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En un mot, je me sentais +attiré, non par les aventuriers et les irrégulières, mais par les hommes +et les femmes qui entendaient vivre pour eux-mêmes, à leur façon et à +leur guise, selon leur fantaisie ou leur nature, sans tenir compte des +commentaires plus ou moins malveillants que ne manque pas de provoquer +une attitude dont l’origine est moins une «pose» qu’un besoin de liberté +et d’indépendance. Paris compte bon nombre de ces réfractaires aux +obligations sociales et à l’embrigadement mondain, qui se dérobent à +leur milieu et s’organisent à part de quoi passer leur vie à leur gré. +Beaucoup de ces isolés sont amenés à ce parti par le goût et la pratique +de quelque art qu’ils cultivent en amateurs ou par quelque originalité +de caractère. Dans ces îlots de société, la littérature, la peinture, la +musique sont souvent en honneur et on a chance d’y rencontrer des +personnalités, sinon tout à fait exceptionnelles, du moins intéressantes +par le souci de se choisir des conditions de vie à leur convenance et en +dehors des cadres conventionnels. + +Sans faire partie de ces récalcitrants, j’étais porté vers eux par une +secrète sympathie. Je trouvais à les fréquenter un agrément que je ne +rencontrais pas ailleurs et, auprès d’eux, je me sentais plus à l’aise +que dans aucune autre compagnie. J’éprouvais à leur endroit un véritable +attrait et j’employais à les observer et à les connaître un zèle que je +n’eusse jamais mis à m’acquérir de ces relations utiles et flatteuses +dont on tire profit et vanité. J’avoue que, dans cette recherche, +j’étais poussé aussi par un sentiment de curiosité pour les raisons qui +avaient conduit ces affranchis du monde à se cantonner en marge de ses +groupements. A cette curiosité s’ajoutait le plaisir que j’ai toujours +pris au contact des singularités intellectuelles, morales ou sociales. +J’aime ce qu’on appelle les originaux, les extravagants. Je les aime +dans la littérature et dans l’histoire, et il ne me déplaît pas d’en +rencontrer des exemplaires vivants, même dépouillés des prestiges de la +légende et de l’imagination, et réduits à leur propre réalité. + +Ce fut à cette curiosité que je dus, à l’époque dont je vous parle, ma +liaison avec l’étrange et falot personnage que fut le comte de Barnejac. +On sait la réputation qu’il a laissée et qui est encore l’aliment des +anecdotiers et des chroniqueurs du Paris d’hier dont il fut une des +figures les plus pittoresques. Celle qu’il faisait de son vivant avait +de quoi intriguer et attirer, ce qui fut mon fait. Musicien mystérieux +dont personne n’avait jamais ouï une note, peintre qui ne montrait pas +ses toiles, poète qui cachait ses vers, M. de Barnejac exerçait une +sorte de fascination véritable due au mystère même dont il s’entourait +et à des prétentions artistiques que ne justifiait aucune preuve de +talent. Très grand, très maigre, vêtu avec une extrême recherche, M. de +Barnejac exhibait d’étonnants gilets taillés en des soies japonaises et +des cravates d’une extraordinaire variété. Sa main aux ongles aigus +s’appuyait sur des pommeaux de canne finement ciselés, et le revers de +ses rigides redingotes s’ornait de fleurs rares. Il habitait un hôtel +curieusement aménagé où il avait fait établir une piscine dont les eaux +colorées étaient semées de paillettes d’or. Il passait pour élever des +serpents auxquels il ne donnait à manger que des oiseaux exotiques. +Bref, il était l’incarnation de tous les raffinements de décadence, ce +qui ne l’empêchait pas, disait-on, de gérer fort âprement une fortune +considérable. Tel qu’il était, il faisait figure dans le Paris d’alors +et il me parut amusant de franchir le seuil de son hôtel où n’était pas +admis qui voulait. Certaines circonstances m’en facilitèrent l’accès et +je pris pied, sinon dans l’amitié de M. de Barnejac, du moins au nombre +des humains dont il consentait à admettre et à reconnaître l’existence. +Cela me valut d’entendre M. de Barnejac pérorer interminablement de sa +voix de fausset, et de façon non dépourvue, certes, d’un certain esprit +satirique et d’une indéniable faconde gasconne. A cette faveur s’ajouta +celle de jeter un coup d’œil sur quelques-unes des œuvres picturales que +M. de Barnejac dérobait jalousement aux regards des profanes, d’écouter +quelques musiques de sa composition et de feuilleter les vélins +enluminés sur lesquels étaient calligraphiées ses élucubrations +poétiques. Ces expériences me permirent de constater que M. de Barnejac +n’avait vraiment aucun talent et je m’aperçus qu’il était également +vaniteux, égoïste et méchant et, au fond, le plus plat des bourgeois, +une fois passées ses heures de comédie et mise au rancart la défroque du +rôle où il apparaissait sur une scène truquée et dans un décor de +carton. Cette désillusion se compliqua plus tard d’autres désagréments +et il me fallut, un jour, mettre fin à des relations fâcheuses dont je +me tirai à temps, non sans le regret de m’y être un peu trop attardé. + +J’aurais dû conserver mauvais souvenir de M. de Barnejac; il n’en est +rien et je lui dois au contraire une certaine reconnaissance. Durant le +temps où je le fréquentai il m’amusa extrêmement et m’offrit en lui un +curieux exemplaire d’égoïsme et de vanité. Il me montra à quel point un +égoïste peut être dur aux pauvres et aux faibles, et à quelle bassesse +peut arriver un vaniteux devant les riches et les puissants. Ces +constatations, me dira-t-on, ne sont pas rares, mais celle que me +fournit M. de Barnejac fut d’une remarquable qualité. Et puis ce fut +autre chose que je dus encore à M. de Barnejac. N’est-ce pas lui qui me +fit connaître la charmante femme dont il s’agit et chez qui il me +conduisit, un jour, je ne sais plus à quel sujet, lui qui m’introduisit +dans la petite maison qu’habitait, au fond d’Auteuil, Mme de Gaillandre, +non loin de chez Jean Lorrain et de chez M. de Goncourt... + +La maison de Mme de Gaillandre était séparée de la rue par un bout de +jardin dont l’allée sablée tournait autour d’un gazon encadrant un +parterre aux quatre coins duquel s’élevaient quatre buis taillés. Sur le +sable de l’allée ou parmi l’herbe se promenaient plusieurs tortues dont +les carapaces bien entretenues bombaient leur écaille arrondie. Le +jardin traversé, on arrivait à une porte peinte en bleu, sur le vantail +de laquelle était clouée une grande chauve-souris de bronze aux ailes +onglées et aux oreilles pointues. Une main de Fathma en cuivre pendait à +la chaîne de la sonnette dont l’appel ne retentissait pas en +drelin-drelin, mais se répercutait à l’intérieur avec un grondement de +gong. La porte s’entr’ouvrait et on se trouvait en présence d’un +serviteur indien coiffé d’un turban de mousseline blanche et qui +s’inclinait en silence. A travers un vestibule dont le pavement était +couvert de fauves peaux de tigre étalées, l’hindou vous conduisait dans +un vaste salon, aux murs tendus de cachemires précieux et d’étoffes +brillantes, sur lesquels se détachaient de vives et fines miniatures +persanes. Des Princes et des Sultanes, montés sur des chevaux roses, le +faucon au poing, y foulaient une herbe fleurie de tulipes où +s’allongeait l’ombre en fuseau des cyprès et où des colombes buvaient en +roucoulant au bassin d’une fontaine dont l’eau attirait à sa fraîcheur +des mendiants en haillons et des biches tachetées. Aux angles du salon, +des vitrines contenaient des objets de jade, de pierres dures et de +cristal, parmi lesquels plusieurs éléphants de diverses tailles et de +différentes matières, quelques-uns, même, sans valeur artistique, en +ivoire et en ébène, car l’éléphant est considéré par les Orientaux comme +un porte-bonheur, de même que la chauve-souris est tenue pour telle par +les Chinois. Dans la salle à manger attenant au salon luisaient des +panoplies d’armes, casques et armures damasquinées, sabres courbés, arcs +et flèches mongoles, boucliers ronds, étriers. Tout ce décor asiatique +rappelait à Mme de Gaillandre le séjour qu’elle avait fait aux Indes, +lors de son voyage de noces. + +Mme de Gaillandre en avait conservé un éblouissant souvenir: réceptions +chez les rajahs, danses de bayadères, fêtes de nuit en de féeriques +jardins illuminés, promenades en longues pirogues sur des lacs jonchés +de nymphéas, chasses dans la jungle, visites de temples et de pagodes, +mais, de tous ces souvenirs, le plus précieux avait été celui du bonheur +qu’elle avait connu en ces mois de lune de miel, dont, hélas, +l’enchantement s’était vite dissipé au retour, car, une fois revenu à +Paris, M. de Gaillandre était trop vite devenu un mari comme les autres, +c’est-à-dire inattentif et indifférent parce qu’il se sentait aimé, +jaloux parce qu’il était infidèle et cherchant dans les rats de l’Opéra +le rappel des bayadères. Germaine de Gaillandre avait mal supporté ces +mécomptes et le désaccord du ménage s’était accentué au point qu’une +séparation à l’amiable était intervenue. M. de Gaillandre avait repris +sa liberté, laissant à sa femme les collections qu’il avait rapportées +des Indes et le droit de disposer de sa vie comme elle l’entendrait. De +ce droit, Germaine de Gaillandre n’avait guère usé. Son cœur n’avait pas +remplacé l’infidèle, qui, d’ailleurs, n’avait pas joui longtemps de sa +nouvelle vie de garçon. Trois ans après sa séparation, il était mort des +suites d’un accident de chasse. Devenue veuve, et déjà avant son +veuvage, Germaine de Gaillandre avait essayé de s’organiser une +existence supportable. Intelligente et cultivée, n’aimant pas le monde +et la mondanité, elle s’était créé des relations agréables parmi ces +«réfractaires» dont je vous parlais tout à l’heure et qui, vivant par +goût en marge de la société, en constituent une où se rassemblent les +transfuges de la cohue du Tout-Paris. + +C’était ainsi que la petite maison d’Auteuil était devenue, sinon un +«salon» au sens parisien du mot, du moins un lieu de réunion fort +agréable. J’y ai vu plus d’une fois M. de Goncourt rendant visite à sa +voisine, très beau sous ses cheveux blancs, avec son noir regard, en sa +distinction de vieux gentilhomme à laquelle se mêlait on ne savait quoi +d’un rapin du temps de Gavarni. J’y ai entrevu parfois Jean Lorrain, la +chevelure poudrée d’or, les yeux passés au mascaro, intarissable en +histoires abracadabrantes, en anecdotes et en potins, mais les visiteurs +habituels de Mme de Gaillandre étaient d’ordinaire des personnalités +moins marquantes. Mme de Gaillandre ne recherchait pas les «célébrités»; +elle n’avait rien de la «maîtresse de maison». Elle aimait qu’on se plût +chez elle et qu’on vînt à elle, mais elle ne raccolait pas sa clientèle. +Elle se contentait d’accueillir ses amis, les anciens comme les +nouveaux, avec gentillesse et bonne grâce, tenant entre eux la balance +égale et n’y choisissant pas de favoris ni de privilégiés. Chez elle, on +causait librement, on dînait finement, on faisait de la musique. Cela +formait une petite société intéressante qu’égayaient quelques figures +bizarres et falotes. Quelquefois on faisait tourner les tables et on +évoquait les esprits, car Mme de Gaillandre avait une certaine curiosité +pour ces expériences. Elle n’était certes ni spirite ni théosophe, mais +l’au-delà et plus spécialement l’au-delà de nous-même l’intéressait. +«Elle s’inquiète de l’avenir de son moi», disait ironiquement M. de +Barnejac pour qui le présent de son moi était une occupation suffisante +à son égoïsme. De ces jeux de coups frappés, l’organisateur habituel +était le peintre Massot. Les Gaillandre l’avaient connu aux Indes où il +peignait les belles toiles qui ont fait sa réputation, tout en +fréquentant des prêtres bouddhiques, des brahmanes, des faiseurs de +tours. On l’appelait par plaisanterie le «Fakir» car il était presque +aussi maigre que Barnejac. D’ailleurs ils se détestaient. + +Barnejac, en effet, ayant eu vent de l’existence du petit cénacle +d’Auteuil, avait fait ce qu’il fallait pour y être admis et, jusqu’à un +certain point apprécié, c’est-à-dire qu’il avait dissimulé de son mieux +sa vilaine nature et n’avait montré que l’aspect supportable et même +presque séduisant de lui-même. Mme de Gaillandre le goûtait assez pour +lui avoir laissé prendre sur elle un semblant d’influence. Fort +connaisseur en modes, toilettes, parures et colifichets, grand amateur +d’élégances féminines, Massot le désignait sous le sobriquet de «la +vieille habilleuse», mais ses conseils étaient volontiers écoutés par la +jeune femme. Il la guidait dans ses achats et c’était lui qui lui avait +fait acquérir le beau collier de perles qu’elle ne quittait guère, et +qui avait appartenu, prétendait Barnejac, à l’Impératrice Joséphine. +Elle consultait aussi volontiers Barnejac sur la composition de son +petit cercle. Ce fut ainsi que Barnejac, qui me tenait alors en grande +faveur, lui proposa de m’amener chez elle et me représenta à ses yeux +comme un garçon bien élevé, de bonne compagnie et dont elle pourrait +tirer de l’agrément. Cette garantie me valut, de la part de Mme de +Gaillandre, un aimable accueil. La sympathie que nous éprouvâmes l’un +pour l’autre devint assez vite une véritable amitié. Mme de Gaillandre +méritait d’en inspirer et on lui eût même voué des sentiments plus +tendres et plus passionnés, si elle ne vous eût fait comprendre que +l’amour ne tiendrait plus jamais aucune place dans sa vie et qu’on se le +tînt pour dit. + +C’était, et je ne saurais assez vous le répéter, une charmante femme et +elle me plut dès l’abord. Je la revois encore telle que je la vis pour +la première fois, le jour où j’enjambai les tortues porte-bonheur du +petit jardin, où le serviteur au turban blanc me fit passer sur les +peaux de tigre et m’introduisit dans le salon indien parmi les éléphants +de jade, de cristal, d’ivoire et d’ébène qui y exerçaient la fonction de +porte-veine ainsi que me l’expliquait M. de Barnejac en attendant que +parût Mme de Gaillandre. Sa présence, de suite, m’enchanta quoiqu’elle +ne fût vêtue ni en sultane, ni en ranie, mais en Parisienne sobrement et +finement élégante. Rien en elle du type «princesse de légende» si à la +mode en ce temps-là, malgré le fameux sautoir de perles, car elle le +portait avec autant de simplicité que si c’eût été quelque article de +Paris sans autre valeur que le caprice d’un moment. Son accueil était +plein de gentillesse et presque de timidité. Tout en parlant, ses fines +mains caressaient les grosses perles de son collier d’un geste machinal; +parfois, elle s’arrêtait de parler, distraite et comme absente, puis +elle revenait à vous avec un délicieux sourire et maintes paroles +avenantes. Telle qu’elle m’apparut en cette première entrevue, telle je +la retrouvai toujours par la suite. Elle avait dans la conversation de +la fantaisie et de la gaieté, mais sa conversation était coupée de +fréquents silences et l’on voyait alors sur son aimable visage se +peindre une expression d’inquiétude et d’anxiété. Quand je la connus +mieux, je m’aperçus que cette expression inquiète et anxieuse n’en +disparaissait jamais complètement; elle y demeurait comme sous-jacente, +diffuse, éparse. Parfois elle s’y formulait plus distinctement et elle y +devenait de l’angoisse. D’où venait cette angoisse? Je le sus quand +notre amitié nous permit de nous mieux connaître. Celle de Mme de +Gaillandre n’était pas seulement constante, elle était courageuse, car, +lorsque je me brouillai avec M. de Barnejac, Mme de Gaillandre n’hésita +pas à prendre mon parti et à me conserver auprès d’elle malgré les +objurgations rageuses de M. de Barnejac qui réclamait ma «mise à la +porte». Mme de Gaillandre résista et M. de Barnejac ne reparut plus. +J’avais rendu, sans le vouloir, service à Germaine de Gaillandre en la +débarrassant de ce vilain homme. Hélas! la pauvre Mme de Gaillandre +devait rencontrer d’autres dangers où je ne pouvais rien pour la +préserver. Et cependant se méfiait-elle assez des pièges de la vie et +des embûches de la destinée! + +Cela se voyait à tout ce que faisait la charmante femme pour détourner +d’elle les mauvais sorts qui rôdent autour de nous. Elle s’entourait de +toutes sortes de fétiches et d’amulettes, de porte-bonheur et de +porte-veine de toutes les espèces. La main de Fathma qui pendait à la +chaîne de la sonnette, la chauve-souris de bronze clouée au vantail, les +tortues du petit jardin, les éléphants aux trompes hautes ou abaissées +faisaient partie de cet arsenal défensif à l’abri duquel Mme de +Gaillandre se réfugiait. Elle était absurdement et enfantinement +superstitieuse et elle observait religieusement toutes les pratiques +recommandées. Je n’énumérerai pas ses crédulités et tous les présages et +pronostics auxquels elle était attentive. Elle croyait à la néfaste +influence du nombre treize et du nombre seize, aux couteaux croisés, aux +premières marches d’escalier montées du pied gauche, aux trois bougies, +à que sais-je encore! Tout lui apparaissait comme plein de périls qu’il +fallait conjurer certes, mais qu’il importait aussi de prévoir, ce +pourquoi elle avait recours aux somnambules, aux devineresses, aux +tireuses de cartes, aux chiromanciennes, à toutes les sortes de sibylles +et de voyantes, à toutes les exploiteuses de notre crainte et de notre +curiosité de l’avenir. De ses superstitions et de ses crédulités elle +était la première à convenir et à se moquer pour qu’on lui en épargnât +la raillerie, mais ces pratiques tenaient une grande place dans sa vie +et elle conservait soigneusement dans un tiroir les trois épis de blé et +le petit bout de bois qui sont le plus sûr talisman contre la mauvaise +fortune et contre le mauvais sort. + +Entre toutes ces sibylles, elle témoignait d’une particulière confiance +envers celle qu’elle appelait en riant «l’Argus de la rue Greuze». Au +rebours de la plupart de ses congénères cette marchande d’avenir n’avait +pas cru utile de se parer d’un pseudonyme sibyllin. Elle ne s’était dite +ni de Cumes, ni d’Endor, ni de Memphis, et elle répondait tout bonnement +au nom prosaïque de Quittenard. Mme Quittenard était une dame correcte +et respectable, d’une soixantaine d’années, sagement corpulente, au +visage plein, encadré de bandeaux grisonnants. Elle avait les yeux +petits et vifs, le nez flaireur et pointu. Elle ressemblait à une sorte +de caissière tenant à jour le grand livre du Futur et elle exerçait +cette fonction avec une modeste simplicité. Elle ne se vantait pas de +tout savoir, mais se reconnaissait capable de soulever un coin du voile +où s’enveloppe notre destinée. Toute science n’a-t-elle pas ses bornes +et la sienne avait ses limites. Elle en convenait volontiers et cette +réserve prudente ajoutait à l’autorité de ses oracles. J’ai plus d’une +fois accompagné Mme de Gaillandre chez cette pythonisse en chambre. Elle +occupait, rue Greuze, un appartement bourgeoisement meublé. Mobilier +d’acajou, fauteuils Louis-Philippe recouverts de crin, lampes pourvues +d’abat-jour en lithophanie, cartonniers. On se fût cru dans une agence +de location et cela ne sentait nullement la sorcellerie; ni chat noir au +pelage satanique, ni crapaud familier. Mme Quittenard recevait une +clientèle sérieuse. Elle ne tenait pas bureau d’avenir pour cocottes en +quête d’entreteneurs ou pour dames du monde à l’affût de liaisons +fructueuses. Des personnages connus s’étaient assis sur les fauteuils de +crin de Mme Quittenard et avaient écrasé sur son parquet bien ciré les +graines tombées des mangeoires de la cage où Mme Quittenard, en souvenir +sans doute de la loge natale, enfermait quelques couples de serins des +Canaries. + +Bien que modeste, Mme Quittenard n’en éprouvait pas moins une légitime +fierté de certaines belles réussites prophétiques. N’avait-elle pas +prédit la mort violente du président d’une République sud-américaine et +le tremblement de terre des îles Fidji? Mais plus qu’aux catastrophes +publiques ou mondiales elle s’intéressait aux désastres privés et +cherchait dans leur prévision des moyens de les conjurer. Elle s’était +fait une spécialité des affaires passionnelles. Le cœur n’a-t-il pas son +avenir et l’amour ses destinées? On venait chercher chez elle des +conseils, des remèdes, des consolations ou des espoirs, surtout des +espoirs, car nul ne renonce à être heureux et le bonheur est toujours le +but de nos visées. Mme de Gaillandre, comme les autres, malgré sa +sagesse apparente, conservait ce vœu secret, sans que pourtant elle se +plaignît jamais de sa solitude sentimentale. Ses amis pouvaient croire +qu’elle ne souhaitait rien d’autre que l’état présent où elle vivait. Ne +l’entouraient-ils pas de leurs affectueuses attentions et n’y avait-il +pas là de quoi lui suffire? Un cercle d’amitiés ne peut-il pas rendre +indifférent à l’amour? Que pouvait souhaiter de plus une Mme de +Gaillandre, jolie, intelligente, riche et indépendante? Pourquoi sans +cesse interroger l’avenir? Qu’aurait-il eu de mieux à lui offrir? +Comment pouvait-elle perdre son temps avec une Mme Quittenard? Ce fut ce +que je me permis plus d’une fois de lui demander quand je fus entré +assez avant dans sa charmante intimité. + +Un jour que je lui posais cette question j’eus l’explication de +l’ascendant qu’exerçait Mme Quittenard sur sa fidèle cliente. Germaine +de Gaillandre m’avoua que, depuis quelque temps, toutes les opérations +et tous les calculs de Mme Quittenard étaient unanimes à lui annoncer +qu’un moment viendrait où sa vie changerait et qu’elle entrerait dans +une ère nouvelle. A partir de cet instant, Mme de Gaillandre connaîtrait +de nouveau cet état merveilleux qu’on appelle le bonheur. Le bonheur! +Tandis qu’elle me faisait timidement cette confidence, je considérais +son visage, si souvent anxieux, et, soudain, tout illuminé d’espérance +et comme détendu de certitude. Ah! comme je souhaitais, et de tout cœur, +que cette prédiction se réalisât! Pût Mme Quittenard avoir dit vrai! +Selon elle, Mme de Gaillandre connaîtrait le bonheur quand elle +approcherait de quarante ans, mais elle le connaîtrait complet, absolu. +Ainsi elle avait encore à attendre, mais après tout, pourquoi le bonheur +ne viendrait-il pas un jour vers cette charmante femme? Le bonheur n’est +pas impossible et ne pouvons-nous en posséder au moins l’illusion? +N’ai-je pas cru, moi, l’avoir trouvé? + + + + +Je ne vous dirai pas les circonstances de ma vie qui m’en donnèrent +l’illusion. C’est une autre histoire et je ne vous la conterai pas. Elle +fut la cause que je quittai Paris et que je crus m’en éloigner +définitivement. Je me fixai à l’étranger sans idée de retour. Ce départ +me sépara de Mme de Gaillandre, mais nous continuâmes à échanger des +messages d’amitié, jusqu’au jour où mes lettres restèrent sans réponse. +J’y fus, je l’avoue, assez indifférent. Le cœur a des égoïsmes subits +qui nous concentrent uniquement sur nous-mêmes. Que m’importait alors +tout ce qui ne se rapportait pas à mes préoccupations actuelles? Elles +étaient cruelles. Cependant un moment vint où je vis clair dans ma folie +et dans ma douleur. Je rompis brusquement le lien qui m’attachait à un +esclavage indigne. Une période de mon existence était terminée et mon +exil n’avait plus de raison d’être. Il ne me restait plus qu’à tenter de +renouer avec le passé. J’avais une famille, des amis et je me résolus à +revenir en France. Parmi les souvenirs qui m’y attiraient, celui de +Germaine de Gaillandre était présent. Nous nous pardonnerions notre +mutuel silence. Je savais que je pouvais compter sur son indulgence. +Mais qu’était-elle devenue? La retrouverais-je en sa petite maison +d’Auteuil, avec ses tortues et ses éléphants porte-veine, en sa foi aux +prédictions de l’honorable Mme Quittenard? + +Dès mon arrivée à Paris, une de mes premières courses me conduisit vers +Auteuil. La maison était inhabitée, les persiennes fermées, la grille du +petit jardin close. Plus de tortues dans les allées. Cet aspect +d’abandon me remplit de mélancolie. Tout change avec le temps, les lieux +comme les êtres. Des petites sociétés que je fréquentais combien +subsistaient encore? Que de noms la mort rature sur notre livre +d’adresses! En ces pensées moroses, je me dirigeai vers le cercle dont +je n’avais jamais cessé de faire partie. Là aussi, je trouverais sans +doute des changements quoique ces institutions aient une constance +d’échiquiers où se meuvent des pions équivalents. Il y avait peu de +monde dans les salons et j’allais m’asseoir dans un des grands fauteuils +de cuir favorables à la réflexion et si peu en accord avec ces lieux où, +d’ordinaire, on pense peu, quand, du siège voisin, je vis se lever comme +mû d’un ressort le comte de Barnejac. Je supposai tout d’abord que +c’était mon indésirable présence qui le mettait ainsi debout; aussi +fus-je quelque peu étonné de le voir se tourner vers moi, l’air gracieux +et la main tendue. L’absence et le temps avaient sans doute apaisé ses +vieilles rancunes; les miennes étaient loin, et puis ne faisait-il pas +partie, ce Barnejac, d’un passé vers lequel j’étais revenu pour +rapprocher les débris vivants que j’en retrouverais? + +Nous nous mîmes donc à causer et M. de Barnejac commença, comme de +juste, à parler de lui-même. Durant mon absence il avait rompu le +silence artistique qu’il s’était imposé si longtemps. Il s’était enfin, +comme il disait, «manifesté». Le résultat de cette manifestation ne lui +avait probablement pas procuré les satisfactions qu’il en attendait. Ni +l’opéra qu’il avait fait jouer, ni le volume de poésies qu’il avait +publié, ni les toiles qu’il avait exposées n’avaient échappé à la +critique. D’ailleurs, comment s’attendre à quelque justice de la part +d’un public imbécile et d’une presse vénale? Quant aux prétendues +«élites», elles jalousent quiconque d’elles se distingue de leur +médiocrité. Il est vrai que tout cela n’avait aucune importance. Quand +on porte un nom aussi chargé d’illustrations que celui de Barnejac +quelle sorte de gloire y pourrait-on bien ajouter par la plume, le +pinceau ou la lyre? Néanmoins, malgré le ton d’ironie hautaine et +dédaigneuse qu’il affectait, il était sensible que M. de Barnejac avait +conservé, de cette aventure et de cette mésaventure dans le domaine des +arts, une profonde amertume. J’en eus la preuve par le méchant plaisir +qu’il prit à m’annoncer tous les malheurs qui avaient frappé de diverses +façons nos amis de jadis. Que l’un eût été ruiné par des spéculations +malheureuses, qu’un autre fût devenu infirme, que tel autre fût mort, +tout cela semblait à M. de Barnejac une juste compensation à ses +déboires personnels. Il en tirait une consolation qui s’exprimait sur +son visage par un visible contentement. Le malheur d’autrui lui causait +une joie sincère. Il avait ainsi passé en revue la plupart de nos +anciennes connaissances communes, prélevant au passage la moisson +d’événements fâcheux les concernant et je remarquai qu’il n’avait pas +prononcé le nom de Mme de Gaillandre. Voyant cela, je pris le parti de +la nommer moi-même et à peine l’eus-je fait que je vis M. de Barnejac +prendre une furieuse figure et, du coup, son fausset passa au plus aigu: + +--Germaine de Gaillandre! Ah! celle-là, par exemple, c’est bien autre +chose! Comment! vous ne savez donc rien?--s’écria-t-il avec une mauvaise +humeur rageuse qu’il ne put dissimuler,--Germaine de Gaillandre, elle a +fait une fin et une fin assez inattendue, mon cher! elle est mariée, et +mariée d’amour, ce qui plus est. Figurez-vous qu’elle s’est toquée comme +une folle d’un garçon de dix-huit ans, beau comme le jour. Elle l’a vu, +elle l’a enlevé et, dit-on, épousé... C’est de la démence. On s’aime, on +s’adore, on vit seuls à l’écart du monde, sur les lacs italiens, et on +est heureux, heureux, heureux... + +Et M. de Barnejac fit une grimace douloureuse. Le malheur des autres ne +compensait pas le mal que lui faisait le bonheur d’autrui. + +Le bonheur, le bonheur complet, absolu, n’était-ce pas ce que +l’honorable Mme Quittenard, de la rue Greuze, avait prédit à Germaine de +Gaillandre? Pour une fois que se réalisait une prédiction de +devineresse, cela tombait bien. J’imaginais le visage de Germaine. Il +devait avoir perdu son anxiété de jadis et être maintenant tout illuminé +de certitude heureuse. Cette idée me fut si agréable et me causa tant de +plaisir que M. de Barnejac ne put supporter ma vue davantage. Il +grommela je ne sais quoi, et en prenant congé de moi assez aigrement, il +me lança cette pointe barnejacienne: + +--Allez donc voir le peintre Massot, il pourra vous renseigner mieux que +moi sur ce roman idyllique, car c’est chez lui que la belle a rencontré +son jouvenceau, mais vous n’en êtes plus un, vous, de jouvenceau, mon +cher! + +Et il me tourna le dos après m’avoir tendu sa main griffue, ridée et +sèche comme une feuille morte. + + + + +Je suivis le conseil ironique de M. de Barnejac et le lendemain, je me +rendis chez Massot. Je grimpai les cinq étages jusqu’à son atelier et je +m’aperçus, en effet, en les grimpant, que je n’étais plus un jouvenceau! +Pendant que la vieille bonne prévenait le peintre de ma visite, je +regardais les toiles accrochées au mur. C’étaient quelques-unes des +lumineuses études que Massot avait rapportées de l’Inde et où se +groupaient des personnages vêtus de jaune, de vert tendre ou de rose +pâle, chaussés de sandales et la tête enturbannée. Cette vue me faisait +penser au salon indien de la petite maison d’Auteuil et à Germaine de +Gaillandre, au temps où Massot le «Fakir», comme nous l’appelions, +faisait tourner les tables et y évoquait l’esprit de ce sire de Barnejac +qui, durant la guerre de Cent ans, avait probablement contribué à +procurer aux Anglais la capture de Jeanne d’Arc. Comme je rêvais ainsi +Massot parut. Il était toujours le «Fakir», toujours aussi maigre, +toujours aussi long. L’excellent homme m’accueillit avec amitié. Je lui +racontai ma rencontre au Cercle avec Barnejac. Que fallait-il croire de +ses racontars? + +Des racontars, ce n’en étaient point et Barnejac ne m’avait dit que la +vérité. C’était bien chez Massot que Germaine de Gaillandre avait +rencontré Jean de Querdrun. Massot connaissait le père de ce jeune +homme, un vieux fou qui habitait une gentilhommière sinistre en pleine +Champagne pouilleuse. Jean de Querdrun, ses études achevées au collège +de Rethel, était venu faire son droit à Paris et Massot l’avait reçu +chez lui sur la recommandation du père Querdrun. C’était d’ailleurs un +charmant garçon, d’une beauté vraiment admirable. Il avait tout, la +race, l’élégance, la grâce, la séduction, la distinction et comptait +sans doute sur son beau physique pour charmer ses examinateurs, car il +ne faisait exactement rien de rien. Il remplaçait les cours de l’École +par la fréquentation des salles de gymnastique et de boxe, car il était +d’une force corporelle remarquable. Ces soins pris, il vivait fort +sagement, d’une modeste pension que lui faisait son père. Il en +dépensait une bonne partie chez le coiffeur et la manucure, car il était +extrêmement occupé de sa personne. Il passait beaucoup de temps à sa +toilette, mais ces coquetteries s’adressaient à lui-même, car les femmes +semblaient ne tenir aucune place dans sa vie. Avec cela, très bien +élevé, mais très secret et même assez mystérieux. Massot s’était demandé +plus d’une fois ce que cachait cette réserve, puis il avait fini par +considérer Jean de Querdrun comme demeuré très enfant en son adolescence +et sa beauté de jeune dieu. + +Le voyant souvent venir à son atelier et y passer des journées à +feuilleter silencieusement des albums de croquis et à fumer des +cigarettes, Massot lui avait, un jour, demandé de lui poser une figure +d’un de ses tableaux. Ce fut à cette occasion et en costume de prince +indien que Germaine de Gaillandre avait vu pour la première fois Jean de +Querdrun. La séance terminée, ils avaient quitté ensemble l’atelier. +Depuis, Massot n’avait plus revu Germaine de Gaillandre ni Jean de +Querdrun. Que s’était-il passé entre eux? Massot l’imaginait assez bien. +De la part de Mme de Gaillandre cela avait pu être le coup de foudre, +l’irrésistible affolement sentimental et sensuel, une de ces passions +soudaines qui ne connaissent plus qu’elles-mêmes, si violentes, si +contagieuses que n’y résistent pas plus ceux qui les inspirent que ceux +qui les ressentent, ou bien Germaine de Gaillandre avait-elle cédé, sans +résistance et par surprise, à quelque audace de jeunesse? Ce qui était +plus probable, c’est qu’elle avait bondi avec toute la fougue de sa +maturité secrètement ardente sur cette magnifique occasion offerte comme +une revanche à sa longue solitude. Quant à lui, tel que le jugeait +Massot, il avait dû «se laisser faire», flatté de l’effet que produisait +sa beauté. Sans doute avait-il obéi plus à la vanité qu’à l’amour. +Était-il capable d’amour et incapable de calcul? Massot l’ignorait. Tout +ce qu’il savait, il l’avait appris par une lettre reçue quelques jours +après la rencontre à son atelier, lettre signée des deux amoureux qui +lui annonçaient leur départ pour l’Italie, pour le pays du rêve et du +bonheur. Mais étaient-ils heureux? + +Sur ce point Massot me rassura complètement. Le couple semblait jouir +d’un bonheur parfait. Ce bonheur, quelques mois après sa fugue, Germaine +de Gaillandre avait souhaité le légaliser en épousant, à trente-neuf +ans, Jean de Querdrun qui en avait dix-huit. Massot avait été chargé +d’obtenir du père de Jean l’autorisation à cette union, mais, à ces +ouvertures, le vieux gentilhomme champenois avait répondu par un refus. +Depuis quand les blancs-becs se marient-ils sans même avoir terminé +leurs études? Un garçon qui n’avait pas même pris sa seconde inscription +à la Faculté de Droit! C’était à pouffer de rire. Et puis, il avait fait +choix pour son fils d’une petite-cousine qui serait pour lui la femme +qui convenait. Que M. Jean de Querdrun courût quelque peu l’aventure, si +cela lui plaisait! On en verrait la fin, et le gaillard reviendrait bien +au bercail. «Et je vous jure, ajoutait M. de Querdrun père, qu’il n’y +rentrera qu’avec la robe d’avocat!» Massot n’en avait rien pu tirer +d’autre. Cette réponse communiquée à Mme de Gaillandre ne l’avait pas +trop émue et lui était parvenue dans la villa qu’elle avait louée à +Stresa, sur le lac Majeur, et où «elle cachait son bonheur», ce bonheur +qui affligeait tant M. de Barnejac et qu’elle avait trouvé, sinon dans +le mariage, du moins dans l’amour. + +En nous quittant, Massot m’avait dit: «Vous devriez lui écrire. Elle +vous aimait beaucoup, Germaine, et je suis sûr qu’elle serait contente +d’avoir de vos nouvelles. Et puis, depuis que dure sa retraite en +Italie, elle doit commencer à attendre le courrier. La preuve c’est que, +le mois dernier, elle m’a demandé si je ne viendrais pas lui rendre +visite. J’y serais allé bien volontiers, mais l’état de mes reins ne me +permet plus guère de déplacements. N’en dites rien à ce bon Barnejac, si +vous le voyez, il serait trop content, car vous connaissez ses plaisirs, +et le témoignage d’amitié qu’il aime le mieux donner à ses amis est de +suivre leur «convoi, service et enterrement». C’est une belle âme.» + +Je suivis le conseil de Massot et j’écrivis à l’adresse qu’il m’avait +donnée une longue lettre à laquelle Germaine de Gaillandre répondit sur +le ton le plus affectueux. Elle n’avait rien oublié de notre ancienne +amitié et nos silences réciproques n’y avaient rien changé. Il y a, dans +la vie, des circonstances, soit heureuses, soit malheureuses, qui font +qu’elles nous bornent momentanément à nous-mêmes sans altérer les +sentiments que nous conservons pour autrui. Elle me disait que, Massot +m’ayant mis au courant des événements qui avaient transformé son +existence, elle me connaissait assez pour être sûre de la part que je +prenais à son bonheur. Elle m’avouait qu’il était complet, absolu, et +que la prédiction de Mme Quittenard s’était magnifiquement réalisée. Une +présence adorée illuminait ses heures. Certes, elle n’avait plus besoin +de rien ni de personne, mais ses anciens amis lui étaient toujours +chers, quoique son bonheur eût éloigné d’elle un certain nombre d’entre +eux, mais elle en était d’autant plus reconnaissante à ceux qui lui +étaient restés fidèles de cœur et de pensée. Puisque j’étais de ceux-là, +elle serait contente de me revoir et de me faire connaître son bien-aimé +Jean. Que je vinsse donc passer quelques jours à Stresa, je leur ferais +plaisir à tous deux. Le pays qu’ils habitaient était fort beau en cette +saison et la villa qu’ils occupaient était située en face des Iles +Borromées. Si je m’ennuyais de leur compagnie, je pourrais aller m’en +distraire à Milan. Eux ne quittaient guère leur maison et leur jardin. + + + + +Je ne me rendis pas immédiatement à l’invitation de Germaine de +Gaillandre et je menai durant quelques semaines à Paris une existence +assez mélancolique. J’avais des dispositions à prendre en vue de +l’avenir, mais que serait le mien? Plus d’une fois, j’eus la velléité +d’aller, moi aussi, consulter Mme Quittenard, mais cette idée me faisait +vite hausser les épaules. M’eût-elle, comme à Mme de Gaillandre, prédit +toutes les félicités, je n’eusse guère cru à sa prédiction. N’avais-je +pas eu pendant quelque temps l’illusion d’être heureux et que peut-on +espérer de plus? Plût au ciel qu’il n’en fût pas de même pour Germaine +de Gaillandre et que son bonheur fût durable, quelque tardif qu’il eût +été et si aventureux qu’il me parût! Et quel bonheur, le bonheur dans +l’amour! Qu’est-il, hélas, de plus fragile! Et puis, ce garçon si jeune +et cette femme de quarante ans! Oui, mais il y a dans les femmes de +telles ressources de jeunesse qu’elles arrivent à déjouer la nature, et +il y a tant de magie dans le fait d’aimer et d’être aimée! + +Je m’en aperçus quand Germaine de Gaillandre vint me chercher à la gare +de Stresa dans la petite voiture qu’elle conduisait elle-même. Elle +était bien toujours la Germaine «d’avant», mais il y avait en elle on ne +savait quoi d’assuré et de radieux; sur son visage rayonnait une +expression de confiance, de sécurité et de certitude. Plus rien de cette +anxiété qui s’y lisait auparavant. Tout en elle participait de cette +assurance heureuse. Ses mouvements avaient plus de précision et de +vivacité. Ce changement s’accusait dans toute sa manière d’être, dans +ses gestes, dans ses regards, dans sa voix. Je la regardais avec un vrai +plaisir. Elle était très élégamment, mais très simplement vêtue et je +remarquai qu’elle ne portait plus aucun bijou. Ni bagues, ni bracelets, +ni son beau collier de perles habituel. En cette «nudité» elle était +plus charmante que jamais. Je le lui dis et elle sourit de son plus +jeune sourire. + +--On voit, n’est-ce pas, que je suis heureuse?--me dit-elle et, comme je +me taisais, elle ajouta: + +--Heureuse, oui, immensément. Comment ne le serais-je pas? Jean est si +beau, si bon! D’ailleurs vous allez le voir. + +La voiture s’était arrêtée devant une haie fleurie où s’ouvrait une +porte rustique. Nous descendîmes. Elle attacha le cheval à un anneau et +nous pénétrâmes dans le jardin. Je pensais aux tortues porte-veine du +jardinet d’Auteuil. Ici, Germaine de Gaillandre n’avait plus besoin de +ces fétiches. Lorsque nous fûmes arrivés auprès de la maison, elle +s’arrêta et appela: + +--Jean, Jean. + +Tout l’amour chantait dans la fraîche jeunesse de sa voix. A l’appel de +Germaine de Gaillandre la porte de la maison s’ouvrit. + +Il était vraiment d’une remarquable beauté, de belle taille et de beau +visage. Il eût été partout remarqué, mais quel besoin avait-il, pour +jouer son rôle de jeune amant aimé de s’affubler d’un costume qui +sentait le bal masqué et le théâtre? Il portait un vêtement de soie +indienne où étaient tissées des fleurs orientales, en semis et en +bouquets, rehaussées d’un filigrane d’or. Ce vêtement était fermé par +des boutons en diamants. Cette parure singulière était complétée aux +poignets par des bracelets et au cou par le fameux collier de perles. +Jean de Querdrun portait les bijoux de sa maîtresse. Je reconnaissais à +ses doigts surchargés les bagues de Germaine de Gaillandre. Jean de +Querdrun ne semblait pas s’apercevoir de mon étonnement. Il semblait +aussi à l’aise dans ce déguisement oriental et enjoaillé que si c’eût +été un complet de confection acheté à la _Belle Jardinière_. Il ne +montrait également aucun embarras de sa situation de Prince Charmant. Il +s’enquit avec politesse si j’avais fait un bon voyage et me demanda avec +intérêt des nouvelles de Massot. Il semblait doux, réservé, très gentil +en somme, en son bizarre accoutrement. Soudain Germaine de Gaillandre se +tourna vers moi. Elle tenait Jean par la main, et, cette main, je la vis +la baiser avec passion. + +--Voilà mon bonheur et ma vie,--me dit-elle et elle baisa de nouveau les +doigts bagués du jeune homme. + +Jean de Querdrun ne semblait nullement gêné de cette expansive +tendresse. Il jouait, d’un air distrait, avec les perles de son collier. +Quand Mme de Gaillandre m’offrit de me conduire à ma chambre, il ne nous +accompagna pas. Une fois seuls, elle m’interrogea: + +--Comment le trouvez-vous? + +Et sans attendre ma réponse, et comme pour répondre à la remarque que +j’eusse pu faire, elle continua: + +--Oui, il aime s’habiller ainsi. Cela l’amuse et puis il a tant de goût! +cela m’amuse aussi de le voir porter mes bijoux. Que voulez-vous? C’est +un véritable enfant et cet enfantillage est bien inoffensif. Il a si peu +de distractions. Cela l’occupe de se parer et de se costumer. Il est si +beau, n’est-ce pas? mon Prince des Mille et une Nuits. Et puis ne +vivons-nous pas un rêve? + +J’acquiesçai et nous descendîmes dîner. + +Le repas fut gai. Le crépuscule tombait lentement sur le lac. Les +montagnes devenaient violettes. Sur la rive de Pallanza, les premières +lumières s’allumaient. La table était dressée dans le jardin et finement +servie, car le Prince Charmant était gourmet. Je sus bientôt qu’il +commandait les menus et, comme on dit, «qu’il s’occupait de la maison». +Au dessert, il tira de sa poche une pipe. Elle était en écume, doublée +en or et le tuyau était entouré d’un cercle de petits rubis. Sous les +regards extasiés de Germaine, il semblait, lui aussi, parfaitement +heureux. Il paraissait avoir accepté de bonne grâce et avec naturel sa +situation d’idole et se prêtait à l’adoration dont il était l’objet avec +une simplicité désarmante. + +Je ne fus pas, durant les quelques jours que je passai à Stresa, sans +faire quelques observations. J’avais trop d’affection pour Germaine de +Gaillandre pour ne pas m’inquiéter des suites de cette fugue paradoxale +et de l’issue qu’elle pourrait avoir. Assez vite je m’aperçus que +Germaine vivait dans l’absolue sécurité de son bonheur. L’avenir +n’existait plus pour elle que comme une continuité indéfinie de jours +heureux et chacun de ces jours était pour elle une coupe de joie qu’elle +vidait, les yeux fermés, et qu’elle trouverait aussi pleine le +lendemain. Sa seule occupation, sa seule pensée était ce garçon dont la +beauté l’éblouissait comme l’eût fait quelque présence divine. Ses +heures se passaient dans ce culte. Il était le seul sujet qui +l’intéressât et elle me parlait de lui intarissablement quand il +s’éloignait pour prendre quelques-uns de ces soins domestiques sur +lesquels elle lui laissait la haute main. Hors lui et son amour, rien +n’existait pour elle. Elle avait tout oublié, y compris son âge, son âge +à elle, ce qui était assez naturel, car l’amour lui avait donné un +étonnant renouveau de jeunesse. Quand ils se tenaient l’un près de +l’autre, ils formaient un couple qui n’avait rien de disparate, et +presque fraternel. La prédiction de Mme Quittenard s’était vraiment +réalisée pour Germaine. Elle avait trouvé le bonheur et elle l’avait +trouvé dans l’amour, car elle aimait éperdument et follement, mais +était-elle aimée comme elle aimait? Certes Jean de Querdrun se prêtait +de bonne grâce, comme je l’ai dit, au culte dont il était l’objet, mais +quel sentiment éprouvait-il envers cette adorante qui avait mis sa vie à +ses genoux? Visiblement il était flatté de la passion qu’il inspirait, +mais jusqu’à quel point la partageait-il? Quoi qu’il en fût il s’y +montrait soumis et obéissant, et se conformait à toutes les façons que +doit avoir un parfait amant, à quoi il ne semblait, d’ailleurs, éprouver +aucune peine, car il était facile de s’apercevoir que Germaine lui +plaisait et qu’il ressentait pour elle un vif attrait, mais cet attrait +allait-il plus loin qu’un goût physique et quelle part y avait le +plaisir des mille gâteries dont il était comblé? Elles entraient +certainement en compte. Jean de Querdrun avait été préparé par la nature +au personnage qu’il tenait. Tout soin donné à sa personne lui causait un +contentement infini. Les étoffes brillantes, les bijoux le fascinaient +véritablement et il éprouvait à s’en parer une joie enfantine, mais +quelque peu inquiétante. Cela se manifestait à la façon dont il maniait +les grosses perles de son collier et dans la sensualité avec laquelle il +s’en caressait la peau. Il était curieux à observer devant les miroirs. +Il s’y contemplait avec complaisance. Il avait l’air de s’y rendre +hommage et d’ajouter sa propre admiration à celle que Germaine lui +témoignait. A ces moments je voyais son regard quêter la mienne. +J’entrai volontiers dans le jeu et bientôt nous devînmes très bons amis. + +Je tentai de profiter de cette amitié pour tâcher de voir clair en ce +garçon tout de même assez énigmatique. J’essayai de lui poser quelques +questions sur Germaine et le sentiment qu’il pouvait avoir pour elle. Il +parlait d’elle volontiers, mais un peu comme il eût parlé d’un camarade. +Sans doute était-ce là de la discrétion et il n’y avait pas à l’en +blâmer. Il se pouvait fort bien qu’il fût de bonne foi fort amoureux de +Germaine, mais incapable de se rendre compte exactement de la +psychologie de son amour. D’ailleurs il me paraissait d’intelligence +assez ordinaire, mais une parfaite éducation, beaucoup de tact et de +réserve lui tenaient lieu de ce qui lui manquait et dont Germaine ne +paraissait guère s’apercevoir qui manquât à son Prince Charmant. Lui se +laissait adorer, choyer, parer avec une tranquille satisfaction. Tout +était donc pour le mieux, cependant je ne pouvais m’empêcher de penser +que cette sorte d’euphorie où vivaient les amants de Stresa ne durerait +pas éternellement, car rien ne dure en ce bas monde, mais Germaine, pas +plus que Jean, ne semblaient prévoir que rien pût jamais changer le +cours de leur destinée amoureuse. Ce fut en cet état de sécurité +parfaite que je les quittai pour rentrer à Paris. Quelques jours après +mon retour, je rencontrai Barnejac au Cercle. J’évitai de lui parler de +mon voyage et nous ne prononçâmes pas le nom de Germaine de Gaillandre. +Avec Massot, que j’allai voir à son atelier, il n’en fut pas de même. Je +lui racontai ma visite à Stresa et lui fis part de mes impressions. +Quand je finis, il me dit: + +--Tout cela, mon cher, est bien singulier, mais, en amour, tout est +possible. + +Et, pour conclure, il laissa tomber ce seul mot: + +--Attendons. + + + + +J’attendis deux ans et, durant ces deux années, je reçus assez +régulièrement des nouvelles de Germaine de Gaillandre lorsque, un soir +du mois de juin, en rentrant chez moi, je trouvai un télégramme posé en +mon absence sur un coin de ma table. Il ne contenait que ces mots: + + Arriverai mardi neuf heures trente. Seule. Venez gare.--Germaine. + +A cet appel, je compris qu’une catastrophe s’était produite. Je tenais à +la main la feuille de papier bleu. Je revoyais la petite maison de +Stresa, le jardin, le lac et, dans le lointain, Pallanza, et Germaine +debout auprès du jeune magicien de son bonheur. La belle coupe où elle +avait bu le philtre d’enchantement s’était brisée. Pauvre Germaine! + +Ce fut, en effet, une pauvre femme que je vis, le lendemain matin, +descendre du train, «seule» comme elle me l’avait télégraphié. Hélas! ce +n’était plus la Germaine des beaux jours italiens, la femme rajeunie par +l’amour et le bonheur. C’était, soudain vieillie et cruellement ravagée +par l’insomnie et les larmes, la Germaine de jadis sur le visage de qui +se lisait alors un peu d’anxiété, anxiété qui maintenant était changée +en une angoisse déchirante et torturée. Il exprimait aussi, ce visage +bouleversé, une sorte de surprise égarée devant l’imprévu, une sorte +d’étonnement tragique. En me voyant, elle essaya de me parler, mais les +sanglots l’étranglaient. Les larmes coulaient sur ses joues pâlies en +longues perles douloureuses. J’avais pris entre les miennes ses mains +glacées. + +--Alors, il est parti? + +Elle fit signe que oui. + +Ce ne fut qu’une fois chez moi que je pus obtenir de Germaine de +Gaillandre quelques éclaircissements. Il n’y avait eu entre eux ni +querelles, ni disputes, ni aucun désaccord, rien qui eût pu laisser +prévoir cette fuite soudaine et inexplicable. Depuis le jour où je les +avais quittés ils avaient continué à vivre dans la même intimité, dans +le même bonheur dont j’avais été témoin. Aucun nuage n’avait terni la +lumineuse monotonie de leur admirable félicité. Jean avait toujours été +le Jean que j’avais connu, doux, bon, assez silencieux, occupé des mêmes +amusements. La veille, il avait essayé un nouveau costume, taillé en de +vieilles étoffes persanes, puis il s’était retiré de bonne heure, +prétextant un léger mal de tête. Le lendemain matin, on avait trouvé sa +chambre vide. Toute la journée s’était passée sans qu’il revînt. Les +recherches avaient été vaines. Aucun accident cependant n’avait été +signalé. Enfin on apprit du chef de gare de Stresa que M. de Querdrun +avait pris le train pour Paris. Alors elle était accourue... Je +l’écoutais en silence. Comme c’était simple le malheur! Une chambre +vide, une présence disparue et la vie n’est plus la vie! + +Je réussis à calmer ce premier flot de désespoir et lui dis ce que je +pus pour la rassurer... On retrouverait le fugitif et tout +s’expliquerait. Ce n’était qu’une fugue sans importance, quelque caprice +d’enfant gâté, quelque mauvaise plaisanterie d’amoureux. Peut-être +Massot saurait-il quelque chose. Il télégraphierait au père de Jean. +Peut-être était-ce là que ce singulier garçon était allé ruminer quelque +grief imaginaire? Et je me fis répéter de nouveau les circonstances de +sa fuite. Bientôt je m’aperçus que Germaine de Gaillandre ne m’avait pas +tout dit. Il lui restait à m’en confier la circonstance la plus pénible. +Le Prince Charmant avait emporté avec lui les plus beaux bijoux de sa +maîtresse, sans oublier le collier de perles pour lequel il avait un +goût tout particulier. Cette fois, l’affaire devenait sérieuse et se +compliquait en changeant de caractère. Le Prince Charmant avait poussé +un peu loin les droits de l’amour. Cependant si ni Massot, ni Querdrun +père ne savaient rien de Jean de Querdrun, à qui s’adresser et comment +le retrouver sans recourir à la police? Cette idée terrifiait la pauvre +Germaine... Que lui importaient ses bijoux! Ce qu’elle voulait, c’était +son bonheur, ce bonheur qu’elle ne pouvait croire définitivement perdu, +l’être adoré sans qui elle ne pouvait vivre. La voyant dans cet état +d’extrême exaltation et d’affreux désespoir, j’essayai de tirer parti de +ce rapt de bijoux pour la persuader que, si Jean de Querdrun était parti +ainsi en s’appropriant des objets qui ne lui appartenaient pas et dont +il savait la valeur, c’était une preuve que son départ était dû à +quelque cause qu’il finirait par avouer. Rien, après tout, ne permettait +de croire que ce garçon fût un vulgaire voleur. + +C’était également l’avis de Massot que j’avais mis au courant des +événements. M. de Querdrun le père avait répondu au télégramme du +peintre qu’il ignorait absolument où était son fils, mais qu’il n’était +guère en peine de ce «beau merle» qui avait bien dû trouver un autre +nid. J’avais décidé la pauvre Germaine à camper provisoirement dans sa +maison d’Auteuil. Elle était persuadée maintenant que Jean était mort, +qu’il avait voulu «mourir en beauté» avec ces joyaux dont il avait tant +aimé à se parer. Cependant les jours passaient et il y avait une semaine +que Jean de Querdrun avait disparu quand, en entrant dans le salon où +d’ordinaire la pauvre femme passait, étendue sur un divan, des heures +désespérées, je la vis qui m’attendait debout et prête à sortir. L’idée +lui était venue soudain d’aller rue Greuze consulter Mme Quittenard. +Elle seule pourrait lui révéler le sort de Jean de Querdrun. Comment n’y +avait-elle pas songé plus tôt! + +Quoique je n’eusse pas grande confiance dans le résultat de cette +consultation, j’acceptai de conduire Mme de Gaillandre chez Mme +Quittenard. Ce serait à tout le moins une diversion à son chagrin. Nous +voilà donc, Germaine et moi, dans le salon d’attente de Mme Quittenard. +Hélas, ce n’est pas assez de prédire le bonheur, il faudrait encore en +assurer la durée! Nous n’attendîmes pas longtemps et bientôt nous +pénétrâmes dans l’antre de la Sibylle où, comme je l’ai dit, on ne +voyait ni trépied, ni rameau d’or. Mme Quittenard écouta très +attentivement ce qu’avait à lui dire Germaine de Gaillandre. Ah! si +seulement elle pouvait revoir un instant son Jean bien-aimé! Elle était +bien certaine qu’il lui reviendrait. Et comme elle lui pardonnerait de +bon cœur les tourments qu’il lui causait, en souvenir du bonheur qu’il +lui avait donné et dans l’espoir de celui qu’elle était prête à recevoir +de lui, de nouveau! + +Lorsqu’elle eut fini de parler, Mme Quittenard réfléchit un instant. +Elle semblait hésiter. Tout à coup, elle se décida: + +--Voyons, ma petite dame, alors c’est si sérieux que cela et vous tenez +absolument à retrouver votre petit ami? C’est bien naturel et je vous +comprends. Moi aussi, j’ai eu mon temps et je n’ai pas manqué de cœur. +Oui, vous voulez savoir. Vous voudriez encore retourner la bonne carte, +mais j’ai mieux: j’ai mon fils, un homme très distingué et qui est +employé à la Préfecture. Je vais lui demander de nous aider. Ne craignez +rien, il est discret, et ayez bon espoir. Nous le retrouverons, ce jeune +lâcheur! Voyons, avez-vous quelques indices? Une bonne photographie? + +Nous quittâmes Mme Quittenard après une assez longue conversation, +durant laquelle Mme Quittenard me lança plus d’un coup d’œil à la +dérobée, si bien que je compris qu’elle désirait me parler seul à seule; +aussi, après avoir ramené à Auteuil Germaine de Gaillandre, repris-je le +chemin de la rue Greuze. Dans cette seconde entrevue, je crus utile +d’apprendre à Mme Quittenard l’épisode des bijoux dérobés et quelques +autres particularités du Prince Charmant, son goût, par exemple, pour la +parure, le costume et les déguisements. Ces renseignements semblèrent +intéresser vivement Mme Quittenard. Elle les jugeait propres à la +diriger dans ses recherches. + + + + +Trois jours après ce colloque, je reçus un mot de Mme Quittenard, me +priant de vouloir bien passer chez elle. A peine fus-je en sa présence, +je compris à son air de satisfaction que son enquête avait donné des +résultats. Nous allions donc avoir le mot de l’énigme et savoir pourquoi +M. Jean de Querdrun avait brusquement faussé compagnie à Mme de +Gaillandre et n’était pas parti les mains vides... + +Mme Quittenard ne me fit pas trop languir. + +--Je vous dirai, tout d’abord, mon cher monsieur, que je comprends le +chagrin de cette pauvre petite femme: c’est dur d’être abandonnée ainsi +par un si beau garçon, car mon fils m’a dit qu’il n’y a pas plus beau +que ce jeune Monsieur que je ne crois pas qu’il lui revienne jamais, +mais passons. Or donc, mon fils s’est mis en campagne et n’a pas été +long à suivre la bonne piste. Je vous fais grâce des détails et voici +tout de suite où cette piste l’a mené, droit au petit appartement du +quartier latin où habitait notre gibier avant que le levât ma cliente, +appartement qu’il avait conservé en l’accompagnant en Italie, et dont il +payait soigneusement les termes sur l’argent de poche qu’elle lui +donnait. Quand mon fils y a été introduit, il a trouvé Monsieur Jean +assis tranquillement à sa table de travail, ses livres de droit ouverts +devant lui, sage comme une image. Alors mon fils a pris sa grosse voix +et lui a reproché les inquiétudes qu’il avait causées à sa belle amie et +aussi son procédé par rapport aux bijoux. Lorsqu’il a su qu’il fallait +les rendre, il a reçu un coup, et il était tout pâle quand il les a +sortis de son tiroir: ils y étaient tous et il les a remis sans +résistance à mon fils, mais lorsqu’il a fallu se séparer du collier, ma +parole, il s’est mis à pleurer comme un gosse à qui on reprend un jouet. +Il les aimait, ces grosses perles. Alors mon fils, qui est bon diable, +malgré sa forte moustache, lui a demandé pourquoi, s’il tenait tant à ce +collier, il s’était sauvé de chez la jolie dame qui l’aimait bien. A +cette question, il a pris l’air buté, puis il a fini par déclarer que +c’était parce qu’il «en avait assez», et pas moyen d’en tirer autre +chose. Il a cependant ajouté qu’il était rentré chez lui pour «achever +son droit» et ensuite épouser une petite jeune fille de son pays. Mon +fils a été un peu étonné, car il avait cru comme moi, vu le goût de ce +garçon pour la fanfreluche et la bijouterie, qu’il était de ceux qui +essayent des femmes pour être bien sûrs qu’elles ne sont pas leur +vocation et qu’avec elles ils ne sont pas dans leur nature. Mais non, +nous nous étions trompés. C’était bien parce qu’il «en avait assez» +qu’il avait fichu le camp et qu’il était revenu à ses bouquins, qu’il +avait dit adieu au «grand amour». J’en suis bien fâchée pour son +amoureuse qui et si sympathique, mais rien à faire pour elle! C’est si +têtu, à cet âge, ces petits! Que voulez-vous, elle l’avait choisi trop +jeune. Ils sont tous comme ça. Ça aime sans savoir pourquoi, puis ça +cesse d’aimer, un beau jour, sans plus de raison. L’amour, pour eux, +c’est un jeu qui amuse, puis qui n’amuse plus, cric et crac! et ils s’en +vont en laissant les cartes sur la table. Celui-ci avait emporté avec +lui les jetons, ce qui ne se fait pas, mais les personnes qui veulent +que la partie soit jouée dans les règles, il faut qu’elles choisissent +un partenaire sérieux. Prendre un novice! Quelle folie! Est-on jamais +sûr de rien avec ces freluquets! Celui-là était gentil, pourtant, mais +avec lui, c’est fini, archifini. Il faut que votre amie en fasse son +deuil. Je sais bien que c’est pénible. Dites-lui que, cependant, elle ne +m’adresse pas de reproches. Je lui avais prédit le bonheur; il faut bien +que nous le prédisions, nous autres, marchandes d’avenir: c’est notre +métier. Il ne faut pas qu’elle m’en veuille, cela me ferait de la peine. +Après tout, elle a été heureuse pendant trois ans. C’est un beau +souvenir. Il faut se contenter de ce qu’on a eu et elle n’a pas été trop +mal partagée. Cela aurait pu plus mal finir; le petit ne l’a ni trahie, +ni trompée, il est parti, et pas très bien, mais enfin, grâce à mon +fils, ça s’est arrangé sans histoire. Mon fils ira vous porter demain ce +que vous savez; le reste s’arrangera avec le temps. Peines d’amour ne +sont pas mortelles. Tout s’oublie et, après tout, cher Monsieur, le +bonheur, pour une petite dame, le vrai bonheur, croyez-moi, c’est encore +de retrouver son collier de perles. + + + + +CET OUVRAGE, LE PREMIER DE LA COLLECTION _LES ROSES LATINES_, A ÉTÉ +ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR COULOUMA A ARGENTEUIL, H. BARTHÉLEMY ÉTANT +DIRECTEUR. SON TIRAGE SE JUSTIFIE AINSI: 20 EXEMPLAIRES SUR JAPON +IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 20; 30 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ DE MONTVAL, +NUMÉROTÉS DE 21 A 50; 900 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN TEINTÉ DE RIVES, +NUMÉROTÉS DE 51 A 950. IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE, SUR CES DIVERS PAPIERS, +55 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE I A LV. + +EXEMPLAIRE Nº + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77329 *** diff --git a/77329-h/77329-h.htm b/77329-h/77329-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0250336 --- /dev/null +++ b/77329-h/77329-h.htm @@ -0,0 +1,1675 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Le vrai bonheur | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} +p.noindent { text-indent: 0; } + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 230%; } +.small { font-size: 90%; } +h1 .small { font-size: 80%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +h1 .xsmall { font-size: 60%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77329 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c large top2em i">HENRI DE RÉGNIER</p> + +<h1>LE<br> +<span class="large">VRAI BONHEUR</span><br> +<span class="xsmall">OU</span><br> +<span class="small">LES AMANTS DE STRESA</span></h1> + + +<p class="c gap"><span class="large i">PARIS</span><br> +ÉDITIONS DES HORIZONS DE FRANCE<br> +39, Rue du Général-Foy</p> + +<p class="c">1929</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" title="I"> </h2> + +<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span>’<span class="small">AI</span> +beaucoup connu cette charmante +femme, et je l’ai connue à une époque +de ma vie où, comme on dit, j’avais +à peu près cessé d’aller « dans le monde » +et où mon goût de la Société me portait à +le satisfaire, plutôt que dans les salons à +la mode, par des intimités avec des personnes +qui se tenaient volontairement à +distance et à l’écart des banalités mondaines, +certaines particularités d’existence +ou certain raffinement d’esprit les empêchant +de se contenter du plaisir qu’offre +une mise en commun de vanités et d’élégances. +En un mot, je me sentais attiré, +non par les aventuriers et les irrégulières, +mais par les hommes et les femmes qui +entendaient vivre pour eux-mêmes, à +leur façon et à leur guise, selon leur fantaisie +ou leur nature, sans tenir compte +des commentaires plus ou moins malveillants +que ne manque pas de provoquer +une attitude dont l’origine est moins +une « pose » qu’un besoin de liberté +et d’indépendance. Paris compte bon +nombre de ces réfractaires aux obligations +sociales et à l’embrigadement mondain, +qui se dérobent à leur milieu et +s’organisent à part de quoi passer leur +vie à leur gré. Beaucoup de ces isolés sont +amenés à ce parti par le goût et la pratique +de quelque art qu’ils cultivent en +amateurs ou par quelque originalité de +caractère. Dans ces îlots de société, la +littérature, la peinture, la musique sont +souvent en honneur et on a chance d’y +rencontrer des personnalités, sinon tout +à fait exceptionnelles, du moins intéressantes +par le souci de se choisir des conditions +de vie à leur convenance et en +dehors des cadres conventionnels.</p> + +<p>Sans faire partie de ces récalcitrants, +j’étais porté vers eux par une secrète sympathie. +Je trouvais à les fréquenter un +agrément que je ne rencontrais pas ailleurs +et, auprès d’eux, je me sentais plus à +l’aise que dans aucune autre compagnie. +J’éprouvais à leur endroit un véritable +attrait et j’employais à les observer et à les +connaître un zèle que je n’eusse jamais +mis à m’acquérir de ces relations utiles +et flatteuses dont on tire profit et vanité. +J’avoue que, dans cette recherche, j’étais +poussé aussi par un sentiment de curiosité +pour les raisons qui avaient conduit +ces affranchis du monde à se cantonner +en marge de ses groupements. A cette +curiosité s’ajoutait le plaisir que j’ai toujours +pris au contact des singularités +intellectuelles, morales ou sociales. J’aime +ce qu’on appelle les originaux, les extravagants. +Je les aime dans la littérature +et dans l’histoire, et il ne me déplaît pas +d’en rencontrer des exemplaires vivants, +même dépouillés des prestiges de la légende +et de l’imagination, et réduits à +leur propre réalité.</p> + +<p>Ce fut à cette curiosité que je dus, à +l’époque dont je vous parle, ma liaison +avec l’étrange et falot personnage que fut +le comte de Barnejac. On sait la réputation +qu’il a laissée et qui est encore l’aliment +des anecdotiers et des chroniqueurs +du Paris d’hier dont il fut une des figures +les plus pittoresques. Celle qu’il faisait +de son vivant avait de quoi intriguer et +attirer, ce qui fut mon fait. Musicien +mystérieux dont personne n’avait jamais +ouï une note, peintre qui ne montrait pas +ses toiles, poète qui cachait ses vers, +M. de Barnejac exerçait une sorte de fascination +véritable due au mystère même +dont il s’entourait et à des prétentions +artistiques que ne justifiait aucune preuve +de talent. Très grand, très maigre, vêtu +avec une extrême recherche, M. de Barnejac +exhibait d’étonnants gilets taillés en +des soies japonaises et des cravates d’une +extraordinaire variété. Sa main aux ongles +aigus s’appuyait sur des pommeaux de +canne finement ciselés, et le revers de +ses rigides redingotes s’ornait de fleurs +rares. Il habitait un hôtel curieusement +aménagé où il avait fait établir une piscine +dont les eaux colorées étaient semées +de paillettes d’or. Il passait pour élever des +serpents auxquels il ne donnait à manger +que des oiseaux exotiques. Bref, il était +l’incarnation de tous les raffinements de +décadence, ce qui ne l’empêchait pas, +disait-on, de gérer fort âprement une +fortune considérable. Tel qu’il était, il +faisait figure dans le Paris d’alors et il me +parut amusant de franchir le seuil de son +hôtel où n’était pas admis qui voulait. +Certaines circonstances m’en facilitèrent +l’accès et je pris pied, sinon dans l’amitié +de M. de Barnejac, du moins au nombre +des humains dont il consentait à admettre +et à reconnaître l’existence. Cela me valut +d’entendre M. de Barnejac pérorer interminablement +de sa voix de fausset, et +de façon non dépourvue, certes, d’un +certain esprit satirique et d’une indéniable +faconde gasconne. A cette faveur +s’ajouta celle de jeter un coup d’œil sur +quelques-unes des œuvres picturales que +M. de Barnejac dérobait jalousement aux +regards des profanes, d’écouter quelques +musiques de sa composition et de feuilleter +les vélins enluminés sur lesquels étaient +calligraphiées ses élucubrations poétiques. +Ces expériences me permirent de constater +que M. de Barnejac n’avait vraiment +aucun talent et je m’aperçus qu’il était +également vaniteux, égoïste et méchant +et, au fond, le plus plat des bourgeois, +une fois passées ses heures de comédie +et mise au rancart la défroque du rôle +où il apparaissait sur une scène truquée +et dans un décor de carton. Cette désillusion +se compliqua plus tard d’autres désagréments +et il me fallut, un jour, mettre +fin à des relations fâcheuses dont je me +tirai à temps, non sans le regret de m’y +être un peu trop attardé.</p> + +<p>J’aurais dû conserver mauvais souvenir +de M. de Barnejac ; il n’en est rien et je +lui dois au contraire une certaine reconnaissance. +Durant le temps où je le fréquentai +il m’amusa extrêmement et +m’offrit en lui un curieux exemplaire +d’égoïsme et de vanité. Il me montra à +quel point un égoïste peut être dur aux +pauvres et aux faibles, et à quelle bassesse +peut arriver un vaniteux devant les +riches et les puissants. Ces constatations, +me dira-t-on, ne sont pas rares, mais celle +que me fournit M. de Barnejac fut d’une +remarquable qualité. Et puis ce fut autre +chose que je dus encore à M. de Barnejac. +N’est-ce pas lui qui me fit connaître la +charmante femme dont il s’agit et chez +qui il me conduisit, un jour, je ne sais +plus à quel sujet, lui qui m’introduisit +dans la petite maison qu’habitait, au fond +d’Auteuil, Mme de Gaillandre, non loin +de chez Jean Lorrain et de chez M. de +Goncourt…</p> + +<p>La maison de Mme de Gaillandre était +séparée de la rue par un bout de jardin +dont l’allée sablée tournait autour d’un +gazon encadrant un parterre aux quatre +coins duquel s’élevaient quatre buis +taillés. Sur le sable de l’allée ou parmi +l’herbe se promenaient plusieurs tortues +dont les carapaces bien entretenues bombaient +leur écaille arrondie. Le jardin +traversé, on arrivait à une porte peinte en +bleu, sur le vantail de laquelle était clouée +une grande chauve-souris de bronze aux +ailes onglées et aux oreilles pointues. Une +main de Fathma en cuivre pendait à la +chaîne de la sonnette dont l’appel ne +retentissait pas en drelin-drelin, mais se +répercutait à l’intérieur avec un grondement +de gong. La porte s’entr’ouvrait et +on se trouvait en présence d’un serviteur +indien coiffé d’un turban de mousseline +blanche et qui s’inclinait en silence. +A travers un vestibule dont le pavement +était couvert de fauves peaux de tigre étalées, +l’hindou vous conduisait dans un +vaste salon, aux murs tendus de cachemires +précieux et d’étoffes brillantes, sur +lesquels se détachaient de vives et fines +miniatures persanes. Des Princes et des +Sultanes, montés sur des chevaux roses, +le faucon au poing, y foulaient une herbe +fleurie de tulipes où s’allongeait l’ombre +en fuseau des cyprès et où des colombes +buvaient en roucoulant au bassin d’une +fontaine dont l’eau attirait à sa fraîcheur +des mendiants en haillons et des biches +tachetées. Aux angles du salon, des vitrines +contenaient des objets de jade, de +pierres dures et de cristal, parmi lesquels +plusieurs éléphants de diverses tailles et de +différentes matières, quelques-uns, même, +sans valeur artistique, en ivoire et en +ébène, car l’éléphant est considéré par +les Orientaux comme un porte-bonheur, +de même que la chauve-souris est tenue +pour telle par les Chinois. Dans la salle +à manger attenant au salon luisaient des +panoplies d’armes, casques et armures +damasquinées, sabres courbés, arcs et +flèches mongoles, boucliers ronds, étriers. +Tout ce décor asiatique rappelait à +Mme de Gaillandre le séjour qu’elle avait +fait aux Indes, lors de son voyage de noces.</p> + +<p>Mme de Gaillandre en avait conservé +un éblouissant souvenir : réceptions chez +les rajahs, danses de bayadères, fêtes de +nuit en de féeriques jardins illuminés, +promenades en longues pirogues sur des +lacs jonchés de nymphéas, chasses dans la +jungle, visites de temples et de pagodes, +mais, de tous ces souvenirs, le plus précieux +avait été celui du bonheur qu’elle +avait connu en ces mois de lune de miel, +dont, hélas, l’enchantement s’était vite +dissipé au retour, car, une fois revenu à +Paris, M. de Gaillandre était trop vite +devenu un mari comme les autres, c’est-à-dire +inattentif et indifférent parce qu’il +se sentait aimé, jaloux parce qu’il était +infidèle et cherchant dans les rats de +l’Opéra le rappel des bayadères. Germaine +de Gaillandre avait mal supporté +ces mécomptes et le désaccord du ménage +s’était accentué au point qu’une séparation +à l’amiable était intervenue. M. de +Gaillandre avait repris sa liberté, laissant +à sa femme les collections qu’il avait rapportées +des Indes et le droit de disposer de +sa vie comme elle l’entendrait. De ce droit, +Germaine de Gaillandre n’avait guère usé. +Son cœur n’avait pas remplacé l’infidèle, +qui, d’ailleurs, n’avait pas joui longtemps +de sa nouvelle vie de garçon. Trois ans +après sa séparation, il était mort des suites +d’un accident de chasse. Devenue veuve, +et déjà avant son veuvage, Germaine de +Gaillandre avait essayé de s’organiser une +existence supportable. Intelligente et cultivée, +n’aimant pas le monde et la mondanité, +elle s’était créé des relations agréables +parmi ces « réfractaires » dont je vous parlais +tout à l’heure et qui, vivant par goût +en marge de la société, en constituent +une où se rassemblent les transfuges de la +cohue du Tout-Paris.</p> + +<p>C’était ainsi que la petite maison +d’Auteuil était devenue, sinon un « salon » +au sens parisien du mot, du moins +un lieu de réunion fort agréable. J’y ai vu +plus d’une fois M. de Goncourt rendant +visite à sa voisine, très beau sous ses cheveux +blancs, avec son noir regard, en sa +distinction de vieux gentilhomme à laquelle +se mêlait on ne savait quoi d’un +rapin du temps de Gavarni. J’y ai entrevu +parfois Jean Lorrain, la chevelure poudrée +d’or, les yeux passés au mascaro, intarissable +en histoires abracadabrantes, en +anecdotes et en potins, mais les visiteurs +habituels de Mme de Gaillandre étaient +d’ordinaire des personnalités moins marquantes. +Mme de Gaillandre ne recherchait +pas les « célébrités » ; elle n’avait rien +de la « maîtresse de maison ». Elle aimait +qu’on se plût chez elle et qu’on vînt à +elle, mais elle ne raccolait pas sa clientèle. +Elle se contentait d’accueillir ses amis, +les anciens comme les nouveaux, avec +gentillesse et bonne grâce, tenant entre +eux la balance égale et n’y choisissant pas +de favoris ni de privilégiés. Chez elle, on +causait librement, on dînait finement, on +faisait de la musique. Cela formait une +petite société intéressante qu’égayaient +quelques figures bizarres et falotes. Quelquefois +on faisait tourner les tables et on +évoquait les esprits, car Mme de Gaillandre +avait une certaine curiosité pour +ces expériences. Elle n’était certes ni spirite +ni théosophe, mais l’au-delà et plus +spécialement l’au-delà de nous-même +l’intéressait. « Elle s’inquiète de l’avenir +de son moi », disait ironiquement M. de +Barnejac pour qui le présent de son moi +était une occupation suffisante à son +égoïsme. De ces jeux de coups frappés, +l’organisateur habituel était le peintre +Massot. Les Gaillandre l’avaient connu +aux Indes où il peignait les belles toiles +qui ont fait sa réputation, tout en fréquentant +des prêtres bouddhiques, des brahmanes, +des faiseurs de tours. On l’appelait +par plaisanterie le « Fakir » car il +était presque aussi maigre que Barnejac. +D’ailleurs ils se détestaient.</p> + +<p>Barnejac, en effet, ayant eu vent de +l’existence du petit cénacle d’Auteuil, +avait fait ce qu’il fallait pour y être admis +et, jusqu’à un certain point apprécié, +c’est-à-dire qu’il avait dissimulé de son +mieux sa vilaine nature et n’avait montré +que l’aspect supportable et même presque +séduisant de lui-même. Mme de Gaillandre +le goûtait assez pour lui avoir laissé +prendre sur elle un semblant d’influence. +Fort connaisseur en modes, toilettes, parures +et colifichets, grand amateur d’élégances +féminines, Massot le désignait +sous le sobriquet de « la vieille habilleuse », +mais ses conseils étaient volontiers écoutés +par la jeune femme. Il la guidait dans +ses achats et c’était lui qui lui avait fait +acquérir le beau collier de perles qu’elle +ne quittait guère, et qui avait appartenu, +prétendait Barnejac, à l’Impératrice Joséphine. +Elle consultait aussi volontiers +Barnejac sur la composition de son petit +cercle. Ce fut ainsi que Barnejac, qui me +tenait alors en grande faveur, lui proposa +de m’amener chez elle et me représenta à +ses yeux comme un garçon bien élevé, de +bonne compagnie et dont elle pourrait +tirer de l’agrément. Cette garantie me +valut, de la part de Mme de Gaillandre, +un aimable accueil. La sympathie que +nous éprouvâmes l’un pour l’autre devint +assez vite une véritable amitié. Mme de +Gaillandre méritait d’en inspirer et on +lui eût même voué des sentiments plus +tendres et plus passionnés, si elle ne vous +eût fait comprendre que l’amour ne tiendrait +plus jamais aucune place dans sa vie +et qu’on se le tînt pour dit.</p> + +<p>C’était, et je ne saurais assez vous le +répéter, une charmante femme et elle me +plut dès l’abord. Je la revois encore telle +que je la vis pour la première fois, le jour +où j’enjambai les tortues porte-bonheur +du petit jardin, où le serviteur au turban +blanc me fit passer sur les peaux de tigre +et m’introduisit dans le salon indien +parmi les éléphants de jade, de cristal, +d’ivoire et d’ébène qui y exerçaient la +fonction de porte-veine ainsi que me +l’expliquait M. de Barnejac en attendant +que parût Mme de Gaillandre. Sa présence, +de suite, m’enchanta quoiqu’elle ne +fût vêtue ni en sultane, ni en ranie, mais en +Parisienne sobrement et finement élégante. +Rien en elle du type « princesse de légende » +si à la mode en ce temps-là, malgré +le fameux sautoir de perles, car elle +le portait avec autant de simplicité que +si c’eût été quelque article de Paris sans +autre valeur que le caprice d’un moment. +Son accueil était plein de gentillesse et +presque de timidité. Tout en parlant, ses +fines mains caressaient les grosses perles +de son collier d’un geste machinal ; parfois, +elle s’arrêtait de parler, distraite et +comme absente, puis elle revenait à vous +avec un délicieux sourire et maintes paroles +avenantes. Telle qu’elle m’apparut +en cette première entrevue, telle je la +retrouvai toujours par la suite. Elle avait +dans la conversation de la fantaisie et de +la gaieté, mais sa conversation était coupée +de fréquents silences et l’on voyait +alors sur son aimable visage se peindre +une expression d’inquiétude et d’anxiété. +Quand je la connus mieux, je m’aperçus +que cette expression inquiète et anxieuse +n’en disparaissait jamais complètement ; +elle y demeurait comme sous-jacente, diffuse, +éparse. Parfois elle s’y formulait +plus distinctement et elle y devenait de +l’angoisse. D’où venait cette angoisse ? Je +le sus quand notre amitié nous permit de +nous mieux connaître. Celle de Mme de +Gaillandre n’était pas seulement constante, +elle était courageuse, car, lorsque +je me brouillai avec M. de Barnejac, +Mme de Gaillandre n’hésita pas à prendre +mon parti et à me conserver auprès d’elle +malgré les objurgations rageuses de +M. de Barnejac qui réclamait ma « mise +à la porte ». Mme de Gaillandre résista +et M. de Barnejac ne reparut plus. J’avais +rendu, sans le vouloir, service à Germaine +de Gaillandre en la débarrassant de ce +vilain homme. Hélas ! la pauvre Mme de +Gaillandre devait rencontrer d’autres +dangers où je ne pouvais rien pour la +préserver. Et cependant se méfiait-elle +assez des pièges de la vie et des embûches +de la destinée !</p> + +<p>Cela se voyait à tout ce que faisait la +charmante femme pour détourner d’elle +les mauvais sorts qui rôdent autour de +nous. Elle s’entourait de toutes sortes de +fétiches et d’amulettes, de porte-bonheur +et de porte-veine de toutes les espèces. La +main de Fathma qui pendait à la chaîne +de la sonnette, la chauve-souris de bronze +clouée au vantail, les tortues du petit +jardin, les éléphants aux trompes hautes +ou abaissées faisaient partie de cet arsenal +défensif à l’abri duquel Mme de Gaillandre +se réfugiait. Elle était absurdement +et enfantinement superstitieuse et elle +observait religieusement toutes les pratiques +recommandées. Je n’énumérerai +pas ses crédulités et tous les présages et +pronostics auxquels elle était attentive. +Elle croyait à la néfaste influence du +nombre treize et du nombre seize, aux +couteaux croisés, aux premières marches +d’escalier montées du pied gauche, aux +trois bougies, à que sais-je encore ! Tout +lui apparaissait comme plein de périls +qu’il fallait conjurer certes, mais qu’il importait +aussi de prévoir, ce pourquoi elle +avait recours aux somnambules, aux devineresses, +aux tireuses de cartes, aux chiromanciennes, +à toutes les sortes de sibylles +et de voyantes, à toutes les exploiteuses +de notre crainte et de notre curiosité de +l’avenir. De ses superstitions et de ses crédulités +elle était la première à convenir et à +se moquer pour qu’on lui en épargnât la +raillerie, mais ces pratiques tenaient une +grande place dans sa vie et elle conservait +soigneusement dans un tiroir les trois épis +de blé et le petit bout de bois qui sont +le plus sûr talisman contre la mauvaise +fortune et contre le mauvais sort.</p> + +<p>Entre toutes ces sibylles, elle témoignait +d’une particulière confiance envers +celle qu’elle appelait en riant « l’Argus +de la rue Greuze ». Au rebours de la +plupart de ses congénères cette marchande +d’avenir n’avait pas cru utile de se parer +d’un pseudonyme sibyllin. Elle ne s’était +dite ni de Cumes, ni d’Endor, ni de +Memphis, et elle répondait tout bonnement +au nom prosaïque de Quittenard. +Mme Quittenard était une dame correcte +et respectable, d’une soixantaine +d’années, sagement corpulente, au visage +plein, encadré de bandeaux grisonnants. +Elle avait les yeux petits et vifs, le nez +flaireur et pointu. Elle ressemblait à une +sorte de caissière tenant à jour le grand +livre du Futur et elle exerçait cette fonction +avec une modeste simplicité. Elle +ne se vantait pas de tout savoir, mais se +reconnaissait capable de soulever un +coin du voile où s’enveloppe notre destinée. +Toute science n’a-t-elle pas ses +bornes et la sienne avait ses limites. Elle +en convenait volontiers et cette réserve +prudente ajoutait à l’autorité de ses oracles. +J’ai plus d’une fois accompagné +Mme de Gaillandre chez cette pythonisse +en chambre. Elle occupait, rue Greuze, +un appartement bourgeoisement meublé. +Mobilier d’acajou, fauteuils Louis-Philippe +recouverts de crin, lampes pourvues +d’abat-jour en lithophanie, cartonniers. +On se fût cru dans une agence de location +et cela ne sentait nullement la sorcellerie ; +ni chat noir au pelage satanique, +ni crapaud familier. Mme Quittenard +recevait une clientèle sérieuse. Elle ne +tenait pas bureau d’avenir pour cocottes +en quête d’entreteneurs ou pour +dames du monde à l’affût de liaisons +fructueuses. Des personnages connus +s’étaient assis sur les fauteuils de crin de +Mme Quittenard et avaient écrasé sur son +parquet bien ciré les graines tombées des +mangeoires de la cage où Mme Quittenard, +en souvenir sans doute de la loge +natale, enfermait quelques couples de +serins des Canaries.</p> + +<p>Bien que modeste, Mme Quittenard +n’en éprouvait pas moins une légitime +fierté de certaines belles réussites prophétiques. +N’avait-elle pas prédit la mort +violente du président d’une République +sud-américaine et le tremblement de +terre des îles Fidji ? Mais plus qu’aux +catastrophes publiques ou mondiales elle +s’intéressait aux désastres privés et cherchait +dans leur prévision des moyens de +les conjurer. Elle s’était fait une spécialité +des affaires passionnelles. Le cœur n’a-t-il +pas son avenir et l’amour ses destinées ? +On venait chercher chez elle des +conseils, des remèdes, des consolations +ou des espoirs, surtout des espoirs, car nul +ne renonce à être heureux et le bonheur +est toujours le but de nos visées. Mme de +Gaillandre, comme les autres, malgré +sa sagesse apparente, conservait ce vœu +secret, sans que pourtant elle se plaignît +jamais de sa solitude sentimentale. Ses +amis pouvaient croire qu’elle ne souhaitait +rien d’autre que l’état présent où elle +vivait. Ne l’entouraient-ils pas de leurs +affectueuses attentions et n’y avait-il pas +là de quoi lui suffire ? Un cercle d’amitiés +ne peut-il pas rendre indifférent à +l’amour ? Que pouvait souhaiter de plus +une Mme de Gaillandre, jolie, intelligente, +riche et indépendante ? Pourquoi +sans cesse interroger l’avenir ? Qu’aurait-il +eu de mieux à lui offrir ? Comment +pouvait-elle perdre son temps avec une +Mme Quittenard ? Ce fut ce que je me +permis plus d’une fois de lui demander +quand je fus entré assez avant dans sa +charmante intimité.</p> + +<p>Un jour que je lui posais cette question +j’eus l’explication de l’ascendant qu’exerçait +Mme Quittenard sur sa fidèle cliente. +Germaine de Gaillandre m’avoua que, +depuis quelque temps, toutes les opérations +et tous les calculs de Mme Quittenard +étaient unanimes à lui annoncer +qu’un moment viendrait où sa vie changerait +et qu’elle entrerait dans une ère +nouvelle. A partir de cet instant, Mme de +Gaillandre connaîtrait de nouveau cet +état merveilleux qu’on appelle le bonheur. +Le bonheur ! Tandis qu’elle me +faisait timidement cette confidence, je +considérais son visage, si souvent anxieux, +et, soudain, tout illuminé d’espérance et +comme détendu de certitude. Ah ! comme +je souhaitais, et de tout cœur, que cette +prédiction se réalisât ! Pût Mme Quittenard +avoir dit vrai ! Selon elle, Mme de +Gaillandre connaîtrait le bonheur quand +elle approcherait de quarante ans, mais +elle le connaîtrait complet, absolu. Ainsi +elle avait encore à attendre, mais après +tout, pourquoi le bonheur ne viendrait-il +pas un jour vers cette charmante femme ? +Le bonheur n’est pas impossible et ne +pouvons-nous en posséder au moins +l’illusion ? N’ai-je pas cru, moi, l’avoir +trouvé ?</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" title="II"> </h2> + +<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span><span class="small">E</span> +ne vous dirai pas les circonstances +de ma vie qui m’en donnèrent l’illusion. +C’est une autre histoire et je ne +vous la conterai pas. Elle fut la cause que +je quittai Paris et que je crus m’en éloigner +définitivement. Je me fixai à l’étranger +sans idée de retour. Ce départ me sépara +de Mme de Gaillandre, mais nous continuâmes +à échanger des messages d’amitié, +jusqu’au jour où mes lettres restèrent +sans réponse. J’y fus, je l’avoue, assez +indifférent. Le cœur a des égoïsmes subits +qui nous concentrent uniquement sur +nous-mêmes. Que m’importait alors tout +ce qui ne se rapportait pas à mes préoccupations +actuelles ? Elles étaient cruelles. +Cependant un moment vint où je vis +clair dans ma folie et dans ma douleur. +Je rompis brusquement le lien qui m’attachait +à un esclavage indigne. Une période +de mon existence était terminée et +mon exil n’avait plus de raison d’être. Il +ne me restait plus qu’à tenter de renouer +avec le passé. J’avais une famille, des +amis et je me résolus à revenir en France. +Parmi les souvenirs qui m’y attiraient, +celui de Germaine de Gaillandre était +présent. Nous nous pardonnerions notre +mutuel silence. Je savais que je pouvais +compter sur son indulgence. Mais +qu’était-elle devenue ? La retrouverais-je +en sa petite maison d’Auteuil, avec ses +tortues et ses éléphants porte-veine, en +sa foi aux prédictions de l’honorable +Mme Quittenard ?</p> + +<p>Dès mon arrivée à Paris, une de mes +premières courses me conduisit vers +Auteuil. La maison était inhabitée, les +persiennes fermées, la grille du petit jardin +close. Plus de tortues dans les allées. +Cet aspect d’abandon me remplit de +mélancolie. Tout change avec le temps, +les lieux comme les êtres. Des petites +sociétés que je fréquentais combien subsistaient +encore ? Que de noms la mort +rature sur notre livre d’adresses ! En ces +pensées moroses, je me dirigeai vers le +cercle dont je n’avais jamais cessé de faire +partie. Là aussi, je trouverais sans doute +des changements quoique ces institutions +aient une constance d’échiquiers où se +meuvent des pions équivalents. Il y avait +peu de monde dans les salons et j’allais +m’asseoir dans un des grands fauteuils de +cuir favorables à la réflexion et si peu en +accord avec ces lieux où, d’ordinaire, on +pense peu, quand, du siège voisin, je vis +se lever comme mû d’un ressort le comte +de Barnejac. Je supposai tout d’abord +que c’était mon indésirable présence qui +le mettait ainsi debout ; aussi fus-je +quelque peu étonné de le voir se tourner +vers moi, l’air gracieux et la main tendue. +L’absence et le temps avaient sans doute +apaisé ses vieilles rancunes ; les miennes +étaient loin, et puis ne faisait-il pas partie, +ce Barnejac, d’un passé vers lequel j’étais +revenu pour rapprocher les débris vivants +que j’en retrouverais ?</p> + +<p>Nous nous mîmes donc à causer et +M. de Barnejac commença, comme de +juste, à parler de lui-même. Durant mon +absence il avait rompu le silence artistique +qu’il s’était imposé si longtemps. Il s’était +enfin, comme il disait, « manifesté ». Le +résultat de cette manifestation ne lui avait +probablement pas procuré les satisfactions +qu’il en attendait. Ni l’opéra qu’il avait +fait jouer, ni le volume de poésies qu’il +avait publié, ni les toiles qu’il avait exposées +n’avaient échappé à la critique. +D’ailleurs, comment s’attendre à quelque +justice de la part d’un public imbécile et +d’une presse vénale ? Quant aux prétendues +« élites », elles jalousent quiconque +d’elles se distingue de leur médiocrité. Il +est vrai que tout cela n’avait aucune +importance. Quand on porte un nom +aussi chargé d’illustrations que celui de +Barnejac quelle sorte de gloire y pourrait-on +bien ajouter par la plume, le pinceau +ou la lyre ? Néanmoins, malgré le ton +d’ironie hautaine et dédaigneuse qu’il +affectait, il était sensible que M. de Barnejac +avait conservé, de cette aventure et +de cette mésaventure dans le domaine des +arts, une profonde amertume. J’en eus +la preuve par le méchant plaisir qu’il +prit à m’annoncer tous les malheurs qui +avaient frappé de diverses façons nos amis +de jadis. Que l’un eût été ruiné par des +spéculations malheureuses, qu’un autre +fût devenu infirme, que tel autre fût +mort, tout cela semblait à M. de Barnejac +une juste compensation à ses déboires +personnels. Il en tirait une consolation +qui s’exprimait sur son visage par un +visible contentement. Le malheur d’autrui +lui causait une joie sincère. Il avait +ainsi passé en revue la plupart de nos +anciennes connaissances communes, prélevant +au passage la moisson d’événements +fâcheux les concernant et je remarquai +qu’il n’avait pas prononcé le nom +de Mme de Gaillandre. Voyant cela, je +pris le parti de la nommer moi-même et à +peine l’eus-je fait que je vis M. de Barnejac +prendre une furieuse figure et, du +coup, son fausset passa au plus aigu :</p> + +<p>— Germaine de Gaillandre ! Ah ! celle-là, +par exemple, c’est bien autre chose ! +Comment ! vous ne savez donc rien ? — s’écria-t-il +avec une mauvaise humeur +rageuse qu’il ne put dissimuler, — Germaine +de Gaillandre, elle a fait une fin +et une fin assez inattendue, mon cher ! +elle est mariée, et mariée d’amour, ce +qui plus est. Figurez-vous qu’elle s’est +toquée comme une folle d’un garçon de +dix-huit ans, beau comme le jour. Elle +l’a vu, elle l’a enlevé et, dit-on, épousé… +C’est de la démence. On s’aime, on +s’adore, on vit seuls à l’écart du monde, +sur les lacs italiens, et on est heureux, +heureux, heureux…</p> + +<p>Et M. de Barnejac fit une grimace +douloureuse. Le malheur des autres ne +compensait pas le mal que lui faisait le +bonheur d’autrui.</p> + +<p>Le bonheur, le bonheur complet, +absolu, n’était-ce pas ce que l’honorable +Mme Quittenard, de la rue Greuze, avait +prédit à Germaine de Gaillandre ? Pour +une fois que se réalisait une prédiction de +devineresse, cela tombait bien. J’imaginais +le visage de Germaine. Il devait avoir +perdu son anxiété de jadis et être maintenant +tout illuminé de certitude heureuse. +Cette idée me fut si agréable et me causa +tant de plaisir que M. de Barnejac ne +put supporter ma vue davantage. Il grommela +je ne sais quoi, et en prenant congé +de moi assez aigrement, il me lança cette +pointe barnejacienne :</p> + +<p>— Allez donc voir le peintre Massot, +il pourra vous renseigner mieux que moi +sur ce roman idyllique, car c’est chez lui +que la belle a rencontré son jouvenceau, +mais vous n’en êtes plus un, vous, de +jouvenceau, mon cher !</p> + +<p>Et il me tourna le dos après m’avoir +tendu sa main griffue, ridée et sèche +comme une feuille morte.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" title="III"> </h2> + +<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span><span class="small">E</span> +suivis le conseil ironique de M. de +Barnejac et le lendemain, je me rendis +chez Massot. Je grimpai les cinq +étages jusqu’à son atelier et je m’aperçus, +en effet, en les grimpant, que je n’étais plus +un jouvenceau ! Pendant que la vieille +bonne prévenait le peintre de ma visite, +je regardais les toiles accrochées au mur. +C’étaient quelques-unes des lumineuses +études que Massot avait rapportées de +l’Inde et où se groupaient des personnages +vêtus de jaune, de vert tendre ou +de rose pâle, chaussés de sandales et la +tête enturbannée. Cette vue me faisait +penser au salon indien de la petite maison +d’Auteuil et à Germaine de Gaillandre, +au temps où Massot le « Fakir », comme +nous l’appelions, faisait tourner les +tables et y évoquait l’esprit de ce sire +de Barnejac qui, durant la guerre de +Cent ans, avait probablement contribué +à procurer aux Anglais la capture de +Jeanne d’Arc. Comme je rêvais ainsi +Massot parut. Il était toujours le « Fakir », +toujours aussi maigre, toujours aussi long. +L’excellent homme m’accueillit avec +amitié. Je lui racontai ma rencontre au +Cercle avec Barnejac. Que fallait-il +croire de ses racontars ?</p> + +<p>Des racontars, ce n’en étaient point et +Barnejac ne m’avait dit que la vérité. +C’était bien chez Massot que Germaine +de Gaillandre avait rencontré Jean de +Querdrun. Massot connaissait le père de +ce jeune homme, un vieux fou qui habitait +une gentilhommière sinistre en pleine +Champagne pouilleuse. Jean de Querdrun, +ses études achevées au collège de +Rethel, était venu faire son droit à Paris +et Massot l’avait reçu chez lui sur la +recommandation du père Querdrun. +C’était d’ailleurs un charmant garçon, +d’une beauté vraiment admirable. Il +avait tout, la race, l’élégance, la grâce, +la séduction, la distinction et comptait +sans doute sur son beau physique pour +charmer ses examinateurs, car il ne faisait +exactement rien de rien. Il remplaçait +les cours de l’École par la fréquentation +des salles de gymnastique et de +boxe, car il était d’une force corporelle +remarquable. Ces soins pris, il vivait fort +sagement, d’une modeste pension que lui +faisait son père. Il en dépensait une bonne +partie chez le coiffeur et la manucure, car +il était extrêmement occupé de sa personne. +Il passait beaucoup de temps à sa +toilette, mais ces coquetteries s’adressaient +à lui-même, car les femmes semblaient +ne tenir aucune place dans sa vie. Avec +cela, très bien élevé, mais très secret et +même assez mystérieux. Massot s’était +demandé plus d’une fois ce que cachait +cette réserve, puis il avait fini par considérer +Jean de Querdrun comme demeuré +très enfant en son adolescence et +sa beauté de jeune dieu.</p> + +<p>Le voyant souvent venir à son atelier et +y passer des journées à feuilleter silencieusement +des albums de croquis et à +fumer des cigarettes, Massot lui avait, +un jour, demandé de lui poser une figure +d’un de ses tableaux. Ce fut à cette occasion +et en costume de prince indien que +Germaine de Gaillandre avait vu pour +la première fois Jean de Querdrun. La +séance terminée, ils avaient quitté ensemble +l’atelier. Depuis, Massot n’avait +plus revu Germaine de Gaillandre ni +Jean de Querdrun. Que s’était-il passé +entre eux ? Massot l’imaginait assez bien. +De la part de Mme de Gaillandre cela +avait pu être le coup de foudre, l’irrésistible +affolement sentimental et sensuel, +une de ces passions soudaines qui ne +connaissent plus qu’elles-mêmes, si violentes, +si contagieuses que n’y résistent +pas plus ceux qui les inspirent que ceux +qui les ressentent, ou bien Germaine de +Gaillandre avait-elle cédé, sans résistance +et par surprise, à quelque audace de jeunesse ? +Ce qui était plus probable, c’est +qu’elle avait bondi avec toute la fougue +de sa maturité secrètement ardente sur +cette magnifique occasion offerte comme +une revanche à sa longue solitude. Quant +à lui, tel que le jugeait Massot, il avait dû +« se laisser faire », flatté de l’effet que produisait +sa beauté. Sans doute avait-il +obéi plus à la vanité qu’à l’amour. +Était-il capable d’amour et incapable de +calcul ? Massot l’ignorait. Tout ce qu’il +savait, il l’avait appris par une lettre +reçue quelques jours après la rencontre +à son atelier, lettre signée des deux amoureux +qui lui annonçaient leur départ +pour l’Italie, pour le pays du rêve et du +bonheur. Mais étaient-ils heureux ?</p> + +<p>Sur ce point Massot me rassura complètement. +Le couple semblait jouir d’un +bonheur parfait. Ce bonheur, quelques +mois après sa fugue, Germaine de Gaillandre +avait souhaité le légaliser en épousant, +à trente-neuf ans, Jean de Querdrun +qui en avait dix-huit. Massot avait été +chargé d’obtenir du père de Jean l’autorisation +à cette union, mais, à ces ouvertures, +le vieux gentilhomme champenois +avait répondu par un refus. Depuis +quand les blancs-becs se marient-ils sans +même avoir terminé leurs études ? Un +garçon qui n’avait pas même pris sa +seconde inscription à la Faculté de Droit ! +C’était à pouffer de rire. Et puis, il avait +fait choix pour son fils d’une petite-cousine +qui serait pour lui la femme qui +convenait. Que M. Jean de Querdrun +courût quelque peu l’aventure, si cela +lui plaisait ! On en verrait la fin, et le +gaillard reviendrait bien au bercail. « Et +je vous jure, ajoutait M. de Querdrun +père, qu’il n’y rentrera qu’avec la robe +d’avocat ! » Massot n’en avait rien pu +tirer d’autre. Cette réponse communiquée +à Mme de Gaillandre ne l’avait pas trop +émue et lui était parvenue dans la villa +qu’elle avait louée à Stresa, sur le lac +Majeur, et où « elle cachait son bonheur », +ce bonheur qui affligeait tant M. de Barnejac +et qu’elle avait trouvé, sinon dans +le mariage, du moins dans l’amour.</p> + +<p>En nous quittant, Massot m’avait dit : +« Vous devriez lui écrire. Elle vous aimait +beaucoup, Germaine, et je suis sûr qu’elle +serait contente d’avoir de vos nouvelles. +Et puis, depuis que dure sa retraite en +Italie, elle doit commencer à attendre le +courrier. La preuve c’est que, le mois +dernier, elle m’a demandé si je ne viendrais +pas lui rendre visite. J’y serais allé +bien volontiers, mais l’état de mes reins +ne me permet plus guère de déplacements. +N’en dites rien à ce bon Barnejac, si vous +le voyez, il serait trop content, car vous +connaissez ses plaisirs, et le témoignage +d’amitié qu’il aime le mieux donner à ses +amis est de suivre leur « convoi, service et +enterrement ». C’est une belle âme. »</p> + +<p>Je suivis le conseil de Massot et j’écrivis +à l’adresse qu’il m’avait donnée une +longue lettre à laquelle Germaine de +Gaillandre répondit sur le ton le plus +affectueux. Elle n’avait rien oublié de +notre ancienne amitié et nos silences réciproques +n’y avaient rien changé. Il y a, +dans la vie, des circonstances, soit heureuses, +soit malheureuses, qui font qu’elles +nous bornent momentanément à nous-mêmes +sans altérer les sentiments que +nous conservons pour autrui. Elle me +disait que, Massot m’ayant mis au courant +des événements qui avaient transformé +son existence, elle me connaissait +assez pour être sûre de la part que je prenais +à son bonheur. Elle m’avouait qu’il +était complet, absolu, et que la prédiction +de Mme Quittenard s’était magnifiquement +réalisée. Une présence adorée illuminait +ses heures. Certes, elle n’avait plus +besoin de rien ni de personne, mais ses +anciens amis lui étaient toujours chers, +quoique son bonheur eût éloigné d’elle +un certain nombre d’entre eux, mais elle +en était d’autant plus reconnaissante à +ceux qui lui étaient restés fidèles de cœur +et de pensée. Puisque j’étais de ceux-là, +elle serait contente de me revoir et de me +faire connaître son bien-aimé Jean. Que +je vinsse donc passer quelques jours à +Stresa, je leur ferais plaisir à tous deux. +Le pays qu’ils habitaient était fort beau +en cette saison et la villa qu’ils occupaient +était située en face des Iles Borromées. Si +je m’ennuyais de leur compagnie, je +pourrais aller m’en distraire à Milan. +Eux ne quittaient guère leur maison et +leur jardin.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" title="IV"> </h2> + +<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span><span class="small">E</span> +ne me rendis pas immédiatement +à l’invitation de Germaine de Gaillandre +et je menai durant quelques +semaines à Paris une existence assez mélancolique. +J’avais des dispositions à +prendre en vue de l’avenir, mais que serait +le mien ? Plus d’une fois, j’eus la velléité +d’aller, moi aussi, consulter Mme Quittenard, +mais cette idée me faisait vite hausser +les épaules. M’eût-elle, comme à Mme de +Gaillandre, prédit toutes les félicités, je +n’eusse guère cru à sa prédiction. N’avais-je +pas eu pendant quelque temps l’illusion +d’être heureux et que peut-on espérer +de plus ? Plût au ciel qu’il n’en fût pas +de même pour Germaine de Gaillandre +et que son bonheur fût durable, quelque +tardif qu’il eût été et si aventureux +qu’il me parût ! Et quel bonheur, le +bonheur dans l’amour ! Qu’est-il, hélas, +de plus fragile ! Et puis, ce garçon si +jeune et cette femme de quarante ans ! +Oui, mais il y a dans les femmes de telles +ressources de jeunesse qu’elles arrivent à +déjouer la nature, et il y a tant de magie +dans le fait d’aimer et d’être aimée !</p> + +<p>Je m’en aperçus quand Germaine de +Gaillandre vint me chercher à la gare de +Stresa dans la petite voiture qu’elle conduisait +elle-même. Elle était bien toujours +la Germaine « d’avant », mais il +y avait en elle on ne savait quoi d’assuré +et de radieux ; sur son visage rayonnait +une expression de confiance, de sécurité +et de certitude. Plus rien de cette anxiété +qui s’y lisait auparavant. Tout en elle +participait de cette assurance heureuse. +Ses mouvements avaient plus de précision +et de vivacité. Ce changement s’accusait +dans toute sa manière d’être, dans +ses gestes, dans ses regards, dans sa voix. +Je la regardais avec un vrai plaisir. Elle +était très élégamment, mais très simplement +vêtue et je remarquai qu’elle ne +portait plus aucun bijou. Ni bagues, ni +bracelets, ni son beau collier de perles +habituel. En cette « nudité » elle était plus +charmante que jamais. Je le lui dis et +elle sourit de son plus jeune sourire.</p> + +<p>— On voit, n’est-ce pas, que je suis +heureuse ? — me dit-elle et, comme je +me taisais, elle ajouta :</p> + +<p>— Heureuse, oui, immensément. Comment +ne le serais-je pas ? Jean est si +beau, si bon ! D’ailleurs vous allez le voir.</p> + +<p>La voiture s’était arrêtée devant une +haie fleurie où s’ouvrait une porte +rustique. Nous descendîmes. Elle attacha +le cheval à un anneau et nous pénétrâmes +dans le jardin. Je pensais aux tortues +porte-veine du jardinet d’Auteuil. Ici, +Germaine de Gaillandre n’avait plus +besoin de ces fétiches. Lorsque nous +fûmes arrivés auprès de la maison, elle +s’arrêta et appela :</p> + +<p>— Jean, Jean.</p> + +<p>Tout l’amour chantait dans la fraîche +jeunesse de sa voix. A l’appel de Germaine +de Gaillandre la porte de la maison +s’ouvrit.</p> + +<p>Il était vraiment d’une remarquable +beauté, de belle taille et de beau visage. +Il eût été partout remarqué, mais quel +besoin avait-il, pour jouer son rôle de +jeune amant aimé de s’affubler d’un +costume qui sentait le bal masqué et le +théâtre ? Il portait un vêtement de soie +indienne où étaient tissées des fleurs orientales, +en semis et en bouquets, rehaussées +d’un filigrane d’or. Ce vêtement était +fermé par des boutons en diamants. Cette +parure singulière était complétée aux +poignets par des bracelets et au cou par le +fameux collier de perles. Jean de Querdrun +portait les bijoux de sa maîtresse. +Je reconnaissais à ses doigts surchargés +les bagues de Germaine de Gaillandre. +Jean de Querdrun ne semblait pas s’apercevoir +de mon étonnement. Il semblait +aussi à l’aise dans ce déguisement oriental +et enjoaillé que si c’eût été un complet +de confection acheté à la <i>Belle Jardinière</i>. +Il ne montrait également aucun embarras +de sa situation de Prince Charmant. Il +s’enquit avec politesse si j’avais fait un +bon voyage et me demanda avec intérêt +des nouvelles de Massot. Il semblait doux, +réservé, très gentil en somme, en son +bizarre accoutrement. Soudain Germaine +de Gaillandre se tourna vers moi. Elle +tenait Jean par la main, et, cette main, je +la vis la baiser avec passion.</p> + +<p>— Voilà mon bonheur et ma vie, — me +dit-elle et elle baisa de nouveau les +doigts bagués du jeune homme.</p> + +<p>Jean de Querdrun ne semblait nullement +gêné de cette expansive tendresse. +Il jouait, d’un air distrait, avec les perles +de son collier. Quand Mme de Gaillandre +m’offrit de me conduire à ma +chambre, il ne nous accompagna pas. +Une fois seuls, elle m’interrogea :</p> + +<p>— Comment le trouvez-vous ?</p> + +<p>Et sans attendre ma réponse, et comme +pour répondre à la remarque que j’eusse +pu faire, elle continua :</p> + +<p>— Oui, il aime s’habiller ainsi. Cela +l’amuse et puis il a tant de goût ! cela +m’amuse aussi de le voir porter mes bijoux. +Que voulez-vous ? C’est un véritable +enfant et cet enfantillage est bien +inoffensif. Il a si peu de distractions. +Cela l’occupe de se parer et de se costumer. +Il est si beau, n’est-ce pas ? mon +Prince des Mille et une Nuits. Et puis +ne vivons-nous pas un rêve ?</p> + +<p>J’acquiesçai et nous descendîmes +dîner.</p> + +<p>Le repas fut gai. Le crépuscule tombait +lentement sur le lac. Les montagnes +devenaient violettes. Sur la rive de Pallanza, +les premières lumières s’allumaient. +La table était dressée dans le jardin et +finement servie, car le Prince Charmant +était gourmet. Je sus bientôt qu’il commandait +les menus et, comme on dit, +« qu’il s’occupait de la maison ». Au +dessert, il tira de sa poche une pipe. +Elle était en écume, doublée en or et le +tuyau était entouré d’un cercle de petits +rubis. Sous les regards extasiés de Germaine, +il semblait, lui aussi, parfaitement +heureux. Il paraissait avoir accepté de +bonne grâce et avec naturel sa situation +d’idole et se prêtait à l’adoration dont +il était l’objet avec une simplicité désarmante.</p> + +<p>Je ne fus pas, durant les quelques jours +que je passai à Stresa, sans faire quelques +observations. J’avais trop d’affection +pour Germaine de Gaillandre pour ne +pas m’inquiéter des suites de cette fugue +paradoxale et de l’issue qu’elle pourrait +avoir. Assez vite je m’aperçus que Germaine +vivait dans l’absolue sécurité de +son bonheur. L’avenir n’existait plus +pour elle que comme une continuité indéfinie +de jours heureux et chacun de ces +jours était pour elle une coupe de joie +qu’elle vidait, les yeux fermés, et qu’elle +trouverait aussi pleine le lendemain. Sa +seule occupation, sa seule pensée était ce +garçon dont la beauté l’éblouissait comme +l’eût fait quelque présence divine. Ses +heures se passaient dans ce culte. Il était +le seul sujet qui l’intéressât et elle me +parlait de lui intarissablement quand il +s’éloignait pour prendre quelques-uns de +ces soins domestiques sur lesquels elle lui +laissait la haute main. Hors lui et son +amour, rien n’existait pour elle. Elle +avait tout oublié, y compris son âge, son +âge à elle, ce qui était assez naturel, car +l’amour lui avait donné un étonnant +renouveau de jeunesse. Quand ils se +tenaient l’un près de l’autre, ils formaient +un couple qui n’avait rien de disparate, +et presque fraternel. La prédiction de +Mme Quittenard s’était vraiment réalisée +pour Germaine. Elle avait trouvé +le bonheur et elle l’avait trouvé dans +l’amour, car elle aimait éperdument et +follement, mais était-elle aimée comme +elle aimait ? Certes Jean de Querdrun +se prêtait de bonne grâce, comme je l’ai +dit, au culte dont il était l’objet, mais +quel sentiment éprouvait-il envers cette +adorante qui avait mis sa vie à ses genoux ? +Visiblement il était flatté de la +passion qu’il inspirait, mais jusqu’à quel +point la partageait-il ? Quoi qu’il en fût +il s’y montrait soumis et obéissant, et se +conformait à toutes les façons que doit +avoir un parfait amant, à quoi il ne semblait, +d’ailleurs, éprouver aucune peine, +car il était facile de s’apercevoir que Germaine +lui plaisait et qu’il ressentait pour +elle un vif attrait, mais cet attrait allait-il +plus loin qu’un goût physique et quelle +part y avait le plaisir des mille gâteries +dont il était comblé ? Elles entraient +certainement en compte. Jean de Querdrun +avait été préparé par la nature au +personnage qu’il tenait. Tout soin donné +à sa personne lui causait un contentement +infini. Les étoffes brillantes, les bijoux +le fascinaient véritablement et il éprouvait +à s’en parer une joie enfantine, +mais quelque peu inquiétante. Cela se +manifestait à la façon dont il maniait les +grosses perles de son collier et dans la sensualité +avec laquelle il s’en caressait la +peau. Il était curieux à observer devant +les miroirs. Il s’y contemplait avec complaisance. +Il avait l’air de s’y rendre hommage +et d’ajouter sa propre admiration à +celle que Germaine lui témoignait. A ces +moments je voyais son regard quêter la +mienne. J’entrai volontiers dans le jeu et +bientôt nous devînmes très bons amis.</p> + +<p>Je tentai de profiter de cette amitié pour +tâcher de voir clair en ce garçon tout de +même assez énigmatique. J’essayai de lui +poser quelques questions sur Germaine et +le sentiment qu’il pouvait avoir pour elle. +Il parlait d’elle volontiers, mais un peu +comme il eût parlé d’un camarade. Sans +doute était-ce là de la discrétion et il n’y +avait pas à l’en blâmer. Il se pouvait fort +bien qu’il fût de bonne foi fort amoureux +de Germaine, mais incapable de se +rendre compte exactement de la psychologie +de son amour. D’ailleurs il me +paraissait d’intelligence assez ordinaire, +mais une parfaite éducation, beaucoup +de tact et de réserve lui tenaient lieu de +ce qui lui manquait et dont Germaine ne +paraissait guère s’apercevoir qui manquât +à son Prince Charmant. Lui se laissait +adorer, choyer, parer avec une tranquille +satisfaction. Tout était donc pour +le mieux, cependant je ne pouvais m’empêcher +de penser que cette sorte d’euphorie +où vivaient les amants de Stresa ne +durerait pas éternellement, car rien ne +dure en ce bas monde, mais Germaine, +pas plus que Jean, ne semblaient prévoir +que rien pût jamais changer le cours de +leur destinée amoureuse. Ce fut en cet +état de sécurité parfaite que je les quittai +pour rentrer à Paris. Quelques jours +après mon retour, je rencontrai Barnejac +au Cercle. J’évitai de lui parler de mon +voyage et nous ne prononçâmes pas le +nom de Germaine de Gaillandre. Avec +Massot, que j’allai voir à son atelier, il +n’en fut pas de même. Je lui racontai ma +visite à Stresa et lui fis part de mes impressions. +Quand je finis, il me dit :</p> + +<p>— Tout cela, mon cher, est bien singulier, +mais, en amour, tout est possible.</p> + +<p>Et, pour conclure, il laissa tomber ce +seul mot :</p> + +<p>— Attendons.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" title="V"> </h2> + +<p class="noindent"><span class="xlarge">J</span>’<span class="small">ATTENDIS</span> +deux ans et, durant ces +deux années, je reçus assez régulièrement +des nouvelles de Germaine +de Gaillandre lorsque, un soir du mois +de juin, en rentrant chez moi, je trouvai +un télégramme posé en mon absence sur +un coin de ma table. Il ne contenait que +ces mots :</p> + +<blockquote> +<p class="i">Arriverai mardi neuf heures trente. Seule. +Venez gare. — Germaine.</p> +</blockquote> + +<p>A cet appel, je compris qu’une catastrophe +s’était produite. Je tenais à la main +la feuille de papier bleu. Je revoyais la +petite maison de Stresa, le jardin, le lac et, +dans le lointain, Pallanza, et Germaine +debout auprès du jeune magicien de son +bonheur. La belle coupe où elle avait +bu le philtre d’enchantement s’était brisée. +Pauvre Germaine !</p> + +<p>Ce fut, en effet, une pauvre femme que +je vis, le lendemain matin, descendre du +train, « seule » comme elle me l’avait télégraphié. +Hélas ! ce n’était plus la Germaine +des beaux jours italiens, la femme +rajeunie par l’amour et le bonheur. +C’était, soudain vieillie et cruellement +ravagée par l’insomnie et les larmes, la +Germaine de jadis sur le visage de qui +se lisait alors un peu d’anxiété, anxiété +qui maintenant était changée en une +angoisse déchirante et torturée. Il exprimait +aussi, ce visage bouleversé, une +sorte de surprise égarée devant l’imprévu, +une sorte d’étonnement tragique. En me +voyant, elle essaya de me parler, mais +les sanglots l’étranglaient. Les larmes +coulaient sur ses joues pâlies en longues +perles douloureuses. J’avais pris entre les +miennes ses mains glacées.</p> + +<p>— Alors, il est parti ?</p> + +<p>Elle fit signe que oui.</p> + +<p>Ce ne fut qu’une fois chez moi que je +pus obtenir de Germaine de Gaillandre +quelques éclaircissements. Il n’y avait eu +entre eux ni querelles, ni disputes, ni +aucun désaccord, rien qui eût pu laisser +prévoir cette fuite soudaine et inexplicable. +Depuis le jour où je les avais quittés +ils avaient continué à vivre dans la +même intimité, dans le même bonheur +dont j’avais été témoin. Aucun nuage +n’avait terni la lumineuse monotonie de +leur admirable félicité. Jean avait toujours +été le Jean que j’avais connu, doux, +bon, assez silencieux, occupé des mêmes +amusements. La veille, il avait essayé un +nouveau costume, taillé en de vieilles +étoffes persanes, puis il s’était retiré de +bonne heure, prétextant un léger mal de +tête. Le lendemain matin, on avait trouvé +sa chambre vide. Toute la journée s’était +passée sans qu’il revînt. Les recherches +avaient été vaines. Aucun accident cependant +n’avait été signalé. Enfin on apprit +du chef de gare de Stresa que M. de +Querdrun avait pris le train pour Paris. +Alors elle était accourue… Je l’écoutais +en silence. Comme c’était simple le +malheur ! Une chambre vide, une présence +disparue et la vie n’est plus la vie !</p> + +<p>Je réussis à calmer ce premier flot de +désespoir et lui dis ce que je pus pour la +rassurer… On retrouverait le fugitif et +tout s’expliquerait. Ce n’était qu’une +fugue sans importance, quelque caprice +d’enfant gâté, quelque mauvaise plaisanterie +d’amoureux. Peut-être Massot saurait-il +quelque chose. Il télégraphierait +au père de Jean. Peut-être était-ce là que +ce singulier garçon était allé ruminer +quelque grief imaginaire ? Et je me fis +répéter de nouveau les circonstances de +sa fuite. Bientôt je m’aperçus que Germaine +de Gaillandre ne m’avait pas +tout dit. Il lui restait à m’en confier la +circonstance la plus pénible. Le Prince +Charmant avait emporté avec lui les +plus beaux bijoux de sa maîtresse, sans +oublier le collier de perles pour lequel +il avait un goût tout particulier. Cette +fois, l’affaire devenait sérieuse et se compliquait +en changeant de caractère. Le +Prince Charmant avait poussé un peu +loin les droits de l’amour. Cependant si +ni Massot, ni Querdrun père ne savaient +rien de Jean de Querdrun, à qui s’adresser +et comment le retrouver sans recourir +à la police ? Cette idée terrifiait la pauvre +Germaine… Que lui importaient ses +bijoux ! Ce qu’elle voulait, c’était son +bonheur, ce bonheur qu’elle ne pouvait +croire définitivement perdu, l’être adoré +sans qui elle ne pouvait vivre. La voyant +dans cet état d’extrême exaltation et +d’affreux désespoir, j’essayai de tirer parti +de ce rapt de bijoux pour la persuader +que, si Jean de Querdrun était parti ainsi +en s’appropriant des objets qui ne lui +appartenaient pas et dont il savait la valeur, +c’était une preuve que son départ +était dû à quelque cause qu’il finirait par +avouer. Rien, après tout, ne permettait +de croire que ce garçon fût un vulgaire +voleur.</p> + +<p>C’était également l’avis de Massot que +j’avais mis au courant des événements. +M. de Querdrun le père avait répondu au +télégramme du peintre qu’il ignorait +absolument où était son fils, mais qu’il +n’était guère en peine de ce « beau merle » +qui avait bien dû trouver un autre nid. +J’avais décidé la pauvre Germaine à +camper provisoirement dans sa maison +d’Auteuil. Elle était persuadée maintenant +que Jean était mort, qu’il avait +voulu « mourir en beauté » avec ces +joyaux dont il avait tant aimé à se parer. +Cependant les jours passaient et il y avait +une semaine que Jean de Querdrun avait +disparu quand, en entrant dans le salon +où d’ordinaire la pauvre femme passait, +étendue sur un divan, des heures désespérées, +je la vis qui m’attendait debout +et prête à sortir. L’idée lui était venue +soudain d’aller rue Greuze consulter +Mme Quittenard. Elle seule pourrait lui +révéler le sort de Jean de Querdrun. +Comment n’y avait-elle pas songé plus +tôt !</p> + +<p>Quoique je n’eusse pas grande confiance +dans le résultat de cette consultation, +j’acceptai de conduire Mme de Gaillandre +chez Mme Quittenard. Ce serait à tout +le moins une diversion à son chagrin. +Nous voilà donc, Germaine et moi, dans +le salon d’attente de Mme Quittenard. +Hélas, ce n’est pas assez de prédire le +bonheur, il faudrait encore en assurer la +durée ! Nous n’attendîmes pas longtemps +et bientôt nous pénétrâmes dans l’antre +de la Sibylle où, comme je l’ai dit, on +ne voyait ni trépied, ni rameau d’or. +Mme Quittenard écouta très attentivement +ce qu’avait à lui dire Germaine de +Gaillandre. Ah ! si seulement elle pouvait +revoir un instant son Jean bien-aimé ! +Elle était bien certaine qu’il lui reviendrait. +Et comme elle lui pardonnerait de +bon cœur les tourments qu’il lui causait, +en souvenir du bonheur qu’il lui avait +donné et dans l’espoir de celui qu’elle +était prête à recevoir de lui, de nouveau !</p> + +<p>Lorsqu’elle eut fini de parler, Mme +Quittenard réfléchit un instant. Elle +semblait hésiter. Tout à coup, elle se +décida :</p> + +<p>— Voyons, ma petite dame, alors c’est +si sérieux que cela et vous tenez absolument +à retrouver votre petit ami ? C’est +bien naturel et je vous comprends. Moi +aussi, j’ai eu mon temps et je n’ai pas +manqué de cœur. Oui, vous voulez savoir. +Vous voudriez encore retourner la +bonne carte, mais j’ai mieux : j’ai mon +fils, un homme très distingué et qui est +employé à la Préfecture. Je vais lui demander +de nous aider. Ne craignez rien, +il est discret, et ayez bon espoir. Nous le +retrouverons, ce jeune lâcheur ! Voyons, +avez-vous quelques indices ? Une bonne +photographie ?</p> + +<p>Nous quittâmes Mme Quittenard après +une assez longue conversation, durant +laquelle Mme Quittenard me lança plus +d’un coup d’œil à la dérobée, si bien que +je compris qu’elle désirait me parler seul +à seule ; aussi, après avoir ramené à Auteuil +Germaine de Gaillandre, repris-je +le chemin de la rue Greuze. Dans cette +seconde entrevue, je crus utile d’apprendre +à Mme Quittenard l’épisode des bijoux +dérobés et quelques autres particularités +du Prince Charmant, son goût, par +exemple, pour la parure, le costume et les +déguisements. Ces renseignements semblèrent +intéresser vivement Mme Quittenard. +Elle les jugeait propres à la diriger +dans ses recherches.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h2 class="nobreak" title="VI"> </h2> + +<p class="noindent"><span class="xlarge">T</span><span class="small">ROIS</span> +jours après ce colloque, je +reçus un mot de Mme Quittenard, +me priant de vouloir bien passer +chez elle. A peine fus-je en sa présence, +je compris à son air de satisfaction que +son enquête avait donné des résultats. +Nous allions donc avoir le mot de +l’énigme et savoir pourquoi M. Jean de +Querdrun avait brusquement faussé compagnie +à Mme de Gaillandre et n’était +pas parti les mains vides…</p> + +<p>Mme Quittenard ne me fit pas trop +languir.</p> + +<p>— Je vous dirai, tout d’abord, mon +cher monsieur, que je comprends le chagrin +de cette pauvre petite femme : c’est +dur d’être abandonnée ainsi par un si +beau garçon, car mon fils m’a dit qu’il +n’y a pas plus beau que ce jeune Monsieur +que je ne crois pas qu’il lui revienne +jamais, mais passons. Or donc, mon fils +s’est mis en campagne et n’a pas été long +à suivre la bonne piste. Je vous fais grâce +des détails et voici tout de suite où cette +piste l’a mené, droit au petit appartement +du quartier latin où habitait notre gibier +avant que le levât ma cliente, appartement +qu’il avait conservé en l’accompagnant +en Italie, et dont il payait soigneusement +les termes sur l’argent de poche +qu’elle lui donnait. Quand mon fils y a été +introduit, il a trouvé Monsieur Jean assis +tranquillement à sa table de travail, ses +livres de droit ouverts devant lui, sage +comme une image. Alors mon fils a pris +sa grosse voix et lui a reproché les inquiétudes +qu’il avait causées à sa belle amie +et aussi son procédé par rapport aux bijoux. +Lorsqu’il a su qu’il fallait les +rendre, il a reçu un coup, et il était tout +pâle quand il les a sortis de son tiroir : +ils y étaient tous et il les a remis sans résistance +à mon fils, mais lorsqu’il a fallu se +séparer du collier, ma parole, il s’est mis à +pleurer comme un gosse à qui on reprend +un jouet. Il les aimait, ces grosses perles. +Alors mon fils, qui est bon diable, malgré +sa forte moustache, lui a demandé +pourquoi, s’il tenait tant à ce collier, il +s’était sauvé de chez la jolie dame qui +l’aimait bien. A cette question, il a pris +l’air buté, puis il a fini par déclarer que +c’était parce qu’il « en avait assez », et pas +moyen d’en tirer autre chose. Il a cependant +ajouté qu’il était rentré chez lui pour +« achever son droit » et ensuite épouser +une petite jeune fille de son pays. Mon +fils a été un peu étonné, car il avait cru +comme moi, vu le goût de ce garçon pour +la fanfreluche et la bijouterie, qu’il était +de ceux qui essayent des femmes pour +être bien sûrs qu’elles ne sont pas leur +vocation et qu’avec elles ils ne sont pas +dans leur nature. Mais non, nous nous +étions trompés. C’était bien parce qu’il +« en avait assez » qu’il avait fichu le camp +et qu’il était revenu à ses bouquins, qu’il +avait dit adieu au « grand amour ». J’en +suis bien fâchée pour son amoureuse qui +et si sympathique, mais rien à faire pour +elle ! C’est si têtu, à cet âge, ces petits ! Que +voulez-vous, elle l’avait choisi trop jeune. +Ils sont tous comme ça. Ça aime sans +savoir pourquoi, puis ça cesse d’aimer, un +beau jour, sans plus de raison. L’amour, +pour eux, c’est un jeu qui amuse, puis qui +n’amuse plus, cric et crac ! et ils s’en vont +en laissant les cartes sur la table. Celui-ci +avait emporté avec lui les jetons, ce qui ne +se fait pas, mais les personnes qui veulent +que la partie soit jouée dans les règles, +il faut qu’elles choisissent un partenaire +sérieux. Prendre un novice ! Quelle folie ! +Est-on jamais sûr de rien avec ces freluquets ! +Celui-là était gentil, pourtant, mais +avec lui, c’est fini, archifini. Il faut +que votre amie en fasse son deuil. Je sais +bien que c’est pénible. Dites-lui que, +cependant, elle ne m’adresse pas de +reproches. Je lui avais prédit le bonheur ; +il faut bien que nous le prédisions, nous +autres, marchandes d’avenir : c’est notre +métier. Il ne faut pas qu’elle m’en veuille, +cela me ferait de la peine. Après tout, +elle a été heureuse pendant trois ans. C’est +un beau souvenir. Il faut se contenter de +ce qu’on a eu et elle n’a pas été trop mal +partagée. Cela aurait pu plus mal finir ; +le petit ne l’a ni trahie, ni trompée, il est +parti, et pas très bien, mais enfin, grâce à +mon fils, ça s’est arrangé sans histoire. +Mon fils ira vous porter demain ce +que vous savez ; le reste s’arrangera avec +le temps. Peines d’amour ne sont pas +mortelles. Tout s’oublie et, après tout, +cher Monsieur, le bonheur, pour une +petite dame, le vrai bonheur, croyez-moi, +c’est encore de retrouver son collier +de perles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em narrow noindent"><span class="xsmall">CET OUVRAGE</span>, <span class="xsmall">LE PREMIER DE LA +COLLECTION</span> <i>LES ROSES LATINES</i>, +<span class="xsmall">A ÉTÉ ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER PAR COULOUMA +A ARGENTEUIL</span>, <span class="xsmall">H</span>. <span class="xsmall">BARTHÉLEMY +ÉTANT DIRECTEUR</span>. <span class="xsmall">SON TIRAGE SE +JUSTIFIE AINSI</span> : 20 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR +JAPON IMPÉRIAL</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> +20 ; 30 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VERGÉ DE +MONTVAL</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 21 <span class="xsmall">A</span> 50 ; +900 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR VÉLIN TEINTÉ +DE RIVES</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 51 <span class="xsmall">A</span> 950. +<span class="xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE</span>, <span class="xsmall">SUR CES +DIVERS PAPIERS</span>, 55 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES HORS +COMMERCE</span>, <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE I A LV</span>.</p> + +<p class="c gap">E<span class="xsmall">XEMPLAIRE</span> N<sup>o</sup></p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77329 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77329-h/images/cover.jpg b/77329-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..99a926a --- /dev/null +++ b/77329-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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