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Mailliez_ (G. Crès, éditeur). + +Théâtre, 1er vol. (_Mademoiselle Bourrat_.--_La fille perdue_) (Bernard +Grasset, éditeur). + +La Fin d’un Monde (Bernard Grasset, éditeur). + +Suzanne Lenglen (Kra éditeur). + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: DIX-NEUF EXEMPLAIRES SUR MONTVAL (CANSON +ET MONTGOLFIER), NUMÉROTÉS MONTVAL 1 A 15 ET I A IV; DIX-NEUF +EXEMPLAIRES SUR ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 A 15 ET I A IV; +VINGT-SIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 A 20 ET I A +VI; SEIZE EXEMPLAIRES SUR OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 A 12 ET I A +IV; CENT DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR +FIL 1 A 100 ET I A X; SEPT EXEMPLAIRES SUR RONSARD GRIS LOUIS MULLER, +NUMÉROTÉS RONSARD 1 A 5 ET I ET II. + + TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS + SONT RÉIMPOSÉS IN-4º TELLIÈRE + +ET ENFIN NEUF CENT DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ FRANÇAIS, FORMAT +IN-SEIZE DOUBLE COURONNE, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA +PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS ALFA 1 A 880 ET I A XXX. + + +Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour +tous pays. + +Copyright by Claude Anet, 1927 + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +... J’ai été un adolescent précoce et timide. A l’heure où je goûtais +les _Géorgiques_ et où Virgile, avant Lucrèce, donnait une forme antique +aux émotions confuses qu’éveillait en moi le spectacle de la nature, je +sentis les premières fièvres d’un sang tumultueux. Je ne courais pas +après une jeune paysanne, mais je poursuivais Galatée sous les saules. +Elle fuyait et me laissait déçu. Plus heureux lorsque je rêvais, je +serrais une nymphe dans mes bras et mêlais mes membres maladroits aux +siens. J’étais élevé à la campagne, sans camarades. Le moindre lycéen +aurait pris en pitié mon inexpérience. Sain et fort jusqu’à l’excès, je +courais, je nageais, je montais à cheval; je me fatiguais sans parvenir +à calmer l’ardeur qui me dévorait. + +Ma mère vivait fort à l’écart dans sa propriété. Elle voyait le plus +souvent des amies de son âge qui ne faisaient guère attention à moi, ni +moi à elles. Parfois arrivait de Paris une femme jeune, élégante, parée. +Que de désirs elle éveillait en ce grand garçon qui restait immobile et +muet, assis dans un coin! Elle causait avec ma mère, et cependant, à +distance, je prenais possession d’elle. Alors je la déshabillais sans +crainte, je l’étendais nue sur un divan, nos vies se confondaient. + +Mais quand, à son départ, je l’accompagnais jusqu’à sa voiture, je ne +savais que dire. La robe dont elle était vêtue l’isolait comme une +armure magique que l’on ne peut toucher sans tomber foudroyé. Comment +imaginer que je pourrais la lui enlever? Comment croire que cette dame +convenable et mondaine, amie de ma mère, je la verrais en chemise et en +pantalon, que j’entourerais sa taille de mon bras, que ma main inexperte +s’approcherait d’un sein délicatement fleuri? Elle m’adressait la +parole. Gêné même dans mes regards, je me détournais n’osant répondre. +J’avais quatorze ans... + +Je me souviens avec terreur de cette époque où la sève montait en moi si +violemment que j’en étais ébranlé. Je luttais, j’essayais de me dominer +sans y réussir et ce combat contre nature me laissait irritable, abattu, +dégoûté de tout. + +Ma mère, si attentive aux moindres variations de ma santé, ne se doutait +pas de la crise que je traversais. Elle se faisait mille soucis; un coup +de froid, une courbature, au plus léger malaise, elle demandait le +médecin. Qu’était une migraine ou un rhume comparé à la tempête qui me +secouait? + +Il aurait fallu qu’une femme me prît par la main. Aucune ne s’occupa de +ce garçon poussé trop tôt, gauche d’allure, à la voix changeante. + +Avec les jeunes filles, je ne ressentais pas le même trouble. Auprès +d’elles, j’étais libre, empressé, ardent à plaire. La sensualité si +pesante à mes heures de solitude ne m’accablait plus lorsque j’étais en +leur compagnie. Pourtant nous échangions des caresses charmantes; +c’étaient des serrements de mains, un bras passé sous un autre, parfois +des baisers dérobés, mais surtout mille paroles tendres, une sympathie +entière, un mouvement vif de cœur à cœur. Je garde un souvenir délicieux +de ces heures innocentes, fraîcheur d’un bain pur qui calme de lourdes +fièvres. + +Les jeunes filles, je les voyais surtout dans la belle saison, car nous +habitions un pays assez âpre en hiver, mais où l’été amenait des +visiteurs. Les maisons du voisinage s’ouvraient, c’était soudain un +bruit bien inattendu de fête. + +Ma mère, malgré son goût pour l’isolement, avait conservé ses relations, +moins pour elle que pour moi. + +Je préparais la première partie de mon baccalauréat quand nous apprîmes +que la propriété la plus voisine de la nôtre, inhabitée depuis +longtemps, avait été achetée par des étrangers. Les étrangers, c’étaient +pour nous des gens d’une autre province. Ceux-ci venaient du Midi et +s’appelaient Maure. Je leur rêvai tout aussitôt une ascendance +sarrasine. Grand émoi dans le pays, car on gardait chez nous une +méfiance un peu paysanne envers les inconnus. Qu’étaient ces Maure? Les +verrait-on? On sut bientôt que M. Maure était avocat et qu’il ne +passerait jamais beaucoup de temps aux Ormeaux qu’il avait acquis. L’été +venu, il y installa sa femme et ses enfants, et repartit. + +Peu de temps après, Mme Maure fit une visite à ma mère. Nous étions à +causer devant la maison sous les lauriers-roses et les orangers, lorsque +Mme Maure et sa fille aînée parurent. + +Mme Maure était une femme d’une quarantaine d’années, assez forte, assez +commune, mais bonne et simple. Telle je la jugeais au premier jour, +telle elle fut lorsque je la connus davantage. Comme on voit, elle ne +trompait pas son monde et se livrait tout de suite. + +Derrière elle, sa fille... Par quel miracle apercevons-nous au premier +coup d’œil jeté sur un être dont la vie va se mêler, ne serait-ce qu’un +instant, à la nôtre, tout ce à quoi nous donnons du prix? + +Au moment même où Mlle Maure descendit la première des marches qui +mènent du salon à la terrasse, je savais déjà qu’elle était dans sa +taille moyenne parfaitement proportionnée, que les membres s’attachaient +souples au corps, que les pieds étaient étroits, les mains allongées, +les poignets fins, la tête petite, les dents éblouissantes, et les yeux +noirs riants et les plus doux du monde. + +Henriette Maure avait seize ans,--mon âge,--jeune fille déjà, alors que +je restais encore un adolescent mal dégrossi. Elle était aimable et +bonne, pareille en cela à sa mère; en elle, rien que de naturel et de +simple, même sa coquetterie qui paraissait involontaire et qui l’était, +sans doute. Il semblerait qu’à vivre dans l’intimité de cette charmante +fille,--car nous fûmes intimes dès le premier jour,--j’aurais dû +m’éprendre d’elle et que des sentiments si forts et longtemps sans objet +allaient enfin trouver à qui s’offrir. Mais non, Henriette n’était pour +moi qu’une amie, la plus tendre des amies, et dans mes rêves, ce n’est +pas elle qui apparaissait. + +La propriété des Maure jouxtait la nôtre; d’une maison à l’autre, à +peine dix minutes. Le sentier qui y conduisait longeait d’abord un +champ, puis traversait un petit bois de chênes où coulait le ruisseau +qui séparait nos terres. Je franchissais le pont, j’étais chez nos +voisins. La maison était ancienne et sans prétention. Aux heures +chaudes, Mme Maure se réfugiait sous les tilleuls de la cour. Elle me +gardait un instant, s’informant de la santé de ma mère, des gens du +pays. Puis elle me disait: + +--Je vous ai assez retenu, Philippe, allez vers la jeunesse. Elle est +là-bas. + +Là-bas, c’était un bosquet où les bouleaux au tronc blanc mariaient la +grâce flexible de leurs branches aux masses lourdes des sapins. J’y +retrouvais Henriette, avec quelques cousines ou amies qui passaient +l’été chez les Maure. Et des jeunes gens étaient là. De quoi +parlions-nous? de ce qui occupe les pensées des adolescents. Nos propos +étaient parfois d’une singulière hardiesse, mais comme pour la pure +Iphigénie «l’innocence habitait dans nos cœurs». C’était une cour +d’amour platonique et sans expérience. Des couples se formaient. Un de +nos voisins, un garçon de dix-neuf ans, au visage pâle, boutonneux et +âpre, qui préparait à Paris l’école polytechnique était épris +d’Henriette qui se moquait de lui. + +Je ne la quittais guère. Elle m’avait élu son ami. Et de l’ami, elle +faisait un confident, me contraignant à un rôle que, certes, je n’aurais +pas choisi. Mais, par une singulière contradiction, je paraissais me +plaire dans le caractère qu’elle me prêtait. J’affectais d’être +supérieur aux faiblesses du cœur; je feignais de croire que l’amitié est +au-dessus de l’amour, d’essence plus rare, et qu’entre deux êtres tels +que nous, seule elle peut porter d’abondantes moissons. Ainsi je me +trompais moi-même. + +Cependant une admiration si vive avait quelque peine à se concilier avec +l’amitié, et si j’avais été plus clairvoyant j’aurais compris que +c’était de bien autre chose qu’il s’agissait. Je lui faisais mille +compliments de tout ce que j’aimais en elle, je lui prenais les mains... +Et je n’avais pas envie de la serrer contre moi et de poser mes lèvres +sur sa bouche souriante! + +Bien mieux, de son consentement, avec son appui et sa complicité, je +courtisais une de ses cousines, ravissante fille aux cheveux d’or, au +teint plus délicat que la fleur du pêcher. Gertrude était timide et +rêveuse, Henriette prompte et hardie. Lorsque nous étions tous trois +ensemble, Henriette parlait pour sa cousine et ne cessait de la taquiner +à mon sujet, la menaçant de me dire ce que Gertrude n’osait m’avouer +elle-même. Gertrude rougissait et levait sur Henriette des beaux yeux +suppliants. + +Une fois, à la fin du jour, nous étions assis sur la mousse au pied d’un +sapin, Henriette m’assura que les cheveux dénoués de sa cousine étaient +admirables. + +--Que ne la voyez-vous, disait-elle, lorsqu’elle s’agenouille pour sa +prière, le soir, en chemise de nuit! + +--Mais, Henriette..., soupirait Gertrude. + +--Ses cheveux tombent alors jusque sur ses jambes. Elle est baignée de +lumière. Il faut que Philippe les voie, ajouta-t-elle, il le faut... et, +d’un geste rapide, elle enleva les deux épingles qui soutenaient les +épaisses torsades de cheveux. + +Ils s’écroulèrent. Malgré les protestations de Gertrude, Henriette +voulut me les faire toucher. J’y plongeai mes deux mains. Je sentis +leurs mille caresses subtiles à fleur de peau. + +Gertrude maintenant restait immobile, comme engourdie. + +--Mais, Philippe, embrassez-la, dit Henriette, je ne vous regarde pas. + +Je me penchai vers la jeune fille, cherchant sa bouche. Elle détourna la +tête et mes lèvres ne rencontrèrent que sa joue rougissante. + +Telle était l’atmosphère dans laquelle nous vivions. + + * * * * * + +L’automne arriva trop vite. Une à une les maisons du voisinage se +fermèrent et les Maure annoncèrent leur départ. Gertrude et sa mère les +devançaient de quelques jours. Henriette, feignant de s’attendrir sur le +malheur de notre séparation, nous ménagea une dernière entrevue. C’était +dans une partie du bois assez écartée où nous aimions à nous réfugier. +J’y trouvai Gertrude seule, hésitante, voulant fuir. Je la retins, je la +rassurai, je lui demandai si elle m’oublierait vite, s’il y avait pour +moi une place dans son cœur, et quel souvenir elle garderait des heures +que nous avions passées ensemble. + +Par un dédoublement curieux, je m’aperçus, en ce moment où d’autres +préoccupations semblaient devoir m’absorber, que ma voix prenait pour +prononcer ces mots une douceur persuasive et touchante que je ne lui +connaissais pas, une qualité musicale qui m’émut moi-même. Et je parlais +autant pour me plaire que pour gagner Gertrude. + +Celle-ci ne fut pas insensible à l’accent de la mélodie que je lui +murmurais et je vis bientôt l’effet produit, moins par mes paroles que +par le ton sur lequel elles étaient dites. Elle me serra les mains, ses +yeux s’emplirent de larmes, elle pencha la tête sur mon épaule. + +Je couvris de baisers sa figure humide de pleurs. Je trouvai du charme à +ces baisers, mais, faut-il l’avouer? ces caresses échangées m’émurent à +peine. Ma curiosité y était plus intéressée que mes sens. Et mon cœur +restait de glace... + +Deux jours plus tard, j’allai chercher Henriette pour une dernière +promenade. Elle partait le lendemain. Par un besoin de secrète harmonie, +nous choisîmes non pas les bois où souvent avaient retenti les éclats de +rire de notre bande folle, mais une plaine morne que dominait une +colline et qui avait été longtemps un marécage. Aujourd’hui des fossés +la traversant en drainaient les eaux. Elle était nue et triste, quelques +touffes de ronces épineuses seules y poussaient. Le ciel gris, bas, +plein des brumes de l’automne, s’appuyait sur le fin clocher d’une +église au sommet du coteau. Dans les champs, on brûlait les feuilles et +les tiges des pommes de terre. Les fumées traînaient et ne s’élevaient +qu’avec peine. Longtemps nous marchâmes sans parler. Enfin Henriette +rompit le silence. + +--Dire que je regretterai même cette pauvre plaine lorsque je serai à la +ville. Je vous envie de rester ici. + +Je ne répondis pas. Je venais de comprendre que rien dans ce pays qui +m’était cher n’aurait plus de charme pour moi du jour où Henriette +l’aurait quitté. La surprise de ce sentiment nouveau, la pensée de +l’isolement où le départ d’Henriette me laisserait, me serrèrent le cœur +au point que je fus obligé de m’arrêter. + +Elle s’arrêta aussi et me regarda. Que lut-elle dans mes yeux? Il me +parut qu’elle pâlissait. Elle se mordit la lèvre, puis, avec un +mouvement d’épaule que je ne sus comment interpréter, elle dit: + +--Il faut rentrer. + +Le lendemain elle partit, me laissant désespéré et fou de joie. +J’aimais! + +L’ivresse d’un premier amour suffit à remplir une âme moins enflammée +que ne l’était la mienne. Le monde transformé s’éclaira d’une lumière +inconnue; je sentis s’agiter en moi la force qui anime la nature; je fus +enfin une parcelle vivante de l’antique et toujours jeune univers. Mes +livres participèrent de cet enchantement. Je les avais lus avec les yeux +de l’esprit; ma sensibilité cette fois-ci s’émut. Les romans me +racontèrent mon histoire; les livres de science eux-mêmes me parlaient +un langage que je comprenais pour la première fois. C’est alors que mon +professeur me mit entre les mains l’_Origine des espèces_, de Darwin, et +je n’oublie pas l’émotion que j’en éprouvai. Je crus voir s’ouvrir les +portes longtemps fermées du temple. Les secrets m’étaient révélés de la +vie qui palpite, identique, en tous les êtres. Et, au même moment, je +découvrais que l’amour seul vaut de vivre et qu’il serait désormais mon +maître. Mais sa tyrannie, sous laquelle tant d’âmes faibles succombent, +ne m’effrayait pas. Elle me donnait, au contraire, un désir plus fort +d’agir, je voulais maintenant exceller en mille choses; j’entendais +dominer. Je me jetai dans l’étude, non pas tant par le goût d’apprendre +et de m’enrichir ainsi que pour me prouver à moi-même ma puissance. Au +collège où je venais d’entrer, j’obtins cet hiver-là de mémorables +succès. Mon professeur s’étonnait de mon ardeur et me prédisait un +succès certain au baccalauréat qui, à la fin de l’année, terminerait mes +études secondaires. + +Mais Henriette?... Chose étrange, j’étais exalté à ce point que je ne +souffrais pas de son absence. Ne lui devais-je pas la magique +transformation que j’avais subie? Sans doute, je désirais la revoir; je +lui parlais comme si elle avait été présente; son souvenir ennoblissait +chaque heure de ma vie. Mais je me créais de si merveilleux bonheurs +qu’à la lettre je n’avais pas le temps de pleurer sur notre séparation. +L’image que je me formais de mon amie était à ce point parfaite que +peut-être l’Henriette réelle, si elle m’était apparue, n’aurait pas +rempli exactement la place et le rôle que je réservais à l’Henriette de +mes rêves. + +Nous nous écrivions. Mais comment traduire mes sentiments dans des +lettres qui pouvaient être lues par d’autres? Comment lui écrire ce que +je ne lui avais pas dit lorsqu’elle était près de moi? Ses lettres +étaient, il faut l’avouer, décevantes, tant ce qu’elles exprimaient +était éloigné du langage que je lui prêtais à distance. + +Par ailleurs, je ne souffrais plus autant du malaise mystérieux et +redoutable qui m’avait si cruellement accablé depuis deux ans, la +fraîcheur de mon amour avait fait disparaître les fièvres malignes de la +puberté. + +L’hiver, le printemps passèrent; je ne comptais pas les jours qui me +séparaient d’Henriette, je vivais avec elle sous la lampe près du poêle, +dans les champs durcis par le froid ou sous les vertes frondaisons. +L’été me la ramènerait. + +Vers le début de juin ma mère tomba malade; elle fut longtemps retenue à +la chambre. Elle y était encore quand je partis pour passer mes examens +à l’université voisine. Lorsque j’en revins, elle sortait de +convalescence et les médecins l’envoyaient aux eaux. Elle était trop +faible pour que je pusse songer à l’y laisser aller seule. + +Elle pensait que la nouvelle de ce déplacement me serait agréable et +qu’il me plairait de quitter, presque pour la première fois, nos +campagnes. + +Mais je ne songeais qu’à Henriette. Ses yeux riants ne rencontreraient +pas les miens lorsqu’elle arriverait dans le pays! Je lui envoyai une +lettre désolée, la plus explicite de toutes celles que je lui avais +écrites. J’annonçais mon retour au mois d’août, je la suppliai de ne pas +m’en vouloir... + + + + +II + + +Aux eaux, des habitudes nouvelles me furent une distraction. Pourtant je +ne voulais pas me l’avouer. Lorsque j’étais avec ma mère, je ne cessais +de regretter le confort, le calme délicieux de notre demeure, de me +plaindre de l’impossibilité d’être seuls dans le va-et-vient du grand +hôtel où nous habitions. Cependant je trouvais un charme singulier à ce +coudoiement de tant de personnes inconnues, à ces rapides coups d’œil +échangés avec des étrangers, à la vie en commun qui mêlait nos plaisirs +et nos occupations, aux repas au restaurant, à la danse, le soir. +J’avais déclaré vouloir vivre en sauvage. Je n’étais pas à X... depuis +quarante-huit heures que je jouais au lawn-tennis, que j’étais de toutes +les parties, que je dansais chaque nuit. Je faisais tout avec fièvre +comme si j’eusse voulu m’étourdir et oublier. Quoi? + +Je remarquai dès le premier jour une jeune femme qui mangeait à une +table voisine de la nôtre. Ses yeux étaient sombres et elle semblait +désireuse d’en voiler l’éclat en tenant ses paupières à moitié baissées. +Elle me parut avoir environ trente ans. Ma mère lui en donna plus +généreusement quarante. Dans son visage pâle d’un ovale allongé ses +lèvres plus rouges que celles des femmes que nous avions l’habitude de +voir attiraient mes regards. J’eus la curiosité de savoir son nom. Elle +s’appelait la comtesse de Francheret. J’avais lu ce nom dans les +journaux mondains de Paris. A X..., Mme de Francheret n’appartenait à +aucune des coteries où se groupaient les baigneurs. Ses manières, sa +distinction, la solitude où elle vivait, le prestige aussi de sa classe +sociale, voilà des motifs d’intérêt pour un jeune provincial jamais +sorti de chez lui. Je me mis donc à l’observer, peut-être trop +directement. Voulut-elle me faire sentir que je manquais aux +convenances? Deux ou trois fois, elle me fixa d’une façon pénétrante. +Vers cinq heures, elle s’asseyait près de la cour de tennis où nous +jouions. Les spectateurs étaient nombreux qui suivaient nos parties. +Elle se tenait à l’écart. Pourtant il était rare, lorsque je levais les +yeux sur elle, que je ne surprisse pas les siens. + +Quelques jours passèrent ainsi. J’aurais voulu l’approcher, lui parler, +mais je ne savais comment m’y prendre. Elle vint heureusement à mon +secours. + +Une fin d’après-midi, comme je descendais du tennis pour aller à la +douche, je dépassai Mme de Francheret. Elle se tourna à demi vers moi et +m’adressa la parole de la façon la plus simple, comme si nous nous +connaissions depuis longtemps. + +--Vous avez chaud, me dit-elle. + +Tout en marchant nous continuâmes à causer. La nouveauté de la situation +eût pu m’être gênante. Mais, par bonheur, je ne pensai pas à moi. + +Sa voix avait une certaine gravité qui me plut. + +Les jours suivants nous nous rencontrâmes encore. Elle paraissait +écouter sans ennui ce que je racontais de moi-même, de notre vie +provinciale, de mes plans incertains et magnifiques. Elle parlait peu, +mais ses paroles, lorsqu’on y réfléchissait, prenaient un sens plus +profond que celui qu’elles présentaient tout d’abord. Elle ne causait ni +de littérature, ni d’art, mais elle semblait connaître les gens et les +choses mieux qu’il n’est accoutumé. Enfin son regard, dont elle était +ménagère, ajoutait du poids à ses paroles. + +--Que vous êtes jeune! disait-elle souvent. + +Nous ne nous voyions jamais que dans les jardins et, le soir, au salon, +où elle s’installait avec ma mère. + +Un jour, après déjeuner, je me rendis pour la première fois chez elle. +Elle était légèrement souffrante et m’avait fait demander un livre. Elle +occupait, sur la cour d’entrée célèbre par ses arbres centenaires, un +appartement composé d’un salon minuscule et d’une chambre. Je la trouvai +couchée sur une chaise longue, vêtue d’un blanc peignoir de dentelles. +Les ormeaux jetaient leur ombre entre les persiennes à moitié closes; on +entendait le bruit confus des conversations à quelques pieds au-dessous +de nous. + +--Asseyez-vous là, me dit-elle, montrant un fauteuil tout proche. + +Une fois assis, moi, qui étais à l’ordinaire si bavard, je n’eus rien à +dire, je n’avais aucune idée, aucune volonté. Le silence ne me pesait +pas. Un parfum de je ne sais quoi flottait dans l’air. Je regardai Mme +de Francheret. Elle rêvait, un bras relevé sur le dossier de la chaise +longue. Je voyais les chairs pleines et ambrées par où le bras s’attache +à la poitrine qui se soulevait lentement à chaque respiration. Sa bouche +s’entr’ouvrait comme pour un sourire. J’oubliai que je me trouvais à +côté de la comtesse de Francheret. C’était une femme qui était là près +de moi. Et nous étions seuls. + +Sans plus y réfléchir, je pris sa main et j’eus la hardiesse de la +porter à mes lèvres. Elle me laissa faire. + +--Que vous êtes jeune! dit-elle encore. C’est délicieux! + +Elle m’attira vers elle; je sentis l’odeur de sa tiède gorge, et ses +deux bras se nouèrent autour de mon cou. + +Quand je sortis de sa chambre, une heure plus tard, j’étais un homme. + +La joie que j’aurais pu prendre dans les bras de Mme de Francheret avait +été gâtée par la peur de lui paraître novice. Un adolescent craint le +ridicule. N’eût-il pas été plus simple de lui dire: «Je ne sais rien, je +me remets entre vos mains; soyez vraiment ma maîtresse.» Mais on ne +gagne la simplicité que par des chemins longs et difficiles. Je pensais: +«Elle s’est aperçue, sans doute, de mon inexpérience. Demain, elle se +moquera de moi; elle ne voudra plus me voir. Et moi-même, comment la +regarderai-je?» + +Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la +réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé. +Ma première impression, celle qui ne devait point s’évanouir, je la +traduisis par ces mots de la Bible: «L’œuvre de chair.» J’avais +participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui +avait vécu dans les livres et dans de romanesques enchantements, la +nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette +première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus +complet, qu’il y avait un point de perfection à atteindre, et j’étais +bien décidé à y arriver au plus vite. + +Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers +Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le +palais que mon imagination lui avait bâti. Mme de Francheret m’avait +invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeai même pas à me +demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à +une personne, chercher à la voir, lui parler, deviner les moindres +nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard +d’elle, c’était assez pour être heureux; se sentir maître de son âme, y +régner sans partage, la félicité suprême. + +Pour Mme de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de +ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient +devant mes yeux, et quelles images! Je sentais sa chair contre ma chair +et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes +sensations. + +Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de Mme de +Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la +journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me +croyais naïvement un maître... + +La seule ombre à mon bonheur, où la chercher? Dans la facilité avec +laquelle je l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son +prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. «Je suis l’amant, me +disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure +société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres +caprices. J’étais là; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût +possédée.» + +La manière d’être de Mme de Francheret n’était pas faite pour me donner +une trop haute idée de moi-même. Nous étions toujours dans des rapports +simples. Personne ne prenait moins de plaisir à jouer la comédie. Elle +n’affecta aucun remords, aucune crainte; elle ne se crut pas obligée de +chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute; elle +n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment +irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande +dame--Balzac!--a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que +j’ignorais et m’en apprit la douceur. Une semaine ne se passa pas sans +que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras. + +Elle sourit. + +--Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer? dit-elle. + +Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret. +Hors de sa chambre, elle me traitait comme un étranger, et je +m’émerveillais de ce changement à ses yeux si naturel... Il n’y avait +alors, entre nous, aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un +regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant, ou au salon, le soir, +causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais +m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures +auparavant nue entre mes bras, que je connaissais les parties les plus +secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage. + +Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter. +Le dernier jour où je fus chez elle, je lui dis: + +--Comment pourrai-je me passer de vous? + +--Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai +donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans +doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez +pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y +appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il +est des folies délicieuses qu’on doit se refuser. Vous étiez en +vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de +partir, vous donnerai-je un conseil? La différence de nos âges me le +permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de +gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des +femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère +avec elles. Sachez leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La +plupart demandent à être trompées; il est bon d’y mettre quelques +manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez pas à +l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables... + +Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa +sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux +avec un beau sujet de méditations et les souvenirs tout proches d’un +passé déjà plein de volupté. + + + + +III + + +J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au +lieu de rentrer, nous allâmes passer quinze jours sur une plage dans le +sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère +avant le retour au foyer. + +J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. J’étais encore tout étonné +de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais +toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un intervalle entre le moment +où j’avais quitté Mme de Francheret et celui où je retrouverais +Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé +d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre, peu à peu, qu’on +lui est attaché par d’autres liens aussi. Rien de semblable ne m’arriva. +J’aimais Henriette, et Mme de Francheret m’avait attaqué là où Henriette +n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à Mme de Francheret de +m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la +femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un +phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir +celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à Mme de Francheret, mon amour pour +Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme +sensuelle. C’était Henriette et non Mme de Francheret que je tenais dans +mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon +amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des +images voluptueuses. + +Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui +m’entouraient étaient-ils vivants? Ils allaient et venaient comme des +ombres. Je faisais de longues promenades sur la digue à l’heure où le +soleil couchant borde de nacre le sable humide. Des enfants jouaient, +des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais +pas, je ne voyais bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes +d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et +quelle Henriette! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère +sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie +au bord des flots. + +Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse? Je ne savais +trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais +quelques cartes postales, assez insignifiantes, à la vérité. Henriette +paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le +cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul j’y manquais! + +Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que l’heure +approchait où je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je brûlais de +devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au +même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je +craignais de cette rencontre je ne sais quel choc, quelle blessure +insupportable. J’aurais voulu retarder une minute attendue avec tant de +fièvre. + +Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi je me rendis chez Mme +Maure. De loin, je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison. +Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas +de là. L’émotion de la sentir si voisine me fit chanceler. Je m’arrêtai, +j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence +des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première +fois et d’un seul coup--ainsi, la nuit, un éclair illumine les prés et +les champs, et montre au voyageur le chemin dont il s’est écarté--que le +roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé +dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en +ignorait encore le premier mot... Un instant, je pensai à retourner sur +mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à +l’idée de reculer. Je me repris et avançai vers Mme Maure. + +Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement +de la santé de ma mère, elle me dit: + +--Comme vous avez grandi, Philippe! Vous voilà un homme, maintenant. Et +cette pointe de moustache! Qu’allez-vous faire? + +Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour +continuer mes études à la Sorbonne sans doute et à l’école de droit, +mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat et ne savais ce que +serait ma carrière... Cependant, je pensais à Henriette absente, +alternativement avec terreur et avec joie. Où était-elle? + +Une demi-heure passa. J’entendis un bruit dans l’allée. + +C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de +l’an dernier. + +Henriette me parut grandie; elle restait mince, un peu maigre, mais le +corsage de sa robe se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient +plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été +faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvai, dans les yeux +riants et doux, le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique +contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Toutes deux +vêtues de clair, elles venaient enlacées et joyeuses. Le printemps de ma +vie s’avançait au-devant de moi. + +Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit Henriette ne trahit aucune +gêne. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me +gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré +aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette +conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues +avec la même Henriette pendant mes promenades solitaires que j’en restai +glacé. Je m’efforçai de découvrir dans ses propos un mot à double +entente destiné à moi seul. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut +qu’à deux ou trois reprises elle me regardait avec un peu d’étonnement. +Sur elle-même elle ne dit rien. + +Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de m’apprendre quels +avaient été les amusements de la saison. Rappelant des incidents que +j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de +façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut. + +Lorsque je partis, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner. +Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous +séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger +une phrase avec Henriette sans témoins. + +Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. Je vis mon amie, +mais entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants. +Elle était le centre lumineux de notre cercle. Charles-Henri violemment +épris ne la quittait point. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre +qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour +m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le +secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses +côtés, le bras autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine, +ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle +observait une certaine réserve; elle s’effarouchait vite et lorsqu’en +plaisantant je voulus reprendre les propos de l’an passé, elle eut un +mouvement de retraite. + +Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je ne désespérais pas d’arriver à +Henriette, mais, à ma grande surprise, je constatai que c’était chez +elle que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle apportait une +attention toujours égale à ne pas rester seule; et si, profitant d’un +incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle ne me +laissait pas choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la +ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives +infructueuses, j’étais exaspéré. + +Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait +mon école d’homme, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et +qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus simplement, que je lui étais +devenu indifférent. + +Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de +m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la +reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me +trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments +que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait que +l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de +rompre; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette. + +Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait octobre et le départ. +J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller sa +jalousie. Je fis la cour à Gertrude; j’y déployai beaucoup d’application +et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa +cousine veillait et comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux, +j’adressais à Gertrude des propos tendres et lui baisais la main, +Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère +ne l’étaient plus aujourd’hui. + +Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien +éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y +réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait +quelque chose de flatteur pour mon amour-propre. + +Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter +avec Gertrude. Mais Henriette ne s’apaisa pas. «Peut-elle sérieusement +m’en vouloir, me demandais-je, de ce qui n’est qu’un jeu?» Mais elle ne +me laissa pas lui poser la question. + +Je devins irritable. Elle me contredisait pour un rien. Nous échangions +des phrases aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement. +Une fois, sur un mot un peu plus piquant, elle eut soudain les yeux +pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous +étions seuls, mais à une douzaine de pas sa mère brodait sous les +tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me donner le temps de +m’excuser, rentra dans la maison. + +Pendant quarante-huit heures, je ne la vis point. Lorsque nous nous +retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible. + +La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le +temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier +permettait de prolonger encore les soirées en plein air. Un jour, une +amie à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à Mme Maure pour lui +demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de +voir arriver Mme Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante +s’était couchée. «Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue +depuis si longtemps.» Mais, après dîner, Henriette refusa de quitter le +salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère, +elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de +l’y rejoindre. + +J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais déjà rompu avec Henriette, +je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et sans +retard! Cependant je m’absorbais dans un silence farouche. + +Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à +Mme Maure et à sa fille de les ramener en voiture. Mme Maure, fatiguée, +accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et +Henriette, par politesse, se crut obligée de dire: + +--Nous allons vous gêner beaucoup, madame. + +Alors, par une décision subite, je m’avançai, pris la main d’Henriette +dans l’obscurité et, la lui serrant fortement pour empêcher toute +résistance, je dis à Mme Maure: + +--Je raccompagnerai Henriette. Nous serons là presque aussitôt que vous. + +Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler. +Déjà Mme Maure de la voiture me jetait: + +--Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, il sera excellent pour elle +de marcher un peu. Elle est si paresseuse. + +La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron. + +Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans +l’ombre fraîche du soir. + +Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le +silence, à se prolonger, pesa comme une menace. Pour rien au monde, je +ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère; je me souvenais de l’étrange +manière d’être d’Henriette depuis ma rentrée; elle m’avait froissé; elle +me devait des excuses... Je marchais la tête droite, les yeux fixés +devant moi. + +Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse +qui était entre nous. A un détour du chemin--nous avions déjà franchi la +moitié de la distance qui séparait nos deux maisons--elle se tourna pour +m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets. +Bouleversé par la supplication muette que j’y lus, je glissai mon bras +sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un +prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit +comme neige d’avril au soleil; des rapports naturels, confiants, heureux +s’établirent sans que nous eussions échangé une parole. Je sentis +qu’Henriette gagnée m’appartenait. Nous arrivions au bois de chênes. Je +la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions reposés au +cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer de résistance. Je +m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras,--la nuit était +complice--je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux m’implorer, +et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entr’ouvrit. + + * * * * * + +Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette, +transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de +dissimuler ses sentiments. Nous étions ensemble à chaque heure. Je la +voyais le matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait mille ruses +pour se débarrasser de Charles-Henri. Quant à Gertrude, elle en fit sa +complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en +souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à +deux; dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi, +la priant de nous attendre. Parfois elle l’appelait en riant: Brangaine. +Un jour, devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci +rougit, puis pâlit, mais se tut. + +Nous vivions ainsi comme en dehors du temps. La date approchait qui +l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient +comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions ni de la +séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus +acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette n’eut +l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on +des excuses à l’amour? A ses yeux, il n’était pas besoin de se +justifier. + +La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du +chemin, ne cachant pas ses larmes. + +Je restai seul une semaine encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le +prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu? j’étais +déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision, à +considérer toutes choses par rapport au développement de mon +individualité. Plus tard, quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai +d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce +sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en +fournir une preuve. + +Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater +que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire +naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à +voir que j’avais triomphé d’Henriette; je n’en avais pas ressenti non +plus à éprouver que Mme de Francheret avait du goût pour moi. Une +obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours +de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort +heureux. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Six mois après, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se +mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout poil, +grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe +fort. + +Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les +bras d’un rustre! La vilaine image! + +Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors +m’enchantaient, de raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. «Je me +suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton +début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop +élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que +du ciel.» + +Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut +longtemps à s’effacer. + + * * * * * + +J’étais alors un étudiant mal débrouillé dans les rues étroites de +Paris. Ma jeunesse me paraissait médiocre. Pourtant que n’en +attendais-je pas? Je croyais arriver à la période la plus heureuse de +mon âge. Après l’existence mesquine d’une petite ville de province, je +serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et multiple de Paris. Je +n’aurais qu’à me laisser porter par le courant. + +Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années que des souvenirs confus, +souvent pénibles. En guerre avec moi-même, incertain de la voie que je +suivrais, je cherchais avidement des vérités qui fussent miennes. +J’avais de la fierté; je n’aurais avoué à personne--me l’avouais-je à +moi-même?--mon désarroi. Au lieu de crier au secours je prenais un air +détaché, un ton distant, je paraissais indifférent et supérieur. J’étais +haïssable, sans doute, mais comment demander à un jeune homme passionné, +qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent mille désirs contraires, +d’être simple et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore trouvé. + +Peut-être la cause véritable de ce malaise est-elle dans la jeunesse +même, âge difficile dont chacun connaît à des degrés divers les heurts +et les cahots. Nous les oublions. La mémoire assoiffée d’idéal--le bon +vieux temps!--a bientôt fait de transformer la lumière grise ou orageuse +qui baigne nos jeunes années en une aube éblouissante. On a comparé la +jeunesse au printemps, non sans raison, car elle en connaît les ciels +brouillés, les giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les +brusques morsures du froid, les gelées meurtrières d’une nuit d’avril, +et aussi les caresses, presque insupportables tant elles sont subites, +de l’atmosphère, la vie qui repart sur un rythme trop rapide, le complot +universel de la nature qui vous entraîne dans son branle frénétique. Il +faut être fort déjà pour supporter ces contrastes et ces véhémences. Si +l’on se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux ans. + +Dans un état si trouble, aimer était hors de question. Le souvenir de +l’expérience faite avec Henriette était toujours vivant. Je ne voulais +pas m’avouer la déception ressentie. Pourtant je regardais les femmes +d’un œil un peu méprisant; je plaignais leur fragilité. Je les +recherchais, mais même entre leurs bras je ne m’abandonnais point. +J’allais ainsi, comme tout jeune homme, de liaison en liaison, ne me +prenant à personne. Si j’eus des bonnes fortunes, je ne sus pas en +profiter. J’appris par expérience une chose banale, c’est que l’homme +peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir l’amour. J’avais des +maîtresses, je ne les aimais pas. J’avais des amies, encore des jeunes +filles, je ne les possédais point. On me croyait hardi, j’étais timide; +on m’enviait, je me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux +ans, maître de moi. Maître de quoi? de pas grand chose. + +Les femmes à portée de ma main me semblaient--peut-être avais-je là des +trésors qu’aveugle je ne voyais pas?--indignes d’attention. La conquête +de la plus belle princesse du monde, du cœur le plus haut, de l’âme la +plus pure, tels étaient mes rêves d’alors. J’étais sec et sans illusion +dans le présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce désir ardent en mon +jeune cœur a eu de lointaines et merveilleuses conséquences et le mot de +Gœthe est vrai que je me répétais souvent: «Ce que tu as désiré avec +force au temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance dans ton âge +mûr.» + +Pourtant, si médiocre que je fusse, on m’accueillait avec faveur dans +quelques maisons. Je me déplaisais, mais des femmes et des filles se +plaisaient à ma compagnie. Un plus avisé en eût tiré des avantages. Je +ne m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, je n’abaissais pas mes +regards vers le sol. Je pensais à la grande passion que je rencontrerais +un jour. Pouvais-je imaginer qu’elle eût une origine obscure et qu’elle +trouvât peu à peu vie et force dans les éléments, de médiocre prix à mes +yeux, dont j’étais entouré? Elle m’apparaîtrait éblouissante, casquée +d’argent, armée de pied en cap, comme Minerve à l’heure de sa naissance. +Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle. + +En l’attendant, je me distrayais de mon mieux. Je disais en plaisantant: +je pelote avant partie. + +Je n’étais que contradiction et système. Au vrai, je n’aimais déjà que +les jeunes filles, je les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui +m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une tragique expérience +pour voir clair en moi. Je n’ai compris que plus tard pourquoi, seules, +elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant je vivais dans les +sophismes et l’erreur. Je pensais que par une lente évolution elles +seraient un jour capables d’aimer et dignes d’être aimées, mais il ne me +venait pas à l’esprit de hâter leur transformation. Je leur donnais +rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles pénétreraient dans le monde +de la passion où elles n’étaient que postulantes. Avec un pédantisme +incroyable, j’avais fixé l’âge de l’amour entre vingt-cinq et +trente-cinq ans. Avant, inexpérience; après, ressorts déjà usés! Ainsi, +peu sûr de moi, j’échafaudais d’absurdes théories et leur accordais de +la valeur. + + * * * * * + +Une des maisons agréables où je fréquentais alors était celle de Mme +Saint-Aignan. Son mari, mort depuis quelques années, avait travaillé +près du baron de Hirsch aux chemins de fer orientaux. En Turquie, elle +s’était fait des relations internationales et voyait une société mêlée. +Ce sont les plus agréables. Elle avait à peine passé la quarantaine. Sa +fille Isabelle, née à Constantinople, venait d’avoir quinze ans. Elles +étaient toutes deux belles, toutes deux charmantes, mais en dehors de +l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus libre d’esprit, j’eusse +fait la cour à la mère enjouée ou à la fille grave, et peut-être +eussé-je réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, son front +petit, un visage ovale, ressemblait à une Vierge byzantine. Où +avait-elle pris ses traits? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien en +chair, aux yeux bleus. Et la photographie de M. Saint-Aignan le montrait +normand des pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes si +complexes de l’influence du milieu qui, parfois, s’exerce de façon +surprenante sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. Quoi +qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan paraissait parmi nous d’une autre +race. Je me pris d’amitié pour elle, mais la traitais plus en enfant +qu’en jeune fille. + +J’aimais à la faire parler de Constantinople qu’elle avait quitté à six +ans. L’Orient m’attirait. Tout jeune, je ne supportais pas les plats +récits de Mme de Ségur, née Rostopchine, mais avec une belle histoire +orientale on faisait de moi ce qu’on voulait. Si on discutait chez +Isabelle de la vie turque, elle était la seule à n’avoir pas d’opinion. +Elle gardait pour elle le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait +rapportés de là-bas; mais j’avais gagné sa confiance et bientôt elle me +fit partager ses impressions de naguère, fraîches et vives dans sa +mémoire. + +Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, les promenades en +caïque, les rencontres sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond d’un +jardin qu’envahit le crépuscule, le calme des mosquées nues. Plus que +tout l’intéressait l’existence dans les harems où sa mère quelquefois +l’avait menée en visite chez des dames turques. Un monde de serviteurs +s’empressait autour de ces femmes recluses par goût plus que par +contrainte, servantes noires ou blanches, vieux hommes ridés à la voix +enfantine, pleins de politesse. C’était un endroit enchanté, loin de +l’agitation et des orages... Isabelle me disait aussi les barques et les +paquebots qui montent et descendent sans cesse le Bosphore. + +--Nous habitions une maison au ras de l’eau avec un jardin plein de +fleurs. Parfois, une goélette passait dans la nuit tout proche la côte. +Je ne voyais pas le remorqueur, mais j’entendais une respiration +haletante et j’imaginais que c’était celle du génie qui la tirait. Elle +glissait ainsi mystérieusement, voiles pliées, à quelques pieds du lit +où, enfant, je cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans des contrées +plus belles d’être lointaines. + +Cette fille sauvageonne, à peine grandie, ne venait pas à vous; il +fallait la chercher. L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. Mais sa +mère avait eu des succès et n’entendait pas renoncer au rôle de femme +brillante. Pour moi, je préférais la fille défendue à la mère permise. + +Je les rencontrais souvent. Mme Saint-Aignan me regardait avec +sympathie. Je n’étais pas très observateur à ce moment-là, pourtant il +me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les avances, oh! bien +innocentes, que me faisait sa mère. Un jour, elle sortit un peu +brusquement du salon où Mme Saint-Aignan me taquinait sur une comédienne +connue dont elle me croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle. + +--Qu’a donc cette petite? demanda Mme Saint-Aignan. + +L’été nous sépara. Les séparations avaient toujours pour moi quelque +chose de définitif. Je n’aimais pas assez mes amis d’un jour ou d’une +saison pour me souvenir d’eux longtemps. Je ne voulais pas me fixer. +J’avais soif de changement. A la rentrée d’automne, je fus entraîné dans +des cercles nouveaux. + + * * * * * + +Ma mère avec qui j’étais dans une grande intimité ne comprenait rien à +mon genre de vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et nous passions +mes vacances ensemble. Elle regardait les choses de l’amour avec sérieux +et se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement sans conséquence. +C’étaient des gens «à qui on ne pouvait se fier», des personnes «qui +finiraient mal». Elle ne les admettait pas volontiers auprès d’elle, +comme si l’atmosphère dans laquelle ils se mouvaient lui eût été +irrespirable. Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait et dont +elle était fière, ce fils intelligent et réfléchi dont on lui faisait +des compliments, qui avait mené à bien des études difficiles, ce fils +affectueux, tendre et raisonnable en toutes choses, ce fils avait, de +son aveu même, une façon d’être incroyablement légère avec les femmes. +Il les recherchait, les prenait et ne les gardait pas. Il en parlait +comme de charmantes petites bêtes à qui on distribue alternativement +caresses et claques. + +Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude? Elle se rassurait en +pensant qu’il n’y avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais +d’une jeune fille dont je ferais ma femme. J’aurais des enfants qu’elle, +grand’mère, bercerait sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, voyant +que le moment n’en était pas venu, elle gardait le silence. + + * * * * * + +Cependant je sortais, j’allais dans le monde, dans tous les mondes. Où +que je me trouvasse, une seule idée m’occupait: «Y rencontrerai-je la +femme que je pourrais aimer?» Les gens que je connaissais n’avaient rien +à m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques reparties polies et +indifférentes. J’étais tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le +plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais les épaules. + +Mais, parfois, j’apercevais à distance une femme d’une silhouette +ravissante. Le cœur battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un +médecin n’examine un malade, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte +son argent. «Elle est grande, me disais-je, elle a la taille ronde et +flexible, les épaules larges, le dos plat, les jambes longues. Le cou +est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à la fois, le +menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, les dents nettes et +régulières. Il y a en elle quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme. +Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et +passionné qui saura pleurer sur mon cœur.» Je m’avançais, presque +tremblant. Soudain je m’arrêtais... Qu’avais-je vu? Les ailes des +narines un peu trop remontées. Je reculais, furieux. + +Je voulais plaire, je voulais être aimé, et peut-être, j’y réussissais. +Mais je jouais «au jeu dangereux» avec le seul désir de gagner la +partie. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la +possession. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de +sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à +l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long +sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme +tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour +aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et +l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec +patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant +les années arides de ma jeunesse pour un autre destin. + +J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici +les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse; il +est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre. +Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques, +il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel. +Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les +airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre. +Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne +reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui +annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. «Dig, ding, don!» +Christ est ressuscité! «Dig, ding, don!» Est-il assez de cloches pour le +crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes? «Dig, +ding, don!» La lumière est rendue au monde! Il pleure, mais c’est de +joie. «Je suis sauvé!» dit-il. + +A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai, +comme ivre, tenant à peine debout. «Hors du tombeau! m’écriai-je. Et moi +aussi, je vivrai!» + +On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je +n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de +la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette +occasion. + +Revenons au ton simple de ce récit. + +Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu +ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison +trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées. + +A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard +Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une +femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions +que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La +mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien +importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts +et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que +l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe +était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix. +Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction +indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il +devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux +vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de +ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait. + +A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de +l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai +la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu. + +Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité +de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de +statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je +le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que +je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des +yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme +soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on +aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute +baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein +boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le +choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau +à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa +propriétaire. J’entendis un «merci, monsieur» prononcé par une voix +grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de +colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre +et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue +du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû +produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la +connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre. + +Je n’oubliais pas les yeux de pervenche; je les revoyais aux moments les +plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais +m’endormir; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les +bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant +que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante +dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle +serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans +pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à +arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour; mon inconnue +devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la +poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume. + +Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût +que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais +alors! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque +minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle +que l’on aime (oui, déjà!) arrivant vers vous. On l’aborde, elle +s’effare; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un +pas de fait et quel pas décisif! Enivré de ce premier succès, on devient +spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil!); elle sourit, +elle est perdue... Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard +Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie +multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée +derrière sa petite voiture (ah! puisse l’inconnue me voir--elle me +reconnaîtra--au moment où j’achète ce bouquet de violettes!). Les +journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de +Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la +baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces +nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans +intérêt. + +Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de +pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni +les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle +marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les +cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous +le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il +était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A +la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il +n’y avait pas à en douter. + +Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche +avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant? Mais déjà mon +imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables: +mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une +mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur +fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la +scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel. +Comme elle me paraissait plus grande maintenant! + +Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue +des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du +Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille +maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens +s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais +assez. + +Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon +caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé +mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais +plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques +italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans +cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous +compromettre, elle et moi--comme cet «elle et moi» me plaisait!--aux +yeux de son concierge. + +Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y +trouvai la notice suivante: «M. Charles de Sées, conseiller référendaire +à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du +Cherche-Midi.» Tout cela sentait sa Normandie à plein nez. + +Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une +quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux. + +J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On +continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain, +une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à +Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des +habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se +mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une +fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du +Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de +la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans +ce qu’on a conservé de terres; on y pratique la plus stricte économie. A +Paris, on se lie peu; on se méfie des figures nouvelles; on reste entre +soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation +roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers +scandales du monde parisien. + +Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me +persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été +créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune +frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa +vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui +anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme +maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion. + +Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé. +Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne +connaissais personne; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je +bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre +Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La +poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant +de mal pour la conquête d’une femme. + +Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept +heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive +gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et +calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses +fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient +les derniers rayons du soleil. Où étions-nous? Pas à Paris, bien sûr. + +Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent +fois; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques +triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche... et je ne +retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon +embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès +d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la +permission d’aller la voir la semaine suivante. + +Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais +devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière +diplomatique qui serait la mienne; j’étais pour lui un jeune homme +distingué et d’avenir. + +Avec Mme de Sées, où en étais-je? Je gagnais lentement du terrain, mais +l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer +et qu’une parole imprudente pouvait me perdre. + +Du reste, pourquoi me hâter? J’avais un délicieux plaisir à voir presque +quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus +approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir +non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à +la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort, +franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que +les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle. +Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle +pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle +était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec +simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de +l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être +gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix. + +Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé +qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé +depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne +voyais guère à Paris. + +Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était +pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui +avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que +d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me +voir. Elle me trouvait très «gentil» et me le disait. Mais je n’étais +pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah! +cela, c’était affreux! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et +qui n’allait pas à l’église! Se perdre! et donner un mauvais exemple! + +--Je serai votre catéchumène, disais-je. + +Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de +ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche +s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas +laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques +objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en +voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de +bonté et disait: + +--Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet. + +Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle? Sans doute. Est-il une femme +si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe? Mais elle ne voyait pas le +danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami. +Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me +ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui +avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle +et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était +pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur. + +Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité +grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je +m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais?--Oui, je +ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles +atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible +diagnostic: une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je +m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite; parfois j’oubliais +Mme de Sées pendant quelques instants; lorsque ma pensée revenait à +elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la +pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux, +ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur. + +J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi, +que je rompis avec ma maîtresse,--rompre n’est pas le mot juste, on ne +rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables, +rien de plus--et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté +si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions +voluptueuses comme saint Antoine dans son désert. + +Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi. +Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un +sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous +regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées +entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre +embarras; nous continuions notre propos sur le même ton sans être +obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté +quasi-enfantine. Ah! nos bons rires d’alors, nos bons rires de +camarades! + +Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit +qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire +tomber dans mes bras. _All’s fair in love and war_, dit un proverbe +anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait--ô magie de la +passion!--comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une +guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes +les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui? non contre un +ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui +l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble +d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je +ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une +tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur, +amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon +lit. + + * * * * * + +L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété +des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt, +que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu +fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide. +Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un +instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos +vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais +compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction; je suivis Mme +de Sées. + +Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur +laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou +sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez +ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher; nous faisions +souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare +Orville d’Arromanches. + +Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à +tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des +lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour. + +J’avais pourtant franchi une difficile étape: je ne cachais plus mes +sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était +offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que +je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée +de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au +bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant, +mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et +parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de +faire «ouf!» + +--Comme vous avez de l’expérience! interrompit Mme de Sées. + +--Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela +vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un +jour une femme dans la rue--(Je note ici que nous n’avions jamais causé +de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise +lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de +Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à +ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui +avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des +baisers).--Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure. +Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes +imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris +alors un jeune visage si beau et des yeux--ils avaient vraiment la +couleur des vôtres!--si touchants que je perdis contenance. Je ne sus +que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans +le tapage des automobiles et des tramways. + +Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un +retour en arrière et me demanda: + +--Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon +que vous êtes? + +--Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien? Les femmes +n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut +tomber? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et +qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste? + +Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa +surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche +bée, attendant ce que j’allais dire. + +Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris +congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée, +et plus sans doute. + +Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais +le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de +Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à +prétendre les tenir secrets? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais +habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de +Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas! + +A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème +presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison, +semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit +insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire? Elle voit son image +transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où, +croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée +seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert +délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur. + +Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la +femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus +profanes s’y glissèrent; on entrevit sous le voile qui les recouvrait +encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente +si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir +pour m’arrêter. + +Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile. +Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais +épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au +lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais +alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité +nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr. + +Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je +croyais contradictoires! J’aimais à la folie et je calculais avec +froideur; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce +qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus +efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il +fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa +place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de +celles-là; je ne la gagnerais que par le sentiment. + +Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon +sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un +sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui +étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A +d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent +lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la +tristesse; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du +but où nous nous rencontrerions. + +Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la +route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à +Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A +Paris, je la voyais à peine; elle me regardait d’un œil méfiant. En +vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle +conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux +sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de +Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures +que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi +et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de +porter des messages muets de l’un à l’autre. + +Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre. + +--Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse! + +--Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas. + +Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût +du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra +contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y +mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle +cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes +lèvres. + +J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet +nous restâmes silencieux. + + * * * * * + +Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus +sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour, +nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon; +nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un +caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience. +Parfois, elle me brusquait; repentante aussitôt, elle venait à moi avec +tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de +tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre, +d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il. +Madeleine--c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque +nous étions seuls--laissait un instant sa main dans la mienne. J’y +appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait, +quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute; mais, à +travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je +frémissais. + +Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà +avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras +pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta, +je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur +l’ombre. + +--Philippe, dit-elle, ne continuez pas... Je vous aime comme une sœur +aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour +vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement... +Je ne puis vous écouter! + +Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes +par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel +qu’elle désirait que je fusse. + +J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une +situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de +promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment? +Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et +veulent s’unir. + +Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus. +L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles +de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la +chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la +maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée; ses yeux +étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut +languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que +craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite +Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques +passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la +chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes, +demandait à sa femme comment elle se portait. + +J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je +savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des +raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et +voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour +entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu +imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie +de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la +douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de +blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour, +si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout +éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes +qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci. + +Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa. + +--Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner? dit-elle, en me +regardant avec douceur. + +Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde +m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais +de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé? Rien, un +regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas +davantage. + +Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y +arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc +d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis. + +--Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore +à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des +étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le +crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler. + +Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières +s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les +prairies; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait +rentrer à l’étable. + +Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait +une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je +m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient +lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et +l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai +bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui +j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée +des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de +la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté +de moi presque immatérielle. Rêvais-je?... Je tendis vers elle une main +hésitante; je la touchai--elle avait un corps vraiment! elle n’était pas +un fantôme créé par mon imagination!--et dans un mouvement irrésistible, +je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins +à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers +entrecoupés par ces seuls mots: + +--Je t’aime! je t’aime! + +La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre. +Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle +s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle +s’arracha à mon étreinte. + +--Qu’avez-vous fait, Philippe? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui +me glaça. + +J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner. + +--Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne +le suis pas. Maintenant tout est fini. + + * * * * * + +Le sens de ces mots terribles «tout est fini», je ne le compris que les +jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de +sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son +mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent +à Arromanches. + +Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin +d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie. +Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel +j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa +grandeur? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était +faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût +entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille! Ma place +n’était pas près d’elle! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était +amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute, +le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords +désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable +jeu! Je méditais mille projets contraires: il faudrait bien qu’elle me +reçût seul; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux, +je partais sans la revoir... Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante +avec qui je m’affichais sous ses yeux... Et, d’autres fois, je ne +pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission. +Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de +plus. + +J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui +mit fin à mes hésitations. + +Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui +causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à +rentrer; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le +ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au +contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les +lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère +perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai. + +J’avais un train du soir à Bayeux; j’envoyai mes valises à la gare par +l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y +rendre à pied. + +J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui +ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course, +déjà, j’étais plus rassuré: ma mère avait une santé parfaite; elle +pouvait être souffrante, elle n’était pas malade; je la garderais de +longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers +Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid; j’examinai notre situation +de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un +d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans +un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ +inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à +lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir +brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes +paroles. + +La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A +Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un +secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un +tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme +à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de +façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du +ton le plus indifférent qui se pût: + +--Je viens vous dire adieu; je quitte Arromanches ce soir et n’y +reviendrai pas. + +Elle chancela sous le coup; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour +savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je +jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis; je n’en avais pas fini avec ma +victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées +vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je +continuai: + +--Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est +chère. + +A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré +de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le +sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je +l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de +dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle +restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit +encore: + +--Partir!... + +J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus: + +--Ma mère est malade... + +A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne +penser qu’à la mienne, vint à moi: + +--Comme je vous plains! mon pauvre Philippe. + +Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais +faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je +frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine... Je me +repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement: + +--Ah! que j’ai de la peine à vous quitter! + +Et je m’enfuis. + + * * * * * + +Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir. + +Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain; sa +bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal +invisible; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une +interrogation: «Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand +garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste?» + +Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage: + +--Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens! + +Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries. + +Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma +pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la +savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus +profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté +feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une +crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi; le soleil +rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une +petite maison sur la côte provençale; à l’âge de ma mère, les +brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient +rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je +croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés: + +--Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis +reconnaissante de tes mensonges. + +La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous +laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir +contre l’inévitable; par moment, on songe même à fuir, puisque nous +savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés. +Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que +j’avais dite un jour: «Être garde-malade, c’est une profession et ce +n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance, +tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires; je n’ai +pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des +autres.» + +Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre +les liens qui l’attachaient à ce monde; c’était elle, si choyée +toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait +seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment? +Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère; je +lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore: avoir son +fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver +là quand elle les rouvrait un peu plus tard. + +Les jours passaient lentement. + +Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne +supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même +à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me +montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien, +malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y +mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des +caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les +transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville «où +elle laissait tant de souvenirs chers»; octobre la ramènerait à Paris +«où elle m’avait connu». J’étais présent partout. Il fallait que notre +séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la +voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient +visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous +abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant +ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se +surveillait en m’écrivant; elle s’efforçait de me donner l’idée que le +calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un +mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à +l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse? + +Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui +parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin +d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque!). A certains jours où la vie +que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence +auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes +sont inconstants, était un de ses thèmes favoris; elle contrastait +l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu +à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur +impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le +courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une +inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre +passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi +qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il +n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous +unissait. + +Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus +triste encore. Je me désolais. Que faire? Je ne pouvais plus écrire +maintenant en cachette; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer +que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de +souci. + +Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement +vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la +souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle +supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle +se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait +mises en bon ordre; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa +faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela +plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de +mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait. + +Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au +cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais +seul au monde; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis +pour Paris le lendemain de l’enterrement. + +J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la +lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez +moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir +en présence d’indifférents. + + * * * * * + +Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles; il n’y +en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon +cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et +n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus +mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser +chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je +m’apparus et m’étonnai: j’avais une expression qui m’était étrangère. +J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus +profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle? +Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de +l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en +ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout +machinalement, le cerveau vide. + +Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me +tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd. + +Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre. +Personne; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait +pas. + +Pourquoi viendrait-elle, après tout? Elle restait avec Dieu qui +emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi? Qu’étais-je pour ce +regard qui se perdait dans l’éternité divine? Un accident insignifiant, +négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre, +regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma +pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se +torturer pour la possession d’une femme? N’est-il pas des pays où l’on +ignore les passions stériles qui nous déchirent? Déjà je faisais le +projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation. +L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des +platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre, +une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours +nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut. +Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés? Elle me +plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle +m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue? Par +quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais +heureux? + +Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai +Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans +la cheminée. + +J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison: je +n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de +raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite. + +Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir? Mais, +en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait +enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage, +elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à +face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si +elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous? Elle n’abandonnerait +ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les +liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter +l’inévitable. + +Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me +trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais. +Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère--cinq ou six +semaines--et je demanderais un poste en Orient. + +Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures +passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner +quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine? Que m’était +Madeleine? Qu’étais-je pour elle? + +Le timbre de l’antichambre retentit: «C’est elle!» pensai-je, mais je ne +bougeai pas... La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra. + +Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du +moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper. +Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la +Miséricorde: _aegros visitare_. N’étais-je pas un malade? N’avais-je pas +besoin d’elle? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un +sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla +soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était +là. + +Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les +miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de +douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous +n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps +séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce +que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien; elle vint à +moi et, simplement, m’attira vers elle... La tête enfouie sur sa +poitrine, je pleurai comme un enfant. + +--Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine! + +Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec +plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté. +Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours +d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre; je ne m’excusai pas de la +faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus +délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur +pitoyable. + +Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et +me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un +baume. Que disait-elle? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement +des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes. + +Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance. +Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit +était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus; je +restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son +sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je +l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère +séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le +pressaient crurent le sentir frémir. + +Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice? +Savait-elle que j’allais la prendre? M’attendait-elle? Ou bien +n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse, +incapable de se battre? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que +désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont +elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair +fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit. +Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait: + +--Que faites-vous?... Laissez-moi! + +--Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne +sais que cela. + +Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna. + + + + +II + + +Si j’avais cru que la possession de Madeleine mettrait fin à la période +troublée que nous venions de traverser et que nous connaîtrions +maintenant une ère enchantée où nos cœurs et nos sens goûteraient une +égale satisfaction, je me serais trompé. Commença une vie déchirée et +tragique. Madeleine était mariée. + +Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence de M. de Sées n’était qu’une +gêne; elle était aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais guère +jusqu’alors de la vie que menaient les femmes assez aimables pour me +recevoir dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres qu’à moi? +Cela était vraisemblable, mais sans intérêt. Cette question se posait au +sujet de Madeleine. Il y avait là quelque chose que je n’osais regarder +en face, mais que je ne pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée que +la chair de Madeleine, que les parties les plus secrètes de son corps, +que tout ce que j’avais gagné au prix de tant de luttes et de douleurs +servissent de plein droit au plaisir de son mari, qu’il n’eût qu’à y +porter la main pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la tête +contre les murs et je chassais, furieux, ces visions empoisonnées. Elles +revenaient... Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même quels +étaient les rapports entre elle et son mari. Le malheur est qu’en ces +matières on n’ose pas laisser voir sa misère. On est torturé, la honte +vous étouffe et l’on prend un ton indifférent, de simple curiosité, on a +la force de sourire, alors qu’on retient des cris de rage. + +Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais? Elle n’en montra rien. +Elle agit, inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse adresse et +trouva pour me rassurer les mots les plus propres, les plus efficaces. +Elle transposa le débat du terrain de la chair à celui des sentiments, +mais toujours d’une façon indirecte, objective en quelque sorte, comme +s’il s’agissait de choses quasi-historiques, dont on ne se souvient +presque pas, et non de la plus brûlante, de la plus actuelle des +questions. Il ressortait de ces conversations sans suite, dans +lesquelles je prenais ici et là un bout de phrase qui touchait à ma +préoccupation présente, qu’elle n’avait jamais eu pour M. de Sées qu’une +affectueuse estime, qu’ils étaient déjà de vieux mariés,--la seule idée +que Charles de Sées l’avait prise jeune fille était déplaisante à +l’extrême, mais, dans la presse et le conflit où j’étais avec, devant +moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. Madeleine risqua même +une fois que Charles était de santé délicate, à d’autres jours (ah! cela +ne m’intéressait pas!) que leurs habitudes étaient bien différentes. Il +avait besoin de peu de repos; elle sommeillait depuis longtemps +lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin (je ne demandais rien), le +matin, il se levait de bonne heure et courait à ses dossiers. Tels +furent les multiples renseignements que j’obtins d’elle, sans en avoir +l’air, à diverses reprises, et dont elle composa, pour endormir ma +jalousie, un narcotique. On en arrivait à se demander quand un ménage +ainsi réglé avait eu l’occasion de faire un enfant. + +Mais j’étais jeune, je voulais à toute force être heureux, je ne +demandais qu’à laisser l’habile infirmière panser sans paraître y +toucher ma blessure secrète. + +Du reste, d’autres sujets non moins immédiats me réclamaient. Je croyais +Madeleine à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait disputé, +et, combattant à côté de Madeleine, je rencontrai un nouvel adversaire, +et de taille! Dieu. Je sentais sa présence invisible dans les batailles +que je livrais pour garder un bien que j’avais conquis et qui pourtant +ne m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et Madeleine, en larmes, +m’échappait pendant un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la +victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, cédant au désir qui la +poussait, ne résistait plus. Elle se donnait alors avec une sorte de +fureur sauvage; une femme se révélait inconnue d’elle-même. Elle +oubliait sa religion, son Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se +serait écriée, comme Mme de Krüdner dans les bras de son amant: «O Dieu, +je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!» Ivre de volupté, elle +me faisait gémir sous la morsure de ses baisers. Ces brefs et +dionysiaques emportements étaient suivis d’une longue repentance. +Madeleine semblait se réveiller d’un profond sommeil; hagarde, elle me +voyait et ne me connaissait point. Elle quittait le lit où je +m’assoupissais accablé de fatigue et, prête en un clin d’œil, elle +sortait sans que j’eusse le temps de la retenir, ses seuls mots sur le +seuil étant: «Il faut que je parte!» + +Lorsque je la retrouvais, elle était calme et distante. Si je me +permettais une allusion à notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait +pas, comme si j’usais d’un langage qui lui était étranger. A la voir +ainsi, je finissais par croire que j’avais été le jouet d’un rêve. + +Mais, le plus souvent, les choses se passaient d’autre sorte. Madeleine +me suppliait de l’épargner. Écrasée par le remords, elle était humble et +pressante: «Regarde ce que je suis, disait-elle, et prends pitié de moi. +Je dois me battre, et contre toi! Mais tu sens bien que c’est +impossible, mon aimé. Où trouverais-je la force de te faire de la peine? +Je suis faible, viens-moi donc en aide... Nous ne pouvons vivre dans le +péché. Ce ne sont pas des raisons humaines que je t’oppose. Tu les +vaincrais trop facilement, mais il y a Dieu! Tu peux Lui céder sans +honte puisqu’Il me réclame.» + +Elle était si sincère dans son remords, si touchante dans ses larmes que +je me laissais émouvoir. Nous prenions alors les plus sages résolutions. +Les rendez-vous rue de Commailles étaient interdits. Malgré la saison, +nous nous rencontrions en plein air et courions les quartiers éloignés. +Les tours de Notre-Dame nous virent penchés, couple fervent, au-dessus +de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit au Jardin des plantes la +protection de ses branches pendant une averse. Le Luxembourg trop voisin +où jouait la petite Geneviève nous était défendu, mais un jour, comme +elle gardait la chambre à cause d’un rhume, nous nous y rendîmes. La +température était clémente, nous nous assîmes au soleil devant +l’Orangerie, dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. Nous +n’avions causé en nous promenant que de sujets étrangers à notre amour. +Madeleine était rassurée, presque heureuse. Nous étions amis, enfin! Que +désirer de plus? Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie serait +durable et que, sans aucun sacrifice de notre part, elle me garderait +près d’elle comme un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient avec +confiance. Elle ne doutait pas de moi. A la voir caresser complaisamment +ces chimères, j’eus un mouvement d’humeur que je réprimai vite. Nous +restâmes silencieux. Des bambins couraient autour de nous; des nourrices +promenaient leurs bébés endormis. Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, +et tout à coup une idée me vint que je ne pus chasser. Au même moment, +Madeleine me voyant soucieux me demanda à quoi je pensais. + +Je réfléchis encore une minute, puis je lui dis en la fixant: + +--Madeleine, je voudrais avoir un enfant de toi. + +Elle tressaillit; son visage changea aussitôt d’expression. J’y lus de +l’inquiétude et peut-être aussi un autre sentiment qu’elle ne s’avouait +pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude l’emporta. Elle voulut m’arrêter. +Je ne lui en laissai pas le loisir et continuai: + +--Oui, j’aimerais te confier un germe précieux que tu garderais +longtemps dans ton ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, que tu +mettrais au jour, et qui serait toi, et qui serait moi. Il me semble que +le destin qui nous a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque d’un si +grand amour naîtra un enfant beau et fier pour nous perpétuer. + +Madeleine me regarda comme si elle voulait aller jusqu’au fond de mes +pensées. En un instant, sa tranquillité avait disparu. Était-ce une +nouvelle épreuve que je tentais? Allais-je l’assaillir à l’improviste +alors qu’elle était sans défense? Elle comprit qu’une fois de plus elle +s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, mais son trouble s’en +accrut. Cet appel si humain toucha en elle un point douloureux qu’elle +m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’essayait +pas de me cacher et qui tombaient une à une lentement sur son col de +fourrure où elles disparaissaient. Ce fut sa seule réponse. + +Ma sortie intempestive dont je n’avais pas calculé les effets eut le +triste résultat d’ajouter un sujet nouveau de chagrin à ceux qui +affligeaient déjà Madeleine. Dans son esprit que la lutte soutenue +depuis le jour de notre rencontre avait rendu craintif, l’idée +s’implanta qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle ne me donnerait +pas les joies si naturelles (et qui m’étaient nécessaires, elle venait +de l’apprendre) de la paternité. Elle se crut un obstacle au +développement normal de ma vie. + +Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était comptable envers Dieu et +envers elle-même, se joignaient des devoirs non moins impérieux envers +moi. C’était trop pour un cœur tendre. Elle gravissait un calvaire, se +déchirant aux ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet où Dieu +l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle regardait en arrière elle +verrait l’amant dont elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin +au terme de sa course, n’en pouvant plus de fatigue et de souffrance; +elle faisait un faux-pas; d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas de +la pente qu’elle avait eu tant de peine à monter, et cette chute +l’amenait à nouveau, amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes bras. + +C’étaient alors quelques jours de plaisirs passionnés. Elle venait à moi +matin et après-midi et, le soir encore, nous étions ensemble chez elle +ou chez des amis. La rue de Commailles l’attirait irrésistiblement. +Parfois, elle m’avertissait que de nombreuses courses et visites la +retiendraient l’après-midi entière. Mais, voilà qu’avant trois heures, +elle se trouvait, surprise, à ma porte où ses pieds, en dépit +d’elle-même, ses pieds joyeux et libres l’avaient conduite. Mi-indignée, +mi-riante, elle s’étonnait de son aventure. + +--Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle me tutoyait alors), et +pourtant tu n’étais pas sorti. + +--Je t’attends toujours, répondais-je. + +--Ah! monstre que j’aime, comme tu me connais! + +Et c’étaient des baisers éperdus. + +Ou bien elle disait: + +--Et si j’avais trouvé une femme ici! Peut-être bien que tu me trompes +après tout. Avec les hommes, sait-on jamais? Je ne suis pas une +maîtresse bien gaie ni bien savante dans l’art de plaire. Mais telle que +je suis, je te veux tout entier, je ne te partage pas. + +Elle me serrait contre elle à m’étouffer. + +Puis l’excès de la passion la ramenait face à elle-même. Elle regardait +son péché avec horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait des +forces fraîches pour recommencer la lutte contre elle et contre moi. + +L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours aimé à me sentir +d’aplomb, les pieds bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais +perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, au gré du vent. Lorsque +j’avais le loisir de réfléchir, je me demandais: «Qu’est-ce que ce +mélange de coups et de baisers? Est-ce là ce qu’on appelle l’amour? +Est-ce là ce que j’ai tant désiré? Qu’on se batte avant la possession, +je le comprends. Mais, après, cela n’a plus de sens. Où sont les _beati +possidentes_?... Pourquoi, diable, me suis-je épris d’une femme mariée? +Elle est tout de même à son mari, si rarement que ce soit. Quelle +saleté! Et je le supporte! Elle est pieuse, en outre! Belle +complication! Il est évident que la religion n’a pas à s’occuper de +notre bonheur terrestre puisque, pour elle, nous ne sommes ici-bas qu’en +transit vers l’éternité. + +Mais que me restait-il à moi qui ne croyais plus à des récompenses ou à +des punitions supra-terrestres? Au nom de doctrines que je ne partageais +pas, j’étais privé du seul bien qui m’importât. + +Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de soi, à Madeleine. Je ne lui +faisais pas de reproches, je n’éclatais pas en cris et en +récriminations. Cela n’était pas dans ma manière. J’étais sec, froid, +sarcastique, haïssable. Je l’attaquais dans sa foi, je discutais avec +elle apparemment de la façon la plus objective, comme pour l’amour de la +seule vérité mais au fond poussé par un désir mal contenu de lui porter +un coup douloureux, de me venger de ce qu’elle me faisait souffrir. + +Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. Mais elle était assez +femme pour savoir d’où venait la violence secrète qui m’animait. Elle me +plaignait et redoublait de douceur. Il faut reconnaître, du reste, que +dans cette lutte sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. Madeleine +croyait comme elle respirait. Je ne la troublais donc en aucune manière +dans le domaine qui était à elle. Jamais elle n’était embarrassée pour +me répondre. Mes arguments ne la touchaient point. Les siens +n’arrivaient pas jusqu’à moi. Nous nous battions sur des plans +différents et arrivions à ce résultat paradoxal de nous blesser sans +nous atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je me souvenais d’un +curé entendu à l’heure du catéchisme, alors que je visitais une des plus +vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France: «Mes enfants, disait-il, +le mystère de la Sainte-Trinité est un mystère, par conséquent je ne +puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel qu’il est.» Ce raisonnement +qui se rapproche de celui de Hegel: «Il faut comprendre +l’incompréhensible comme tel», m’avait paru définitif. C’était celui de +Madeleine. Elle passait ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés +où achoppent les pauvres rationalistes. + +Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, j’abandonnais ces discussions. +Je me reprochais mes efforts pour détruire les croyances de Madeleine, +besogne assez basse et indigne de moi. Par un brusque revirement, je lui +laissais voir que je ne restais pas insensible à l’admirable +construction qu’avait élevée l’Église, forte maison, en vérité, dont les +murs ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir. + +Madeleine me regardait, osant à peine en croire ses oreilles. Quoi, je +n’étais pas l’ennemi de l’Église que je lui avais paru! Son cœur se +dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un ton assuré, disait: + +--Philippe, il y aura une place pour vous dans cette maison. Je l’ai +demandé à Dieu; il me l’a promis. + +Tant que duraient ces périodes de détente, je ressentais une grande +pitié pour Madeleine. Qu’avais-je fait d’elle? Jusqu’au jour de notre +rencontre, elle n’avait navigué que sur de calmes rivières, se laissant +aller paresseusement au fil d’une eau connue, dans un pays monotone il +est vrai, entre des rives un peu plates, mais ombragées et agréables. Et +voici que je l’entraînais en pleine mer; le vent sifflait autour d’elle, +la foudre tombait, les vagues furieuses menaçaient de l’engloutir. Elle +n’avait qu’un refuge en ce péril extrême: elle priait. + +Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement; je feignais de me +laisser convaincre; peut-être même et pour quelques instants, je +partageais ses vues chimériques sur une amitié possible. + +Ces accalmies étaient brèves, car j’étais homme, et jeune, et j’aimais. +J’exigeais autre chose, nous recommencions à nous battre. + +Le printemps était venu. A mesure que nous approchions de Pâques, +Madeleine montrait plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à la +grande fête religieuse de l’année? Comment recevoir la sainte communion? +Déjà Noël lui avait causé de vives angoisses. Il avait fallu se mettre +bien avec Dieu, comme elle disait. Une brouille passagère entre nous +avait rendu cette réconciliation plus facile. Pendant les quelques jours +où elle fuyait la rue de Commailles, elle avait couru chez son +confesseur. Le remords la consumait; elle reçut l’absolution. Mais, +cette fois-ci, irait-elle dire au même prêtre qu’elle était retombée +dans son péché, qu’elle y vivait depuis trois mois? Une âpre lutte se +livrait en elle. Je le voyais à l’altération de son humeur, au trouble +de son regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. Elle n’était +pas femme à ruser avec le devoir, à trouver un subterfuge ingénieux pour +franchir cette passe difficile et comme, toute à la violence du +sentiment présent, elle avait la mémoire et l’imagination courtes, elle +pensait que sa décision serait sans appel et commanderait l’avenir. La +rupture nécessaire la désespérait. Elle oubliait que cent fois elle +m’avait quitté et que cent fois elle était retombée dans mes bras. +Bientôt les cloches de Pâques sonneraient! Elle s’affola. + +Un jour que nous goûtions ensemble, elle me demanda de l’accompagner +avant dîner sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, elle voulut +marcher. Nous descendîmes jusqu’à la Seine et traversâmes la cour du +Carrousel. Je pensais qu’elle me menait aux magasins du Louvre et qu’il +n’y avait, en effet, rien de plus important que de se parer pour +me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré et la rue +Croix-des-Petits-Champs. Je commençais à comprendre. Quelques minutes +plus tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. L’obscurité de la +nef était traversée par une zone lumineuse qui venait de cent cierges +allumés à droite devant l’autel de la Vierge. Madeleine trouva avec +peine deux chaises libres et me fit signe de m’asseoir près d’elle. Elle +resta longtemps à prier, la tête enfouie dans les mains. Elle était très +légèrement parfumée et ce parfum chargé pour moi de tant de souvenirs se +mariait maintenant à l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais +dans ces effluves délicieux, inconscient du lieu où j’étais et du temps +qui coulait. Je regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. Je +suivais la ligne souple qui va des épaules aux genoux; elle +s’infléchissait à la taille, s’épanouissait aux hanches pleines et +j’imaginais sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair dont pas un +pouce n’avait échappé à mes baisers. + +Madeleine se releva enfin, se signa, et nous sortîmes. Je vis alors +seulement qu’elle avait pleuré. + +Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre une voiture pour la +ramener chez elle, mais elle refusa. Je passai mon bras sous le sien, +elle se dégagea doucement. Elle était absorbée et je ne voulus pas la +distraire de ses méditations. Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi +sans avoir échangé un mot. Au moment de me quitter, elle dit: + +--J’ai quelque chose à vous demander, Philippe, mais je ne puis parler +dans la rue. + +Ces mots si simples, elle les prononça comme une personne qui revient de +loin, qui n’est pas à la conversation et dont la voix inattendue fait +tressaillir ceux qui l’entendent. + +--Venez rue de Commailles, répondis-je. Où serons-nous plus tranquilles? +Où pourrez-vous mieux vous expliquer? + +J’employais d’habitude le «tu» qu’elle, au contraire, s’efforçait +maintenant d’éviter. Surpris, j’avais dit involontairement «vous». Elle +s’alarma. Étais-je fâché? C’est avec timidité qu’elle continua: + +--Je me suis promis de ne plus venir rue de Commailles. + +--Alors renonce à ce que tu as à me demander, fis-je assez sèchement. + +--C’est impossible, Philippe, mais soyez bon, je ne peux pas vous voir +en colère. Eh bien, je viendrai demain puisqu’il le faut. + +Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, d’importantes résolutions +m’avaient été annoncées de cette manière. Suivant l’état de mes nerfs, +ou je m’inquiétais sans mesure, ou je restais indifférent. Le ton de +Madeleine était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je n’étais pas +d’humeur à me tracasser et je ne m’en préoccupai pas davantage. + +Pour la première fois depuis la mort de ma mère, je sortais ce soir-là. +J’avais accepté de dîner dans une maison agréable où les hommes étaient +riches, et les femmes jolies. En y allant, mon état d’esprit était celui +d’un collégien qui fait l’école buissonnière. J’échappais pendant +quelques heures à l’atmosphère orageuse que j’avais respirée ces mois +derniers. Je me trouvai à table à côté d’une femme que je ne connaissais +que de réputation. Elle avait eu des aventures éclatantes dont elle +s’était tirée à son honneur. Elle était de celles à qui le meilleur +monde auquel elles appartiennent passe tout, alors qu’il se montre d’une +sévérité inexplicable pour d’autres qui en ont fait beaucoup moins. Elle +parlait d’une façon nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, mais +avec une certaine élégance qui lui permettait de tout dire. Elle me +plut. Personne ne faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait plus +vivement le désir. Le dîner, le vin de champagne, les fleurs, les +cristaux, la belle argenterie, les femmes décolletées dont pas une qui +n’eût un amant, le ton libre de la conversation, l’impression de vivre +dans un milieu où le mot devoir aurait détonné, mais où celui de plaisir +rendait un son plein, j’étais loin de Madeleine. Appartenaient-ils à la +même ville et à la même civilisation le luxueux hôtel du faubourg +Saint-Honoré où je dînais et l’église obscure, bourdonnante de prières, +où ma maîtresse en larmes avait demandé à Dieu de la séparer de moi? Le +contraste était grand, je le goûtai. Ma belle voisine m’amusa; je ne +l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, il allait sans dire, mais +nous l’avions dit tout de même, que nous nous reverrions. + +Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. Mon appartement était rempli +d’elle; je ne pouvais lui échapper: «Qu’a-t-elle à me dire que je ne +sache déjà?» pensai-je et je haussai les épaules. Pourtant je me souvins +de l’accent de sa voix; il me poursuivit jusque dans mon sommeil. + +Le lendemain après-midi Madeleine arriva craintive, fatiguée. Je +l’accueillis avec douceur, la rassurai et, bientôt elle aborda, non sans +beaucoup de détours, non sans m’avoir posé mille questions sur mon dîner +de la veille, le sujet qui l’amenait. + +Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne pouvait être à moi. Ses +raisons, je les connaissais depuis longtemps. Mais, par le choix des +mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux qui pénétrait son +discours, elle m’émut. Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui +m’était plus cher au monde? Elle possédait mon cœur. Les heures les plus +belles de nos vies s’étaient confondues. Je tenais sa main dans les +miennes et l’écoutais avec une telle sympathie que sa tâche en était +rendue plus facile. Elle montrait beaucoup de courage; elle n’en +manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle en vint à parler de moi, sa +voix se mit à trembler. Elle eut pourtant la force de me dire qu’elle ne +pouvait faire mon bonheur: il n’y avait aucune issue à notre liaison, je +perdais mes meilleures années, je m’en rendais compte certainement; +elle-même finissait par se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses +remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui la faisait retomber dans +le péché. Il lui fallait donc implorer mon aide; une solution lui était +apparue, si claire, si évidente qu’il n’y avait pas à la discuter. + +Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien de plus pitoyable à ce +moment que Madeleine, la tête penchée, les mains tremblantes. Elle me +regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. Je n’en pus supporter la vue. + +--Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait enlever à cette scène la +pointe de sa douleur, si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera de +t’embrasser. Tu vois de quoi je te menace! + +Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre amie. Elle hésita, balbutia +et finalement j’appris que je devais prendre une maîtresse. + +D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à ce que cette proposition +pouvait avoir de comique. Mais je fus bien vite ramené à d’autres +sentiments. Madeleine sanglotait sur mon épaule. Une fois de plus +j’opposai la grandeur de son amour et la médiocrité du mien. Elle, fière +et jalouse comme je la connaissais, en arriver là! J’eus honte de moi, +je tombai à ses pieds et je lui dis avec une passion qui emportait tout, +que je n’abandonnerais jamais une femme d’un si grand cœur, que je +l’aimerais toujours, et que je préférais souffrir par elle que d’être +heureux auprès d’une autre. + +Elle me mit la main sur la bouche pour m’arrêter; je couvris sa main de +baisers. Elle se leva, se défit de moi et, avant que j’eusse pu me +redresser, elle se sauvait en courant. + + + + +III + + +J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais alors. J’en puis fournir +une preuve nouvelle. Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange +conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus d’attention qu’à mille +paroles dites au cours de scènes non moins émouvantes, je me mis à y +penser dès la porte close. Il m’apparut comme l’unique moyen de sauver +Madeleine de la situation désespérée où elle se débattait. C’était un +beau thème à mettre sous forme dialoguée. Au cours d’une soirée +solitaire, mon esprit s’enfiévra; je me montai à un diapason aigu et +composai bientôt un pathétique drame à deux personnages, donnant les +répliques avec une force incroyable pour l’un et l’autre protagoniste. +La conclusion de cette scène fut que je devais me sacrifier pour le +salut de ma victime (Madeleine!). J’allais si loin dans l’absurde que je +finis par m’attendrir sur mon sort pitoyable. Au théâtre on ne +s’embarrasse pas de la vérité des caractères. On exploite une situation +sans s’occuper de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne foi ce +soir-là. + +Au matin, je me réveillai plus calme. Je n’étais pas disposé à +dramatiser, je ressentais un peu de courbature. J’examinai de sang-froid +les arguments enflammés de la veille. Je ne pensais pas à Madeleine, +mais à moi. J’étais las de nos discussions qui renaissaient de leurs +cendres. J’avais voulu connaître les orages de la passion; ils avaient +fondu sur ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait le plus +précieux des biens. Une maîtresse aimable et libre, les plaisirs modérés +de la chair, et surtout la paix du cœur, même au prix de l’indifférence, +voilà quel était l’objet de mes vœux matinaux. + +Et soudain passa devant mes yeux l’image de Mme V..., ma belle voisine +de table du faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, ses dents si +blanches. Savait-elle seulement que nous entrions dans la semaine +sainte? + +Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre plus tôt? Je résolus de +réparer sans retard cet oubli. + +Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le téléphone). + +--Me voir?... Mais certainement. Elle était hors de Paris pour la +journée. Le lendemain nous pourrions sortir ensemble. + +Le lendemain nous vit, en effet, au bois de Boulogne. Promeneurs +matinaux, nous suivions les allées égayées par les toilettes +printanières des femmes et par leurs chapeaux fleuris. Tout en saluant +maintes personnes nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce désordre +apparent, nos propos avaient une suite et allaient à un certain but. Mme +V... n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et j’imaginais que, si +elle avait accepté de sortir avec moi, elle ne me voulait pas de mal. +Elle se trouvait, par hasard, libre. Nos accords furent vite conclus et +ne laissaient place à aucune équivoque. Nous avions du goût l’un pour +l’autre, cela et rien de plus; nous partions le cœur léger à la +recherche du plaisir, en amis pleins d’expérience et de sagesse qui, se +trouvant de sexe différent, n’ont pas de raison de se refuser les joies +si naturelles et si saines de la chair. Nous passerions ensemble +quelques heures par semaine, et, sans nous engager davantage, restions +maîtres du reste de notre temps. Tout cela n’avait pas été dit +expressément, mais était entendu avec autant de précision que si nous +l’avions fait rédiger par notaire sur papier timbré. + +Quarante-huit heures plus tard, Mme V... dînait chez moi. Bien que nous +fussions seuls et pour cause, cette femme charmante me fit la surprise +d’arriver en toilette de soirée, comme si elle allait au bal après +dîner. Lorsqu’elle entra, parée, éblouissante, endiamantée, chassant, +telle l’aurore, les nuées de la nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon +appartement s’éclaira. + +Plus tard, pendant que nous prenions le café, elle s’assit sur le divan +et moi à côté d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de Madeleine +m’apparût? A cette même place, j’avais caché ma tête sur son épaule en +un jour inoubliable; je la vis dans mon étreinte, je vis ses beaux yeux +pleins d’effroi et de désir, j’entendis sa voix suppliante, tout cela si +nettement que je m’arrêtai au milieu d’une phrase. + +Mme V... me regarda, étonnée. Déjà je m’étais repris. C’était elle seule +maintenant que je serrais dans mes bras. + + * * * * * + +Des relations si bien réglées avaient peu à redouter du hasard. Jamais +programme ne fut plus exactement rempli que celui que nous avions fixé. +Mme V... venait chez moi deux ou trois fois la semaine, et le plus +souvent pour dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, sortant +d’une réception, décolletée, perles et diamants. Elle excellait à créer +ainsi l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. Riant, je +l’appelais: «Dîner de gala.» Et vraiment toute notre liaison prit ainsi +un air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté brillante et peut-être +aussi l’artificialité. C’était un à fleur de peau parfaitement réussi. +Nous représentions assez bien les personnages de ces gravures libertines +du XVIIIe siècle qui, en diverses postures, se livrent aux plaisirs de +l’amour, mais qui restent soigneusement frisés et poudrés. En réalité, +il n’y avait dans nos rapports aucun désordre et, par là, il leur +manquait un élément humain. Madeleine faisait vibrer d’autres cordes et +plus profondes. + +La religion était venue à son secours. A Pâques, elle avait repris dans +la communion des fidèles la place que rien ne devait lui faire perdre. +Elle y trouvait les forces nécessaires pour supporter son sacrifice. + +Je la voyais tous les jours, chez elle ou dehors. La rue de Commailles +était interdite. Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune allusion à +l’étrange conseil qu’elle m’avait donné. Me supposait-elle une vie +secrète? Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans ses sentiments, il +devait lui paraître impossible que, renonçant à elle, j’eusse cherché au +sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais elle était si lasse de la +lutte soutenue que cette idée ne se présentait même pas à son esprit. + +Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. Faut-il user son temps +à prévoir l’avenir? Le présent me paraissait agréable. N’était-il pas +excellent d’avoir à la fois Madeleine comme maîtresse de cœur et Mme +V... comme maîtresse de lit? N’étaient-elles pas toutes deux parfaites +dans des rôles qui leur convenaient si bien? Je souhaitais qu’elles +n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je me sentais une âme de +classique, je n’étais pas pour le mélange des genres. + +Tels furent les débuts d’une vie à trois dont j’étais le centre. Je la +goûtais seul dans sa plénitude puisque les deux autres personnages +s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. Rien ne m’enchaînait à +Mme V... Elle savait n’avoir aucun droit sur les heures de mon existence +que je ne passais point avec elle. Elle ne me posait pas une question +indiscrète. Le mot jalousie était entre nous vide de sens. Peut-être +voyait-elle à l’occasion un ami ancien ou récent. Le jour où cette +pensée me vint, je sursautai. Accepterais-je un partage? Je constatai +aussitôt que je n’en serais pas autrement choqué. Ainsi nous n’avions +pas dévié de la ligne que nous nous étions tracée. J’en fus charmé car +le cœur va souvent se fourrer où il n’a que faire. + +Madeleine? Elle s’était refusée à moi et, me suppliant de prendre une +maîtresse, m’avait jeté dans les bras de Mme V... Pourtant je lui +cachais ma liaison. A certaines heures, je me reprochais mon silence, +mais craignant qu’elle me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais +prolonger le calme dont nous jouissions et lui épargner une peine +nouvelle. Elle était, pour l’instant, heureuse à sa manière. La vague de +piété qui l’avait portée à travers ses Pâques la soutenait encore. Elle +croyait avoir gagné un abri sûr; elle respirait largement comme +quelqu’un qui vient d’échapper à un grand péril. + +Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre avec elle. Des liens +solidement forgés par la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils +m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais plus le poids. Pour une +période de temps très brève, tout me parut facile. Je me refusais à voir +ce que la vie que je menais avait d’anormal et de presque monstrueux. Je +me félicitais d’avoir trouvé la solution du problème le plus ardu, celui +de l’amour. Il se résolvait par une équation à deux inconnues. Chercher +le bonheur dans une seule femme, quelle folie! et quel danger! Comment +une femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle aux multiples +et contradictoires besoins de l’homme? Elles n’étaient pas trop de deux +pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir donner à chacune la part +qui lui revenait. + +Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte lorsque, vers le milieu de +mai, j’entendis quelques petits grincements dans la marche d’une machine +que je croyais fort bien réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. Les +rapports établis entre nous étant ceux qu’elle avait voulus, elle jugea +d’abord devoir en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y avait en +elle une autre femme et que cette femme, tôt ou tard, demanderait, elle +aussi, à être heureuse? Si Madeleine s’en était aperçue, elle ne +l’aurait jamais avoué, car elle était fière. Mais je pense qu’elle ne se +rendait pas un compte exact de ce qui se passait en son cœur. Parfois +elle était triste, parfois elle montrait de l’humeur; je la surpris un +jour les yeux encore humides de larmes. Elle allégua ses nerfs malades, +le climat de Paris; la campagne lui était nécessaire. Au vrai, elle +avait soif de mes caresses. + +Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux reprises, sous un prétexte +quelconque--elle faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant +du Bon marché elle avait été surprise par une averse--elle arriva rue de +Commailles. J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle entra, +je tressaillis. Il était sept heures. J’attendais Mme V... d’un moment à +l’autre. + +Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine le remarqua. +Qu’imagina-t-elle? Je ne sais, mais elle perdit de son assurance. +J’avais déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis comme si rien +n’était plus naturel que sa visite. Je lui pris la main, je la gardai, +je lui parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un trouble voluptueux à +voir la femme que j’avais aimée, que j’aimais encore, dans le secret de +mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je l’accompagnai à la porte, je +passai mon bras autour de sa taille, mais comme eût pu le faire un frère +à sa sœur. + +Je pensai à elle deux ou trois fois pendant le dîner en face de Mme +V..., et même un peu plus tard. + +Moins d’une semaine après, Madeleine réapparut. Mme V... avait déjeuné +chez moi ce même jour. Il devenait périlleux de les recevoir toutes deux +rue de Commailles. Je donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le thé +moi-même sans permettre à ma vieille bonne de nous déranger. Madeleine +me suivait des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais tendre. Elle +avait l’illusion qu’elle se mêlait de nouveau à ma vie, elle était +heureuse. + +Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit une petite bergère basse +qu’avait élue quelques heures plus tôt Mme V... Le hasard qui +rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace mes deux amies me fit +sentir combien Madeleine m’était la plus chère. Je pris un coussin et +m’assis près d’elle. Comme nous causions, mon attention fut attirée par +son pied, chaussé d’un soulier découvert sur un bas de soie qui laissait +voir la chair. L’envie me vint de poser ma main sur ce pied. J’y +résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir été contrariée, et me +harcela. Il me semblait que je m’affirmerais ainsi toujours maître de +Madeleine qui était mienne, après tout, et à qui j’avais accordé +seulement de brèves vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais +rien encore, mais je montrerais par là que mes droits n’étaient pas +prescrits. Ce raisonnement était d’une rigueur telle que j’y cédai +aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la main et la mis sur le pied +de Madeleine. + +Ce geste inattendu la surprit, mais, chose curieuse, elle ne retira pas +son pied, elle ne me demanda pas d’enlever ma main, elle fit comme si +rien ne s’était passé. Elle croyait peut-être que nous nous étions +rencontrés involontairement, qu’emporté par la chaleur de la discussion +je ne m’en étais pas aperçu, qu’une remarque donnerait de l’importance à +ma méprise, que le moindre mot nous placerait l’un et l’autre dans une +fausse situation et que, sans paraître prendre garde à cet incident, il +était préférable d’attendre en feignant l’indifférence que je retirasse +ma main. + +Le contact établi entre Madeleine et moi se prolongea ainsi bien plus +que je ne l’avais prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui se +fuient, le moindre rappel de la chair se fait entendre fortement. Le +sang de Madeleine battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux me +prit de la posséder. Un instant j’hésitai, me demandant si elle +partageait mon désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils pas +encore éveillés. Peut-être acceptait-elle comme dénué de signification +ce qui était devenu pour moi la plus raffinée des caresses. Peu importe, +ma main allait remonter le long de sa jambe lorsque, d’un mouvement +brusque, elle retira son pied. + +Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi, elle voulait parler et n’y +arrivait pas. Elle froissait dans sa main un petit mouchoir de soie +bleue. Je le reconnus; il appartenait à Mme V... Madeleine l’examinait, +en respirait le parfum comme s’il allait lui apporter des renseignements +sur celle qui l’avait laissé là... Puis elle le jeta vivement loin +d’elle, disant: + +--Quel dégoût! + +Elle se leva, fit quelques pas vers la porte. Si je l’avais laissée +sortir, elle serait partie sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle +brûlât de m’accabler de son mépris et de sa colère. Elle s’arrêta donc, +espérant que je lui fournirais l’occasion de parler. J’étais très jeune, +je perdis la tête; la vue de sa douleur m’émut; je ne supportais pas +l’idée qu’elle s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée, que +lui arriverait-il? elle se ferait écraser;... la rue du Bac menait à la +Seine,... je ne la reverrais jamais!... Je courus à elle et la retins. + +Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au milieu de la +chambre. Alors elle éclata, j’entendis les reproches les plus violents, +les plus amers dont une femme hors d’elle-même peut vous accabler en +telle occasion. Était-ce Madeleine qui parlait? Hélas! la fureur ramène +nos amoureuses à une commune mesure dans l’absurde et dans +l’incohérence. Ce qui lui tenait le plus à cœur était que je recevais +cette «créature» dans l’appartement où elle, Madeleine, était venue, où +elle venait encore. J’étais donc sans vergogne, comme tous les hommes. +Et moi, à qui elle avait tout sacrifié, pour qui elle avait failli +perdre son âme, je lui donnais pour remplaçante une fille! Seule, une +fille avait un mouchoir de soie si violemment parfumé!... Elle retourna +au mot remplaçante. Était-ce une remplaçante? Ne l’avais-je peut-être +pas eue avant elle, Madeleine? en même temps qu’elle, Madeleine?... +Arrivée à ce point de son discours et se représentant de si noires +trahisons, elle fondit en larmes et devint pareille à une pauvre petite +fille malheureuse, secouée par la douleur et qui ne demande qu’à être +consolée. + +Je m’y employai de mon mieux, mais je ne pus user du remède le plus +approprié, c’est-à-dire la prendre dans mes bras, car, lorsque je +l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus réduit à la raisonner, à +lui dire avec douceur un mélange de choses tendres et sensées, à +l’assurer par mille serments que je n’avais jamais aimé qu’elle, qu’elle +tiendrait dans ma vie une place unique, que je ne m’étais résolu à +«cela» (impossible de risquer le mot maîtresse) que parce qu’elle m’en +avait supplié et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre moyen de +salut, que j’étais prêt à y renoncer sur le champ pour peu qu’elle me le +demandât, que cela ne me coûterait rien, que je quitterais Paris si elle +le voulait. Je réussis à la calmer. Elle m’écouta, elle me crut et, +lorsqu’elle partit, la blessure qui la faisait souffrir encore n’était +plus empoisonnée. + +Je restai étourdi par la violence de cette scène. A la réflexion, je +pensai qu’il était inévitable que Madeleine apprît un jour l’existence +d’une Mme V... ou X... Elle avait chancelé sous le choc. Elle +reprendrait son équilibre et finirait par accepter une situation qu’elle +avait elle-même créée. + +Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire? De cette journée +dramatique, un souvenir effaçait presque tous les autres, celui du désir +impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine. Sans l’incident du +mouchoir, je la prenais de gré ou de force. J’avais rêvé effusions du +cœur, commerce tendre des âmes. J’étais loin de compte. Que faire +maintenant? Dans mon trouble, je multipliai les rendez-vous avec Mme +V..., espérant y trouver l’apaisement. Mes sens ne prirent pas le +change. Je ne cessai de désirer Madeleine. + +Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas. Elle n’était pas rue du +Cherche-Midi quand je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne +pouvait me recevoir. Je m’inquiétai; je supposai le pire. A mon tour, je +devins nerveux, agité; je dormais mal. + +Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en apparence tout au moins, +calme et résignée. Mais elle s’alarma de la mine que j’avais. Étais-je +malade? Il fallait me soigner, et sans retard. Connaissant son grand +cœur, je me gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement, elle ne +pensait plus qu’à moi. Finalement elle me fit part, devant son mari, +d’un beau projet qu’elle avait conçu. + +Sa fille se remettait à peine d’une bronchite. Les Sées passeraient +Pentecôte prochaine à Orville, ils m’invitaient à les accompagner. +Charles me ramènerait à Paris le mardi; elle ne rentrerait qu’après le +dimanche de la Trinité. La chère créature se promettait de ces courtes +vacances mille félicités innocentes, promenades matinales le long des +prés couverts de rosée, goûter dans les fermes, ô le bon lait tout frais +tiré! soleil sur la plage pour me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle +était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de la rue de Commailles. +J’acceptai sans me faire prier. + + * * * * * + +Nous arrivâmes à Orville au milieu de l’après-midi. Bientôt, la petite +Geneviève s’endormit sur les genoux de sa grand’mère; Charles de Sées +causait agriculture avec M. de Clairville; la pipe à la bouche, ils +allèrent jusqu’à la ferme. + +Madeleine montrait un visage apaisé. Elle me souriait et je ne lisais +dans ses yeux que bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin de +Paris, du matin au soir, était-il un bonheur plus grand? Elle se sentait +en pleine sécurité, et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta d’aller +avec moi à la rencontre de son père et de son mari. + +Nous traversions des prés fraîchement coupés; une fine odeur de thym et +de menthe se mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute la journée +au soleil. La beauté de la lumière, le changement si complet de décor +nous avaient comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions nos chagrins +récents, nous n’étions plus que deux êtres jeunes et aimants qui se +promènent au crépuscule dans la campagne. Nous causions de je ne sais +quoi; les mots que nous disions avaient, certes, moins de sens que le +murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit elle soufflait de la mer +dont elle nous apportait la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur +tiède sommeil diurne et agitaient lentement leurs branches. A cette +heure autrefois les peupliers en bordure de notre parc chuchotaient de +toutes leurs feuilles dorées par les derniers rayons du couchant et je +me répétais alors ces vers magnifiques: + + O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage, + O vent sonore et frais qui troublait le feuillage, + Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein + Agitait les replis de leur robe de lin. + +Je regardai Madeleine; l’air jouait avec l’écharpe légère qui couvrait +sa poitrine. Ces vers me revinrent à la mémoire; je les lui récitai. La +juste cadence des mots, leur musique l’émurent, et aussi, sans doute, ma +voix et l’accent que j’y mis. + +M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient pas à la ferme. Nous +rentrâmes, rêvant plus que parlant, indifférents au chemin que nous +suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient sur la prairie. Le +hasard,--ou quelque attraction secrète--conduisit nos pas. Ils nous +menèrent au bouquet de hêtres où nous nous étions assis l’an dernier en +un jour pareil à celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot de +souvenirs nous assaillit avec une telle violence que nous nous +arrêtâmes. Les yeux baissés, je me laissai emporter vers un passé si +récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un cœur douloureux, je refis +les étapes trop vite parcourues: la plage où elle cherchait la trace de +mes baisers sur les joues de sa fille, l’heure enfin où, sous ces mêmes +branches, mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, puis la +séparation. Ah! je m’étais trompé en croyant que je pourrais si +facilement me priver d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi; +une force supérieure me l’avait ravie; je ne la verrais plus défaillante +de plaisir entre mes bras. Je restais accablé sous de telles pensées. + +Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, pâle, perdue en elle-même. +Sentant le poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne pouvais parler. +Deux mots pourtant vinrent expirer sur mes lèvres: + +--Jamais plus! + +Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent des résonnances profondes +et fortes, car elle frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme moi à +évoquer les mêmes images. Je m’approchai, tremblant d’émotion. + +--Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton pitoyable, je ne suis pas si +forte que vous le croyez. + + * * * * * + +Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue du voyage et monta chez +elle. Je me couchai de bonne heure, mais les mots qu’elle avait dits +chassaient le sommeil. Elle était dans un lit voisin, réveillée elle +aussi, tendue vers moi de tout son être en révolte; puis elle +se levait et s’agenouillait pour prier longuement comme à +Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église sombre, je respirai l’odeur +d’un parfum profane mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis enfin, il +faisait clair déjà. + +Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous asseyions à peine à déjeuner +qu’on apporta un télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec lequel il +était peu lié venait de mourir dans une propriété près de Laigle. Il ne +laissait pas d’enfants et l’on demandait son neveu pour les formalités +légales. M. de Sées ne reviendrait que le lundi matin. Je décidai +aussitôt de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine et Charles +lui-même protestèrent. Pourquoi les priver de ma présence à cause du +bref voyage de M. de Sées? Ils ne l’entendaient pas ainsi. Je leur avais +promis trois jours; ils ne me tenaient pas quitte à moins. Je remarquai +que Madeleine se bornait à appuyer très faiblement les objurgations des +siens. Je me laissai pourtant convaincre. L’après-midi j’accompagnai +Charles jusqu’à Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, je +flânai dans la vieille ville et devant la tapisserie de Guillaume le +Conquérant. Je regagnai Orville à pied. + +Une irritation sourde m’empêchait de sentir ma lassitude. Madeleine +semblait plus morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, comme je me +détournais d’elle, je vis qu’elle me suivait des yeux. Elle ne prit +aucune part à la conversation pendant le repas. Par une saute d’humeur +que je ne m’expliquai point, je fus assez brillant et amusai les +Clairville. Mais dans tout ce que je disais de général, il y avait une +pointe secrète qui ne pouvait être sentie que par Madeleine, et sentie à +la façon d’un aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense de moi-même +par un grand abattement après le dîner. La soirée, heureusement, fut +brève, on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes laissés un instant en +tête à tête. Madeleine me dit avec timidité: + +--Vous avez l’air fatigué, Philippe. + +--Cela n’a pas d’importance, répondis-je en haussant les épaules. + +J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à bout de nerfs et continuai +sèchement: + +--Vous auriez mieux fait de me laisser partir. + +--Je vous demande pardon, dit-elle humblement, d’une voix si faible que +je l’entendis à peine. + +Mme de Clairville rentrait. Peu après, nous nous séparions. + +Je redoutais la solitude de ma chambre, et non sans raison. Dès que j’y +fus enfermé, une tempête se déchaîna en moi. La volonté de Madeleine, et +sa volonté seule, créait une situation absurde. Quoi, nous étions tous +deux dans cette maison, libres pour une fois, et nous ne passions pas la +nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous hâtifs de Paris où l’on a à peine +le temps de se déshabiller, où l’on se prend montre en main, elle +pouvait s’endormir et se réveiller sous mes baisers, me prodiguer les +siens, sentir même dans son sommeil mon corps contre son corps, et elle +ne venait pas! Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait si +facilement!... + +Et si j’allais la surprendre? Elle serait à ma merci. Pour descendre +chez elle, un escalier de bois... Il craquerait. Ses parents, vieilles +gens au sommeil léger, se réveilleraient... Un scandale! + +J’étais hors de moi de désir et de fureur. Je poussais les volets, +j’avais besoin d’air pur. Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de +son souffle puissant. J’entendais le froissement des branches agitées +dans le bois voisin et le cri d’amour mélancolique et flûté d’un crapaud +au bord d’une mare. Le calme de la campagne nocturne m’apaisa. + +Je fermai les volets et me préparai à me coucher. Il était près de +minuit. Refoulant les images et les idées qui m’avaient obsédé, il +fallait dormir... Un craquement du parquet devant ma chambre me rendit +la fièvre. Ah! ah! Madeleine venait enfin! Je savais bien que rien ne la +retiendrait! Il était, parbleu, impossible qu’elle ne vînt pas... D’un +bond, je fus à la porte et l’ouvris... L’obscurité, rien..., j’attendis +encore. Me serais-je trompé sur Madeleine? Étais-je assez fou pour +croire qu’elle m’aimait au point de risquer quelque chose pour moi?... +Je rentrai dans la chambre et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier +sursaut d’espérance si vite déçue m’avait brisé. Je restais sans force. +Dans l’engourdissement qui me gagnait, j’entendis un grincement de gond, +ah! si léger que d’abord on pouvait s’y méprendre. Mais non, il se +prolongeait, il emplissait la maison. Une porte s’ouvrait!... Je courus +à la mienne et, debout, frémissant, je me mis à écouter comme seul un +amant attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne vivais plus que par les +oreilles... Et d’abord le silence, un siècle de silence, les années +s’accumulaient sur moi... puis, soudain, comme au commandement d’un chef +d’orchestre invisible, le bruit d’une marche d’escalier qui gémit sous +la pression d’un pied, car il n’y a pas d’erreur possible, une feuille +de parquet qui joue sous l’influence de la température ne rend pas le +même son qu’une marche d’escalier sur laquelle un pied, même avec mille +précautions, même déchaussé, se pose. Ce bruit me parut vibrer si fort +que je vis du coup maîtres et domestiques alarmés se précipiter hors de +leurs chambres en criant: «Au voleur!...» Rien, une nouvelle onde de +silence interminable; j’étais un vieillard!... je retombai dans mon +fauteuil... Un craquement, tout proche, me rendit la jeunesse. Mais il +m’était impossible de bouger; je n’entendais plus maintenant que le +battement précipité de mon cœur. + +Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de l’ombre, Madeleine apparut, en +peignoir, les cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait un peu, son +visage avait une gravité qui me frappa. Elle vint à moi, mit ses bras +autour de mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, elle dit: + +--Je mourais loin de toi! + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Je me réveillai en sursaut. Quelle heure était-il?... Madeleine dormait, +à moitié couchée sur moi, la bouche près de la mienne, comme si le +sommeil l’avait surprise au milieu d’un baiser. Dans la demi-obscurité, +je voyais l’arc de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine jour. +A travers les rideaux, de la clarté filtrait. Je me levai doucement et, +ne voulant pas frotter une allumette pour allumer la lampe, j’allai à la +fenêtre et entr’ouvris les volets. + +Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait la rosée; le vent +était tombé; le soleil devait être au ras de l’horizon, mais caché par +une ondulation du terrain; tout était paix et calme dans la campagne +silencieuse. Je regardai la pendule, elle marquait quatre heures. + +Je me retournai vers le lit. La chemise de Madeleine avait glissé, +laissant l’épaule et le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi et +digne d’être aimée! L’amour l’avait portée jusqu’à ma chambre. J’oubliai +nos âpres combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. Elle +m’appartenait tout entière; purifiée au feu de la passion, elle n’avait +jamais été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait jamais qu’à moi. +Je ne pensais qu’à la douceur de nos étreintes, qu’à jouir d’elle +encore; la nuit n’était pas finie; j’avais soif de ses baisers. Je me +penchai sur son sein et y posai ma bouche. Elle dormait si profondément +qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris dans mes bras. + +--Mon amour, dis-je, c’est moi! + +Engourdie, les yeux clos, flottant entre la veille et le sommeil, elle +m’enlaça, et ses lèvres, ah! certes, elles n’étaient pas réveillées! +balbutièrent un mot jailli de l’inconscient d’elle-même, d’habitudes +empreintes en sa chair par sept années de vie conjugale, un mot qui me +glaça: + +--Charles! + +Je me relevai brusquement et la repoussai. Elle retomba sur l’oreiller, +et, innocente de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. Je restai +immobile, les yeux fixes. D’un mot que je ne pouvais même pas lui +reprocher, elle m’éloignait de cent lieues. Pour se défaire de moi, elle +avait accumulé les arguments les plus touchants; ses supplications et +ses larmes étaient demeurées sans effet; je l’avais poursuivie, je +l’avais eue. Elle avait appelé Dieu à son secours. Il n’était pas +nécessaire d’aller si haut et de se donner tant de mal. Une arme plus +efficace était sous sa main, mais interdite. Au moment du plus grand +péril, Madeleine instinctivement s’en emparait et, sans le vouloir, me +portait un coup mortel. Un seul nom suffit pour me rappeler qu’elle +était à un autre et que ma possession d’elle ne serait jamais que +précaire et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de sophismes, +j’avais interprété à ma guise le peu que je savais des rapports existant +entre elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais +aimé! Eh! qu’importe! C’était lui--Charles!--qui l’avait faite femme. +Elle n’avait connu, ou subi, que ses caresses et lorsque, plus qu’à +moitié endormie, elle sentait une bouche sur son sein, c’était le nom de +son mari qui lui montait aux lèvres. + +Je me répétais machinalement: «Impossible! impossible!» Aucune +explication ne devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine +maintenant? que lui dire? Il n’y avait qu’à fuir sans attendre un jour. +Cette idée devint si forte que je me levai et commençai à m’habiller. +Allais-je vraiment sortir de cette maison à la minute? Je m’arrêtai. +Sans plus réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine n’avait +pas bougé. + +Un rayon de soleil presque horizontal franchit la fenêtre. + +J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce qui se passerait. Quel +démon avait jeté ce nom dans la nuit? Tout arrivait en vertu de forces +obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles me chassaient +d’Orville; je n’opposais aucune résistance, je ne me plaignais pas, je +partais. + +Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai au profit de Madeleine. +J’avais le cœur serré en songeant à elle. Que penserait-elle de mon +départ dont je lui cacherais la cause?... Puis je me détachai du présent +et notre situation m’apparut comme si, des années s’étant écoulées, j’en +raisonnais à distance. Qu’attendre de plus d’un amour condamné à la +mort? Il était brusquement tranché par le couperet de la guillotine, +mais il avait porté tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le +devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et son Dieu, des jours un +peu gris, un peu ternes, où passerait parfois, tel un éclair qui déchire +la nue, le souvenir éblouissant de son péché. + +Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur moi-même. Je me raidis, +j’étais décidé à ne pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à +Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort avait été de lui demander +un bonheur qu’elle ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif et +jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme mariée? Si douloureuse que fût +l’épreuve, il fallait en charger mes seules épaules et ne pas gémir sous +le faix. + +Je tâchais ainsi--mais y réussissais-je?--de m’endurcir, lorsqu’un +soupir presque enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine se réveillait +dans un désordre charmant, rejetait en arrière ses cheveux défaits, +remontait la chemise qui, glissant, l’avait laissée demi-nue, rentrait +sous le drap une jambe qui sortait du lit. Souriante et un peu honteuse, +elle se redressa. + +--Philippe, dit-elle. + +Je la vis heureuse, confiante, parée des grâces de l’amour et pourtant +avec un rien de confusion dans son regard qui cherchait le mien. +Chassant mes soucis amers, je me penchai vers elle. Elle me prit dans +ses bras et, soudain détendu à la tiédeur de son sein, je sentis mes +yeux se gonfler de larmes. Une d’elles glissa le long de ma joue et +tomba sur l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, qu’après tant +d’épreuves j’étais ému jusqu’à pleurer de joie. Fière de mon amour, elle +me caressait. + +--Comme tu m’aimes! dit-elle. Je t’aime aussi. + +Nous restions accolés, presque fondus de tendresse. Pourtant je la +tenais pour la dernière fois serrée sur mon cœur et cette pensée +déchirante me la rendait plus chère encore, m’attachait plus étroitement +à elle, car en ce moment le bonheur et la misère se mêlaient en moi de +telle façon que je n’en pouvais discerner les fils inextricablement +noués. Je la couvrais de baisers dont je ne savais si c’était ceux que +l’on échange, un mouchoir à la main, quand on se dit adieu, ou ceux que +la passion prodigue à une maîtresse adorée. + +Le bruit d’un volet claquant contre le mur mit fin à nos transports. + +Madeleine sursauta. + +--Quelle heure est-il? demanda-t-elle. + +L’horloge du village répondit en sonnant six coups. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Nous nous retrouvâmes à la messe de dix heures. Madeleine ne leva pas +les yeux sur moi. Après le déjeuner où le malaise entre nous était si +visible que M. et Mme de Clairville eux-mêmes le perçurent, je proposai +par politesse, et certain d’être refusé, une promenade à pied. Je passai +mon après-midi à arpenter les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin. +Orville m’était devenu insupportable. Je ne pensais qu’à fuir avant que +M. de Sées rentrât. Je regagnai la maison tard dans l’après-midi, recru +de chagrin et de fatigue. Je vis Madeleine seule un instant et j’eus +soin de lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. Je lui dis que +je jugeais préférable de m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres +raisons que les miennes, elle m’approuva et se chargea d’expliquer mon +départ à ses parents et à son mari. + +Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs qui m’emmenait à Bayeux +sortait de la cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait une +écharpe en signe d’adieu. Elle essayait de sourire. Aurait-elle pu +retenir ses larmes si elle avait su que je la quittais pour toujours? + +A Paris, je me rendis au ministère des affaires étrangères où je faisais +depuis trois ans un stage. Un poste était vacant à Constantinople. Je +l’obtins. Mes affaires personnelles furent rapidement réglées. + +Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à Orville. Je lui écrivis +pour lui dire ma décision. Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots +que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. Il me suffit de +laisser parler mon cœur encore plein d’elle. + +Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le train pour Marseille, porte +de l’Orient. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +Cependant que je réglais ainsi le cours extérieur de ma vie, je restais +en moi-même blessé et douloureux. A Paris pendant les trois semaines qui +suivirent la fatale nuit d’Orville, je me tâtais anxieusement pour +circonscrire l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des précautions +inouïes comme un malade qui sait que, s’il fait tel geste, il réveillera +un mal aigu, mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais pas. +J’explorais la région neutre où je pouvais me mouvoir sans risques. +L’ayant reconnue, je décidai de ne point sortir de cette zone indolore: +«De quoi s’agit-il, en somme? me disais-je. De ne pas penser à +Madeleine? N’est-ce pas une question de volonté? Ne puis-je l’exercer +efficacement? Si Madeleine se présente à mon esprit, chassons-la, quel +que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, quelles que soient les +ruses qu’elle imagine pour me demander audience. En ce moment, elle +n’est pas mon amie; elle ne reviendra près de moi que pour me +tourmenter; avec elle il n’est point de repos.» + +Il fallait donc ne pas me perdre dans les rêveries sentimentales où se +plaisent--et s’empoisonnent--les amants malheureux. Je déployais une +énergie incroyable à fuir Madeleine. Où qu’elle se montrât, je lui +tournai le dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. Tous les +moyens m’étaient bons pour me distraire. Je fis de la culture physique, +des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur mon torse. Hélas! lorsque +j’étais à demi nu, les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse, +me regardait. Je m’occupai de mes affaires, je dressai des comptes, je +vécus parmi les chiffres. Le total des additions donnait immuablement +Madeleine. + +Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai audacieusement un parti +opposé. Je me contraignis à ne penser à rien autre et à la voir +seulement comme la femme de son mari. Je croyais pouvoir me détacher +d’elle par l’évoquer en des postures dégoûtantes. «Le jaloux... est +obligé à joindre en son esprit l’image de la femme qu’il aime aux +parties honteuses et aux excréments d’un autre...» dit Spinoza. + +Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me dépris point de Madeleine. +Pourtant dans les crises les pires de ma passion, j’eus la force de +résister aux montées subites de désir qui me poussaient à la rejoindre à +Orville où elle était toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais; +cela au moins je le voyais clairement. + +Au moment de partir j’étais au comble du désespoir. Je n’attendais plus +ma guérison que d’un changement complet de décor et d’habitudes. Y +avait-il encore pour moi un baume en Arabie? + +Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. A peine le pied sur le +bateau, je sentis que commençait une existence nouvelle. Tout me +plaisait, l’agitation du port, le bruit des camions retentissants, les +sifflets, la lumière éblouissante, la légèreté de l’air, sa +transparence, l’azur des flots et du ciel, et même la chaleur d’un midi +méridional tempérée par la brise marine. Mille petits drapeaux préparés +pour le 14 juillet claquaient au vent. Je m’étonnais d’avoir pu vivre +jusqu’ici sous les cieux gris du nord; en les quittant, je laissais +derrière moi, bagage inutile, les années passées, leurs tristesses, +leurs soucis. Ce beau bateau qui filait vers le Levant emportait un être +ardent et fier que rien, désormais, ne pourrait humilier. + +C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé au bastingage, je regardais +les maisons serrées de Marseille, ses monuments, ses jardins fuir à +l’horizon. Déjà le bateau cherchait son équilibre sur la houle régulière +qui venait du large; de petites vagues écumeuses couraient le long de +ses flancs noirs. Des souvenirs classiques hantaient mon esprit. +Entendrai-je chanter les sirènes? Ah! j’étais décidé à ne pas me couler +de la cire dans les oreilles, à ne pas me faire attacher au mât du +navire. + +A cet instant une voix féminine, pleine et riche, prononça mon nom à +quelques pas. Je me retournai vivement. + +Une jeune fille était là, grande, mince, le teint ambré, l’expression +grave et douce à la fois. Qui était-ce? Aussitôt, je trouvai. L’ovale du +visage, les yeux étroits, les longs sourcils arqués: + +«Isabelle! m’écriai-je. Et pourtant combien changée d’elle-même!» + +C’était, en effet, Mlle Saint-Aignan, que je n’avais pas revue depuis +deux ans au moins. Je lui tendis la main et, d’un mouvement rapide, +joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche autour de sa taille comme +si j’avais peur qu’elle ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le +fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais quittée, elle était une +enfant fermée et sauvage. Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune +fille qu’elle était devenue, une amie? Comment savais-je tout de suite, +sans un mot échangé, que les liens anciens, plus solides que je ne le +croyais, loin de se rompre avaient pris de la force pendant l’absence? +Et ce ne fut pas la seule chose que j’appris en un espace de temps si +bref. Je m’aperçus que la solitude où j’avais vécu récemment, à laquelle +je m’étais condamné, que je croyais bonne et salutaire, me faisait +horreur, que je n’étais pas destiné à être malheureux et à nourrir des +pensées sombres. Un coup d’œil suffit à dissiper les nuées tristes dont +je m’entourais. Le soleil n’emplissait-il pas le ciel? N’avais-je pas +près de moi une fille souriante? Tout cela en une seconde. On assure que +l’homme qui va mourir voit en aussi peu de temps la longue suite des +jours qu’il a vécus défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas mourir, +mais peut-être dans un regard vis-je toute ma vie à venir... + +Cependant mon bras gauche restait autour de la taille d’Isabelle. +L’absence de préméditation, l’ingénuité, pouvaient seules excuser ce +geste. Elle le comprit, elle se dégagea non pas brusquement, mais avec +lenteur. Ainsi à la minute où nous nous retrouvions, nous nous montrions +capables d’agir dans des circonstances délicates, et sans nous être +concertés, en parfaite harmonie. Il y eut un instant de silence, puis +commença une vive conversation à bâtons rompus. Que d’événements, petits +et grands, durant une si longue séparation! A nous entendre, à voir +l’intérêt que nous prenions à nos bavardages, il semblait que nous +eussions à nous en raconter pour toute la traversée. Cependant je ne +cessais d’examiner Isabelle, et avec quel sérieux! C’était à croire que +je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien me plaisait l’éclat +répandu sur ce visage, sa pureté, sa fraîcheur rayonnante! Et je faisais +peu à peu une merveilleuse découverte: cet éclat, cette fraîcheur, cette +pureté ne pouvaient émaner que d’une jeune fille, ils lui appartenaient +en propre, ils étaient comme la fleur de son corps intact. Je sentais +que seul a du prix ce qui n’a été touché par personne et que le plus +rare, le plus beau présent qu’une femme puisse offrir à un homme est sa +virginité. Le souvenir me traversa, à la façon d’un coup de poignard, de +la nuit où, évoquée par deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre de +mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers de la femme que j’aimais. + + * * * * * + +Mme Saint-Aignan et sa fille allaient passer le reste de l’été et +l’automne à Constantinople où les appelaient le soin de leurs affaires +et leur plaisir. Mme Saint-Aignan qui supportait mal la mer ne sortait +pas de sa couchette. + +Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions point. L’aube nous +trouvait sur le pont que les matelots lavaient à grande eau et les nuits +étaient si douces que nous ne nous décidions pas à regagner nos cabines. +Nous longeâmes la Sicile; puis la mer Ionienne agitée nous berça. Le +lendemain, au petit jour, nous étions ensemble pour voir surgir des +nuées du levant et des flots gris la masse rocheuse du cap Matapan. +Isabelle, dont la culture était peu livresque et en avait à mes yeux +plus de charme, ne partageait que par sympathie l’émotion qu’éveillait +en moi l’idée de débarquer en Grèce. + +Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle me dit: + +--Constantinople est plus beau! + +Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. Une lumière ambrée et légère +baignait les marbres des temples, les pierres écroulées à leur pied et, +au loin, les pentes violettes du Lycabète. Isabelle préféra +l’Érechthéion au Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le corps +plein, la tête petite aux cheveux ondulés, ne figurait-elle pas une +vivante cariatide? Les Niké du petit musée l’arrêtèrent: + +--Elles ont des bras ronds, gros, bien en chair. Ce sont de fortes +filles de la campagne. Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas l’âme +paysanne. + +A Smyrne, premier contact avec l’Orient, Isabelle eut la coquetterie de +paraître voilée presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle arriva +sur le pont où je l’attendais, je surpris un peu d’inquiétude dans son +regard. La trouvais-je à mon goût? Voilà la seule question qui la +préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle pour me faire comprendre, sans oser +me le dire, qu’elle désirait me plaire. + +Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des marchands accroupis au seuil de +leur boutique nous offraient des colliers d’ambre, des étoffes lamées, +des tapis. Une odeur d’épices emplissait l’allée couverte. Par une porte +donnant sur la campagne, des chameaux mélancoliques, roux et désabusés, +montrèrent leur cou pelé et leurs longues dents jaunes. + +Des plaisirs variés et purs, un beau décor changeant, la présence +continue d’Isabelle, je souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. Aucun +retour offensif du passé; j’étais guéri. Si je pensais à Madeleine, +c’était sans amertume. Déjà cet amour participait à la grandeur et à la +sérénité des choses mortes. Je ne disais plus: «Si...» Il était un tout +auquel je ne pouvais rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer. +Mes souffrances m’avaient accouché de mon être véritable. Elles étaient +les étapes douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. Grâce à +elles, je n’ignorais plus où chercher le bonheur. Celui que je goûtais +aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je pas aux pleurs versés +dans les bras de Madeleine? + +Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité et un naturel qu’on +aurait peine à imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de +dissimulation était aussi éloignée de l’esprit d’Isabelle que du mien. +Pourquoi aurait-elle cherché à jouer un personnage puisqu’à l’instant où +elle m’était apparue elle m’avait séduit en étant elle-même? Pourquoi +aurais-je dressé des plans pour conquérir un cœur qui ne se défendait +pas? Notre entente, nous n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par des +mots, nous en jouissions comme du ciel et de l’air. Nous ne parlions pas +de l’avenir, nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions qu’à nous +connaître plus complètement. Il semblait que la tâche fût infinie à voir +l’ardeur que nous y apportions. Et pourtant ce que nous avions à +apprendre ainsi était secondaire, car la seule chose qui importât, nous +la savions depuis longtemps déjà sans nous la dire. Elle nous avait été +révélée à la minute où nous nous étions retrouvés. Rien n’était capable +d’altérer la certitude que nous avions gagnée alors. Nous savions que +nous serions l’un à l’autre... + +Parfois nous causions sérieusement, de Constantinople et de la vie qu’y +menaient, non les Européens mais les Turcs. Dans son langage où les +choses graves et les choses légères s’entremêlaient d’une façon +charmante, Isabelle me disait qu’elle trouvait honorable pour une femme +de ne connaître et de n’aimer qu’un homme: «Je n’en demande pas +davantage», ajoutait-elle en souriant. Elle parlait un peu le turc et me +donnait des leçons avec une application incroyable, comme s’il était +vraiment utile pour ma carrière que je l’apprisse. + +Puis soudain, nous redevenions des enfants. Ce n’étaient que jeux, +devinettes, énigmes, rébus, marelle, courses à cloche-pied, shuffle +board. Isabelle était adroite. En un exercice, je triomphais, car +j’étais seul compétiteur. Je me laissais descendre en tournant, les +jambes relevées à angle droit, le long d’une de ces colonnettes minces, +en cuivre, qui soutenaient le pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un +clown, assis à terre après m’être dévidé autour de la colonnette. +L’admiration, l’envie et le rire se disputaient Isabelle ébahie. Le rire +l’emportait. + +On conçoit que lorsque Mme Saint-Aignan nous rejoignit à l’entrée de la +mer de Marmara ces folies ne furent plus de mise. + +Du reste nous touchions au terme du voyage. Vers la fin de l’après-midi, +nous nous penchâmes, Isabelle et moi, à l’avant du bateau pour voir le +ciel s’embrumer à l’orient. Des poussières grises étaient suspendues +au-dessus de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, elles se +dorèrent dans les rayons du soleil. Une coupole, puis d’autres se +montrèrent et les pointes blanches effilées des minarets montant comme +un cri vers le ciel. Une double ville immense, désordonnée, apparut sur +des collines entre lesquelles coulait un fleuve aux flots bleus. Mille +fenêtres s’illuminèrent aux feux du couchant. Les noirs cyprès des +cimetières fusaient au milieu des maisons basses; des terrasses +surplombaient la Corne d’Or; des palais, des jardins descendaient +jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore était couvert de paquebots et de +barques, le vent enflait les voiles, déchirait les panaches de fumée et +nous les apportait avec les appels rauques des sirènes. Je sentis frémir +dans la mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. Nous étions à +Constantinople. + +Six semaines plus tard--il n’y avait pas trois mois que j’avais quitté +Orville--notre mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade de +France. + + * * * * * + +Un homme aime une femme et l’attire à lui. Préparée au bonheur, elle +sait où elle va. Mais Isabelle ignorante!... Riche de cent expériences, +à quoi me servaient-elles? J’avais en face de moi une fille chaste et +vierge! J’étais son mari depuis quelques heures, j’allais être son +amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette ne m’avait rien appris. +Cédant tous deux à une poussée violente de l’instinct, Henriette avait +été heureuse en même temps que blessée. + +La nuit... Un couple pour la première fois enlacé, un corps qui tremble +et qu’on veut épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut contenir, les +mots tendres qui rassurent, les promesses, tout un balbutiement fervent +et mystérieux, puis le silence, un silence brusquement rompu!... Ah! je +n’oublierai jamais Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant +contre moi, ses joues humides de larmes, les baisers timides et +maladroits qu’elle me prodiguait. Je la gardai dans mes bras, +j’effleurais doucement cette chair sans histoire où aucun souvenir ne +s’éveillait sous ma main caressante. Isabelle était ma femme. Je +baignais dans la joie, une joie complexe et grave. J’apprenais enfin +pourquoi la nature a mis sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent +ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, ne doit être que le premier, +l’unique. Si non, incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit nuptial +m’avait montré la voie qui mène à la vie bienheureuse. Ce que je +pressentais depuis la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. Je me +penchai vers elle, je baisai son front pur. Vaincue par la fatigue, elle +dormait, la tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier +s’accordait aux mouvements de mon cœur et, le long du mien, son corps +s’allongeait désormais sans crainte. + + + + +II + + +Nous habitions sur la rive d’Asie. + +Nous avions trouvé, entre Tchoubouklou et Béikos, une maison turque +isolée au bord du Bosphore dans une position charmante. Mme Saint-Aignan +et ses amis avaient crié à la folie. Mais comment résister au désir de +quitter l’Europe? Isabelle y tenait plus que moi encore. Vivre en Asie, +fût-ce à un mille de Thérapia, était si tentant que nous n’hésitâmes +point. Nous ignorions les conséquences lointaines d’une décision en +apparence anodine. + +Notre maison était construite en bois au ras de l’eau; une seule grande +salle tenait tout le rez-de-chaussée du côté du Bosphore. Sur le jardin, +divisé en deux et clos de hauts murs, plusieurs pièces complétaient ce +que nous appelions le sélamlik. Au premier étage, l’appartement des +femmes, une série de petites chambres, regardait la côte d’Europe par +ses fenêtres artistement grillagées de bois. On ne pénétrait dans le +harem qu’avec difficulté. Il fallait franchir cinq portes dont la +seconde se fermait automatiquement quand on ouvrait la première, et +ainsi de suite. Ces précautions enchantaient Isabelle. + +--Tu vois, lui dis-je, que je pourrai t’enfermer maintenant. + +--Ah! répondit-elle, crois-tu qu’une fois derrière ces portes, j’aurai +jamais envie de m’échapper? + +Le harem avait son jardin et, dans le jardin, un pavillon pour les +servantes. Nous étions riches, en outre, d’un hamman et de communs où se +trouvaient la cuisine et le logement des serviteurs. + +Nous résolûmes de conserver ces sages divisions et de régler autant que +possible notre vie à la turque. Mais nous étions frileux et installâmes +partout de grands poêles de faïence russes achetés à un de mes collègues +qui rentrait à Saint-Pétersbourg. + +Nous avions l’ambition de ne pas introduire des meubles européens dans +notre yali, au moins dans la pièce du rez-de-chaussée où nous nous +tenions. Cela restreignait singulièrement notre choix et nous dûmes nous +borner à mettre le long des murs des divans chargés de coussins, et, +près des divans, les petites tables basses, rondes ou octogonales, +incrustées de nacre, d’écaille, ou d’ivoire, sur lesquelles les Turcs +posent leur tasse de café ou leur cigarette. + +Pour cette pièce, nous voulions des tapis anciens, seul et rare luxe de +l’Orient. Ces recherches nous firent courir Stamboul. Bientôt tous les +marchands et courtiers du vieux bazar et de Péra nous connurent. +C’étaient avec eux des conciliabules sans fin, des rendez-vous +mystérieux, des visites faites à des maisons perdues dans des quartiers +lointains. Nous prenions à cette chasse aux tapis un vif plaisir, nous +ne nous pressions pas d’acheter, la poursuite en elle-même avait son +prix. Chemin faisant, nous trouvions un beau morceau de velours +oriental, une soie brochée, une toile persane peinte à la cire où +brillaient des poussières de mica. Un arbre touffu y était représenté; à +son pied, deux lions s’affrontaient et des oiseaux jouaient au milieu de +ses mille fleurs blanches. Chaque matin, dès notre réveil, deux ou trois +barques attendaient devant notre maison. C’étaient des courtiers qui +nous apportaient quelques merveilles découvertes par eux, un tapis +yordès «sur lequel le sultan Mahomet II lui-même avait prié», un ispahan +miraculeusement conservé pour nous au fond d’un palais, et dont la +fraîcheur faisait dire au marchand: «Il est comme une jeune fille!», un +velours à personnages datant de Chah Abbas. Le yordès avait été refait +hier au bazar, l’ispahan n’avait pas un brin de laine qui fût ancien, le +velours n’était guère plus âgé que moi. Mais les histoires de ces hommes +ingénieux nous amusaient autant que celles des mille et une nuits. +Certains d’entre eux étaient si fins que, voyant le plaisir qu’Isabelle +avait à parler turc, ils affectaient de ne pas savoir le français. Nous +les écoutions en déjeunant dans la salle presque vide. Dès le printemps +les fenêtres étaient ouvertes et l’air frais qui venait du Bosphore +caressait nos pieds nus. + +L’hiver fut consacré aux soins de notre installation. L’été revenu, nous +connaissions déjà chaque place, chaque rue, chaque monument de Stamboul, +du château des sept tours au fond mystérieux d’Eyoub, des terrasses si +belles du vieux sérail aux ruines du palais de Constantin. Les mosquées +nous accueillaient, discrets visiteurs; dans tous les quartiers des +échoppes s’ouvraient où nous étions traités en amis. + +Avant la nuit, nous remontions le Bosphore en caïque, suivant les plis +et les replis de la rive d’Asie. Nous nous arrêtions à un village qui +paraissait tout entier construit sous le platane trois fois centenaire +qui l’abritait. Un proverbe dit: «Où le Turc a passé, l’herbe ne pousse +plus.» Ce proverbe doit avoir une origine arménienne; je n’avais vu +nulle part au monde de tels arbres. Un petit café était là, où l’eau +chauffait sur des braises. Le cafedgi, vieil homme à la longue barbe +blanche, nous recevait en souverains étrangers débarqués chez lui, +souverain comme nous. Nous ne rentrions que lorsque mille lumières +s’allumaient autour de Thérapia. Du fond de notre obscurité asiatique, +nous jouissions du feu d’artifice que l’on nous offrait. + +Notre vie s’arrangeait sans peine. J’allais à l’ambassade le matin par +le bateau qui touche à Galata vers onze heures. Souvent Isabelle venait +m’y chercher en caïque et nous déjeunions dans quelque restaurant turc +de Stamboul. Ou bien elle arrivait au milieu de l’après-midi et nous +regagnions Tchoubouklou par le chemin des écoliers. + +Au début, nos rapports avec les Européens se réglèrent simplement, nous +étions de jeunes mariés; on nous laissa tranquilles. Nous arrangions +notre maison; on ne vint pas nous voir. Nous eûmes ainsi huit ou dix +mois de répit où nous prîmes la délicieuse habitude d’être deux et de +nous suffire. Isabelle se nichait dans son bonheur et n’en voulait pas +bouger. Elle regardait la rive d’Europe, admirable spectacle, et se +félicitait chaque jour de n’y point habiter. Sa seule crainte était que +je trouvasse monotones les jours que nous passions ensemble. + +--Ne t’ennuieras-tu pas ici? disait-elle, je ne suis qu’une petite +fille, et ignorante. Saurai-je te garder? + +De tels propos emplissaient mon cœur de joie. Tout en Isabelle me +plaisait; je ne me lassais pas d’être heureux par elle, gaie ou +sérieuse, bavarde ou taciturne, aimante et tendre toujours, et mienne +absolument. + +A Tchoubouklou, elle s’habillait d’étoffes claires et éclatantes à la +façon des dames turques de jadis. Elle glissait ses pieds nus qu’elle +avait fort beaux dans des babouches. Et déjà lorsqu’il fallait mettre +une robe à l’européenne, des bas et se chausser pour sortir, elle +soupirait: + +--Tu ne m’aimeras pas ainsi, n’as-tu pas épousé une orientale? +Qu’attends-tu pour m’enfermer derrière les cinq portes du harem? + +Elle découvrit au vieux bazar une robe d’honneur boukhare ancienne, +d’une ampleur incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie au petit +point où sur un fond grenat s’enlevaient des bouquets de vives fleurs. +Elle m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets en fines +cordelettes tressées. J’endossai le khalat qui est le plus confortable +vêtement d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous harmonisions +ainsi avec la décoration de la grande pièce où nous habitions. Parfois +des touristes passaient devant nos fenêtres en canot à pétrole et nous +regardaient curieusement. + +--Ils nous prennent pour des Turcs, disait Isabelle enchantée. Mais ils +ignorent, ces nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais pas +voir. + +Sans sortir de chez elle, mais grâce à des relations--les relations, +c’étaient de vieilles femmes voilées qui entraient assez mystérieusement +par l’arrière du jardin--elle avait trouvé un cuisinier turc qu’on +appela, comme il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété d’un ou +deux garçons de cuisine, m’établit par raison démonstrative la vérité +d’une phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien connu. + +--Il n’y a que deux cuisines mères, la française et la turque. + +Le hadji-bachi avait cent et une manières, toutes excellentes, de +préparer les légumes et le riz, les œufs, la volaille, le poisson, +l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne pas nous faire manger +deux fois le même plat. + +Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait avec ses servantes dont le +nombre n’était pas exactement fixé. La première femme de chambre +répondait au nom de Souzidil, la seconde était Nilfer, les autres +restaient pour moi anonymes. Un jour, c’était une couturière qui dormait +à la maison, parce qu’il était trop difficile de rentrer chaque soir à +Constantinople. Elle finissait par loger chez nous. Peut-on se passer +d’une couturière? Et la couturière pouvait-elle travailler sans une +apprentie? + +Deux rameurs étaient attachés au service du caïque, qui aidaient aussi à +leurs moments perdus le jardinier. Un arménien, Agop, servait de valet +de chambre et de maître d’hôtel et se faisait seconder par un de ses +petits compatriotes, Onyk. Toutes les femmes habitaient soit les pièces +de derrière au premier étage, soit un pavillon élevé dans le jardin +dépendant du harem. + +Je donne ces détails bien qu’ils puissent paraître de peu d’intérêt, +mais, comme on le verra par la suite, ils ont leur importance et doivent +trouver leur place ici. Cependant le mécanisme d’une vie si différente +de celle que j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans effort. +J’avais été élevé en province par la plus sage des mères; à la maison, +où tout était calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance, nous +avions trois domestiques qui faisaient en quelque sorte partie de la +famille et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais je prenais les +habitudes de l’Orient ou, mieux, je m’y laissais aller mollement. Et +déjà, il me semblait difficile de recommencer un jour l’existence +étroite que l’on mène en Europe. J’aimais d’être entouré de nombreux +serviteurs, de voir passer à l’arrière-plan dans l’ombre du harem des +figures féminines dont je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes +ordres. + + * * * * * + +Mais, en face de nous, l’autre rive nous appelait. A la belle saison, +les villas et les hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous avions des +amis et des relations qui nous réclamaient; en outre, des visites +obligées, toujours remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes, me +plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment prolongée. Je voyais +que bientôt nous ne pourrions plus suivre le cours voluptueux et +paisible de nos heures asiatiques. + +Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi à des devoirs de +politesse. Isabelle en souffrit plus que moi qui avais conservé par mon +service à l’ambassade un contact avec les Européens. Une fois chez les +gens, elle montrait toute la bonne grâce possible, bien qu’elle fût +timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était un soupir de soulagement. +Notre installation excitait la curiosité. Nous vivions à la turque, +paraît-il. Avions-nous des esclaves? Nous nous étions meublés de la +façon la plus originale. + +On demandait à Isabelle quand on la trouvait à la maison. Elle +éludait.--Ne prendrait-elle pas un jour?--Plus tard, répondait-elle. La +seule idée d’avoir «un jour» dans notre yali était absurde. + +Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie +qui était de nouveau à Péra une invitation à dîner. Un refus était +difficile, quasi-impossible. Mais que de problèmes se posaient à la +pauvre Isabelle! Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait pas songer à +se rendre à Constantinople en caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher +à Péra! Drame! + +Nous avions déjà discuté l’achat d’un canot à pétrole. Isabelle y était +opposée; elle aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore à toute +allure dans l’odeur de l’essence? Mais un canot me serait utile pour +aller à Constantinople en hiver quand le service des bateaux à vapeur +est diminué. L’invitation à l’ambassade d’Autriche, qui serait suivie +d’autres, sans doute, nous obligea à prendre un parti. Un canot nous +conduirait à Galata et nous regagnerions facilement la rive asiatique. +Peu de jours après, le petit port de notre yali abritait un canot. +Isabelle le regardait d’un œil hostile. Elle n’en aurait jamais aucun +plaisir. Pourtant il me permettait de rester plus tard chez nous le +matin et me ramenait plus tôt auprès d’elle l’après-midi. Je +m’accoutumai vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me transportait +en un clin d’œil, comme le tapis d’un magicien, de Tchoubouklou à +Thérapia ou à Constantinople. Et nous voici, au bout d’un an de mariage, +munis, chacun, de notre bateau! + +A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle prétexta une indisposition et +ne m’accompagna pas à des dîners diplomatiques. Rien ne lui paraissait +plus insipide qu’une réunion mondaine; elle prenait les choses au +sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole qui est de mise dans +un salon. Elle était belle; les hommes l’entouraient et lui faisaient la +cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en riait avec moi, parfois +elle s’irritait. + +--Qu’est-ce que cette société européenne? me disait-elle. Les femmes, +celles du moins qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des amants. +Les maris ne l’ignorent pas, ferment les yeux, et cherchent une +maîtresse à leur goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues. Une Turque +appartient à son mari et ne montre son visage à personne. Je connais +l’une et l’autre vie, je préfère la turque. + +Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait peu sur la rive d’Europe ne +me retenait pas en Asie. Elle savait quels sont les devoirs, les +habitudes et les plaisirs d’un homme. Ceux d’une femme étaient selon +elle si différents qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la possibilité, +de les mêler. Elle m’était reconnaissante de me charger seul des corvées +qui sont généralement communes aux deux sexes. Quand je revenais vers +minuit, elle me fêtait, me demandait mille détails. M’étais-je diverti, +m’étais-je ennuyé? Avais-je une jolie voisine à table? Elle n’acceptait +le monde que raconté par moi. Elle ne montrait aucune jalousie; elle +n’en ressentait point. Elle me voyait heureux près d’elle; j’étais +tendre, je me plaisais en sa compagnie dans ce beau yali qui n’était +qu’à nous. Si j’étais obligé de me mettre en habit de soirée pour +sortir, elle disait que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon khalat +boukhare, et que les guivets persans sont une chaussure plus agréable +que les souliers vernis. + +A la maison, les heures lui paraissaient brèves. Même lorsque le mauvais +temps avec l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient de la +mer Noire poussant parfois des tourbillons de neige devant eux, que le +Bosphore se hérissait de vagues courtes et dures, Isabelle, condamnée à +passer chez elle des journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi +s’occupait-elle quand je vaquais à mon service? Je ne saurais vraiment +le dire. Elle rêvait ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions, +opposant la dignité de la vie turque à la légèreté et à l’inconsistance +de la nôtre. Parfois, un écho de ces longues méditations m’arrivait par +un mot qui sonnait juste et allait loin. + +Elle s’était liée avec quelques grandes dames égyptiennes ou turques qui +ne sortaient qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait à tout ce +qui touchait à leur mode d’existence; elle m’en parlait souvent. Ces +dames parfois se plaignaient d’être recluses. Isabelle en était +surprise, car elle les jugeait dignes d’envie. Elle les recevait dans +notre yali; pas un homme ne paraissait. + +Un jour, en hiver, revenant de Constantinople, je trouvai Isabelle +causant en turc avec une petite fille accroupie au pied du lit, à la +figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux noirs farouches. Cette +enfant se leva à mon entrée--elle était plus grande que je ne +croyais--s’inclina, me saisit la main et la porta à ses lèvres. Puis, +elle recula et resta immobile, attendant les ordres d’Isabelle. + +--Qu’est-ce que cette fille? demandai-je. + +--C’est une petite Circassienne qui est née dans un harem, dit ma femme. +Sa mère est morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a plu. On m’a +offert de la prendre ici. On sait qui nous sommes, que nous avons une +maison et que, près de moi, elle mènera une vie convenable. Elle n’a que +douze ans, mais on me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai l’occuper. +Elle ne nous gênera guère et je la garderai, à moins que tu ne t’y +opposes. + +Je me mis à rire. + +--Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je, et non du mien. Comment +s’appelle cette sauvageonne? + +--Djémila, répondit Isabelle. C’est un joli nom. + +Elle sut, en effet, «occuper» l’enfant Djémila. Elle lui apprit le +français et en fit une poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler +des robes et des pantalons bouffants. Elle l’emmenait dans son caïque, +mais, à l’été déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage découvert. + + * * * * * + +Nos amis européens qui avaient cru à un caprice d’Isabelle, à un désir +passager de jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être que le +prétexte inventé par une jeune femme, et amoureuse, pour n’être pas +dérangée au début de son mariage, finirent par comprendre qu’ils +s’étaient trompés. Isabelle était de plus en plus rare à Constantinople. +Quand, par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment sur sa +«turquerie». Elle souriait et ne répondait pas. Elle était si +manifestement heureuse, elle se montrait si certaine de l’excellence de +son choix, que les plaisanteries cessaient bientôt. Tous s’accordaient à +dire qu’elle était charmante et que j’étais un mari privilégié. +Méritais-je un si rare bonheur? + +Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à entr’ouvrir sa maison de +Tchoubouklou. Elle invita à un goûter les personnes avec qui nous étions +en relation. + +Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai à notre yali devant lequel +étaient amarrés de nombreux canots et caïques, et que je pénétrai dans +la grande pièce du rez-de-chaussée, je fus surpris de voir Isabelle +n’être entourée que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun des jeunes +gens des banques n’était présent. Toutes ces dames s’extasiaient sur le +goût qui avait présidé à notre installation. Quelques-unes remarquèrent +que notre intérieur ne ressemblait pas à celui des princesses turques +qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait des mobiliers de +mauvais style européen, surchargés de dorures. D’autres déclarèrent, +avec un sourire, que les divans étaient bas et mieux faits pour y être +couché qu’assis. Les cinq portes du harem les enchantèrent. On en parla +longtemps. Je cherchai vainement le maître d’hôtel, Agop, et son second, +Onyk; ils avaient disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle +s’empressaient à servir des sorbets, de la chira qui est un cidre de +raisin léger, de l’aïran, ou petit lait glacé, des glaces, des sirops, +des confitures, des pâtisseries, des bonbons, des noisettes pilées et +des fruits magnifiques. La petite Djémila, que je n’apercevais presque +jamais et qui me parut singulièrement embellie, en pantalon d’étoffe +lamée et en boléro brodé, ne quittait pas sa maîtresse. + +On fut unanime à déclarer que la réception était un «succès» et la plus +originale de la saison. + +Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle qu’il était curieux +qu’aucun homme ne fût venu. + +--Je n’en ai pas invité, me répondit-elle. Toi seul as le droit d’entrer +dans mes appartements. Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi? +continua-t-elle en passant les bras autour de mon cou et en m’offrant +ses lèvres. Le peu que j’ai t’appartient tout entier. + + * * * * * + +Quelques jours plus tard, nous célébrâmes le second anniversaire de +notre mariage. Les femmes nous apportèrent des fleurs au matin; le +hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le soir, Agop tira un petit feu +d’artifice devant la maison. Le yali était en joie. Je donnai à Isabelle +une parure ancienne en grosses améthystes qu’un juif m’avait trouvée +dans un harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à deux la charmait +plus que tout au monde. Le rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance +s’était réalisé. + +Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je sortis prendre l’air sur la +terrasse. Après une journée encore chaude, la brise plus fraîche se +levait à peine. En face de moi la rive d’Europe étincelait de mille feux +dont les reflets se mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à ceux des +étoiles. + +La date où nous étions, et l’heure, prêtaient à la méditation. Un passé +proche et pourtant lointain me sollicitait; je mesurai le chemin +parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta mes yeux. Comme je l’avais +aimée, avec quel déchirement! Mais comment n’avais-je pas vu tout de +suite qu’un tel amour était condamné à une prompte mort? Comment +avais-je été assez fou pour croire qu’une femme qui ne m’appartenait +point pouvait me rendre heureux? + +Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir de cette époque troublée. +Sa jeunesse, son corps intact, sa santé morale m’avaient guéri de mes +fièvres anciennes. En laissant derrière moi l’Europe, j’avais quitté la +région des orages. De la rive où ma femme m’avait conduit je regardais +au loin les hommes s’agiter dans des passions sans honneur et sans +sécurité. Quelle sagesse innée en Isabelle! Enfant déjà, quelques-uns de +ses mots m’avaient surpris par leur justesse; elle mettait l’homme et la +femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis notre mariage, Isabelle +s’était peu à peu emparée, avec une industrie merveilleuse, de tout ce +qui, appartenant à une civilisation différente, pouvait servir à +consolider notre union. + +Comment imaginer notre existence au bord de la Seine? Comment n’y pas +perdre ce qu’il y avait de précieux entre nous? Les restaurants, les +théâtres, les bals, Isabelle entourée de jeunes femmes vaines, obligée +de les imiter au moins dans leurs toilettes, une existence brillante et +vide! Des hommes l’auraient entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on +essayât de la séduire. + +Au sein de notre retraite asiatique, aucune dissipation à redouter. Tout +nous ramenait à nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi. Le moindre +prétexte, maintenant, lui était bon pour refuser les invitations de +l’autre côté de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de devoir, +mais dans un mouvement joyeux de l’âme et, si elle se retirait du monde, +c’était pour jouir plus voluptueusement du grand amour qu’elle avait au +cœur. + +Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir avec elle un puéril +orgueil de propriétaire. Ces bouffées légères de vanité s’étaient vite +évanouies. Aucune pensée mesquine ne pouvait se développer dans +l’atmosphère créée par Isabelle... + +Et soudain une question surgit, interrompant le cours serein de mes +méditations: «Quelle sera la fin de tout cela?» + +Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid souffla de la mer Noire; je +frissonnai à la seule idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je me +retournai; tout était calme dans notre yali endormi. Il y avait encore +de la lumière chez ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle. Elle ne +changerait pas. Mais moi? Jusqu’ici j’avais été porté de l’une à l’autre +au gré de mes passions. Mon caractère se modifierait-il? Resterai-je +épris jusqu’à la mort d’une même femme? Accepterai-je un établissement +qui durerait autant que nous? Isabelle bâtissait pour toujours. Elle +coupait un à un les liens qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne +reviendrait en Europe!... De nouveau, j’eus peur. + +Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter. Le contact de l’Asie déjà +m’amenait à la sagesse. J’écartai doucement l’importune question. Nous +étions heureux dans le présent. Il fallait en remercier le Clément, le +Miséricordieux. Il pourvoirait à l’avenir. + + + + +III + + +Cet été-là--y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié?--fut très +brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne +d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et +membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais +me dispenser d’assister à des dîners officiels. + +Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter +Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son +existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au +rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait +les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne, +la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée +de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de +l’après-midi lorsque je revenais de mon service. + +Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner +Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à +Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils +ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce +vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des +boissons internationales. + +Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à +Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une +éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance +d’Isabelle, «légèrement souffrante», mais le yali lui plut. Cette salle +nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque +chose d’«horriblement bien». Il fallait y donner un bal avec fête +vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours. +Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le +plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui +obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement +nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu +lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle +fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes +légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un +œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas +qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout +étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette +Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à +l’anglaise Daiana. + +Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la +Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle +me demanda beaucoup de détails; il fallut même décrire la toilette de +l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile. +Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en +apportais l’intéressaient encore; elle apprenait ainsi ce qui retenait +mon attention. + + * * * * * + +J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la +douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient +de m’enchanter. + +J’avais plus d’une façon d’en jouir. + +Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi; nous nous laissions +mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient +mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient +nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire +et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du +Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un +essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée +contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du +ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de +ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient +poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam +chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre +bonheur: + + O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois + heureux! + +Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque +mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait. +J’étais heureux! + + * * * * * + +Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi +beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les +femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont +on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort +sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et +mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs +de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient +qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si +obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la +turque? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de +l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas +seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais. + +Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des +épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie +de jouer avec elle comme avec un jeune chat--elle en laissait voir la +langue fine et rose,--de la rouler, de la caresser et finalement de la +prendre sur mes genoux. Nous dansions; j’aimais le parfum qui venait +d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses +yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à +l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant +un peu son accent: + +--Voulez-vous de moi dans votre harem? + +Elle s’arrêta un instant avant le mot harem. + +Le coup était direct. + +--Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je +en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux. + +Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi +leur valeur. Qui m’aurait retenu? Je sentais en moi l’ardeur à réussir +qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte! Je savais que, +même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas +sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée! Merveilleux +antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour. + +Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot +fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour +qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et, +songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à +l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul +mot à l’homme de la barre était: «Plus vite!» + + * * * * * + +Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été se passait dans la +dissipation. J’appartenais à l’Asie, mais l’Europe essayait de me +reprendre. Elle usait, comme on voit, d’artifices pleins de charme. J’en +sentais l’agrément; j’en niais la force. Aussi je ne me défendais pas. +Isabelle devina-t-elle le danger qui nous menaçait? Elle ne me posait +presque plus de questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle que, +l’aimant comme je l’aimais, je ne prendrais pas une maîtresse? +Jugeait-elle au contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais droit au +plaisir? Mais qu’était le plaisir à ses yeux? Où étaient ses limites? +Elle ne le connaissait que confondu avec l’amour. Savait-elle qu’il n’en +est pas ainsi pour l’homme? + +Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, elle me laissait, au lieu +de bénéficier d’un doute qui m’était favorable, je fus pris +d’inquiétude. Bientôt le mutisme d’Isabelle me pesa; j’eusse préféré ses +reproches. Son regard triste semblait fuir le mien. Que se passait-il +derrière ce front fermé? Je n’admettais pas que ce qui m’était un simple +plaisir, plaisir auquel je renoncerais sans peine, fût une cause de +souffrance pour Isabelle. + +Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, je parlai. On ne +pénétrait pas chez Isabelle de plain-pied. Elle fuyait les confidences +intempestives. Je lui fis sentir combien je m’affligeais de la voir +préoccupée. Avait-elle des soucis? Jugeait-elle que j’allais trop +souvent le soir sur la rive d’Europe? S’il en était ainsi, je resterais +près d’elle sans lui sacrifier quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir +aucune cause de tristesse. Elle était heureuse et ne demandait rien. +Elle m’était reconnaissante de consentir à m’enfermer dans une maison +isolée, avec une femme recluse à qui le monde faisait horreur. Il était +donc naturel que j’allasse chercher au dehors les distractions qu’elle +me refusait ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur un ton de +parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme noble. On s’en apercevait en +des moments comme celui-ci où les mots étaient chargés de plus de sens +qu’ils ne paraissaient en contenir. + +Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. Je cherchais des choses +contradictoires: j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et +agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en pâtît. Je lui en voulus +de la douleur qu’elle me cachait et je m’armai contre elle des mots si +généreux qu’elle venait de prononcer. Mais aurais-je toléré son +indifférence? + +Et je revenais toujours à la même interrogation: que savait-elle au +juste de mes amusements à Thérapia? Elle avait parlé de «distractions». +Jusqu’où allaient les distractions permises? Elle ne comptait plus +d’amies européennes. Elle ne fréquentait guère que quelques dames +turques de haut rang. Elle était ainsi, croyais-je, à l’abri des +commérages de la colonie étrangère. Pouvais-je supposer--ce que j’appris +beaucoup plus tard--que ma liaison, ou ce qu’on pensait être ma liaison, +avec la belle Daiana occupait la société de Constantinople? Je me suis +toujours fort peu intéressé à la vie secrète des gens. Comment imaginer +que la mienne excitât tant de curiosité? Partout on parlait de nous! Ce +qu’on en disait--invention, calomnie, vérité--est trop dénué d’intérêt +pour que je le rapporte ici. Ces histoires étaient racontées au fond des +harems et l’écho en parvint jusqu’à Isabelle. + +Elle eut la force de me le cacher. Elle me témoigna une égale tendresse. +Si je ne m’étais senti coupable envers elle, aurais-je noté un +changement dans son humeur? + +L’automne touchait à son terme. La saison de Thérapia perdait de son +éclat. J’allais à l’ambassade. Mais Constantinople est une grande ville; +on y passe inaperçu. Du reste, je ne m’y attardais pas. Je ne quittais +plus Isabelle après dîner. Nous passions à deux des soirées charmantes +et un peu mélancoliques. + +Pendant cette période troublée où tant de choses étaient mises en +question, Isabelle n’envisagea pas un instant la possibilité de changer +son genre d’existence. Nous avions une maison. Ce fait, en apparence +secondaire, était important aux yeux de ma femme. Elle voyait là quelque +chose de durable, de définitif, de presque sacré qui nous dictait des +habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait des traditions. +Nous n’étions pas des nomades, comme les Européens du Bosphore. Tout +était changeant dans leur vie, tout tendait à se fixer dans la nôtre. +Chaque jour lui apportait une confirmation de l’excellence du choix +qu’elle avait fait en venant habiter la rive d’Asie. Les seuls mots durs +qu’elle se permit étaient à l’adresse des femmes qui se donnent +facilement, montrant ainsi le peu de prix qu’elles mettent à leur +personne. Mais elle n’accusait jamais les hommes; la faute et la honte +restaient aux femmes. Ainsi quoi qu’il arrivât, elle s’attachait +davantage à notre yali de Tchoubouklou. + +--Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois. + +Ces mots avaient quelque chose de pathétique sur les lèvres d’une femme +si jeune. Et comment ne pas remarquer qu’elle disait «je» et pas «nous»? + +Bouleversé à de tels accents, je la pris dans mes bras; je l’assurai que +je ne l’abandonnerais jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur un +roc inébranlable. + + * * * * * + +Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer passer une quinzaine à Paris pour +affaires de service. Ma femme parut indifférente à cette nouvelle. +Pourtant nous ne nous étions pas séparés une nuit. Mais, pleine de sens +et de raison, elle jugeait bonne mon absence de Constantinople en ce +moment; je retrouverais ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne fut pas +question pour elle de quitter Tchoubouklou. Elle avait pris racine en +terre d’Asie. L’Orient-express m’emmena donc seul. Le malheur fut que, +sans nous être concertés, l’Irlandaise et son Américain de mari qui +avait un congé de six mois partissent, par le même train vingt-quatre +heures plus tard. Cette coïncidence ne pouvait manquer d’être exploitée. +On raconta que Daiana voyageait avec moi, sans son mari, et qu’elle +occupait, ô cynisme, le coupé voisin du mien. + +Isabelle ne m’avait pas accompagné à la gare, sinon elle aurait vu +elle-même la créance qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais elle +redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher sa tristesse. Elle me fit +ses adieux à Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme certaines +arrivèrent à notre yali. Isabelle fut atterrée. Jusqu’ici elle avait +choisi de vivre dans le doute: je m’amusais sur la rive d’Europe, je +dansais avec l’Irlandaise, on nous voyait ensemble. Comment empêcher les +langues de se déchaîner? Mais cela prouvait-il que je la rencontrasse en +secret? Notre voyage à deux ne permettait plus, hélas! d’interprétation +favorable. Il fallait accepter l’idée que Daiana était une maîtresse. Le +plaisir qu’Isabelle était prête à m’accorder allait donc jusque-là! Elle +avait souvent tourné autour de cette idée sans oser la regarder en +pleine lumière. Maintenant rien ne restait dans l’ombre. Il y avait de +quoi s’étonner! il y avait de quoi souffrir! Pendant l’été, Isabelle +m’avait trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, joyeux et +tendre. Avais-je cessé de l’aimer? Non, certes. Dans l’atmosphère de +notre yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. Que ne +donnerait-elle pour m’avoir encore? Mais j’étais parti, j’avais quitté +Constantinople! Sous d’autres cieux, je l’oublierais! Une aventurière, +experte à séduire les hommes et à se les attacher, m’avait enlevé! + +Cependant elle recevait de moi de longues et affectueuses lettres. Elle +ne se rassurait pas et imaginait que je voulais adoucir sa peine. Mais +ces lettres étaient écrites sous les yeux d’une rivale! Est-il pire +tourment? Elle passa près de deux semaines angoissées. + +Je revins! avec un peu de retard dû aux lenteurs des bureaux. Elle ne +m’attendait plus. Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas +maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent qu’elle avait cru me +perdre. + +Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se reprit vite. J’apprenais à +connaître l’admirable caractère de ma femme. Elle n’admettait pas d’être +plainte. Un grand orgueil la soutenait et la poussait à prendre la +responsabilité de notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait +entraîné loin du commerce des hommes? Elle avait à prouver que nous +devions être heureux, elle et moi, plus que si nous avions mené la vie +banale qui eût été la nôtre en Europe. Elle n’entendait pas s’avouer +vaincue. Dans l’inquiétude où elle était, elle cherchait les causes de +son échec. Et d’abord elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement ses +goûts et de n’avoir pas pensé aux miens. Lorsqu’au début de notre +mariage, je sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser seul au +milieu d’une société brillante, mais de me déplaire en ne m’y +accompagnant pas. Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas de +plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, elle n’aurait pu me +protéger contre certains assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur +(j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, un démon qui, à certains +moments imprévisibles, se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, à +rien. Quelle menace! Et comment l’écarter? + +Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait à me communiquer ses +pensées. Si j’en avais connu le cours douloureux, je l’aurais vite +rassurée en lui disant que pas une minute je n’avais eu l’idée de la +quitter pour suivre la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un lent +travail de réflexion s’opérait en elle et l’amenait à me regarder sous +un jour nouveau. «Ce démon vivant dans ma chair, comment le détruire? et +si cela n’était pas en son pouvoir, comment le domestiquer?» Voilà le +thème de ses méditations. Il fallut quelques mois pour que j’en +découvrisse l’aboutissant et je vis alors seulement jusqu’où l’amour et +l’audace, mêlés à la crainte de me perdre, avaient conduit la solitaire +Isabelle. + + * * * * * + +Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais chez moi et qu’avant de +rejoindre Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée, +j’entendis venant du fond de l’appartement le son grêle d’une guitare. +Ce n’était pas la première fois qu’un des serviteurs se divertissait +ainsi au jardin ou dans le pavillon de la cuisine. Mais il me parut +qu’une main plus savante m’envoyait aujourd’hui des accords et des +modulations que je ne connaissais pas. + +Je me mis à la recherche du musicien et arrivai à une petite chambre +éloignée. J’y trouvai le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait pas de +retour, assis sur un divan et, à ses pieds, un homme vêtu de noir, +coiffé de la kola persane. Il y avait peu de lumière et je ne distinguai +de lui qu’une figure assez ronde, trouée par la petite vérole. Il tenait +une guitare double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva et resta +immobile, les mains croisées sur le ventre. Agop m’expliqua aussitôt que +mirza Ali était un lettré persan de grand mérite. Il l’avait rencontré +naguère à Téhéran. Mirza Ali se rendait en Europe pour examiner dans les +bibliothèques les manuscrits de son pays; il n’était pas sans +ressources, et en chemin séjournait à Constantinople. + +Le mirza parlait français. Les yeux baissés, tortillant ses doigts un +peu gros, il me fit un compliment avec tant de finesse naturelle et +acquise, jointe de la façon la plus raffinée à une réserve et à une +grâce respectueuses, que je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine +et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt notre yali. Nous +causâmes des poètes persans que je lisais en traduction. Il corrigea +sur-le-champ la version que je donnais de quelques vers et les fit +apparaître dans une beauté nouvelle. + +Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger chez moi, où il habitait, je +l’appris plus tard, depuis une semaine. + +En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. Tout ce qui venait de +l’Asie, tout ce qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait excellent. +Elle voulut voir le mirza et, le repas terminé, elle descendit. Mirza +Ali s’exprimait avec un peu de difficulté. On pensait d’abord qu’il +n’arriverait pas où il voulait aller, mais finalement il trouvait un +chemin inattendu et charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi par +petites touches en apparence insignifiantes et même parfois triviales la +Perse fleurie, cultivée et rare des poètes. + +La journée n’était pas achevée que j’avais décidé d’apprendre le persan +sous la direction du mirza. Isabelle approuvait. + +Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends une chose je m’y +jette avec passion. Me voilà donc plongeant en compagnie du mirza dans +l’étude du persan. Si l’écriture arabe en est difficile pour un +Européen, la langue elle-même est d’une grande simplicité et ne présente +pas plus de complications grammaticales que l’anglaise. + +Au bout de quelques semaines, je commençai à lire des vers d’Omar +Khayyam. Alléguant la mauvaise saison et une avarie au moteur du canot, +je n’acceptais pas d’invitations à Péra. Dès le dîner fini je descendais +au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. Belles et tranquilles +soirées à la lueur de la lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu de +la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une voix persuasive m’appelait. +Ah! je ne pensais point à l’Europe alors! Un rythme nouveau menait mes +travaux et mes jours. + +Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa guitare persane à double +caisse dont les cinq cordes étaient accordées au quart de ton et, après +des préludes interminables, avançait tout à coup d’une main sûre dans un +thème simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, le perdait, +le retrouvait, faisant s’épanouir devant mes yeux les arabesques +hardies, folles et précises, des tapis anciens d’Ispahan. Puis c’étaient +de longs silences où nous partions pour des rêveries lointaines et +souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait disparu emportant son +tar. + +Un jour, c’était le 21 mars--je me souviens que le temps était mauvais +et que la pluie battait les vitres--il m’expliqua, une fois le travail +terminé, qu’à cette date où le printemps apparaît les Persans célèbrent +l’an nouveau, le nôrouz. + +--On s’en va alors dans un jardin près de la ville avec un ami, on +récite des vers et l’on joue du tar. + +A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant sa guitare, il +improvisa sur le thème du printemps, la vie renaissait sous ses doigts +habiles, je sentais la sève universelle couler dans mes veines. Cela +dura longtemps... Quand je revins à moi, j’étais seul... + +L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement des pensées qui +avaient une forme sonore et un rythme. Un bruit de pas léger me fit +tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait ainsi magiquement son +apparition à la date fixée? + +Je levai la tête. Une fille était là enveloppée du tcharchaf noir dont +les femmes se couvrent pour circuler hors de la partie de la maison qui +leur est réservée. Voyant que j’étais seul, elle le laissa tomber et je +reconnus à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, presque l’amie +d’Isabelle. Il y avait des mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle +accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, silencieuse, restait entourée +de voiles. Aujourd’hui je découvrais soudain qu’elle n’était plus une +enfant, mais une de ces adolescentes au visage de lune, une de ces +idoles adorées des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, faite +pour l’amour. Ma maison, mystérieuse comme toutes les maisons d’Orient, +recelait un trésor, et je ne le savais pas! + +Un instant, je sentis le feu doux de ses yeux sur les miens, puis elle +baissa les paupières et, approchant encore, me tendit une timbale en +argent qu’elle m’apportait. + +--O bey effendi, dit-elle, la khanoum a préparé ce verre de chira +qu’elle vous envoie. + +Elle parlait un français pur, mais d’une voix dont les sonorités +chantantes n’étaient pas de notre pays. + +--Comme te voilà grandie, Djémila! dis-je. Où donc te caches-tu que je +ne te vois jamais! + +--Je suis toujours avec la khanoum quand elle est seule, répondit-elle +avec un peu d’orgueil. + +Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne s’attachait à rien. +Soudain, sans qu’aucune cause apparente eût motivé cette question, je +demandai: + +--Sais-tu que le printemps commence aujourd’hui? + +--Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant. + +Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements à l’adresse de la +khanoum. Derrière elle, un parfum de musc traînait. + +Un moment je rêvai, puis sautai sur mes pieds et courus à la fenêtre que +j’ouvris. Changement subit de décor: il ne pleuvait plus; quelques +nuages filaient vers le sud dans un ciel qu’éclairait une lune d’or à +son second quartier. De petites vagues clapotaient sur l’appontement du +yali. Un oiseau de nuit en chasse passa. L’air était froid, mais n’avait +pas l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine: «C’est le +printemps, me dis-je, c’est le printemps qui arrive!» + + * * * * * + +Une heure plus tard, je fis compliment à Isabelle de Djémila. + +--Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu pas à la marier? + +--Je me passerais difficilement d’elle, répondit ma femme. Et puis +voudrait-elle quitter notre maison? + + * * * * * + +Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque je travaillais, Djémila +entrait portant une boisson. Parfois mirza Ali était encore là; le plus +souvent elle semblait attendre qu’il fût parti. Sa visite prenait alors +les allures d’un rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien; je me +bornais à admirer celle qui venait à moi dans la nuit. + +Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et fantasque. Un jour +Djémila se montrait pareille à l’échanson aux lèvres de rubis d’une +miniature persane. Deux boucles de cheveux passant sous le turban +encadraient son frais et beau visage; elle portait de grandes culottes +larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin; une chemisette de tulle +pailleté d’argent enfermait un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue +comme une bayadère hindoue, de pantalons étroits, recouverts d’une ample +robe de mousseline transparente des Indes où passaient des fils d’or. +Des rangs de pierres de couleur lui encadraient les bras, le cou, et +descendaient en bruissant jusqu’aux seins. + +Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je goûtais le plaisir de la voir +aller et venir dans la pièce à demi éclairée et de regarder ses pieds +nus, délicats fouler mes tapis anciens. Pour qu’elle ne s’en allât pas +tout de suite, je lui demandais de me rendre quelque menu service, de +m’apporter un livre qui était hors de la portée de ma main, ou une boîte +d’allumettes. Accroupie sur les talons, elle me donnait l’objet réclamé. +J’admirais la souplesse animale de ce jeune corps, la courbure de la +croupe, le cintrage des reins tendus. + +Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il ne montrait pourtant d’aucune +manière qu’il s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, la +guitare à la main. Il ne tournait même pas la tête lorsqu’elle venait. +Je m’étonnais de ce qui paraissait être une faute de tact chez un homme +si fin, si sensible. Il grattait distraitement des accords sur le tar, +en manière de prélude. Djémila, curieuse, écoutait. Mais le mirza n’en +finissait pas de préluder et elle nous quittait, comme si ses ordres +étaient, du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder auprès de moi. Peu à +peu je m’habituai à la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus +attention. + +Une fois, manquant de cigarettes, je demandai à Djémila de m’en chercher +une boîte. Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma une cigarette, +puis me la tendit. Cette façon de faire se pratique en Orient, mais elle +n’était pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement de cœur en +portant à ma bouche la cigarette qui m’apportait, tiède encore, le +parfum des lèvres de cette belle fille. + +Chaque soir, je l’attendais impatiemment. Je tirais ma montre. Je +faisais quelques pas vers la porte... Elle arrivait! Je prenais de ses +mains le verre de chira... + +Maintenant tout me retenait dans notre yali, Isabelle semblable à +elle-même, mon travail avec le mirza, cette lente promenade à travers +les jardins fleuris de la pensée persane, la musique d’Asie qui +pénétrait de jour en jour plus profondément en moi, et enfin +l’apparition dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. Que demander +encore? Que pouvait m’offrir la rive d’Europe? + +Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement à la petite Djémila? +Je l’avais regardée d’abord avec curiosité et admiration, un peu comme +une figure détachée d’une miniature persane. Elle avait la noblesse +inimitable de port, le visage fier, candide et voluptueux des +adolescentes qu’ont représentées les peintres de jadis? Mais bientôt un +désir impérieux m’envahit: je ne songeais qu’à jouir d’elle, comme un +homme d’une fille intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. Je ne +perdais pas, ici au moins, mon temps à des rêveries sentimentales. +J’avais fait mes écoles... + +Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais à me connaître, je savais non +pas ma faiblesse, mais la force avec laquelle un désir nouveau s’empare +de moi et combien il m’est difficile d’y résister. Mais Isabelle? mais +toute ma vie harmonieuse dans ce yali? Risquerai-je de la détruire pour +la satisfaction d’un caprice? J’étais un homme; je devais peser les +conséquences de mes actes. Sans doute, je me permettais beaucoup, mais à +distance, loin de ma femme. Une passade sur la rive d’Europe était sans +importance. Tout restait dans le vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant +de l’Irlandaise? Nulle certitude.--Avoir une maîtresse dans la maison +même où vivait Isabelle à qui j’étais attaché par mille liens que je ne +songeais pas à rompre, la chose était grave. Comment le lui cacher? +Bientôt épiés, nous serions à la merci de l’indiscrétion ou de la +jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous surprendre... Mais le +conflit éternel du drame classique entre le devoir et la passion se +présentait devant mes yeux à travers la fumée d’une cigarette de tabac +turc. Et puis, le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un bleu +d’outre-mer au-dessus de nos têtes! et les beaux nuages dorés qui +venaient du sud! et la douceur de vivre sur ces rives! L’atmosphère ne +prêtait pas au tragique. + +Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut encore la force de discuter +un jour avec Isabelle la question Djémila. Je lui dis assez sérieusement +qu’il fallait marier cette fille, qu’elle était jolie, qu’il était +inhumain de l’enfermer chez nous et que je me chargeais de lui assurer +une petite dot. + +Isabelle me parut attentive au ton de mes paroles; ses yeux étaient +attachés sur les miens; elle me prit la main et la garda. Mais elle +répondit: + +--Djémila a du cœur et nous aime. Je l’aime aussi. Ne nous séparons +point d’elle aujourd’hui. Plus tard... + +Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent et, pour un instant, +donnèrent de la force aux scrupules qui m’avaient fait intervenir auprès +d’elle. Et pourtant avec quelle joie--ô contradictions d’un cœur +sincère!--les entendis-je! Djémila ne partirait pas. Pour apaiser ma +conscience, j’insistai. Que risquais-je? je savais maintenant que la +décision d’Isabelle était irrévocable. + + * * * * * + +Je continuai donc à recevoir la visite nocturne de Djémila. Parfois nous +causions. Sa voix d’une extrême douceur vibrait presque plaintivement +sur les terminaisons en or, en our et en ar. Le français parlé par elle +devenait la plus musicale des langues. Je pensais aux Persans qui +gardent un rossignol en cage. Nous échangions à peu près autant d’idées +que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais que cette conversation, par +ce qu’elle contenait d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle visait, me +paraissait intéressante! + +--Quel âge as-tu? lui demandai-je un jour. + +--Quinze ans, bey effendi. + +--Une enfant! conclus-je machinalement. + +Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait ce mot. Elle était maigre, +il est vrai, mais, les hanches et les seins développés comme il +convient, et pas plus. Les vers d’un poète né à Constantinople étaient +sur mes lèvres quand je la regardais et me troublaient: + + ... lorsqu’il a vu son sein + Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main. + Sur le coing parfumé le doux printemps colore + Une molle toison intacte et vierge encore. + +Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de +Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma +femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente? Je rêvai un +instant. Puis je dis: + +--Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher. + + * * * * * + +Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir +d’un Européen? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que +rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût +vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est +constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer +avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait. + +Et après? + +Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais +me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise +jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté +d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts +murs de notre yali? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur +son cœur. Nous partagions le même lit; le matin, à peine éveillée, son +corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient: «Ma vie!» + +Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je +descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la +victoire avant que d’ouvrir la porte. + +Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à +gratter le tar; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui +semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et +passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de +sens, les mots «fidélité», «foi conjugale», ne se présentaient même pas +à l’esprit. + +Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais +son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit +d’un pas sur un escalier!) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un +philtre. Elle disait les mots attendus: + +--O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a +préparé. + +Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues, +parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait +pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos +regards? Devinait-il ce qui se passerait entre nous? Pensait-il que la +musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes? Je +ne sais. Mais soir après soir,--nous étions maintenant à la fin +d’avril--je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le +Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument. + +Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le +sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et +moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le +français--pour les sujets simples nous commencions à causer en +persan--ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il +semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un +paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une +longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans +les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A +suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter, +bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous +un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de +vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient +propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré, +il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses +doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard, +sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des +phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et, +revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse +et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la +possibilité de fuir. + +Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale. +Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait +conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où +j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y +était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali +continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans +le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait +à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le +mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au +_Livre des Rois_, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit +le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme +que je ne connaissais pas... Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où +Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare, +deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt +disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé +se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros. +Était-ce Témimé? Était-ce Djémila? Était-ce Rustem? Était-ce moi? + +Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse +écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre. +Où étais-je alors? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie; je +succombais à ses enchantements. + + * * * * * + +Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne +nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait +d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement +que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être... Mais sa +présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas? Pourtant +j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous +laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire. + +Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté +de moi: + +--Assieds-toi, petite. + +Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds. + +Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il +s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y +faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que +j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers +la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en +avait gagné le seuil et l’allait franchir. + +--Tu t’en vas? dis-je surpris. + +--_Khasté hastam, khan_ (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en +persan, puis il disparut. + +Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la +tête la fit semblable à une biche effrayée. «Le plus ravissant +animal...» pensai-je. + +Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter?... Je tendis la +main et saisis la sienne. Ce geste inattendu--jamais je ne l’avais +touchée--lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas, +elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put +retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche. +Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle +élevé par la nature entre elle et l’homme. + +La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse +et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé +derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses +yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie, +sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que +nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et +selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa +maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission +était de me plaire. Elle y avait réussi. + +Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements. + +--Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte. + +Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement. + + * * * * * + +Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la +voir--peut-être m’abusai-je--un peu triste. L’image de Djémila +m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser +Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à +Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma +proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite, +je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était +voilée à la turque; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi +le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes +d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine +ridée par le vent. + +A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui +est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous +louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques +et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des +écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux. +Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant +un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une +pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé. + +Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua +sur la pierre. La pièce ne tomba pas. + +--Qu’as-tu demandé? lui dis-je. + +Le visage de ma femme s’éclaira. + +--Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses +beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant. + +Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec +Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas +travailler. + +Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers +onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza--il semblait que tout fût +réglé de façon immuable--pinça les cordes pour la dernière fois +(l’accord de Témimé!) et disparut. + +Djémila restait debout attendant mon désir. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la +pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui +près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots +montèrent en moi: «Une volupté sans fièvre.» La terre asiatique tenait +ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas... Et +cette fille neuve... + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER LE + 21 AVRIL 1927 PAR + L’IMPRIMERIE FLOCH, + A MAYENNE (FRANCE). + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77330 *** |
