes. Y
+avait-il encore pour moi un baume en Arabie?
+
+Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. A peine le pied sur le
+bateau, je sentis que commençait une existence nouvelle. Tout me
+plaisait, l’agitation du port, le bruit des camions retentissants, les
+sifflets, la lumière éblouissante, la légèreté de l’air, sa
+transparence, l’azur des flots et du ciel, et même la chaleur d’un midi
+méridional tempérée par la brise marine. Mille petits drapeaux préparés
+pour le 14 juillet claquaient au vent. Je m’étonnais d’avoir pu vivre
+jusqu’ici sous les cieux gris du nord; en les quittant, je laissais
+derrière moi, bagage inutile, les années passées, leurs tristesses,
+leurs soucis. Ce beau bateau qui filait vers le Levant emportait un être
+ardent et fier que rien, désormais, ne pourrait humilier.
+
+C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé au bastingage, je regardais
+les maisons serrées de Marseille, ses monuments, ses jardins fuir à
+l’horizon. Déjà le bateau cherchait son équilibre sur la houle régulière
+qui venait du large; de petites vagues écumeuses couraient le long de
+ses flancs noirs. Des souvenirs classiques hantaient mon esprit.
+Entendrai-je chanter les sirènes? Ah! j’étais décidé à ne pas me couler
+de la cire dans les oreilles, à ne pas me faire attacher au mât du
+navire.
+
+A cet instant une voix féminine, pleine et riche, prononça mon nom à
+quelques pas. Je me retournai vivement.
+
+Une jeune fille était là, grande, mince, le teint ambré, l’expression
+grave et douce à la fois. Qui était-ce? Aussitôt, je trouvai. L’ovale du
+visage, les yeux étroits, les longs sourcils arqués:
+
+«Isabelle! m’écriai-je. Et pourtant combien changée d’elle-même!»
+
+C’était, en effet, Mlle Saint-Aignan, que je n’avais pas revue depuis
+deux ans au moins. Je lui tendis la main et, d’un mouvement rapide,
+joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche autour de sa taille comme
+si j’avais peur qu’elle ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le
+fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais quittée, elle était une
+enfant fermée et sauvage. Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune
+fille qu’elle était devenue, une amie? Comment savais-je tout de suite,
+sans un mot échangé, que les liens anciens, plus solides que je ne le
+croyais, loin de se rompre avaient pris de la force pendant l’absence?
+Et ce ne fut pas la seule chose que j’appris en un espace de temps si
+bref. Je m’aperçus que la solitude où j’avais vécu récemment, à laquelle
+je m’étais condamné, que je croyais bonne et salutaire, me faisait
+horreur, que je n’étais pas destiné à être malheureux et à nourrir des
+pensées sombres. Un coup d’œil suffit à dissiper les nuées tristes dont
+je m’entourais. Le soleil n’emplissait-il pas le ciel? N’avais-je pas
+près de moi une fille souriante? Tout cela en une seconde. On assure que
+l’homme qui va mourir voit en aussi peu de temps la longue suite des
+jours qu’il a vécus défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas mourir,
+mais peut-être dans un regard vis-je toute ma vie à venir...
+
+Cependant mon bras gauche restait autour de la taille d’Isabelle.
+L’absence de préméditation, l’ingénuité, pouvaient seules excuser ce
+geste. Elle le comprit, elle se dégagea non pas brusquement, mais avec
+lenteur. Ainsi à la minute où nous nous retrouvions, nous nous montrions
+capables d’agir dans des circonstances délicates, et sans nous être
+concertés, en parfaite harmonie. Il y eut un instant de silence, puis
+commença une vive conversation à bâtons rompus. Que d’événements, petits
+et grands, durant une si longue séparation! A nous entendre, à voir
+l’intérêt que nous prenions à nos bavardages, il semblait que nous
+eussions à nous en raconter pour toute la traversée. Cependant je ne
+cessais d’examiner Isabelle, et avec quel sérieux! C’était à croire que
+je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien me plaisait l’éclat
+répandu sur ce visage, sa pureté, sa fraîcheur rayonnante! Et je faisais
+peu à peu une merveilleuse découverte: cet éclat, cette fraîcheur, cette
+pureté ne pouvaient émaner que d’une jeune fille, ils lui appartenaient
+en propre, ils étaient comme la fleur de son corps intact. Je sentais
+que seul a du prix ce qui n’a été touché par personne et que le plus
+rare, le plus beau présent qu’une femme puisse offrir à un homme est sa
+virginité. Le souvenir me traversa, à la façon d’un coup de poignard, de
+la nuit où, évoquée par deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre de
+mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers de la femme que j’aimais.
+
+ * * * * *
+
+Mme Saint-Aignan et sa fille allaient passer le reste de l’été et
+l’automne à Constantinople où les appelaient le soin de leurs affaires
+et leur plaisir. Mme Saint-Aignan qui supportait mal la mer ne sortait
+pas de sa couchette.
+
+Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions point. L’aube nous
+trouvait sur le pont que les matelots lavaient à grande eau et les nuits
+étaient si douces que nous ne nous décidions pas à regagner nos cabines.
+Nous longeâmes la Sicile; puis la mer Ionienne agitée nous berça. Le
+lendemain, au petit jour, nous étions ensemble pour voir surgir des
+nuées du levant et des flots gris la masse rocheuse du cap Matapan.
+Isabelle, dont la culture était peu livresque et en avait à mes yeux
+plus de charme, ne partageait que par sympathie l’émotion qu’éveillait
+en moi l’idée de débarquer en Grèce.
+
+Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle me dit:
+
+--Constantinople est plus beau!
+
+Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. Une lumière ambrée et légère
+baignait les marbres des temples, les pierres écroulées à leur pied et,
+au loin, les pentes violettes du Lycabète. Isabelle préféra
+l’Érechthéion au Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le corps
+plein, la tête petite aux cheveux ondulés, ne figurait-elle pas une
+vivante cariatide? Les Niké du petit musée l’arrêtèrent:
+
+--Elles ont des bras ronds, gros, bien en chair. Ce sont de fortes
+filles de la campagne. Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas l’âme
+paysanne.
+
+A Smyrne, premier contact avec l’Orient, Isabelle eut la coquetterie de
+paraître voilée presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle arriva
+sur le pont où je l’attendais, je surpris un peu d’inquiétude dans son
+regard. La trouvais-je à mon goût? Voilà la seule question qui la
+préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle pour me faire comprendre, sans oser
+me le dire, qu’elle désirait me plaire.
+
+Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des marchands accroupis au seuil de
+leur boutique nous offraient des colliers d’ambre, des étoffes lamées,
+des tapis. Une odeur d’épices emplissait l’allée couverte. Par une porte
+donnant sur la campagne, des chameaux mélancoliques, roux et désabusés,
+montrèrent leur cou pelé et leurs longues dents jaunes.
+
+Des plaisirs variés et purs, un beau décor changeant, la présence
+continue d’Isabelle, je souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. Aucun
+retour offensif du passé; j’étais guéri. Si je pensais à Madeleine,
+c’était sans amertume. Déjà cet amour participait à la grandeur et à la
+sérénité des choses mortes. Je ne disais plus: «Si...» Il était un tout
+auquel je ne pouvais rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer.
+Mes souffrances m’avaient accouché de mon être véritable. Elles étaient
+les étapes douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. Grâce à
+elles, je n’ignorais plus où chercher le bonheur. Celui que je goûtais
+aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je pas aux pleurs versés
+dans les bras de Madeleine?
+
+Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité et un naturel qu’on
+aurait peine à imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de
+dissimulation était aussi éloignée de l’esprit d’Isabelle que du mien.
+Pourquoi aurait-elle cherché à jouer un personnage puisqu’à l’instant où
+elle m’était apparue elle m’avait séduit en étant elle-même? Pourquoi
+aurais-je dressé des plans pour conquérir un cœur qui ne se défendait
+pas? Notre entente, nous n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par des
+mots, nous en jouissions comme du ciel et de l’air. Nous ne parlions pas
+de l’avenir, nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions qu’à nous
+connaître plus complètement. Il semblait que la tâche fût infinie à voir
+l’ardeur que nous y apportions. Et pourtant ce que nous avions à
+apprendre ainsi était secondaire, car la seule chose qui importât, nous
+la savions depuis longtemps déjà sans nous la dire. Elle nous avait été
+révélée à la minute où nous nous étions retrouvés. Rien n’était capable
+d’altérer la certitude que nous avions gagnée alors. Nous savions que
+nous serions l’un à l’autre...
+
+Parfois nous causions sérieusement, de Constantinople et de la vie qu’y
+menaient, non les Européens mais les Turcs. Dans son langage où les
+choses graves et les choses légères s’entremêlaient d’une façon
+charmante, Isabelle me disait qu’elle trouvait honorable pour une femme
+de ne connaître et de n’aimer qu’un homme: «Je n’en demande pas
+davantage», ajoutait-elle en souriant. Elle parlait un peu le turc et me
+donnait des leçons avec une application incroyable, comme s’il était
+vraiment utile pour ma carrière que je l’apprisse.
+
+Puis soudain, nous redevenions des enfants. Ce n’étaient que jeux,
+devinettes, énigmes, rébus, marelle, courses à cloche-pied, shuffle
+board. Isabelle était adroite. En un exercice, je triomphais, car
+j’étais seul compétiteur. Je me laissais descendre en tournant, les
+jambes relevées à angle droit, le long d’une de ces colonnettes minces,
+en cuivre, qui soutenaient le pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un
+clown, assis à terre après m’être dévidé autour de la colonnette.
+L’admiration, l’envie et le rire se disputaient Isabelle ébahie. Le rire
+l’emportait.
+
+On conçoit que lorsque Mme Saint-Aignan nous rejoignit à l’entrée de la
+mer de Marmara ces folies ne furent plus de mise.
+
+Du reste nous touchions au terme du voyage. Vers la fin de l’après-midi,
+nous nous penchâmes, Isabelle et moi, à l’avant du bateau pour voir le
+ciel s’embrumer à l’orient. Des poussières grises étaient suspendues
+au-dessus de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, elles se
+dorèrent dans les rayons du soleil. Une coupole, puis d’autres se
+montrèrent et les pointes blanches effilées des minarets montant comme
+un cri vers le ciel. Une double ville immense, désordonnée, apparut sur
+des collines entre lesquelles coulait un fleuve aux flots bleus. Mille
+fenêtres s’illuminèrent aux feux du couchant. Les noirs cyprès des
+cimetières fusaient au milieu des maisons basses; des terrasses
+surplombaient la Corne d’Or; des palais, des jardins descendaient
+jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore était couvert de paquebots et de
+barques, le vent enflait les voiles, déchirait les panaches de fumée et
+nous les apportait avec les appels rauques des sirènes. Je sentis frémir
+dans la mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. Nous étions à
+Constantinople.
+
+Six semaines plus tard--il n’y avait pas trois mois que j’avais quitté
+Orville--notre mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade de
+France.
+
+ * * * * *
+
+Un homme aime une femme et l’attire à lui. Préparée au bonheur, elle
+sait où elle va. Mais Isabelle ignorante!... Riche de cent expériences,
+à quoi me servaient-elles? J’avais en face de moi une fille chaste et
+vierge! J’étais son mari depuis quelques heures, j’allais être son
+amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette ne m’avait rien appris.
+Cédant tous deux à une poussée violente de l’instinct, Henriette avait
+été heureuse en même temps que blessée.
+
+La nuit... Un couple pour la première fois enlacé, un corps qui tremble
+et qu’on veut épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut contenir, les
+mots tendres qui rassurent, les promesses, tout un balbutiement fervent
+et mystérieux, puis le silence, un silence brusquement rompu!... Ah! je
+n’oublierai jamais Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant
+contre moi, ses joues humides de larmes, les baisers timides et
+maladroits qu’elle me prodiguait. Je la gardai dans mes bras,
+j’effleurais doucement cette chair sans histoire où aucun souvenir ne
+s’éveillait sous ma main caressante. Isabelle était ma femme. Je
+baignais dans la joie, une joie complexe et grave. J’apprenais enfin
+pourquoi la nature a mis sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent
+ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, ne doit être que le premier,
+l’unique. Si non, incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit nuptial
+m’avait montré la voie qui mène à la vie bienheureuse. Ce que je
+pressentais depuis la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. Je me
+penchai vers elle, je baisai son front pur. Vaincue par la fatigue, elle
+dormait, la tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier
+s’accordait aux mouvements de mon cœur et, le long du mien, son corps
+s’allongeait désormais sans crainte.
+
+
+
+
+II
+
+
+Nous habitions sur la rive d’Asie.
+
+Nous avions trouvé, entre Tchoubouklou et Béikos, une maison turque
+isolée au bord du Bosphore dans une position charmante. Mme Saint-Aignan
+et ses amis avaient crié à la folie. Mais comment résister au désir de
+quitter l’Europe? Isabelle y tenait plus que moi encore. Vivre en Asie,
+fût-ce à un mille de Thérapia, était si tentant que nous n’hésitâmes
+point. Nous ignorions les conséquences lointaines d’une décision en
+apparence anodine.
+
+Notre maison était construite en bois au ras de l’eau; une seule grande
+salle tenait tout le rez-de-chaussée du côté du Bosphore. Sur le jardin,
+divisé en deux et clos de hauts murs, plusieurs pièces complétaient ce
+que nous appelions le sélamlik. Au premier étage, l’appartement des
+femmes, une série de petites chambres, regardait la côte d’Europe par
+ses fenêtres artistement grillagées de bois. On ne pénétrait dans le
+harem qu’avec difficulté. Il fallait franchir cinq portes dont la
+seconde se fermait automatiquement quand on ouvrait la première, et
+ainsi de suite. Ces précautions enchantaient Isabelle.
+
+--Tu vois, lui dis-je, que je pourrai t’enfermer maintenant.
+
+--Ah! répondit-elle, crois-tu qu’une fois derrière ces portes, j’aurai
+jamais envie de m’échapper?
+
+Le harem avait son jardin et, dans le jardin, un pavillon pour les
+servantes. Nous étions riches, en outre, d’un hamman et de communs où se
+trouvaient la cuisine et le logement des serviteurs.
+
+Nous résolûmes de conserver ces sages divisions et de régler autant que
+possible notre vie à la turque. Mais nous étions frileux et installâmes
+partout de grands poêles de faïence russes achetés à un de mes collègues
+qui rentrait à Saint-Pétersbourg.
+
+Nous avions l’ambition de ne pas introduire des meubles européens dans
+notre yali, au moins dans la pièce du rez-de-chaussée où nous nous
+tenions. Cela restreignait singulièrement notre choix et nous dûmes nous
+borner à mettre le long des murs des divans chargés de coussins, et,
+près des divans, les petites tables basses, rondes ou octogonales,
+incrustées de nacre, d’écaille, ou d’ivoire, sur lesquelles les Turcs
+posent leur tasse de café ou leur cigarette.
+
+Pour cette pièce, nous voulions des tapis anciens, seul et rare luxe de
+l’Orient. Ces recherches nous firent courir Stamboul. Bientôt tous les
+marchands et courtiers du vieux bazar et de Péra nous connurent.
+C’étaient avec eux des conciliabules sans fin, des rendez-vous
+mystérieux, des visites faites à des maisons perdues dans des quartiers
+lointains. Nous prenions à cette chasse aux tapis un vif plaisir, nous
+ne nous pressions pas d’acheter, la poursuite en elle-même avait son
+prix. Chemin faisant, nous trouvions un beau morceau de velours
+oriental, une soie brochée, une toile persane peinte à la cire où
+brillaient des poussières de mica. Un arbre touffu y était représenté; à
+son pied, deux lions s’affrontaient et des oiseaux jouaient au milieu de
+ses mille fleurs blanches. Chaque matin, dès notre réveil, deux ou trois
+barques attendaient devant notre maison. C’étaient des courtiers qui
+nous apportaient quelques merveilles découvertes par eux, un tapis
+yordès «sur lequel le sultan Mahomet II lui-même avait prié», un ispahan
+miraculeusement conservé pour nous au fond d’un palais, et dont la
+fraîcheur faisait dire au marchand: «Il est comme une jeune fille!», un
+velours à personnages datant de Chah Abbas. Le yordès avait été refait
+hier au bazar, l’ispahan n’avait pas un brin de laine qui fût ancien, le
+velours n’était guère plus âgé que moi. Mais les histoires de ces hommes
+ingénieux nous amusaient autant que celles des mille et une nuits.
+Certains d’entre eux étaient si fins que, voyant le plaisir qu’Isabelle
+avait à parler turc, ils affectaient de ne pas savoir le français. Nous
+les écoutions en déjeunant dans la salle presque vide. Dès le printemps
+les fenêtres étaient ouvertes et l’air frais qui venait du Bosphore
+caressait nos pieds nus.
+
+L’hiver fut consacré aux soins de notre installation. L’été revenu, nous
+connaissions déjà chaque place, chaque rue, chaque monument de Stamboul,
+du château des sept tours au fond mystérieux d’Eyoub, des terrasses si
+belles du vieux sérail aux ruines du palais de Constantin. Les mosquées
+nous accueillaient, discrets visiteurs; dans tous les quartiers des
+échoppes s’ouvraient où nous étions traités en amis.
+
+Avant la nuit, nous remontions le Bosphore en caïque, suivant les plis
+et les replis de la rive d’Asie. Nous nous arrêtions à un village qui
+paraissait tout entier construit sous le platane trois fois centenaire
+qui l’abritait. Un proverbe dit: «Où le Turc a passé, l’herbe ne pousse
+plus.» Ce proverbe doit avoir une origine arménienne; je n’avais vu
+nulle part au monde de tels arbres. Un petit café était là, où l’eau
+chauffait sur des braises. Le cafedgi, vieil homme à la longue barbe
+blanche, nous recevait en souverains étrangers débarqués chez lui,
+souverain comme nous. Nous ne rentrions que lorsque mille lumières
+s’allumaient autour de Thérapia. Du fond de notre obscurité asiatique,
+nous jouissions du feu d’artifice que l’on nous offrait.
+
+Notre vie s’arrangeait sans peine. J’allais à l’ambassade le matin par
+le bateau qui touche à Galata vers onze heures. Souvent Isabelle venait
+m’y chercher en caïque et nous déjeunions dans quelque restaurant turc
+de Stamboul. Ou bien elle arrivait au milieu de l’après-midi et nous
+regagnions Tchoubouklou par le chemin des écoliers.
+
+Au début, nos rapports avec les Européens se réglèrent simplement, nous
+étions de jeunes mariés; on nous laissa tranquilles. Nous arrangions
+notre maison; on ne vint pas nous voir. Nous eûmes ainsi huit ou dix
+mois de répit où nous prîmes la délicieuse habitude d’être deux et de
+nous suffire. Isabelle se nichait dans son bonheur et n’en voulait pas
+bouger. Elle regardait la rive d’Europe, admirable spectacle, et se
+félicitait chaque jour de n’y point habiter. Sa seule crainte était que
+je trouvasse monotones les jours que nous passions ensemble.
+
+--Ne t’ennuieras-tu pas ici? disait-elle, je ne suis qu’une petite
+fille, et ignorante. Saurai-je te garder?
+
+De tels propos emplissaient mon cœur de joie. Tout en Isabelle me
+plaisait; je ne me lassais pas d’être heureux par elle, gaie ou
+sérieuse, bavarde ou taciturne, aimante et tendre toujours, et mienne
+absolument.
+
+A Tchoubouklou, elle s’habillait d’étoffes claires et éclatantes à la
+façon des dames turques de jadis. Elle glissait ses pieds nus qu’elle
+avait fort beaux dans des babouches. Et déjà lorsqu’il fallait mettre
+une robe à l’européenne, des bas et se chausser pour sortir, elle
+soupirait:
+
+--Tu ne m’aimeras pas ainsi, n’as-tu pas épousé une orientale?
+Qu’attends-tu pour m’enfermer derrière les cinq portes du harem?
+
+Elle découvrit au vieux bazar une robe d’honneur boukhare ancienne,
+d’une ampleur incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie au petit
+point où sur un fond grenat s’enlevaient des bouquets de vives fleurs.
+Elle m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets en fines
+cordelettes tressées. J’endossai le khalat qui est le plus confortable
+vêtement d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous harmonisions
+ainsi avec la décoration de la grande pièce où nous habitions. Parfois
+des touristes passaient devant nos fenêtres en canot à pétrole et nous
+regardaient curieusement.
+
+--Ils nous prennent pour des Turcs, disait Isabelle enchantée. Mais ils
+ignorent, ces nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais pas
+voir.
+
+Sans sortir de chez elle, mais grâce à des relations--les relations,
+c’étaient de vieilles femmes voilées qui entraient assez mystérieusement
+par l’arrière du jardin--elle avait trouvé un cuisinier turc qu’on
+appela, comme il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété d’un ou
+deux garçons de cuisine, m’établit par raison démonstrative la vérité
+d’une phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien connu.
+
+--Il n’y a que deux cuisines mères, la française et la turque.
+
+Le hadji-bachi avait cent et une manières, toutes excellentes, de
+préparer les légumes et le riz, les œufs, la volaille, le poisson,
+l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne pas nous faire manger
+deux fois le même plat.
+
+Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait avec ses servantes dont le
+nombre n’était pas exactement fixé. La première femme de chambre
+répondait au nom de Souzidil, la seconde était Nilfer, les autres
+restaient pour moi anonymes. Un jour, c’était une couturière qui dormait
+à la maison, parce qu’il était trop difficile de rentrer chaque soir à
+Constantinople. Elle finissait par loger chez nous. Peut-on se passer
+d’une couturière? Et la couturière pouvait-elle travailler sans une
+apprentie?
+
+Deux rameurs étaient attachés au service du caïque, qui aidaient aussi à
+leurs moments perdus le jardinier. Un arménien, Agop, servait de valet
+de chambre et de maître d’hôtel et se faisait seconder par un de ses
+petits compatriotes, Onyk. Toutes les femmes habitaient soit les pièces
+de derrière au premier étage, soit un pavillon élevé dans le jardin
+dépendant du harem.
+
+Je donne ces détails bien qu’ils puissent paraître de peu d’intérêt,
+mais, comme on le verra par la suite, ils ont leur importance et doivent
+trouver leur place ici. Cependant le mécanisme d’une vie si différente
+de celle que j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans effort.
+J’avais été élevé en province par la plus sage des mères; à la maison,
+où tout était calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance, nous
+avions trois domestiques qui faisaient en quelque sorte partie de la
+famille et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais je prenais les
+habitudes de l’Orient ou, mieux, je m’y laissais aller mollement. Et
+déjà, il me semblait difficile de recommencer un jour l’existence
+étroite que l’on mène en Europe. J’aimais d’être entouré de nombreux
+serviteurs, de voir passer à l’arrière-plan dans l’ombre du harem des
+figures féminines dont je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes
+ordres.
+
+ * * * * *
+
+Mais, en face de nous, l’autre rive nous appelait. A la belle saison,
+les villas et les hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous avions des
+amis et des relations qui nous réclamaient; en outre, des visites
+obligées, toujours remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes, me
+plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment prolongée. Je voyais
+que bientôt nous ne pourrions plus suivre le cours voluptueux et
+paisible de nos heures asiatiques.
+
+Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi à des devoirs de
+politesse. Isabelle en souffrit plus que moi qui avais conservé par mon
+service à l’ambassade un contact avec les Européens. Une fois chez les
+gens, elle montrait toute la bonne grâce possible, bien qu’elle fût
+timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était un soupir de soulagement.
+Notre installation excitait la curiosité. Nous vivions à la turque,
+paraît-il. Avions-nous des esclaves? Nous nous étions meublés de la
+façon la plus originale.
+
+On demandait à Isabelle quand on la trouvait à la maison. Elle
+éludait.--Ne prendrait-elle pas un jour?--Plus tard, répondait-elle. La
+seule idée d’avoir «un jour» dans notre yali était absurde.
+
+Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie
+qui était de nouveau à Péra une invitation à dîner. Un refus était
+difficile, quasi-impossible. Mais que de problèmes se posaient à la
+pauvre Isabelle! Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait pas songer à
+se rendre à Constantinople en caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher
+à Péra! Drame!
+
+Nous avions déjà discuté l’achat d’un canot à pétrole. Isabelle y était
+opposée; elle aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore à toute
+allure dans l’odeur de l’essence? Mais un canot me serait utile pour
+aller à Constantinople en hiver quand le service des bateaux à vapeur
+est diminué. L’invitation à l’ambassade d’Autriche, qui serait suivie
+d’autres, sans doute, nous obligea à prendre un parti. Un canot nous
+conduirait à Galata et nous regagnerions facilement la rive asiatique.
+Peu de jours après, le petit port de notre yali abritait un canot.
+Isabelle le regardait d’un œil hostile. Elle n’en aurait jamais aucun
+plaisir. Pourtant il me permettait de rester plus tard chez nous le
+matin et me ramenait plus tôt auprès d’elle l’après-midi. Je
+m’accoutumai vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me transportait
+en un clin d’œil, comme le tapis d’un magicien, de Tchoubouklou à
+Thérapia ou à Constantinople. Et nous voici, au bout d’un an de mariage,
+munis, chacun, de notre bateau!
+
+A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle prétexta une indisposition et
+ne m’accompagna pas à des dîners diplomatiques. Rien ne lui paraissait
+plus insipide qu’une réunion mondaine; elle prenait les choses au
+sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole qui est de mise dans
+un salon. Elle était belle; les hommes l’entouraient et lui faisaient la
+cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en riait avec moi, parfois
+elle s’irritait.
+
+--Qu’est-ce que cette société européenne? me disait-elle. Les femmes,
+celles du moins qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des amants.
+Les maris ne l’ignorent pas, ferment les yeux, et cherchent une
+maîtresse à leur goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues. Une Turque
+appartient à son mari et ne montre son visage à personne. Je connais
+l’une et l’autre vie, je préfère la turque.
+
+Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait peu sur la rive d’Europe ne
+me retenait pas en Asie. Elle savait quels sont les devoirs, les
+habitudes et les plaisirs d’un homme. Ceux d’une femme étaient selon
+elle si différents qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la possibilité,
+de les mêler. Elle m’était reconnaissante de me charger seul des corvées
+qui sont généralement communes aux deux sexes. Quand je revenais vers
+minuit, elle me fêtait, me demandait mille détails. M’étais-je diverti,
+m’étais-je ennuyé? Avais-je une jolie voisine à table? Elle n’acceptait
+le monde que raconté par moi. Elle ne montrait aucune jalousie; elle
+n’en ressentait point. Elle me voyait heureux près d’elle; j’étais
+tendre, je me plaisais en sa compagnie dans ce beau yali qui n’était
+qu’à nous. Si j’étais obligé de me mettre en habit de soirée pour
+sortir, elle disait que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon khalat
+boukhare, et que les guivets persans sont une chaussure plus agréable
+que les souliers vernis.
+
+A la maison, les heures lui paraissaient brèves. Même lorsque le mauvais
+temps avec l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient de la
+mer Noire poussant parfois des tourbillons de neige devant eux, que le
+Bosphore se hérissait de vagues courtes et dures, Isabelle, condamnée à
+passer chez elle des journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi
+s’occupait-elle quand je vaquais à mon service? Je ne saurais vraiment
+le dire. Elle rêvait ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions,
+opposant la dignité de la vie turque à la légèreté et à l’inconsistance
+de la nôtre. Parfois, un écho de ces longues méditations m’arrivait par
+un mot qui sonnait juste et allait loin.
+
+Elle s’était liée avec quelques grandes dames égyptiennes ou turques qui
+ne sortaient qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait à tout ce
+qui touchait à leur mode d’existence; elle m’en parlait souvent. Ces
+dames parfois se plaignaient d’être recluses. Isabelle en était
+surprise, car elle les jugeait dignes d’envie. Elle les recevait dans
+notre yali; pas un homme ne paraissait.
+
+Un jour, en hiver, revenant de Constantinople, je trouvai Isabelle
+causant en turc avec une petite fille accroupie au pied du lit, à la
+figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux noirs farouches. Cette
+enfant se leva à mon entrée--elle était plus grande que je ne
+croyais--s’inclina, me saisit la main et la porta à ses lèvres. Puis,
+elle recula et resta immobile, attendant les ordres d’Isabelle.
+
+--Qu’est-ce que cette fille? demandai-je.
+
+--C’est une petite Circassienne qui est née dans un harem, dit ma femme.
+Sa mère est morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a plu. On m’a
+offert de la prendre ici. On sait qui nous sommes, que nous avons une
+maison et que, près de moi, elle mènera une vie convenable. Elle n’a que
+douze ans, mais on me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai l’occuper.
+Elle ne nous gênera guère et je la garderai, à moins que tu ne t’y
+opposes.
+
+Je me mis à rire.
+
+--Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je, et non du mien. Comment
+s’appelle cette sauvageonne?
+
+--Djémila, répondit Isabelle. C’est un joli nom.
+
+Elle sut, en effet, «occuper» l’enfant Djémila. Elle lui apprit le
+français et en fit une poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler
+des robes et des pantalons bouffants. Elle l’emmenait dans son caïque,
+mais, à l’été déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage découvert.
+
+ * * * * *
+
+Nos amis européens qui avaient cru à un caprice d’Isabelle, à un désir
+passager de jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être que le
+prétexte inventé par une jeune femme, et amoureuse, pour n’être pas
+dérangée au début de son mariage, finirent par comprendre qu’ils
+s’étaient trompés. Isabelle était de plus en plus rare à Constantinople.
+Quand, par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment sur sa
+«turquerie». Elle souriait et ne répondait pas. Elle était si
+manifestement heureuse, elle se montrait si certaine de l’excellence de
+son choix, que les plaisanteries cessaient bientôt. Tous s’accordaient à
+dire qu’elle était charmante et que j’étais un mari privilégié.
+Méritais-je un si rare bonheur?
+
+Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à entr’ouvrir sa maison de
+Tchoubouklou. Elle invita à un goûter les personnes avec qui nous étions
+en relation.
+
+Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai à notre yali devant lequel
+étaient amarrés de nombreux canots et caïques, et que je pénétrai dans
+la grande pièce du rez-de-chaussée, je fus surpris de voir Isabelle
+n’être entourée que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun des jeunes
+gens des banques n’était présent. Toutes ces dames s’extasiaient sur le
+goût qui avait présidé à notre installation. Quelques-unes remarquèrent
+que notre intérieur ne ressemblait pas à celui des princesses turques
+qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait des mobiliers de
+mauvais style européen, surchargés de dorures. D’autres déclarèrent,
+avec un sourire, que les divans étaient bas et mieux faits pour y être
+couché qu’assis. Les cinq portes du harem les enchantèrent. On en parla
+longtemps. Je cherchai vainement le maître d’hôtel, Agop, et son second,
+Onyk; ils avaient disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle
+s’empressaient à servir des sorbets, de la chira qui est un cidre de
+raisin léger, de l’aïran, ou petit lait glacé, des glaces, des sirops,
+des confitures, des pâtisseries, des bonbons, des noisettes pilées et
+des fruits magnifiques. La petite Djémila, que je n’apercevais presque
+jamais et qui me parut singulièrement embellie, en pantalon d’étoffe
+lamée et en boléro brodé, ne quittait pas sa maîtresse.
+
+On fut unanime à déclarer que la réception était un «succès» et la plus
+originale de la saison.
+
+Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle qu’il était curieux
+qu’aucun homme ne fût venu.
+
+--Je n’en ai pas invité, me répondit-elle. Toi seul as le droit d’entrer
+dans mes appartements. Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi?
+continua-t-elle en passant les bras autour de mon cou et en m’offrant
+ses lèvres. Le peu que j’ai t’appartient tout entier.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours plus tard, nous célébrâmes le second anniversaire de
+notre mariage. Les femmes nous apportèrent des fleurs au matin; le
+hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le soir, Agop tira un petit feu
+d’artifice devant la maison. Le yali était en joie. Je donnai à Isabelle
+une parure ancienne en grosses améthystes qu’un juif m’avait trouvée
+dans un harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à deux la charmait
+plus que tout au monde. Le rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance
+s’était réalisé.
+
+Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je sortis prendre l’air sur la
+terrasse. Après une journée encore chaude, la brise plus fraîche se
+levait à peine. En face de moi la rive d’Europe étincelait de mille feux
+dont les reflets se mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à ceux des
+étoiles.
+
+La date où nous étions, et l’heure, prêtaient à la méditation. Un passé
+proche et pourtant lointain me sollicitait; je mesurai le chemin
+parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta mes yeux. Comme je l’avais
+aimée, avec quel déchirement! Mais comment n’avais-je pas vu tout de
+suite qu’un tel amour était condamné à une prompte mort? Comment
+avais-je été assez fou pour croire qu’une femme qui ne m’appartenait
+point pouvait me rendre heureux?
+
+Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir de cette époque troublée.
+Sa jeunesse, son corps intact, sa santé morale m’avaient guéri de mes
+fièvres anciennes. En laissant derrière moi l’Europe, j’avais quitté la
+région des orages. De la rive où ma femme m’avait conduit je regardais
+au loin les hommes s’agiter dans des passions sans honneur et sans
+sécurité. Quelle sagesse innée en Isabelle! Enfant déjà, quelques-uns de
+ses mots m’avaient surpris par leur justesse; elle mettait l’homme et la
+femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis notre mariage, Isabelle
+s’était peu à peu emparée, avec une industrie merveilleuse, de tout ce
+qui, appartenant à une civilisation différente, pouvait servir à
+consolider notre union.
+
+Comment imaginer notre existence au bord de la Seine? Comment n’y pas
+perdre ce qu’il y avait de précieux entre nous? Les restaurants, les
+théâtres, les bals, Isabelle entourée de jeunes femmes vaines, obligée
+de les imiter au moins dans leurs toilettes, une existence brillante et
+vide! Des hommes l’auraient entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on
+essayât de la séduire.
+
+Au sein de notre retraite asiatique, aucune dissipation à redouter. Tout
+nous ramenait à nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi. Le moindre
+prétexte, maintenant, lui était bon pour refuser les invitations de
+l’autre côté de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de devoir,
+mais dans un mouvement joyeux de l’âme et, si elle se retirait du monde,
+c’était pour jouir plus voluptueusement du grand amour qu’elle avait au
+cœur.
+
+Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir avec elle un puéril
+orgueil de propriétaire. Ces bouffées légères de vanité s’étaient vite
+évanouies. Aucune pensée mesquine ne pouvait se développer dans
+l’atmosphère créée par Isabelle...
+
+Et soudain une question surgit, interrompant le cours serein de mes
+méditations: «Quelle sera la fin de tout cela?»
+
+Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid souffla de la mer Noire; je
+frissonnai à la seule idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je me
+retournai; tout était calme dans notre yali endormi. Il y avait encore
+de la lumière chez ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle. Elle ne
+changerait pas. Mais moi? Jusqu’ici j’avais été porté de l’une à l’autre
+au gré de mes passions. Mon caractère se modifierait-il? Resterai-je
+épris jusqu’à la mort d’une même femme? Accepterai-je un établissement
+qui durerait autant que nous? Isabelle bâtissait pour toujours. Elle
+coupait un à un les liens qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne
+reviendrait en Europe!... De nouveau, j’eus peur.
+
+Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter. Le contact de l’Asie déjà
+m’amenait à la sagesse. J’écartai doucement l’importune question. Nous
+étions heureux dans le présent. Il fallait en remercier le Clément, le
+Miséricordieux. Il pourvoirait à l’avenir.
+
+
+
+
+III
+
+
+Cet été-là--y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié?--fut très
+brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne
+d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et
+membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais
+me dispenser d’assister à des dîners officiels.
+
+Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter
+Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son
+existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au
+rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait
+les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne,
+la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée
+de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de
+l’après-midi lorsque je revenais de mon service.
+
+Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner
+Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à
+Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils
+ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce
+vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des
+boissons internationales.
+
+Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à
+Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une
+éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance
+d’Isabelle, «légèrement souffrante», mais le yali lui plut. Cette salle
+nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque
+chose d’«horriblement bien». Il fallait y donner un bal avec fête
+vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours.
+Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le
+plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui
+obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement
+nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu
+lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle
+fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes
+légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un
+œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas
+qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout
+étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette
+Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à
+l’anglaise Daiana.
+
+Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la
+Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle
+me demanda beaucoup de détails; il fallut même décrire la toilette de
+l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile.
+Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en
+apportais l’intéressaient encore; elle apprenait ainsi ce qui retenait
+mon attention.
+
+ * * * * *
+
+J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la
+douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient
+de m’enchanter.
+
+J’avais plus d’une façon d’en jouir.
+
+Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi; nous nous laissions
+mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient
+mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient
+nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire
+et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du
+Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un
+essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée
+contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du
+ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de
+ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient
+poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam
+chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre
+bonheur:
+
+ O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois
+ heureux!
+
+Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque
+mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait.
+J’étais heureux!
+
+ * * * * *
+
+Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi
+beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les
+femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont
+on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort
+sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et
+mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs
+de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient
+qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si
+obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la
+turque? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de
+l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas
+seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais.
+
+Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des
+épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie
+de jouer avec elle comme avec un jeune chat--elle en laissait voir la
+langue fine et rose,--de la rouler, de la caresser et finalement de la
+prendre sur mes genoux. Nous dansions; j’aimais le parfum qui venait
+d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses
+yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à
+l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant
+un peu son accent:
+
+--Voulez-vous de moi dans votre harem?
+
+Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.
+
+Le coup était direct.
+
+--Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je
+en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux.
+
+Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi
+leur valeur. Qui m’aurait retenu? Je sentais en moi l’ardeur à réussir
+qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte! Je savais que,
+même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas
+sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée! Merveilleux
+antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour.
+
+Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot
+fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour
+qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et,
+songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à
+l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul
+mot à l’homme de la barre était: «Plus vite!»
+
+ * * * * *
+
+Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été se passait dans la
+dissipation. J’appartenais à l’Asie, mais l’Europe essayait de me
+reprendre. Elle usait, comme on voit, d’artifices pleins de charme. J’en
+sentais l’agrément; j’en niais la force. Aussi je ne me défendais pas.
+Isabelle devina-t-elle le danger qui nous menaçait? Elle ne me posait
+presque plus de questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle que,
+l’aimant comme je l’aimais, je ne prendrais pas une maîtresse?
+Jugeait-elle au contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais droit au
+plaisir? Mais qu’était le plaisir à ses yeux? Où étaient ses limites?
+Elle ne le connaissait que confondu avec l’amour. Savait-elle qu’il n’en
+est pas ainsi pour l’homme?
+
+Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, elle me laissait, au lieu
+de bénéficier d’un doute qui m’était favorable, je fus pris
+d’inquiétude. Bientôt le mutisme d’Isabelle me pesa; j’eusse préféré ses
+reproches. Son regard triste semblait fuir le mien. Que se passait-il
+derrière ce front fermé? Je n’admettais pas que ce qui m’était un simple
+plaisir, plaisir auquel je renoncerais sans peine, fût une cause de
+souffrance pour Isabelle.
+
+Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, je parlai. On ne
+pénétrait pas chez Isabelle de plain-pied. Elle fuyait les confidences
+intempestives. Je lui fis sentir combien je m’affligeais de la voir
+préoccupée. Avait-elle des soucis? Jugeait-elle que j’allais trop
+souvent le soir sur la rive d’Europe? S’il en était ainsi, je resterais
+près d’elle sans lui sacrifier quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir
+aucune cause de tristesse. Elle était heureuse et ne demandait rien.
+Elle m’était reconnaissante de consentir à m’enfermer dans une maison
+isolée, avec une femme recluse à qui le monde faisait horreur. Il était
+donc naturel que j’allasse chercher au dehors les distractions qu’elle
+me refusait ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur un ton de
+parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme noble. On s’en apercevait en
+des moments comme celui-ci où les mots étaient chargés de plus de sens
+qu’ils ne paraissaient en contenir.
+
+Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. Je cherchais des choses
+contradictoires: j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et
+agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en pâtît. Je lui en voulus
+de la douleur qu’elle me cachait et je m’armai contre elle des mots si
+généreux qu’elle venait de prononcer. Mais aurais-je toléré son
+indifférence?
+
+Et je revenais toujours à la même interrogation: que savait-elle au
+juste de mes amusements à Thérapia? Elle avait parlé de «distractions».
+Jusqu’où allaient les distractions permises? Elle ne comptait plus
+d’amies européennes. Elle ne fréquentait guère que quelques dames
+turques de haut rang. Elle était ainsi, croyais-je, à l’abri des
+commérages de la colonie étrangère. Pouvais-je supposer--ce que j’appris
+beaucoup plus tard--que ma liaison, ou ce qu’on pensait être ma liaison,
+avec la belle Daiana occupait la société de Constantinople? Je me suis
+toujours fort peu intéressé à la vie secrète des gens. Comment imaginer
+que la mienne excitât tant de curiosité? Partout on parlait de nous! Ce
+qu’on en disait--invention, calomnie, vérité--est trop dénué d’intérêt
+pour que je le rapporte ici. Ces histoires étaient racontées au fond des
+harems et l’écho en parvint jusqu’à Isabelle.
+
+Elle eut la force de me le cacher. Elle me témoigna une égale tendresse.
+Si je ne m’étais senti coupable envers elle, aurais-je noté un
+changement dans son humeur?
+
+L’automne touchait à son terme. La saison de Thérapia perdait de son
+éclat. J’allais à l’ambassade. Mais Constantinople est une grande ville;
+on y passe inaperçu. Du reste, je ne m’y attardais pas. Je ne quittais
+plus Isabelle après dîner. Nous passions à deux des soirées charmantes
+et un peu mélancoliques.
+
+Pendant cette période troublée où tant de choses étaient mises en
+question, Isabelle n’envisagea pas un instant la possibilité de changer
+son genre d’existence. Nous avions une maison. Ce fait, en apparence
+secondaire, était important aux yeux de ma femme. Elle voyait là quelque
+chose de durable, de définitif, de presque sacré qui nous dictait des
+habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait des traditions.
+Nous n’étions pas des nomades, comme les Européens du Bosphore. Tout
+était changeant dans leur vie, tout tendait à se fixer dans la nôtre.
+Chaque jour lui apportait une confirmation de l’excellence du choix
+qu’elle avait fait en venant habiter la rive d’Asie. Les seuls mots durs
+qu’elle se permit étaient à l’adresse des femmes qui se donnent
+facilement, montrant ainsi le peu de prix qu’elles mettent à leur
+personne. Mais elle n’accusait jamais les hommes; la faute et la honte
+restaient aux femmes. Ainsi quoi qu’il arrivât, elle s’attachait
+davantage à notre yali de Tchoubouklou.
+
+--Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois.
+
+Ces mots avaient quelque chose de pathétique sur les lèvres d’une femme
+si jeune. Et comment ne pas remarquer qu’elle disait «je» et pas «nous»?
+
+Bouleversé à de tels accents, je la pris dans mes bras; je l’assurai que
+je ne l’abandonnerais jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur un
+roc inébranlable.
+
+ * * * * *
+
+Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer passer une quinzaine à Paris pour
+affaires de service. Ma femme parut indifférente à cette nouvelle.
+Pourtant nous ne nous étions pas séparés une nuit. Mais, pleine de sens
+et de raison, elle jugeait bonne mon absence de Constantinople en ce
+moment; je retrouverais ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne fut pas
+question pour elle de quitter Tchoubouklou. Elle avait pris racine en
+terre d’Asie. L’Orient-express m’emmena donc seul. Le malheur fut que,
+sans nous être concertés, l’Irlandaise et son Américain de mari qui
+avait un congé de six mois partissent, par le même train vingt-quatre
+heures plus tard. Cette coïncidence ne pouvait manquer d’être exploitée.
+On raconta que Daiana voyageait avec moi, sans son mari, et qu’elle
+occupait, ô cynisme, le coupé voisin du mien.
+
+Isabelle ne m’avait pas accompagné à la gare, sinon elle aurait vu
+elle-même la créance qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais elle
+redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher sa tristesse. Elle me fit
+ses adieux à Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme certaines
+arrivèrent à notre yali. Isabelle fut atterrée. Jusqu’ici elle avait
+choisi de vivre dans le doute: je m’amusais sur la rive d’Europe, je
+dansais avec l’Irlandaise, on nous voyait ensemble. Comment empêcher les
+langues de se déchaîner? Mais cela prouvait-il que je la rencontrasse en
+secret? Notre voyage à deux ne permettait plus, hélas! d’interprétation
+favorable. Il fallait accepter l’idée que Daiana était une maîtresse. Le
+plaisir qu’Isabelle était prête à m’accorder allait donc jusque-là! Elle
+avait souvent tourné autour de cette idée sans oser la regarder en
+pleine lumière. Maintenant rien ne restait dans l’ombre. Il y avait de
+quoi s’étonner! il y avait de quoi souffrir! Pendant l’été, Isabelle
+m’avait trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, joyeux et
+tendre. Avais-je cessé de l’aimer? Non, certes. Dans l’atmosphère de
+notre yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. Que ne
+donnerait-elle pour m’avoir encore? Mais j’étais parti, j’avais quitté
+Constantinople! Sous d’autres cieux, je l’oublierais! Une aventurière,
+experte à séduire les hommes et à se les attacher, m’avait enlevé!
+
+Cependant elle recevait de moi de longues et affectueuses lettres. Elle
+ne se rassurait pas et imaginait que je voulais adoucir sa peine. Mais
+ces lettres étaient écrites sous les yeux d’une rivale! Est-il pire
+tourment? Elle passa près de deux semaines angoissées.
+
+Je revins! avec un peu de retard dû aux lenteurs des bureaux. Elle ne
+m’attendait plus. Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas
+maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent qu’elle avait cru me
+perdre.
+
+Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se reprit vite. J’apprenais à
+connaître l’admirable caractère de ma femme. Elle n’admettait pas d’être
+plainte. Un grand orgueil la soutenait et la poussait à prendre la
+responsabilité de notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait
+entraîné loin du commerce des hommes? Elle avait à prouver que nous
+devions être heureux, elle et moi, plus que si nous avions mené la vie
+banale qui eût été la nôtre en Europe. Elle n’entendait pas s’avouer
+vaincue. Dans l’inquiétude où elle était, elle cherchait les causes de
+son échec. Et d’abord elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement ses
+goûts et de n’avoir pas pensé aux miens. Lorsqu’au début de notre
+mariage, je sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser seul au
+milieu d’une société brillante, mais de me déplaire en ne m’y
+accompagnant pas. Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas de
+plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, elle n’aurait pu me
+protéger contre certains assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur
+(j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, un démon qui, à certains
+moments imprévisibles, se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, à
+rien. Quelle menace! Et comment l’écarter?
+
+Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait à me communiquer ses
+pensées. Si j’en avais connu le cours douloureux, je l’aurais vite
+rassurée en lui disant que pas une minute je n’avais eu l’idée de la
+quitter pour suivre la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un lent
+travail de réflexion s’opérait en elle et l’amenait à me regarder sous
+un jour nouveau. «Ce démon vivant dans ma chair, comment le détruire? et
+si cela n’était pas en son pouvoir, comment le domestiquer?» Voilà le
+thème de ses méditations. Il fallut quelques mois pour que j’en
+découvrisse l’aboutissant et je vis alors seulement jusqu’où l’amour et
+l’audace, mêlés à la crainte de me perdre, avaient conduit la solitaire
+Isabelle.
+
+ * * * * *
+
+Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais chez moi et qu’avant de
+rejoindre Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée,
+j’entendis venant du fond de l’appartement le son grêle d’une guitare.
+Ce n’était pas la première fois qu’un des serviteurs se divertissait
+ainsi au jardin ou dans le pavillon de la cuisine. Mais il me parut
+qu’une main plus savante m’envoyait aujourd’hui des accords et des
+modulations que je ne connaissais pas.
+
+Je me mis à la recherche du musicien et arrivai à une petite chambre
+éloignée. J’y trouvai le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait pas de
+retour, assis sur un divan et, à ses pieds, un homme vêtu de noir,
+coiffé de la kola persane. Il y avait peu de lumière et je ne distinguai
+de lui qu’une figure assez ronde, trouée par la petite vérole. Il tenait
+une guitare double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva et resta
+immobile, les mains croisées sur le ventre. Agop m’expliqua aussitôt que
+mirza Ali était un lettré persan de grand mérite. Il l’avait rencontré
+naguère à Téhéran. Mirza Ali se rendait en Europe pour examiner dans les
+bibliothèques les manuscrits de son pays; il n’était pas sans
+ressources, et en chemin séjournait à Constantinople.
+
+Le mirza parlait français. Les yeux baissés, tortillant ses doigts un
+peu gros, il me fit un compliment avec tant de finesse naturelle et
+acquise, jointe de la façon la plus raffinée à une réserve et à une
+grâce respectueuses, que je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine
+et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt notre yali. Nous
+causâmes des poètes persans que je lisais en traduction. Il corrigea
+sur-le-champ la version que je donnais de quelques vers et les fit
+apparaître dans une beauté nouvelle.
+
+Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger chez moi, où il habitait, je
+l’appris plus tard, depuis une semaine.
+
+En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. Tout ce qui venait de
+l’Asie, tout ce qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait excellent.
+Elle voulut voir le mirza et, le repas terminé, elle descendit. Mirza
+Ali s’exprimait avec un peu de difficulté. On pensait d’abord qu’il
+n’arriverait pas où il voulait aller, mais finalement il trouvait un
+chemin inattendu et charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi par
+petites touches en apparence insignifiantes et même parfois triviales la
+Perse fleurie, cultivée et rare des poètes.
+
+La journée n’était pas achevée que j’avais décidé d’apprendre le persan
+sous la direction du mirza. Isabelle approuvait.
+
+Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends une chose je m’y
+jette avec passion. Me voilà donc plongeant en compagnie du mirza dans
+l’étude du persan. Si l’écriture arabe en est difficile pour un
+Européen, la langue elle-même est d’une grande simplicité et ne présente
+pas plus de complications grammaticales que l’anglaise.
+
+Au bout de quelques semaines, je commençai à lire des vers d’Omar
+Khayyam. Alléguant la mauvaise saison et une avarie au moteur du canot,
+je n’acceptais pas d’invitations à Péra. Dès le dîner fini je descendais
+au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. Belles et tranquilles
+soirées à la lueur de la lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu de
+la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une voix persuasive m’appelait.
+Ah! je ne pensais point à l’Europe alors! Un rythme nouveau menait mes
+travaux et mes jours.
+
+Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa guitare persane à double
+caisse dont les cinq cordes étaient accordées au quart de ton et, après
+des préludes interminables, avançait tout à coup d’une main sûre dans un
+thème simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, le perdait,
+le retrouvait, faisant s’épanouir devant mes yeux les arabesques
+hardies, folles et précises, des tapis anciens d’Ispahan. Puis c’étaient
+de longs silences où nous partions pour des rêveries lointaines et
+souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait disparu emportant son
+tar.
+
+Un jour, c’était le 21 mars--je me souviens que le temps était mauvais
+et que la pluie battait les vitres--il m’expliqua, une fois le travail
+terminé, qu’à cette date où le printemps apparaît les Persans célèbrent
+l’an nouveau, le nôrouz.
+
+--On s’en va alors dans un jardin près de la ville avec un ami, on
+récite des vers et l’on joue du tar.
+
+A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant sa guitare, il
+improvisa sur le thème du printemps, la vie renaissait sous ses doigts
+habiles, je sentais la sève universelle couler dans mes veines. Cela
+dura longtemps... Quand je revins à moi, j’étais seul...
+
+L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement des pensées qui
+avaient une forme sonore et un rythme. Un bruit de pas léger me fit
+tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait ainsi magiquement son
+apparition à la date fixée?
+
+Je levai la tête. Une fille était là enveloppée du tcharchaf noir dont
+les femmes se couvrent pour circuler hors de la partie de la maison qui
+leur est réservée. Voyant que j’étais seul, elle le laissa tomber et je
+reconnus à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, presque l’amie
+d’Isabelle. Il y avait des mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle
+accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, silencieuse, restait entourée
+de voiles. Aujourd’hui je découvrais soudain qu’elle n’était plus une
+enfant, mais une de ces adolescentes au visage de lune, une de ces
+idoles adorées des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, faite
+pour l’amour. Ma maison, mystérieuse comme toutes les maisons d’Orient,
+recelait un trésor, et je ne le savais pas!
+
+Un instant, je sentis le feu doux de ses yeux sur les miens, puis elle
+baissa les paupières et, approchant encore, me tendit une timbale en
+argent qu’elle m’apportait.
+
+--O bey effendi, dit-elle, la khanoum a préparé ce verre de chira
+qu’elle vous envoie.
+
+Elle parlait un français pur, mais d’une voix dont les sonorités
+chantantes n’étaient pas de notre pays.
+
+--Comme te voilà grandie, Djémila! dis-je. Où donc te caches-tu que je
+ne te vois jamais!
+
+--Je suis toujours avec la khanoum quand elle est seule, répondit-elle
+avec un peu d’orgueil.
+
+Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne s’attachait à rien.
+Soudain, sans qu’aucune cause apparente eût motivé cette question, je
+demandai:
+
+--Sais-tu que le printemps commence aujourd’hui?
+
+--Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant.
+
+Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements à l’adresse de la
+khanoum. Derrière elle, un parfum de musc traînait.
+
+Un moment je rêvai, puis sautai sur mes pieds et courus à la fenêtre que
+j’ouvris. Changement subit de décor: il ne pleuvait plus; quelques
+nuages filaient vers le sud dans un ciel qu’éclairait une lune d’or à
+son second quartier. De petites vagues clapotaient sur l’appontement du
+yali. Un oiseau de nuit en chasse passa. L’air était froid, mais n’avait
+pas l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine: «C’est le
+printemps, me dis-je, c’est le printemps qui arrive!»
+
+ * * * * *
+
+Une heure plus tard, je fis compliment à Isabelle de Djémila.
+
+--Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu pas à la marier?
+
+--Je me passerais difficilement d’elle, répondit ma femme. Et puis
+voudrait-elle quitter notre maison?
+
+ * * * * *
+
+Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque je travaillais, Djémila
+entrait portant une boisson. Parfois mirza Ali était encore là; le plus
+souvent elle semblait attendre qu’il fût parti. Sa visite prenait alors
+les allures d’un rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien; je me
+bornais à admirer celle qui venait à moi dans la nuit.
+
+Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et fantasque. Un jour
+Djémila se montrait pareille à l’échanson aux lèvres de rubis d’une
+miniature persane. Deux boucles de cheveux passant sous le turban
+encadraient son frais et beau visage; elle portait de grandes culottes
+larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin; une chemisette de tulle
+pailleté d’argent enfermait un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue
+comme une bayadère hindoue, de pantalons étroits, recouverts d’une ample
+robe de mousseline transparente des Indes où passaient des fils d’or.
+Des rangs de pierres de couleur lui encadraient les bras, le cou, et
+descendaient en bruissant jusqu’aux seins.
+
+Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je goûtais le plaisir de la voir
+aller et venir dans la pièce à demi éclairée et de regarder ses pieds
+nus, délicats fouler mes tapis anciens. Pour qu’elle ne s’en allât pas
+tout de suite, je lui demandais de me rendre quelque menu service, de
+m’apporter un livre qui était hors de la portée de ma main, ou une boîte
+d’allumettes. Accroupie sur les talons, elle me donnait l’objet réclamé.
+J’admirais la souplesse animale de ce jeune corps, la courbure de la
+croupe, le cintrage des reins tendus.
+
+Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il ne montrait pourtant d’aucune
+manière qu’il s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, la
+guitare à la main. Il ne tournait même pas la tête lorsqu’elle venait.
+Je m’étonnais de ce qui paraissait être une faute de tact chez un homme
+si fin, si sensible. Il grattait distraitement des accords sur le tar,
+en manière de prélude. Djémila, curieuse, écoutait. Mais le mirza n’en
+finissait pas de préluder et elle nous quittait, comme si ses ordres
+étaient, du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder auprès de moi. Peu à
+peu je m’habituai à la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus
+attention.
+
+Une fois, manquant de cigarettes, je demandai à Djémila de m’en chercher
+une boîte. Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma une cigarette,
+puis me la tendit. Cette façon de faire se pratique en Orient, mais elle
+n’était pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement de cœur en
+portant à ma bouche la cigarette qui m’apportait, tiède encore, le
+parfum des lèvres de cette belle fille.
+
+Chaque soir, je l’attendais impatiemment. Je tirais ma montre. Je
+faisais quelques pas vers la porte... Elle arrivait! Je prenais de ses
+mains le verre de chira...
+
+Maintenant tout me retenait dans notre yali, Isabelle semblable à
+elle-même, mon travail avec le mirza, cette lente promenade à travers
+les jardins fleuris de la pensée persane, la musique d’Asie qui
+pénétrait de jour en jour plus profondément en moi, et enfin
+l’apparition dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. Que demander
+encore? Que pouvait m’offrir la rive d’Europe?
+
+Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement à la petite Djémila?
+Je l’avais regardée d’abord avec curiosité et admiration, un peu comme
+une figure détachée d’une miniature persane. Elle avait la noblesse
+inimitable de port, le visage fier, candide et voluptueux des
+adolescentes qu’ont représentées les peintres de jadis? Mais bientôt un
+désir impérieux m’envahit: je ne songeais qu’à jouir d’elle, comme un
+homme d’une fille intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. Je ne
+perdais pas, ici au moins, mon temps à des rêveries sentimentales.
+J’avais fait mes écoles...
+
+Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais à me connaître, je savais non
+pas ma faiblesse, mais la force avec laquelle un désir nouveau s’empare
+de moi et combien il m’est difficile d’y résister. Mais Isabelle? mais
+toute ma vie harmonieuse dans ce yali? Risquerai-je de la détruire pour
+la satisfaction d’un caprice? J’étais un homme; je devais peser les
+conséquences de mes actes. Sans doute, je me permettais beaucoup, mais à
+distance, loin de ma femme. Une passade sur la rive d’Europe était sans
+importance. Tout restait dans le vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant
+de l’Irlandaise? Nulle certitude.--Avoir une maîtresse dans la maison
+même où vivait Isabelle à qui j’étais attaché par mille liens que je ne
+songeais pas à rompre, la chose était grave. Comment le lui cacher?
+Bientôt épiés, nous serions à la merci de l’indiscrétion ou de la
+jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous surprendre... Mais le
+conflit éternel du drame classique entre le devoir et la passion se
+présentait devant mes yeux à travers la fumée d’une cigarette de tabac
+turc. Et puis, le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un bleu
+d’outre-mer au-dessus de nos têtes! et les beaux nuages dorés qui
+venaient du sud! et la douceur de vivre sur ces rives! L’atmosphère ne
+prêtait pas au tragique.
+
+Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut encore la force de discuter
+un jour avec Isabelle la question Djémila. Je lui dis assez sérieusement
+qu’il fallait marier cette fille, qu’elle était jolie, qu’il était
+inhumain de l’enfermer chez nous et que je me chargeais de lui assurer
+une petite dot.
+
+Isabelle me parut attentive au ton de mes paroles; ses yeux étaient
+attachés sur les miens; elle me prit la main et la garda. Mais elle
+répondit:
+
+--Djémila a du cœur et nous aime. Je l’aime aussi. Ne nous séparons
+point d’elle aujourd’hui. Plus tard...
+
+Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent et, pour un instant,
+donnèrent de la force aux scrupules qui m’avaient fait intervenir auprès
+d’elle. Et pourtant avec quelle joie--ô contradictions d’un cœur
+sincère!--les entendis-je! Djémila ne partirait pas. Pour apaiser ma
+conscience, j’insistai. Que risquais-je? je savais maintenant que la
+décision d’Isabelle était irrévocable.
+
+ * * * * *
+
+Je continuai donc à recevoir la visite nocturne de Djémila. Parfois nous
+causions. Sa voix d’une extrême douceur vibrait presque plaintivement
+sur les terminaisons en or, en our et en ar. Le français parlé par elle
+devenait la plus musicale des langues. Je pensais aux Persans qui
+gardent un rossignol en cage. Nous échangions à peu près autant d’idées
+que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais que cette conversation, par
+ce qu’elle contenait d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle visait, me
+paraissait intéressante!
+
+--Quel âge as-tu? lui demandai-je un jour.
+
+--Quinze ans, bey effendi.
+
+--Une enfant! conclus-je machinalement.
+
+Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait ce mot. Elle était maigre,
+il est vrai, mais, les hanches et les seins développés comme il
+convient, et pas plus. Les vers d’un poète né à Constantinople étaient
+sur mes lèvres quand je la regardais et me troublaient:
+
+ ... lorsqu’il a vu son sein
+ Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main.
+ Sur le coing parfumé le doux printemps colore
+ Une molle toison intacte et vierge encore.
+
+Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de
+Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma
+femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente? Je rêvai un
+instant. Puis je dis:
+
+--Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir
+d’un Européen? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que
+rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût
+vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est
+constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer
+avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait.
+
+Et après?
+
+Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais
+me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise
+jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté
+d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts
+murs de notre yali? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur
+son cœur. Nous partagions le même lit; le matin, à peine éveillée, son
+corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient: «Ma vie!»
+
+Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je
+descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la
+victoire avant que d’ouvrir la porte.
+
+Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à
+gratter le tar; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui
+semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et
+passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de
+sens, les mots «fidélité», «foi conjugale», ne se présentaient même pas
+à l’esprit.
+
+Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais
+son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit
+d’un pas sur un escalier!) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un
+philtre. Elle disait les mots attendus:
+
+--O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a
+préparé.
+
+Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues,
+parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait
+pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos
+regards? Devinait-il ce qui se passerait entre nous? Pensait-il que la
+musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes? Je
+ne sais. Mais soir après soir,--nous étions maintenant à la fin
+d’avril--je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le
+Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument.
+
+Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le
+sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et
+moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le
+français--pour les sujets simples nous commencions à causer en
+persan--ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il
+semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un
+paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une
+longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans
+les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A
+suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter,
+bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous
+un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de
+vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient
+propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré,
+il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses
+doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard,
+sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des
+phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et,
+revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse
+et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la
+possibilité de fuir.
+
+Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale.
+Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait
+conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où
+j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y
+était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali
+continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans
+le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait
+à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le
+mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au
+_Livre des Rois_, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit
+le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme
+que je ne connaissais pas... Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où
+Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare,
+deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt
+disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé
+se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros.
+Était-ce Témimé? Était-ce Djémila? Était-ce Rustem? Était-ce moi?
+
+Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse
+écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre.
+Où étais-je alors? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie; je
+succombais à ses enchantements.
+
+ * * * * *
+
+Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne
+nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait
+d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement
+que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être... Mais sa
+présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas? Pourtant
+j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous
+laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire.
+
+Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté
+de moi:
+
+--Assieds-toi, petite.
+
+Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds.
+
+Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il
+s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y
+faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que
+j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers
+la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en
+avait gagné le seuil et l’allait franchir.
+
+--Tu t’en vas? dis-je surpris.
+
+--_Khasté hastam, khan_ (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en
+persan, puis il disparut.
+
+Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la
+tête la fit semblable à une biche effrayée. «Le plus ravissant
+animal...» pensai-je.
+
+Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter?... Je tendis la
+main et saisis la sienne. Ce geste inattendu--jamais je ne l’avais
+touchée--lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas,
+elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put
+retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche.
+Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle
+élevé par la nature entre elle et l’homme.
+
+La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse
+et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé
+derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses
+yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie,
+sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que
+nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et
+selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa
+maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission
+était de me plaire. Elle y avait réussi.
+
+Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements.
+
+--Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte.
+
+Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la
+voir--peut-être m’abusai-je--un peu triste. L’image de Djémila
+m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser
+Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à
+Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma
+proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite,
+je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était
+voilée à la turque; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi
+le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes
+d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine
+ridée par le vent.
+
+A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui
+est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous
+louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques
+et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des
+écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux.
+Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant
+un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une
+pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé.
+
+Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua
+sur la pierre. La pièce ne tomba pas.
+
+--Qu’as-tu demandé? lui dis-je.
+
+Le visage de ma femme s’éclaira.
+
+--Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses
+beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant.
+
+Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec
+Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas
+travailler.
+
+Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers
+onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza--il semblait que tout fût
+réglé de façon immuable--pinça les cordes pour la dernière fois
+(l’accord de Témimé!) et disparut.
+
+Djémila restait debout attendant mon désir.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la
+pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui
+près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots
+montèrent en moi: «Une volupté sans fièvre.» La terre asiatique tenait
+ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas... Et
+cette fille neuve...
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
+ 21 AVRIL 1927 PAR
+ L’IMPRIMERIE FLOCH,
+ A MAYENNE (FRANCE).
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 ***
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">CLAUDE ANET</p>
+
+<h1>LA<br>
+<span class="large">RIVE D’ASIE</span></h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+BERNARD GRASSET<br>
+61, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES</span></p>
+
+<p class="c">1927</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul><li><span class="sc">Voyage idéal en Italie</span>, <i>épuisé</i>.</li>
+<li><span class="sc">Petite Ville</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Les Bergeries</span>, <i>épuisé</i>.</li>
+<li><span class="sc">La Perse en Automobile</span>, <i>épuisé</i>.</li>
+<li><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>, <i>épuisé</i>.</li>
+<li><span class="sc">La Révolution russe de mars 1917 à juin 1918</span>, 4 volumes (Payot
+éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Ariane, Jeune Fille russe</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Quand la Terre trembla</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">L’Amour en Russie</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Les 144 Quatrains d’Omar Khayyam</span>, <i>en collaboration avec Mirza
+Muhammed Kasvini, épuisé</i>.</li>
+<li><span class="sc">Feuilles persanes</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Tsar Saltan</span>, <i>traduit de Pouchkine, décoré et illustré par N. Gontcharova,
+épuisé</i>.</li>
+<li><span class="sc">Notes sur l’Amour</span>, <i>avec des dessins de Pierre Bonnard, gravés sur bois
+par Y. Mailliez</i> (G. Crès, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Théâtre</span>, 1<sup>er</sup> vol. (<i>Mademoiselle Bourrat</i>. — <i>La fille perdue</i>) (Bernard
+Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">La Fin d’un Monde</span> (Bernard Grasset, éditeur).</li>
+<li><span class="sc">Suzanne Lenglen</span> (Kra éditeur).</li></ul>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="narrow top4em noindent"><span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> : <span class="xsmall">DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR
+MONTVAL</span> (<span class="xsmall">CANSON ET MONTGOLFIER</span>), <span class="xsmall">NUMÉROTÉS MONTVAL</span>
+1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET I A IV</span> ; <span class="xsmall">DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE
+RIVES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS ANNAM</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET I A IV</span> ; <span class="xsmall">VINGT-SIX EXEMPLAIRES
+SUR VÉLIN D</span>’<span class="xsmall">ARCHES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS ARCHES</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 20 <span class="xsmall">ET
+I A VI</span> ; <span class="xsmall">SEIZE EXEMPLAIRES SUR OR TURNER</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS OR
+TURNER</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 12 <span class="xsmall">ET I A IV</span> ; <span class="xsmall">CENT DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN
+PUR FIL LAFUMA</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 100 <span class="xsmall">ET I A X</span> ;
+<span class="xsmall">SEPT EXEMPLAIRES SUR RONSARD GRIS LOUIS MULLER</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
+RONSARD</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 5 <span class="xsmall">ET I ET II</span>.</p>
+
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS<br>
+SONT RÉIMPOSÉS IN-</span>4<sup>o</sup> <span class="xsmall">TELLIÈRE</span></p>
+
+
+<p class="narrow noindent"><span class="xsmall">ET ENFIN NEUF CENT DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS</span>,
+<span class="xsmall">FORMAT IN-SEIZE DOUBLE COURONNE</span>, <span class="xsmall">CONSTITUANT
+PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION</span>,
+<span class="xsmall">NUMÉROTÉS ALFA</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 880 <span class="xsmall">ET I A XXX</span>.</p>
+
+
+<p class="c gap">Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
+réservés pour tous pays.</p>
+
+<p class="c i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> Claude Anet, 1927</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>… J’ai été un adolescent précoce et timide.
+A l’heure où je goûtais les <i>Géorgiques</i> et où
+Virgile, avant Lucrèce, donnait une forme
+antique aux émotions confuses qu’éveillait en
+moi le spectacle de la nature, je sentis les
+premières fièvres d’un sang tumultueux. Je ne
+courais pas après une jeune paysanne, mais
+je poursuivais Galatée sous les saules. Elle
+fuyait et me laissait déçu. Plus heureux lorsque
+je rêvais, je serrais une nymphe dans mes bras
+et mêlais mes membres maladroits aux siens.
+J’étais élevé à la campagne, sans camarades.
+Le moindre lycéen aurait pris en pitié mon
+inexpérience. Sain et fort jusqu’à l’excès, je
+courais, je nageais, je montais à cheval ; je me
+fatiguais sans parvenir à calmer l’ardeur qui
+me dévorait.</p>
+
+<p>Ma mère vivait fort à l’écart dans sa propriété.
+Elle voyait le plus souvent des amies
+de son âge qui ne faisaient guère attention à
+moi, ni moi à elles. Parfois arrivait de Paris
+une femme jeune, élégante, parée. Que de
+désirs elle éveillait en ce grand garçon qui restait
+immobile et muet, assis dans un coin ! Elle
+causait avec ma mère, et cependant, à distance,
+je prenais possession d’elle. Alors je la déshabillais
+sans crainte, je l’étendais nue sur un
+divan, nos vies se confondaient.</p>
+
+<p>Mais quand, à son départ, je l’accompagnais
+jusqu’à sa voiture, je ne savais que dire. La
+robe dont elle était vêtue l’isolait comme une
+armure magique que l’on ne peut toucher sans
+tomber foudroyé. Comment imaginer que je
+pourrais la lui enlever ? Comment croire que
+cette dame convenable et mondaine, amie de
+ma mère, je la verrais en chemise et en pantalon,
+que j’entourerais sa taille de mon bras,
+que ma main inexperte s’approcherait d’un
+sein délicatement fleuri ? Elle m’adressait la
+parole. Gêné même dans mes regards, je me
+détournais n’osant répondre. J’avais quatorze
+ans…</p>
+
+<p>Je me souviens avec terreur de cette époque
+où la sève montait en moi si violemment que
+j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me
+dominer sans y réussir et ce combat contre
+nature me laissait irritable, abattu, dégoûté de
+tout.</p>
+
+<p>Ma mère, si attentive aux moindres variations
+de ma santé, ne se doutait pas de la crise
+que je traversais. Elle se faisait mille soucis ;
+un coup de froid, une courbature, au plus léger
+malaise, elle demandait le médecin. Qu’était
+une migraine ou un rhume comparé à la tempête
+qui me secouait ?</p>
+
+<p>Il aurait fallu qu’une femme me prît par
+la main. Aucune ne s’occupa de ce garçon
+poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix
+changeante.</p>
+
+<p>Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas le
+même trouble. Auprès d’elles, j’étais libre,
+empressé, ardent à plaire. La sensualité si
+pesante à mes heures de solitude ne m’accablait
+plus lorsque j’étais en leur compagnie.
+Pourtant nous échangions des caresses charmantes ;
+c’étaient des serrements de mains, un
+bras passé sous un autre, parfois des baisers
+dérobés, mais surtout mille paroles tendres,
+une sympathie entière, un mouvement vif de
+cœur à cœur. Je garde un souvenir délicieux
+de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain
+pur qui calme de lourdes fièvres.</p>
+
+<p>Les jeunes filles, je les voyais surtout dans
+la belle saison, car nous habitions un pays
+assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des
+visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient,
+c’était soudain un bruit bien inattendu de
+fête.</p>
+
+<p>Ma mère, malgré son goût pour l’isolement,
+avait conservé ses relations, moins pour elle
+que pour moi.</p>
+
+<p>Je préparais la première partie de mon
+baccalauréat quand nous apprîmes que la propriété
+la plus voisine de la nôtre, inhabitée
+depuis longtemps, avait été achetée par des
+étrangers. Les étrangers, c’étaient pour nous
+des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient
+du Midi et s’appelaient Maure. Je
+leur rêvai tout aussitôt une ascendance sarrasine.
+Grand émoi dans le pays, car on gardait
+chez nous une méfiance un peu paysanne
+envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure ?
+Les verrait-on ? On sut bientôt que M. Maure
+était avocat et qu’il ne passerait jamais beaucoup
+de temps aux Ormeaux qu’il avait
+acquis. L’été venu, il y installa sa femme et
+ses enfants, et repartit.</p>
+
+<p>Peu de temps après, M<sup>me</sup> Maure fit une
+visite à ma mère. Nous étions à causer devant
+la maison sous les lauriers-roses et les orangers,
+lorsque M<sup>me</sup> Maure et sa fille aînée
+parurent.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Maure était une femme d’une quarantaine
+d’années, assez forte, assez commune,
+mais bonne et simple. Telle je la jugeais
+au premier jour, telle elle fut lorsque je la
+connus davantage. Comme on voit, elle ne
+trompait pas son monde et se livrait tout de
+suite.</p>
+
+<p>Derrière elle, sa fille… Par quel miracle
+apercevons-nous au premier coup d’œil jeté
+sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce
+qu’un instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous
+donnons du prix ?</p>
+
+<p>Au moment même où M<sup>lle</sup> Maure descendit
+la première des marches qui mènent du
+salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était
+dans sa taille moyenne parfaitement proportionnée,
+que les membres s’attachaient souples
+au corps, que les pieds étaient étroits, les
+mains allongées, les poignets fins, la tête
+petite, les dents éblouissantes, et les yeux noirs
+riants et les plus doux du monde.</p>
+
+<p>Henriette Maure avait seize ans, — mon
+âge, — jeune fille déjà, alors que je restais
+encore un adolescent mal dégrossi. Elle était
+aimable et bonne, pareille en cela à sa mère ;
+en elle, rien que de naturel et de simple,
+même sa coquetterie qui paraissait involontaire
+et qui l’était, sans doute. Il semblerait
+qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante
+fille, — car nous fûmes intimes dès le premier
+jour, — j’aurais dû m’éprendre d’elle et que
+des sentiments si forts et longtemps sans objet
+allaient enfin trouver à qui s’offrir. Mais non,
+Henriette n’était pour moi qu’une amie, la
+plus tendre des amies, et dans mes rêves, ce
+n’est pas elle qui apparaissait.</p>
+
+<p>La propriété des Maure jouxtait la nôtre ;
+d’une maison à l’autre, à peine dix minutes.
+Le sentier qui y conduisait longeait d’abord
+un champ, puis traversait un petit bois de
+chênes où coulait le ruisseau qui séparait nos
+terres. Je franchissais le pont, j’étais chez
+nos voisins. La maison était ancienne et sans
+prétention. Aux heures chaudes, M<sup>me</sup> Maure
+se réfugiait sous les tilleuls de la cour. Elle
+me gardait un instant, s’informant de la santé
+de ma mère, des gens du pays. Puis elle me
+disait :</p>
+
+<p>— Je vous ai assez retenu, Philippe, allez
+vers la jeunesse. Elle est là-bas.</p>
+
+<p>Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux
+au tronc blanc mariaient la grâce flexible de
+leurs branches aux masses lourdes des sapins.
+J’y retrouvais Henriette, avec quelques cousines
+ou amies qui passaient l’été chez les
+Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi
+parlions-nous ? de ce qui occupe les pensées
+des adolescents. Nos propos étaient parfois
+d’une singulière hardiesse, mais comme pour
+la pure Iphigénie « l’innocence habitait dans
+nos cœurs ». C’était une cour d’amour platonique
+et sans expérience. Des couples se
+formaient. Un de nos voisins, un garçon de
+dix-neuf ans, au visage pâle, boutonneux et
+âpre, qui préparait à Paris l’école polytechnique
+était épris d’Henriette qui se moquait
+de lui.</p>
+
+<p>Je ne la quittais guère. Elle m’avait élu
+son ami. Et de l’ami, elle faisait un confident,
+me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais
+pas choisi. Mais, par une singulière contradiction,
+je paraissais me plaire dans le
+caractère qu’elle me prêtait. J’affectais d’être
+supérieur aux faiblesses du cœur ; je feignais
+de croire que l’amitié est au-dessus de
+l’amour, d’essence plus rare, et qu’entre deux
+êtres tels que nous, seule elle peut porter
+d’abondantes moissons. Ainsi je me trompais
+moi-même.</p>
+
+<p>Cependant une admiration si vive avait
+quelque peine à se concilier avec l’amitié, et
+si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris
+que c’était de bien autre chose qu’il s’agissait.
+Je lui faisais mille compliments de tout ce que
+j’aimais en elle, je lui prenais les mains… Et
+je n’avais pas envie de la serrer contre moi
+et de poser mes lèvres sur sa bouche souriante !</p>
+
+<p>Bien mieux, de son consentement, avec son
+appui et sa complicité, je courtisais une de
+ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or,
+au teint plus délicat que la fleur du pêcher.
+Gertrude était timide et rêveuse, Henriette
+prompte et hardie. Lorsque nous étions tous
+trois ensemble, Henriette parlait pour sa cousine
+et ne cessait de la taquiner à mon sujet,
+la menaçant de me dire ce que Gertrude
+n’osait m’avouer elle-même. Gertrude rougissait
+et levait sur Henriette des beaux yeux
+suppliants.</p>
+
+<p>Une fois, à la fin du jour, nous étions assis
+sur la mousse au pied d’un sapin, Henriette
+m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine
+étaient admirables.</p>
+
+<p>— Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle
+s’agenouille pour sa prière, le soir, en
+chemise de nuit !</p>
+
+<p>— Mais, Henriette…, soupirait Gertrude.</p>
+
+<p>— Ses cheveux tombent alors jusque sur
+ses jambes. Elle est baignée de lumière. Il
+faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle, il le
+faut… et, d’un geste rapide, elle enleva les
+deux épingles qui soutenaient les épaisses torsades
+de cheveux.</p>
+
+<p>Ils s’écroulèrent. Malgré les protestations
+de Gertrude, Henriette voulut me les faire
+toucher. J’y plongeai mes deux mains. Je
+sentis leurs mille caresses subtiles à fleur de
+peau.</p>
+
+<p>Gertrude maintenant restait immobile,
+comme engourdie.</p>
+
+<p>— Mais, Philippe, embrassez-la, dit Henriette,
+je ne vous regarde pas.</p>
+
+<p>Je me penchai vers la jeune fille, cherchant
+sa bouche. Elle détourna la tête et mes lèvres
+ne rencontrèrent que sa joue rougissante.</p>
+
+<p>Telle était l’atmosphère dans laquelle nous
+vivions.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’automne arriva trop vite. Une à une les
+maisons du voisinage se fermèrent et les Maure
+annoncèrent leur départ. Gertrude et sa mère
+les devançaient de quelques jours. Henriette,
+feignant de s’attendrir sur le malheur de notre
+séparation, nous ménagea une dernière entrevue.
+C’était dans une partie du bois assez
+écartée où nous aimions à nous réfugier. J’y
+trouvai Gertrude seule, hésitante, voulant
+fuir. Je la retins, je la rassurai, je lui demandai
+si elle m’oublierait vite, s’il y avait pour moi
+une place dans son cœur, et quel souvenir elle
+garderait des heures que nous avions passées
+ensemble.</p>
+
+<p>Par un dédoublement curieux, je m’aperçus,
+en ce moment où d’autres préoccupations
+semblaient devoir m’absorber, que ma voix
+prenait pour prononcer ces mots une douceur
+persuasive et touchante que je ne lui connaissais
+pas, une qualité musicale qui m’émut
+moi-même. Et je parlais autant pour me plaire
+que pour gagner Gertrude.</p>
+
+<p>Celle-ci ne fut pas insensible à l’accent de
+la mélodie que je lui murmurais et je vis bientôt
+l’effet produit, moins par mes paroles que
+par le ton sur lequel elles étaient dites. Elle me
+serra les mains, ses yeux s’emplirent de larmes,
+elle pencha la tête sur mon épaule.</p>
+
+<p>Je couvris de baisers sa figure humide de
+pleurs. Je trouvai du charme à ces baisers,
+mais, faut-il l’avouer ? ces caresses échangées
+m’émurent à peine. Ma curiosité y était plus
+intéressée que mes sens. Et mon cœur restait
+de glace…</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, j’allai chercher Henriette
+pour une dernière promenade. Elle partait
+le lendemain. Par un besoin de secrète
+harmonie, nous choisîmes non pas les bois où
+souvent avaient retenti les éclats de rire de
+notre bande folle, mais une plaine morne que
+dominait une colline et qui avait été longtemps
+un marécage. Aujourd’hui des fossés la traversant
+en drainaient les eaux. Elle était nue et
+triste, quelques touffes de ronces épineuses
+seules y poussaient. Le ciel gris, bas, plein des
+brumes de l’automne, s’appuyait sur le fin
+clocher d’une église au sommet du coteau.
+Dans les champs, on brûlait les feuilles et les
+tiges des pommes de terre. Les fumées traînaient
+et ne s’élevaient qu’avec peine. Longtemps
+nous marchâmes sans parler. Enfin
+Henriette rompit le silence.</p>
+
+<p>— Dire que je regretterai même cette
+pauvre plaine lorsque je serai à la ville. Je vous
+envie de rester ici.</p>
+
+<p>Je ne répondis pas. Je venais de comprendre
+que rien dans ce pays qui m’était
+cher n’aurait plus de charme pour moi du
+jour où Henriette l’aurait quitté. La surprise
+de ce sentiment nouveau, la pensée de l’isolement
+où le départ d’Henriette me laisserait,
+me serrèrent le cœur au point que je fus
+obligé de m’arrêter.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle
+dans mes yeux ? Il me parut qu’elle pâlissait.
+Elle se mordit la lèvre, puis, avec un
+mouvement d’épaule que je ne sus comment
+interpréter, elle dit :</p>
+
+<p>— Il faut rentrer.</p>
+
+<p>Le lendemain elle partit, me laissant désespéré
+et fou de joie. J’aimais !</p>
+
+<p>L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir
+une âme moins enflammée que ne l’était
+la mienne. Le monde transformé s’éclaira
+d’une lumière inconnue ; je sentis s’agiter en
+moi la force qui anime la nature ; je fus enfin
+une parcelle vivante de l’antique et toujours
+jeune univers. Mes livres participèrent de cet
+enchantement. Je les avais lus avec les yeux
+de l’esprit ; ma sensibilité cette fois-ci s’émut.
+Les romans me racontèrent mon histoire ; les
+livres de science eux-mêmes me parlaient un
+langage que je comprenais pour la première
+fois. C’est alors que mon professeur me mit
+entre les mains l’<i>Origine des espèces</i>, de Darwin,
+et je n’oublie pas l’émotion que j’en
+éprouvai. Je crus voir s’ouvrir les portes longtemps
+fermées du temple. Les secrets m’étaient
+révélés de la vie qui palpite, identique, en tous
+les êtres. Et, au même moment, je découvrais
+que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait
+désormais mon maître. Mais sa tyrannie, sous
+laquelle tant d’âmes faibles succombent, ne
+m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire,
+un désir plus fort d’agir, je voulais maintenant
+exceller en mille choses ; j’entendais
+dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas
+tant par le goût d’apprendre et de m’enrichir
+ainsi que pour me prouver à moi-même ma
+puissance. Au collège où je venais d’entrer,
+j’obtins cet hiver-là de mémorables succès.
+Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et
+me prédisait un succès certain au baccalauréat
+qui, à la fin de l’année, terminerait mes études
+secondaires.</p>
+
+<p>Mais Henriette ?… Chose étrange, j’étais
+exalté à ce point que je ne souffrais pas de son
+absence. Ne lui devais-je pas la magique
+transformation que j’avais subie ? Sans doute,
+je désirais la revoir ; je lui parlais comme si
+elle avait été présente ; son souvenir ennoblissait
+chaque heure de ma vie. Mais je me
+créais de si merveilleux bonheurs qu’à la
+lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur
+notre séparation. L’image que je me formais
+de mon amie était à ce point parfaite que
+peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était
+apparue, n’aurait pas rempli exactement la
+place et le rôle que je réservais à l’Henriette de
+mes rêves.</p>
+
+<p>Nous nous écrivions. Mais comment traduire
+mes sentiments dans des lettres qui
+pouvaient être lues par d’autres ? Comment
+lui écrire ce que je ne lui avais pas dit lorsqu’elle
+était près de moi ? Ses lettres étaient,
+il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles
+exprimaient était éloigné du langage que je
+lui prêtais à distance.</p>
+
+<p>Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du
+malaise mystérieux et redoutable qui m’avait
+si cruellement accablé depuis deux ans, la
+fraîcheur de mon amour avait fait disparaître
+les fièvres malignes de la puberté.</p>
+
+<p>L’hiver, le printemps passèrent ; je ne
+comptais pas les jours qui me séparaient
+d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe
+près du poêle, dans les champs durcis par le
+froid ou sous les vertes frondaisons. L’été
+me la ramènerait.</p>
+
+<p>Vers le début de juin ma mère tomba malade ;
+elle fut longtemps retenue à la chambre.
+Elle y était encore quand je partis pour passer
+mes examens à l’université voisine. Lorsque
+j’en revins, elle sortait de convalescence et les
+médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était
+trop faible pour que je pusse songer à l’y laisser
+aller seule.</p>
+
+<p>Elle pensait que la nouvelle de ce déplacement
+me serait agréable et qu’il me plairait
+de quitter, presque pour la première fois, nos
+campagnes.</p>
+
+<p>Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses
+yeux riants ne rencontreraient pas les miens
+lorsqu’elle arriverait dans le pays ! Je lui
+envoyai une lettre désolée, la plus explicite de
+toutes celles que je lui avais écrites. J’annonçais
+mon retour au mois d’août, je la suppliai
+de ne pas m’en vouloir…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Aux eaux, des habitudes nouvelles me
+furent une distraction. Pourtant je ne voulais
+pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère,
+je ne cessais de regretter le confort, le calme
+délicieux de notre demeure, de me plaindre de
+l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient
+du grand hôtel où nous habitions. Cependant
+je trouvais un charme singulier à ce coudoiement
+de tant de personnes inconnues, à ces
+rapides coups d’œil échangés avec des étrangers,
+à la vie en commun qui mêlait nos
+plaisirs et nos occupations, aux repas au restaurant,
+à la danse, le soir. J’avais déclaré
+vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X…
+depuis quarante-huit heures que je jouais au
+<span lang="en" xml:lang="en">lawn-tennis</span>, que j’étais de toutes les parties,
+que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec
+fièvre comme si j’eusse voulu m’étourdir et
+oublier. Quoi ?</p>
+
+<p>Je remarquai dès le premier jour une jeune
+femme qui mangeait à une table voisine de la
+nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait
+désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses
+paupières à moitié baissées. Elle me parut
+avoir environ trente ans. Ma mère lui en
+donna plus généreusement quarante. Dans
+son visage pâle d’un ovale allongé ses lèvres
+plus rouges que celles des femmes que nous
+avions l’habitude de voir attiraient mes regards.
+J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle s’appelait
+la comtesse de Francheret. J’avais lu
+ce nom dans les journaux mondains de Paris.
+A X…, M<sup>me</sup> de Francheret n’appartenait à
+aucune des coteries où se groupaient les baigneurs.
+Ses manières, sa distinction, la solitude
+où elle vivait, le prestige aussi de sa classe
+sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune
+provincial jamais sorti de chez lui. Je me mis
+donc à l’observer, peut-être trop directement.
+Voulut-elle me faire sentir que je manquais
+aux convenances ? Deux ou trois fois, elle me
+fixa d’une façon pénétrante. Vers cinq heures,
+elle s’asseyait près de la cour de tennis où
+nous jouions. Les spectateurs étaient nombreux
+qui suivaient nos parties. Elle se tenait
+à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je
+levais les yeux sur elle, que je ne surprisse
+pas les siens.</p>
+
+<p>Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais
+voulu l’approcher, lui parler, mais je ne savais
+comment m’y prendre. Elle vint heureusement
+à mon secours.</p>
+
+<p>Une fin d’après-midi, comme je descendais
+du tennis pour aller à la douche, je dépassai
+M<sup>me</sup> de Francheret. Elle se tourna à demi vers
+moi et m’adressa la parole de la façon la plus
+simple, comme si nous nous connaissions
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>— Vous avez chaud, me dit-elle.</p>
+
+<p>Tout en marchant nous continuâmes à
+causer. La nouveauté de la situation eût pu
+m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai
+pas à moi.</p>
+
+<p>Sa voix avait une certaine gravité qui me plut.</p>
+
+<p>Les jours suivants nous nous rencontrâmes
+encore. Elle paraissait écouter sans ennui ce
+que je racontais de moi-même, de notre vie
+provinciale, de mes plans incertains et magnifiques.
+Elle parlait peu, mais ses paroles, lorsqu’on
+y réfléchissait, prenaient un sens plus
+profond que celui qu’elles présentaient tout
+d’abord. Elle ne causait ni de littérature, ni
+d’art, mais elle semblait connaître les gens et
+les choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin
+son regard, dont elle était ménagère, ajoutait
+du poids à ses paroles.</p>
+
+<p>— Que vous êtes jeune ! disait-elle souvent.</p>
+
+<p>Nous ne nous voyions jamais que dans les
+jardins et, le soir, au salon, où elle s’installait
+avec ma mère.</p>
+
+<p>Un jour, après déjeuner, je me rendis pour
+la première fois chez elle. Elle était légèrement
+souffrante et m’avait fait demander un livre.
+Elle occupait, sur la cour d’entrée célèbre par
+ses arbres centenaires, un appartement composé
+d’un salon minuscule et d’une chambre.
+Je la trouvai couchée sur une chaise longue,
+vêtue d’un blanc peignoir de dentelles. Les
+ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes
+à moitié closes ; on entendait le bruit
+confus des conversations à quelques pieds
+au-dessous de nous.</p>
+
+<p>— Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant
+un fauteuil tout proche.</p>
+
+<p>Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si
+bavard, je n’eus rien à dire, je n’avais aucune
+idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait
+pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait
+dans l’air. Je regardai M<sup>me</sup> de Francheret.
+Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la
+chaise longue. Je voyais les chairs pleines et
+ambrées par où le bras s’attache à la poitrine
+qui se soulevait lentement à chaque respiration.
+Sa bouche s’entr’ouvrait comme pour
+un sourire. J’oubliai que je me trouvais à
+côté de la comtesse de Francheret. C’était
+une femme qui était là près de moi. Et nous
+étions seuls.</p>
+
+<p>Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus
+la hardiesse de la porter à mes lèvres. Elle me
+laissa faire.</p>
+
+<p>— Que vous êtes jeune ! dit-elle encore.
+C’est délicieux !</p>
+
+<p>Elle m’attira vers elle ; je sentis l’odeur de sa
+tiède gorge, et ses deux bras se nouèrent
+autour de mon cou.</p>
+
+<p>Quand je sortis de sa chambre, une heure
+plus tard, j’étais un homme.</p>
+
+<p>La joie que j’aurais pu prendre dans les
+bras de M<sup>me</sup> de Francheret avait été gâtée
+par la peur de lui paraître novice. Un adolescent
+craint le ridicule. N’eût-il pas été plus
+simple de lui dire : « Je ne sais rien, je me
+remets entre vos mains ; soyez vraiment ma
+maîtresse. » Mais on ne gagne la simplicité que
+par des chemins longs et difficiles. Je pensais :
+« Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience.
+Demain, elle se moquera de moi ;
+elle ne voudra plus me voir. Et moi-même,
+comment la regarderai-je ? »</p>
+
+<p>Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie.
+Je connaissais enfin la réalité de ce monde
+féminin dont le mystère m’avait longtemps
+troublé. Ma première impression, celle qui
+ne devait point s’évanouir, je la traduisis par
+ces mots de la Bible : « L’œuvre de chair. »
+J’avais participé à une œuvre de chair, cela
+et rien de plus. Pour un garçon qui avait vécu
+dans les livres et dans de romanesques enchantements,
+la nouveauté était grande. Je sentais
+aussi que l’incomplète joie de cette première
+rencontre serait transformée bientôt en
+un bonheur plus complet, qu’il y avait un
+point de perfection à atteindre, et j’étais bien
+décidé à y arriver au plus vite.</p>
+
+<p>Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais
+commis une infidélité envers Henriette. Henriette
+vivait sur un plan différent. Elle habitait
+le palais que mon imagination lui avait
+bâti. M<sup>me</sup> de Francheret m’avait invité dans
+une demeure plus terrestre. Je ne songeai
+même pas à me demander si j’aimais mon
+initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement
+à une personne, chercher à la voir, lui parler,
+deviner les moindres nuances de ses sentiments,
+s’émouvoir à son seul souvenir. Un
+regard d’elle, c’était assez pour être heureux ;
+se sentir maître de son âme, y régner sans
+partage, la félicité suprême.</p>
+
+<p>Pour M<sup>me</sup> de Francheret, présente ou
+absente, je ne ressentais aucune de ces émotions.
+Lorsque je pensais à elle, des images
+précises se levaient devant mes yeux, et quelles
+images ! Je sentais sa chair contre ma chair et
+le désir m’agitait de renouveler ces obscures
+et violentes sensations.</p>
+
+<p>Désormais je passai mes après-midi dans
+l’appartement de M<sup>me</sup> de Francheret. Je ne
+montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la
+journée. J’eus bientôt perdu la gêne des
+premiers jours. Déjà je me croyais naïvement
+un maître…</p>
+
+<p>La seule ombre à mon bonheur, où la
+chercher ? Dans la facilité avec laquelle je
+l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas
+estimer à son prix une victoire qui ne m’avait
+rien coûté. « Je suis l’amant, me disais-je, de
+cette femme charmante et qui appartient à
+la meilleure société, mais sans doute a-t-elle
+l’habitude de satisfaire ses moindres caprices.
+J’étais là ; elle m’a pris. Moi absent, un autre
+l’eût possédée. »</p>
+
+<p>La manière d’être de M<sup>me</sup> de Francheret
+n’était pas faite pour me donner une trop
+haute idée de moi-même. Nous étions toujours
+dans des rapports simples. Personne ne
+prenait moins de plaisir à jouer la comédie.
+Elle n’affecta aucun remords, aucune crainte ;
+elle ne se crut pas obligée de chercher des
+excuses à ce que d’autres appellent leur faute ;
+elle n’essaya pas de me faire croire qu’elle
+avait cédé à un sentiment irrésistible. Avec
+une aisance parfaite (seule, pensais-je, une
+grande dame — Balzac ! — a cette inimitable
+liberté), elle m’invita à des jeux que j’ignorais
+et m’en apprit la douceur. Une semaine
+ne se passa pas sans que je lui avouasse que
+j’étais arrivé neuf dans ses bras.</p>
+
+<p>Elle sourit.</p>
+
+<p>— Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer ? dit-elle.</p>
+
+<p>Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et
+surtout le prix du secret. Hors de sa chambre,
+elle me traitait comme un étranger, et je
+m’émerveillais de ce changement à ses yeux
+si naturel… Il n’y avait alors, entre nous,
+aucune familiarité, pas un mot équivoque,
+pas un regard trop appuyé. Je la voyais au
+restaurant, ou au salon, le soir, causant avec
+ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne
+pouvais m’imaginer que cette même femme je
+l’avais eue quelques heures auparavant nue
+entre mes bras, que je connaissais les parties
+les plus secrètes de son corps. Et je l’en admirai
+davantage.</p>
+
+<p>Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines.
+Puis il fallut nous quitter. Le dernier jour où
+je fus chez elle, je lui dis :</p>
+
+<p>— Comment pourrai-je me passer de vous ?</p>
+
+<p>— Bien mieux que vous ne le croyez, me
+répondit-elle. Ce que je vous ai donné,
+d’autres vous l’offriront. Elles y mettront
+plus de façons sans doute et moins de franchise.
+J’ai été la première, vous ne m’oublierez
+pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris
+puisque vos études vous y appellent. Les
+choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été
+ici. Il est des folies délicieuses qu’on doit
+se refuser. Vous étiez en vacances, moi aussi.
+Maintenant la vie régulière reprend. Au
+moment de partir, vous donnerai-je un conseil ?
+La différence de nos âges me le permet.
+Défendez-vous en amour des choses vulgaires
+qui ont vite fait de gâter les jeunes gens. Vous
+vous plairez toujours dans la société des
+femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns,
+qu’il faille être sincère avec elles. Sachez
+leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser.
+La plupart demandent à être trompées ;
+il est bon d’y mettre quelques manières. Voilà
+mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez
+pas à l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu
+de choses irréparables…</p>
+
+<p>Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me
+fit-elle participer à sa sagesse humaine au
+moment où nous nous séparions. Je quittai
+les eaux avec un beau sujet de méditations
+et les souvenirs tout proches d’un passé déjà
+plein de volupté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>J’eus le loisir d’y penser plus longuement
+que je ne l’aurais voulu. Au lieu de rentrer,
+nous allâmes passer quinze jours sur une
+plage dans le sud de la Bretagne. Les médecins
+avaient ordonné ce repos à ma mère
+avant le retour au foyer.</p>
+
+<p>J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait.
+J’étais encore tout étonné de mon aventure et,
+malgré mon désir de revoir celle que j’aimais
+toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un
+intervalle entre le moment où j’avais quitté
+M<sup>me</sup> de Francheret et celui où je retrouverais
+Henriette. On se plaît à raconter dans
+les romans qu’une fois séparé d’une femme
+que l’on a aimée charnellement on découvre,
+peu à peu, qu’on lui est attaché par
+d’autres liens aussi. Rien de semblable ne
+m’arriva. J’aimais Henriette, et M<sup>me</sup> de Francheret
+m’avait attaqué là où Henriette n’avait
+jamais régné. Je savais un gré infini à M<sup>me</sup> de
+Francheret de m’avoir révélé la nature et
+l’agrément des rapports entre l’homme et la
+femme. Je n’oubliais pas les heures passées
+près d’elle, mais, par un phénomène bizarre,
+elle m’incitait à penser à Henriette et à voir
+celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à M<sup>me</sup> de
+Francheret, mon amour pour Henriette quitta
+les sphères éthérées où il se mouvait et prit
+une forme sensuelle. C’était Henriette et non
+M<sup>me</sup> de Francheret que je tenais dans mes
+bras pendant mes rêves. C’était le corps frais
+et juvénile de mon amie que je pressais à
+l’heure où le désir suscitait devant moi des
+images voluptueuses.</p>
+
+<p>Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre
+souvenir. Les gens qui m’entouraient étaient-ils
+vivants ? Ils allaient et venaient comme des
+ombres. Je faisais de longues promenades
+sur la digue à l’heure où le soleil couchant
+borde de nacre le sable humide. Des enfants
+jouaient, des jeunes femmes passaient vêtues
+de robes claires. Je ne les voyais pas, je ne
+voyais bercée au jeu des vagues molles dont
+les crêtes d’argent s’irisaient dans les vapeurs
+du crépuscule, qu’Henriette, et quelle Henriette !
+non pas la fille que j’avais connue près
+de sa mère sous les ombrages de nos campagnes,
+mais une Vénus adolescente endormie
+au bord des flots.</p>
+
+<p>Nous nous écrivions. Que dire par lettre à
+une déesse ? Je ne savais trouver le ton. J’étais
+grandiloquent et confus. En échange, je recevais
+quelques cartes postales, assez insignifiantes,
+à la vérité. Henriette paraissait de
+triste humeur. Pourtant sa maison était pleine
+d’amis. Le cercle joyeux de l’an dernier s’était
+reformé. Seul j’y manquais !</p>
+
+<p>Au début de septembre enfin, nous rentrâmes.
+A mesure que l’heure approchait où
+je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je
+brûlais de devancer les jours, de courir à
+elle, de me jeter à ses genoux et, au même
+temps, une douloureuse appréhension me
+serrait le cœur. Je craignais de cette rencontre
+je ne sais quel choc, quelle blessure insupportable.
+J’aurais voulu retarder une minute
+attendue avec tant de fièvre.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi
+je me rendis chez M<sup>me</sup> Maure. De loin,
+je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison.
+Rien n’avait changé depuis un an. Henriette
+devait être à quelques pas de là. L’émotion
+de la sentir si voisine me fit chanceler. Je
+m’arrêtai, j’étais essoufflé moins par la rapidité
+de ma course que par la violence des
+sentiments qui se heurtaient en moi. Je
+compris pour la première fois et d’un seul
+coup — ainsi, la nuit, un éclair illumine les
+prés et les champs, et montre au voyageur
+le chemin dont il s’est écarté — que
+le roman magnifique que j’avais vécu depuis
+l’automne passé s’était déroulé dans mon
+imagination, que je l’avais créé à moi seul,
+qu’Henriette en ignorait encore le premier
+mot… Un instant, je pensai à retourner sur
+mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse.
+Mais j’eus honte à l’idée de reculer.
+Je me repris et avançai vers M<sup>me</sup> Maure.</p>
+
+<p>Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après
+s’être informée longuement de la santé de ma
+mère, elle me dit :</p>
+
+<p>— Comme vous avez grandi, Philippe ! Vous
+voilà un homme, maintenant. Et cette pointe
+de moustache ! Qu’allez-vous faire ?</p>
+
+<p>Je parlai de mes projets assez incertains.
+J’irais à Paris pour continuer mes études à la
+Sorbonne sans doute et à l’école de droit, mais
+je ne désirais être ni professeur, ni avocat
+et ne savais ce que serait ma carrière… Cependant,
+je pensais à Henriette absente, alternativement
+avec terreur et avec joie. Où
+était-elle ?</p>
+
+<p>Une demi-heure passa. J’entendis un bruit
+dans l’allée.</p>
+
+<p>C’était Henriette et Gertrude, accompagnées
+par le polytechnicien de l’an dernier.</p>
+
+<p>Henriette me parut grandie ; elle restait
+mince, un peu maigre, mais le corsage de sa
+robe se gonflait légèrement et ses hanches se
+dessinaient plus pleines. Son visage n’avait
+pas changé, son teint hâlé par l’été faisait
+paraître les dents plus blanches et je retrouvai,
+dans les yeux riants et doux, le feu que j’aimais.
+Auprès d’elle, magnifique contraste, Gertrude
+était éblouissante de fraîcheur blonde.
+Toutes deux vêtues de clair, elles venaient
+enlacées et joyeuses. Le printemps de ma vie
+s’avançait au-devant de moi.</p>
+
+<p>Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit
+Henriette ne trahit aucune gêne. Elle ne
+me cacha pas le plaisir qu’elle avait à
+me revoir et me gronda gentiment de mon
+retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré
+aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de
+plus naturel que cette conversation, mais elle
+était si éloignée de celles que j’avais tenues
+avec la même Henriette pendant mes promenades
+solitaires que j’en restai glacé. Je m’efforçai
+de découvrir dans ses propos un mot
+à double entente destiné à moi seul. Je ne le
+trouvai pas. Pourtant il me parut qu’à deux
+ou trois reprises elle me regardait avec un
+peu d’étonnement. Sur elle-même elle ne dit
+rien.</p>
+
+<p>Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea
+de m’apprendre quels avaient été les amusements
+de la saison. Rappelant des incidents
+que j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant
+et s’arrangea de façon que je me sentisse
+un étranger parmi eux. Cela me déplut.</p>
+
+<p>Lorsque je partis, Henriette et Gertrude
+décidèrent de m’accompagner. Mais Charles-Henri
+ne les laissa pas seules et, quand nous
+nous séparâmes à la lisière du petit bois de
+chênes, je n’avais pu échanger une phrase
+avec Henriette sans témoins.</p>
+
+<p>Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent.
+Je vis mon amie, mais entourée de sa
+cousine, de Charles-Henri, d’allants et de
+venants. Elle était le centre lumineux de notre
+cercle. Charles-Henri violemment épris ne
+la quittait point. Je ne fus pas longtemps
+avant de comprendre qu’il montait la garde
+auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour
+m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein,
+j’imagine, le secondait. Elle semblait ne
+vivre que par Henriette, toujours à ses côtés,
+le bras autour de la taille. Si elle était séparée
+de sa cousine, ses yeux restaient attachés sur
+Henriette. Vis-à-vis de moi, elle observait une
+certaine réserve ; elle s’effarouchait vite et
+lorsqu’en plaisantant je voulus reprendre les
+propos de l’an passé, elle eut un mouvement
+de retraite.</p>
+
+<p>Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude,
+je ne désespérais pas d’arriver à Henriette,
+mais, à ma grande surprise, je constatai que
+c’était chez elle que je trouverais l’obstacle
+le plus difficile. Elle apportait une attention
+toujours égale à ne pas rester seule ; et si,
+profitant d’un incident heureux, je réussissais
+à écarter ses deux gardiens, elle ne me
+laissait pas choisir le thème de la conversation
+et, d’un mot, la ramenait à des banalités.
+Après une semaine ou deux de tentatives
+infructueuses, j’étais exaspéré.</p>
+
+<p>Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait
+deviné que j’avais fait mon école d’homme,
+qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec
+moi et qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus
+simplement, que je lui étais devenu indifférent.</p>
+
+<p>Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces
+partis, je décidais ou de m’imposer à elle ou
+de la fuir. Je déclarais alors que je ne la reverrais
+plus, que j’avais été victime de mon imagination,
+que je me trouvais en face d’une
+fille incapable d’éprouver les grands sentiments
+que je lui avais prêtés. Cette farouche
+résolution ne durait que l’espace d’un matin.
+Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de
+rompre ; il n’y en eut pas un qui ne me vît
+près d’Henriette.</p>
+
+<p>Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait
+octobre et le départ. J’eus l’idée,
+empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller
+sa jalousie. Je fis la cour à Gertrude ; j’y
+déployai beaucoup d’application et, au bout de
+quelque temps, Gertrude parut y être sensible.
+Mais sa cousine veillait et comme un jour,
+moitié plaisantant, moitié sérieux, j’adressais
+à Gertrude des propos tendres et lui
+baisais la main, Henriette intervint assez
+brusquement disant que les jeux permis
+naguère ne l’étaient plus aujourd’hui.</p>
+
+<p>Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla
+et qui était bien éloigné de celui que nous
+employions. Rentré chez moi et en y réfléchissant,
+il me parut que cette nouvelle attitude
+d’Henriette avait quelque chose de
+flatteur pour mon amour-propre.</p>
+
+<p>Le lendemain, je la trouvai de méchante
+humeur. Je cessai de flirter avec Gertrude.
+Mais Henriette ne s’apaisa pas. « Peut-elle
+sérieusement m’en vouloir, me demandais-je,
+de ce qui n’est qu’un jeu ? » Mais elle ne me
+laissa pas lui poser la question.</p>
+
+<p>Je devins irritable. Elle me contredisait
+pour un rien. Nous échangions des phrases
+aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à
+mon énervement. Une fois, sur un mot un
+peu plus piquant, elle eut soudain les yeux
+pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me
+précipitai vers elle. Nous étions seuls, mais
+à une douzaine de pas sa mère brodait
+sous les tilleuls. Henriette me repoussa vivement
+et, sans me donner le temps de m’excuser,
+rentra dans la maison.</p>
+
+<p>Pendant quarante-huit heures, je ne la vis
+point. Lorsque nous nous retrouvâmes, elle
+ne paraissait pas se souvenir de cette scène
+pénible.</p>
+
+<p>La première semaine d’octobre commença.
+Les Maure partaient le 10. Le temps était
+d’une admirable douceur et la lune dans son
+second quartier permettait de prolonger encore
+les soirées en plein air. Un jour, une amie
+à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un
+mot à M<sup>me</sup> Maure pour lui demander de venir
+avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris
+de voir arriver M<sup>me</sup> Maure et Henriette seules.
+Gertrude un peu souffrante s’était couchée.
+« Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue
+depuis si longtemps. » Mais, après dîner,
+Henriette refusa de quitter le salon pour
+s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande
+de ma mère, elle fit de la musique, puis
+resta près des dames et je fus obligé de l’y
+rejoindre.</p>
+
+<p>J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais
+déjà rompu avec Henriette, je ne reverrais de
+ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et
+sans retard ! Cependant je m’absorbais dans
+un silence farouche.</p>
+
+<p>Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent.
+L’amie de ma mère offrit à M<sup>me</sup> Maure et à
+sa fille de les ramener en voiture. M<sup>me</sup> Maure,
+fatiguée, accepta. Mais le vieux coupé, très
+étroit, n’avait que deux places et Henriette,
+par politesse, se crut obligée de dire :</p>
+
+<p>— Nous allons vous gêner beaucoup, madame.</p>
+
+<p>Alors, par une décision subite, je m’avançai,
+pris la main d’Henriette dans l’obscurité
+et, la lui serrant fortement pour empêcher
+toute résistance, je dis à M<sup>me</sup> Maure :</p>
+
+<p>— Je raccompagnerai Henriette. Nous serons
+là presque aussitôt que vous.</p>
+
+<p>Henriette, stupéfiée par la pression de ma
+main, hésita avant de parler. Déjà M<sup>me</sup> Maure
+de la voiture me jetait :</p>
+
+<p>— Si cela ne vous ennuie pas de la ramener,
+il sera excellent pour elle de marcher un peu.
+Elle est si paresseuse.</p>
+
+<p>La voiture partit nous laissant seuls sur les
+marches du perron.</p>
+
+<p>Tout de suite, le long de l’allée qui menait au
+bois, nous fûmes dans l’ombre fraîche du soir.</p>
+
+<p>Nous ne parlions pas, nous allions côte à
+côte sans nous toucher. Le silence, à se prolonger,
+pesa comme une menace. Pour rien
+au monde, je ne l’aurais rompu. J’étais plein
+de colère ; je me souvenais de l’étrange manière
+d’être d’Henriette depuis ma rentrée ;
+elle m’avait froissé ; elle me devait des
+excuses… Je marchais la tête droite, les yeux
+fixés devant moi.</p>
+
+<p>Henriette fut la première à ne pouvoir supporter
+l’hostilité silencieuse qui était entre
+nous. A un détour du chemin — nous avions
+déjà franchi la moitié de la distance qui séparait
+nos deux maisons — elle se tourna pour
+m’interroger du regard. Je vis à la clarté
+de la lune ses yeux inquiets. Bouleversé
+par la supplication muette que j’y lus, je glissai
+mon bras sous le sien. Le contact de ma
+main sur sa chair suffit à opérer un prodige.
+L’irritation qui nous avait dressés l’un contre
+l’autre fondit comme neige d’avril au soleil ;
+des rapports naturels, confiants, heureux s’établirent
+sans que nous eussions échangé une
+parole. Je sentis qu’Henriette gagnée m’appartenait.
+Nous arrivions au bois de chênes.
+Je la conduisis jusqu’au banc où cent
+fois nous nous étions reposés au cours de nos
+promenades. Elle me suivit sans opposer de
+résistance. Je m’assis près d’elle, je la pris
+dans mes bras, — la nuit était complice — je
+me penchai sur son visage pâle, je vis ses
+yeux m’implorer, et sous la pression de mes
+lèvres sa bouche s’entr’ouvrit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous eûmes une semaine entière pour épuiser
+notre bonheur. Henriette, transformée,
+montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya
+pas de dissimuler ses sentiments. Nous étions
+ensemble à chaque heure. Je la voyais le
+matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait
+mille ruses pour se débarrasser de Charles-Henri.
+Quant à Gertrude, elle en fit sa complice,
+et cela sans hésitation, sans se demander
+si sa cousine en souffrirait, sans se soucier
+d’être jugée par elle. Elles sortaient à deux ;
+dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette
+s’éloignait avec moi, la priant de nous attendre.
+Parfois elle l’appelait en riant : Brangaine.
+Un jour, devant Gertrude, elle risqua
+une caresse hardie. Celle-ci rougit, puis pâlit,
+mais se tut.</p>
+
+<p>Nous vivions ainsi comme en dehors du
+temps. La date approchait qui l’emmènerait,
+elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours
+étaient comptés, nous ne les comptions pas.
+Nous ne parlions ni de la séparation, ni des
+moyens de nous retrouver. Jamais il n’y
+eut gens plus acharnés à se satisfaire du présent.
+Pas une minute, Henriette n’eut l’idée
+qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait.
+Cherche-t-on des excuses à l’amour ? A
+ses yeux, il n’était pas besoin de se justifier.</p>
+
+<p>La séparation vint. Je vis Henriette disparaître
+en voiture au détour du chemin, ne
+cachant pas ses larmes.</p>
+
+<p>Je restai seul une semaine encore. Je ne
+sentais pas mon isolement. Le prix de mon
+bonheur était-il diminué parce que je l’avais
+perdu ? j’étais déjà enclin, sans que je pusse
+en analyser les motifs avec précision, à considérer
+toutes choses par rapport au développement
+de mon individualité. Plus tard, quand
+mes lectures s’étendirent, je me trouvai d’illustres
+frères dans la littérature européenne.
+A ce moment, ce sentiment en moi ne devait
+rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en fournir
+une preuve.</p>
+
+<p>Ainsi la séparation me fut adoucie par la
+joie orgueilleuse de constater que j’étais
+capable d’éprouver une grande passion et
+aussi de la faire naître chez autrui. Je n’eus,
+du reste, pas la plus légère fatuité à voir que
+j’avais triomphé d’Henriette ; je n’en avais pas
+ressenti non plus à éprouver que M<sup>me</sup> de
+Francheret avait du goût pour moi. Une
+obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous
+mène m’empêcha toujours de m’attribuer à
+mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un
+sort heureux.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Six mois après, j’appris par une lettre de
+ma mère qu’Henriette se mariait avec un
+riche industriel de Marseille, gaillard à tout
+poil, grand coureur de filles et de cabarets,
+six pieds de haut, le verbe fort.</p>
+
+<p>Je ne lus pas cette lettre sans un serrement
+de cœur. Henriette dans les bras d’un rustre !
+La vilaine image !</p>
+
+<p>Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens
+dont les doctrines alors m’enchantaient, de
+raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu.
+« Je me suis trompé moi-même, me disais-je.
+Voilà une expérience salutaire à ton début dans
+la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur
+un plan trop élevé. Elles ne sont jamais qu’à
+mi-hauteur et plus près de la terre que du
+ciel. »</p>
+
+<p>Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût
+d’amertume qui fut longtemps à s’effacer.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’étais alors un étudiant mal débrouillé
+dans les rues étroites de Paris. Ma jeunesse
+me paraissait médiocre. Pourtant que n’en
+attendais-je pas ? Je croyais arriver à la période
+la plus heureuse de mon âge. Après l’existence
+mesquine d’une petite ville de province, je
+serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et
+multiple de Paris. Je n’aurais qu’à me laisser
+porter par le courant.</p>
+
+<p>Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années
+que des souvenirs confus, souvent pénibles.
+En guerre avec moi-même, incertain de la
+voie que je suivrais, je cherchais avidement
+des vérités qui fussent miennes. J’avais de la
+fierté ; je n’aurais avoué à personne — me
+l’avouais-je à moi-même ? — mon désarroi.
+Au lieu de crier au secours je prenais un air
+détaché, un ton distant, je paraissais indifférent
+et supérieur. J’étais haïssable, sans doute,
+mais comment demander à un jeune homme
+passionné, qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent
+mille désirs contraires, d’être simple
+et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore
+trouvé.</p>
+
+<p>Peut-être la cause véritable de ce malaise
+est-elle dans la jeunesse même, âge difficile
+dont chacun connaît à des degrés divers les
+heurts et les cahots. Nous les oublions. La
+mémoire assoiffée d’idéal — le bon vieux
+temps ! — a bientôt fait de transformer la
+lumière grise ou orageuse qui baigne nos
+jeunes années en une aube éblouissante. On a
+comparé la jeunesse au printemps, non sans raison,
+car elle en connaît les ciels brouillés, les
+giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les
+brusques morsures du froid, les gelées meurtrières
+d’une nuit d’avril, et aussi les caresses,
+presque insupportables tant elles sont subites,
+de l’atmosphère, la vie qui repart sur un
+rythme trop rapide, le complot universel de
+la nature qui vous entraîne dans son branle
+frénétique. Il faut être fort déjà pour supporter
+ces contrastes et ces véhémences. Si l’on
+se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux
+ans.</p>
+
+<p>Dans un état si trouble, aimer était hors de
+question. Le souvenir de l’expérience faite
+avec Henriette était toujours vivant. Je ne
+voulais pas m’avouer la déception ressentie.
+Pourtant je regardais les femmes d’un œil un
+peu méprisant ; je plaignais leur fragilité. Je
+les recherchais, mais même entre leurs bras je
+ne m’abandonnais point. J’allais ainsi, comme
+tout jeune homme, de liaison en liaison, ne
+me prenant à personne. Si j’eus des bonnes
+fortunes, je ne sus pas en profiter. J’appris par
+expérience une chose banale, c’est que l’homme
+peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir
+l’amour. J’avais des maîtresses, je ne
+les aimais pas. J’avais des amies, encore des
+jeunes filles, je ne les possédais point. On me
+croyait hardi, j’étais timide ; on m’enviait, je
+me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux
+ans, maître de moi. Maître de quoi ?
+de pas grand chose.</p>
+
+<p>Les femmes à portée de ma main me
+semblaient — peut-être avais-je là des trésors
+qu’aveugle je ne voyais pas ? — indignes
+d’attention. La conquête de la plus belle
+princesse du monde, du cœur le plus haut,
+de l’âme la plus pure, tels étaient mes rêves
+d’alors. J’étais sec et sans illusion dans le
+présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce
+désir ardent en mon jeune cœur a eu de
+lointaines et merveilleuses conséquences et
+le mot de Gœthe est vrai que je me répétais
+souvent : « Ce que tu as désiré avec force au
+temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance
+dans ton âge mûr. »</p>
+
+<p>Pourtant, si médiocre que je fusse, on
+m’accueillait avec faveur dans quelques maisons.
+Je me déplaisais, mais des femmes et
+des filles se plaisaient à ma compagnie. Un
+plus avisé en eût tiré des avantages. Je ne
+m’en souciais point. Emporté par mes rêveries,
+je n’abaissais pas mes regards vers le
+sol. Je pensais à la grande passion que je
+rencontrerais un jour. Pouvais-je imaginer
+qu’elle eût une origine obscure et qu’elle
+trouvât peu à peu vie et force dans les
+éléments, de médiocre prix à mes yeux, dont
+j’étais entouré ? Elle m’apparaîtrait éblouissante,
+casquée d’argent, armée de pied en cap,
+comme Minerve à l’heure de sa naissance.
+Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle.</p>
+
+<p>En l’attendant, je me distrayais de mon
+mieux. Je disais en plaisantant : je pelote avant
+partie.</p>
+
+<p>Je n’étais que contradiction et système. Au
+vrai, je n’aimais déjà que les jeunes filles, je
+les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui
+m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une
+tragique expérience pour voir clair en moi. Je
+n’ai compris que plus tard pourquoi, seules,
+elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant
+je vivais dans les sophismes et l’erreur.
+Je pensais que par une lente évolution elles
+seraient un jour capables d’aimer et dignes
+d’être aimées, mais il ne me venait pas à l’esprit
+de hâter leur transformation. Je leur
+donnais rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles
+pénétreraient dans le monde de la
+passion où elles n’étaient que postulantes.
+Avec un pédantisme incroyable, j’avais fixé
+l’âge de l’amour entre vingt-cinq et trente-cinq
+ans. Avant, inexpérience ; après, ressorts
+déjà usés ! Ainsi, peu sûr de moi, j’échafaudais
+d’absurdes théories et leur accordais de
+la valeur.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une des maisons agréables où je fréquentais
+alors était celle de M<sup>me</sup> Saint-Aignan. Son
+mari, mort depuis quelques années, avait
+travaillé près du baron de Hirsch aux chemins
+de fer orientaux. En Turquie, elle s’était fait
+des relations internationales et voyait une
+société mêlée. Ce sont les plus agréables. Elle
+avait à peine passé la quarantaine. Sa fille Isabelle,
+née à Constantinople, venait d’avoir
+quinze ans. Elles étaient toutes deux belles,
+toutes deux charmantes, mais en dehors de
+l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus
+libre d’esprit, j’eusse fait la cour à la mère
+enjouée ou à la fille grave, et peut-être eussé-je
+réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs,
+son front petit, un visage ovale, ressemblait à
+une Vierge byzantine. Où avait-elle pris ses
+traits ? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien
+en chair, aux yeux bleus. Et la photographie
+de M. Saint-Aignan le montrait normand des
+pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes
+si complexes de l’influence du milieu
+qui, parfois, s’exerce de façon surprenante
+sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible.
+Quoi qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan
+paraissait parmi nous d’une autre race. Je
+me pris d’amitié pour elle, mais la traitais
+plus en enfant qu’en jeune fille.</p>
+
+<p>J’aimais à la faire parler de Constantinople
+qu’elle avait quitté à six ans. L’Orient m’attirait.
+Tout jeune, je ne supportais pas les plats
+récits de M<sup>me</sup> de Ségur, née Rostopchine,
+mais avec une belle histoire orientale on faisait
+de moi ce qu’on voulait. Si on discutait
+chez Isabelle de la vie turque, elle était la seule
+à n’avoir pas d’opinion. Elle gardait pour elle
+le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait
+rapportés de là-bas ; mais j’avais gagné sa
+confiance et bientôt elle me fit partager ses
+impressions de naguère, fraîches et vives dans
+sa mémoire.</p>
+
+<p>Elle me racontait la vie indolente du Bosphore,
+les promenades en caïque, les rencontres
+sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond
+d’un jardin qu’envahit le crépuscule, le calme
+des mosquées nues. Plus que tout l’intéressait
+l’existence dans les harems où sa mère
+quelquefois l’avait menée en visite chez des
+dames turques. Un monde de serviteurs s’empressait
+autour de ces femmes recluses par
+goût plus que par contrainte, servantes noires
+ou blanches, vieux hommes ridés à la voix
+enfantine, pleins de politesse. C’était un
+endroit enchanté, loin de l’agitation et des
+orages… Isabelle me disait aussi les barques
+et les paquebots qui montent et descendent
+sans cesse le Bosphore.</p>
+
+<p>— Nous habitions une maison au ras de
+l’eau avec un jardin plein de fleurs. Parfois,
+une goélette passait dans la nuit tout proche
+la côte. Je ne voyais pas le remorqueur, mais
+j’entendais une respiration haletante et j’imaginais
+que c’était celle du génie qui la tirait.
+Elle glissait ainsi mystérieusement, voiles
+pliées, à quelques pieds du lit où, enfant, je
+cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans
+des contrées plus belles d’être lointaines.</p>
+
+<p>Cette fille sauvageonne, à peine grandie,
+ne venait pas à vous ; il fallait la chercher.
+L’ombre lui plaisait mieux que la lumière.
+Mais sa mère avait eu des succès et n’entendait
+pas renoncer au rôle de femme brillante.
+Pour moi, je préférais la fille défendue à la
+mère permise.</p>
+
+<p>Je les rencontrais souvent. M<sup>me</sup> Saint-Aignan
+me regardait avec sympathie. Je n’étais
+pas très observateur à ce moment-là, pourtant
+il me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les
+avances, oh ! bien innocentes, que me faisait
+sa mère. Un jour, elle sortit un peu brusquement
+du salon où M<sup>me</sup> Saint-Aignan me taquinait
+sur une comédienne connue dont elle me
+croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle.</p>
+
+<p>— Qu’a donc cette petite ? demanda
+M<sup>me</sup> Saint-Aignan.</p>
+
+<p>L’été nous sépara. Les séparations avaient
+toujours pour moi quelque chose de définitif.
+Je n’aimais pas assez mes amis d’un
+jour ou d’une saison pour me souvenir d’eux
+longtemps. Je ne voulais pas me fixer. J’avais
+soif de changement. A la rentrée d’automne,
+je fus entraîné dans des cercles nouveaux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ma mère avec qui j’étais dans une grande
+intimité ne comprenait rien à mon genre de
+vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et
+nous passions mes vacances ensemble. Elle
+regardait les choses de l’amour avec sérieux et
+se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement
+sans conséquence. C’étaient des gens « à
+qui on ne pouvait se fier », des personnes « qui
+finiraient mal ». Elle ne les admettait pas volontiers
+auprès d’elle, comme si l’atmosphère dans
+laquelle ils se mouvaient lui eût été irrespirable.
+Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait
+et dont elle était fière, ce fils intelligent
+et réfléchi dont on lui faisait des compliments,
+qui avait mené à bien des études difficiles, ce
+fils affectueux, tendre et raisonnable en toutes
+choses, ce fils avait, de son aveu même, une
+façon d’être incroyablement légère avec les
+femmes. Il les recherchait, les prenait et ne
+les gardait pas. Il en parlait comme de charmantes
+petites bêtes à qui on distribue alternativement
+caresses et claques.</p>
+
+<p>Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude ?
+Elle se rassurait en pensant qu’il n’y
+avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais
+d’une jeune fille dont je ferais ma femme.
+J’aurais des enfants qu’elle, grand’mère, bercerait
+sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse,
+voyant que le moment n’en était pas venu, elle
+gardait le silence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cependant je sortais, j’allais dans le monde,
+dans tous les mondes. Où que je me trouvasse,
+une seule idée m’occupait : « Y rencontrerai-je
+la femme que je pourrais aimer ? »
+Les gens que je connaissais n’avaient rien à
+m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques
+reparties polies et indifférentes. J’étais
+tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le
+plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais
+les épaules.</p>
+
+<p>Mais, parfois, j’apercevais à distance une
+femme d’une silhouette ravissante. Le cœur
+battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un
+médecin n’examine un malade, avec plus de
+sérieux qu’un avare ne compte son argent.
+« Elle est grande, me disais-je, elle a la taille
+ronde et flexible, les épaules larges, le dos plat,
+les jambes longues. Le cou est élevé, les yeux
+grands, le visage délicat et plein à la fois, le
+menton bien dessiné, les lèvres sont fermes,
+les dents nettes et régulières. Il y a en elle
+quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme.
+Ce n’est pas un animal que je veux aimer,
+mais un être tendre et passionné qui saura
+pleurer sur mon cœur. » Je m’avançais, presque
+tremblant. Soudain je m’arrêtais… Qu’avais-je
+vu ? Les ailes des narines un peu trop remontées.
+Je reculais, furieux.</p>
+
+<p>Je voulais plaire, je voulais être aimé, et
+peut-être, j’y réussissais. Mais je jouais « au
+jeu dangereux » avec le seul désir de gagner
+la partie. Mon bonheur était dans la lutte et la
+victoire, non dans la possession.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>J’approchais pourtant sans le savoir de la fin
+de cette période de sécheresse et mon cœur
+dont je n’avais connu qu’il existait qu’à l’époque
+déjà lointaine où j’aimais Henriette se
+réveilla d’un long sommeil. Je le croyais mort
+avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme
+tant d’autres, comme presque tous les autres,
+je n’étais pas fait pour aimer et que l’élan
+inoubliable de mon adolescence marquerait et
+l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité.
+Mais, en secret, avec patience et dissimulation,
+le sort m’avait préparé péniblement pendant
+les années arides de ma jeunesse pour un
+autre destin.</p>
+
+<p>J’imagine un croyant qui a gardé une âme
+d’enfant pure et naïve. Voici les ténèbres et le
+silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse ;
+il est seul, sans secours, sans espérance sur la
+terre qu’emplit l’ombre. Si ces heures se prolongent,
+il mourra, lui aussi. Le samedi de
+Pâques, il est debout à l’aube, et regarde monter
+le soleil dans le ciel. Lorsque le soleil passe
+le zénith, une vibrante nouvelle traverse les
+airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au
+moment de l’entendre. Peut-être cette année-ci
+Christ est-il définitivement mort, peut-être ne
+reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement
+solennel d’une cloche lui annonce qu’une fois
+encore le miracle s’est produit. « Dig, ding,
+don ! » Christ est ressuscité ! « Dig, ding, don ! »
+Est-il assez de cloches pour le crier à travers
+les campagnes et sur les toits pressés des
+villes ? « Dig, ding, don ! » La lumière est rendue
+au monde ! Il pleure, mais c’est de joie.
+« Je suis sauvé ! » dit-il.</p>
+
+<p>A la première palpitation de mon cœur
+de jeune homme, je me dressai, comme ivre,
+tenant à peine debout. « Hors du tombeau !
+m’écriai-je. Et moi aussi, je vivrai ! »</p>
+
+<p>On voit que je n’avais pas fréquenté impunément
+les romantiques. Mais je n’avais que
+vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire
+de la prosopopée, un peu de grandiloquence
+m’était permise en cette occasion.</p>
+
+<p>Revenons au ton simple de ce récit.</p>
+
+<p>Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité
+au printemps. Un dieu ne peut renaître
+qu’avec la verdure. Et c’est en cette même
+saison trouble et passionnée que je rencontrai
+M<sup>me</sup> de Sées.</p>
+
+<p>A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais
+le boulevard Saint-Germain à la hauteur
+de la rue des Saints-Pères. Devant moi une
+femme marchait, ni grande ni petite, mais de si
+harmonieuses proportions que je la remarquai.
+Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être.
+La mise simple et correcte disait pourtant, par
+quelques détails bien importants aux yeux
+d’un parisien, la province. Des souliers assez
+forts et mieux faits pour fouler un sentier au
+long d’un champ de luzerne que l’asphalte
+d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied.
+La jupe était un peu trop ample. Le chapeau
+ne venait pas de la rue de la Paix. Néanmoins
+le tout était de bon goût et porté avec une
+distinction indéniable. Je me décrivis à moi-même
+le visage qui m’était caché. Il devait être
+jeune, le nez un rien court, presque retroussé,
+les yeux vifs et spirituels. Et j’eus soudain
+envie de faire la connaissance de ce nez-là et de
+voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.</p>
+
+<p>A ce moment, le hasard me vint en aide.
+Une lettre glissa de la main de l’inconnue
+et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le
+pas et abordai la jeune femme en lui tendant
+ce qu’elle avait perdu.</p>
+
+<p>Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt
+je compris l’absurdité de mes imaginations.
+La femme qui m’était révélée avait un visage
+de statue antique, un nez droit, une bouche
+petite et arquée. Mais cela, je le vis à peine, car
+ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et
+que je n’oublierai jamais, ce fut deux grands
+yeux couleur de pervenche, des yeux pensifs,
+mélancoliques, qui disaient l’existence d’une
+âme soigneusement gardée contre les bassesses
+du monde, des yeux tels qu’on aurait pu les
+rencontrer au fond d’un couvent, dans une
+demeure toute baignée de spiritualité, mais
+qu’on ne s’attendait guère à voir en plein boulevard
+de Paris dans le tapage des automobiles
+et des tramways. Le choc qu’ils me donnèrent
+fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau
+à la main, incapable de dire un mot, je rendis
+la lettre à sa propriétaire. J’entendis un
+« merci, monsieur » prononcé par une voix
+grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande
+confusion, plein de colère contre moi-même.
+Il me fallut quelques minutes pour me
+remettre et je crois bien que je ne repris mes
+esprits qu’à la hauteur de la rue du Bac. Je me
+demandai alors avec effroi quelle impression
+j’avais dû produire. Par ma sottise j’avais laissé
+perdre l’occasion de faire la connaissance d’une
+femme qui ne ressemblait à aucune autre.</p>
+
+<p>Je n’oubliais pas les yeux de pervenche ; je
+les revoyais aux moments les plus inattendus.
+Parfois, ils me regardaient alors que j’allais
+m’endormir ; parfois, ils brillaient devant moi
+quand j’étais dans les bras d’une femme.
+Cela prit le caractère d’une obsession, tant
+et tant que je me décidai à faire tous mes
+efforts pour retrouver la passante dont le
+souvenir me troublait à ce point. Je me lierais
+avec elle, elle serait ma maîtresse, car j’étais
+assuré de jouir d’un bonheur sans pareil
+auprès de celle qui possédait des yeux si beaux.
+Me voici donc à arpenter le boulevard Saint-Germain
+vers la fin du jour ; mon inconnue
+devait habiter ce quartier puisqu’elle venait
+jeter ses lettres à la poste qui se trouve presqu’en
+face de la rue Saint-Guillaume.</p>
+
+<p>Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du
+plaisir au poste d’affût que j’avais choisi. Quel
+chasseur a connu les émotions que j’éprouvais
+alors ! Dans ces heures d’attente, mon imagination
+trouvait à chaque minute à s’occuper
+le plus agréablement du monde. On se représente
+celle que l’on aime (oui, déjà !) arrivant
+vers vous. On l’aborde, elle s’effare ; on a un
+mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà
+un pas de fait et quel pas décisif ! Enivré de ce
+premier succès, on devient spirituel (comment
+ne pas l’être dans un moment pareil !) ; elle
+sourit, elle est perdue… Ainsi, je m’amusais
+sur le trottoir du boulevard Saint-Germain,
+attentif cependant aux mille circonstances de
+la vie multiple qui m’entourait, causant avec la
+marchande de fleurs arrêtée derrière sa petite
+voiture (ah ! puisse l’inconnue me voir — elle
+me reconnaîtra — au moment où j’achète ce
+bouquet de violettes !). Les journaux du soir
+paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire
+de Myrmidon dans le Grand steeple, la chute
+du ministère prussien, la baisse du Rio-tinto,
+l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et
+ces nouvelles à cette heure me semblaient
+toutes sur le même plan et sans intérêt.</p>
+
+<p>Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à
+moi la femme aux yeux de pervenche. Je la
+reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la
+robe ni les souliers un peu lourds de notre
+première rencontre. A côté d’elle marchait un
+homme de taille moyenne, sans élégance, le
+teint coloré, les cheveux fades, l’air bonasse et
+vide. Il avait une serviette noire sous le bras.
+Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir
+son âge, tant il était insignifiant. Je le mis au
+hasard entre trente et quarante ans. A la façon
+tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le
+mari, il n’y avait pas à en douter.</p>
+
+<p>Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment
+les yeux de pervenche avaient-ils pu se
+poser sur un homme si peu attrayant ? Mais
+déjà mon imagination fournissait à la femme
+que j’aimais mille excuses valables : mariage
+forcé, convenances de famille, ne pas attrister
+un père ou une mère âgés qu’un refus tuerait
+et qui veulent voir avant de mourir leur
+fille unique (et sans argent) en mains sûres.
+Et je me représentais la scène où cette Iphigénie
+avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel.
+Comme elle me paraissait plus grande maintenant !</p>
+
+<p>Cependant je suivais à distance le couple si
+mal assorti. Il prit la rue des Saints-Pères, la
+remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle
+du Cherche-Midi et finalement disparut sous
+la porte cochère d’une vieille maison. Au fond
+d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens
+s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa
+poche. J’en savais assez.</p>
+
+<p>Je ne m’adressai pas au concierge un louis
+à la main. D’abord mon caractère est tel
+que je ne puis supporter un refus et cela m’a
+causé mille embarras. Ensuite parce que, si
+enflammé que je fusse, j’étais plein de prudence
+et de ruse (je n’avais pas lu en vain les
+Chroniques italiennes de Stendhal). Et, certain
+déjà que j’étais de revenir dans cette maison
+en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais
+pas nous compromettre, elle et moi — comme
+cet « elle et moi » me plaisait ! — aux yeux de
+son concierge.</p>
+
+<p>Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain
+et en moins d’une minute j’y trouvai la notice
+suivante : « M. Charles de Sées, conseiller référendaire
+à la Cour des comptes et Madame,
+née de Clairville, 45, rue du Cherche-Midi. »
+Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.</p>
+
+<p>Les Sées ne devaient pas être très répandus,
+car il me fallut une quinzaine de jours pour
+récolter quelques renseignements sur eux.</p>
+
+<p>J’appris qu’ils fréquentaient une bonne
+compagnie provinciale. On continue ainsi, dans
+certains coins retirés du faubourg Saint-Germain,
+une existence assez semblable à celle
+que l’on mène à Angoulême ou à Bayeux. Des
+ressources limitées, un certain goût de sagesse
+aussi, des habitudes anciennes de réserve et
+presque de timidité, empêchent de se mêler
+à la société brillante de Paris à laquelle on
+appartient, mais une fois l’an on se montre
+pourtant au bal célèbre que donne la veille du
+Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique,
+la marquise de la Charité-Plessis,
+votre cousine. Une partie de l’année se passe
+dans ce qu’on a conservé de terres ; on y pratique
+la plus stricte économie. A Paris, on se
+lie peu ; on se méfie des figures nouvelles ; on
+reste entre soi, on reçoit rarement, avec une
+grande simplicité, et la conversation roule plutôt
+sur les nouvelles de sa province que sur
+les derniers scandales du monde parisien.</p>
+
+<p>Tous ces détails que me donna un camarade
+m’enchantèrent. Je me persuadai qu’en
+vertu d’une harmonie préétablie, M<sup>me</sup> de Sées
+avait été créée pour être aimée par moi. En
+elle, aucune dissipation, aucune frivolité.
+L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait
+le drame de sa vie. Elle y apporterait la ferveur
+d’âme, si rare à Paris, mais qui anime
+encore des existences provinciales plus recluses.
+J’étais un homme maintenant, je pouvais
+affronter les orages de la passion.</p>
+
+<p>Me voici donc pénétrant lentement dans un
+monde nouveau et assez fermé. Mon ami me
+guidait. J’allai à des matinées dansantes où
+je ne connaissais personne ; j’entendis de la
+médiocre musique de chambre. Je bus du
+mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient
+des terres entre Caen et Lisieux. J’acceptais
+ces corvées d’une humeur excellente. La
+poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais
+je ne m’étais donné tant de mal pour la
+conquête d’une femme.</p>
+
+<p>Ma patience fut enfin récompensée. Je me
+trouvai un soir vers sept heures en face de
+M<sup>me</sup> de Sées dans le plus désuet des salons de
+la rive gauche. Elle était assise près d’une
+fenêtre ouverte sur un étroit et calme jardin.
+Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui
+offrant ses fleurs. Des oiseaux se pourchassaient
+dans les arbres que traversaient les
+derniers rayons du soleil. Où étions-nous ?
+Pas à Paris, bien sûr.</p>
+
+<p>Je savais ce que je voulais dire à M<sup>me</sup> de Sées.
+J’y avais pensé cent fois ; ses réponses même
+je les avais prévues, et mes répliques triomphantes.
+Elle leva sur moi ses beaux yeux
+pervenche… et je ne retrouvai pas un mot de
+ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon
+embarras me servit-il mieux auprès d’elle que
+ne l’eût fait un excès d’assurance. Toujours
+est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais
+la permission d’aller la voir la semaine suivante.</p>
+
+<p>Un mois plus tard, à force d’ingéniosité
+et de désir de plaire, j’étais devenu intime dans
+la maison. Je parlais à M. de Sées de la
+carrière diplomatique qui serait la mienne ;
+j’étais pour lui un jeune homme distingué et
+d’avenir.</p>
+
+<p>Avec M<sup>me</sup> de Sées, où en étais-je ? Je gagnais
+lentement du terrain, mais l’instinct,
+mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait
+rien brusquer et qu’une parole imprudente
+pouvait me perdre.</p>
+
+<p>Du reste, pourquoi me hâter ? J’avais un
+délicieux plaisir à voir presque quotidiennement
+M<sup>me</sup> de Sées et à faire peu à peu sa connaissance
+plus approfondie. En elle aucune
+dissimulation, aucune feinte, aucun désir non
+plus de jouer un personnage, de s’adapter au
+ton et aux manières à la mode dans telle ou
+telle société. Elle restait elle-même sans effort,
+franche, saine, modérée, avec un caractère à
+ne prendre au sérieux que les choses morales
+et un penchant marqué pour la vie spirituelle.
+Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait
+point, elle pensait à Dieu chaque jour,
+mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle était
+aussi naturellement bonne qu’elle était belle,
+c’est-à-dire avec simplicité, sans chercher à
+en tirer avantage et sans en concevoir de
+l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne
+l’empêchait pas d’être gaie et son rire, s’il était
+rare, en acquérait plus de prix.</p>
+
+<p>Elle avait épousé toute jeune Charles de
+Sées de douze ans plus âgé qu’elle. Les
+familles étaient anciennement liées et le mariage
+arrangé depuis longtemps. Le ménage
+eut une seule fille, Geneviève, que je ne voyais
+guère à Paris.</p>
+
+<p>Les Sées avaient un cercle assez restreint
+de relations et il n’était pas facile d’y être
+admis. J’eus bientôt une alliée en M<sup>me</sup> de Sées
+qui avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait
+dans son esprit que d’amitié, cela va de
+soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me
+voir. Elle me trouvait très « gentil » et me le
+disait. Mais je n’étais pas un bon catholique,
+je n’étais même plus catholique du tout. Ah !
+cela, c’était affreux ! Un garçon bien élevé,
+fils d’une mère pieuse, et qui n’allait pas à
+l’église ! Se perdre ! et donner un mauvais
+exemple !</p>
+
+<p>— Je serai votre catéchumène, disais-je.</p>
+
+<p>Sur ce point, on ne plaisantait pas. M<sup>me</sup> de
+Sées parlait sérieusement de ces choses
+sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche
+s’attachaient sur les miens pour mieux
+me convaincre. Je ne voulais pas laisser tomber
+une aussi agréable discussion et faisais
+quelques objections de doctrine. Elle les réfutait
+sans peine, car peut-être n’en voyait-elle
+pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un
+regard plein de bonté et disait :</p>
+
+<p>— Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude
+à votre sujet.</p>
+
+<p>Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle ?
+Sans doute. Est-il une femme si pure, si droite
+soit-elle, qui s’y trompe ? Mais elle ne voyait
+pas le danger et goûtait le plaisir, à ses yeux
+innocent, de m’avoir pour ami. Je ne l’entraînerais
+pas dans des sentiers dangereux, c’est
+elle qui me ramènerait dans le droit chemin.
+Elle eût été bien étonnée si je lui avais dit que
+l’amitié n’était pas possible entre une femme
+comme elle et un homme comme moi. Mais,
+je ne le lui disais pas. Le temps n’était pas
+venu de l’éclairer sur les mouvements secrets
+de son cœur.</p>
+
+<p>Je prolongeais ainsi ce moment plein de
+charme. Notre intimité grandissante m’apportait
+chaque jour des joies nouvelles. Je m’interrogeais,
+ravi. Était-ce bien l’amour que je
+ressentais ? — Oui, je ne pouvais m’y tromper.
+C’en étaient les premières et irrésistibles
+atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient
+mon infaillible diagnostic : une fièvre
+légère colorait les rêveries auxquelles je m’abandonnais.
+Parfois mon cœur battait plus vite ;
+parfois j’oubliais M<sup>me</sup> de Sées pendant quelques
+instants ; lorsque ma pensée revenait à
+elle, c’était avec la force d’un torrent qui
+déborde ses digues. Je la pressais sur ma poitrine,
+je la couvrais de baisers, je voyais ses
+yeux, ses yeux inoubliables, se noyer de
+bonheur.</p>
+
+<p>J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle
+serait un jour à moi, que je rompis avec ma
+maîtresse, — rompre n’est pas le mot juste,
+on ne rompt que des liens, il n’y en avait pas
+ici, des habitudes agréables, rien de plus — et
+je commençai à connaître ce dangereux
+état de chasteté si propre à enflammer l’imagination.
+J’eus enfin des visions voluptueuses
+comme saint Antoine dans son désert.</p>
+
+<p>Je ne laissai rien paraître à M<sup>me</sup> de Sées
+de l’ardeur qui était en moi. Nous avions de
+longues conversations dont pas une phrase,
+pas un sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui
+nous eût écoutés sans nous regarder nous
+eût pris pour les meilleurs amis du monde.
+Charles de Sées entrait-il dans la chambre où
+nous nous trouvions, pas le moindre embarras ;
+nous continuions notre propos sur le même
+ton sans être obligés d’y changer un mot.
+Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté
+quasi-enfantine. Ah ! nos bons rires d’alors, nos
+bons rires de camarades !</p>
+
+<p>Eh bien, au même temps, cette camarade si
+chère, cet être pur et droit qui se livrait
+naïvement, je déployais une ruse diabolique
+pour le faire tomber dans mes bras. <i lang="en" xml:lang="en">All’s fair
+in love and war</i>, dit un proverbe anglais. Cet
+attentat froidement combiné m’apparaissait — ô
+magie de la passion ! — comme la chose la
+plus glorieuse du monde, car l’amour est une
+guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune
+autre, cruelle comme toutes les guerres, et que
+l’on mène sans pitié contre qui ? non contre
+un ennemi prévenu, armé et fortifié, mais
+contre une aimable femme chez qui l’on dîne,
+avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on
+comble d’égards et de prévenances. Je paraissais
+un ami loyal, et cependant je ne cessais de
+dresser des plans, de tendre des pièges, de
+chercher une tactique qui, poursuivie avec
+une patiente et implacable rigueur, amènerait
+la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de
+Sées, nue dans mon lit.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées
+partirent pour la propriété des parents de
+Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris,
+aussitôt, que des amis m’appelaient à
+Arromanches voisin. Ma mère, un peu fatiguée,
+ne voulut pas me rejoindre sur une plage
+normande et froide. Elle m’attendrait, la
+seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus
+un instant de remords en pensant que je la
+privais, déjà âgée, de nos vacances en commun.
+C’était la première fois que je lui faussais
+compagnie. Mais j’étais emporté dans une
+autre direction ; je suivis M<sup>me</sup> de Sées.</p>
+
+<p>Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de
+la mer couleur d’ardoise sur laquelle fuyaient
+les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin,
+ou sur les falaises dans les hautes herbes
+qu’inclinait le vent, ou chez ses parents en
+pleine campagne. Elle aimait à marcher ; nous
+faisions souvent à pied par les chemins bordés
+de haies la lieue qui sépare Orville d’Arromanches.</p>
+
+<p>Il y avait près de trois mois que je connaissais
+M<sup>me</sup> de Sées et tour à tour je
+m’émerveillais des progrès de notre intimité
+et me lamentais des lenteurs et des atermoiements
+que subissait mon amour.</p>
+
+<p>J’avais pourtant franchi une difficile étape :
+je ne cachais plus mes sentiments. Un soir,
+avant de quitter Paris, une occasion s’était
+offerte dont j’avais profité. M<sup>me</sup> de Sées, qui
+ne savait pas encore que je la retrouverais à
+Arromanches, montrait un peu de tristesse
+à l’idée de la séparation. Dans la pièce même
+où son mari et des amis jouaient au bridge, je
+me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant,
+mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait
+comment il vient aux gens, et parfois d’une
+façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le
+temps de faire « ouf ! »</p>
+
+<p>— Comme vous avez de l’expérience ! interrompit
+M<sup>me</sup> de Sées.</p>
+
+<p>— Il suffit d’une fois, repris-je, pour
+devenir très savant. Si cela vous amuse, je
+vous raconterai comment cela m’est arrivé.
+J’ai suivi un jour une femme dans la rue — (Je
+note ici que nous n’avions jamais causé de
+cette première rencontre. J’entendais choisir
+mon heure. Surprise lorsque je lui avais remis
+la lettre boulevard Saint-Germain, M<sup>me</sup> de
+Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent,
+plus tard, je la taquinai à ce sujet car elle
+croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt
+que je lui avais été présenté. Ces grandes discussions
+finissaient par des baisers). — Et je
+m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa
+figure. Tout à coup, désireux de voir si la
+réalité répondait à mes imaginations, sous un
+prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris
+alors un jeune visage si beau et des yeux — ils
+avaient vraiment la couleur des vôtres ! — si
+touchants que je perdis contenance. Je ne
+sus que dire et m’enfuis. Voilà comment
+l’amour me prit en pleine rue dans le tapage
+des automobiles et des tramways.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> de Sées sans vouloir s’arrêter à
+cette dernière phrase fit un retour en arrière
+et me demanda :</p>
+
+<p>— Sous quel prétexte abordez-vous les
+femmes dans la rue, mauvais garçon que vous
+êtes ?</p>
+
+<p>— Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour
+rien ? Les femmes n’ont-elles pas un mouchoir,
+un sac, un paquet quelconque qui peut
+tomber ? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre
+son courrier à la boîte et qu’une lettre vous
+glisse de la main devant le bureau de poste ?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Sées n’était pas assez maîtresse
+d’elle-même pour cacher sa surprise. Elle
+resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie
+bouche bée, attendant ce que j’allais dire.</p>
+
+<p>Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je
+tournai court, me levai et pris congé d’elle, lui
+laissant matière à penser pour le reste de la
+soirée, et plus sans doute.</p>
+
+<p>Les jours suivants, j’évitai toute allusion à
+ce que j’avais dit. Mais le temps aidant, j’y
+revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez
+M<sup>me</sup> de Sées à feindre d’ignorer mes sentiments
+et duplicité de ma part à prétendre les
+tenir secrets ? Pour faire l’aveu de mon amour,
+je trouvais habile de professer la pureté, que
+rien ne saurait souiller, de M<sup>me</sup> de Sées. Elle
+pouvait m’écouter sans risques, hélas !</p>
+
+<p>A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous
+eûmes bientôt pour thème presque unique de
+nos conversations ce qui, au début de notre
+liaison, semblait devoir rester toujours caché.
+Quelle est la femme qui soit insensible à la
+grandeur de l’amour qu’elle inspire ? Elle
+voit son image transportée dans un pays
+merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où,
+croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite
+ainsi, en pensée seulement et, imagine-t-elle,
+impunément. On lui offre un concert délicieux
+qui peu à peu gagne l’âme, puis le
+cœur.</p>
+
+<p>Il va de soi qu’au début mes discours
+étaient, en effet, tels que la femme la plus
+honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des
+propos plus profanes s’y glissèrent ; on entrevit
+sous le voile qui les recouvrait encore
+l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais
+cela par une pente si douce, si insensible que
+l’on n’aurait su à quel moment intervenir pour
+m’arrêter.</p>
+
+<p>Je m’étonnais de mon adresse à un début
+dans cette carrière difficile. Mais, adolescent
+encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand
+j’étais épris d’Henriette, que l’amour est une
+exaltation de l’être et qu’au lieu de m’abaisser,
+il m’élevait au-dessus de moi-même. Je
+trouvais alors, comme un grand capitaine à
+l’heure critique, l’ingéniosité nécessaire, l’audace,
+un coup d’œil plus sûr.</p>
+
+<p>Que de surprise pourtant à voir se confondre
+en moi des états que je croyais contradictoires !
+J’aimais à la folie et je calculais
+avec froideur ; je paraissais être dans les
+nuages et cependant, pour tout ce qui pouvait
+me servir, j’agissais de la façon la plus
+précise, la plus efficace. Je multipliais les
+attaques qui me donneraient un cœur qu’il fallait
+conquérir d’abord. Il est des femmes pour
+qui un geste mis en sa place vaut les plus
+belles déclarations. M<sup>me</sup> de Sées n’était pas
+de celles-là ; je ne la gagnerais que par le
+sentiment.</p>
+
+<p>Transporté de bonheur à la voir faiblir
+peu à peu, je ne perdais pas mon sang-froid.
+Je surprenais un regard qui se posait tendrement
+sur moi, un sourire heureux. Elle avait
+des moments de gaîté et d’éclat qui étonnaient
+jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit
+d’observation. A d’autres jours, renfermée en
+elle-même, elle paraissait éloignée de cent
+lieues. Je notais avec soin ces passages subits
+de la joie à la tristesse ; je savais que l’une et
+l’autre la rapprochaient également du but où
+nous nous rencontrerions.</p>
+
+<p>Il y eut entre nous une scène assez étrange
+et qui éclaira soudain la route où nous étions
+engagés. Quand M<sup>me</sup> de Sées venait en voiture
+à Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève
+qui avait alors cinq ans. A Paris, je la
+voyais à peine ; elle me regardait d’un œil méfiant.
+En vacances, je m’efforçai de la gagner
+et j’y réussis vite, bien qu’elle conservât toujours
+envers moi un rien de coquetterie féminine.
+Les jeux sur le sable, les bains en commun,
+firent de nous de grands amis. M<sup>me</sup> de
+Sées semblait contente de me voir avec sa fille.
+Dans les longues heures que nous passions
+sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle
+à moi et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer
+qu’elle était chargée de porter des messages
+muets de l’un à l’autre.</p>
+
+<p>Un jour, courant après elle, je la pris et
+l’enlevai de terre.</p>
+
+<p>— Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse !</p>
+
+<p>— Non, non, dit l’enfant riant et se débattant,
+je ne veux pas.</p>
+
+<p>Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues
+fermes qui avaient le goût du sel marin. Elle
+m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la
+serra contre elle et la couvrit de baisers. Il me
+parut que M<sup>me</sup> de Sées y mettait comme de
+l’emportement et la pensée me vint tout à coup
+qu’elle cherchait sur le visage de sa fille la trace
+encore fraîche de mes lèvres.</p>
+
+<p>J’accompagnai M<sup>me</sup> de Sées jusqu’à Orville,
+mais, tout au long du trajet nous restâmes
+silencieux.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette scène équivoque et passionnée, je ne
+l’oubliai pas et je crus sentir qu’elle vivait
+aussi dans la mémoire de M<sup>me</sup> de Sées. Dès
+ce jour, nos rapports changèrent. Nous ne
+nous regardions plus de la même façon ; nous
+étions comme les complices d’une même
+faute. M<sup>me</sup> de Sées d’un caractère si égal pourtant
+avait sans raison des moments d’impatience.
+Parfois, elle me brusquait ; repentante
+aussitôt, elle venait à moi avec tant de douceur
+et de soumission que le cœur soudain me fondait
+de tendresse. Nous éprouvions le besoin
+d’être plus près l’un de l’autre, d’établir entre
+nous un contact physique, si innocent fût-il.
+Madeleine — c’est à partir de ce moment que
+je l’appelai ainsi, lorsque nous étions seuls — laissait
+un instant sa main dans la mienne. J’y
+appuyai plus longuement mes lèvres en la
+quittant. Elle me frôlait, quand elle passait
+près de moi, par inadvertance, sans doute ;
+mais, à travers la robe, je sentais sa hanche
+effleurer ma hanche, et je frémissais.</p>
+
+<p>Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y
+allâmes. J’avais dansé déjà avec Madeleine,
+mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans
+mes bras pour la première fois et j’eus le
+courage de le lui dire. Elle s’arrêta, je la vis
+chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre
+ouverte sur l’ombre.</p>
+
+<p>— Philippe, dit-elle, ne continuez pas… Je
+vous aime comme une sœur aime son frère.
+Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant
+d’amitié pour vous, plus peut-être qu’il n’est
+permis, mais de l’amitié seulement… Je ne
+puis vous écouter !</p>
+
+<p>Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle,
+touché jusqu’aux larmes par l’accent de ses
+paroles, je l’assurais que je serais toujours tel
+qu’elle désirait que je fusse.</p>
+
+<p>J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours
+plus tard dans une situation bien différente où
+j’agis contrairement à ce que je venais de promettre.
+Mais que sont les paroles entre deux
+êtres qui s’aiment ? Malgré leurs serments de
+sagesse, leurs corps continuent à se désirer et
+veulent s’unir.</p>
+
+<p>Le lendemain Madeleine ne descendit pas à
+Arromanches. Je lui en voulus. L’après-midi,
+je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai
+que Charles de Sées revenant de la pêche. Sa
+femme un peu souffrante garderait la chambre.
+Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la
+terrasse devant la maison avec sa mère et sa
+fille. Elle me parut fatiguée ; ses yeux étaient
+plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation
+à trois fut languissante. Au coucher
+du soleil, M<sup>me</sup> de Clairville déclara que
+craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait
+avec la petite Geneviève. Nous restâmes seuls
+en un pesant tête-à-tête. Des domestiques passaient
+autour de nous. On entendit la voix de
+M. de Sées qui, de la chambre où il travaillait
+à un rapport pour la Cour des comptes,
+demandait à sa femme comment elle se portait.</p>
+
+<p>J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement
+mon silence, car je savais que Madeleine
+ne pouvait le supporter et, momentanément,
+pour des raisons obscures mais
+puissantes, je la considérais comme une ennemie
+et voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable
+va-et-vient de l’amour entre la tendresse
+et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont
+pas connu imaginent des amants élégiaques
+qui ne soupirent que de bonheur. La vie de
+ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse
+heurtée, la joie et la douleur s’y mêlent étrangement,
+le désir de plaire et la volonté de blesser
+se succèdent en une minute, et le visage
+véritable de l’amour, si on l’entrevoit sous le
+masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout
+éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné
+par les rides profondes qu’y creusent
+chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le
+souci.</p>
+
+<p>Un mot de Madeleine tout à coup
+m’apaisa.</p>
+
+<p>— Voulez-vous faire quelques pas avant le
+dîner ? dit-elle, en me regardant avec douceur.</p>
+
+<p>Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux
+maintenant. Le monde m’appartenait. Il me
+semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je
+venais de la regagner pour toujours. Pourtant
+que s’était-il passé ? Rien, un regard qui m’était
+cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas
+davantage.</p>
+
+<p>Nous prîmes une allée qui menait à un
+bouquet de hêtres. Lorsque nous y arrivâmes,
+la lumière sous les arbres était déjà plus rare.
+Le tronc d’un bouleau apparaissait clair au
+milieu du taillis.</p>
+
+<p>— Les nymphes ont habité jadis ce bois,
+dis-je. Elles le hantent encore à l’heure où
+tout est calme et parfois y dansent à la clarté
+des étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous
+surgir dans le crépuscule qui s’obscurcit.
+Mais il ne faut pas parler.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes au bord du chemin. A
+quelque distance, les lumières s’allumaient
+dans la maison. Des brouillards légers flottaient
+sur les prairies ; on entendait au loin le meuglement
+d’une vache qui voulait rentrer à
+l’étable.</p>
+
+<p>Le beau visage de Madeleine peu à peu se
+noyait d’ombre. Elle portait une robe de
+mousseline blanche si légère que, clignant des
+yeux, je m’imaginais qu’elle était vêtue d’une
+de ces brumes qui se levaient lentement de la
+terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner
+et l’hallucination à laquelle je me prêtais
+devint si forte que j’oubliai bientôt où je me
+trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et
+qui j’étais, et qui était la femme assise près de
+moi dans sa robe tissée des vapeurs du soir.
+Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée
+de la nymphe que je désirais. Cette nymphe,
+soudain, je la découvris à côté de moi presque
+immatérielle. Rêvais-je ?… Je tendis vers
+elle une main hésitante ; je la touchai — elle
+avait un corps vraiment ! elle n’était pas un
+fantôme créé par mon imagination ! — et dans
+un mouvement irrésistible, je m’en emparai.
+A la seconde où Madeleine fut dans mes
+bras, je revins à la réalité. C’était bien son cou
+délicat que je couvrais de baisers entrecoupés
+par ces seuls mots :</p>
+
+<p>— Je t’aime ! je t’aime !</p>
+
+<p>La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent
+d’abord de se défendre. Puis, gagnée par
+la douceur des caresses inattendues, un instant
+elle s’oublia et mes lèvres s’unirent aux
+siennes. Mais, aussitôt, elle s’arracha à mon
+étreinte.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous fait, Philippe ? dit-elle sans
+colère, mais sur un ton qui me glaça.</p>
+
+<p>J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.</p>
+
+<p>— Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle.
+Vous êtes libre, je ne le suis pas. Maintenant
+tout est fini.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le sens de ces mots terribles « tout est
+fini », je ne le compris que les jours suivants.
+Je ne devais plus voir Madeleine seule. La
+présence de sa fille ne lui paraissant pas suffisante,
+elle faisait en sorte que son mari ou sa
+mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit
+moins souvent à Arromanches.</p>
+
+<p>Quelques jours passés ainsi suffirent à me
+faire perdre la raison. Loin d’elle, j’accusais
+Madeleine tour à tour de froideur et de
+coquetterie. Si elle m’avait aimé, elle aurait
+pardonné le mouvement de folie auquel j’avais
+cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais
+enfin dans sa grandeur ? à une femme
+incapable d’en comprendre la beauté et qui
+n’était faite que pour de médiocres bonheurs
+bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût entre son
+mari, personnage ridicule en somme, et sa fille !
+Ma place n’était pas près d’elle ! A d’autres
+moments, je pensais qu’elle s’était amusée de
+moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en
+moquer sans doute, le langage de la passion.
+Maintenant qu’elle avait eu les accords désirés,
+elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait
+plus. Détestable jeu ! Je méditais mille projets
+contraires : il faudrait bien qu’elle me reçût
+seul ; je lui dirais alors ce que j’avais sur le
+cœur. Non, mieux, je partais sans la revoir…
+Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante
+avec qui je m’affichais sous ses yeux… Et,
+d’autres fois, je ne pensais qu’à la gagner
+encore à force de tendresse et de soumission.
+Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais,
+je ne demandais rien de plus.</p>
+
+<p>J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre
+lorsqu’une lettre arriva qui mit fin à mes hésitations.</p>
+
+<p>Une vieille amie de la famille m’écrivait que
+la santé de ma mère lui causait quelques
+inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder
+à rentrer ; ma présence redonnerait, sans
+doute, des forces à la malade. Le ton de cette
+lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta,
+au contraire de ce qu’en attendait ma
+correspondante. Je lus entre les lignes plus
+qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis
+ma mère perdue et décidai de la rejoindre sans
+un jour de délai.</p>
+
+<p>J’avais un train du soir à Bayeux ; j’envoyai
+mes valises à la gare par l’omnibus de l’hôtel,
+car j’avais résolu de passer à Orville et de
+m’y rendre à pied.</p>
+
+<p>J’aime tant la marche et le plein air qu’il est
+bien peu de chagrins qui ne soient adoucis par
+leur influence salutaire. Au milieu de ma
+course, déjà, j’étais plus rassuré : ma mère
+avait une santé parfaite ; elle pouvait être
+souffrante, elle n’était pas malade ; je la garderais
+de longues années encore. Tranquille de
+ce côté, je me tournai vers Madeleine. Je le fis
+avec un rare sang-froid ; j’examinai notre
+situation de la façon la plus détachée, comme
+s’il se fût agi de quelqu’un d’autre. J’avais
+douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue
+dans un cœur passionné, il y fait des
+ravages. Il m’apparut que ce départ inopiné
+me fournissait le moyen d’avoir une certitude
+et que, grâce à lui, je pourrais forcer
+Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir
+brusquement et observer avec une lucide
+attention l’effet de mes paroles.</p>
+
+<p>La pluie me tenait compagnie sur le chemin,
+et j’y prenais plaisir. A Orville, je trouvai Madeleine
+au salon. Elle était debout près d’un
+secrétaire à deux corps, occupée à chercher
+quelque papier dans un tiroir. Sans se déranger
+de sa besogne, elle me reçut aimablement
+comme à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé
+entre elle et la fenêtre de façon à la voir en
+plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots
+et du ton le plus indifférent qui se pût :</p>
+
+<p>— Je viens vous dire adieu ; je quitte
+Arromanches ce soir et n’y reviendrai pas.</p>
+
+<p>Elle chancela sous le coup ; ses yeux inquiets
+m’interrogèrent pour savoir si je voulais la
+mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je
+jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis ; je
+n’en avais pas fini avec ma victime. Le souvenir
+était encore vivant de tant d’heures déchirées
+vécues dans la solitude, de mes doutes,
+de mes tourments et je continuai :</p>
+
+<p>— Soyez heureuse, je ne troublerai plus la
+tranquillité qui vous est chère.</p>
+
+<p>A voir sa pâleur, son désarroi, son regard
+surtout, ce regard désespéré de quelqu’un qui
+se noie et qui cherche si personne n’est là pour
+le sauver, je mesurai enfin la place que je tenais
+dans sa vie. Je l’emplissais tout entière et Madeleine,
+incapable à cette heure de dissimuler,
+montrait à nu son cœur qui ne battait que pour
+moi. Elle restait là, presque inconsciente, ne
+me voyant pas. Pourtant elle dit encore :</p>
+
+<p>— Partir !…</p>
+
+<p>J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus :</p>
+
+<p>— Ma mère est malade…</p>
+
+<p>A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant
+sa souffrance pour ne penser qu’à la
+mienne, vint à moi :</p>
+
+<p>— Comme je vous plains ! mon pauvre
+Philippe.</p>
+
+<p>Elle me prit une main et la garda dans les
+siennes maternelles. J’étais faible et sans courage.
+Je désirais être consolé. Et au même
+temps je frémissais de désir à sentir si proche
+le corps de Madeleine… Je me repris et d’une
+voix qui tremblait un peu, je dis seulement :</p>
+
+<p>— Ah ! que j’ai de la peine à vous quitter !</p>
+
+<p>Et je m’enfuis.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ma mère s’était arrangée de son mieux
+pour me recevoir.</p>
+
+<p>Au premier coup d’œil je compris qu’on
+ne m’avait pas alarmé en vain ; sa bonne
+et pâle figure était ravagée par les souffrances
+d’un mal invisible ; et dans le regard doucement
+attaché sur moi, je lisais une interrogation :
+« Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille
+maman, ce grand garçon qui arrivait là presqu’à
+l’improviste ? »</p>
+
+<p>Le grand garçon fit du mieux qu’il put et
+s’écria avec courage :</p>
+
+<p>— Quand on a une mine comme ça, on
+n’effraie pas les gens !</p>
+
+<p>Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues
+amaigries.</p>
+
+<p>Commença une vie dont l’amère monotonie
+était faite de douleur pour ma pauvre
+maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge
+de moi à elle. Je la savais perdue, une
+tumeur qui ne pardonne pas la minait plus
+profondément chaque jour. Cependant, nous
+faisions, avec une gaîté feinte, mille projets.
+Une fois la crise passée (ce n’était qu’une
+crise), nous partions vers la fin de l’automne
+pour le midi ; le soleil rendrait vite des forces
+à la convalescente. Il faudrait acheter une
+petite maison sur la côte provençale ; à l’âge de
+ma mère, les brouillards de l’hiver et la froidure
+de nos campagnes ne lui valaient rien.
+Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient
+les paroles et je croyais entendre ces
+mots qui ne pouvaient être prononcés :</p>
+
+<p>— Je sais bien que tu me trompes, mon
+cher garçon, mais je te suis reconnaissante de
+tes mensonges.</p>
+
+<p>La présence continuelle d’un être qui est
+torturé dans sa chair ne vous laisse point de
+paix et vous met le cœur à vif. On voudrait
+s’endurcir contre l’inévitable ; par moment, on
+songe même à fuir, puisque nous savons que la
+mort est nécessaire et que nous y sommes tous
+condamnés. Pendant ces longues heures de
+veille, je me souvenais d’une boutade que
+j’avais dite un jour : « Être garde-malade, c’est
+une profession et ce n’est pas la mienne. Je
+n’aime point le spectacle de la souffrance,
+tonique pour ceux à qui de rudes contrastes
+sont nécessaires ; je n’ai pas besoin pour trouver
+du plaisir à ma vie de regarder le malheur
+des autres. »</p>
+
+<p>Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur
+usait l’un après l’autre les liens qui l’attachaient
+à ce monde ; c’était elle, si choyée toujours, si
+entourée, qui allait entreprendre le voyage que
+chacun fait seul et dont personne ne revient.
+Comment la quitter à ce moment ? Impuissant
+à la secourir, j’adoucissais pourtant sa
+grande misère ; je lui donnais le reste de
+bonheur qu’elle pouvait goûter encore : avoir
+son fils à son chevet avant de fermer les yeux
+pour s’assoupir, le retrouver là quand elle les
+rouvrait un peu plus tard.</p>
+
+<p>Les jours passaient lentement.</p>
+
+<p>Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine.
+Ce cœur généreux ne supportait pas
+que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que,
+même à distance, elle me soutînt. Elle trouvait
+là l’occasion permise de me montrer la
+place que je tenais dans ses pensées et je sentais
+bien, malgré la réserve voulue, qu’elles
+m’appartenaient toutes. Madeleine y mettait,
+sans le savoir certes, une tendresse infinie.
+C’étaient des caresses lointaines d’âme à âme,
+mais, suivant les heures, je les transposais
+sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville
+« où elle laissait tant de souvenirs chers » ;
+octobre la ramènerait à Paris « où elle m’avait
+connu ». J’étais présent partout. Il fallait que
+notre séparation, disait-elle aussi, nous fût
+une occasion de méditer sur la voie dangereuse
+que nous avions prise. Les desseins
+de Dieu étaient visibles ici, Il voulait nous
+sauver. A l’avenir, nous devrions nous abstenir
+de la moindre allusion à des sentiments
+défendus. Et cependant ce lui était une occasion
+d’en parler encore. Je voyais qu’elle se
+surveillait en m’écrivant ; elle s’efforçait de
+me donner l’idée que le calme s’était fait en
+elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un
+mot, montraient que le feu brûlait sous la
+cendre où elle cherchait à l’ensevelir. Et comment
+me cacher sa tristesse ?</p>
+
+<p>Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à
+lire, sans doute, je ne lui parlais que de ma
+mère et des heures affreuses que je passais loin
+d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque !). A certains
+jours où la vie que je menais avait raison
+de mes nerfs, je me désespérais du silence
+auquel j’étais contraint. Elle croirait que je
+l’oubliais (les hommes sont inconstants, était
+un de ses thèmes favoris ; elle contrastait
+l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes
+de ses créatures), et peu à peu s’éloignerait
+de moi. A cette pensée, je frémissais
+de fureur impuissante. Et voilà qu’un matin
+où je traversais une de ces crises, le courrier
+m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à
+Bordeaux pour une inspection. Sans réfléchir
+un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre
+passionnée où je lui disais avec une netteté
+effrayante que, quoi qu’elle pensât, quoi
+qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il
+n’était ni en son pouvoir ni au mien de
+détruire le sentiment qui nous unissait.</p>
+
+<p>Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton
+de Madeleine devint plus triste encore. Je me
+désolais. Que faire ? Je ne pouvais plus écrire
+maintenant en cachette ; j’aurais voulu lui
+demander pardon, l’assurer que je serais au
+retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais
+de souci.</p>
+
+<p>Et cependant, à côté de moi, un grand drame
+muet se hâtait lentement vers sa fin dans la
+douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de
+la souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait
+des stupéfiants qu’elle supportait mal. Elle
+avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle
+se réveillait, elle me parlait avec clarté
+de ses affaires qu’elle avait mises en bon ordre ;
+elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que
+fût sa faiblesse, je répondais toujours qu’il
+serait temps de causer de cela plus tard, que
+rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation
+de mentir jusqu’au bout et de sourire
+alors que le cœur me manquait.</p>
+
+<p>Elle mourut dans mes bras après une longue
+agonie. Je la menai au cimetière où reposaient
+les miens. J’étais sans forces, je me sentais seul
+au monde ; j’avais besoin de la tendresse de
+Madeleine. Je partis pour Paris le lendemain
+de l’enterrement.</p>
+
+<p>J’avais écrit à mon amie un mot sur une
+feuille volante jointe à la lettre que tous pouvaient
+lire, la suppliant de venir l’après-midi
+chez moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait
+que je ne pouvais la voir en présence
+d’indifférents.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des lettres m’attendaient sur mon bureau
+de la rue de Commailles ; il n’y en avait point
+de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au
+feu, dans mon cabinet de travail. Les livres me
+regardaient comme un étranger et n’avaient
+rien à me dire. Plus tard, passant devant une
+glace, j’aperçus mon visage. Je ne l’avais pas
+vu depuis longtemps, on peut se raser chaque
+matin devant un miroir et ne pas se connaître.
+Tout à coup je m’apparus et m’étonnai :
+j’avais une expression qui m’était étrangère.
+J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint
+brouillé, des rides plus profondes se marquaient
+au front. Comment Madeleine me
+trouverait-elle ? Je haussai les épaules. Cela
+n’avait aucune importance, rien n’avait de
+l’importance. J’occupai le reste de la matinée
+à mettre mes papiers en ordre. Je répondis
+à des lettres d’affaires. Je faisais tout machinalement,
+le cerveau vide.</p>
+
+<p>Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et
+pris un journal. Il me tomba des mains, je dormis
+d’un sommeil lourd.</p>
+
+<p>Un coup de timbre me réveilla en sursaut.
+Je courus à l’antichambre. Personne ; j’avais
+rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait
+pas.</p>
+
+<p>Pourquoi viendrait-elle, après tout ? Elle
+restait avec Dieu qui emplissait ses pensées.
+Qu’avait-elle besoin de moi ? Qu’étais-je pour
+ce regard qui se perdait dans l’éternité divine ?
+Un accident insignifiant, négligeable. Je réfléchissais
+ainsi, le front appuyé à la fenêtre,
+regardant les arbres dénudés du jardin appartenant
+à l’hôtel Carafa. Ma pensée se détachait
+peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il
+donc se torturer pour la possession d’une
+femme ? N’est-il pas des pays où l’on ignore
+les passions stériles qui nous déchirent ? Déjà
+je faisais le projet de quitter l’Europe, ses
+brouillards, ses pluies, son agitation. L’Asie,
+colosse immobile, de loin me souriait. Des
+songes à l’ombre des platanes où passent parfois
+des femmes voilées, une volupté sans
+fièvre, une vie sans combat, rempliraient les
+jours monotones et toujours nouveaux de mon
+bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle
+m’apparut. Avait-elle encore ce visage étroit
+sous les cheveux dorés ? Elle me plaisait
+naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé
+par elle m’avait emmené jusque sur la
+rive d’Asie. Qu’était-elle devenue ? Par quelle
+fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux
+près de qui j’étais heureux ?</p>
+
+<p>Quatre coups sonnèrent à la chapelle des
+Pères de la mission. Je laissai Isabelle et le
+Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre
+une bûche dans la cheminée.</p>
+
+<p>J’étais surpris de me trouver si calme. J’en
+compris la raison : je n’attendais rien. Seule
+l’incertitude est anxieuse. Or une suite de
+raisonnements glacés avaient mis le doute en
+fuite.</p>
+
+<p>Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui
+aurait pu la retenir ? Mais, en mon absence
+la religion, travailleuse infatigable, me l’avait
+enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était
+pieuse, elle était sage, elle avait raison de ne
+pas venir. Quoi de pire que de mettre face à
+face une femme indifférente et un homme qui
+ne l’est pas. Et, même si elle était ma maîtresse,
+quel avenir devant nous ? Elle n’abandonnerait
+ni sa fille ni son mari, car elle
+était bonne mère et, d’autre part, les liens du
+mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait
+donc accepter l’inévitable.</p>
+
+<p>Cela m’était d’autant plus facile que dans
+l’état d’apathie où je me trouvais, rien ne pouvait
+réveiller la souffrance en moi. Je partirais.
+Le temps de régler les affaires de la succession
+de ma mère — cinq ou six semaines — et
+je demanderais un poste en Orient.</p>
+
+<p>Je me parlais ainsi pour me cacher ma
+misère. Cependant les heures passaient. Par
+une décision soudaine, je résolus de faire avant
+dîner quelques courses urgentes et m’habillai
+en hâte. Madeleine ? Que m’était Madeleine ?
+Qu’étais-je pour elle ?</p>
+
+<p>Le timbre de l’antichambre retentit : « C’est
+elle ! » pensai-je, mais je ne bougeai pas… La
+porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine
+entra.</p>
+
+<p>Sans doute était-elle venue poussée par la
+seule bonté de son cœur, du moins le croyait-elle,
+car elle était incapable de chercher à se
+duper. Elle accomplissait ainsi, magnifiquement,
+une des sept œuvres de la Miséricorde :
+<i lang="la" xml:lang="la">aegros visitare</i>. N’étais-je pas un malade ?
+N’avais-je pas besoin d’elle ? Et voilà qu’au
+moment où elle franchit le seuil, un sentiment
+qu’elle voulait oublier, ou qu’elle
+croyait mort, se réveilla soudain. Elle s’arrêta
+et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle
+était là.</p>
+
+<p>Mais ses yeux rencontrèrent mon visage,
+le parcoururent, cherchant les miens et n’osant
+s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de
+douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle
+hésita un instant. Nous n’étions plus, l’un en
+face de l’autre, que deux malheureux longtemps
+séparés et qui, toutes barrières tombées,
+se retrouvent. La pitié fit ce que l’amour
+n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien ;
+elle vint à moi et, simplement, m’attira vers
+elle… La tête enfouie sur sa poitrine, je pleurai
+comme un enfant.</p>
+
+<p>— Mon petit, mon petit, disait-elle, comme
+il a de la peine !</p>
+
+<p>Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes,
+les firent couler avec plus de force
+encore. Je trouvais à les répandre une singulière
+volupté. Par cette voie s’en allait le chagrin
+accumulé durant tant de jours d’angoisse.
+Je n’essayai pas de me reprendre ; je ne m’excusai
+pas de la faiblesse que je montrais. Rien
+n’était plus naturel, rien n’était plus délicieux
+que de pleurer dans les bras de Madeleine,
+sur son cœur pitoyable.</p>
+
+<p>Secouée par mes sanglots jusqu’au fond
+d’elle-même, elle me caressait et me parlait à
+la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul
+était un baume. Que disait-elle ? Tout et rien.
+C’était le sublime balbutiement des femmes
+qui deviennent mères pour bercer le chagrin
+des hommes.</p>
+
+<p>Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne
+sentais plus ma souffrance. Serrés l’un contre
+l’autre, nous nous étions assis sur le divan.
+La nuit était venue dans la chambre et nous
+enveloppait. Je ne pleurais plus ; je restais,
+apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait
+Madeleine. Son sang battait tout près du
+mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je
+l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous
+moi. Une blouse légère séparait seule ma
+bouche de son sein et mes lèvres avides qui le
+pressaient crurent le sentir frémir.</p>
+
+<p>Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il
+ma complice ? Savait-elle que j’allais
+la prendre ? M’attendait-elle ? Ou bien n’était-elle
+plus, brisée par tant d’émotions, qu’une
+femme lasse, incapable de se battre ? Je ne
+raisonnai pas davantage, je n’étais que désir
+qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à
+l’épaule dont elles suivirent le contour et,
+soudain, elles rencontrèrent la chair fraîche
+du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine
+tressaillit. Elle s’efforçait de m’écarter.
+Elle me suppliait :</p>
+
+<p>— Que faites-vous ?… Laissez-moi !</p>
+
+<p>— Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je
+passionnément. Je t’aime, je ne sais que cela.</p>
+
+<p>Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle
+s’abandonna.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Si j’avais cru que la possession de Madeleine
+mettrait fin à la période troublée que
+nous venions de traverser et que nous connaîtrions
+maintenant une ère enchantée où nos
+cœurs et nos sens goûteraient une égale satisfaction,
+je me serais trompé. Commença une
+vie déchirée et tragique. Madeleine était
+mariée.</p>
+
+<p>Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence
+de M. de Sées n’était qu’une gêne ; elle était
+aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais
+guère jusqu’alors de la vie que menaient
+les femmes assez aimables pour me recevoir
+dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres
+qu’à moi ? Cela était vraisemblable, mais sans
+intérêt. Cette question se posait au sujet de
+Madeleine. Il y avait là quelque chose que
+je n’osais regarder en face, mais que je ne
+pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée
+que la chair de Madeleine, que les parties les
+plus secrètes de son corps, que tout ce que
+j’avais gagné au prix de tant de luttes et de
+douleurs servissent de plein droit au plaisir de
+son mari, qu’il n’eût qu’à y porter la main
+pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la
+tête contre les murs et je chassais, furieux,
+ces visions empoisonnées. Elles revenaient…
+Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même
+quels étaient les rapports entre elle et
+son mari. Le malheur est qu’en ces matières
+on n’ose pas laisser voir sa misère. On est
+torturé, la honte vous étouffe et l’on prend un
+ton indifférent, de simple curiosité, on a la
+force de sourire, alors qu’on retient des cris de
+rage.</p>
+
+<p>Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais ?
+Elle n’en montra rien. Elle agit,
+inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse
+adresse et trouva pour me rassurer les
+mots les plus propres, les plus efficaces. Elle
+transposa le débat du terrain de la chair à
+celui des sentiments, mais toujours d’une
+façon indirecte, objective en quelque sorte,
+comme s’il s’agissait de choses quasi-historiques,
+dont on ne se souvient presque pas, et
+non de la plus brûlante, de la plus actuelle des
+questions. Il ressortait de ces conversations
+sans suite, dans lesquelles je prenais ici et
+là un bout de phrase qui touchait à ma préoccupation
+présente, qu’elle n’avait jamais eu
+pour M. de Sées qu’une affectueuse estime,
+qu’ils étaient déjà de vieux mariés, — la seule
+idée que Charles de Sées l’avait prise jeune
+fille était déplaisante à l’extrême, mais, dans
+la presse et le conflit où j’étais avec, devant
+moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai.
+Madeleine risqua même une fois que Charles
+était de santé délicate, à d’autres jours (ah !
+cela ne m’intéressait pas !) que leurs habitudes
+étaient bien différentes. Il avait besoin de peu
+de repos ; elle sommeillait depuis longtemps
+lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin
+(je ne demandais rien), le matin, il se levait
+de bonne heure et courait à ses dossiers.
+Tels furent les multiples renseignements que
+j’obtins d’elle, sans en avoir l’air, à diverses
+reprises, et dont elle composa, pour endormir
+ma jalousie, un narcotique. On en arrivait
+à se demander quand un ménage ainsi
+réglé avait eu l’occasion de faire un enfant.</p>
+
+<p>Mais j’étais jeune, je voulais à toute force
+être heureux, je ne demandais qu’à laisser
+l’habile infirmière panser sans paraître y toucher
+ma blessure secrète.</p>
+
+<p>Du reste, d’autres sujets non moins immédiats
+me réclamaient. Je croyais Madeleine
+à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait
+disputé, et, combattant à côté de Madeleine,
+je rencontrai un nouvel adversaire, et de
+taille ! Dieu. Je sentais sa présence invisible
+dans les batailles que je livrais pour garder un
+bien que j’avais conquis et qui pourtant ne
+m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et
+Madeleine, en larmes, m’échappait pendant
+un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la
+victoire à mon divin antagoniste. Madeleine,
+cédant au désir qui la poussait, ne résistait
+plus. Elle se donnait alors avec une sorte de
+fureur sauvage ; une femme se révélait inconnue
+d’elle-même. Elle oubliait sa religion, son
+Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se
+serait écriée, comme M<sup>me</sup> de Krüdner dans
+les bras de son amant : « O Dieu, je te
+demande pardon de l’excès de mon bonheur ! »
+Ivre de volupté, elle me faisait gémir sous la
+morsure de ses baisers. Ces brefs et dionysiaques
+emportements étaient suivis d’une
+longue repentance. Madeleine semblait se
+réveiller d’un profond sommeil ; hagarde, elle
+me voyait et ne me connaissait point. Elle
+quittait le lit où je m’assoupissais accablé de
+fatigue et, prête en un clin d’œil, elle sortait
+sans que j’eusse le temps de la retenir, ses
+seuls mots sur le seuil étant : « Il faut que je
+parte ! »</p>
+
+<p>Lorsque je la retrouvais, elle était calme et
+distante. Si je me permettais une allusion à
+notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait
+pas, comme si j’usais d’un langage qui
+lui était étranger. A la voir ainsi, je finissais
+par croire que j’avais été le jouet d’un
+rêve.</p>
+
+<p>Mais, le plus souvent, les choses se passaient
+d’autre sorte. Madeleine me suppliait de
+l’épargner. Écrasée par le remords, elle était
+humble et pressante : « Regarde ce que je suis,
+disait-elle, et prends pitié de moi. Je dois me
+battre, et contre toi ! Mais tu sens bien que
+c’est impossible, mon aimé. Où trouverais-je
+la force de te faire de la peine ? Je suis faible,
+viens-moi donc en aide… Nous ne pouvons
+vivre dans le péché. Ce ne sont pas des raisons
+humaines que je t’oppose. Tu les vaincrais
+trop facilement, mais il y a Dieu ! Tu peux
+Lui céder sans honte puisqu’Il me réclame. »</p>
+
+<p>Elle était si sincère dans son remords, si
+touchante dans ses larmes que je me laissais
+émouvoir. Nous prenions alors les plus sages
+résolutions. Les rendez-vous rue de Commailles
+étaient interdits. Malgré la saison, nous
+nous rencontrions en plein air et courions les
+quartiers éloignés. Les tours de Notre-Dame
+nous virent penchés, couple fervent, au-dessus
+de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit
+au Jardin des plantes la protection de ses
+branches pendant une averse. Le Luxembourg
+trop voisin où jouait la petite Geneviève nous
+était défendu, mais un jour, comme elle gardait
+la chambre à cause d’un rhume, nous nous
+y rendîmes. La température était clémente,
+nous nous assîmes au soleil devant l’Orangerie,
+dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence.
+Nous n’avions causé en nous promenant
+que de sujets étrangers à notre amour.
+Madeleine était rassurée, presque heureuse.
+Nous étions amis, enfin ! Que désirer de plus ?
+Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie
+serait durable et que, sans aucun sacrifice de
+notre part, elle me garderait près d’elle comme
+un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient
+avec confiance. Elle ne doutait pas de
+moi. A la voir caresser complaisamment ces
+chimères, j’eus un mouvement d’humeur que
+je réprimai vite. Nous restâmes silencieux.
+Des bambins couraient autour de nous ; des
+nourrices promenaient leurs bébés endormis.
+Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, et tout
+à coup une idée me vint que je ne pus
+chasser. Au même moment, Madeleine me
+voyant soucieux me demanda à quoi je pensais.</p>
+
+<p>Je réfléchis encore une minute, puis je lui
+dis en la fixant :</p>
+
+<p>— Madeleine, je voudrais avoir un enfant
+de toi.</p>
+
+<p>Elle tressaillit ; son visage changea aussitôt
+d’expression. J’y lus de l’inquiétude et peut-être
+aussi un autre sentiment qu’elle ne
+s’avouait pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude
+l’emporta. Elle voulut m’arrêter. Je ne lui en
+laissai pas le loisir et continuai :</p>
+
+<p>— Oui, j’aimerais te confier un germe précieux
+que tu garderais longtemps dans ton
+ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang,
+que tu mettrais au jour, et qui serait toi, et qui
+serait moi. Il me semble que le destin qui nous
+a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque
+d’un si grand amour naîtra un enfant beau
+et fier pour nous perpétuer.</p>
+
+<p>Madeleine me regarda comme si elle voulait
+aller jusqu’au fond de mes pensées. En un instant,
+sa tranquillité avait disparu. Était-ce
+une nouvelle épreuve que je tentais ? Allais-je
+l’assaillir à l’improviste alors qu’elle était sans
+défense ? Elle comprit qu’une fois de plus elle
+s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité,
+mais son trouble s’en accrut. Cet appel si
+humain toucha en elle un point douloureux
+qu’elle m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent
+de larmes qu’elle n’essayait pas de me
+cacher et qui tombaient une à une lentement
+sur son col de fourrure où elles disparaissaient.
+Ce fut sa seule réponse.</p>
+
+<p>Ma sortie intempestive dont je n’avais pas
+calculé les effets eut le triste résultat d’ajouter
+un sujet nouveau de chagrin à ceux qui affligeaient
+déjà Madeleine. Dans son esprit que
+la lutte soutenue depuis le jour de notre rencontre
+avait rendu craintif, l’idée s’implanta
+qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle
+ne me donnerait pas les joies si naturelles (et
+qui m’étaient nécessaires, elle venait de l’apprendre)
+de la paternité. Elle se crut un obstacle
+au développement normal de ma vie.</p>
+
+<p>Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était
+comptable envers Dieu et envers elle-même,
+se joignaient des devoirs non moins impérieux
+envers moi. C’était trop pour un cœur tendre.
+Elle gravissait un calvaire, se déchirant aux
+ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet
+où Dieu l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle
+regardait en arrière elle verrait l’amant dont
+elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin
+au terme de sa course, n’en pouvant plus de
+fatigue et de souffrance ; elle faisait un faux-pas ;
+d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas
+de la pente qu’elle avait eu tant de peine à
+monter, et cette chute l’amenait à nouveau,
+amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes
+bras.</p>
+
+<p>C’étaient alors quelques jours de plaisirs
+passionnés. Elle venait à moi matin et après-midi
+et, le soir encore, nous étions ensemble
+chez elle ou chez des amis. La rue de Commailles
+l’attirait irrésistiblement. Parfois, elle
+m’avertissait que de nombreuses courses et
+visites la retiendraient l’après-midi entière.
+Mais, voilà qu’avant trois heures, elle se trouvait,
+surprise, à ma porte où ses pieds, en
+dépit d’elle-même, ses pieds joyeux et libres
+l’avaient conduite. Mi-indignée, mi-riante, elle
+s’étonnait de son aventure.</p>
+
+<p>— Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle
+me tutoyait alors), et pourtant tu n’étais pas
+sorti.</p>
+
+<p>— Je t’attends toujours, répondais-je.</p>
+
+<p>— Ah ! monstre que j’aime, comme tu me
+connais !</p>
+
+<p>Et c’étaient des baisers éperdus.</p>
+
+<p>Ou bien elle disait :</p>
+
+<p>— Et si j’avais trouvé une femme ici ! Peut-être
+bien que tu me trompes après tout. Avec
+les hommes, sait-on jamais ? Je ne suis pas
+une maîtresse bien gaie ni bien savante dans
+l’art de plaire. Mais telle que je suis, je te veux
+tout entier, je ne te partage pas.</p>
+
+<p>Elle me serrait contre elle à m’étouffer.</p>
+
+<p>Puis l’excès de la passion la ramenait face
+à elle-même. Elle regardait son péché avec
+horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait
+des forces fraîches pour recommencer la
+lutte contre elle et contre moi.</p>
+
+<p>L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours
+aimé à me sentir d’aplomb, les pieds
+bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais
+perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche,
+au gré du vent. Lorsque j’avais le loisir de
+réfléchir, je me demandais : « Qu’est-ce que
+ce mélange de coups et de baisers ? Est-ce
+là ce qu’on appelle l’amour ? Est-ce là ce
+que j’ai tant désiré ? Qu’on se batte avant la
+possession, je le comprends. Mais, après, cela
+n’a plus de sens. Où sont les <i lang="la" xml:lang="la">beati possidentes</i> ?…
+Pourquoi, diable, me suis-je épris
+d’une femme mariée ? Elle est tout de même
+à son mari, si rarement que ce soit. Quelle
+saleté ! Et je le supporte ! Elle est pieuse, en
+outre ! Belle complication ! Il est évident que
+la religion n’a pas à s’occuper de notre
+bonheur terrestre puisque, pour elle, nous
+ne sommes ici-bas qu’en transit vers l’éternité.</p>
+
+<p>Mais que me restait-il à moi qui ne croyais
+plus à des récompenses ou à des punitions
+supra-terrestres ? Au nom de doctrines que je
+ne partageais pas, j’étais privé du seul bien
+qui m’importât.</p>
+
+<p>Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de
+soi, à Madeleine. Je ne lui faisais pas de
+reproches, je n’éclatais pas en cris et en
+récriminations. Cela n’était pas dans ma
+manière. J’étais sec, froid, sarcastique, haïssable.
+Je l’attaquais dans sa foi, je discutais
+avec elle apparemment de la façon la plus
+objective, comme pour l’amour de la seule
+vérité mais au fond poussé par un désir
+mal contenu de lui porter un coup douloureux,
+de me venger de ce qu’elle me faisait
+souffrir.</p>
+
+<p>Madeleine redoutait ces attaques insidieuses.
+Mais elle était assez femme pour savoir d’où
+venait la violence secrète qui m’animait. Elle
+me plaignait et redoublait de douceur. Il faut
+reconnaître, du reste, que dans cette lutte
+sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain.
+Madeleine croyait comme elle respirait. Je ne
+la troublais donc en aucune manière dans le
+domaine qui était à elle. Jamais elle n’était
+embarrassée pour me répondre. Mes arguments
+ne la touchaient point. Les siens n’arrivaient
+pas jusqu’à moi. Nous nous battions
+sur des plans différents et arrivions à ce résultat
+paradoxal de nous blesser sans nous
+atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je
+me souvenais d’un curé entendu à l’heure du
+catéchisme, alors que je visitais une des plus
+vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France :
+« Mes enfants, disait-il, le mystère de la Sainte-Trinité
+est un mystère, par conséquent je ne
+puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel
+qu’il est. » Ce raisonnement qui se rapproche
+de celui de Hegel : « Il faut comprendre l’incompréhensible
+comme tel », m’avait paru
+définitif. C’était celui de Madeleine. Elle passait
+ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés
+où achoppent les pauvres rationalistes.</p>
+
+<p>Mais, bientôt lassé d’un absurde combat,
+j’abandonnais ces discussions. Je me reprochais
+mes efforts pour détruire les croyances
+de Madeleine, besogne assez basse et indigne
+de moi. Par un brusque revirement, je lui
+laissais voir que je ne restais pas insensible
+à l’admirable construction qu’avait élevée
+l’Église, forte maison, en vérité, dont les murs
+ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir.</p>
+
+<p>Madeleine me regardait, osant à peine en
+croire ses oreilles. Quoi, je n’étais pas l’ennemi
+de l’Église que je lui avais paru ! Son cœur se
+dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un
+ton assuré, disait :</p>
+
+<p>— Philippe, il y aura une place pour vous
+dans cette maison. Je l’ai demandé à Dieu ; il
+me l’a promis.</p>
+
+<p>Tant que duraient ces périodes de détente,
+je ressentais une grande pitié pour Madeleine.
+Qu’avais-je fait d’elle ? Jusqu’au jour de notre
+rencontre, elle n’avait navigué que sur de
+calmes rivières, se laissant aller paresseusement
+au fil d’une eau connue, dans un pays monotone
+il est vrai, entre des rives un peu plates,
+mais ombragées et agréables. Et voici que je
+l’entraînais en pleine mer ; le vent sifflait autour
+d’elle, la foudre tombait, les vagues furieuses
+menaçaient de l’engloutir. Elle n’avait qu’un
+refuge en ce péril extrême : elle priait.</p>
+
+<p>Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement ;
+je feignais de me laisser convaincre ;
+peut-être même et pour quelques instants, je
+partageais ses vues chimériques sur une amitié
+possible.</p>
+
+<p>Ces accalmies étaient brèves, car j’étais
+homme, et jeune, et j’aimais. J’exigeais autre
+chose, nous recommencions à nous battre.</p>
+
+<p>Le printemps était venu. A mesure que nous
+approchions de Pâques, Madeleine montrait
+plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à
+la grande fête religieuse de l’année ? Comment
+recevoir la sainte communion ? Déjà Noël lui
+avait causé de vives angoisses. Il avait fallu
+se mettre bien avec Dieu, comme elle disait.
+Une brouille passagère entre nous avait rendu
+cette réconciliation plus facile. Pendant les
+quelques jours où elle fuyait la rue de Commailles,
+elle avait couru chez son confesseur.
+Le remords la consumait ; elle reçut l’absolution.
+Mais, cette fois-ci, irait-elle dire au
+même prêtre qu’elle était retombée dans son
+péché, qu’elle y vivait depuis trois mois ? Une
+âpre lutte se livrait en elle. Je le voyais à
+l’altération de son humeur, au trouble de son
+regard, à la fièvre qui colorait son beau visage.
+Elle n’était pas femme à ruser avec le devoir, à
+trouver un subterfuge ingénieux pour franchir
+cette passe difficile et comme, toute à la violence
+du sentiment présent, elle avait la
+mémoire et l’imagination courtes, elle pensait
+que sa décision serait sans appel et commanderait
+l’avenir. La rupture nécessaire la désespérait.
+Elle oubliait que cent fois elle m’avait
+quitté et que cent fois elle était retombée dans
+mes bras. Bientôt les cloches de Pâques sonneraient !
+Elle s’affola.</p>
+
+<p>Un jour que nous goûtions ensemble, elle
+me demanda de l’accompagner avant dîner
+sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée,
+elle voulut marcher. Nous descendîmes jusqu’à
+la Seine et traversâmes la cour du Carrousel.
+Je pensais qu’elle me menait aux magasins
+du Louvre et qu’il n’y avait, en effet,
+rien de plus important que de se parer pour
+me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré
+et la rue Croix-des-Petits-Champs. Je commençais
+à comprendre. Quelques minutes plus
+tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires.
+L’obscurité de la nef était traversée
+par une zone lumineuse qui venait de cent
+cierges allumés à droite devant l’autel de la
+Vierge. Madeleine trouva avec peine deux
+chaises libres et me fit signe de m’asseoir près
+d’elle. Elle resta longtemps à prier, la tête
+enfouie dans les mains. Elle était très légèrement
+parfumée et ce parfum chargé pour moi
+de tant de souvenirs se mariait maintenant à
+l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais
+dans ces effluves délicieux, inconscient
+du lieu où j’étais et du temps qui coulait. Je
+regardais le corps agenouillé de ma maîtresse.
+Je suivais la ligne souple qui va des épaules
+aux genoux ; elle s’infléchissait à la taille, s’épanouissait
+aux hanches pleines et j’imaginais
+sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair
+dont pas un pouce n’avait échappé à mes
+baisers.</p>
+
+<p>Madeleine se releva enfin, se signa, et nous
+sortîmes. Je vis alors seulement qu’elle avait
+pleuré.</p>
+
+<p>Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre
+une voiture pour la ramener chez elle, mais elle
+refusa. Je passai mon bras sous le sien, elle se
+dégagea doucement. Elle était absorbée et je
+ne voulus pas la distraire de ses méditations.
+Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi
+sans avoir échangé un mot. Au moment de
+me quitter, elle dit :</p>
+
+<p>— J’ai quelque chose à vous demander,
+Philippe, mais je ne puis parler dans la rue.</p>
+
+<p>Ces mots si simples, elle les prononça comme
+une personne qui revient de loin, qui n’est pas
+à la conversation et dont la voix inattendue
+fait tressaillir ceux qui l’entendent.</p>
+
+<p>— Venez rue de Commailles, répondis-je.
+Où serons-nous plus tranquilles ? Où pourrez-vous
+mieux vous expliquer ?</p>
+
+<p>J’employais d’habitude le « tu » qu’elle, au
+contraire, s’efforçait maintenant d’éviter. Surpris,
+j’avais dit involontairement « vous ». Elle
+s’alarma. Étais-je fâché ? C’est avec timidité
+qu’elle continua :</p>
+
+<p>— Je me suis promis de ne plus venir rue
+de Commailles.</p>
+
+<p>— Alors renonce à ce que tu as à me
+demander, fis-je assez sèchement.</p>
+
+<p>— C’est impossible, Philippe, mais soyez
+bon, je ne peux pas vous voir en colère. Eh
+bien, je viendrai demain puisqu’il le faut.</p>
+
+<p>Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà,
+d’importantes résolutions m’avaient été annoncées
+de cette manière. Suivant l’état de
+mes nerfs, ou je m’inquiétais sans mesure, ou
+je restais indifférent. Le ton de Madeleine
+était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je
+n’étais pas d’humeur à me tracasser et je ne
+m’en préoccupai pas davantage.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis la mort de ma
+mère, je sortais ce soir-là. J’avais accepté de
+dîner dans une maison agréable où les hommes
+étaient riches, et les femmes jolies. En y allant,
+mon état d’esprit était celui d’un collégien qui
+fait l’école buissonnière. J’échappais pendant
+quelques heures à l’atmosphère orageuse que
+j’avais respirée ces mois derniers. Je me trouvai
+à table à côté d’une femme que je ne
+connaissais que de réputation. Elle avait eu
+des aventures éclatantes dont elle s’était tirée
+à son honneur. Elle était de celles à qui le
+meilleur monde auquel elles appartiennent
+passe tout, alors qu’il se montre d’une sévérité
+inexplicable pour d’autres qui en ont fait
+beaucoup moins. Elle parlait d’une façon
+nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie,
+mais avec une certaine élégance qui lui permettait
+de tout dire. Elle me plut. Personne ne
+faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait
+plus vivement le désir. Le dîner, le vin de
+champagne, les fleurs, les cristaux, la belle
+argenterie, les femmes décolletées dont pas
+une qui n’eût un amant, le ton libre de la conversation,
+l’impression de vivre dans un milieu
+où le mot devoir aurait détonné, mais où celui
+de plaisir rendait un son plein, j’étais loin de
+Madeleine. Appartenaient-ils à la même ville
+et à la même civilisation le luxueux hôtel du
+faubourg Saint-Honoré où je dînais et l’église
+obscure, bourdonnante de prières, où ma maîtresse
+en larmes avait demandé à Dieu de la
+séparer de moi ? Le contraste était grand, je
+le goûtai. Ma belle voisine m’amusa ; je ne
+l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes,
+il allait sans dire, mais nous l’avions dit tout
+de même, que nous nous reverrions.</p>
+
+<p>Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine.
+Mon appartement était rempli d’elle ; je ne
+pouvais lui échapper : « Qu’a-t-elle à me dire
+que je ne sache déjà ? » pensai-je et je haussai
+les épaules. Pourtant je me souvins de l’accent
+de sa voix ; il me poursuivit jusque dans mon
+sommeil.</p>
+
+<p>Le lendemain après-midi Madeleine arriva
+craintive, fatiguée. Je l’accueillis avec douceur,
+la rassurai et, bientôt elle aborda, non
+sans beaucoup de détours, non sans m’avoir
+posé mille questions sur mon dîner de la
+veille, le sujet qui l’amenait.</p>
+
+<p>Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne
+pouvait être à moi. Ses raisons, je les connaissais
+depuis longtemps. Mais, par le choix des
+mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux
+qui pénétrait son discours, elle m’émut.
+Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui
+m’était plus cher au monde ? Elle possédait
+mon cœur. Les heures les plus belles de nos
+vies s’étaient confondues. Je tenais sa main
+dans les miennes et l’écoutais avec une telle
+sympathie que sa tâche en était rendue plus
+facile. Elle montrait beaucoup de courage ;
+elle n’en manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle
+en vint à parler de moi, sa voix se
+mit à trembler. Elle eut pourtant la force de
+me dire qu’elle ne pouvait faire mon bonheur :
+il n’y avait aucune issue à notre liaison, je perdais
+mes meilleures années, je m’en rendais
+compte certainement ; elle-même finissait par
+se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses
+remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui
+la faisait retomber dans le péché. Il lui fallait
+donc implorer mon aide ; une solution lui
+était apparue, si claire, si évidente qu’il n’y
+avait pas à la discuter.</p>
+
+<p>Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien
+de plus pitoyable à ce moment que Madeleine,
+la tête penchée, les mains tremblantes. Elle
+me regarda et ses yeux s’emplirent de larmes.
+Je n’en pus supporter la vue.</p>
+
+<p>— Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait
+enlever à cette scène la pointe de sa douleur,
+si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera
+de t’embrasser. Tu vois de quoi je te
+menace !</p>
+
+<p>Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre
+amie. Elle hésita, balbutia et finalement j’appris
+que je devais prendre une maîtresse.</p>
+
+<p>D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à
+ce que cette proposition pouvait avoir de comique.
+Mais je fus bien vite ramené à d’autres
+sentiments. Madeleine sanglotait sur mon
+épaule. Une fois de plus j’opposai la grandeur
+de son amour et la médiocrité du mien. Elle,
+fière et jalouse comme je la connaissais, en
+arriver là ! J’eus honte de moi, je tombai à
+ses pieds et je lui dis avec une passion qui
+emportait tout, que je n’abandonnerais jamais
+une femme d’un si grand cœur, que je l’aimerais
+toujours, et que je préférais souffrir
+par elle que d’être heureux auprès d’une
+autre.</p>
+
+<p>Elle me mit la main sur la bouche pour
+m’arrêter ; je couvris sa main de baisers.
+Elle se leva, se défit de moi et, avant que
+j’eusse pu me redresser, elle se sauvait en
+courant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais
+alors. J’en puis fournir une preuve nouvelle.
+Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange
+conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus
+d’attention qu’à mille paroles dites au cours
+de scènes non moins émouvantes, je me mis
+à y penser dès la porte close. Il m’apparut
+comme l’unique moyen de sauver Madeleine
+de la situation désespérée où elle se débattait.
+C’était un beau thème à mettre sous forme
+dialoguée. Au cours d’une soirée solitaire,
+mon esprit s’enfiévra ; je me montai à un
+diapason aigu et composai bientôt un pathétique
+drame à deux personnages, donnant les
+répliques avec une force incroyable pour l’un
+et l’autre protagoniste. La conclusion de cette
+scène fut que je devais me sacrifier pour le
+salut de ma victime (Madeleine !). J’allais si
+loin dans l’absurde que je finis par m’attendrir
+sur mon sort pitoyable. Au théâtre on
+ne s’embarrasse pas de la vérité des caractères.
+On exploite une situation sans s’occuper
+de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne
+foi ce soir-là.</p>
+
+<p>Au matin, je me réveillai plus calme. Je
+n’étais pas disposé à dramatiser, je ressentais
+un peu de courbature. J’examinai de sang-froid
+les arguments enflammés de la veille.
+Je ne pensais pas à Madeleine, mais à moi.
+J’étais las de nos discussions qui renaissaient
+de leurs cendres. J’avais voulu connaître les
+orages de la passion ; ils avaient fondu sur
+ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait
+le plus précieux des biens. Une maîtresse
+aimable et libre, les plaisirs modérés de la
+chair, et surtout la paix du cœur, même au
+prix de l’indifférence, voilà quel était l’objet
+de mes vœux matinaux.</p>
+
+<p>Et soudain passa devant mes yeux l’image
+de M<sup>me</sup> V…, ma belle voisine de table du
+faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire,
+ses dents si blanches. Savait-elle seulement
+que nous entrions dans la semaine sainte ?</p>
+
+<p>Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre
+plus tôt ? Je résolus de réparer sans retard cet
+oubli.</p>
+
+<p>Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le
+téléphone).</p>
+
+<p>— Me voir ?… Mais certainement. Elle
+était hors de Paris pour la journée. Le lendemain
+nous pourrions sortir ensemble.</p>
+
+<p>Le lendemain nous vit, en effet, au bois de
+Boulogne. Promeneurs matinaux, nous suivions
+les allées égayées par les toilettes printanières
+des femmes et par leurs chapeaux
+fleuris. Tout en saluant maintes personnes
+nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce
+désordre apparent, nos propos avaient une
+suite et allaient à un certain but. M<sup>me</sup> V…
+n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et
+j’imaginais que, si elle avait accepté de sortir
+avec moi, elle ne me voulait pas de mal. Elle
+se trouvait, par hasard, libre. Nos accords
+furent vite conclus et ne laissaient place à
+aucune équivoque. Nous avions du goût l’un
+pour l’autre, cela et rien de plus ; nous partions
+le cœur léger à la recherche du plaisir, en amis
+pleins d’expérience et de sagesse qui, se trouvant
+de sexe différent, n’ont pas de raison de
+se refuser les joies si naturelles et si saines de
+la chair. Nous passerions ensemble quelques
+heures par semaine, et, sans nous engager
+davantage, restions maîtres du reste de notre
+temps. Tout cela n’avait pas été dit expressément,
+mais était entendu avec autant de
+précision que si nous l’avions fait rédiger par
+notaire sur papier timbré.</p>
+
+<p>Quarante-huit heures plus tard, M<sup>me</sup> V…
+dînait chez moi. Bien que nous fussions seuls
+et pour cause, cette femme charmante me fit
+la surprise d’arriver en toilette de soirée,
+comme si elle allait au bal après dîner. Lorsqu’elle
+entra, parée, éblouissante, endiamantée,
+chassant, telle l’aurore, les nuées de la
+nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon
+appartement s’éclaira.</p>
+
+<p>Plus tard, pendant que nous prenions le
+café, elle s’assit sur le divan et moi à côté
+d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de
+Madeleine m’apparût ? A cette même place,
+j’avais caché ma tête sur son épaule en un jour
+inoubliable ; je la vis dans mon étreinte, je
+vis ses beaux yeux pleins d’effroi et de désir,
+j’entendis sa voix suppliante, tout cela si
+nettement que je m’arrêtai au milieu d’une
+phrase.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> V… me regarda, étonnée. Déjà je
+m’étais repris. C’était elle seule maintenant
+que je serrais dans mes bras.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Des relations si bien réglées avaient peu à
+redouter du hasard. Jamais programme ne fut
+plus exactement rempli que celui que nous
+avions fixé. M<sup>me</sup> V… venait chez moi deux
+ou trois fois la semaine, et le plus souvent pour
+dîner, mais parfois, vers onze heures seulement,
+sortant d’une réception, décolletée,
+perles et diamants. Elle excellait à créer ainsi
+l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire.
+Riant, je l’appelais : « Dîner de gala. » Et
+vraiment toute notre liaison prit ainsi un
+air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté
+brillante et peut-être aussi l’artificialité. C’était
+un à fleur de peau parfaitement réussi. Nous
+représentions assez bien les personnages de
+ces gravures libertines du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle qui, en
+diverses postures, se livrent aux plaisirs de
+l’amour, mais qui restent soigneusement frisés
+et poudrés. En réalité, il n’y avait dans nos
+rapports aucun désordre et, par là, il leur manquait
+un élément humain. Madeleine faisait
+vibrer d’autres cordes et plus profondes.</p>
+
+<p>La religion était venue à son secours. A
+Pâques, elle avait repris dans la communion
+des fidèles la place que rien ne devait lui faire
+perdre. Elle y trouvait les forces nécessaires
+pour supporter son sacrifice.</p>
+
+<p>Je la voyais tous les jours, chez elle ou
+dehors. La rue de Commailles était interdite.
+Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune
+allusion à l’étrange conseil qu’elle m’avait
+donné. Me supposait-elle une vie secrète ?
+Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans
+ses sentiments, il devait lui paraître impossible
+que, renonçant à elle, j’eusse cherché au
+sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais
+elle était si lasse de la lutte soutenue que
+cette idée ne se présentait même pas à son
+esprit.</p>
+
+<p>Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée.
+Faut-il user son temps à prévoir
+l’avenir ? Le présent me paraissait agréable.
+N’était-il pas excellent d’avoir à la fois Madeleine
+comme maîtresse de cœur et M<sup>me</sup> V…
+comme maîtresse de lit ? N’étaient-elles pas
+toutes deux parfaites dans des rôles qui leur
+convenaient si bien ? Je souhaitais qu’elles
+n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je
+me sentais une âme de classique, je n’étais
+pas pour le mélange des genres.</p>
+
+<p>Tels furent les débuts d’une vie à trois dont
+j’étais le centre. Je la goûtais seul dans sa plénitude
+puisque les deux autres personnages
+s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre.
+Rien ne m’enchaînait à M<sup>me</sup> V… Elle savait
+n’avoir aucun droit sur les heures de mon
+existence que je ne passais point avec elle.
+Elle ne me posait pas une question indiscrète.
+Le mot jalousie était entre nous vide de sens.
+Peut-être voyait-elle à l’occasion un ami
+ancien ou récent. Le jour où cette pensée me
+vint, je sursautai. Accepterais-je un partage ?
+Je constatai aussitôt que je n’en serais pas
+autrement choqué. Ainsi nous n’avions pas
+dévié de la ligne que nous nous étions tracée.
+J’en fus charmé car le cœur va souvent se
+fourrer où il n’a que faire.</p>
+
+<p>Madeleine ? Elle s’était refusée à moi et, me
+suppliant de prendre une maîtresse, m’avait
+jeté dans les bras de M<sup>me</sup> V… Pourtant je lui
+cachais ma liaison. A certaines heures, je me
+reprochais mon silence, mais craignant qu’elle
+me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais
+prolonger le calme dont nous jouissions
+et lui épargner une peine nouvelle. Elle était,
+pour l’instant, heureuse à sa manière. La
+vague de piété qui l’avait portée à travers ses
+Pâques la soutenait encore. Elle croyait avoir
+gagné un abri sûr ; elle respirait largement
+comme quelqu’un qui vient d’échapper à un
+grand péril.</p>
+
+<p>Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre
+avec elle. Des liens solidement forgés par
+la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils
+m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais
+plus le poids. Pour une période de temps très
+brève, tout me parut facile. Je me refusais à
+voir ce que la vie que je menais avait d’anormal
+et de presque monstrueux. Je me félicitais
+d’avoir trouvé la solution du problème
+le plus ardu, celui de l’amour. Il se résolvait
+par une équation à deux inconnues.
+Chercher le bonheur dans une seule femme,
+quelle folie ! et quel danger ! Comment une
+femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle
+aux multiples et contradictoires besoins
+de l’homme ? Elles n’étaient pas trop de deux
+pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir
+donner à chacune la part qui lui revenait.</p>
+
+<p>Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte
+lorsque, vers le milieu de mai, j’entendis
+quelques petits grincements dans la marche
+d’une machine que je croyais fort bien
+réglée. Madeleine commença à m’inquiéter.
+Les rapports établis entre nous étant ceux
+qu’elle avait voulus, elle jugea d’abord devoir
+en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y
+avait en elle une autre femme et que cette
+femme, tôt ou tard, demanderait, elle aussi, à
+être heureuse ? Si Madeleine s’en était aperçue,
+elle ne l’aurait jamais avoué, car elle était fière.
+Mais je pense qu’elle ne se rendait pas un
+compte exact de ce qui se passait en son cœur.
+Parfois elle était triste, parfois elle montrait
+de l’humeur ; je la surpris un jour les yeux
+encore humides de larmes. Elle allégua ses
+nerfs malades, le climat de Paris ; la campagne
+lui était nécessaire. Au vrai, elle avait soif de
+mes caresses.</p>
+
+<p>Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux
+reprises, sous un prétexte quelconque — elle
+faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant
+du Bon marché elle avait été surprise par
+une averse — elle arriva rue de Commailles.
+J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle
+entra, je tressaillis. Il était sept heures.
+J’attendais M<sup>me</sup> V… d’un moment à l’autre.</p>
+
+<p>Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine
+le remarqua. Qu’imagina-t-elle ? Je ne
+sais, mais elle perdit de son assurance. J’avais
+déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis
+comme si rien n’était plus naturel que sa
+visite. Je lui pris la main, je la gardai, je lui
+parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un
+trouble voluptueux à voir la femme que j’avais
+aimée, que j’aimais encore, dans le secret de
+mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je
+l’accompagnai à la porte, je passai mon bras
+autour de sa taille, mais comme eût pu le faire
+un frère à sa sœur.</p>
+
+<p>Je pensai à elle deux ou trois fois pendant
+le dîner en face de M<sup>me</sup> V…, et même un peu
+plus tard.</p>
+
+<p>Moins d’une semaine après, Madeleine
+réapparut. M<sup>me</sup> V… avait déjeuné chez moi
+ce même jour. Il devenait périlleux de les
+recevoir toutes deux rue de Commailles. Je
+donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le
+thé moi-même sans permettre à ma vieille
+bonne de nous déranger. Madeleine me suivait
+des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais
+tendre. Elle avait l’illusion qu’elle se mêlait
+de nouveau à ma vie, elle était heureuse.</p>
+
+<p>Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit
+une petite bergère basse qu’avait élue quelques
+heures plus tôt M<sup>me</sup> V… Le hasard qui
+rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace
+mes deux amies me fit sentir combien
+Madeleine m’était la plus chère. Je pris un
+coussin et m’assis près d’elle. Comme nous
+causions, mon attention fut attirée par son
+pied, chaussé d’un soulier découvert sur un
+bas de soie qui laissait voir la chair. L’envie
+me vint de poser ma main sur ce pied. J’y
+résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir
+été contrariée, et me harcela. Il me semblait
+que je m’affirmerais ainsi toujours maître de
+Madeleine qui était mienne, après tout, et
+à qui j’avais accordé seulement de brèves
+vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais
+rien encore, mais je montrerais par là que mes
+droits n’étaient pas prescrits. Ce raisonnement
+était d’une rigueur telle que j’y cédai
+aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la
+main et la mis sur le pied de Madeleine.</p>
+
+<p>Ce geste inattendu la surprit, mais, chose
+curieuse, elle ne retira pas son pied, elle ne
+me demanda pas d’enlever ma main, elle fit
+comme si rien ne s’était passé. Elle croyait
+peut-être que nous nous étions rencontrés involontairement,
+qu’emporté par la chaleur de la
+discussion je ne m’en étais pas aperçu, qu’une
+remarque donnerait de l’importance à ma
+méprise, que le moindre mot nous placerait
+l’un et l’autre dans une fausse situation et
+que, sans paraître prendre garde à cet incident,
+il était préférable d’attendre en feignant
+l’indifférence que je retirasse ma main.</p>
+
+<p>Le contact établi entre Madeleine et moi se
+prolongea ainsi bien plus que je ne l’avais
+prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui
+se fuient, le moindre rappel de la chair se fait
+entendre fortement. Le sang de Madeleine
+battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux
+me prit de la posséder. Un instant j’hésitai,
+me demandant si elle partageait mon
+désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils
+pas encore éveillés. Peut-être acceptait-elle
+comme dénué de signification ce qui était devenu
+pour moi la plus raffinée des caresses.
+Peu importe, ma main allait remonter le long
+de sa jambe lorsque, d’un mouvement brusque,
+elle retira son pied.</p>
+
+<p>Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi,
+elle voulait parler et n’y arrivait pas. Elle
+froissait dans sa main un petit mouchoir de
+soie bleue. Je le reconnus ; il appartenait à
+M<sup>me</sup> V… Madeleine l’examinait, en respirait
+le parfum comme s’il allait lui apporter des
+renseignements sur celle qui l’avait laissé là…
+Puis elle le jeta vivement loin d’elle, disant :</p>
+
+<p>— Quel dégoût !</p>
+
+<p>Elle se leva, fit quelques pas vers la porte.
+Si je l’avais laissée sortir, elle serait partie
+sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle
+brûlât de m’accabler de son mépris et de sa
+colère. Elle s’arrêta donc, espérant que je lui
+fournirais l’occasion de parler. J’étais très
+jeune, je perdis la tête ; la vue de sa douleur
+m’émut ; je ne supportais pas l’idée qu’elle
+s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée,
+que lui arriverait-il ? elle se ferait écraser ;…
+la rue du Bac menait à la Seine,… je
+ne la reverrais jamais !… Je courus à elle et la
+retins.</p>
+
+<p>Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au
+milieu de la chambre. Alors elle éclata,
+j’entendis les reproches les plus violents, les
+plus amers dont une femme hors d’elle-même
+peut vous accabler en telle occasion. Était-ce
+Madeleine qui parlait ? Hélas ! la fureur ramène
+nos amoureuses à une commune mesure
+dans l’absurde et dans l’incohérence. Ce qui
+lui tenait le plus à cœur était que je recevais
+cette « créature » dans l’appartement où elle,
+Madeleine, était venue, où elle venait encore.
+J’étais donc sans vergogne, comme tous les
+hommes. Et moi, à qui elle avait tout sacrifié,
+pour qui elle avait failli perdre son âme, je lui
+donnais pour remplaçante une fille ! Seule, une
+fille avait un mouchoir de soie si violemment
+parfumé !… Elle retourna au mot remplaçante.
+Était-ce une remplaçante ? Ne l’avais-je
+peut-être pas eue avant elle, Madeleine ? en
+même temps qu’elle, Madeleine ?… Arrivée à
+ce point de son discours et se représentant de
+si noires trahisons, elle fondit en larmes et
+devint pareille à une pauvre petite fille
+malheureuse, secouée par la douleur et qui
+ne demande qu’à être consolée.</p>
+
+<p>Je m’y employai de mon mieux, mais je ne
+pus user du remède le plus approprié, c’est-à-dire
+la prendre dans mes bras, car, lorsque je
+l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus
+réduit à la raisonner, à lui dire avec douceur
+un mélange de choses tendres et sensées, à
+l’assurer par mille serments que je n’avais
+jamais aimé qu’elle, qu’elle tiendrait dans ma
+vie une place unique, que je ne m’étais résolu
+à « cela » (impossible de risquer le mot maîtresse)
+que parce qu’elle m’en avait supplié
+et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre
+moyen de salut, que j’étais prêt à y renoncer
+sur le champ pour peu qu’elle me le demandât,
+que cela ne me coûterait rien, que je quitterais
+Paris si elle le voulait. Je réussis à la
+calmer. Elle m’écouta, elle me crut et, lorsqu’elle
+partit, la blessure qui la faisait souffrir
+encore n’était plus empoisonnée.</p>
+
+<p>Je restai étourdi par la violence de cette
+scène. A la réflexion, je pensai qu’il était inévitable
+que Madeleine apprît un jour l’existence
+d’une M<sup>me</sup> V… ou X… Elle avait chancelé
+sous le choc. Elle reprendrait son équilibre
+et finirait par accepter une situation
+qu’elle avait elle-même créée.</p>
+
+<p>Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire ?
+De cette journée dramatique, un souvenir effaçait
+presque tous les autres, celui du désir
+impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine.
+Sans l’incident du mouchoir, je la prenais de
+gré ou de force. J’avais rêvé effusions du cœur,
+commerce tendre des âmes. J’étais loin de
+compte. Que faire maintenant ? Dans mon
+trouble, je multipliai les rendez-vous avec
+M<sup>me</sup> V…, espérant y trouver l’apaisement. Mes
+sens ne prirent pas le change. Je ne cessai de
+désirer Madeleine.</p>
+
+<p>Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas.
+Elle n’était pas rue du Cherche-Midi quand
+je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne
+pouvait me recevoir. Je m’inquiétai ; je supposai
+le pire. A mon tour, je devins nerveux,
+agité ; je dormais mal.</p>
+
+<p>Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en
+apparence tout au moins, calme et résignée.
+Mais elle s’alarma de la mine que j’avais.
+Étais-je malade ? Il fallait me soigner, et sans
+retard. Connaissant son grand cœur, je me
+gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement,
+elle ne pensait plus qu’à moi. Finalement
+elle me fit part, devant son mari, d’un
+beau projet qu’elle avait conçu.</p>
+
+<p>Sa fille se remettait à peine d’une bronchite.
+Les Sées passeraient Pentecôte prochaine à
+Orville, ils m’invitaient à les accompagner.
+Charles me ramènerait à Paris le mardi ;
+elle ne rentrerait qu’après le dimanche de la
+Trinité. La chère créature se promettait de ces
+courtes vacances mille félicités innocentes,
+promenades matinales le long des prés couverts
+de rosée, goûter dans les fermes, ô le
+bon lait tout frais tiré ! soleil sur la plage pour
+me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle
+était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de
+la rue de Commailles. J’acceptai sans me faire
+prier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nous arrivâmes à Orville au milieu de
+l’après-midi. Bientôt, la petite Geneviève s’endormit
+sur les genoux de sa grand’mère ;
+Charles de Sées causait agriculture avec M. de
+Clairville ; la pipe à la bouche, ils allèrent
+jusqu’à la ferme.</p>
+
+<p>Madeleine montrait un visage apaisé. Elle
+me souriait et je ne lisais dans ses yeux que
+bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin
+de Paris, du matin au soir, était-il un bonheur
+plus grand ? Elle se sentait en pleine sécurité,
+et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta
+d’aller avec moi à la rencontre de son père et
+de son mari.</p>
+
+<p>Nous traversions des prés fraîchement coupés ;
+une fine odeur de thym et de menthe se
+mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute
+la journée au soleil. La beauté de la lumière, le
+changement si complet de décor nous avaient
+comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions
+nos chagrins récents, nous n’étions plus que
+deux êtres jeunes et aimants qui se promènent
+au crépuscule dans la campagne. Nous causions
+de je ne sais quoi ; les mots que nous
+disions avaient, certes, moins de sens que le
+murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit
+elle soufflait de la mer dont elle nous apportait
+la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur
+tiède sommeil diurne et agitaient lentement
+leurs branches. A cette heure autrefois les
+peupliers en bordure de notre parc chuchotaient
+de toutes leurs feuilles dorées par les
+derniers rayons du couchant et je me répétais
+alors ces vers magnifiques :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage,</div>
+<div class="verse">O vent sonore et frais qui troublait le feuillage,</div>
+<div class="verse">Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein</div>
+<div class="verse">Agitait les replis de leur robe de lin.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Je regardai Madeleine ; l’air jouait avec
+l’écharpe légère qui couvrait sa poitrine. Ces
+vers me revinrent à la mémoire ; je les lui récitai.
+La juste cadence des mots, leur musique
+l’émurent, et aussi, sans doute, ma voix et l’accent
+que j’y mis.</p>
+
+<p>M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient
+pas à la ferme. Nous rentrâmes, rêvant plus
+que parlant, indifférents au chemin que nous
+suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient
+sur la prairie. Le hasard, — ou quelque attraction
+secrète — conduisit nos pas. Ils nous
+menèrent au bouquet de hêtres où nous nous
+étions assis l’an dernier en un jour pareil à
+celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot
+de souvenirs nous assaillit avec une telle violence
+que nous nous arrêtâmes. Les yeux baissés,
+je me laissai emporter vers un passé si
+récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un
+cœur douloureux, je refis les étapes trop vite
+parcourues : la plage où elle cherchait la trace
+de mes baisers sur les joues de sa fille,
+l’heure enfin où, sous ces mêmes branches,
+mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes,
+puis la séparation. Ah ! je m’étais trompé en
+croyant que je pourrais si facilement me priver
+d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi ;
+une force supérieure me l’avait ravie ; je ne la
+verrais plus défaillante de plaisir entre mes
+bras. Je restais accablé sous de telles pensées.</p>
+
+<p>Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile,
+pâle, perdue en elle-même. Sentant le
+poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne
+pouvais parler. Deux mots pourtant vinrent
+expirer sur mes lèvres :</p>
+
+<p>— Jamais plus !</p>
+
+<p>Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent
+des résonnances profondes et fortes, car elle
+frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme
+moi à évoquer les mêmes images. Je m’approchai,
+tremblant d’émotion.</p>
+
+<p>— Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton
+pitoyable, je ne suis pas si forte que vous le
+croyez.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue
+du voyage et monta chez elle. Je me couchai
+de bonne heure, mais les mots qu’elle avait
+dits chassaient le sommeil. Elle était dans un
+lit voisin, réveillée elle aussi, tendue vers moi
+de tout son être en révolte ; puis elle se levait
+et s’agenouillait pour prier longuement comme
+à Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église
+sombre, je respirai l’odeur d’un parfum profane
+mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis
+enfin, il faisait clair déjà.</p>
+
+<p>Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous
+asseyions à peine à déjeuner qu’on apporta un
+télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec
+lequel il était peu lié venait de mourir dans
+une propriété près de Laigle. Il ne laissait pas
+d’enfants et l’on demandait son neveu pour
+les formalités légales. M. de Sées ne reviendrait
+que le lundi matin. Je décidai aussitôt
+de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine
+et Charles lui-même protestèrent. Pourquoi
+les priver de ma présence à cause du
+bref voyage de M. de Sées ? Ils ne l’entendaient
+pas ainsi. Je leur avais promis trois
+jours ; ils ne me tenaient pas quitte à moins.
+Je remarquai que Madeleine se bornait à
+appuyer très faiblement les objurgations des
+siens. Je me laissai pourtant convaincre.
+L’après-midi j’accompagnai Charles jusqu’à
+Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine,
+je flânai dans la vieille ville et devant
+la tapisserie de Guillaume le Conquérant. Je
+regagnai Orville à pied.</p>
+
+<p>Une irritation sourde m’empêchait de sentir
+ma lassitude. Madeleine semblait plus
+morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais,
+comme je me détournais d’elle, je vis qu’elle
+me suivait des yeux. Elle ne prit aucune part à
+la conversation pendant le repas. Par une saute
+d’humeur que je ne m’expliquai point, je fus
+assez brillant et amusai les Clairville. Mais
+dans tout ce que je disais de général, il y avait
+une pointe secrète qui ne pouvait être sentie
+que par Madeleine, et sentie à la façon d’un
+aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense
+de moi-même par un grand abattement après
+le dîner. La soirée, heureusement, fut brève,
+on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes
+laissés un instant en tête à tête. Madeleine
+me dit avec timidité :</p>
+
+<p>— Vous avez l’air fatigué, Philippe.</p>
+
+<p>— Cela n’a pas d’importance, répondis-je
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à
+bout de nerfs et continuai sèchement :</p>
+
+<p>— Vous auriez mieux fait de me laisser partir.</p>
+
+<p>— Je vous demande pardon, dit-elle humblement,
+d’une voix si faible que je l’entendis
+à peine.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Clairville rentrait. Peu après, nous
+nous séparions.</p>
+
+<p>Je redoutais la solitude de ma chambre, et
+non sans raison. Dès que j’y fus enfermé, une
+tempête se déchaîna en moi. La volonté de
+Madeleine, et sa volonté seule, créait une situation
+absurde. Quoi, nous étions tous deux dans
+cette maison, libres pour une fois, et nous ne
+passions pas la nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous
+hâtifs de Paris où l’on a à peine le
+temps de se déshabiller, où l’on se prend
+montre en main, elle pouvait s’endormir et se
+réveiller sous mes baisers, me prodiguer les
+siens, sentir même dans son sommeil mon
+corps contre son corps, et elle ne venait pas !
+Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait
+si facilement !…</p>
+
+<p>Et si j’allais la surprendre ? Elle serait à
+ma merci. Pour descendre chez elle, un escalier
+de bois… Il craquerait. Ses parents, vieilles
+gens au sommeil léger, se réveilleraient… Un
+scandale !</p>
+
+<p>J’étais hors de moi de désir et de fureur.
+Je poussais les volets, j’avais besoin d’air pur.
+Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de
+son souffle puissant. J’entendais le froissement
+des branches agitées dans le bois voisin
+et le cri d’amour mélancolique et flûté
+d’un crapaud au bord d’une mare. Le calme
+de la campagne nocturne m’apaisa.</p>
+
+<p>Je fermai les volets et me préparai à me coucher.
+Il était près de minuit. Refoulant les
+images et les idées qui m’avaient obsédé, il
+fallait dormir… Un craquement du parquet
+devant ma chambre me rendit la fièvre. Ah !
+ah ! Madeleine venait enfin ! Je savais bien
+que rien ne la retiendrait ! Il était, parbleu,
+impossible qu’elle ne vînt pas… D’un bond,
+je fus à la porte et l’ouvris… L’obscurité,
+rien…, j’attendis encore. Me serais-je trompé
+sur Madeleine ? Étais-je assez fou pour croire
+qu’elle m’aimait au point de risquer quelque
+chose pour moi ?… Je rentrai dans la chambre
+et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier sursaut
+d’espérance si vite déçue m’avait brisé.
+Je restais sans force. Dans l’engourdissement
+qui me gagnait, j’entendis un grincement de
+gond, ah ! si léger que d’abord on pouvait
+s’y méprendre. Mais non, il se prolongeait, il
+emplissait la maison. Une porte s’ouvrait !…
+Je courus à la mienne et, debout, frémissant,
+je me mis à écouter comme seul un amant
+attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne
+vivais plus que par les oreilles… Et d’abord
+le silence, un siècle de silence, les années s’accumulaient
+sur moi… puis, soudain, comme
+au commandement d’un chef d’orchestre invisible,
+le bruit d’une marche d’escalier qui
+gémit sous la pression d’un pied, car il n’y a
+pas d’erreur possible, une feuille de parquet
+qui joue sous l’influence de la température ne
+rend pas le même son qu’une marche d’escalier
+sur laquelle un pied, même avec mille précautions,
+même déchaussé, se pose. Ce bruit
+me parut vibrer si fort que je vis du coup
+maîtres et domestiques alarmés se précipiter
+hors de leurs chambres en criant : « Au voleur !… »
+Rien, une nouvelle onde de silence
+interminable ; j’étais un vieillard !… je retombai
+dans mon fauteuil… Un craquement, tout
+proche, me rendit la jeunesse. Mais il m’était
+impossible de bouger ; je n’entendais plus
+maintenant que le battement précipité de mon
+cœur.</p>
+
+<p>Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de
+l’ombre, Madeleine apparut, en peignoir, les
+cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait
+un peu, son visage avait une gravité qui me
+frappa. Elle vint à moi, mit ses bras autour de
+mon cou et, penchant la tête sur mon épaule,
+elle dit :</p>
+
+<p>— Je mourais loin de toi !</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Je me réveillai en sursaut. Quelle heure
+était-il ?… Madeleine dormait, à moitié couchée
+sur moi, la bouche près de la mienne, comme
+si le sommeil l’avait surprise au milieu d’un
+baiser. Dans la demi-obscurité, je voyais l’arc
+de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine
+jour. A travers les rideaux, de la clarté filtrait.
+Je me levai doucement et, ne voulant pas frotter
+une allumette pour allumer la lampe, j’allai
+à la fenêtre et entr’ouvris les volets.</p>
+
+<p>Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait
+la rosée ; le vent était tombé ; le soleil
+devait être au ras de l’horizon, mais caché par
+une ondulation du terrain ; tout était paix et
+calme dans la campagne silencieuse. Je regardai
+la pendule, elle marquait quatre heures.</p>
+
+<p>Je me retournai vers le lit. La chemise
+de Madeleine avait glissé, laissant l’épaule et
+le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi
+et digne d’être aimée ! L’amour l’avait portée
+jusqu’à ma chambre. J’oubliai nos âpres
+combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné.
+Elle m’appartenait tout entière ; purifiée
+au feu de la passion, elle n’avait jamais
+été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait
+jamais qu’à moi. Je ne pensais qu’à la douceur
+de nos étreintes, qu’à jouir d’elle encore ;
+la nuit n’était pas finie ; j’avais soif de ses
+baisers. Je me penchai sur son sein et y posai
+ma bouche. Elle dormait si profondément
+qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris
+dans mes bras.</p>
+
+<p>— Mon amour, dis-je, c’est moi !</p>
+
+<p>Engourdie, les yeux clos, flottant entre la
+veille et le sommeil, elle m’enlaça, et ses
+lèvres, ah ! certes, elles n’étaient pas réveillées !
+balbutièrent un mot jailli de l’inconscient
+d’elle-même, d’habitudes empreintes
+en sa chair par sept années de vie conjugale,
+un mot qui me glaça :</p>
+
+<p>— Charles !</p>
+
+<p>Je me relevai brusquement et la repoussai.
+Elle retomba sur l’oreiller, et, innocente
+de ce qu’elle avait dit, continua à dormir.
+Je restai immobile, les yeux fixes. D’un mot
+que je ne pouvais même pas lui reprocher,
+elle m’éloignait de cent lieues. Pour se
+défaire de moi, elle avait accumulé les arguments
+les plus touchants ; ses supplications
+et ses larmes étaient demeurées sans effet ; je
+l’avais poursuivie, je l’avais eue. Elle avait
+appelé Dieu à son secours. Il n’était pas
+nécessaire d’aller si haut et de se donner tant
+de mal. Une arme plus efficace était sous sa
+main, mais interdite. Au moment du plus
+grand péril, Madeleine instinctivement s’en
+emparait et, sans le vouloir, me portait un
+coup mortel. Un seul nom suffit pour me
+rappeler qu’elle était à un autre et que ma
+possession d’elle ne serait jamais que précaire
+et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de
+sophismes, j’avais interprété à ma guise le
+peu que je savais des rapports existant entre
+elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne
+l’avait jamais aimé ! Eh ! qu’importe ! C’était
+lui — Charles ! — qui l’avait faite femme. Elle
+n’avait connu, ou subi, que ses caresses et
+lorsque, plus qu’à moitié endormie, elle sentait
+une bouche sur son sein, c’était le nom
+de son mari qui lui montait aux lèvres.</p>
+
+<p>Je me répétais machinalement : « Impossible !
+impossible ! » Aucune explication ne
+devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine
+maintenant ? que lui dire ? Il n’y avait
+qu’à fuir sans attendre un jour. Cette idée
+devint si forte que je me levai et commençai
+à m’habiller. Allais-je vraiment sortir de cette
+maison à la minute ? Je m’arrêtai. Sans plus
+réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine
+n’avait pas bougé.</p>
+
+<p>Un rayon de soleil presque horizontal
+franchit la fenêtre.</p>
+
+<p>J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce
+qui se passerait. Quel démon avait jeté ce nom
+dans la nuit ? Tout arrivait en vertu de forces
+obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles
+me chassaient d’Orville ; je n’opposais aucune
+résistance, je ne me plaignais pas, je partais.</p>
+
+<p>Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai
+au profit de Madeleine. J’avais le cœur
+serré en songeant à elle. Que penserait-elle de
+mon départ dont je lui cacherais la cause ?…
+Puis je me détachai du présent et notre situation
+m’apparut comme si, des années s’étant
+écoulées, j’en raisonnais à distance. Qu’attendre
+de plus d’un amour condamné à la
+mort ? Il était brusquement tranché par le
+couperet de la guillotine, mais il avait porté
+tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le
+devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et
+son Dieu, des jours un peu gris, un peu ternes,
+où passerait parfois, tel un éclair qui déchire
+la nue, le souvenir éblouissant de son péché.</p>
+
+<p>Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur
+moi-même. Je me raidis, j’étais décidé à ne
+pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à
+Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort
+avait été de lui demander un bonheur qu’elle
+ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif
+et jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme
+mariée ? Si douloureuse que fût l’épreuve, il
+fallait en charger mes seules épaules et ne pas
+gémir sous le faix.</p>
+
+<p>Je tâchais ainsi — mais y réussissais-je ? — de
+m’endurcir, lorsqu’un soupir presque
+enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine
+se réveillait dans un désordre charmant,
+rejetait en arrière ses cheveux défaits, remontait
+la chemise qui, glissant, l’avait laissée
+demi-nue, rentrait sous le drap une jambe qui
+sortait du lit. Souriante et un peu honteuse,
+elle se redressa.</p>
+
+<p>— Philippe, dit-elle.</p>
+
+<p>Je la vis heureuse, confiante, parée des
+grâces de l’amour et pourtant avec un rien
+de confusion dans son regard qui cherchait le
+mien. Chassant mes soucis amers, je me penchai
+vers elle. Elle me prit dans ses bras et,
+soudain détendu à la tiédeur de son sein, je
+sentis mes yeux se gonfler de larmes. Une
+d’elles glissa le long de ma joue et tomba sur
+l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute,
+qu’après tant d’épreuves j’étais ému jusqu’à
+pleurer de joie. Fière de mon amour, elle me
+caressait.</p>
+
+<p>— Comme tu m’aimes ! dit-elle. Je t’aime
+aussi.</p>
+
+<p>Nous restions accolés, presque fondus de
+tendresse. Pourtant je la tenais pour la dernière
+fois serrée sur mon cœur et cette pensée
+déchirante me la rendait plus chère encore,
+m’attachait plus étroitement à elle, car en ce
+moment le bonheur et la misère se mêlaient
+en moi de telle façon que je n’en pouvais discerner
+les fils inextricablement noués. Je la
+couvrais de baisers dont je ne savais si c’était
+ceux que l’on échange, un mouchoir à la main,
+quand on se dit adieu, ou ceux que la passion
+prodigue à une maîtresse adorée.</p>
+
+<p>Le bruit d’un volet claquant contre le mur
+mit fin à nos transports.</p>
+
+<p>Madeleine sursauta.</p>
+
+<p>— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>L’horloge du village répondit en sonnant
+six coups.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Nous nous retrouvâmes à la messe de dix
+heures. Madeleine ne leva pas les yeux sur
+moi. Après le déjeuner où le malaise entre
+nous était si visible que M. et M<sup>me</sup> de Clairville
+eux-mêmes le perçurent, je proposai par
+politesse, et certain d’être refusé, une promenade
+à pied. Je passai mon après-midi à arpenter
+les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin.
+Orville m’était devenu insupportable.
+Je ne pensais qu’à fuir avant que M. de Sées
+rentrât. Je regagnai la maison tard dans
+l’après-midi, recru de chagrin et de fatigue. Je
+vis Madeleine seule un instant et j’eus soin de
+lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux.
+Je lui dis que je jugeais préférable de
+m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres
+raisons que les miennes, elle m’approuva et se
+chargea d’expliquer mon départ à ses parents
+et à son mari.</p>
+
+<p>Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs
+qui m’emmenait à Bayeux sortait de la
+cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait
+une écharpe en signe d’adieu. Elle essayait
+de sourire. Aurait-elle pu retenir ses larmes
+si elle avait su que je la quittais pour toujours ?</p>
+
+<p>A Paris, je me rendis au ministère des affaires
+étrangères où je faisais depuis trois ans un
+stage. Un poste était vacant à Constantinople.
+Je l’obtins. Mes affaires personnelles furent
+rapidement réglées.</p>
+
+<p>Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à
+Orville. Je lui écrivis pour lui dire ma décision.
+Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots
+que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse.
+Il me suffit de laisser parler mon cœur
+encore plein d’elle.</p>
+
+<p>Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le
+train pour Marseille, porte de l’Orient.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Cependant que je réglais ainsi le cours
+extérieur de ma vie, je restais en moi-même
+blessé et douloureux. A Paris pendant les trois
+semaines qui suivirent la fatale nuit d’Orville,
+je me tâtais anxieusement pour circonscrire
+l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des
+précautions inouïes comme un malade qui sait
+que, s’il fait tel geste, il réveillera un mal aigu,
+mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais
+pas. J’explorais la région neutre où je
+pouvais me mouvoir sans risques. L’ayant
+reconnue, je décidai de ne point sortir de cette
+zone indolore : « De quoi s’agit-il, en somme ?
+me disais-je. De ne pas penser à Madeleine ?
+N’est-ce pas une question de volonté ? Ne
+puis-je l’exercer efficacement ? Si Madeleine
+se présente à mon esprit, chassons-la, quel
+que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse,
+quelles que soient les ruses qu’elle imagine
+pour me demander audience. En ce moment,
+elle n’est pas mon amie ; elle ne reviendra
+près de moi que pour me tourmenter ; avec
+elle il n’est point de repos. »</p>
+
+<p>Il fallait donc ne pas me perdre dans les
+rêveries sentimentales où se plaisent — et
+s’empoisonnent — les amants malheureux. Je
+déployais une énergie incroyable à fuir Madeleine.
+Où qu’elle se montrât, je lui tournai le
+dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie.
+Tous les moyens m’étaient bons pour
+me distraire. Je fis de la culture physique,
+des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur
+mon torse. Hélas ! lorsque j’étais à demi nu,
+les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse,
+me regardait. Je m’occupai de mes
+affaires, je dressai des comptes, je vécus parmi
+les chiffres. Le total des additions donnait
+immuablement Madeleine.</p>
+
+<p>Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai
+audacieusement un parti opposé. Je me
+contraignis à ne penser à rien autre et à la
+voir seulement comme la femme de son mari.
+Je croyais pouvoir me détacher d’elle par
+l’évoquer en des postures dégoûtantes. « Le
+jaloux… est obligé à joindre en son esprit
+l’image de la femme qu’il aime aux parties
+honteuses et aux excréments d’un autre… » dit
+Spinoza.</p>
+
+<p>Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me
+dépris point de Madeleine. Pourtant dans les
+crises les pires de ma passion, j’eus la force de
+résister aux montées subites de désir qui me
+poussaient à la rejoindre à Orville où elle était
+toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais ;
+cela au moins je le voyais clairement.</p>
+
+<p>Au moment de partir j’étais au comble du
+désespoir. Je n’attendais plus ma guérison que
+d’un changement complet de décor et d’habitudes.
+Y avait-il encore pour moi un baume
+en Arabie ?</p>
+
+<p>Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin.
+A peine le pied sur le bateau, je sentis que
+commençait une existence nouvelle. Tout
+me plaisait, l’agitation du port, le bruit des
+camions retentissants, les sifflets, la lumière
+éblouissante, la légèreté de l’air, sa transparence,
+l’azur des flots et du ciel, et même la
+chaleur d’un midi méridional tempérée par la
+brise marine. Mille petits drapeaux préparés
+pour le 14 juillet claquaient au vent. Je
+m’étonnais d’avoir pu vivre jusqu’ici sous les
+cieux gris du nord ; en les quittant, je laissais
+derrière moi, bagage inutile, les années passées,
+leurs tristesses, leurs soucis. Ce beau
+bateau qui filait vers le Levant emportait un
+être ardent et fier que rien, désormais, ne
+pourrait humilier.</p>
+
+<p>C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé
+au bastingage, je regardais les maisons serrées
+de Marseille, ses monuments, ses jardins
+fuir à l’horizon. Déjà le bateau cherchait son
+équilibre sur la houle régulière qui venait du
+large ; de petites vagues écumeuses couraient
+le long de ses flancs noirs. Des souvenirs classiques
+hantaient mon esprit. Entendrai-je
+chanter les sirènes ? Ah ! j’étais décidé à ne
+pas me couler de la cire dans les oreilles, à ne
+pas me faire attacher au mât du navire.</p>
+
+<p>A cet instant une voix féminine, pleine et
+riche, prononça mon nom à quelques pas. Je
+me retournai vivement.</p>
+
+<p>Une jeune fille était là, grande, mince,
+le teint ambré, l’expression grave et douce
+à la fois. Qui était-ce ? Aussitôt, je trouvai.
+L’ovale du visage, les yeux étroits, les longs
+sourcils arqués :</p>
+
+<p>« Isabelle ! m’écriai-je. Et pourtant combien
+changée d’elle-même ! »</p>
+
+<p>C’était, en effet, M<sup>lle</sup> Saint-Aignan, que je
+n’avais pas revue depuis deux ans au moins. Je
+lui tendis la main et, d’un mouvement rapide,
+joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche
+autour de sa taille comme si j’avais peur qu’elle
+ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le
+fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais
+quittée, elle était une enfant fermée et sauvage.
+Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune
+fille qu’elle était devenue, une amie ? Comment
+savais-je tout de suite, sans un mot échangé,
+que les liens anciens, plus solides que je
+ne le croyais, loin de se rompre avaient pris
+de la force pendant l’absence ? Et ce ne fut
+pas la seule chose que j’appris en un espace
+de temps si bref. Je m’aperçus que la solitude
+où j’avais vécu récemment, à laquelle je
+m’étais condamné, que je croyais bonne et
+salutaire, me faisait horreur, que je n’étais
+pas destiné à être malheureux et à nourrir
+des pensées sombres. Un coup d’œil suffit
+à dissiper les nuées tristes dont je m’entourais.
+Le soleil n’emplissait-il pas le ciel ?
+N’avais-je pas près de moi une fille souriante ?
+Tout cela en une seconde. On assure que
+l’homme qui va mourir voit en aussi peu de
+temps la longue suite des jours qu’il a vécus
+défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas
+mourir, mais peut-être dans un regard vis-je
+toute ma vie à venir…</p>
+
+<p>Cependant mon bras gauche restait autour
+de la taille d’Isabelle. L’absence de préméditation,
+l’ingénuité, pouvaient seules excuser
+ce geste. Elle le comprit, elle se dégagea non
+pas brusquement, mais avec lenteur. Ainsi à
+la minute où nous nous retrouvions, nous nous
+montrions capables d’agir dans des circonstances
+délicates, et sans nous être concertés,
+en parfaite harmonie. Il y eut un instant de
+silence, puis commença une vive conversation
+à bâtons rompus. Que d’événements, petits
+et grands, durant une si longue séparation !
+A nous entendre, à voir l’intérêt que nous prenions
+à nos bavardages, il semblait que nous
+eussions à nous en raconter pour toute la traversée.
+Cependant je ne cessais d’examiner
+Isabelle, et avec quel sérieux ! C’était à croire
+que je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien
+me plaisait l’éclat répandu sur ce visage,
+sa pureté, sa fraîcheur rayonnante ! Et je faisais
+peu à peu une merveilleuse découverte :
+cet éclat, cette fraîcheur, cette pureté ne pouvaient
+émaner que d’une jeune fille, ils lui
+appartenaient en propre, ils étaient comme la
+fleur de son corps intact. Je sentais que seul a
+du prix ce qui n’a été touché par personne et
+que le plus rare, le plus beau présent qu’une
+femme puisse offrir à un homme est sa virginité.
+Le souvenir me traversa, à la façon d’un
+coup de poignard, de la nuit où, évoquée par
+deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre
+de mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers
+de la femme que j’aimais.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> Saint-Aignan et sa fille allaient passer
+le reste de l’été et l’automne à Constantinople
+où les appelaient le soin de leurs affaires et
+leur plaisir. M<sup>me</sup> Saint-Aignan qui supportait
+mal la mer ne sortait pas de sa couchette.</p>
+
+<p>Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions
+point. L’aube nous trouvait sur le pont
+que les matelots lavaient à grande eau et les
+nuits étaient si douces que nous ne nous décidions
+pas à regagner nos cabines. Nous longeâmes
+la Sicile ; puis la mer Ionienne agitée
+nous berça. Le lendemain, au petit jour, nous
+étions ensemble pour voir surgir des nuées du
+levant et des flots gris la masse rocheuse du
+cap Matapan. Isabelle, dont la culture était
+peu livresque et en avait à mes yeux plus de
+charme, ne partageait que par sympathie
+l’émotion qu’éveillait en moi l’idée de débarquer
+en Grèce.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle
+me dit :</p>
+
+<p>— Constantinople est plus beau !</p>
+
+<p>Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole.
+Une lumière ambrée et légère baignait les
+marbres des temples, les pierres écroulées à
+leur pied et, au loin, les pentes violettes du
+Lycabète. Isabelle préféra l’Érechthéion au
+Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le
+corps plein, la tête petite aux cheveux ondulés,
+ne figurait-elle pas une vivante cariatide ? Les
+Niké du petit musée l’arrêtèrent :</p>
+
+<p>— Elles ont des bras ronds, gros, bien en
+chair. Ce sont de fortes filles de la campagne.
+Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas
+l’âme paysanne.</p>
+
+<p>A Smyrne, premier contact avec l’Orient,
+Isabelle eut la coquetterie de paraître voilée
+presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle
+arriva sur le pont où je l’attendais, je
+surpris un peu d’inquiétude dans son regard.
+La trouvais-je à mon goût ? Voilà la seule
+question qui la préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle
+pour me faire comprendre, sans oser me le
+dire, qu’elle désirait me plaire.</p>
+
+<p>Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des
+marchands accroupis au seuil de leur boutique
+nous offraient des colliers d’ambre, des
+étoffes lamées, des tapis. Une odeur d’épices
+emplissait l’allée couverte. Par une porte donnant
+sur la campagne, des chameaux mélancoliques,
+roux et désabusés, montrèrent leur
+cou pelé et leurs longues dents jaunes.</p>
+
+<p>Des plaisirs variés et purs, un beau décor
+changeant, la présence continue d’Isabelle, je
+souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin.
+Aucun retour offensif du passé ; j’étais guéri.
+Si je pensais à Madeleine, c’était sans amertume.
+Déjà cet amour participait à la grandeur
+et à la sérénité des choses mortes. Je ne disais
+plus : « Si… » Il était un tout auquel je ne pouvais
+rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer.
+Mes souffrances m’avaient accouché
+de mon être véritable. Elles étaient les étapes
+douloureuses, mais nécessaires, de mon développement.
+Grâce à elles, je n’ignorais plus
+où chercher le bonheur. Celui que je goûtais
+aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je
+pas aux pleurs versés dans les bras de Madeleine ?</p>
+
+<p>Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité
+et un naturel qu’on aurait peine à
+imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de
+dissimulation était aussi éloignée de l’esprit
+d’Isabelle que du mien. Pourquoi aurait-elle
+cherché à jouer un personnage puisqu’à
+l’instant où elle m’était apparue elle m’avait
+séduit en étant elle-même ? Pourquoi aurais-je
+dressé des plans pour conquérir un cœur qui
+ne se défendait pas ? Notre entente, nous
+n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par
+des mots, nous en jouissions comme du ciel et
+de l’air. Nous ne parlions pas de l’avenir,
+nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions
+qu’à nous connaître plus complètement.
+Il semblait que la tâche fût infinie à voir l’ardeur
+que nous y apportions. Et pourtant ce
+que nous avions à apprendre ainsi était secondaire,
+car la seule chose qui importât, nous
+la savions depuis longtemps déjà sans nous
+la dire. Elle nous avait été révélée à la minute
+où nous nous étions retrouvés. Rien n’était
+capable d’altérer la certitude que nous avions
+gagnée alors. Nous savions que nous serions
+l’un à l’autre…</p>
+
+<p>Parfois nous causions sérieusement, de
+Constantinople et de la vie qu’y menaient, non
+les Européens mais les Turcs. Dans son langage
+où les choses graves et les choses légères
+s’entremêlaient d’une façon charmante, Isabelle
+me disait qu’elle trouvait honorable
+pour une femme de ne connaître et de n’aimer
+qu’un homme : « Je n’en demande pas
+davantage », ajoutait-elle en souriant. Elle parlait
+un peu le turc et me donnait des leçons
+avec une application incroyable, comme s’il
+était vraiment utile pour ma carrière que je
+l’apprisse.</p>
+
+<p>Puis soudain, nous redevenions des enfants.
+Ce n’étaient que jeux, devinettes, énigmes,
+rébus, marelle, courses à cloche-pied, <span lang="en" xml:lang="en">shuffle
+board</span>. Isabelle était adroite. En un exercice, je
+triomphais, car j’étais seul compétiteur. Je me
+laissais descendre en tournant, les jambes relevées
+à angle droit, le long d’une de ces colonnettes
+minces, en cuivre, qui soutenaient le
+pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un clown,
+assis à terre après m’être dévidé autour de
+la colonnette. L’admiration, l’envie et le rire
+se disputaient Isabelle ébahie. Le rire l’emportait.</p>
+
+<p>On conçoit que lorsque M<sup>me</sup> Saint-Aignan
+nous rejoignit à l’entrée de la mer de Marmara
+ces folies ne furent plus de mise.</p>
+
+<p>Du reste nous touchions au terme du voyage.
+Vers la fin de l’après-midi, nous nous penchâmes,
+Isabelle et moi, à l’avant du bateau
+pour voir le ciel s’embrumer à l’orient. Des
+poussières grises étaient suspendues au-dessus
+de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule,
+elles se dorèrent dans les rayons du
+soleil. Une coupole, puis d’autres se montrèrent
+et les pointes blanches effilées des
+minarets montant comme un cri vers le ciel.
+Une double ville immense, désordonnée, apparut
+sur des collines entre lesquelles coulait un
+fleuve aux flots bleus. Mille fenêtres s’illuminèrent
+aux feux du couchant. Les noirs
+cyprès des cimetières fusaient au milieu des
+maisons basses ; des terrasses surplombaient
+la Corne d’Or ; des palais, des jardins descendaient
+jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore
+était couvert de paquebots et de barques, le
+vent enflait les voiles, déchirait les panaches de
+fumée et nous les apportait avec les appels
+rauques des sirènes. Je sentis frémir dans la
+mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle.
+Nous étions à Constantinople.</p>
+
+<p>Six semaines plus tard — il n’y avait pas
+trois mois que j’avais quitté Orville — notre
+mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade
+de France.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un homme aime une femme et l’attire à lui.
+Préparée au bonheur, elle sait où elle va. Mais
+Isabelle ignorante !… Riche de cent expériences,
+à quoi me servaient-elles ? J’avais en face de
+moi une fille chaste et vierge ! J’étais son
+mari depuis quelques heures, j’allais être son
+amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette
+ne m’avait rien appris. Cédant tous
+deux à une poussée violente de l’instinct,
+Henriette avait été heureuse en même temps
+que blessée.</p>
+
+<p>La nuit… Un couple pour la première fois
+enlacé, un corps qui tremble et qu’on veut
+épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut
+contenir, les mots tendres qui rassurent, les
+promesses, tout un balbutiement fervent et
+mystérieux, puis le silence, un silence brusquement
+rompu !… Ah ! je n’oublierai jamais
+Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant
+contre moi, ses joues humides de larmes, les
+baisers timides et maladroits qu’elle me prodiguait.
+Je la gardai dans mes bras, j’effleurais
+doucement cette chair sans histoire où
+aucun souvenir ne s’éveillait sous ma main
+caressante. Isabelle était ma femme. Je baignais
+dans la joie, une joie complexe et grave.
+J’apprenais enfin pourquoi la nature a mis
+sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent
+ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi,
+ne doit être que le premier, l’unique. Si non,
+incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit
+nuptial m’avait montré la voie qui mène à la
+vie bienheureuse. Ce que je pressentais depuis
+la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation.
+Je me penchai vers elle, je baisai son front
+pur. Vaincue par la fatigue, elle dormait, la
+tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier
+s’accordait aux mouvements de mon cœur
+et, le long du mien, son corps s’allongeait
+désormais sans crainte.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Nous habitions sur la rive d’Asie.</p>
+
+<p>Nous avions trouvé, entre Tchoubouklou et
+Béikos, une maison turque isolée au bord
+du Bosphore dans une position charmante.
+M<sup>me</sup> Saint-Aignan et ses amis avaient crié à
+la folie. Mais comment résister au désir de
+quitter l’Europe ? Isabelle y tenait plus que
+moi encore. Vivre en Asie, fût-ce à un mille
+de Thérapia, était si tentant que nous n’hésitâmes
+point. Nous ignorions les conséquences
+lointaines d’une décision en apparence
+anodine.</p>
+
+<p>Notre maison était construite en bois au
+ras de l’eau ; une seule grande salle tenait tout
+le rez-de-chaussée du côté du Bosphore. Sur
+le jardin, divisé en deux et clos de hauts murs,
+plusieurs pièces complétaient ce que nous
+appelions le sélamlik. Au premier étage, l’appartement
+des femmes, une série de petites
+chambres, regardait la côte d’Europe par ses
+fenêtres artistement grillagées de bois. On ne
+pénétrait dans le harem qu’avec difficulté. Il
+fallait franchir cinq portes dont la seconde se
+fermait automatiquement quand on ouvrait
+la première, et ainsi de suite. Ces précautions
+enchantaient Isabelle.</p>
+
+<p>— Tu vois, lui dis-je, que je pourrai t’enfermer
+maintenant.</p>
+
+<p>— Ah ! répondit-elle, crois-tu qu’une fois
+derrière ces portes, j’aurai jamais envie de
+m’échapper ?</p>
+
+<p>Le harem avait son jardin et, dans le jardin,
+un pavillon pour les servantes. Nous étions
+riches, en outre, d’un hamman et de communs
+où se trouvaient la cuisine et le logement des
+serviteurs.</p>
+
+<p>Nous résolûmes de conserver ces sages
+divisions et de régler autant que possible notre
+vie à la turque. Mais nous étions frileux
+et installâmes partout de grands poêles de
+faïence russes achetés à un de mes collègues
+qui rentrait à Saint-Pétersbourg.</p>
+
+<p>Nous avions l’ambition de ne pas introduire
+des meubles européens dans notre yali,
+au moins dans la pièce du rez-de-chaussée où
+nous nous tenions. Cela restreignait singulièrement
+notre choix et nous dûmes nous borner
+à mettre le long des murs des divans chargés
+de coussins, et, près des divans, les petites
+tables basses, rondes ou octogonales, incrustées
+de nacre, d’écaille, ou d’ivoire, sur lesquelles
+les Turcs posent leur tasse de café ou
+leur cigarette.</p>
+
+<p>Pour cette pièce, nous voulions des tapis
+anciens, seul et rare luxe de l’Orient. Ces
+recherches nous firent courir Stamboul. Bientôt
+tous les marchands et courtiers du vieux
+bazar et de Péra nous connurent. C’étaient
+avec eux des conciliabules sans fin, des rendez-vous
+mystérieux, des visites faites à des maisons
+perdues dans des quartiers lointains.
+Nous prenions à cette chasse aux tapis un vif
+plaisir, nous ne nous pressions pas d’acheter,
+la poursuite en elle-même avait son prix.
+Chemin faisant, nous trouvions un beau morceau
+de velours oriental, une soie brochée,
+une toile persane peinte à la cire où brillaient
+des poussières de mica. Un arbre touffu y
+était représenté ; à son pied, deux lions s’affrontaient
+et des oiseaux jouaient au milieu de
+ses mille fleurs blanches. Chaque matin, dès
+notre réveil, deux ou trois barques attendaient
+devant notre maison. C’étaient des courtiers
+qui nous apportaient quelques merveilles
+découvertes par eux, un tapis yordès « sur
+lequel le sultan Mahomet II lui-même avait
+prié », un ispahan miraculeusement conservé
+pour nous au fond d’un palais, et dont la
+fraîcheur faisait dire au marchand : « Il est
+comme une jeune fille ! », un velours à personnages
+datant de Chah Abbas. Le yordès
+avait été refait hier au bazar, l’ispahan n’avait
+pas un brin de laine qui fût ancien, le velours
+n’était guère plus âgé que moi. Mais les histoires
+de ces hommes ingénieux nous amusaient
+autant que celles des mille et une nuits.
+Certains d’entre eux étaient si fins que, voyant
+le plaisir qu’Isabelle avait à parler turc, ils
+affectaient de ne pas savoir le français. Nous
+les écoutions en déjeunant dans la salle presque
+vide. Dès le printemps les fenêtres étaient
+ouvertes et l’air frais qui venait du Bosphore
+caressait nos pieds nus.</p>
+
+<p>L’hiver fut consacré aux soins de notre installation.
+L’été revenu, nous connaissions déjà
+chaque place, chaque rue, chaque monument
+de Stamboul, du château des sept tours au
+fond mystérieux d’Eyoub, des terrasses si
+belles du vieux sérail aux ruines du palais de
+Constantin. Les mosquées nous accueillaient,
+discrets visiteurs ; dans tous les quartiers des
+échoppes s’ouvraient où nous étions traités en
+amis.</p>
+
+<p>Avant la nuit, nous remontions le Bosphore
+en caïque, suivant les plis et les replis
+de la rive d’Asie. Nous nous arrêtions à un
+village qui paraissait tout entier construit sous
+le platane trois fois centenaire qui l’abritait.
+Un proverbe dit : « Où le Turc a passé,
+l’herbe ne pousse plus. » Ce proverbe doit
+avoir une origine arménienne ; je n’avais vu
+nulle part au monde de tels arbres. Un petit
+café était là, où l’eau chauffait sur des braises.
+Le cafedgi, vieil homme à la longue barbe
+blanche, nous recevait en souverains étrangers
+débarqués chez lui, souverain comme nous.
+Nous ne rentrions que lorsque mille lumières
+s’allumaient autour de Thérapia. Du fond de
+notre obscurité asiatique, nous jouissions du
+feu d’artifice que l’on nous offrait.</p>
+
+<p>Notre vie s’arrangeait sans peine. J’allais à
+l’ambassade le matin par le bateau qui touche
+à Galata vers onze heures. Souvent Isabelle
+venait m’y chercher en caïque et nous déjeunions
+dans quelque restaurant turc de Stamboul.
+Ou bien elle arrivait au milieu de
+l’après-midi et nous regagnions Tchoubouklou
+par le chemin des écoliers.</p>
+
+<p>Au début, nos rapports avec les Européens
+se réglèrent simplement, nous étions de jeunes
+mariés ; on nous laissa tranquilles. Nous arrangions
+notre maison ; on ne vint pas nous voir.
+Nous eûmes ainsi huit ou dix mois de répit
+où nous prîmes la délicieuse habitude d’être
+deux et de nous suffire. Isabelle se nichait
+dans son bonheur et n’en voulait pas bouger.
+Elle regardait la rive d’Europe, admirable
+spectacle, et se félicitait chaque jour de n’y
+point habiter. Sa seule crainte était que je
+trouvasse monotones les jours que nous passions
+ensemble.</p>
+
+<p>— Ne t’ennuieras-tu pas ici ? disait-elle, je ne
+suis qu’une petite fille, et ignorante. Saurai-je
+te garder ?</p>
+
+<p>De tels propos emplissaient mon cœur
+de joie. Tout en Isabelle me plaisait ; je ne
+me lassais pas d’être heureux par elle, gaie
+ou sérieuse, bavarde ou taciturne, aimante
+et tendre toujours, et mienne absolument.</p>
+
+<p>A Tchoubouklou, elle s’habillait d’étoffes
+claires et éclatantes à la façon des dames
+turques de jadis. Elle glissait ses pieds nus
+qu’elle avait fort beaux dans des babouches.
+Et déjà lorsqu’il fallait mettre une robe à
+l’européenne, des bas et se chausser pour sortir,
+elle soupirait :</p>
+
+<p>— Tu ne m’aimeras pas ainsi, n’as-tu pas
+épousé une orientale ? Qu’attends-tu pour
+m’enfermer derrière les cinq portes du harem ?</p>
+
+<p>Elle découvrit au vieux bazar une robe
+d’honneur boukhare ancienne, d’une ampleur
+incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie
+au petit point où sur un fond grenat s’enlevaient
+des bouquets de vives fleurs. Elle
+m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets
+en fines cordelettes tressées. J’endossai
+le khalat qui est le plus confortable vêtement
+d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous
+harmonisions ainsi avec la décoration de la
+grande pièce où nous habitions. Parfois des
+touristes passaient devant nos fenêtres en
+canot à pétrole et nous regardaient curieusement.</p>
+
+<p>— Ils nous prennent pour des Turcs, disait
+Isabelle enchantée. Mais ils ignorent, ces
+nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais
+pas voir.</p>
+
+<p>Sans sortir de chez elle, mais grâce à des
+relations — les relations, c’étaient de vieilles
+femmes voilées qui entraient assez mystérieusement
+par l’arrière du jardin — elle avait
+trouvé un cuisinier turc qu’on appela, comme
+il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété
+d’un ou deux garçons de cuisine, m’établit
+par raison démonstrative la vérité d’une
+phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien
+connu.</p>
+
+<p>— Il n’y a que deux cuisines mères, la
+française et la turque.</p>
+
+<p>Le hadji-bachi avait cent et une manières,
+toutes excellentes, de préparer les légumes
+et le riz, les œufs, la volaille, le poisson,
+l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne
+pas nous faire manger deux fois le même plat.</p>
+
+<p>Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait
+avec ses servantes dont le nombre n’était
+pas exactement fixé. La première femme de
+chambre répondait au nom de Souzidil, la
+seconde était Nilfer, les autres restaient pour
+moi anonymes. Un jour, c’était une couturière
+qui dormait à la maison, parce qu’il était trop
+difficile de rentrer chaque soir à Constantinople.
+Elle finissait par loger chez nous.
+Peut-on se passer d’une couturière ? Et la couturière
+pouvait-elle travailler sans une apprentie ?</p>
+
+<p>Deux rameurs étaient attachés au service du
+caïque, qui aidaient aussi à leurs moments perdus
+le jardinier. Un arménien, Agop, servait
+de valet de chambre et de maître d’hôtel et
+se faisait seconder par un de ses petits compatriotes,
+Onyk. Toutes les femmes habitaient
+soit les pièces de derrière au premier étage,
+soit un pavillon élevé dans le jardin dépendant
+du harem.</p>
+
+<p>Je donne ces détails bien qu’ils puissent
+paraître de peu d’intérêt, mais, comme on le
+verra par la suite, ils ont leur importance et
+doivent trouver leur place ici. Cependant le
+mécanisme d’une vie si différente de celle que
+j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans
+effort. J’avais été élevé en province par la plus
+sage des mères ; à la maison, où tout était
+calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance,
+nous avions trois domestiques qui
+faisaient en quelque sorte partie de la famille
+et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais
+je prenais les habitudes de l’Orient ou, mieux,
+je m’y laissais aller mollement. Et déjà, il me
+semblait difficile de recommencer un jour
+l’existence étroite que l’on mène en Europe.
+J’aimais d’être entouré de nombreux serviteurs,
+de voir passer à l’arrière-plan dans
+l’ombre du harem des figures féminines dont
+je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes
+ordres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Mais, en face de nous, l’autre rive nous
+appelait. A la belle saison, les villas et les
+hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous
+avions des amis et des relations qui nous réclamaient ;
+en outre, des visites obligées, toujours
+remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes,
+me plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment
+prolongée. Je voyais que bientôt nous
+ne pourrions plus suivre le cours voluptueux
+et paisible de nos heures asiatiques.</p>
+
+<p>Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi
+à des devoirs de politesse. Isabelle en
+souffrit plus que moi qui avais conservé par
+mon service à l’ambassade un contact avec les
+Européens. Une fois chez les gens, elle montrait
+toute la bonne grâce possible, bien qu’elle
+fût timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était
+un soupir de soulagement. Notre installation
+excitait la curiosité. Nous vivions à la turque,
+paraît-il. Avions-nous des esclaves ? Nous nous
+étions meublés de la façon la plus originale.</p>
+
+<p>On demandait à Isabelle quand on la trouvait
+à la maison. Elle éludait. — Ne prendrait-elle
+pas un jour ? — Plus tard, répondait-elle.
+La seule idée d’avoir « un jour » dans notre
+yali était absurde.</p>
+
+<p>Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur
+d’Autriche-Hongrie qui était de
+nouveau à Péra une invitation à dîner. Un
+refus était difficile, quasi-impossible. Mais
+que de problèmes se posaient à la pauvre Isabelle !
+Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait
+pas songer à se rendre à Constantinople en
+caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher à
+Péra ! Drame !</p>
+
+<p>Nous avions déjà discuté l’achat d’un
+canot à pétrole. Isabelle y était opposée ; elle
+aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore
+à toute allure dans l’odeur de l’essence ? Mais
+un canot me serait utile pour aller à Constantinople
+en hiver quand le service des bateaux
+à vapeur est diminué. L’invitation à l’ambassade
+d’Autriche, qui serait suivie d’autres, sans
+doute, nous obligea à prendre un parti. Un
+canot nous conduirait à Galata et nous regagnerions
+facilement la rive asiatique. Peu de
+jours après, le petit port de notre yali abritait
+un canot. Isabelle le regardait d’un œil hostile.
+Elle n’en aurait jamais aucun plaisir.
+Pourtant il me permettait de rester plus tard
+chez nous le matin et me ramenait plus tôt
+auprès d’elle l’après-midi. Je m’accoutumai
+vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me
+transportait en un clin d’œil, comme le tapis
+d’un magicien, de Tchoubouklou à Thérapia
+ou à Constantinople. Et nous voici, au bout
+d’un an de mariage, munis, chacun, de notre
+bateau !</p>
+
+<p>A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle
+prétexta une indisposition et ne m’accompagna
+pas à des dîners diplomatiques. Rien
+ne lui paraissait plus insipide qu’une réunion
+mondaine ; elle prenait les choses au
+sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole
+qui est de mise dans un salon. Elle était
+belle ; les hommes l’entouraient et lui faisaient
+la cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en
+riait avec moi, parfois elle s’irritait.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cette société européenne ?
+me disait-elle. Les femmes, celles du moins
+qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des
+amants. Les maris ne l’ignorent pas, ferment
+les yeux, et cherchent une maîtresse à leur
+goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues.
+Une Turque appartient à son mari et ne
+montre son visage à personne. Je connais l’une
+et l’autre vie, je préfère la turque.</p>
+
+<p>Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait
+peu sur la rive d’Europe ne me retenait pas
+en Asie. Elle savait quels sont les devoirs,
+les habitudes et les plaisirs d’un homme.
+Ceux d’une femme étaient selon elle si différents
+qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la
+possibilité, de les mêler. Elle m’était reconnaissante
+de me charger seul des corvées qui
+sont généralement communes aux deux sexes.
+Quand je revenais vers minuit, elle me fêtait,
+me demandait mille détails. M’étais-je diverti,
+m’étais-je ennuyé ? Avais-je une jolie voisine
+à table ? Elle n’acceptait le monde que raconté
+par moi. Elle ne montrait aucune jalousie ;
+elle n’en ressentait point. Elle me voyait heureux
+près d’elle ; j’étais tendre, je me plaisais
+en sa compagnie dans ce beau yali qui
+n’était qu’à nous. Si j’étais obligé de me
+mettre en habit de soirée pour sortir, elle disait
+que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon
+khalat boukhare, et que les guivets persans
+sont une chaussure plus agréable que les souliers
+vernis.</p>
+
+<p>A la maison, les heures lui paraissaient
+brèves. Même lorsque le mauvais temps avec
+l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient
+de la mer Noire poussant parfois des
+tourbillons de neige devant eux, que le Bosphore
+se hérissait de vagues courtes et dures,
+Isabelle, condamnée à passer chez elle des
+journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi
+s’occupait-elle quand je vaquais à mon service ?
+Je ne saurais vraiment le dire. Elle rêvait
+ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions,
+opposant la dignité de la vie turque à
+la légèreté et à l’inconsistance de la nôtre.
+Parfois, un écho de ces longues méditations
+m’arrivait par un mot qui sonnait juste et
+allait loin.</p>
+
+<p>Elle s’était liée avec quelques grandes
+dames égyptiennes ou turques qui ne sortaient
+qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait
+à tout ce qui touchait à leur mode
+d’existence ; elle m’en parlait souvent. Ces
+dames parfois se plaignaient d’être recluses.
+Isabelle en était surprise, car elle les jugeait
+dignes d’envie. Elle les recevait dans notre
+yali ; pas un homme ne paraissait.</p>
+
+<p>Un jour, en hiver, revenant de Constantinople,
+je trouvai Isabelle causant en turc avec
+une petite fille accroupie au pied du lit, à la
+figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux
+noirs farouches. Cette enfant se leva à mon
+entrée — elle était plus grande que je ne
+croyais — s’inclina, me saisit la main et la
+porta à ses lèvres. Puis, elle recula et resta immobile,
+attendant les ordres d’Isabelle.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que cette fille ? demandai-je.</p>
+
+<p>— C’est une petite Circassienne qui est née
+dans un harem, dit ma femme. Sa mère est
+morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a
+plu. On m’a offert de la prendre ici. On sait
+qui nous sommes, que nous avons une maison
+et que, près de moi, elle mènera une vie
+convenable. Elle n’a que douze ans, mais on
+me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai
+l’occuper. Elle ne nous gênera guère et je la
+garderai, à moins que tu ne t’y opposes.</p>
+
+<p>Je me mis à rire.</p>
+
+<p>— Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je,
+et non du mien. Comment s’appelle cette sauvageonne ?</p>
+
+<p>— Djémila, répondit Isabelle. C’est un
+joli nom.</p>
+
+<p>Elle sut, en effet, « occuper » l’enfant Djémila.
+Elle lui apprit le français et en fit une
+poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler
+des robes et des pantalons bouffants.
+Elle l’emmenait dans son caïque, mais, à l’été
+déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage
+découvert.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Nos amis européens qui avaient cru à un
+caprice d’Isabelle, à un désir passager de
+jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être
+que le prétexte inventé par une jeune
+femme, et amoureuse, pour n’être pas dérangée
+au début de son mariage, finirent par comprendre
+qu’ils s’étaient trompés. Isabelle était
+de plus en plus rare à Constantinople. Quand,
+par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment
+sur sa « turquerie ». Elle souriait et ne
+répondait pas. Elle était si manifestement heureuse,
+elle se montrait si certaine de l’excellence
+de son choix, que les plaisanteries cessaient
+bientôt. Tous s’accordaient à dire
+qu’elle était charmante et que j’étais un mari
+privilégié. Méritais-je un si rare bonheur ?</p>
+
+<p>Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à
+entr’ouvrir sa maison de Tchoubouklou. Elle
+invita à un goûter les personnes avec qui nous
+étions en relation.</p>
+
+<p>Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai
+à notre yali devant lequel étaient amarrés de
+nombreux canots et caïques, et que je pénétrai
+dans la grande pièce du rez-de-chaussée,
+je fus surpris de voir Isabelle n’être entourée
+que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun
+des jeunes gens des banques n’était présent.
+Toutes ces dames s’extasiaient sur le goût qui
+avait présidé à notre installation. Quelques-unes
+remarquèrent que notre intérieur ne ressemblait
+pas à celui des princesses turques
+qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait
+des mobiliers de mauvais style européen, surchargés
+de dorures. D’autres déclarèrent, avec
+un sourire, que les divans étaient bas et mieux
+faits pour y être couché qu’assis. Les cinq
+portes du harem les enchantèrent. On en parla
+longtemps. Je cherchai vainement le maître
+d’hôtel, Agop, et son second, Onyk ; ils avaient
+disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle
+s’empressaient à servir des sorbets, de la chira
+qui est un cidre de raisin léger, de l’aïran, ou
+petit lait glacé, des glaces, des sirops, des confitures,
+des pâtisseries, des bonbons, des noisettes
+pilées et des fruits magnifiques. La
+petite Djémila, que je n’apercevais presque
+jamais et qui me parut singulièrement embellie,
+en pantalon d’étoffe lamée et en boléro
+brodé, ne quittait pas sa maîtresse.</p>
+
+<p>On fut unanime à déclarer que la réception
+était un « succès » et la plus originale de la
+saison.</p>
+
+<p>Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle
+qu’il était curieux qu’aucun homme ne fût
+venu.</p>
+
+<p>— Je n’en ai pas invité, me répondit-elle.
+Toi seul as le droit d’entrer dans mes appartements.
+Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi ?
+continua-t-elle en passant les bras autour de
+mon cou et en m’offrant ses lèvres. Le peu
+que j’ai t’appartient tout entier.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques jours plus tard, nous célébrâmes
+le second anniversaire de notre mariage. Les
+femmes nous apportèrent des fleurs au matin ;
+le hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le
+soir, Agop tira un petit feu d’artifice devant
+la maison. Le yali était en joie. Je donnai à
+Isabelle une parure ancienne en grosses améthystes
+qu’un juif m’avait trouvée dans un
+harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à
+deux la charmait plus que tout au monde. Le
+rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance
+s’était réalisé.</p>
+
+<p>Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je
+sortis prendre l’air sur la terrasse. Après une
+journée encore chaude, la brise plus fraîche
+se levait à peine. En face de moi la rive d’Europe
+étincelait de mille feux dont les reflets se
+mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à
+ceux des étoiles.</p>
+
+<p>La date où nous étions, et l’heure, prêtaient
+à la méditation. Un passé proche et pourtant
+lointain me sollicitait ; je mesurai le chemin
+parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta
+mes yeux. Comme je l’avais aimée, avec
+quel déchirement ! Mais comment n’avais-je
+pas vu tout de suite qu’un tel amour était condamné
+à une prompte mort ? Comment avais-je
+été assez fou pour croire qu’une femme qui
+ne m’appartenait point pouvait me rendre
+heureux ?</p>
+
+<p>Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir
+de cette époque troublée. Sa jeunesse, son
+corps intact, sa santé morale m’avaient guéri
+de mes fièvres anciennes. En laissant derrière
+moi l’Europe, j’avais quitté la région des
+orages. De la rive où ma femme m’avait conduit
+je regardais au loin les hommes s’agiter
+dans des passions sans honneur et sans sécurité.
+Quelle sagesse innée en Isabelle ! Enfant
+déjà, quelques-uns de ses mots m’avaient surpris
+par leur justesse ; elle mettait l’homme et la
+femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis
+notre mariage, Isabelle s’était peu à peu emparée,
+avec une industrie merveilleuse, de tout
+ce qui, appartenant à une civilisation différente,
+pouvait servir à consolider notre union.</p>
+
+<p>Comment imaginer notre existence au bord
+de la Seine ? Comment n’y pas perdre ce qu’il
+y avait de précieux entre nous ? Les restaurants,
+les théâtres, les bals, Isabelle entourée
+de jeunes femmes vaines, obligée de les imiter
+au moins dans leurs toilettes, une existence
+brillante et vide ! Des hommes l’auraient
+entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on
+essayât de la séduire.</p>
+
+<p>Au sein de notre retraite asiatique, aucune
+dissipation à redouter. Tout nous ramenait à
+nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi.
+Le moindre prétexte, maintenant, lui était
+bon pour refuser les invitations de l’autre côté
+de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de
+devoir, mais dans un mouvement joyeux de
+l’âme et, si elle se retirait du monde, c’était
+pour jouir plus voluptueusement du grand
+amour qu’elle avait au cœur.</p>
+
+<p>Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir
+avec elle un puéril orgueil de propriétaire. Ces
+bouffées légères de vanité s’étaient vite évanouies.
+Aucune pensée mesquine ne pouvait
+se développer dans l’atmosphère créée par
+Isabelle…</p>
+
+<p>Et soudain une question surgit, interrompant
+le cours serein de mes méditations :
+« Quelle sera la fin de tout cela ? »</p>
+
+<p>Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid
+souffla de la mer Noire ; je frissonnai à la seule
+idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je
+me retournai ; tout était calme dans notre yali
+endormi. Il y avait encore de la lumière chez
+ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle.
+Elle ne changerait pas. Mais moi ? Jusqu’ici
+j’avais été porté de l’une à l’autre au gré de
+mes passions. Mon caractère se modifierait-il ?
+Resterai-je épris jusqu’à la mort d’une même
+femme ? Accepterai-je un établissement qui
+durerait autant que nous ? Isabelle bâtissait
+pour toujours. Elle coupait un à un les liens
+qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne
+reviendrait en Europe !… De nouveau, j’eus
+peur.</p>
+
+<p>Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter.
+Le contact de l’Asie déjà m’amenait
+à la sagesse. J’écartai doucement l’importune
+question. Nous étions heureux dans le présent.
+Il fallait en remercier le Clément, le Miséricordieux.
+Il pourvoirait à l’avenir.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Cet été-là — y avait-il trois ou quatre ans
+que j’étais marié ? — fut très brillant à Constantinople.
+Quelques yachts ancrèrent devant
+la Corne d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire
+français, littérateur et membre de
+l’Académie. On donna en son honneur des
+fêtes. Je ne pouvais me dispenser d’assister
+à des dîners officiels.</p>
+
+<p>Lassé par la persistance de ses refus, on
+commençait à ne plus inviter Isabelle. Elle en
+était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage
+son existence recluse. Maintenant elle ne se
+tenait presque pas au rez-de-chaussée, trop
+exposé à la curiosité des passants. Elle habitait
+les chambres du premier étage. De celles
+qui donnaient sur la campagne, la vue s’étendait
+au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse
+élevée de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle
+m’attendait à la fin de l’après-midi lorsque je
+revenais de mon service.</p>
+
+<p>Souvent des collègues à moi profitaient de
+mon canot pour regagner Thérapia. Je les y
+posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient
+à Tchoubouklou et je les faisais conduire
+jusque chez eux. Voyant qu’ils ne dérangeaient
+personne, ils pénétraient parfois dans
+la grande pièce vide où Agop, expert en toutes
+choses de son métier, apportait des boissons
+internationales.</p>
+
+<p>Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire
+américain récemment arrivé à Constantinople
+avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise
+d’une éblouissante couleur. Elle regretta de ne
+pas faire la connaissance d’Isabelle, « légèrement
+souffrante », mais le yali lui plut. Cette
+salle nue dont tout le luxe était sur les murs
+et le parquet lui parut quelque chose d’« horriblement
+bien ». Il fallait y donner un bal
+avec fête vénitienne. Elle allait de-ci de-là,
+dansant presque, parlant toujours. Je m’amusais
+à la regarder. Elle avait une petite tête
+d’oiseau, mais le plumage était ravissant. Des
+cheveux bois d’acajou, un teint qui obligeait à
+croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement
+nourrie de lait et de pétales de roses
+et que, depuis cette peu lointaine époque,
+un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une
+telle fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle
+allât, une couche de brumes légères pareilles
+à celles qui flottent au-dessus de son île natale,
+un œil grand, lumineux et doré, une bouche si
+petite qu’on n’imaginait pas qu’elle pût servir
+à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout
+étonné de la voir absorber en trois gorgées un
+cocktail. Cette Irlandaise parfumée avait pour
+prénom Diane, qu’elle prononçait à l’anglaise
+Daiana.</p>
+
+<p>Je racontai cette visite à Isabelle et la fis
+rire en lui décrivant la Daiana aux cocktails,
+ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle
+me demanda beaucoup de détails ; il
+fallut même décrire la toilette de l’étrangère,
+ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes,
+malhabile. Isabelle ne voulait pas se mêler au
+monde, mais les échos que je lui en apportais
+l’intéressaient encore ; elle apprenait ainsi ce
+qui retenait mon attention.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La
+magnificence du paysage, la douceur de la
+température, la beauté des nuits orientales
+ne cessaient de m’enchanter.</p>
+
+<p>J’avais plus d’une façon d’en jouir.</p>
+
+<p>Un soir nous étions en caïque, ma femme
+et moi ; nous nous laissions mollement bercer
+entre les deux rives, les musiques de Thérapia
+venaient mourir jusqu’à nous. De grands
+bateaux filant vers le nord et l’orient nous frôlaient.
+Ils allaient aux ports russes ou turcs
+de la mer Noire et les noms que je prononçais
+à voix haute, Poti qui est aux bords du
+Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient
+lever devant nous un essaim de rêves voyageurs.
+Je restais à demi couché, Isabelle serrée
+contre moi, et, comme tente à notre embarcation,
+le sombre velours du ciel piqué d’étoiles.
+Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur
+de ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais
+des vers qui avaient poussé et mûri sur la
+vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam
+chante, pour nous le rendre plus précieux, la
+précarité de notre bonheur :</p>
+
+<blockquote>
+<p>O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans
+rides, sois heureux !</p>
+</blockquote>
+
+<p>Isabelle ne parlait pas, mais la pression de
+sa main montrait que chaque mot des vers
+admirables du poète avait pour elle un sens
+et la touchait. J’étais heureux !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain,
+par un soir aussi beau. Les terrasses
+illuminées d’un jardin de la côte d’Europe,
+les femmes décolletées, les tziganes, du vin,
+cette atmosphère de fête dont on se lasse à la
+respirer continûment, mais à laquelle j’étais
+fort sensible quand je sortais de mon yali asiatique,
+une société aimable et mêlée, des gens
+accourus de toutes parts, avides d’épuiser les
+plaisirs de ces lieux avant de les quitter
+demain, la fièvre latente de l’Orient qui accélère
+le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant
+Isabelle. Si obscur que je fusse, j’excitais
+la curiosité. Ne vivais-je pas à la turque ? Les
+uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au
+point de l’enfermer dans un harem. D’autres
+ajoutaient qu’elle n’y était pas seule. Aussi
+me regardait-on plus que je ne le méritais.</p>
+
+<p>Daiana était là. On nous voyait beaucoup
+ensemble. Elle montrait des épaules blanches
+comme neige, elle était souple, légère. J’avais
+envie de jouer avec elle comme avec un jeune
+chat — elle en laissait voir la langue fine et
+rose, — de la rouler, de la caresser et finalement
+de la prendre sur mes genoux. Nous dansions ;
+j’aimais le parfum qui venait d’elle et
+je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur
+moi, ses yeux pleins d’une fausse innocence.
+Un jour, nous étions assis à l’écart, elle me
+dit d’un air ingénu, baissant les paupières,
+exagérant un peu son accent :</p>
+
+<p>— Voulez-vous de moi dans votre harem ?</p>
+
+<p>Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.</p>
+
+<p>Le coup était direct.</p>
+
+<p>— Cette cage n’est pas faite pour un bel
+oiseau comme vous, répondis-je en plaisantant.
+La rive d’Europe vous convient mieux.</p>
+
+<p>Tels étaient nos propos pertinents et hardis.
+Nos silences avaient aussi leur valeur.
+Qui m’aurait retenu ? Je sentais en moi l’ardeur
+à réussir qui m’avait possédé si souvent.
+Du reste, aucune crainte ! Je savais que, même
+poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice
+élevé là-bas sur l’autre rive. La belle
+Irlandaise était mariée ! Merveilleux antidote,
+non contre le plaisir, mais contre l’amour.</p>
+
+<p>Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais
+notre yali et que le canot fendait les eaux
+noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au
+vent pour qu’il enlevât l’odeur persistante
+d’un parfum qui me hantait et, songeant à
+celle qui m’attendait dans une chambre
+close, frémissant à l’idée de retrouver un
+corps pur et des joies non adultérées, mon
+seul mot à l’homme de la barre était : « Plus
+vite ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été
+se passait dans la dissipation. J’appartenais
+à l’Asie, mais l’Europe essayait de me reprendre.
+Elle usait, comme on voit, d’artifices
+pleins de charme. J’en sentais l’agrément ;
+j’en niais la force. Aussi je ne me défendais
+pas. Isabelle devina-t-elle le danger qui nous
+menaçait ? Elle ne me posait presque plus de
+questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle
+que, l’aimant comme je l’aimais, je ne
+prendrais pas une maîtresse ? Jugeait-elle au
+contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais
+droit au plaisir ? Mais qu’était le plaisir à ses
+yeux ? Où étaient ses limites ? Elle ne le connaissait
+que confondu avec l’amour. Savait-elle
+qu’il n’en est pas ainsi pour l’homme ?</p>
+
+<p>Au lieu de vivre dans la paix que, sagement,
+elle me laissait, au lieu de bénéficier d’un
+doute qui m’était favorable, je fus pris d’inquiétude.
+Bientôt le mutisme d’Isabelle me
+pesa ; j’eusse préféré ses reproches. Son regard
+triste semblait fuir le mien. Que se passait-il
+derrière ce front fermé ? Je n’admettais pas
+que ce qui m’était un simple plaisir, plaisir
+auquel je renoncerais sans peine, fût une
+cause de souffrance pour Isabelle.</p>
+
+<p>Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude,
+je parlai. On ne pénétrait pas chez Isabelle
+de plain-pied. Elle fuyait les confidences
+intempestives. Je lui fis sentir combien je
+m’affligeais de la voir préoccupée. Avait-elle
+des soucis ? Jugeait-elle que j’allais trop souvent
+le soir sur la rive d’Europe ? S’il en était
+ainsi, je resterais près d’elle sans lui sacrifier
+quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir aucune
+cause de tristesse. Elle était heureuse et ne
+demandait rien. Elle m’était reconnaissante de
+consentir à m’enfermer dans une maison isolée,
+avec une femme recluse à qui le monde faisait
+horreur. Il était donc naturel que j’allasse chercher
+au dehors les distractions qu’elle me refusait
+ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur
+un ton de parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme
+noble. On s’en apercevait en des moments
+comme celui-ci où les mots étaient chargés de
+plus de sens qu’ils ne paraissaient en contenir.</p>
+
+<p>Je fus ému, mais sourdement irrité aussi.
+Je cherchais des choses contradictoires :
+j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et
+agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en
+pâtît. Je lui en voulus de la douleur qu’elle
+me cachait et je m’armai contre elle des mots
+si généreux qu’elle venait de prononcer. Mais
+aurais-je toléré son indifférence ?</p>
+
+<p>Et je revenais toujours à la même interrogation :
+que savait-elle au juste de mes amusements
+à Thérapia ? Elle avait parlé de « distractions ».
+Jusqu’où allaient les distractions
+permises ? Elle ne comptait plus d’amies européennes.
+Elle ne fréquentait guère que quelques
+dames turques de haut rang. Elle était ainsi,
+croyais-je, à l’abri des commérages de la colonie
+étrangère. Pouvais-je supposer — ce que j’appris
+beaucoup plus tard — que ma liaison, ou
+ce qu’on pensait être ma liaison, avec la belle
+Daiana occupait la société de Constantinople ?
+Je me suis toujours fort peu intéressé à la vie
+secrète des gens. Comment imaginer que la
+mienne excitât tant de curiosité ? Partout on
+parlait de nous ! Ce qu’on en disait — invention,
+calomnie, vérité — est trop dénué d’intérêt
+pour que je le rapporte ici. Ces histoires
+étaient racontées au fond des harems et l’écho
+en parvint jusqu’à Isabelle.</p>
+
+<p>Elle eut la force de me le cacher. Elle me
+témoigna une égale tendresse. Si je ne m’étais
+senti coupable envers elle, aurais-je noté un
+changement dans son humeur ?</p>
+
+<p>L’automne touchait à son terme. La saison
+de Thérapia perdait de son éclat. J’allais à
+l’ambassade. Mais Constantinople est une
+grande ville ; on y passe inaperçu. Du reste, je
+ne m’y attardais pas. Je ne quittais plus Isabelle
+après dîner. Nous passions à deux des
+soirées charmantes et un peu mélancoliques.</p>
+
+<p>Pendant cette période troublée où tant de
+choses étaient mises en question, Isabelle
+n’envisagea pas un instant la possibilité de
+changer son genre d’existence. Nous avions
+une maison. Ce fait, en apparence secondaire,
+était important aux yeux de ma femme. Elle
+voyait là quelque chose de durable, de définitif,
+de presque sacré qui nous dictait des
+habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait
+des traditions. Nous n’étions pas des
+nomades, comme les Européens du Bosphore.
+Tout était changeant dans leur vie, tout tendait
+à se fixer dans la nôtre. Chaque jour lui
+apportait une confirmation de l’excellence du
+choix qu’elle avait fait en venant habiter la
+rive d’Asie. Les seuls mots durs qu’elle se
+permit étaient à l’adresse des femmes qui se
+donnent facilement, montrant ainsi le peu de
+prix qu’elles mettent à leur personne. Mais
+elle n’accusait jamais les hommes ; la faute
+et la honte restaient aux femmes. Ainsi quoi
+qu’il arrivât, elle s’attachait davantage à notre
+yali de Tchoubouklou.</p>
+
+<p>— Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois.</p>
+
+<p>Ces mots avaient quelque chose de pathétique
+sur les lèvres d’une femme si jeune. Et
+comment ne pas remarquer qu’elle disait « je »
+et pas « nous » ?</p>
+
+<p>Bouleversé à de tels accents, je la pris dans
+mes bras ; je l’assurai que je ne l’abandonnerais
+jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur
+un roc inébranlable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer
+passer une quinzaine à Paris pour affaires de
+service. Ma femme parut indifférente à cette
+nouvelle. Pourtant nous ne nous étions pas
+séparés une nuit. Mais, pleine de sens et
+de raison, elle jugeait bonne mon absence
+de Constantinople en ce moment ; je retrouverais
+ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne
+fut pas question pour elle de quitter Tchoubouklou.
+Elle avait pris racine en terre d’Asie.
+L’Orient-express m’emmena donc seul. Le
+malheur fut que, sans nous être concertés,
+l’Irlandaise et son Américain de mari qui avait
+un congé de six mois partissent, par le même
+train vingt-quatre heures plus tard. Cette coïncidence
+ne pouvait manquer d’être exploitée.
+On raconta que Daiana voyageait avec moi,
+sans son mari, et qu’elle occupait, ô cynisme,
+le coupé voisin du mien.</p>
+
+<p>Isabelle ne m’avait pas accompagné à la
+gare, sinon elle aurait vu elle-même la créance
+qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais
+elle redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher
+sa tristesse. Elle me fit ses adieux à
+Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme
+certaines arrivèrent à notre yali. Isabelle fut
+atterrée. Jusqu’ici elle avait choisi de vivre
+dans le doute : je m’amusais sur la rive d’Europe,
+je dansais avec l’Irlandaise, on nous
+voyait ensemble. Comment empêcher les
+langues de se déchaîner ? Mais cela prouvait-il
+que je la rencontrasse en secret ? Notre voyage
+à deux ne permettait plus, hélas ! d’interprétation
+favorable. Il fallait accepter l’idée que
+Daiana était une maîtresse. Le plaisir qu’Isabelle
+était prête à m’accorder allait donc
+jusque-là ! Elle avait souvent tourné autour de
+cette idée sans oser la regarder en pleine lumière.
+Maintenant rien ne restait dans l’ombre.
+Il y avait de quoi s’étonner ! il y avait de
+quoi souffrir ! Pendant l’été, Isabelle m’avait
+trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia,
+joyeux et tendre. Avais-je cessé de l’aimer ?
+Non, certes. Dans l’atmosphère de notre
+yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu.
+Que ne donnerait-elle pour m’avoir encore ?
+Mais j’étais parti, j’avais quitté Constantinople !
+Sous d’autres cieux, je l’oublierais !
+Une aventurière, experte à séduire les hommes
+et à se les attacher, m’avait enlevé !</p>
+
+<p>Cependant elle recevait de moi de longues
+et affectueuses lettres. Elle ne se rassurait pas
+et imaginait que je voulais adoucir sa peine.
+Mais ces lettres étaient écrites sous les yeux
+d’une rivale ! Est-il pire tourment ? Elle passa
+près de deux semaines angoissées.</p>
+
+<p>Je revins ! avec un peu de retard dû aux
+lenteurs des bureaux. Elle ne m’attendait plus.
+Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas
+maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent
+qu’elle avait cru me perdre.</p>
+
+<p>Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se
+reprit vite. J’apprenais à connaître l’admirable
+caractère de ma femme. Elle n’admettait pas
+d’être plainte. Un grand orgueil la soutenait
+et la poussait à prendre la responsabilité de
+notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait
+entraîné loin du commerce des hommes ? Elle
+avait à prouver que nous devions être heureux,
+elle et moi, plus que si nous avions
+mené la vie banale qui eût été la nôtre en
+Europe. Elle n’entendait pas s’avouer vaincue.
+Dans l’inquiétude où elle était, elle
+cherchait les causes de son échec. Et d’abord
+elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement
+ses goûts et de n’avoir pas pensé aux
+miens. Lorsqu’au début de notre mariage, je
+sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser
+seul au milieu d’une société brillante, mais
+de me déplaire en ne m’y accompagnant pas.
+Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas
+de plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi,
+elle n’aurait pu me protéger contre certains
+assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur
+(j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu,
+un démon qui, à certains moments imprévisibles,
+se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire,
+à rien. Quelle menace ! Et comment
+l’écarter ?</p>
+
+<p>Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait
+à me communiquer ses pensées. Si j’en
+avais connu le cours douloureux, je l’aurais
+vite rassurée en lui disant que pas une minute
+je n’avais eu l’idée de la quitter pour suivre
+la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un
+lent travail de réflexion s’opérait en elle et
+l’amenait à me regarder sous un jour nouveau.
+« Ce démon vivant dans ma chair, comment le
+détruire ? et si cela n’était pas en son pouvoir,
+comment le domestiquer ? » Voilà le thème
+de ses méditations. Il fallut quelques mois
+pour que j’en découvrisse l’aboutissant et je
+vis alors seulement jusqu’où l’amour et l’audace,
+mêlés à la crainte de me perdre, avaient
+conduit la solitaire Isabelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais
+chez moi et qu’avant de rejoindre
+Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée,
+j’entendis venant du fond de l’appartement
+le son grêle d’une guitare. Ce n’était
+pas la première fois qu’un des serviteurs se
+divertissait ainsi au jardin ou dans le pavillon
+de la cuisine. Mais il me parut qu’une
+main plus savante m’envoyait aujourd’hui des
+accords et des modulations que je ne connaissais
+pas.</p>
+
+<p>Je me mis à la recherche du musicien et
+arrivai à une petite chambre éloignée. J’y trouvai
+le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait
+pas de retour, assis sur un divan et, à ses pieds,
+un homme vêtu de noir, coiffé de la kola persane.
+Il y avait peu de lumière et je ne distinguai
+de lui qu’une figure assez ronde,
+trouée par la petite vérole. Il tenait une guitare
+double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva
+et resta immobile, les mains croisées sur le
+ventre. Agop m’expliqua aussitôt que mirza
+Ali était un lettré persan de grand mérite. Il
+l’avait rencontré naguère à Téhéran. Mirza
+Ali se rendait en Europe pour examiner dans
+les bibliothèques les manuscrits de son pays ;
+il n’était pas sans ressources, et en chemin
+séjournait à Constantinople.</p>
+
+<p>Le mirza parlait français. Les yeux baissés,
+tortillant ses doigts un peu gros, il me fit un
+compliment avec tant de finesse naturelle et
+acquise, jointe de la façon la plus raffinée à
+une réserve et à une grâce respectueuses, que
+je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine
+et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt
+notre yali. Nous causâmes des poètes persans
+que je lisais en traduction. Il corrigea sur-le-champ
+la version que je donnais de quelques
+vers et les fit apparaître dans une beauté
+nouvelle.</p>
+
+<p>Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger
+chez moi, où il habitait, je l’appris plus tard,
+depuis une semaine.</p>
+
+<p>En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle.
+Tout ce qui venait de l’Asie, tout ce
+qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait
+excellent. Elle voulut voir le mirza et, le repas
+terminé, elle descendit. Mirza Ali s’exprimait
+avec un peu de difficulté. On pensait d’abord
+qu’il n’arriverait pas où il voulait aller, mais
+finalement il trouvait un chemin inattendu et
+charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi
+par petites touches en apparence insignifiantes
+et même parfois triviales la Perse fleurie, cultivée
+et rare des poètes.</p>
+
+<p>La journée n’était pas achevée que j’avais
+décidé d’apprendre le persan sous la direction
+du mirza. Isabelle approuvait.</p>
+
+<p>Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends
+une chose je m’y jette avec passion.
+Me voilà donc plongeant en compagnie du
+mirza dans l’étude du persan. Si l’écriture
+arabe en est difficile pour un Européen, la
+langue elle-même est d’une grande simplicité
+et ne présente pas plus de complications grammaticales
+que l’anglaise.</p>
+
+<p>Au bout de quelques semaines, je commençai
+à lire des vers d’Omar Khayyam. Alléguant
+la mauvaise saison et une avarie au
+moteur du canot, je n’acceptais pas d’invitations
+à Péra. Dès le dîner fini je descendais
+au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait.
+Belles et tranquilles soirées à la lueur de la
+lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu
+de la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une
+voix persuasive m’appelait. Ah ! je ne pensais
+point à l’Europe alors ! Un rythme nouveau
+menait mes travaux et mes jours.</p>
+
+<p>Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa
+guitare persane à double caisse dont les cinq
+cordes étaient accordées au quart de ton et,
+après des préludes interminables, avançait
+tout à coup d’une main sûre dans un thème
+simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations,
+le perdait, le retrouvait, faisant s’épanouir
+devant mes yeux les arabesques hardies,
+folles et précises, des tapis anciens
+d’Ispahan. Puis c’étaient de longs silences où
+nous partions pour des rêveries lointaines et
+souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait
+disparu emportant son tar.</p>
+
+<p>Un jour, c’était le 21 mars — je me souviens
+que le temps était mauvais et que la pluie battait
+les vitres — il m’expliqua, une fois le travail
+terminé, qu’à cette date où le printemps
+apparaît les Persans célèbrent l’an nouveau, le
+nôrouz.</p>
+
+<p>— On s’en va alors dans un jardin près de la
+ville avec un ami, on récite des vers et l’on
+joue du tar.</p>
+
+<p>A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant
+sa guitare, il improvisa sur le thème du
+printemps, la vie renaissait sous ses doigts
+habiles, je sentais la sève universelle couler
+dans mes veines. Cela dura longtemps… Quand
+je revins à moi, j’étais seul…</p>
+
+<p>L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement
+des pensées qui avaient une forme
+sonore et un rythme. Un bruit de pas léger
+me fit tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait
+ainsi magiquement son apparition à la
+date fixée ?</p>
+
+<p>Je levai la tête. Une fille était là enveloppée
+du tcharchaf noir dont les femmes se
+couvrent pour circuler hors de la partie de
+la maison qui leur est réservée. Voyant que
+j’étais seul, elle le laissa tomber et je reconnus
+à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante,
+presque l’amie d’Isabelle. Il y avait des
+mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle
+accompagnait sa maîtresse en caïque, mais,
+silencieuse, restait entourée de voiles. Aujourd’hui
+je découvrais soudain qu’elle n’était
+plus une enfant, mais une de ces adolescentes
+au visage de lune, une de ces idoles adorées
+des poètes que je lisais, une fille belle, enfin,
+faite pour l’amour. Ma maison, mystérieuse
+comme toutes les maisons d’Orient, recelait
+un trésor, et je ne le savais pas !</p>
+
+<p>Un instant, je sentis le feu doux de ses
+yeux sur les miens, puis elle baissa les paupières
+et, approchant encore, me tendit une
+timbale en argent qu’elle m’apportait.</p>
+
+<p>— O bey effendi, dit-elle, la khanoum a
+préparé ce verre de chira qu’elle vous envoie.</p>
+
+<p>Elle parlait un français pur, mais d’une voix
+dont les sonorités chantantes n’étaient pas de
+notre pays.</p>
+
+<p>— Comme te voilà grandie, Djémila ! dis-je.
+Où donc te caches-tu que je ne te vois
+jamais !</p>
+
+<p>— Je suis toujours avec la khanoum quand
+elle est seule, répondit-elle avec un peu d’orgueil.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne
+s’attachait à rien. Soudain, sans qu’aucune
+cause apparente eût motivé cette question, je
+demandai :</p>
+
+<p>— Sais-tu que le printemps commence
+aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements
+à l’adresse de la khanoum. Derrière
+elle, un parfum de musc traînait.</p>
+
+<p>Un moment je rêvai, puis sautai sur mes
+pieds et courus à la fenêtre que j’ouvris.
+Changement subit de décor : il ne pleuvait
+plus ; quelques nuages filaient vers le sud dans
+un ciel qu’éclairait une lune d’or à son second
+quartier. De petites vagues clapotaient sur
+l’appontement du yali. Un oiseau de nuit en
+chasse passa. L’air était froid, mais n’avait pas
+l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine :
+« C’est le printemps, me dis-je, c’est le
+printemps qui arrive ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Une heure plus tard, je fis compliment à
+Isabelle de Djémila.</p>
+
+<p>— Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu
+pas à la marier ?</p>
+
+<p>— Je me passerais difficilement d’elle,
+répondit ma femme. Et puis voudrait-elle
+quitter notre maison ?</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque
+je travaillais, Djémila entrait portant une
+boisson. Parfois mirza Ali était encore là ; le
+plus souvent elle semblait attendre qu’il fût
+parti. Sa visite prenait alors les allures d’un
+rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien ;
+je me bornais à admirer celle qui venait à moi
+dans la nuit.</p>
+
+<p>Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et
+fantasque. Un jour Djémila se montrait pareille
+à l’échanson aux lèvres de rubis d’une miniature
+persane. Deux boucles de cheveux passant
+sous le turban encadraient son frais et
+beau visage ; elle portait de grandes culottes
+larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin ;
+une chemisette de tulle pailleté d’argent enfermait
+un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue
+comme une bayadère hindoue, de pantalons
+étroits, recouverts d’une ample robe de mousseline
+transparente des Indes où passaient
+des fils d’or. Des rangs de pierres de couleur
+lui encadraient les bras, le cou, et descendaient
+en bruissant jusqu’aux seins.</p>
+
+<p>Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je
+goûtais le plaisir de la voir aller et venir dans
+la pièce à demi éclairée et de regarder ses
+pieds nus, délicats fouler mes tapis anciens.
+Pour qu’elle ne s’en allât pas tout de suite,
+je lui demandais de me rendre quelque menu
+service, de m’apporter un livre qui était hors
+de la portée de ma main, ou une boîte d’allumettes.
+Accroupie sur les talons, elle me
+donnait l’objet réclamé. J’admirais la souplesse
+animale de ce jeune corps, la courbure
+de la croupe, le cintrage des reins tendus.</p>
+
+<p>Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il
+ne montrait pourtant d’aucune manière qu’il
+s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé,
+la guitare à la main. Il ne tournait même pas la
+tête lorsqu’elle venait. Je m’étonnais de ce qui
+paraissait être une faute de tact chez un homme
+si fin, si sensible. Il grattait distraitement
+des accords sur le tar, en manière de prélude.
+Djémila, curieuse, écoutait. Mais le
+mirza n’en finissait pas de préluder et elle
+nous quittait, comme si ses ordres étaient,
+du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder
+auprès de moi. Peu à peu je m’habituai à
+la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus
+attention.</p>
+
+<p>Une fois, manquant de cigarettes, je demandai
+à Djémila de m’en chercher une boîte.
+Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma
+une cigarette, puis me la tendit. Cette façon de
+faire se pratique en Orient, mais elle n’était
+pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement
+de cœur en portant à ma bouche la cigarette
+qui m’apportait, tiède encore, le parfum
+des lèvres de cette belle fille.</p>
+
+<p>Chaque soir, je l’attendais impatiemment.
+Je tirais ma montre. Je faisais quelques pas
+vers la porte… Elle arrivait ! Je prenais de ses
+mains le verre de chira…</p>
+
+<p>Maintenant tout me retenait dans notre
+yali, Isabelle semblable à elle-même, mon travail
+avec le mirza, cette lente promenade à travers
+les jardins fleuris de la pensée persane, la
+musique d’Asie qui pénétrait de jour en jour
+plus profondément en moi, et enfin l’apparition
+dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès.
+Que demander encore ? Que pouvait m’offrir
+la rive d’Europe ?</p>
+
+<p>Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement
+à la petite Djémila ? Je l’avais
+regardée d’abord avec curiosité et admiration,
+un peu comme une figure détachée d’une
+miniature persane. Elle avait la noblesse inimitable
+de port, le visage fier, candide et
+voluptueux des adolescentes qu’ont représentées
+les peintres de jadis ? Mais bientôt un
+désir impérieux m’envahit : je ne songeais
+qu’à jouir d’elle, comme un homme d’une fille
+intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus.
+Je ne perdais pas, ici au moins, mon temps à
+des rêveries sentimentales. J’avais fait mes
+écoles…</p>
+
+<p>Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais
+à me connaître, je savais non pas ma faiblesse,
+mais la force avec laquelle un désir nouveau
+s’empare de moi et combien il m’est difficile
+d’y résister. Mais Isabelle ? mais toute ma vie
+harmonieuse dans ce yali ? Risquerai-je de la
+détruire pour la satisfaction d’un caprice ?
+J’étais un homme ; je devais peser les conséquences
+de mes actes. Sans doute, je me permettais
+beaucoup, mais à distance, loin de
+ma femme. Une passade sur la rive d’Europe
+était sans importance. Tout restait dans le
+vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant de l’Irlandaise ?
+Nulle certitude. — Avoir une maîtresse
+dans la maison même où vivait Isabelle
+à qui j’étais attaché par mille liens que je ne
+songeais pas à rompre, la chose était grave.
+Comment le lui cacher ? Bientôt épiés, nous
+serions à la merci de l’indiscrétion ou de la
+jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous
+surprendre… Mais le conflit éternel du drame
+classique entre le devoir et la passion se
+présentait devant mes yeux à travers la fumée
+d’une cigarette de tabac turc. Et puis,
+le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un
+bleu d’outre-mer au-dessus de nos têtes ! et
+les beaux nuages dorés qui venaient du sud !
+et la douceur de vivre sur ces rives ! L’atmosphère
+ne prêtait pas au tragique.</p>
+
+<p>Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut
+encore la force de discuter un jour avec Isabelle
+la question Djémila. Je lui dis assez
+sérieusement qu’il fallait marier cette fille,
+qu’elle était jolie, qu’il était inhumain de
+l’enfermer chez nous et que je me chargeais
+de lui assurer une petite dot.</p>
+
+<p>Isabelle me parut attentive au ton de mes
+paroles ; ses yeux étaient attachés sur les
+miens ; elle me prit la main et la garda. Mais
+elle répondit :</p>
+
+<p>— Djémila a du cœur et nous aime. Je
+l’aime aussi. Ne nous séparons point d’elle
+aujourd’hui. Plus tard…</p>
+
+<p>Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent
+et, pour un instant, donnèrent de la force
+aux scrupules qui m’avaient fait intervenir
+auprès d’elle. Et pourtant avec quelle joie — ô
+contradictions d’un cœur sincère ! — les
+entendis-je ! Djémila ne partirait pas. Pour
+apaiser ma conscience, j’insistai. Que risquais-je ?
+je savais maintenant que la décision
+d’Isabelle était irrévocable.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Je continuai donc à recevoir la visite nocturne
+de Djémila. Parfois nous causions. Sa
+voix d’une extrême douceur vibrait presque
+plaintivement sur les terminaisons en or, en
+our et en ar. Le français parlé par elle devenait
+la plus musicale des langues. Je pensais
+aux Persans qui gardent un rossignol en cage.
+Nous échangions à peu près autant d’idées
+que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais
+que cette conversation, par ce qu’elle contenait
+d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle
+visait, me paraissait intéressante !</p>
+
+<p>— Quel âge as-tu ? lui demandai-je un jour.</p>
+
+<p>— Quinze ans, bey effendi.</p>
+
+<p>— Une enfant ! conclus-je machinalement.</p>
+
+<p>Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait
+ce mot. Elle était maigre, il est vrai, mais,
+les hanches et les seins développés comme il
+convient, et pas plus. Les vers d’un poète
+né à Constantinople étaient sur mes lèvres
+quand je la regardais et me troublaient :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i6">… lorsqu’il a vu son sein</div>
+<div class="verse">Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main.</div>
+<div class="verse">Sur le coing parfumé le doux printemps colore</div>
+<div class="verse">Une molle toison intacte et vierge encore.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés
+m’évoquait la Témimé de Firdousi dont le
+jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem.
+Pourquoi ma femme m’envoyait-elle la
+nuit cette belle adolescente ? Je rêvai un instant.
+Puis je dis :</p>
+
+<p>— Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Un soir, je la retiendrais. Que serait cette
+Orientale devant le désir d’un Européen ? Tel
+était maintenant le sujet de mes méditations
+que rythmait le tar sous les mains expertes
+de mirza Ali. Bien qu’elle eût vécu dans un
+harem où l’homme est le maître, l’instinct
+féminin est constant. Elle était vierge, elle se
+défendrait pour se faire désirer avec plus d’ardeur.
+Puis elle cèderait.</p>
+
+<p>Et après ?</p>
+
+<p>Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas
+d’Isabelle. Je ne pourrais me priver de sa tendresse
+et de son amour fervent. Je l’avais prise
+jeune fille. Comment rester insensible à son
+charme, à cette pureté d’âme et de corps qui
+se conservait miraculeusement à l’abri des
+hauts murs de notre yali ? Les nuages avaient
+passé sans laisser d’ombre sur son cœur. Nous
+partagions le même lit ; le matin, à peine éveillée,
+son corps se rapprochait du mien et ses
+premiers mots étaient : « Ma vie ! »</p>
+
+<p>Quand nous étions ensemble, sa seule présence
+gagnait sa cause. Je descendais au rez-de-chaussée,
+elle était désarmée. Djémila emportait
+la victoire avant que d’ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la
+lampe. Il commençait à gratter le tar ; c’étaient
+des cadences subtiles, des phrases qui semblaient
+monotones, mais, pleines d’une vie
+ardente, secrète et passionnée, avaient vite fait
+de m’emmener dans un pays où, vides de
+sens, les mots « fidélité », « foi conjugale », ne
+se présentaient même pas à l’esprit.</p>
+
+<p>Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère
+qu’elle fût, j’entendais son pas sur les marches
+de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit
+d’un pas sur un escalier !) Elle venait à moi,
+la Sulamite, porteuse d’un philtre. Elle disait
+les mots attendus :</p>
+
+<p>— O bey effendi, j’apporte un verre de chira
+que la khanoum vous a préparé.</p>
+
+<p>Ali effleurait d’une main distraite, mais
+savante, les cordes tendues, parfois silencieux,
+parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait
+pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un
+murmure. Voyait-il nos regards ? Devinait-il
+ce qui se passerait entre nous ? Pensait-il que
+la musique était pour l’instant nécessaire à
+ces rendez-vous nocturnes ? Je ne sais. Mais
+soir après soir, — nous étions maintenant à
+la fin d’avril — je trouvais le mirza près d’une
+fenêtre ouverte sur le Bosphore, accordant
+avec soin et nonchalance son instrument.</p>
+
+<p>Nous étudiions quelques vers d’un poète.
+Mirza Ali m’en expliquait le sens caché et
+les correspondances lointaines. Il se perdait
+ainsi, et moi avec lui, dans la mysticité. La
+difficulté qu’il avait à parler le français — pour
+les sujets simples nous commencions à
+causer en persan — ajoutait au mystère du
+texte celui de l’interprétation. Il semblait en
+savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir
+les clefs d’un paradis où je ne pénétrais que
+par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une longue
+familiarité avec la pensée asiatique lui permettait
+de lire dans les êtres des choses dont ils
+ne soupçonnaient pas encore l’existence. A
+suivre les méandres de sa conversation, mon
+esprit commençait à flotter, bientôt il s’élevait
+jusqu’à un point d’où je contemplais la
+terre sous un angle nouveau. Jamais homme
+ne fut plus adroit à vous détacher de vous-même.
+Il accomplissait par des moyens différents
+et qui lui étaient propres l’œuvre
+subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat
+désiré, il prenait la double guitare et
+l’essaim des notes s’éveillait sous ses doigts
+en apparence malhabiles. Elles semblaient
+s’envoler au hasard, sans ordre, sans intention,
+mais peu à peu se groupaient, formaient
+des phrases qui bondissaient en avant,
+se mêlaient les unes aux autres et, revenant
+sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une
+trame harmonieuse et solide dont les fils
+m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la
+possibilité de fuir.</p>
+
+<p>Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait
+pas à une réalité banale. Elle entrait
+sans effort dans le cercle magique où le mirza
+m’avait conduit. Elle appartenait à un monde
+enchanté, bien loin de celui où j’avais vécu, de
+celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout
+n’y était que volupté raffinée pour l’esprit et
+pour les sens. Mirza Ali continuait en sourdine,
+se taisait enfin. Mais une corde résonnait
+dans le silence, puis une autre, et la guitare,
+comme d’elle-même, commentait à sa manière
+la situation créée par l’arrivée de Djémila.
+Un soir, le mirza m’avait raconté l’admirable
+scène de l’histoire de Sohrab au <i>Livre
+des Rois</i>, où Témimé, la fille du roi de Sémengan,
+visite la nuit le héros Rustem tandis qu’il
+dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme
+que je ne connaissais pas… Et voilà qu’aujourd’hui,
+au moment où Djémila entrait, parmi
+les arabesques compliquées issues de la guitare,
+deux accords sonnaient sur le rythme
+inoubliable, deux accords aussitôt disparus,
+qui suscitaient devant mes yeux Témimé au
+cœur brûlant, Témimé se glissant auprès de
+Rustem. Je la voyais dans les bras du héros.
+Était-ce Témimé ? Était-ce Djémila ? Était-ce
+Rustem ? Était-ce moi ?</p>
+
+<p>Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous
+son aba, petite masse écroulée presque invisible
+dans l’ombre, nous enchaînait l’un à
+l’autre. Où étais-je alors ? L’Europe oubliée,
+j’habitais au cœur de l’Asie ; je succombais
+à ses enchantements.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Telles furent, ce printemps-là, nos soirées
+sur le Bosphore. Nous ne nous hâtions pas
+vers le dénouement d’une situation qui se
+développait d’elle-même, en dehors de notre
+volonté. J’imaginais assez curieusement que
+mirza Ali en savait autant que nous, plus
+peut-être… Mais sa présence deviendrait vite
+une gêne. Ne le sentait-il pas ? Pourtant j’inclinais
+à croire que je n’aurais pas à le renvoyer
+et qu’il nous laisserait lorsqu’il le jugerait
+nécessaire.</p>
+
+<p>Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui
+montrant une place à côté de moi :</p>
+
+<p>— Assieds-toi, petite.</p>
+
+<p>Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla
+à mes pieds.</p>
+
+<p>Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il
+arrivait qu’il s’interrompît pour suivre silencieusement
+sa rêverie. Aussi, sans y faire attention,
+je regardai Djémila immobile et son cou
+flexible que j’aurais pu caresser. Le hasard
+voulut que mes yeux fussent tournés vers la
+porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je
+l’eusse entendu, en avait gagné le seuil et
+l’allait franchir.</p>
+
+<p>— Tu t’en vas ? dis-je surpris.</p>
+
+<p>— <i>Khasté hastam, khan</i> (je suis fatigué, seigneur),
+répondit-il en persan, puis il disparut.</p>
+
+<p>Déjà Djémila était debout. La façon un peu
+inquiète dont elle dressa la tête la fit semblable
+à une biche effrayée. « Le plus ravissant animal… »
+pensai-je.</p>
+
+<p>Elle s’inclinait, les doigts sur le front.
+Me quitter ?… Je tendis la main et saisis la
+sienne. Ce geste inattendu — jamais je ne
+l’avais touchée — lui fit perdre l’équilibre.
+Et, comme je ne la lâchais pas, elle s’abattit à
+moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne
+put retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres
+l’arrêtèrent sur sa bouche. Elle ne résista pas.
+Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle
+élevé par la nature entre elle et l’homme.</p>
+
+<p>La flamme baissait dans la lampe lorsque
+je me levai. Djémila, heureuse et lasse, restait
+à moitié défaite, le bras gauche, long et délié,
+passé derrière la tête. L’épaule un peu maigre
+était encore d’une enfant. Ses yeux se posaient
+librement sur les miens, sans gêne et sans
+effronterie, sans honte inopportune, sans rien
+non plus qui pût laisser entendre que nous
+étions complices d’une faute. Nous avions agi
+selon la nature et selon les coutumes de sa
+race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa
+maîtresse par les ordres de qui elle descendait
+près de moi. Sa mission était de me plaire. Elle
+y avait réussi.</p>
+
+<p>Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta
+ses vêtements.</p>
+
+<p>— Il est minuit, dit-elle, il faut que je
+remonte.</p>
+
+<p>Elle s’approcha, me sourit, sa main me
+caressa légèrement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le lendemain matin, comme je causais avec
+ma femme, je crus la voir — peut-être m’abusai-je — un
+peu triste. L’image de Djémila
+m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me
+reprochai de laisser Isabelle seule trop souvent
+et lui demandai de venir me chercher
+à Constantinople dans l’après-midi. Elle
+sembla étonnée d’abord de ma proposition,
+mais tout de suite charmée, et l’accepta. A
+l’heure dite, je la trouvai au ponton de Galata.
+Pour la première fois, elle était voilée à la
+turque ; jusqu’alors elle se contentait de se
+cacher à demi le visage. Cet arrangement me
+plut. Le temps était clair. Nous décidâmes
+d’aller aux îles des Princes. Le canot filait
+sur une mer d’azur à peine ridée par le vent.</p>
+
+<p>A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au
+couvent de Saint-Georges qui est au sommet
+de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux.
+Nous louâmes des ânes et nous voilà
+le long des chemins bordés de lentisques et
+de térébinthes. Nous étions gais et riions de
+toutes choses comme des écoliers. Dans ce
+couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux.
+Les gens du pays, même les Turcs, y
+viennent en pélerinage et, faisant un vœu,
+mettent sur la face verticale de la pierre qui la
+surplombe une pièce de monnaie. Si la pièce
+reste collée au roc, le vœu est exaucé.</p>
+
+<p>Avec un grand sérieux, Isabelle tira une
+pièce de son sac et l’appliqua sur la pierre. La
+pièce ne tomba pas.</p>
+
+<p>— Qu’as-tu demandé ? lui dis-je.</p>
+
+<p>Le visage de ma femme s’éclaira.</p>
+
+<p>— Sois assuré que je ne veux que ton
+bonheur, répondit-elle, et ses beaux yeux
+me fixèrent un peu plus d’un instant.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté
+de la lune. Je soupai avec Isabelle et, comme
+la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas
+travailler.</p>
+
+<p>Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa
+guitare, ses chants et, vers onze heures, l’échanson
+Djémila. Le mirza — il semblait que
+tout fût réglé de façon immuable — pinça
+les cordes pour la dernière fois (l’accord de
+Témimé !) et disparut.</p>
+
+<p>Djémila restait debout attendant mon désir.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle,
+je m’attardai dans la pièce silencieuse. L’air
+était lourd des effluves d’un magnolia épanoui
+près de la maison. Et soudain, du fond
+obscur du passé, des mots montèrent en moi :
+« Une volupté sans fièvre. » La terre asiatique
+tenait ses promesses. L’amour, le plaisir, il
+n’y avait ici rien de bas… Et cette fille neuve…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER LE</span><br>
+21 <span class="xsmall">AVRIL</span> 1927 <span class="xsmall">PAR<br>
+L</span>’<span class="xsmall">IMPRIMERIE FLOCH</span>,<br>
+<span class="xsmall">A MAYENNE</span> (<span class="xsmall">FRANCE</span>).</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 ***</div>
+</body>
+</html>
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+
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