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+ <title>Le vrai bonheur | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77329 ***</div>
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+<p class="c large top2em i">HENRI DE RÉGNIER</p>
+
+<h1>LE<br>
+<span class="large">VRAI BONHEUR</span><br>
+<span class="xsmall">OU</span><br>
+<span class="small">LES AMANTS DE STRESA</span></h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large i">PARIS</span><br>
+ÉDITIONS DES HORIZONS DE FRANCE<br>
+39, Rue du Général-Foy</p>
+
+<p class="c">1929</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" title="I">&nbsp;</h2>
+
+<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span>’<span class="small">AI</span>
+beaucoup connu cette charmante
+femme, et je l’ai connue à une époque
+de ma vie où, comme on dit, j’avais
+à peu près cessé d’aller « dans le monde »
+et où mon goût de la Société me portait à
+le satisfaire, plutôt que dans les salons à
+la mode, par des intimités avec des personnes
+qui se tenaient volontairement à
+distance et à l’écart des banalités mondaines,
+certaines particularités d’existence
+ou certain raffinement d’esprit les empêchant
+de se contenter du plaisir qu’offre
+une mise en commun de vanités et d’élégances.
+En un mot, je me sentais attiré,
+non par les aventuriers et les irrégulières,
+mais par les hommes et les femmes qui
+entendaient vivre pour eux-mêmes, à
+leur façon et à leur guise, selon leur fantaisie
+ou leur nature, sans tenir compte
+des commentaires plus ou moins malveillants
+que ne manque pas de provoquer
+une attitude dont l’origine est moins
+une « pose » qu’un besoin de liberté
+et d’indépendance. Paris compte bon
+nombre de ces réfractaires aux obligations
+sociales et à l’embrigadement mondain,
+qui se dérobent à leur milieu et
+s’organisent à part de quoi passer leur
+vie à leur gré. Beaucoup de ces isolés sont
+amenés à ce parti par le goût et la pratique
+de quelque art qu’ils cultivent en
+amateurs ou par quelque originalité de
+caractère. Dans ces îlots de société, la
+littérature, la peinture, la musique sont
+souvent en honneur et on a chance d’y
+rencontrer des personnalités, sinon tout
+à fait exceptionnelles, du moins intéressantes
+par le souci de se choisir des conditions
+de vie à leur convenance et en
+dehors des cadres conventionnels.</p>
+
+<p>Sans faire partie de ces récalcitrants,
+j’étais porté vers eux par une secrète sympathie.
+Je trouvais à les fréquenter un
+agrément que je ne rencontrais pas ailleurs
+et, auprès d’eux, je me sentais plus à
+l’aise que dans aucune autre compagnie.
+J’éprouvais à leur endroit un véritable
+attrait et j’employais à les observer et à les
+connaître un zèle que je n’eusse jamais
+mis à m’acquérir de ces relations utiles
+et flatteuses dont on tire profit et vanité.
+J’avoue que, dans cette recherche, j’étais
+poussé aussi par un sentiment de curiosité
+pour les raisons qui avaient conduit
+ces affranchis du monde à se cantonner
+en marge de ses groupements. A cette
+curiosité s’ajoutait le plaisir que j’ai toujours
+pris au contact des singularités
+intellectuelles, morales ou sociales. J’aime
+ce qu’on appelle les originaux, les extravagants.
+Je les aime dans la littérature
+et dans l’histoire, et il ne me déplaît pas
+d’en rencontrer des exemplaires vivants,
+même dépouillés des prestiges de la légende
+et de l’imagination, et réduits à
+leur propre réalité.</p>
+
+<p>Ce fut à cette curiosité que je dus, à
+l’époque dont je vous parle, ma liaison
+avec l’étrange et falot personnage que fut
+le comte de Barnejac. On sait la réputation
+qu’il a laissée et qui est encore l’aliment
+des anecdotiers et des chroniqueurs
+du Paris d’hier dont il fut une des figures
+les plus pittoresques. Celle qu’il faisait
+de son vivant avait de quoi intriguer et
+attirer, ce qui fut mon fait. Musicien
+mystérieux dont personne n’avait jamais
+ouï une note, peintre qui ne montrait pas
+ses toiles, poète qui cachait ses vers,
+M. de Barnejac exerçait une sorte de fascination
+véritable due au mystère même
+dont il s’entourait et à des prétentions
+artistiques que ne justifiait aucune preuve
+de talent. Très grand, très maigre, vêtu
+avec une extrême recherche, M. de Barnejac
+exhibait d’étonnants gilets taillés en
+des soies japonaises et des cravates d’une
+extraordinaire variété. Sa main aux ongles
+aigus s’appuyait sur des pommeaux de
+canne finement ciselés, et le revers de
+ses rigides redingotes s’ornait de fleurs
+rares. Il habitait un hôtel curieusement
+aménagé où il avait fait établir une piscine
+dont les eaux colorées étaient semées
+de paillettes d’or. Il passait pour élever des
+serpents auxquels il ne donnait à manger
+que des oiseaux exotiques. Bref, il était
+l’incarnation de tous les raffinements de
+décadence, ce qui ne l’empêchait pas,
+disait-on, de gérer fort âprement une
+fortune considérable. Tel qu’il était, il
+faisait figure dans le Paris d’alors et il me
+parut amusant de franchir le seuil de son
+hôtel où n’était pas admis qui voulait.
+Certaines circonstances m’en facilitèrent
+l’accès et je pris pied, sinon dans l’amitié
+de M. de Barnejac, du moins au nombre
+des humains dont il consentait à admettre
+et à reconnaître l’existence. Cela me valut
+d’entendre M. de Barnejac pérorer interminablement
+de sa voix de fausset, et
+de façon non dépourvue, certes, d’un
+certain esprit satirique et d’une indéniable
+faconde gasconne. A cette faveur
+s’ajouta celle de jeter un coup d’œil sur
+quelques-unes des œuvres picturales que
+M. de Barnejac dérobait jalousement aux
+regards des profanes, d’écouter quelques
+musiques de sa composition et de feuilleter
+les vélins enluminés sur lesquels étaient
+calligraphiées ses élucubrations poétiques.
+Ces expériences me permirent de constater
+que M. de Barnejac n’avait vraiment
+aucun talent et je m’aperçus qu’il était
+également vaniteux, égoïste et méchant
+et, au fond, le plus plat des bourgeois,
+une fois passées ses heures de comédie
+et mise au rancart la défroque du rôle
+où il apparaissait sur une scène truquée
+et dans un décor de carton. Cette désillusion
+se compliqua plus tard d’autres désagréments
+et il me fallut, un jour, mettre
+fin à des relations fâcheuses dont je me
+tirai à temps, non sans le regret de m’y
+être un peu trop attardé.</p>
+
+<p>J’aurais dû conserver mauvais souvenir
+de M. de Barnejac ; il n’en est rien et je
+lui dois au contraire une certaine reconnaissance.
+Durant le temps où je le fréquentai
+il m’amusa extrêmement et
+m’offrit en lui un curieux exemplaire
+d’égoïsme et de vanité. Il me montra à
+quel point un égoïste peut être dur aux
+pauvres et aux faibles, et à quelle bassesse
+peut arriver un vaniteux devant les
+riches et les puissants. Ces constatations,
+me dira-t-on, ne sont pas rares, mais celle
+que me fournit M. de Barnejac fut d’une
+remarquable qualité. Et puis ce fut autre
+chose que je dus encore à M. de Barnejac.
+N’est-ce pas lui qui me fit connaître la
+charmante femme dont il s’agit et chez
+qui il me conduisit, un jour, je ne sais
+plus à quel sujet, lui qui m’introduisit
+dans la petite maison qu’habitait, au fond
+d’Auteuil, Mme de Gaillandre, non loin
+de chez Jean Lorrain et de chez M. de
+Goncourt…</p>
+
+<p>La maison de Mme de Gaillandre était
+séparée de la rue par un bout de jardin
+dont l’allée sablée tournait autour d’un
+gazon encadrant un parterre aux quatre
+coins duquel s’élevaient quatre buis
+taillés. Sur le sable de l’allée ou parmi
+l’herbe se promenaient plusieurs tortues
+dont les carapaces bien entretenues bombaient
+leur écaille arrondie. Le jardin
+traversé, on arrivait à une porte peinte en
+bleu, sur le vantail de laquelle était clouée
+une grande chauve-souris de bronze aux
+ailes onglées et aux oreilles pointues. Une
+main de Fathma en cuivre pendait à la
+chaîne de la sonnette dont l’appel ne
+retentissait pas en drelin-drelin, mais se
+répercutait à l’intérieur avec un grondement
+de gong. La porte s’entr’ouvrait et
+on se trouvait en présence d’un serviteur
+indien coiffé d’un turban de mousseline
+blanche et qui s’inclinait en silence.
+A travers un vestibule dont le pavement
+était couvert de fauves peaux de tigre étalées,
+l’hindou vous conduisait dans un
+vaste salon, aux murs tendus de cachemires
+précieux et d’étoffes brillantes, sur
+lesquels se détachaient de vives et fines
+miniatures persanes. Des Princes et des
+Sultanes, montés sur des chevaux roses,
+le faucon au poing, y foulaient une herbe
+fleurie de tulipes où s’allongeait l’ombre
+en fuseau des cyprès et où des colombes
+buvaient en roucoulant au bassin d’une
+fontaine dont l’eau attirait à sa fraîcheur
+des mendiants en haillons et des biches
+tachetées. Aux angles du salon, des vitrines
+contenaient des objets de jade, de
+pierres dures et de cristal, parmi lesquels
+plusieurs éléphants de diverses tailles et de
+différentes matières, quelques-uns, même,
+sans valeur artistique, en ivoire et en
+ébène, car l’éléphant est considéré par
+les Orientaux comme un porte-bonheur,
+de même que la chauve-souris est tenue
+pour telle par les Chinois. Dans la salle
+à manger attenant au salon luisaient des
+panoplies d’armes, casques et armures
+damasquinées, sabres courbés, arcs et
+flèches mongoles, boucliers ronds, étriers.
+Tout ce décor asiatique rappelait à
+Mme de Gaillandre le séjour qu’elle avait
+fait aux Indes, lors de son voyage de noces.</p>
+
+<p>Mme de Gaillandre en avait conservé
+un éblouissant souvenir : réceptions chez
+les rajahs, danses de bayadères, fêtes de
+nuit en de féeriques jardins illuminés,
+promenades en longues pirogues sur des
+lacs jonchés de nymphéas, chasses dans la
+jungle, visites de temples et de pagodes,
+mais, de tous ces souvenirs, le plus précieux
+avait été celui du bonheur qu’elle
+avait connu en ces mois de lune de miel,
+dont, hélas, l’enchantement s’était vite
+dissipé au retour, car, une fois revenu à
+Paris, M. de Gaillandre était trop vite
+devenu un mari comme les autres, c’est-à-dire
+inattentif et indifférent parce qu’il
+se sentait aimé, jaloux parce qu’il était
+infidèle et cherchant dans les rats de
+l’Opéra le rappel des bayadères. Germaine
+de Gaillandre avait mal supporté
+ces mécomptes et le désaccord du ménage
+s’était accentué au point qu’une séparation
+à l’amiable était intervenue. M. de
+Gaillandre avait repris sa liberté, laissant
+à sa femme les collections qu’il avait rapportées
+des Indes et le droit de disposer de
+sa vie comme elle l’entendrait. De ce droit,
+Germaine de Gaillandre n’avait guère usé.
+Son cœur n’avait pas remplacé l’infidèle,
+qui, d’ailleurs, n’avait pas joui longtemps
+de sa nouvelle vie de garçon. Trois ans
+après sa séparation, il était mort des suites
+d’un accident de chasse. Devenue veuve,
+et déjà avant son veuvage, Germaine de
+Gaillandre avait essayé de s’organiser une
+existence supportable. Intelligente et cultivée,
+n’aimant pas le monde et la mondanité,
+elle s’était créé des relations agréables
+parmi ces « réfractaires » dont je vous parlais
+tout à l’heure et qui, vivant par goût
+en marge de la société, en constituent
+une où se rassemblent les transfuges de la
+cohue du Tout-Paris.</p>
+
+<p>C’était ainsi que la petite maison
+d’Auteuil était devenue, sinon un « salon »
+au sens parisien du mot, du moins
+un lieu de réunion fort agréable. J’y ai vu
+plus d’une fois M. de Goncourt rendant
+visite à sa voisine, très beau sous ses cheveux
+blancs, avec son noir regard, en sa
+distinction de vieux gentilhomme à laquelle
+se mêlait on ne savait quoi d’un
+rapin du temps de Gavarni. J’y ai entrevu
+parfois Jean Lorrain, la chevelure poudrée
+d’or, les yeux passés au mascaro, intarissable
+en histoires abracadabrantes, en
+anecdotes et en potins, mais les visiteurs
+habituels de Mme de Gaillandre étaient
+d’ordinaire des personnalités moins marquantes.
+Mme de Gaillandre ne recherchait
+pas les « célébrités » ; elle n’avait rien
+de la « maîtresse de maison ». Elle aimait
+qu’on se plût chez elle et qu’on vînt à
+elle, mais elle ne raccolait pas sa clientèle.
+Elle se contentait d’accueillir ses amis,
+les anciens comme les nouveaux, avec
+gentillesse et bonne grâce, tenant entre
+eux la balance égale et n’y choisissant pas
+de favoris ni de privilégiés. Chez elle, on
+causait librement, on dînait finement, on
+faisait de la musique. Cela formait une
+petite société intéressante qu’égayaient
+quelques figures bizarres et falotes. Quelquefois
+on faisait tourner les tables et on
+évoquait les esprits, car Mme de Gaillandre
+avait une certaine curiosité pour
+ces expériences. Elle n’était certes ni spirite
+ni théosophe, mais l’au-delà et plus
+spécialement l’au-delà de nous-même
+l’intéressait. « Elle s’inquiète de l’avenir
+de son moi », disait ironiquement M. de
+Barnejac pour qui le présent de son moi
+était une occupation suffisante à son
+égoïsme. De ces jeux de coups frappés,
+l’organisateur habituel était le peintre
+Massot. Les Gaillandre l’avaient connu
+aux Indes où il peignait les belles toiles
+qui ont fait sa réputation, tout en fréquentant
+des prêtres bouddhiques, des brahmanes,
+des faiseurs de tours. On l’appelait
+par plaisanterie le « Fakir » car il
+était presque aussi maigre que Barnejac.
+D’ailleurs ils se détestaient.</p>
+
+<p>Barnejac, en effet, ayant eu vent de
+l’existence du petit cénacle d’Auteuil,
+avait fait ce qu’il fallait pour y être admis
+et, jusqu’à un certain point apprécié,
+c’est-à-dire qu’il avait dissimulé de son
+mieux sa vilaine nature et n’avait montré
+que l’aspect supportable et même presque
+séduisant de lui-même. Mme de Gaillandre
+le goûtait assez pour lui avoir laissé
+prendre sur elle un semblant d’influence.
+Fort connaisseur en modes, toilettes, parures
+et colifichets, grand amateur d’élégances
+féminines, Massot le désignait
+sous le sobriquet de « la vieille habilleuse »,
+mais ses conseils étaient volontiers écoutés
+par la jeune femme. Il la guidait dans
+ses achats et c’était lui qui lui avait fait
+acquérir le beau collier de perles qu’elle
+ne quittait guère, et qui avait appartenu,
+prétendait Barnejac, à l’Impératrice Joséphine.
+Elle consultait aussi volontiers
+Barnejac sur la composition de son petit
+cercle. Ce fut ainsi que Barnejac, qui me
+tenait alors en grande faveur, lui proposa
+de m’amener chez elle et me représenta à
+ses yeux comme un garçon bien élevé, de
+bonne compagnie et dont elle pourrait
+tirer de l’agrément. Cette garantie me
+valut, de la part de Mme de Gaillandre,
+un aimable accueil. La sympathie que
+nous éprouvâmes l’un pour l’autre devint
+assez vite une véritable amitié. Mme de
+Gaillandre méritait d’en inspirer et on
+lui eût même voué des sentiments plus
+tendres et plus passionnés, si elle ne vous
+eût fait comprendre que l’amour ne tiendrait
+plus jamais aucune place dans sa vie
+et qu’on se le tînt pour dit.</p>
+
+<p>C’était, et je ne saurais assez vous le
+répéter, une charmante femme et elle me
+plut dès l’abord. Je la revois encore telle
+que je la vis pour la première fois, le jour
+où j’enjambai les tortues porte-bonheur
+du petit jardin, où le serviteur au turban
+blanc me fit passer sur les peaux de tigre
+et m’introduisit dans le salon indien
+parmi les éléphants de jade, de cristal,
+d’ivoire et d’ébène qui y exerçaient la
+fonction de porte-veine ainsi que me
+l’expliquait M. de Barnejac en attendant
+que parût Mme de Gaillandre. Sa présence,
+de suite, m’enchanta quoiqu’elle ne
+fût vêtue ni en sultane, ni en ranie, mais en
+Parisienne sobrement et finement élégante.
+Rien en elle du type « princesse de légende »
+si à la mode en ce temps-là, malgré
+le fameux sautoir de perles, car elle
+le portait avec autant de simplicité que
+si c’eût été quelque article de Paris sans
+autre valeur que le caprice d’un moment.
+Son accueil était plein de gentillesse et
+presque de timidité. Tout en parlant, ses
+fines mains caressaient les grosses perles
+de son collier d’un geste machinal ; parfois,
+elle s’arrêtait de parler, distraite et
+comme absente, puis elle revenait à vous
+avec un délicieux sourire et maintes paroles
+avenantes. Telle qu’elle m’apparut
+en cette première entrevue, telle je la
+retrouvai toujours par la suite. Elle avait
+dans la conversation de la fantaisie et de
+la gaieté, mais sa conversation était coupée
+de fréquents silences et l’on voyait
+alors sur son aimable visage se peindre
+une expression d’inquiétude et d’anxiété.
+Quand je la connus mieux, je m’aperçus
+que cette expression inquiète et anxieuse
+n’en disparaissait jamais complètement ;
+elle y demeurait comme sous-jacente, diffuse,
+éparse. Parfois elle s’y formulait
+plus distinctement et elle y devenait de
+l’angoisse. D’où venait cette angoisse ? Je
+le sus quand notre amitié nous permit de
+nous mieux connaître. Celle de Mme de
+Gaillandre n’était pas seulement constante,
+elle était courageuse, car, lorsque
+je me brouillai avec M. de Barnejac,
+Mme de Gaillandre n’hésita pas à prendre
+mon parti et à me conserver auprès d’elle
+malgré les objurgations rageuses de
+M. de Barnejac qui réclamait ma « mise
+à la porte ». Mme de Gaillandre résista
+et M. de Barnejac ne reparut plus. J’avais
+rendu, sans le vouloir, service à Germaine
+de Gaillandre en la débarrassant de ce
+vilain homme. Hélas ! la pauvre Mme de
+Gaillandre devait rencontrer d’autres
+dangers où je ne pouvais rien pour la
+préserver. Et cependant se méfiait-elle
+assez des pièges de la vie et des embûches
+de la destinée !</p>
+
+<p>Cela se voyait à tout ce que faisait la
+charmante femme pour détourner d’elle
+les mauvais sorts qui rôdent autour de
+nous. Elle s’entourait de toutes sortes de
+fétiches et d’amulettes, de porte-bonheur
+et de porte-veine de toutes les espèces. La
+main de Fathma qui pendait à la chaîne
+de la sonnette, la chauve-souris de bronze
+clouée au vantail, les tortues du petit
+jardin, les éléphants aux trompes hautes
+ou abaissées faisaient partie de cet arsenal
+défensif à l’abri duquel Mme de Gaillandre
+se réfugiait. Elle était absurdement
+et enfantinement superstitieuse et elle
+observait religieusement toutes les pratiques
+recommandées. Je n’énumérerai
+pas ses crédulités et tous les présages et
+pronostics auxquels elle était attentive.
+Elle croyait à la néfaste influence du
+nombre treize et du nombre seize, aux
+couteaux croisés, aux premières marches
+d’escalier montées du pied gauche, aux
+trois bougies, à que sais-je encore ! Tout
+lui apparaissait comme plein de périls
+qu’il fallait conjurer certes, mais qu’il importait
+aussi de prévoir, ce pourquoi elle
+avait recours aux somnambules, aux devineresses,
+aux tireuses de cartes, aux chiromanciennes,
+à toutes les sortes de sibylles
+et de voyantes, à toutes les exploiteuses
+de notre crainte et de notre curiosité de
+l’avenir. De ses superstitions et de ses crédulités
+elle était la première à convenir et à
+se moquer pour qu’on lui en épargnât la
+raillerie, mais ces pratiques tenaient une
+grande place dans sa vie et elle conservait
+soigneusement dans un tiroir les trois épis
+de blé et le petit bout de bois qui sont
+le plus sûr talisman contre la mauvaise
+fortune et contre le mauvais sort.</p>
+
+<p>Entre toutes ces sibylles, elle témoignait
+d’une particulière confiance envers
+celle qu’elle appelait en riant « l’Argus
+de la rue Greuze ». Au rebours de la
+plupart de ses congénères cette marchande
+d’avenir n’avait pas cru utile de se parer
+d’un pseudonyme sibyllin. Elle ne s’était
+dite ni de Cumes, ni d’Endor, ni de
+Memphis, et elle répondait tout bonnement
+au nom prosaïque de Quittenard.
+Mme Quittenard était une dame correcte
+et respectable, d’une soixantaine
+d’années, sagement corpulente, au visage
+plein, encadré de bandeaux grisonnants.
+Elle avait les yeux petits et vifs, le nez
+flaireur et pointu. Elle ressemblait à une
+sorte de caissière tenant à jour le grand
+livre du Futur et elle exerçait cette fonction
+avec une modeste simplicité. Elle
+ne se vantait pas de tout savoir, mais se
+reconnaissait capable de soulever un
+coin du voile où s’enveloppe notre destinée.
+Toute science n’a-t-elle pas ses
+bornes et la sienne avait ses limites. Elle
+en convenait volontiers et cette réserve
+prudente ajoutait à l’autorité de ses oracles.
+J’ai plus d’une fois accompagné
+Mme de Gaillandre chez cette pythonisse
+en chambre. Elle occupait, rue Greuze,
+un appartement bourgeoisement meublé.
+Mobilier d’acajou, fauteuils Louis-Philippe
+recouverts de crin, lampes pourvues
+d’abat-jour en lithophanie, cartonniers.
+On se fût cru dans une agence de location
+et cela ne sentait nullement la sorcellerie ;
+ni chat noir au pelage satanique,
+ni crapaud familier. Mme Quittenard
+recevait une clientèle sérieuse. Elle ne
+tenait pas bureau d’avenir pour cocottes
+en quête d’entreteneurs ou pour
+dames du monde à l’affût de liaisons
+fructueuses. Des personnages connus
+s’étaient assis sur les fauteuils de crin de
+Mme Quittenard et avaient écrasé sur son
+parquet bien ciré les graines tombées des
+mangeoires de la cage où Mme Quittenard,
+en souvenir sans doute de la loge
+natale, enfermait quelques couples de
+serins des Canaries.</p>
+
+<p>Bien que modeste, Mme Quittenard
+n’en éprouvait pas moins une légitime
+fierté de certaines belles réussites prophétiques.
+N’avait-elle pas prédit la mort
+violente du président d’une République
+sud-américaine et le tremblement de
+terre des îles Fidji ? Mais plus qu’aux
+catastrophes publiques ou mondiales elle
+s’intéressait aux désastres privés et cherchait
+dans leur prévision des moyens de
+les conjurer. Elle s’était fait une spécialité
+des affaires passionnelles. Le cœur n’a-t-il
+pas son avenir et l’amour ses destinées ?
+On venait chercher chez elle des
+conseils, des remèdes, des consolations
+ou des espoirs, surtout des espoirs, car nul
+ne renonce à être heureux et le bonheur
+est toujours le but de nos visées. Mme de
+Gaillandre, comme les autres, malgré
+sa sagesse apparente, conservait ce vœu
+secret, sans que pourtant elle se plaignît
+jamais de sa solitude sentimentale. Ses
+amis pouvaient croire qu’elle ne souhaitait
+rien d’autre que l’état présent où elle
+vivait. Ne l’entouraient-ils pas de leurs
+affectueuses attentions et n’y avait-il pas
+là de quoi lui suffire ? Un cercle d’amitiés
+ne peut-il pas rendre indifférent à
+l’amour ? Que pouvait souhaiter de plus
+une Mme de Gaillandre, jolie, intelligente,
+riche et indépendante ? Pourquoi
+sans cesse interroger l’avenir ? Qu’aurait-il
+eu de mieux à lui offrir ? Comment
+pouvait-elle perdre son temps avec une
+Mme Quittenard ? Ce fut ce que je me
+permis plus d’une fois de lui demander
+quand je fus entré assez avant dans sa
+charmante intimité.</p>
+
+<p>Un jour que je lui posais cette question
+j’eus l’explication de l’ascendant qu’exerçait
+Mme Quittenard sur sa fidèle cliente.
+Germaine de Gaillandre m’avoua que,
+depuis quelque temps, toutes les opérations
+et tous les calculs de Mme Quittenard
+étaient unanimes à lui annoncer
+qu’un moment viendrait où sa vie changerait
+et qu’elle entrerait dans une ère
+nouvelle. A partir de cet instant, Mme de
+Gaillandre connaîtrait de nouveau cet
+état merveilleux qu’on appelle le bonheur.
+Le bonheur ! Tandis qu’elle me
+faisait timidement cette confidence, je
+considérais son visage, si souvent anxieux,
+et, soudain, tout illuminé d’espérance et
+comme détendu de certitude. Ah ! comme
+je souhaitais, et de tout cœur, que cette
+prédiction se réalisât ! Pût Mme Quittenard
+avoir dit vrai ! Selon elle, Mme de
+Gaillandre connaîtrait le bonheur quand
+elle approcherait de quarante ans, mais
+elle le connaîtrait complet, absolu. Ainsi
+elle avait encore à attendre, mais après
+tout, pourquoi le bonheur ne viendrait-il
+pas un jour vers cette charmante femme ?
+Le bonheur n’est pas impossible et ne
+pouvons-nous en posséder au moins
+l’illusion ? N’ai-je pas cru, moi, l’avoir
+trouvé ?</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" title="II">&nbsp;</h2>
+
+<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span><span class="small">E</span>
+ne vous dirai pas les circonstances
+de ma vie qui m’en donnèrent l’illusion.
+C’est une autre histoire et je ne
+vous la conterai pas. Elle fut la cause que
+je quittai Paris et que je crus m’en éloigner
+définitivement. Je me fixai à l’étranger
+sans idée de retour. Ce départ me sépara
+de Mme de Gaillandre, mais nous continuâmes
+à échanger des messages d’amitié,
+jusqu’au jour où mes lettres restèrent
+sans réponse. J’y fus, je l’avoue, assez
+indifférent. Le cœur a des égoïsmes subits
+qui nous concentrent uniquement sur
+nous-mêmes. Que m’importait alors tout
+ce qui ne se rapportait pas à mes préoccupations
+actuelles ? Elles étaient cruelles.
+Cependant un moment vint où je vis
+clair dans ma folie et dans ma douleur.
+Je rompis brusquement le lien qui m’attachait
+à un esclavage indigne. Une période
+de mon existence était terminée et
+mon exil n’avait plus de raison d’être. Il
+ne me restait plus qu’à tenter de renouer
+avec le passé. J’avais une famille, des
+amis et je me résolus à revenir en France.
+Parmi les souvenirs qui m’y attiraient,
+celui de Germaine de Gaillandre était
+présent. Nous nous pardonnerions notre
+mutuel silence. Je savais que je pouvais
+compter sur son indulgence. Mais
+qu’était-elle devenue ? La retrouverais-je
+en sa petite maison d’Auteuil, avec ses
+tortues et ses éléphants porte-veine, en
+sa foi aux prédictions de l’honorable
+Mme Quittenard ?</p>
+
+<p>Dès mon arrivée à Paris, une de mes
+premières courses me conduisit vers
+Auteuil. La maison était inhabitée, les
+persiennes fermées, la grille du petit jardin
+close. Plus de tortues dans les allées.
+Cet aspect d’abandon me remplit de
+mélancolie. Tout change avec le temps,
+les lieux comme les êtres. Des petites
+sociétés que je fréquentais combien subsistaient
+encore ? Que de noms la mort
+rature sur notre livre d’adresses ! En ces
+pensées moroses, je me dirigeai vers le
+cercle dont je n’avais jamais cessé de faire
+partie. Là aussi, je trouverais sans doute
+des changements quoique ces institutions
+aient une constance d’échiquiers où se
+meuvent des pions équivalents. Il y avait
+peu de monde dans les salons et j’allais
+m’asseoir dans un des grands fauteuils de
+cuir favorables à la réflexion et si peu en
+accord avec ces lieux où, d’ordinaire, on
+pense peu, quand, du siège voisin, je vis
+se lever comme mû d’un ressort le comte
+de Barnejac. Je supposai tout d’abord
+que c’était mon indésirable présence qui
+le mettait ainsi debout ; aussi fus-je
+quelque peu étonné de le voir se tourner
+vers moi, l’air gracieux et la main tendue.
+L’absence et le temps avaient sans doute
+apaisé ses vieilles rancunes ; les miennes
+étaient loin, et puis ne faisait-il pas partie,
+ce Barnejac, d’un passé vers lequel j’étais
+revenu pour rapprocher les débris vivants
+que j’en retrouverais ?</p>
+
+<p>Nous nous mîmes donc à causer et
+M. de Barnejac commença, comme de
+juste, à parler de lui-même. Durant mon
+absence il avait rompu le silence artistique
+qu’il s’était imposé si longtemps. Il s’était
+enfin, comme il disait, « manifesté ». Le
+résultat de cette manifestation ne lui avait
+probablement pas procuré les satisfactions
+qu’il en attendait. Ni l’opéra qu’il avait
+fait jouer, ni le volume de poésies qu’il
+avait publié, ni les toiles qu’il avait exposées
+n’avaient échappé à la critique.
+D’ailleurs, comment s’attendre à quelque
+justice de la part d’un public imbécile et
+d’une presse vénale ? Quant aux prétendues
+« élites », elles jalousent quiconque
+d’elles se distingue de leur médiocrité. Il
+est vrai que tout cela n’avait aucune
+importance. Quand on porte un nom
+aussi chargé d’illustrations que celui de
+Barnejac quelle sorte de gloire y pourrait-on
+bien ajouter par la plume, le pinceau
+ou la lyre ? Néanmoins, malgré le ton
+d’ironie hautaine et dédaigneuse qu’il
+affectait, il était sensible que M. de Barnejac
+avait conservé, de cette aventure et
+de cette mésaventure dans le domaine des
+arts, une profonde amertume. J’en eus
+la preuve par le méchant plaisir qu’il
+prit à m’annoncer tous les malheurs qui
+avaient frappé de diverses façons nos amis
+de jadis. Que l’un eût été ruiné par des
+spéculations malheureuses, qu’un autre
+fût devenu infirme, que tel autre fût
+mort, tout cela semblait à M. de Barnejac
+une juste compensation à ses déboires
+personnels. Il en tirait une consolation
+qui s’exprimait sur son visage par un
+visible contentement. Le malheur d’autrui
+lui causait une joie sincère. Il avait
+ainsi passé en revue la plupart de nos
+anciennes connaissances communes, prélevant
+au passage la moisson d’événements
+fâcheux les concernant et je remarquai
+qu’il n’avait pas prononcé le nom
+de Mme de Gaillandre. Voyant cela, je
+pris le parti de la nommer moi-même et à
+peine l’eus-je fait que je vis M. de Barnejac
+prendre une furieuse figure et, du
+coup, son fausset passa au plus aigu :</p>
+
+<p>— Germaine de Gaillandre ! Ah ! celle-là,
+par exemple, c’est bien autre chose !
+Comment ! vous ne savez donc rien ? — s’écria-t-il
+avec une mauvaise humeur
+rageuse qu’il ne put dissimuler, — Germaine
+de Gaillandre, elle a fait une fin
+et une fin assez inattendue, mon cher !
+elle est mariée, et mariée d’amour, ce
+qui plus est. Figurez-vous qu’elle s’est
+toquée comme une folle d’un garçon de
+dix-huit ans, beau comme le jour. Elle
+l’a vu, elle l’a enlevé et, dit-on, épousé…
+C’est de la démence. On s’aime, on
+s’adore, on vit seuls à l’écart du monde,
+sur les lacs italiens, et on est heureux,
+heureux, heureux…</p>
+
+<p>Et M. de Barnejac fit une grimace
+douloureuse. Le malheur des autres ne
+compensait pas le mal que lui faisait le
+bonheur d’autrui.</p>
+
+<p>Le bonheur, le bonheur complet,
+absolu, n’était-ce pas ce que l’honorable
+Mme Quittenard, de la rue Greuze, avait
+prédit à Germaine de Gaillandre ? Pour
+une fois que se réalisait une prédiction de
+devineresse, cela tombait bien. J’imaginais
+le visage de Germaine. Il devait avoir
+perdu son anxiété de jadis et être maintenant
+tout illuminé de certitude heureuse.
+Cette idée me fut si agréable et me causa
+tant de plaisir que M. de Barnejac ne
+put supporter ma vue davantage. Il grommela
+je ne sais quoi, et en prenant congé
+de moi assez aigrement, il me lança cette
+pointe barnejacienne :</p>
+
+<p>— Allez donc voir le peintre Massot,
+il pourra vous renseigner mieux que moi
+sur ce roman idyllique, car c’est chez lui
+que la belle a rencontré son jouvenceau,
+mais vous n’en êtes plus un, vous, de
+jouvenceau, mon cher !</p>
+
+<p>Et il me tourna le dos après m’avoir
+tendu sa main griffue, ridée et sèche
+comme une feuille morte.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" title="III">&nbsp;</h2>
+
+<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span><span class="small">E</span>
+suivis le conseil ironique de M. de
+Barnejac et le lendemain, je me rendis
+chez Massot. Je grimpai les cinq
+étages jusqu’à son atelier et je m’aperçus,
+en effet, en les grimpant, que je n’étais plus
+un jouvenceau ! Pendant que la vieille
+bonne prévenait le peintre de ma visite,
+je regardais les toiles accrochées au mur.
+C’étaient quelques-unes des lumineuses
+études que Massot avait rapportées de
+l’Inde et où se groupaient des personnages
+vêtus de jaune, de vert tendre ou
+de rose pâle, chaussés de sandales et la
+tête enturbannée. Cette vue me faisait
+penser au salon indien de la petite maison
+d’Auteuil et à Germaine de Gaillandre,
+au temps où Massot le « Fakir », comme
+nous l’appelions, faisait tourner les
+tables et y évoquait l’esprit de ce sire
+de Barnejac qui, durant la guerre de
+Cent ans, avait probablement contribué
+à procurer aux Anglais la capture de
+Jeanne d’Arc. Comme je rêvais ainsi
+Massot parut. Il était toujours le « Fakir »,
+toujours aussi maigre, toujours aussi long.
+L’excellent homme m’accueillit avec
+amitié. Je lui racontai ma rencontre au
+Cercle avec Barnejac. Que fallait-il
+croire de ses racontars ?</p>
+
+<p>Des racontars, ce n’en étaient point et
+Barnejac ne m’avait dit que la vérité.
+C’était bien chez Massot que Germaine
+de Gaillandre avait rencontré Jean de
+Querdrun. Massot connaissait le père de
+ce jeune homme, un vieux fou qui habitait
+une gentilhommière sinistre en pleine
+Champagne pouilleuse. Jean de Querdrun,
+ses études achevées au collège de
+Rethel, était venu faire son droit à Paris
+et Massot l’avait reçu chez lui sur la
+recommandation du père Querdrun.
+C’était d’ailleurs un charmant garçon,
+d’une beauté vraiment admirable. Il
+avait tout, la race, l’élégance, la grâce,
+la séduction, la distinction et comptait
+sans doute sur son beau physique pour
+charmer ses examinateurs, car il ne faisait
+exactement rien de rien. Il remplaçait
+les cours de l’École par la fréquentation
+des salles de gymnastique et de
+boxe, car il était d’une force corporelle
+remarquable. Ces soins pris, il vivait fort
+sagement, d’une modeste pension que lui
+faisait son père. Il en dépensait une bonne
+partie chez le coiffeur et la manucure, car
+il était extrêmement occupé de sa personne.
+Il passait beaucoup de temps à sa
+toilette, mais ces coquetteries s’adressaient
+à lui-même, car les femmes semblaient
+ne tenir aucune place dans sa vie. Avec
+cela, très bien élevé, mais très secret et
+même assez mystérieux. Massot s’était
+demandé plus d’une fois ce que cachait
+cette réserve, puis il avait fini par considérer
+Jean de Querdrun comme demeuré
+très enfant en son adolescence et
+sa beauté de jeune dieu.</p>
+
+<p>Le voyant souvent venir à son atelier et
+y passer des journées à feuilleter silencieusement
+des albums de croquis et à
+fumer des cigarettes, Massot lui avait,
+un jour, demandé de lui poser une figure
+d’un de ses tableaux. Ce fut à cette occasion
+et en costume de prince indien que
+Germaine de Gaillandre avait vu pour
+la première fois Jean de Querdrun. La
+séance terminée, ils avaient quitté ensemble
+l’atelier. Depuis, Massot n’avait
+plus revu Germaine de Gaillandre ni
+Jean de Querdrun. Que s’était-il passé
+entre eux ? Massot l’imaginait assez bien.
+De la part de Mme de Gaillandre cela
+avait pu être le coup de foudre, l’irrésistible
+affolement sentimental et sensuel,
+une de ces passions soudaines qui ne
+connaissent plus qu’elles-mêmes, si violentes,
+si contagieuses que n’y résistent
+pas plus ceux qui les inspirent que ceux
+qui les ressentent, ou bien Germaine de
+Gaillandre avait-elle cédé, sans résistance
+et par surprise, à quelque audace de jeunesse ?
+Ce qui était plus probable, c’est
+qu’elle avait bondi avec toute la fougue
+de sa maturité secrètement ardente sur
+cette magnifique occasion offerte comme
+une revanche à sa longue solitude. Quant
+à lui, tel que le jugeait Massot, il avait dû
+« se laisser faire », flatté de l’effet que produisait
+sa beauté. Sans doute avait-il
+obéi plus à la vanité qu’à l’amour.
+Était-il capable d’amour et incapable de
+calcul ? Massot l’ignorait. Tout ce qu’il
+savait, il l’avait appris par une lettre
+reçue quelques jours après la rencontre
+à son atelier, lettre signée des deux amoureux
+qui lui annonçaient leur départ
+pour l’Italie, pour le pays du rêve et du
+bonheur. Mais étaient-ils heureux ?</p>
+
+<p>Sur ce point Massot me rassura complètement.
+Le couple semblait jouir d’un
+bonheur parfait. Ce bonheur, quelques
+mois après sa fugue, Germaine de Gaillandre
+avait souhaité le légaliser en épousant,
+à trente-neuf ans, Jean de Querdrun
+qui en avait dix-huit. Massot avait été
+chargé d’obtenir du père de Jean l’autorisation
+à cette union, mais, à ces ouvertures,
+le vieux gentilhomme champenois
+avait répondu par un refus. Depuis
+quand les blancs-becs se marient-ils sans
+même avoir terminé leurs études ? Un
+garçon qui n’avait pas même pris sa
+seconde inscription à la Faculté de Droit !
+C’était à pouffer de rire. Et puis, il avait
+fait choix pour son fils d’une petite-cousine
+qui serait pour lui la femme qui
+convenait. Que M. Jean de Querdrun
+courût quelque peu l’aventure, si cela
+lui plaisait ! On en verrait la fin, et le
+gaillard reviendrait bien au bercail. « Et
+je vous jure, ajoutait M. de Querdrun
+père, qu’il n’y rentrera qu’avec la robe
+d’avocat ! » Massot n’en avait rien pu
+tirer d’autre. Cette réponse communiquée
+à Mme de Gaillandre ne l’avait pas trop
+émue et lui était parvenue dans la villa
+qu’elle avait louée à Stresa, sur le lac
+Majeur, et où « elle cachait son bonheur »,
+ce bonheur qui affligeait tant M. de Barnejac
+et qu’elle avait trouvé, sinon dans
+le mariage, du moins dans l’amour.</p>
+
+<p>En nous quittant, Massot m’avait dit :
+« Vous devriez lui écrire. Elle vous aimait
+beaucoup, Germaine, et je suis sûr qu’elle
+serait contente d’avoir de vos nouvelles.
+Et puis, depuis que dure sa retraite en
+Italie, elle doit commencer à attendre le
+courrier. La preuve c’est que, le mois
+dernier, elle m’a demandé si je ne viendrais
+pas lui rendre visite. J’y serais allé
+bien volontiers, mais l’état de mes reins
+ne me permet plus guère de déplacements.
+N’en dites rien à ce bon Barnejac, si vous
+le voyez, il serait trop content, car vous
+connaissez ses plaisirs, et le témoignage
+d’amitié qu’il aime le mieux donner à ses
+amis est de suivre leur « convoi, service et
+enterrement ». C’est une belle âme. »</p>
+
+<p>Je suivis le conseil de Massot et j’écrivis
+à l’adresse qu’il m’avait donnée une
+longue lettre à laquelle Germaine de
+Gaillandre répondit sur le ton le plus
+affectueux. Elle n’avait rien oublié de
+notre ancienne amitié et nos silences réciproques
+n’y avaient rien changé. Il y a,
+dans la vie, des circonstances, soit heureuses,
+soit malheureuses, qui font qu’elles
+nous bornent momentanément à nous-mêmes
+sans altérer les sentiments que
+nous conservons pour autrui. Elle me
+disait que, Massot m’ayant mis au courant
+des événements qui avaient transformé
+son existence, elle me connaissait
+assez pour être sûre de la part que je prenais
+à son bonheur. Elle m’avouait qu’il
+était complet, absolu, et que la prédiction
+de Mme Quittenard s’était magnifiquement
+réalisée. Une présence adorée illuminait
+ses heures. Certes, elle n’avait plus
+besoin de rien ni de personne, mais ses
+anciens amis lui étaient toujours chers,
+quoique son bonheur eût éloigné d’elle
+un certain nombre d’entre eux, mais elle
+en était d’autant plus reconnaissante à
+ceux qui lui étaient restés fidèles de cœur
+et de pensée. Puisque j’étais de ceux-là,
+elle serait contente de me revoir et de me
+faire connaître son bien-aimé Jean. Que
+je vinsse donc passer quelques jours à
+Stresa, je leur ferais plaisir à tous deux.
+Le pays qu’ils habitaient était fort beau
+en cette saison et la villa qu’ils occupaient
+était située en face des Iles Borromées. Si
+je m’ennuyais de leur compagnie, je
+pourrais aller m’en distraire à Milan.
+Eux ne quittaient guère leur maison et
+leur jardin.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" title="IV">&nbsp;</h2>
+
+<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span><span class="small">E</span>
+ne me rendis pas immédiatement
+à l’invitation de Germaine de Gaillandre
+et je menai durant quelques
+semaines à Paris une existence assez mélancolique.
+J’avais des dispositions à
+prendre en vue de l’avenir, mais que serait
+le mien ? Plus d’une fois, j’eus la velléité
+d’aller, moi aussi, consulter Mme Quittenard,
+mais cette idée me faisait vite hausser
+les épaules. M’eût-elle, comme à Mme de
+Gaillandre, prédit toutes les félicités, je
+n’eusse guère cru à sa prédiction. N’avais-je
+pas eu pendant quelque temps l’illusion
+d’être heureux et que peut-on espérer
+de plus ? Plût au ciel qu’il n’en fût pas
+de même pour Germaine de Gaillandre
+et que son bonheur fût durable, quelque
+tardif qu’il eût été et si aventureux
+qu’il me parût ! Et quel bonheur, le
+bonheur dans l’amour ! Qu’est-il, hélas,
+de plus fragile ! Et puis, ce garçon si
+jeune et cette femme de quarante ans !
+Oui, mais il y a dans les femmes de telles
+ressources de jeunesse qu’elles arrivent à
+déjouer la nature, et il y a tant de magie
+dans le fait d’aimer et d’être aimée !</p>
+
+<p>Je m’en aperçus quand Germaine de
+Gaillandre vint me chercher à la gare de
+Stresa dans la petite voiture qu’elle conduisait
+elle-même. Elle était bien toujours
+la Germaine « d’avant », mais il
+y avait en elle on ne savait quoi d’assuré
+et de radieux ; sur son visage rayonnait
+une expression de confiance, de sécurité
+et de certitude. Plus rien de cette anxiété
+qui s’y lisait auparavant. Tout en elle
+participait de cette assurance heureuse.
+Ses mouvements avaient plus de précision
+et de vivacité. Ce changement s’accusait
+dans toute sa manière d’être, dans
+ses gestes, dans ses regards, dans sa voix.
+Je la regardais avec un vrai plaisir. Elle
+était très élégamment, mais très simplement
+vêtue et je remarquai qu’elle ne
+portait plus aucun bijou. Ni bagues, ni
+bracelets, ni son beau collier de perles
+habituel. En cette « nudité » elle était plus
+charmante que jamais. Je le lui dis et
+elle sourit de son plus jeune sourire.</p>
+
+<p>— On voit, n’est-ce pas, que je suis
+heureuse ? — me dit-elle et, comme je
+me taisais, elle ajouta :</p>
+
+<p>— Heureuse, oui, immensément. Comment
+ne le serais-je pas ? Jean est si
+beau, si bon ! D’ailleurs vous allez le voir.</p>
+
+<p>La voiture s’était arrêtée devant une
+haie fleurie où s’ouvrait une porte
+rustique. Nous descendîmes. Elle attacha
+le cheval à un anneau et nous pénétrâmes
+dans le jardin. Je pensais aux tortues
+porte-veine du jardinet d’Auteuil. Ici,
+Germaine de Gaillandre n’avait plus
+besoin de ces fétiches. Lorsque nous
+fûmes arrivés auprès de la maison, elle
+s’arrêta et appela :</p>
+
+<p>— Jean, Jean.</p>
+
+<p>Tout l’amour chantait dans la fraîche
+jeunesse de sa voix. A l’appel de Germaine
+de Gaillandre la porte de la maison
+s’ouvrit.</p>
+
+<p>Il était vraiment d’une remarquable
+beauté, de belle taille et de beau visage.
+Il eût été partout remarqué, mais quel
+besoin avait-il, pour jouer son rôle de
+jeune amant aimé de s’affubler d’un
+costume qui sentait le bal masqué et le
+théâtre ? Il portait un vêtement de soie
+indienne où étaient tissées des fleurs orientales,
+en semis et en bouquets, rehaussées
+d’un filigrane d’or. Ce vêtement était
+fermé par des boutons en diamants. Cette
+parure singulière était complétée aux
+poignets par des bracelets et au cou par le
+fameux collier de perles. Jean de Querdrun
+portait les bijoux de sa maîtresse.
+Je reconnaissais à ses doigts surchargés
+les bagues de Germaine de Gaillandre.
+Jean de Querdrun ne semblait pas s’apercevoir
+de mon étonnement. Il semblait
+aussi à l’aise dans ce déguisement oriental
+et enjoaillé que si c’eût été un complet
+de confection acheté à la <i>Belle Jardinière</i>.
+Il ne montrait également aucun embarras
+de sa situation de Prince Charmant. Il
+s’enquit avec politesse si j’avais fait un
+bon voyage et me demanda avec intérêt
+des nouvelles de Massot. Il semblait doux,
+réservé, très gentil en somme, en son
+bizarre accoutrement. Soudain Germaine
+de Gaillandre se tourna vers moi. Elle
+tenait Jean par la main, et, cette main, je
+la vis la baiser avec passion.</p>
+
+<p>— Voilà mon bonheur et ma vie, — me
+dit-elle et elle baisa de nouveau les
+doigts bagués du jeune homme.</p>
+
+<p>Jean de Querdrun ne semblait nullement
+gêné de cette expansive tendresse.
+Il jouait, d’un air distrait, avec les perles
+de son collier. Quand Mme de Gaillandre
+m’offrit de me conduire à ma
+chambre, il ne nous accompagna pas.
+Une fois seuls, elle m’interrogea :</p>
+
+<p>— Comment le trouvez-vous ?</p>
+
+<p>Et sans attendre ma réponse, et comme
+pour répondre à la remarque que j’eusse
+pu faire, elle continua :</p>
+
+<p>— Oui, il aime s’habiller ainsi. Cela
+l’amuse et puis il a tant de goût ! cela
+m’amuse aussi de le voir porter mes bijoux.
+Que voulez-vous ? C’est un véritable
+enfant et cet enfantillage est bien
+inoffensif. Il a si peu de distractions.
+Cela l’occupe de se parer et de se costumer.
+Il est si beau, n’est-ce pas ? mon
+Prince des Mille et une Nuits. Et puis
+ne vivons-nous pas un rêve ?</p>
+
+<p>J’acquiesçai et nous descendîmes
+dîner.</p>
+
+<p>Le repas fut gai. Le crépuscule tombait
+lentement sur le lac. Les montagnes
+devenaient violettes. Sur la rive de Pallanza,
+les premières lumières s’allumaient.
+La table était dressée dans le jardin et
+finement servie, car le Prince Charmant
+était gourmet. Je sus bientôt qu’il commandait
+les menus et, comme on dit,
+« qu’il s’occupait de la maison ». Au
+dessert, il tira de sa poche une pipe.
+Elle était en écume, doublée en or et le
+tuyau était entouré d’un cercle de petits
+rubis. Sous les regards extasiés de Germaine,
+il semblait, lui aussi, parfaitement
+heureux. Il paraissait avoir accepté de
+bonne grâce et avec naturel sa situation
+d’idole et se prêtait à l’adoration dont
+il était l’objet avec une simplicité désarmante.</p>
+
+<p>Je ne fus pas, durant les quelques jours
+que je passai à Stresa, sans faire quelques
+observations. J’avais trop d’affection
+pour Germaine de Gaillandre pour ne
+pas m’inquiéter des suites de cette fugue
+paradoxale et de l’issue qu’elle pourrait
+avoir. Assez vite je m’aperçus que Germaine
+vivait dans l’absolue sécurité de
+son bonheur. L’avenir n’existait plus
+pour elle que comme une continuité indéfinie
+de jours heureux et chacun de ces
+jours était pour elle une coupe de joie
+qu’elle vidait, les yeux fermés, et qu’elle
+trouverait aussi pleine le lendemain. Sa
+seule occupation, sa seule pensée était ce
+garçon dont la beauté l’éblouissait comme
+l’eût fait quelque présence divine. Ses
+heures se passaient dans ce culte. Il était
+le seul sujet qui l’intéressât et elle me
+parlait de lui intarissablement quand il
+s’éloignait pour prendre quelques-uns de
+ces soins domestiques sur lesquels elle lui
+laissait la haute main. Hors lui et son
+amour, rien n’existait pour elle. Elle
+avait tout oublié, y compris son âge, son
+âge à elle, ce qui était assez naturel, car
+l’amour lui avait donné un étonnant
+renouveau de jeunesse. Quand ils se
+tenaient l’un près de l’autre, ils formaient
+un couple qui n’avait rien de disparate,
+et presque fraternel. La prédiction de
+Mme Quittenard s’était vraiment réalisée
+pour Germaine. Elle avait trouvé
+le bonheur et elle l’avait trouvé dans
+l’amour, car elle aimait éperdument et
+follement, mais était-elle aimée comme
+elle aimait ? Certes Jean de Querdrun
+se prêtait de bonne grâce, comme je l’ai
+dit, au culte dont il était l’objet, mais
+quel sentiment éprouvait-il envers cette
+adorante qui avait mis sa vie à ses genoux ?
+Visiblement il était flatté de la
+passion qu’il inspirait, mais jusqu’à quel
+point la partageait-il ? Quoi qu’il en fût
+il s’y montrait soumis et obéissant, et se
+conformait à toutes les façons que doit
+avoir un parfait amant, à quoi il ne semblait,
+d’ailleurs, éprouver aucune peine,
+car il était facile de s’apercevoir que Germaine
+lui plaisait et qu’il ressentait pour
+elle un vif attrait, mais cet attrait allait-il
+plus loin qu’un goût physique et quelle
+part y avait le plaisir des mille gâteries
+dont il était comblé ? Elles entraient
+certainement en compte. Jean de Querdrun
+avait été préparé par la nature au
+personnage qu’il tenait. Tout soin donné
+à sa personne lui causait un contentement
+infini. Les étoffes brillantes, les bijoux
+le fascinaient véritablement et il éprouvait
+à s’en parer une joie enfantine,
+mais quelque peu inquiétante. Cela se
+manifestait à la façon dont il maniait les
+grosses perles de son collier et dans la sensualité
+avec laquelle il s’en caressait la
+peau. Il était curieux à observer devant
+les miroirs. Il s’y contemplait avec complaisance.
+Il avait l’air de s’y rendre hommage
+et d’ajouter sa propre admiration à
+celle que Germaine lui témoignait. A ces
+moments je voyais son regard quêter la
+mienne. J’entrai volontiers dans le jeu et
+bientôt nous devînmes très bons amis.</p>
+
+<p>Je tentai de profiter de cette amitié pour
+tâcher de voir clair en ce garçon tout de
+même assez énigmatique. J’essayai de lui
+poser quelques questions sur Germaine et
+le sentiment qu’il pouvait avoir pour elle.
+Il parlait d’elle volontiers, mais un peu
+comme il eût parlé d’un camarade. Sans
+doute était-ce là de la discrétion et il n’y
+avait pas à l’en blâmer. Il se pouvait fort
+bien qu’il fût de bonne foi fort amoureux
+de Germaine, mais incapable de se
+rendre compte exactement de la psychologie
+de son amour. D’ailleurs il me
+paraissait d’intelligence assez ordinaire,
+mais une parfaite éducation, beaucoup
+de tact et de réserve lui tenaient lieu de
+ce qui lui manquait et dont Germaine ne
+paraissait guère s’apercevoir qui manquât
+à son Prince Charmant. Lui se laissait
+adorer, choyer, parer avec une tranquille
+satisfaction. Tout était donc pour
+le mieux, cependant je ne pouvais m’empêcher
+de penser que cette sorte d’euphorie
+où vivaient les amants de Stresa ne
+durerait pas éternellement, car rien ne
+dure en ce bas monde, mais Germaine,
+pas plus que Jean, ne semblaient prévoir
+que rien pût jamais changer le cours de
+leur destinée amoureuse. Ce fut en cet
+état de sécurité parfaite que je les quittai
+pour rentrer à Paris. Quelques jours
+après mon retour, je rencontrai Barnejac
+au Cercle. J’évitai de lui parler de mon
+voyage et nous ne prononçâmes pas le
+nom de Germaine de Gaillandre. Avec
+Massot, que j’allai voir à son atelier, il
+n’en fut pas de même. Je lui racontai ma
+visite à Stresa et lui fis part de mes impressions.
+Quand je finis, il me dit :</p>
+
+<p>— Tout cela, mon cher, est bien singulier,
+mais, en amour, tout est possible.</p>
+
+<p>Et, pour conclure, il laissa tomber ce
+seul mot :</p>
+
+<p>— Attendons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" title="V">&nbsp;</h2>
+
+<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span>’<span class="small">ATTENDIS</span>
+deux ans et, durant ces
+deux années, je reçus assez régulièrement
+des nouvelles de Germaine
+de Gaillandre lorsque, un soir du mois
+de juin, en rentrant chez moi, je trouvai
+un télégramme posé en mon absence sur
+un coin de ma table. Il ne contenait que
+ces mots :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="i">Arriverai mardi neuf heures trente. Seule.
+Venez gare. — Germaine.</p>
+</blockquote>
+
+<p>A cet appel, je compris qu’une catastrophe
+s’était produite. Je tenais à la main
+la feuille de papier bleu. Je revoyais la
+petite maison de Stresa, le jardin, le lac et,
+dans le lointain, Pallanza, et Germaine
+debout auprès du jeune magicien de son
+bonheur. La belle coupe où elle avait
+bu le philtre d’enchantement s’était brisée.
+Pauvre Germaine !</p>
+
+<p>Ce fut, en effet, une pauvre femme que
+je vis, le lendemain matin, descendre du
+train, « seule » comme elle me l’avait télégraphié.
+Hélas ! ce n’était plus la Germaine
+des beaux jours italiens, la femme
+rajeunie par l’amour et le bonheur.
+C’était, soudain vieillie et cruellement
+ravagée par l’insomnie et les larmes, la
+Germaine de jadis sur le visage de qui
+se lisait alors un peu d’anxiété, anxiété
+qui maintenant était changée en une
+angoisse déchirante et torturée. Il exprimait
+aussi, ce visage bouleversé, une
+sorte de surprise égarée devant l’imprévu,
+une sorte d’étonnement tragique. En me
+voyant, elle essaya de me parler, mais
+les sanglots l’étranglaient. Les larmes
+coulaient sur ses joues pâlies en longues
+perles douloureuses. J’avais pris entre les
+miennes ses mains glacées.</p>
+
+<p>— Alors, il est parti ?</p>
+
+<p>Elle fit signe que oui.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’une fois chez moi que je
+pus obtenir de Germaine de Gaillandre
+quelques éclaircissements. Il n’y avait eu
+entre eux ni querelles, ni disputes, ni
+aucun désaccord, rien qui eût pu laisser
+prévoir cette fuite soudaine et inexplicable.
+Depuis le jour où je les avais quittés
+ils avaient continué à vivre dans la
+même intimité, dans le même bonheur
+dont j’avais été témoin. Aucun nuage
+n’avait terni la lumineuse monotonie de
+leur admirable félicité. Jean avait toujours
+été le Jean que j’avais connu, doux,
+bon, assez silencieux, occupé des mêmes
+amusements. La veille, il avait essayé un
+nouveau costume, taillé en de vieilles
+étoffes persanes, puis il s’était retiré de
+bonne heure, prétextant un léger mal de
+tête. Le lendemain matin, on avait trouvé
+sa chambre vide. Toute la journée s’était
+passée sans qu’il revînt. Les recherches
+avaient été vaines. Aucun accident cependant
+n’avait été signalé. Enfin on apprit
+du chef de gare de Stresa que M. de
+Querdrun avait pris le train pour Paris.
+Alors elle était accourue… Je l’écoutais
+en silence. Comme c’était simple le
+malheur ! Une chambre vide, une présence
+disparue et la vie n’est plus la vie !</p>
+
+<p>Je réussis à calmer ce premier flot de
+désespoir et lui dis ce que je pus pour la
+rassurer… On retrouverait le fugitif et
+tout s’expliquerait. Ce n’était qu’une
+fugue sans importance, quelque caprice
+d’enfant gâté, quelque mauvaise plaisanterie
+d’amoureux. Peut-être Massot saurait-il
+quelque chose. Il télégraphierait
+au père de Jean. Peut-être était-ce là que
+ce singulier garçon était allé ruminer
+quelque grief imaginaire ? Et je me fis
+répéter de nouveau les circonstances de
+sa fuite. Bientôt je m’aperçus que Germaine
+de Gaillandre ne m’avait pas
+tout dit. Il lui restait à m’en confier la
+circonstance la plus pénible. Le Prince
+Charmant avait emporté avec lui les
+plus beaux bijoux de sa maîtresse, sans
+oublier le collier de perles pour lequel
+il avait un goût tout particulier. Cette
+fois, l’affaire devenait sérieuse et se compliquait
+en changeant de caractère. Le
+Prince Charmant avait poussé un peu
+loin les droits de l’amour. Cependant si
+ni Massot, ni Querdrun père ne savaient
+rien de Jean de Querdrun, à qui s’adresser
+et comment le retrouver sans recourir
+à la police ? Cette idée terrifiait la pauvre
+Germaine… Que lui importaient ses
+bijoux ! Ce qu’elle voulait, c’était son
+bonheur, ce bonheur qu’elle ne pouvait
+croire définitivement perdu, l’être adoré
+sans qui elle ne pouvait vivre. La voyant
+dans cet état d’extrême exaltation et
+d’affreux désespoir, j’essayai de tirer parti
+de ce rapt de bijoux pour la persuader
+que, si Jean de Querdrun était parti ainsi
+en s’appropriant des objets qui ne lui
+appartenaient pas et dont il savait la valeur,
+c’était une preuve que son départ
+était dû à quelque cause qu’il finirait par
+avouer. Rien, après tout, ne permettait
+de croire que ce garçon fût un vulgaire
+voleur.</p>
+
+<p>C’était également l’avis de Massot que
+j’avais mis au courant des événements.
+M. de Querdrun le père avait répondu au
+télégramme du peintre qu’il ignorait
+absolument où était son fils, mais qu’il
+n’était guère en peine de ce « beau merle »
+qui avait bien dû trouver un autre nid.
+J’avais décidé la pauvre Germaine à
+camper provisoirement dans sa maison
+d’Auteuil. Elle était persuadée maintenant
+que Jean était mort, qu’il avait
+voulu « mourir en beauté » avec ces
+joyaux dont il avait tant aimé à se parer.
+Cependant les jours passaient et il y avait
+une semaine que Jean de Querdrun avait
+disparu quand, en entrant dans le salon
+où d’ordinaire la pauvre femme passait,
+étendue sur un divan, des heures désespérées,
+je la vis qui m’attendait debout
+et prête à sortir. L’idée lui était venue
+soudain d’aller rue Greuze consulter
+Mme Quittenard. Elle seule pourrait lui
+révéler le sort de Jean de Querdrun.
+Comment n’y avait-elle pas songé plus
+tôt !</p>
+
+<p>Quoique je n’eusse pas grande confiance
+dans le résultat de cette consultation,
+j’acceptai de conduire Mme de Gaillandre
+chez Mme Quittenard. Ce serait à tout
+le moins une diversion à son chagrin.
+Nous voilà donc, Germaine et moi, dans
+le salon d’attente de Mme Quittenard.
+Hélas, ce n’est pas assez de prédire le
+bonheur, il faudrait encore en assurer la
+durée ! Nous n’attendîmes pas longtemps
+et bientôt nous pénétrâmes dans l’antre
+de la Sibylle où, comme je l’ai dit, on
+ne voyait ni trépied, ni rameau d’or.
+Mme Quittenard écouta très attentivement
+ce qu’avait à lui dire Germaine de
+Gaillandre. Ah ! si seulement elle pouvait
+revoir un instant son Jean bien-aimé !
+Elle était bien certaine qu’il lui reviendrait.
+Et comme elle lui pardonnerait de
+bon cœur les tourments qu’il lui causait,
+en souvenir du bonheur qu’il lui avait
+donné et dans l’espoir de celui qu’elle
+était prête à recevoir de lui, de nouveau !</p>
+
+<p>Lorsqu’elle eut fini de parler, Mme
+Quittenard réfléchit un instant. Elle
+semblait hésiter. Tout à coup, elle se
+décida :</p>
+
+<p>— Voyons, ma petite dame, alors c’est
+si sérieux que cela et vous tenez absolument
+à retrouver votre petit ami ? C’est
+bien naturel et je vous comprends. Moi
+aussi, j’ai eu mon temps et je n’ai pas
+manqué de cœur. Oui, vous voulez savoir.
+Vous voudriez encore retourner la
+bonne carte, mais j’ai mieux : j’ai mon
+fils, un homme très distingué et qui est
+employé à la Préfecture. Je vais lui demander
+de nous aider. Ne craignez rien,
+il est discret, et ayez bon espoir. Nous le
+retrouverons, ce jeune lâcheur ! Voyons,
+avez-vous quelques indices ? Une bonne
+photographie ?</p>
+
+<p>Nous quittâmes Mme Quittenard après
+une assez longue conversation, durant
+laquelle Mme Quittenard me lança plus
+d’un coup d’œil à la dérobée, si bien que
+je compris qu’elle désirait me parler seul
+à seule ; aussi, après avoir ramené à Auteuil
+Germaine de Gaillandre, repris-je
+le chemin de la rue Greuze. Dans cette
+seconde entrevue, je crus utile d’apprendre
+à Mme Quittenard l’épisode des bijoux
+dérobés et quelques autres particularités
+du Prince Charmant, son goût, par
+exemple, pour la parure, le costume et les
+déguisements. Ces renseignements semblèrent
+intéresser vivement Mme Quittenard.
+Elle les jugeait propres à la diriger
+dans ses recherches.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+<h2 class="nobreak" title="VI">&nbsp;</h2>
+
+<p class="noindent"><span class="xlarge">T</span><span class="small">ROIS</span>
+jours après ce colloque, je
+reçus un mot de Mme Quittenard,
+me priant de vouloir bien passer
+chez elle. A peine fus-je en sa présence,
+je compris à son air de satisfaction que
+son enquête avait donné des résultats.
+Nous allions donc avoir le mot de
+l’énigme et savoir pourquoi M. Jean de
+Querdrun avait brusquement faussé compagnie
+à Mme de Gaillandre et n’était
+pas parti les mains vides…</p>
+
+<p>Mme Quittenard ne me fit pas trop
+languir.</p>
+
+<p>— Je vous dirai, tout d’abord, mon
+cher monsieur, que je comprends le chagrin
+de cette pauvre petite femme : c’est
+dur d’être abandonnée ainsi par un si
+beau garçon, car mon fils m’a dit qu’il
+n’y a pas plus beau que ce jeune Monsieur
+que je ne crois pas qu’il lui revienne
+jamais, mais passons. Or donc, mon fils
+s’est mis en campagne et n’a pas été long
+à suivre la bonne piste. Je vous fais grâce
+des détails et voici tout de suite où cette
+piste l’a mené, droit au petit appartement
+du quartier latin où habitait notre gibier
+avant que le levât ma cliente, appartement
+qu’il avait conservé en l’accompagnant
+en Italie, et dont il payait soigneusement
+les termes sur l’argent de poche
+qu’elle lui donnait. Quand mon fils y a été
+introduit, il a trouvé Monsieur Jean assis
+tranquillement à sa table de travail, ses
+livres de droit ouverts devant lui, sage
+comme une image. Alors mon fils a pris
+sa grosse voix et lui a reproché les inquiétudes
+qu’il avait causées à sa belle amie
+et aussi son procédé par rapport aux bijoux.
+Lorsqu’il a su qu’il fallait les
+rendre, il a reçu un coup, et il était tout
+pâle quand il les a sortis de son tiroir :
+ils y étaient tous et il les a remis sans résistance
+à mon fils, mais lorsqu’il a fallu se
+séparer du collier, ma parole, il s’est mis à
+pleurer comme un gosse à qui on reprend
+un jouet. Il les aimait, ces grosses perles.
+Alors mon fils, qui est bon diable, malgré
+sa forte moustache, lui a demandé
+pourquoi, s’il tenait tant à ce collier, il
+s’était sauvé de chez la jolie dame qui
+l’aimait bien. A cette question, il a pris
+l’air buté, puis il a fini par déclarer que
+c’était parce qu’il « en avait assez », et pas
+moyen d’en tirer autre chose. Il a cependant
+ajouté qu’il était rentré chez lui pour
+« achever son droit » et ensuite épouser
+une petite jeune fille de son pays. Mon
+fils a été un peu étonné, car il avait cru
+comme moi, vu le goût de ce garçon pour
+la fanfreluche et la bijouterie, qu’il était
+de ceux qui essayent des femmes pour
+être bien sûrs qu’elles ne sont pas leur
+vocation et qu’avec elles ils ne sont pas
+dans leur nature. Mais non, nous nous
+étions trompés. C’était bien parce qu’il
+« en avait assez » qu’il avait fichu le camp
+et qu’il était revenu à ses bouquins, qu’il
+avait dit adieu au « grand amour ». J’en
+suis bien fâchée pour son amoureuse qui
+et si sympathique, mais rien à faire pour
+elle ! C’est si têtu, à cet âge, ces petits ! Que
+voulez-vous, elle l’avait choisi trop jeune.
+Ils sont tous comme ça. Ça aime sans
+savoir pourquoi, puis ça cesse d’aimer, un
+beau jour, sans plus de raison. L’amour,
+pour eux, c’est un jeu qui amuse, puis qui
+n’amuse plus, cric et crac ! et ils s’en vont
+en laissant les cartes sur la table. Celui-ci
+avait emporté avec lui les jetons, ce qui ne
+se fait pas, mais les personnes qui veulent
+que la partie soit jouée dans les règles,
+il faut qu’elles choisissent un partenaire
+sérieux. Prendre un novice ! Quelle folie !
+Est-on jamais sûr de rien avec ces freluquets !
+Celui-là était gentil, pourtant, mais
+avec lui, c’est fini, archifini. Il faut
+que votre amie en fasse son deuil. Je sais
+bien que c’est pénible. Dites-lui que,
+cependant, elle ne m’adresse pas de
+reproches. Je lui avais prédit le bonheur ;
+il faut bien que nous le prédisions, nous
+autres, marchandes d’avenir : c’est notre
+métier. Il ne faut pas qu’elle m’en veuille,
+cela me ferait de la peine. Après tout,
+elle a été heureuse pendant trois ans. C’est
+un beau souvenir. Il faut se contenter de
+ce qu’on a eu et elle n’a pas été trop mal
+partagée. Cela aurait pu plus mal finir ;
+le petit ne l’a ni trahie, ni trompée, il est
+parti, et pas très bien, mais enfin, grâce à
+mon fils, ça s’est arrangé sans histoire.
+Mon fils ira vous porter demain ce
+que vous savez ; le reste s’arrangera avec
+le temps. Peines d’amour ne sont pas
+mortelles. Tout s’oublie et, après tout,
+cher Monsieur, le bonheur, pour une
+petite dame, le vrai bonheur, croyez-moi,
+c’est encore de retrouver son collier
+de perles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">CET OUVRAGE</span>, <span class="xsmall">LE PREMIER DE LA
+COLLECTION</span> <i>LES ROSES LATINES</i>,
+<span class="xsmall">A ÉTÉ ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER PAR COULOUMA
+A ARGENTEUIL</span>, <span class="xsmall">H</span>. <span class="xsmall">BARTHÉLEMY
+ÉTANT DIRECTEUR</span>. <span class="xsmall">SON TIRAGE SE
+JUSTIFIE AINSI</span> : 20 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR
+JAPON IMPÉRIAL</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span>
+20 ; 30 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VERGÉ DE
+MONTVAL</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 21 <span class="xsmall">A</span> 50 ;
+900 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VÉLIN TEINTÉ
+DE RIVES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 51 <span class="xsmall">A</span> 950.
+<span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE</span>, <span class="xsmall">SUR CES
+DIVERS PAPIERS</span>, 55 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES HORS
+COMMERCE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE I A LV</span>.</p>
+
+<p class="c gap">E<span class="xsmall">XEMPLAIRE</span> N<sup>o</sup></p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77329 ***</div>
+</body>
+</html>
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