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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77273 ***
+
+
+
+
+
+ ANATOLE LE BRAZ
+
+ La Chanson
+ de la Bretagne
+
+
+ PARIS
+ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+
+
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Format in-18.
+
+ AU PAYS DES PARDONS 1 vol.
+ LA CHANSON DE LA BRETAGNE 1 --
+ LE GARDIEN DU FEU 1 --
+ PAQUES D’ISLANDE 1 --
+ LE SANG DE LA SIRÈNE 1 --
+ LA TERRE DU PASSÉ 1 --
+ LE THÉATRE CELTIQUE 1 --
+
+
+1802-06.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P12-06.
+
+
+
+
+ A MON PÈRE,
+ Cette Chanson du pays est dédiée
+ par son fils reconnaissant et respectueux.
+
+
+
+
+Au seuil d’un livre
+
+ ’N hano ann Tad, ar Mab hac ar Spered-Zantel,
+ Homan’zo’r ganaouenn zavet en Breiz-Izel!
+ Zavet gant eur paour-kèz, en Ar-goat, en Ar-vor;
+ Kanet anez-hi, pewienn, hac ho pezo digor[1]!
+
+ [1] Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Celle-ci est une
+ chanson _levée_ en Basse-Bretagne, _Levée_ par un humble, au pays
+ des Bois, au pays de la Mer; Chantez-la, mendiants, et les portes
+ s’ouvriront devant vous.
+
+
+I
+
+ J’ai laissé l’âme bretonne
+ Chanter en moi son doux chant;
+ Il est vieux et monotone,
+ Il n’en est que plus touchant.
+
+ C’est la chanson de nourrice
+ Dont enfant je fus bercé;
+ Humblement consolatrice,
+ Elle enchanta mon passé.
+
+ Si je pouvais la redire
+ Aussi bien que je la sais,
+ On l’entendrait, sans sourire,
+ Même au grand pays français.
+
+ Les pasteurs dans la montagne,
+ Les fileuses dans l’_armor_,
+ Sont presque seuls en Bretagne
+ A la fredonner encor.
+
+ Elle est douce sur les lèvres
+ Des fileuses de lin clair,
+ Ou quand les gardeurs de chèvres
+ Sur les monts en sifflent l’air.
+
+ Mais que vaudra-t-il, ce psaume
+ Du vieux peuple primitif,
+ Sans la hutte au toit de chaume,
+ Sans la mer au cœur plaintif?
+
+ Hélas! j’ai peur qu’on en rie,
+ Et j’en serais désolé!
+ C’est le chant de la patrie
+ Chanté par un exilé.
+
+
+II
+
+ Quand, des brumes de l’Irlande
+ Au ciel gris de Breiz-Izel,
+ S’en vinrent, par la mer grande,
+ Sainte Jeune et Saint Envel,
+
+ L’un à gauche, l’autre à droite.
+ Remontèrent, séparés,
+ Le cours d’une eau qui miroite
+ Aux flancs roux des Monts d’Arez.
+
+ Sur deux pentes opposées
+ Chacun d’eux fit sa maison...
+ L’eau vive entre leurs pensées
+ Roulait sa claire chanson.
+
+ Là, vécurent dans le jeûne,
+ Afin de gagner le ciel,
+ Le frère de Sainte Jeune
+ Et la sœur de Saint Envel.
+
+ Quand tous les bruits de la terre
+ S’étaient fondus dans le soir,
+ Avec des voix de mystère
+ Ils se parlaient, sans se voir;
+
+ Et le ruisseau des prairies
+ Mêlait son chant fraternel,
+ En ces nobles causeries,
+ Aux voix de Jeune et d’Envel.
+
+ Mais lorsque Jeune, mourante,
+ Ne put parler que tout bas,
+ Envel dit à l’eau courante:
+ «Ruisselet, ne chante pas!»
+
+ L’eau soudain se fit muette.
+ Depuis ce temps elle court,
+ D’un vol furtif de chouette,
+ Dans la nuit du vallon sourd.
+
+
+III
+
+ Comme Jeune, la Bretagne
+ Va dans la mort s’assoupir;
+ Sur la côte ou la montagne,
+ Son chant n’est plus qu’un soupir.
+
+ Pour l’entendre, j’ai fait taire
+ Toute voix qui vient d’ailleurs;
+ Et, dans mon cœur solitaire,
+ Se sont tus jusqu’à mes pleurs.
+
+ On dit qu’en visions brèves,
+ Devant les yeux clos déjà,
+ Surgissent plus grands les rêves
+ Qu’aux jours vivants on songea.
+
+ Or, je viens chanter aux portes
+ Les derniers rêves cueillis
+ Sur les lèvres presque mortes
+ Du plus aimé des pays.
+
+
+
+
+Faneuses de goëmons
+
+
+ J’ai vécu, tout enfant, parmi les filles frustes,
+ Les vierges de la mer, sauvages et robustes,
+ Les faneuses de goëmons,
+ Qui, du matin au soir, le long de la Presqu’île,
+ Promènent leur chair blonde, indolente et tranquille,
+ Avec le vent du large en leurs larges poumons.
+
+ Je les aimais. J’aimais leurs sereines allures
+ Et leurs broussailles d’or, leurs fauves chevelures
+ Que saupoudre le sol amer,
+ J’aimais leurs yeux pareils aux flaques d’eau des grèves,
+ Où l’on voit onduler des ombres de grands rêves...
+ Le regard s’ennoblit à contempler la mer.
+
+ Sous la jupe en lambeaux, leur corps de patriciennes
+ A la chaste impudeur des races très anciennes
+ Que vêt leur grave nudité;
+ Elles n’ont jamais eu de toit qui les abrite;
+ Les gabelous leur ont cédé quelque guérite,
+ Logis de goëlands, des tempêtes hanté!
+
+ Sur des tas de varechs, elles y dorment, belles;
+ Et les guérites ont comme un air de chapelles.
+ Au haut des caps sombres et nus.
+ Des marins ennuyés y montent, solitaires.
+ On pense à je ne sais quels étranges mystères
+ Célébrés en l’honneur de grands Dieux inconnus.
+
+ Quand se lèvent des jours les aurores sanglantes,
+ Leurs yeux cernés, au loin, suivent les barques lentes,
+ Sans regret comme sans espoir;
+ Silencieusement, en longue théorie,
+ Elles fanent la grève ainsi qu’une prairie.
+ Retournant le foin roux avec le trident noir.
+
+ Mais, aux heures de sieste, ardentes amazones,
+ Elles plongent leurs poings dans les crinières jaunes
+ Des rocs bruns, monstres de granit.
+ Et, sur le dos géant de ces fauves montures,
+ Vont assouvir leur soif de vastes aventures
+ Par delà le grand cercle où l’Océan finit.
+
+ Et c’est pourquoi, le soir, aux premières étoiles,
+ Quand rentrent les pêcheurs et que sèchent les voiles,
+ Lourdes, au long du fin galet,
+ On les voit rire avec mépris, ces orgueilleuses,
+ Qui savent le chemin des eaux miraculeuses
+ Et draguent l’infini d’un seul coup de filet.
+
+ Ma solitaire enfance erra parmi ces filles;
+ Sur leurs genoux, drapés de superbes guenilles,
+ Elles me bercèrent souvent;
+ J’entends toujours les chants qu’elles chantaient aux plages,
+ Et mon âme est pareille à ces grands coquillages
+ Où la plainte des mers s’éveille au moindre vent.
+
+
+
+
+La source enchantée
+
+A Madame Collier.
+
+
+ J’errais dans la montagne un jour de chaleur grande.
+ Une source s’offrit, claire, parmi des houx.
+ Comme les chevaliers dont parle la légende
+ Pour boire dans ma main je me mis à genoux.
+
+ Quelqu’une qui paissait un troupeau dans la lande
+ Me cria, mais hélas! trop tard: «Malheur à vous!»
+ J’avais bu, sans savoir, l’eau de Brocéliande.
+ Ma lèvre en a gardé l’impérissable goût.
+
+ Et je vais, depuis lors, indifférent aux choses
+ Qui font les hommes gais ou qui les font moroses.
+ La source fée en moi luit sous les arbres verts;
+
+ Je suis le prisonnier de son eau diaphane,
+ Et je ne sais plus rien de l’immense univers
+ Que le reflet changeant des yeux de Viviane.
+
+
+
+
+Terre d’Armor
+
+
+ C’est une terre en pierre, et qui tombe en ruine;
+ C’est le cadavre épars d’un pays effondré.
+ Un fantôme de ciel erre, dans la bruine,
+ En quête d’un soleil qui s’est évaporé.
+
+ Les rochers même, au bord des mers tristes, se meurent
+ D’un mal mystérieux, nostalgique et fatal.
+ Et la lumière grise a dans ses yeux qui pleurent
+ Le regard immolé d’une sœur d’hôpital.
+
+ Des brumes, des linceuls moisis, de longs suaires
+ Traînent leur deuil sinistre au flanc des vallons bas;
+ Et là-haut, les Ménez semblent des ossuaires,
+ De grands cairns entassés sur d’immenses trépas.
+
+ Plus haut encor, les bras ouverts dans les ténèbres,
+ Comme de grands oiseaux cloués en plein essor,
+ Les christs miment dans l’air, de leurs gestes funèbres,
+ La désolation de la terre d’Armor.
+
+ * * * * *
+
+ Mais voici. Le printemps a rajeuni le monde,
+ Et le pays croulant, soudain ressuscité,
+ S’éveille entre les bras de la lumière blonde,
+ Et l’hymne de la vie en son cœur a chanté!
+
+ La mer est toute neuve et comme adolescente,
+ Et, rassemblant ses flots d’un geste harmonieux
+ Elle se lève et marche en sa grâce puissante,
+ Et le ciel est plus beau, reflété dans ses yeux.
+
+ Des appels sont venus de la patrie antique.
+ Les rochers qui jadis furent bardes et roi,
+ Au souffle évocateur du renouveau celtique,
+ Sentent vibrer en eux les harpes d’autrefois.
+
+ Les brumes qui stagnaient, mornes, au ras des plaines,
+ Se gonflent dans l’espace en chatoyants tissus,
+ Voiles aériens d’un chœur de Madeleines
+ Qui viennent, dans l’azur, de voir monter Jésus.
+
+ Et, sur la proue en fleurs d’un vaisseau de nuages,
+ S’avance l’astre-dieu, le soleil aux doigts d’or;
+ Et la jeune saison suspend ses clairs feuillages
+ Au front rasséréné de la Terre d’Armor.
+
+
+
+
+Les épaves
+
+A Émile Combe.
+
+
+ Dans l’âpre souffle des hivers,
+ Pareilles à des noyés hâves,
+ Voici venir du fond des mers
+ Les tristes, les vieilles épaves...
+
+ Et c’étaient jadis des vaisseaux,
+ Des vaisseaux bruns aux blanches voiles,
+ Que berçait l’infini des eaux
+ Avec la chanson des étoiles;
+
+ C’étaient des bricks aux mâts hautains,
+ Aux flancs rebondis, comme l’Arche,
+ Et qui semblaient, dans les lointains,
+ Un peuple de clochers en marche!
+
+ L’Océan vaste, avec lenteur,
+ Les promenait sur son épaule
+ Des soleils lourds de l’équateur
+ Aux frissonnantes nuits du pôle;
+
+ Et le soir, les marins assis,
+ Balancés dans les vergues noires,
+ Se racontaient de longs récits,
+ Vieux refrains et vieilles histoires;
+
+ Et les mousses, rudes enfants,
+ Dans leur sommeil plein de chimères,
+ Rêvaient des retours triomphants
+ Vers le Pays, où sont les Mères...
+
+ Il est là-bas, le pays vert,
+ Au bord des galets, dans la brume...
+ Ils reviendront... Le seuil ouvert
+ A l’air d’attendre, et l’âtre fume.
+
+ Ils reviendront... Ils ont écrit,
+ Ceux du moins qui savent écrire;
+ Ils reviendront... La mer sourit
+ De son mystérieux sourire.
+
+ Il passe des nuits et des jours,
+ Jours inquiets! Nuits oppressées!
+ «Ils reviendront...» chante toujours
+ L’espérance des fiancées...
+
+ Mais les mères aux cœurs tremblants,
+ Déjà prises de peurs amères,
+ Allument de longs cierges blancs
+ Aux pieds de la Mère des Mères...
+
+ Et c’est pitié, pitié de voir
+ Comme leurs yeux fixent la flamme!
+ Quand elle hésite, c’est l’espoir
+ Qui vacille aussi dans leur âme.
+
+ Hélas! ils se sont tous éteints,
+ Les cierges blancs, dans la chapelle;
+ Et tous morts, les absents lointains
+ N’entendent plus qu’on les rappelle.
+
+ La mer qui les a tant bercés,
+ La mer, leur nourrice farouche,
+ Les a gardés pour fiancés
+ Et les a couchés dans sa couche.
+
+ Et maintenant, silencieux,
+ Ils dorment dans la couche verte;
+ Les flots leur ont fermé les yeux,
+ Le sable emplit leur bouche ouverte...
+
+ Ne questionnez pas le flux,
+ N’interrogez pas les marées,
+ Mères; ils ne frapperont plus
+ A vos lucarnes éclairées...
+
+ Seules passent dans les hivers,
+ Pareilles à des noyés hâves,
+ En troupeaux noirs, d’algues couverts,
+ Les tristes, les vieilles épaves.
+
+
+
+
+La cité dolente
+
+
+ Occismor ou Ker-Is, Lexobie ou Tolente,
+ Les Bretons ont dans l’âme une Cité dolente,
+ Un cadavre de ville où, vivantes encor,
+ A des clochers détruits tintent des cloches d’or.
+
+ Là, c’est toujours soleil, et toujours c’est dimanche.
+ Dans l’église, officie un prêtre à barbe blanche,
+ Et l’on entend bruire en ses cheveux flottants
+ Des souffles émanés de plus loin que les temps.
+
+ Tout un peuple muet, immobile et funèbre,
+ Suit d’un cœur obstiné la messe qu’on célèbre,
+ Attend, pour se lever, que l’office ait pris fin,
+ Et toujours attendra, dût-il attendre en vain.
+
+
+
+
+Les mouettes
+
+A Madame Edmée Bénac.
+
+
+ L’eau brumeuse de la rivière
+ S’éveille dans le matin clair.
+ Du fond calme de l’estuaire
+ Voici monter, monter la mer.
+
+ Elle entre au cœur de la vallée
+ Comme un brusque jet de sang fort,
+ Et sa rude haleine salée
+ Ressuscite le pays mort;
+
+ Et la vieille ville assoupie,
+ Tréguier, Pontrieux ou Quimper
+ Tressaille, comme si la vie
+ Montait en elle avec la mer;
+
+ Et les barques, dont les mâts penchent
+ Si tristes, au pied des remparts.
+ Sentent soudain vibrer leurs planches
+ Comme à l’appel des grands départs...
+
+ * * * * *
+
+ Voici monter la mer sereine,
+ Source de vie et de santé!...
+ La voix douce d’une Sirène
+ Très loin, vers le large, a chanté.
+
+ Et, l’aile ouverte toute grande,
+ Pareils à des Esprits des eaux,
+ Voici, là-bas, venir en bande
+ Des oiseaux blancs, de clairs oiseaux.
+
+ Porteurs d’on ne sait quels messages,
+ Ils arrivent au premier flux...
+ Mouettes, colombes des plages,
+ Lumières volantes, salut!
+
+ Les vieux marins, dont l’œil s’allume
+ Sitôt que passe votre cri,
+ Content qu’en un flocon d’écume
+ Votre corps souple fut pétri.
+
+ Et, s’il faut en croire leurs femmes,
+ Les Morganes, vierges des mers,
+ Ont mis en vous, avec leur âme,
+ L’enchantement de leurs yeux pers.
+
+ C’est pourquoi, le long des rivières,
+ Vous allez, au rythme du flot,
+ Et tournez autour des chaumières,
+ A l’heure où s’ouvrent les lits clos;
+
+ C’est pourquoi, dans les vieilles villes,
+ Entre les quais abandonnés,
+ On vous voit, sur l’onde immobile,
+ Tourbillonner, tourbillonner.
+
+ Vous venez chanter les espaces
+ A l’homme incliné vers le sol;
+ Vous venez, à nos âmes lasses,
+ Montrer le chemin des grands vols.
+
+ Et, jetant là nos vaines charges,
+ Espoirs tristes et vœux dolents,
+ Nous n’aspirons plus, vers le large,
+ Qu’à suivre les pèlerins blancs.
+
+ * * * * *
+
+ Mouettes, mouettes des grèves,
+ Que de fois, aux jours enfantins.
+ Je vous ai dit: «Prenez mes rêves,
+ Malades du mal des lointains!»
+
+ C’était dans un vieux port des terres,
+ Silencieux comme un étang.
+ Un rare lougre solitaire
+ S’y hasardait tous les cent ans.
+
+ Un clocher, les toits d’un village
+ Dans un décor de lande en fleurs...
+ Pour tout bruit, le long du halage,
+ Le han! cadencé des haleurs.
+
+ Corde au cou,--tels, aux temps barbares,
+ Des cortèges de prisonniers,--
+ Ils geignaient, tirant leurs gabarres,
+ Leurs lourds bateaux goëmonniers.
+
+ Les femmes, du seuil des demeures,
+ Guettaient, muettes, leur retour...
+ Oh! la morne plainte des heures
+ Dans la paix grise du vieux bourg!
+
+ Et c’est pourtant le paysage
+ Qui m’est, entre tous, resté cher.
+ J’ai, depuis, vu d’autres rivages...
+ Mais, de là, j’ai conquis la mer!
+
+ * * * * *
+
+ De là, mes jeunes rêveries
+ Sur vos ailes ont pris l’essor,
+ O colombes des mers fleuries,
+ O porteuses du rameau d’or!
+
+ Les beaux voyages chimériques
+ Que j’ai faits, couché sur le dos,
+ Vers d’éclatantes Amériques,
+ De merveilleux Eldorados!
+
+ Vous étiez mes blanches montures,
+ Mouettes, vous souvenez-vous?
+ Par les chemins de l’aventure
+ Nous allions!... Le ciel était doux;
+
+ Le mirage enchanté des choses
+ Déroulait ses tableaux changeants.
+ Nous allions!... Et vos pattes roses
+ Ramaient sous vos ailes d’argent!
+
+ Comme de fines caravelles,
+ Vous voguiez, et je respirais
+ Un parfum de terres nouvelles
+ Venu d’invisibles forêts.
+
+ Les cités où nous abordâmes
+ Sont, hélas! au pays d’oubli.
+ L’homme en vieillissant change d’âme
+ O mouettes, et j’ai vieilli.
+
+ Pourtant, au fond de mes pensées.
+ Souvent je vois encor, je vois
+ Onduler l’image effacée
+ Des Atlantides d’autrefois.
+
+ Vais-je revivre à votre approche
+ Les grands songes rêvés jadis?
+ Écoutez! On entend des cloches...
+ Hélas! Ce sont les cloches d’Is!
+
+
+
+
+Nuit insulaire
+
+A François Gélard.
+
+
+ Dans la ruelle étroite au point qu’un seul passant
+ Suffit à l’obstruer presque toute, je croise
+ Un de ces homardiers qui viennent de l’Iroise
+ Vendre aux marchés de Sein la pêche d’Ouessant.
+
+ Et voici qu’un volet de lucarne, en grinçant,
+ S’ouvre dans un vieux mur coiffé de vieille ardoise.
+ Une fille est là-haut qui se penche, sournoise;
+ Et l’homme fait un signe, et la fille descend.
+
+ Silencieuse, elle a noué sa cape brune
+ Sur son cou pâle et fin comme un croissant de lune.
+ Le gars, d’une voix sourde, a dit: «Vogue le sort!»
+
+ Je les ai vus glisser furtifs dans l’ombre épaisse
+ La fille avait l’air fixe et dur d’une prêtresse,
+ L’homme allait à l’amour comme on marche à la mort.
+
+
+
+
+Chanson de marche
+
+
+ C’est l’Orient, la fauve Asie!
+ Les premiers Celtes, ennuyés,
+ Ont cousu, ce soir, à leurs pieds
+ Les ailes de la fantaisie.
+
+ Déjà le peuple débordant,
+ Toujours à l’étroit dans le monde,
+ Déjà la race vagabonde
+ S’achemine vers l’Occident.
+
+ Déjà la tribu se déroule
+ Et par la terre elle s’épand;
+ Elle ondule comme un serpent,
+ Elle s’enfle comme une houle.
+
+ En tête, les flûtes en buis
+ Murmurent des chansons apprises
+ De la lèvre douce des brises,
+ Dans le silence noir des nuits...
+
+ Chanson des marches primitives,
+ Est-ce toi que nous entendons
+ Siffler, dans les âtres bretons,
+ Par les lutins aux voix plaintives?
+
+
+
+
+Entre Plomeur et Plovan
+
+A Auguste Dupouy.
+
+
+ Les âpres Bigoudenn aux formes d’Androgynes
+ Ont dans leurs yeux, figés comme l’eau des étangs,
+ L’inquiétante nuit des longues origines,
+ Le mystère qui dort au fond lointain des temps.
+
+ Frustes, l’air incomplet des idoles barbares,
+ Dans leurs vêtements lourds qui tombent à plis morts,
+ Le long du pays maigre et des côtes avares,
+ Rôdent les Bigoudenn, les filles aux grands corps.
+
+ A leurs corsages plats ont fleuri des fleurs jaunes,
+ Des mousses de menhirs, des lichens aux tons roux;
+ Et leurs yeux sans regard, leurs yeux fixes d’icônes,
+ Naïvement cruels sont servilement doux.
+
+ Brûleuses de varechs et pilleuses d’épaves,
+ Leur rêve paît au loin la grise immensité.
+ Et leur troupeau, vautré dans les horizons graves,
+ Sur le grand pays morne a l’air d’être sculpté.
+
+
+
+
+La chanson des chênes
+
+
+ Chantez aux enfants la chanson des chênes!
+
+ Nous avons poussé, les beaux arbres verts,
+ Libres au soleil, dans les forêts franches.
+ Une âpre santé fleurit dans nos branches;
+ Nous buvons à même aux cieux grands ouverts
+ Le sang de nos veines.
+
+ Chantez aux enfants la chanson des chênes!
+
+ Nous avons saigné par bien des endroits,
+ Quand les vents jaloux nous livraient bataille;
+ Mais ils n’ont pas pu courber notre taille;
+ Nos cœurs sont intacts, nos fronts restent droits,
+ Nos cimes, hautaines.
+
+ Chantez aux enfants la chanson des chênes!
+
+ Nous sommes debout; les vents ont passé.
+ Le courroux des vents ne dure qu’une heure,
+ La force du chêne à jamais demeure...
+ Nous avons grandi, nous avons poussé,
+ Sans peurs et sans haines.
+
+ Chantez aux enfants la chanson des chênes!
+
+ Nous avons souffert, nous avons aimé...
+ O nature immense au multiple ventre,
+ Mère dont tout sort, mère en qui tout rentre,
+ Dans ton vaste sein nous avons semé
+ Les robustes graines.
+
+ Chantez aux enfants la chanson des chênes!
+
+ Nous avons vieilli, les beaux arbres noirs,
+ Que les blancs hivers ont vêtus de givre;
+ Contents de mourir, mais non las de vivre,
+ De l’auguste paix qui remplit les soirs
+ Nos âmes sont pleines.
+
+ Chantez aux enfants la chanson des chênes!
+
+
+
+
+En mai
+
+
+ Des cloches ont tinté dans le calme du soir...
+ O mon pays, pays d’Armor, si doux à voir,
+ Terre en qui l’on sent vivre une âme presque humaine.
+ Quel est ce souvenir qui vers toi me ramène?
+ On dirait qu’un ami me conduit par la main,
+ Et je vais... Des ajoncs verdissent le chemin;
+ L’air s’emplit de l’odeur des aubépines blanches;
+ Les larmes de la nuit tremblent au bout des branches;
+ C’est signe que l’on pense à moi, des pleurs aux yeux.
+ Et, d’être ainsi pleuré, mon exil est joyeux.
+
+ Chez nous, le mois de Mai, c’est le mois de Marie,
+ La cloche tinte... On aime ailleurs; chez nous on prie...
+ Les autels sont parés; à genoux, paysans!
+ Et, dans l’église en fleurs, monte un parfum d’encens;
+ Des papillons d’été volent autour des cierges.
+ Comme les chants sont beaux sur la lèvre des vierges!
+ Elles disent: Salut, Étoile de la mer!
+ Et les pêcheurs, brûlés par l’âpre vent d’hiver,
+ Tout frissonnants encor des longues nuits d’Islande,
+ S’inclinent, à côté des pâtres de la lande
+ Qui, le rosaire aux doigts et le front sur l’épieu,
+ Dans leur silence grave ont l’air d’écouter Dieu.
+
+ O laboureurs de flots, ô laboureurs de terre,
+ Ce Dieu qui parle en vous, c’est l’âme héréditaire
+ Dont le souffle vivace et le frisson vainqueur
+ Du cœur des Celtes morts vous passent dans le cœur.
+ Et, tandis qu’en son vol le virginal cantique
+ Emporte vos _Ave_ vers la Stella mystique,
+ Une autre étoile en vous scintille, et sa clarté
+ Fait de votre âme douce un firmament d’été.
+ Lampe de l’Idéal, pâle et triste lumière
+ Que notre vieille race alluma la première,
+ Qu’elle abrita--tremblante encore--de sa main
+ Et suspendit dans l’ombre au fond du cœur humain!
+
+ L’humble étoile, en ces jours de détresse où nous sommes,
+ Va, dit-on, se mourant de l’abandon des hommes.
+ Une bouche mauvaise a sur elle soufflé!
+ La lampe d’or n’est plus qu’un vieux vase fêlé
+ D’où l’huile sainte filtre, et fuit, et s’épand toute...
+ Ah! vous, du moins, gardez qu’il n’en tombe une goutte;
+ Entretenez la flamme avec un soin jaloux:
+ L’heure est proche où la terre aura besoin de vous.
+ Veillez que toujours brille et jamais ne se voile
+ L’astre aimé des aïeux, la pâle et douce étoile!
+
+ Les temps sont annoncés. On reconstruit le ciel.
+ Quand passeront les voix des chanteurs de Noël,
+ Soyez prêts! Vous verrez, par la lande et la grève
+ Les pèlerins nouveaux monter vers l’ancien rêve,
+ Et, comme au temps d’Arzur, rallumer à tâtons
+ Le divin flambeau d’âme au foyer des Bretons.
+
+
+
+
+La chanson du vent de mer
+
+
+ O vent de mer, ô roi des vents,
+ Toi qui fais, quand tu te déchaînes,
+ Crier l’angoisse des vivants
+ Dans le vaste sanglot des chênes,
+
+ Souffle, souffle, grand souffle amer,
+ O roi des vents, ô vent de mer!
+
+
+ O vent de mer, ô roi des vents,
+ De nos âmes et de nos portes
+ Chasse les rêves décevants,
+ Avec le tas des feuilles mortes.
+
+ Souffle, souffle, grand souffle amer,
+ O roi des vents, ô vent de mer!
+
+
+ O vent de mer, ô roi des vents,
+ Fais-nous planer dans ton domaine,
+ Sur l’infini des flots mouvants,
+ Plus haut que l’espérance humaine!
+
+ Souffle, souffle, grand souffle amer,
+ O roi des vents, ô vent de mer!
+
+
+ O vent de mer, ô roi des vents,
+ On dit que c’est Dieu, quand tu passes,
+ Qui parle aux âmes des fervents,
+ Dans l’immensité des espaces!
+
+ Souffle, souffle, grand souffle amer,
+ O roi des vents, ô vent de mer!
+
+
+ O vent de mer, ô roi des vents,
+ Prends notre rêve, et, sur ton aile,
+ Qu’il monte aux éternels Levants
+ Ou tombe à la nuit éternelle!
+
+ Souffle à jamais, grand souffle amer,
+ O roi des vents, ô vent de mer!
+
+
+
+
+A Paimpol
+
+ Ma vijé bolonté Doué,
+ Vije aman’nn Douar-Newè[2]!
+ Eham tira tra la la laire
+ Eham tira tra la la la.
+
+ (Chanson paimpolaise.)
+
+ [2] Si c’était la volonté de Dieu, Que fût ici la Terre-Neuve...
+
+A François Perrot, capitaine islandais.
+
+
+ Fleurs de soleil et de jeunesse,
+ Blanche leur coiffe et blanc leur col,
+ Voici venir de la grand’messe
+ Les belles filles de Paimpol.
+
+ Elles viennent, lentes, par couples,
+ Et dans leurs mains sont des psautiers...
+ Mais ce sont chattes aux reins souples
+ Que ces filles de flibustiers.
+
+ Ce soir, sous les libres Allées,
+ Les enlaçant d’un bras nerveux,
+ De grands gars aux lèvres salées
+ Les baiseront dans les cheveux;
+
+ Cependant que les eaux muettes,
+ Dans le bassin, au long des quais,
+ Balanceront vos silhouettes,
+ O navires des «Islandais»...
+
+ * * * * *
+
+ Quand la chanson doit être brève,
+ C’est le moins qu’on la chante fort!
+ Ils épuisent d’un coup leur rêve,
+ Ceux qui vivent avec la mort.
+
+ Pour boire leur paie aux auberges,
+ Pour songer leur songe d’amour,
+ Les gars d’Islande aux barbes vierges,
+ Les hommes enfants n’ont qu’un jour.
+
+ Eham tira! tra la la laire!
+ Laisse venter, ma belle est là!
+ Laisse venter le vent polaire...
+ Eham tira, tra la la la!...
+
+ La chanson grave se déroule
+ De Porz-Evenn à Plourivo.
+ Vente le vent! Le cidre coule;
+ C’est la sève du temps nouveau.
+
+ La mer de cidre, la mer blonde,
+ Ohé! Qu’on la vide à pleins bols!
+ Après nous, c’est la fin du monde!...
+ Et la nuit descend sur Paimpol;
+
+ Sur les mâtures élancées
+ La nuit ondule comme un dais;
+ Et les filles dorment, bercées,
+ Sur le poitrail des Islandais.
+
+ * * * * *
+
+ _Ave maris Stella_... Mer grande,
+ Mer brumeuse de février!
+ Pour le départ des gars d’Islande,
+ Les prêtres sont venus prier.
+
+ La croix d’argent dans l’air se dresse...
+ Et le Christ, les bras étendus
+ Dans un long geste de détresse,
+ Bénit d’avance les «perdus».
+
+ Comme une forêt de squelettes,
+ Les mâts entrechoquent leurs os...
+ C’est le départ des goëlettes
+ Pour le cimetière des eaux.
+
+ La voile s’ouvre comme une aile;
+ Elle plane, elle court, là-bas,
+ Peut-être à l’Islande éternelle
+ D’où l’Islandais ne revient pas.
+
+ Les mouchoirs blancs sur les falaises
+ Voudraient aussi, prenant leur vol,
+ Voudraient porter les Paimpolaises
+ Où s’en vont les gars de Paimpol.
+
+ Mouchoirs blancs, ô vous qu’on agite
+ Dans le mystère des adieux,
+ Petits mouchoirs, les morts vont vite...
+ Restez, pour essuyer les yeux!
+
+
+
+
+Extrait d’un poème de vacances
+
+(ÉCRIT PAR UN CLERC LETTRÉ)
+
+
+ Pour me conduire aux champs, Yvonne m’accompagne.
+ Lourde, sous les grands blés, s’alanguit la campagne,
+ Nous suivons un chemin d’eau courante, un ruisseau.
+ La fillette sautille avec des bonds d’oiseau,
+ Et crie en sautillant: «Gare! la pierre bouge!»
+ Moi, je regarde aller la fille en jupon rouge,
+ Sous les saules qui font sur nous un dôme obscur;
+ Je regarde courir ses pieds de marbre pur,
+ Des gouttes de soleil ruissellent sur sa joue,
+ Et je songe à tes vers, ô Celte de Mantoue!
+
+
+
+
+Tréguêr
+
+
+ Un cloître de silence, un hôpital des âmes,
+ Et de grises maisons de nobles,--c’est Tréguêr...
+ Nul bruit, que les sabots claquants des vieilles femmes,
+ Et l’oraison du vent qui monte avec la mer.
+
+ Telles que des surplis de prêtres, les nuées
+ Blanchissent, dans un ciel dormant comme un lavoir.
+ Le long des quais déserts, des barques échouées,
+ Dévotieuses, font leur prière du soir.
+
+ Un douanier, de garde au bord de l’eau, sifflote
+ Un air mélancolique, une chanson d’ennui;
+ Et, comme émue à cet appel, l’âme vieillote,
+ L’âme des temps fanés s’éveille autour de lui.
+
+ Et l’humble gabelou, sentinelle des grèves,
+ D’un mal délicieux se sent le cœur troublé;
+ Il a vu se lever le vol des anciens rêves,
+ Et leur aile subtile en passant l’a frôlé.
+
+ C’est ici le pays des choses de mystère,
+ Des jardins emmurés et comme ensevelis,
+ Où fleurit sans soleil la pâleur solitaire
+ Des nonnes au front doux, blanches comme des lis.
+
+ Ici se songe encor le songe des vieux âges;
+ Une piété grave embaume l’air du soir.
+ La paix galiléenne est sur les paysages,
+ Et tout l’horizon fume ainsi qu’un encensoir.
+
+ Dans l’ombre, sur la place, autour de la piscine,
+ Des femmes sont debout qui causent à mi-voix.
+ Et l’on s’attend à voir paraître une voisine
+ Pour annoncer qu’un Dieu vient de mourir en croix.
+
+
+
+
+Saint Yves
+
+
+ Quand les vents, les vents haïs
+ Hurlent dans les nuits plaintives,
+ Les femmes de mon pays
+ Vont par bandes à Saint-Yves!
+
+ Elles s’en vont, le front ceint
+ De la cape grise ou noire,
+ Déposer aux pieds du saint
+ Leur obole et leur histoire.
+
+ Et l’obole est un vieux sou,
+ Durement gagné la veille
+ A la pêche, Dieu sait où!
+ L’histoire est encor plus vieille.
+
+ Toujours le récit amer
+ De gens, partis dès l’aurore
+ A la mer, et que la mer
+ N’a pas ramenés encore.
+
+ --«Bon saint Yves, rends-nous-les!
+ Nous te promettons, messire,
+ De dire vingt chapelets
+ Devant vingt cierges de cire.»
+
+ Et le saint, pliant son cou,
+ Penchant son grand corps de pierre,
+ En ramassant le vieux sou
+ Ramasse aussi la prière.
+
+ --«Femmes, chez vous retournez,
+ Car vos hommes sont dans l’aire
+ Qui bercent vos dernier-nés
+ Au chant de la mer polaire.»
+
+
+
+
+Évocations
+
+En souvenir du Port-Blanc.
+
+
+ Penché sur tes yeux gris à la clarté changeante,
+ Je vois un pays grave, un pensif horizon,
+ Des quais, au bord de l’eau qu’un clair de lune argente,
+ Et, dans un bourg antique, une jeune maison.
+
+ La jeune maison blanche, aux fenêtres ouvertes,
+ Tournait le dos au monde et regardait la mer.
+ Des barques s’endormaient sous leurs voiles inertes,
+ Et les vents fatigués s’assoupissaient dans l’air.
+
+ Tes yeux évocateurs ont des clartés subtiles.
+ Les roses du matin ont refleuri les cieux.
+ Comme aux jours du Port-Blanc, le groupe des Sept-Iles
+ S’est mis à défiler dans le fond de tes yeux.
+
+ Elles nageaient ainsi, les îles enchantées,
+ Dans une lueur blonde au-dessus des flots pers,
+ Et, le soir, descendaient, par l’abîme tentées,
+ L’escalier d’or qui mène à l’au-delà des mers.
+
+ Dans tes yeux assombris, je vois une nuit douce,
+ L’ajonc mouillé l’embaume, et le goëmon roux...
+ Une fontaine en pleurs sanglote dans la mousse;
+ Entendre sangloter les fontaines est doux.
+
+ C’était un chemin creux ombragé de grands frênes,
+ C’était le pays noir, les landes, les hauteurs;
+ Dans le silence ému des larges nuits sereines,
+ Se répondaient au loin les appels des pasteurs.
+
+ J’assiste dans tes yeux au lever des étoiles;
+ D’un mystérieux pas on les entend marcher;
+ C’est un bruit souple et lent de robes et de voiles...
+ Peut-être, au bord du ciel, un dieu va se pencher!
+
+ Nos lèvres savouraient la paix de la nature,
+ Cet arome infini des grèves et des champs
+ Que verse la Bretagne à toute créature,
+ Dans la patène d’or des grands soleils couchants.
+
+
+
+
+A Quimperlé
+
+A Édouard Schuré.
+
+
+I
+
+ Elle est vieille et vaste, la chambre.
+ Le lit de passage où je dors
+ A, ce soir de premier Novembre,
+ Je ne sais quoi qui sent les morts.
+
+ Les rideaux, d’attitude roide,
+ Descendent à plis empesés,
+ Et des souffles de tombe froide
+ Rampent le long des draps glacés.
+
+ La pendule, verte de mousse,
+ Tinte des heures d’autrefois;
+ On dirait une voix qui tousse
+ Pour faire taire d’autres voix.
+
+ Et c’est bientôt un grand silence,
+ Un silence lourd et profond
+ Où, dans le vide, se balance
+ Une ombre accrochée au plafond.
+
+ La chambre est vieille, vaste, haute...
+ Ce soir, si j’ai bien entendu,
+ Les gens contaient à table d’hôte
+ Une aventure de pendu...
+
+
+II
+
+ Comme en un sursaut d’épouvante,
+ L’âme des meubles a gémi...
+ On vient d’entrer... c’est la servante:
+ --Doux maître, avez-vous bien dormi?
+
+ Elle fait claquer les persiennes,
+ Et l’aube du jour automnal
+ Met sur les choses anciennes
+ Son blanc sourire virginal.
+
+ Et, dans la chambre vieille et vaste,
+ Mon cœur se ranime, frôlé
+ Par cette odeur de pays chaste
+ Qui se respire à Quimperlé.
+
+ L’eau gazouille dans les rivières;
+ Des cloches tintent aux moustoirs;
+ Et le caquet des lavandières
+ Semble mousser sous les battoirs.
+
+ Sur la pointe du pied dressée,
+ La fille, au dehors se penchant,
+ Jette à quelqu’un, par la croisée,
+ Son breton rythmé comme un chant.
+
+ Breton joli des Quimperloises,
+ Qui, de leurs lèvres, grain à grain,
+ En perles fines, en turquoises,
+ S’égrène ainsi que d’un écrin.
+
+ Et tandis que la belle épanche
+ Son parler clair, si doux, si lent,
+ Le vent trousse sa coiffe blanche
+ Comme une aile de goëland.
+
+ Et voici qu’en ma songerie
+ Toute vague encor de sommeil,
+ Je crois soudain que c’est «Marie»
+ Qui me salue à mon réveil.
+
+ Suave, avec son air de nonne,
+ Dans la ville de la Lêta,
+ M’apparaît Maï la Bretonne
+ Que Brizeux en France chanta...
+
+
+III
+
+ Maï, la servante d’auberge,
+ Te ressemblait comme une sœur.
+ Elle avait tes yeux fins de vierge,
+ Ta beauté sobre, ta douceur.
+
+ Une senteur fraîche et subtile
+ De son cou jeune s’exhalait.
+ Et c’était ce parfum d’idylle
+ Qu’ont en Kerné les «fleurs de lait».
+
+ Comme au soleil naissant se lève
+ Le brouillard qu’a tissé la nuit,
+ Ainsi la brume de mon rêve
+ A son regard s’évanouit.
+
+ Plus de chambre morne, oppressée
+ Par on ne sait quelle stupeur!
+ Plus d’ombre grise balancée
+ Au vent suggestif de la peur!
+
+ Non! Des perspectives lointaines,
+ Un ciel voilé, mais transparent;
+ Et dans la clarté des fontaines
+ Un pays grave se mirant;
+
+ Une atmosphère impondérable
+ De paradis élyséen,
+ Et l’oraison d’un misérable
+ Mêlée à l’aboiement d’un chien...
+
+ Des vieilles aux rides sévères
+ Vont pieds nus accomplir un vœu...
+ Pays hérissé de calvaires,
+ Par une race ivre de Dieu!...
+
+ Dans les sonores étendues
+ Vibrent des cloches et des chants;
+ Et des fermes inattendues
+ Se lèvent du milieu des champs;
+
+ Des murs bas coiffés de vieux chaume,
+ Telle une ruche en un courtil.
+ Tout à l’entour, la terre embaume
+ L’odeur de miel, l’odeur d’avril.
+
+ C’est ici le printemps Celtique
+ Où l’âme des eaux et des bois
+ S’épanouit en fleur mystique
+ A l’arbre même de la Croix.
+
+ Ici, dans sa grâce première.
+ Entre les talus éblouis,
+ On voit cheminer la lumière
+ Comme l’ange blond du pays.
+
+ Ici, dans les demeures closes,
+ Habitent les songes heureux,
+ Et, sur la molle paix des choses,
+ Flotte encor l’âme de Brizeux.
+
+
+
+
+Noël de Bretagne
+
+ Canomp Nouël da Nedelek!
+
+ (Chant populaire.)
+
+A tante Marie.
+
+
+ Plus brillantes, ce soir, les étoiles du ciel
+ Luisent, et les petits Bretons chantent Noël.
+ Dans le grand ciel d’hiver les étoiles s’avivent,
+ Et les petits Bretons, par groupes qui se suivent,
+ De seuil en seuil, de ferme en ferme, vont chantant
+ L’Enfant Dieu qui va naître et que l’enfance attend.
+
+ Ils vont, pasteurs d’agneaux et gardeuses de chèvres.
+ Le miel de l’évangile a coulé sur leurs lèvres.
+ Ils sont les messagers du mystique printemps,
+ Et les seuils devant eux s’ouvrent à deux battants.
+
+ Ils entrent. Saluez les blonds évangélistes!
+ Leurs yeux versent du ciel dans les chaumières tristes.
+ La bassine de cuivre, au-dessus du foyer,
+ Comme une lune d’or s’est mise à flamboyer;
+ Les lourds bahuts en chêne aux puissantes ferrures
+ Ont le poli des clairs étangs sous les nuits pures;
+ Les faïences à fleurs embaument le dressoir...
+ Et les petits Bretons sont priés de s’asseoir.
+
+ * * * * *
+
+ --Chanteurs de Nedelek[3], dites-nous, quelle est Celle
+ Qui monte par la rue et dont le pas chancelle?
+ Quelle est celle qui vient là-bas si lentement?
+ --C’est la mère du Dieu qui fit le firmament,
+ C’est la mère du Dieu qui fit la terre douce,
+ Par qui fleurit la fleur et par qui le blé pousse.
+ Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu,
+ Elle vient lentement, car elle porte un Dieu.
+ Et l’homme qui soutient cette femme en sa marche,
+ C’est Joseph l’ouvrier, le dernier patriarche.
+
+ Ce soir le Dieu naîtra, dans l’étable à côté;
+ C’est par les bœufs d’abord qu’il veut être fêté,
+ Il veut être fêté par les bœufs et les ânes;
+ Puis les bergers viendront avec les «artisanes»,
+ Puis tous les maîtres, puis les rois, en dernier lieu...
+ Et les pauvres Bretons auront enfin leur Dieu!
+
+ [3] Nom breton de Noël.
+
+
+
+
+La Chanson du vent qui vente
+
+ Ann avel a zeu deus a bell;
+ Dén na oar piou ê ann avel[4]...
+
+ [4] Le vent vient de loin; Personne ne sait qui est le vent.
+
+
+ Le vent qui vente est à ma porte
+ Qui pleure, comme une âme morte.
+ Il geint: «Ouvrez au nom de Dieu!
+ Je vois chez vous lueur de feu,
+ Je voudrais me chauffer un peu!»
+
+ Alors j’ai dit à la servante:
+ «Annik, ouvrez au vent qui vente.»
+ Et le vent qui vente est entré,
+ Et, devant l’âtre vénéré,
+ Doucement il a soupiré.
+
+ Avec des bonds de chien folâtre,
+ La flamme a sursauté dans l’âtre.
+ «Salut!» a dit le foyer clair,
+ (Car le foyer parle en hiver)
+ «Salut au pauvre vent de mer!»
+
+ Le vent, assis sur l’escabelle,
+ A répondu de sa voix belle:
+ «Langue du feu, chère aux humains,
+ Lèche les pieds, lèche les mains
+ Du vagabond des grands chemins.»
+
+ A la claire flamme vivante
+ S’est réchauffé le vent qui vente;
+ S’est réchauffé le vent errant
+ Qui toujours va courant, courant,
+ Si maigre qu’il est transparent.
+
+ Il m’a raconté son histoire,
+ Sa misère, son purgatoire.
+ Père ni mère il n’a connu;
+ Il ne sait où va son pied nu,
+ Ni d’où, nu-pieds, il est venu.
+
+ Une âme est en lui, qu’il ignore,
+ Une âme innombrable et sonore;
+ Il la traîne par l’univers;
+ Elle est la chanson des blés verts
+ Et le rugissement des mers.
+
+ Il sème les graines fécondes,
+ Il creuse les fosses des ondes,
+ Il chante et hurle tour à tour;
+ C’est un aveugle, c’est un sourd
+ Ouvrier de mort et d’amour.
+
+
+
+
+La Chanson du rocher qui marche
+
+
+ Or, c’était par un soir où montaient les étoiles;
+ Et, sur le ciel mourant, l’aile brune des voiles
+ S’éployait, et la mer chantait, et sur les eaux
+ Les barques ondulaient ainsi que des berceaux.
+
+ La mer chantait son chant, et les choses muettes
+ Écoutaient; on voyait leurs ombres se pencher...
+ Dans l’espace attentif planait un vol de mouettes;
+ Et, sur les flots, marchait en extase un rocher.
+
+ Dans ses yeux sans regard, ses larges yeux de pierre.
+ Luisait, en flaque d’ombre, un pleur mystérieux.
+ Et les cils des varechs pendus à sa paupière
+ Égouttaient dans la mer les larmes de ses yeux.
+
+ Les vagues, tour à tour, sirènes aux longs charmes,
+ Frôlaient son dos de monstre avec des baisers lourds;
+ Et souriait la mer, la buveuse de larmes,
+ La trompeuse éternelle en qui l’on croit toujours!
+
+ Et les voiles, au ras des eaux, diminuées,
+ Fuyaient. L’air agrandi s’ouvrait infiniment,
+ Et la procession des pudiques nuées
+ S’agenouillait, sereine, au fond du firmament.
+
+ Une d’elles, pareille à la blanche statue
+ D’une Vierge, priait mains jointes, à l’écart;
+ Et c’était sa candeur, de lumière vêtue.
+ Que l’aveugle rocher saluait du regard.
+
+
+
+
+L’âme des matelots
+
+A Lucien Herr.
+
+
+ L’âme des matelots est sœur des Mers sauvages...
+ Des cloches de tristesse y tintent sous les flots;
+ Sur l’aile de la brume ondulent les rivages...
+ Elle est sœur de la Mer, l’âme des matelots.
+
+ * * * * *
+
+ L’Ame des matelots est pure... On voit en elle,
+ Par les soirs transparents, les vierges soirs d’été,
+ Surgir et se mouvoir l’image solennelle
+ D’une mystérieuse et sereine Cité.
+
+ Des pays de silence où cheminent des rêves
+ Nagent au fond des eaux,--lumineusement verts;
+ Comme des tresses d’or, sur le dos blond des grèves,
+ Roulent les goëmons, cheveux errants des mers.
+
+ Et de graves chansons qui semblent des prières,
+ En une cathédrale aux mouvantes parois,
+ S’agenouillent, et les phares, cierges en pierres,
+ Se ravivent dans l’ombre au souffle de leurs voix.
+
+ * * * * *
+
+ L’Ame des matelots est sœur des Mers fleuries...
+ Des violes d’amour ont frissonné dans l’air
+ Et, les seins ruisselants d’humides pierreries,
+ Ahès, la grande impure, entonne son chant clair...
+
+ Comme la mer, comme la mort, Ahès est forte.
+ Que sa volonté règne, et, comme au temps jadis,
+ Qu’un inconnu masqué vienne rouvrir la porte,
+ La porte des noyés, la sombre porte d’Is!
+
+ Hou!... Sur son cheval blanc, le blanc Guennolé passe.
+ Le moine de la mer, de lumière vêtu,
+ D’un long signe de croix exorcise l’espace:
+ Le chant d’impureté, le mauvais chant s’est tu.
+
+ Mais il s’efforce en vain, le puissant exorciste,
+ D’emprisonner Ahès au gouffre des flots sourds;
+ L’âme de la sirène embaume la mer triste;
+ Ses cheveux enlaçants y surnagent toujours!
+
+ * * * * *
+
+ La Mer, comme les bois, pâlit quand vient l’automne.
+ C’est le temps où, plaintive, avec des yeux voilés,
+ La veuve du soleil, la lumière bretonne
+ Pleure la race éteinte et les Dieux en allés.
+
+ L’Ame des matelots est sœur de la Mer pâle.
+ Des rochers douloureux en hérissent les bords;
+ Le fond,--champ de granit, vaste pierre tombale,--
+ Vide d’inscriptions, couvre un peuple de morts.
+
+ N’importe! On leur a dit qu’une terre splendide
+ Fleurit là-bas, plus loin que les eaux, que les cieux,
+ Et l’invincible espoir des chercheurs d’Atlantide
+ Reprend vers l’inconnu la marche des aïeux.
+
+
+
+
+Le chant d’Ahès
+
+
+ Je suis Ahès! La mer en moi s’est faite femme.
+ Ma chevelure éparse aux quatre vents des cieux
+ Embaume l’univers de son puissant dictame.
+ Le firmament n’est beau que miré dans mes yeux.
+
+ Mes flancs sont d’or liquide, et le soleil s’y pâme.
+ J’endors en mes bras purs les soirs mystérieux.
+ L’homme à me contempler se sentit naître une âme
+ Et vit de mon sein clair surgir ses premiers dieux.
+
+ Homme, les dieux sont sourds; stérile est la prière.
+ Baigne-toi dans Ahès comme en ta fin dernière.
+ Viens! Je te verserai l’amour. Je sais aimer.
+
+ Laisse au vent de la nuit voguer ta voile errante.
+ Il n’est que de sentir ses yeux las se fermer
+ Sous le baiser muet de la mer transparente.
+
+
+
+
+Les hantises
+
+ Il vente!
+ C’est le vent de la mer qui nous tourmente
+
+ (Chanson des matelots de Groix.)
+
+
+ Il vente, il vente affreusement!...
+ La mer entière
+ N’est plus qu’un long gémissement
+ Qui monterait d’un cimetière.
+
+ Il vente, il vente! Aux foyers clos.
+ On croit entendre
+ Passer les éternels sanglots
+ De ceux qu’on s’est lassé d’attendre.
+
+ Il vente, il vente! Et, dans leurs draps,
+ Les épousées
+ Se sentent par d’humides bras
+ D’une étreinte moite enlacées.
+
+ Il vente, il vente! Sur leurs corps
+ De chair vivante,
+ Les caresses des baisers morts
+ Courent en frissons d’épouvante.
+
+ Il vente, il vente! Le vieux lit
+ Craque et murmure;
+ Une odeur âcre le remplit,
+ Odeur de mort ou de saumure!
+
+ Il vente, il vente! Des yeux verts
+ Luisent dans l’ombre,
+ Des yeux à tout jamais ouverts,
+ En qui se figea la mer sombre.
+
+ Il vente, il vente! Le regard
+ De ces yeux vagues
+ Qui ne regardent nulle part
+ A le glauque infini des vagues.
+
+ Il vente, il vente! La chanson
+ Des âmes mortes
+ Fait geindre toute la maison
+ Et miauler le gond des portes.
+
+ Oh! le vent, le lourd vent d’hiver
+ Tout chargé d’âmes!...
+ Ceux qui se sont noyés en mer
+ Ne laissent plus dormir leurs femmes.
+
+
+
+
+En novembre
+
+A M. Luzel.
+
+
+ La pluie erre, pleurante, et c’est la mort des choses.
+ Les tristes mois bretons gémissent un long deuil:
+ Quelque pauvre de Dieu frappe à mes vitres closes;
+ Des sabots de misère ont sonné sur mon seuil...
+
+ --Entre, bon mendiant, chemineur de grand’route!...
+ Il s’est assis dans l’âtre, a béni les tisons,
+ Puis, se signant au cœur, grave, il m’a dit: «Écoute
+ Le vieux chercheur de pain, ô chercheur de chansons.»
+
+ Alors il a chanté... De sa longue mémoire,
+ A l’appel de sa voix, ont surgi tour à tour
+ Et les noires Guerziou, rudes comme l’histoire,
+ Et les blanches Soniou, douces comme l’amour.
+
+ Salut, fragments sacrés de nos frustes annales,
+ Ame d’un peuple éparse aux lèvres des chanteurs!
+ Salut, fleurs de bruyère, idylles virginales!
+ Salut, vers de granit, sculptés par des pasteurs!
+
+ Salut, adieu plutôt, mystiques aventures!
+ Refrains chastes, adieu! vos jours sont révolus,
+ Et c’est fini de vous, et les mères futures
+ Aux berceaux des enfants ne vous chanteront plus.
+
+ En ce morne ossuaire, hélas! qu’on nomme un livre,
+ Par nos pieuses mains tristement entassés,
+ Il vous faudra pourrir, vous qui nous faisiez vivre,
+ Oubliés des ingrats que vous avez bercés.
+
+ Ah! quand vous serez morts, morte aussi, la Bretagne
+ S’étendra toute nue en son linceul d’hiver.
+ Et les rochers pensifs qui gardent la montagne
+ Descendront des sommets pour rentrer dans la mer.
+
+ Les saints mêmes, les saints s’enfuiront des églises.
+ On les verra partir, le rêve celte au front,
+ Et, s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises,
+ Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront.
+
+ Les derniers mendiants qui vous chantaient aux portes,
+ Si beaux qu’on les eût pris pour des portraits d’aïeux,
+ Chercheront à l’écart un lit de feuilles mortes
+ Où mourir, comme on meurt chez nous,--silencieux!
+
+
+
+
+Sône
+
+
+ Dans un coffret de vieux chêne
+ Mon cœur jeune est enfermé.
+ Quand ma mort sera prochaine,
+ Vous direz à mon aimé;
+
+ Vous direz à mon aimé,
+ Quand ma mort sera prochaine,
+ Que mon cœur est enfermé
+ Dans le coffret de vieux chêne.
+
+ Sur le coffret de vieux chêne
+ Par un artisan famé
+ Vous ferez sculpter la chaîne
+ Qui me lie à mon aimé.
+
+ Une chaîne en fleurs de mai
+ Qui s’enroule autour du chêne,
+ Pour que mon cœur embaumé
+ Sente moins la mort prochaine.
+
+ L’amour est comme une chaîne
+ Qui vous lie au seul aimé.
+ Dans un coffret de vieux chêne
+ Mon cœur gît inanimé.
+
+
+
+
+La Chanson des pêcheuses de nuit
+
+ Ar merc’hedigou zav ho broz
+ Vit mont da besketa d’ann noz[5].
+
+ [5] Les fillettes troussent leur jupe, Pour s’en aller pêcher la nuit.
+
+
+ Sur la grève nue, aux soirs de mer basse,
+ La procession des fillettes passe.
+
+ La grève blanchit comme un pré tondu;
+ Le foin de la mer y sèche étendu.
+
+ Les filles du port vont, une par une,
+ Pêcher les lançons au clair de la lune.
+
+ Un mouchoir autour de leurs cheveux bruns
+ Pour les préserver du sel des embruns,
+
+ Et toutes en mains ayant leurs faucilles,
+ Au clair de la lune ainsi vont les filles;
+
+ Mais dans les rochers guettent les garçons,
+ Et l’on fait à deux la pêche aux lançons.
+
+
+
+
+Le chant des vieilles maisons
+
+A M. Sully-Prudhomme.
+
+
+ Je vous aime, ô vieilles maisons
+ Que ma jeunesse a traversées!
+ Sur de magiques horizons,
+ Vous vous dressez en mes pensées.
+
+ Vos fenêtres ont des regards,
+ Et vos vitres sont des prunelles,
+ Des yeux étranges de vieillards,
+ Mirant des choses éternelles.
+
+ Les souvenirs des morts chéris
+ Prennent des formes de colombes
+ Pour s’abriter dans vos murs gris,
+ Vos murs fleuris de fleurs des tombes.
+
+ Sur les marches de votre seuil,
+ L’ombre des ancêtres s’allonge:
+ Pieuses, vous portez leur deuil
+ Après avoir bercé leur songe.
+
+ * * * * *
+
+ J’en sais une, au fond d’un courtil...
+ Des pleurs coulent à ses croisées,
+ Depuis qu’aux chemins de l’exil
+ Nos âmes traînent, dispersées.
+
+ Car nous nous sommes tous enfuis...
+ Quelqu’un a fermé la barrière;
+ Et la vieille maison, depuis,
+ Est comme restée en prière.
+
+ Maison veuve, cœur déserté,
+ Gémis, pauvre maison bretonne,
+ Sur le jardin vide en été,
+ Sur l’âtre muet en automne!
+
+ --«Où sont-ils ce soir, les absents?»
+ Ainsi tu songes, désolée.
+ La vie est pleine de passants,
+ La mort seule, hélas! est peuplée.
+
+ Il te souvient du «tout petit»?
+ Avec les oiseaux de passage,
+ Un soir qu’il ventait, il partit.
+ Les vents fous en ont fait un sage.
+
+ Et si tu lui criais: reviens!
+ Hélas! il reviendrait peut-être.
+ Mais si vieux que tes murs anciens
+ Pleureraient de le reconnaître.
+
+ Ne souhaite pas ces retours
+ Plus affligeants que les partances!
+ Laisse errer au fleuve des jours
+ L’épave de nos existences.
+
+ * * * * *
+
+ O notre logis d’autrefois,
+ Ma maison, l’unique, la seule.
+ Dans ma mémoire, je te vois
+ Comme une chère et blanche aïeule.
+
+ Un ange grave me sourit
+ Dans l’embrasure de la porte,
+ Et c’est le caressant Esprit
+ De mon enfance à jamais morte.
+
+ * * * * *
+
+ Je suis un chanteur de chansons;
+ A tous les logis je fais halte.
+ Mais, au seuil des vieilles maisons.
+ Mon cœur vibre, ma voix s’exalte.
+
+ Mon cœur s’élance dans ma voix,
+ Comme un rossignol dans un hêtre...
+ C’est qu’alors, c’est qu’alors je vois
+ Ma vieille maison m’apparaître.
+
+ Quand s’éteindra mon soir dernier,
+ Que du moins près d’elle on me trouve!
+ Puisse un matinal cantonnier
+ Ramasser mon corps dans la douve!
+
+ Qu’on l’enterre, ce pauvre corps,
+ Sous l’âtre de la maison vieille;
+ Et qu’au pays où sont les morts
+ Mon âme, en chantant, se réveille!
+
+
+
+
+Sur le chemin d’exil
+
+
+ Dieu fasse de longs jours prospères,
+ O mon pays, à tes maisons!
+ Puissent, auprès de leurs vieux pères,
+ Y vieillir les jeunes garçons!
+
+ J’ai laissé le pays que j’aime
+ En un rêve calme endormi.
+ Les marches de l’escalier même
+ Sous mon départ n’ont point gémi.
+
+ Or, voici qu’un soleil de joie
+ Se lève dans le ciel d’avril.
+ La route blanche au loin poudroie,
+ Et c’est la route de l’exil.
+
+ Nul ne m’a tiré par la manche
+ Pour me crier: Reste avec nous!
+ Sur la grand’route, morte et blanche,
+ Sonnent seuls mes souliers à clous.
+
+ Dors, mon pays, je te pardonne!
+ J’ai cependant le cœur navré,
+ Mais c’est pour la coiffe bretonne,
+ Qui là-bas sèche au bord d’un pré.
+
+ En passant, je l’ai reconnue...
+ Celle qui la mettra demain
+ Disait qu’elle serait venue
+ Me «bonjourer» sur le chemin.
+
+ Mais, hélas! elle aussi repose
+ Dans son lit de chêne sculpté.
+ C’est en vain qu’à sa porte close.
+ Comme un chien perdu, j’ai gratté.
+
+
+
+
+Francéa Rannou
+
+
+ Voulez-vous savoir comment on l’appelle?
+ Les gens du pays diront: C’est la Belle!
+ Ses parents diront que c’est Francéa,
+ Francéa Rannou, de Sainte-Tryphine!
+ Dieu la fit très douce et la fit très fine
+ Quand il la créa.
+
+ Je sais quant à moi qu’elle est ma maîtresse!
+ Que sa nuque est blanche, et blonde sa tresse,
+ Blonde comme un pain que l’on sort du four;
+ Je sais qu’aux pardons nous dansons ensemble;
+ Qu’auprès de son cœur mon cœur à moi tremble
+ La fièvre d’amour.
+
+ Voulez-vous savoir quelle est sa demeure?
+ D’aucuns vous diront--mais ce n’est qu’un leurre
+ Qu’à Sainte-Tryphine elle a son manoir!
+ A Sainte-Tryphine elle a sa famille;
+ Mais elle est en moi qui chante et babille
+ Du matin au soir.
+
+
+
+
+La lépreuse
+
+
+ Monna Keryvel met pour aller paître,
+ Pour aller, aux champs, paître ses brebis,
+ Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre,
+ Monna Keryvel met ses beaux habits.
+
+ Un doux cavalier s’en vient d’aventure:
+ Il a «bonjouré» Monna Keryvel,
+ C’est un fils de noble, à voir sa monture,
+ Et son parler fin sent l’odeur de miel.
+
+ Monna Keryvel n’a su que répondre
+ Au doux cavalier qui la bonjoura;
+ Mais son joli cœur s’est mis à se fondre,
+ Monna Keryvel demain pleurera.
+
+ Le cœur qui se fond en larmes ruisselle...
+ Le vent de la nuit traverse les cieux.
+ Quand le cavalier repartit en selle,
+ Le cœur de Monna pleurait dans ses yeux.
+
+ * * * * *
+
+ A l’aube, le coq a chanté l’aubade:
+ Monna Keryvel à sa mère a dit:
+ --L’enfant de ma mère a le cœur malade
+ Et le mal qu’elle a, c’est le «mal maudit».
+
+ --Monna, n’en ayez angoisse trop grande.
+ On vous bâtira, pour y demeurer,
+ Une maison neuve, au haut de la lande,
+ Où vous pourrez, seule, en secret pleurer.
+
+ Vous pourrez pleurer dans la maison neuve,
+ La nuit et le jour, été comme hiver;
+ Et les gens croiront que c’est une veuve
+ Pleurant son marin qui mourut en mer.
+
+ --Dans la Lande-Haute, il fera bien triste.
+ Donnez-moi du moins, en l’honneur de Dieu,
+ Servante ou valet, quelqu’un qui m’assiste
+ Pour laver mon linge et souffler mon feu.
+
+ --Monna, vous n’aurez valet ni servante.
+ Dans la maison neuve, hélas! vous vivrez,
+ Seule avec le vent, le vent dur qui vente
+ Sur la Lande-Haute au pays d’Arez.
+
+ * * * * *
+
+ Monna Keryvel, de la Lande-Haute,
+ Fais-toi belle et mets ta croix à ton cou;
+ Un cavalier doux a grimpé la côte...
+ Mais c’est l’épouseur des mortes, l’Ankou!
+
+
+
+
+Jeanne Larvor
+
+
+ C’est une histoire lamentable
+ Qu’on m’a contée un soir d’hiver.
+ Les vaches meuglaient dans l’étable,
+ Et le vent soufflait de la mer.
+
+
+I
+
+ Jeanne Larvor fait la lessive
+ Au presbytère du Moustoir...
+ Qu’a donc, pour la rendre pensive,
+ L’eau qui jaillit de son battoir?
+
+ Dès qu’une goutte l’éclabousse,
+ Elle rougit, rougit encor...
+ Sur quelle herbe et dans quelle mousse
+ A donc marché Jeanne Larvor?
+
+ «Holà! Jeanne! vraiment, il semble
+ Que vos yeux ont déjà pleuré.
+ Ne peut-on sans que la main tremble
+ Tordre le linge d’un curé?
+
+ «Passe encore, si c’était le Pape!»
+ Laissant jaser, à tour de bras
+ Jeanne tape toujours, et tape
+ Sur les serviettes, sur les draps...
+
+ Jeanne Larvor est fiancée
+ A Jean Garel le Guénédour...
+ Fille éprise, gorge oppressée;
+ Soupir de femme, appel d’amour!
+
+ «Hé! patience, la petite!
+ Si c’est d’un mari qu’il vous chaut,
+ Sachez qu’il vient souvent trop vite,
+ Et ne part jamais assez tôt!»
+
+ Ainsi propos et railleries
+ Autour de Jeanne vont pleuvant...
+ La lessive, dans les prairies,
+ Comme des voiles claque au vent.
+
+ Mais Jeanne garde son mystère,
+ Jeanne Larvor ne semble voir
+ Que le linge du presbytère
+ Dans l’eau mousseuse du lavoir.
+
+ Ses oreilles, elle les bouche;
+ Les bourdons de l’essaim moqueur
+ Ne pourront cueillir sur sa bouche
+ Le miel déposé dans son cœur.
+
+
+II
+
+ «Fine aube de séminariste,
+ Dis à celui qui te mettra
+ Qu’en te lavant Jeanne était triste,
+ Qu’en te lavant Jeanne pleura.
+
+ «Dis-lui que l’ajonc, dans la lande,
+ En séchant persiste à fleurir;
+ Dis-lui qu’une amour forte et grande
+ Peut saigner longtemps sans mourir.
+
+ «Quand par-dessus toi, pour la messe,
+ Il mettra la chasuble d’or,
+ Dis-lui qu’en sa jeune promesse
+ Mon amour trompé croit encor.
+
+ «Jean Garel, du pays de Vannes,
+ Voudrait mon cœur avec ma main;
+ Mais l’eau s’écoule où sont les vannes;
+ Le cœur aussi n’a qu’un chemin.
+
+ «Mon cœur, mon triste cœur chemine
+ Obstinément, par le sentier
+ Où mon doux clerc à fière mine
+ M’aima pendant un soir entier;
+
+ «Et de ce soir mon âme est pleine;
+ Mon âme est comme un champ vermeil
+ Où s’exhale en plaintive haleine
+ Le dernier souffle du soleil!»
+
+
+III
+
+ A coups lassés l’Angélus tinte.
+ La suprême clarté du jour
+ Dans l’eau du lavoir s’est éteinte;
+ L’étoile y scintille à son tour.
+
+ Et c’est la messagère agile,
+ L’étoile aux doux reflets chanteurs,
+ Qui vers le Dieu de l’Évangile
+ Guidait l’hosannah des pasteurs.
+
+ Pâle étoile de Galilée,
+ A ton appel, dans le ciel bleu,
+ Jeanne Larvor s’en est allée;
+ L’as-tu conduite jusqu’à Dieu?
+
+ Hélas! à Nizilzi, dans l’onde,
+ Un corps jeune est soudain tombé:
+ Un jeune corps de fille blonde...
+ _De profundis_, monsieur l’abbé!
+
+ Sous leur faix mouillé qui s’égoutte,
+ Les laveuses grimpent au loin,
+ Grimpent la rude et verte route
+ Qui sent si bon l’odeur de foin.
+
+ Et, somnolant sur son bréviaire,
+ Le nouveau prêtre du Moustoir
+ Se berce à des bruits de rivière
+ Qui chantent dans la paix du soir.
+
+ Et seule, sur la jeune fille
+ Qui fut jadis Jeanne Larvor,
+ Scintille au ciel, dans l’eau scintille
+ Une étoile, un large pleur d’or...
+
+
+
+
+A la grand’messe
+
+
+ A la grand’messe quand je vais,
+ Je prierais bien, si je pouvais;
+ Mais, par derrière,
+ Contre ma chaise, à deux genoux,
+ Est une fille aux grands yeux doux
+ Qui me trouble dans ma prière.
+
+ Quand j’égrène le chapelet,
+ C’est comme si ma main tremblait,
+ Tremblait la fièvre;
+ Et quand je vais pour dire _Ave_,
+ C’est le nom de Léna Calvé
+ Qui passe en chantant sur ma lèvre!
+
+ Dans la Vierge, la Vierge d’or,
+ C’est Léna que je vois encor;
+ C’est encore elle
+ Qui, dans les saintes des vitraux,
+ Rayonne à travers les carreaux
+ Comme une fleur surnaturelle.
+
+ Léna Calvé, de Kerguidu,
+ On dit que vos yeux ont perdu
+ Des milliers d’âmes...
+ Léna Calvé, vos yeux sont doux,
+ Et je ne sais prier que vous:
+ Soyez bénie entre les femmes!
+
+
+
+
+Chanson de bord
+
+
+ Mon cœur est sur ton amour,
+ Comme est la barque sur l’onde.
+ Mon cœur vogue, nuit et jour,
+ Sur ta grande amour profonde.
+
+ S’il a bon vent et ciel clair,
+ J’en bénirai Notre-Dame.
+ La mer est fausse: la mer
+ Est moins fausse que la femme!
+
+ Où le mèneront les flots
+ Mon cœur vogue à l’aventure...
+ Entends-tu les matelots
+ Fredonner dans la mâture?
+
+ Aux longs cils baissés du soir
+ Tremble la première étoile;
+ Pour pilote, j’ai l’espoir...
+ Ho!... larguez toute la toile!
+
+ Mon cœur s’en va, mon cœur fuit;
+ Après le flot, le flot passe.
+ L’aile triste de la nuit
+ Plane, immense, dans l’espace.
+
+ Je ne sais pourquoi j’ai peur!
+ Un courlis traverse l’ombre:
+ Amour de femme est trompeur,
+ Et je sens mon cœur qui sombre!
+
+ Demain, quand poindra le jour,
+ Comme une épave livide,
+ Flottera sur ton amour
+ Mon cœur brisé, mon cœur vide!
+
+ Et l’on inscrira mon nom
+ Dans un vieux porche d’église:
+ «Perdu corps et biens!» Mais non!
+ Qui sait quand un cœur se brise?
+
+
+
+
+Un manuscrit
+
+
+ Je viens de lire un vieux livre,
+ Un vieux livre manuscrit,
+ Où, vaguement, on sent vivre
+ Un étrange et doux esprit.
+
+ Et je songe à quelque ancêtre
+ Qui, sachant que je naîtrais,
+ Sur le bord de sa fenêtre
+ Fit pour moi ces vers secrets.
+
+ * * * * *
+
+ «Quand je choisis ma maîtresse,
+ J’étais encore au berceau.
+ C’est avec une caresse
+ Qu’on apprivoise un oiseau...
+
+ «Connaissez-vous la fontaine
+ Qui dort à l’ombre des houx?
+ Le plus vaillant capitaine
+ N’y vient boire qu’à genoux.
+
+ «Une fée à tresse blonde,
+ Une fée au teint de lait
+ Souriait, dit-on, dans l’onde,
+ Quand un passant la troublait.
+
+ «Or, plus grand, j’ai voulu boire
+ A la source, et je n’ai vu
+ Qu’une bourbe dont l’eau noire
+ M’a fait mal, quand j’en ai bu...
+
+ «--Va savoir, me dit ma mère;
+ Prends cent écus!--Je les pris.
+ Mais la saveur tant amère
+ Me suivit jusqu’à Paris.
+
+ «Au fond de mon écritoire,
+ Au milieu des livres lourds,
+ J’entendais la source noire
+ Bruire toujours, toujours;
+
+ «Et plus ardent à ma lèvre
+ Remontait le mal vainqueur,
+ L’éternelle, l’âpre fièvre,
+ L’inoubliable rancœur...»
+
+ * * * * *
+
+ Le Celte, ici, faisait trêve
+ A ce triste souvenir
+ Et, hanté d’un mauvais rêve,
+ Dédaignait de le finir.
+
+ Tournons la page... Il bruine:
+ Sur un fuyant horizon
+ Tremble la vision fine
+ Du pays, de la maison!
+
+ * * * * *
+
+ «Coiffé d’ardoises moussues.
+ Mon toit natal a grand air
+ Et, par toutes ses issues,
+ Rit au rire de la mer.
+
+ «Sur le seuil est une vieille
+ Qui file, file, en chantant,
+ Et soudain prête l’oreille
+ Au moindre pas qui s’entend.
+
+ «Ses yeux ont vu tant de choses
+ Qu’ils se sont décolorés.
+ Ses paupières restent closes
+ Sur les deuils qu’elle a pleurés.
+
+ «Ses yeux sont comme une brume
+ Qui descend avec le soir.
+ Je parais... En eux s’allume
+ Une flamme douce à voir;
+
+ «Une flamme pâle et grise
+ Soudain brille dans ses yeux,
+ Comme en un recoin d’église
+ Un cierge mystérieux.
+
+ «Et je dis: Bonjour, ma mère!
+ Et c’est fini pour le coup
+ De la vieille chose amère,
+ De la source de dégoût!
+
+ Mais non! Le lit où je couche
+ A vu mourir mes aïeux,
+ Et j’entends crier leur bouche,
+ Et je sens pleurer leurs yeux.
+
+ Larmes lourdes et funèbres!
+ Mon cœur se remplit d’émoi;
+ Et la source de ténèbres
+ Se remet à sourdre en moi!...»
+
+ * * * * *
+
+ C’est la chanson de mystère
+ Qu’à voix basse il faut chanter,
+ Quand au clocher solitaire
+ Le glas finit de tinter.
+
+
+
+
+Tout le long de la nuit
+
+ _A hyd an Noz._
+
+ (Refrain écossais.)
+
+
+ Jadis, au fond pur de mon âme,
+ Des étoiles voguaient sans bruit;
+ Et c’étaient des yeux clairs de femme
+ Qui brûlaient d’une douce flamme,
+ Tout le long, le long de la nuit!
+
+ Les étoiles se sont éteintes.
+ Mon âme est comme un ciel détruit
+ Où l’on entend gémir les plaintes
+ De mes remords et de mes craintes,
+ Tout le long, le long de la nuit.
+
+ Mes larmes mirent comme un fleuve
+ Le firmament que reconstruit,
+ Sur mes ruines d’âme veuve,
+ Une espérance toujours neuve
+ Plus éternelle que la nuit.
+
+
+
+
+Sône
+
+A M. Renan.
+
+
+ Si j’écris ce poème, il sera doux, très doux.
+ Comme ceux que fredonne
+ L’âme des vieux rouets, des rouets de chez nous,
+ Aux doigts ensommeillés des fileuses d’automne.
+
+ Et vous le chanterez dans tout le «pays noir»,
+ Pâtres de la montagne,
+ Avec qui, chez mon père, aux écoles du soir,
+ J’apprenais le français pour chanter la Bretagne.
+
+ * * * * *
+
+ Je suis un cloarec, je reviens de Paris,
+ J’ai vu la capitale;
+ Je sais qu’il n’est de ciel peuplé que le ciel gris,
+ De terre sûre au pied que la terre natale.
+
+ Je n’ai point dit ma peine aux hommes de là-bas,
+ J’ai fait comme le mousse
+ Qui, par les mauvais temps, grimpe au plus haut des mâts,
+ Pour relire en secret les lettres de sa douce.
+
+ Hélas! elle n’est plus la douce que j’aimai
+ D’un grave amour de Celte,
+ Une douce aux yeux purs comme les nuits en Mai,
+ Blonde comme les blonds épis, et, comme eux, svelte.
+
+ Vous avez vu sécher, à l’entour du lavoir,
+ La lessive neigeuse?
+ Aussi blanche, aussi fraîche était sa gorge à voir;
+ Elle n’avait pour nom que Nannic la songeuse.
+
+ Car elle était pareille aux Saintes Vierges d’or
+ Qui sont dans nos chapelles;
+ De peur de réveiller l’Enfant Dieu qui s’endort
+ Elles n’osent sourire et n’en sont que plus belles.
+
+ Ce fut un soir d’Avril, le soir où j’eus vingt ans,
+ Que je passai près d’elle.
+ Les Avrils de Paris sont comme nos printemps,
+ Et l’amour fait son nid quand revient l’hirondelle.
+
+ Ce fut un soir d’Avril que je la rencontrai,
+ Au sortir des «Prières».
+ Je savais qu’elle était du grand pays pleuré,
+ Où fleurit l’ajonc vert constellé de bruyères.
+
+ Je savais que sa mère et ma mère (que Dieu
+ Fasse paix à leurs âmes!)
+ En même enclos dormaient sous le firmament bleu,
+ Et c’est pieusement d’Elles que nous causâmes.
+
+ La rue où nous marchions avait des airs cloîtrés
+ De calme monastère;
+ Tels nos bourgs assoupis, quand sur les monts d’Arez
+ Les couchants de Bretagne ont versé leur mystère.
+
+ Loin, très loin, se perdait la troublante rumeur
+ Des choses de la ville:
+ On eût dit, maintenant, le murmure endormeur
+ Qui sur nos grèves monte avec la mer tranquille.
+
+ Et nous l’avions en nous la paix de tes couchants.
+ Terre des âmes grises!
+ Nous allions dans Paris comme à travers tes champs,
+ Et ton odeur salée ondulait dans les brises.
+
+ Où fut Paris, voici la lande, et l’ajonc d’or,
+ Fleur de la solitude,
+ Et le ciel résigné, le ciel grave d’Armor,
+ Aux yeux pleins de tristesse et de mansuétude;
+
+ Les chemins qu’un ruisseau creuse au flanc des talus,
+ Et la plainte sonore
+ Des glas du soir, guidant vers ceux qui ne sont plus
+ Le fidèle regret de ceux qui sont encore;
+
+ Les christs qu’on a cloués avec des clous de fer
+ Aux «pierres des ancêtres[6]»,
+ Et les fils du Trégor, épouseurs de la mer,
+ Et les gars du Léon, tous marchands ou tous prêtres.
+
+ Toute la noble race affronteuse des ans,
+ La race patriarche,
+ Nourrice de marins, mère de paysans,
+ Nous la sentons qui vit, nous la voyons qui marche.
+
+ Les cloches du printemps tintent les carillons
+ Pour les saints qu’on renomme.
+ Le blé qui va mûrir verdit dans les sillons,
+ L’amour qui va germer tressaille au cœur de l’homme.
+
+ C’était jour de pardon aujourd’hui quelque part,
+ Et voilà, ce nous semble,
+ Que le pardon fini, la nuit pleine, très tard,
+ Par les sentiers perdus nous revenons ensemble.
+
+ Dans le firmament pâle un clair de lune luit...
+ Vêtu de gazes blanches,
+ Le grand peuple muet des formes de la nuit
+ Se lève, et des baisers frissonnent sous les branches.
+
+ Ame des soirs bretons, des soirs religieux,
+ Que Dieu te le pardonne!
+ C’est toi qui nous as dit, par les champs, par les cieux,
+ D’aimer pieusement à la façon bretonne!
+
+ Nous nous sommes aimés!... Si je savais des vers
+ Pour exprimer ces choses,
+ Je les ferais puissants comme les rouvres verts,
+ Et je les ferais doux comme l’odeur des roses.
+
+ Mais le secret est mort des vers forts et naïfs
+ Que des foules entières,
+ Avides, écoutaient chanter sous les vieux ifs
+ Par de vieux mendiants, dans nos vieux cimetières.
+
+ * * * * *
+
+ Non! je n’écrirai pas ce poème! Pasteurs,
+ Retournez à vos chèvres!
+ L’hiver a moissonné les vagabonds chanteurs
+ Et le sône d’amour s’est flétri sur nos lèvres!
+
+ [6] _Meïn ar re goz_. On désigne souvent ainsi les menhir.
+
+
+
+
+Cloches de Pâques
+
+A Louis Tiercelin.
+
+
+ Voici les cloches revenues!
+ Les Pâques ont sonné dans l’air,
+ Et le printemps rit sur la mer
+ Dans le sourire blond des nues.
+
+ Voici venir par les chemins
+ Les croyants, les porteurs de palmes;
+ Ils ont la foi dans leurs yeux calmes,
+ Et des rosaires dans les mains.
+
+ Des couronnes de primevères
+ Au front des Dieux morts vont fleurir;
+ On entend des sèves courir
+ Dans le granit des vieux calvaires...
+
+ Des pêcheurs ont vu, sur les eaux,
+ Blanchir la robe du Doux Maître...
+ Les enfants qui viennent de naître
+ Ont bégayé dans leurs berceaux.
+
+ Et, sous le porche de l’église,
+ Les Saints tressaillent, rajeunis
+ De sentir éclore des nids
+ Dans leurs manteaux en pierre grise.
+
+ * * * * *
+
+ C’est fini des tristes hivers...
+ Ces moissonneurs de choses mortes
+ N’iront plus de portes en portes
+ Geignant le cri des «pillawers».
+
+ Carillonnez, Pâques fleuries!
+ Voici les Temps, les Temps Nouveaux!
+ Déjà hennissent les chevaux
+ Dans la liberté des prairies.
+
+ Des souffles, de grands souffles fous
+ Traversent la mer Atlantique,
+ Et la noble ivresse celtique
+ A gonflé les sacs-binnious!
+
+
+
+
+Nuit d’étoiles
+
+
+ Voici venir la calme nuit!
+ La terre en est comme bercée;
+ Hors de nous elle éteint le bruit,
+ En nous elle endort la pensée!
+ Voici venir la calme nuit.
+
+ Les bois s’emplissent de mystère,
+ Comme si Dieu subitement
+ Leur faisait signe de se taire
+ Pour écouter le firmament.
+ Les bois s’emplissent de mystère.
+
+ Les étoiles viennent et vont,
+ Comme des flambeaux qu’on promène;
+ Leur regard magique et profond
+ Semble veiller l’angoisse humaine.
+ Les étoiles viennent et vont.
+
+ Une pitié douce est en elles
+ Pour les peines dont nous souffrons;
+ Elles se penchent, maternelles,
+ Sur la tristesse de nos fronts.
+ Une pitié douce est en elles.
+
+ Étoiles, étoiles des cieux,
+ Regards des morts que nous aimâmes,
+ Si Dieu laissait mourir vos yeux,
+ Le ciel s’éteindrait dans nos âmes,
+ Étoiles, étoiles des cieux.
+
+
+
+
+Jeanne Lezveur
+
+
+I
+
+ Plus fière qu’une châtelaine,
+ Jeanne Lezveur, de Kerprigent,
+ Ne daignerait filer la laine,
+ Si le fuseau n’était d’argent.
+
+ «Jeanne la blonde, on vous appelle
+ La fleur des filles en Trégor;
+ Mais fussiez-vous encor plus belle,
+ Et fussiez-vous plus blonde encor,
+
+ «Si vous m’en croyez, faites trêve
+ A vos clins d’œil, si fins, si doux;
+ Celui dont vous rêvez en rêve
+ Ne sera jamais votre époux.»
+
+ Jeanne Lezveur a l’âme triste,
+ Jeanne Lezveur, de Kerprigent,
+ Brode des mouchoirs de batiste
+ Qu’elle ourle avec du fil d’argent.
+
+ Elle relève sans courage
+ Son dé qu’elle avait laissé choir.
+ Comme une pluie, un soir d’orage,
+ Ses pleurs tombent sur le mouchoir.
+
+ «Ce sont nouvelles mal sonnantes,
+ Mais, ne vous en déplaise, on dit
+ Que, pour étudier à Nantes,
+ Un cloarec, hier, partit...»
+
+
+II
+
+ Jeanne Lezveur s’en est allée,
+ Devers la brune, à Kerantour...
+ Les cloches à lente volée
+ Sonnent le glas, le glas d’amour.
+
+ Le Karduner l’a reconnue
+ Sous sa coiffe de femme en deuil.
+ Pour lui souhaiter bienvenue,
+ Il s’est avancé jusqu’au seuil.
+
+ --«Est-ce la sueur ou la pluie
+ Qu’à vos cils blonds on voit perler?»
+ --«Ce sont mes larmes que j’essuie;
+ Jean Karduner les fait couler.»
+
+ --«Seyez-vous, ô douce gentille!»
+ --«Que je sache, avant de m’asseoir,
+ Si je dois être belle-fille,
+ Vieux Karduner, en ce manoir;
+
+ «Ou s’il est vrai, comme on raconte,
+ Que votre fils clerc m’a menti,
+ Et, me laissant avec ma honte,
+ Avec son parjure est parti.»
+
+ --«Jeanne Lezveur, prenez à droite!
+ A dit l’ancêtre, le _penn-ti_[7]
+ Vous verrez une sente étroite:
+ Par cette sente il est parti!»
+
+ Jeanne Lezveur s’en est allée;
+ Elle a chaussé ses souliers fins,
+ Et, légère, mais désolée,
+ Elle a pris le sentier des pins!
+
+ Et les pins, dans leur langue douce,
+ Compatissent à son malheur,
+ Et ses pieds, en foulant la mousse,
+ Font de la mousse sourdre un pleur.
+
+ La lune, pâle fiancée,
+ Ouvre la porte de la nuit,
+ Et, comme Jeanne délaissée,
+ Chemine comme elle sans bruit.
+
+ [7] Chef de ménage.
+
+
+III
+
+ Cependant, au bord de la route,
+ Adossé contre le talus,
+ Un cloarec pensif écoute
+ Tinter les derniers angélus.
+
+ Ses livres, dans l’herbe froissée,
+ Gisent, et les feuillets déteints,
+ Aux caresses de la rosée,
+ Sentent frémir leurs chants latins.
+
+ Tel, le cœur du séminariste
+ Tressaille, et son ancien amour
+ Se reprend à fredonner triste
+ L’air qu’il croyait mort sans retour.
+
+ Et c’est le chant, le chant profane,
+ (Le clerc rougit en y songeant),
+ C’est le doux air que chantait Jeanne,
+ Jeanne Lezveur, de Kerprigent.
+
+
+IV
+
+ «Que Dieu me pardonne!... C’est Elle,
+ C’est Jeanne qui s’en vient là-bas,
+ Avec sa jupe de dentelle
+ Qui se retrousse sur ses bas;
+
+ «Et sa lèvre aussi le fredonne,
+ Le chant triste, le chant d’émoi
+ Qui, pareil aux souffles d’automne,
+ Tout à l’heure pleurait en moi...»
+
+ Tout s’est tu... Les feuilles jaunies,
+ Telles que des oiseaux blessés,
+ Tombent des branches dégarnies,
+ En silence, dans les fossés.
+
+
+V
+
+ Le lendemain, à l’aube grise,
+ Karduner le vieux, dans sa cour,
+ Regardait, en bras de chemise,
+ Partir ses gens pour le labour.
+
+ Lors, parut, pliant sous sa charge,
+ Une chercheuse de bois mort:
+ «A ton chariot le plus large,
+ Attelle ton bœuf le plus fort!
+
+ «Là-haut, parmi les feuilles jaunes,
+ Sont deux cadavres enlacés,
+ Pour qui les grands pins monotones
+ Chantent le chant des trépassés!...»
+
+ Elle dit. Le soir, la barrière
+ Restait ouverte à Kerantour,
+ Et, pour la funèbre prière,
+ Entraient des pâtres d’alentour.
+
+ Sur la table de la cuisine
+ Les morts côte à côte allongés,
+ A la lueur d’une résine,
+ Dormaient, veillés par les bergers!...
+
+ Ainsi mourut, sans qu’on sût comme,
+ Pour avoir offensé l’amour,
+ A la fleur de son âge d’homme,
+ Le fils aîné de Kerantour.
+
+ Ainsi mourut, en mi-novembre,
+ Jeanne Lezveur, de Kerprigent,
+ Les prés étant couleur de l’ambre,
+ Et les ruisseaux couleur d’argent!
+
+
+
+
+Vœu
+
+
+ C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.
+ Les soirs de Mai sont beaux; la terre va fleurir;
+ L’air est comme peuplé de voix inentendues,
+ Et l’on sent Dieu qui passe au fond des étendues.
+ Dans les lointains, ainsi qu’une paupière d’or,
+ S’abaisse le couchant sur la mer qui s’endort.
+ Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges,
+ Glissent, furtifs et doux, et c’est comme un chœur d’anges
+ Qui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher.
+
+ Le paisible angélus de quelque vieux clocher
+ Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines.
+ Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes.
+ Le laboureur tardif qui s’en vient en chantant
+ Vers sa maison de chaume où le sommeil l’attend,
+ Se signerait la bouche, en fermant la barrière,
+ Et, sans savoir mon nom, m’enverrait sa prière.
+
+ La paix du soir invite à de vastes oublis.
+ En Mai, l’espace ondule, et, derrière ses plis,
+ On entend, on voit presque errer la grande chose;
+ La pierre du tombeau n’est plus la porte close;
+ Tout rassure. Et la nuit, l’auguste nuit d’été
+ Verse à la lèvre humaine un goût d’éternité.
+ L’œil qu’on ferme ici-bas là haut s’éveille étoile;
+ Le silence a chanté, l’inconnu se dévoile,
+ Comme un seuil lumineux, le ciel semble s’ouvrir...
+ C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.
+
+
+
+
+Le long de ma route
+
+A madame Gaston Deschamps.
+
+
+ Le long de ma route incertaine,
+ Quand je me retourne, je vois,
+ Comme un horizon de grands bois,
+ S’enfuir ma jeunesse lointaine,
+ Verte encor d’un vert d’autrefois!
+
+ Elle fuit dans une ombre douce...
+ Oh! l’exquise odeur de printemps!
+ Lorsque je fais halte, j’entends
+ S’égoutter, claire, dans la mousse,
+ La source d’or de mes vingt ans!
+
+ Quand j’aurai terminé ma course,
+ Quand je verrai monter d’ailleurs
+ L’aube des jours qu’on dit meilleurs,
+ Agenouillé sur cette source,
+ J’y puiserai mes anciens pleurs.
+
+ Et je reboirai goutte à goutte,
+ Longuement je savourerai
+ Ce pleur que mes yeux ont pleuré
+ Au temps où tu fleurissais toute,
+ Ma jeunesse, printemps sacré.
+
+
+
+
+Le chant de ma mère
+
+
+ Le chant que me chantait naguère
+ Ma mère douce, au long des nuits,
+ A dû mourir avec ma mère...
+ Nul ne me l’a chanté depuis.
+
+ Et c’est en vain qu’au seuil des portes
+ Obstinément je l’ai quêté.
+ O ma mère, tes lèvres mortes
+ Dans la tombe l’ont emporté.
+
+ En vain, sous les lampes huileuses,
+ J’ai fait, dans l’âtre des maisons,
+ Sourdre au cœur des vieilles fileuses
+ L’eau vive des vieilles chansons.
+
+ La berceuse qui me fut chère,
+ Le doux chant naguère entendu,
+ Le chant que me chantait ma mère
+ Avec ma mère s’est perdu.
+
+ Mais aux heures, aux heures chastes
+ Où les nocturnes ciels d’été
+ Nous haussent sur leurs ailes vastes
+ A des songes d’éternité.
+
+ Je vois soudain, dans ma mémoire,
+ Champ du repos peuplé d’aïeux,
+ Circuler la grande ombre noire
+ D’un laboureur mystérieux.
+
+ Sa charrue étrange et sacrée
+ Ouvre au loin des sillons mouvants
+ Et fait, de la terre éventrée,
+ Jaillir des morts restés vivants.
+
+ Muet, sur les fosses rouvertes,
+ Je l’entends aller et venir
+ Ce grand faiseur de découvertes
+ Qui se nomme le Souvenir.
+
+ Et, hors des glèbes retournées,
+ Se lèvent d’antiques moissons
+ Où court, dédaigneux des années,
+ Le pied nu des jeunes chansons.
+
+ Et le chant, le chant dont ma mère
+ Berça mon somme au temps jadis
+ Exhale en moi l’odeur légère
+ D’un fin bleuet du paradis.
+
+
+
+
+Les troupeaux de l’air
+
+
+ Comme des vaches au poil roux
+ Qui, le pas lent et les yeux doux,
+ Vont à de lointains pâturages,
+ Dans le ciel pur, lavé d’hier,
+ Humide encor des grands orages,
+ Les nuages passent dans l’air.
+
+ Quelqu’un est là-haut qui les garde,
+ Et la Bretagne les regarde
+ Défiler paresseusement.
+ C’est la vieille qui, près de l’âtre,
+ Sur son rouet va s’endormant
+ Au bruit de la chanson d’un pâtre.
+
+ Passez, passez, troupeaux de l’air,
+ Nuages qui paissez la mer!
+ Et que la Bretagne sommeille!
+ Que toujours vienne voltiger,
+ Autour de sa pieuse oreille,
+ La chanson du divin berger.
+
+ Qu’elle dorme, la bonne vieille!
+ Que jamais elle ne s’éveille!
+ Qu’elle rêve (le rêve est doux),
+ Tandis que dans le souple espace,
+ Comme des vaches au poil roux,
+ Le troupeau des nuages passe.
+
+ Qu’elle rêve!... Tout en dormant
+ Ses yeux mi-clos, au firmament,
+ Suivent les lentes vaches rousses,
+ Et de longs pleurs délicieux,
+ Les pleurs naïfs des races douces
+ Tombent en perles de ses yeux.
+
+
+
+
+Berceuse d’Armorique
+
+ Plac’had ann ôd a gan eur gân
+ Hac a zo trist, hac a zo splân.
+
+
+ Dors, petit enfant, dans ton lit bien clos;
+ Dieu prenne en pitié les bons matelots!
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Quand tu seras mousse, hélas! c’est le vent
+ Qui te bercera dans ton lit mouvant.
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Déjà dans ton âme a chanté la mer
+ Son chant doux aux fils, aux mères amer.
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Au Pays du Froid[8] ton père a sombré.
+ Tu naissais alors, je n’ai pas pleuré.
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Au Pays du Froid, la houle des fiords
+ Chante sa berceuse en berçant les morts.
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Dors, petit enfant, dans ton lit bien doux,
+ Car tu t’en iras comme ils s’en vont tous.
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Tes yeux ont déjà la couleur des flots.
+ Dieu prenne en pitié les bons matelots!
+
+ --Chante ta chanson, chante, bonne vieille!
+ La lune se lève et la mer s’éveille.
+
+ Car c’est pour les flots que nous enfantons;
+ Tous meurent marins, qui sont nés Bretons.
+
+ [8] _Brô ar riou_; on désigne souvent ainsi l’Islande ou Terre-Neuve.
+
+
+
+
+La Chanson de ma nourrice
+
+
+ Il me souvient d’une ballade
+ Que ma nourrice à faible voix
+ Me chantait, quand j’étais malade.
+ Autrefois.
+
+ «C’étaient deux marins du même âge
+ Qui s’étaient connus tout petits,
+ Et qui s’aimaient. Un soir, tous deux étaient partis
+ Pour on ne sait plus quel voyage.
+ Ils étaient partis, tous les deux,
+ Tous deux braves marins, tous deux bons capitaines,
+ Pour on ne sait plus trop quelles plages lointaines,
+ Et, depuis, on n’a pas entendu parler d’eux.»
+
+ Nourrice, j’en ai bien vu d’autres
+ Qui s’aimaient et qui sont partis,
+ S’étant connus, comme les vôtres,
+ Tout petits.
+
+ «On chuchotait, mais sans y croire,
+ Sur le quai, la nuit du départ,
+ Qu’ils avaient entrepris d’aborder quelque part
+ Dans un pays nommé la Gloire.
+ Par exemple, on disait encor
+ Qu’un long pavillon vert flottait à leur grand’hune.
+ Et qu’on pouvait du port y lire au clair de lune
+ Le nom de l’Espérance écrit en lettres d’or.»
+
+ Ce pavillon vert qu’on arbore
+ Au départ, et qui claque au vent,
+ N’est, hélas! qu’un haillon sonore,
+ Trop souvent.
+
+ «Combien ont fait le tour du monde,
+ Qui sains et saufs sont revenus!
+ Mais ces deux-là sont morts, sous des cieux inconnus,
+ Dans l’oubli de la mer profonde.
+ Ils sont morts, ils sont morts tous deux.
+ Tous deux braves amis, tous deux bons capitaines,
+ Sans avoir abordé dans les plages lointaines,
+ Et les poissons d’argent n’ont rien épargné d’eux.»
+
+ Oh! la triste, triste ballade,
+ Que ma nourrice à faible voix
+ Me chantait, quand j’étais malade,
+ Autrefois!
+
+
+
+
+La Chanson de la mal mariée
+
+
+ En jupon de rouge futaine,
+ Autrefois, quand j’allais aux prés,
+ Je mirais des galons dorés
+ Dans l’eau verte de la fontaine.
+
+ Maintenant, l’eau verte se rit
+ De mes haillons de laine rousse,
+ Et j’entends, j’entends sous la mousse
+ Se gausser un méchant esprit.
+
+ Lorsque les conscrits de la reine,
+ Autrefois, rentraient au pays,
+ Disaient-ils pas, tout ébahis:
+ «Tudieu! c’est notre souveraine!»
+
+ Et c’est moi, Fanchon, qui passais,
+ Royale, sur ma jument grise;
+ Je me fâchais de n’être prise
+ Que pour la Reine des Français!
+
+ Et maintenant, la tête basse,
+ Les mendiants, tortus, boiteux,
+ Plaignent Fanchon, quand devant eux
+ L’ombre de ma misère passe.
+
+ Je rêvais d’un beau clerc vainqueur,
+ A la longue et fine parole
+ Qui, telle qu’une banderole,
+ Eût enlacé vingt fois mon cœur.
+
+ L’homme à qui je songeais en songe
+ Est venu, m’a prise, et voici
+ Que, dans la lande du souci,
+ Mon cœur paît au bout d’une longe.
+
+ Filles, mes sœurs, pleurez mon deuil.
+ Au foyer clair de la famille,
+ Il n’est que d’être jeune fille!
+ Femme, on grelotte sur le seuil.
+
+ Le vent d’hymen souffle à vos portes,
+ Et vous dites, le rire aux yeux:
+ «C’est de l’or qui tombe des cieux.»
+ Hélas! ce sont des feuilles mortes.
+
+ Filles, mes sœurs, tout ment, tout ment
+ A la fille qui se marie.
+ C’est le jardin de duperie
+ Où ne fleurit que le tourment.
+
+ Priez Dieu qu’il vous garde sages!
+ Mais, hélas! vous ne m’en croirez
+ Que lorsque vos galons dorés
+ Pendront, flétris, à vos corsages.
+
+ Comme moi, vous irez alors
+ Pleurant votre jeunesse en route.
+ Vous serez la chèvre qui broute
+ L’herbe mauvaise du remords.
+
+
+
+
+Vaines attentes
+
+
+I
+
+ La pluie au vent de mer s’égoutte
+ Dans la barbe verte des pins;
+ Et des femmes suivent la route,
+ Qui vont au bourg pétrir leurs pains.
+
+ Sous la mouvante capeline,
+ Leur face rosée, au ton clair,
+ Sent bon la bonne odeur saline,
+ L’odeur de flot qui dort dans l’air.
+
+ Et ce sont des filles de grève
+ Qui vont entre elles devisant
+ De l’homme qui les hante en rêve,
+ Toujours aimé,--toujours absent!
+
+
+II
+
+ Ils sont là-bas, dans les eaux mornes,
+ Les fiancés et les époux;
+ Autour d’eux est la mer sans bornes,
+ Et sur eux le firmament roux.
+
+ De longs voiles tissés de brume
+ Pendent du haut du ciel muet...
+ En Bretagne un foyer s’allume,
+ Et voici le chant du rouet...
+
+ Eux aussi, de leurs voix bourrues,
+ Chantent!... Nul écho ne répond...
+ Un mousse éventre des morues
+ Qui gisent à plat sur le pont.
+
+ Et l’on voit couler sur les planches,
+ On voit jaillir par les sabords,
+ Tout constellé d’écailles blanches,
+ Le sang rouge des poissons morts.
+
+
+III
+
+ Doucement, doucement bercées
+ Par le chant si câlin des flots,
+ Les épouses, les fiancées
+ Dorment au fond des grands lits clos.
+
+ Chacune d’elles, mère, femme,
+ Fille vierge en désir d’amour,
+ A bien prié sa Notre-Dame
+ D’Espérance et de Bon-Retour.
+
+ Et toutes elles font ce rêve
+ D’un pas lointain, d’un pas connu,
+ Qui par l’étroit sentier de grève
+ Jusqu’à leurs portes est venu.
+
+ Les clefs tournent dans les serrures.
+ --«Voici venir qui j’attendais!...»
+ Des hommes aux larges carrures
+ Entrent... Ce sont les Islandais!
+
+ A des visages noirs de hâle
+ Pendent des barbes de glaçons.
+ On entend la flamme qui râle
+ Sur le cadavre des tisons.
+
+ Les Bretonnes ensommeillées
+ Étreignent les gars à plein corps!
+ Dieu! qu’ils ont les lèvres mouillées!
+ Sont-ils vivants?... S’ils étaient morts!...
+
+
+
+
+La Chanson de l’amour
+
+
+ Depuis des ans, nuit et jour,
+ J’attends un inconnu.
+ Cet inconnu, c’est l’amour;
+ Il est enfin venu!
+
+ Au seuil quand il a frappé,
+ J’avais un tel émoi
+ Qu’il a cru s’être trompé:
+ --«Belle, pardonnez-moi.»
+
+ Il avait des yeux plus doux
+ Que la lune au printemps.
+ J’ai dit: «Sire, entrez chez nous,
+ Si c’est vous que j’attends!»
+
+ --«Noire est la nuit comme un four!
+ Il neige sur les monts.
+ Ouvrez-moi, je suis l’amour,
+ Ohé! la belle, aimons!»
+
+ «Pour vous trouver, nuit et jour,
+ La belle, j’ai marché,
+ --«Jour et nuit, Sire l’amour,
+ Moi, je vous ai cherché.»
+
+ «Entre, amour, passant divin!»
+ Et l’amour est entré.
+ Depuis, on le cherche en vain,
+ Nul ne l’a rencontré.
+
+ L’amour m’a juré sa foi
+ De ne me plus quitter;
+ L’amour est entré chez moi,
+ Et c’est pour y rester.
+
+
+
+
+Extrait d’un vieux livre
+
+
+ En marge d’un vieux paroissien,
+ J’ai lu ce sône très ancien:
+
+ --Ma fille, avez-vous peine amère,
+ Peine de cœur, peine d’esprit?
+ Votre lèvre plus ne sourit.
+ --Plus je ne pleurerai, ma mère!
+
+ Mère, coupez mes cheveux blonds;
+ Ils sont trop lourds, ils sont trop longs.
+
+ En vérité, j’ai peine amère,
+ Peine d’esprit, peine de cœur.
+ C’est d’avoir cru dans un moqueur...
+ Coupez mes cheveux blonds, ma mère.
+
+ Coupez mes longs cheveux dorés,
+ Puis, d’un ruban vous les nouerez.
+
+ Nouez-les d’un ruban de moire
+ A ma quenouille de roseau;
+ Et filez-en tout un fuseau
+ Pour les âmes du purgatoire.
+
+ Mais les plus soyeux, les plus doux,
+ Ne les donnez qu’à Jean le Roux.
+
+ Il en est d’aussi clairs que l’ambre;
+ Vous les irez porter, le soir,
+ Le soir des morts dans le mois noir,
+ A Jean le Roux, de Plouzélambre.
+
+ Et, s’il s’étonne, dites-lui
+ Que c’est du lin exprès roui.
+
+ Du lin exprès filé, pour être
+ Le signet du livre latin
+ Qu’il relira soir et matin,
+ Quand il sera devenu prêtre:
+
+ Ainsi, plus tard, mes cheveux d’or
+ En ses doigts frémiront encor.
+
+ Ce sera comme une caresse
+ Qui jusqu’à ma tombe viendra.
+ Mon âme se rappellera
+ Le temps où je fus sa maîtresse.
+
+ La fille est morte, ce disant.
+ Aimez qui vous aime, passant!
+
+ Si quelqu’un feuillette ce livre,
+ Que celui-là plaigne en son cœur,
+ Non la morte, mais le moqueur
+ Qui tant pleura de lui survivre.
+
+ Il n’est pire mal à souffrir
+ Qu’aimer l’amour qu’on fit mourir.
+
+
+
+
+Les yeux de ma mie
+
+
+ J’aime ma mie. Elle a des yeux
+ Qui sont comme les soirs de brume.
+ Une étoile douce s’allume
+ Tout au fond, tout au fond des cieux.
+
+ Ma mie est blonde
+ Comme les blés.
+ Trois marins s’en sont allés
+ Sur la mer profonde!
+
+ J’aime ma mie. En ses yeux clairs
+ On voit scintiller des étoiles,
+ Et de blanches, de tristes voiles
+ Errer, lentes, au gré des mers.
+
+ Ma mie est blonde
+ Comme les blés.
+ Trois marins s’en sont allés
+ Quérir un nouveau monde.
+
+ J’aime ma mie! En ses yeux doux
+ Mon cœur sombre, mon cœur se noie...
+ Mourir ainsi c’est une joie
+ Que mon cœur vous souhaite à tous!
+
+ Ma mie est blonde
+ Comme les blés.
+ Trois marins s’en sont allés
+ Pour jamais sous l’onde.
+
+
+
+
+In memoriam libri
+
+A Charles Le Goffic.
+
+
+ Grise, comme notre horizon,
+ Comme lui, douce et monotone,
+ Tu nous as chanté la chanson
+ De l’Amour, de l’Amour Bretonne.
+
+ On croit ouïr un air perdu
+ Que, par un soir plein de mystère,
+ Fredonne sur le Ménez-Du
+ Quelque pâtre du Finistère.
+
+ Calmes et tristes sont tes vers.
+ Il y passe de fins visages,
+ Entrevus à peine à travers
+ La brume de nos paysages.
+
+ Je songe aux filles de chez nous
+ Qui balancent leur taille svelte.
+ On voit bleuir dans leurs yeux doux
+ Le ciel profond de l’âme celte.
+
+ * * * * *
+
+ Dieu fasse que longtemps encor
+ Le sône d’amour se prolonge,
+ Parmi les hommes du Trégor
+ Restés fidèles à leur songe!
+
+ Et qu’en nous, les faiseurs de vers,
+ Un peu de cette âme persiste
+ Qui donne à la chanson des «clercs»
+ Son charme sobre, large et triste!
+
+
+
+
+Chant de mer
+
+A la mémoire d’un frère.
+
+
+ La mer qui chante a la voix douce.
+ Hou... hou!... Chant de mer, chant d’amour!
+ Ohé! les gars, à qui le tour?
+ «Viens, petit Breton, fais-toi mousse!»
+
+ «Je suis Celle qui vit encor
+ Au palais bleu de la légende.
+ C’est moi la reine qui commande
+ Sur Ker-Is et sur Occismor.
+
+ «Petit Breton, descends aux grèves!
+ Les beaux pays que tu verras,
+ Quand je t’aurai pris en mes bras!...
+ Je mène au jardin des grands rêves.
+
+ «C’est la vérité que je dis.
+ Petit Breton, écoute, écoute!
+ Du paradis je sais la route,
+ C’est moi qui mène en paradis!»
+
+ Et petit Breton se fait mousse,
+ Petit Breton court bord sur bord.
+ Hou! Hou! Chant de mer, chant de mort!...
+ La mer qui chante a la voix douce.
+
+
+
+
+Les conteuses
+
+
+ Les conteuses, par les sentiers, sous les nuits noires,
+ Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts.
+ Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix,
+ Et le peuple attentif des écouteurs d’histoires.
+
+ Elles disent: Salut!... Et, lointaines, leurs voix
+ Semblent sortir du seuil plaintif des purgatoires.
+ Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires
+ Comme les vents d’automne au cœur dolent des bois.
+
+ Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve,
+ Vous m’avez par la main conduit vers l’«autre grève»;
+ Le navire enchanté nous a pris à son bord.
+
+ J’ai refait avec vous vos sombres traversées,
+ Et vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées,
+ L’astre apaisant et pur des pays de la mort.
+
+
+
+
+Le miroir épave
+
+
+ Un nom de femme, un nom chantant, un nom d’_ailleurs_
+ Se lit sur la bordure, incrusté dans l’ébène.
+ Celui qui le sculpta, novice ou capitaine,
+ Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs.
+
+ La glace énigmatique a d’étranges pâleurs.
+ Si le vent amolli souffle à plus tiède haleine,
+ Elle brille, dit-on, d’une clarté soudaine
+ Et, sur le verre triste, il ruisselle des pleurs.
+
+ Elle fut recueillie en mer par un pilote.
+ Une image sinistre est en elle, qui flotte,
+ Comme le spectre noir d’un grand vaisseau sombré;
+
+ Et l’on vous contera qu’un soir une îlienne
+ Vit, en penchant son front sur le miroir sacré,
+ Une face y surgir qui n’était point la sienne.
+
+
+
+
+Jean l’Arc’hantec
+
+
+I
+
+ Jean l’Arc’hantec, le matelot
+ A mis sa barque neuve à flot,
+ A mis à flot sa barque neuve,
+ Et c’est pourquoi sa femme est veuve.
+ Jeanne Hélari ne peut dormir
+ Avec le vent qui vient gémir,
+ Qui vient gémir contre sa porte;
+ Et pleurer sur la barque morte.
+ Avec la barque, au gré du flot,
+ S’en est allé le matelot;
+ S’en est allé dans l’eau profonde
+ Le matelot à barbe blonde
+ Qu’entre vingt autres, pour mari,
+ Avait élu Jeanne Hélari.
+
+
+II
+
+ Maudite soit la mer barbare!...
+ Le cœur brisé d’un coup de barre,
+ Jean l’Arc’hantec est sur le pont,
+ Qui saigne un sang large et profond;
+ Sang de marin, qui longtemps coule,
+ Comme la vague par grand’houle!
+ Jean l’Arc’hantec, le cœur ouvert,
+ Mêle son sang rouge au flot vert.
+ La brise ronfle, et, l’aile basse,
+ Dans la tourmente un courlis passe.
+ --«Courlis blanc, messager de mort,
+ Va voir si Jeanne Hélari dort,
+ Et si Jeanne Hélari repose,
+ Et si la porte reste close.
+ Frappe à la vitre de ton bec
+ Et dis: Je suis Jean l’Arc’hantec.
+ Et lorsqu’on t’ouvrira la porte,
+ Dis que la mer est la plus forte,
+ Que le plus brave, le plus fier,
+ Est toujours vaincu par la mer.»
+ Or, relevant son aile basse,
+ Contre la brise, dans l’espace,
+ Le courlis blanc s’est envolé,
+ Le courlis blanc s’en est allé,
+ Contre la mer, la mer sauvage,
+ S’en est allé jusqu’au rivage.
+
+
+III
+
+ Comme un nid chaud, parmi les houx,
+ Voici le toit de chaume roux!
+ Aux lucarnes de la chaumière,
+ Scintille encor de la lumière.
+ Droit aux lucarnes va l’oiseau,
+ Songeant: «Jeanne est à son fuseau,
+ Qui file de la toile neuve,
+ Et qui ne sait pas qu’elle est veuve;
+ Qui ne sait pas que sous le flot
+ Dort son mari, le matelot;
+ Qu’il dort sous l’eau silencieuse,
+ Le pêcheur à barbe soyeuse;
+ Jeanne Hélari ne le sait pas
+ Que Jean l’Arc’hantec dort là-bas,
+ Et que les fileuses des ondes
+ Filent un linceul d’algues blondes
+ Qui, mieux que chanvre ou lin lissé,
+ Bercera Jean le trépassé.
+ Moi j’ai son âme et te l’apporte,
+ Jeanne Hélari, rouvre ta porte.
+ Jeanne Hélari, si tu m’entends,
+ Rouvre ta porte à deux battants!
+ Celui qui frappe à ta fenêtre
+ Aux morts de la mer sert de prêtre,
+ Et ramène vers leurs foyers
+ L’âme plaintive des noyés!...»
+
+
+IV
+
+ La longue, la triste veillée!...
+ Au bord de l’âtre agenouillée,
+ Jeanne Hélari, les bras ballants,
+ Sent bondir son fruit dans ses flancs.
+ Le blanc courlis, par la fenêtre,
+ A vu Jean l’Arc’hantec renaître...
+ Plus que la mer, plus que la mort
+ Le ventre de la femme est fort.
+ Courlis blanc, retourne au rivage;
+ Dis au noyé du flot sauvage
+ Qu’au doux sein de Jeanne Hélari
+ Son âme morte a refleuri!...
+ Cloches qu’on hait, cloches qu’on aime,
+ Sonnez le glas et le baptême!
+ Et toi, remets, gai charpentier,
+ Remets barque neuve en chantier!
+
+
+
+
+Cimetière intime
+
+A M. Pierre Loti.
+
+
+ J’entends des portes se fermer,
+ Lugubres, sur des gens qui sortent...
+ Ils se sont lassés de m’aimer;
+ Les vents passent et les emportent.
+
+ Voici que je vais rester seul!
+ Je serai comme un cimetière
+ Où, de-ci de-là, sur la pierre,
+ Claquera le pan d’un linceul.
+
+ Sur les têtes inanimées
+ De mes mortes et de mes morts
+ Pleureront en vain mes remords
+ De les avoir trop mal aimées.
+
+ Plus tard, hélas! désert, vieilli,
+ Abandonné de mes morts mêmes,
+ Je n’aurai pour amis suprêmes
+ Que les maigres lichens d’oubli.
+
+ Je vis pourtant, et ma tristesse,
+ Quand je me suis couché le soir,
+ Prie au chevet de mon lit noir,
+ Comme une pâle et grave hôtesse.
+
+
+
+
+La Chanson des vieux lits
+
+
+ Lits bretons, frères des armoires,
+ Lits de Trégor, lits de Kerné,
+ Où, dans les encognures noires,
+ Pend un bouquet de buis fané,
+
+ C’est ici votre chanson vieille,
+ La berceuse qu’au long des nuits
+ M’a si souvent dite à l’oreille
+ L’âme des vieux bouquets de buis.
+
+ Elle disait: Je t’ai vu naître,
+ J’ai vu tes yeux d’enfant s’ouvrir;
+ Je sais aussi quel fut l’ancêtre
+ Que tu sens en toi refleurir.
+
+ C’était un pêcheur, un barbare,
+ Un cœur de cire, un corps de fer.
+ Le vent s’asseyait à la barre;
+ L’homme causait avec la mer.
+
+ Et de la mer, de la mer douce,
+ Son pauvre cœur s’éprit si fort
+ Qu’un soir de pêche on vit le mousse
+ Sans le patron rentrer au port...
+
+ C’est ici votre chanson vieille,
+ Lits de Trégor, lits de Kerné,
+ La berceuse, qu’à mon oreille,
+ Chante l’âme du buis fané.
+
+
+
+
+La Chanson de la légende
+
+ Ann hini goz ê ma dous
+ Ann hini goz ê zui[9].
+
+ [9] C’est la Vieille qui est ma «douce», C’est la Vieille, à coup sûr!
+
+A Charles Seignobos.
+
+
+ Au temps que j’étais petit pâtre,
+ Pâtre de moutons, au Kerdu,
+ Je m’oubliais parfois dans l’âtre
+ A veiller plus tard qu’il n’est dû.
+
+ Un soir, la nuit déjà bien sombre,
+ Brusquement la porte s’ouvrit;
+ Sur le seuil apparut une ombre,
+ Et je songeai: «C’est un esprit!»
+
+ Mais, comme on avait dit les «grâces»,
+ Je m’enhardis à murmurer:
+ «Qui que tu sois, Ame qui passes,
+ De profundis! tu peux entrer.»
+
+ L’Ame entra... C’était une vieille,
+ Comme on en voit par les chemins,
+ Lasses de corps, dures d’oreille,
+ Avec un bâton dans les mains.
+
+ De leurs crocs aigus, les vents aigres
+ Avaient dû la mordre longtemps,
+ Car ses vieux os étaient plus maigres
+ Que des carcasses de cent ans.
+
+ Elle vint s’accroupir, toussante,
+ Sur le foyer de pierre, et là,
+ D’une voix, grise et comme absente,
+ Étrangement elle parla:
+
+ * * * * *
+
+ «Je suis le cœur, le cœur qui saigne,
+ A toutes les ronces épars...
+ Je fus reine, hélas! mais mon règne
+ N’est plus de ce monde,--et je pars!
+
+ «Petit, j’ai pour nom la Légende.
+ Tu m’as vue errer bien des fois,
+ Parmi les ajoncs de la lande,
+ Un fuseau d’or clair dans les doigts.
+
+ «J’ai filé les plus doux mensonges
+ Où l’univers se soit bercé.
+ Mais le fil d’or, le fil des songes
+ A ma quenouille s’est cassé.
+
+ «Écoute, petit, je suis vieille
+ Comme les temps, comme les dieux.
+ C’est ce soir ma dernière veille.
+ Demain, tu me clorras les yeux.
+
+ «Demain, je saurai qu’il existe,
+ Le paradis que j’ai chanté,
+ Pour égayer l’enfance triste
+ De la naissante humanité...
+
+ «Des bergers, des chanteurs de sônes
+ Mèneront avec toi mon deuil;
+ Et trois ou quatre coiffes jaunes[10]
+ Suivront peut-être le cercueil.
+
+ «Mais la foule, la foule grande,
+ Qu’un autre souffle emporte ailleurs,
+ Sur le tombeau de la Légende
+ Ne versera ni pleurs ni fleurs.»
+
+ * * * * *
+
+ Elle dit alors son histoire...
+ On voyait au fond de ses yeux,
+ On voyait luire sa mémoire
+ Comme un trésor mystérieux.
+
+ Elle dit les pasteurs des chèvres,
+ Premiers pères des nations,
+ Et comme ils buvaient à ses lèvres
+ Le miel fort des illusions.
+
+ En Orient, sous des cieux calmes,
+ Au pied des monts, des monts altiers,
+ Sa jeunesse, à l’ombre des palmes,
+ Grandit, fleur libre des sentiers.
+
+ Les héros que seule elle nomme
+ Semaient, dans le matin vermeil,
+ Le premier pain qu’ait mangé l’homme
+ Devant la face du soleil.
+
+ Tant que le jour dorait les branches,
+ Ces grands laboureurs inconnus
+ Avaient les grosses gaîtés franches
+ De ceux qui peinent, les bras nus.
+
+ Mais, le soir, sous les huttes closes,
+ Ils se taisaient avec stupeur,
+ Écoutant glisser sur les choses
+ L’aile furtive de la peur.
+
+ L’immense nature endormie,
+ Où bruissent d’étranges bruits,
+ Semblait une louche ennemie
+ Qui rôdait autour de leurs nuits.
+
+ La Légende alors, rassurante,
+ Entrait sur la pointe des pieds,
+ Et soudain la flamme mourante
+ Se ranimait dans les foyers.
+
+ Et c’étaient de belles histoires,
+ Des poèmes, plus beaux encor,
+ Qui, dans la hutte aux ombres noires,
+ Ouvraient leurs larges ailes d’or...
+
+ Une nuit, près du feu de brande,
+ Son siège en vain resta dressé;
+ Dans le sentier de la Légende
+ Des hommes blonds avaient passé.
+
+ «Nous suivons le vol des nuages»,
+ Chantaient ces passants aux yeux doux;
+ «Goûte à l’ivresse des voyages,
+ Belle fille, et viens avec nous!
+
+ «Notre rêve va!... Sur ses traces,
+ Épris de lui seul, nous allons!»
+ Comme elle aimait les nobles races,
+ Elle suivit les hommes blonds...
+
+ * * * * *
+
+ Voilà comme à la mer sauvage,
+ Aux durs Ménez de Breiz-Izel,
+ S’en vint, de rivage en rivage,
+ La Légende aux lèvres de miel.
+
+ Et c’est là qu’elle est enterrée,
+ Sous un chêne aux rameaux épais...
+ Pauvre grand’mère tant pleurée,
+ Que le bon Dieu te fasse paix!
+
+ [10] Le jaune est encore en Cornouailles la couleur adoptée pour le
+ deuil.
+
+
+
+
+A la sortie de l’École
+
+En souvenir des soirs du Pichéry.
+
+
+ C’est l’heure où les enfants s’épandent par la rue,
+ Troublant de jeunes cris la paix grave du soir;
+ Et le peuple des morts, la race disparue
+ Du haut du ciel breton se penche pour les voir.
+
+ Car les Celtes défunts revivent dans l’espace;
+ Dieu pour eux, chaque soir, rouvre l’azur clément,
+ Et, par les bleus sentiers, leur procession passe,
+ Leur procession passe interminablement:
+
+ Ceux qui furent marins tendent comme des voiles
+ Les nuages errants qui se gonflent dans l’air,
+ Et vont, comme autrefois, allumer des étoiles
+ Devant la Vierge douce, Étoile de la mer.
+
+ D’autres, jadis pasteurs, paissent les nébuleuses,
+ Tandis qu’à leur rouet, plaintif et somnolent,
+ Des saintes d’aujourd’hui qui furent des fileuses
+ Filent du clair de lune en fuseaux de lin blanc.
+
+ Des clercs adolescents, voués à la soutane,
+ Feignent de méditer sur des livres ouverts;
+ Mais le cœur saigne encor de quelque amour profane,
+ Et la lèvre s’oublie à fredonner des vers.
+
+ Ainsi vont cheminant au pays de mystère,
+ Dans les brumes du soir, les Celtes d’autrefois;
+ Et les petits Bretons qui cheminent sur terre
+ S’étonnent de s’entendre appeler par des voix.
+
+ Quelqu’un leur a-t-il dit qu’il fallait être sages?...
+ Leurs sabots dans les mains, une tristesse aux yeux,
+ Ils traversent, muets, la paix des paysages,
+ Et ce sont des enfants qui semblent des aïeux.
+
+
+
+
+Ballade
+
+
+I
+
+ Pour mettre sa coiffe, un dimanche
+ Sa coiffe de dentelle blanche,
+ La fille à son miroir se penche.
+
+ --Comme vous voilà belle ainsi!
+ --D’être belle je n’ai souci;
+
+ D’être plaisante et d’être accorte,
+ A quoi me sert et que m’importe?
+ Nul galant ne frappe à ma porte!
+
+ --Taisez-vous et ne pleurez point;
+ Les amoureux viendront à point.
+
+ --S’ils laissent cette année entière
+ Passer, comme sa devancière,
+ Lors, menez-les au cimetière.
+
+ --Vous n’avez pas encor vingt ans;
+ La rose fleurit au printemps!
+
+ --Quand vous verrez fleurir la rose,
+ Mettez-la sur ma tombe close.
+ Dites: c’est là qu’Elle repose.
+
+ Sur ma tombe mettez des fleurs.
+ Et, dans le bénitier, des pleurs.
+
+ Mettez-y fleur rouge et fleur noire,
+ La fleur de deuil et de mémoire
+ Douce aux âmes du Purgatoire;
+
+ Puis, vous planterez sur les bords
+ La fleur d’oubli, la fleur des morts.
+
+
+II
+
+ Pour les _cloër_ qui vont en bande,
+ La route n’est pas assez grande,
+ Qui mène à Vannes de Guérande.
+
+ Ils ont franchi les murs sacrés;
+ Au cimetière ils sont entrés.
+
+ --«Or, çà, voici la tombe neuve
+ La fraîche tombe d’une veuve
+ Qui mourut fille, avant l’épreuve;
+
+ Qui mourut fille, pour avoir
+ Aimé d’un amour sans espoir.
+
+ C’est pourquoi l’on mit sur sa tombe
+ Fleur blanche couleur de colombe,
+ Fleur noire ainsi que nuit qui tombe.
+
+ Celui qu’elle aime est à Guingamp,
+ Qui d’elle à tous va se moquant...»
+
+ La morte est là qui les écoute
+ Et dit: «Suivez, suivez la route;
+ Devant vous elle s’ouvre toute;
+
+ Mais au cimetière, laissez
+ Dormir en paix les trépassés!...»
+
+
+
+
+Dans la grand’hune
+
+
+ La mer m’a versé son breuvage
+ Son lait, salé d’un sel amer;
+ Et j’ai grandi comme un sauvage
+ Sur le sein libre de la mer.
+
+ La mer, de ses rudes caresses,
+ A pétri mon cœur et ma chair;
+ Ce sont de farouches tendresses
+ Que les tendresses de la mer.
+
+ La mer m’a chanté l’aventure,
+ L’espace, la vie au grand air.
+ Je suis un oiseau de mâture,
+ Un goëland, fils de la mer!
+
+ Et si, dans ma chanson bretonne,
+ Un souffle passe, large et fier,
+ C’est qu’en moi gémit, hurle et tonne
+ L’âme innombrable de la mer.
+
+
+
+
+Sône
+
+
+ Vous n’étiez qu’une enfant lorsque je vous connus,
+ O ma jeune amour ignorée.
+ Vous n’étiez qu’une enfant, et vous marchiez pieds nus,
+ Dans votre robe déchirée.
+
+ Vous aviez des yeux bleus et de longs cheveux bruns
+ Qui, rebelles, rompaient leurs tresses,
+ Tant les grands souffles fous, tant les libres embruns
+ Les avaient grisés de caresses.
+
+ Vos cheveux étaient bruns, et vos pieds étaient blancs,
+ Tout le jour lustrés par les ondes;
+ Votre jupe, nouée autour de vos deux flancs,
+ Laissait voir vos deux jambes rondes.
+
+ Le parfum qui sortait de vous était amer
+ Comme l’odeur qui vient des plages;
+ Et vous aviez en vous la santé de la mer,
+ O pêcheuse de coquillages!
+
+ Je n’étais qu’un enfant... Maintenant, je suis vieux;
+ On vieillit vite loin des grèves!
+ D’où vient que j’ai, ce soir, vu se rouvrir vos yeux
+ Dans le ciel de mes anciens rêves?
+
+ Est-ce un pressentiment qu’il faudrait revenir?
+ Que le son des cloches m’appelle?
+ Que vous avez gardé mon profond souvenir,
+ Et que vous êtes toujours belle?
+
+ Mais non! les angélus, au fond des soirs brumeux,
+ Se taisent pour l’exilé triste.
+ Les champs m’ont oublié, vous avez fait comme eux.
+ Vous ne savez plus si j’existe.
+
+ Puis, vous êtes allée aux pardons d’alentour,
+ Où vous avez dansé sans doute;
+ Et, quelque beau danseur vous guettant au retour,
+ Vous avez fait à deux la route.
+
+ Le sentier, trop étroit, passe au milieu des blés:
+ On marche tout près l’un de l’autre,
+ Et, lui, s’est enhardi devant vos yeux troublés
+ Jusqu’à prendre en sa main la vôtre.
+
+ C’est pourquoi vous bercez à cette heure un enfant...
+ Fasse le bon Dieu qu’il prospère!
+ Qu’il pousse, comme vous, dans l’âpreté du vent
+ Et soit marin comme son père!
+
+
+
+
+Chanson blanche
+
+
+ On a mis entre ses doigts
+ La fleur pâle, la fleur blanche,
+ Qu’à sa robe du dimanche
+ Elle épinglait autrefois.
+
+ Et le cierge blanc qui brille
+ Avive encor la pâleur
+ De la blanche et pâle fleur,
+ De la pâle et blanche fille.
+
+ Et les longs rideaux tremblants,
+ Dès qu’on entr’ouvre la porte,
+ Sur la fleur et sur la morte
+ Font neiger leurs flocons blancs.
+
+ Très loin, au ras de la dune,
+ A l’horizon d’argent clair,
+ Comme un goëland dans l’air,
+ Blanchit l’aile de la lune;
+
+ Et, par les chemins pâlis,
+ Avec l’aube qui se lève,
+ Par les blancs chemins de grève,
+ S’avancent les blancs surplis...
+
+ Mais c’est quand le cercueil penche
+ Sur le bord du grand trou noir,
+ Que l’on aimerait à voir
+ Resplendir la porte blanche.
+
+
+
+
+Rumengol
+
+A Léon Marillier.
+
+
+ C’est un bruit murmurant d’oraisons qu’on fredonne.
+ Des gens passent, pieds nus, qui viennent de très loin,
+ Qui viennent des confins de la terre bretonne
+ Fêter à Rumengol Notre-Dame de Juin.
+
+ L’âme de la lumière au firmament surnage,
+ Comme si, dans la nuit, la douce nuit d’été,
+ Le pays de prière et de pèlerinage
+ Devait rester vêtu de candide clarté.
+
+ L’ombre, comme une mer, s’élargit et s’épanche;
+ Elle a déjà noyé les hauteurs d’alentour,
+ Mais la colline sainte est comme une île blanche
+ Que baigne un jour d’ailleurs, un indicible jour.
+
+ Un angélus discret, par la campagne éteinte,
+ Guide les laboureurs, les pâtres, les marins,
+ Et le ciel s’attendrit à cette voix qui tinte,
+ Et les nuages même ont l’air de pèlerins.
+
+ * * * * *
+
+ Sous l’if du cimetière, un mendiant épique,
+ Un barde primitif, un sauvage inspiré
+ Se lève, et dépouillant sa veste en peau de bique,
+ Hurle au vent de la nuit le cantique sacré.
+
+ «Qu’il vienne à Rumengol, quiconque a besoin d’aide!
+ Une source divine a jailli hors du sol.
+ Le lys immaculé, la fleur de Tout-Remède,
+ Notre-Dame de Juin fleurit à Rumengol!»
+
+ Il dit. Sur les tombeaux des foules sont assises,
+ Coiffes de chanvre bis, feutres aux larges bords;
+ Et l’on ne sait, à voir ces formes indécises,
+ Si ce sont des vivants ou si ce sont des morts.
+
+ Au loin, les prés sont clairs, étoilés par les tentes
+ Où des feux de bergers veillent sur les dormeurs.
+ La nuit monte, éployant ses ailes palpitantes;
+ Le sonore silence est peuplé de rumeurs.
+
+ Bêtes et gens, ce soir, ruminent côte à côte;
+ Leur rêve fraternise au même lit herbeux.
+ Quand les hommes ont dit la prière, à voix haute,
+ Par de longs meuglements ont répondu les bœufs.
+
+ * * * * *
+
+ A l’entour de l’église, aux lueurs d’une torche,
+ Des ombres à genoux accomplissent un vœu.
+ Le chanteur de chansons, allongé sous le porche,
+ A l’air noble d’un mort sculpté dans un enfeu.
+
+ Des corps, des corps en tas, sont vautrés sur les dalles;
+ Leur sommeil susurrant semble prier encor,
+ Et leur haleine fume, à d’égaux intervalles,
+ Comme un encens humain devant la Vierge d’or.
+
+ Du haut de son pilier, la Vierge guérisseuse,
+ La fleur de Rumengol sourit, les yeux noyés,
+ Et chantonne on ne sait quelle exquise berceuse
+ A ce grand peuple enfant qui sommeille à ses pieds.
+
+
+
+
+Chaume d’Islandais
+
+ Me am eus clewet er Porz-Gwenn
+ Canan clemmuz eur ganaouenn[11].
+
+ [11] J’ai entendu, à Port-Blanc, Chanter plaintive une chanson.
+
+
+ Fille d’Islandais, ô ma femme,
+ L’entends-tu qui geint au dehors,
+ L’entends-tu qui geint et qui brame,
+ La mer sans cœur, la mer sans âme,
+ Pour qui tant des nôtres sont morts?
+
+ En ce logis du bord des grèves,
+ Sous ce chaume, dans ce lit clos,
+ Nous refaisons les anciens rêves
+ Qu’en leurs haltes, leurs haltes brèves
+ Y songèrent des matelots.
+
+ Autour de la grise chaumine
+ Leur pas sonne comme autrefois,
+ Par les sentiers leur pas chemine,
+ Et la mer lasse, qui rumine,
+ Laisse vers nous monter leurs voix.
+
+ Femme, pendant que tu reposes
+ Au lit de leurs vieilles amours,
+ N’entends-tu pas leurs lèvres closes
+ Nous crier les suprêmes choses
+ Qu’ils n’ont pu dire qu’aux flots sourds.
+
+ J’ai souvenance de leurs lettres.
+ Mon père autrefois me les lut.
+ On eût dit des sermons de prêtres,
+ Rédigés par des quartiers-maîtres...
+ Pour signature, au bas, «Salut!»
+
+ Ce salut envoyé du Pôle,
+ Une bouteille l’apportait.
+ Mon père, doux maître d’école,
+ Traduisait la triste épistole
+ Aux veuves... Et la mer chantait!
+
+
+
+
+Symbole
+
+
+ Dans un paysage de mer
+ Où, seule, quelque vache rousse
+ Va paissant un pâtis amer
+ D’ajonc ras que le vent rebrousse;
+
+ Sur un dos de morne pelé,
+ Sous un ciel tissé de bruine,
+ Gît le cadavre désolé
+ D’une vieille église en ruine.
+
+ Un temps fut, c’était un rocher...
+ Vint en son auge un saint d’Irlande,
+ Et, du roc brut, un fin clocher
+ Poussa, comme une fleur de lande.
+
+ Et quand il eut fleuri dans l’air,
+ On vit--abeille familière--
+ Une cloche, en robe d’or clair,
+ Se poser sur la fleur de pierre.
+
+ Longtemps, son magique fredon
+ Berça la mer et la montagne;
+ Et jamais cloche de pardon
+ N’eut douceur pareille en Bretagne.
+
+ Du vieux saint le nom s’est perdu.
+ L’herbe a poussé sur sa mémoire,
+ L’herbe d’oubli qu’au Ménez-Du
+ Paît quelque vache rousse ou noire.
+
+ L’église morte, en s’affaissant,
+ A repris sa forme de roche;
+ Mais, au cœur du clocher absent,
+ Vibre encor l’âme de la cloche.
+
+ Dans le paysage de mer,
+ Quand, à coups légers elle tinte,
+ On voit, sous sa robe d’or clair,
+ S’illuminer l’église éteinte.
+
+
+
+
+Après Vêpres
+
+
+ Quand les belles hymnes latines,
+ Avec l’encens des encensoirs,
+ Sur l’aile des voix enfantines
+ Montent, dans la splendeur des soirs,
+
+ Les vitraux rouges, où flamboie
+ La braise du soleil couchant,
+ Éclatent d’une immense joie
+ Qui vibre et chante avec le chant;
+
+ Et les vierges, têtes baissées
+ Sur les mystérieux missels,
+ Sentent s’ouvrir dans leurs pensées
+ L’infini lointain des grands ciels.
+
+ Triste et souriant, sur leurs âmes,
+ Se penche le mystique époux,
+ Le seul Dieu qu’aient aimé les femmes,
+ Le Dieu pâle, pensif et doux.
+
+ Triste et consolant, il se penche!...
+ Dans l’ombre qui va grandissant,
+ On voit sourdre sur sa chair blanche
+ Un pleur secret, un pleur de sang.
+
+ Et, quand l’église s’est éteinte,
+ Ses bras cloués restent ouverts
+ Pour l’ardente et sublime étreinte
+ Dont il embrasse l’univers.
+
+
+
+
+Nos morts
+
+A Gabriel Monod.
+
+
+ A quoi bon dire les vivants,
+ Puisque nous sommes ceux qui meurent?
+ Oh! la triste chanson des vents!...
+ Où vont les morts que nos yeux pleurent?
+
+ Nul, en ce voyage qu’ils font,
+ Ne marche près d’eux côte à côte:
+ Le sol de la terre est profond,
+ Et la voûte des cieux est haute!
+
+ Le fossoyeur creuse le trou;
+ Sur le cercueil la terre tombe.
+ Le prêtre, dit-on, sait par où
+ Le mort s’affranchit de la tombe.
+
+ O mes morts, ô mes morts aimés,
+ Si pourtant vos yeux sous la terre
+ Devaient toujours rester fermés
+ Et vos lèvres toujours se taire!...
+
+ Mais non, vous êtes parmi nous,
+ C’est vous qu’on voit,--âmes fanées,--
+ Qu’on voit s’accroupir à genoux
+ Dans les maisons abandonnées.
+
+ Nous vous nommons de noms divers,
+ Vous peuplez le temps et l’espace,
+ Vous êtes l’odeur des foins verts
+ Et le sanglot du vent qui passe.
+
+ Quand les vivants, hommes de bruit,
+ Ont clos leurs yeux sur leur journée,
+ Vous vous levez avec la nuit
+ Pour quelque tâche interminée.
+
+ La lune, veilleuse des morts,
+ Au plafond du ciel se balance.
+ Sous vos chapeaux à larges bords,
+ Vous peinez, hommes du silence.
+
+ Des passants vous ont reconnus,
+ Des passants tardifs, à la brune,
+ Ont vu pleurer sur vos pieds nus
+ Les larmes blanches de la lune!
+
+ Vous êtes ceux qu’on n’entend pas,
+ La muette chanson des choses,
+ Et l’on se prend à parler bas,
+ Quand vous frôlez les portes closes.
+
+
+
+
+Rêve
+
+
+ Je rêvais qu’après une course,
+ A genoux, dans un bois profond,
+ Je me penchais sur une source:
+ Des étoiles tremblaient au fond.
+
+ J’avais soif, et je voulus boire;
+ Une aile d’oiseau me frôla;
+ La source devint toute noire
+ Et l’oiseau me dit: «Pas cela!
+
+ «Respecte ces ondes sacrées.
+ Car cette eau qui coule à pleins bords
+ Est faite des larmes pleurées
+ Par le regret vivant des morts.
+
+ «N’apprends pas, avant qu’il soit l’heure,
+ Et que tes jours soient révolus,
+ Ce que cherche encore et que pleure
+ L’œil clos de ceux qui ne sont plus.
+
+ «Aime la vie! aime les voiles
+ Qu’elle tend de la terre aux cieux
+ Songe qu’en cette eau ces étoiles
+ Souffrent de n’être plus des yeux.»
+
+ * * * * *
+
+ Je m’éveillai. Les grandes herbes
+ Bruissaient sous les noisetiers...
+ Des filles aux hanches superbes
+ Passaient, graves, dans les sentiers.
+
+ Sous le faix des amours mortelles,
+ Elles passaient, les reins pliés;
+ Je me découvris devant elles
+ Et leur criai: Multipliez!...
+
+
+
+
+Le chant des nuages
+
+
+ Breton, je chante les nuages,
+ Aventuriers du ciel profond.
+ Leur mer est la mer sans rivages;
+ Sans atterrir jamais, ils vont!
+
+ Jadis, mes nomades pensées
+ Rêvaient de monter à leur bord,
+ Pour ces divines traversées
+ Qu’on fait peut-être après la mort.
+
+ A les voir voguer dans l’espace,
+ On dirait qu’indéfiniment
+ C’est l’escadre de Dieu qui passe
+ Tout au large du firmament.
+
+ Ils ont pour fanaux les étoiles.
+ Le soir descendu, le jour clos,
+ On entend chanter dans leurs voiles
+ De mystérieux matelots...
+
+ * * * * *
+
+ Parfois aussi, formes étranges
+ D’un monde ailé qui toujours fuit,
+ Ils semblent un chœur de beaux anges
+ Agenouillés devant la nuit.
+
+ Ils doivent connaître des psaumes
+ Qui font s’entr’ouvrir à leurs pas
+ Les Cités d’en haut, les Royaumes
+ Où nos cœurs aspirent d’en bas.
+
+ Et, comme un temple de silence,
+ Le ciel s’agrandit dans le soir;
+ Et la lune au vent se balance
+ Avec des lenteurs d’encensoir.
+
+ * * * * *
+
+ Cœurs changeants, épris de voyages,
+ Les Bretons, ce peuple banni,
+ Se sont faits, comme leurs nuages,
+ Les pèlerins de l’Infini.
+
+
+
+
+Le chapelet d’angoisse
+
+
+ Quand vient la Passion, de paroisse en paroisse
+ Des vieilles vont, disant le «chapelet d’angoisse»;
+ Et l’on entend leurs voix qui clament sur le seuil:
+ «Jésus est mort, pleurez! C’est la nuit du grand deuil!»
+ Et les galants, assis dans l’ombre, près des filles,
+ S’arrêtent d’aiguiser le tranchant des faucilles,
+ Ne s’inquiètent plus si les trèfles sont mûrs,
+ Et restent sans parler, les yeux fixés aux murs.
+ Les Ménez noirs, au loin, dans leurs formes sévères,
+ Semblent des golgothas hérissés de calvaires.
+
+ Le chapelet s’égrène et, dizain par dizain,
+ A travers le pays sonne comme un tocsin.
+ Il fait fondre les cœurs en fontaines de larmes,
+ Et voici ce qu’il va tintant, ce «glas d’alarmes».
+
+ * * * * *
+
+ «C’est la saison nouvelle, et c’est le printemps bleu,
+ C’est le printemps humain né de la mort d’un Dieu!
+
+ Nous venons dire qu’il est l’heure,
+ L’heure où tout chrétien prie et pleure!
+
+ «Au mont des Oliviers un calice descend,
+ Et le calice est plein d’une liqueur de sang
+
+ Et jusqu’à la dernière goutte,
+ Jésus a dû la boire toute!
+
+ «Voici, par les sentiers, que montent les soldats
+ Et que vient, derrière eux, le baiser de Judas.
+
+ Et, dans ce baiser de l’infâme,
+ Jésus épand toute son âme.
+
+ «Sur le triste Ménez, comme un pauvre animal,
+ Jésus grimpe, roué de coups qui lui font mal.
+
+ Jésus, humble bête de somme,
+ Porte à Dieu les péchés de l’homme.
+
+ «Et son faix est si lourd qu’il tombe par trois fois,
+ Et c’est depuis ce temps qu’il saigne sur les croix.
+
+ La Vierge dit: «C’est joie amère,
+ O Bretonnes, que d’être mère!»...
+
+
+
+
+Le temps des Saintes
+
+
+ Au temps où les Saintes vivaient,
+ O ma sœurette, elles avaient
+ Ton pauvre petit corps plein d’âme;
+ Et, dans leurs yeux comme en tes yeux,
+ Rayonnaient d’une double flamme
+ Toutes les étoiles des cieux.
+
+ En ce temps, leurs larmes divines,
+ Comme les sources des ravines,
+ Abreuvaient les cœurs desséchés...
+ Ces pleurs, qui fécondaient les pierres,
+ Ces pleurs, qui lavaient les péchés,
+ Toujours tremblent à tes paupières!
+
+ Et, tant que tes yeux pleureront,
+ Tant que tes lèvres souriront,
+ Je croirai que, dans les cieux calmes,
+ S’ouvre un magique paradis
+ Où circulent avec des palmes
+ Les belles Saintes de jadis.
+
+
+
+
+La Chanson de notre «Reine Anne»
+
+ Pedit ar Santès Anna Vad,
+ Hac ho pezo zur ho mennad[12].
+
+ [12] Priez Sainte Anne-la-Bonne, Et sûrement votre vœu sera exaucé.
+
+
+ Nous vous avons appelée Anne.
+ Plus grande, je vous conterai
+ Combien douce, au pays de Vanne,
+ Fleurit Anne, la fleur d’Auray.
+
+ Quand vous serez encor plus grande,
+ En Juillet, au temps du ciel bleu,
+ Nous vous mènerons par la lande
+ A la grand’mère du bon Dieu.
+
+ Et vous verrez vers sa filleule
+ La vieille Sainte Anne venir,
+ Et sur vous ses doigts fins d’aïeule
+ Se poseront pour vous bénir.
+
+ Par la vertu d’Anne-la-Bonne,
+ Vous serez dans votre maison
+ La fleur d’ajonc, la fleur bretonne,
+ Qui fleurit en toute saison.
+
+ Si nous dormons alors sous terre,
+ Où s’appuyèrent nos genoux,
+ A Sainte-Anne, au pays austère,
+ Priez en souvenir de nous...
+
+ * * * * *
+
+ Nous vous avons appelée Anne.
+ Vous avez les yeux fins et beaux,
+ Comme la reine-paysanne,
+ Comme la «Duchesse en sabots».
+
+ Comme elle, d’une amour profonde,
+ Aimez la terre des aïeux!
+ Il n’en est pas une autre au monde
+ Plus digne d’enchanter vos yeux.
+
+ La Bretagne, hélas! roule et tangue
+ Comme un navire avarié!
+ Priez pour elle, dans la langue
+ Où pour vous nous avons prié.
+
+ Et, quand vous irez, déjà femme,
+ Mûre pour les doux abandons,
+ Avec l’épousé de votre âme,
+ Le long des chemins de pardons,
+
+ Laissez la fougère embaumée
+ Vous dire dans les chemins verts:
+ «Votre mère ici fut aimée;
+ Votre père ici fit ces vers!
+
+ «Il les fit en parler de France
+ Mais son cœur fut breton toujours;
+ Bretonne aussi son espérance;
+ Bretonnes surtout ses amours!»
+
+ Enfant, Dieu vous donne de vivre
+ Pure de cœur, grave d’esprit!...
+ Ce mot, le dernier de ce livre,
+ C’est votre mère qui l’écrit.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ AU SEUIL D’UN LIVRE 1
+ FANEUSES DE GOËMONS 6
+ LA SOURCE ENCHANTÉE 9
+ TERRE D’ARMOR 10
+ LES ÉPAVES 13
+ LA CITÉ DOLENTE 17
+ LES MOUETTES 18
+ NUIT INSULAIRE 25
+ CHANSON DE MARCHE 26
+ ENTRE PLOMEUR ET PLOVAN 28
+ LA CHANSON DES CHÊNES 30
+ EN MAI 33
+ LA CHANSON DU VENT DE MER 36
+ A PAIMPOL 38
+ EXTRAIT D’UN POÈME DE VACANCES 43
+ TRÉGUÊR 44
+ SAINT-YVES 46
+ ÉVOCATIONS 48
+ A QUIMPERLÉ 51
+ NOËL DE BRETAGNE 58
+ LA CHANSON DU VENT QUI VENTE 61
+ LA CHANSON DU ROCHER QUI MARCHE 64
+ L’AME DES MATELOTS 66
+ LE CHANT D’AHÈS 70
+ LES HANTISES 71
+ EN NOVEMBRE 74
+ SÔNE 77
+ LA CHANSON DES PÊCHEUSES DE NUIT 79
+ LE CHANT DES VIEILLES MAISONS 81
+ SUR LE CHEMIN D’EXIL 86
+ FRANCÉA RANNOU 88
+ LA LÉPREUSE 90
+ JEANNE LARVOR 93
+ A LA GRAND’MESSE 99
+ CHANSON DE BORD 101
+ UN MANUSCRIT 103
+ TOUT LE LONG DE LA NUIT 109
+ SÔNE 111
+ CLOCHES DE PAQUES 117
+ NUIT D’ÉTOILES 120
+ JEANNE LEZVEUR 122
+ VŒU 129
+ LE LONG DE MA ROUTE 131
+ LE CHANT DE MA MÈRE 133
+ LES TROUPEAUX DE L’AIR 136
+ BERCEUSE D’ARMORIQUE 138
+ LA CHANSON DE MA NOURRICE 141
+ LA CHANSON DE LA MAL MARIÉE 144
+ VAINES ATTENTES 147
+ LA CHANSON DE L’AMOUR 151
+ EXTRAIT D’UN VIEUX LIVRE 153
+ LES YEUX DE MA MIE 156
+ IN MEMORIAM LIBRI 158
+ CHANT DE MER 160
+ LES CONTEUSES 162
+ LE MIROIR ÉPAVE 163
+ JEAN L’ARC’HANTEC 164
+ CIMETIÈRE INTIME 169
+ LA CHANSON DES VIEUX LITS 171
+ LA CHANSON DE LA LÉGENDE 173
+ A LA SORTIE DE L’ÉCOLE 180
+ BALLADE 182
+ DANS LA GRAND’HUNE 186
+ SÔNE 188
+ CHANSON BLANCHE 191
+ RUMENGOL 193
+ CHAUME D’ISLANDAIS 197
+ SYMBOLE 199
+ APRÈS VÊPRES 201
+ NOS MORTS 203
+ RÊVE 206
+ LE CHANT DES NUAGES 208
+ LE CHAPELET D’ANGOISSE 211
+ LE TEMPS DES SAINTES 214
+ LA CHANSON DE NOTRE «REINE ANNE» 216
+
+
+1802-06.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P12-06.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77273 ***
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+ <title>La chanson de la Bretagne | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77273 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large ssf i">ANATOLE LE BRAZ</p>
+
+<h1>La Chanson<br>
+de la Bretagne</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br>
+3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+
+
+<p class="c small">DU MÊME AUTEUR<br>
+Format in-18.</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="bot xsmall drap">AU PAYS DES PARDONS</td>
+<td class="bot"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LA CHANSON DE LA BRETAGNE</td>
+<td class="bot"><div>1 —</div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LE GARDIEN DU FEU</td>
+<td class="bot"><div>1 —</div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">PAQUES D’ISLANDE</td>
+<td class="bot"><div>1 —</div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LE SANG DE LA SIRÈNE</td>
+<td class="bot"><div>1 —</div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LA TERRE DU PASSÉ</td>
+<td class="bot"><div>1 —</div></td></tr>
+<tr><td class="bot xsmall drap">LE THÉATRE CELTIQUE</td>
+<td class="bot"><div>1 —</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">1802-06. — Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD. — P12-06.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="c top4em">A MON PÈRE,<br>
+<span class="i">Cette <span class="sc rm">Chanson du pays</span> est dédiée<br>
+par son fils reconnaissant et respectueux.</span></p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c1">Au seuil d’un livre</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">’N hano ann Tad, ar Mab hac ar Spered-Zantel,</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Homan’zo’r ganaouenn zavet en Breiz-Izel !</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Zavet gant eur paour-kèz, en Ar-goat, en Ar-vor ;</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Kanet anez-hi, pewienn, hac ho pezo digor<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> !</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <span class="i">Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Celle-ci est une
+chanson <i>levée</i> en Basse-Bretagne, <i>Levée</i> par un humble, au pays des
+Bois, au pays de la Mer ; Chantez-la, mendiants, et les portes s’ouvriront
+devant vous.</span></p>
+</div>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai laissé l’âme bretonne</div>
+<div class="verse">Chanter en moi son doux chant ;</div>
+<div class="verse">Il est vieux et monotone,</div>
+<div class="verse">Il n’en est que plus touchant.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est la chanson de nourrice</div>
+<div class="verse">Dont enfant je fus bercé ;</div>
+<div class="verse">Humblement consolatrice,</div>
+<div class="verse">Elle enchanta mon passé.</div>
+
+<div class="verse stanza">Si je pouvais la redire</div>
+<div class="verse">Aussi bien que je la sais,</div>
+<div class="verse">On l’entendrait, sans sourire,</div>
+<div class="verse">Même au grand pays français.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les pasteurs dans la montagne,</div>
+<div class="verse">Les fileuses dans l’<i>armor</i>,</div>
+<div class="verse">Sont presque seuls en Bretagne</div>
+<div class="verse">A la fredonner encor.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle est douce sur les lèvres</div>
+<div class="verse">Des fileuses de lin clair,</div>
+<div class="verse">Ou quand les gardeurs de chèvres</div>
+<div class="verse">Sur les monts en sifflent l’air.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais que vaudra-t-il, ce psaume</div>
+<div class="verse">Du vieux peuple primitif,</div>
+<div class="verse">Sans la hutte au toit de chaume,</div>
+<div class="verse">Sans la mer au cœur plaintif ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Hélas ! j’ai peur qu’on en rie,</div>
+<div class="verse">Et j’en serais désolé !</div>
+<div class="verse">C’est le chant de la patrie</div>
+<div class="verse">Chanté par un exilé.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand, des brumes de l’Irlande</div>
+<div class="verse">Au ciel gris de Breiz-Izel,</div>
+<div class="verse">S’en vinrent, par la mer grande,</div>
+<div class="verse">Sainte Jeune et Saint Envel,</div>
+
+<div class="verse stanza">L’un à gauche, l’autre à droite.</div>
+<div class="verse">Remontèrent, séparés,</div>
+<div class="verse">Le cours d’une eau qui miroite</div>
+<div class="verse">Aux flancs roux des Monts d’Arez.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur deux pentes opposées</div>
+<div class="verse">Chacun d’eux fit sa maison…</div>
+<div class="verse">L’eau vive entre leurs pensées</div>
+<div class="verse">Roulait sa claire chanson.</div>
+
+<div class="verse stanza">Là, vécurent dans le jeûne,</div>
+<div class="verse">Afin de gagner le ciel,</div>
+<div class="verse">Le frère de Sainte Jeune</div>
+<div class="verse">Et la sœur de Saint Envel.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand tous les bruits de la terre</div>
+<div class="verse">S’étaient fondus dans le soir,</div>
+<div class="verse">Avec des voix de mystère</div>
+<div class="verse">Ils se parlaient, sans se voir ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le ruisseau des prairies</div>
+<div class="verse">Mêlait son chant fraternel,</div>
+<div class="verse">En ces nobles causeries,</div>
+<div class="verse">Aux voix de Jeune et d’Envel.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais lorsque Jeune, mourante,</div>
+<div class="verse">Ne put parler que tout bas,</div>
+<div class="verse">Envel dit à l’eau courante :</div>
+<div class="verse">« Ruisselet, ne chante pas ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">L’eau soudain se fit muette.</div>
+<div class="verse">Depuis ce temps elle court,</div>
+<div class="verse">D’un vol furtif de chouette,</div>
+<div class="verse">Dans la nuit du vallon sourd.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Comme Jeune, la Bretagne</div>
+<div class="verse">Va dans la mort s’assoupir ;</div>
+<div class="verse">Sur la côte ou la montagne,</div>
+<div class="verse">Son chant n’est plus qu’un soupir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pour l’entendre, j’ai fait taire</div>
+<div class="verse">Toute voix qui vient d’ailleurs ;</div>
+<div class="verse">Et, dans mon cœur solitaire,</div>
+<div class="verse">Se sont tus jusqu’à mes pleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">On dit qu’en visions brèves,</div>
+<div class="verse">Devant les yeux clos déjà,</div>
+<div class="verse">Surgissent plus grands les rêves</div>
+<div class="verse">Qu’aux jours vivants on songea.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or, je viens chanter aux portes</div>
+<div class="verse">Les derniers rêves cueillis</div>
+<div class="verse">Sur les lèvres presque mortes</div>
+<div class="verse">Du plus aimé des pays.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c2">Faneuses de goëmons</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’ai vécu, tout enfant, parmi les filles frustes,</div>
+<div class="verse">Les vierges de la mer, sauvages et robustes,</div>
+<div class="verse i2">Les faneuses de goëmons,</div>
+<div class="verse">Qui, du matin au soir, le long de la Presqu’île,</div>
+<div class="verse">Promènent leur chair blonde, indolente et tranquille,</div>
+<div class="verse">Avec le vent du large en leurs larges poumons.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je les aimais. J’aimais leurs sereines allures</div>
+<div class="verse">Et leurs broussailles d’or, leurs fauves chevelures</div>
+<div class="verse i2">Que saupoudre le sol amer,</div>
+<div class="verse">J’aimais leurs yeux pareils aux flaques d’eau des grèves,</div>
+<div class="verse">Où l’on voit onduler des ombres de grands rêves…</div>
+<div class="verse">Le regard s’ennoblit à contempler la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sous la jupe en lambeaux, leur corps de patriciennes</div>
+<div class="verse">A la chaste impudeur des races très anciennes</div>
+<div class="verse i2">Que vêt leur grave nudité ;</div>
+<div class="verse">Elles n’ont jamais eu de toit qui les abrite ;</div>
+<div class="verse">Les gabelous leur ont cédé quelque guérite,</div>
+<div class="verse">Logis de goëlands, des tempêtes hanté !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur des tas de varechs, elles y dorment, belles ;</div>
+<div class="verse">Et les guérites ont comme un air de chapelles.</div>
+<div class="verse i2">Au haut des caps sombres et nus.</div>
+<div class="verse">Des marins ennuyés y montent, solitaires.</div>
+<div class="verse">On pense à je ne sais quels étranges mystères</div>
+<div class="verse">Célébrés en l’honneur de grands Dieux inconnus.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand se lèvent des jours les aurores sanglantes,</div>
+<div class="verse">Leurs yeux cernés, au loin, suivent les barques lentes,</div>
+<div class="verse i2">Sans regret comme sans espoir ;</div>
+<div class="verse">Silencieusement, en longue théorie,</div>
+<div class="verse">Elles fanent la grève ainsi qu’une prairie.</div>
+<div class="verse">Retournant le foin roux avec le trident noir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais, aux heures de sieste, ardentes amazones,</div>
+<div class="verse">Elles plongent leurs poings dans les crinières jaunes</div>
+<div class="verse i2">Des rocs bruns, monstres de granit.</div>
+<div class="verse">Et, sur le dos géant de ces fauves montures,</div>
+<div class="verse">Vont assouvir leur soif de vastes aventures</div>
+<div class="verse">Par delà le grand cercle où l’Océan finit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est pourquoi, le soir, aux premières étoiles,</div>
+<div class="verse">Quand rentrent les pêcheurs et que sèchent les voiles,</div>
+<div class="verse i2">Lourdes, au long du fin galet,</div>
+<div class="verse">On les voit rire avec mépris, ces orgueilleuses,</div>
+<div class="verse">Qui savent le chemin des eaux miraculeuses</div>
+<div class="verse">Et draguent l’infini d’un seul coup de filet.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ma solitaire enfance erra parmi ces filles ;</div>
+<div class="verse">Sur leurs genoux, drapés de superbes guenilles,</div>
+<div class="verse i2">Elles me bercèrent souvent ;</div>
+<div class="verse">J’entends toujours les chants qu’elles chantaient aux plages,</div>
+<div class="verse">Et mon âme est pareille à ces grands coquillages</div>
+<div class="verse">Où la plainte des mers s’éveille au moindre vent.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c3">La source enchantée</h2>
+
+<p class="dedic">A Madame Collier.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’errais dans la montagne un jour de chaleur grande.</div>
+<div class="verse">Une source s’offrit, claire, parmi des houx.</div>
+<div class="verse">Comme les chevaliers dont parle la légende</div>
+<div class="verse">Pour boire dans ma main je me mis à genoux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quelqu’une qui paissait un troupeau dans la lande</div>
+<div class="verse">Me cria, mais hélas ! trop tard : « Malheur à vous ! »</div>
+<div class="verse">J’avais bu, sans savoir, l’eau de Brocéliande.</div>
+<div class="verse">Ma lèvre en a gardé l’impérissable goût.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et je vais, depuis lors, indifférent aux choses</div>
+<div class="verse">Qui font les hommes gais ou qui les font moroses.</div>
+<div class="verse">La source fée en moi luit sous les arbres verts ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Je suis le prisonnier de son eau diaphane,</div>
+<div class="verse">Et je ne sais plus rien de l’immense univers</div>
+<div class="verse">Que le reflet changeant des yeux de Viviane.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c4">Terre d’Armor</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est une terre en pierre, et qui tombe en ruine ;</div>
+<div class="verse">C’est le cadavre épars d’un pays effondré.</div>
+<div class="verse">Un fantôme de ciel erre, dans la bruine,</div>
+<div class="verse">En quête d’un soleil qui s’est évaporé.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les rochers même, au bord des mers tristes, se meurent</div>
+<div class="verse">D’un mal mystérieux, nostalgique et fatal.</div>
+<div class="verse">Et la lumière grise a dans ses yeux qui pleurent</div>
+<div class="verse">Le regard immolé d’une sœur d’hôpital.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des brumes, des linceuls moisis, de longs suaires</div>
+<div class="verse">Traînent leur deuil sinistre au flanc des vallons bas ;</div>
+<div class="verse">Et là-haut, les Ménez semblent des ossuaires,</div>
+<div class="verse">De grands cairns entassés sur d’immenses trépas.</div>
+
+<div class="verse stanza">Plus haut encor, les bras ouverts dans les ténèbres,</div>
+<div class="verse">Comme de grands oiseaux cloués en plein essor,</div>
+<div class="verse">Les christs miment dans l’air, de leurs gestes funèbres,</div>
+<div class="verse">La désolation de la terre d’Armor.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Mais voici. Le printemps a rajeuni le monde,</div>
+<div class="verse">Et le pays croulant, soudain ressuscité,</div>
+<div class="verse">S’éveille entre les bras de la lumière blonde,</div>
+<div class="verse">Et l’hymne de la vie en son cœur a chanté !</div>
+
+<div class="verse stanza">La mer est toute neuve et comme adolescente,</div>
+<div class="verse">Et, rassemblant ses flots d’un geste harmonieux</div>
+<div class="verse">Elle se lève et marche en sa grâce puissante,</div>
+<div class="verse">Et le ciel est plus beau, reflété dans ses yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des appels sont venus de la patrie antique.</div>
+<div class="verse">Les rochers qui jadis furent bardes et roi,</div>
+<div class="verse">Au souffle évocateur du renouveau celtique,</div>
+<div class="verse">Sentent vibrer en eux les harpes d’autrefois.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les brumes qui stagnaient, mornes, au ras des plaines,</div>
+<div class="verse">Se gonflent dans l’espace en chatoyants tissus,</div>
+<div class="verse">Voiles aériens d’un chœur de Madeleines</div>
+<div class="verse">Qui viennent, dans l’azur, de voir monter Jésus.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, sur la proue en fleurs d’un vaisseau de nuages,</div>
+<div class="verse">S’avance l’astre-dieu, le soleil aux doigts d’or ;</div>
+<div class="verse">Et la jeune saison suspend ses clairs feuillages</div>
+<div class="verse">Au front rasséréné de la Terre d’Armor.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c5">Les épaves</h2>
+
+<p class="dedic">A Émile Combe.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans l’âpre souffle des hivers,</div>
+<div class="verse">Pareilles à des noyés hâves,</div>
+<div class="verse">Voici venir du fond des mers</div>
+<div class="verse">Les tristes, les vieilles épaves…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’étaient jadis des vaisseaux,</div>
+<div class="verse">Des vaisseaux bruns aux blanches voiles,</div>
+<div class="verse">Que berçait l’infini des eaux</div>
+<div class="verse">Avec la chanson des étoiles ;</div>
+
+<div class="verse stanza">C’étaient des bricks aux mâts hautains,</div>
+<div class="verse">Aux flancs rebondis, comme l’Arche,</div>
+<div class="verse">Et qui semblaient, dans les lointains,</div>
+<div class="verse">Un peuple de clochers en marche !</div>
+
+<div class="verse stanza">L’Océan vaste, avec lenteur,</div>
+<div class="verse">Les promenait sur son épaule</div>
+<div class="verse">Des soleils lourds de l’équateur</div>
+<div class="verse">Aux frissonnantes nuits du pôle ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le soir, les marins assis,</div>
+<div class="verse">Balancés dans les vergues noires,</div>
+<div class="verse">Se racontaient de longs récits,</div>
+<div class="verse">Vieux refrains et vieilles histoires ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les mousses, rudes enfants,</div>
+<div class="verse">Dans leur sommeil plein de chimères,</div>
+<div class="verse">Rêvaient des retours triomphants</div>
+<div class="verse">Vers le Pays, où sont les Mères…</div>
+
+<div class="verse stanza">Il est là-bas, le pays vert,</div>
+<div class="verse">Au bord des galets, dans la brume…</div>
+<div class="verse">Ils reviendront… Le seuil ouvert</div>
+<div class="verse">A l’air d’attendre, et l’âtre fume.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils reviendront… Ils ont écrit,</div>
+<div class="verse">Ceux du moins qui savent écrire ;</div>
+<div class="verse">Ils reviendront… La mer sourit</div>
+<div class="verse">De son mystérieux sourire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il passe des nuits et des jours,</div>
+<div class="verse">Jours inquiets ! Nuits oppressées !</div>
+<div class="verse">« Ils reviendront… » chante toujours</div>
+<div class="verse">L’espérance des fiancées…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais les mères aux cœurs tremblants,</div>
+<div class="verse">Déjà prises de peurs amères,</div>
+<div class="verse">Allument de longs cierges blancs</div>
+<div class="verse">Aux pieds de la Mère des Mères…</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est pitié, pitié de voir</div>
+<div class="verse">Comme leurs yeux fixent la flamme !</div>
+<div class="verse">Quand elle hésite, c’est l’espoir</div>
+<div class="verse">Qui vacille aussi dans leur âme.</div>
+
+<div class="verse stanza">Hélas ! ils se sont tous éteints,</div>
+<div class="verse">Les cierges blancs, dans la chapelle ;</div>
+<div class="verse">Et tous morts, les absents lointains</div>
+<div class="verse">N’entendent plus qu’on les rappelle.</div>
+
+<div class="verse stanza">La mer qui les a tant bercés,</div>
+<div class="verse">La mer, leur nourrice farouche,</div>
+<div class="verse">Les a gardés pour fiancés</div>
+<div class="verse">Et les a couchés dans sa couche.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et maintenant, silencieux,</div>
+<div class="verse">Ils dorment dans la couche verte ;</div>
+<div class="verse">Les flots leur ont fermé les yeux,</div>
+<div class="verse">Le sable emplit leur bouche ouverte…</div>
+
+<div class="verse stanza">Ne questionnez pas le flux,</div>
+<div class="verse">N’interrogez pas les marées,</div>
+<div class="verse">Mères ; ils ne frapperont plus</div>
+<div class="verse">A vos lucarnes éclairées…</div>
+
+<div class="verse stanza">Seules passent dans les hivers,</div>
+<div class="verse">Pareilles à des noyés hâves,</div>
+<div class="verse">En troupeaux noirs, d’algues couverts,</div>
+<div class="verse">Les tristes, les vieilles épaves.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c6">La cité dolente</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Occismor ou Ker-Is, Lexobie ou Tolente,</div>
+<div class="verse">Les Bretons ont dans l’âme une Cité dolente,</div>
+<div class="verse">Un cadavre de ville où, vivantes encor,</div>
+<div class="verse">A des clochers détruits tintent des cloches d’or.</div>
+
+<div class="verse stanza">Là, c’est toujours soleil, et toujours c’est dimanche.</div>
+<div class="verse">Dans l’église, officie un prêtre à barbe blanche,</div>
+<div class="verse">Et l’on entend bruire en ses cheveux flottants</div>
+<div class="verse">Des souffles émanés de plus loin que les temps.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tout un peuple muet, immobile et funèbre,</div>
+<div class="verse">Suit d’un cœur obstiné la messe qu’on célèbre,</div>
+<div class="verse">Attend, pour se lever, que l’office ait pris fin,</div>
+<div class="verse">Et toujours attendra, dût-il attendre en vain.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c7">Les mouettes</h2>
+
+<p class="dedic">A Madame Edmée Bénac.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’eau brumeuse de la rivière</div>
+<div class="verse">S’éveille dans le matin clair.</div>
+<div class="verse">Du fond calme de l’estuaire</div>
+<div class="verse">Voici monter, monter la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle entre au cœur de la vallée</div>
+<div class="verse">Comme un brusque jet de sang fort,</div>
+<div class="verse">Et sa rude haleine salée</div>
+<div class="verse">Ressuscite le pays mort ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et la vieille ville assoupie,</div>
+<div class="verse">Tréguier, Pontrieux ou Quimper</div>
+<div class="verse">Tressaille, comme si la vie</div>
+<div class="verse">Montait en elle avec la mer ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les barques, dont les mâts penchent</div>
+<div class="verse">Si tristes, au pied des remparts.</div>
+<div class="verse">Sentent soudain vibrer leurs planches</div>
+<div class="verse">Comme à l’appel des grands départs…</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Voici monter la mer sereine,</div>
+<div class="verse">Source de vie et de santé !…</div>
+<div class="verse">La voix douce d’une Sirène</div>
+<div class="verse">Très loin, vers le large, a chanté.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, l’aile ouverte toute grande,</div>
+<div class="verse">Pareils à des Esprits des eaux,</div>
+<div class="verse">Voici, là-bas, venir en bande</div>
+<div class="verse">Des oiseaux blancs, de clairs oiseaux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Porteurs d’on ne sait quels messages,</div>
+<div class="verse">Ils arrivent au premier flux…</div>
+<div class="verse">Mouettes, colombes des plages,</div>
+<div class="verse">Lumières volantes, salut !</div>
+
+<div class="verse stanza">Les vieux marins, dont l’œil s’allume</div>
+<div class="verse">Sitôt que passe votre cri,</div>
+<div class="verse">Content qu’en un flocon d’écume</div>
+<div class="verse">Votre corps souple fut pétri.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, s’il faut en croire leurs femmes,</div>
+<div class="verse">Les Morganes, vierges des mers,</div>
+<div class="verse">Ont mis en vous, avec leur âme,</div>
+<div class="verse">L’enchantement de leurs yeux pers.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est pourquoi, le long des rivières,</div>
+<div class="verse">Vous allez, au rythme du flot,</div>
+<div class="verse">Et tournez autour des chaumières,</div>
+<div class="verse">A l’heure où s’ouvrent les lits clos ;</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est pourquoi, dans les vieilles villes,</div>
+<div class="verse">Entre les quais abandonnés,</div>
+<div class="verse">On vous voit, sur l’onde immobile,</div>
+<div class="verse">Tourbillonner, tourbillonner.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous venez chanter les espaces</div>
+<div class="verse">A l’homme incliné vers le sol ;</div>
+<div class="verse">Vous venez, à nos âmes lasses,</div>
+<div class="verse">Montrer le chemin des grands vols.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, jetant là nos vaines charges,</div>
+<div class="verse">Espoirs tristes et vœux dolents,</div>
+<div class="verse">Nous n’aspirons plus, vers le large,</div>
+<div class="verse">Qu’à suivre les pèlerins blancs.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Mouettes, mouettes des grèves,</div>
+<div class="verse">Que de fois, aux jours enfantins.</div>
+<div class="verse">Je vous ai dit : « Prenez mes rêves,</div>
+<div class="verse">Malades du mal des lointains ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">C’était dans un vieux port des terres,</div>
+<div class="verse">Silencieux comme un étang.</div>
+<div class="verse">Un rare lougre solitaire</div>
+<div class="verse">S’y hasardait tous les cent ans.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un clocher, les toits d’un village</div>
+<div class="verse">Dans un décor de lande en fleurs…</div>
+<div class="verse">Pour tout bruit, le long du halage,</div>
+<div class="verse">Le han ! cadencé des haleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Corde au cou, — tels, aux temps barbares,</div>
+<div class="verse">Des cortèges de prisonniers, —</div>
+<div class="verse">Ils geignaient, tirant leurs gabarres,</div>
+<div class="verse">Leurs lourds bateaux goëmonniers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les femmes, du seuil des demeures,</div>
+<div class="verse">Guettaient, muettes, leur retour…</div>
+<div class="verse">Oh ! la morne plainte des heures</div>
+<div class="verse">Dans la paix grise du vieux bourg !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est pourtant le paysage</div>
+<div class="verse">Qui m’est, entre tous, resté cher.</div>
+<div class="verse">J’ai, depuis, vu d’autres rivages…</div>
+<div class="verse">Mais, de là, j’ai conquis la mer !</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">De là, mes jeunes rêveries</div>
+<div class="verse">Sur vos ailes ont pris l’essor,</div>
+<div class="verse">O colombes des mers fleuries,</div>
+<div class="verse">O porteuses du rameau d’or !</div>
+
+<div class="verse stanza">Les beaux voyages chimériques</div>
+<div class="verse">Que j’ai faits, couché sur le dos,</div>
+<div class="verse">Vers d’éclatantes Amériques,</div>
+<div class="verse">De merveilleux Eldorados !</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous étiez mes blanches montures,</div>
+<div class="verse">Mouettes, vous souvenez-vous ?</div>
+<div class="verse">Par les chemins de l’aventure</div>
+<div class="verse">Nous allions !… Le ciel était doux ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Le mirage enchanté des choses</div>
+<div class="verse">Déroulait ses tableaux changeants.</div>
+<div class="verse">Nous allions !… Et vos pattes roses</div>
+<div class="verse">Ramaient sous vos ailes d’argent !</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme de fines caravelles,</div>
+<div class="verse">Vous voguiez, et je respirais</div>
+<div class="verse">Un parfum de terres nouvelles</div>
+<div class="verse">Venu d’invisibles forêts.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les cités où nous abordâmes</div>
+<div class="verse">Sont, hélas ! au pays d’oubli.</div>
+<div class="verse">L’homme en vieillissant change d’âme</div>
+<div class="verse">O mouettes, et j’ai vieilli.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pourtant, au fond de mes pensées.</div>
+<div class="verse">Souvent je vois encor, je vois</div>
+<div class="verse">Onduler l’image effacée</div>
+<div class="verse">Des Atlantides d’autrefois.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vais-je revivre à votre approche</div>
+<div class="verse">Les grands songes rêvés jadis ?</div>
+<div class="verse">Écoutez ! On entend des cloches…</div>
+<div class="verse">Hélas ! Ce sont les cloches d’Is !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c8">Nuit insulaire</h2>
+
+<p class="dedic">A François Gélard.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans la ruelle étroite au point qu’un seul passant</div>
+<div class="verse">Suffit à l’obstruer presque toute, je croise</div>
+<div class="verse">Un de ces homardiers qui viennent de l’Iroise</div>
+<div class="verse">Vendre aux marchés de Sein la pêche d’Ouessant.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et voici qu’un volet de lucarne, en grinçant,</div>
+<div class="verse">S’ouvre dans un vieux mur coiffé de vieille ardoise.</div>
+<div class="verse">Une fille est là-haut qui se penche, sournoise ;</div>
+<div class="verse">Et l’homme fait un signe, et la fille descend.</div>
+
+<div class="verse stanza">Silencieuse, elle a noué sa cape brune</div>
+<div class="verse">Sur son cou pâle et fin comme un croissant de lune.</div>
+<div class="verse">Le gars, d’une voix sourde, a dit : « Vogue le sort ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Je les ai vus glisser furtifs dans l’ombre épaisse</div>
+<div class="verse">La fille avait l’air fixe et dur d’une prêtresse,</div>
+<div class="verse">L’homme allait à l’amour comme on marche à la mort.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c9">Chanson de marche</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est l’Orient, la fauve Asie !</div>
+<div class="verse">Les premiers Celtes, ennuyés,</div>
+<div class="verse">Ont cousu, ce soir, à leurs pieds</div>
+<div class="verse">Les ailes de la fantaisie.</div>
+
+<div class="verse stanza">Déjà le peuple débordant,</div>
+<div class="verse">Toujours à l’étroit dans le monde,</div>
+<div class="verse">Déjà la race vagabonde</div>
+<div class="verse">S’achemine vers l’Occident.</div>
+
+<div class="verse stanza">Déjà la tribu se déroule</div>
+<div class="verse">Et par la terre elle s’épand ;</div>
+<div class="verse">Elle ondule comme un serpent,</div>
+<div class="verse">Elle s’enfle comme une houle.</div>
+
+<div class="verse stanza">En tête, les flûtes en buis</div>
+<div class="verse">Murmurent des chansons apprises</div>
+<div class="verse">De la lèvre douce des brises,</div>
+<div class="verse">Dans le silence noir des nuits…</div>
+
+<div class="verse stanza">Chanson des marches primitives,</div>
+<div class="verse">Est-ce toi que nous entendons</div>
+<div class="verse">Siffler, dans les âtres bretons,</div>
+<div class="verse">Par les lutins aux voix plaintives ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c10">Entre Plomeur et Plovan</h2>
+
+<p class="dedic">A Auguste Dupouy.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les âpres Bigoudenn aux formes d’Androgynes</div>
+<div class="verse">Ont dans leurs yeux, figés comme l’eau des étangs,</div>
+<div class="verse">L’inquiétante nuit des longues origines,</div>
+<div class="verse">Le mystère qui dort au fond lointain des temps.</div>
+
+<div class="verse stanza">Frustes, l’air incomplet des idoles barbares,</div>
+<div class="verse">Dans leurs vêtements lourds qui tombent à plis morts,</div>
+<div class="verse">Le long du pays maigre et des côtes avares,</div>
+<div class="verse">Rôdent les Bigoudenn, les filles aux grands corps.</div>
+
+<div class="verse stanza">A leurs corsages plats ont fleuri des fleurs jaunes,</div>
+<div class="verse">Des mousses de menhirs, des lichens aux tons roux ;</div>
+<div class="verse">Et leurs yeux sans regard, leurs yeux fixes d’icônes,</div>
+<div class="verse">Naïvement cruels sont servilement doux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Brûleuses de varechs et pilleuses d’épaves,</div>
+<div class="verse">Leur rêve paît au loin la grise immensité.</div>
+<div class="verse">Et leur troupeau, vautré dans les horizons graves,</div>
+<div class="verse">Sur le grand pays morne a l’air d’être sculpté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c11">La chanson des chênes</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Chantez aux enfants la chanson des chênes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous avons poussé, les beaux arbres verts,</div>
+<div class="verse">Libres au soleil, dans les forêts franches.</div>
+<div class="verse">Une âpre santé fleurit dans nos branches ;</div>
+<div class="verse">Nous buvons à même aux cieux grands ouverts</div>
+<div class="verse i3">Le sang de nos veines.</div>
+
+<div class="verse ugap">Chantez aux enfants la chanson des chênes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous avons saigné par bien des endroits,</div>
+<div class="verse">Quand les vents jaloux nous livraient bataille ;</div>
+<div class="verse">Mais ils n’ont pas pu courber notre taille ;</div>
+<div class="verse">Nos cœurs sont intacts, nos fronts restent droits,</div>
+<div class="verse i3">Nos cimes, hautaines.</div>
+
+<div class="verse ugap">Chantez aux enfants la chanson des chênes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous sommes debout ; les vents ont passé.</div>
+<div class="verse">Le courroux des vents ne dure qu’une heure,</div>
+<div class="verse">La force du chêne à jamais demeure…</div>
+<div class="verse">Nous avons grandi, nous avons poussé,</div>
+<div class="verse i3">Sans peurs et sans haines.</div>
+
+<div class="verse ugap">Chantez aux enfants la chanson des chênes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous avons souffert, nous avons aimé…</div>
+<div class="verse">O nature immense au multiple ventre,</div>
+<div class="verse">Mère dont tout sort, mère en qui tout rentre,</div>
+<div class="verse">Dans ton vaste sein nous avons semé</div>
+<div class="verse i3">Les robustes graines.</div>
+
+<div class="verse ugap">Chantez aux enfants la chanson des chênes !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous avons vieilli, les beaux arbres noirs,</div>
+<div class="verse">Que les blancs hivers ont vêtus de givre ;</div>
+<div class="verse">Contents de mourir, mais non las de vivre,</div>
+<div class="verse">De l’auguste paix qui remplit les soirs</div>
+<div class="verse i3">Nos âmes sont pleines.</div>
+
+<div class="verse ugap">Chantez aux enfants la chanson des chênes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c12">En mai</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Des cloches ont tinté dans le calme du soir…</div>
+<div class="verse">O mon pays, pays d’Armor, si doux à voir,</div>
+<div class="verse">Terre en qui l’on sent vivre une âme presque humaine.</div>
+<div class="verse">Quel est ce souvenir qui vers toi me ramène ?</div>
+<div class="verse">On dirait qu’un ami me conduit par la main,</div>
+<div class="verse">Et je vais… Des ajoncs verdissent le chemin ;</div>
+<div class="verse">L’air s’emplit de l’odeur des aubépines blanches ;</div>
+<div class="verse">Les larmes de la nuit tremblent au bout des branches ;</div>
+<div class="verse">C’est signe que l’on pense à moi, des pleurs aux yeux.</div>
+<div class="verse">Et, d’être ainsi pleuré, mon exil est joyeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Chez nous, le mois de Mai, c’est le mois de Marie,</div>
+<div class="verse">La cloche tinte… On aime ailleurs ; chez nous on prie…</div>
+<div class="verse">Les autels sont parés ; à genoux, paysans !</div>
+<div class="verse">Et, dans l’église en fleurs, monte un parfum d’encens ;</div>
+<div class="verse">Des papillons d’été volent autour des cierges.</div>
+<div class="verse">Comme les chants sont beaux sur la lèvre des vierges !</div>
+<div class="verse">Elles disent : Salut, Étoile de la mer !</div>
+<div class="verse">Et les pêcheurs, brûlés par l’âpre vent d’hiver,</div>
+<div class="verse">Tout frissonnants encor des longues nuits d’Islande,</div>
+<div class="verse">S’inclinent, à côté des pâtres de la lande</div>
+<div class="verse">Qui, le rosaire aux doigts et le front sur l’épieu,</div>
+<div class="verse">Dans leur silence grave ont l’air d’écouter Dieu.</div>
+
+<div class="verse stanza">O laboureurs de flots, ô laboureurs de terre,</div>
+<div class="verse">Ce Dieu qui parle en vous, c’est l’âme héréditaire</div>
+<div class="verse">Dont le souffle vivace et le frisson vainqueur</div>
+<div class="verse">Du cœur des Celtes morts vous passent dans le cœur.</div>
+<div class="verse">Et, tandis qu’en son vol le virginal cantique</div>
+<div class="verse">Emporte vos <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> vers la <span lang="la" xml:lang="la">Stella</span> mystique,</div>
+<div class="verse">Une autre étoile en vous scintille, et sa clarté</div>
+<div class="verse">Fait de votre âme douce un firmament d’été.</div>
+<div class="verse">Lampe de l’Idéal, pâle et triste lumière</div>
+<div class="verse">Que notre vieille race alluma la première,</div>
+<div class="verse">Qu’elle abrita — tremblante encore — de sa main</div>
+<div class="verse">Et suspendit dans l’ombre au fond du cœur humain !</div>
+
+<div class="verse stanza">L’humble étoile, en ces jours de détresse où nous sommes,</div>
+<div class="verse">Va, dit-on, se mourant de l’abandon des hommes.</div>
+<div class="verse">Une bouche mauvaise a sur elle soufflé !</div>
+<div class="verse">La lampe d’or n’est plus qu’un vieux vase fêlé</div>
+<div class="verse">D’où l’huile sainte filtre, et fuit, et s’épand toute…</div>
+<div class="verse">Ah ! vous, du moins, gardez qu’il n’en tombe une goutte ;</div>
+<div class="verse">Entretenez la flamme avec un soin jaloux :</div>
+<div class="verse">L’heure est proche où la terre aura besoin de vous.</div>
+<div class="verse">Veillez que toujours brille et jamais ne se voile</div>
+<div class="verse">L’astre aimé des aïeux, la pâle et douce étoile !</div>
+
+<div class="verse stanza">Les temps sont annoncés. On reconstruit le ciel.</div>
+<div class="verse">Quand passeront les voix des chanteurs de Noël,</div>
+<div class="verse">Soyez prêts ! Vous verrez, par la lande et la grève</div>
+<div class="verse">Les pèlerins nouveaux monter vers l’ancien rêve,</div>
+<div class="verse">Et, comme au temps d’Arzur, rallumer à tâtons</div>
+<div class="verse">Le divin flambeau d’âme au foyer des Bretons.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c13">La chanson du vent de mer</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">O vent de mer, ô roi des vents,</div>
+<div class="verse">Toi qui fais, quand tu te déchaînes,</div>
+<div class="verse">Crier l’angoisse des vivants</div>
+<div class="verse">Dans le vaste sanglot des chênes,</div>
+
+<div class="verse ugap">Souffle, souffle, grand souffle amer,</div>
+<div class="verse">O roi des vents, ô vent de mer !</div>
+
+
+<div class="verse stanza">O vent de mer, ô roi des vents,</div>
+<div class="verse">De nos âmes et de nos portes</div>
+<div class="verse">Chasse les rêves décevants,</div>
+<div class="verse">Avec le tas des feuilles mortes.</div>
+
+<div class="verse ugap">Souffle, souffle, grand souffle amer,</div>
+<div class="verse">O roi des vents, ô vent de mer !</div>
+
+
+<div class="verse stanza">O vent de mer, ô roi des vents,</div>
+<div class="verse">Fais-nous planer dans ton domaine,</div>
+<div class="verse">Sur l’infini des flots mouvants,</div>
+<div class="verse">Plus haut que l’espérance humaine !</div>
+
+<div class="verse ugap">Souffle, souffle, grand souffle amer,</div>
+<div class="verse">O roi des vents, ô vent de mer !</div>
+
+
+<div class="verse stanza">O vent de mer, ô roi des vents,</div>
+<div class="verse">On dit que c’est Dieu, quand tu passes,</div>
+<div class="verse">Qui parle aux âmes des fervents,</div>
+<div class="verse">Dans l’immensité des espaces !</div>
+
+<div class="verse ugap">Souffle, souffle, grand souffle amer,</div>
+<div class="verse">O roi des vents, ô vent de mer !</div>
+
+
+<div class="verse stanza">O vent de mer, ô roi des vents,</div>
+<div class="verse">Prends notre rêve, et, sur ton aile,</div>
+<div class="verse">Qu’il monte aux éternels Levants</div>
+<div class="verse">Ou tombe à la nuit éternelle !</div>
+
+<div class="verse ugap">Souffle à jamais, grand souffle amer,</div>
+<div class="verse">O roi des vents, ô vent de mer !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c14">A Paimpol</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Ma vijé bolonté Doué,</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Vije aman’nn Douar-Newè<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> !</div>
+<div class="verse i1" lang="br" xml:lang="br">Eham tira tra la la laire</div>
+<div class="verse i1" lang="br" xml:lang="br">Eham tira tra la la la.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign i">(Chanson paimpolaise.)</p>
+
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <span class="i">Si c’était la volonté de Dieu,
+Que fût ici la Terre-Neuve…</span></p>
+</div>
+<p class="dedic">A François Perrot, capitaine islandais.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Fleurs de soleil et de jeunesse,</div>
+<div class="verse">Blanche leur coiffe et blanc leur col,</div>
+<div class="verse">Voici venir de la grand’messe</div>
+<div class="verse">Les belles filles de Paimpol.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elles viennent, lentes, par couples,</div>
+<div class="verse">Et dans leurs mains sont des psautiers…</div>
+<div class="verse">Mais ce sont chattes aux reins souples</div>
+<div class="verse">Que ces filles de flibustiers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce soir, sous les libres Allées,</div>
+<div class="verse">Les enlaçant d’un bras nerveux,</div>
+<div class="verse">De grands gars aux lèvres salées</div>
+<div class="verse">Les baiseront dans les cheveux ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Cependant que les eaux muettes,</div>
+<div class="verse">Dans le bassin, au long des quais,</div>
+<div class="verse">Balanceront vos silhouettes,</div>
+<div class="verse">O navires des « Islandais »…</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Quand la chanson doit être brève,</div>
+<div class="verse">C’est le moins qu’on la chante fort !</div>
+<div class="verse">Ils épuisent d’un coup leur rêve,</div>
+<div class="verse">Ceux qui vivent avec la mort.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pour boire leur paie aux auberges,</div>
+<div class="verse">Pour songer leur songe d’amour,</div>
+<div class="verse">Les gars d’Islande aux barbes vierges,</div>
+<div class="verse">Les hommes enfants n’ont qu’un jour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Eham tira ! tra la la laire !</div>
+<div class="verse">Laisse venter, ma belle est là !</div>
+<div class="verse">Laisse venter le vent polaire…</div>
+<div class="verse">Eham tira, tra la la la !…</div>
+
+<div class="verse stanza">La chanson grave se déroule</div>
+<div class="verse">De Porz-Evenn à Plourivo.</div>
+<div class="verse">Vente le vent ! Le cidre coule ;</div>
+<div class="verse">C’est la sève du temps nouveau.</div>
+
+<div class="verse stanza">La mer de cidre, la mer blonde,</div>
+<div class="verse">Ohé ! Qu’on la vide à pleins bols !</div>
+<div class="verse">Après nous, c’est la fin du monde !…</div>
+<div class="verse">Et la nuit descend sur Paimpol ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur les mâtures élancées</div>
+<div class="verse">La nuit ondule comme un dais ;</div>
+<div class="verse">Et les filles dorment, bercées,</div>
+<div class="verse">Sur le poitrail des Islandais.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza"><i lang="la" xml:lang="la">Ave maris Stella</i>… Mer grande,</div>
+<div class="verse">Mer brumeuse de février !</div>
+<div class="verse">Pour le départ des gars d’Islande,</div>
+<div class="verse">Les prêtres sont venus prier.</div>
+
+<div class="verse stanza">La croix d’argent dans l’air se dresse…</div>
+<div class="verse">Et le Christ, les bras étendus</div>
+<div class="verse">Dans un long geste de détresse,</div>
+<div class="verse">Bénit d’avance les « perdus ».</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme une forêt de squelettes,</div>
+<div class="verse">Les mâts entrechoquent leurs os…</div>
+<div class="verse">C’est le départ des goëlettes</div>
+<div class="verse">Pour le cimetière des eaux.</div>
+
+<div class="verse stanza">La voile s’ouvre comme une aile ;</div>
+<div class="verse">Elle plane, elle court, là-bas,</div>
+<div class="verse">Peut-être à l’Islande éternelle</div>
+<div class="verse">D’où l’Islandais ne revient pas.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les mouchoirs blancs sur les falaises</div>
+<div class="verse">Voudraient aussi, prenant leur vol,</div>
+<div class="verse">Voudraient porter les Paimpolaises</div>
+<div class="verse">Où s’en vont les gars de Paimpol.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mouchoirs blancs, ô vous qu’on agite</div>
+<div class="verse">Dans le mystère des adieux,</div>
+<div class="verse">Petits mouchoirs, les morts vont vite…</div>
+<div class="verse">Restez, pour essuyer les yeux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c15">Extrait d’un poème de vacances</h2>
+
+<p class="c">(<span class="xsmall">ÉCRIT PAR UN CLERC LETTRÉ</span>)</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pour me conduire aux champs, Yvonne m’accompagne.</div>
+<div class="verse">Lourde, sous les grands blés, s’alanguit la campagne,</div>
+<div class="verse">Nous suivons un chemin d’eau courante, un ruisseau.</div>
+<div class="verse">La fillette sautille avec des bonds d’oiseau,</div>
+<div class="verse">Et crie en sautillant : « Gare ! la pierre bouge ! »</div>
+<div class="verse">Moi, je regarde aller la fille en jupon rouge,</div>
+<div class="verse">Sous les saules qui font sur nous un dôme obscur ;</div>
+<div class="verse">Je regarde courir ses pieds de marbre pur,</div>
+<div class="verse">Des gouttes de soleil ruissellent sur sa joue,</div>
+<div class="verse">Et je songe à tes vers, ô Celte de Mantoue !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c16">Tréguêr</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Un cloître de silence, un hôpital des âmes,</div>
+<div class="verse">Et de grises maisons de nobles, — c’est Tréguêr…</div>
+<div class="verse">Nul bruit, que les sabots claquants des vieilles femmes,</div>
+<div class="verse">Et l’oraison du vent qui monte avec la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Telles que des surplis de prêtres, les nuées</div>
+<div class="verse">Blanchissent, dans un ciel dormant comme un lavoir.</div>
+<div class="verse">Le long des quais déserts, des barques échouées,</div>
+<div class="verse">Dévotieuses, font leur prière du soir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un douanier, de garde au bord de l’eau, sifflote</div>
+<div class="verse">Un air mélancolique, une chanson d’ennui ;</div>
+<div class="verse">Et, comme émue à cet appel, l’âme vieillote,</div>
+<div class="verse">L’âme des temps fanés s’éveille autour de lui.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’humble gabelou, sentinelle des grèves,</div>
+<div class="verse">D’un mal délicieux se sent le cœur troublé ;</div>
+<div class="verse">Il a vu se lever le vol des anciens rêves,</div>
+<div class="verse">Et leur aile subtile en passant l’a frôlé.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est ici le pays des choses de mystère,</div>
+<div class="verse">Des jardins emmurés et comme ensevelis,</div>
+<div class="verse">Où fleurit sans soleil la pâleur solitaire</div>
+<div class="verse">Des nonnes au front doux, blanches comme des lis.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ici se songe encor le songe des vieux âges ;</div>
+<div class="verse">Une piété grave embaume l’air du soir.</div>
+<div class="verse">La paix galiléenne est sur les paysages,</div>
+<div class="verse">Et tout l’horizon fume ainsi qu’un encensoir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans l’ombre, sur la place, autour de la piscine,</div>
+<div class="verse">Des femmes sont debout qui causent à mi-voix.</div>
+<div class="verse">Et l’on s’attend à voir paraître une voisine</div>
+<div class="verse">Pour annoncer qu’un Dieu vient de mourir en croix.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c17">Saint Yves</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand les vents, les vents haïs</div>
+<div class="verse">Hurlent dans les nuits plaintives,</div>
+<div class="verse">Les femmes de mon pays</div>
+<div class="verse">Vont par bandes à Saint-Yves !</div>
+
+<div class="verse stanza">Elles s’en vont, le front ceint</div>
+<div class="verse">De la cape grise ou noire,</div>
+<div class="verse">Déposer aux pieds du saint</div>
+<div class="verse">Leur obole et leur histoire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’obole est un vieux sou,</div>
+<div class="verse">Durement gagné la veille</div>
+<div class="verse">A la pêche, Dieu sait où !</div>
+<div class="verse">L’histoire est encor plus vieille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Toujours le récit amer</div>
+<div class="verse">De gens, partis dès l’aurore</div>
+<div class="verse">A la mer, et que la mer</div>
+<div class="verse">N’a pas ramenés encore.</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Bon saint Yves, rends-nous-les !</div>
+<div class="verse">Nous te promettons, messire,</div>
+<div class="verse">De dire vingt chapelets</div>
+<div class="verse">Devant vingt cierges de cire. »</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le saint, pliant son cou,</div>
+<div class="verse">Penchant son grand corps de pierre,</div>
+<div class="verse">En ramassant le vieux sou</div>
+<div class="verse">Ramasse aussi la prière.</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Femmes, chez vous retournez,</div>
+<div class="verse">Car vos hommes sont dans l’aire</div>
+<div class="verse">Qui bercent vos dernier-nés</div>
+<div class="verse">Au chant de la mer polaire. »</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c18">Évocations</h2>
+
+<p class="date">En souvenir du Port-Blanc.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Penché sur tes yeux gris à la clarté changeante,</div>
+<div class="verse">Je vois un pays grave, un pensif horizon,</div>
+<div class="verse">Des quais, au bord de l’eau qu’un clair de lune argente,</div>
+<div class="verse">Et, dans un bourg antique, une jeune maison.</div>
+
+<div class="verse stanza">La jeune maison blanche, aux fenêtres ouvertes,</div>
+<div class="verse">Tournait le dos au monde et regardait la mer.</div>
+<div class="verse">Des barques s’endormaient sous leurs voiles inertes,</div>
+<div class="verse">Et les vents fatigués s’assoupissaient dans l’air.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tes yeux évocateurs ont des clartés subtiles.</div>
+<div class="verse">Les roses du matin ont refleuri les cieux.</div>
+<div class="verse">Comme aux jours du Port-Blanc, le groupe des Sept-Iles</div>
+<div class="verse">S’est mis à défiler dans le fond de tes yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elles nageaient ainsi, les îles enchantées,</div>
+<div class="verse">Dans une lueur blonde au-dessus des flots pers,</div>
+<div class="verse">Et, le soir, descendaient, par l’abîme tentées,</div>
+<div class="verse">L’escalier d’or qui mène à l’au-delà des mers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans tes yeux assombris, je vois une nuit douce,</div>
+<div class="verse">L’ajonc mouillé l’embaume, et le goëmon roux…</div>
+<div class="verse">Une fontaine en pleurs sanglote dans la mousse ;</div>
+<div class="verse">Entendre sangloter les fontaines est doux.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’était un chemin creux ombragé de grands frênes,</div>
+<div class="verse">C’était le pays noir, les landes, les hauteurs ;</div>
+<div class="verse">Dans le silence ému des larges nuits sereines,</div>
+<div class="verse">Se répondaient au loin les appels des pasteurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">J’assiste dans tes yeux au lever des étoiles ;</div>
+<div class="verse">D’un mystérieux pas on les entend marcher ;</div>
+<div class="verse">C’est un bruit souple et lent de robes et de voiles…</div>
+<div class="verse">Peut-être, au bord du ciel, un dieu va se pencher !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nos lèvres savouraient la paix de la nature,</div>
+<div class="verse">Cet arome infini des grèves et des champs</div>
+<div class="verse">Que verse la Bretagne à toute créature,</div>
+<div class="verse">Dans la patène d’or des grands soleils couchants.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c19">A Quimperlé</h2>
+
+<p class="dedic">A Édouard Schuré.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Elle est vieille et vaste, la chambre.</div>
+<div class="verse">Le lit de passage où je dors</div>
+<div class="verse">A, ce soir de premier Novembre,</div>
+<div class="verse">Je ne sais quoi qui sent les morts.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les rideaux, d’attitude roide,</div>
+<div class="verse">Descendent à plis empesés,</div>
+<div class="verse">Et des souffles de tombe froide</div>
+<div class="verse">Rampent le long des draps glacés.</div>
+
+<div class="verse stanza">La pendule, verte de mousse,</div>
+<div class="verse">Tinte des heures d’autrefois ;</div>
+<div class="verse">On dirait une voix qui tousse</div>
+<div class="verse">Pour faire taire d’autres voix.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est bientôt un grand silence,</div>
+<div class="verse">Un silence lourd et profond</div>
+<div class="verse">Où, dans le vide, se balance</div>
+<div class="verse">Une ombre accrochée au plafond.</div>
+
+<div class="verse stanza">La chambre est vieille, vaste, haute…</div>
+<div class="verse">Ce soir, si j’ai bien entendu,</div>
+<div class="verse">Les gens contaient à table d’hôte</div>
+<div class="verse">Une aventure de pendu…</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Comme en un sursaut d’épouvante,</div>
+<div class="verse">L’âme des meubles a gémi…</div>
+<div class="verse">On vient d’entrer… c’est la servante :</div>
+<div class="verse">— Doux maître, avez-vous bien dormi ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle fait claquer les persiennes,</div>
+<div class="verse">Et l’aube du jour automnal</div>
+<div class="verse">Met sur les choses anciennes</div>
+<div class="verse">Son blanc sourire virginal.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, dans la chambre vieille et vaste,</div>
+<div class="verse">Mon cœur se ranime, frôlé</div>
+<div class="verse">Par cette odeur de pays chaste</div>
+<div class="verse">Qui se respire à Quimperlé.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’eau gazouille dans les rivières ;</div>
+<div class="verse">Des cloches tintent aux moustoirs ;</div>
+<div class="verse">Et le caquet des lavandières</div>
+<div class="verse">Semble mousser sous les battoirs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur la pointe du pied dressée,</div>
+<div class="verse">La fille, au dehors se penchant,</div>
+<div class="verse">Jette à quelqu’un, par la croisée,</div>
+<div class="verse">Son breton rythmé comme un chant.</div>
+
+<div class="verse stanza">Breton joli des Quimperloises,</div>
+<div class="verse">Qui, de leurs lèvres, grain à grain,</div>
+<div class="verse">En perles fines, en turquoises,</div>
+<div class="verse">S’égrène ainsi que d’un écrin.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et tandis que la belle épanche</div>
+<div class="verse">Son parler clair, si doux, si lent,</div>
+<div class="verse">Le vent trousse sa coiffe blanche</div>
+<div class="verse">Comme une aile de goëland.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et voici qu’en ma songerie</div>
+<div class="verse">Toute vague encor de sommeil,</div>
+<div class="verse">Je crois soudain que c’est « Marie »</div>
+<div class="verse">Qui me salue à mon réveil.</div>
+
+<div class="verse stanza">Suave, avec son air de nonne,</div>
+<div class="verse">Dans la ville de la Lêta,</div>
+<div class="verse">M’apparaît Maï la Bretonne</div>
+<div class="verse">Que Brizeux en France chanta…</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Maï, la servante d’auberge,</div>
+<div class="verse">Te ressemblait comme une sœur.</div>
+<div class="verse">Elle avait tes yeux fins de vierge,</div>
+<div class="verse">Ta beauté sobre, ta douceur.</div>
+
+<div class="verse stanza">Une senteur fraîche et subtile</div>
+<div class="verse">De son cou jeune s’exhalait.</div>
+<div class="verse">Et c’était ce parfum d’idylle</div>
+<div class="verse">Qu’ont en Kerné les « fleurs de lait ».</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme au soleil naissant se lève</div>
+<div class="verse">Le brouillard qu’a tissé la nuit,</div>
+<div class="verse">Ainsi la brume de mon rêve</div>
+<div class="verse">A son regard s’évanouit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Plus de chambre morne, oppressée</div>
+<div class="verse">Par on ne sait quelle stupeur !</div>
+<div class="verse">Plus d’ombre grise balancée</div>
+<div class="verse">Au vent suggestif de la peur !</div>
+
+<div class="verse stanza">Non ! Des perspectives lointaines,</div>
+<div class="verse">Un ciel voilé, mais transparent ;</div>
+<div class="verse">Et dans la clarté des fontaines</div>
+<div class="verse">Un pays grave se mirant ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Une atmosphère impondérable</div>
+<div class="verse">De paradis élyséen,</div>
+<div class="verse">Et l’oraison d’un misérable</div>
+<div class="verse">Mêlée à l’aboiement d’un chien…</div>
+
+<div class="verse stanza">Des vieilles aux rides sévères</div>
+<div class="verse">Vont pieds nus accomplir un vœu…</div>
+<div class="verse">Pays hérissé de calvaires,</div>
+<div class="verse">Par une race ivre de Dieu !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans les sonores étendues</div>
+<div class="verse">Vibrent des cloches et des chants ;</div>
+<div class="verse">Et des fermes inattendues</div>
+<div class="verse">Se lèvent du milieu des champs ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Des murs bas coiffés de vieux chaume,</div>
+<div class="verse">Telle une ruche en un courtil.</div>
+<div class="verse">Tout à l’entour, la terre embaume</div>
+<div class="verse">L’odeur de miel, l’odeur d’avril.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est ici le printemps Celtique</div>
+<div class="verse">Où l’âme des eaux et des bois</div>
+<div class="verse">S’épanouit en fleur mystique</div>
+<div class="verse">A l’arbre même de la Croix.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ici, dans sa grâce première.</div>
+<div class="verse">Entre les talus éblouis,</div>
+<div class="verse">On voit cheminer la lumière</div>
+<div class="verse">Comme l’ange blond du pays.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ici, dans les demeures closes,</div>
+<div class="verse">Habitent les songes heureux,</div>
+<div class="verse">Et, sur la molle paix des choses,</div>
+<div class="verse">Flotte encor l’âme de Brizeux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c20">Noël de Bretagne</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p lang="br" xml:lang="br">Canomp Nouël da Nedelek !</p>
+
+<p class="sign i">(Chant populaire.)</p>
+
+</blockquote>
+<p class="dedic">A tante Marie.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Plus brillantes, ce soir, les étoiles du ciel</div>
+<div class="verse">Luisent, et les petits Bretons chantent Noël.</div>
+<div class="verse">Dans le grand ciel d’hiver les étoiles s’avivent,</div>
+<div class="verse">Et les petits Bretons, par groupes qui se suivent,</div>
+<div class="verse">De seuil en seuil, de ferme en ferme, vont chantant</div>
+<div class="verse">L’Enfant Dieu qui va naître et que l’enfance attend.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils vont, pasteurs d’agneaux et gardeuses de chèvres.</div>
+<div class="verse">Le miel de l’évangile a coulé sur leurs lèvres.</div>
+<div class="verse">Ils sont les messagers du mystique printemps,</div>
+<div class="verse">Et les seuils devant eux s’ouvrent à deux battants.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils entrent. Saluez les blonds évangélistes !</div>
+<div class="verse">Leurs yeux versent du ciel dans les chaumières tristes.</div>
+<div class="verse">La bassine de cuivre, au-dessus du foyer,</div>
+<div class="verse">Comme une lune d’or s’est mise à flamboyer ;</div>
+<div class="verse">Les lourds bahuts en chêne aux puissantes ferrures</div>
+<div class="verse">Ont le poli des clairs étangs sous les nuits pures ;</div>
+<div class="verse">Les faïences à fleurs embaument le dressoir…</div>
+<div class="verse">Et les petits Bretons sont priés de s’asseoir.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">— Chanteurs de Nedelek<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, dites-nous, quelle est Celle</div>
+<div class="verse">Qui monte par la rue et dont le pas chancelle ?</div>
+<div class="verse">Quelle est celle qui vient là-bas si lentement ?</div>
+<div class="verse">— C’est la mère du Dieu qui fit le firmament,</div>
+<div class="verse">C’est la mère du Dieu qui fit la terre douce,</div>
+<div class="verse">Par qui fleurit la fleur et par qui le blé pousse.</div>
+<div class="verse">Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu,</div>
+<div class="verse">Elle vient lentement, car elle porte un Dieu.</div>
+<div class="verse">Et l’homme qui soutient cette femme en sa marche,</div>
+<div class="verse">C’est Joseph l’ouvrier, le dernier patriarche.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce soir le Dieu naîtra, dans l’étable à côté ;</div>
+<div class="verse">C’est par les bœufs d’abord qu’il veut être fêté,</div>
+<div class="verse">Il veut être fêté par les bœufs et les ânes ;</div>
+<div class="verse">Puis les bergers viendront avec les « artisanes »,</div>
+<div class="verse">Puis tous les maîtres, puis les rois, en dernier lieu…</div>
+<div class="verse">Et les pauvres Bretons auront enfin leur Dieu !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Nom breton de Noël.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c21">La Chanson du vent qui vente</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Ann avel a zeu deus a bell ;</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Dén na oar piou ê ann avel<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>…</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <span class="i">Le vent vient de loin ;
+Personne ne sait qui est le vent.</span></p>
+</div>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le vent qui vente est à ma porte</div>
+<div class="verse">Qui pleure, comme une âme morte.</div>
+<div class="verse">Il geint : « Ouvrez au nom de Dieu !</div>
+<div class="verse">Je vois chez vous lueur de feu,</div>
+<div class="verse">Je voudrais me chauffer un peu ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Alors j’ai dit à la servante :</div>
+<div class="verse">« Annik, ouvrez au vent qui vente. »</div>
+<div class="verse">Et le vent qui vente est entré,</div>
+<div class="verse">Et, devant l’âtre vénéré,</div>
+<div class="verse">Doucement il a soupiré.</div>
+
+<div class="verse stanza">Avec des bonds de chien folâtre,</div>
+<div class="verse">La flamme a sursauté dans l’âtre.</div>
+<div class="verse">« Salut ! » a dit le foyer clair,</div>
+<div class="verse">(Car le foyer parle en hiver)</div>
+<div class="verse">« Salut au pauvre vent de mer ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Le vent, assis sur l’escabelle,</div>
+<div class="verse">A répondu de sa voix belle :</div>
+<div class="verse">« Langue du feu, chère aux humains,</div>
+<div class="verse">Lèche les pieds, lèche les mains</div>
+<div class="verse">Du vagabond des grands chemins. »</div>
+
+<div class="verse stanza">A la claire flamme vivante</div>
+<div class="verse">S’est réchauffé le vent qui vente ;</div>
+<div class="verse">S’est réchauffé le vent errant</div>
+<div class="verse">Qui toujours va courant, courant,</div>
+<div class="verse">Si maigre qu’il est transparent.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il m’a raconté son histoire,</div>
+<div class="verse">Sa misère, son purgatoire.</div>
+<div class="verse">Père ni mère il n’a connu ;</div>
+<div class="verse">Il ne sait où va son pied nu,</div>
+<div class="verse">Ni d’où, nu-pieds, il est venu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Une âme est en lui, qu’il ignore,</div>
+<div class="verse">Une âme innombrable et sonore ;</div>
+<div class="verse">Il la traîne par l’univers ;</div>
+<div class="verse">Elle est la chanson des blés verts</div>
+<div class="verse">Et le rugissement des mers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il sème les graines fécondes,</div>
+<div class="verse">Il creuse les fosses des ondes,</div>
+<div class="verse">Il chante et hurle tour à tour ;</div>
+<div class="verse">C’est un aveugle, c’est un sourd</div>
+<div class="verse">Ouvrier de mort et d’amour.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c22">La Chanson du rocher qui marche</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Or, c’était par un soir où montaient les étoiles ;</div>
+<div class="verse">Et, sur le ciel mourant, l’aile brune des voiles</div>
+<div class="verse">S’éployait, et la mer chantait, et sur les eaux</div>
+<div class="verse">Les barques ondulaient ainsi que des berceaux.</div>
+
+<div class="verse stanza">La mer chantait son chant, et les choses muettes</div>
+<div class="verse">Écoutaient ; on voyait leurs ombres se pencher…</div>
+<div class="verse">Dans l’espace attentif planait un vol de mouettes ;</div>
+<div class="verse">Et, sur les flots, marchait en extase un rocher.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans ses yeux sans regard, ses larges yeux de pierre.</div>
+<div class="verse">Luisait, en flaque d’ombre, un pleur mystérieux.</div>
+<div class="verse">Et les cils des varechs pendus à sa paupière</div>
+<div class="verse">Égouttaient dans la mer les larmes de ses yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les vagues, tour à tour, sirènes aux longs charmes,</div>
+<div class="verse">Frôlaient son dos de monstre avec des baisers lourds ;</div>
+<div class="verse">Et souriait la mer, la buveuse de larmes,</div>
+<div class="verse">La trompeuse éternelle en qui l’on croit toujours !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les voiles, au ras des eaux, diminuées,</div>
+<div class="verse">Fuyaient. L’air agrandi s’ouvrait infiniment,</div>
+<div class="verse">Et la procession des pudiques nuées</div>
+<div class="verse">S’agenouillait, sereine, au fond du firmament.</div>
+
+<div class="verse stanza">Une d’elles, pareille à la blanche statue</div>
+<div class="verse">D’une Vierge, priait mains jointes, à l’écart ;</div>
+<div class="verse">Et c’était sa candeur, de lumière vêtue.</div>
+<div class="verse">Que l’aveugle rocher saluait du regard.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c23">L’âme des matelots</h2>
+
+<p class="dedic">A Lucien Herr.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">L’âme des matelots est sœur des Mers sauvages…</div>
+<div class="verse">Des cloches de tristesse y tintent sous les flots ;</div>
+<div class="verse">Sur l’aile de la brume ondulent les rivages…</div>
+<div class="verse">Elle est sœur de la Mer, l’âme des matelots.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">L’Ame des matelots est pure… On voit en elle,</div>
+<div class="verse">Par les soirs transparents, les vierges soirs d’été,</div>
+<div class="verse">Surgir et se mouvoir l’image solennelle</div>
+<div class="verse">D’une mystérieuse et sereine Cité.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des pays de silence où cheminent des rêves</div>
+<div class="verse">Nagent au fond des eaux, — lumineusement verts ;</div>
+<div class="verse">Comme des tresses d’or, sur le dos blond des grèves,</div>
+<div class="verse">Roulent les goëmons, cheveux errants des mers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et de graves chansons qui semblent des prières,</div>
+<div class="verse">En une cathédrale aux mouvantes parois,</div>
+<div class="verse">S’agenouillent, et les phares, cierges en pierres,</div>
+<div class="verse">Se ravivent dans l’ombre au souffle de leurs voix.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">L’Ame des matelots est sœur des Mers fleuries…</div>
+<div class="verse">Des violes d’amour ont frissonné dans l’air</div>
+<div class="verse">Et, les seins ruisselants d’humides pierreries,</div>
+<div class="verse">Ahès, la grande impure, entonne son chant clair…</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme la mer, comme la mort, Ahès est forte.</div>
+<div class="verse">Que sa volonté règne, et, comme au temps jadis,</div>
+<div class="verse">Qu’un inconnu masqué vienne rouvrir la porte,</div>
+<div class="verse">La porte des noyés, la sombre porte d’Is !</div>
+
+<div class="verse stanza">Hou !… Sur son cheval blanc, le blanc Guennolé passe.</div>
+<div class="verse">Le moine de la mer, de lumière vêtu,</div>
+<div class="verse">D’un long signe de croix exorcise l’espace :</div>
+<div class="verse">Le chant d’impureté, le mauvais chant s’est tu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais il s’efforce en vain, le puissant exorciste,</div>
+<div class="verse">D’emprisonner Ahès au gouffre des flots sourds ;</div>
+<div class="verse">L’âme de la sirène embaume la mer triste ;</div>
+<div class="verse">Ses cheveux enlaçants y surnagent toujours !</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">La Mer, comme les bois, pâlit quand vient l’automne.</div>
+<div class="verse">C’est le temps où, plaintive, avec des yeux voilés,</div>
+<div class="verse">La veuve du soleil, la lumière bretonne</div>
+<div class="verse">Pleure la race éteinte et les Dieux en allés.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’Ame des matelots est sœur de la Mer pâle.</div>
+<div class="verse">Des rochers douloureux en hérissent les bords ;</div>
+<div class="verse">Le fond, — champ de granit, vaste pierre tombale, —</div>
+<div class="verse">Vide d’inscriptions, couvre un peuple de morts.</div>
+
+<div class="verse stanza">N’importe ! On leur a dit qu’une terre splendide</div>
+<div class="verse">Fleurit là-bas, plus loin que les eaux, que les cieux,</div>
+<div class="verse">Et l’invincible espoir des chercheurs d’Atlantide</div>
+<div class="verse">Reprend vers l’inconnu la marche des aïeux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c24">Le chant d’Ahès</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je suis Ahès ! La mer en moi s’est faite femme.</div>
+<div class="verse">Ma chevelure éparse aux quatre vents des cieux</div>
+<div class="verse">Embaume l’univers de son puissant dictame.</div>
+<div class="verse">Le firmament n’est beau que miré dans mes yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mes flancs sont d’or liquide, et le soleil s’y pâme.</div>
+<div class="verse">J’endors en mes bras purs les soirs mystérieux.</div>
+<div class="verse">L’homme à me contempler se sentit naître une âme</div>
+<div class="verse">Et vit de mon sein clair surgir ses premiers dieux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Homme, les dieux sont sourds ; stérile est la prière.</div>
+<div class="verse">Baigne-toi dans Ahès comme en ta fin dernière.</div>
+<div class="verse">Viens ! Je te verserai l’amour. Je sais aimer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Laisse au vent de la nuit voguer ta voile errante.</div>
+<div class="verse">Il n’est que de sentir ses yeux las se fermer</div>
+<div class="verse">Sous le baiser muet de la mer transparente.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c25">Les hantises</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i5">Il vente !</div>
+<div class="verse">C’est le vent de la mer qui nous tourmente</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign i">(Chanson des matelots de Groix.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Il vente, il vente affreusement !…</div>
+<div class="verse i2">La mer entière</div>
+<div class="verse">N’est plus qu’un long gémissement</div>
+<div class="verse">Qui monterait d’un cimetière.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! Aux foyers clos.</div>
+<div class="verse i2">On croit entendre</div>
+<div class="verse">Passer les éternels sanglots</div>
+<div class="verse">De ceux qu’on s’est lassé d’attendre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! Et, dans leurs draps,</div>
+<div class="verse i2">Les épousées</div>
+<div class="verse">Se sentent par d’humides bras</div>
+<div class="verse">D’une étreinte moite enlacées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! Sur leurs corps</div>
+<div class="verse i2">De chair vivante,</div>
+<div class="verse">Les caresses des baisers morts</div>
+<div class="verse">Courent en frissons d’épouvante.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! Le vieux lit</div>
+<div class="verse i2">Craque et murmure ;</div>
+<div class="verse">Une odeur âcre le remplit,</div>
+<div class="verse">Odeur de mort ou de saumure !</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! Des yeux verts</div>
+<div class="verse i2">Luisent dans l’ombre,</div>
+<div class="verse">Des yeux à tout jamais ouverts,</div>
+<div class="verse">En qui se figea la mer sombre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! Le regard</div>
+<div class="verse i2">De ces yeux vagues</div>
+<div class="verse">Qui ne regardent nulle part</div>
+<div class="verse">A le glauque infini des vagues.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il vente, il vente ! La chanson</div>
+<div class="verse i2">Des âmes mortes</div>
+<div class="verse">Fait geindre toute la maison</div>
+<div class="verse">Et miauler le gond des portes.</div>
+
+<div class="verse stanza">Oh ! le vent, le lourd vent d’hiver</div>
+<div class="verse i2">Tout chargé d’âmes !…</div>
+<div class="verse">Ceux qui se sont noyés en mer</div>
+<div class="verse">Ne laissent plus dormir leurs femmes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c26">En novembre</h2>
+
+<p class="dedic">A M. Luzel.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La pluie erre, pleurante, et c’est la mort des choses.</div>
+<div class="verse">Les tristes mois bretons gémissent un long deuil :</div>
+<div class="verse">Quelque pauvre de Dieu frappe à mes vitres closes ;</div>
+<div class="verse">Des sabots de misère ont sonné sur mon seuil…</div>
+
+<div class="verse stanza">— Entre, bon mendiant, chemineur de grand’route !…</div>
+<div class="verse">Il s’est assis dans l’âtre, a béni les tisons,</div>
+<div class="verse">Puis, se signant au cœur, grave, il m’a dit : « Écoute</div>
+<div class="verse">Le vieux chercheur de pain, ô chercheur de chansons. »</div>
+
+<div class="verse stanza">Alors il a chanté… De sa longue mémoire,</div>
+<div class="verse">A l’appel de sa voix, ont surgi tour à tour</div>
+<div class="verse">Et les noires Guerziou, rudes comme l’histoire,</div>
+<div class="verse">Et les blanches Soniou, douces comme l’amour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Salut, fragments sacrés de nos frustes annales,</div>
+<div class="verse">Ame d’un peuple éparse aux lèvres des chanteurs !</div>
+<div class="verse">Salut, fleurs de bruyère, idylles virginales !</div>
+<div class="verse">Salut, vers de granit, sculptés par des pasteurs !</div>
+
+<div class="verse stanza">Salut, adieu plutôt, mystiques aventures !</div>
+<div class="verse">Refrains chastes, adieu ! vos jours sont révolus,</div>
+<div class="verse">Et c’est fini de vous, et les mères futures</div>
+<div class="verse">Aux berceaux des enfants ne vous chanteront plus.</div>
+
+<div class="verse stanza">En ce morne ossuaire, hélas ! qu’on nomme un livre,</div>
+<div class="verse">Par nos pieuses mains tristement entassés,</div>
+<div class="verse">Il vous faudra pourrir, vous qui nous faisiez vivre,</div>
+<div class="verse">Oubliés des ingrats que vous avez bercés.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ah ! quand vous serez morts, morte aussi, la Bretagne</div>
+<div class="verse">S’étendra toute nue en son linceul d’hiver.</div>
+<div class="verse">Et les rochers pensifs qui gardent la montagne</div>
+<div class="verse">Descendront des sommets pour rentrer dans la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les saints mêmes, les saints s’enfuiront des églises.</div>
+<div class="verse">On les verra partir, le rêve celte au front,</div>
+<div class="verse">Et, s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises,</div>
+<div class="verse">Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les derniers mendiants qui vous chantaient aux portes,</div>
+<div class="verse">Si beaux qu’on les eût pris pour des portraits d’aïeux,</div>
+<div class="verse">Chercheront à l’écart un lit de feuilles mortes</div>
+<div class="verse">Où mourir, comme on meurt chez nous, — silencieux !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c27">Sône</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans un coffret de vieux chêne</div>
+<div class="verse">Mon cœur jeune est enfermé.</div>
+<div class="verse">Quand ma mort sera prochaine,</div>
+<div class="verse">Vous direz à mon aimé ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous direz à mon aimé,</div>
+<div class="verse">Quand ma mort sera prochaine,</div>
+<div class="verse">Que mon cœur est enfermé</div>
+<div class="verse">Dans le coffret de vieux chêne.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur le coffret de vieux chêne</div>
+<div class="verse">Par un artisan famé</div>
+<div class="verse">Vous ferez sculpter la chaîne</div>
+<div class="verse">Qui me lie à mon aimé.</div>
+
+<div class="verse stanza">Une chaîne en fleurs de mai</div>
+<div class="verse">Qui s’enroule autour du chêne,</div>
+<div class="verse">Pour que mon cœur embaumé</div>
+<div class="verse">Sente moins la mort prochaine.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’amour est comme une chaîne</div>
+<div class="verse">Qui vous lie au seul aimé.</div>
+<div class="verse">Dans un coffret de vieux chêne</div>
+<div class="verse">Mon cœur gît inanimé.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c28">La Chanson des pêcheuses de nuit</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Ar merc’hedigou zav ho broz</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Vit mont da besketa d’ann noz<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <span class="i">Les fillettes troussent leur jupe,
+Pour s’en aller pêcher la nuit.</span></p>
+</div>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Sur la grève nue, aux soirs de mer basse,</div>
+<div class="verse">La procession des fillettes passe.</div>
+
+<div class="verse stanza">La grève blanchit comme un pré tondu ;</div>
+<div class="verse">Le foin de la mer y sèche étendu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les filles du port vont, une par une,</div>
+<div class="verse">Pêcher les lançons au clair de la lune.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un mouchoir autour de leurs cheveux bruns</div>
+<div class="verse">Pour les préserver du sel des embruns,</div>
+
+<div class="verse stanza">Et toutes en mains ayant leurs faucilles,</div>
+<div class="verse">Au clair de la lune ainsi vont les filles ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais dans les rochers guettent les garçons,</div>
+<div class="verse">Et l’on fait à deux la pêche aux lançons.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c29">Le chant des vieilles maisons</h2>
+
+<p class="dedic">A M. Sully-Prudhomme.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je vous aime, ô vieilles maisons</div>
+<div class="verse">Que ma jeunesse a traversées !</div>
+<div class="verse">Sur de magiques horizons,</div>
+<div class="verse">Vous vous dressez en mes pensées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vos fenêtres ont des regards,</div>
+<div class="verse">Et vos vitres sont des prunelles,</div>
+<div class="verse">Des yeux étranges de vieillards,</div>
+<div class="verse">Mirant des choses éternelles.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les souvenirs des morts chéris</div>
+<div class="verse">Prennent des formes de colombes</div>
+<div class="verse">Pour s’abriter dans vos murs gris,</div>
+<div class="verse">Vos murs fleuris de fleurs des tombes.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur les marches de votre seuil,</div>
+<div class="verse">L’ombre des ancêtres s’allonge :</div>
+<div class="verse">Pieuses, vous portez leur deuil</div>
+<div class="verse">Après avoir bercé leur songe.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">J’en sais une, au fond d’un courtil…</div>
+<div class="verse">Des pleurs coulent à ses croisées,</div>
+<div class="verse">Depuis qu’aux chemins de l’exil</div>
+<div class="verse">Nos âmes traînent, dispersées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Car nous nous sommes tous enfuis…</div>
+<div class="verse">Quelqu’un a fermé la barrière ;</div>
+<div class="verse">Et la vieille maison, depuis,</div>
+<div class="verse">Est comme restée en prière.</div>
+
+<div class="verse stanza">Maison veuve, cœur déserté,</div>
+<div class="verse">Gémis, pauvre maison bretonne,</div>
+<div class="verse">Sur le jardin vide en été,</div>
+<div class="verse">Sur l’âtre muet en automne !</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Où sont-ils ce soir, les absents ? »</div>
+<div class="verse">Ainsi tu songes, désolée.</div>
+<div class="verse">La vie est pleine de passants,</div>
+<div class="verse">La mort seule, hélas ! est peuplée.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il te souvient du « tout petit » ?</div>
+<div class="verse">Avec les oiseaux de passage,</div>
+<div class="verse">Un soir qu’il ventait, il partit.</div>
+<div class="verse">Les vents fous en ont fait un sage.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et si tu lui criais : reviens !</div>
+<div class="verse">Hélas ! il reviendrait peut-être.</div>
+<div class="verse">Mais si vieux que tes murs anciens</div>
+<div class="verse">Pleureraient de le reconnaître.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ne souhaite pas ces retours</div>
+<div class="verse">Plus affligeants que les partances !</div>
+<div class="verse">Laisse errer au fleuve des jours</div>
+<div class="verse">L’épave de nos existences.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">O notre logis d’autrefois,</div>
+<div class="verse">Ma maison, l’unique, la seule.</div>
+<div class="verse">Dans ma mémoire, je te vois</div>
+<div class="verse">Comme une chère et blanche aïeule.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un ange grave me sourit</div>
+<div class="verse">Dans l’embrasure de la porte,</div>
+<div class="verse">Et c’est le caressant Esprit</div>
+<div class="verse">De mon enfance à jamais morte.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Je suis un chanteur de chansons ;</div>
+<div class="verse">A tous les logis je fais halte.</div>
+<div class="verse">Mais, au seuil des vieilles maisons.</div>
+<div class="verse">Mon cœur vibre, ma voix s’exalte.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon cœur s’élance dans ma voix,</div>
+<div class="verse">Comme un rossignol dans un hêtre…</div>
+<div class="verse">C’est qu’alors, c’est qu’alors je vois</div>
+<div class="verse">Ma vieille maison m’apparaître.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand s’éteindra mon soir dernier,</div>
+<div class="verse">Que du moins près d’elle on me trouve !</div>
+<div class="verse">Puisse un matinal cantonnier</div>
+<div class="verse">Ramasser mon corps dans la douve !</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’on l’enterre, ce pauvre corps,</div>
+<div class="verse">Sous l’âtre de la maison vieille ;</div>
+<div class="verse">Et qu’au pays où sont les morts</div>
+<div class="verse">Mon âme, en chantant, se réveille !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c30">Sur le chemin d’exil</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dieu fasse de longs jours prospères,</div>
+<div class="verse">O mon pays, à tes maisons !</div>
+<div class="verse">Puissent, auprès de leurs vieux pères,</div>
+<div class="verse">Y vieillir les jeunes garçons !</div>
+
+<div class="verse stanza">J’ai laissé le pays que j’aime</div>
+<div class="verse">En un rêve calme endormi.</div>
+<div class="verse">Les marches de l’escalier même</div>
+<div class="verse">Sous mon départ n’ont point gémi.</div>
+
+<div class="verse stanza">Or, voici qu’un soleil de joie</div>
+<div class="verse">Se lève dans le ciel d’avril.</div>
+<div class="verse">La route blanche au loin poudroie,</div>
+<div class="verse">Et c’est la route de l’exil.</div>
+
+<div class="verse stanza">Nul ne m’a tiré par la manche</div>
+<div class="verse">Pour me crier : Reste avec nous !</div>
+<div class="verse">Sur la grand’route, morte et blanche,</div>
+<div class="verse">Sonnent seuls mes souliers à clous.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dors, mon pays, je te pardonne !</div>
+<div class="verse">J’ai cependant le cœur navré,</div>
+<div class="verse">Mais c’est pour la coiffe bretonne,</div>
+<div class="verse">Qui là-bas sèche au bord d’un pré.</div>
+
+<div class="verse stanza">En passant, je l’ai reconnue…</div>
+<div class="verse">Celle qui la mettra demain</div>
+<div class="verse">Disait qu’elle serait venue</div>
+<div class="verse">Me « bonjourer » sur le chemin.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais, hélas ! elle aussi repose</div>
+<div class="verse">Dans son lit de chêne sculpté.</div>
+<div class="verse">C’est en vain qu’à sa porte close.</div>
+<div class="verse">Comme un chien perdu, j’ai gratté.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c31">Francéa Rannou</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Voulez-vous savoir comment on l’appelle ?</div>
+<div class="verse">Les gens du pays diront : C’est la Belle !</div>
+<div class="verse">Ses parents diront que c’est Francéa,</div>
+<div class="verse">Francéa Rannou, de Sainte-Tryphine !</div>
+<div class="verse">Dieu la fit très douce et la fit très fine</div>
+<div class="verse i2">Quand il la créa.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je sais quant à moi qu’elle est ma maîtresse !</div>
+<div class="verse">Que sa nuque est blanche, et blonde sa tresse,</div>
+<div class="verse">Blonde comme un pain que l’on sort du four ;</div>
+<div class="verse">Je sais qu’aux pardons nous dansons ensemble ;</div>
+<div class="verse">Qu’auprès de son cœur mon cœur à moi tremble</div>
+<div class="verse i2">La fièvre d’amour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Voulez-vous savoir quelle est sa demeure ?</div>
+<div class="verse">D’aucuns vous diront — mais ce n’est qu’un leurre</div>
+<div class="verse">Qu’à Sainte-Tryphine elle a son manoir !</div>
+<div class="verse">A Sainte-Tryphine elle a sa famille ;</div>
+<div class="verse">Mais elle est en moi qui chante et babille</div>
+<div class="verse i2">Du matin au soir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c32">La lépreuse</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Monna Keryvel met pour aller paître,</div>
+<div class="verse">Pour aller, aux champs, paître ses brebis,</div>
+<div class="verse">Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre,</div>
+<div class="verse">Monna Keryvel met ses beaux habits.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un doux cavalier s’en vient d’aventure :</div>
+<div class="verse">Il a « bonjouré » Monna Keryvel,</div>
+<div class="verse">C’est un fils de noble, à voir sa monture,</div>
+<div class="verse">Et son parler fin sent l’odeur de miel.</div>
+
+<div class="verse stanza">Monna Keryvel n’a su que répondre</div>
+<div class="verse">Au doux cavalier qui la bonjoura ;</div>
+<div class="verse">Mais son joli cœur s’est mis à se fondre,</div>
+<div class="verse">Monna Keryvel demain pleurera.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le cœur qui se fond en larmes ruisselle…</div>
+<div class="verse">Le vent de la nuit traverse les cieux.</div>
+<div class="verse">Quand le cavalier repartit en selle,</div>
+<div class="verse">Le cœur de Monna pleurait dans ses yeux.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">A l’aube, le coq a chanté l’aubade :</div>
+<div class="verse">Monna Keryvel à sa mère a dit :</div>
+<div class="verse">— L’enfant de ma mère a le cœur malade</div>
+<div class="verse">Et le mal qu’elle a, c’est le « mal maudit ».</div>
+
+<div class="verse stanza">— Monna, n’en ayez angoisse trop grande.</div>
+<div class="verse">On vous bâtira, pour y demeurer,</div>
+<div class="verse">Une maison neuve, au haut de la lande,</div>
+<div class="verse">Où vous pourrez, seule, en secret pleurer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous pourrez pleurer dans la maison neuve,</div>
+<div class="verse">La nuit et le jour, été comme hiver ;</div>
+<div class="verse">Et les gens croiront que c’est une veuve</div>
+<div class="verse">Pleurant son marin qui mourut en mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Dans la Lande-Haute, il fera bien triste.</div>
+<div class="verse">Donnez-moi du moins, en l’honneur de Dieu,</div>
+<div class="verse">Servante ou valet, quelqu’un qui m’assiste</div>
+<div class="verse">Pour laver mon linge et souffler mon feu.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Monna, vous n’aurez valet ni servante.</div>
+<div class="verse">Dans la maison neuve, hélas ! vous vivrez,</div>
+<div class="verse">Seule avec le vent, le vent dur qui vente</div>
+<div class="verse">Sur la Lande-Haute au pays d’Arez.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Monna Keryvel, de la Lande-Haute,</div>
+<div class="verse">Fais-toi belle et mets ta croix à ton cou ;</div>
+<div class="verse">Un cavalier doux a grimpé la côte…</div>
+<div class="verse">Mais c’est l’épouseur des mortes, l’Ankou !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c33">Jeanne Larvor</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est une histoire lamentable</div>
+<div class="verse">Qu’on m’a contée un soir d’hiver.</div>
+<div class="verse">Les vaches meuglaient dans l’étable,</div>
+<div class="verse">Et le vent soufflait de la mer.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Jeanne Larvor fait la lessive</div>
+<div class="verse">Au presbytère du Moustoir…</div>
+<div class="verse">Qu’a donc, pour la rendre pensive,</div>
+<div class="verse">L’eau qui jaillit de son battoir ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Dès qu’une goutte l’éclabousse,</div>
+<div class="verse">Elle rougit, rougit encor…</div>
+<div class="verse">Sur quelle herbe et dans quelle mousse</div>
+<div class="verse">A donc marché Jeanne Larvor ?</div>
+
+<div class="verse stanza">« Holà ! Jeanne ! vraiment, il semble</div>
+<div class="verse">Que vos yeux ont déjà pleuré.</div>
+<div class="verse">Ne peut-on sans que la main tremble</div>
+<div class="verse">Tordre le linge d’un curé ?</div>
+
+<div class="verse stanza">« Passe encore, si c’était le Pape ! »</div>
+<div class="verse">Laissant jaser, à tour de bras</div>
+<div class="verse">Jeanne tape toujours, et tape</div>
+<div class="verse">Sur les serviettes, sur les draps…</div>
+
+<div class="verse stanza">Jeanne Larvor est fiancée</div>
+<div class="verse">A Jean Garel le Guénédour…</div>
+<div class="verse">Fille éprise, gorge oppressée ;</div>
+<div class="verse">Soupir de femme, appel d’amour !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Hé ! patience, la petite !</div>
+<div class="verse">Si c’est d’un mari qu’il vous chaut,</div>
+<div class="verse">Sachez qu’il vient souvent trop vite,</div>
+<div class="verse">Et ne part jamais assez tôt ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi propos et railleries</div>
+<div class="verse">Autour de Jeanne vont pleuvant…</div>
+<div class="verse">La lessive, dans les prairies,</div>
+<div class="verse">Comme des voiles claque au vent.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais Jeanne garde son mystère,</div>
+<div class="verse">Jeanne Larvor ne semble voir</div>
+<div class="verse">Que le linge du presbytère</div>
+<div class="verse">Dans l’eau mousseuse du lavoir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ses oreilles, elle les bouche ;</div>
+<div class="verse">Les bourdons de l’essaim moqueur</div>
+<div class="verse">Ne pourront cueillir sur sa bouche</div>
+<div class="verse">Le miel déposé dans son cœur.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Fine aube de séminariste,</div>
+<div class="verse">Dis à celui qui te mettra</div>
+<div class="verse">Qu’en te lavant Jeanne était triste,</div>
+<div class="verse">Qu’en te lavant Jeanne pleura.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Dis-lui que l’ajonc, dans la lande,</div>
+<div class="verse">En séchant persiste à fleurir ;</div>
+<div class="verse">Dis-lui qu’une amour forte et grande</div>
+<div class="verse">Peut saigner longtemps sans mourir.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Quand par-dessus toi, pour la messe,</div>
+<div class="verse">Il mettra la chasuble d’or,</div>
+<div class="verse">Dis-lui qu’en sa jeune promesse</div>
+<div class="verse">Mon amour trompé croit encor.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Jean Garel, du pays de Vannes,</div>
+<div class="verse">Voudrait mon cœur avec ma main ;</div>
+<div class="verse">Mais l’eau s’écoule où sont les vannes ;</div>
+<div class="verse">Le cœur aussi n’a qu’un chemin.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Mon cœur, mon triste cœur chemine</div>
+<div class="verse">Obstinément, par le sentier</div>
+<div class="verse">Où mon doux clerc à fière mine</div>
+<div class="verse">M’aima pendant un soir entier ;</div>
+
+<div class="verse stanza">« Et de ce soir mon âme est pleine ;</div>
+<div class="verse">Mon âme est comme un champ vermeil</div>
+<div class="verse">Où s’exhale en plaintive haleine</div>
+<div class="verse">Le dernier souffle du soleil ! »</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">A coups lassés l’Angélus tinte.</div>
+<div class="verse">La suprême clarté du jour</div>
+<div class="verse">Dans l’eau du lavoir s’est éteinte ;</div>
+<div class="verse">L’étoile y scintille à son tour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est la messagère agile,</div>
+<div class="verse">L’étoile aux doux reflets chanteurs,</div>
+<div class="verse">Qui vers le Dieu de l’Évangile</div>
+<div class="verse">Guidait l’hosannah des pasteurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Pâle étoile de Galilée,</div>
+<div class="verse">A ton appel, dans le ciel bleu,</div>
+<div class="verse">Jeanne Larvor s’en est allée ;</div>
+<div class="verse">L’as-tu conduite jusqu’à Dieu ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Hélas ! à Nizilzi, dans l’onde,</div>
+<div class="verse">Un corps jeune est soudain tombé :</div>
+<div class="verse">Un jeune corps de fille blonde…</div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>, monsieur l’abbé !</div>
+
+<div class="verse stanza">Sous leur faix mouillé qui s’égoutte,</div>
+<div class="verse">Les laveuses grimpent au loin,</div>
+<div class="verse">Grimpent la rude et verte route</div>
+<div class="verse">Qui sent si bon l’odeur de foin.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, somnolant sur son bréviaire,</div>
+<div class="verse">Le nouveau prêtre du Moustoir</div>
+<div class="verse">Se berce à des bruits de rivière</div>
+<div class="verse">Qui chantent dans la paix du soir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et seule, sur la jeune fille</div>
+<div class="verse">Qui fut jadis Jeanne Larvor,</div>
+<div class="verse">Scintille au ciel, dans l’eau scintille</div>
+<div class="verse">Une étoile, un large pleur d’or…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c34">A la grand’messe</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">A la grand’messe quand je vais,</div>
+<div class="verse">Je prierais bien, si je pouvais ;</div>
+<div class="verse i2">Mais, par derrière,</div>
+<div class="verse">Contre ma chaise, à deux genoux,</div>
+<div class="verse">Est une fille aux grands yeux doux</div>
+<div class="verse">Qui me trouble dans ma prière.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand j’égrène le chapelet,</div>
+<div class="verse">C’est comme si ma main tremblait,</div>
+<div class="verse i1">Tremblait la fièvre ;</div>
+<div class="verse">Et quand je vais pour dire <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>,</div>
+<div class="verse">C’est le nom de Léna Calvé</div>
+<div class="verse">Qui passe en chantant sur ma lèvre !</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans la Vierge, la Vierge d’or,</div>
+<div class="verse">C’est Léna que je vois encor ;</div>
+<div class="verse i2">C’est encore elle</div>
+<div class="verse">Qui, dans les saintes des vitraux,</div>
+<div class="verse">Rayonne à travers les carreaux</div>
+<div class="verse">Comme une fleur surnaturelle.</div>
+
+<div class="verse stanza">Léna Calvé, de Kerguidu,</div>
+<div class="verse">On dit que vos yeux ont perdu</div>
+<div class="verse i2">Des milliers d’âmes…</div>
+<div class="verse">Léna Calvé, vos yeux sont doux,</div>
+<div class="verse">Et je ne sais prier que vous :</div>
+<div class="verse">Soyez bénie entre les femmes !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c35">Chanson de bord</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Mon cœur est sur ton amour,</div>
+<div class="verse">Comme est la barque sur l’onde.</div>
+<div class="verse">Mon cœur vogue, nuit et jour,</div>
+<div class="verse">Sur ta grande amour profonde.</div>
+
+<div class="verse stanza">S’il a bon vent et ciel clair,</div>
+<div class="verse">J’en bénirai Notre-Dame.</div>
+<div class="verse">La mer est fausse : la mer</div>
+<div class="verse">Est moins fausse que la femme !</div>
+
+<div class="verse stanza">Où le mèneront les flots</div>
+<div class="verse">Mon cœur vogue à l’aventure…</div>
+<div class="verse">Entends-tu les matelots</div>
+<div class="verse">Fredonner dans la mâture ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Aux longs cils baissés du soir</div>
+<div class="verse">Tremble la première étoile ;</div>
+<div class="verse">Pour pilote, j’ai l’espoir…</div>
+<div class="verse">Ho !… larguez toute la toile !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mon cœur s’en va, mon cœur fuit ;</div>
+<div class="verse">Après le flot, le flot passe.</div>
+<div class="verse">L’aile triste de la nuit</div>
+<div class="verse">Plane, immense, dans l’espace.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je ne sais pourquoi j’ai peur !</div>
+<div class="verse">Un courlis traverse l’ombre :</div>
+<div class="verse">Amour de femme est trompeur,</div>
+<div class="verse">Et je sens mon cœur qui sombre !</div>
+
+<div class="verse stanza">Demain, quand poindra le jour,</div>
+<div class="verse">Comme une épave livide,</div>
+<div class="verse">Flottera sur ton amour</div>
+<div class="verse">Mon cœur brisé, mon cœur vide !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’on inscrira mon nom</div>
+<div class="verse">Dans un vieux porche d’église :</div>
+<div class="verse">« Perdu corps et biens ! » Mais non !</div>
+<div class="verse">Qui sait quand un cœur se brise ?</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c36">Un manuscrit</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je viens de lire un vieux livre,</div>
+<div class="verse">Un vieux livre manuscrit,</div>
+<div class="verse">Où, vaguement, on sent vivre</div>
+<div class="verse">Un étrange et doux esprit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et je songe à quelque ancêtre</div>
+<div class="verse">Qui, sachant que je naîtrais,</div>
+<div class="verse">Sur le bord de sa fenêtre</div>
+<div class="verse">Fit pour moi ces vers secrets.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">« Quand je choisis ma maîtresse,</div>
+<div class="verse">J’étais encore au berceau.</div>
+<div class="verse">C’est avec une caresse</div>
+<div class="verse">Qu’on apprivoise un oiseau…</div>
+
+<div class="verse stanza">« Connaissez-vous la fontaine</div>
+<div class="verse">Qui dort à l’ombre des houx ?</div>
+<div class="verse">Le plus vaillant capitaine</div>
+<div class="verse">N’y vient boire qu’à genoux.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Une fée à tresse blonde,</div>
+<div class="verse">Une fée au teint de lait</div>
+<div class="verse">Souriait, dit-on, dans l’onde,</div>
+<div class="verse">Quand un passant la troublait.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Or, plus grand, j’ai voulu boire</div>
+<div class="verse">A la source, et je n’ai vu</div>
+<div class="verse">Qu’une bourbe dont l’eau noire</div>
+<div class="verse">M’a fait mal, quand j’en ai bu…</div>
+
+<div class="verse stanza">«  — Va savoir, me dit ma mère ;</div>
+<div class="verse">Prends cent écus ! — Je les pris.</div>
+<div class="verse">Mais la saveur tant amère</div>
+<div class="verse">Me suivit jusqu’à Paris.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Au fond de mon écritoire,</div>
+<div class="verse">Au milieu des livres lourds,</div>
+<div class="verse">J’entendais la source noire</div>
+<div class="verse">Bruire toujours, toujours ;</div>
+
+<div class="verse stanza">« Et plus ardent à ma lèvre</div>
+<div class="verse">Remontait le mal vainqueur,</div>
+<div class="verse">L’éternelle, l’âpre fièvre,</div>
+<div class="verse">L’inoubliable rancœur… »</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Le Celte, ici, faisait trêve</div>
+<div class="verse">A ce triste souvenir</div>
+<div class="verse">Et, hanté d’un mauvais rêve,</div>
+<div class="verse">Dédaignait de le finir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tournons la page… Il bruine :</div>
+<div class="verse">Sur un fuyant horizon</div>
+<div class="verse">Tremble la vision fine</div>
+<div class="verse">Du pays, de la maison !</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">« Coiffé d’ardoises moussues.</div>
+<div class="verse">Mon toit natal a grand air</div>
+<div class="verse">Et, par toutes ses issues,</div>
+<div class="verse">Rit au rire de la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Sur le seuil est une vieille</div>
+<div class="verse">Qui file, file, en chantant,</div>
+<div class="verse">Et soudain prête l’oreille</div>
+<div class="verse">Au moindre pas qui s’entend.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Ses yeux ont vu tant de choses</div>
+<div class="verse">Qu’ils se sont décolorés.</div>
+<div class="verse">Ses paupières restent closes</div>
+<div class="verse">Sur les deuils qu’elle a pleurés.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Ses yeux sont comme une brume</div>
+<div class="verse">Qui descend avec le soir.</div>
+<div class="verse">Je parais… En eux s’allume</div>
+<div class="verse">Une flamme douce à voir ;</div>
+
+<div class="verse stanza">« Une flamme pâle et grise</div>
+<div class="verse">Soudain brille dans ses yeux,</div>
+<div class="verse">Comme en un recoin d’église</div>
+<div class="verse">Un cierge mystérieux.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Et je dis : Bonjour, ma mère !</div>
+<div class="verse">Et c’est fini pour le coup</div>
+<div class="verse">De la vieille chose amère,</div>
+<div class="verse">De la source de dégoût !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais non ! Le lit où je couche</div>
+<div class="verse">A vu mourir mes aïeux,</div>
+<div class="verse">Et j’entends crier leur bouche,</div>
+<div class="verse">Et je sens pleurer leurs yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Larmes lourdes et funèbres !</div>
+<div class="verse">Mon cœur se remplit d’émoi ;</div>
+<div class="verse">Et la source de ténèbres</div>
+<div class="verse">Se remet à sourdre en moi !… »</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">C’est la chanson de mystère</div>
+<div class="verse">Qu’à voix basse il faut chanter,</div>
+<div class="verse">Quand au clocher solitaire</div>
+<div class="verse">Le glas finit de tinter.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c37">Tout le long de la nuit</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p><i>A hyd an Noz.</i></p>
+
+<p class="sign i">(Refrain écossais.)</p>
+
+</blockquote>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Jadis, au fond pur de mon âme,</div>
+<div class="verse">Des étoiles voguaient sans bruit ;</div>
+<div class="verse">Et c’étaient des yeux clairs de femme</div>
+<div class="verse">Qui brûlaient d’une douce flamme,</div>
+<div class="verse">Tout le long, le long de la nuit !</div>
+
+<div class="verse stanza">Les étoiles se sont éteintes.</div>
+<div class="verse">Mon âme est comme un ciel détruit</div>
+<div class="verse">Où l’on entend gémir les plaintes</div>
+<div class="verse">De mes remords et de mes craintes,</div>
+<div class="verse">Tout le long, le long de la nuit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mes larmes mirent comme un fleuve</div>
+<div class="verse">Le firmament que reconstruit,</div>
+<div class="verse">Sur mes ruines d’âme veuve,</div>
+<div class="verse">Une espérance toujours neuve</div>
+<div class="verse">Plus éternelle que la nuit.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c38">Sône</h2>
+
+<p class="dedic">A M. Renan.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Si j’écris ce poème, il sera doux, très doux.</div>
+<div class="verse i3">Comme ceux que fredonne</div>
+<div class="verse">L’âme des vieux rouets, des rouets de chez nous,</div>
+<div class="verse">Aux doigts ensommeillés des fileuses d’automne.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et vous le chanterez dans tout le « pays noir »,</div>
+<div class="verse i3">Pâtres de la montagne,</div>
+<div class="verse">Avec qui, chez mon père, aux écoles du soir,</div>
+<div class="verse">J’apprenais le français pour chanter la Bretagne.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Je suis un cloarec, je reviens de Paris,</div>
+<div class="verse i3">J’ai vu la capitale ;</div>
+<div class="verse">Je sais qu’il n’est de ciel peuplé que le ciel gris,</div>
+<div class="verse">De terre sûre au pied que la terre natale.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je n’ai point dit ma peine aux hommes de là-bas,</div>
+<div class="verse i3">J’ai fait comme le mousse</div>
+<div class="verse">Qui, par les mauvais temps, grimpe au plus haut des mâts,</div>
+<div class="verse">Pour relire en secret les lettres de sa douce.</div>
+
+<div class="verse stanza">Hélas ! elle n’est plus la douce que j’aimai</div>
+<div class="verse i3">D’un grave amour de Celte,</div>
+<div class="verse">Une douce aux yeux purs comme les nuits en Mai,</div>
+<div class="verse">Blonde comme les blonds épis, et, comme eux, svelte.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous avez vu sécher, à l’entour du lavoir,</div>
+<div class="verse i3">La lessive neigeuse ?</div>
+<div class="verse">Aussi blanche, aussi fraîche était sa gorge à voir ;</div>
+<div class="verse">Elle n’avait pour nom que Nannic la songeuse.</div>
+
+<div class="verse stanza">Car elle était pareille aux Saintes Vierges d’or</div>
+<div class="verse i3">Qui sont dans nos chapelles ;</div>
+<div class="verse">De peur de réveiller l’Enfant Dieu qui s’endort</div>
+<div class="verse">Elles n’osent sourire et n’en sont que plus belles.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce fut un soir d’Avril, le soir où j’eus vingt ans,</div>
+<div class="verse i3">Que je passai près d’elle.</div>
+<div class="verse">Les Avrils de Paris sont comme nos printemps,</div>
+<div class="verse">Et l’amour fait son nid quand revient l’hirondelle.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce fut un soir d’Avril que je la rencontrai,</div>
+<div class="verse i3">Au sortir des « Prières ».</div>
+<div class="verse">Je savais qu’elle était du grand pays pleuré,</div>
+<div class="verse">Où fleurit l’ajonc vert constellé de bruyères.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je savais que sa mère et ma mère (que Dieu</div>
+<div class="verse i3">Fasse paix à leurs âmes !)</div>
+<div class="verse">En même enclos dormaient sous le firmament bleu,</div>
+<div class="verse">Et c’est pieusement d’Elles que nous causâmes.</div>
+
+<div class="verse stanza">La rue où nous marchions avait des airs cloîtrés</div>
+<div class="verse i3">De calme monastère ;</div>
+<div class="verse">Tels nos bourgs assoupis, quand sur les monts d’Arez</div>
+<div class="verse">Les couchants de Bretagne ont versé leur mystère.</div>
+
+<div class="verse stanza">Loin, très loin, se perdait la troublante rumeur</div>
+<div class="verse i3">Des choses de la ville :</div>
+<div class="verse">On eût dit, maintenant, le murmure endormeur</div>
+<div class="verse">Qui sur nos grèves monte avec la mer tranquille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et nous l’avions en nous la paix de tes couchants.</div>
+<div class="verse i3">Terre des âmes grises !</div>
+<div class="verse">Nous allions dans Paris comme à travers tes champs,</div>
+<div class="verse">Et ton odeur salée ondulait dans les brises.</div>
+
+<div class="verse stanza">Où fut Paris, voici la lande, et l’ajonc d’or,</div>
+<div class="verse i3">Fleur de la solitude,</div>
+<div class="verse">Et le ciel résigné, le ciel grave d’Armor,</div>
+<div class="verse">Aux yeux pleins de tristesse et de mansuétude ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Les chemins qu’un ruisseau creuse au flanc des talus,</div>
+<div class="verse i3">Et la plainte sonore</div>
+<div class="verse">Des glas du soir, guidant vers ceux qui ne sont plus</div>
+<div class="verse">Le fidèle regret de ceux qui sont encore ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Les christs qu’on a cloués avec des clous de fer</div>
+<div class="verse i3">Aux « pierres des ancêtres<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> »,</div>
+<div class="verse">Et les fils du Trégor, épouseurs de la mer,</div>
+<div class="verse">Et les gars du Léon, tous marchands ou tous prêtres.</div>
+
+<div class="verse stanza">Toute la noble race affronteuse des ans,</div>
+<div class="verse i3">La race patriarche,</div>
+<div class="verse">Nourrice de marins, mère de paysans,</div>
+<div class="verse">Nous la sentons qui vit, nous la voyons qui marche.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les cloches du printemps tintent les carillons</div>
+<div class="verse i3">Pour les saints qu’on renomme.</div>
+<div class="verse">Le blé qui va mûrir verdit dans les sillons,</div>
+<div class="verse">L’amour qui va germer tressaille au cœur de l’homme.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’était jour de pardon aujourd’hui quelque part,</div>
+<div class="verse i3">Et voilà, ce nous semble,</div>
+<div class="verse">Que le pardon fini, la nuit pleine, très tard,</div>
+<div class="verse">Par les sentiers perdus nous revenons ensemble.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans le firmament pâle un clair de lune luit…</div>
+<div class="verse i3">Vêtu de gazes blanches,</div>
+<div class="verse">Le grand peuple muet des formes de la nuit</div>
+<div class="verse">Se lève, et des baisers frissonnent sous les branches.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ame des soirs bretons, des soirs religieux,</div>
+<div class="verse i3">Que Dieu te le pardonne !</div>
+<div class="verse">C’est toi qui nous as dit, par les champs, par les cieux,</div>
+<div class="verse">D’aimer pieusement à la façon bretonne !</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous nous sommes aimés !… Si je savais des vers</div>
+<div class="verse i3">Pour exprimer ces choses,</div>
+<div class="verse">Je les ferais puissants comme les rouvres verts,</div>
+<div class="verse">Et je les ferais doux comme l’odeur des roses.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais le secret est mort des vers forts et naïfs</div>
+<div class="verse i3">Que des foules entières,</div>
+<div class="verse">Avides, écoutaient chanter sous les vieux ifs</div>
+<div class="verse">Par de vieux mendiants, dans nos vieux cimetières.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Non ! je n’écrirai pas ce poème ! Pasteurs,</div>
+<div class="verse i3">Retournez à vos chèvres !</div>
+<div class="verse">L’hiver a moissonné les vagabonds chanteurs</div>
+<div class="verse">Et le sône d’amour s’est flétri sur nos lèvres !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i lang="br" xml:lang="br">Meïn ar re goz</i>.
+On désigne souvent ainsi les menhir.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c39">Cloches de Pâques</h2>
+
+<p class="dedic">A Louis Tiercelin.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Voici les cloches revenues !</div>
+<div class="verse">Les Pâques ont sonné dans l’air,</div>
+<div class="verse">Et le printemps rit sur la mer</div>
+<div class="verse">Dans le sourire blond des nues.</div>
+
+<div class="verse stanza">Voici venir par les chemins</div>
+<div class="verse">Les croyants, les porteurs de palmes ;</div>
+<div class="verse">Ils ont la foi dans leurs yeux calmes,</div>
+<div class="verse">Et des rosaires dans les mains.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des couronnes de primevères</div>
+<div class="verse">Au front des Dieux morts vont fleurir ;</div>
+<div class="verse">On entend des sèves courir</div>
+<div class="verse">Dans le granit des vieux calvaires…</div>
+
+<div class="verse stanza">Des pêcheurs ont vu, sur les eaux,</div>
+<div class="verse">Blanchir la robe du Doux Maître…</div>
+<div class="verse">Les enfants qui viennent de naître</div>
+<div class="verse">Ont bégayé dans leurs berceaux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, sous le porche de l’église,</div>
+<div class="verse">Les Saints tressaillent, rajeunis</div>
+<div class="verse">De sentir éclore des nids</div>
+<div class="verse">Dans leurs manteaux en pierre grise.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">C’est fini des tristes hivers…</div>
+<div class="verse">Ces moissonneurs de choses mortes</div>
+<div class="verse">N’iront plus de portes en portes</div>
+<div class="verse">Geignant le cri des « pillawers ».</div>
+
+<div class="verse stanza">Carillonnez, Pâques fleuries !</div>
+<div class="verse">Voici les Temps, les Temps Nouveaux !</div>
+<div class="verse">Déjà hennissent les chevaux</div>
+<div class="verse">Dans la liberté des prairies.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des souffles, de grands souffles fous</div>
+<div class="verse">Traversent la mer Atlantique,</div>
+<div class="verse">Et la noble ivresse celtique</div>
+<div class="verse">A gonflé les sacs-binnious !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c40">Nuit d’étoiles</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Voici venir la calme nuit !</div>
+<div class="verse">La terre en est comme bercée ;</div>
+<div class="verse">Hors de nous elle éteint le bruit,</div>
+<div class="verse">En nous elle endort la pensée !</div>
+<div class="verse">Voici venir la calme nuit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les bois s’emplissent de mystère,</div>
+<div class="verse">Comme si Dieu subitement</div>
+<div class="verse">Leur faisait signe de se taire</div>
+<div class="verse">Pour écouter le firmament.</div>
+<div class="verse">Les bois s’emplissent de mystère.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les étoiles viennent et vont,</div>
+<div class="verse">Comme des flambeaux qu’on promène ;</div>
+<div class="verse">Leur regard magique et profond</div>
+<div class="verse">Semble veiller l’angoisse humaine.</div>
+<div class="verse">Les étoiles viennent et vont.</div>
+
+<div class="verse stanza">Une pitié douce est en elles</div>
+<div class="verse">Pour les peines dont nous souffrons ;</div>
+<div class="verse">Elles se penchent, maternelles,</div>
+<div class="verse">Sur la tristesse de nos fronts.</div>
+<div class="verse">Une pitié douce est en elles.</div>
+
+<div class="verse stanza">Étoiles, étoiles des cieux,</div>
+<div class="verse">Regards des morts que nous aimâmes,</div>
+<div class="verse">Si Dieu laissait mourir vos yeux,</div>
+<div class="verse">Le ciel s’éteindrait dans nos âmes,</div>
+<div class="verse">Étoiles, étoiles des cieux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c41">Jeanne Lezveur</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Plus fière qu’une châtelaine,</div>
+<div class="verse">Jeanne Lezveur, de Kerprigent,</div>
+<div class="verse">Ne daignerait filer la laine,</div>
+<div class="verse">Si le fuseau n’était d’argent.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Jeanne la blonde, on vous appelle</div>
+<div class="verse">La fleur des filles en Trégor ;</div>
+<div class="verse">Mais fussiez-vous encor plus belle,</div>
+<div class="verse">Et fussiez-vous plus blonde encor,</div>
+
+<div class="verse stanza">« Si vous m’en croyez, faites trêve</div>
+<div class="verse">A vos clins d’œil, si fins, si doux ;</div>
+<div class="verse">Celui dont vous rêvez en rêve</div>
+<div class="verse">Ne sera jamais votre époux. »</div>
+
+<div class="verse stanza">Jeanne Lezveur a l’âme triste,</div>
+<div class="verse">Jeanne Lezveur, de Kerprigent,</div>
+<div class="verse">Brode des mouchoirs de batiste</div>
+<div class="verse">Qu’elle ourle avec du fil d’argent.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle relève sans courage</div>
+<div class="verse">Son dé qu’elle avait laissé choir.</div>
+<div class="verse">Comme une pluie, un soir d’orage,</div>
+<div class="verse">Ses pleurs tombent sur le mouchoir.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Ce sont nouvelles mal sonnantes,</div>
+<div class="verse">Mais, ne vous en déplaise, on dit</div>
+<div class="verse">Que, pour étudier à Nantes,</div>
+<div class="verse">Un cloarec, hier, partit… »</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Jeanne Lezveur s’en est allée,</div>
+<div class="verse">Devers la brune, à Kerantour…</div>
+<div class="verse">Les cloches à lente volée</div>
+<div class="verse">Sonnent le glas, le glas d’amour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le Karduner l’a reconnue</div>
+<div class="verse">Sous sa coiffe de femme en deuil.</div>
+<div class="verse">Pour lui souhaiter bienvenue,</div>
+<div class="verse">Il s’est avancé jusqu’au seuil.</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Est-ce la sueur ou la pluie</div>
+<div class="verse">Qu’à vos cils blonds on voit perler ? »</div>
+<div class="verse">— « Ce sont mes larmes que j’essuie ;</div>
+<div class="verse">Jean Karduner les fait couler. »</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Seyez-vous, ô douce gentille ! »</div>
+<div class="verse">— « Que je sache, avant de m’asseoir,</div>
+<div class="verse">Si je dois être belle-fille,</div>
+<div class="verse">Vieux Karduner, en ce manoir ;</div>
+
+<div class="verse stanza">« Ou s’il est vrai, comme on raconte,</div>
+<div class="verse">Que votre fils clerc m’a menti,</div>
+<div class="verse">Et, me laissant avec ma honte,</div>
+<div class="verse">Avec son parjure est parti. »</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Jeanne Lezveur, prenez à droite !</div>
+<div class="verse">A dit l’ancêtre, le <i lang="br" xml:lang="br">penn-ti</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></div>
+<div class="verse">Vous verrez une sente étroite :</div>
+<div class="verse">Par cette sente il est parti ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Jeanne Lezveur s’en est allée ;</div>
+<div class="verse">Elle a chaussé ses souliers fins,</div>
+<div class="verse">Et, légère, mais désolée,</div>
+<div class="verse">Elle a pris le sentier des pins !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les pins, dans leur langue douce,</div>
+<div class="verse">Compatissent à son malheur,</div>
+<div class="verse">Et ses pieds, en foulant la mousse,</div>
+<div class="verse">Font de la mousse sourdre un pleur.</div>
+
+<div class="verse stanza">La lune, pâle fiancée,</div>
+<div class="verse">Ouvre la porte de la nuit,</div>
+<div class="verse">Et, comme Jeanne délaissée,</div>
+<div class="verse">Chemine comme elle sans bruit.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Chef de ménage.</p>
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Cependant, au bord de la route,</div>
+<div class="verse">Adossé contre le talus,</div>
+<div class="verse">Un cloarec pensif écoute</div>
+<div class="verse">Tinter les derniers angélus.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ses livres, dans l’herbe froissée,</div>
+<div class="verse">Gisent, et les feuillets déteints,</div>
+<div class="verse">Aux caresses de la rosée,</div>
+<div class="verse">Sentent frémir leurs chants latins.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tel, le cœur du séminariste</div>
+<div class="verse">Tressaille, et son ancien amour</div>
+<div class="verse">Se reprend à fredonner triste</div>
+<div class="verse">L’air qu’il croyait mort sans retour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est le chant, le chant profane,</div>
+<div class="verse">(Le clerc rougit en y songeant),</div>
+<div class="verse">C’est le doux air que chantait Jeanne,</div>
+<div class="verse">Jeanne Lezveur, de Kerprigent.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Que Dieu me pardonne !… C’est Elle,</div>
+<div class="verse">C’est Jeanne qui s’en vient là-bas,</div>
+<div class="verse">Avec sa jupe de dentelle</div>
+<div class="verse">Qui se retrousse sur ses bas ;</div>
+
+<div class="verse stanza">« Et sa lèvre aussi le fredonne,</div>
+<div class="verse">Le chant triste, le chant d’émoi</div>
+<div class="verse">Qui, pareil aux souffles d’automne,</div>
+<div class="verse">Tout à l’heure pleurait en moi… »</div>
+
+<div class="verse stanza">Tout s’est tu… Les feuilles jaunies,</div>
+<div class="verse">Telles que des oiseaux blessés,</div>
+<div class="verse">Tombent des branches dégarnies,</div>
+<div class="verse">En silence, dans les fossés.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>V</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le lendemain, à l’aube grise,</div>
+<div class="verse">Karduner le vieux, dans sa cour,</div>
+<div class="verse">Regardait, en bras de chemise,</div>
+<div class="verse">Partir ses gens pour le labour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Lors, parut, pliant sous sa charge,</div>
+<div class="verse">Une chercheuse de bois mort :</div>
+<div class="verse">« A ton chariot le plus large,</div>
+<div class="verse">Attelle ton bœuf le plus fort !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Là-haut, parmi les feuilles jaunes,</div>
+<div class="verse">Sont deux cadavres enlacés,</div>
+<div class="verse">Pour qui les grands pins monotones</div>
+<div class="verse">Chantent le chant des trépassés !… »</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle dit. Le soir, la barrière</div>
+<div class="verse">Restait ouverte à Kerantour,</div>
+<div class="verse">Et, pour la funèbre prière,</div>
+<div class="verse">Entraient des pâtres d’alentour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur la table de la cuisine</div>
+<div class="verse">Les morts côte à côte allongés,</div>
+<div class="verse">A la lueur d’une résine,</div>
+<div class="verse">Dormaient, veillés par les bergers !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi mourut, sans qu’on sût comme,</div>
+<div class="verse">Pour avoir offensé l’amour,</div>
+<div class="verse">A la fleur de son âge d’homme,</div>
+<div class="verse">Le fils aîné de Kerantour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi mourut, en mi-novembre,</div>
+<div class="verse">Jeanne Lezveur, de Kerprigent,</div>
+<div class="verse">Les prés étant couleur de l’ambre,</div>
+<div class="verse">Et les ruisseaux couleur d’argent !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c42">Vœu</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.</div>
+<div class="verse">Les soirs de Mai sont beaux ; la terre va fleurir ;</div>
+<div class="verse">L’air est comme peuplé de voix inentendues,</div>
+<div class="verse">Et l’on sent Dieu qui passe au fond des étendues.</div>
+<div class="verse">Dans les lointains, ainsi qu’une paupière d’or,</div>
+<div class="verse">S’abaisse le couchant sur la mer qui s’endort.</div>
+<div class="verse">Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges,</div>
+<div class="verse">Glissent, furtifs et doux, et c’est comme un chœur d’anges</div>
+<div class="verse">Qui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le paisible angélus de quelque vieux clocher</div>
+<div class="verse">Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines.</div>
+<div class="verse">Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes.</div>
+<div class="verse">Le laboureur tardif qui s’en vient en chantant</div>
+<div class="verse">Vers sa maison de chaume où le sommeil l’attend,</div>
+<div class="verse">Se signerait la bouche, en fermant la barrière,</div>
+<div class="verse">Et, sans savoir mon nom, m’enverrait sa prière.</div>
+
+<div class="verse stanza">La paix du soir invite à de vastes oublis.</div>
+<div class="verse">En Mai, l’espace ondule, et, derrière ses plis,</div>
+<div class="verse">On entend, on voit presque errer la grande chose ;</div>
+<div class="verse">La pierre du tombeau n’est plus la porte close ;</div>
+<div class="verse">Tout rassure. Et la nuit, l’auguste nuit d’été</div>
+<div class="verse">Verse à la lèvre humaine un goût d’éternité.</div>
+<div class="verse">L’œil qu’on ferme ici-bas là haut s’éveille étoile ;</div>
+<div class="verse">Le silence a chanté, l’inconnu se dévoile,</div>
+<div class="verse">Comme un seuil lumineux, le ciel semble s’ouvrir…</div>
+<div class="verse">C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c43">Le long de ma route</h2>
+
+<p class="dedic">A madame Gaston Deschamps.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le long de ma route incertaine,</div>
+<div class="verse">Quand je me retourne, je vois,</div>
+<div class="verse">Comme un horizon de grands bois,</div>
+<div class="verse">S’enfuir ma jeunesse lointaine,</div>
+<div class="verse">Verte encor d’un vert d’autrefois !</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle fuit dans une ombre douce…</div>
+<div class="verse">Oh ! l’exquise odeur de printemps !</div>
+<div class="verse">Lorsque je fais halte, j’entends</div>
+<div class="verse">S’égoutter, claire, dans la mousse,</div>
+<div class="verse">La source d’or de mes vingt ans !</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand j’aurai terminé ma course,</div>
+<div class="verse">Quand je verrai monter d’ailleurs</div>
+<div class="verse">L’aube des jours qu’on dit meilleurs,</div>
+<div class="verse">Agenouillé sur cette source,</div>
+<div class="verse">J’y puiserai mes anciens pleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et je reboirai goutte à goutte,</div>
+<div class="verse">Longuement je savourerai</div>
+<div class="verse">Ce pleur que mes yeux ont pleuré</div>
+<div class="verse">Au temps où tu fleurissais toute,</div>
+<div class="verse">Ma jeunesse, printemps sacré.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c44">Le chant de ma mère</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Le chant que me chantait naguère</div>
+<div class="verse">Ma mère douce, au long des nuits,</div>
+<div class="verse">A dû mourir avec ma mère…</div>
+<div class="verse">Nul ne me l’a chanté depuis.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est en vain qu’au seuil des portes</div>
+<div class="verse">Obstinément je l’ai quêté.</div>
+<div class="verse">O ma mère, tes lèvres mortes</div>
+<div class="verse">Dans la tombe l’ont emporté.</div>
+
+<div class="verse stanza">En vain, sous les lampes huileuses,</div>
+<div class="verse">J’ai fait, dans l’âtre des maisons,</div>
+<div class="verse">Sourdre au cœur des vieilles fileuses</div>
+<div class="verse">L’eau vive des vieilles chansons.</div>
+
+<div class="verse stanza">La berceuse qui me fut chère,</div>
+<div class="verse">Le doux chant naguère entendu,</div>
+<div class="verse">Le chant que me chantait ma mère</div>
+<div class="verse">Avec ma mère s’est perdu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais aux heures, aux heures chastes</div>
+<div class="verse">Où les nocturnes ciels d’été</div>
+<div class="verse">Nous haussent sur leurs ailes vastes</div>
+<div class="verse">A des songes d’éternité.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je vois soudain, dans ma mémoire,</div>
+<div class="verse">Champ du repos peuplé d’aïeux,</div>
+<div class="verse">Circuler la grande ombre noire</div>
+<div class="verse">D’un laboureur mystérieux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sa charrue étrange et sacrée</div>
+<div class="verse">Ouvre au loin des sillons mouvants</div>
+<div class="verse">Et fait, de la terre éventrée,</div>
+<div class="verse">Jaillir des morts restés vivants.</div>
+
+<div class="verse stanza">Muet, sur les fosses rouvertes,</div>
+<div class="verse">Je l’entends aller et venir</div>
+<div class="verse">Ce grand faiseur de découvertes</div>
+<div class="verse">Qui se nomme le Souvenir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, hors des glèbes retournées,</div>
+<div class="verse">Se lèvent d’antiques moissons</div>
+<div class="verse">Où court, dédaigneux des années,</div>
+<div class="verse">Le pied nu des jeunes chansons.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le chant, le chant dont ma mère</div>
+<div class="verse">Berça mon somme au temps jadis</div>
+<div class="verse">Exhale en moi l’odeur légère</div>
+<div class="verse">D’un fin bleuet du paradis.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c45">Les troupeaux de l’air</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Comme des vaches au poil roux</div>
+<div class="verse">Qui, le pas lent et les yeux doux,</div>
+<div class="verse">Vont à de lointains pâturages,</div>
+<div class="verse">Dans le ciel pur, lavé d’hier,</div>
+<div class="verse">Humide encor des grands orages,</div>
+<div class="verse">Les nuages passent dans l’air.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quelqu’un est là-haut qui les garde,</div>
+<div class="verse">Et la Bretagne les regarde</div>
+<div class="verse">Défiler paresseusement.</div>
+<div class="verse">C’est la vieille qui, près de l’âtre,</div>
+<div class="verse">Sur son rouet va s’endormant</div>
+<div class="verse">Au bruit de la chanson d’un pâtre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Passez, passez, troupeaux de l’air,</div>
+<div class="verse">Nuages qui paissez la mer !</div>
+<div class="verse">Et que la Bretagne sommeille !</div>
+<div class="verse">Que toujours vienne voltiger,</div>
+<div class="verse">Autour de sa pieuse oreille,</div>
+<div class="verse">La chanson du divin berger.</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’elle dorme, la bonne vieille !</div>
+<div class="verse">Que jamais elle ne s’éveille !</div>
+<div class="verse">Qu’elle rêve (le rêve est doux),</div>
+<div class="verse">Tandis que dans le souple espace,</div>
+<div class="verse">Comme des vaches au poil roux,</div>
+<div class="verse">Le troupeau des nuages passe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Qu’elle rêve !… Tout en dormant</div>
+<div class="verse">Ses yeux mi-clos, au firmament,</div>
+<div class="verse">Suivent les lentes vaches rousses,</div>
+<div class="verse">Et de longs pleurs délicieux,</div>
+<div class="verse">Les pleurs naïfs des races douces</div>
+<div class="verse">Tombent en perles de ses yeux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c46">Berceuse d’Armorique</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Plac’had ann ôd a gan eur gân</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Hac a zo trist, hac a zo splân.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dors, petit enfant, dans ton lit bien clos ;</div>
+<div class="verse">Dieu prenne en pitié les bons matelots !</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand tu seras mousse, hélas ! c’est le vent</div>
+<div class="verse">Qui te bercera dans ton lit mouvant.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Déjà dans ton âme a chanté la mer</div>
+<div class="verse">Son chant doux aux fils, aux mères amer.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Au Pays du Froid<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> ton père a sombré.</div>
+<div class="verse">Tu naissais alors, je n’ai pas pleuré.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Au Pays du Froid, la houle des fiords</div>
+<div class="verse">Chante sa berceuse en berçant les morts.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dors, petit enfant, dans ton lit bien doux,</div>
+<div class="verse">Car tu t’en iras comme ils s’en vont tous.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tes yeux ont déjà la couleur des flots.</div>
+<div class="verse">Dieu prenne en pitié les bons matelots !</div>
+
+<div class="verse stanza">— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !</div>
+<div class="verse">La lune se lève et la mer s’éveille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Car c’est pour les flots que nous enfantons ;</div>
+<div class="verse">Tous meurent marins, qui sont nés Bretons.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i lang="br" xml:lang="br">Brô ar riou</i> ; on désigne souvent ainsi l’Islande ou Terre-Neuve.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c47">La Chanson de ma nourrice</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Il me souvient d’une ballade</div>
+<div class="verse i2">Que ma nourrice à faible voix</div>
+<div class="verse i2">Me chantait, quand j’étais malade.</div>
+<div class="verse i4">Autrefois.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">« C’étaient deux marins du même âge</div>
+<div class="verse i2">Qui s’étaient connus tout petits,</div>
+<div class="verse">Et qui s’aimaient. Un soir, tous deux étaient partis</div>
+<div class="verse i2">Pour on ne sait plus quel voyage.</div>
+<div class="verse i2">Ils étaient partis, tous les deux,</div>
+<div class="verse">Tous deux braves marins, tous deux bons capitaines,</div>
+<div class="verse">Pour on ne sait plus trop quelles plages lointaines,</div>
+<div class="verse">Et, depuis, on n’a pas entendu parler d’eux. »</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Nourrice, j’en ai bien vu d’autres</div>
+<div class="verse i2">Qui s’aimaient et qui sont partis,</div>
+<div class="verse i2">S’étant connus, comme les vôtres,</div>
+<div class="verse i4">Tout petits.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">« On chuchotait, mais sans y croire,</div>
+<div class="verse i2">Sur le quai, la nuit du départ,</div>
+<div class="verse">Qu’ils avaient entrepris d’aborder quelque part</div>
+<div class="verse i2">Dans un pays nommé la Gloire.</div>
+<div class="verse i2">Par exemple, on disait encor</div>
+<div class="verse">Qu’un long pavillon vert flottait à leur grand’hune.</div>
+<div class="verse">Et qu’on pouvait du port y lire au clair de lune</div>
+<div class="verse">Le nom de l’Espérance écrit en lettres d’or. »</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Ce pavillon vert qu’on arbore</div>
+<div class="verse i2">Au départ, et qui claque au vent,</div>
+<div class="verse i2">N’est, hélas ! qu’un haillon sonore,</div>
+<div class="verse i4">Trop souvent.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">« Combien ont fait le tour du monde,</div>
+<div class="verse i2">Qui sains et saufs sont revenus !</div>
+<div class="verse">Mais ces deux-là sont morts, sous des cieux inconnus,</div>
+<div class="verse i2">Dans l’oubli de la mer profonde.</div>
+<div class="verse i2">Ils sont morts, ils sont morts tous deux.</div>
+<div class="verse">Tous deux braves amis, tous deux bons capitaines,</div>
+<div class="verse">Sans avoir abordé dans les plages lointaines,</div>
+<div class="verse">Et les poissons d’argent n’ont rien épargné d’eux. »</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Oh ! la triste, triste ballade,</div>
+<div class="verse i2">Que ma nourrice à faible voix</div>
+<div class="verse i2">Me chantait, quand j’étais malade,</div>
+<div class="verse i4">Autrefois !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c48">La Chanson de la mal mariée</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En jupon de rouge futaine,</div>
+<div class="verse">Autrefois, quand j’allais aux prés,</div>
+<div class="verse">Je mirais des galons dorés</div>
+<div class="verse">Dans l’eau verte de la fontaine.</div>
+
+<div class="verse stanza">Maintenant, l’eau verte se rit</div>
+<div class="verse">De mes haillons de laine rousse,</div>
+<div class="verse">Et j’entends, j’entends sous la mousse</div>
+<div class="verse">Se gausser un méchant esprit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Lorsque les conscrits de la reine,</div>
+<div class="verse">Autrefois, rentraient au pays,</div>
+<div class="verse">Disaient-ils pas, tout ébahis :</div>
+<div class="verse">« Tudieu ! c’est notre souveraine ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est moi, Fanchon, qui passais,</div>
+<div class="verse">Royale, sur ma jument grise ;</div>
+<div class="verse">Je me fâchais de n’être prise</div>
+<div class="verse">Que pour la Reine des Français !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et maintenant, la tête basse,</div>
+<div class="verse">Les mendiants, tortus, boiteux,</div>
+<div class="verse">Plaignent Fanchon, quand devant eux</div>
+<div class="verse">L’ombre de ma misère passe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je rêvais d’un beau clerc vainqueur,</div>
+<div class="verse">A la longue et fine parole</div>
+<div class="verse">Qui, telle qu’une banderole,</div>
+<div class="verse">Eût enlacé vingt fois mon cœur.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’homme à qui je songeais en songe</div>
+<div class="verse">Est venu, m’a prise, et voici</div>
+<div class="verse">Que, dans la lande du souci,</div>
+<div class="verse">Mon cœur paît au bout d’une longe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Filles, mes sœurs, pleurez mon deuil.</div>
+<div class="verse">Au foyer clair de la famille,</div>
+<div class="verse">Il n’est que d’être jeune fille !</div>
+<div class="verse">Femme, on grelotte sur le seuil.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le vent d’hymen souffle à vos portes,</div>
+<div class="verse">Et vous dites, le rire aux yeux :</div>
+<div class="verse">« C’est de l’or qui tombe des cieux. »</div>
+<div class="verse">Hélas ! ce sont des feuilles mortes.</div>
+
+<div class="verse stanza">Filles, mes sœurs, tout ment, tout ment</div>
+<div class="verse">A la fille qui se marie.</div>
+<div class="verse">C’est le jardin de duperie</div>
+<div class="verse">Où ne fleurit que le tourment.</div>
+
+<div class="verse stanza">Priez Dieu qu’il vous garde sages !</div>
+<div class="verse">Mais, hélas ! vous ne m’en croirez</div>
+<div class="verse">Que lorsque vos galons dorés</div>
+<div class="verse">Pendront, flétris, à vos corsages.</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme moi, vous irez alors</div>
+<div class="verse">Pleurant votre jeunesse en route.</div>
+<div class="verse">Vous serez la chèvre qui broute</div>
+<div class="verse">L’herbe mauvaise du remords.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c49">Vaines attentes</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La pluie au vent de mer s’égoutte</div>
+<div class="verse">Dans la barbe verte des pins ;</div>
+<div class="verse">Et des femmes suivent la route,</div>
+<div class="verse">Qui vont au bourg pétrir leurs pains.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sous la mouvante capeline,</div>
+<div class="verse">Leur face rosée, au ton clair,</div>
+<div class="verse">Sent bon la bonne odeur saline,</div>
+<div class="verse">L’odeur de flot qui dort dans l’air.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et ce sont des filles de grève</div>
+<div class="verse">Qui vont entre elles devisant</div>
+<div class="verse">De l’homme qui les hante en rêve,</div>
+<div class="verse">Toujours aimé, — toujours absent !</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ils sont là-bas, dans les eaux mornes,</div>
+<div class="verse">Les fiancés et les époux ;</div>
+<div class="verse">Autour d’eux est la mer sans bornes,</div>
+<div class="verse">Et sur eux le firmament roux.</div>
+
+<div class="verse stanza">De longs voiles tissés de brume</div>
+<div class="verse">Pendent du haut du ciel muet…</div>
+<div class="verse">En Bretagne un foyer s’allume,</div>
+<div class="verse">Et voici le chant du rouet…</div>
+
+<div class="verse stanza">Eux aussi, de leurs voix bourrues,</div>
+<div class="verse">Chantent !… Nul écho ne répond…</div>
+<div class="verse">Un mousse éventre des morues</div>
+<div class="verse">Qui gisent à plat sur le pont.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’on voit couler sur les planches,</div>
+<div class="verse">On voit jaillir par les sabords,</div>
+<div class="verse">Tout constellé d’écailles blanches,</div>
+<div class="verse">Le sang rouge des poissons morts.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Doucement, doucement bercées</div>
+<div class="verse">Par le chant si câlin des flots,</div>
+<div class="verse">Les épouses, les fiancées</div>
+<div class="verse">Dorment au fond des grands lits clos.</div>
+
+<div class="verse stanza">Chacune d’elles, mère, femme,</div>
+<div class="verse">Fille vierge en désir d’amour,</div>
+<div class="verse">A bien prié sa Notre-Dame</div>
+<div class="verse">D’Espérance et de Bon-Retour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et toutes elles font ce rêve</div>
+<div class="verse">D’un pas lointain, d’un pas connu,</div>
+<div class="verse">Qui par l’étroit sentier de grève</div>
+<div class="verse">Jusqu’à leurs portes est venu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les clefs tournent dans les serrures.</div>
+<div class="verse">— « Voici venir qui j’attendais !… »</div>
+<div class="verse">Des hommes aux larges carrures</div>
+<div class="verse">Entrent… Ce sont les Islandais !</div>
+
+<div class="verse stanza">A des visages noirs de hâle</div>
+<div class="verse">Pendent des barbes de glaçons.</div>
+<div class="verse">On entend la flamme qui râle</div>
+<div class="verse">Sur le cadavre des tisons.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les Bretonnes ensommeillées</div>
+<div class="verse">Étreignent les gars à plein corps !</div>
+<div class="verse">Dieu ! qu’ils ont les lèvres mouillées !</div>
+<div class="verse">Sont-ils vivants ?… S’ils étaient morts !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c50">La Chanson de l’amour</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Depuis des ans, nuit et jour,</div>
+<div class="verse">J’attends un inconnu.</div>
+<div class="verse">Cet inconnu, c’est l’amour ;</div>
+<div class="verse">Il est enfin venu !</div>
+
+<div class="verse stanza">Au seuil quand il a frappé,</div>
+<div class="verse">J’avais un tel émoi</div>
+<div class="verse">Qu’il a cru s’être trompé :</div>
+<div class="verse">— « Belle, pardonnez-moi. »</div>
+
+<div class="verse stanza">Il avait des yeux plus doux</div>
+<div class="verse">Que la lune au printemps.</div>
+<div class="verse">J’ai dit : « Sire, entrez chez nous,</div>
+<div class="verse">Si c’est vous que j’attends ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Noire est la nuit comme un four !</div>
+<div class="verse">Il neige sur les monts.</div>
+<div class="verse">Ouvrez-moi, je suis l’amour,</div>
+<div class="verse">Ohé ! la belle, aimons ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">« Pour vous trouver, nuit et jour,</div>
+<div class="verse">La belle, j’ai marché,</div>
+<div class="verse">— « Jour et nuit, Sire l’amour,</div>
+<div class="verse">Moi, je vous ai cherché. »</div>
+
+<div class="verse stanza">« Entre, amour, passant divin ! »</div>
+<div class="verse">Et l’amour est entré.</div>
+<div class="verse">Depuis, on le cherche en vain,</div>
+<div class="verse">Nul ne l’a rencontré.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’amour m’a juré sa foi</div>
+<div class="verse">De ne me plus quitter ;</div>
+<div class="verse">L’amour est entré chez moi,</div>
+<div class="verse">Et c’est pour y rester.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c51">Extrait d’un vieux livre</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En marge d’un vieux paroissien,</div>
+<div class="verse">J’ai lu ce sône très ancien :</div>
+
+<div class="verse stanza">— Ma fille, avez-vous peine amère,</div>
+<div class="verse">Peine de cœur, peine d’esprit ?</div>
+<div class="verse">Votre lèvre plus ne sourit.</div>
+<div class="verse">— Plus je ne pleurerai, ma mère !</div>
+
+<div class="verse stanza">Mère, coupez mes cheveux blonds ;</div>
+<div class="verse">Ils sont trop lourds, ils sont trop longs.</div>
+
+<div class="verse stanza">En vérité, j’ai peine amère,</div>
+<div class="verse">Peine d’esprit, peine de cœur.</div>
+<div class="verse">C’est d’avoir cru dans un moqueur…</div>
+<div class="verse">Coupez mes cheveux blonds, ma mère.</div>
+
+<div class="verse stanza">Coupez mes longs cheveux dorés,</div>
+<div class="verse">Puis, d’un ruban vous les nouerez.</div>
+
+<div class="verse stanza">Nouez-les d’un ruban de moire</div>
+<div class="verse">A ma quenouille de roseau ;</div>
+<div class="verse">Et filez-en tout un fuseau</div>
+<div class="verse">Pour les âmes du purgatoire.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais les plus soyeux, les plus doux,</div>
+<div class="verse">Ne les donnez qu’à Jean le Roux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il en est d’aussi clairs que l’ambre ;</div>
+<div class="verse">Vous les irez porter, le soir,</div>
+<div class="verse">Le soir des morts dans le mois noir,</div>
+<div class="verse">A Jean le Roux, de Plouzélambre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, s’il s’étonne, dites-lui</div>
+<div class="verse">Que c’est du lin exprès roui.</div>
+
+<div class="verse stanza">Du lin exprès filé, pour être</div>
+<div class="verse">Le signet du livre latin</div>
+<div class="verse">Qu’il relira soir et matin,</div>
+<div class="verse">Quand il sera devenu prêtre :</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi, plus tard, mes cheveux d’or</div>
+<div class="verse">En ses doigts frémiront encor.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce sera comme une caresse</div>
+<div class="verse">Qui jusqu’à ma tombe viendra.</div>
+<div class="verse">Mon âme se rappellera</div>
+<div class="verse">Le temps où je fus sa maîtresse.</div>
+
+<div class="verse stanza">La fille est morte, ce disant.</div>
+<div class="verse">Aimez qui vous aime, passant !</div>
+
+<div class="verse stanza">Si quelqu’un feuillette ce livre,</div>
+<div class="verse">Que celui-là plaigne en son cœur,</div>
+<div class="verse">Non la morte, mais le moqueur</div>
+<div class="verse">Qui tant pleura de lui survivre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Il n’est pire mal à souffrir</div>
+<div class="verse">Qu’aimer l’amour qu’on fit mourir.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c52">Les yeux de ma mie</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’aime ma mie. Elle a des yeux</div>
+<div class="verse">Qui sont comme les soirs de brume.</div>
+<div class="verse">Une étoile douce s’allume</div>
+<div class="verse">Tout au fond, tout au fond des cieux.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Ma mie est blonde</div>
+<div class="verse i2">Comme les blés.</div>
+<div class="verse i2">Trois marins s’en sont allés</div>
+<div class="verse i2">Sur la mer profonde !</div>
+
+<div class="verse stanza">J’aime ma mie. En ses yeux clairs</div>
+<div class="verse">On voit scintiller des étoiles,</div>
+<div class="verse">Et de blanches, de tristes voiles</div>
+<div class="verse">Errer, lentes, au gré des mers.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Ma mie est blonde</div>
+<div class="verse i2">Comme les blés.</div>
+<div class="verse i2">Trois marins s’en sont allés</div>
+<div class="verse i2">Quérir un nouveau monde.</div>
+
+<div class="verse stanza">J’aime ma mie ! En ses yeux doux</div>
+<div class="verse">Mon cœur sombre, mon cœur se noie…</div>
+<div class="verse">Mourir ainsi c’est une joie</div>
+<div class="verse">Que mon cœur vous souhaite à tous !</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Ma mie est blonde</div>
+<div class="verse i2">Comme les blés.</div>
+<div class="verse i2">Trois marins s’en sont allés</div>
+<div class="verse i2">Pour jamais sous l’onde.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c53" lang="la" xml:lang="la">In memoriam libri</h2>
+
+<p class="dedic">A Charles Le Goffic.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Grise, comme notre horizon,</div>
+<div class="verse">Comme lui, douce et monotone,</div>
+<div class="verse">Tu nous as chanté la chanson</div>
+<div class="verse">De l’Amour, de l’Amour Bretonne.</div>
+
+<div class="verse stanza">On croit ouïr un air perdu</div>
+<div class="verse">Que, par un soir plein de mystère,</div>
+<div class="verse">Fredonne sur le Ménez-Du</div>
+<div class="verse">Quelque pâtre du Finistère.</div>
+
+<div class="verse stanza">Calmes et tristes sont tes vers.</div>
+<div class="verse">Il y passe de fins visages,</div>
+<div class="verse">Entrevus à peine à travers</div>
+<div class="verse">La brume de nos paysages.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je songe aux filles de chez nous</div>
+<div class="verse">Qui balancent leur taille svelte.</div>
+<div class="verse">On voit bleuir dans leurs yeux doux</div>
+<div class="verse">Le ciel profond de l’âme celte.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Dieu fasse que longtemps encor</div>
+<div class="verse">Le sône d’amour se prolonge,</div>
+<div class="verse">Parmi les hommes du Trégor</div>
+<div class="verse">Restés fidèles à leur songe !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et qu’en nous, les faiseurs de vers,</div>
+<div class="verse">Un peu de cette âme persiste</div>
+<div class="verse">Qui donne à la chanson des « clercs »</div>
+<div class="verse">Son charme sobre, large et triste !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c54">Chant de mer</h2>
+
+<p class="dedic">A la mémoire d’un frère.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La mer qui chante a la voix douce.</div>
+<div class="verse">Hou… hou !… Chant de mer, chant d’amour !</div>
+<div class="verse">Ohé ! les gars, à qui le tour ?</div>
+<div class="verse">« Viens, petit Breton, fais-toi mousse ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">« Je suis Celle qui vit encor</div>
+<div class="verse">Au palais bleu de la légende.</div>
+<div class="verse">C’est moi la reine qui commande</div>
+<div class="verse">Sur Ker-Is et sur Occismor.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Petit Breton, descends aux grèves !</div>
+<div class="verse">Les beaux pays que tu verras,</div>
+<div class="verse">Quand je t’aurai pris en mes bras !…</div>
+<div class="verse">Je mène au jardin des grands rêves.</div>
+
+<div class="verse stanza">« C’est la vérité que je dis.</div>
+<div class="verse">Petit Breton, écoute, écoute !</div>
+<div class="verse">Du paradis je sais la route,</div>
+<div class="verse">C’est moi qui mène en paradis ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Et petit Breton se fait mousse,</div>
+<div class="verse">Petit Breton court bord sur bord.</div>
+<div class="verse">Hou ! Hou ! Chant de mer, chant de mort !…</div>
+<div class="verse">La mer qui chante a la voix douce.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c55">Les conteuses</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Les conteuses, par les sentiers, sous les nuits noires,</div>
+<div class="verse">Descendent vers les bourgs, leurs fuseaux dans les doigts.</div>
+<div class="verse">Là sont les âtres clairs, et le cidre, et les noix,</div>
+<div class="verse">Et le peuple attentif des écouteurs d’histoires.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elles disent : Salut !… Et, lointaines, leurs voix</div>
+<div class="verse">Semblent sortir du seuil plaintif des purgatoires.</div>
+<div class="verse">Le souffle du passé gémit dans leurs mémoires</div>
+<div class="verse">Comme les vents d’automne au cœur dolent des bois.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vieilles aux yeux fanés, pèlerines du rêve,</div>
+<div class="verse">Vous m’avez par la main conduit vers l’« autre grève » ;</div>
+<div class="verse">Le navire enchanté nous a pris à son bord.</div>
+
+<div class="verse stanza">J’ai refait avec vous vos sombres traversées,</div>
+<div class="verse">Et vu se coucher, pâle, au fond de mes pensées,</div>
+<div class="verse">L’astre apaisant et pur des pays de la mort.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c56">Le miroir épave</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Un nom de femme, un nom chantant, un nom d’<i>ailleurs</i></div>
+<div class="verse">Se lit sur la bordure, incrusté dans l’ébène.</div>
+<div class="verse">Celui qui le sculpta, novice ou capitaine,</div>
+<div class="verse">Roule, plein de silence, en proie aux flots hurleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">La glace énigmatique a d’étranges pâleurs.</div>
+<div class="verse">Si le vent amolli souffle à plus tiède haleine,</div>
+<div class="verse">Elle brille, dit-on, d’une clarté soudaine</div>
+<div class="verse">Et, sur le verre triste, il ruisselle des pleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle fut recueillie en mer par un pilote.</div>
+<div class="verse">Une image sinistre est en elle, qui flotte,</div>
+<div class="verse">Comme le spectre noir d’un grand vaisseau sombré ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et l’on vous contera qu’un soir une îlienne</div>
+<div class="verse">Vit, en penchant son front sur le miroir sacré,</div>
+<div class="verse">Une face y surgir qui n’était point la sienne.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c57">Jean l’Arc’hantec</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Jean l’Arc’hantec, le matelot</div>
+<div class="verse">A mis sa barque neuve à flot,</div>
+<div class="verse i2">A mis à flot sa barque neuve,</div>
+<div class="verse">Et c’est pourquoi sa femme est veuve.</div>
+<div class="verse i2">Jeanne Hélari ne peut dormir</div>
+<div class="verse">Avec le vent qui vient gémir,</div>
+<div class="verse i2">Qui vient gémir contre sa porte ;</div>
+<div class="verse">Et pleurer sur la barque morte.</div>
+<div class="verse i2">Avec la barque, au gré du flot,</div>
+<div class="verse">S’en est allé le matelot ;</div>
+<div class="verse i2">S’en est allé dans l’eau profonde</div>
+<div class="verse">Le matelot à barbe blonde</div>
+<div class="verse i2">Qu’entre vingt autres, pour mari,</div>
+<div class="verse">Avait élu Jeanne Hélari.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Maudite soit la mer barbare !…</div>
+<div class="verse">Le cœur brisé d’un coup de barre,</div>
+<div class="verse i2">Jean l’Arc’hantec est sur le pont,</div>
+<div class="verse">Qui saigne un sang large et profond ;</div>
+<div class="verse i2">Sang de marin, qui longtemps coule,</div>
+<div class="verse">Comme la vague par grand’houle !</div>
+<div class="verse i2">Jean l’Arc’hantec, le cœur ouvert,</div>
+<div class="verse">Mêle son sang rouge au flot vert.</div>
+<div class="verse i2">La brise ronfle, et, l’aile basse,</div>
+<div class="verse">Dans la tourmente un courlis passe.</div>
+<div class="verse i2">— « Courlis blanc, messager de mort,</div>
+<div class="verse">Va voir si Jeanne Hélari dort,</div>
+<div class="verse i2">Et si Jeanne Hélari repose,</div>
+<div class="verse">Et si la porte reste close.</div>
+<div class="verse i2">Frappe à la vitre de ton bec</div>
+<div class="verse">Et dis : Je suis Jean l’Arc’hantec.</div>
+<div class="verse i2">Et lorsqu’on t’ouvrira la porte,</div>
+<div class="verse">Dis que la mer est la plus forte,</div>
+<div class="verse i2">Que le plus brave, le plus fier,</div>
+<div class="verse">Est toujours vaincu par la mer. »</div>
+<div class="verse i2">Or, relevant son aile basse,</div>
+<div class="verse">Contre la brise, dans l’espace,</div>
+<div class="verse i2">Le courlis blanc s’est envolé,</div>
+<div class="verse">Le courlis blanc s’en est allé,</div>
+<div class="verse i2">Contre la mer, la mer sauvage,</div>
+<div class="verse">S’en est allé jusqu’au rivage.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>III</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">Comme un nid chaud, parmi les houx,</div>
+<div class="verse">Voici le toit de chaume roux !</div>
+<div class="verse i2">Aux lucarnes de la chaumière,</div>
+<div class="verse">Scintille encor de la lumière.</div>
+<div class="verse i2">Droit aux lucarnes va l’oiseau,</div>
+<div class="verse">Songeant : « Jeanne est à son fuseau,</div>
+<div class="verse i2">Qui file de la toile neuve,</div>
+<div class="verse">Et qui ne sait pas qu’elle est veuve ;</div>
+<div class="verse i2">Qui ne sait pas que sous le flot</div>
+<div class="verse">Dort son mari, le matelot ;</div>
+<div class="verse i2">Qu’il dort sous l’eau silencieuse,</div>
+<div class="verse">Le pêcheur à barbe soyeuse ;</div>
+<div class="verse i2">Jeanne Hélari ne le sait pas</div>
+<div class="verse">Que Jean l’Arc’hantec dort là-bas,</div>
+<div class="verse i2">Et que les fileuses des ondes</div>
+<div class="verse">Filent un linceul d’algues blondes</div>
+<div class="verse i2">Qui, mieux que chanvre ou lin lissé,</div>
+<div class="verse">Bercera Jean le trépassé.</div>
+<div class="verse i2">Moi j’ai son âme et te l’apporte,</div>
+<div class="verse">Jeanne Hélari, rouvre ta porte.</div>
+<div class="verse i2">Jeanne Hélari, si tu m’entends,</div>
+<div class="verse">Rouvre ta porte à deux battants !</div>
+<div class="verse i2">Celui qui frappe à ta fenêtre</div>
+<div class="verse">Aux morts de la mer sert de prêtre,</div>
+<div class="verse i2">Et ramène vers leurs foyers</div>
+<div class="verse">L’âme plaintive des noyés !… »</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">La longue, la triste veillée !…</div>
+<div class="verse">Au bord de l’âtre agenouillée,</div>
+<div class="verse i2">Jeanne Hélari, les bras ballants,</div>
+<div class="verse">Sent bondir son fruit dans ses flancs.</div>
+<div class="verse i2">Le blanc courlis, par la fenêtre,</div>
+<div class="verse">A vu Jean l’Arc’hantec renaître…</div>
+<div class="verse i2">Plus que la mer, plus que la mort</div>
+<div class="verse">Le ventre de la femme est fort.</div>
+<div class="verse i2">Courlis blanc, retourne au rivage ;</div>
+<div class="verse">Dis au noyé du flot sauvage</div>
+<div class="verse i2">Qu’au doux sein de Jeanne Hélari</div>
+<div class="verse">Son âme morte a refleuri !…</div>
+<div class="verse i2">Cloches qu’on hait, cloches qu’on aime,</div>
+<div class="verse">Sonnez le glas et le baptême !</div>
+<div class="verse i2">Et toi, remets, gai charpentier,</div>
+<div class="verse">Remets barque neuve en chantier !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c58">Cimetière intime</h2>
+
+<p class="dedic">A M. Pierre Loti.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">J’entends des portes se fermer,</div>
+<div class="verse">Lugubres, sur des gens qui sortent…</div>
+<div class="verse">Ils se sont lassés de m’aimer ;</div>
+<div class="verse">Les vents passent et les emportent.</div>
+
+<div class="verse stanza">Voici que je vais rester seul !</div>
+<div class="verse">Je serai comme un cimetière</div>
+<div class="verse">Où, de-ci de-là, sur la pierre,</div>
+<div class="verse">Claquera le pan d’un linceul.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur les têtes inanimées</div>
+<div class="verse">De mes mortes et de mes morts</div>
+<div class="verse">Pleureront en vain mes remords</div>
+<div class="verse">De les avoir trop mal aimées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Plus tard, hélas ! désert, vieilli,</div>
+<div class="verse">Abandonné de mes morts mêmes,</div>
+<div class="verse">Je n’aurai pour amis suprêmes</div>
+<div class="verse">Que les maigres lichens d’oubli.</div>
+
+<div class="verse stanza">Je vis pourtant, et ma tristesse,</div>
+<div class="verse">Quand je me suis couché le soir,</div>
+<div class="verse">Prie au chevet de mon lit noir,</div>
+<div class="verse">Comme une pâle et grave hôtesse.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c59">La Chanson des vieux lits</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Lits bretons, frères des armoires,</div>
+<div class="verse">Lits de Trégor, lits de Kerné,</div>
+<div class="verse">Où, dans les encognures noires,</div>
+<div class="verse">Pend un bouquet de buis fané,</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est ici votre chanson vieille,</div>
+<div class="verse">La berceuse qu’au long des nuits</div>
+<div class="verse">M’a si souvent dite à l’oreille</div>
+<div class="verse">L’âme des vieux bouquets de buis.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle disait : Je t’ai vu naître,</div>
+<div class="verse">J’ai vu tes yeux d’enfant s’ouvrir ;</div>
+<div class="verse">Je sais aussi quel fut l’ancêtre</div>
+<div class="verse">Que tu sens en toi refleurir.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’était un pêcheur, un barbare,</div>
+<div class="verse">Un cœur de cire, un corps de fer.</div>
+<div class="verse">Le vent s’asseyait à la barre ;</div>
+<div class="verse">L’homme causait avec la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et de la mer, de la mer douce,</div>
+<div class="verse">Son pauvre cœur s’éprit si fort</div>
+<div class="verse">Qu’un soir de pêche on vit le mousse</div>
+<div class="verse">Sans le patron rentrer au port…</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est ici votre chanson vieille,</div>
+<div class="verse">Lits de Trégor, lits de Kerné,</div>
+<div class="verse">La berceuse, qu’à mon oreille,</div>
+<div class="verse">Chante l’âme du buis fané.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c60">La Chanson de la légende</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Ann hini goz ê ma dous</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Ann hini goz ê zui<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="i">C’est la Vieille qui est ma « douce »,
+C’est la Vieille, à coup sûr !</span></p>
+</div>
+<p class="dedic">A Charles Seignobos.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Au temps que j’étais petit pâtre,</div>
+<div class="verse">Pâtre de moutons, au Kerdu,</div>
+<div class="verse">Je m’oubliais parfois dans l’âtre</div>
+<div class="verse">A veiller plus tard qu’il n’est dû.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un soir, la nuit déjà bien sombre,</div>
+<div class="verse">Brusquement la porte s’ouvrit ;</div>
+<div class="verse">Sur le seuil apparut une ombre,</div>
+<div class="verse">Et je songeai : « C’est un esprit ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais, comme on avait dit les « grâces »,</div>
+<div class="verse">Je m’enhardis à murmurer :</div>
+<div class="verse">« Qui que tu sois, Ame qui passes,</div>
+<div class="verse"><span lang="la" xml:lang="la">De profundis !</span> tu peux entrer. »</div>
+
+<div class="verse stanza">L’Ame entra… C’était une vieille,</div>
+<div class="verse">Comme on en voit par les chemins,</div>
+<div class="verse">Lasses de corps, dures d’oreille,</div>
+<div class="verse">Avec un bâton dans les mains.</div>
+
+<div class="verse stanza">De leurs crocs aigus, les vents aigres</div>
+<div class="verse">Avaient dû la mordre longtemps,</div>
+<div class="verse">Car ses vieux os étaient plus maigres</div>
+<div class="verse">Que des carcasses de cent ans.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle vint s’accroupir, toussante,</div>
+<div class="verse">Sur le foyer de pierre, et là,</div>
+<div class="verse">D’une voix, grise et comme absente,</div>
+<div class="verse">Étrangement elle parla :</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">« Je suis le cœur, le cœur qui saigne,</div>
+<div class="verse">A toutes les ronces épars…</div>
+<div class="verse">Je fus reine, hélas ! mais mon règne</div>
+<div class="verse">N’est plus de ce monde, — et je pars !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Petit, j’ai pour nom la Légende.</div>
+<div class="verse">Tu m’as vue errer bien des fois,</div>
+<div class="verse">Parmi les ajoncs de la lande,</div>
+<div class="verse">Un fuseau d’or clair dans les doigts.</div>
+
+<div class="verse stanza">« J’ai filé les plus doux mensonges</div>
+<div class="verse">Où l’univers se soit bercé.</div>
+<div class="verse">Mais le fil d’or, le fil des songes</div>
+<div class="verse">A ma quenouille s’est cassé.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Écoute, petit, je suis vieille</div>
+<div class="verse">Comme les temps, comme les dieux.</div>
+<div class="verse">C’est ce soir ma dernière veille.</div>
+<div class="verse">Demain, tu me clorras les yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Demain, je saurai qu’il existe,</div>
+<div class="verse">Le paradis que j’ai chanté,</div>
+<div class="verse">Pour égayer l’enfance triste</div>
+<div class="verse">De la naissante humanité…</div>
+
+<div class="verse stanza">« Des bergers, des chanteurs de sônes</div>
+<div class="verse">Mèneront avec toi mon deuil ;</div>
+<div class="verse">Et trois ou quatre coiffes jaunes<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a></div>
+<div class="verse">Suivront peut-être le cercueil.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Mais la foule, la foule grande,</div>
+<div class="verse">Qu’un autre souffle emporte ailleurs,</div>
+<div class="verse">Sur le tombeau de la Légende</div>
+<div class="verse">Ne versera ni pleurs ni fleurs. »</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Elle dit alors son histoire…</div>
+<div class="verse">On voyait au fond de ses yeux,</div>
+<div class="verse">On voyait luire sa mémoire</div>
+<div class="verse">Comme un trésor mystérieux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Elle dit les pasteurs des chèvres,</div>
+<div class="verse">Premiers pères des nations,</div>
+<div class="verse">Et comme ils buvaient à ses lèvres</div>
+<div class="verse">Le miel fort des illusions.</div>
+
+<div class="verse stanza">En Orient, sous des cieux calmes,</div>
+<div class="verse">Au pied des monts, des monts altiers,</div>
+<div class="verse">Sa jeunesse, à l’ombre des palmes,</div>
+<div class="verse">Grandit, fleur libre des sentiers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Les héros que seule elle nomme</div>
+<div class="verse">Semaient, dans le matin vermeil,</div>
+<div class="verse">Le premier pain qu’ait mangé l’homme</div>
+<div class="verse">Devant la face du soleil.</div>
+
+<div class="verse stanza">Tant que le jour dorait les branches,</div>
+<div class="verse">Ces grands laboureurs inconnus</div>
+<div class="verse">Avaient les grosses gaîtés franches</div>
+<div class="verse">De ceux qui peinent, les bras nus.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais, le soir, sous les huttes closes,</div>
+<div class="verse">Ils se taisaient avec stupeur,</div>
+<div class="verse">Écoutant glisser sur les choses</div>
+<div class="verse">L’aile furtive de la peur.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’immense nature endormie,</div>
+<div class="verse">Où bruissent d’étranges bruits,</div>
+<div class="verse">Semblait une louche ennemie</div>
+<div class="verse">Qui rôdait autour de leurs nuits.</div>
+
+<div class="verse stanza">La Légende alors, rassurante,</div>
+<div class="verse">Entrait sur la pointe des pieds,</div>
+<div class="verse">Et soudain la flamme mourante</div>
+<div class="verse">Se ranimait dans les foyers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’étaient de belles histoires,</div>
+<div class="verse">Des poèmes, plus beaux encor,</div>
+<div class="verse">Qui, dans la hutte aux ombres noires,</div>
+<div class="verse">Ouvraient leurs larges ailes d’or…</div>
+
+<div class="verse stanza">Une nuit, près du feu de brande,</div>
+<div class="verse">Son siège en vain resta dressé ;</div>
+<div class="verse">Dans le sentier de la Légende</div>
+<div class="verse">Des hommes blonds avaient passé.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Nous suivons le vol des nuages »,</div>
+<div class="verse">Chantaient ces passants aux yeux doux ;</div>
+<div class="verse">« Goûte à l’ivresse des voyages,</div>
+<div class="verse">Belle fille, et viens avec nous !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Notre rêve va !… Sur ses traces,</div>
+<div class="verse">Épris de lui seul, nous allons ! »</div>
+<div class="verse">Comme elle aimait les nobles races,</div>
+<div class="verse">Elle suivit les hommes blonds…</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Voilà comme à la mer sauvage,</div>
+<div class="verse">Aux durs Ménez de Breiz-Izel,</div>
+<div class="verse">S’en vint, de rivage en rivage,</div>
+<div class="verse">La Légende aux lèvres de miel.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et c’est là qu’elle est enterrée,</div>
+<div class="verse">Sous un chêne aux rameaux épais…</div>
+<div class="verse">Pauvre grand’mère tant pleurée,</div>
+<div class="verse">Que le bon Dieu te fasse paix !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Le jaune est encore en Cornouailles la couleur adoptée pour
+le deuil.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c61">A la sortie de l’École</h2>
+
+<p class="dedic">En souvenir des soirs du Pichéry.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est l’heure où les enfants s’épandent par la rue,</div>
+<div class="verse">Troublant de jeunes cris la paix grave du soir ;</div>
+<div class="verse">Et le peuple des morts, la race disparue</div>
+<div class="verse">Du haut du ciel breton se penche pour les voir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Car les Celtes défunts revivent dans l’espace ;</div>
+<div class="verse">Dieu pour eux, chaque soir, rouvre l’azur clément,</div>
+<div class="verse">Et, par les bleus sentiers, leur procession passe,</div>
+<div class="verse">Leur procession passe interminablement :</div>
+
+<div class="verse stanza">Ceux qui furent marins tendent comme des voiles</div>
+<div class="verse">Les nuages errants qui se gonflent dans l’air,</div>
+<div class="verse">Et vont, comme autrefois, allumer des étoiles</div>
+<div class="verse">Devant la Vierge douce, Étoile de la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">D’autres, jadis pasteurs, paissent les nébuleuses,</div>
+<div class="verse">Tandis qu’à leur rouet, plaintif et somnolent,</div>
+<div class="verse">Des saintes d’aujourd’hui qui furent des fileuses</div>
+<div class="verse">Filent du clair de lune en fuseaux de lin blanc.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des clercs adolescents, voués à la soutane,</div>
+<div class="verse">Feignent de méditer sur des livres ouverts ;</div>
+<div class="verse">Mais le cœur saigne encor de quelque amour profane,</div>
+<div class="verse">Et la lèvre s’oublie à fredonner des vers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ainsi vont cheminant au pays de mystère,</div>
+<div class="verse">Dans les brumes du soir, les Celtes d’autrefois ;</div>
+<div class="verse">Et les petits Bretons qui cheminent sur terre</div>
+<div class="verse">S’étonnent de s’entendre appeler par des voix.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quelqu’un leur a-t-il dit qu’il fallait être sages ?…</div>
+<div class="verse">Leurs sabots dans les mains, une tristesse aux yeux,</div>
+<div class="verse">Ils traversent, muets, la paix des paysages,</div>
+<div class="verse">Et ce sont des enfants qui semblent des aïeux.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c62">Ballade</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pour mettre sa coiffe, un dimanche</div>
+<div class="verse">Sa coiffe de dentelle blanche,</div>
+<div class="verse">La fille à son miroir se penche.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Comme vous voilà belle ainsi !</div>
+<div class="verse">— D’être belle je n’ai souci ;</div>
+
+<div class="verse stanza">D’être plaisante et d’être accorte,</div>
+<div class="verse">A quoi me sert et que m’importe ?</div>
+<div class="verse">Nul galant ne frappe à ma porte !</div>
+
+<div class="verse stanza">— Taisez-vous et ne pleurez point ;</div>
+<div class="verse">Les amoureux viendront à point.</div>
+
+<div class="verse stanza">— S’ils laissent cette année entière</div>
+<div class="verse">Passer, comme sa devancière,</div>
+<div class="verse">Lors, menez-les au cimetière.</div>
+
+<div class="verse stanza">— Vous n’avez pas encor vingt ans ;</div>
+<div class="verse">La rose fleurit au printemps !</div>
+
+<div class="verse stanza">— Quand vous verrez fleurir la rose,</div>
+<div class="verse">Mettez-la sur ma tombe close.</div>
+<div class="verse">Dites : c’est là qu’Elle repose.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur ma tombe mettez des fleurs.</div>
+<div class="verse">Et, dans le bénitier, des pleurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Mettez-y fleur rouge et fleur noire,</div>
+<div class="verse">La fleur de deuil et de mémoire</div>
+<div class="verse">Douce aux âmes du Purgatoire ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Puis, vous planterez sur les bords</div>
+<div class="verse">La fleur d’oubli, la fleur des morts.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Pour les <i lang="br" xml:lang="br">cloër</i> qui vont en bande,</div>
+<div class="verse">La route n’est pas assez grande,</div>
+<div class="verse">Qui mène à Vannes de Guérande.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils ont franchi les murs sacrés ;</div>
+<div class="verse">Au cimetière ils sont entrés.</div>
+
+<div class="verse stanza">— « Or, çà, voici la tombe neuve</div>
+<div class="verse">La fraîche tombe d’une veuve</div>
+<div class="verse">Qui mourut fille, avant l’épreuve ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Qui mourut fille, pour avoir</div>
+<div class="verse">Aimé d’un amour sans espoir.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est pourquoi l’on mit sur sa tombe</div>
+<div class="verse">Fleur blanche couleur de colombe,</div>
+<div class="verse">Fleur noire ainsi que nuit qui tombe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Celui qu’elle aime est à Guingamp,</div>
+<div class="verse">Qui d’elle à tous va se moquant… »</div>
+
+<div class="verse stanza">La morte est là qui les écoute</div>
+<div class="verse">Et dit : « Suivez, suivez la route ;</div>
+<div class="verse">Devant vous elle s’ouvre toute ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais au cimetière, laissez</div>
+<div class="verse">Dormir en paix les trépassés !… »</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c63">Dans la grand’hune</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">La mer m’a versé son breuvage</div>
+<div class="verse">Son lait, salé d’un sel amer ;</div>
+<div class="verse">Et j’ai grandi comme un sauvage</div>
+<div class="verse">Sur le sein libre de la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">La mer, de ses rudes caresses,</div>
+<div class="verse">A pétri mon cœur et ma chair ;</div>
+<div class="verse">Ce sont de farouches tendresses</div>
+<div class="verse">Que les tendresses de la mer.</div>
+
+<div class="verse stanza">La mer m’a chanté l’aventure,</div>
+<div class="verse">L’espace, la vie au grand air.</div>
+<div class="verse">Je suis un oiseau de mâture,</div>
+<div class="verse">Un goëland, fils de la mer !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et si, dans ma chanson bretonne,</div>
+<div class="verse">Un souffle passe, large et fier,</div>
+<div class="verse">C’est qu’en moi gémit, hurle et tonne</div>
+<div class="verse">L’âme innombrable de la mer.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c64">Sône</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Vous n’étiez qu’une enfant lorsque je vous connus,</div>
+<div class="verse i2">O ma jeune amour ignorée.</div>
+<div class="verse">Vous n’étiez qu’une enfant, et vous marchiez pieds nus,</div>
+<div class="verse i2">Dans votre robe déchirée.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous aviez des yeux bleus et de longs cheveux bruns</div>
+<div class="verse i2">Qui, rebelles, rompaient leurs tresses,</div>
+<div class="verse">Tant les grands souffles fous, tant les libres embruns</div>
+<div class="verse i2">Les avaient grisés de caresses.</div>
+
+<div class="verse stanza">Vos cheveux étaient bruns, et vos pieds étaient blancs,</div>
+<div class="verse i2">Tout le jour lustrés par les ondes ;</div>
+<div class="verse">Votre jupe, nouée autour de vos deux flancs,</div>
+<div class="verse i2">Laissait voir vos deux jambes rondes.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le parfum qui sortait de vous était amer</div>
+<div class="verse i2">Comme l’odeur qui vient des plages ;</div>
+<div class="verse">Et vous aviez en vous la santé de la mer,</div>
+<div class="verse i2">O pêcheuse de coquillages !</div>
+
+<div class="verse stanza">Je n’étais qu’un enfant… Maintenant, je suis vieux ;</div>
+<div class="verse i2">On vieillit vite loin des grèves !</div>
+<div class="verse">D’où vient que j’ai, ce soir, vu se rouvrir vos yeux</div>
+<div class="verse i2">Dans le ciel de mes anciens rêves ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Est-ce un pressentiment qu’il faudrait revenir ?</div>
+<div class="verse i2">Que le son des cloches m’appelle ?</div>
+<div class="verse">Que vous avez gardé mon profond souvenir,</div>
+<div class="verse i2">Et que vous êtes toujours belle ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais non ! les angélus, au fond des soirs brumeux,</div>
+<div class="verse i2">Se taisent pour l’exilé triste.</div>
+<div class="verse">Les champs m’ont oublié, vous avez fait comme eux.</div>
+<div class="verse i2">Vous ne savez plus si j’existe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Puis, vous êtes allée aux pardons d’alentour,</div>
+<div class="verse i2">Où vous avez dansé sans doute ;</div>
+<div class="verse">Et, quelque beau danseur vous guettant au retour,</div>
+<div class="verse i2">Vous avez fait à deux la route.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le sentier, trop étroit, passe au milieu des blés :</div>
+<div class="verse i2">On marche tout près l’un de l’autre,</div>
+<div class="verse">Et, lui, s’est enhardi devant vos yeux troublés</div>
+<div class="verse i2">Jusqu’à prendre en sa main la vôtre.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est pourquoi vous bercez à cette heure un enfant…</div>
+<div class="verse i2">Fasse le bon Dieu qu’il prospère !</div>
+<div class="verse">Qu’il pousse, comme vous, dans l’âpreté du vent</div>
+<div class="verse i2">Et soit marin comme son père !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c65">Chanson blanche</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On a mis entre ses doigts</div>
+<div class="verse">La fleur pâle, la fleur blanche,</div>
+<div class="verse">Qu’à sa robe du dimanche</div>
+<div class="verse">Elle épinglait autrefois.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et le cierge blanc qui brille</div>
+<div class="verse">Avive encor la pâleur</div>
+<div class="verse">De la blanche et pâle fleur,</div>
+<div class="verse">De la pâle et blanche fille.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les longs rideaux tremblants,</div>
+<div class="verse">Dès qu’on entr’ouvre la porte,</div>
+<div class="verse">Sur la fleur et sur la morte</div>
+<div class="verse">Font neiger leurs flocons blancs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Très loin, au ras de la dune,</div>
+<div class="verse">A l’horizon d’argent clair,</div>
+<div class="verse">Comme un goëland dans l’air,</div>
+<div class="verse">Blanchit l’aile de la lune ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, par les chemins pâlis,</div>
+<div class="verse">Avec l’aube qui se lève,</div>
+<div class="verse">Par les blancs chemins de grève,</div>
+<div class="verse">S’avancent les blancs surplis…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais c’est quand le cercueil penche</div>
+<div class="verse">Sur le bord du grand trou noir,</div>
+<div class="verse">Que l’on aimerait à voir</div>
+<div class="verse">Resplendir la porte blanche.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c66">Rumengol</h2>
+
+<p class="dedic">A Léon Marillier.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">C’est un bruit murmurant d’oraisons qu’on fredonne.</div>
+<div class="verse">Des gens passent, pieds nus, qui viennent de très loin,</div>
+<div class="verse">Qui viennent des confins de la terre bretonne</div>
+<div class="verse">Fêter à Rumengol Notre-Dame de Juin.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’âme de la lumière au firmament surnage,</div>
+<div class="verse">Comme si, dans la nuit, la douce nuit d’été,</div>
+<div class="verse">Le pays de prière et de pèlerinage</div>
+<div class="verse">Devait rester vêtu de candide clarté.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’ombre, comme une mer, s’élargit et s’épanche ;</div>
+<div class="verse">Elle a déjà noyé les hauteurs d’alentour,</div>
+<div class="verse">Mais la colline sainte est comme une île blanche</div>
+<div class="verse">Que baigne un jour d’ailleurs, un indicible jour.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un angélus discret, par la campagne éteinte,</div>
+<div class="verse">Guide les laboureurs, les pâtres, les marins,</div>
+<div class="verse">Et le ciel s’attendrit à cette voix qui tinte,</div>
+<div class="verse">Et les nuages même ont l’air de pèlerins.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Sous l’if du cimetière, un mendiant épique,</div>
+<div class="verse">Un barde primitif, un sauvage inspiré</div>
+<div class="verse">Se lève, et dépouillant sa veste en peau de bique,</div>
+<div class="verse">Hurle au vent de la nuit le cantique sacré.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Qu’il vienne à Rumengol, quiconque a besoin d’aide !</div>
+<div class="verse">Une source divine a jailli hors du sol.</div>
+<div class="verse">Le lys immaculé, la fleur de Tout-Remède,</div>
+<div class="verse">Notre-Dame de Juin fleurit à Rumengol ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Il dit. Sur les tombeaux des foules sont assises,</div>
+<div class="verse">Coiffes de chanvre bis, feutres aux larges bords ;</div>
+<div class="verse">Et l’on ne sait, à voir ces formes indécises,</div>
+<div class="verse">Si ce sont des vivants ou si ce sont des morts.</div>
+
+<div class="verse stanza">Au loin, les prés sont clairs, étoilés par les tentes</div>
+<div class="verse">Où des feux de bergers veillent sur les dormeurs.</div>
+<div class="verse">La nuit monte, éployant ses ailes palpitantes ;</div>
+<div class="verse">Le sonore silence est peuplé de rumeurs.</div>
+
+<div class="verse stanza">Bêtes et gens, ce soir, ruminent côte à côte ;</div>
+<div class="verse">Leur rêve fraternise au même lit herbeux.</div>
+<div class="verse">Quand les hommes ont dit la prière, à voix haute,</div>
+<div class="verse">Par de longs meuglements ont répondu les bœufs.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">A l’entour de l’église, aux lueurs d’une torche,</div>
+<div class="verse">Des ombres à genoux accomplissent un vœu.</div>
+<div class="verse">Le chanteur de chansons, allongé sous le porche,</div>
+<div class="verse">A l’air noble d’un mort sculpté dans un enfeu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des corps, des corps en tas, sont vautrés sur les dalles ;</div>
+<div class="verse">Leur sommeil susurrant semble prier encor,</div>
+<div class="verse">Et leur haleine fume, à d’égaux intervalles,</div>
+<div class="verse">Comme un encens humain devant la Vierge d’or.</div>
+
+<div class="verse stanza">Du haut de son pilier, la Vierge guérisseuse,</div>
+<div class="verse">La fleur de Rumengol sourit, les yeux noyés,</div>
+<div class="verse">Et chantonne on ne sait quelle exquise berceuse</div>
+<div class="verse">A ce grand peuple enfant qui sommeille à ses pieds.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c67">Chaume d’Islandais</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Me am eus clewet er Porz-Gwenn</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Canan clemmuz eur ganaouenn<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <span class="i">J’ai entendu, à Port-Blanc,
+Chanter plaintive une chanson.</span></p>
+</div>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Fille d’Islandais, ô ma femme,</div>
+<div class="verse">L’entends-tu qui geint au dehors,</div>
+<div class="verse">L’entends-tu qui geint et qui brame,</div>
+<div class="verse">La mer sans cœur, la mer sans âme,</div>
+<div class="verse">Pour qui tant des nôtres sont morts ?</div>
+
+<div class="verse stanza">En ce logis du bord des grèves,</div>
+<div class="verse">Sous ce chaume, dans ce lit clos,</div>
+<div class="verse">Nous refaisons les anciens rêves</div>
+<div class="verse">Qu’en leurs haltes, leurs haltes brèves</div>
+<div class="verse">Y songèrent des matelots.</div>
+
+<div class="verse stanza">Autour de la grise chaumine</div>
+<div class="verse">Leur pas sonne comme autrefois,</div>
+<div class="verse">Par les sentiers leur pas chemine,</div>
+<div class="verse">Et la mer lasse, qui rumine,</div>
+<div class="verse">Laisse vers nous monter leurs voix.</div>
+
+<div class="verse stanza">Femme, pendant que tu reposes</div>
+<div class="verse">Au lit de leurs vieilles amours,</div>
+<div class="verse">N’entends-tu pas leurs lèvres closes</div>
+<div class="verse">Nous crier les suprêmes choses</div>
+<div class="verse">Qu’ils n’ont pu dire qu’aux flots sourds.</div>
+
+<div class="verse stanza">J’ai souvenance de leurs lettres.</div>
+<div class="verse">Mon père autrefois me les lut.</div>
+<div class="verse">On eût dit des sermons de prêtres,</div>
+<div class="verse">Rédigés par des quartiers-maîtres…</div>
+<div class="verse">Pour signature, au bas, « Salut ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Ce salut envoyé du Pôle,</div>
+<div class="verse">Une bouteille l’apportait.</div>
+<div class="verse">Mon père, doux maître d’école,</div>
+<div class="verse">Traduisait la triste épistole</div>
+<div class="verse">Aux veuves… Et la mer chantait !</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c68">Symbole</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Dans un paysage de mer</div>
+<div class="verse">Où, seule, quelque vache rousse</div>
+<div class="verse">Va paissant un pâtis amer</div>
+<div class="verse">D’ajonc ras que le vent rebrousse ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Sur un dos de morne pelé,</div>
+<div class="verse">Sous un ciel tissé de bruine,</div>
+<div class="verse">Gît le cadavre désolé</div>
+<div class="verse">D’une vieille église en ruine.</div>
+
+<div class="verse stanza">Un temps fut, c’était un rocher…</div>
+<div class="verse">Vint en son auge un saint d’Irlande,</div>
+<div class="verse">Et, du roc brut, un fin clocher</div>
+<div class="verse">Poussa, comme une fleur de lande.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et quand il eut fleuri dans l’air,</div>
+<div class="verse">On vit — abeille familière —</div>
+<div class="verse">Une cloche, en robe d’or clair,</div>
+<div class="verse">Se poser sur la fleur de pierre.</div>
+
+<div class="verse stanza">Longtemps, son magique fredon</div>
+<div class="verse">Berça la mer et la montagne ;</div>
+<div class="verse">Et jamais cloche de pardon</div>
+<div class="verse">N’eut douceur pareille en Bretagne.</div>
+
+<div class="verse stanza">Du vieux saint le nom s’est perdu.</div>
+<div class="verse">L’herbe a poussé sur sa mémoire,</div>
+<div class="verse">L’herbe d’oubli qu’au Ménez-Du</div>
+<div class="verse">Paît quelque vache rousse ou noire.</div>
+
+<div class="verse stanza">L’église morte, en s’affaissant,</div>
+<div class="verse">A repris sa forme de roche ;</div>
+<div class="verse">Mais, au cœur du clocher absent,</div>
+<div class="verse">Vibre encor l’âme de la cloche.</div>
+
+<div class="verse stanza">Dans le paysage de mer,</div>
+<div class="verse">Quand, à coups légers elle tinte,</div>
+<div class="verse">On voit, sous sa robe d’or clair,</div>
+<div class="verse">S’illuminer l’église éteinte.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c69">Après Vêpres</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand les belles hymnes latines,</div>
+<div class="verse">Avec l’encens des encensoirs,</div>
+<div class="verse">Sur l’aile des voix enfantines</div>
+<div class="verse">Montent, dans la splendeur des soirs,</div>
+
+<div class="verse stanza">Les vitraux rouges, où flamboie</div>
+<div class="verse">La braise du soleil couchant,</div>
+<div class="verse">Éclatent d’une immense joie</div>
+<div class="verse">Qui vibre et chante avec le chant ;</div>
+
+<div class="verse stanza">Et les vierges, têtes baissées</div>
+<div class="verse">Sur les mystérieux missels,</div>
+<div class="verse">Sentent s’ouvrir dans leurs pensées</div>
+<div class="verse">L’infini lointain des grands ciels.</div>
+
+<div class="verse stanza">Triste et souriant, sur leurs âmes,</div>
+<div class="verse">Se penche le mystique époux,</div>
+<div class="verse">Le seul Dieu qu’aient aimé les femmes,</div>
+<div class="verse">Le Dieu pâle, pensif et doux.</div>
+
+<div class="verse stanza">Triste et consolant, il se penche !…</div>
+<div class="verse">Dans l’ombre qui va grandissant,</div>
+<div class="verse">On voit sourdre sur sa chair blanche</div>
+<div class="verse">Un pleur secret, un pleur de sang.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, quand l’église s’est éteinte,</div>
+<div class="verse">Ses bras cloués restent ouverts</div>
+<div class="verse">Pour l’ardente et sublime étreinte</div>
+<div class="verse">Dont il embrasse l’univers.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c70">Nos morts</h2>
+
+<p class="dedic">A Gabriel Monod.</p>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">A quoi bon dire les vivants,</div>
+<div class="verse">Puisque nous sommes ceux qui meurent ?</div>
+<div class="verse">Oh ! la triste chanson des vents !…</div>
+<div class="verse">Où vont les morts que nos yeux pleurent ?</div>
+
+<div class="verse stanza">Nul, en ce voyage qu’ils font,</div>
+<div class="verse">Ne marche près d’eux côte à côte :</div>
+<div class="verse">Le sol de la terre est profond,</div>
+<div class="verse">Et la voûte des cieux est haute !</div>
+
+<div class="verse stanza">Le fossoyeur creuse le trou ;</div>
+<div class="verse">Sur le cercueil la terre tombe.</div>
+<div class="verse">Le prêtre, dit-on, sait par où</div>
+<div class="verse">Le mort s’affranchit de la tombe.</div>
+
+<div class="verse stanza">O mes morts, ô mes morts aimés,</div>
+<div class="verse">Si pourtant vos yeux sous la terre</div>
+<div class="verse">Devaient toujours rester fermés</div>
+<div class="verse">Et vos lèvres toujours se taire !…</div>
+
+<div class="verse stanza">Mais non, vous êtes parmi nous,</div>
+<div class="verse">C’est vous qu’on voit, — âmes fanées, —</div>
+<div class="verse">Qu’on voit s’accroupir à genoux</div>
+<div class="verse">Dans les maisons abandonnées.</div>
+
+<div class="verse stanza">Nous vous nommons de noms divers,</div>
+<div class="verse">Vous peuplez le temps et l’espace,</div>
+<div class="verse">Vous êtes l’odeur des foins verts</div>
+<div class="verse">Et le sanglot du vent qui passe.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand les vivants, hommes de bruit,</div>
+<div class="verse">Ont clos leurs yeux sur leur journée,</div>
+<div class="verse">Vous vous levez avec la nuit</div>
+<div class="verse">Pour quelque tâche interminée.</div>
+
+<div class="verse stanza">La lune, veilleuse des morts,</div>
+<div class="verse">Au plafond du ciel se balance.</div>
+<div class="verse">Sous vos chapeaux à larges bords,</div>
+<div class="verse">Vous peinez, hommes du silence.</div>
+
+<div class="verse stanza">Des passants vous ont reconnus,</div>
+<div class="verse">Des passants tardifs, à la brune,</div>
+<div class="verse">Ont vu pleurer sur vos pieds nus</div>
+<div class="verse">Les larmes blanches de la lune !</div>
+
+<div class="verse stanza">Vous êtes ceux qu’on n’entend pas,</div>
+<div class="verse">La muette chanson des choses,</div>
+<div class="verse">Et l’on se prend à parler bas,</div>
+<div class="verse">Quand vous frôlez les portes closes.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c71">Rêve</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je rêvais qu’après une course,</div>
+<div class="verse">A genoux, dans un bois profond,</div>
+<div class="verse">Je me penchais sur une source :</div>
+<div class="verse">Des étoiles tremblaient au fond.</div>
+
+<div class="verse stanza">J’avais soif, et je voulus boire ;</div>
+<div class="verse">Une aile d’oiseau me frôla ;</div>
+<div class="verse">La source devint toute noire</div>
+<div class="verse">Et l’oiseau me dit : « Pas cela !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Respecte ces ondes sacrées.</div>
+<div class="verse">Car cette eau qui coule à pleins bords</div>
+<div class="verse">Est faite des larmes pleurées</div>
+<div class="verse">Par le regret vivant des morts.</div>
+
+<div class="verse stanza">« N’apprends pas, avant qu’il soit l’heure,</div>
+<div class="verse">Et que tes jours soient révolus,</div>
+<div class="verse">Ce que cherche encore et que pleure</div>
+<div class="verse">L’œil clos de ceux qui ne sont plus.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Aime la vie ! aime les voiles</div>
+<div class="verse">Qu’elle tend de la terre aux cieux</div>
+<div class="verse">Songe qu’en cette eau ces étoiles</div>
+<div class="verse">Souffrent de n’être plus des yeux. »</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Je m’éveillai. Les grandes herbes</div>
+<div class="verse">Bruissaient sous les noisetiers…</div>
+<div class="verse">Des filles aux hanches superbes</div>
+<div class="verse">Passaient, graves, dans les sentiers.</div>
+
+<div class="verse stanza">Sous le faix des amours mortelles,</div>
+<div class="verse">Elles passaient, les reins pliés ;</div>
+<div class="verse">Je me découvris devant elles</div>
+<div class="verse">Et leur criai : Multipliez !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c72">Le chant des nuages</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Breton, je chante les nuages,</div>
+<div class="verse">Aventuriers du ciel profond.</div>
+<div class="verse">Leur mer est la mer sans rivages ;</div>
+<div class="verse">Sans atterrir jamais, ils vont !</div>
+
+<div class="verse stanza">Jadis, mes nomades pensées</div>
+<div class="verse">Rêvaient de monter à leur bord,</div>
+<div class="verse">Pour ces divines traversées</div>
+<div class="verse">Qu’on fait peut-être après la mort.</div>
+
+<div class="verse stanza">A les voir voguer dans l’espace,</div>
+<div class="verse">On dirait qu’indéfiniment</div>
+<div class="verse">C’est l’escadre de Dieu qui passe</div>
+<div class="verse">Tout au large du firmament.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils ont pour fanaux les étoiles.</div>
+<div class="verse">Le soir descendu, le jour clos,</div>
+<div class="verse">On entend chanter dans leurs voiles</div>
+<div class="verse">De mystérieux matelots…</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Parfois aussi, formes étranges</div>
+<div class="verse">D’un monde ailé qui toujours fuit,</div>
+<div class="verse">Ils semblent un chœur de beaux anges</div>
+<div class="verse">Agenouillés devant la nuit.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ils doivent connaître des psaumes</div>
+<div class="verse">Qui font s’entr’ouvrir à leurs pas</div>
+<div class="verse">Les Cités d’en haut, les Royaumes</div>
+<div class="verse">Où nos cœurs aspirent d’en bas.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, comme un temple de silence,</div>
+<div class="verse">Le ciel s’agrandit dans le soir ;</div>
+<div class="verse">Et la lune au vent se balance</div>
+<div class="verse">Avec des lenteurs d’encensoir.</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Cœurs changeants, épris de voyages,</div>
+<div class="verse">Les Bretons, ce peuple banni,</div>
+<div class="verse">Se sont faits, comme leurs nuages,</div>
+<div class="verse">Les pèlerins de l’Infini.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c73">Le chapelet d’angoisse</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Quand vient la Passion, de paroisse en paroisse</div>
+<div class="verse">Des vieilles vont, disant le « chapelet d’angoisse » ;</div>
+<div class="verse">Et l’on entend leurs voix qui clament sur le seuil :</div>
+<div class="verse">« Jésus est mort, pleurez ! C’est la nuit du grand deuil ! »</div>
+<div class="verse">Et les galants, assis dans l’ombre, près des filles,</div>
+<div class="verse">S’arrêtent d’aiguiser le tranchant des faucilles,</div>
+<div class="verse">Ne s’inquiètent plus si les trèfles sont mûrs,</div>
+<div class="verse">Et restent sans parler, les yeux fixés aux murs.</div>
+<div class="verse">Les Ménez noirs, au loin, dans leurs formes sévères,</div>
+<div class="verse">Semblent des golgothas hérissés de calvaires.</div>
+
+<div class="verse stanza">Le chapelet s’égrène et, dizain par dizain,</div>
+<div class="verse">A travers le pays sonne comme un tocsin.</div>
+<div class="verse">Il fait fondre les cœurs en fontaines de larmes,</div>
+<div class="verse">Et voici ce qu’il va tintant, ce « glas d’alarmes ».</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">« C’est la saison nouvelle, et c’est le printemps bleu,</div>
+<div class="verse">C’est le printemps humain né de la mort d’un Dieu !</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Nous venons dire qu’il est l’heure,</div>
+<div class="verse i2">L’heure où tout chrétien prie et pleure !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Au mont des Oliviers un calice descend,</div>
+<div class="verse">Et le calice est plein d’une liqueur de sang</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Et jusqu’à la dernière goutte,</div>
+<div class="verse i2">Jésus a dû la boire toute !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Voici, par les sentiers, que montent les soldats</div>
+<div class="verse">Et que vient, derrière eux, le baiser de Judas.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Et, dans ce baiser de l’infâme,</div>
+<div class="verse i2">Jésus épand toute son âme.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Sur le triste Ménez, comme un pauvre animal,</div>
+<div class="verse">Jésus grimpe, roué de coups qui lui font mal.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">Jésus, humble bête de somme,</div>
+<div class="verse i2">Porte à Dieu les péchés de l’homme.</div>
+
+<div class="verse stanza">« Et son faix est si lourd qu’il tombe par trois fois,</div>
+<div class="verse">Et c’est depuis ce temps qu’il saigne sur les croix.</div>
+
+<div class="verse i2 stanza">La Vierge dit : « C’est joie amère,</div>
+<div class="verse i2">O Bretonnes, que d’être mère ! »…</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c74">Le temps des Saintes</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Au temps où les Saintes vivaient,</div>
+<div class="verse">O ma sœurette, elles avaient</div>
+<div class="verse">Ton pauvre petit corps plein d’âme ;</div>
+<div class="verse">Et, dans leurs yeux comme en tes yeux,</div>
+<div class="verse">Rayonnaient d’une double flamme</div>
+<div class="verse">Toutes les étoiles des cieux.</div>
+
+<div class="verse stanza">En ce temps, leurs larmes divines,</div>
+<div class="verse">Comme les sources des ravines,</div>
+<div class="verse">Abreuvaient les cœurs desséchés…</div>
+<div class="verse">Ces pleurs, qui fécondaient les pierres,</div>
+<div class="verse">Ces pleurs, qui lavaient les péchés,</div>
+<div class="verse">Toujours tremblent à tes paupières !</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, tant que tes yeux pleureront,</div>
+<div class="verse">Tant que tes lèvres souriront,</div>
+<div class="verse">Je croirai que, dans les cieux calmes,</div>
+<div class="verse">S’ouvre un magique paradis</div>
+<div class="verse">Où circulent avec des palmes</div>
+<div class="verse">Les belles Saintes de jadis.</div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf" id="c75">La Chanson de notre « Reine Anne »</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Pedit ar Santès Anna Vad,</div>
+<div class="verse" lang="br" xml:lang="br">Hac ho pezo zur ho mennad<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+</blockquote>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <span class="i">Priez Sainte Anne-la-Bonne,
+Et sûrement votre vœu sera exaucé.</span></p>
+</div>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Nous vous avons appelée Anne.</div>
+<div class="verse">Plus grande, je vous conterai</div>
+<div class="verse">Combien douce, au pays de Vanne,</div>
+<div class="verse">Fleurit Anne, la fleur d’Auray.</div>
+
+<div class="verse stanza">Quand vous serez encor plus grande,</div>
+<div class="verse">En Juillet, au temps du ciel bleu,</div>
+<div class="verse">Nous vous mènerons par la lande</div>
+<div class="verse">A la grand’mère du bon Dieu.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et vous verrez vers sa filleule</div>
+<div class="verse">La vieille Sainte Anne venir,</div>
+<div class="verse">Et sur vous ses doigts fins d’aïeule</div>
+<div class="verse">Se poseront pour vous bénir.</div>
+
+<div class="verse stanza">Par la vertu d’Anne-la-Bonne,</div>
+<div class="verse">Vous serez dans votre maison</div>
+<div class="verse">La fleur d’ajonc, la fleur bretonne,</div>
+<div class="verse">Qui fleurit en toute saison.</div>
+
+<div class="verse stanza">Si nous dormons alors sous terre,</div>
+<div class="verse">Où s’appuyèrent nos genoux,</div>
+<div class="verse">A Sainte-Anne, au pays austère,</div>
+<div class="verse">Priez en souvenir de nous…</div>
+
+<div class="stanza cc"><sub>*</sub><sup>*</sup><sub>*</sub></div>
+
+<div class="verse stanza">Nous vous avons appelée Anne.</div>
+<div class="verse">Vous avez les yeux fins et beaux,</div>
+<div class="verse">Comme la reine-paysanne,</div>
+<div class="verse">Comme la « Duchesse en sabots ».</div>
+
+<div class="verse stanza">Comme elle, d’une amour profonde,</div>
+<div class="verse">Aimez la terre des aïeux !</div>
+<div class="verse">Il n’en est pas une autre au monde</div>
+<div class="verse">Plus digne d’enchanter vos yeux.</div>
+
+<div class="verse stanza">La Bretagne, hélas ! roule et tangue</div>
+<div class="verse">Comme un navire avarié !</div>
+<div class="verse">Priez pour elle, dans la langue</div>
+<div class="verse">Où pour vous nous avons prié.</div>
+
+<div class="verse stanza">Et, quand vous irez, déjà femme,</div>
+<div class="verse">Mûre pour les doux abandons,</div>
+<div class="verse">Avec l’épousé de votre âme,</div>
+<div class="verse">Le long des chemins de pardons,</div>
+
+<div class="verse stanza">Laissez la fougère embaumée</div>
+<div class="verse">Vous dire dans les chemins verts :</div>
+<div class="verse">« Votre mère ici fut aimée ;</div>
+<div class="verse">Votre père ici fit ces vers !</div>
+
+<div class="verse stanza">« Il les fit en parler de France</div>
+<div class="verse">Mais son cœur fut breton toujours ;</div>
+<div class="verse">Bretonne aussi son espérance ;</div>
+<div class="verse">Bretonnes surtout ses amours ! »</div>
+
+<div class="verse stanza">Enfant, Dieu vous donne de vivre</div>
+<div class="verse">Pure de cœur, grave d’esprit !…</div>
+<div class="verse">Ce mot, le dernier de ce livre,</div>
+<div class="verse">C’est votre mère qui l’écrit.</div>
+</div>
+
+</div>
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap bot xsmall">AU SEUIL D’UN LIVRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">FANEUSES DE GOËMONS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">6</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA SOURCE ENCHANTÉE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">TERRE D’ARMOR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">10</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES ÉPAVES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">13</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CITÉ DOLENTE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">17</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES MOUETTES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">18</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">NUIT INSULAIRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">CHANSON DE MARCHE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">26</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">ENTRE PLOMEUR ET PLOVAN</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">28</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DES CHÊNES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">30</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">EN MAI</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">33</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DU VENT DE MER</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">36</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">A PAIMPOL</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">38</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">EXTRAIT D’UN POÈME DE VACANCES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">43</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">TRÉGUÊR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">44</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">SAINT-YVES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">46</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">ÉVOCATIONS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">48</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">A QUIMPERLÉ</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">51</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">NOËL DE BRETAGNE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">58</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DU VENT QUI VENTE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DU ROCHER QUI MARCHE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">64</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">L’AME DES MATELOTS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">66</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE CHANT D’AHÈS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">70</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES HANTISES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">71</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">EN NOVEMBRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">74</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">SÔNE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">77</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DES PÊCHEUSES DE NUIT</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">79</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE CHANT DES VIEILLES MAISONS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">81</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">SUR LE CHEMIN D’EXIL</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">86</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">FRANCÉA RANNOU</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">88</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA LÉPREUSE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">90</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">JEANNE LARVOR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c33">93</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">A LA GRAND’MESSE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c34">99</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">CHANSON DE BORD</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c35">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">UN MANUSCRIT</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c36">103</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">TOUT LE LONG DE LA NUIT</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c37">109</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">SÔNE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c38">111</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">CLOCHES DE PAQUES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c39">117</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">NUIT D’ÉTOILES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c40">120</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">JEANNE LEZVEUR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c41">122</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">VŒU</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c42">129</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE LONG DE MA ROUTE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c43">131</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE CHANT DE MA MÈRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c44">133</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES TROUPEAUX DE L’AIR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c45">136</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">BERCEUSE D’ARMORIQUE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c46">138</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DE MA NOURRICE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c47">141</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DE LA MAL MARIÉE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c48">144</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">VAINES ATTENTES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c49">147</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DE L’AMOUR</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c50">151</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">EXTRAIT D’UN VIEUX LIVRE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c51">153</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES YEUX DE MA MIE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c52">156</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall" lang="la" xml:lang="la">IN MEMORIAM LIBRI</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c53">158</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">CHANT DE MER</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c54">160</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LES CONTEUSES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c55">162</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE MIROIR ÉPAVE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c56">163</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">JEAN L’ARC’HANTEC</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c57">164</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">CIMETIÈRE INTIME</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c58">169</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DES VIEUX LITS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c59">171</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DE LA LÉGENDE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c60">173</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">A LA SORTIE DE L’ÉCOLE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c61">180</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">BALLADE</td>
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+<tr><td class="drap bot xsmall">DANS LA GRAND’HUNE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c63">186</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">SÔNE</td>
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+<tr><td class="drap bot xsmall">CHANSON BLANCHE</td>
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+<tr><td class="drap bot xsmall">RUMENGOL</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c66">193</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">CHAUME D’ISLANDAIS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c67">197</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">SYMBOLE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c68">199</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">APRÈS VÊPRES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c69">201</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">NOS MORTS</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c70">203</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">RÊVE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c71">206</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE CHANT DES NUAGES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c72">208</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE CHAPELET D’ANGOISSE</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c73">211</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LE TEMPS DES SAINTES</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c74">214</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap bot xsmall">LA CHANSON DE NOTRE « REINE ANNE »</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c75">216</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">1802-06. — Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD. — P12-06.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77273 ***</div>
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