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diff --git a/77273-0.txt b/77273-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f4d090b --- /dev/null +++ b/77273-0.txt @@ -0,0 +1,4422 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77273 *** + + + + + + ANATOLE LE BRAZ + + La Chanson + de la Bretagne + + + PARIS + CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + 3, RUE AUBER, 3 + + + + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + +DU MÊME AUTEUR + +Format in-18. + + AU PAYS DES PARDONS 1 vol. + LA CHANSON DE LA BRETAGNE 1 -- + LE GARDIEN DU FEU 1 -- + PAQUES D’ISLANDE 1 -- + LE SANG DE LA SIRÈNE 1 -- + LA TERRE DU PASSÉ 1 -- + LE THÉATRE CELTIQUE 1 -- + + +1802-06.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P12-06. + + + + + A MON PÈRE, + Cette Chanson du pays est dédiée + par son fils reconnaissant et respectueux. + + + + +Au seuil d’un livre + + ’N hano ann Tad, ar Mab hac ar Spered-Zantel, + Homan’zo’r ganaouenn zavet en Breiz-Izel! + Zavet gant eur paour-kèz, en Ar-goat, en Ar-vor; + Kanet anez-hi, pewienn, hac ho pezo digor[1]! + + [1] Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Celle-ci est une + chanson _levée_ en Basse-Bretagne, _Levée_ par un humble, au pays + des Bois, au pays de la Mer; Chantez-la, mendiants, et les portes + s’ouvriront devant vous. + + +I + + J’ai laissé l’âme bretonne + Chanter en moi son doux chant; + Il est vieux et monotone, + Il n’en est que plus touchant. + + C’est la chanson de nourrice + Dont enfant je fus bercé; + Humblement consolatrice, + Elle enchanta mon passé. + + Si je pouvais la redire + Aussi bien que je la sais, + On l’entendrait, sans sourire, + Même au grand pays français. + + Les pasteurs dans la montagne, + Les fileuses dans l’_armor_, + Sont presque seuls en Bretagne + A la fredonner encor. + + Elle est douce sur les lèvres + Des fileuses de lin clair, + Ou quand les gardeurs de chèvres + Sur les monts en sifflent l’air. + + Mais que vaudra-t-il, ce psaume + Du vieux peuple primitif, + Sans la hutte au toit de chaume, + Sans la mer au cœur plaintif? + + Hélas! j’ai peur qu’on en rie, + Et j’en serais désolé! + C’est le chant de la patrie + Chanté par un exilé. + + +II + + Quand, des brumes de l’Irlande + Au ciel gris de Breiz-Izel, + S’en vinrent, par la mer grande, + Sainte Jeune et Saint Envel, + + L’un à gauche, l’autre à droite. + Remontèrent, séparés, + Le cours d’une eau qui miroite + Aux flancs roux des Monts d’Arez. + + Sur deux pentes opposées + Chacun d’eux fit sa maison... + L’eau vive entre leurs pensées + Roulait sa claire chanson. + + Là, vécurent dans le jeûne, + Afin de gagner le ciel, + Le frère de Sainte Jeune + Et la sœur de Saint Envel. + + Quand tous les bruits de la terre + S’étaient fondus dans le soir, + Avec des voix de mystère + Ils se parlaient, sans se voir; + + Et le ruisseau des prairies + Mêlait son chant fraternel, + En ces nobles causeries, + Aux voix de Jeune et d’Envel. + + Mais lorsque Jeune, mourante, + Ne put parler que tout bas, + Envel dit à l’eau courante: + «Ruisselet, ne chante pas!» + + L’eau soudain se fit muette. + Depuis ce temps elle court, + D’un vol furtif de chouette, + Dans la nuit du vallon sourd. + + +III + + Comme Jeune, la Bretagne + Va dans la mort s’assoupir; + Sur la côte ou la montagne, + Son chant n’est plus qu’un soupir. + + Pour l’entendre, j’ai fait taire + Toute voix qui vient d’ailleurs; + Et, dans mon cœur solitaire, + Se sont tus jusqu’à mes pleurs. + + On dit qu’en visions brèves, + Devant les yeux clos déjà, + Surgissent plus grands les rêves + Qu’aux jours vivants on songea. + + Or, je viens chanter aux portes + Les derniers rêves cueillis + Sur les lèvres presque mortes + Du plus aimé des pays. + + + + +Faneuses de goëmons + + + J’ai vécu, tout enfant, parmi les filles frustes, + Les vierges de la mer, sauvages et robustes, + Les faneuses de goëmons, + Qui, du matin au soir, le long de la Presqu’île, + Promènent leur chair blonde, indolente et tranquille, + Avec le vent du large en leurs larges poumons. + + Je les aimais. J’aimais leurs sereines allures + Et leurs broussailles d’or, leurs fauves chevelures + Que saupoudre le sol amer, + J’aimais leurs yeux pareils aux flaques d’eau des grèves, + Où l’on voit onduler des ombres de grands rêves... + Le regard s’ennoblit à contempler la mer. + + Sous la jupe en lambeaux, leur corps de patriciennes + A la chaste impudeur des races très anciennes + Que vêt leur grave nudité; + Elles n’ont jamais eu de toit qui les abrite; + Les gabelous leur ont cédé quelque guérite, + Logis de goëlands, des tempêtes hanté! + + Sur des tas de varechs, elles y dorment, belles; + Et les guérites ont comme un air de chapelles. + Au haut des caps sombres et nus. + Des marins ennuyés y montent, solitaires. + On pense à je ne sais quels étranges mystères + Célébrés en l’honneur de grands Dieux inconnus. + + Quand se lèvent des jours les aurores sanglantes, + Leurs yeux cernés, au loin, suivent les barques lentes, + Sans regret comme sans espoir; + Silencieusement, en longue théorie, + Elles fanent la grève ainsi qu’une prairie. + Retournant le foin roux avec le trident noir. + + Mais, aux heures de sieste, ardentes amazones, + Elles plongent leurs poings dans les crinières jaunes + Des rocs bruns, monstres de granit. + Et, sur le dos géant de ces fauves montures, + Vont assouvir leur soif de vastes aventures + Par delà le grand cercle où l’Océan finit. + + Et c’est pourquoi, le soir, aux premières étoiles, + Quand rentrent les pêcheurs et que sèchent les voiles, + Lourdes, au long du fin galet, + On les voit rire avec mépris, ces orgueilleuses, + Qui savent le chemin des eaux miraculeuses + Et draguent l’infini d’un seul coup de filet. + + Ma solitaire enfance erra parmi ces filles; + Sur leurs genoux, drapés de superbes guenilles, + Elles me bercèrent souvent; + J’entends toujours les chants qu’elles chantaient aux plages, + Et mon âme est pareille à ces grands coquillages + Où la plainte des mers s’éveille au moindre vent. + + + + +La source enchantée + +A Madame Collier. + + + J’errais dans la montagne un jour de chaleur grande. + Une source s’offrit, claire, parmi des houx. + Comme les chevaliers dont parle la légende + Pour boire dans ma main je me mis à genoux. + + Quelqu’une qui paissait un troupeau dans la lande + Me cria, mais hélas! trop tard: «Malheur à vous!» + J’avais bu, sans savoir, l’eau de Brocéliande. + Ma lèvre en a gardé l’impérissable goût. + + Et je vais, depuis lors, indifférent aux choses + Qui font les hommes gais ou qui les font moroses. + La source fée en moi luit sous les arbres verts; + + Je suis le prisonnier de son eau diaphane, + Et je ne sais plus rien de l’immense univers + Que le reflet changeant des yeux de Viviane. + + + + +Terre d’Armor + + + C’est une terre en pierre, et qui tombe en ruine; + C’est le cadavre épars d’un pays effondré. + Un fantôme de ciel erre, dans la bruine, + En quête d’un soleil qui s’est évaporé. + + Les rochers même, au bord des mers tristes, se meurent + D’un mal mystérieux, nostalgique et fatal. + Et la lumière grise a dans ses yeux qui pleurent + Le regard immolé d’une sœur d’hôpital. + + Des brumes, des linceuls moisis, de longs suaires + Traînent leur deuil sinistre au flanc des vallons bas; + Et là-haut, les Ménez semblent des ossuaires, + De grands cairns entassés sur d’immenses trépas. + + Plus haut encor, les bras ouverts dans les ténèbres, + Comme de grands oiseaux cloués en plein essor, + Les christs miment dans l’air, de leurs gestes funèbres, + La désolation de la terre d’Armor. + + * * * * * + + Mais voici. Le printemps a rajeuni le monde, + Et le pays croulant, soudain ressuscité, + S’éveille entre les bras de la lumière blonde, + Et l’hymne de la vie en son cœur a chanté! + + La mer est toute neuve et comme adolescente, + Et, rassemblant ses flots d’un geste harmonieux + Elle se lève et marche en sa grâce puissante, + Et le ciel est plus beau, reflété dans ses yeux. + + Des appels sont venus de la patrie antique. + Les rochers qui jadis furent bardes et roi, + Au souffle évocateur du renouveau celtique, + Sentent vibrer en eux les harpes d’autrefois. + + Les brumes qui stagnaient, mornes, au ras des plaines, + Se gonflent dans l’espace en chatoyants tissus, + Voiles aériens d’un chœur de Madeleines + Qui viennent, dans l’azur, de voir monter Jésus. + + Et, sur la proue en fleurs d’un vaisseau de nuages, + S’avance l’astre-dieu, le soleil aux doigts d’or; + Et la jeune saison suspend ses clairs feuillages + Au front rasséréné de la Terre d’Armor. + + + + +Les épaves + +A Émile Combe. + + + Dans l’âpre souffle des hivers, + Pareilles à des noyés hâves, + Voici venir du fond des mers + Les tristes, les vieilles épaves... + + Et c’étaient jadis des vaisseaux, + Des vaisseaux bruns aux blanches voiles, + Que berçait l’infini des eaux + Avec la chanson des étoiles; + + C’étaient des bricks aux mâts hautains, + Aux flancs rebondis, comme l’Arche, + Et qui semblaient, dans les lointains, + Un peuple de clochers en marche! + + L’Océan vaste, avec lenteur, + Les promenait sur son épaule + Des soleils lourds de l’équateur + Aux frissonnantes nuits du pôle; + + Et le soir, les marins assis, + Balancés dans les vergues noires, + Se racontaient de longs récits, + Vieux refrains et vieilles histoires; + + Et les mousses, rudes enfants, + Dans leur sommeil plein de chimères, + Rêvaient des retours triomphants + Vers le Pays, où sont les Mères... + + Il est là-bas, le pays vert, + Au bord des galets, dans la brume... + Ils reviendront... Le seuil ouvert + A l’air d’attendre, et l’âtre fume. + + Ils reviendront... Ils ont écrit, + Ceux du moins qui savent écrire; + Ils reviendront... La mer sourit + De son mystérieux sourire. + + Il passe des nuits et des jours, + Jours inquiets! Nuits oppressées! + «Ils reviendront...» chante toujours + L’espérance des fiancées... + + Mais les mères aux cœurs tremblants, + Déjà prises de peurs amères, + Allument de longs cierges blancs + Aux pieds de la Mère des Mères... + + Et c’est pitié, pitié de voir + Comme leurs yeux fixent la flamme! + Quand elle hésite, c’est l’espoir + Qui vacille aussi dans leur âme. + + Hélas! ils se sont tous éteints, + Les cierges blancs, dans la chapelle; + Et tous morts, les absents lointains + N’entendent plus qu’on les rappelle. + + La mer qui les a tant bercés, + La mer, leur nourrice farouche, + Les a gardés pour fiancés + Et les a couchés dans sa couche. + + Et maintenant, silencieux, + Ils dorment dans la couche verte; + Les flots leur ont fermé les yeux, + Le sable emplit leur bouche ouverte... + + Ne questionnez pas le flux, + N’interrogez pas les marées, + Mères; ils ne frapperont plus + A vos lucarnes éclairées... + + Seules passent dans les hivers, + Pareilles à des noyés hâves, + En troupeaux noirs, d’algues couverts, + Les tristes, les vieilles épaves. + + + + +La cité dolente + + + Occismor ou Ker-Is, Lexobie ou Tolente, + Les Bretons ont dans l’âme une Cité dolente, + Un cadavre de ville où, vivantes encor, + A des clochers détruits tintent des cloches d’or. + + Là, c’est toujours soleil, et toujours c’est dimanche. + Dans l’église, officie un prêtre à barbe blanche, + Et l’on entend bruire en ses cheveux flottants + Des souffles émanés de plus loin que les temps. + + Tout un peuple muet, immobile et funèbre, + Suit d’un cœur obstiné la messe qu’on célèbre, + Attend, pour se lever, que l’office ait pris fin, + Et toujours attendra, dût-il attendre en vain. + + + + +Les mouettes + +A Madame Edmée Bénac. + + + L’eau brumeuse de la rivière + S’éveille dans le matin clair. + Du fond calme de l’estuaire + Voici monter, monter la mer. + + Elle entre au cœur de la vallée + Comme un brusque jet de sang fort, + Et sa rude haleine salée + Ressuscite le pays mort; + + Et la vieille ville assoupie, + Tréguier, Pontrieux ou Quimper + Tressaille, comme si la vie + Montait en elle avec la mer; + + Et les barques, dont les mâts penchent + Si tristes, au pied des remparts. + Sentent soudain vibrer leurs planches + Comme à l’appel des grands départs... + + * * * * * + + Voici monter la mer sereine, + Source de vie et de santé!... + La voix douce d’une Sirène + Très loin, vers le large, a chanté. + + Et, l’aile ouverte toute grande, + Pareils à des Esprits des eaux, + Voici, là-bas, venir en bande + Des oiseaux blancs, de clairs oiseaux. + + Porteurs d’on ne sait quels messages, + Ils arrivent au premier flux... + Mouettes, colombes des plages, + Lumières volantes, salut! + + Les vieux marins, dont l’œil s’allume + Sitôt que passe votre cri, + Content qu’en un flocon d’écume + Votre corps souple fut pétri. + + Et, s’il faut en croire leurs femmes, + Les Morganes, vierges des mers, + Ont mis en vous, avec leur âme, + L’enchantement de leurs yeux pers. + + C’est pourquoi, le long des rivières, + Vous allez, au rythme du flot, + Et tournez autour des chaumières, + A l’heure où s’ouvrent les lits clos; + + C’est pourquoi, dans les vieilles villes, + Entre les quais abandonnés, + On vous voit, sur l’onde immobile, + Tourbillonner, tourbillonner. + + Vous venez chanter les espaces + A l’homme incliné vers le sol; + Vous venez, à nos âmes lasses, + Montrer le chemin des grands vols. + + Et, jetant là nos vaines charges, + Espoirs tristes et vœux dolents, + Nous n’aspirons plus, vers le large, + Qu’à suivre les pèlerins blancs. + + * * * * * + + Mouettes, mouettes des grèves, + Que de fois, aux jours enfantins. + Je vous ai dit: «Prenez mes rêves, + Malades du mal des lointains!» + + C’était dans un vieux port des terres, + Silencieux comme un étang. + Un rare lougre solitaire + S’y hasardait tous les cent ans. + + Un clocher, les toits d’un village + Dans un décor de lande en fleurs... + Pour tout bruit, le long du halage, + Le han! cadencé des haleurs. + + Corde au cou,--tels, aux temps barbares, + Des cortèges de prisonniers,-- + Ils geignaient, tirant leurs gabarres, + Leurs lourds bateaux goëmonniers. + + Les femmes, du seuil des demeures, + Guettaient, muettes, leur retour... + Oh! la morne plainte des heures + Dans la paix grise du vieux bourg! + + Et c’est pourtant le paysage + Qui m’est, entre tous, resté cher. + J’ai, depuis, vu d’autres rivages... + Mais, de là, j’ai conquis la mer! + + * * * * * + + De là, mes jeunes rêveries + Sur vos ailes ont pris l’essor, + O colombes des mers fleuries, + O porteuses du rameau d’or! + + Les beaux voyages chimériques + Que j’ai faits, couché sur le dos, + Vers d’éclatantes Amériques, + De merveilleux Eldorados! + + Vous étiez mes blanches montures, + Mouettes, vous souvenez-vous? + Par les chemins de l’aventure + Nous allions!... Le ciel était doux; + + Le mirage enchanté des choses + Déroulait ses tableaux changeants. + Nous allions!... Et vos pattes roses + Ramaient sous vos ailes d’argent! + + Comme de fines caravelles, + Vous voguiez, et je respirais + Un parfum de terres nouvelles + Venu d’invisibles forêts. + + Les cités où nous abordâmes + Sont, hélas! au pays d’oubli. + L’homme en vieillissant change d’âme + O mouettes, et j’ai vieilli. + + Pourtant, au fond de mes pensées. + Souvent je vois encor, je vois + Onduler l’image effacée + Des Atlantides d’autrefois. + + Vais-je revivre à votre approche + Les grands songes rêvés jadis? + Écoutez! On entend des cloches... + Hélas! Ce sont les cloches d’Is! + + + + +Nuit insulaire + +A François Gélard. + + + Dans la ruelle étroite au point qu’un seul passant + Suffit à l’obstruer presque toute, je croise + Un de ces homardiers qui viennent de l’Iroise + Vendre aux marchés de Sein la pêche d’Ouessant. + + Et voici qu’un volet de lucarne, en grinçant, + S’ouvre dans un vieux mur coiffé de vieille ardoise. + Une fille est là-haut qui se penche, sournoise; + Et l’homme fait un signe, et la fille descend. + + Silencieuse, elle a noué sa cape brune + Sur son cou pâle et fin comme un croissant de lune. + Le gars, d’une voix sourde, a dit: «Vogue le sort!» + + Je les ai vus glisser furtifs dans l’ombre épaisse + La fille avait l’air fixe et dur d’une prêtresse, + L’homme allait à l’amour comme on marche à la mort. + + + + +Chanson de marche + + + C’est l’Orient, la fauve Asie! + Les premiers Celtes, ennuyés, + Ont cousu, ce soir, à leurs pieds + Les ailes de la fantaisie. + + Déjà le peuple débordant, + Toujours à l’étroit dans le monde, + Déjà la race vagabonde + S’achemine vers l’Occident. + + Déjà la tribu se déroule + Et par la terre elle s’épand; + Elle ondule comme un serpent, + Elle s’enfle comme une houle. + + En tête, les flûtes en buis + Murmurent des chansons apprises + De la lèvre douce des brises, + Dans le silence noir des nuits... + + Chanson des marches primitives, + Est-ce toi que nous entendons + Siffler, dans les âtres bretons, + Par les lutins aux voix plaintives? + + + + +Entre Plomeur et Plovan + +A Auguste Dupouy. + + + Les âpres Bigoudenn aux formes d’Androgynes + Ont dans leurs yeux, figés comme l’eau des étangs, + L’inquiétante nuit des longues origines, + Le mystère qui dort au fond lointain des temps. + + Frustes, l’air incomplet des idoles barbares, + Dans leurs vêtements lourds qui tombent à plis morts, + Le long du pays maigre et des côtes avares, + Rôdent les Bigoudenn, les filles aux grands corps. + + A leurs corsages plats ont fleuri des fleurs jaunes, + Des mousses de menhirs, des lichens aux tons roux; + Et leurs yeux sans regard, leurs yeux fixes d’icônes, + Naïvement cruels sont servilement doux. + + Brûleuses de varechs et pilleuses d’épaves, + Leur rêve paît au loin la grise immensité. + Et leur troupeau, vautré dans les horizons graves, + Sur le grand pays morne a l’air d’être sculpté. + + + + +La chanson des chênes + + + Chantez aux enfants la chanson des chênes! + + Nous avons poussé, les beaux arbres verts, + Libres au soleil, dans les forêts franches. + Une âpre santé fleurit dans nos branches; + Nous buvons à même aux cieux grands ouverts + Le sang de nos veines. + + Chantez aux enfants la chanson des chênes! + + Nous avons saigné par bien des endroits, + Quand les vents jaloux nous livraient bataille; + Mais ils n’ont pas pu courber notre taille; + Nos cœurs sont intacts, nos fronts restent droits, + Nos cimes, hautaines. + + Chantez aux enfants la chanson des chênes! + + Nous sommes debout; les vents ont passé. + Le courroux des vents ne dure qu’une heure, + La force du chêne à jamais demeure... + Nous avons grandi, nous avons poussé, + Sans peurs et sans haines. + + Chantez aux enfants la chanson des chênes! + + Nous avons souffert, nous avons aimé... + O nature immense au multiple ventre, + Mère dont tout sort, mère en qui tout rentre, + Dans ton vaste sein nous avons semé + Les robustes graines. + + Chantez aux enfants la chanson des chênes! + + Nous avons vieilli, les beaux arbres noirs, + Que les blancs hivers ont vêtus de givre; + Contents de mourir, mais non las de vivre, + De l’auguste paix qui remplit les soirs + Nos âmes sont pleines. + + Chantez aux enfants la chanson des chênes! + + + + +En mai + + + Des cloches ont tinté dans le calme du soir... + O mon pays, pays d’Armor, si doux à voir, + Terre en qui l’on sent vivre une âme presque humaine. + Quel est ce souvenir qui vers toi me ramène? + On dirait qu’un ami me conduit par la main, + Et je vais... Des ajoncs verdissent le chemin; + L’air s’emplit de l’odeur des aubépines blanches; + Les larmes de la nuit tremblent au bout des branches; + C’est signe que l’on pense à moi, des pleurs aux yeux. + Et, d’être ainsi pleuré, mon exil est joyeux. + + Chez nous, le mois de Mai, c’est le mois de Marie, + La cloche tinte... On aime ailleurs; chez nous on prie... + Les autels sont parés; à genoux, paysans! + Et, dans l’église en fleurs, monte un parfum d’encens; + Des papillons d’été volent autour des cierges. + Comme les chants sont beaux sur la lèvre des vierges! + Elles disent: Salut, Étoile de la mer! + Et les pêcheurs, brûlés par l’âpre vent d’hiver, + Tout frissonnants encor des longues nuits d’Islande, + S’inclinent, à côté des pâtres de la lande + Qui, le rosaire aux doigts et le front sur l’épieu, + Dans leur silence grave ont l’air d’écouter Dieu. + + O laboureurs de flots, ô laboureurs de terre, + Ce Dieu qui parle en vous, c’est l’âme héréditaire + Dont le souffle vivace et le frisson vainqueur + Du cœur des Celtes morts vous passent dans le cœur. + Et, tandis qu’en son vol le virginal cantique + Emporte vos _Ave_ vers la Stella mystique, + Une autre étoile en vous scintille, et sa clarté + Fait de votre âme douce un firmament d’été. + Lampe de l’Idéal, pâle et triste lumière + Que notre vieille race alluma la première, + Qu’elle abrita--tremblante encore--de sa main + Et suspendit dans l’ombre au fond du cœur humain! + + L’humble étoile, en ces jours de détresse où nous sommes, + Va, dit-on, se mourant de l’abandon des hommes. + Une bouche mauvaise a sur elle soufflé! + La lampe d’or n’est plus qu’un vieux vase fêlé + D’où l’huile sainte filtre, et fuit, et s’épand toute... + Ah! vous, du moins, gardez qu’il n’en tombe une goutte; + Entretenez la flamme avec un soin jaloux: + L’heure est proche où la terre aura besoin de vous. + Veillez que toujours brille et jamais ne se voile + L’astre aimé des aïeux, la pâle et douce étoile! + + Les temps sont annoncés. On reconstruit le ciel. + Quand passeront les voix des chanteurs de Noël, + Soyez prêts! Vous verrez, par la lande et la grève + Les pèlerins nouveaux monter vers l’ancien rêve, + Et, comme au temps d’Arzur, rallumer à tâtons + Le divin flambeau d’âme au foyer des Bretons. + + + + +La chanson du vent de mer + + + O vent de mer, ô roi des vents, + Toi qui fais, quand tu te déchaînes, + Crier l’angoisse des vivants + Dans le vaste sanglot des chênes, + + Souffle, souffle, grand souffle amer, + O roi des vents, ô vent de mer! + + + O vent de mer, ô roi des vents, + De nos âmes et de nos portes + Chasse les rêves décevants, + Avec le tas des feuilles mortes. + + Souffle, souffle, grand souffle amer, + O roi des vents, ô vent de mer! + + + O vent de mer, ô roi des vents, + Fais-nous planer dans ton domaine, + Sur l’infini des flots mouvants, + Plus haut que l’espérance humaine! + + Souffle, souffle, grand souffle amer, + O roi des vents, ô vent de mer! + + + O vent de mer, ô roi des vents, + On dit que c’est Dieu, quand tu passes, + Qui parle aux âmes des fervents, + Dans l’immensité des espaces! + + Souffle, souffle, grand souffle amer, + O roi des vents, ô vent de mer! + + + O vent de mer, ô roi des vents, + Prends notre rêve, et, sur ton aile, + Qu’il monte aux éternels Levants + Ou tombe à la nuit éternelle! + + Souffle à jamais, grand souffle amer, + O roi des vents, ô vent de mer! + + + + +A Paimpol + + Ma vijé bolonté Doué, + Vije aman’nn Douar-Newè[2]! + Eham tira tra la la laire + Eham tira tra la la la. + + (Chanson paimpolaise.) + + [2] Si c’était la volonté de Dieu, Que fût ici la Terre-Neuve... + +A François Perrot, capitaine islandais. + + + Fleurs de soleil et de jeunesse, + Blanche leur coiffe et blanc leur col, + Voici venir de la grand’messe + Les belles filles de Paimpol. + + Elles viennent, lentes, par couples, + Et dans leurs mains sont des psautiers... + Mais ce sont chattes aux reins souples + Que ces filles de flibustiers. + + Ce soir, sous les libres Allées, + Les enlaçant d’un bras nerveux, + De grands gars aux lèvres salées + Les baiseront dans les cheveux; + + Cependant que les eaux muettes, + Dans le bassin, au long des quais, + Balanceront vos silhouettes, + O navires des «Islandais»... + + * * * * * + + Quand la chanson doit être brève, + C’est le moins qu’on la chante fort! + Ils épuisent d’un coup leur rêve, + Ceux qui vivent avec la mort. + + Pour boire leur paie aux auberges, + Pour songer leur songe d’amour, + Les gars d’Islande aux barbes vierges, + Les hommes enfants n’ont qu’un jour. + + Eham tira! tra la la laire! + Laisse venter, ma belle est là! + Laisse venter le vent polaire... + Eham tira, tra la la la!... + + La chanson grave se déroule + De Porz-Evenn à Plourivo. + Vente le vent! Le cidre coule; + C’est la sève du temps nouveau. + + La mer de cidre, la mer blonde, + Ohé! Qu’on la vide à pleins bols! + Après nous, c’est la fin du monde!... + Et la nuit descend sur Paimpol; + + Sur les mâtures élancées + La nuit ondule comme un dais; + Et les filles dorment, bercées, + Sur le poitrail des Islandais. + + * * * * * + + _Ave maris Stella_... Mer grande, + Mer brumeuse de février! + Pour le départ des gars d’Islande, + Les prêtres sont venus prier. + + La croix d’argent dans l’air se dresse... + Et le Christ, les bras étendus + Dans un long geste de détresse, + Bénit d’avance les «perdus». + + Comme une forêt de squelettes, + Les mâts entrechoquent leurs os... + C’est le départ des goëlettes + Pour le cimetière des eaux. + + La voile s’ouvre comme une aile; + Elle plane, elle court, là-bas, + Peut-être à l’Islande éternelle + D’où l’Islandais ne revient pas. + + Les mouchoirs blancs sur les falaises + Voudraient aussi, prenant leur vol, + Voudraient porter les Paimpolaises + Où s’en vont les gars de Paimpol. + + Mouchoirs blancs, ô vous qu’on agite + Dans le mystère des adieux, + Petits mouchoirs, les morts vont vite... + Restez, pour essuyer les yeux! + + + + +Extrait d’un poème de vacances + +(ÉCRIT PAR UN CLERC LETTRÉ) + + + Pour me conduire aux champs, Yvonne m’accompagne. + Lourde, sous les grands blés, s’alanguit la campagne, + Nous suivons un chemin d’eau courante, un ruisseau. + La fillette sautille avec des bonds d’oiseau, + Et crie en sautillant: «Gare! la pierre bouge!» + Moi, je regarde aller la fille en jupon rouge, + Sous les saules qui font sur nous un dôme obscur; + Je regarde courir ses pieds de marbre pur, + Des gouttes de soleil ruissellent sur sa joue, + Et je songe à tes vers, ô Celte de Mantoue! + + + + +Tréguêr + + + Un cloître de silence, un hôpital des âmes, + Et de grises maisons de nobles,--c’est Tréguêr... + Nul bruit, que les sabots claquants des vieilles femmes, + Et l’oraison du vent qui monte avec la mer. + + Telles que des surplis de prêtres, les nuées + Blanchissent, dans un ciel dormant comme un lavoir. + Le long des quais déserts, des barques échouées, + Dévotieuses, font leur prière du soir. + + Un douanier, de garde au bord de l’eau, sifflote + Un air mélancolique, une chanson d’ennui; + Et, comme émue à cet appel, l’âme vieillote, + L’âme des temps fanés s’éveille autour de lui. + + Et l’humble gabelou, sentinelle des grèves, + D’un mal délicieux se sent le cœur troublé; + Il a vu se lever le vol des anciens rêves, + Et leur aile subtile en passant l’a frôlé. + + C’est ici le pays des choses de mystère, + Des jardins emmurés et comme ensevelis, + Où fleurit sans soleil la pâleur solitaire + Des nonnes au front doux, blanches comme des lis. + + Ici se songe encor le songe des vieux âges; + Une piété grave embaume l’air du soir. + La paix galiléenne est sur les paysages, + Et tout l’horizon fume ainsi qu’un encensoir. + + Dans l’ombre, sur la place, autour de la piscine, + Des femmes sont debout qui causent à mi-voix. + Et l’on s’attend à voir paraître une voisine + Pour annoncer qu’un Dieu vient de mourir en croix. + + + + +Saint Yves + + + Quand les vents, les vents haïs + Hurlent dans les nuits plaintives, + Les femmes de mon pays + Vont par bandes à Saint-Yves! + + Elles s’en vont, le front ceint + De la cape grise ou noire, + Déposer aux pieds du saint + Leur obole et leur histoire. + + Et l’obole est un vieux sou, + Durement gagné la veille + A la pêche, Dieu sait où! + L’histoire est encor plus vieille. + + Toujours le récit amer + De gens, partis dès l’aurore + A la mer, et que la mer + N’a pas ramenés encore. + + --«Bon saint Yves, rends-nous-les! + Nous te promettons, messire, + De dire vingt chapelets + Devant vingt cierges de cire.» + + Et le saint, pliant son cou, + Penchant son grand corps de pierre, + En ramassant le vieux sou + Ramasse aussi la prière. + + --«Femmes, chez vous retournez, + Car vos hommes sont dans l’aire + Qui bercent vos dernier-nés + Au chant de la mer polaire.» + + + + +Évocations + +En souvenir du Port-Blanc. + + + Penché sur tes yeux gris à la clarté changeante, + Je vois un pays grave, un pensif horizon, + Des quais, au bord de l’eau qu’un clair de lune argente, + Et, dans un bourg antique, une jeune maison. + + La jeune maison blanche, aux fenêtres ouvertes, + Tournait le dos au monde et regardait la mer. + Des barques s’endormaient sous leurs voiles inertes, + Et les vents fatigués s’assoupissaient dans l’air. + + Tes yeux évocateurs ont des clartés subtiles. + Les roses du matin ont refleuri les cieux. + Comme aux jours du Port-Blanc, le groupe des Sept-Iles + S’est mis à défiler dans le fond de tes yeux. + + Elles nageaient ainsi, les îles enchantées, + Dans une lueur blonde au-dessus des flots pers, + Et, le soir, descendaient, par l’abîme tentées, + L’escalier d’or qui mène à l’au-delà des mers. + + Dans tes yeux assombris, je vois une nuit douce, + L’ajonc mouillé l’embaume, et le goëmon roux... + Une fontaine en pleurs sanglote dans la mousse; + Entendre sangloter les fontaines est doux. + + C’était un chemin creux ombragé de grands frênes, + C’était le pays noir, les landes, les hauteurs; + Dans le silence ému des larges nuits sereines, + Se répondaient au loin les appels des pasteurs. + + J’assiste dans tes yeux au lever des étoiles; + D’un mystérieux pas on les entend marcher; + C’est un bruit souple et lent de robes et de voiles... + Peut-être, au bord du ciel, un dieu va se pencher! + + Nos lèvres savouraient la paix de la nature, + Cet arome infini des grèves et des champs + Que verse la Bretagne à toute créature, + Dans la patène d’or des grands soleils couchants. + + + + +A Quimperlé + +A Édouard Schuré. + + +I + + Elle est vieille et vaste, la chambre. + Le lit de passage où je dors + A, ce soir de premier Novembre, + Je ne sais quoi qui sent les morts. + + Les rideaux, d’attitude roide, + Descendent à plis empesés, + Et des souffles de tombe froide + Rampent le long des draps glacés. + + La pendule, verte de mousse, + Tinte des heures d’autrefois; + On dirait une voix qui tousse + Pour faire taire d’autres voix. + + Et c’est bientôt un grand silence, + Un silence lourd et profond + Où, dans le vide, se balance + Une ombre accrochée au plafond. + + La chambre est vieille, vaste, haute... + Ce soir, si j’ai bien entendu, + Les gens contaient à table d’hôte + Une aventure de pendu... + + +II + + Comme en un sursaut d’épouvante, + L’âme des meubles a gémi... + On vient d’entrer... c’est la servante: + --Doux maître, avez-vous bien dormi? + + Elle fait claquer les persiennes, + Et l’aube du jour automnal + Met sur les choses anciennes + Son blanc sourire virginal. + + Et, dans la chambre vieille et vaste, + Mon cœur se ranime, frôlé + Par cette odeur de pays chaste + Qui se respire à Quimperlé. + + L’eau gazouille dans les rivières; + Des cloches tintent aux moustoirs; + Et le caquet des lavandières + Semble mousser sous les battoirs. + + Sur la pointe du pied dressée, + La fille, au dehors se penchant, + Jette à quelqu’un, par la croisée, + Son breton rythmé comme un chant. + + Breton joli des Quimperloises, + Qui, de leurs lèvres, grain à grain, + En perles fines, en turquoises, + S’égrène ainsi que d’un écrin. + + Et tandis que la belle épanche + Son parler clair, si doux, si lent, + Le vent trousse sa coiffe blanche + Comme une aile de goëland. + + Et voici qu’en ma songerie + Toute vague encor de sommeil, + Je crois soudain que c’est «Marie» + Qui me salue à mon réveil. + + Suave, avec son air de nonne, + Dans la ville de la Lêta, + M’apparaît Maï la Bretonne + Que Brizeux en France chanta... + + +III + + Maï, la servante d’auberge, + Te ressemblait comme une sœur. + Elle avait tes yeux fins de vierge, + Ta beauté sobre, ta douceur. + + Une senteur fraîche et subtile + De son cou jeune s’exhalait. + Et c’était ce parfum d’idylle + Qu’ont en Kerné les «fleurs de lait». + + Comme au soleil naissant se lève + Le brouillard qu’a tissé la nuit, + Ainsi la brume de mon rêve + A son regard s’évanouit. + + Plus de chambre morne, oppressée + Par on ne sait quelle stupeur! + Plus d’ombre grise balancée + Au vent suggestif de la peur! + + Non! Des perspectives lointaines, + Un ciel voilé, mais transparent; + Et dans la clarté des fontaines + Un pays grave se mirant; + + Une atmosphère impondérable + De paradis élyséen, + Et l’oraison d’un misérable + Mêlée à l’aboiement d’un chien... + + Des vieilles aux rides sévères + Vont pieds nus accomplir un vœu... + Pays hérissé de calvaires, + Par une race ivre de Dieu!... + + Dans les sonores étendues + Vibrent des cloches et des chants; + Et des fermes inattendues + Se lèvent du milieu des champs; + + Des murs bas coiffés de vieux chaume, + Telle une ruche en un courtil. + Tout à l’entour, la terre embaume + L’odeur de miel, l’odeur d’avril. + + C’est ici le printemps Celtique + Où l’âme des eaux et des bois + S’épanouit en fleur mystique + A l’arbre même de la Croix. + + Ici, dans sa grâce première. + Entre les talus éblouis, + On voit cheminer la lumière + Comme l’ange blond du pays. + + Ici, dans les demeures closes, + Habitent les songes heureux, + Et, sur la molle paix des choses, + Flotte encor l’âme de Brizeux. + + + + +Noël de Bretagne + + Canomp Nouël da Nedelek! + + (Chant populaire.) + +A tante Marie. + + + Plus brillantes, ce soir, les étoiles du ciel + Luisent, et les petits Bretons chantent Noël. + Dans le grand ciel d’hiver les étoiles s’avivent, + Et les petits Bretons, par groupes qui se suivent, + De seuil en seuil, de ferme en ferme, vont chantant + L’Enfant Dieu qui va naître et que l’enfance attend. + + Ils vont, pasteurs d’agneaux et gardeuses de chèvres. + Le miel de l’évangile a coulé sur leurs lèvres. + Ils sont les messagers du mystique printemps, + Et les seuils devant eux s’ouvrent à deux battants. + + Ils entrent. Saluez les blonds évangélistes! + Leurs yeux versent du ciel dans les chaumières tristes. + La bassine de cuivre, au-dessus du foyer, + Comme une lune d’or s’est mise à flamboyer; + Les lourds bahuts en chêne aux puissantes ferrures + Ont le poli des clairs étangs sous les nuits pures; + Les faïences à fleurs embaument le dressoir... + Et les petits Bretons sont priés de s’asseoir. + + * * * * * + + --Chanteurs de Nedelek[3], dites-nous, quelle est Celle + Qui monte par la rue et dont le pas chancelle? + Quelle est celle qui vient là-bas si lentement? + --C’est la mère du Dieu qui fit le firmament, + C’est la mère du Dieu qui fit la terre douce, + Par qui fleurit la fleur et par qui le blé pousse. + Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu, + Elle vient lentement, car elle porte un Dieu. + Et l’homme qui soutient cette femme en sa marche, + C’est Joseph l’ouvrier, le dernier patriarche. + + Ce soir le Dieu naîtra, dans l’étable à côté; + C’est par les bœufs d’abord qu’il veut être fêté, + Il veut être fêté par les bœufs et les ânes; + Puis les bergers viendront avec les «artisanes», + Puis tous les maîtres, puis les rois, en dernier lieu... + Et les pauvres Bretons auront enfin leur Dieu! + + [3] Nom breton de Noël. + + + + +La Chanson du vent qui vente + + Ann avel a zeu deus a bell; + Dén na oar piou ê ann avel[4]... + + [4] Le vent vient de loin; Personne ne sait qui est le vent. + + + Le vent qui vente est à ma porte + Qui pleure, comme une âme morte. + Il geint: «Ouvrez au nom de Dieu! + Je vois chez vous lueur de feu, + Je voudrais me chauffer un peu!» + + Alors j’ai dit à la servante: + «Annik, ouvrez au vent qui vente.» + Et le vent qui vente est entré, + Et, devant l’âtre vénéré, + Doucement il a soupiré. + + Avec des bonds de chien folâtre, + La flamme a sursauté dans l’âtre. + «Salut!» a dit le foyer clair, + (Car le foyer parle en hiver) + «Salut au pauvre vent de mer!» + + Le vent, assis sur l’escabelle, + A répondu de sa voix belle: + «Langue du feu, chère aux humains, + Lèche les pieds, lèche les mains + Du vagabond des grands chemins.» + + A la claire flamme vivante + S’est réchauffé le vent qui vente; + S’est réchauffé le vent errant + Qui toujours va courant, courant, + Si maigre qu’il est transparent. + + Il m’a raconté son histoire, + Sa misère, son purgatoire. + Père ni mère il n’a connu; + Il ne sait où va son pied nu, + Ni d’où, nu-pieds, il est venu. + + Une âme est en lui, qu’il ignore, + Une âme innombrable et sonore; + Il la traîne par l’univers; + Elle est la chanson des blés verts + Et le rugissement des mers. + + Il sème les graines fécondes, + Il creuse les fosses des ondes, + Il chante et hurle tour à tour; + C’est un aveugle, c’est un sourd + Ouvrier de mort et d’amour. + + + + +La Chanson du rocher qui marche + + + Or, c’était par un soir où montaient les étoiles; + Et, sur le ciel mourant, l’aile brune des voiles + S’éployait, et la mer chantait, et sur les eaux + Les barques ondulaient ainsi que des berceaux. + + La mer chantait son chant, et les choses muettes + Écoutaient; on voyait leurs ombres se pencher... + Dans l’espace attentif planait un vol de mouettes; + Et, sur les flots, marchait en extase un rocher. + + Dans ses yeux sans regard, ses larges yeux de pierre. + Luisait, en flaque d’ombre, un pleur mystérieux. + Et les cils des varechs pendus à sa paupière + Égouttaient dans la mer les larmes de ses yeux. + + Les vagues, tour à tour, sirènes aux longs charmes, + Frôlaient son dos de monstre avec des baisers lourds; + Et souriait la mer, la buveuse de larmes, + La trompeuse éternelle en qui l’on croit toujours! + + Et les voiles, au ras des eaux, diminuées, + Fuyaient. L’air agrandi s’ouvrait infiniment, + Et la procession des pudiques nuées + S’agenouillait, sereine, au fond du firmament. + + Une d’elles, pareille à la blanche statue + D’une Vierge, priait mains jointes, à l’écart; + Et c’était sa candeur, de lumière vêtue. + Que l’aveugle rocher saluait du regard. + + + + +L’âme des matelots + +A Lucien Herr. + + + L’âme des matelots est sœur des Mers sauvages... + Des cloches de tristesse y tintent sous les flots; + Sur l’aile de la brume ondulent les rivages... + Elle est sœur de la Mer, l’âme des matelots. + + * * * * * + + L’Ame des matelots est pure... On voit en elle, + Par les soirs transparents, les vierges soirs d’été, + Surgir et se mouvoir l’image solennelle + D’une mystérieuse et sereine Cité. + + Des pays de silence où cheminent des rêves + Nagent au fond des eaux,--lumineusement verts; + Comme des tresses d’or, sur le dos blond des grèves, + Roulent les goëmons, cheveux errants des mers. + + Et de graves chansons qui semblent des prières, + En une cathédrale aux mouvantes parois, + S’agenouillent, et les phares, cierges en pierres, + Se ravivent dans l’ombre au souffle de leurs voix. + + * * * * * + + L’Ame des matelots est sœur des Mers fleuries... + Des violes d’amour ont frissonné dans l’air + Et, les seins ruisselants d’humides pierreries, + Ahès, la grande impure, entonne son chant clair... + + Comme la mer, comme la mort, Ahès est forte. + Que sa volonté règne, et, comme au temps jadis, + Qu’un inconnu masqué vienne rouvrir la porte, + La porte des noyés, la sombre porte d’Is! + + Hou!... Sur son cheval blanc, le blanc Guennolé passe. + Le moine de la mer, de lumière vêtu, + D’un long signe de croix exorcise l’espace: + Le chant d’impureté, le mauvais chant s’est tu. + + Mais il s’efforce en vain, le puissant exorciste, + D’emprisonner Ahès au gouffre des flots sourds; + L’âme de la sirène embaume la mer triste; + Ses cheveux enlaçants y surnagent toujours! + + * * * * * + + La Mer, comme les bois, pâlit quand vient l’automne. + C’est le temps où, plaintive, avec des yeux voilés, + La veuve du soleil, la lumière bretonne + Pleure la race éteinte et les Dieux en allés. + + L’Ame des matelots est sœur de la Mer pâle. + Des rochers douloureux en hérissent les bords; + Le fond,--champ de granit, vaste pierre tombale,-- + Vide d’inscriptions, couvre un peuple de morts. + + N’importe! On leur a dit qu’une terre splendide + Fleurit là-bas, plus loin que les eaux, que les cieux, + Et l’invincible espoir des chercheurs d’Atlantide + Reprend vers l’inconnu la marche des aïeux. + + + + +Le chant d’Ahès + + + Je suis Ahès! La mer en moi s’est faite femme. + Ma chevelure éparse aux quatre vents des cieux + Embaume l’univers de son puissant dictame. + Le firmament n’est beau que miré dans mes yeux. + + Mes flancs sont d’or liquide, et le soleil s’y pâme. + J’endors en mes bras purs les soirs mystérieux. + L’homme à me contempler se sentit naître une âme + Et vit de mon sein clair surgir ses premiers dieux. + + Homme, les dieux sont sourds; stérile est la prière. + Baigne-toi dans Ahès comme en ta fin dernière. + Viens! Je te verserai l’amour. Je sais aimer. + + Laisse au vent de la nuit voguer ta voile errante. + Il n’est que de sentir ses yeux las se fermer + Sous le baiser muet de la mer transparente. + + + + +Les hantises + + Il vente! + C’est le vent de la mer qui nous tourmente + + (Chanson des matelots de Groix.) + + + Il vente, il vente affreusement!... + La mer entière + N’est plus qu’un long gémissement + Qui monterait d’un cimetière. + + Il vente, il vente! Aux foyers clos. + On croit entendre + Passer les éternels sanglots + De ceux qu’on s’est lassé d’attendre. + + Il vente, il vente! Et, dans leurs draps, + Les épousées + Se sentent par d’humides bras + D’une étreinte moite enlacées. + + Il vente, il vente! Sur leurs corps + De chair vivante, + Les caresses des baisers morts + Courent en frissons d’épouvante. + + Il vente, il vente! Le vieux lit + Craque et murmure; + Une odeur âcre le remplit, + Odeur de mort ou de saumure! + + Il vente, il vente! Des yeux verts + Luisent dans l’ombre, + Des yeux à tout jamais ouverts, + En qui se figea la mer sombre. + + Il vente, il vente! Le regard + De ces yeux vagues + Qui ne regardent nulle part + A le glauque infini des vagues. + + Il vente, il vente! La chanson + Des âmes mortes + Fait geindre toute la maison + Et miauler le gond des portes. + + Oh! le vent, le lourd vent d’hiver + Tout chargé d’âmes!... + Ceux qui se sont noyés en mer + Ne laissent plus dormir leurs femmes. + + + + +En novembre + +A M. Luzel. + + + La pluie erre, pleurante, et c’est la mort des choses. + Les tristes mois bretons gémissent un long deuil: + Quelque pauvre de Dieu frappe à mes vitres closes; + Des sabots de misère ont sonné sur mon seuil... + + --Entre, bon mendiant, chemineur de grand’route!... + Il s’est assis dans l’âtre, a béni les tisons, + Puis, se signant au cœur, grave, il m’a dit: «Écoute + Le vieux chercheur de pain, ô chercheur de chansons.» + + Alors il a chanté... De sa longue mémoire, + A l’appel de sa voix, ont surgi tour à tour + Et les noires Guerziou, rudes comme l’histoire, + Et les blanches Soniou, douces comme l’amour. + + Salut, fragments sacrés de nos frustes annales, + Ame d’un peuple éparse aux lèvres des chanteurs! + Salut, fleurs de bruyère, idylles virginales! + Salut, vers de granit, sculptés par des pasteurs! + + Salut, adieu plutôt, mystiques aventures! + Refrains chastes, adieu! vos jours sont révolus, + Et c’est fini de vous, et les mères futures + Aux berceaux des enfants ne vous chanteront plus. + + En ce morne ossuaire, hélas! qu’on nomme un livre, + Par nos pieuses mains tristement entassés, + Il vous faudra pourrir, vous qui nous faisiez vivre, + Oubliés des ingrats que vous avez bercés. + + Ah! quand vous serez morts, morte aussi, la Bretagne + S’étendra toute nue en son linceul d’hiver. + Et les rochers pensifs qui gardent la montagne + Descendront des sommets pour rentrer dans la mer. + + Les saints mêmes, les saints s’enfuiront des églises. + On les verra partir, le rêve celte au front, + Et, s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises, + Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront. + + Les derniers mendiants qui vous chantaient aux portes, + Si beaux qu’on les eût pris pour des portraits d’aïeux, + Chercheront à l’écart un lit de feuilles mortes + Où mourir, comme on meurt chez nous,--silencieux! + + + + +Sône + + + Dans un coffret de vieux chêne + Mon cœur jeune est enfermé. + Quand ma mort sera prochaine, + Vous direz à mon aimé; + + Vous direz à mon aimé, + Quand ma mort sera prochaine, + Que mon cœur est enfermé + Dans le coffret de vieux chêne. + + Sur le coffret de vieux chêne + Par un artisan famé + Vous ferez sculpter la chaîne + Qui me lie à mon aimé. + + Une chaîne en fleurs de mai + Qui s’enroule autour du chêne, + Pour que mon cœur embaumé + Sente moins la mort prochaine. + + L’amour est comme une chaîne + Qui vous lie au seul aimé. + Dans un coffret de vieux chêne + Mon cœur gît inanimé. + + + + +La Chanson des pêcheuses de nuit + + Ar merc’hedigou zav ho broz + Vit mont da besketa d’ann noz[5]. + + [5] Les fillettes troussent leur jupe, Pour s’en aller pêcher la nuit. + + + Sur la grève nue, aux soirs de mer basse, + La procession des fillettes passe. + + La grève blanchit comme un pré tondu; + Le foin de la mer y sèche étendu. + + Les filles du port vont, une par une, + Pêcher les lançons au clair de la lune. + + Un mouchoir autour de leurs cheveux bruns + Pour les préserver du sel des embruns, + + Et toutes en mains ayant leurs faucilles, + Au clair de la lune ainsi vont les filles; + + Mais dans les rochers guettent les garçons, + Et l’on fait à deux la pêche aux lançons. + + + + +Le chant des vieilles maisons + +A M. Sully-Prudhomme. + + + Je vous aime, ô vieilles maisons + Que ma jeunesse a traversées! + Sur de magiques horizons, + Vous vous dressez en mes pensées. + + Vos fenêtres ont des regards, + Et vos vitres sont des prunelles, + Des yeux étranges de vieillards, + Mirant des choses éternelles. + + Les souvenirs des morts chéris + Prennent des formes de colombes + Pour s’abriter dans vos murs gris, + Vos murs fleuris de fleurs des tombes. + + Sur les marches de votre seuil, + L’ombre des ancêtres s’allonge: + Pieuses, vous portez leur deuil + Après avoir bercé leur songe. + + * * * * * + + J’en sais une, au fond d’un courtil... + Des pleurs coulent à ses croisées, + Depuis qu’aux chemins de l’exil + Nos âmes traînent, dispersées. + + Car nous nous sommes tous enfuis... + Quelqu’un a fermé la barrière; + Et la vieille maison, depuis, + Est comme restée en prière. + + Maison veuve, cœur déserté, + Gémis, pauvre maison bretonne, + Sur le jardin vide en été, + Sur l’âtre muet en automne! + + --«Où sont-ils ce soir, les absents?» + Ainsi tu songes, désolée. + La vie est pleine de passants, + La mort seule, hélas! est peuplée. + + Il te souvient du «tout petit»? + Avec les oiseaux de passage, + Un soir qu’il ventait, il partit. + Les vents fous en ont fait un sage. + + Et si tu lui criais: reviens! + Hélas! il reviendrait peut-être. + Mais si vieux que tes murs anciens + Pleureraient de le reconnaître. + + Ne souhaite pas ces retours + Plus affligeants que les partances! + Laisse errer au fleuve des jours + L’épave de nos existences. + + * * * * * + + O notre logis d’autrefois, + Ma maison, l’unique, la seule. + Dans ma mémoire, je te vois + Comme une chère et blanche aïeule. + + Un ange grave me sourit + Dans l’embrasure de la porte, + Et c’est le caressant Esprit + De mon enfance à jamais morte. + + * * * * * + + Je suis un chanteur de chansons; + A tous les logis je fais halte. + Mais, au seuil des vieilles maisons. + Mon cœur vibre, ma voix s’exalte. + + Mon cœur s’élance dans ma voix, + Comme un rossignol dans un hêtre... + C’est qu’alors, c’est qu’alors je vois + Ma vieille maison m’apparaître. + + Quand s’éteindra mon soir dernier, + Que du moins près d’elle on me trouve! + Puisse un matinal cantonnier + Ramasser mon corps dans la douve! + + Qu’on l’enterre, ce pauvre corps, + Sous l’âtre de la maison vieille; + Et qu’au pays où sont les morts + Mon âme, en chantant, se réveille! + + + + +Sur le chemin d’exil + + + Dieu fasse de longs jours prospères, + O mon pays, à tes maisons! + Puissent, auprès de leurs vieux pères, + Y vieillir les jeunes garçons! + + J’ai laissé le pays que j’aime + En un rêve calme endormi. + Les marches de l’escalier même + Sous mon départ n’ont point gémi. + + Or, voici qu’un soleil de joie + Se lève dans le ciel d’avril. + La route blanche au loin poudroie, + Et c’est la route de l’exil. + + Nul ne m’a tiré par la manche + Pour me crier: Reste avec nous! + Sur la grand’route, morte et blanche, + Sonnent seuls mes souliers à clous. + + Dors, mon pays, je te pardonne! + J’ai cependant le cœur navré, + Mais c’est pour la coiffe bretonne, + Qui là-bas sèche au bord d’un pré. + + En passant, je l’ai reconnue... + Celle qui la mettra demain + Disait qu’elle serait venue + Me «bonjourer» sur le chemin. + + Mais, hélas! elle aussi repose + Dans son lit de chêne sculpté. + C’est en vain qu’à sa porte close. + Comme un chien perdu, j’ai gratté. + + + + +Francéa Rannou + + + Voulez-vous savoir comment on l’appelle? + Les gens du pays diront: C’est la Belle! + Ses parents diront que c’est Francéa, + Francéa Rannou, de Sainte-Tryphine! + Dieu la fit très douce et la fit très fine + Quand il la créa. + + Je sais quant à moi qu’elle est ma maîtresse! + Que sa nuque est blanche, et blonde sa tresse, + Blonde comme un pain que l’on sort du four; + Je sais qu’aux pardons nous dansons ensemble; + Qu’auprès de son cœur mon cœur à moi tremble + La fièvre d’amour. + + Voulez-vous savoir quelle est sa demeure? + D’aucuns vous diront--mais ce n’est qu’un leurre + Qu’à Sainte-Tryphine elle a son manoir! + A Sainte-Tryphine elle a sa famille; + Mais elle est en moi qui chante et babille + Du matin au soir. + + + + +La lépreuse + + + Monna Keryvel met pour aller paître, + Pour aller, aux champs, paître ses brebis, + Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre, + Monna Keryvel met ses beaux habits. + + Un doux cavalier s’en vient d’aventure: + Il a «bonjouré» Monna Keryvel, + C’est un fils de noble, à voir sa monture, + Et son parler fin sent l’odeur de miel. + + Monna Keryvel n’a su que répondre + Au doux cavalier qui la bonjoura; + Mais son joli cœur s’est mis à se fondre, + Monna Keryvel demain pleurera. + + Le cœur qui se fond en larmes ruisselle... + Le vent de la nuit traverse les cieux. + Quand le cavalier repartit en selle, + Le cœur de Monna pleurait dans ses yeux. + + * * * * * + + A l’aube, le coq a chanté l’aubade: + Monna Keryvel à sa mère a dit: + --L’enfant de ma mère a le cœur malade + Et le mal qu’elle a, c’est le «mal maudit». + + --Monna, n’en ayez angoisse trop grande. + On vous bâtira, pour y demeurer, + Une maison neuve, au haut de la lande, + Où vous pourrez, seule, en secret pleurer. + + Vous pourrez pleurer dans la maison neuve, + La nuit et le jour, été comme hiver; + Et les gens croiront que c’est une veuve + Pleurant son marin qui mourut en mer. + + --Dans la Lande-Haute, il fera bien triste. + Donnez-moi du moins, en l’honneur de Dieu, + Servante ou valet, quelqu’un qui m’assiste + Pour laver mon linge et souffler mon feu. + + --Monna, vous n’aurez valet ni servante. + Dans la maison neuve, hélas! vous vivrez, + Seule avec le vent, le vent dur qui vente + Sur la Lande-Haute au pays d’Arez. + + * * * * * + + Monna Keryvel, de la Lande-Haute, + Fais-toi belle et mets ta croix à ton cou; + Un cavalier doux a grimpé la côte... + Mais c’est l’épouseur des mortes, l’Ankou! + + + + +Jeanne Larvor + + + C’est une histoire lamentable + Qu’on m’a contée un soir d’hiver. + Les vaches meuglaient dans l’étable, + Et le vent soufflait de la mer. + + +I + + Jeanne Larvor fait la lessive + Au presbytère du Moustoir... + Qu’a donc, pour la rendre pensive, + L’eau qui jaillit de son battoir? + + Dès qu’une goutte l’éclabousse, + Elle rougit, rougit encor... + Sur quelle herbe et dans quelle mousse + A donc marché Jeanne Larvor? + + «Holà! Jeanne! vraiment, il semble + Que vos yeux ont déjà pleuré. + Ne peut-on sans que la main tremble + Tordre le linge d’un curé? + + «Passe encore, si c’était le Pape!» + Laissant jaser, à tour de bras + Jeanne tape toujours, et tape + Sur les serviettes, sur les draps... + + Jeanne Larvor est fiancée + A Jean Garel le Guénédour... + Fille éprise, gorge oppressée; + Soupir de femme, appel d’amour! + + «Hé! patience, la petite! + Si c’est d’un mari qu’il vous chaut, + Sachez qu’il vient souvent trop vite, + Et ne part jamais assez tôt!» + + Ainsi propos et railleries + Autour de Jeanne vont pleuvant... + La lessive, dans les prairies, + Comme des voiles claque au vent. + + Mais Jeanne garde son mystère, + Jeanne Larvor ne semble voir + Que le linge du presbytère + Dans l’eau mousseuse du lavoir. + + Ses oreilles, elle les bouche; + Les bourdons de l’essaim moqueur + Ne pourront cueillir sur sa bouche + Le miel déposé dans son cœur. + + +II + + «Fine aube de séminariste, + Dis à celui qui te mettra + Qu’en te lavant Jeanne était triste, + Qu’en te lavant Jeanne pleura. + + «Dis-lui que l’ajonc, dans la lande, + En séchant persiste à fleurir; + Dis-lui qu’une amour forte et grande + Peut saigner longtemps sans mourir. + + «Quand par-dessus toi, pour la messe, + Il mettra la chasuble d’or, + Dis-lui qu’en sa jeune promesse + Mon amour trompé croit encor. + + «Jean Garel, du pays de Vannes, + Voudrait mon cœur avec ma main; + Mais l’eau s’écoule où sont les vannes; + Le cœur aussi n’a qu’un chemin. + + «Mon cœur, mon triste cœur chemine + Obstinément, par le sentier + Où mon doux clerc à fière mine + M’aima pendant un soir entier; + + «Et de ce soir mon âme est pleine; + Mon âme est comme un champ vermeil + Où s’exhale en plaintive haleine + Le dernier souffle du soleil!» + + +III + + A coups lassés l’Angélus tinte. + La suprême clarté du jour + Dans l’eau du lavoir s’est éteinte; + L’étoile y scintille à son tour. + + Et c’est la messagère agile, + L’étoile aux doux reflets chanteurs, + Qui vers le Dieu de l’Évangile + Guidait l’hosannah des pasteurs. + + Pâle étoile de Galilée, + A ton appel, dans le ciel bleu, + Jeanne Larvor s’en est allée; + L’as-tu conduite jusqu’à Dieu? + + Hélas! à Nizilzi, dans l’onde, + Un corps jeune est soudain tombé: + Un jeune corps de fille blonde... + _De profundis_, monsieur l’abbé! + + Sous leur faix mouillé qui s’égoutte, + Les laveuses grimpent au loin, + Grimpent la rude et verte route + Qui sent si bon l’odeur de foin. + + Et, somnolant sur son bréviaire, + Le nouveau prêtre du Moustoir + Se berce à des bruits de rivière + Qui chantent dans la paix du soir. + + Et seule, sur la jeune fille + Qui fut jadis Jeanne Larvor, + Scintille au ciel, dans l’eau scintille + Une étoile, un large pleur d’or... + + + + +A la grand’messe + + + A la grand’messe quand je vais, + Je prierais bien, si je pouvais; + Mais, par derrière, + Contre ma chaise, à deux genoux, + Est une fille aux grands yeux doux + Qui me trouble dans ma prière. + + Quand j’égrène le chapelet, + C’est comme si ma main tremblait, + Tremblait la fièvre; + Et quand je vais pour dire _Ave_, + C’est le nom de Léna Calvé + Qui passe en chantant sur ma lèvre! + + Dans la Vierge, la Vierge d’or, + C’est Léna que je vois encor; + C’est encore elle + Qui, dans les saintes des vitraux, + Rayonne à travers les carreaux + Comme une fleur surnaturelle. + + Léna Calvé, de Kerguidu, + On dit que vos yeux ont perdu + Des milliers d’âmes... + Léna Calvé, vos yeux sont doux, + Et je ne sais prier que vous: + Soyez bénie entre les femmes! + + + + +Chanson de bord + + + Mon cœur est sur ton amour, + Comme est la barque sur l’onde. + Mon cœur vogue, nuit et jour, + Sur ta grande amour profonde. + + S’il a bon vent et ciel clair, + J’en bénirai Notre-Dame. + La mer est fausse: la mer + Est moins fausse que la femme! + + Où le mèneront les flots + Mon cœur vogue à l’aventure... + Entends-tu les matelots + Fredonner dans la mâture? + + Aux longs cils baissés du soir + Tremble la première étoile; + Pour pilote, j’ai l’espoir... + Ho!... larguez toute la toile! + + Mon cœur s’en va, mon cœur fuit; + Après le flot, le flot passe. + L’aile triste de la nuit + Plane, immense, dans l’espace. + + Je ne sais pourquoi j’ai peur! + Un courlis traverse l’ombre: + Amour de femme est trompeur, + Et je sens mon cœur qui sombre! + + Demain, quand poindra le jour, + Comme une épave livide, + Flottera sur ton amour + Mon cœur brisé, mon cœur vide! + + Et l’on inscrira mon nom + Dans un vieux porche d’église: + «Perdu corps et biens!» Mais non! + Qui sait quand un cœur se brise? + + + + +Un manuscrit + + + Je viens de lire un vieux livre, + Un vieux livre manuscrit, + Où, vaguement, on sent vivre + Un étrange et doux esprit. + + Et je songe à quelque ancêtre + Qui, sachant que je naîtrais, + Sur le bord de sa fenêtre + Fit pour moi ces vers secrets. + + * * * * * + + «Quand je choisis ma maîtresse, + J’étais encore au berceau. + C’est avec une caresse + Qu’on apprivoise un oiseau... + + «Connaissez-vous la fontaine + Qui dort à l’ombre des houx? + Le plus vaillant capitaine + N’y vient boire qu’à genoux. + + «Une fée à tresse blonde, + Une fée au teint de lait + Souriait, dit-on, dans l’onde, + Quand un passant la troublait. + + «Or, plus grand, j’ai voulu boire + A la source, et je n’ai vu + Qu’une bourbe dont l’eau noire + M’a fait mal, quand j’en ai bu... + + «--Va savoir, me dit ma mère; + Prends cent écus!--Je les pris. + Mais la saveur tant amère + Me suivit jusqu’à Paris. + + «Au fond de mon écritoire, + Au milieu des livres lourds, + J’entendais la source noire + Bruire toujours, toujours; + + «Et plus ardent à ma lèvre + Remontait le mal vainqueur, + L’éternelle, l’âpre fièvre, + L’inoubliable rancœur...» + + * * * * * + + Le Celte, ici, faisait trêve + A ce triste souvenir + Et, hanté d’un mauvais rêve, + Dédaignait de le finir. + + Tournons la page... Il bruine: + Sur un fuyant horizon + Tremble la vision fine + Du pays, de la maison! + + * * * * * + + «Coiffé d’ardoises moussues. + Mon toit natal a grand air + Et, par toutes ses issues, + Rit au rire de la mer. + + «Sur le seuil est une vieille + Qui file, file, en chantant, + Et soudain prête l’oreille + Au moindre pas qui s’entend. + + «Ses yeux ont vu tant de choses + Qu’ils se sont décolorés. + Ses paupières restent closes + Sur les deuils qu’elle a pleurés. + + «Ses yeux sont comme une brume + Qui descend avec le soir. + Je parais... En eux s’allume + Une flamme douce à voir; + + «Une flamme pâle et grise + Soudain brille dans ses yeux, + Comme en un recoin d’église + Un cierge mystérieux. + + «Et je dis: Bonjour, ma mère! + Et c’est fini pour le coup + De la vieille chose amère, + De la source de dégoût! + + Mais non! Le lit où je couche + A vu mourir mes aïeux, + Et j’entends crier leur bouche, + Et je sens pleurer leurs yeux. + + Larmes lourdes et funèbres! + Mon cœur se remplit d’émoi; + Et la source de ténèbres + Se remet à sourdre en moi!...» + + * * * * * + + C’est la chanson de mystère + Qu’à voix basse il faut chanter, + Quand au clocher solitaire + Le glas finit de tinter. + + + + +Tout le long de la nuit + + _A hyd an Noz._ + + (Refrain écossais.) + + + Jadis, au fond pur de mon âme, + Des étoiles voguaient sans bruit; + Et c’étaient des yeux clairs de femme + Qui brûlaient d’une douce flamme, + Tout le long, le long de la nuit! + + Les étoiles se sont éteintes. + Mon âme est comme un ciel détruit + Où l’on entend gémir les plaintes + De mes remords et de mes craintes, + Tout le long, le long de la nuit. + + Mes larmes mirent comme un fleuve + Le firmament que reconstruit, + Sur mes ruines d’âme veuve, + Une espérance toujours neuve + Plus éternelle que la nuit. + + + + +Sône + +A M. Renan. + + + Si j’écris ce poème, il sera doux, très doux. + Comme ceux que fredonne + L’âme des vieux rouets, des rouets de chez nous, + Aux doigts ensommeillés des fileuses d’automne. + + Et vous le chanterez dans tout le «pays noir», + Pâtres de la montagne, + Avec qui, chez mon père, aux écoles du soir, + J’apprenais le français pour chanter la Bretagne. + + * * * * * + + Je suis un cloarec, je reviens de Paris, + J’ai vu la capitale; + Je sais qu’il n’est de ciel peuplé que le ciel gris, + De terre sûre au pied que la terre natale. + + Je n’ai point dit ma peine aux hommes de là-bas, + J’ai fait comme le mousse + Qui, par les mauvais temps, grimpe au plus haut des mâts, + Pour relire en secret les lettres de sa douce. + + Hélas! elle n’est plus la douce que j’aimai + D’un grave amour de Celte, + Une douce aux yeux purs comme les nuits en Mai, + Blonde comme les blonds épis, et, comme eux, svelte. + + Vous avez vu sécher, à l’entour du lavoir, + La lessive neigeuse? + Aussi blanche, aussi fraîche était sa gorge à voir; + Elle n’avait pour nom que Nannic la songeuse. + + Car elle était pareille aux Saintes Vierges d’or + Qui sont dans nos chapelles; + De peur de réveiller l’Enfant Dieu qui s’endort + Elles n’osent sourire et n’en sont que plus belles. + + Ce fut un soir d’Avril, le soir où j’eus vingt ans, + Que je passai près d’elle. + Les Avrils de Paris sont comme nos printemps, + Et l’amour fait son nid quand revient l’hirondelle. + + Ce fut un soir d’Avril que je la rencontrai, + Au sortir des «Prières». + Je savais qu’elle était du grand pays pleuré, + Où fleurit l’ajonc vert constellé de bruyères. + + Je savais que sa mère et ma mère (que Dieu + Fasse paix à leurs âmes!) + En même enclos dormaient sous le firmament bleu, + Et c’est pieusement d’Elles que nous causâmes. + + La rue où nous marchions avait des airs cloîtrés + De calme monastère; + Tels nos bourgs assoupis, quand sur les monts d’Arez + Les couchants de Bretagne ont versé leur mystère. + + Loin, très loin, se perdait la troublante rumeur + Des choses de la ville: + On eût dit, maintenant, le murmure endormeur + Qui sur nos grèves monte avec la mer tranquille. + + Et nous l’avions en nous la paix de tes couchants. + Terre des âmes grises! + Nous allions dans Paris comme à travers tes champs, + Et ton odeur salée ondulait dans les brises. + + Où fut Paris, voici la lande, et l’ajonc d’or, + Fleur de la solitude, + Et le ciel résigné, le ciel grave d’Armor, + Aux yeux pleins de tristesse et de mansuétude; + + Les chemins qu’un ruisseau creuse au flanc des talus, + Et la plainte sonore + Des glas du soir, guidant vers ceux qui ne sont plus + Le fidèle regret de ceux qui sont encore; + + Les christs qu’on a cloués avec des clous de fer + Aux «pierres des ancêtres[6]», + Et les fils du Trégor, épouseurs de la mer, + Et les gars du Léon, tous marchands ou tous prêtres. + + Toute la noble race affronteuse des ans, + La race patriarche, + Nourrice de marins, mère de paysans, + Nous la sentons qui vit, nous la voyons qui marche. + + Les cloches du printemps tintent les carillons + Pour les saints qu’on renomme. + Le blé qui va mûrir verdit dans les sillons, + L’amour qui va germer tressaille au cœur de l’homme. + + C’était jour de pardon aujourd’hui quelque part, + Et voilà, ce nous semble, + Que le pardon fini, la nuit pleine, très tard, + Par les sentiers perdus nous revenons ensemble. + + Dans le firmament pâle un clair de lune luit... + Vêtu de gazes blanches, + Le grand peuple muet des formes de la nuit + Se lève, et des baisers frissonnent sous les branches. + + Ame des soirs bretons, des soirs religieux, + Que Dieu te le pardonne! + C’est toi qui nous as dit, par les champs, par les cieux, + D’aimer pieusement à la façon bretonne! + + Nous nous sommes aimés!... Si je savais des vers + Pour exprimer ces choses, + Je les ferais puissants comme les rouvres verts, + Et je les ferais doux comme l’odeur des roses. + + Mais le secret est mort des vers forts et naïfs + Que des foules entières, + Avides, écoutaient chanter sous les vieux ifs + Par de vieux mendiants, dans nos vieux cimetières. + + * * * * * + + Non! je n’écrirai pas ce poème! Pasteurs, + Retournez à vos chèvres! + L’hiver a moissonné les vagabonds chanteurs + Et le sône d’amour s’est flétri sur nos lèvres! + + [6] _Meïn ar re goz_. On désigne souvent ainsi les menhir. + + + + +Cloches de Pâques + +A Louis Tiercelin. + + + Voici les cloches revenues! + Les Pâques ont sonné dans l’air, + Et le printemps rit sur la mer + Dans le sourire blond des nues. + + Voici venir par les chemins + Les croyants, les porteurs de palmes; + Ils ont la foi dans leurs yeux calmes, + Et des rosaires dans les mains. + + Des couronnes de primevères + Au front des Dieux morts vont fleurir; + On entend des sèves courir + Dans le granit des vieux calvaires... + + Des pêcheurs ont vu, sur les eaux, + Blanchir la robe du Doux Maître... + Les enfants qui viennent de naître + Ont bégayé dans leurs berceaux. + + Et, sous le porche de l’église, + Les Saints tressaillent, rajeunis + De sentir éclore des nids + Dans leurs manteaux en pierre grise. + + * * * * * + + C’est fini des tristes hivers... + Ces moissonneurs de choses mortes + N’iront plus de portes en portes + Geignant le cri des «pillawers». + + Carillonnez, Pâques fleuries! + Voici les Temps, les Temps Nouveaux! + Déjà hennissent les chevaux + Dans la liberté des prairies. + + Des souffles, de grands souffles fous + Traversent la mer Atlantique, + Et la noble ivresse celtique + A gonflé les sacs-binnious! + + + + +Nuit d’étoiles + + + Voici venir la calme nuit! + La terre en est comme bercée; + Hors de nous elle éteint le bruit, + En nous elle endort la pensée! + Voici venir la calme nuit. + + Les bois s’emplissent de mystère, + Comme si Dieu subitement + Leur faisait signe de se taire + Pour écouter le firmament. + Les bois s’emplissent de mystère. + + Les étoiles viennent et vont, + Comme des flambeaux qu’on promène; + Leur regard magique et profond + Semble veiller l’angoisse humaine. + Les étoiles viennent et vont. + + Une pitié douce est en elles + Pour les peines dont nous souffrons; + Elles se penchent, maternelles, + Sur la tristesse de nos fronts. + Une pitié douce est en elles. + + Étoiles, étoiles des cieux, + Regards des morts que nous aimâmes, + Si Dieu laissait mourir vos yeux, + Le ciel s’éteindrait dans nos âmes, + Étoiles, étoiles des cieux. + + + + +Jeanne Lezveur + + +I + + Plus fière qu’une châtelaine, + Jeanne Lezveur, de Kerprigent, + Ne daignerait filer la laine, + Si le fuseau n’était d’argent. + + «Jeanne la blonde, on vous appelle + La fleur des filles en Trégor; + Mais fussiez-vous encor plus belle, + Et fussiez-vous plus blonde encor, + + «Si vous m’en croyez, faites trêve + A vos clins d’œil, si fins, si doux; + Celui dont vous rêvez en rêve + Ne sera jamais votre époux.» + + Jeanne Lezveur a l’âme triste, + Jeanne Lezveur, de Kerprigent, + Brode des mouchoirs de batiste + Qu’elle ourle avec du fil d’argent. + + Elle relève sans courage + Son dé qu’elle avait laissé choir. + Comme une pluie, un soir d’orage, + Ses pleurs tombent sur le mouchoir. + + «Ce sont nouvelles mal sonnantes, + Mais, ne vous en déplaise, on dit + Que, pour étudier à Nantes, + Un cloarec, hier, partit...» + + +II + + Jeanne Lezveur s’en est allée, + Devers la brune, à Kerantour... + Les cloches à lente volée + Sonnent le glas, le glas d’amour. + + Le Karduner l’a reconnue + Sous sa coiffe de femme en deuil. + Pour lui souhaiter bienvenue, + Il s’est avancé jusqu’au seuil. + + --«Est-ce la sueur ou la pluie + Qu’à vos cils blonds on voit perler?» + --«Ce sont mes larmes que j’essuie; + Jean Karduner les fait couler.» + + --«Seyez-vous, ô douce gentille!» + --«Que je sache, avant de m’asseoir, + Si je dois être belle-fille, + Vieux Karduner, en ce manoir; + + «Ou s’il est vrai, comme on raconte, + Que votre fils clerc m’a menti, + Et, me laissant avec ma honte, + Avec son parjure est parti.» + + --«Jeanne Lezveur, prenez à droite! + A dit l’ancêtre, le _penn-ti_[7] + Vous verrez une sente étroite: + Par cette sente il est parti!» + + Jeanne Lezveur s’en est allée; + Elle a chaussé ses souliers fins, + Et, légère, mais désolée, + Elle a pris le sentier des pins! + + Et les pins, dans leur langue douce, + Compatissent à son malheur, + Et ses pieds, en foulant la mousse, + Font de la mousse sourdre un pleur. + + La lune, pâle fiancée, + Ouvre la porte de la nuit, + Et, comme Jeanne délaissée, + Chemine comme elle sans bruit. + + [7] Chef de ménage. + + +III + + Cependant, au bord de la route, + Adossé contre le talus, + Un cloarec pensif écoute + Tinter les derniers angélus. + + Ses livres, dans l’herbe froissée, + Gisent, et les feuillets déteints, + Aux caresses de la rosée, + Sentent frémir leurs chants latins. + + Tel, le cœur du séminariste + Tressaille, et son ancien amour + Se reprend à fredonner triste + L’air qu’il croyait mort sans retour. + + Et c’est le chant, le chant profane, + (Le clerc rougit en y songeant), + C’est le doux air que chantait Jeanne, + Jeanne Lezveur, de Kerprigent. + + +IV + + «Que Dieu me pardonne!... C’est Elle, + C’est Jeanne qui s’en vient là-bas, + Avec sa jupe de dentelle + Qui se retrousse sur ses bas; + + «Et sa lèvre aussi le fredonne, + Le chant triste, le chant d’émoi + Qui, pareil aux souffles d’automne, + Tout à l’heure pleurait en moi...» + + Tout s’est tu... Les feuilles jaunies, + Telles que des oiseaux blessés, + Tombent des branches dégarnies, + En silence, dans les fossés. + + +V + + Le lendemain, à l’aube grise, + Karduner le vieux, dans sa cour, + Regardait, en bras de chemise, + Partir ses gens pour le labour. + + Lors, parut, pliant sous sa charge, + Une chercheuse de bois mort: + «A ton chariot le plus large, + Attelle ton bœuf le plus fort! + + «Là-haut, parmi les feuilles jaunes, + Sont deux cadavres enlacés, + Pour qui les grands pins monotones + Chantent le chant des trépassés!...» + + Elle dit. Le soir, la barrière + Restait ouverte à Kerantour, + Et, pour la funèbre prière, + Entraient des pâtres d’alentour. + + Sur la table de la cuisine + Les morts côte à côte allongés, + A la lueur d’une résine, + Dormaient, veillés par les bergers!... + + Ainsi mourut, sans qu’on sût comme, + Pour avoir offensé l’amour, + A la fleur de son âge d’homme, + Le fils aîné de Kerantour. + + Ainsi mourut, en mi-novembre, + Jeanne Lezveur, de Kerprigent, + Les prés étant couleur de l’ambre, + Et les ruisseaux couleur d’argent! + + + + +Vœu + + + C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir. + Les soirs de Mai sont beaux; la terre va fleurir; + L’air est comme peuplé de voix inentendues, + Et l’on sent Dieu qui passe au fond des étendues. + Dans les lointains, ainsi qu’une paupière d’or, + S’abaisse le couchant sur la mer qui s’endort. + Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges, + Glissent, furtifs et doux, et c’est comme un chœur d’anges + Qui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher. + + Le paisible angélus de quelque vieux clocher + Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines. + Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes. + Le laboureur tardif qui s’en vient en chantant + Vers sa maison de chaume où le sommeil l’attend, + Se signerait la bouche, en fermant la barrière, + Et, sans savoir mon nom, m’enverrait sa prière. + + La paix du soir invite à de vastes oublis. + En Mai, l’espace ondule, et, derrière ses plis, + On entend, on voit presque errer la grande chose; + La pierre du tombeau n’est plus la porte close; + Tout rassure. Et la nuit, l’auguste nuit d’été + Verse à la lèvre humaine un goût d’éternité. + L’œil qu’on ferme ici-bas là haut s’éveille étoile; + Le silence a chanté, l’inconnu se dévoile, + Comme un seuil lumineux, le ciel semble s’ouvrir... + C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir. + + + + +Le long de ma route + +A madame Gaston Deschamps. + + + Le long de ma route incertaine, + Quand je me retourne, je vois, + Comme un horizon de grands bois, + S’enfuir ma jeunesse lointaine, + Verte encor d’un vert d’autrefois! + + Elle fuit dans une ombre douce... + Oh! l’exquise odeur de printemps! + Lorsque je fais halte, j’entends + S’égoutter, claire, dans la mousse, + La source d’or de mes vingt ans! + + Quand j’aurai terminé ma course, + Quand je verrai monter d’ailleurs + L’aube des jours qu’on dit meilleurs, + Agenouillé sur cette source, + J’y puiserai mes anciens pleurs. + + Et je reboirai goutte à goutte, + Longuement je savourerai + Ce pleur que mes yeux ont pleuré + Au temps où tu fleurissais toute, + Ma jeunesse, printemps sacré. + + + + +Le chant de ma mère + + + Le chant que me chantait naguère + Ma mère douce, au long des nuits, + A dû mourir avec ma mère... + Nul ne me l’a chanté depuis. + + Et c’est en vain qu’au seuil des portes + Obstinément je l’ai quêté. + O ma mère, tes lèvres mortes + Dans la tombe l’ont emporté. + + En vain, sous les lampes huileuses, + J’ai fait, dans l’âtre des maisons, + Sourdre au cœur des vieilles fileuses + L’eau vive des vieilles chansons. + + La berceuse qui me fut chère, + Le doux chant naguère entendu, + Le chant que me chantait ma mère + Avec ma mère s’est perdu. + + Mais aux heures, aux heures chastes + Où les nocturnes ciels d’été + Nous haussent sur leurs ailes vastes + A des songes d’éternité. + + Je vois soudain, dans ma mémoire, + Champ du repos peuplé d’aïeux, + Circuler la grande ombre noire + D’un laboureur mystérieux. + + Sa charrue étrange et sacrée + Ouvre au loin des sillons mouvants + Et fait, de la terre éventrée, + Jaillir des morts restés vivants. + + Muet, sur les fosses rouvertes, + Je l’entends aller et venir + Ce grand faiseur de découvertes + Qui se nomme le Souvenir. + + Et, hors des glèbes retournées, + Se lèvent d’antiques moissons + Où court, dédaigneux des années, + Le pied nu des jeunes chansons. + + Et le chant, le chant dont ma mère + Berça mon somme au temps jadis + Exhale en moi l’odeur légère + D’un fin bleuet du paradis. + + + + +Les troupeaux de l’air + + + Comme des vaches au poil roux + Qui, le pas lent et les yeux doux, + Vont à de lointains pâturages, + Dans le ciel pur, lavé d’hier, + Humide encor des grands orages, + Les nuages passent dans l’air. + + Quelqu’un est là-haut qui les garde, + Et la Bretagne les regarde + Défiler paresseusement. + C’est la vieille qui, près de l’âtre, + Sur son rouet va s’endormant + Au bruit de la chanson d’un pâtre. + + Passez, passez, troupeaux de l’air, + Nuages qui paissez la mer! + Et que la Bretagne sommeille! + Que toujours vienne voltiger, + Autour de sa pieuse oreille, + La chanson du divin berger. + + Qu’elle dorme, la bonne vieille! + Que jamais elle ne s’éveille! + Qu’elle rêve (le rêve est doux), + Tandis que dans le souple espace, + Comme des vaches au poil roux, + Le troupeau des nuages passe. + + Qu’elle rêve!... Tout en dormant + Ses yeux mi-clos, au firmament, + Suivent les lentes vaches rousses, + Et de longs pleurs délicieux, + Les pleurs naïfs des races douces + Tombent en perles de ses yeux. + + + + +Berceuse d’Armorique + + Plac’had ann ôd a gan eur gân + Hac a zo trist, hac a zo splân. + + + Dors, petit enfant, dans ton lit bien clos; + Dieu prenne en pitié les bons matelots! + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Quand tu seras mousse, hélas! c’est le vent + Qui te bercera dans ton lit mouvant. + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Déjà dans ton âme a chanté la mer + Son chant doux aux fils, aux mères amer. + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Au Pays du Froid[8] ton père a sombré. + Tu naissais alors, je n’ai pas pleuré. + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Au Pays du Froid, la houle des fiords + Chante sa berceuse en berçant les morts. + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Dors, petit enfant, dans ton lit bien doux, + Car tu t’en iras comme ils s’en vont tous. + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Tes yeux ont déjà la couleur des flots. + Dieu prenne en pitié les bons matelots! + + --Chante ta chanson, chante, bonne vieille! + La lune se lève et la mer s’éveille. + + Car c’est pour les flots que nous enfantons; + Tous meurent marins, qui sont nés Bretons. + + [8] _Brô ar riou_; on désigne souvent ainsi l’Islande ou Terre-Neuve. + + + + +La Chanson de ma nourrice + + + Il me souvient d’une ballade + Que ma nourrice à faible voix + Me chantait, quand j’étais malade. + Autrefois. + + «C’étaient deux marins du même âge + Qui s’étaient connus tout petits, + Et qui s’aimaient. Un soir, tous deux étaient partis + Pour on ne sait plus quel voyage. + Ils étaient partis, tous les deux, + Tous deux braves marins, tous deux bons capitaines, + Pour on ne sait plus trop quelles plages lointaines, + Et, depuis, on n’a pas entendu parler d’eux.» + + Nourrice, j’en ai bien vu d’autres + Qui s’aimaient et qui sont partis, + S’étant connus, comme les vôtres, + Tout petits. + + «On chuchotait, mais sans y croire, + Sur le quai, la nuit du départ, + Qu’ils avaient entrepris d’aborder quelque part + Dans un pays nommé la Gloire. + Par exemple, on disait encor + Qu’un long pavillon vert flottait à leur grand’hune. + Et qu’on pouvait du port y lire au clair de lune + Le nom de l’Espérance écrit en lettres d’or.» + + Ce pavillon vert qu’on arbore + Au départ, et qui claque au vent, + N’est, hélas! qu’un haillon sonore, + Trop souvent. + + «Combien ont fait le tour du monde, + Qui sains et saufs sont revenus! + Mais ces deux-là sont morts, sous des cieux inconnus, + Dans l’oubli de la mer profonde. + Ils sont morts, ils sont morts tous deux. + Tous deux braves amis, tous deux bons capitaines, + Sans avoir abordé dans les plages lointaines, + Et les poissons d’argent n’ont rien épargné d’eux.» + + Oh! la triste, triste ballade, + Que ma nourrice à faible voix + Me chantait, quand j’étais malade, + Autrefois! + + + + +La Chanson de la mal mariée + + + En jupon de rouge futaine, + Autrefois, quand j’allais aux prés, + Je mirais des galons dorés + Dans l’eau verte de la fontaine. + + Maintenant, l’eau verte se rit + De mes haillons de laine rousse, + Et j’entends, j’entends sous la mousse + Se gausser un méchant esprit. + + Lorsque les conscrits de la reine, + Autrefois, rentraient au pays, + Disaient-ils pas, tout ébahis: + «Tudieu! c’est notre souveraine!» + + Et c’est moi, Fanchon, qui passais, + Royale, sur ma jument grise; + Je me fâchais de n’être prise + Que pour la Reine des Français! + + Et maintenant, la tête basse, + Les mendiants, tortus, boiteux, + Plaignent Fanchon, quand devant eux + L’ombre de ma misère passe. + + Je rêvais d’un beau clerc vainqueur, + A la longue et fine parole + Qui, telle qu’une banderole, + Eût enlacé vingt fois mon cœur. + + L’homme à qui je songeais en songe + Est venu, m’a prise, et voici + Que, dans la lande du souci, + Mon cœur paît au bout d’une longe. + + Filles, mes sœurs, pleurez mon deuil. + Au foyer clair de la famille, + Il n’est que d’être jeune fille! + Femme, on grelotte sur le seuil. + + Le vent d’hymen souffle à vos portes, + Et vous dites, le rire aux yeux: + «C’est de l’or qui tombe des cieux.» + Hélas! ce sont des feuilles mortes. + + Filles, mes sœurs, tout ment, tout ment + A la fille qui se marie. + C’est le jardin de duperie + Où ne fleurit que le tourment. + + Priez Dieu qu’il vous garde sages! + Mais, hélas! vous ne m’en croirez + Que lorsque vos galons dorés + Pendront, flétris, à vos corsages. + + Comme moi, vous irez alors + Pleurant votre jeunesse en route. + Vous serez la chèvre qui broute + L’herbe mauvaise du remords. + + + + +Vaines attentes + + +I + + La pluie au vent de mer s’égoutte + Dans la barbe verte des pins; + Et des femmes suivent la route, + Qui vont au bourg pétrir leurs pains. + + Sous la mouvante capeline, + Leur face rosée, au ton clair, + Sent bon la bonne odeur saline, + L’odeur de flot qui dort dans l’air. + + Et ce sont des filles de grève + Qui vont entre elles devisant + De l’homme qui les hante en rêve, + Toujours aimé,--toujours absent! + + +II + + Ils sont là-bas, dans les eaux mornes, + Les fiancés et les époux; + Autour d’eux est la mer sans bornes, + Et sur eux le firmament roux. + + De longs voiles tissés de brume + Pendent du haut du ciel muet... + En Bretagne un foyer s’allume, + Et voici le chant du rouet... + + Eux aussi, de leurs voix bourrues, + Chantent!... Nul écho ne répond... + Un mousse éventre des morues + Qui gisent à plat sur le pont. + + Et l’on voit couler sur les planches, + On voit jaillir par les sabords, + Tout constellé d’écailles blanches, + Le sang rouge des poissons morts. + + +III + + Doucement, doucement bercées + Par le chant si câlin des flots, + Les épouses, les fiancées + Dorment au fond des grands lits clos. + + Chacune d’elles, mère, femme, + Fille vierge en désir d’amour, + A bien prié sa Notre-Dame + D’Espérance et de Bon-Retour. + + Et toutes elles font ce rêve + D’un pas lointain, d’un pas connu, + Qui par l’étroit sentier de grève + Jusqu’à leurs portes est venu. + + Les clefs tournent dans les serrures. + --«Voici venir qui j’attendais!...» + Des hommes aux larges carrures + Entrent... Ce sont les Islandais! + + A des visages noirs de hâle + Pendent des barbes de glaçons. + On entend la flamme qui râle + Sur le cadavre des tisons. + + Les Bretonnes ensommeillées + Étreignent les gars à plein corps! + Dieu! qu’ils ont les lèvres mouillées! + Sont-ils vivants?... S’ils étaient morts!... + + + + +La Chanson de l’amour + + + Depuis des ans, nuit et jour, + J’attends un inconnu. + Cet inconnu, c’est l’amour; + Il est enfin venu! + + Au seuil quand il a frappé, + J’avais un tel émoi + Qu’il a cru s’être trompé: + --«Belle, pardonnez-moi.» + + Il avait des yeux plus doux + Que la lune au printemps. + J’ai dit: «Sire, entrez chez nous, + Si c’est vous que j’attends!» + + --«Noire est la nuit comme un four! + Il neige sur les monts. + Ouvrez-moi, je suis l’amour, + Ohé! la belle, aimons!» + + «Pour vous trouver, nuit et jour, + La belle, j’ai marché, + --«Jour et nuit, Sire l’amour, + Moi, je vous ai cherché.» + + «Entre, amour, passant divin!» + Et l’amour est entré. + Depuis, on le cherche en vain, + Nul ne l’a rencontré. + + L’amour m’a juré sa foi + De ne me plus quitter; + L’amour est entré chez moi, + Et c’est pour y rester. + + + + +Extrait d’un vieux livre + + + En marge d’un vieux paroissien, + J’ai lu ce sône très ancien: + + --Ma fille, avez-vous peine amère, + Peine de cœur, peine d’esprit? + Votre lèvre plus ne sourit. + --Plus je ne pleurerai, ma mère! + + Mère, coupez mes cheveux blonds; + Ils sont trop lourds, ils sont trop longs. + + En vérité, j’ai peine amère, + Peine d’esprit, peine de cœur. + C’est d’avoir cru dans un moqueur... + Coupez mes cheveux blonds, ma mère. + + Coupez mes longs cheveux dorés, + Puis, d’un ruban vous les nouerez. + + Nouez-les d’un ruban de moire + A ma quenouille de roseau; + Et filez-en tout un fuseau + Pour les âmes du purgatoire. + + Mais les plus soyeux, les plus doux, + Ne les donnez qu’à Jean le Roux. + + Il en est d’aussi clairs que l’ambre; + Vous les irez porter, le soir, + Le soir des morts dans le mois noir, + A Jean le Roux, de Plouzélambre. + + Et, s’il s’étonne, dites-lui + Que c’est du lin exprès roui. + + Du lin exprès filé, pour être + Le signet du livre latin + Qu’il relira soir et matin, + Quand il sera devenu prêtre: + + Ainsi, plus tard, mes cheveux d’or + En ses doigts frémiront encor. + + Ce sera comme une caresse + Qui jusqu’à ma tombe viendra. + Mon âme se rappellera + Le temps où je fus sa maîtresse. + + La fille est morte, ce disant. + Aimez qui vous aime, passant! + + Si quelqu’un feuillette ce livre, + Que celui-là plaigne en son cœur, + Non la morte, mais le moqueur + Qui tant pleura de lui survivre. + + Il n’est pire mal à souffrir + Qu’aimer l’amour qu’on fit mourir. + + + + +Les yeux de ma mie + + + J’aime ma mie. Elle a des yeux + Qui sont comme les soirs de brume. + Une étoile douce s’allume + Tout au fond, tout au fond des cieux. + + Ma mie est blonde + Comme les blés. + Trois marins s’en sont allés + Sur la mer profonde! + + J’aime ma mie. En ses yeux clairs + On voit scintiller des étoiles, + Et de blanches, de tristes voiles + Errer, lentes, au gré des mers. + + Ma mie est blonde + Comme les blés. + Trois marins s’en sont allés + Quérir un nouveau monde. + + J’aime ma mie! En ses yeux doux + Mon cœur sombre, mon cœur se noie... + Mourir ainsi c’est une joie + Que mon cœur vous souhaite à tous! + + Ma mie est blonde + Comme les blés. + Trois marins s’en sont allés + Pour jamais sous l’onde. + + + + +In memoriam libri + +A Charles Le Goffic. + + + Grise, comme notre horizon, + Comme lui, douce et monotone, + Tu nous as chanté la chanson + De l’Amour, de l’Amour Bretonne. + + On croit ouïr un air perdu + Que, par un soir plein de mystère, + Fredonne sur le Ménez-Du + Quelque pâtre du Finistère. + + Calmes et tristes sont tes vers. + Il y passe de fins visages, + Entrevus à peine à travers + La brume de nos paysages. + + Je songe aux filles de chez nous + Qui balancent leur taille svelte. + On voit bleuir dans leurs yeux doux + Le ciel profond de l’âme celte. + + * * * * * + + Dieu fasse que longtemps encor + Le sône d’amour se prolonge, + Parmi les hommes du Trégor + Restés fidèles à leur songe! + + Et qu’en nous, les faiseurs de vers, + Un peu de cette âme persiste + Qui donne à la chanson des «clercs» + Son charme sobre, large et triste! + + + + +Chant de mer + +A la mémoire d’un frère. + + + La mer qui chante a la voix douce. + Hou... hou!... Chant de mer, chant d’amour! + Ohé! les gars, à qui le tour? + «Viens, petit Breton, fais-toi mousse!» + + «Je suis Celle qui vit encor + Au palais bleu de la légende. + C’est moi la reine qui commande + Sur Ker-Is et sur Occismor. + + «Petit Breton, descends aux grèves! + Les beaux pays que tu verras, + Quand je t’aurai pris en mes bras!... + Je mène au jardin des grands rêves. + + «C’est la vérité que je dis. + Petit Breton, écoute, écoute! + Du paradis je sais la route, + C’est moi qui mène en paradis!» + + Et petit Breton se fait mousse, + Petit Breton court bord sur bord. + Hou! Hou! Chant de mer, chant de mort!... + La mer qui chante a la voix douce. + + + + +Les conteuses + + + Les conteuses, par les sentiers, sous les nuits noires, + Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts. + Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix, + Et le peuple attentif des écouteurs d’histoires. + + Elles disent: Salut!... Et, lointaines, leurs voix + Semblent sortir du seuil plaintif des purgatoires. + Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires + Comme les vents d’automne au cœur dolent des bois. + + Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve, + Vous m’avez par la main conduit vers l’«autre grève»; + Le navire enchanté nous a pris à son bord. + + J’ai refait avec vous vos sombres traversées, + Et vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées, + L’astre apaisant et pur des pays de la mort. + + + + +Le miroir épave + + + Un nom de femme, un nom chantant, un nom d’_ailleurs_ + Se lit sur la bordure, incrusté dans l’ébène. + Celui qui le sculpta, novice ou capitaine, + Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs. + + La glace énigmatique a d’étranges pâleurs. + Si le vent amolli souffle à plus tiède haleine, + Elle brille, dit-on, d’une clarté soudaine + Et, sur le verre triste, il ruisselle des pleurs. + + Elle fut recueillie en mer par un pilote. + Une image sinistre est en elle, qui flotte, + Comme le spectre noir d’un grand vaisseau sombré; + + Et l’on vous contera qu’un soir une îlienne + Vit, en penchant son front sur le miroir sacré, + Une face y surgir qui n’était point la sienne. + + + + +Jean l’Arc’hantec + + +I + + Jean l’Arc’hantec, le matelot + A mis sa barque neuve à flot, + A mis à flot sa barque neuve, + Et c’est pourquoi sa femme est veuve. + Jeanne Hélari ne peut dormir + Avec le vent qui vient gémir, + Qui vient gémir contre sa porte; + Et pleurer sur la barque morte. + Avec la barque, au gré du flot, + S’en est allé le matelot; + S’en est allé dans l’eau profonde + Le matelot à barbe blonde + Qu’entre vingt autres, pour mari, + Avait élu Jeanne Hélari. + + +II + + Maudite soit la mer barbare!... + Le cœur brisé d’un coup de barre, + Jean l’Arc’hantec est sur le pont, + Qui saigne un sang large et profond; + Sang de marin, qui longtemps coule, + Comme la vague par grand’houle! + Jean l’Arc’hantec, le cœur ouvert, + Mêle son sang rouge au flot vert. + La brise ronfle, et, l’aile basse, + Dans la tourmente un courlis passe. + --«Courlis blanc, messager de mort, + Va voir si Jeanne Hélari dort, + Et si Jeanne Hélari repose, + Et si la porte reste close. + Frappe à la vitre de ton bec + Et dis: Je suis Jean l’Arc’hantec. + Et lorsqu’on t’ouvrira la porte, + Dis que la mer est la plus forte, + Que le plus brave, le plus fier, + Est toujours vaincu par la mer.» + Or, relevant son aile basse, + Contre la brise, dans l’espace, + Le courlis blanc s’est envolé, + Le courlis blanc s’en est allé, + Contre la mer, la mer sauvage, + S’en est allé jusqu’au rivage. + + +III + + Comme un nid chaud, parmi les houx, + Voici le toit de chaume roux! + Aux lucarnes de la chaumière, + Scintille encor de la lumière. + Droit aux lucarnes va l’oiseau, + Songeant: «Jeanne est à son fuseau, + Qui file de la toile neuve, + Et qui ne sait pas qu’elle est veuve; + Qui ne sait pas que sous le flot + Dort son mari, le matelot; + Qu’il dort sous l’eau silencieuse, + Le pêcheur à barbe soyeuse; + Jeanne Hélari ne le sait pas + Que Jean l’Arc’hantec dort là-bas, + Et que les fileuses des ondes + Filent un linceul d’algues blondes + Qui, mieux que chanvre ou lin lissé, + Bercera Jean le trépassé. + Moi j’ai son âme et te l’apporte, + Jeanne Hélari, rouvre ta porte. + Jeanne Hélari, si tu m’entends, + Rouvre ta porte à deux battants! + Celui qui frappe à ta fenêtre + Aux morts de la mer sert de prêtre, + Et ramène vers leurs foyers + L’âme plaintive des noyés!...» + + +IV + + La longue, la triste veillée!... + Au bord de l’âtre agenouillée, + Jeanne Hélari, les bras ballants, + Sent bondir son fruit dans ses flancs. + Le blanc courlis, par la fenêtre, + A vu Jean l’Arc’hantec renaître... + Plus que la mer, plus que la mort + Le ventre de la femme est fort. + Courlis blanc, retourne au rivage; + Dis au noyé du flot sauvage + Qu’au doux sein de Jeanne Hélari + Son âme morte a refleuri!... + Cloches qu’on hait, cloches qu’on aime, + Sonnez le glas et le baptême! + Et toi, remets, gai charpentier, + Remets barque neuve en chantier! + + + + +Cimetière intime + +A M. Pierre Loti. + + + J’entends des portes se fermer, + Lugubres, sur des gens qui sortent... + Ils se sont lassés de m’aimer; + Les vents passent et les emportent. + + Voici que je vais rester seul! + Je serai comme un cimetière + Où, de-ci de-là, sur la pierre, + Claquera le pan d’un linceul. + + Sur les têtes inanimées + De mes mortes et de mes morts + Pleureront en vain mes remords + De les avoir trop mal aimées. + + Plus tard, hélas! désert, vieilli, + Abandonné de mes morts mêmes, + Je n’aurai pour amis suprêmes + Que les maigres lichens d’oubli. + + Je vis pourtant, et ma tristesse, + Quand je me suis couché le soir, + Prie au chevet de mon lit noir, + Comme une pâle et grave hôtesse. + + + + +La Chanson des vieux lits + + + Lits bretons, frères des armoires, + Lits de Trégor, lits de Kerné, + Où, dans les encognures noires, + Pend un bouquet de buis fané, + + C’est ici votre chanson vieille, + La berceuse qu’au long des nuits + M’a si souvent dite à l’oreille + L’âme des vieux bouquets de buis. + + Elle disait: Je t’ai vu naître, + J’ai vu tes yeux d’enfant s’ouvrir; + Je sais aussi quel fut l’ancêtre + Que tu sens en toi refleurir. + + C’était un pêcheur, un barbare, + Un cœur de cire, un corps de fer. + Le vent s’asseyait à la barre; + L’homme causait avec la mer. + + Et de la mer, de la mer douce, + Son pauvre cœur s’éprit si fort + Qu’un soir de pêche on vit le mousse + Sans le patron rentrer au port... + + C’est ici votre chanson vieille, + Lits de Trégor, lits de Kerné, + La berceuse, qu’à mon oreille, + Chante l’âme du buis fané. + + + + +La Chanson de la légende + + Ann hini goz ê ma dous + Ann hini goz ê zui[9]. + + [9] C’est la Vieille qui est ma «douce», C’est la Vieille, à coup sûr! + +A Charles Seignobos. + + + Au temps que j’étais petit pâtre, + Pâtre de moutons, au Kerdu, + Je m’oubliais parfois dans l’âtre + A veiller plus tard qu’il n’est dû. + + Un soir, la nuit déjà bien sombre, + Brusquement la porte s’ouvrit; + Sur le seuil apparut une ombre, + Et je songeai: «C’est un esprit!» + + Mais, comme on avait dit les «grâces», + Je m’enhardis à murmurer: + «Qui que tu sois, Ame qui passes, + De profundis! tu peux entrer.» + + L’Ame entra... C’était une vieille, + Comme on en voit par les chemins, + Lasses de corps, dures d’oreille, + Avec un bâton dans les mains. + + De leurs crocs aigus, les vents aigres + Avaient dû la mordre longtemps, + Car ses vieux os étaient plus maigres + Que des carcasses de cent ans. + + Elle vint s’accroupir, toussante, + Sur le foyer de pierre, et là, + D’une voix, grise et comme absente, + Étrangement elle parla: + + * * * * * + + «Je suis le cœur, le cœur qui saigne, + A toutes les ronces épars... + Je fus reine, hélas! mais mon règne + N’est plus de ce monde,--et je pars! + + «Petit, j’ai pour nom la Légende. + Tu m’as vue errer bien des fois, + Parmi les ajoncs de la lande, + Un fuseau d’or clair dans les doigts. + + «J’ai filé les plus doux mensonges + Où l’univers se soit bercé. + Mais le fil d’or, le fil des songes + A ma quenouille s’est cassé. + + «Écoute, petit, je suis vieille + Comme les temps, comme les dieux. + C’est ce soir ma dernière veille. + Demain, tu me clorras les yeux. + + «Demain, je saurai qu’il existe, + Le paradis que j’ai chanté, + Pour égayer l’enfance triste + De la naissante humanité... + + «Des bergers, des chanteurs de sônes + Mèneront avec toi mon deuil; + Et trois ou quatre coiffes jaunes[10] + Suivront peut-être le cercueil. + + «Mais la foule, la foule grande, + Qu’un autre souffle emporte ailleurs, + Sur le tombeau de la Légende + Ne versera ni pleurs ni fleurs.» + + * * * * * + + Elle dit alors son histoire... + On voyait au fond de ses yeux, + On voyait luire sa mémoire + Comme un trésor mystérieux. + + Elle dit les pasteurs des chèvres, + Premiers pères des nations, + Et comme ils buvaient à ses lèvres + Le miel fort des illusions. + + En Orient, sous des cieux calmes, + Au pied des monts, des monts altiers, + Sa jeunesse, à l’ombre des palmes, + Grandit, fleur libre des sentiers. + + Les héros que seule elle nomme + Semaient, dans le matin vermeil, + Le premier pain qu’ait mangé l’homme + Devant la face du soleil. + + Tant que le jour dorait les branches, + Ces grands laboureurs inconnus + Avaient les grosses gaîtés franches + De ceux qui peinent, les bras nus. + + Mais, le soir, sous les huttes closes, + Ils se taisaient avec stupeur, + Écoutant glisser sur les choses + L’aile furtive de la peur. + + L’immense nature endormie, + Où bruissent d’étranges bruits, + Semblait une louche ennemie + Qui rôdait autour de leurs nuits. + + La Légende alors, rassurante, + Entrait sur la pointe des pieds, + Et soudain la flamme mourante + Se ranimait dans les foyers. + + Et c’étaient de belles histoires, + Des poèmes, plus beaux encor, + Qui, dans la hutte aux ombres noires, + Ouvraient leurs larges ailes d’or... + + Une nuit, près du feu de brande, + Son siège en vain resta dressé; + Dans le sentier de la Légende + Des hommes blonds avaient passé. + + «Nous suivons le vol des nuages», + Chantaient ces passants aux yeux doux; + «Goûte à l’ivresse des voyages, + Belle fille, et viens avec nous! + + «Notre rêve va!... Sur ses traces, + Épris de lui seul, nous allons!» + Comme elle aimait les nobles races, + Elle suivit les hommes blonds... + + * * * * * + + Voilà comme à la mer sauvage, + Aux durs Ménez de Breiz-Izel, + S’en vint, de rivage en rivage, + La Légende aux lèvres de miel. + + Et c’est là qu’elle est enterrée, + Sous un chêne aux rameaux épais... + Pauvre grand’mère tant pleurée, + Que le bon Dieu te fasse paix! + + [10] Le jaune est encore en Cornouailles la couleur adoptée pour le + deuil. + + + + +A la sortie de l’École + +En souvenir des soirs du Pichéry. + + + C’est l’heure où les enfants s’épandent par la rue, + Troublant de jeunes cris la paix grave du soir; + Et le peuple des morts, la race disparue + Du haut du ciel breton se penche pour les voir. + + Car les Celtes défunts revivent dans l’espace; + Dieu pour eux, chaque soir, rouvre l’azur clément, + Et, par les bleus sentiers, leur procession passe, + Leur procession passe interminablement: + + Ceux qui furent marins tendent comme des voiles + Les nuages errants qui se gonflent dans l’air, + Et vont, comme autrefois, allumer des étoiles + Devant la Vierge douce, Étoile de la mer. + + D’autres, jadis pasteurs, paissent les nébuleuses, + Tandis qu’à leur rouet, plaintif et somnolent, + Des saintes d’aujourd’hui qui furent des fileuses + Filent du clair de lune en fuseaux de lin blanc. + + Des clercs adolescents, voués à la soutane, + Feignent de méditer sur des livres ouverts; + Mais le cœur saigne encor de quelque amour profane, + Et la lèvre s’oublie à fredonner des vers. + + Ainsi vont cheminant au pays de mystère, + Dans les brumes du soir, les Celtes d’autrefois; + Et les petits Bretons qui cheminent sur terre + S’étonnent de s’entendre appeler par des voix. + + Quelqu’un leur a-t-il dit qu’il fallait être sages?... + Leurs sabots dans les mains, une tristesse aux yeux, + Ils traversent, muets, la paix des paysages, + Et ce sont des enfants qui semblent des aïeux. + + + + +Ballade + + +I + + Pour mettre sa coiffe, un dimanche + Sa coiffe de dentelle blanche, + La fille à son miroir se penche. + + --Comme vous voilà belle ainsi! + --D’être belle je n’ai souci; + + D’être plaisante et d’être accorte, + A quoi me sert et que m’importe? + Nul galant ne frappe à ma porte! + + --Taisez-vous et ne pleurez point; + Les amoureux viendront à point. + + --S’ils laissent cette année entière + Passer, comme sa devancière, + Lors, menez-les au cimetière. + + --Vous n’avez pas encor vingt ans; + La rose fleurit au printemps! + + --Quand vous verrez fleurir la rose, + Mettez-la sur ma tombe close. + Dites: c’est là qu’Elle repose. + + Sur ma tombe mettez des fleurs. + Et, dans le bénitier, des pleurs. + + Mettez-y fleur rouge et fleur noire, + La fleur de deuil et de mémoire + Douce aux âmes du Purgatoire; + + Puis, vous planterez sur les bords + La fleur d’oubli, la fleur des morts. + + +II + + Pour les _cloër_ qui vont en bande, + La route n’est pas assez grande, + Qui mène à Vannes de Guérande. + + Ils ont franchi les murs sacrés; + Au cimetière ils sont entrés. + + --«Or, çà, voici la tombe neuve + La fraîche tombe d’une veuve + Qui mourut fille, avant l’épreuve; + + Qui mourut fille, pour avoir + Aimé d’un amour sans espoir. + + C’est pourquoi l’on mit sur sa tombe + Fleur blanche couleur de colombe, + Fleur noire ainsi que nuit qui tombe. + + Celui qu’elle aime est à Guingamp, + Qui d’elle à tous va se moquant...» + + La morte est là qui les écoute + Et dit: «Suivez, suivez la route; + Devant vous elle s’ouvre toute; + + Mais au cimetière, laissez + Dormir en paix les trépassés!...» + + + + +Dans la grand’hune + + + La mer m’a versé son breuvage + Son lait, salé d’un sel amer; + Et j’ai grandi comme un sauvage + Sur le sein libre de la mer. + + La mer, de ses rudes caresses, + A pétri mon cœur et ma chair; + Ce sont de farouches tendresses + Que les tendresses de la mer. + + La mer m’a chanté l’aventure, + L’espace, la vie au grand air. + Je suis un oiseau de mâture, + Un goëland, fils de la mer! + + Et si, dans ma chanson bretonne, + Un souffle passe, large et fier, + C’est qu’en moi gémit, hurle et tonne + L’âme innombrable de la mer. + + + + +Sône + + + Vous n’étiez qu’une enfant lorsque je vous connus, + O ma jeune amour ignorée. + Vous n’étiez qu’une enfant, et vous marchiez pieds nus, + Dans votre robe déchirée. + + Vous aviez des yeux bleus et de longs cheveux bruns + Qui, rebelles, rompaient leurs tresses, + Tant les grands souffles fous, tant les libres embruns + Les avaient grisés de caresses. + + Vos cheveux étaient bruns, et vos pieds étaient blancs, + Tout le jour lustrés par les ondes; + Votre jupe, nouée autour de vos deux flancs, + Laissait voir vos deux jambes rondes. + + Le parfum qui sortait de vous était amer + Comme l’odeur qui vient des plages; + Et vous aviez en vous la santé de la mer, + O pêcheuse de coquillages! + + Je n’étais qu’un enfant... Maintenant, je suis vieux; + On vieillit vite loin des grèves! + D’où vient que j’ai, ce soir, vu se rouvrir vos yeux + Dans le ciel de mes anciens rêves? + + Est-ce un pressentiment qu’il faudrait revenir? + Que le son des cloches m’appelle? + Que vous avez gardé mon profond souvenir, + Et que vous êtes toujours belle? + + Mais non! les angélus, au fond des soirs brumeux, + Se taisent pour l’exilé triste. + Les champs m’ont oublié, vous avez fait comme eux. + Vous ne savez plus si j’existe. + + Puis, vous êtes allée aux pardons d’alentour, + Où vous avez dansé sans doute; + Et, quelque beau danseur vous guettant au retour, + Vous avez fait à deux la route. + + Le sentier, trop étroit, passe au milieu des blés: + On marche tout près l’un de l’autre, + Et, lui, s’est enhardi devant vos yeux troublés + Jusqu’à prendre en sa main la vôtre. + + C’est pourquoi vous bercez à cette heure un enfant... + Fasse le bon Dieu qu’il prospère! + Qu’il pousse, comme vous, dans l’âpreté du vent + Et soit marin comme son père! + + + + +Chanson blanche + + + On a mis entre ses doigts + La fleur pâle, la fleur blanche, + Qu’à sa robe du dimanche + Elle épinglait autrefois. + + Et le cierge blanc qui brille + Avive encor la pâleur + De la blanche et pâle fleur, + De la pâle et blanche fille. + + Et les longs rideaux tremblants, + Dès qu’on entr’ouvre la porte, + Sur la fleur et sur la morte + Font neiger leurs flocons blancs. + + Très loin, au ras de la dune, + A l’horizon d’argent clair, + Comme un goëland dans l’air, + Blanchit l’aile de la lune; + + Et, par les chemins pâlis, + Avec l’aube qui se lève, + Par les blancs chemins de grève, + S’avancent les blancs surplis... + + Mais c’est quand le cercueil penche + Sur le bord du grand trou noir, + Que l’on aimerait à voir + Resplendir la porte blanche. + + + + +Rumengol + +A Léon Marillier. + + + C’est un bruit murmurant d’oraisons qu’on fredonne. + Des gens passent, pieds nus, qui viennent de très loin, + Qui viennent des confins de la terre bretonne + Fêter à Rumengol Notre-Dame de Juin. + + L’âme de la lumière au firmament surnage, + Comme si, dans la nuit, la douce nuit d’été, + Le pays de prière et de pèlerinage + Devait rester vêtu de candide clarté. + + L’ombre, comme une mer, s’élargit et s’épanche; + Elle a déjà noyé les hauteurs d’alentour, + Mais la colline sainte est comme une île blanche + Que baigne un jour d’ailleurs, un indicible jour. + + Un angélus discret, par la campagne éteinte, + Guide les laboureurs, les pâtres, les marins, + Et le ciel s’attendrit à cette voix qui tinte, + Et les nuages même ont l’air de pèlerins. + + * * * * * + + Sous l’if du cimetière, un mendiant épique, + Un barde primitif, un sauvage inspiré + Se lève, et dépouillant sa veste en peau de bique, + Hurle au vent de la nuit le cantique sacré. + + «Qu’il vienne à Rumengol, quiconque a besoin d’aide! + Une source divine a jailli hors du sol. + Le lys immaculé, la fleur de Tout-Remède, + Notre-Dame de Juin fleurit à Rumengol!» + + Il dit. Sur les tombeaux des foules sont assises, + Coiffes de chanvre bis, feutres aux larges bords; + Et l’on ne sait, à voir ces formes indécises, + Si ce sont des vivants ou si ce sont des morts. + + Au loin, les prés sont clairs, étoilés par les tentes + Où des feux de bergers veillent sur les dormeurs. + La nuit monte, éployant ses ailes palpitantes; + Le sonore silence est peuplé de rumeurs. + + Bêtes et gens, ce soir, ruminent côte à côte; + Leur rêve fraternise au même lit herbeux. + Quand les hommes ont dit la prière, à voix haute, + Par de longs meuglements ont répondu les bœufs. + + * * * * * + + A l’entour de l’église, aux lueurs d’une torche, + Des ombres à genoux accomplissent un vœu. + Le chanteur de chansons, allongé sous le porche, + A l’air noble d’un mort sculpté dans un enfeu. + + Des corps, des corps en tas, sont vautrés sur les dalles; + Leur sommeil susurrant semble prier encor, + Et leur haleine fume, à d’égaux intervalles, + Comme un encens humain devant la Vierge d’or. + + Du haut de son pilier, la Vierge guérisseuse, + La fleur de Rumengol sourit, les yeux noyés, + Et chantonne on ne sait quelle exquise berceuse + A ce grand peuple enfant qui sommeille à ses pieds. + + + + +Chaume d’Islandais + + Me am eus clewet er Porz-Gwenn + Canan clemmuz eur ganaouenn[11]. + + [11] J’ai entendu, à Port-Blanc, Chanter plaintive une chanson. + + + Fille d’Islandais, ô ma femme, + L’entends-tu qui geint au dehors, + L’entends-tu qui geint et qui brame, + La mer sans cœur, la mer sans âme, + Pour qui tant des nôtres sont morts? + + En ce logis du bord des grèves, + Sous ce chaume, dans ce lit clos, + Nous refaisons les anciens rêves + Qu’en leurs haltes, leurs haltes brèves + Y songèrent des matelots. + + Autour de la grise chaumine + Leur pas sonne comme autrefois, + Par les sentiers leur pas chemine, + Et la mer lasse, qui rumine, + Laisse vers nous monter leurs voix. + + Femme, pendant que tu reposes + Au lit de leurs vieilles amours, + N’entends-tu pas leurs lèvres closes + Nous crier les suprêmes choses + Qu’ils n’ont pu dire qu’aux flots sourds. + + J’ai souvenance de leurs lettres. + Mon père autrefois me les lut. + On eût dit des sermons de prêtres, + Rédigés par des quartiers-maîtres... + Pour signature, au bas, «Salut!» + + Ce salut envoyé du Pôle, + Une bouteille l’apportait. + Mon père, doux maître d’école, + Traduisait la triste épistole + Aux veuves... Et la mer chantait! + + + + +Symbole + + + Dans un paysage de mer + Où, seule, quelque vache rousse + Va paissant un pâtis amer + D’ajonc ras que le vent rebrousse; + + Sur un dos de morne pelé, + Sous un ciel tissé de bruine, + Gît le cadavre désolé + D’une vieille église en ruine. + + Un temps fut, c’était un rocher... + Vint en son auge un saint d’Irlande, + Et, du roc brut, un fin clocher + Poussa, comme une fleur de lande. + + Et quand il eut fleuri dans l’air, + On vit--abeille familière-- + Une cloche, en robe d’or clair, + Se poser sur la fleur de pierre. + + Longtemps, son magique fredon + Berça la mer et la montagne; + Et jamais cloche de pardon + N’eut douceur pareille en Bretagne. + + Du vieux saint le nom s’est perdu. + L’herbe a poussé sur sa mémoire, + L’herbe d’oubli qu’au Ménez-Du + Paît quelque vache rousse ou noire. + + L’église morte, en s’affaissant, + A repris sa forme de roche; + Mais, au cœur du clocher absent, + Vibre encor l’âme de la cloche. + + Dans le paysage de mer, + Quand, à coups légers elle tinte, + On voit, sous sa robe d’or clair, + S’illuminer l’église éteinte. + + + + +Après Vêpres + + + Quand les belles hymnes latines, + Avec l’encens des encensoirs, + Sur l’aile des voix enfantines + Montent, dans la splendeur des soirs, + + Les vitraux rouges, où flamboie + La braise du soleil couchant, + Éclatent d’une immense joie + Qui vibre et chante avec le chant; + + Et les vierges, têtes baissées + Sur les mystérieux missels, + Sentent s’ouvrir dans leurs pensées + L’infini lointain des grands ciels. + + Triste et souriant, sur leurs âmes, + Se penche le mystique époux, + Le seul Dieu qu’aient aimé les femmes, + Le Dieu pâle, pensif et doux. + + Triste et consolant, il se penche!... + Dans l’ombre qui va grandissant, + On voit sourdre sur sa chair blanche + Un pleur secret, un pleur de sang. + + Et, quand l’église s’est éteinte, + Ses bras cloués restent ouverts + Pour l’ardente et sublime étreinte + Dont il embrasse l’univers. + + + + +Nos morts + +A Gabriel Monod. + + + A quoi bon dire les vivants, + Puisque nous sommes ceux qui meurent? + Oh! la triste chanson des vents!... + Où vont les morts que nos yeux pleurent? + + Nul, en ce voyage qu’ils font, + Ne marche près d’eux côte à côte: + Le sol de la terre est profond, + Et la voûte des cieux est haute! + + Le fossoyeur creuse le trou; + Sur le cercueil la terre tombe. + Le prêtre, dit-on, sait par où + Le mort s’affranchit de la tombe. + + O mes morts, ô mes morts aimés, + Si pourtant vos yeux sous la terre + Devaient toujours rester fermés + Et vos lèvres toujours se taire!... + + Mais non, vous êtes parmi nous, + C’est vous qu’on voit,--âmes fanées,-- + Qu’on voit s’accroupir à genoux + Dans les maisons abandonnées. + + Nous vous nommons de noms divers, + Vous peuplez le temps et l’espace, + Vous êtes l’odeur des foins verts + Et le sanglot du vent qui passe. + + Quand les vivants, hommes de bruit, + Ont clos leurs yeux sur leur journée, + Vous vous levez avec la nuit + Pour quelque tâche interminée. + + La lune, veilleuse des morts, + Au plafond du ciel se balance. + Sous vos chapeaux à larges bords, + Vous peinez, hommes du silence. + + Des passants vous ont reconnus, + Des passants tardifs, à la brune, + Ont vu pleurer sur vos pieds nus + Les larmes blanches de la lune! + + Vous êtes ceux qu’on n’entend pas, + La muette chanson des choses, + Et l’on se prend à parler bas, + Quand vous frôlez les portes closes. + + + + +Rêve + + + Je rêvais qu’après une course, + A genoux, dans un bois profond, + Je me penchais sur une source: + Des étoiles tremblaient au fond. + + J’avais soif, et je voulus boire; + Une aile d’oiseau me frôla; + La source devint toute noire + Et l’oiseau me dit: «Pas cela! + + «Respecte ces ondes sacrées. + Car cette eau qui coule à pleins bords + Est faite des larmes pleurées + Par le regret vivant des morts. + + «N’apprends pas, avant qu’il soit l’heure, + Et que tes jours soient révolus, + Ce que cherche encore et que pleure + L’œil clos de ceux qui ne sont plus. + + «Aime la vie! aime les voiles + Qu’elle tend de la terre aux cieux + Songe qu’en cette eau ces étoiles + Souffrent de n’être plus des yeux.» + + * * * * * + + Je m’éveillai. Les grandes herbes + Bruissaient sous les noisetiers... + Des filles aux hanches superbes + Passaient, graves, dans les sentiers. + + Sous le faix des amours mortelles, + Elles passaient, les reins pliés; + Je me découvris devant elles + Et leur criai: Multipliez!... + + + + +Le chant des nuages + + + Breton, je chante les nuages, + Aventuriers du ciel profond. + Leur mer est la mer sans rivages; + Sans atterrir jamais, ils vont! + + Jadis, mes nomades pensées + Rêvaient de monter à leur bord, + Pour ces divines traversées + Qu’on fait peut-être après la mort. + + A les voir voguer dans l’espace, + On dirait qu’indéfiniment + C’est l’escadre de Dieu qui passe + Tout au large du firmament. + + Ils ont pour fanaux les étoiles. + Le soir descendu, le jour clos, + On entend chanter dans leurs voiles + De mystérieux matelots... + + * * * * * + + Parfois aussi, formes étranges + D’un monde ailé qui toujours fuit, + Ils semblent un chœur de beaux anges + Agenouillés devant la nuit. + + Ils doivent connaître des psaumes + Qui font s’entr’ouvrir à leurs pas + Les Cités d’en haut, les Royaumes + Où nos cœurs aspirent d’en bas. + + Et, comme un temple de silence, + Le ciel s’agrandit dans le soir; + Et la lune au vent se balance + Avec des lenteurs d’encensoir. + + * * * * * + + Cœurs changeants, épris de voyages, + Les Bretons, ce peuple banni, + Se sont faits, comme leurs nuages, + Les pèlerins de l’Infini. + + + + +Le chapelet d’angoisse + + + Quand vient la Passion, de paroisse en paroisse + Des vieilles vont, disant le «chapelet d’angoisse»; + Et l’on entend leurs voix qui clament sur le seuil: + «Jésus est mort, pleurez! C’est la nuit du grand deuil!» + Et les galants, assis dans l’ombre, près des filles, + S’arrêtent d’aiguiser le tranchant des faucilles, + Ne s’inquiètent plus si les trèfles sont mûrs, + Et restent sans parler, les yeux fixés aux murs. + Les Ménez noirs, au loin, dans leurs formes sévères, + Semblent des golgothas hérissés de calvaires. + + Le chapelet s’égrène et, dizain par dizain, + A travers le pays sonne comme un tocsin. + Il fait fondre les cœurs en fontaines de larmes, + Et voici ce qu’il va tintant, ce «glas d’alarmes». + + * * * * * + + «C’est la saison nouvelle, et c’est le printemps bleu, + C’est le printemps humain né de la mort d’un Dieu! + + Nous venons dire qu’il est l’heure, + L’heure où tout chrétien prie et pleure! + + «Au mont des Oliviers un calice descend, + Et le calice est plein d’une liqueur de sang + + Et jusqu’à la dernière goutte, + Jésus a dû la boire toute! + + «Voici, par les sentiers, que montent les soldats + Et que vient, derrière eux, le baiser de Judas. + + Et, dans ce baiser de l’infâme, + Jésus épand toute son âme. + + «Sur le triste Ménez, comme un pauvre animal, + Jésus grimpe, roué de coups qui lui font mal. + + Jésus, humble bête de somme, + Porte à Dieu les péchés de l’homme. + + «Et son faix est si lourd qu’il tombe par trois fois, + Et c’est depuis ce temps qu’il saigne sur les croix. + + La Vierge dit: «C’est joie amère, + O Bretonnes, que d’être mère!»... + + + + +Le temps des Saintes + + + Au temps où les Saintes vivaient, + O ma sœurette, elles avaient + Ton pauvre petit corps plein d’âme; + Et, dans leurs yeux comme en tes yeux, + Rayonnaient d’une double flamme + Toutes les étoiles des cieux. + + En ce temps, leurs larmes divines, + Comme les sources des ravines, + Abreuvaient les cœurs desséchés... + Ces pleurs, qui fécondaient les pierres, + Ces pleurs, qui lavaient les péchés, + Toujours tremblent à tes paupières! + + Et, tant que tes yeux pleureront, + Tant que tes lèvres souriront, + Je croirai que, dans les cieux calmes, + S’ouvre un magique paradis + Où circulent avec des palmes + Les belles Saintes de jadis. + + + + +La Chanson de notre «Reine Anne» + + Pedit ar Santès Anna Vad, + Hac ho pezo zur ho mennad[12]. + + [12] Priez Sainte Anne-la-Bonne, Et sûrement votre vœu sera exaucé. + + + Nous vous avons appelée Anne. + Plus grande, je vous conterai + Combien douce, au pays de Vanne, + Fleurit Anne, la fleur d’Auray. + + Quand vous serez encor plus grande, + En Juillet, au temps du ciel bleu, + Nous vous mènerons par la lande + A la grand’mère du bon Dieu. + + Et vous verrez vers sa filleule + La vieille Sainte Anne venir, + Et sur vous ses doigts fins d’aïeule + Se poseront pour vous bénir. + + Par la vertu d’Anne-la-Bonne, + Vous serez dans votre maison + La fleur d’ajonc, la fleur bretonne, + Qui fleurit en toute saison. + + Si nous dormons alors sous terre, + Où s’appuyèrent nos genoux, + A Sainte-Anne, au pays austère, + Priez en souvenir de nous... + + * * * * * + + Nous vous avons appelée Anne. + Vous avez les yeux fins et beaux, + Comme la reine-paysanne, + Comme la «Duchesse en sabots». + + Comme elle, d’une amour profonde, + Aimez la terre des aïeux! + Il n’en est pas une autre au monde + Plus digne d’enchanter vos yeux. + + La Bretagne, hélas! roule et tangue + Comme un navire avarié! + Priez pour elle, dans la langue + Où pour vous nous avons prié. + + Et, quand vous irez, déjà femme, + Mûre pour les doux abandons, + Avec l’épousé de votre âme, + Le long des chemins de pardons, + + Laissez la fougère embaumée + Vous dire dans les chemins verts: + «Votre mère ici fut aimée; + Votre père ici fit ces vers! + + «Il les fit en parler de France + Mais son cœur fut breton toujours; + Bretonne aussi son espérance; + Bretonnes surtout ses amours!» + + Enfant, Dieu vous donne de vivre + Pure de cœur, grave d’esprit!... + Ce mot, le dernier de ce livre, + C’est votre mère qui l’écrit. + + +FIN + + + + +TABLE + + + AU SEUIL D’UN LIVRE 1 + FANEUSES DE GOËMONS 6 + LA SOURCE ENCHANTÉE 9 + TERRE D’ARMOR 10 + LES ÉPAVES 13 + LA CITÉ DOLENTE 17 + LES MOUETTES 18 + NUIT INSULAIRE 25 + CHANSON DE MARCHE 26 + ENTRE PLOMEUR ET PLOVAN 28 + LA CHANSON DES CHÊNES 30 + EN MAI 33 + LA CHANSON DU VENT DE MER 36 + A PAIMPOL 38 + EXTRAIT D’UN POÈME DE VACANCES 43 + TRÉGUÊR 44 + SAINT-YVES 46 + ÉVOCATIONS 48 + A QUIMPERLÉ 51 + NOËL DE BRETAGNE 58 + LA CHANSON DU VENT QUI VENTE 61 + LA CHANSON DU ROCHER QUI MARCHE 64 + L’AME DES MATELOTS 66 + LE CHANT D’AHÈS 70 + LES HANTISES 71 + EN NOVEMBRE 74 + SÔNE 77 + LA CHANSON DES PÊCHEUSES DE NUIT 79 + LE CHANT DES VIEILLES MAISONS 81 + SUR LE CHEMIN D’EXIL 86 + FRANCÉA RANNOU 88 + LA LÉPREUSE 90 + JEANNE LARVOR 93 + A LA GRAND’MESSE 99 + CHANSON DE BORD 101 + UN MANUSCRIT 103 + TOUT LE LONG DE LA NUIT 109 + SÔNE 111 + CLOCHES DE PAQUES 117 + NUIT D’ÉTOILES 120 + JEANNE LEZVEUR 122 + VŒU 129 + LE LONG DE MA ROUTE 131 + LE CHANT DE MA MÈRE 133 + LES TROUPEAUX DE L’AIR 136 + BERCEUSE D’ARMORIQUE 138 + LA CHANSON DE MA NOURRICE 141 + LA CHANSON DE LA MAL MARIÉE 144 + VAINES ATTENTES 147 + LA CHANSON DE L’AMOUR 151 + EXTRAIT D’UN VIEUX LIVRE 153 + LES YEUX DE MA MIE 156 + IN MEMORIAM LIBRI 158 + CHANT DE MER 160 + LES CONTEUSES 162 + LE MIROIR ÉPAVE 163 + JEAN L’ARC’HANTEC 164 + CIMETIÈRE INTIME 169 + LA CHANSON DES VIEUX LITS 171 + LA CHANSON DE LA LÉGENDE 173 + A LA SORTIE DE L’ÉCOLE 180 + BALLADE 182 + DANS LA GRAND’HUNE 186 + SÔNE 188 + CHANSON BLANCHE 191 + RUMENGOL 193 + CHAUME D’ISLANDAIS 197 + SYMBOLE 199 + APRÈS VÊPRES 201 + NOS MORTS 203 + RÊVE 206 + LE CHANT DES NUAGES 208 + LE CHAPELET D’ANGOISSE 211 + LE TEMPS DES SAINTES 214 + LA CHANSON DE NOTRE «REINE ANNE» 216 + + +1802-06.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P12-06. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77273 *** |
