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+ <title>L’esclave du pacha | Project Gutenberg</title>
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+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em"><span class="xsmall">L’ESCLAVE</span><br>
+<span class="xlarge">DU PACHA</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">SUIVI DE</span><br>
+<span class="xlarge">HISTOIRE DE MA GRAND’TANTE</span><br>
+<span class="xsmall">(morte à l’âge de seize ans).</span></p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large b">X. B. Saintine.</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large b">Bruxelles et Leipzig.</span><br>
+MELINE, CANS ET COMPAGNIE.<br>
+<span class="xsmall">LIBRAIRIE, IMPRIMERIE ET FONDERIE.</span></p>
+
+<p class="c">1845</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">L’ESCLAVE DU PACHA.</h2>
+
+
+<p>L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais
+dans les bois de Luciennes avec un
+de mes amis, orientaliste distingué, botaniste
+émérite qui, il y a quelques années, a fait
+deux mille lieues et couru vingt fois le risque
+de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes
+aux flancs du Taurus et aux plaines de
+l’Asie Mineure. Après nous être promenés
+dans le bois, en ramassant çà et là quelques
+gramens, quelques orchis, seulement pour
+renouveler connaissance avec eux, nous longions
+le joli village des Gressets et la délicieuse
+vallée de Beauregard, nous dirigeant vers un
+déjeuner que nous espérions trouver un peu
+plus loin, lorsque, sous une allée de hauts
+peupliers jetés sur la gauche des prairies du
+<i>Butard</i>, nous aperçûmes, venant à nous, un
+couple de promeneurs, homme et femme, jeunes
+tous deux.</p>
+
+<p>Du plus loin que mon compagnon les aperçut,
+il fit un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>— Vous connaissez ces personnes-là ? lui
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— De quelle classe, de quel genre et de
+quelle espèce sont-ils ?</p>
+
+<p>Ici, j’employais les mots simplement dans le
+sens botanologique.</p>
+
+<p>— Analysez, observez et devinez, me répondit
+mon illustre voyageur.</p>
+
+<p>J’observai donc, en appliquant à mes deux
+individus, non le système de Linné, mais le
+système de Jussieu ; celui des affinités et des
+analogies. Celui-là me parut plus convenable
+et plus facile que l’autre.</p>
+
+<p>Le jeune homme, d’une mise fort simple et
+même négligée, quoique chaussé de ces hauts
+souliers à talons, véritables quarts de bottes
+qui ont succédé aux demi-bottes (la botte, chez
+nous, depuis l’introduction du <i>comfort</i>, va
+toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas
+de sous-pieds à son pantalon. Une twine gris
+clair, une chemise de couleur et une casquette
+à large visière complétaient l’ajustement.</p>
+
+<p>Il portait à la main un de ces paniers de ménage,
+fermés à leur partie supérieure par deux
+battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert,
+laissait passer un goulot de bouteille.</p>
+
+<p>Près de lui cheminait une jeune femme, de
+taille moyenne et bien prise, mais chez laquelle
+une indolence de mouvements, une certaine
+flexibilité de la tige, un certain dandinement
+des hanches, décelaient une origine méridionale
+ou un défaut de distinction. Tous deux
+s’avançaient la tête baissée, se parlant sans se
+regarder, marchant côte à côte sans se donner
+le bras ; seulement, de temps en temps, ils
+s’appuyaient l’un sur l’autre de l’épaule, par
+un mouvement plein d’affection.</p>
+
+<p>Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes
+avec eux que je pus voir la figure des deux
+promeneurs ; jusque-là je n’avais eu à étudier
+que leur costume et leur tournure.</p>
+
+<p>Le jeune homme rougit en reconnaissant
+mon compagnon, et nous salua d’un air plein
+d’humilité ; à peine si j’eus le temps de saisir
+une seule ligne pathognomonique de son <i lang="la" xml:lang="la">facies</i>.
+La dame était fort jolie : l’élégance de son cou,
+la régularité de ses traits lui donnaient un
+certain air de bonne maison, contredit cependant
+par ce qu’il y avait de provoquant dans
+son regard.</p>
+
+<p>Quand ils furent passés et déjà à distance :</p>
+
+<p>— Eh bien ! me dit mon ami, quel jugement
+porterez-vous sur nos deux individus ?</p>
+
+<p>— Eh bien, lui répondis-je résolûment, le
+jeune homme est votre confiseur, qui vient
+d’épouser sa première demoiselle de comptoir.</p>
+
+<p>Et lisant un signe négatif sur la physionomie
+de mon interlocuteur, j’ajoutai aussitôt :</p>
+
+<p>— Ou un commis marchand en bonne fortune,
+avec une comtesse sans préjugés.</p>
+
+<p>— Vous n’y êtes pas.</p>
+
+<p>Je demandai un instant de réflexion de plus,
+et pour perfectionner mon travail d’observateur,
+je me retournai vers le couple.</p>
+
+<p>Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous
+étions, les bords d’une source, nommée dans
+le pays <i>la Fontaine-au-Prêtre</i> ; déjà la jeune
+femme s’était assise sur l’herbe, et, développant
+une serviette, elle l’étendait près d’elle,
+tandis que le jeune homme tirait soigneusement
+de son panier un pâté et diverses autres
+provisions.</p>
+
+<p>— Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même,
+il y a évidemment, dans la physionomie de
+cette belle personne, de la grande dame et de
+la grisette ; mais, en songeant à son allure
+déhanchée, et surtout en jugeant d’elle d’après
+son cavalier, alors courbé pour déboucher sa
+bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds,
+relevé à mi-jambe, laissait à découvert ses
+souliers-bottes à grandes oreilles, le type grisette
+prévalut dans mon esprit.</p>
+
+<p>— La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance
+que la première fois, est figurante
+dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.</p>
+
+<p>— Il y a quelque chose de vrai dans ce que
+vous dites là.</p>
+
+<p>— Quant à lui, c’est un garçon limonadier.</p>
+
+<p>J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute
+pratique avec laquelle il me paraissait avoir
+débouché sa bouteille.</p>
+
+<p>— Vous y êtes moins que jamais, me dit
+non compagnon.</p>
+
+<p>— Au diable ! et parlons d’autre chose.</p>
+
+<p>Une fois au Butard, nous ne pensions plus à
+nos deux badauds parisiens. Tandis qu’on préparait
+notre déjeuner, et même en déjeunant,
+mon ami en revint naturellement à me parler
+de ses courses dans le Taurus et l’Anti-Taurus,
+dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives
+du Phase et de l’Euphrate, puis pour me
+reposer de toutes ses descriptions botaniques
+et géologiques, il me raconta, pièce à pièce,
+sans paraître y attacher la moindre importance,
+commençant par le dénoûment, finissant
+par l’exposition, une histoire qui ne laissa
+pas que de m’intéresser vivement. Cette histoire,
+accomplie non loin des bords de la mer
+Noire, entre Erzeroum et Constantinople, durant
+son séjour dans cette partie de l’Asie Mineure,
+il en avait recueilli tous les détails de
+la bouche même de l’un des principaux acteurs.</p>
+
+<p>J’essayerai de la redire après lui, non tout à
+fait dans le même ordre ou le même désordre
+quant aux événements, mais du moins en respectant
+leur exactitude, et en mettant à profit
+la connaissance acquise par mon voyageur, des
+hommes et des lieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Vers le milieu du mois de juillet de l’année
+1841, au pachalik de Sivas, dans de vastes
+jardins situés près de la rivière Rouge, une
+jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé,
+se promenait lentement, suivie d’une vieille
+négresse. De temps en temps, elle tournait
+brusquement la tête, et quand son regard, à
+travers les massifs d’érables et de sycomores,
+avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment
+à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre
+découpés finement, alors, son teint, d’ordinaire
+d’un blanc mat et diaphane, se colorait
+tout à coup, son petit pied se crispait contre
+le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est à grand’peine
+qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en
+échapper.</p>
+
+<p>Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta
+et, du doigt, désigna un platane à la négresse.
+Celle-ci entra aussitôt dans un élégant
+kiosque, placé à quelques pas, et en revint
+chargée d’une peau de tigre qu’elle étendit au
+pied de l’arbre.</p>
+
+<p>Après diverses allées et venues de la négresse,
+de l’arbre au kiosque et du kiosque à l’arbre,
+la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la
+peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait
+cependant un épais coussin de velours
+noir, soutenait nonchalamment de sa main
+gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier
+de Perse, et de sa droite, dans un léger portant
+de filigrane d’or en forme de coquetier, une
+petite tasse de porcelaine de Chine que la
+vieille esclave remplissait coup sur coup d’un
+moka brûlant.</p>
+
+<p>Baïla avait dix-sept ans ; ses cheveux noirs
+et lustrés s’allongeaient sur ses tempes comme
+deux ailes de corbeau ; ses sourcils minces et
+formant l’arc parfait, quoique de même couleur
+que ses cheveux, étaient cependant, ainsi que
+ses longs cils et le bord de ses paupières, recouverts
+d’une préparation d’antimoine appelée
+<i>sourmah</i> ; une petite raie noire verticale
+lui descendait même du front pour séparer ses
+arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient
+encore été employées pour donner plus d’éclat
+à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait disparu
+sous une légère couche d’indigo et, par
+un effet contraire, sous ses yeux où le fin réseau
+de ses veines projetait naturellement une
+légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait.
+Le henné, sorte de carmin végétal,
+fort en usage en Orient, rougissait aussi les
+ongles de ses mains, de ses pieds et jusqu’à
+ses talons, qui ressortaient nus et vifs de ses
+petites galoches béantes, brodées d’or et de
+perles.</p>
+
+<p>Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en
+était pas moins belle. Son costume se composait
+simplement d’un cafetan de velours, de pantalons
+de mousseline rayée d’argent et d’une
+ceinture de cachemire ; mais tous les colifichets
+du luxe oriental complétaient sa toilette. La
+double rangée de sequins qui brimbalait sur
+sa tête, les larges bracelets d’or qui paraient
+ses bras, qui descendaient sur ses chevilles ;
+les chaînes, les pierreries qui couvraient ses
+mains, son corsage, qui vacillaient à l’extrémité
+de ses longues tresses flottantes et brillaient
+jusque sur sa pipe même, rehaussaient
+d’un charme étrange ses jeunes attraits.</p>
+
+<p>Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement
+admiratif sa vue devait produire
+en ce moment, aux détails rapides donnés sur
+sa personne et ses atours, il en faudrait ajouter
+d’autres sur cette vieille esclave noire qui,
+par son âge comme par sa couleur, par sa
+taille courte et ramassée, par son regard terne
+et glauque, opposait un contraste si frappant
+avec la fraîche blancheur de Baïla, avec sa
+taille fine et souple et son regard, encore vif
+et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui
+alors le voilait à demi.</p>
+
+<p>Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau,
+il faudrait suspendre sur la tête de ces deux
+femmes, si dissemblables, un peu de ce beau
+ciel bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement,
+quelques accidents de terrain, quelques
+singularités de cette végétation toute locale
+qui les environnait.</p>
+
+<p>A quelques pas en avant du platane contre
+lequel s’appuyait Baïla, un petit bassin circulaire
+de marbre cipolin, dont le jet d’eau s’épanouissait
+en gerbe, faisait régner une douce
+fraîcheur autour d’elle ; un peu plus loin, sous
+son regard, deux palmiers se dressant, l’un à
+droite, l’autre à gauche, et confondant leurs
+têtes, présentaient deux colonnes surmontées
+d’une arcade de verdure. C’était comme l’entrée,
+le portique de ce réduit sacré. Mais devant
+cette entrée, selon toute apparence, l’ombre
+même d’un homme ne devait pas se montrer.
+Baïla appartenait à un maître jaloux ; sa beauté,
+entretenue avec tant d’art et de coquetterie,
+devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous les
+regards d’un seul.</p>
+
+<p>Du pied des palmiers, partait une double
+haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules
+argentés, de nopals aux formes bizarres, aux
+fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et
+d’airelles, aux fruits d’albâtre, de corail et de
+jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours
+violacées, les morelles avec leurs grappes
+écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des
+mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or
+des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes,
+les longues étamines rouges des julibrizins.
+Mêlant leurs branches aux branches inférieures
+du platane sous lequel elle était assise,
+des figuiers de l’Inde faisaient descendre,
+comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs
+larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement
+bordées de fleurs et de fruits d’une
+couleur orangée mêlée de cramoisi.</p>
+
+<p>Au dernier plan, derrière le platane, sur un
+terrain rougeâtre et sablonneux, croissaient en
+nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l’œil
+abusé comme des plantes saisies par le givre
+durant un hiver de nos climats septentrionaux,
+et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.</p>
+
+<p>Le tableau devait s’animer encore.</p>
+
+<p>Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers
+l’horizon, jetant obliquement ses dernières
+flammes sous le fronton verdoyant des palmiers,
+fit scintiller la terre comme si elle eût
+été couverte de diamants ; ses rayons, brisés
+au milieu des gerbes du bassin, à travers tous
+ces massifs de fleurs et de feuillages si divers,
+rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d’or, de
+pourpre et de nacre ; ils glissèrent de l’écorce
+du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens ;
+ils illuminèrent toute la personne de
+Baïla, depuis son front couronné de sequins
+jusqu’à ses babouches pailletées ; ils se mêlèrent
+même à la fumée de son narghilé, à la
+vapeur du moka, qui montait comme un parfum
+du fond d’une cassolette de porcelaine, et,
+sur la soyeuse peau de tigre qui lui servait de
+siége, semblèrent rouler de petites vagues
+étincelantes.</p>
+
+<p>Quand le vent du soir, en se levant, agita
+doucement les fleurs et la verdure, mélangea
+toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces
+zones d’ombre et de lumière, oh ! n’était-il pas
+à regretter alors qu’un regard humain ne pût
+contempler la belle odalisque, au milieu de ces
+magiques lueurs, resplendissante du triple
+éclat de ses pierreries, de sa jeunesse et de sa
+beauté ?</p>
+
+<p>Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme
+en devait jouir, et cet homme ce n’était pas le
+maître !</p>
+
+<p>Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir
+au pied d’un arbre, tenant encore à la
+main le petit mortier dans lequel au fur et à
+mesure des exigences de sa maîtresse, elle
+broyait le café ; Baïla, à moitié assoupie, tendait
+machinalement vers elle sa porcelaine de Chine,
+quand un étranger parut inopinément entre
+les deux palmiers.</p>
+
+<p>A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis,
+ensuite, retenue par un sentiment de terreur,
+peut-être de curiosité, elle resta en place, immobile,
+sans articuler un mot. Seulement, la
+tasse qu’elle soulevait lui échappa des mains.</p>
+
+<p>L’étranger, c’était un jeune Français, après
+avoir fait un mouvement comme pour s’enfuir,
+s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au
+visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une
+trop vive émotion, soit excès de prudence à
+cause de la négresse, il s’enquit simplement
+auprès de Baïla du chemin qui pouvait le conduire
+à la ville.</p>
+
+<p>Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant
+celle-ci ne put croire avoir bien compris.
+Quoi ! l’étranger, trompant la surveillance des
+gardiens, aurait franchi la double enceinte des
+jardins qui l’enfermaient ! il aurait bravé la
+mort, et tout cela pour lui demander son chemin !</p>
+
+<p>Revenue au sentiment de sa situation, elle se
+leva d’un air irrité, tira de sa ceinture un petit
+poignard garni de diamants, un bijou plutôt
+qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit
+impérieusement signe de s’éloigner.</p>
+
+<p>Le jeune homme recula devant elle avec un
+maintien contrit, embarrassé, mais sans cesser
+d’attacher, d’une manière toute particulière,
+ses yeux sur la belle esclave. Il semblait ne
+pouvoir les détacher du tableau qui venait de
+frapper ses regards ; enfin, encore indécis et
+balbutiant de confuses paroles, il franchissait
+le portique des palmiers, quand la négresse
+s’éveilla tout à coup.</p>
+
+<p>A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait
+dans l’enceinte, elle bondit sur elle-même
+en poussant un cri d’effroi.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous donc, Mariam ? lui dit Baïla
+en se plaçant devant la négresse, sans doute
+par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.</p>
+
+<p>— Mais cette ombre… ne la voyez-vous pas ?
+C’est celle d’un homme !</p>
+
+<p>— D’un bostangi : quel autre oserait se
+montrer ici ?</p>
+
+<p>— Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient !
+le maître ne leur a-t-il pas interdit
+l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes…
+lorsque vous y êtes ? Un homme est venu, vous
+dis-je ; j’ai vu l’ombre !</p>
+
+<p>— Eh ! de quelle ombre parlez-vous ? Tenez,
+regardez.</p>
+
+<p>Et Baïla s’effaça de devant la négresse.</p>
+
+<p>— J’ai vu ! répéta la négresse.</p>
+
+<p>— L’ombre d’un arbre ; oui, c’est possible.</p>
+
+<p>— Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait
+courir.</p>
+
+<p>— Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.</p>
+
+<p>Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était
+venu, qu’elle n’avait rien vu, sinon en
+songe, que Mariam, par soumission, feignit de
+le croire, et toutes deux se disposèrent à regagner
+leur logis.</p>
+
+<p>Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour
+d’une allée, la négresse poussa un nouveau
+cri, et, désignant du doigt un individu qui se
+sauvait à toutes jambes :</p>
+
+<p>— Ai-je rêvé cette fois ? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle allait appeler à l’aide, au secours,
+quand l’odalisque, lui mettant la main sur la
+bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était dévouée
+corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.</p>
+
+<p>Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit
+à son aventure. Les aventures sont rares
+dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait
+grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait
+eu d’autres soucis en tête.</p>
+
+<p>Les soucis à leur tour vinrent occuper sa
+pensée.</p>
+
+<p>En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta,
+elle froissa les riches étoffes qui se trouvaient
+sous sa main. Elle pleura même, bien plus de
+colère que de douleur.</p>
+
+<p>Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté ;
+elle était jalouse ; depuis la veille, Baïla maudissait
+l’existence à laquelle elle était condamnée,
+et regrettait les jours de sa première jeunesse.</p>
+
+<p>Pour éloigner de son esprit l’idée incessante
+qui la tourmentait, elle essaya de remonter
+dans son passé. Elle y trouva, non des consolations,
+mais une distraction, du moins.</p>
+
+<p>Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans
+n’est le plus souvent que le paradis de la mémoire,
+un Éden radieux peuplé des doux souvenirs
+de la famille, et parfois d’un premier
+amour. Il n’en était pas ainsi de Baïla. Sa famille
+lui était restée indifférente, et son premier
+amour lui avait été imposé.</p>
+
+<p>Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une
+mère avare, ceux-ci, la trouvant jolie de visage
+et bien proportionnée de corps, l’avaient,
+presque dès le berceau, destinée <i>aux plaisirs
+du sultan</i>.</p>
+
+<p>Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui
+protectrice de cette partie du Caucase, c’est
+toujours là que vise l’ambition des familles
+mingréliennes.</p>
+
+<p>L’éducation de la jeune fille avait été en rapport
+avec l’état qu’on lui réservait. Elle avait
+appris à danser, à chanter, à s’accompagner
+du psaltérion ; quant au reste, il n’en avait jamais
+été question.</p>
+
+<p>Quoique ses parents professassent extérieurement
+un des cultes chrétiens, on s’était bien
+gardé de chercher à développer en elle le moindre
+instinct religieux. A quoi bon ? la morale
+du Christ ne pouvait lui donner que de fausses
+idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière
+brillante qu’on prétendait ouvrir devant
+elle.</p>
+
+<p>Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle
+que des sentiments de spéculation, si elle n’est
+aux yeux de ses proches qu’une marchandise
+précieuse, elle profite du moins, par avance,
+du bénéfice qu’elle doit rapporter.</p>
+
+<p>Tandis que ses frères s’occupent sans relâche
+de la culture des vignes, de la récolte des vins
+et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un
+peu boiteuse, est condamnée à seconder sa
+mère dans les soins du ménage, la seule Baïla
+vit dans une douce indolence. Peut-on laisser
+en contact avec de sales fourneaux ses mains
+blanches et délicates, risquer de voir se briser
+contre de massives poteries ses ongles si bien
+taillés, ou permettre aux cailloux de la route
+de déformer ses jolis pieds ? Non, c’eût été risquer
+de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.</p>
+
+<p>Aussi, dans la masure paternelle, où tout le
+monde se meut et travaille, seule, étendue à
+l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le
+chant et la danse, elle passe sa vie à voir couler
+devant elle les flots de l’Inéour, ou à regarder,
+avec une admiration naïve, croître et se
+développer sa beauté, la richesse de toute sa
+famille.</p>
+
+<p>Pour les autres, la table commune se couvre
+de mets grossiers ; à elle, à elle seule sont réservés
+les plus délicats produits de la pêche ou
+de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent
+de recueillir avec soin les bulbes friandes de
+ces orchidées qui, réduites en farine, composent
+ce merveilleux <i>salep</i>, à la fois cosmétique
+intérieur et substance alimentaire, dont
+les femmes de l’Orient se servent pour aider
+au développement de leur embonpoint et
+donner à leur peau une coloration d’un blanc
+rosé.</p>
+
+<p>Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en
+chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis
+que le reste de la famille, vêtue de grosse
+toile ou de serge, l’escortait à pied, veillant
+sur elle avec une constante sollicitude.</p>
+
+<p>Certes, un étranger les rencontrant sur son
+chemin et témoin de tous ces soins et démonstrations,
+devait croire que c’était là une fille
+adorée, protégée contre le destin par les plus
+tendres affections !</p>
+
+<p>Cependant, si son père s’approchait d’elle,
+c’était le plus souvent pour lui pincer le nez,
+qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa
+mère, comme caresse habituelle, se contentait
+de lui tirailler les paupières du côté des tempes,
+afin de donner à ses yeux la forme amande.</p>
+
+<p>Quelquefois le mari, pris soudainement
+d’enthousiasme, après avoir vu Baïla faire montre
+de ses grâces en dansant le soir aux étoiles,
+disait à voix basse à sa femme :</p>
+
+<p>— Par saint Dimétri ! je crois que l’enfant
+nous rapportera un jour de quoi meubler à
+tout jamais notre cellier de rack et de tafia !</p>
+
+<p>Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement
+sa face bourgeonnée.</p>
+
+<p>— Si nous avions le malheur de la perdre
+avant le temps, répondait sa digne compagne,
+c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu
+nous volerait !</p>
+
+<p>Et elle essuyait une larme d’attendrissement.</p>
+
+<p>Baïla venait d’avoir treize ans, quand une
+barque qui suivait le courant de l’Inéour s’arrêta
+à quelque distance de la chaumière du
+Mingrélien. Un homme, coiffé d’un turban, en
+descendit. C’était un pourvoyeur de harems,
+alors en tournée de ce côté.</p>
+
+<p>— Vendez-vous du miel ? dit-il au maître de
+la chaumière, qu’il trouva sur le seuil de sa
+porte.</p>
+
+<p>— J’en recueille du blanc et du rouge.</p>
+
+<p>— En pourrais-je goûter ?</p>
+
+<p>L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon
+de chaque couleur.</p>
+
+<p>— J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit
+l’homme au turban, avec un coup d’œil significatif.</p>
+
+<p>— Entrez alors, répondit le père de Baïla.</p>
+
+<p>Et tandis que l’étranger franchissait le seuil
+de sa maison, courant au logement occupé par
+sa femme :</p>
+
+<p>— Alerte ! lui dit-il, voici les noces de ta
+fille qui se préparent ; le marchand s’est présenté ;
+il est en bas ; habille-la et descends avec
+elle.</p>
+
+<p>A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir
+une exclamation admirative ; puis, presque
+aussitôt, par manœuvre commerciale, il
+hocha la tête, en feignant de l’examiner avec
+plus d’attention.</p>
+
+<p>Pendant cette inspection, la rougeur couvrait
+le front de la jeune fille ; le père et la
+mère, cherchant à lire la pensée secrète du
+marchand dans ses yeux et sur son visage,
+gardaient un silence émotionné, priant tout
+bas leur saint patron pour la réussite de l’affaire.</p>
+
+<p>L’homme au turban, changeant d’allure, et
+comme s’il n’était venu en effet que pour s’approvisionner
+de miel, s’empara de l’un des
+deux échantillons déposés sur une table, et,
+après l’avoir effleuré du doigt, il le dégusta.</p>
+
+<p>— Ce miel est blanc et d’assez bel aspect,
+j’en conviens ; mais il manque de saveur. Combien
+la grande mesure ?</p>
+
+<p>— Douze mille ! se hâta de crier la mère.</p>
+
+<p>— Douze mille paras ?</p>
+
+<p>— Douze mille piastres !</p>
+
+<p>Le marchand haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Vous le garderez pour votre usage, bonne
+femme.</p>
+
+<p>Puis il se leva et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>La femme fit signe au mari de ne point le
+retenir.</p>
+
+<p>En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta
+avant de toucher au seuil, et se retournant
+vers le maître de la maison :</p>
+
+<p>— Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé
+chez vous ; en échange de votre hospitalité,
+je vous dois un bon avis. Vous avez des
+enfants ?</p>
+
+<p>— J’ai deux filles.</p>
+
+<p>— Eh bien ! veillez sur elles, car les Lesghis
+sont dernièrement descendus de leurs montagnes
+et en ont enlevé un grand nombre dans
+le Guriel et la Géorgie.</p>
+
+<p>— Qu’ils viennent ! répondit le Mingrélien ;
+j’ai trois fils et quatre fusils.</p>
+
+<p>Le marchand fit encore un mouvement de
+fausse sortie ; puis, après avoir jeté un regard
+rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant
+ses cinq doigts écartés.</p>
+
+<p>Baïla, rouge de honte, lui lança un regard
+de mépris et prit une attitude de reine insultée.</p>
+
+<p>En faveur du regard et de l’attitude, auxquels
+il trouva sans doute <i>quelque saveur</i>, le
+marchand leva en plus un doigt de sa main
+gauche.</p>
+
+<p>Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui
+lui valut un coup d’œil courroucé de sa ménagère,
+qui murmura :</p>
+
+<p>— C’est trop tôt !</p>
+
+<p>— Le miel est cher dans votre canton, dit
+l’homme au turban ; je prévois qu’il me faudra,
+contre mon gré, en acheter aux Lesghis.
+Adieu, et qu’Allah vous assiste !</p>
+
+<p>— On peut ne rien vendre d’un côté et ne
+rien acheter de l’autre, sans pour cela se tourner
+le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous
+encore ; la rame a dû vous fatiguer les
+mains.</p>
+
+<p>— C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant
+de peine à les ouvrir, grommela la ménagère.</p>
+
+<p>— Puisque vous le permettez, dit le marchand,
+j’attendrai ici que le soleil ait perdu
+un peu de sa force.</p>
+
+<p>— Ne puis-je vous offrir autre chose que de
+l’ombre ? Je sais que les fils du prophète évitent
+de boire et de manger sous le toit d’un
+chrétien ; mais, à défaut de nourriture, vous
+y pouvez prendre un plaisir permis. Puisque
+ma fille se trouve là encore, elle va chanter
+pour vous distraire.</p>
+
+<p>Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.</p>
+
+<p>L’homme au turban, assis sur ses talons, les
+bras croisés sur ses genoux, la tête appuyée
+sur ses bras, l’écouta avec une profonde et immobile
+attention, et quand elle eut fini, pour
+témoigner de sa satisfaction, il se contenta de
+lever silencieusement un doigt de plus.</p>
+
+<p>Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des
+grelots d’argent, exécuta alors une danse expressive,
+voluptueusement mimée, à la manière
+des bayadères de l’Inde et des almés
+de l’Orient, mais avec plus de retenue cependant.</p>
+
+<p>Forcé de regarder cette fois, l’homme au
+turban ne fut plus maître de déguiser l’impression
+ressentie par lui devant tant de grâce, de
+souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi
+d’enthousiasme, il leva deux doigts d’un
+seul coup.</p>
+
+<p>On était près de s’entendre.</p>
+
+<p>Du reste, dans ce marché mystérieux, ce
+langage figuré, ces enchères muettes n’avaient
+d’autres motifs que de mettre les parties contractantes
+à même de pouvoir, devant les autorités
+russes, jurer, en cas de besoin, par le
+Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question
+entre elles que d’une vente de miel, de
+fourrures ou de peaux de castor.</p>
+
+<p>Après qu’on eut encore bataillé quelque
+temps de part et d’autre, la mère reçut enfin
+les dix mille piastres dans son tablier, et disparut
+aussitôt pour aller enfouir son trésor dans
+quelque cachette, sans s’inquiéter autrement
+de savoir si elle reverrait sa fille.</p>
+
+<p>Elle partie, le marchand avisa du coin de
+l’œil la sœur aînée de Baïla, qui avait assisté
+au débat, tout en pétrissant la pâte dans une
+huche.</p>
+
+<p>— Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas
+aussi ?</p>
+
+<p>La sœur aînée, flattée dans son amour-propre,
+fit la révérence.</p>
+
+<p>— Elle boite, dit le père.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! fit l’autre ; n’importe, voyons.</p>
+
+<p>On parlementa de nouveau, et le Mingrélien,
+profitant de l’absence de sa femme, finit par
+céder sa seconde fille, moyennant six fusils
+anglais, une forte provision de poudre et de
+plomb, de la viande boucanée, et deux tonnes
+de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers
+vendu sa femme, encore d’assez belle
+conservation ; mais l’usage, d’accord cette fois
+avec le nouveau code russe, ne le permettait
+pas.</p>
+
+<p>Les deux hommes venaient de se toucher
+dans la main, comme conclusion de ce nouveau
+marché, quand la mère rentra. Elle poussa
+d’abord des cris affreux en songeant que tous
+les soins du ménage allaient désormais retomber
+sur elle. Le marchand parvint à la calmer
+avec un collier de pierres fausses et quelques
+bijoux de cuivre doré.</p>
+
+<p>Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes
+arrivaient dans un petit port de la mer
+Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer
+pour Trébizonde.</p>
+
+<p>Un mois après, l’homme au turban, atteint
+tout à coup du désir de prendre femme pour
+lui, après en avoir tant fourni aux autres,
+épousait la sœur aînée, qui l’avait séduit par
+sa manière de pétrir la pâte.</p>
+
+<p>Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent
+d’abord dans l’esprit de la jeune odalisque,
+retirée, seule, boudeuse et jalouse,
+dans son appartement.</p>
+
+<p>Elle évoqua ensuite les images de cette autre
+part de sa vie où l’amour devait prendre un
+rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison
+de son acquéreur, devenu son beau-frère.
+Là, entourée, ainsi que ses compagnes de captivité,
+d’égards et de bons soins, sous une surveillance
+minutieuse, sans être sévère, elle
+avait passé une année durant laquelle elle avait
+appris la langue turque et l’art de la toilette,
+tout en se perfectionnant dans le chant et la
+danse.</p>
+
+<p>L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était
+embarqué avec elle et plusieurs de ses compagnes,
+pour Constantinople.</p>
+
+<p>Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc
+sa gracieuse cargaison ; les cheveux avaient
+été lissés et parfumés et, après avoir longé les
+murs du Vieux-Sérail, traversé quelques rues
+étroites et tortueuses, marchand et marchandise
+s’installaient dans une chambre du bazar
+des esclaves.</p>
+
+<p>Les idées, en Europe, sont généralement
+fort erronées relativement à la vente des femmes
+en Orient. Nos connaissances à ce sujet
+s’appuient essentiellement sur ce que nous en
+avons vu dans nos théâtres et dans quelques
+tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques
+et les peintres, jaloux avant tout d’arriver
+au pittoresque, se soucient souvent fort
+peu de l’exactitude.</p>
+
+<p>Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en
+compartiments, à la manière des architectes,
+nous ont montré une grande salle commune où
+des hommes et des femmes, tous jeunes, tous
+beaux, demi-nus, divisés par groupes, passent
+sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs
+circulent à travers les galeries ; de
+gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien
+emmitouflés dans leur robe de cachemire,
+dans leur cafetan de soie, dans leurs fourrures,
+fument tranquillement assis dans leur coin,
+comme au café : il m’est arrivé même de voir
+dans une de ces esquisses un peu fantasques
+un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel
+épagneul, à la queue ondoyante, figurer là,
+en accessoire, comme au palais des rois, dans
+les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck ;
+mais en Turquie les chiens n’ont leurs
+entrées nulle part.</p>
+
+<p>Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou
+chorégraphes, ont établi hardiment leur marché
+sur la place publique, devant tout un peuple
+de choristes, avec des chameaux de carton,
+pour ajouter à la couleur locale. Il est vrai
+que, grâce aux convenances de la scène, le
+costume des belles esclaves à vendre a été renforcé.
+A l’Opéra les acheteurs de femmes sont
+forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.</p>
+
+<p>Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup
+moins abordable que ces messieurs auraient pu
+nous le faire croire. Divisé en chambres particulières,
+les femmes de toute couleur et de
+tout âge, surtout celles dont la jeunesse et la
+beauté rehaussent le prix, y sont parquées
+presque solitairement, sous la garde de leurs
+vendeurs. Pour pénétrer dans le sanctuaire, il
+faut d’abord être musulman et offrir des garanties,
+soit par sa position, soit par sa fortune ;
+car il n’est pas permis au premier curieux
+qui se présente de venir voir et marchander.</p>
+
+<p>Baïla et ses compagnes venaient donc, dans
+une des salles du grand bazar de Constantinople,
+de prendre place sur une estrade. Chacune
+d’elles, désireuse d’aller régner sur le cœur
+de quelque puissant dignitaire de l’empire, essayait
+de la pose la plus favorable pour faire
+ressortir ses attraits, se disposait à s’armer de
+toutes ses grâces naturelles ou acquises, quand
+un petit vieillard, au turban maigre et délabré,
+en cafetan sans broderies, sans fourrures,
+passé de mode comme son maître, s’introduisit
+presque furtivement dans la chambre.</p>
+
+<p>C’était un Arménien renégat qui avait fait
+sa fortune en administrant les biens d’un ancien
+vizir dont il était le trésorier ou <i>khasnadar</i>.</p>
+
+<p>Tant qu’il avait été au service de celui-ci,
+notre homme s’était bien gardé de laisser entrevoir
+ses richesses, et la maîtresse femme,
+épousée par lui avant son apostasie, n’avait jamais
+souffert qu’il lui donnât une rivale.</p>
+
+<p>Par un double coup du sort, sa femme était
+morte, en même temps que son vizir, disgracié,
+partait pour l’exil.</p>
+
+<p>Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien
+ne craignait plus de mettre au jour son or
+et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien
+tenus cachés, l’un et l’autre, pendant trente
+ans.</p>
+
+<p>Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de
+recommencer sa jeunesse, de vivre pour le
+plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en
+ce moment, se frottant les mains, la figure allumée,
+ses deux petits yeux gris flamboyant
+comme des escarboucles, il rôdait autour de
+l’estrade comme un renard à jeun autour d’un
+poulailler.</p>
+
+<p>A sa vue, les belles jeunes filles avaient
+frémi. En rêvant d’amour, chacune d’elles sans
+doute avait vu dans son heureux possesseur
+un beau jeune homme, au front large,
+au port majestueux, à la barbe noire et luisante ;
+et le ci-devant khasnadar du vizir semblait
+n’avoir même jamais dû posséder aucun
+de ces heureux dons de nature.</p>
+
+<p>Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de
+leur doux sourire, de leurs gracieuses poses
+méditées, elles prenaient à qui mieux mieux
+un air refrogné et maussade, quand le petit
+vieillard s’arrêta devant Baïla, qui aussitôt
+devint tremblante et se sentit prise d’une violente
+envie de pleurer.</p>
+
+<p>Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de
+marcher, et malgré toute la mauvaise grâce
+qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva
+charmante. Il s’approcha d’elle, il regarda ses
+pieds, ses mains, il inspecta ses dents, puis
+ensuite, prenant le marchand à part :</p>
+
+<p>— Ton prix ? lui dit-il.</p>
+
+<p>— Vingt mille piastres !</p>
+
+<p>Le khasnadar fit un bond en arrière ; ses lèvres
+se crispèrent comme celles d’un babouin
+qui vient de mordre dans un citron aigre. Il
+recommença à tourner autour de l’estrade ; il
+examina, l’un après l’autre, tous ces beaux
+fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés à
+ses regards ; puis, de nouveau, il s’arrêta devant
+Baïla.</p>
+
+<p>Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore
+lui visiter la bouche, tira la langue et lui
+fit la grimace.</p>
+
+<p>Cette démonstration n’attiédit en rien les
+feux du client. Il se rapprocha du marchand,
+et quand ils eurent chuchoté quelque temps,
+assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en
+disant :</p>
+
+<p>— Par l’ange Gabriel ! j’avais bien promis cependant
+à ma femme, dont c’est la propre
+sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour
+l’honneur de la famille.</p>
+
+<p>Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure,
+comprit que le marché était conclu, et, cessant
+de se contenir, éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Aussitôt, la porte de la salle est poussée
+brusquement. Un homme, à la haute stature,
+au regard impérieux, entre et va droit vers la
+désolée ; il relève le voile, ce voile qui peut
+cacher ses pleurs, mais non amortir ses cris.</p>
+
+<p>— Combien cette esclave ? demande-t-il.</p>
+
+<p>— Elle est à moi, dit le khasnadar.</p>
+
+<p>— Combien ? répète l’autre.</p>
+
+<p>— Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand,
+reprend le petit vieillard en se dressant
+sur la pointe de ses pieds, pour essayer
+de se grandir à la taille de son interlocuteur.</p>
+
+<p>Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de
+mépris.</p>
+
+<p>— Je viens d’en faire l’acquisition au prix
+de dix-neuf mille piastres.</p>
+
+<p>— Vingt mille ! objecta le vendeur.</p>
+
+<p>— J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu
+en rejetant aussitôt le voile sur la figure de
+Baïla.</p>
+
+<p>Le marchand s’inclina ; le khasnadar, pâle
+de colère, se contint cependant, car il avait
+déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali,
+surnommé <i>Djezzar</i>, pacha de Sivas.</p>
+
+<p>C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été,
+en premier lieu, vendue par son père, le fut
+une seconde fois par son beau-frère.</p>
+
+<p>Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le
+divan avait momentanément appelé dans la
+capitale de l’empire, emmena sa belle esclave
+dans sa résidence ordinaire, et tout d’abord
+elle occupa la première place dans son cœur.</p>
+
+<p>La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus
+de toutes ses rivales ne tint pas seulement
+à une pensée d’orgueil : elle croyait aimer
+Djezzar.</p>
+
+<p>Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse,
+et que la sévérité de son aspect inspirât parfois
+à Baïla un sentiment plutôt de terreur que
+d’amour, dès le premier regard qu’elle avait
+jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison
+qu’elle avait eue à faire entre lui et
+le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage
+qu’elle l’avait trouvé jeune et beau. Depuis,
+il s’est montré si généreux, si fortement
+épris, il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies,
+avec une si tendre indulgence, que, fermant
+l’oreille aux bruits qui courent autour
+d’elle, elle le croit bon et patient.</p>
+
+<p>Cependant, si elle est la première dans l’amour
+du pacha, elle n’est pas la seule ; Djezzar
+ne se pique pas d’une inaltérable fidélité.
+Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée
+dans son harem, et les femmes d’Amassia
+passent pour être les plus belles de toute la
+Turquie. Qui sait si le sceptre de la beauté ne
+va pas bientôt changer de mains ! Une autre
+ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus
+violent encore que celui que lui a fait éprouver
+Baïla ?</p>
+
+<p>Telles étaient les idées qui préoccupaient si
+tristement la jeune odalisque, lorsque tantôt,
+se promenant dans les jardins, elle jetait à la
+dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments,
+à grillages dorés, qui renfermaient sa nouvelle
+rivale.</p>
+
+<p>Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit
+s’éclaire de plus douces lueurs. Le tableau
+de sa vie entière, qui vient de repasser devant
+elle, ne lui démontre-t-il pas que sa beauté
+doit être incomparable, puisque, après avoir
+apporté l’aisance dans la maison de son père,
+elle avait été pour son beau-frère l’objet d’une
+spéculation qui avait dépassé son espérance
+même ? Au bazar des femmes, deux acheteurs
+s’étaient seuls présentés, et tous deux, malgré
+le choix qui leur était offert, s’étaient disputé
+sa possession.</p>
+
+<p>Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît
+devoir prouver sa puissance, c’est l’audace de
+ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, au
+risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais
+de Djezzar ; qui, en la voyant, se trouble d’admiration
+au point d’en perdre la raison ; qui,
+après l’avoir vue, veut la revoir encore, et,
+de nouveau, se place audacieusement sur son
+passage.</p>
+
+<p>Ah ! comment n’a-t-il pas craint que la mort
+ne fût le prix de sa témérité ? Il ne l’a pas craint
+parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi qu’aiment
+les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre
+d’entre eux, Napoléon, leur sultan, à la tête
+d’une armée, conquérir l’Égypte pour y chercher
+une belle femme dont un rêve envoyé par
+Dieu lui avait révélé le pays et la beauté<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ? C’est
+par un rêve peut-être aussi que le jeune Français
+a eu la révélation des charmes de Baïla !
+Peut-être l’avait-il déjà aperçue lors de son séjour
+à Trébizonde, ou de son passage à Constantinople !
+N’importe ! c’est à lui qu’elle doit
+de se sentir forte et rassurée aujourd’hui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette croyance est encore fort répandue parmi le
+peuple, en Arabie, en Égypte et en Turquie.</p>
+</div>
+<p>Que Djezzar prodigue ses passagères amours
+d’une nuit à la fille d’Amassia ! demain il reviendra
+à la Mingrélienne.</p>
+
+<p>Et Baïla s’endormit en songeant au jeune
+Français.</p>
+
+<p>Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours
+inexplicables qui parfois naissent spontanément
+dans le cœur des recluses ? Nullement :
+avec son costume étriqué, son menton imberbe,
+elle l’avait trouvé fort peu séduisant, et ce n’est
+point par son éloquence qu’il avait pu la charmer ;
+mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance.
+D’ailleurs, peut-être voulait-elle essayer
+de se venger de Djezzar, même durant
+son sommeil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, toujours suivie
+de Mariam, Baïla parcourait de nouveau
+les jardins, sous prétexte de faire disparaître
+les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le
+vent et la nuit les avaient fait disparaître sur
+ces sentiers recouverts de sable fin.</p>
+
+<p>Néanmoins, en se rapprochant de la rivière
+Rouge, elle retrouva la marque d’une botte
+fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande.
+Le pied était petit, étroit et la forme en
+était gracieuse.</p>
+
+<p>Baïla hésita à en effacer l’empreinte.</p>
+
+<p>Pourquoi ?</p>
+
+<p>Décidément l’étranger lui parlait au cœur ?</p>
+
+<p>Non ! caprice de femme, et, parmi les
+femmes, les odalisques sont peut-être plus
+énigmatiques encore que les autres.</p>
+
+<p>Après avoir entrepris cette nouvelle excursion
+à cette fin d’effacer toute trace du passage
+du Franc, elle se sentait possédée de la
+tentation de respecter la seule qui fût restée
+de lui.</p>
+
+<p>Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les
+bostangis, avec leurs larges sandales à semelles
+de bois, et que le pied du pacha eût débordée
+à grande marge, qui, par conséquent, devait
+révéler la tentative de la veille, elle voulait la
+conserver… Qui sait ! peut-être son imagination,
+surexcitée par ses idées de reconnaissance,
+à la vue de cette forme élégante, imprimée
+sur le sol, donnait-elle un démenti à ses
+yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que,
+dans son premier mouvement de frayeur, elle
+n’avait pas su reconnaître d’abord ; peut-être,
+aveuglée par le dépit, Baïla désirait-elle que
+Djezzar vît cette marque dénonciatrice, pour
+que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît
+aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour !</p>
+
+<p>La vieille négresse lui fit observer que, dans
+le cas où l’inconnu serait assez téméraire pour
+revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois
+éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce
+qui ne pourrait que les compromettre toutes
+deux.</p>
+
+<p>La Mingrélienne céda alors. Mais, par un
+nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut
+pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette
+place. Elle se contenta d’apposer à plusieurs
+reprises son pied délicat et menu sur l’empreinte
+de celui de l’étranger ; et cette double
+trace resta longtemps ainsi, protégée qu’elle
+était contre les regards par le feuillage surabondant
+et penché d’un <i>azalea pontique</i>.</p>
+
+<p>Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre
+sur les versants du Caucase, et Baïla, enfant,
+l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se
+prit d’affection pour ce petit espace qui lui parlait
+de sa patrie et de son second et mystérieux
+amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul
+regret ; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait
+d’abord été pour elle qu’une surprise, une apparition,
+un rêve, et maintenant son cœur
+blessé demande un aliment à ce double souvenir.</p>
+
+<p>Pendant tout un mois, ses promenades se
+dirigent de ce côté ; c’est là qu’elle vient rêver
+de son pays et de l’étranger ; de l’étranger surtout !</p>
+
+<p>L’aime-t-elle enfin cette fois ? Qui pourrait
+le dire ? Qui oserait donner le nom d’amour à
+ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau
+d’une jeune fille de la fermentation des idées,
+comme les feux follets de celle de la terre ; à
+ces fantômes d’un instant dont se peuplent les
+solitudes livrées à la vie contemplative ?</p>
+
+<p>En Europe, les religieuses, quoique vivant
+sous un régime bien différent, reportent toutes
+les tendresses passionnées de leur âme vers
+Dieu ; chacune d’elles cependant trouve encore
+moyen d’en ménager une portion pour quelque
+sainte image de son choix, pour quelque
+relique cachée, qui n’appartient qu’à elle ; elle
+lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume
+d’un encens qu’elle détourne du grand autel :
+c’est son culte à part.</p>
+
+<p>En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques,
+n’ont de culte que l’amour, et dans les élans
+de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner
+que devant un seul ; mais là, comme
+ailleurs, l’idole se cache dans l’ombre du temple ;
+on a ses fétiches, on a ses rêves, ses
+amours frauduleuses, ses amours de tête,
+comme on dit. C’est peut-être un besoin de la
+nature humaine de donner ainsi un contrepoids
+à ses penchants les plus décidés pour
+maintenir l’âme en équilibre ; de protester tout
+bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer
+une ombre à la réalité.</p>
+
+<p>Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois
+l’ombre prend un corps et la réalité se vaporise.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à
+Baïla, et celle-ci, plus sûre désormais de sa
+puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries,
+par ses exigences, sa dernière infidélité.
+On s’émerveillait, dans le harem, de voir le
+pacha de Sivas, devant qui tout tremblait,
+plier devant cette jolie esclave si frêle, si
+blanche, si délicate, qu’il eût pu briser d’un
+geste ou d’un souffle.</p>
+
+<p>Le bruit en retentit même dans la ville et
+l’on s’y disait tout bas que si Baïla le voulait,
+Djezzar se ferait juif.</p>
+
+<p>C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali,
+surnommé Djezzar, c’est-à-dire <i>le
+Boucher</i>. D’abord icoglan au sérail de Constantinople,
+quoique élevé par Mahmoud, il n’avait
+participé en rien aux améliorations civilisatrices
+que celui-ci avait tenté de faire pénétrer
+dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait
+de même trouvé récalcitrant devant toute réforme.
+Assuré dans le divan d’une protection
+qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le
+type pur des anciens pachas, dont ses prédécesseurs
+et homonymes, Ali de Janina et
+Djezzar d’Acre, avaient été les parangons.</p>
+
+<p>Il semblait surtout redoubler de barbarie
+depuis qu’un vent philanthropique, venu d’Europe,
+essayait de souffler la tolérance sur son
+pays.</p>
+
+<p>S’adjugeant à lui seul le double métier de
+juge et de bourreau, grâce à sa justice expéditive,
+les arrêts émanés de son tribunal étaient
+aussitôt exécutés que rendus ; quelquefois
+même, le supplice précédait le jugement.</p>
+
+<p>On citait de lui mille traits qui tendaient à
+prouver clairement qu’en Turquie, Djezzar
+était resté de l’ancien régime.</p>
+
+<p>Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant
+alors s’occuper par lui-même du châtiment
+du coupable, en ami de la prompte et
+bonne justice, avait ordonné à un jeune effendi,
+son secrétaire, de se transporter immédiatement
+au domicile du prévaricateur, et de
+lui arracher un œil. Le jeune homme hésitant
+et s’excusant sur son inexpérience : Approche,
+lui avait dit Djezzar ; et quand le pauvre effendi
+s’était approché, le pacha, avec une
+dextérité merveilleuse, lui plongeant brusquement
+le doigt dans un des coins de la paupière,
+lui avait fait saillir le globe de l’œil hors
+de l’orbite, puis, par un rapide mouvement de
+torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était
+trouvée faite.</p>
+
+<p>— Esclave, tu sais comment t’y prendre,
+maintenant obéis ! lui avait-il dit ensuite.</p>
+
+<p>Et la pauvre victime, à peine pansée et toute
+saignante, avait été contrainte, sous peine de
+la vie, d’aller faire subir à l’aga le supplice
+qu’elle venait de subir elle-même.</p>
+
+<p>Nul n’excellait comme lui à faire sauter une
+tête d’un revers de yatagan. Il est vrai que nul
+autant que lui n’en avait la pratique.</p>
+
+<p>On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans
+ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.</p>
+
+<p>Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un
+meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d’eux
+rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était
+trouvé un moment en perplexité. Il était possible
+qu’un des deux fût innocent. Manquant
+de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur
+à attendre pour s’en procurer, il imagina
+un moyen ingénieux et prompt de s’en
+remettre au jugement de Dieu.</p>
+
+<p>Sur son ordre, les deux accusés sont attachés
+dos à dos, par le corps et par les épaules ; il tire
+son sabre : la tête qui va tomber doit être celle
+du coupable.</p>
+
+<p>Voyant la mort si prête, les deux misérables
+luttent entre eux à qui évitera de se trouver
+sous la main de l’exécuteur ; ils tournent, ils
+pivotent, chacun essayant de placer son compagnon
+du côté où le coup doit porter. Djezzar
+prit quelque temps plaisir à la manœuvre ; puis
+enfin, après avoir prononcé trois fois le nom
+d’Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame
+damassée, et les deux têtes volèrent du même
+coup.</p>
+
+<p>Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put
+s’empêcher de rire de ce résultat inattendu ; il
+en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était
+peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses
+bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs
+rauques et haletants d’un lion enfermé dans
+une pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du
+sang.</p>
+
+<p>Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis
+longtemps, l’usage parmi les pachas de Sivas,
+comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait
+qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion
+dans toutes les occasions solennelles. Galib,
+prédécesseur de Djezzar et grand partisan de
+la réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il
+nourrissait spécialement de janissaires ; le
+bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait
+de temps en temps l’appétit du sien
+par de la chair chrétienne.</p>
+
+<p>Eh bien ! cet homme farouche, qui professait
+le métier de bourreau, qui ne riait qu’aux
+têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait
+de la chair humaine à son lion Haïder, il
+connaissait l’amour ; non sans doute l’amour
+galant, musqué, l’amour de boudoir ; mais
+doué d’un tempérament énergique et voluptueux,
+il passait au milieu de son harem tout
+le temps que lui laissaient les affaires, et, en
+Orient, quelle que soit la complication des
+événements, l’administration, surtout sous un
+maître pareil, est réduite à une telle simplicité
+que les loisirs ne manquent jamais.</p>
+
+<p>Djezzar pouvait dire avec Orosmane :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je vais donner une heure aux soins de mon empire,</div>
+<div class="verse">Et le reste du jour sera tout à Zaïre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie
+de son conseil. Surtout dans son palais d’été
+de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la
+plus grande partie de la journée étendu sur
+des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant
+les roses de Taif et d’Andrinople, mêlées
+au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant
+parfois une feuille de haschich, un grain d’opium
+ou même d’arsenic, pour s’exalter l’imagination.</p>
+
+<p>Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme
+ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement
+plein de rêves, causé par les
+sucs du chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig,
+l’un s’ouvrant par avance le séjour des
+houris célestes, l’autre revoyant peut-être son
+audacieux étranger, il arrivait qu’<i>Haïder</i>, le
+lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement
+s’allonger auprès d’eux.</p>
+
+<p>Baïla s’appuyait alors nonchalamment du
+coude sur le terrible animal à l’ondoyante
+crinière, tandis que le pacha laissait tomber
+nonchalamment sa tête sur les genoux de l’odalisque.
+Et c’était encore un tableau à contempler
+que celui de cette gracieuse jeune
+femme, vêtue de gaze, reposant doucement
+entre ces deux bêtes féroces.</p>
+
+<p>Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion,
+comme l’homme, était dompté. Tous deux aujourd’hui
+obéissaient à sa voix, à son regard.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps, malgré la passion
+violente de Djezzar, Baïla avait pu douter de
+la durée de sa puissance, surtout en songeant
+à la favorite qui l’avait précédée.</p>
+
+<p>Cette favorite, après un règne de trois ans,
+ayant osé insister en sollicitant la grâce d’un
+bostangi, condamné à la mutilation de la main,
+pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans
+les viviers du pacha, celui-ci, dans un mouvement
+de vivacité, avait coupé le nez de sa belle
+Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder
+dans cet état, il avait complété le châtiment du
+bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante
+en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé
+aux bords de la ville, leur avait été donné
+comme dot.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses
+légumes au marché, sur la place du Méïdan,
+où elle était connue sous le nom de <i>Bournou-sez</i>
+(Sans-Nez).</p>
+
+<p>Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des
+favorites avait cessé d’inquiéter Baïla depuis
+que le chrétien lui avait révélé à elle-même le
+secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement,
+Aysché n’était plus jeune, et tout donnait
+lieu de penser que sa beauté décroissante
+avait plus que tout autre motif excité la colère
+du maître.</p>
+
+<p>Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne
+sur un corps circassien, une voix de sirène,
+des pieds de nymphe ; qu’avait-elle à craindre ?
+Sa volonté était devenue celle du pacha. Tout
+entier à son amour cimenté par l’habitude,
+celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques
+que lorsque la Mingrélienne, par caprice
+ou par méchante humeur, se mettait en révolte
+ouverte contre ses désirs. Alors, devant
+la rebelle, Djezzar ordonnait à un esclave de
+porter à la beauté qu’il désignait une pièce
+d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce
+la visite prochaine du maître, et que,
+dans notre façon de traduire les mœurs turques,
+nous avons amoindrie par cette locution, devenue
+française, de <i>jeter le mouchoir</i>.</p>
+
+<p>Naguère encore, à l’idée de cette infidélité
+qui allait lui être faite, Baïla se dépitait, boudait
+dans un coin d’un air revêche ; sa jolie
+bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait
+des plaintes et des menaces inintelligibles ;
+ses beaux yeux noirs, aux longs cils
+vibrants, se fermaient à moitié, et, la tête
+basse, les prunelles rejetées à l’angle de la
+paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave,
+sur le maître, et même sur la brillante
+pièce d’étoffe, un regard plein de colère et de
+jalousie. Là se bornait son audace.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger
+d’elle, se met en velléité d’inconstance, Baïla
+se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire
+l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha
+poursuit sa vengeance jusqu’au bout, il arrive
+souvent, le lendemain, que pour prix de leur
+double soumission, l’esclave, sous le premier
+prétexte venu, reçoit la bastonnade, et la favorite
+d’un jour, chassée honteusement, trop
+heureuse de ne pas laisser, comme Aysché,
+son nez au seuil du palais, est envoyée au bazar
+pour devenir la propriété du plus offrant et
+dernier enchérisseur.</p>
+
+<p>Tel avait été dernièrement le sort de la belle
+fille d’Amassia.</p>
+
+<p>Fière de l’empire exercé par elle sur son
+maître, Baïla s’enivrait du triomphe de sa vanité.
+Au milieu de ces fumées, le souvenir de
+l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement,
+ne lui arrivait plus qu’à de longs intervalles.</p>
+
+<p>Depuis toute une semaine, elle était restée
+enfermée, sans descendre dans les jardins,
+lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques
+impôts, tout en chassant au faucon, reprenant
+ses anciennes promenades, elle se
+trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.</p>
+
+<p>— Qu’était devenu ce jeune Franc ? Habitait-il
+encore le pachalik de Sivas ? Nourrissait-il
+le projet d’une seconde tentative, ainsi
+qu’avait semblé le prévoir Mariam ? Sans doute
+il était parti ; il avait rejoint son pays, ce singulier
+pays de France, où, dit-on, les femmes
+ont le pas sur les hommes ; elle ne le verrait
+plus ; tant mieux ! Il était capable de trop oser
+pour elle comme pour lui.</p>
+
+<p>Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement
+d’Haïder se fit entendre du dehors ;
+il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait
+fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir,
+chemin faisant, de le lancer sur quelque chacal.
+Elle se disposait à rentrer dans ses appartements
+pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar,
+lorsqu’un coup de feu retentit, et une sourde
+rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.</p>
+
+<p>Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre
+compte du motif de son émotion.</p>
+
+<p>— Avez-vous fait bonne chasse ? dit-elle à
+Djezzar quand ils se retrouvèrent seuls.</p>
+
+<p>— Pas mauvaise, répondit celui-ci ; mon
+faucon a pris trois faisans, et moi j’ai tué un
+<i>chien</i>.</p>
+
+<p>Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux
+que ce mot pouvait avoir dans la bouche d’un
+musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.</p>
+
+<p>Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse,
+après avoir hésité dans la confidence
+qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations
+préparatoires, elle la mit au courant de l’événement
+du jour.</p>
+
+<p>Comme le pacha revenait vers le palais, et
+que son escorte de chasse longeait le Kizil-Ermak,
+vers l’endroit même où il sert de seconde
+enceinte à la résidence du maître, Haïder,
+qu’un esclave tenait en laisse, s’était arrêté
+obstinément devant un buisson, rugissant
+sourdement, ce qui avait attiré l’attention de
+Djezzar.</p>
+
+<p>Le buisson battu par les gens de la suite, un
+homme s’en était échappé, fuyant avec rapidité
+vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à
+la nage ; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre
+rive, le pacha, saisissant un fusil des mains
+d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait visé le
+fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main,
+que, frappé à la tête, le malheureux avait disparu
+aussitôt, entraîné par le courant. Cet
+homme était un chrétien, mais un chrétien
+d’Asie, comme en témoignait suffisamment son
+bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée
+clair. D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder
+eût pu suffire à dénoncer à quel culte il
+appartenait.</p>
+
+<p>— Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion,
+dit Mariam en terminant son récit, il
+est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel
+motif l’avait conduit à se cacher de ce côté,
+aux abords mêmes du palais.</p>
+
+<p>— Aux abords des jardins, interrompit alors
+Baïla, qui avait écouté le récit de sa vieille négresse
+sans l’interrompre un seul instant, et
+même sans paraître grandement s’en émouvoir.
+C’est par les jardins, reprit-elle, qu’il voulait
+pénétrer, comme il avait fait déjà.</p>
+
+<p>Mariam la regarda avec surprise.</p>
+
+<p>— Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet
+homme qu’ils ont tué, c’est lui, c’est ce jeune
+Franc qui sans doute s’était travesti pour ne
+pas trop attirer l’attention sur lui, par son
+costume d’Européen.</p>
+
+<p>Mariam garda le silence.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas là aussi ta pensée ?</p>
+
+<p>Après quelques paroles à peine articulées :</p>
+
+<p>— Qui peut le savoir ? dit la négresse.</p>
+
+<p>— Toi, reprit Baïla ; je parierais que tu en
+sais plus que tu ne m’en as raconté.</p>
+
+<p>— J’avoue, ajouta Mariam après une derrière
+hésitation, qu’un des delhi-bachs, témoin
+de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif
+lui avait semblé avoir le visage d’une grande
+blancheur pour un Asiatique.</p>
+
+<p>— Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment
+Baïla, tout en caressant l’éventail de plumes
+qu’elle tenait à la main.</p>
+
+<p>— S’il en est ainsi, reprit la négresse, je
+plains le sort du pauvre jeune chrétien ; mais
+du moins nous voilà hors de danger et je pourrai
+dormir maintenant ; car depuis sa double
+apparition dans le jardin, je n’ai fermé l’œil
+qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence
+de sa part… ou de la vôtre !</p>
+
+<p>— Peureuse !</p>
+
+<p>Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette
+de nuit.</p>
+
+<p>Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche
+solitaire ; car Djezzar s’était reposé, seul
+aussi, de son côté, des fatigues de la chasse ;
+elle alla réveiller sa négresse et toutes deux
+descendirent au jardin. Baïla donnait pour prétexte
+à sa promenade le besoin de respirer l’air
+frais du matin.</p>
+
+<p>Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis
+vers le plateau sur lequel elle s’était assise naguère ;
+elle jeta un coup d’œil autour d’elle,
+sur les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le
+petit bassin de marbre cipolin, et son regard
+s’arrêta quelque temps attentif sur les deux
+palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous
+leur verte ogive, quelqu’un devait se montrer
+encore.</p>
+
+<p>Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa
+couvrait de son ombre et de ses fleurs la
+dernière trace de l’étranger ; elle brisa une de
+ses branches, l’effeuilla, la rompit en deux,
+mit les fragments en croix, au moyen d’un cordon
+emprunté à la pelisse qui la couvrait ; puis
+cette croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà
+aux trois quarts effacée.</p>
+
+<p>Tout cela fut fait par elle sans affectation de
+sentiment, d’un air calme et presque dégagé.</p>
+
+<p>A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne,
+en Abyssinie, où le culte catholique est
+généralement suivi, se signa, après avoir toutefois
+jeté un regard d’inspection autour d’elle.
+Baïla se contenta de pousser un soupir, soupir
+de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est
+doucement préoccupé durant quelques instants ;
+ensuite, elle regagna le pavillon isolé
+où étaient situés ses appartements, le front incliné
+et pensif ; mais songeant peut-être à tout
+autre chose qu’à l’étranger.</p>
+
+<p>Cependant, à partir de ce moment, maussade
+et fantasque avec Djezzar, elle n’eut plus
+ni de ces caresses si douces, ni de ces chants
+mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait
+le bruit cliquetant des castagnettes,
+et qui semblaient faire s’ouvrir pour
+lui les portes du septième ciel. Elle finit par
+l’irriter si bien par ses redoublements de caprices,
+de bizarreries et de refus, qu’il la
+quitta une fois haletant de fureur, et resta
+trois jours entiers sans vouloir entendre parler
+d’elle.</p>
+
+<p>Vers le milieu du troisième jour, on vint lui
+dire que, dans l’appartement de la favorite,
+on entendait s’élever un bruit terrible, des
+cris de femme mêlés à des rugissements de
+lion.</p>
+
+<p>Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller
+lui-même.</p>
+
+<p>Quand on accourut au secours de la Mingrélienne,
+on la trouva enfermée seule avec Haïder.
+Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le
+plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux,
+par places, et tout parsemé de débris
+de baguettes de cerisier.</p>
+
+<p>Ces lambeaux et ces débris indiquaient les
+endroits où la lutte s’était renouvelée entre
+l’odalisque et le lion.</p>
+
+<p>Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla
+lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de
+ce qui pouvait résulter pour elle, armée d’un
+léger faisceau de narguilés, elle en était venue
+à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolûment
+chaque baguette qui se brisait sur le
+corps de son dangereux adversaire.</p>
+
+<p>Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le
+gourmandait, à se courber sous ce bras qui le
+frappait, sans songer à se défendre, bondissait
+d’un bout à l’autre de la chambre, emportant à
+chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau
+du tapis ; mais enfin, à bout de patience
+et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant,
+pantelant, couché à moitié sur sa croupe
+et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses,
+il détendait sa griffe tranchante et
+devenait menaçant à son tour, quand tout à
+coup entrèrent les bostangis et les estafiers du
+pacha, munis d’épieux.</p>
+
+<p>La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement,
+non devant les nouveaux venus, mais devant
+la Mingrélienne, qui le pourchassait encore
+de son dernier rameau de cerisier.</p>
+
+<p>Le soir de ce même jour où Baïla avait excité
+contre elle les colères royales de son lion,
+ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité,
+vint, comme le chien le mieux appris,
+confus et repentant, ramper aux pieds de
+sa maîtresse en implorant son pardon.</p>
+
+<p>Dès le jour suivant, il en fut de même de
+Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d’elle,
+humble et les mains pleines de présents.</p>
+
+<p>La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui
+avait rendu compte, l’avait rempli d’une singulière
+admiration pour celle-ci.</p>
+
+<p>Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité
+froide qui pouvait passer pour un reste
+de rigueur.</p>
+
+<p>C’est que sa double victoire la trouve indifférente.
+Elle a épuisé toutes les émotions qu’il
+lui était donné de connaître ; elle a si bien
+éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille
+même plus sa vanité ; les esclaves qui
+l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a
+plus de joie au commandement. Le pacha est
+dompté, dompté jusqu’à la faiblesse, jusqu’à la
+lâcheté ; chacun, même le lion, subit la puissance
+de la favorite, et d’un accord tellement
+unanime, que dans ce harem, où tout se prosterne
+devant elle, où tout court au-devant de
+sa volonté, de son caprice, il n’est plus qu’un
+seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre ; c’est
+l’ennui ! Celui-là menaçait de grandir d’heure
+en heure, et de se fortifier de la faiblesse des
+autres.</p>
+
+<p>Le pacha se rendait le jour même à la ville ;
+Baïla consentit à l’accompagner, et après avoir
+séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour
+au palais de Kizil-Ermak, elle se montra
+toute différente de ce qu’elle était à son départ ;
+la gaieté, la vivacité lui étaient revenues ; le
+rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé
+ses chants les plus doux, comme ses
+danses les plus gracieuses. Elle fut charmante
+pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit
+qu’elle s’était spontanément métamorphosée
+en route.</p>
+
+<p>La belle humeur de la favorite se communiquant
+au pacha, et, par lui, gagnant de proche
+en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.</p>
+
+<p>De cette joie générale, Baïla seule avait le
+secret.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Enfermée dans son palanquin, à la suite du
+maître, comme elle longeait, avec l’escorte,
+un des faubourgs de Sivas pour retourner vers
+la rivière Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir
+les habitants, turcs ou chrétiens, fuir pêle-mêle,
+en désordre, se cacher ou se prosterner
+à l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un
+qui, resté debout et immobile, semblait ne
+participer en rien aux diverses émotions de la
+foule.</p>
+
+<p>Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége,
+les <i>cawas</i>, ne le forcent pas à prendre
+une posture plus humble ; elle l’examine avec
+plus d’attention et tressaille. Il porte le costume
+franc et, autant qu’elle en peut juger à
+travers son double voile et les mousselines
+semées d’étoiles d’or du palanquin, ses traits
+sont ceux de l’inconnu.</p>
+
+<p>Par un mouvement plus rapide que la pensée,
+voiles, rideaux, tout se soulève en même
+temps ; c’est lui ! leurs deux regards se rencontrent.
+L’étranger se trouble, sans doute
+ébloui de nouveau par l’éclat resplendissant
+de tant de beauté ; puis, avec une expression
+pleine d’amour, il lève ses yeux au ciel, place
+une main sur son cœur : bientôt, dans cette
+main, il agite, en manière de signal, un petit
+objet brillant, doré, sur lequel le soleil jette
+un éclair, mais que Baïla ne peut reconnaître,
+car déjà ses rideaux sont retombés.</p>
+
+<p>Cette scène imprudente, audacieuse, passée
+au milieu de la foule, n’eut cependant pas de
+témoin ; tous les spectateurs étaient en fuite
+ou le front contre terre.</p>
+
+<p>Durant le reste de la route, Baïla crut avoir
+rêvé. Quoi ! cet étranger, il n’était pas mort !
+il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par
+Djezzar ! Elle a donc été injuste et cruelle envers
+ceux-ci ? Elle leur devait une réparation.
+Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé ?
+D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle
+ne l’a pas empêché de se trouver sur son passage
+tout à l’heure. Pourquoi légère ? n’était-il
+pas capable, pour la voir, d’endurer la douleur,
+lui qui ne craignait pas de tout braver
+pour arriver jusqu’à elle ? Mais quel objet a-t-il
+donc fait briller à ses yeux, la main sur son
+cœur et le regard au ciel ? Sans doute un présent
+qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir
+jeter dans son palanquin comme souvenir.
+Elle avait trop tôt laissé retomber ses mousselines
+étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque
+bijou à elle, quelque joyau détaché de sa
+parure et trouvé par lui au pied du platane ou
+dans les allées du jardin ? Oui, et il le conserve
+comme une relique précieuse, comme un
+amulette préservateur, qu’il garde sur son
+cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle
+l’a vu le replacer après son transport d’amour.</p>
+
+<p>Elle se demande ensuite ce que peut être
+parmi les Francs ce jeune homme resté debout,
+dans une attitude si fière, sur le passage du
+pacha, et que cependant les cawas ont semblé
+respecter. Oh ! bien des secrets lui restent
+encore à pénétrer. N’importe ! quels que soient
+le rang, le pouvoir de ce mystérieux inconnu,
+elle est pour lui l’objet d’un amour frénétique,
+elle n’en peut douter ; sa vanité s’en glorifie,
+et, faisant, pour la seconde fois, entrer dans
+ses rêves un souvenir de l’Égypte et de Napoléon,
+elle en vient à se dire que si jamais son inconnu
+commandait une armée dans le pays de
+France, les Français pourraient bien, un beau
+jour, envahir le pachalik de Sivas.</p>
+
+<p>Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences
+narcotiques de la vie monotone du
+harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies
+de toute espèce, à ses caprices mille fois renaissants,
+à ses luttes, à ses bouderies, à ses
+révoltes, à ses tyrannies contre son maître,
+contre son lion, contre ses esclaves ; maintenant,
+son caractère semble se modifier : elle a
+repris près de Djezzar son humeur égale et
+indolente des premiers temps ; elle tourmente
+moins sa bonne Mariam et ses autres femmes
+de service ; son goût pour la parure semble
+même s’être amoindri : au lieu de quatre toilettes
+par jour, elle n’en fait plus que trois ;
+elle est devenue grave, elle réfléchit, elle
+pense ; elle pense au giaour ; elle réfléchit au
+singulier enchaînement de circonstances qui,
+depuis quelques mois, malgré elle, par fatalité,
+est venu mêler ce jeune homme à toutes ses
+préoccupations, à tous les événements de sa
+vie de recluse.</p>
+
+<p>Sans recourir au moyen dangereux d’une
+feuille de haschich glissée dans son narguilé,
+ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de
+thériaque, maintenant son imagination sait
+créer pour elle un monde charmant et nouveau.
+Elle poursuit follement ses rêves vaniteux
+de la conquête du Sivas. Elle se voit
+transportée dans une autre contrée du globe,
+à Paris, où chacun librement peut venir admirer
+sa beauté, naguère la propriété d’un
+seul. Recevoir les hommages de tous, faire
+battre mille cœurs à la fois, tout en réservant
+le sien à l’objet aimé, ah ! n’est-ce pas pour
+une femme la gloire et le bonheur sur la terre ?</p>
+
+<p>Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser
+sans l’intervention d’une armée ?</p>
+
+<p>Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit
+quelque temps, puis quand elle cessa
+d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la
+saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla.
+Elle chercha une cause à sa souffrance,
+et cette cause, elle ne voulut la voir que dans
+les murs du harem, qui pesaient sur elle et
+l’étouffaient.</p>
+
+<p>Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps
+de sa vie, avait permis à ses femmes de franchir
+les portes du sérail, bien escortées et surveillées
+toutefois ; depuis lui, de jeunes dignitaires
+de la Sublime Porte, partisans déclarés
+du nouvel ordre de choses, avaient à leur
+tour essayé de cet usage. Baïla le savait, elle
+résolut de conquérir pour elle cette douce
+liberté.</p>
+
+<p>Au premier mot qu’elle en dit au pacha,
+celui-ci, la regardant avec des yeux fauves et
+flamboyants, jura par Mahomet et les quatre
+califes, c’était son serment redoutable, que si
+toute autre de ses femmes lui eût fait une demande
+semblable, sa tête aurait déjà sauté sous
+un coup de yatagan.</p>
+
+<p>Baïla se garda d’en parler de nouveau ; mais
+le refus du maître donna au désir dont elle
+était possédée une intensité dévorante. Elle
+aussi jura, non par les quatre califes, mais par
+son vouloir de femme, d’arriver à son but,
+quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque
+péril qu’il lui fallût braver.</p>
+
+<p>L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait
+suffit pour la guérir à moitié de sa
+langueur.</p>
+
+<p>Quel était-il, ce but ? Elle eut d’abord à
+s’examiner en elle-même pour bien le définir.</p>
+
+<p>Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle
+avait déjà parcouru des yeux une partie des
+monuments de la ville ; elle avait visité la citadelle,
+le caravansérai, la mosquée, à la suite
+du pacha. Ce n’était donc point là ce qui lui
+faisait aspirer après ce fantôme de liberté.</p>
+
+<p>Restaient les bazars ; mais ce qu’ils contenaient
+de précieux ou de curieux en brocart,
+velours, pierreries, or ciselé, le maître ne s’empressait-il
+pas de le faire apporter au harem
+pour qu’elle eût à voir et même à choisir ? De
+ce côté encore la privation se faisait peu sentir
+pour elle.</p>
+
+<p>Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens
+de la Perse et du Kurdistan, tout nain difforme,
+tout objet curieux qui traversait le pachalik,
+sur un mot d’elle avait son entrée au
+palais.</p>
+
+<p>Elle arriva à cette conclusion logique, c’est
+que si elle avait désiré pouvoir visiter et parcourir
+Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver
+son inconnu, de surprendre enfin la clef des
+mystères qui l’environnaient ; et cet inconnu
+était certainement la seule des curiosités de la
+ville que Djezzar refuserait de faire venir à son
+palais pour le divertissement de sa favorite.</p>
+
+<p>Mais une autre ne pouvait-elle aller à la
+découverte pour Baïla ? Elle songea aussitôt à
+Mariam.</p>
+
+<p>Celle-ci, chargée en partie des achats et des
+approvisionnements du harem ; dispensée, par
+son emploi, par son âge, par sa couleur, par
+sa laideur naturelle, du cérémonial ordinaire,
+parcourait librement les rues et les marchés.
+Baïla connaissait son dévouement à sa personne,
+et, refusât-elle de la servir dans ses recherches,
+elle savait que la vieille négresse ne la
+trahirait pas. Elle lui en parla donc.</p>
+
+<p>Prise d’un tremblement subit,</p>
+
+<p>— Par le saint Christ ! s’écria l’Abyssine, ah !
+ne répétez pas cette parole, chère maîtresse ; résistez
+à la tentation, étouffez-la dans votre cœur ;
+c’est une inspiration du mauvais esprit !… ou
+un effet de la Providence, peut-être, une volonté
+d’en haut ! ajouta-t-elle en murmurant à voix
+basse, et comme s’apostrophant elle-même.</p>
+
+<p>— Tu n’as rien à craindre, Mariam ; de quel
+crime seras-tu coupable pour avoir essayé de
+prendre quelques renseignements sur cet étranger ?
+Ne sait-on pas que les vieilles femmes sont
+curieuses ?</p>
+
+<p>— Oh ! les jeunes ne le sont pas moins, reprit
+Mariam en jetant sur elle un regard de
+reproche, et leur curiosité entraîne à plus de
+périls. Notre sainte mère Ève était jeune
+quand…</p>
+
+<p>— Ainsi, tu refuses de me servir ?</p>
+
+<p>— Pour cette fois… ne l’exigez pas, n’insistez
+pas ; je puis faiblir ; j’ai déjà eu tant à lutter
+d’un autre côté !</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Ce jeune Franc !… il est né pour votre
+perte et pour la mienne… Mais non… Si vous
+saviez !…</p>
+
+<p>— Tu le connais donc ? tu l’as donc revu ?</p>
+
+<p>— Ai-je parlé de cela ? Par l’ange noir ! il
+n’en est rien, j’espère.</p>
+
+<p>— A l’instant même tu viens de te trahir ;
+tu l’as vu !</p>
+
+<p>— Ah ! chère maîtresse, ne me perdez pas !
+s’écria la vieille esclave toute palpitante d’effroi.
+Oui, je l’ai vu… pour mon malheur !</p>
+
+<p>— Eh bien ! qui est-il ? Qui le retient à Sivas ?
+Que veut-il ? Qu’espère-t-il ? Quels sont ses
+projets ?</p>
+
+<p>— Est-ce à moi de vous les faire connaître ?
+Au nom du Dieu des chrétiens, qui a été le
+vôtre et qui est encore le mien, cessez de m’interroger.
+Si notre maître venait seulement à
+découvrir que ce jeune homme a pénétré ici,
+dans les jardins, que je le savais, que je me
+suis tue, ah ! il me ferait hacher menu et jeter
+aux poissons du grand bassin !</p>
+
+<p>— Mais il ne le saura point ! Tu n’as rien à
+craindre, te dis-je ; ne suis-je pas là pour te
+protéger ?</p>
+
+<p>— Mais vous, qui vous protégera ?</p>
+
+<p>— Que t’importe ? Ainsi, cet étranger, tu le
+connais ? Et tu ne m’avais rien dit ! Tu l’as donc
+rencontré ?</p>
+
+<p>— Sans doute ; il l’a bien fallu, quoiqu’il
+eût préféré encore se rencontrer avec… une
+autre.</p>
+
+<p>— Cette autre, qui donc est-elle ?</p>
+
+<p>— Vous !</p>
+
+<p>— Moi ! s’écria Baïla, dont le pourpre colora
+subitement le visage, comme si elle ne s’attendait
+point à cette réponse, qu’elle avait sciemment
+provoquée afin d’entraîner forcément
+Mariam dans la voie des confidences. Et que
+peut-il me vouloir ?</p>
+
+<p>— Oh ! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse,
+de nouveau en proie à son émotion
+première, ce qu’il veut !… Dieu me garde d’en
+parler ! Seul il pourrait vous le dire ; mais ce
+serait la mort pour nous trois, peut-être !</p>
+
+<p>Baïla garda un instant le silence.</p>
+
+<p>— Il a donc espéré me revoir encore ? demanda-t-elle
+ensuite.</p>
+
+<p>— Si on doit l’en croire, il donnerait mille
+fois sa vie pour la réalisation de cette espérance…
+et de l’autre !</p>
+
+<p>— De quelle autre s’agit-il donc ?</p>
+
+<p>— C’est son secret, ce n’est pas le mien…
+J’en ai trop dit déjà !</p>
+
+<p>Elles furent interrompues. Mariam se retira
+à la hâte, et bientôt Baïla resta seule avec ce
+serpent de la curiosité qui lui rongeait le
+cœur.</p>
+
+<p>Peu de temps après, durant la nuit, tandis
+que le pacha était dans la ville de Tocate, où
+les soins de son administration devaient le retenir
+plusieurs jours, un homme fut amené
+furtivement dans les jardins de la rivière Rouge.
+Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire
+dans une caisse de fleurs.</p>
+
+<p>Ce bostangi, gagné par de riches présents,
+le conduisit, par des routes alors désertes, jusqu’au
+pavillon occupé par la favorite.</p>
+
+<p>Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine
+parut et lui fit un signe.</p>
+
+<p>A ce signe, la belle odalisque, prétextant
+d’un besoin de repos, congédia ses femmes de
+service, après avoir toutefois fait natter ses
+cheveux et s’être soigneusement fait parfumer
+le corps par elles.</p>
+
+<p>Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle
+se rhabilla, mais tellement à la hâte que sa
+ceinture de cachemire, négligemment nouée,
+retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte ;
+et son long voile, répandu autour d’elle, cachait
+seul les trésors de ses épaules et de sa
+poitrine.</p>
+
+<p>En se rendant vers la salle où l’attendait le
+visiteur mystérieux, elle s’arrêta. La respiration
+lui manquait ; un tremblement nerveux agitait
+ses membres délicats et courait en frissons sur
+sa peau, moite encore d’eau de rose et d’essence
+de santal. Portant la main à son cœur, comme
+pour en contenir les battements précipités,</p>
+
+<p>— J’ai peur ! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Que craignez-vous maintenant ? dit en
+la soutenant sous les bras Mariam, dont
+le courage, comme par un jeu de bascule,
+semblait s’être affermi, exalté, tandis
+que défaillait celui de sa maîtresse : le pacha
+est loin ; tout dort autour de nous ; ce Franc
+que vous avez désiré recevoir et que vous
+allez entendre, il a franchi, sans éveiller
+les soupçons, les portes du palais. Il vous attend.
+Il n’a pas tremblé pour venir, lui ; les
+moments sont précieux ; il les compte avec impatience ;
+allons le rejoindre.</p>
+
+<p>— J’ai peur ! répéta Baïla résistant à l’impulsion
+que voulait lui donner la vieille esclave.</p>
+
+<p>Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui,
+le sourire aux lèvres, les yeux à demi
+fermés, elle semblait savourer avec délice
+l’effroi ressenti par elle ; comme ces malades,
+saturés de breuvages fades et sucrés, se plaisent
+momentanément aux âpres amertumes de
+l’absinthe.</p>
+
+<p>C’était une émotion, enfin, et pour la recluse
+du harem, toute émotion devenait précieuse.</p>
+
+<p>Non sans avoir promené un dernier regard
+sur l’habile et voluptueux désordre de sa toilette,
+elle souleva enfin la portière de ce salon
+où l’attendait l’inconnu.</p>
+
+<p>A la faible lumière que projetaient deux
+bougies de senteur, placées sur un guéridon,
+elle vit l’étranger debout, une main au coude,
+l’autre au front, dans une posture méditative.</p>
+
+<p>Au frôlement de sa robe, au léger bruissement
+de ses pas, il releva la tête, croisa ses
+mains avec une sorte de transport extatique,
+et ses yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent
+si vifs, qu’il sembla à la Mingrélienne
+que la lumière en était doublée autour d’elle.</p>
+
+<p>Quand Mariam a disparu pour mieux veiller
+sur eux, quand Baïla se trouve seule, seule
+avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves,
+tout à coup rejetant son voile en arrière, elle
+se montre à lui dans tout l’éclat de sa beauté
+géorgienne.</p>
+
+<p>Un instant, elle jouit de son trouble, de sa
+surprise ; puis, allant s’asseoir à l’angle d’un
+sofa, elle l’invite, par un signe, à venir prendre
+place à son côté.</p>
+
+<p>Mais l’étranger est resté immobile ; son seul
+mouvement a été de se couvrir les yeux, comme
+si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût soudainement
+ébloui.</p>
+
+<p>Après avoir doucement savouré, dans son
+orgueil, l’effet stupéfiant produit par sa beauté,
+Baïla réitère son geste.</p>
+
+<p>Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras
+et d’hésitation cependant, se dirige vers
+le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre
+devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité
+du long voile de l’odalisque, et l’en recouvre
+tout entière, en détournant la tête.</p>
+
+<p>Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre
+étrangement Baïla ; mais peut-être, se
+disait-elle, sont-ce là les préliminaires de
+l’amour chez les Francs.</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme
+d’une voix émue, en prenant place à son côté ;
+écoutez-moi avec attention, madame ; le moment
+présent peut devenir, pour vous comme
+pour moi, le commencement d’une ère nouvelle
+de gloire et de salut.</p>
+
+<p>Elle ne le comprenait point ; elle se rapprocha
+de lui.</p>
+
+<p>— Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il ;
+la Mingrélie est votre patrie.</p>
+
+<p>Baïla crut un instant qu’il venait lui-même
+de l’ancienne Colchide, qu’il y avait vu sa
+famille ; et dans le vol rapide de ses pensées,
+elle fit remonter l’amour du jeune homme, non
+plus seulement à une époque récente, mais à
+ce temps où elle n’était encore que la propriété
+de son père. Les souvenirs du pays natal lui
+revenant plus doux, en s’unissant à l’idée d’un
+amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha
+de lui et le regarda curieusement, espérant
+retrouver sur sa figure des traits anciennement
+gravés dans sa mémoire.</p>
+
+<p>— Êtes-vous donc un ami de mes frères ? lui
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne
+effleura de sa main celle de l’étranger.
+Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant
+le signe de la croix, et d’une voix pleine
+d’onction et de solennité :</p>
+
+<p>— Oui, madame, je suis l’ami de vos frères,
+de vos frères les chrétiens, aujourd’hui foulés
+aux pieds d’un despote cruel, mais qui par
+vous peut s’adoucir. Le terrible Dâher, maître
+d’une partie de la Syrie et de la Palestine, après
+avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar,
+devint le protecteur des disciples de
+Jésus-Christ. N’exercez-vous pas sur votre
+maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim
+avait sur le sien, vous, madame, à qui,
+dit-on, les lions mêmes ne résistent pas ? Dieu
+s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus ;
+il vous a, comme elle, marquée de son
+sceau pour concourir à la délivrance de son
+peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le
+pacha de Sivas, Ali-ben-Ali, le boucher, le
+bourreau, ne tournera plus sa rage que contre
+les ennemis de l’Église ; la clarté divine, descendue
+de la croix du Calvaire, a su parfois
+pénétrer jusque dans les cœurs les plus endurcis…</p>
+
+<p>— Misérable ! s’écria Baïla, revenue enfin de
+la stupeur qu’elle avait éprouvée en entendant
+ce discours inattendu ; qu’es-tu venu faire
+ici ?</p>
+
+<p>— Vous apprendre à pleurer sur votre vie
+passée, vous aider à vous laver de vos souillures,
+vous sauver, et sauver avec vous et par
+vous nos frères les chrétiens du Sivas !</p>
+
+<p>— Va-t’en, apôtre du démon ; retire-toi,
+insolent ! répète la belle odalisque en s’enveloppant
+alors d’elle-même dans ses voiles, en
+se cachant de son mieux aux regards du profane ;
+va-t’en, et sois maudit !</p>
+
+<p>— Non, vous ne me chasserez pas ainsi,
+disait le jeune enthousiaste ; vous m’entendrez !
+Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission
+que j’accomplis en ce moment, va changer
+votre cœur ; il le peut, il le fera !</p>
+
+<p>— Ton Dieu n’est pas le mien, impie !
+va-t’en.</p>
+
+<p>— Ah ! ne blasphémez pas contre le Dieu de
+vos pères, ne mentez pas ainsi aux saintes
+croyances qui, peut-être, même à votre insu,
+sont restées dans votre cœur. N’est-ce pas vous
+qui, dans un coin retiré de vos jardins, avez
+dressé la plus humble des croix, sans doute
+pour y venir prier en secret ?</p>
+
+<p>Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui
+faisait passer soudainement dans la mémoire
+de la jeune odalisque toutes les chimères de
+son amour fantastique, toutes les espérances,
+toutes les illusions qui s’étaient groupées pour
+elle autour d’une seule idée ; le dépit de voir
+ainsi s’effacer tous ses rêves ; l’effrayante pensée
+du péril qu’elle a recherché, qu’elle a
+bravé, qui la menace encore en ce moment
+même, et le tout pour arriver à une pareille
+déception, pour trouver un apôtre dans l’amant
+qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses
+esprits que sa voix, s’élevant par degrés, sembla
+devoir aller jusqu’au delà de son pavillon
+éveiller les esclaves qui dormaient.</p>
+
+<p>Pour essayer de la calmer, le geste suppliant,
+l’étranger fit un pas vers elle :</p>
+
+<p>— N’approche pas ! lui cria l’odalisque.</p>
+
+<p>Et se levant, frémissante, elle appela Mariam.
+Elle se disposait à sortir en faisant retentir encore
+ses imprécations, quand la portière, brusquement
+soulevée, le pacha parut tout à coup
+entouré de soldats et portant à sa ceinture un
+arsenal complet d’armes de toutes sortes.</p>
+
+<p>Soit que la colère de la Mingrélienne fût
+arrivée à son paroxysme, soit que le sentiment
+de la conservation s’éveillât impérieux en elle
+et la rendît impitoyable :</p>
+
+<p>— Tuez-le ! tuez-le !</p>
+
+<p>Et du doigt, elle désignait le malheureux
+Français aux vengeances du pacha.</p>
+
+<p>Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla
+un regard triste et miséricordieux qui la fit
+tressaillir, puis il tendit la tête.</p>
+
+<p>Un soldat leva son sabre ; Djezzar détourna
+le coup.</p>
+
+<p>— Non, dit-il ; il ne faut pas qu’il meure si
+vite.</p>
+
+<p>Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice
+sur les deux soupçonnés, il murmura
+d’une voix cadencée cette phrase affreusement
+poétique :</p>
+
+<p>— Son sang ne doit pas jaillir tout à coup,
+comme l’eau de la fontaine, mais couler lentement,
+comme celle de la source qui tombe
+goutte à goutte du rocher.</p>
+
+<p>En Orient, la poésie se retrouve partout.</p>
+
+<p>Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un
+esclave maugrebin placé près de lui, puis on
+emmena le chrétien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord
+rugir toutes ses passions jalouses ; mais avec
+lui, la favorite n’avait à redouter qu’une explication
+commençant par un coup de poignard.</p>
+
+<p>Dès qu’elle le vit débuter simplement par
+des menaces et des emportements, elle cessa
+de craindre pour sa vie.</p>
+
+<p>Prenant une attitude de surprise, une physionomie
+révoltée, tout en tâchant pourtant
+de se maintenir aussi jolie que possible, elle
+essaya de tirer parti de tous ses avantages, et
+de faire valoir avec le Turc cette toilette pleine
+d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.</p>
+
+<p>Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de
+Tocate à Sivas, avait été instruit dans cette
+dernière ville des projets du Français pour
+pénétrer dans l’intérieur du harem ; mais il
+manquait de preuves sur la complicité de sa
+belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves,
+celui qui aurait pu les donner, il expirait sans
+doute en ce moment. N’avait-elle pas d’ailleurs
+à se prévaloir de ses imprécations contre le
+giaour et de son mouvement de terreur et de
+fuite, dont le pacha lui-même avait été témoin ?</p>
+
+<p>Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser
+convaincre, et, les rôles intervertis, ce fut le
+maître qui, humble et suppliant, implorait
+tout bas son pardon.</p>
+
+<p>A l’innocence de la Mingrélienne il préparait
+cependant de terribles épreuves !</p>
+
+<p>Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla
+élevait de plus en plus la voix.</p>
+
+<p>— Écoute ! dit le pacha, lui imposant silence
+du geste et semblant lui-même prêter
+l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait
+du dehors.</p>
+
+<p>Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit
+sourd, confus, monotone et régulier, comme
+celui des vanneurs ou des batteurs en grange.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Rien… rien encore, répondit-il.</p>
+
+<p>Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps
+attentifs ; le même bruit se répéta, mais sans
+s’accroître.</p>
+
+<p>Djezzar se dépita, et cédant à son impatience,
+il frappa dans ses mains.</p>
+
+<p>— Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés ?
+demanda-t-il à l’esclave maugrebin qui se présenta.</p>
+
+<p>— Ils le sont, fils d’Ali ; mais en vain, contre
+ce chrétien, nous avons employé les cordelettes
+armées de plomb et les lanières de cuir
+d’hippopotame ; en vain nous avons humecté,
+saupoudré ses plaies béantes de piment et de
+jus de limon ; il n’a pas poussé un cri, pas un
+soupir.</p>
+
+<p>— Que fait-il donc ? hurla le pacha.</p>
+
+<p>— Il prie, répondit l’esclave.</p>
+
+<p>— N’a-t-il rien révélé ?</p>
+
+<p>— Rien, fils d’Ali.</p>
+
+<p>— Si mes châtiments n’ont pu lui délier
+la langue, ma clémence en viendra à bout
+peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre.
+Qu’on me l’amène, et qu’Haïder vienne avec
+lui. Par Allah ! je saurai le faire parler,
+moi !</p>
+
+<p>Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar
+redevint près de Baïla l’homme du harem,
+l’efféminé, le voluptueux Djezzar ; il lui fit reprendre
+place au sofa, et lui-même, étendu à
+ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en
+apparence seulement, de voir la fumée de sa
+pipe persane s’échapper d’un côté en flocons
+nuageux, remonter de l’autre en s’épurant dans
+un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il
+attendit, dans une posture indolente, l’arrivée
+de son captif.</p>
+
+<p>Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre.
+Né à Paris, dans une bonne famille de la
+vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la
+rêverie, à l’exaltation, il n’avait pu, orphelin
+dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours
+naturel. Malgré son éducation tout universitaire,
+la pensée religieuse avait germé et s’était
+développée en lui. A défaut de ces tendres
+affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes
+croyances avaient comblé les vides de son
+âme.</p>
+
+<p>Il occupait un petit emploi au ministère des
+affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite
+d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la résolution
+lui était venue de se faire prêtre.</p>
+
+<p>Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment
+nommé au consulat d’une des villes
+importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien
+alors de plus à propos que de l’emmener avec
+lui, en qualité d’élève consul. Il espérait le
+distraire de ses pieuses abstractions, le faire
+renoncer à ses projets, et même le conquérir
+au doute, à la vue de toutes ces sectes de chrétiens
+schismatiques qui peuplent l’Orient.</p>
+
+<p>L’oncle était philosophe.</p>
+
+<p>Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima
+plus vive, au contraire, en approchant
+de ces lieux saints où les vérités évangéliques
+avaient étendu leurs premiers rameaux et
+porté leurs fruits les plus savoureux. Pour lui,
+les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés
+du Thabor et du Sinaï. Plus que jamais
+affermi dans sa vocation première, sous son
+costume de diplomate, il vêtit le cilice et se
+promit, puisque l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir,
+en dépit de son parent et dans le secret
+de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé
+par des travaux apostoliques.</p>
+
+<p>Après s’être perfectionné par la pratique
+dans la langue turque et l’arabe vulgaire, Ferdinand
+Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans
+les environs les sectateurs des différentes
+églises dissidentes : arméniens, grecs, maronites,
+nestoriens, eutychéens et même les catholiques
+latins, séparés de Rome seulement
+par le mariage de leurs prêtres. Il allait vers
+eux pour opérer des conversions ; il en revenait
+plus effrayé encore de leur misère que de
+leur ignorance, et, véritable apôtre, il y retournait
+moins pour les prêcher que pour les
+secourir.</p>
+
+<p>Monté sur un léger batelet qu’il avait appris
+à manœuvrer à la manière orientale, avec la
+rame au gouvernail, il suivait un jour le cours
+de la rivière Rouge, et rêvant le désert, un
+ermitage dans quelque thébaïde, il se créait
+dans l’avenir un bonheur ascétique trempé
+d’eau claire, lorsque la rame se rompit entre
+ses mains. Sa barque, en échouant, le jeta sur
+un petit pan de terrain, en delta, placé comme
+une île entre le Kizil-Ermak et un fossé régulièrement
+creusé.</p>
+
+<p>Ferdinand n’était pas nageur habile ; mais,
+malgré la gravité ordinaire de ses pensées, il
+était bon sauteur ; il mesura tour à tour de
+l’œil la rivière et le fossé, et, la question décidée
+en faveur de ce dernier, il le franchit d’un
+bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit
+mur que lui avait masqué un épais buisson de
+nopals et d’abricotiers sauvages. Rebondir de
+l’autre côté pour regagner son delta, c’était
+risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace
+lui manquait pour prendre un élan, et,
+dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la
+rivière infranchissable.</p>
+
+<p>Dans cette position, fort embarrassé de son
+rôle, et ne se doutant guère qu’il avoisinait de
+si près les jardins d’été du pacha, il aperçut
+une porte basse, cintrée, pratiquée dans le
+petit mur ; il la poussa machinalement, et, à
+sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.</p>
+
+<p>Il existe autour de Sivas, et surtout sur les
+bords de la rivière, des enclos où des cultivateurs,
+chrétiens pour la plupart, font venir, à
+grand renfort d’eau, les légumes qui servent
+aux approvisionnements des marchés de la
+ville, et ces poncires énormes, ces pastèques
+savoureuses, ces dattes et ces pistaches, dignes
+de rivaliser avec celles d’Alep et de Damas.
+Ferdinand crut être arrivé devant une de ces
+exploitations appartenant à des chrétiens. La
+négligence apportée dans la fermeture des
+portes l’affermit dans son idée ; il entra.</p>
+
+<p>Alors, pour la première fois, il se trouva
+face à face avec Baïla, nonchalamment assise
+sous le platane.</p>
+
+<p>Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse
+odalisque bariolée de rouge et de noir,
+effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier
+quelques paroles en rapport avec le désir véhément
+qu’il avait d’échapper sain et sauf à cette
+périlleuse bonne fortune qu’il n’était pas venu
+chercher. Égaré ensuite dans les dédales du
+jardin, il se retrouva devant Baïla et sa négresse ;
+enfin, regagnant non sans peine la petite
+porte encore ouverte, il s’épouvantait de
+nouveau de ce double obstacle du fossé et de
+la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au
+milieu des vapeurs du soir il vit un homme
+s’avancer mystérieusement vers le delta, en
+traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable,
+que Ferdinand ne soupçonnait pas.</p>
+
+<p>Cet homme, bostangi chez le pacha, volait
+les fruits de son maître pour aller les vendre à
+la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la
+petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire
+qu’à l’entretien des fossés. Après avoir,
+ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le
+moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore,
+c’est ce voleur de fruits qui, plus tard, enfermé
+par Baïla entre la crainte d’une dénonciation
+et l’espoir d’une récompense, devait introduire
+le Français dans les jardins et jusque
+dans le pavillon de la favorite.</p>
+
+<p>Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous
+un amas de ronces pendantes une longue
+planche dont il se servit pour franchir le fossé ;
+il la déposa ensuite derrière le massif de nopals
+et d’abricotiers sauvages, où justement
+Ferdinand se tenait caché.</p>
+
+<p>Dans ce concours de circonstances inespérées
+qui venaient coopérer à sa délivrance,
+celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche
+devenait une arche de salut pour lui ; il s’en
+servit à son tour, et grâce au gué de la rivière,
+que le bostangi venait de lui révéler, après
+s’être égaré quelque temps dans des sentiers
+inconnus, après avoir lutté de nouveau contre
+le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la
+poursuite de sa proie, se retrouvait partout sur
+sa route et semblait vouloir l’envelopper de ses
+détours et de ses replis, il échappa enfin à tous
+les dangers de sa malencontreuse promenade.</p>
+
+<p>Rentré à Sivas, dans la maison du consulat,
+il eut à se féliciter doublement d’y être arrivé
+sain et sauf, quand il apprit que ces jardins où
+il s’était si follement aventuré n’étaient rien
+moins que ceux de Djezzar-Pacha.</p>
+
+<p>Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle
+être ?</p>
+
+<p>Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque,
+il croyait maintenant avoir rêvé, ou
+qu’une vision l’avait abusé.</p>
+
+<p>Elle réapparaissait à son esprit sous une
+forme multiple. Il la revoyait semblable à une
+bacchante, sa coupe à la main, indolemment
+accroupie sur sa peau de tigre ; puis, comme
+une péri, comme une ondine, se montrant à
+lui à travers les reflets dorés du soleil et les
+arcs-en-ciel du petit bassin de marbre ; puis
+enfin, dans sa troisième transformation, debout,
+sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et
+le menaçant du poignard.</p>
+
+<p>Toutefois, son imagination chaste et calme
+ne prêtait nul charme à cette triplicité de formes.
+Il se demandait, au contraire, si cette
+vision ne lui avait pas présenté un emblème de
+tous les vices réunis ? L’ivresse, la luxure, la
+paresse, la colère ! Il trouvait moyen de compléter
+les sept péchés capitaux.</p>
+
+<p>Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur
+des chrétiens, n’était-ce pas le démon
+lui-même qui s’était fait voir à lui ?</p>
+
+<p>Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être
+à part, un être merveilleux, dont elle honorait
+la trace, une idole à laquelle elle rendait un
+culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement
+dans la sainte horreur de son souvenir.</p>
+
+<p>Ce démon cependant, cet effroyable assemblage
+des sept péchés capitaux, il allait tout
+tenter pour l’approcher encore.</p>
+
+<p>Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait
+près de son oncle, dans cette province de l’Anti-Taurus,
+s’était peu préoccupé de ce qui se
+passait dans l’intérieur du harem de Djezzar.
+Ses pensées étaient ailleurs ; mais après sa visite
+involontaire dans les jardins, il prêta plus
+curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient
+sur le pacha. Il apprit que celui-ci,
+entièrement abandonné à ses penchants voluptueux,
+subissait l’empire d’une favorite mingrélienne.
+Bientôt, sans qu’il pût se douter de la
+part qu’il avait eue lui-même à l’accroissement
+de cette domination de la belle esclave, il
+entendit répéter partout autour de lui que,
+si elle en avait la ferme volonté, Baïla ferait
+un juif de son maître Ali-ben-Ali.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas un chrétien ? se dit-il.</p>
+
+<p>Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées
+en une seule : Elle est chrétienne,
+et elle peut tout sur Djezzar !</p>
+
+<p>Oh ! combien sa divine mission s’agrandit à
+ses propres yeux ! Quel triomphe pour lui,
+pour la religion, pour tous les malheureux
+chrétiens de Sivas, si cette pensée se réalise !
+Sans doute, l’exécution d’un projet pareil est
+hors de toute probabilité ; mais la foi raisonne-t-elle ?
+Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions
+qui pèsent sur ses frères de toutes les
+sectes, et qui en poussent quelques-uns à l’abjuration,
+n’est-ce pas un assez grand résultat ?
+A ce résultat comment arriver ?</p>
+
+<p>Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle
+voie est déjà un triomphe.</p>
+
+<p>Il a confié son dessein, ses radieuses espérances,
+à un vieux prêtre, son confesseur, et
+son confesseur se trouve être en même temps
+celui de Mariam ; car Mariam, catholique zélée,
+n’a jamais cessé de pratiquer, mystérieusement
+toutefois, les préceptes de sa religion.</p>
+
+<p>Arriver à la négresse abyssine par le saint
+homme, à la favorite par la négresse, au pacha
+par la favorite, telle est la marche à suivre que
+se trace d’avance notre jeune enthousiaste.</p>
+
+<p>Régénérer et faire refleurir le christianisme
+dans cette portion du monde asiatique, telle
+est la mission sublime dont il se croit chargé
+par Dieu lui-même.</p>
+
+<p>Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer
+à ces dangereuses tentatives. Vaincu
+enfin par ses instances, il le mit en relation
+avec l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit
+son rôle. Usé par la persécution, devenu craintif
+et prudent, le vieillard tenait à la vie, qui
+lui échappait. Il avait coutume de dire que
+l’Église conquérante ne doit compter que sur
+ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres,
+et que le martyre ne convient bien qu’à
+la jeunesse.</p>
+
+<p>C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit
+que cette favorite, venue de la Mingrélie, et sur
+laquelle il avait fondé toutes ses espérances
+chrétiennes, n’était autre que la démoniaque
+odalisque rencontrée par lui dans les jardins
+de Kizil-Ermak.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, la nouvelle ayant
+circulé que Baïla, à la suite de Djezzar, avait
+traversé la ville dans son palanquin et devait
+la traverser encore pour retourner vers le palais
+d’été, il s’était placé sur son passage. Mariam,
+quoique ébranlée par ses ardentes et
+pieuses sollicitations, n’avait point encore parlé
+de lui à sa maîtresse ; mais il crut voir la
+preuve du contraire dans le mouvement de la
+jeune femme vers lui, et ce fut dans cette conviction
+qu’il tira de sa poitrine et fit briller à
+ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite
+croix dorée qu’avait portée sa mère, et qui
+ne le quittait jamais.</p>
+
+<p>On sait comment tourna l’exécution de cette
+sainte et audacieuse entreprise, dont Ferdinand
+Lasserre, à cette heure, vient de subir
+les premières et terribles conséquences, et prévoit
+le dénoûment.</p>
+
+<p>Quand, après son supplice préparatoire,
+les mains solidement liées derrière le dos, il
+fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore
+étendu sur ses coussins ; sa tête, et le bras
+qui soutenait le narguilé, reposaient sur les
+genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder,
+allongé sur ses pattes, le museau contre terre,
+les yeux à demi fermés, était couché près
+de lui.</p>
+
+<p>Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent.
+La scène qui allait suivre ne voulait
+pas de témoins.</p>
+
+<p>Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le
+lion demeurèrent seuls.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Baïla avait senti disparaître sa confiance.
+Une seule révélation du prisonnier pouvait
+être pour elle un arrêt de mort ; et, cachant
+sa pâleur sous les plis redoublés de son voile,
+le cœur palpitant, elle attendit le résultat de
+l’interrogatoire, en attachant son regard plein
+d’anxiété sur le captif.</p>
+
+<p>— Quoi ! j’aurais risqué de mourir pour entendre
+un sermon de ce triste prêcheur ! se
+disait-elle ; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai
+donné l’ordre ! ou que n’a-t-il succombé sous
+le fouet des cawas !</p>
+
+<p>Cependant, en le voyant le corps sillonné de
+stigmates bleuâtres, la chair gonflée et saignante,
+se tenir là, dans cette salle, comme s’il
+n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux,
+comme il y était avant l’arrivée du
+pacha, avec son même maintien, avec son
+même regard timide, qu’il n’osait lever vers
+elle, elle se sentait émue de quelque pitié.</p>
+
+<p>— Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena
+dans ce lieu ?</p>
+
+<p>— Son salut, répondit le captif en tournant
+un instant ses yeux vers le sofa occupé par
+l’odalisque ; et les reportant sur Djezzar : Le
+tien peut-être, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>— Quoi ! chien fils de chien que tu es, tu
+pensais faire de moi un vil Nazaréen, et pour
+me convertir à la secte de maudits, tu profitais
+du temps de mon absence ?</p>
+
+<p>— J’ai dit la vérité, répondit le jeune
+homme, aussi vrai que Jésus-Christ est le rédempteur
+du monde !</p>
+
+<p>— Tu mens ! cria le pacha, aussi vrai qu’il
+n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et que Mahomet
+est son prophète.</p>
+
+<p>Après ce mouvement, il sembla faire un
+effort pour s’interrompre dans sa colère, il se
+replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite,
+passa sa main, en signe de caresse, sur
+la crinière de son lion, et quand il eut aspiré
+deux ou trois bouffées de son <i>latakié</i> :</p>
+
+<p>— Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave
+pas ton crime. Tu sais bien que d’un
+musulman on ne fait point un chrétien, comme
+d’un chrétien on ne peut faire un juif. La loi
+de Moïse a préparé celle de Jésus ; celle de
+Jésus n’était que le second échelon de celle de
+Mahomet ; dans cette route-là on ne redescend
+pas ; on monte.</p>
+
+<p>— J’espérais du moins, dit le captif, te
+rendre plus favorable à mes frères…</p>
+
+<p>— Sont-ce donc là tes frères, toutes ces
+bandes de chacals qui se mordent entre eux,
+toutes ces races d’infidèles qui oublient leur
+propre loi ? De quoi se plaignent-ils ? De quelques-uns
+j’ai fait de bons chrétiens par le martyre ;
+de quelques autres de bons musulmans,
+par la persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de
+leurs prêtres ? Non ! loin de là ! Tu n’es qu’un
+de ces frivoles Européens qui viennent essayer
+de propager parmi nous leurs usages impies ;
+laisse de côté la ruse et le mensonge : tu as
+entendu parler de la beauté de cette esclave
+(il tourna la tête vers Baïla), et, au prix de ta
+vie, tu as voulu en saturer tes yeux ? N’est-ce
+point cela ?</p>
+
+<p>Le jeune homme fit un signe négatif ; le pacha
+n’en tint nul compte et poursuivit :</p>
+
+<p>— Eh bien, es-tu satisfait ? Tu dois l’être ;
+car tu l’as vue. Vos femmes d’Europe sont-elles
+à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir
+chez nous pour nous ravir les nôtres ? Jusqu’à
+ce jour, vous n’avez eu de convoitise que pour
+nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de
+correspondre avec elle ? Quel a été ton guide ?
+De quelle façon t’a-t-elle d’abord accueilli ?</p>
+
+<p>Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille,
+épie le moindre cri, le moindre mouvement
+de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait
+une parole d’aveu, un signe dénonciateur
+de la part de l’interrogé.</p>
+
+<p>Il ne l’obtint pas de ce côté ; mais il sentit,
+sous lui, frissonner les genoux de Baïla.</p>
+
+<p>— Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois
+sincère ; dis-moi quel espoir tu avais conçu ;
+dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux ; nomme
+tes complices, et, quelle que soit ta faute, je
+mettrai dans l’autre balance ta jeunesse, ton
+titre consulaire, quoique ta présence ici la
+nuit, au milieu de mon harem, me donne le
+droit de l’oublier. Mais je te tiendrai compte de
+ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je
+serai miséricordieux. Parle ; je t’écoute.</p>
+
+<p>Il aspira de nouveau la fumée odorante du
+narguilé et sembla attendre une réponse ; mais
+le captif gardait toujours son silence et son
+immobilité.</p>
+
+<p>— Parle, chrétien ; parle, il est temps ; à ce
+prix seul, tu peux racheter ta vie… en abjurant
+ton idolâtrie, bien entendu.</p>
+
+<p>A ce dernier mot, le jeune homme releva la
+tête ; une noble rougeur lui monta au visage :</p>
+
+<p>— Dénoncer et apostasier ! s’écria-t-il ; voilà
+ta clémence, pacha ! Tes bourreaux ont-ils
+donc oublié de te dire qui je suis ? Toi-même,
+qui m’as honoré ici du titre de chrétien, tu
+ignores donc quels devoirs ce titre impose ?
+Pour plonger deux fois leur âme dans une
+souillure ineffaçable, crois-tu que les disciples
+du Christ tiennent tant à cette vie mortelle ?</p>
+
+<p>Et son œil étincelait, et toute sa physionomie
+avait pris un caractère de beauté sublime.</p>
+
+<p>— C’est entendu, dit Djezzar, contrastant
+alors, par son apparente impassibilité, avec
+l’exaltation du jeune Français ; tu veux mourir,
+et tu mourras ; mais sais-tu bien quelle fin je
+te réserve ?</p>
+
+<p>— Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le
+captif.</p>
+
+<p>— Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras
+rien ?</p>
+
+<p>Et le pacha suivait attentivement son regard,
+qu’il croyait devoir se porter vers Baïla.</p>
+
+<p>— Rien, répondit le jeune homme, les yeux
+baissés, sinon de n’être point, à mes derniers
+moments, assisté par un saint prêtre de ma religion.</p>
+
+<p>Djezzar sembla réfléchir ; puis un sourire
+contracta légèrement ses lèvres :</p>
+
+<p>— Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il,
+ils peuvent être exaucés.</p>
+
+<p>A son appel, le maugrebin reparut.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, un vieillard au
+front chauve, à la longue barbe blanche, aux
+traits amaigris, se présenta. En présence du
+pacha, il fut pris tout à coup d’un tremblement,
+comme s’il eût cru sa dernière heure arrivée.</p>
+
+<p>C’était un pauvre religieux maronite envoyé
+récemment par le patriarche du mont Liban
+pour remplacer le supérieur du couvent de
+Perkinik qui venait de mourir. Le jour même,
+en traversant ce village catholique des environs
+de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une
+avanie son misérable couvent, où trois moines,
+couverts de haillons, vivaient du travail de
+leurs mains, au milieu d’une population aussi
+misérable qu’eux. Ne pouvant leur extorquer
+l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar venait
+d’emmener avec lui leur supérieur, pour le
+garder en otage jusqu’à ce que la somme exigée
+par lui fût payée.</p>
+
+<p>— <i>Kafer</i>, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter
+les impôts du miri et du karadj.</p>
+
+<p>— Les chrétiens du Liban en sont exemptés
+depuis les capitulations du saint roi Louis,
+répondit le malheureux dont la voix trahissait
+la violente émotion ; le vice-roi Mehemet-Ali
+nous en tenait dispensés.</p>
+
+<p>— A l’enfer le vieux chacal !</p>
+
+<p>— Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu
+cette loi, Altesse.</p>
+
+<p>— Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté !
+lui cria le pacha.</p>
+
+<p>— Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur ?
+balbutia le vieillard en attachant son
+regard terrifié sur le lion couché auprès de
+Djezzar, et dont il se croyait déjà la pâture. Je
+ne possède rien au monde, sinon la vie, que
+tu puisses me prendre.</p>
+
+<p>— Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ !</p>
+
+<p>— Mais pour acquitter cet impôt…</p>
+
+<p>— Par le Coran, qui te parle encore d’un
+impôt ? Du karadj et du miri, je vous tiens
+quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu
+es libre, et tu sortiras d’ici emportant plus de
+piastres que je ne t’en demandais ; mais avant
+de nous séparer, tu vas appeler les malédictions
+de ton Dieu sur ce chien que voilà.</p>
+
+<p>Alors s’adressant à son autre captif :</p>
+
+<p>— Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par
+un prêtre de ta religion, Ynch Allah ! Parleras-tu
+maintenant ?</p>
+
+<p>Avec une héroïque résignation, pour toute
+réponse, Ferdinand Lasserre s’agenouille et
+courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à
+l’anathème, quand il entend le vieux cénobite
+du Liban, levant ses mains décharnées sur son
+front, lui dire d’une voix attendrie :</p>
+
+<p>— Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon
+fils !</p>
+
+<p>Cette sainte parole à peine prononcée, le
+vieillard tombait à la renverse, frappé d’un coup
+de feu ; Baïla, avec un mouvement d’horreur,
+se rejetait en arrière ; et le pacha, avec sa
+même impassibilité, remettait son pistolet dans
+sa ceinture.</p>
+
+<p>Soudain, il interrompit ce mouvement pour
+retenir par la crinière son lion qui, animé par
+la vue du sang, s’élançait avec un rugissement
+vers le corps du Maronite.</p>
+
+<p>— Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar
+au maugrebin, et qu’on nous laisse !</p>
+
+<p>Le cadavre emporté, le maugrebin sorti,
+revenant au lion qui, la gueule entr’ouverte,
+les lèvres crispées et pantelantes, poussait de
+rauques soupirs et dardait ses regards étincelants
+vers cette proie qu’on lui enlevait :</p>
+
+<p>— Holà ! dit-il en le flattant du geste et de la
+voix, holà ! patience, Haïder, ta part te sera
+bientôt faite ; tu ne perdras pas à l’échange.</p>
+
+<p>Il reprit alors sa position première ; et tandis
+que le lion, retenu par lui, continuait de rugir
+sourdement, les yeux tournés vers une large
+tache de sang restée sur le tapis, s’adressant
+à Baïla, sans paraître se douter des émotions
+de terreur dont était agitée sa belle esclave :</p>
+
+<p>— Oui, à nous trois le giaour ! chacun sa
+part ! A moi sa tête, au lion son corps, et à toi,
+ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur !
+Ce cœur, ne te l’a-t-il pas donné ? Eh bien ! va
+le prendre !</p>
+
+<p>Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait
+quel sens attacher à ces mots.</p>
+
+<p>— Va le prendre, répéta Djezzar ; tiens,
+regarde, impuissant à se défendre, ne semble-t-il
+pas te l’offrir de lui-même ? Va, mon
+âme, et si ton poignard ne suffit pas à l’œuvre,
+sers-toi du mien.</p>
+
+<p>L’odalisque se pencha vers lui :</p>
+
+<p>— Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas
+vrai ? lui murmura-t-elle à l’oreille.</p>
+
+<p>— Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas
+me comprendre ? répondit-il d’une voix formidable.
+Que cet homme meure, qu’il meure de
+ta main, sur-le-champ, sinon je te croirai sa
+complice, et ta tête tombera avant la sienne,
+je te le jure par Mahomet et les quatre
+califes !</p>
+
+<p>N’ayant plus qu’à choisir entre donner la
+mort ou la recevoir, Baïla sentit un froid glacial
+dans ses veines ; son front se couvrit d’une
+pâleur livide.</p>
+
+<p>— Tu hésites ? dit le pacha.</p>
+
+<p>Elle porta une main tremblante à son poignard.</p>
+
+<p>— Prends le mien, reprit-il.</p>
+
+<p>La main de Baïla retomba sur l’épaule de
+Djezzar et y resta quelque temps comme paralysée ;
+ses yeux troublés se levèrent furtivement
+vers le jeune Français, ce matin encore
+l’objet de ses rêves d’amour ; vers ce jeune
+martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui
+allait mourir, mourir par elle, pour n’avoir
+pas voulu le prononcer, ce mot !</p>
+
+<p>— Obéiras-tu ! dit le bourreau avec un geste
+de rage impatiente.</p>
+
+<p>La main de Baïla descendit seulement de
+l’épaule de Djezzar, et s’égara, furetante, parmi
+les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture.</p>
+
+<p>— Tu trembles ? tu ne veux donc pas ? tu
+l’aimes donc ? lui cria-t-il enfin.</p>
+
+<p>— Oui, je l’aime ! répondit la Mingrélienne.
+Et, bondissant tout à coup, elle enfonça la lame
+du yatagan en pleine poitrine du pacha.</p>
+
+<p>Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement
+pour saisir son dernier pistolet ; mais,
+sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de
+nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se
+ruant sur son maître, se fit sa part.</p>
+
+<p>Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté
+du double meurtre, fermait les yeux, en roidissant
+d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne,
+douée tout à coup d’une incroyable
+présence d’esprit, rassembla à la hâte, dans un
+coin de la salle, les légers meubles et les étoffes
+qui s’y trouvaient ; elle y mit le feu, et saisissant
+par ses liens le jeune Français plus mort
+que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète
+qui conduisait au logis de la négresse abyssine.</p>
+
+<p>Le palais de Kizil-Ermak, de construction
+turque, c’est-à-dire bâti en bois, fut presque
+entièrement consumé.</p>
+
+<p>Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les
+colporteurs de nouvelles s’évertuaient à définir
+les causes de ce grand événement. Les uns se
+bornaient à dire que le pacha avait été étranglé
+par son lion et que, dans la lutte des deux
+bêtes féroces, une torche renversée avait été
+la cause de l’incendie.</p>
+
+<p>Les autres, raisonnant d’après les us de
+l’ancien régime ottoman, et se prétendant
+mieux informés, racontaient qu’un homme,
+portant l’habit d’un Franc, après avoir assez
+longtemps séjourné dans la ville, afin d’écarter
+les soupçons sur le but de sa mission secrète,
+s’était introduit auprès du pacha et jusque
+dans son harem ; lorsque celui-ci avait ordonné
+à ses esclaves de le décapiter, le prétendu
+Franc, qui n’était autre que le capidgi-béchi
+du sultan, l’exécuteur de ses arrêts de mort,
+avait montré son <i>kat-chérif</i>, et la tête seule de
+Djezzar était tombée. Le feu avait pris au palais
+au milieu du désordre, et le capidgi-béchi,
+profitant du grand concours de peuple attiré
+par l’incendie, s’était échappé sous un nouveau
+déguisement.</p>
+
+<p>Vingt versions circulèrent encore, qui,
+presque toutes, furent répétées alors par les
+journaux d’Europe.</p>
+
+<p>Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres
+villes du pachalik, on se perdait ainsi
+dans des explications plus ou moins vraisemblables,
+Baïla et Ferdinand, qui, en effet,
+avaient trouvé moyen de s’enfuir du palais,
+grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement,
+se tinrent d’abord cachés dans les montagnes
+situées au sud de Sivas, où des brigands
+curdes les prirent sous leur protection sans
+trop les rançonner ; puis ils trouvèrent un abri
+dans un couvent, puis vingt autres dans les
+cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes,
+toujours en remontant les bords de la
+rivière Rouge.</p>
+
+<p>Entrés enfin dans les États du schah de Perse,
+ils étaient revenus en France à la suite de la
+dernière ambassade.</p>
+
+<p>De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre
+sortit non sans y avoir quelque peu perdu de
+son ardeur de prosélytisme.</p>
+
+<p>A travers les montagnes et les vallées, le
+jour et la nuit, il avait voyagé, portant la tentation
+en croupe. Baïla était réellement devenue
+pour lui le démon qu’il avait rêvé.</p>
+
+<p>Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et
+la compagne de sa fuite, marchant du même
+pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les
+mêmes abris, soigné, pansé par elle, il lui avait
+été difficile d’empêcher son cœur de battre
+sous d’autres inspirations que celles de l’amour
+divin. Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la
+reconnaissance a tant d’empire sur une âme
+généreuse !</p>
+
+<p>Néanmoins, dans les premiers jours de leur
+fuite en commun, il était parvenu à convertir
+sa schismatique compagne, facile à persuader,
+par indifférence en matière de religion ; mais
+bientôt, dit-on, elle l’avait converti à son tour.
+Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune
+homme ne revint pas seul en France ; son
+passe-port, quand il le fit viser à Marseille,
+portait : M. Ferdinand Lasserre, élève consul,
+voyageant <i>avec sa sœur</i>.</p>
+
+<p>Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà
+livré tous les documents de l’histoire que je
+viens de mettre en œuvre ; mais ma curiosité
+n’était pas encore pleinement satisfaite. Je
+voulais connaître le sort des deux amants à
+leur arrivée en France. Je le pressai de questions
+à ce sujet, et d’abord très-inutilement.</p>
+
+<p>Nous venions de déjeuner, en plein air, sur
+la pelouse du Butard, et mon botaniste, dans
+une exaltation difficile à décrire, n’était alors
+préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de
+faire sous la table même qui nous avait servi
+pour notre repas. C’était une petite plante à
+feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un
+jaune pâle, marquées d’une tache violette à la
+base de chacun de leurs cinq pétales.</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cistus guttatus</i> ! <i lang="la" xml:lang="la">Helianthemum guttatum</i> !
+s’écriait-il avec des élans de surprise, des cris,
+des gestes impossibles à traduire pour quiconque
+n’a pas la botanique au cœur. Je croyais
+qu’il n’existait que dans les montagnes de
+l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si précieusement
+un échantillon unique ! C’était ma plus
+belle conquête végétale, et voilà que je le retrouve
+ici, au Butard, à Luciennes, banlieue
+de Paris, sous la table d’un cabaret ! Est-ce que
+ça devrait être ? Le Taurus et le Butard en rivalité
+de productions ! c’est à s’y perdre ! Fiez-vous
+donc à l’Asie Mineure !</p>
+
+<p>— Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors
+en l’interrompant avec ténacité, avec obstination,
+vous m’avez rapporté une histoire dont
+les héros m’intéressent vivement. Veuillez, je
+vous prie, me donner de leurs nouvelles.</p>
+
+<p>— Ils se portent parfaitement bien, merci,
+me répondit-il.</p>
+
+<p>— Je ne vous demande pas des nouvelles
+de leur santé, mais de leur sort.</p>
+
+<p>— Ah ! ce qu’ils sont devenus ? oui, je comprends.</p>
+
+<p>Puis, me regardant d’un air moqueur, et
+poussant un éclat de rire :</p>
+
+<p>— Eh ! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient,
+comme nous, l’habitude de causer beaucoup
+en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici
+près.</p>
+
+<p>— Comment ! quoi ! m’écriai-je, ces gens de
+la fontaine au Prêtre ?</p>
+
+<p>— Justement. Vous voyez bien que vous
+n’aviez pas deviné. Mon prétendu confiseur, le
+soi-disant garçon limonadier, n’est autre que
+mon ami Ferdinand Lasserre, notre martyr
+chrétien ; et sa compagne, par vous si légèrement
+qualifiée de grisette ou de comtesse sans
+préjugés, c’est Baïla, l’ex-favorite de Djezzar,
+pacha de Sivas ; Baïla la Mingrélienne, la rose
+de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier !</p>
+
+<p>Après m’avoir administré cette moquerie,
+bien méritée sans doute, mon ami se décida
+enfin à me donner, en résumé, le complément
+de ma nouvelle.</p>
+
+<p>— Arrivés à Paris, dit-il, des événements
+d’une nature beaucoup plus vulgaire que ceux
+qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent
+encore éprouver le jeune Français et la
+Mingrélienne : l’argent leur manqua. Les bijoux,
+présents de Djezzar, que l’odalisque avait
+emportés dans sa fuite, étaient faux pour la
+plupart. On ne peut plus se fier même aux
+pachas ! Ferdinand dut prendre un état lucratif
+avant tout. Il entra à l’imprimerie royale,
+comme prote, pour les ouvrages orientaux.
+Cette ressource ne suffisant pas encore aux
+besoins du ménage, Baïla chercha à s’utiliser
+de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille,
+elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse,
+ni femme de chambre, ni demoiselle de
+compagnie : elle a une voix charmante, et
+défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis,
+toutes les cantatrices italiennes, françaises
+ou autres ; mais ne possédant aucune
+des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter
+que des <i>mouals</i> arabes ou des <i>gazels</i> turcs. Par
+bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse
+est une langue qui se parle et se comprend
+dans tous les pays. Elle figure aujourd’hui
+dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se
+fait remarquer par sa légèreté, sa douceur et
+sa modestie.</p>
+
+<p>Comme mon illustre voyageur achevait ce
+récit, nous vîmes revenir, bras dessus bras
+dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre
+et sa jolie compagne. Mieux renseigné cette
+fois, j’admirai en toute conscience la rare
+beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et
+gracieuse souplesse de sa taille.</p>
+
+<p>Quant au ci-devant élève consul, pour la
+vérification d’un des détails de cette histoire,
+mon regard se porta aussitôt curieusement
+vers ses extrémités inférieures, afin d’apprécier
+la forme et la dimension de ses pieds.</p>
+
+<p>Je les trouvai fort ordinaires.</p>
+
+<p>Sans doute il avait confié à Baïla les rapports
+d’amitié existant entre lui et mon compagnon,
+car lorsque nous nous croisâmes de nouveau,
+elle fit à celui-ci un petit signe de la main en
+disant : <i>Bojour, mochu !</i></p>
+
+<p>— <i>Salem-alai-k !</i> lui répondit mon illustre
+voyageur.</p>
+
+<p>Moi, je saluai profondément.</p>
+
+
+<p class="c xsmall">FIN DE L’ESCLAVE DU PACHA.</p>
+
+<p class="date">Marly-le-Roi, juillet 1844.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">HISTOIRE<br>
+DE MA GRAND’TANTE.</h2>
+
+
+<p>— Lorsque sonnera l’heure éternelle de la
+résurrection, croyez-vous que nous devions
+nous retrouver tous avec la forme que nous
+aurons eue au dernier instant de notre vie ?</p>
+
+<p>— C’est là un point contesté, et qui le sera
+encore longtemps sans doute. Il faut convenir
+que si les choses doivent se passer ainsi,
+ces âmes mélancoliques et tendres, qui désirent
+quitter leur enveloppe terrestre avant
+que les riches draperies de pourpre de la
+jeunesse, les joyaux de la beauté en aient
+été déchirés, arrachés par les doigts crochus du
+temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu
+déraisonnable.</p>
+
+<p>— Certes ! le sentiment raisonne d’ordinaire
+plus juste qu’on ne pense, me répondit mon
+interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon
+de ma dernière course au Butard<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir ci-dessus <i><a href="#c1">l’Esclave du Pacha</a></i>.</p>
+</div>
+<p>Cette fois, nous venions d’herboriser en
+pleine forêt de Marly. Surpris par une averse,
+nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes
+de bûcherons, aux murailles de rondins,
+à la toiture de fagots et de genêts, où nous
+philosophions, faute de mieux, pour prendre
+patience, en attendant la fin du mauvais temps.</p>
+
+<p>— Les peintres qui, par avance, ont voulu
+nous représenter le jugement dernier, ont seuls
+donné cours à tant de fausses idées sur le sujet
+qui nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs
+de la peinture et de la sculpture se sont
+rendus coupables d’un délit du même genre à
+l’égard du génie, lorsqu’ils se sont chargés de
+le faire comparaître, non devant le tribunal de
+Dieu, mais devant celui de la postérité. Où
+ont-ils été s’imaginer de toujours traduire nos
+grands hommes en vieillards, sous prétexte
+que leur vie a été de longue durée ? Ceux-ci
+n’ont-ils pas été jeunes aussi ? N’est-ce pas alors
+un anachronisme que de nous représenter nos
+artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque
+où la poésie et l’inspiration n’existaient
+plus en eux ? Leur jeunesse, ou du moins leur
+verte maturité, leur temps de sève et de production
+ne les retracent-ils pas mieux à notre
+esprit que leur moment de décadence et de
+caducité ? Pourquoi toujours le soleil à son déclin ?
+Pourquoi une ruine, là où nous devrions
+voir un palais ? Vous nous devez un tableau
+d’histoire et vous vous acquittez avec un portrait
+de famille ; un portrait de famille, rien de
+plus, car à la famille seule il importe de voir se
+reproduire sur la toile les individus tels que le
+souvenir les rappelle ; la postérité ne se souvient
+que des œuvres.</p>
+
+<p>— C’est justement en songeant à des tableaux
+de famille que m’est venue l’idée de ce
+grand jour de la résurrection, dont je vous
+entretenais tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Je ne saisis guère l’analogie, me répondit
+mon interlocuteur.</p>
+
+<p>— Considérée non sous le point de vue de
+l’art, mais sous son côté pittoresque, une collection
+de ce genre, surtout avec son texte
+explicatif, est seule capable cependant de nous
+donner un avant-goût de l’étrange spectacle
+qui, selon quelques-uns, nous attend dans la
+vallée de Josaphat. Nous entrons dans une
+longue galerie ; regardez, examinez avec
+moi. Je serai le <i>cicerone</i>. Cette fillette qui
+joue avec son bichon, enrubané comme
+elle ; cette jeune et jolie femme qui regarde
+avec tendresse son perroquet perché sur son
+doigt ; toutes ces fraîches beautés suspendues
+autour de vous, ce sont les aïeules ou les
+bisaïeules de ces honnêtes vieillards à moustaches
+grises. Cet octogénaire de fraîche date,
+coiffé à la Titus, a près de lui son père,
+mort à vingt-quatre ans ; de l’autre côté, son
+grand-oncle, décédé au berceau. C’est un pêle-mêle
+d’âges, de temps, un logogriphe chronologique
+à ne s’y pas reconnaître ; enfin, c’est
+une scène de la résurrection, s’il faut ajouter
+foi à un système que, pour notre part, nous repoussons
+de toutes nos forces. Nous n’aurons
+tous qu’un même âge dans le ciel.</p>
+
+<p>— Très-bien ! J’admets maintenant la relation
+d’idées entre votre bizarre collection de
+tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns,
+présenter le jugement dernier ; mais
+dans cette forêt, où, depuis que, sous cet abri
+champêtre, nous sommes tapis comme deux
+braconniers ou deux garde-vents, pas une
+figure humaine n’a passé devant nous, par
+quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle
+trouvée subitement transportée au milieu
+d’un musée de famille ?</p>
+
+<p>— Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée
+au bord de la route, ajoutai-je ; eh bien, voilà
+le premier échelon qui m’a permis de franchir
+en deux bonds la distance qui sépare la forêt
+de Marly de la vallée de Josaphat.</p>
+
+<p>— Oui, me dit mon ami le voyageur après
+un moment de réflexion, il en est souvent
+ainsi ; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs
+sont emportés de l’est à l’ouest, du nord
+au sud par l’oiseau qui passe, par une modulation
+qui se fait entendre au loin. Nous autres,
+dont les regards se tournent toujours avec
+tant d’amour vers ce vaste manteau de verdure,
+si richement brodé, qui couvre le sein de la
+terre, les fleurs doivent forcément jouer un
+grand rôle dans la transition de nos idées. Je
+n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver
+rempli de souvenirs et d’anecdotes de tous les
+temps et de tous les pays.</p>
+
+<p>— J’irai le feuilleter un jour avec vous.</p>
+
+<p>— Volontiers ; mais d’abord dites-moi comment
+vos bluets vous ont, <i>d’un premier bond</i>,
+introduit au milieu d’une collection de tableaux ?</p>
+
+<p>— En m’adressant cette question, vous ne
+croyez pas être indiscret, lui répondis-je, et
+cependant, vous me demandez là l’histoire de
+mon premier amour.</p>
+
+<p>— Vraiment ! Enchanté de l’indiscrétion. Le
+premier amour peut toujours se raconter : il
+est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté…</p>
+
+<p>— Surtout celui-là ; ce fut une passion si
+follement idéale !… si complétement impossible !…</p>
+
+<p>— Vous redoublez ma curiosité.</p>
+
+<p>— Je vais la satisfaire, et en peu de mots.
+Ce que je vous ai dit précédemment me conduit,
+par une pente toute naturelle, à vous
+raconter comment, sous le toit d’une vieille
+mansarde, j’ai fait la connaissance de ma
+grand’tante.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante,
+mais de votre premier amour.</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>« A l’étage le plus élevé de la maison de
+mon père, il y avait une vaste chambre, garnie
+d’un assez bon nombre de ces portraits de famille
+dont on regarderait l’abandon comme un
+sacrilége, la destruction comme un crime, mais
+qu’on exile respectueusement dans le coin le
+plus reculé du logis, car ce sont, en général,
+d’horribles croûtes d’un aspect fort disgracieux.</p>
+
+<p>« Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien
+encrassés et tellement recouverts de poussière
+et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas facile
+à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs,
+la critique montait rarement dans les
+mansardes.</p>
+
+<p>« Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers ;
+je m’y sentais à l’aise, j’y pouvais impunément
+être espiègle et tapageur.</p>
+
+<p>« Un jour, il me prit fantaisie de laver la
+tête de tous mes grands parents, dont à peine
+on pouvait distinguer le sexe à travers leur
+triple voile. Je parvins assez heureusement à
+en débarbouiller quelques-uns, et n’eus alors
+rien de plus pressé que de faire, au moyen
+d’un morceau de craie et d’une plume trempée
+dans l’encre, des moustaches à ces dames et
+des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à
+lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva
+de voir, sous l’éponge, apparaître de jolies petites
+joues, de beaux yeux clairs qui me regardaient
+d’un air de connaissance, une petite
+bouche charmante qui me souriait avec une
+grâce toute particulière. C’était une belle enfant,
+de treize à quatorze ans, d’un air timide
+et doux. Ses longs cheveux blonds, couronnés
+de bluets, encadraient le plus charmant
+visage… »</p>
+
+<p>— Ah ! nous voici arrivés aux bluets ! interrompit
+mon ami. Désormais je ne rencontrerai
+plus la <i lang="la" xml:lang="la">centaurea cyanus</i> sans songer à
+vos amours. Continuez.</p>
+
+<p>— Mais j’ai presque fini.</p>
+
+<p>— Allons donc !</p>
+
+<p>Je poursuivis :</p>
+
+<p>« Ce portrait de jeune fille, je me sentais de
+la joie au cœur rien qu’à le contempler ; et
+plus je le contemplais, plus il me semblait
+avoir déjà vu ces petites joues-là sur la figure
+de quelqu’un ; ce front si pur ne m’était pas
+inconnu ; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai,
+comme on dit, je les avais déjà rencontrés quelque
+part. A celle-là je ne fis point de moustaches.</p>
+
+<p>« J’avais plusieurs jeunes parentes alors,
+fort gentilles, fort espiègles ; j’en vins à me
+rappeler que chacune d’elles possédait un de
+ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune
+n’en présentait l’ensemble, aucune n’était
+aussi charmante que cette peinture, que cette
+belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce
+donc une autre petite cousine que je ne connaissais
+pas encore ? N’importe ; en attendant
+que la connaissance fût faite, comme elle me
+regardait toujours avec son même sourire, je
+me pris d’affection pour elle ; je l’aimai. »</p>
+
+<p>— Quoi ! cette image ?</p>
+
+<p>— Oui, je l’avais descendue de son clou,
+placée commodément sur une vieille chaise
+dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma
+portée. Je l’associais à mes jeux, je lui parlais,
+je me répondais pour elle ; nous nous entendions
+très-bien, quand un jour, jour néfaste !
+ma mère nous surprit ensemble dans la mansarde.</p>
+
+<p>— Que s’ensuivit-il ?</p>
+
+<p>— Une révélation terrible. Ma mère, tout en
+se retenant de rire à la vue des moustaches
+et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné
+sur ma peinture impie, m’apprit que
+la jeune fille, la compagne de mes jeux, mon
+premier amour enfin, c’était sa grand’tante à
+elle, ma très-grand’tante à moi !</p>
+
+<p>— Ah ! grand Dieu ! votre amour dut être
+tué du coup ? Tout amour sans espoir ne dure
+guère.</p>
+
+<p>— Sans doute. Depuis, quand je revis ces
+traits qui m’avaient tant charmé, je les trouvai
+changés entièrement. Dans le regard de ma
+grand’tante, dans son sourire, auparavant si
+gracieux, j’entrevis quelque chose d’ironique
+et de narquois. Elle s’était moquée de moi évidemment.
+Avec cette niaiserie naïve de l’enfance,
+je supputai l’âge qu’elle aurait eu, si
+elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé.</p>
+
+<p>— Je le crois bien… Elle était morte à
+soixante ans, sans doute ; pour une grand’tante,
+c’est bien le moins, et il y avait peut-être
+plus de cinquante ans de cela !</p>
+
+<p>— Aussi je me la figurais alors plus que centenaire,
+courbée en deux, la tête branlante, la
+bouche démeublée, le menton poilu, les yeux
+éteints, la paupière écarlate, assise dans un
+grand fauteuil, et grommelant quelques mots
+inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles
+que j’avais moustachées, je me persuadais que
+c’était encore elle à des époques plus ou moins
+rapprochées, et je n’osais aller aux renseignements ;
+et quand on parlait devant moi d’une
+grand’tante quelconque, je rougissais de honte,
+comme si je les avais aimées toutes !</p>
+
+<p>— Et à quel âge, en effet, était morte la
+pauvre vieille ?</p>
+
+<p>— A seize ans.</p>
+
+<p>— Plaît-il ?</p>
+
+<p>— C’est ce que j’appris seulement quelques
+années plus tard. A cette époque, le temps des
+vacances venu, je quittai le collége pour aller
+passer tout un mois chez ma grand’mère, dans
+l’ancien Valois, sur la lisière de la Picardie. Ma
+grand’mère devait avoir connu ma grand’tante.
+Il me vint en pensée de demander des nouvelles
+de celle-ci à celle-là. Mon aïeule aimait à conter ;
+elle avait une mémoire prodigieuse ; au
+lieu de simples renseignements, j’eus une histoire
+complète que j’écrivis alors avec tous ses
+détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de
+mon premier ouvrage, comme elle avait été
+l’objet de mon premier amour.</p>
+
+<p>— Parbleu ! contez-moi ça… la chose vaut
+d’être connue.</p>
+
+<p>— C’est une histoire bien simple et bien
+naïve, un drame purement villageois.</p>
+
+<p>— Allez toujours. J’aime assez les histoires
+villageoises ; elles deviennent rares par le
+temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble ;
+nous n’avons rien de mieux à faire pour le
+moment.</p>
+
+<p>Je commençai sur-le-champ mon récit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans
+les lieux mêmes où je me trouvais, à Béthizy,
+dans cette belle vallée suspendue aux flancs de
+la forêt de Compiègne, paysage ravissant,
+digne de la Suisse, auquel rien ne manque, ni
+les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques,
+ni les ruines, ni les eaux, ni les ombrages.
+Cette tour de Saint-Adrien, de forme
+ovale, qui couronne le sommet de la colline,
+c’est ce qui reste du manoir royal de Philippe
+le Bel ; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds
+est le château de la Douye, peut-être un débris,
+une grange aujourd’hui ; mais alors le père de
+ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux
+bâtiment, réduit aux proportions d’une maison
+ordinaire, ainsi que ces anciens nobles ruinés
+qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne peuvent
+plus soutenir, restait château en dépit de
+l’apparence et s’appuyait encore, comme un
+vieux frère d’armes, sur les restes de l’ancien
+palais du roi Jean ; car le Valois conserve de
+tous côtés les traces de cette race de rois qui
+lui avaient emprunté son nom.</p>
+
+<p>Là, servant de route principale au pays et
+remontant vers la forêt pour gagner les plaines
+du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut,
+grande voie romaine, réparée par cette terrible
+reine, dont peut-être dans l’ancien Valois seulement
+le nom n’éveille pas un sentiment d’horreur ;
+bien au contraire, car la chaussée de
+Brunehaut a été métamorphosée en <i>Chaussée
+des Pruneaux</i>.</p>
+
+<p>Plus loin, c’est le <i>Champ dolent</i>, le champ
+des plaintes et des gémissements. C’est là qu’un
+lieutenant de Philippe-Auguste tailla en pièces
+une armée anglaise, ce qui valut au village de
+Géroménil, qui en est proche, sa dénomination
+plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui, de
+vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes,
+ignorées de celui même qui les bouleverse
+du soc de sa charrue. A droite, du côté de
+Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les
+merveilleuses pierres druidiques de Rhuys,
+hantées nuitamment par les loups-garous.</p>
+
+<p>Détournant vos yeux de ces grandes batailles
+si vite oubliées, de ces palais royaux si promptement
+renversés, reportez-les sur ce bel horizon
+de verdure que dessine autour de vous la
+forêt, sur ces maisons blanches à volets verts,
+sur ces terrasses, sur ces chaumières formant
+ceinture autour de la colline de Saint-Adrien :
+c’est Béthizy. Suivez du regard ces lignes d’argent
+qui coupent les prairies ; ce sont les ruisseaux
+de Boneuil, des Buttes et de Néry, tous
+trois allant rejoindre la jolie rivière d’Autonne,
+qui elle-même, après avoir empli les
+grands étangs de Pontdron et du Berval, va se
+jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.</p>
+
+<p>Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés
+purs, charmants, animés, dans un coin réservé
+de ma mémoire, et quand je m’y transporte en
+idée, le souvenir et l’imagination aidant, je les
+revois non-seulement tels que je les ai connus,
+mais aussi tels que les récits de ma grand’mère
+me les ont fait connaître, tels qu’ils étaient au
+milieu du siècle dernier, du temps de ma
+grand’tante.</p>
+
+<p>Élevée au couvent des dames de Crépy,
+grâce à l’instruction des bonnes religieuses,
+ma grand’tante y avait puisé de saintes et
+fermes croyances ; mais dans les entretiens
+de ses jeunes compagnes, elle avait acquis,
+en plus, une crédulité à peine imaginable. Il
+n’était question parmi celles-ci que de revenants
+et de sorciers, de divinations par les
+cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient
+appris à ma grand’tante à aimer Dieu ; les jeunes
+filles, à craindre le diable.</p>
+
+<p>Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim
+eût certainement trouvé en elle l’organe de la
+<i>merveillosité</i>. Je me rappelle en effet que sur
+son portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un
+certain renflement signalé par le célèbre phrénologue,
+et qui donnait à son sourire même un
+air étonné.</p>
+
+<p>Quand Adèle, c’était son nom, après la mort
+de sa mère, revint à Béthizy, pour tenir le ménage
+du survivant, il était curieux de voir cette
+jeune maîtresse de maison se signer, se troubler,
+s’interrompre dans un ordre à donner, à
+la vue du sel renversé, de deux couteaux en
+croix et autres signes néfastes ; se sauver ou
+défaillir, quand, la nuit venue, certains bruits
+se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant
+plus protégée par les murs de son couvent,
+l’esprit plus impressionnable depuis sa douleur
+récente, elle ne rêvait que fantômes dans
+la maison, gobelins et farfadets dans les bois,
+loups-garous et sorciers dans les champs.</p>
+
+<p>Pour son malheur, ces idées étaient en partie
+celles des gens avec qui elle avait à vivre.</p>
+
+<p>A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la
+Chambrerie. C’était une espèce de monstre, la
+transformation hideuse d’un ancien prieur du
+pays. Chambrerie ou prieuré avaient alors
+même signification. Ce prieur, épris d’un
+amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa
+pénitente, avait trouvé moyen de l’attirer chez
+lui, à force de ruses et de faux prétextes. Bientôt
+éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était
+sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge
+au pied du maître-autel ; mais jusque-là
+le monstre l’avait poursuivie. Elle était perdue
+quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle
+vit Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de
+ses deux mains ce bois qui avait été l’instrument
+de son supplice et en décharger un coup
+si violent sur la tête du prieur que celui-ci
+tomba mort.</p>
+
+<p>On ne pouvait le mettre en terre sainte ; il
+fut déposé sous la principale des pierres de
+Rhuys ; mais par la puissance de Satan, qui régnait
+de ce côté, il reparut bientôt sous la forme
+d’un animal immonde. Il se montrait de préférence
+dans les ruines de la tour de Saint-Adrien,
+dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en
+sortait que lorsque quelqu’un du pays devait
+mourir bientôt. Alors il faisait entendre de sinistres
+hurlements en signe d’avis, et des cloches
+invisibles tintaient d’elles-mêmes dans
+les airs.</p>
+
+<p>Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie
+avait hurlé et les cloches avaient tinté pour la
+mère d’Adèle ; du moins on le disait ainsi, et la
+jeune fille crédule n’était que trop disposée à
+ajouter foi à toutes ces choses surnaturelles.
+Qui eût pu combattre en elle ces fâcheuses impressions ?
+Elle avait un frère, son aîné de dix
+ans ; mais ce frère, marié déjà, occupait un emploi
+dans une province éloignée ; son père, lieutenant
+des chasses de la capitainerie de Compiègne,
+presque toujours hors de chez lui, aussi
+occupé de ses propres plaisirs que de ceux du
+roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles
+terreurs et sur l’adhésion donnée par elle à
+toutes les superstitions populaires ; mais le
+plus souvent il en riait, sans songer à la détourner,
+par le raisonnement, de ces dangereuses
+tendances.</p>
+
+<p>Avec le temps, cependant, ma grand’tante
+avait senti ses prédispositions au merveilleux
+s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils
+du curé, le soin qu’il prit de lui imputer à
+péché ses terreurs superstitieuses, puis enfin
+l’âge de raison qui venait, car elle touchait à
+sa quinzième année, tout concourut à la remettre
+à peu près dans un sens droit ; mais il lui
+resta toujours quelque chose de ses anciennes
+appréhensions. Ce quelque chose, c’était une
+poltronnerie naïve, une timidité d’enfant qui,
+jointes à la vivacité naturelle de son âge, à
+l’espèce de réserve et de dignité que lui commandait
+sa position exceptionnelle de reine du
+logis, donnaient à son caractère, à ses allures,
+de certaines bizarreries, de certains contrastes
+qui n’étaient pas sans charmes.</p>
+
+<p>M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre
+les revenus, exemptions et priviléges de sa
+charge, possédait quelques arpents de terre
+dans le pays, et deux moulins sur la rivière
+d’Autonne. L’individu auquel ces moulins
+étaient affermés, le nommé Brulard, avait
+une fille dont Adèle, faute de mieux, faisait
+sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de
+ses travaux du ménage ; son père, pour raison
+d’administration ou autre, entreprenait-il un
+voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers
+Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle
+courait aussitôt pour trouver une compagnie.
+Heureuse alors de n’avoir plus à commander à
+personne, elle redevenait une jeune fille vive
+et rieuse, aimant les jeux, les exercices de son
+âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant
+comme il est toujours permis de le faire à
+quinze ans, mais avec son amie seulement,
+car à l’aspect du premier visage étranger qui
+survenait, rentrée aussitôt sous sa carapace de
+demoiselle, elle baissait les yeux et restait roide
+comme un piquet, muette comme un poisson,
+jusqu’au moment où l’heure des ébats sonnait
+pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce que le visage
+étranger eût disparu.</p>
+
+<p>Martine Brulard avait quelques années de
+plus qu’Adèle, des yeux noirs qui ressortaient
+vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré
+par le soleil ; le nez retroussé, les narines
+ouvertes, les cheveux crépus, la bouche souriante
+et les dents blanches et nettes. Avec ses
+formes franchement accusées et son allure joviale,
+c’était ce qu’on appelle un beau brin de
+fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité,
+Martine avait les passions ardentes, et,
+par contre, était susceptible de plus de dissimulation
+et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu
+de la part d’une personne aussi bien portante.</p>
+
+<p>Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante
+était auprès de son amie. Celle-ci, qui
+aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à
+l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur
+un tronc d’arbre jeté à terre au milieu d’une
+grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins
+qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de
+javelles, et une bonne vache noire qui, d’un air
+mélancolique et stupide, les regardait de l’autre
+côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient
+à tresser en guirlande les bluets
+qu’elles venaient de cueillir dans les champs.
+La guirlande faite, Martine en couronna la tête
+de ma grand’tante, et elle la trouva tellement à
+son gré ainsi qu’elle en battit des mains et l’embrassa
+pour la remercier d’être si jolie.</p>
+
+<p>— Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles
+du pays feront bien, à l’avance, de s’approvisionner
+d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils
+pourraient bien tous courir après vous ?</p>
+
+<p>— Oh ! qui songe à cela ? Je ne suis pas encore
+en âge d’être mariée ; et d’ailleurs, c’est un
+soin qui ne regarde que mon père, répond ma
+grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et
+qui se souvient encore du couvent.</p>
+
+<p>— Mais votre père a d’autres occupations en
+tête, reprend Martine ; il est plus de son métier
+de chasser pour le roi que de chasser pour
+vous. Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des
+sangliers que des galants ; donc vous ferez bien
+de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à
+sainte Catherine !</p>
+
+<p>— Eh bien ! le beau malheur ! réplique l’autre
+en souriant. Sainte Catherine est une bonne
+sainte et me ferait alors une bienheureuse patronne
+de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis,
+ajoute-t-elle avec une certaine gaucherie d’innocence,
+des galants, il faudrait, pour en trouver,
+chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis
+ou Compiègne, car dans ce pays-ci il n’y a
+que… que des sangliers !</p>
+
+<p>— Oh ! dit Martine, il y a peut-être aussi des
+amoureux ; en cherchant bien… Quelquefois,
+au moment où on s’y attend le moins, il vous
+en part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas
+le manquer.</p>
+
+<p>— Avez-vous cherché, vous, Martine ?</p>
+
+<p>Martine rit aux éclats et ne répond point ; et
+pourtant, la conversation une fois sur ce sujet,
+elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle
+pour confidente…</p>
+
+<p>C’est que Martine a cherché, elle, et elle a
+trouvé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Un fils de bonne famille, un jeune homme
+nommé Charles Doisy, ou d’Oisy, les renseignements
+m’ont manqué pour l’apostrophe en
+plus ou en moins, était venu habiter pendant
+quelque temps le petit domaine de Champlieu-lez-Béthizy,
+qui appartenait à son père. Martine,
+fille unique du meunier-fermier Brulard,
+qui faisait à la fois le commerce des farines,
+des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer
+aux meilleurs partis du pays ; elle vit le jeune
+homme, il lui plut, et <i>elle ne le manqua pas</i>.</p>
+
+<p>Comme il semblait peu disposé à s’enamourer
+d’elle, elle lui fit des avances auxquelles il
+s’empressa de répondre comme il le devait.</p>
+
+<p>Pourtant l’amoureux en question avait une
+autre passion dans le cœur, passion plus ancienne
+et plus forte sans doute que celle qu’il
+éprouvait pour mademoiselle Brulard. Il était
+fou de peinture. Élève de la Tour, il promettait
+déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son
+père, jetant au vent palettes et pinceaux, pour
+le dérouter sur les arts, sur les artistes et sur
+toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à
+Champlieu tomber sous les séductions de la
+jolie meunière.</p>
+
+<p>Quelques mois après, le jeune homme se
+sentait saisi d’un nouvel enthousiasme ; il ne
+s’agissait plus seulement de s’illustrer par les
+arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se
+trouva saisi entre deux gloires comme la gaufre
+entre deux fers brûlants, et Charles Doisy,
+après lui avoir juré une constance éternelle, se
+rendit à Melun où il s’engagea dans le régiment
+de hussards commandé par le lieutenant
+général comte de Berchiny.</p>
+
+<p>Voilà ce que Martine avait bonne envie de
+conter à sa jeune camarade, mais réfléchissant
+que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait
+point reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il
+pouvait changer d’amours et elle aussi, que sa
+confidence alors tournerait à sa honte, elle se
+retint. Une autre idée, non sans quelque rapport
+avec la première, lui traverse la tête ; elle
+propose à Adèle de lui faire les cartes, d’interroger
+à elles deux le sort sur le mariage qui
+leur est réservé.</p>
+
+<p>Adèle résiste ; trop crédule encore, livrant
+trop facilement sa confiance à ce genre de prédictions,
+elle craint de s’engager de nouveau
+dans cette voie que le curé lui a interdite. Cela
+peut être un jeu, une manière d’amusement
+pour Martine ; pour elle, c’est chose sérieuse
+et blâmable.</p>
+
+<p>— Quoi que vous en disiez, je vais chercher
+des cartes, reprend obstinément Martine.</p>
+
+<p>— A quoi bon ? dit une voix qui les fit tressaillir
+toutes deux.</p>
+
+<p>C’était celle du bonhomme qui dormait sur
+les javelles. Au milieu de leurs causeries et de
+leurs préoccupations, elles avaient oublié qu’il
+était là ; aussi, son interruption inattendue
+leur causa-t-elle d’abord une grande surprise
+mêlée d’émotion.</p>
+
+<p>— Chut ! fit Martine à sa compagne.</p>
+
+<p>Et se penchant vers elle, lui désignant du
+doigt le chanvrier, qui dormait toujours ou
+faisait semblant de dormir :</p>
+
+<p>— Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes,
+puisque nous l’avons là, près de nous ? lui
+dit-elle tout bas ; c’est le père Hubert, celui
+que les paysans appellent <i>le Vieux Rouisseur</i>.
+Je ne crois pas beaucoup à sa science, ajouta-t-elle
+en prenant un ton d’esprit fort ; mais
+n’importe ! essayons. Ils disent tous qu’il est
+sorcier.</p>
+
+<p>A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau,
+et tandis qu’elle tenait ses yeux attachés
+sur le vieillard, qu’elle contemplait avec une
+curiosité inquiète son front chauve et proéminent,
+sa tête énorme parsemée de touffes de
+cheveux d’un blanc verdâtre et comme fichée
+sur un cou grêle et long :</p>
+
+<p>— Père Hubert, dit Martine en s’adressant
+au bonhomme, dormez-vous ou veillez-vous ?</p>
+
+<p>— Je dors et je vois, répondit celui-ci, les
+yeux fermés et sans bouger de place.</p>
+
+<p>— Eh bien ! pourriez-vous nous donner des
+nouvelles de nos épouseurs futurs ?</p>
+
+<p>— En voici un qui arrive, dit le Vieux-Rouisseur.</p>
+
+<p>— Vraiment, Hubert ? en êtes-vous bien
+sûr ? Et qui doit-il épouser ?</p>
+
+<p>— Une des deux.</p>
+
+<p>— Mais laquelle ?</p>
+
+<p>Le vieux se tut, et Martine ne put parvenir
+à lui faire rompre son silence.</p>
+
+<p>— Eh bien ! dit-elle, puisqu’il arrive, et qu’il
+est destiné à l’une de nous deux, tirons l’amoureux
+à la courte paille !</p>
+
+<p>Elle prit un brin de chanvre à l’une des javelles,
+le rompit en deux, cacha dans sa main
+les fragments inégaux, et ne laissant passer
+entre ses doigts que deux extrémités absolument
+pareilles, elle donna à choisir à sa jeune
+compagne.</p>
+
+<p>Après quelque hésitation, celle-ci, excitée,
+raillée, poursuivie par Martine, se décida enfin,
+prit au hasard et tira la longue paille.</p>
+
+<p>— Bravo ! bien joué, bien choisi ! cria la fille
+du meunier ; elle ne coiffera donc pas sainte
+Catherine. Voilà le futur trouvé !… Pourvu
+qu’il vienne !… pourvu qu’il plaise !… que ce
+ne soit pas un sanglier de Saint-Sauveur ou de
+Béthizy !… Oh ! pauvre mam’zelle Adèle, il n’y
+a pas à dire, il faudrait épouser tout de même…
+c’est le sort qui le veut.</p>
+
+<p>Tandis qu’elle multipliait encore ses interprétations
+au milieu des éclats de rire, et qu’Adèle,
+immobile, les joues empourprées, regardait
+son fétu de paille d’un air tout honteux et
+contrit, sans savoir si elle devait rire aussi ou
+s’alarmer, le galop d’un cheval se fit entendre ;
+à travers un flot de poussière, un uniforme de
+hussard brilla un instant, et bientôt Charles
+Doisy entra dans la cour.</p>
+
+<p>Le beau régiment des hussards de Berchiny,
+changeant de garnison, était, depuis la veille
+au soir, installé à Compiègne, et notre jeune
+homme, récemment élevé au grade de maréchal
+des logis, n’avait eu rien de plus pressé
+que de venir faire briller ses galons à la ferme
+des Brulard.</p>
+
+<p>A peine à bas de sa monture, l’œil animé,
+les bras ouverts à demi, il se dirigea vers Martine.
+S’apercevant qu’elle n’était pas seule, il
+fit un double salut et s’arrêta ensuite comme
+émerveillé à l’aspect de l’autre jeune fille, qu’il
+n’avait d’abord qu’entrevue.</p>
+
+<p>Adèle avait conservé sa couronne de bluets,
+sous laquelle ressortaient si bien ses beaux
+cheveux blonds, bouclés et abondants ; le visage
+éclairé par un rayon de soleil et mieux
+encore par ces impressions diverses éveillées
+en elle, grâce à l’imprudence de Martine, à la
+prédiction du vieillard, à la présence du jeune
+homme, levant vers ce dernier un œil timide
+et curieux à la fois, sans sortir de sa presque
+immobilité, elle le regardait avec cet air
+d’extase et d’étonnement dont on accueille celui
+qu’on attendait sans espoir de le voir arriver.
+Sur sa physionomie, dans son maintien, dans
+son geste, il y avait alors plus de grâce, plus
+de beauté qu’elle n’en avait jamais eu, qu’elle
+n’en devait jamais avoir peut-être ; car il en
+est de la beauté des femmes comme du courage
+des hommes ; elle a ses instants d’exaltation
+qu’elle emprunte aux grands mouvements
+de l’âme.</p>
+
+<p>Quand elle eut pu remarquer l’attitude du
+jeune militaire, et quel regard répondait au
+sien, elle se troubla, et dans son trouble, elle
+laissa tomber le petit fétu de paille qu’elle tenait
+encore à la main.</p>
+
+<p>Elle se baissa pour le ramasser.</p>
+
+<p>Ce mouvement n’échappa point à Martine,
+déjà irritée de cette distraction qui avait paralysé
+le premier élan du jeune hussard ; à
+Martine déjà mécontente d’elle-même, à qui il
+fâchait d’être venue si mal à propos, par son
+épreuve de la courte paille, déranger un horoscope
+qui certainement ne pouvait regarder
+qu’elle.</p>
+
+<p>La voix glapissante du meunier Brulard qui
+survint, mit fin à toutes ces émotions, ou du
+moins les fit rentrer au cœur de chacun de nos
+personnages. Il avait entendu le galop d’un
+cheval et accourait prendre connaissance du
+visiteur.</p>
+
+<p>— Comment, c’est vous, farceur ! dit-il,
+lorsque, après un moment d’examen, il eut
+reconnu le jeune homme sous son nouvel uniforme.
+Est-il faraud ainsi ! Ça lui va bien tout
+de même, n’est-ce pas, Martine ?</p>
+
+<p>Martine, modeste par mauvaise humeur,
+baissa les yeux sans répondre ; elle ne put
+néanmoins se défendre d’un sentiment de joie
+en entendant le jeune homme annoncer qu’il
+était de nouveau devenu le voisin de la ferme,
+puisque son régiment allait rester à Compiègne.</p>
+
+<p>Ce sentiment de joie de Martine, une autre
+le partagea sans doute.</p>
+
+<p>— Vive le roi ! reprit le fermier-meunier ;
+ainsi, l’ami, on vous verra de temps en temps,
+comme par le passé ; vous viendrez encore
+dessiner notre ferme, notre grange, notre
+vache, notre moulin, tout croquer, comme
+vous dites, jusqu’à not’ fille et not’ femme.
+Mais, à propos de not’ femme, va-t-elle être
+contente de vous voir ainsi tout galonné ! Entrez
+donc l’embrasser un peu, vous boirez un
+coup après ; ça vous donnera l’occasion d’essuyer
+vos lèvres, si vous êtes dégoûté.</p>
+
+<p>Charles Doisy, en galant militaire, offrit son
+bras à Martine. Martine refusa de le prendre
+et s’empara de celui de son père.</p>
+
+<p>Dans ce mouvement de dépit, le jeune
+homme ne voulut voir qu’une mesure de prudence
+et de circonspection. Il s’adressa donc à
+l’autre jeune fille, qui n’osa le refuser, mais se
+sentit bien honteuse et bien émue en se trouvant
+ainsi accrochée au bras d’un hussard.</p>
+
+<p>Tout le temps qu’on passa à la ferme, Charles
+Doisy, placé près d’Adèle, fut avec elle empressé,
+courtois, galant même, et, vers la
+brune, lorsqu’elle retourna à Béthizy, il ne
+manqua pas de lui faire la conduite avec les
+autres.</p>
+
+<p>Doué d’un caractère loyal et sincère, d’une
+grande susceptibilité sur tout ce qui touchait
+à l’honneur, mais non sur ce qui n’avait rapport
+qu’à l’amour, Charles Doisy, n’ayant rien
+compris aux jalouses réticences de Martine,
+ne craignit point, lorsqu’on se fut séparé d’Adèle,
+de mettre tout d’abord, de lui-même, la
+conversation sur la grâce toute particulière de
+la jeune fille. Il l’avait admirée surtout lorsqu’en
+arrivant à la ferme, il l’avait entrevue,
+rougissante, palpitante, émotionnée de son arrivée,
+sous sa couronne de bluets, et il la
+comparait à une madone, à une nymphe des
+champs. Il était peintre et s’enthousiasmait facilement.</p>
+
+<p>De même qu’elle s’était repentie d’avoir
+songé à l’épreuve de la courte paille, Martine
+éprouva un regret profond d’avoir placé sa
+couronne de bluets sur la tête blonde de celle
+qu’elle regardait déjà comme sa rivale ; mais
+elle savait dissimuler. Elle se garda bien de
+contredire les éloges prodigués à l’autre ; elle
+ne laissa plus rien percer, pour ce jour-là, de
+son mécontentement ; seulement, elle se promit
+tout bas de parer au danger, et le plus
+promptement possible.</p>
+
+<p>A la visite suivante que fit Adèle à la ferme,
+elle fut reçue par Martine avec de grandes démonstrations
+d’amitié. Elle ne pouvait mieux
+arriver ; elle allait assister et même prendre
+part à une pêche d’écrevisses et d’anguilles, ce
+qui ne pouvait manquer de lui procurer un
+grand divertissement.</p>
+
+<p>Adèle en sauta de joie ; puis, par réflexion :</p>
+
+<p>— Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle.</p>
+
+<p>— C’est bien vite appris, lui fut-il répondu.
+Il ne s’agit que d’une pêche à la main ; rien
+n’est plus amusant, vous verrez ; surtout par
+ce clair soleil et par la chaleur qu’il fait ; on
+voudrait n’en avoir jamais fini. Mais avant de
+nous mettre en besogne, il faut d’abord prendre
+un costume pour la circonstance, vous surtout,
+mam’zelle ; moi, je n’ai rien à gâter.</p>
+
+<p>Et elle enleva à sa jeune et confiante amie
+la cornette à rubans rouges qui lui seyait si
+bien ; elle lui fit quitter sa robe de droguet de
+soie et sa guimpe de mousseline, qui faisaient
+si gracieusement valoir sa taille et ses blanches
+épaules ; elle lui encaissa les pieds dans des
+sabots, pour les protéger contre les cailloux de
+la rivière, car il fallait entrer dans l’eau ; puis,
+comme dernière précaution, elle la cuirassa
+du haut en bas d’un long tablier de grosse
+toile, à large bavolet. Adèle riait de son singulier
+accoutrement ; cependant :</p>
+
+<p>— Vous êtes bien sûre qu’il ne viendra personne ?
+dit-elle.</p>
+
+<p>— Oh ! non, il est déjà venu ce matin.</p>
+
+<p>La jeune fille rougit d’avoir été si vite et si
+bien devinée.</p>
+
+<p>— Oui, poursuivit Martine d’un ton d’insouciance,
+où perçait néanmoins un sentiment
+d’orgueil mal déguisé, il avait une ordonnance,
+un message du gouverneur de Compiègne,
+le duc d’Humières, pour le grand
+bailli de Crépy, le duc de Gesvres ; il a trouvé
+que c’était le plus court de traverser la forêt
+et de passer par la ferme.</p>
+
+<p>Adèle s’imagina que, peut-être, Charles
+Doisy avait espéré l’y revoir encore ; sa pensée
+n’alla pas plus loin, et cette pensée suffit à redoubler
+sa belle humeur.</p>
+
+<p>Les deux amies s’acheminèrent bientôt vers
+un endroit de la vallée où le ruisseau de Boneuil
+se jette dans l’Autonne. Jupons à demi
+levés, jambes nues, elles entrèrent dans le lit
+peu profond de la petite rivière ; de vertes oseraies
+leur servaient de rideaux.</p>
+
+<p>Elles demeurèrent là quelque temps à l’œuvre ;
+Martine, plus brave et plus expérimentée,
+fouillant hardiment les sourives où se tenaient
+cachées les écrevisses, Adèle se contentant de
+les sonder d’une branche de saule, et reculant
+devant sa proie, quand elle était parvenue à la
+faire sortir du gîte, toutes deux riant, s’ébattant
+au milieu de l’eau, surtout Martine, qui,
+par manière de jeu, en inondait sa compagne,
+tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse
+détresse, osait à peine riposter, dans la crainte
+de perdre son équilibre.</p>
+
+<p>La pêche aux écrevisses terminée, on procéda
+à la chasse aux anguilles de roche. Hubert,
+le Vieux Rouisseur, qui connaissait les
+bons endroits pour ce genre de trouvaille,
+comme pour bien d’autres, les avait rejointes,
+armé d’un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers
+de grès et de silex avaient été soulevés,
+mettant à découvert les demeures souterraines
+des innocents reptiles. Mais cette fois ce n’était
+pas dans des eaux claires et transparentes qu’il
+allait falloir s’aventurer, mais dans des flaques
+de fange et de vase que l’on voyait se mouvoir
+et se gonfler sous les mouvements multipliés
+des habitantes du lieu.</p>
+
+<p>Il s’agissait de les saisir avec assez de dextérité
+des deux doigts et du pouce, pour qu’elles
+ne pussent échapper en glissant.</p>
+
+<p>Au moment de prendre part à cet autre divertissement,
+Adèle s’aperçut qu’elle avait
+peur des anguilles. A peine engagée dans le
+marais, debout sur un fragment de rocher qui
+lui servait de piédestal, malgré les exhortations
+réitérées de Martine, elle refusait d’aller plus
+avant, lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras
+croisés, appuyés sur son pic, les avait observées
+quelque temps l’une et l’autre, passant
+près d’elle, lui dit tout bas :</p>
+
+<p>— Méfiez-vous ! le cheval est là-bas, mais le
+cavalier n’est pas loin.</p>
+
+<p>Au même instant, par une feinte maladresse
+de la fille Brulard, un des larges quartiers de
+silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu
+de la fange, et inondait la poltronne d’eau
+boueuse et noirâtre.</p>
+
+<p>Pour faire disparaître les traces de cette affreuse
+aspersion, Adèle regagna, en toute hâte,
+la rivière, et comme elle en atteignait le bord,
+une tête sortit d’entre les osiers, et elle se
+trouva en face de Charles Doisy, non plus,
+cette fois, avec les avantages d’une mise coquette
+et soignée, mais avec son tablier de
+grosse toile, ses sabots embourbés, ses cheveux
+humides, déroulés, ruisselants, et le visage
+marbré, maculé de fange.</p>
+
+<p>Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un
+des gouffres de la rivière, mais la petite rivière
+d’Autonne n’a jamais eu de gouffres.</p>
+
+<p>La pauvre enfant venait de subir la vengeance
+d’une rivale, une vengeance de villageoise,
+et la fille Brulard qui, le matin même,
+avait donné dans cet endroit rendez-vous au
+jeune militaire, à son retour de Crépy, avait
+habilement préparé son coup.</p>
+
+<p>Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur
+contrit et désespéré. Elle ne peut se consoler
+de s’être montrée dans un pareil état devant le
+jeune homme : Quelle opinion doit-il avoir
+d’elle maintenant ! Elle est loin cependant d’accuser
+Martine de sa mésaventure, elle s’accuse
+elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des
+jeux, à des occupations pareilles, dignes tout
+au plus d’une servante de ferme ? Cela était-il
+convenable ? Non, et Dieu l’en a punie ; elle l’avait
+bien mérité ; mais, à vrai dire, le châtiment
+surpasse la faute.</p>
+
+<p>Après sa première entrevue avec Charles
+Doisy, la prédiction du vieillard endormi, le
+hasard des pailles qui le lui donnaient pour
+futur époux, avaient occupé ses rêveries de
+jeune fille ; elle le revoyait encore devant elle,
+sous son bel uniforme de hussard qui lui allait
+si bien, dans son attitude de surprise admirative.
+Puis il s’était occupé d’elle comme jamais
+homme ne l’avait fait jusqu’alors ; elle, de son
+côté, s’était sentie, en l’écoutant, heureuse d’un
+bonheur qu’elle n’aurait su définir, mais que
+nul autre ne lui avait fait éprouver.</p>
+
+<p>Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable
+de supposer possible l’accomplissement
+de la prédiction ? Le jeune homme n’est
+que maréchal de logis, il est vrai, mais sa famille
+est honorable, et les protections ne lui
+manqueront point sans doute.</p>
+
+<p>Voilà ce qu’elle pensait, voilà ce qu’elle se
+disait le matin, le soir et à toutes les heures de
+la journée ; mais aujourd’hui ses rêves ont
+pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction
+a menti. Il ne pourra jamais l’aimer, et
+c’est bien naturel ; elle ne retournera plus
+à la ferme, elle craindrait de l’y rencontrer.
+Pourrait-il en la revoyant s’empêcher de rire,
+de se moquer d’elle ? et c’est là une humiliation
+qu’elle ne se sent pas la force de supporter.</p>
+
+<p>Pendant plus d’une semaine toutes ces mêmes
+idées ne firent que tourner et se répéter
+dans sa tête.</p>
+
+<p>Elle n’entendait plus parler de Martine,
+quand un jour, vers le midi, le meunier Brulard,
+suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un
+paquet de chanvre, un sac de blé noir et deux
+chapons gras, se présenta au château de la
+Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses
+ses redevances, en argent et en nature,
+pour le loyer des deux moulins. En l’absence
+de celui-ci il remit l’argent à Adèle.</p>
+
+<p>— Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus,
+la belle enfant. Est-ce que nos anguilles vous
+font toujours peur ?… Faut pas rougir pour
+ça ; c’est matière à rire et voilà tout ; aussi nous
+en avons bien ri avant-hier encore, avec ce farceur
+de Doisy…</p>
+
+<p>— Quoi !</p>
+
+<p>— Ah ! c’est surtout son camarade, un vrai
+boute-en-train, qu’il nous a amené, et qui a
+failli en crever, quoi ! Il est vrai que Martine
+conte ça gentiment.</p>
+
+<p>Adèle se promit bien d’en garder rancune à
+Martine.</p>
+
+<p>— Enfin, reprit le meunier, ça l’a tant
+amusé, ce militaire…</p>
+
+<p>— Qui ? interrompit de nouveau la jeune
+fille, d’une voix altérée : M. Doisy ?</p>
+
+<p>— Eh ! non, son camarade ; histoire de faire
+enrager le maréchal des logis, vous comprenez
+bien, parce que, censé, vous ayant déjà rencontrée
+une fois à la maison, il s’était rendu
+amoureux de vous à la première vue. Il était
+revenu une seconde, à votre intention, toujours
+censé pour vous surprendre au bain,
+derrière l’oseraie ; voilà comme ils arrangent
+ça… Il vous avait guettée… c’est peut-être vrai
+ensuite, et au lieu d’une nymphe, comme il
+dit, le maréchal des logis a trouvé une pêcheuse
+d’anguilles sous roche ! C’est Martine
+qu’a fait le discours comme ça ; elle a tant
+d’esprit, Martine !</p>
+
+<p>Et le Brulard rit d’un gros rire, brutal comme
+son esprit, et, tout en riant :</p>
+
+<p>— Oh ! si vous les aviez vus, ça vous aurait-il
+amusée ! Le maréchal des logis faisait
+semblant de se fâcher, et l’autre farceur, son
+camarade, pour mieux le faire endêver, disait
+qu’il conterait, le soir même, l’histoire au régiment…
+C’est qu’il en est bien capable ! car
+c’est un bien bon garçon, tout d’même, qui ne
+boude pas, un bon vivant, quoi ! On en parle
+peut-être à Compiègne à l’heure qu’il est de vos
+anguilles ; pourquoi n’en parlerait-on pas bientôt
+à la cour, puisqu’on attend le roi ? Oui,
+mam’zelle, le roi et madame de Pompadour,
+qui chasse aussi, elle, pas aux anguilles, mais
+aux lapins, et à bout portant, c’est plus commode.
+C’est sans doute pour ça que vot’ père
+est absent ? Il aura été panneauter dans les réserves.
+Lui en avez-vous parlé de l’histoire des
+anguilles à vot’ père ? Non ? Vous avez eu tort,
+car c’est drôle.</p>
+
+<p>Sous prétexte d’ordres à donner, Adèle se
+leva hors d’elle-même et courut à la cuisine.</p>
+
+<p>Elle y trouva le Rouisseur qui venait d’y déposer
+les deux chapons. Il était dans un coin,
+assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce,
+un morceau de lard et du pain bis que Mariote,
+la servante du logis, s’était empressée de lui
+servir. Sa grosse tête, que pouvait à peine soutenir
+son cou long et mince, reposait sur son
+épaule, dans une pose de pélican. Lorsque Adèle
+entra, il souleva sa tête, la balança de droite à
+gauche, en signe de salut, puis il prit un verre
+de vin placé devant lui, et l’élevant, comme
+pour un toast :</p>
+
+<p>— En espérance et patience fait bon vivre,
+dit-il.</p>
+
+<p>Après avoir vidé son verre d’un trait, il en
+laissa, une à une, tomber les dernières gouttes
+dans l’âtre ; ensuite, il sembla réfléchir et,
+comme s’il se fût reproché de payer son repas
+seulement par un proverbe, désignant un des
+chapons qu’il avait apportés :</p>
+
+<p>— V’là le plus gros, dit-il à la cuisinière ;
+faudra pas tarder à le mettre à la broche.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers la jeune maîtresse du
+logis, clignant de l’œil, mettant un doigt sur sa
+bouche d’un air mystérieux :</p>
+
+<p>— Car vous aurez une visite aujourd’hui,
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Adèle ne se sentait plus en disposition de
+prêter complaisamment l’oreille aux propos de
+l’oracle ; d’ailleurs, que lui faisait une visite ?
+N’en recevait-elle pas tous les jours, à toute
+heure, pour les affaires de vénerie, quand
+M. Dampierre n’était pas là prêt à répondre
+aux arrivants ? Ce n’était point une prédiction
+bien difficile à voir s’accomplir.</p>
+
+<p>— Not’ demoiselle, lui dit Mariotte, quand
+Brulard et le Vieux Rouisseur se furent éloignés,
+il me cuide que pour c’te visite, un chapon
+tout seul ne fera mie l’affaire.</p>
+
+<p>— Eh ! qui vous a fait croire que nous
+aurions du monde à dîner ? lui répondit
+Adèle.</p>
+
+<p>— Qui ? Mais n’avez-vous pas ouï père Hubert,
+avant qu’il ne se retrahît ?</p>
+
+<p>Il existe un pays dont il est encore aujourd’hui
+interdit au vulgaire des voyageurs de
+comprendre le langage. Ce pays, où tout semble
+extraordinaire, où la terre ne renferme pas
+un caillou, où les maisons se transportent à
+bras d’hommes, où l’innocence et la crédulité
+de l’âge d’or semblent s’être conservées dans
+toute leur pureté, il ne faut le chercher ni au
+milieu des archipels de la mer du Sud, ni des
+atollons des Maldives ; il est situé à quinze lieues
+de Paris, entre deux bras de l’Oise. C’est le
+Meux, célèbre seulement par ses fromages, mais
+qui mériterait de l’être sous bien d’autres
+rapports.</p>
+
+<p>Mariotte, la servante de M. Dampierre, était
+du Meux, et mêlait volontiers à la langue
+commune les expressions naïves de cette vieille
+langue picarde, comme avait fait son compatriote
+Jean Froissart, dans un style différent,
+toutefois.</p>
+
+<p>— Faut croire que c’te visite mangera, reprit-elle,
+puisque <i>le devineur</i> a parlé de mettre
+le plus gras à broche ?</p>
+
+<p>— <i>Le devineur</i> ne sait ce qu’il dit !</p>
+
+<p>— Oh ! not’ demoiselle, père Hubert n’est
+point un bourdeur ; c’est un malin qui oncques
+ne se trompit jamais sur ce qui doit avenir.
+Il y a deux ans, à la ducasse de Saint-Martin, il
+était à boire un souquet avec des compères,
+chez Moutonnet, le charron, qui vend du vin ;
+v’là qu’il se met tout de suite à crier : « Aïe ! — Qu’est-ce
+que c’est ? lui disent les autres. — Aïe !
+qu’il répète ; il y a dans ce moment une
+branche et une jambe qui se cassent. » En effet,
+entrementes qu’il parlait, à deux lieues de l’endroit
+où il se trouvait, le fieu de la grande Durande,
+en allant dénicher des agaces, avait eu
+une branche qui s’était brisée sous lui tout de
+même, et en tombant, il s’était cassé, nenni la
+jambe, mais quasi le bras, dont il restait tout
+affolé. Vous voyez ben que père Hubert ne se
+trompe jamais. C’est un vieux qu’en sait, et les
+Brulard ne l’ignorent point. Sans ça, pourquoi
+qu’ils le garderaient chez eux, où il ne gagne
+même son nutriment, n’étant bon qu’à rouir
+un petit le chanvre ? Mais ils craignent qu’il ne
+leur soit à nuisance, à eux ou à leurs animaux,
+qu’il ne leur jette un sort ; et pourquoi qu’il ne
+le ferait pas, lui qui, à la main, prend les oisias
+qui volent, lui qui va à la chasse sans rêts,
+sans fusil et sans furons ? Il sait si bien charmer
+le gibier, rien qu’avec des mots, que pour
+le prendre il n’a qu’à ouvrir son bissac ; les
+lapins viennent à grand’foison, d’eux-mêmes,
+se bouter dedans, pour sa pourvéance. Moutonnet
+l’a vu ! Adonc, c’est pour vous dire, not’
+demoiselle, que le monde que nous allons avoir
+à dîner fera chair piteuse si on ne met le chapon
+à la broche tout d’suite. M’est avis qu’il
+faudrait encore un petit d’autre chose. Le
+maître apportera peut-être une darne de venaison ;
+mais un bon poisson n’aurait pas été
+mésavenu. Si j’avais su ça au matin, Babet a
+passé devant notre ménil, venant de Boneuil,
+et elle avait des murènes, des anguilles,
+comme vous dites, qui vous auraient fait plaisir
+à voir, vous qui les aimez, not’ demoiselle.</p>
+
+<p>Adèle jette un regard de colère à sa servante,
+et, sans lui répondre, elle rentre chez elle, s’y
+enferme et se met à pleurer de dépit, de douleur.
+Elle se sent irritée contre tout le monde ;
+contre ce Brulard, si grossier dans ses plaisanteries ;
+contre ce chanvrier, la cause première
+de ses chagrins ; contre sa servante, qui a su
+sa mésaventure sans doute, et qui prend à tâche
+de la lui rappeler. Mais c’est surtout à Martine
+qu’elle en veut : se moquer d’elle ainsi !
+faire de Charles Doisy son complice, pour la
+rendre la fable et la risée de la maison, du village
+et peut-être de la ville, même de la cour,
+s’il en faut croire ce vilain meunier !</p>
+
+<p>Comme elle se désole, elle entend la voix
+de son père ; il est de retour, il la demande.</p>
+
+<p>Essuyant ses yeux à la hâte, pour qu’il ne
+puisse voir qu’elle a pleuré, elle s’empresse
+d’aller au-devant de lui, dans un couloir obscur
+qui précède sa chambre. Sans lui adresser un
+mot, afin de lui dérober l’émotion de sa voix,
+elle lui jette aussitôt ses bras au cou, l’embrasse
+et pousse un cri.</p>
+
+<p>C’est que des moustaches ont effleuré sa joue,
+et son père n’en porte pas ; c’est qu’un sabre a
+retenti sur les carreaux du couloir, et son père,
+pour toute arme, n’a qu’un couteau de chasse.
+Cependant, c’est bien la voix de son père qu’elle
+a entendue !</p>
+
+<p>Effrayée, haletante, elle retourne précipitamment
+dans sa chambre et tombe évanouie
+sur une chaise.</p>
+
+<p>Quand elle rouvre les yeux, elle voit près
+d’elle, devant elle, Charles Doisy. Il était seul
+dans la chambre, seul avec elle ; il lui tenait la
+main et la contemplait silencieusement, avec
+un de ces regards expressifs et prolongés où
+l’âme se glisse tout entière.</p>
+
+<p>Encore pleine du trouble causé par son évanouissement,
+Adèle croit être abusée par un
+rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête
+familier, elle répond à ce regard qui semble
+l’interroger.</p>
+
+<p>Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec
+Mariotte, tout effarée… Il vient d’aller chercher
+de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre.</p>
+
+<p>— Ah ! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette,
+s’écrie-t-il en la retrouvant les yeux
+grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon,
+jeune homme, de vous avoir laissé là en
+guise de garde-malade ; mais, vous savez, il y
+a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial ;
+puis, dans nos villages, voyez-vous,
+on ne suit guère l’étiquette de Versailles.</p>
+
+<p>Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction,
+Charles Doisy, son père et Mariotte : elle ne
+peut comprendre comment, le jeune militaire
+étant là, Martine n’y est pas aussi. Elle croit
+toujours rêver.</p>
+
+<p>— Comment te trouves-tu, pauvrette ? reprend
+le lieutenant des chasses ; bois ce verre
+d’eau, ça te fera du bien ; c’est le seul cas où
+l’eau soit bonne à quelque chose ; sans quoi,
+elle ne convient qu’aux carpes et aux anguilles,
+n’est-ce pas, camarade ?</p>
+
+<p>Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible
+mot d’anguille produit sur la malade :</p>
+
+<p>— Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive ?
+poursuit le père.</p>
+
+<p>— Que si fait, not’ maître, interrompt la
+vieille servante.</p>
+
+<p>— Comment ! vous saviez que je vous ramènerais
+un beau garçon ?</p>
+
+<p>— Tout d’même !</p>
+
+<p>— Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner ?</p>
+
+<p>— Nous l’savions itou ; l’chapon est jà devant
+l’fec.</p>
+
+<p>— Bah !… est-ce vrai, Adèle ?</p>
+
+<p>— Oui, mon père.</p>
+
+<p>— Le diable s’en est donc mêlé ? car nous
+n’avons rencontré âme qui vive depuis que la
+proposition est faite et acceptée.</p>
+
+<p>— Par ma fi ! père Hubert voit de loin et entend
+de même, dit Mariotte.</p>
+
+<p>— Quoi ! c’est ce damné rouisseur qui vous
+a dit…?</p>
+
+<p>— Parbleu ! camarade, vous rappelez-vous,
+tandis que nous étions à nos panneaux, cette
+touffe de fougère qui remuait seule au milieu
+d’une broussaille ? Je croyais à un marcassin ;
+je parie maintenant que c’est ce vieux chien
+de braconnier qui était là à tendre ses lacets.</p>
+
+<p>— Père Hubert braconnier ! père Hubert des
+lacets ! sainte Vierge, ma patronne ! s’écria la
+servante d’un air de révolte ; lui s’eschiver, se
+tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher
+dans l’air sur une escoube ou sur des
+émolettes !</p>
+
+<p>— Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le
+dis, sur un balai ou sur des pincettes, c’est que
+probablement il n’a pas encore trouvé le moyen
+de se rendre invisible et qu’il craint un coup
+de fusil : c’est pour cela qu’il se cache.</p>
+
+<p>— Jésus !</p>
+
+<p>— Allons, tais-toi, vieille folle ; retourne à
+ta cuisine, et si tu t’avises encore de parler devant
+ma fille de pareilles sottises, je te chasse
+et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles
+devant la table de marbre, à Paris.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre
+reprit, en s’adressant à sa fille :</p>
+
+<p>— Ma chère enfant, voici un brave militaire
+que je te présente. Tu dois le reconnaître, bien
+qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois, m’a-t-il
+dit, chez les Brulard.</p>
+
+<p>Adèle, dans le fond de son âme, remercia le
+jeune homme d’avoir oublié leur seconde entrevue.</p>
+
+<p>Le lieutenant des chasses poursuivit :</p>
+
+<p>— C’est le fils de mon ancien camarade Doisy
+de Champlieu, qui nous a quittés depuis vingt
+ans pour se faire Parisien ; mais le fils nous est
+revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir
+s’accomplir l’un de mes désirs les plus ardents.</p>
+
+<p>Adèle crut qu’il était déjà question de mariage ;
+elle en ressentit plus de trouble que de
+joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir
+à son visage pour cacher l’étrange émotion
+qui s’emparait d’elle.</p>
+
+<p>— Comme quelquefois le hasard s’entend à
+nous bien servir ! continua le père. Le roi
+nous arrive demain, presque sans s’être fait
+annoncer ; il s’agit d’une chasse pour la marquise ;
+j’avais besoin d’aide pour le panneautage ;
+je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de
+Tolt, et à mon ami le capitaine Pardaillan, qui
+m’envoient vingt gaillards vigoureux, commandés
+par le maréchal des logis que voilà ; au
+nom de Doisy, je dresse l’oreille ; nous nous
+abordons et je trouve en lui, non-seulement
+un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux,
+mais aussi un peintre habile, qui va
+satisfaire au désir que je nourris depuis si longtemps,
+de pouvoir enfin placer ton portrait près
+de celui de ta mère !</p>
+
+<p>En achevant, M. le lieutenant des chasses
+tendit la main au jeune homme, qui la lui
+pressa avec effusion.</p>
+
+<p>Tous deux cependant avaient compté trop
+vite sur la bonne volonté du modèle.</p>
+
+<p>Quand il s’agit de fixer un jour pour la première
+séance, Adèle déclara nettement qu’elle
+ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres
+de son père, ni les supplications de l’artiste,
+ne purent un instant ébranler sa détermination.</p>
+
+<p>Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous
+son regard, durant des heures entières, elle
+qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui
+venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui
+pour rien au monde en ce moment n’aurait osé
+lever les yeux sur lui ! Il lui semblait que sur
+son visage il devait retrouver encore les macules
+de fange qu’il y avait vues, et qu’il ne
+pouvait la représenter qu’ainsi.</p>
+
+<p>L’artiste crut à un caprice de jeune fille ;
+peut-être entrevit-il la vérité.</p>
+
+<p>Le père attribua les répugnances d’Adèle à
+quelque prédiction qui lui avait été faite, à
+quelque fâcheux présage. Sa mère était morte
+peu de temps après s’être fait peindre.</p>
+
+<p>Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner
+à leurs panneaux.</p>
+
+<p>Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista
+point au repas. En effet, elle était malade. Trop
+d’émotions diverses l’avaient agitée durant cette
+journée.</p>
+
+<p>Le lendemain, la chasse de la marquise eut
+lieu. Un hussard de Berchiny, qui faisait partie
+de l’escorte d’honneur, fut assez heureux
+pour retenir le cheval de madame de Pompadour,
+au moment où celui-ci s’emportait.</p>
+
+<p>Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on
+entendît parler du maréchal des logis.</p>
+
+<p>Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir
+ainsi opposé un obstacle à la volonté de
+son père. Elle se sentait maintenant des dispositions
+de fille obéissante et soumise ; mais comment
+revenir sur sa décision précédente, déclarée
+par elle irrévocable ? M. le lieutenant des
+chasses semblait en avoir pris son parti et ne
+lui ouvrait plus la bouche sur ce qui avait été
+entre eux le motif d’une discussion et même
+d’une bouderie.</p>
+
+<p>Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même
+vint l’avertir que le déjeuner l’attendait.</p>
+
+<p>Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement
+ce jour-là, et que l’heure habituelle
+du premier repas ne fût point encore
+sonnée, il était d’un appétit, d’une impatience
+que rien ne semblait motiver. Ne pouvant tenir
+en place, il allait et venait, piétinant dans la
+chambre de sa fille, s’asseyant, se levant, gesticulant
+devant elle, comme si tout le mouvement
+qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer
+les préparatifs de sa toilette, et par
+conséquent l’heure du déjeuner.</p>
+
+<p>Il se mit ensuite en disposition de lui servir
+d’auxiliaire, de femme de chambre, et la retarda
+d’autant plus.</p>
+
+<p>Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait
+vers la pelote avec une impétuosité si
+peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait
+rouler sous un meuble. Voulait-il se charger de
+défaire un nœud du lacet, il l’embrouillait de
+plus belle en voulant aller trop vite. Encore
+du temps perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait
+rien à cet appétit précoce et violent
+qui l’avait saisi de si grand matin.</p>
+
+<p>— Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui
+disait-elle, et qui vous presse ainsi ?</p>
+
+<p>— Ce que j’ai ? répondait-il ; tu en parles
+bien à ton aise ; j’ai… j’ai faim ! Ne devons-nous
+donc pas déjeuner aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Sept heures viennent à peine de sonner
+à l’église.</p>
+
+<p>— L’église va mal.</p>
+
+<p>— Eh bien, alors, puisque je suis en retard,
+commencez sans moi ; je vous rejoindrai
+bientôt.</p>
+
+<p>— Je déteste manger seul !</p>
+
+<p>Sans laisser à Adèle le temps de nouer son
+dernier ruban, il la força de descendre, et,
+quand elle entra avec lui dans la salle à manger,
+le couvert n’était seulement pas mis.</p>
+
+<p>La jeune fille allait en témoigner son étonnement,
+lorsqu’elle aperçut devant elle, suspendu
+à un clou, son portrait ! oui, son portrait,
+frappant, saisissant de ressemblance.</p>
+
+<p>L’artiste l’avait peinte de mémoire.</p>
+
+<p>Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques
+instants muette de surprise et de bonheur :
+elle était donc restée dans son souvenir ! Il
+avait donc bien songé à elle ! C’est telle qu’elle
+lui était apparue pour la première fois dans la
+cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec
+sa robe d’étoffe claire, son tablier de soie, sa
+couronne de bluets, au moment où la courte
+paille le lui donnait pour futur époux !</p>
+
+<p>Elle ne peut résister à toutes les pensées qui,
+alors, du cerveau lui descendent au cœur :</p>
+
+<p>— Mon père, ah ! que je suis heureuse ! Il
+ne m’en a donc pas voulu ! Qu’il est bon ce
+jeune homme ! qu’il est aimable !</p>
+
+<p>Peut-être allait-elle laisser échapper une
+exclamation plus capable encore d’exprimer ce
+qu’elle ressentait ; elle se retint à temps :</p>
+
+<p>— Ah ! mon père ! que je vous aime ! dit-elle.</p>
+
+<p>L’exclamation, déviant de sa vraie route,
+avait été frapper un autre but.</p>
+
+<p>— Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant
+des chasses, comme témoignage de ta reconnaissance,
+il ne te demande que de lui accorder
+une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner
+son travail.</p>
+
+<p>— Dix ! s’il le faut ! s’écrie la jeune fille.</p>
+
+<p>— Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre
+en poussant une porte qui de la salle à
+manger communiquait à un petit salon, où
+Charles Doisy s’était tenu pendant ce temps.</p>
+
+<p>— Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant
+des chasses, vous ne l’êtes pas encore, mais
+ça viendra, je l’espère.</p>
+
+<p>— Dieu vous entende ! répondit le jeune
+homme en tressaillant.</p>
+
+<p>Et, prenant tout à coup un air grave et résolu :</p>
+
+<p>— Oui, il faut que je sois officier, et bientôt !
+dit-il.</p>
+
+<p>Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant
+Charles, avait été de courir se réfugier
+dans un coin de la salle, le front contre la muraille ;
+mais son trouble ne l’empêcha pas d’entendre
+les paroles du jeune hussard, et ne
+pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il
+ne se croyait pas digne d’elle avant d’avoir
+conquis le grade d’officier, elle tourna brusquement
+la tête vers lui et, répondant à sa propre
+pensée plutôt qu’à celle du jeune homme :</p>
+
+<p>— Oh ! rien ne presse ! dit-elle avec étourderie.</p>
+
+<p>Honteuse ensuite, comme toujours, de ces
+élans de naïveté qui lui échappaient ainsi malgré
+elle, elle se rencogna dans son mur et il
+fallut que son père allât la prendre par la main
+pour la contraindre à remercier l’artiste au
+sujet du portrait.</p>
+
+<p>Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence.</p>
+
+<p>Pendant le repas néanmoins, elle se montra
+vive, enjouée, tout à fait de son âge. Le jeune
+homme, au contraire, resta pensif et presque
+soucieux. Un observateur expérimenté eût bien
+vite reconnu qu’il y avait en lui quelque douleur
+secrète et permanente, logée profondément
+dans l’âme en dehors des tendres affections ;
+mais une fois qu’une idée d’amour à germé
+dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique
+par l’amour.</p>
+
+<p>Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux
+et rêveur du beau hussard ; il l’aimait :
+le portrait n’était-il pas là pour le prouver ? et
+il se chagrinait de ne pouvoir encore demander
+sa main à son père. Partant de ce principe,
+plus elle le vit triste, plus elle se sentit heureuse
+et fière ; plus il resta silencieux, plus elle
+fut possédée d’une joyeuse loquacité qui lui
+était peu ordinaire. Charles Doisy finit par se
+laisser entraîner lui-même par cette belle humeur
+de la charmante enfant.</p>
+
+<p>Quant à M. Dampierre, après avoir faussement
+tant parlé de sa faim, il avait fini par se
+l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea
+outre mesure, but de même et fit seul véritablement
+honneur au repas qu’il avait préparé
+pour son hôte.</p>
+
+<p>Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux
+et la boîte de couleurs qu’il avait apportés avec
+lui, et la séance commença, avec une entière
+bonne volonté, cette fois, de la part du modèle.
+Comme les peintres doivent toujours un récit
+quelconque au patient qu’ils tiennent sous leur
+pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil,
+Doisy se prit lui-même pour sujet de l’histoire
+qu’il avait à raconter. Il en vint à parler du
+temps de sa première jeunesse, de sa mère,
+des jeux de son enfance, et comment il s’était
+épris de l’art de la peinture, et de son exil à
+Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous
+silence les consolations qu’il y avait reçues ;
+il dit ensuite pourquoi son père voulant le
+contraindre à entrer en qualité de commis
+chez un financier, il avait préféré se faire
+soldat.</p>
+
+<p>En écoutant ces demi-confidences qui semblaient
+établir entre eux des rapports d’intimité,
+ma grand’tante avait sur les lèvres ce
+sourire ineffable que le peintre avait habilement
+su saisir et qui m’avait tant charmé dans
+son portrait.</p>
+
+<p>Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que
+je devais retrouver un jour dans les mansardes
+de la maison de mon père.</p>
+
+<p>Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre
+ce jeune hussard de Berchiny, dont jusque-là
+les sentiments étaient restés comme dans
+une sorte d’admiration silencieuse ? Charles
+Doisy n’avait pu voir Adèle sans s’éprendre de
+sa beauté, de sa candeur ; tout en elle, jusqu’à
+son aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à
+ses spasmes de pudeur ou d’effroi, lui apparaissait,
+dans son admiration d’artiste, étrange
+et charmant. Mais elle était encore si jeune !
+Comment aurait-il osé lui parler d’amour ? Puis,
+il aimait aussi Martine… d’une autre façon,
+oui, mais il l’aimait.</p>
+
+<p>A son âge, est-il sans exemple de se sentir
+dans le cœur deux cordes vibrantes à la fois ?
+Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les
+hussards surtout, ont eu des claviers plus
+complets. Puis encore, il faut bien le dire,
+Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa
+faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie.
+Il avait peur de Martine ! Il tremblait
+d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa
+jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant
+plus à son amour, qu’elle n’avait rien négligé
+pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé
+à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui
+touchait à l’honneur allait jusqu’à l’exaltation.</p>
+
+<p>De même qu’il admirait la pudique naïveté
+de l’une, il avait su gré à l’autre de ses avances,
+de son audace passionnée ; il s’en était bien
+trouvé, et sa vanité y avait eu son compte.
+Philosophes, psychologues, chimistes du cœur,
+vous qui savez de quels éléments se compose
+l’amour, c’est à vous de nous dire pour quelle
+dose y entre la vanité.</p>
+
+<p>Si notre jeune maréchal des logis se sentait
+entraîné vers Adèle par un sentiment plus
+doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts
+moins éthérés, plus positifs, le reportaient
+vers Martine. La première avait pour lui
+le charme de la nouveauté ; la seconde, la force
+de l’habitude. Il rêvait de Béthizy, mais c’est
+vers Glaignes qu’il se dirigeait d’ordinaire.
+Adèle était sa poésie ; Martine, sa réalité.
+Quand son âme était en joie, celle-ci lui venait
+la première à la pensée ; quand un sentiment
+de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est
+l’image de celle-là qui lui apparaissait pour
+s’associer à ses peines.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est
+Adèle qui triomphe dans son cœur ; pourquoi,
+à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se
+passer d’elle pour faire son portrait ; pourquoi,
+enfin, contristé, accablé, par une pensée poignante,
+étrangère à son double amour, à la
+veille de se séparer de toutes deux, c’est vers
+Adèle seule qu’il est venu.</p>
+
+<p>La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans
+allait s’ouvrir. En prenant congé de ses nouveaux
+amis, Charles Doisy, non sans étouffer
+un soupir, leur annonça que le lendemain il
+partait pour les bords du Rhin.</p>
+
+<p>— Mais il me semblait que deux escadrons
+de votre régiment devaient seuls se mettre en
+route, et que le vôtre restait à Compiègne ? lui
+dit M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me
+l’a conté Pardaillan, votre capitaine et mon ami.</p>
+
+<p>A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune
+homme se colora subitement.</p>
+
+<p>— J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il,
+pour passer dans une autre qui part
+sous les ordres de notre lieutenant-colonel,
+M. Tolt. Je vous le répète, il faut que je sois
+officier ou que je me fasse tuer !</p>
+
+<p>Il pressa la main de son hôte et se disposa à
+faire ses adieux à la jeune fille ; mais elle n’était
+plus là, et le père, le valet et la servante
+eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans
+sa chambre, dans le jardin, d’un bout à l’autre
+du vieux château de la Douye, elle ne reparut
+point.</p>
+
+<p>Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne ;
+il atteignait la lisière de la forêt lorsque,
+jetant un dernier regard vers Béthizy et
+cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une
+petite fenêtre ogivale, qui faisait saillie dans
+la partie la plus haute des combles, un mouchoir
+blanc s’agiter.</p>
+
+<p>Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir
+était trempé de larmes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis
+venue, la tête de la capitainerie des
+chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts
+de Compiègne se transportèrent à Versailles,
+pour y présenter leurs hommages au roi, à l’occasion
+de sa fête.</p>
+
+<p>M. Dampierre, espérant distraire sa fille de
+certains accès de tristesse et de taciturnité qui
+depuis quelque temps, sans raison apparente,
+semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à
+propos de l’emmener avec lui.</p>
+
+<p>Adèle n’avait jamais habité que le couvent
+des dames de Crépy et le vieux château délabré
+de la Douye ; son plus grand voyage avait été de
+l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme
+Versailles, le tableau, si nouveau pour elle, de
+toute cette population de courtisans, chamarrés
+de plumes, de croix, de rubans, devaient la
+guérir indubitablement de son ennui. Mais le
+plus difficile n’était point d’arriver à Versailles ;
+c’était de pouvoir s’y loger.</p>
+
+<p>La ville regorgeait de monde.</p>
+
+<p>Dans le château, les ministres occupaient des
+mansardes ; les duchesses, des greniers ; dans
+les communs, au chenil comme aux écuries,
+chiens et chevaux s’étaient vus forcés de céder
+un peu de leur logement aux gens les mieux
+titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on
+avait été hébergé par Sa Majesté.</p>
+
+<p>Au chenil comme au château, on était chez
+le roi ; mais je pense qu’il était plus facile de
+dormir dans l’un que dans l’autre.</p>
+
+<p>La ville présentait un spectacle non moins
+curieux.</p>
+
+<p>Les maisons bourgeoises étaient transformées
+en auberges, les boutiques en cabarets, les rues
+en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes
+citoyens y dînaient gravement sur le pouce.</p>
+
+<p>Dans les auberges, on mangeait dans les caves ;
+on couchait sur les tables et même dessous ; on
+y dressait des hamacs dans les corridors, et l’on
+y louait des chaises <i>à la nuit</i>.</p>
+
+<p>Versailles était ce jour-là une ville de cinq
+cent mille âmes.</p>
+
+<p>Au milieu de la cohue des promeneurs, des
+flâneurs et des dîneurs, M. le lieutenant des
+chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous
+l’autre, courait depuis trois heures d’hôtel en
+hôtel, de porte en porte, ayant refusé d’abord
+une chambre à deux lits, et ne trouvant même
+plus un palier à deux chaises.</p>
+
+<p>Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur
+la triste perspective de dormir debout,
+après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution
+subite et désespérée :</p>
+
+<p>— Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante
+ironie, t’amuses-tu bien ici ?</p>
+
+<p>— Oui, mon père, répondit Adèle du ton
+de parfaite insouciance de l’ennui résigné.</p>
+
+<p>— Comment ! tu t’amuses ? dans cette affreuse
+ville où on ne peut ni boire, ni manger, ni
+s’asseoir ?</p>
+
+<p>— Oh ! qu’importe ! on n’a qu’à penser à autre
+chose.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ; mais c’est que je ne
+puis pas penser à autre chose, moi ! s’écria
+M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue
+et se posant un instant sur sa valise : je suis
+éreinté et je meurs de faim !</p>
+
+<p>— Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton,
+entrons quelque part, mon père ; reposons-nous
+et dînons.</p>
+
+<p>— Entrons quelque part ! répéta le père avec
+stupéfaction. Quoi ! tu ne t’es pas aperçue que,
+depuis trois heures, nous sommes entrés partout,
+et que nulle part il n’y a pour vous ni
+repos, ni dîner ?</p>
+
+<p>— Comment faire alors ? reprit la jeune fille
+avec sa même quiétude apparente.</p>
+
+<p>— Oh ! j’avais bien trouvé un moyen, moyen
+bien simple, et qui nous aurait tirés d’affaire,
+mais tu t’amuses… Je serais désolé d’interrompre
+ton plaisir.</p>
+
+<p>— De quoi s’agissait-il donc ?</p>
+
+<p>— De sonner le retour du côté de Béthizy.</p>
+
+<p>— Quel bonheur !</p>
+
+<p>— Hein ? Quel bonheur ! dis-tu ?… quand il
+s’agit de partir… Tu ne t’amuses donc pas,
+alors ?… Cherchez donc à faire plaisir à votre
+fille !… Mettez-vous en frais pour cela !…
+grommela le lieutenant des chasses, perdant
+à son tour le souvenir de ses phrases précédentes.
+Au surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances,
+il n’y a pas de mal.</p>
+
+<p>Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait
+de former.</p>
+
+<p>D’instant en instant, la foule se montrant de
+plus en plus compacte à Versailles, et nul ne
+devant encore songer au départ, il serait facile
+de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à
+Saint-Denis. Une fois là, le père et la fille
+dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même,
+chacun dans sa chambre, et, après un long
+repos réparateur, le lendemain, on songerait à
+se procurer un autre véhicule pour regagner le
+château de la Douye. Sans doute M. Dampierre
+ne pourrait, comme il était de son désir et
+même de son devoir, aller faire la révérence à
+Sa Majesté, au sujet de la Saint-Louis ; mais
+peut-être bien le roi, distrait par les mille préoccupations
+de ce grand jour, ne s’apercevrait-il
+pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on prétexterait
+de quelque indisposition subite d’Adèle,
+ou de l’indispensabilité administrative du
+lieutenant des chasses à Béthizy ; bref, ce n’était
+là qu’un danger éventuel, et auquel on
+pouvait facilement parer avec un peu d’adresse,
+tandis qu’en restant à Versailles, il y avait un
+péril réel, imminent, flagrant, se présentant à
+la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère
+aboyant et mordant de ses trois gueules ; ce
+triple péril, c’était celui dont il était menacé
+par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture.</p>
+
+<p>Les choses ainsi convenues, M. Dampierre,
+à demi soulagé et restauré, rien que par la certitude
+de voir bientôt finir son supplice, se
+remit en route, à travers la foule, fouillant de
+droite à gauche les larges rues de Versailles,
+cherchant avec la même ardeur, et sans
+plus de succès, une voiture pour en partir,
+comme il avait cherché son logement pour y
+séjourner.</p>
+
+<p>Tous les coches étaient retenus à l’avance,
+tous les fiacres étaient en route : M. Dampierre
+se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour
+d’une maison de maigre apparence, il découvrit
+une petite voiture, dételée, à trois places,
+espèce de carriole de campagne, qu’un seul cheval
+pouvait facilement traîner.</p>
+
+<p>Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le
+conducteur de la carriole se présente :</p>
+
+<p>— Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie,
+jusqu’à demain matin, si vous voulez.</p>
+
+<p>— Je n’en ai besoin que pour quelques
+heures. Je vais à Saint-Denis.</p>
+
+<p>— Ah ! le bourgeois va à Saint-Denis ?…
+Très-bien.</p>
+
+<p>— Ton prix ?</p>
+
+<p>— Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Non ; un écu de six livres, si tu veux.</p>
+
+<p>— Six livres ! Mais on peut tenir six personnes
+là dedans ! s’écria le voiturier.</p>
+
+<p>— Comment, il n’y a que trois places !</p>
+
+<p>— Eh bien ? en se relayant.</p>
+
+<p>M. Dampierre était trop pressé pour chercher
+à comprendre. Il consentit à la pistole, et durant
+un long quart d’heure, pestant, jurant, il
+attendit qu’on attelât. Ne voyant rien venir, ni
+le cheval, ni le cocher, il cria si fort que ce
+dernier accourut tout ébahi et en se frottant les
+yeux, car il venait de dormir.</p>
+
+<p>— Quoi ! vous n’êtes pas encore installés ?
+dit-il.</p>
+
+<p>— Mais le cheval ! interrompit M. Dampierre.</p>
+
+<p>— Quel cheval ? répondit l’autre.</p>
+
+<p>— Pour la voiture !…</p>
+
+<p>— Pour la voiture, nos conventions sont
+faites, reprit le cocher d’un ton plein de modération
+et de courtoisie ; ne confondons pas. Mais
+est-ce que le bourgeois désirerait être conduit
+par moi à Saint-Denis ?</p>
+
+<p>— Parbleu… voilà un effronté drôle !</p>
+
+<p>— Alors, monsieur, entrez dans la voiture ;
+reposez-vous-y, faites-vous-y servir, si vous
+voulez et si vous pouvez ; demain, quand mon
+cheval ne sera plus sur le flanc, nous pourrons
+causer de l’autre affaire.</p>
+
+<p>— Comment demain !… comment de l’autre
+affaire ! s’écria le lieutenant des chasses, qui
+commençait à tourner à l’exaspération ; mais
+alors, misérable, sur quoi avons-nous donc fait
+marché d’une pistole, et qu’est-ce que ta voiture
+sans ton cheval ?</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, monsieur, dans les circonstances
+présentes, répliqua le cocher versaillais
+d’un air plein de dignité, ma voiture,
+sans mon cheval, est tout simplement <i>un appartement
+à louer</i>.</p>
+
+<p>M. Dampierre lui tourna le dos. Il était temps
+de se reposer néanmoins, car les forces d’Adèle
+commençaient à l’abandonner entièrement.
+Le père chercha d’espace en espace, sur les
+bancs des boulevards, une place vacante ; il ne
+la trouva pas. Les fossés creusés le long des
+arbres étaient eux-mêmes envahis. Il regretta
+alors d’avoir trop légèrement renoncé au
+voiturin ; il y retourna ; l’appartement était
+loué.</p>
+
+<p>O bonheur ! à travers la poussière et la cohue,
+il aperçoit une chaise vide, dans l’angle d’une
+petite place ; il traverse la foule, non sans peine ;
+et il y installe enfin sa fille.</p>
+
+<p>Cette chaise était la sellette sur laquelle un
+célèbre prestidigitateur, arracheur de dents de
+son métier, faisait asseoir ses victimes.</p>
+
+<p>Adèle ne lui échappa qu’avec peine.</p>
+
+<p>M. le lieutenant des chasses ne savait plus
+à quel saint s’adresser, à quelle ressource avoir
+recours ; comme son gosier, son imagination
+était à sec ; étouffé par la chaleur, aveuglé par
+la poussière, il se sentait sans force pour lutter
+contre le courant de la foule qui le tiraillait,
+qui l’entraînait, tantôt du côté de sa valise,
+tantôt du côté de sa fille.</p>
+
+<p>Dans cet état fiévreux, intolérable, qui le
+torture, il est porté, par un flot de promeneurs,
+jusque sur une esplanade couverte où s’élèvent
+des bascules, des balançoires et autres mécaniques
+divertissantes, accompagnement obligé
+de tous les plaisirs populaires. Les regards de
+M. Dampierre, dirigés sur un jeu de bague,
+tombent sur deux chevaux de bois sans cavaliers.
+Où les autres voient un jeu, lui, il voit
+un repos, un siége, une halte à faire. Il enlève
+Adèle de terre, l’installe sur le premier cheval,
+s’empare lui-même du second, met sa valise
+devant lui, et voilà le père et la fille tournant,
+tournant encore : le père, furieux, maudissant
+Versailles, ses habitants et ses fêtes, et promenant
+des yeux irrités autour de lui ; la fille, le
+front baissé, l’attitude pensive, autant que
+peut le permettre sa position équestre, se livrant
+aux préoccupations qui lui sont devenues
+habituelles depuis quelques mois. Tous deux,
+l’un, avec son teint légèrement pâli, l’autre
+avec son front animé et ses yeux flamboyants,
+semblaient représenter la Colère et la Douleur,
+prenant part aux divertissements publics donnés
+à Versailles, en 1757, en l’honneur de la fête
+du roi de France, Louis XV, dit le Bien-Aimé.</p>
+
+<p>Tout en tournant, tout en maugréant,
+M. Dampierre se demandait à lui-même ce que,
+lui et sa fille, à vingt lieues de leur pays, dans
+cette Babylone maudite, où ils n’avaient pas un
+ami, pas un asile, allaient devenir, lorsqu’il
+leur faudrait descendre de leur monture de
+bois, quand il entendit un cri partir auprès de
+lui, et son nom fut prononcé.</p>
+
+<p>Il vira la tête, il chercha du regard vers
+l’endroit d’où la voix s’était fait entendre ; mais,
+forcé de suivre le mouvement de la machine
+qui l’emportait, il fut aussitôt contraint de
+tourner le dos à son interpellateur.</p>
+
+<p>Le tour accompli, il chercha rapidement
+parmi toutes les figures que la foule, incessamment
+accrue, étalait à ses regards, pour savoir
+de quelle bouche son nom venait de sortir de
+nouveau ; mais encore une fois le même mouvement
+l’emporta au triple galop de son cheval
+de bois.</p>
+
+<p>A force de tourner, de s’irriter, ses yeux se
+troublèrent, le vertige s’empara de lui ; peut-être
+sa diète trop prolongée y fut-elle pour
+quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette
+multitude qu’une seule figure grimaçante et
+grotesque qui riait en le narguant ; il n’entendit
+plus qu’un bruit confus de mille voix, se
+réunissant toutes en un seul chœur pour répéter
+son nom, en le lui envoyant comme une moquerie.
+Il voulut descendre, il voulut s’arrêter.
+Son cheval de bois avait pris le mors aux dents
+et s’élançait dans sa route circulaire avec plus
+de rapidité que jamais. C’est qu’une de ces
+bandes de gamins qu’on retrouve dans toutes
+les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à
+prendre leur part dans les plaisirs des autres,
+était venue en aide à l’homme chargé de faire
+mouvoir et tourner la machine. L’élan donné à
+la mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les
+spectateurs ne voyaient plus passer devant eux
+qu’une ligne confuse de figures effarées, qui,
+après avoir semblé courir l’une après l’autre,
+réunies enfin, formaient ensemble comme une
+ronde diabolique ; et des cris, des rires, des
+hourras s’échappaient du sein de la foule.</p>
+
+<p>M. le lieutenant des chasses perdit tout à
+fait la tête et il allait se jeter résolûment à bas
+de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit
+enfin ; retenue par une main vigoureuse,
+la machine s’arrêta presque subitement et,
+dans son libérateur, M. Dampierre reconnut
+son ami Pardaillan, l’ex-capitaine de Charles
+Doisy.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan ne faisait plus partie des
+hussards de Berchiny. Chargé par le ministre
+de diriger l’organisation d’un nouveau régiment
+de cavalerie, où il espérait bientôt figurer
+comme major, il occupait à Versailles la maison
+de son frère, alors en voyage. Cette maison,
+il l’occupait seul.</p>
+
+<p>Après s’être fait, tant bien que mal, expliquer
+par son ami Dampierre par quelle bizarre
+fantaisie il venait de trouver un lieutenant des
+chasses de Sa Majesté courant comme un
+échappé de collége, à franc étrier, sur un cheval
+de bois, instruit des mésaventures du père
+et de la fille, il leur proposa de devenir ses
+hôtes, et sans un sublime effort d’imagination,
+on peut deviner que l’offre fut acceptée avec
+empressement et reconnaissance.</p>
+
+<p>En arrivant chez le capitaine, M. Dampierre
+se débotta, mangea un morceau et but trois
+coups de suite. Adèle, après avoir pris un bain,
+se coucha et dormit quelques heures.</p>
+
+<p>Durant le souper, les deux amis, heureux de
+s’être retrouvés et de vivre en commun,
+comme d’une même famille, causèrent de
+guerre, de chasse, des affaires de l’Église et de
+celles du parlement. Adèle, qui n’avait pas un
+mot à placer dans une pareille conversation,
+profita des préoccupations des causeurs pour
+retourner toute seule à Béthizy, et elle y était
+déjà lorsqu’un nom prononcé la jeta brusquement
+hors de sa rêverie.</p>
+
+<p>— Parbleu ! disait son père au capitaine, tu
+as dû entretenir des relations avec ton ancien
+régiment ?</p>
+
+<p>— Quelques-unes… Eh bien ?</p>
+
+<p>— Donne-moi donc des nouvelles, si tu en
+as, d’un nommé Charles Doisy, ton maréchal
+des logis… Est-il mort ? Est-il vivant ?</p>
+
+<p>— Il est vivant, je l’espère, répondit M. de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>— Tant mieux ! c’est un brave et joli
+garçon, un gaillard qui a bonne envie d’avancer.</p>
+
+<p>— Et il avancera, ou j’y perdrai mon nom !</p>
+
+<p>— Comment ? Plaît-il ?</p>
+
+<p>— Rien… rien… je m’intéresse à lui ; voilà
+tout.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan avait mis dans ses réponses
+un ton de réticence, une animation concentrée
+qui n’avaient point échappé à la jeune
+fille.</p>
+
+<p>La conversation roulant sur un pareil sujet,
+elle trouva moyen de s’y glisser petit à petit,
+sournoisement, et s’adressant enfin au vieux
+militaire :</p>
+
+<p>— Vous pensez donc, capitaine, qu’il pourra
+bientôt être nommé officier ? dit-elle.</p>
+
+<p>— Si l’affaire ne dépendait que de moi, il le
+serait déjà, ma belle enfant, et ce ne serait que
+justice.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, la jeune fille prit le
+capitaine en affection.</p>
+
+<p>Celui-ci continua, en se retournant vers
+Dampierre :</p>
+
+<p>— M. Tolt, son lieutenant-colonel, avec qui
+je suis en correspondance, me tient au courant.
+Doisy s’est déjà distingué dans plusieurs rencontres.
+Dernièrement encore, à Hastembeck,
+il a concouru à la prise d’une batterie anglaise,
+et s’est assez brillamment conduit
+pour que M. de Chevert, qui s’y connaît, l’ait
+remarqué.</p>
+
+<p>— Quel bonheur ! s’écria la naïve enfant,
+qui, pour la première fois de sa vie sans doute,
+venait, avec un vif intérêt, de prêter l’oreille
+à un récit de guerre.</p>
+
+<p>Honteuse ensuite de son exclamation, elle
+rougit, étendit sa serviette devant ses yeux,
+comme si elle se disposait à la plier ; puis, l’instant
+d’après, sous prétexte d’admirer de plus
+près un magnifique chat angora ou de jouer
+avec lui, elle quitta la table subitement.</p>
+
+<p>Le capitaine l’examina dans tous ses mouvements
+avec une certaine attention ; après
+quoi, il se retourna vers le père, en lui adressant
+un geste interrogatif.</p>
+
+<p>— Oh ! dit celui-ci d’un ton insoucieux et
+avec un mouvement d’épaules, non ; mais il a
+fait son portrait.</p>
+
+<p>Il ne voyait pas plus loin.</p>
+
+<p>On soupait de bonne heure à cette époque ;
+cependant, la nuit venue, Adèle, presque
+inaperçue dans un coin de la chambre, à moitié
+cachée sous les rideaux d’une fenêtre, le
+chat endormi sur ses genoux, se tenait immobile
+et le caressait de la main, en songeant à
+tout autre chose. Les deux amis, se croyant
+seuls, prolongeaient le dessert, en achevant les
+bouteilles entamées, ou en entamant les bouteilles
+pleines.</p>
+
+<p>Ils en étaient à la discipline militaire, à
+l’obéissance passive, aux caprices des supérieurs
+si souvent injustes, et faisant du bon
+plaisir tout ainsi que Sa Majesté.</p>
+
+<p>— Tes soldats n’ont jamais dû avoir cela à te
+reprocher, à toi, Pardaillan ? dit Dampierre.</p>
+
+<p>En effet, le capitaine, militaire instruit et
+probe, sévère mais consciencieux, avait eu de
+tout temps une incontestable réputation d’équité.
+Cependant, devant l’apostrophe élogieuse
+de son ami, il hocha la tête, et après
+avoir réfléchi un instant en regardant son
+verre, que l’autre venait de remplir jusqu’aux
+bords :</p>
+
+<p>— Écoute, Dampierre ; convenir de ses torts
+devant tout le monde, les confesser hautement
+et inutilement, en jurant de n’y retomber plus,
+ça peut être un beau moment dans la vie d’un
+moine, mais dans celle d’un militaire, ce serait
+un acte de couardise, et voilà ce que jamais
+on n’obtiendrait de moi.</p>
+
+<p>— Parbleu !</p>
+
+<p>— Mais, poursuivit le capitaine, quand déjà
+depuis longtemps on s’est reproché ses torts à
+soi-même, les confier à un ami, qui n’en exige
+pas l’aveu, c’est simplement demander un bon
+conseil, ou chercher une consolation, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Parbleu ! Mais, où en veux-tu venir avec
+ta préface ?</p>
+
+<p>— J’en veux venir, Dampierre, à te dire, à
+toi, entre quatre yeux, que, malgré la trop
+bonne opinion que tu as conçue de moi, j’ai là
+sur la conscience le souvenir d’une injustice
+qui, quoique involontaire, me pèse comme le
+remords d’une lâche action.</p>
+
+<p>— Allons donc !… Toi ? Je parierais, mon
+pauvre ami, que tu prends des cochons d’Inde
+pour des sangliers.</p>
+
+<p>— Tu vas en juger, reprit le capitaine. Tu
+te souviens de la dernière chasse où tu me demandas
+des hommes de bonne volonté pour
+l’aider à tendre tes toiles ?</p>
+
+<p>— Très-bien ; que même tu m’envoyas le
+maréchal des logis…</p>
+
+<p>— Justement ! Eh bien, mon vieux camarade,
+à cette chasse, le cheval de la marquise
+s’emporta, à ce qu’il paraît. Un de mes hommes
+sauta à la bride et le retint. C’est un exploit qui
+ne se met guère sur un état de service, mais
+qui cependant, parfois, compte mieux qu’un
+autre. En rentrant au château, madame de
+Pompadour, qui avait eu peur, qui peut-être
+aussi voulait se rendre intéressante, parla
+beaucoup des dangers qu’elle avait courus.
+Pour lui être agréable, le roi, dès le lendemain,
+en quittant Compiègne, chargea le comte de
+Berchiny d’acquitter la dette de la marquise
+envers son libérateur inconnu. Sur l’ordre du
+chef, j’assemblai mes hommes qui avaient fait
+partie de l’escorte de chasse, et, à haute voix,
+après un appel de clairon, je leur demandai
+lequel d’entre eux s’était signalé dans cette occasion,
+moins encore par son courage que par
+sa courtoisie envers une jolie femme. Il y
+eut d’abord un silence assez prolongé ; puis
+enfin, un soldat sortit des rangs et dit : « C’est
+moi ! » Nul ne le contredisant, notre colonel le
+nomma sur-le-champ cornette, lui fit avancer
+une année de solde, et lui paya son équipement.
+C’était un peu bien beau pour un simple
+hussard ; mais, tu comprends, il s’agissait de
+la marquise !</p>
+
+<p>— Parbleu ! si je comprends, dit le lieutenant
+des chasses en tendant son verre pour
+trinquer avec son ami, le hussard avait sauvé
+l’État, qui risquait de périr ce jour-là par une
+chute de cheval, comme toi tu m’as sauvé aujourd’hui
+en sautant courageusement à la crinière
+de mon coursier de bois qui m’emportait.
+A ta santé et à celle du hussard !</p>
+
+<p>— A sa pendaison, au double traître ! s’écria
+Pardaillan, dont les yeux et le geste s’animèrent
+soudainement. Il n’avait rien sauvé du
+tout ! Le vrai sauveur, c’était le maréchal des
+logis, ce jeune Doisy dont nous parlions tout
+à l’heure.</p>
+
+<p>— Bah ! Mais alors pourquoi n’a-t-il rien
+dit, lorsque, à haute voix…?</p>
+
+<p>— Il était retenu ailleurs par le service, et
+je ne remarquai pas son absence.</p>
+
+<p>— Ah ! diable ! c’est fâcheux ! ça lui allait
+si bien à lui qui a de l’ambition ! il était officier
+d’emblée !</p>
+
+<p>En ce moment, le rideau de la fenêtre
+s’agita sans que nos deux amis y prissent
+garde. L’un était absorbé par ce qu’il lui
+restait à dire, l’autre par ce qu’il lui restait à
+boire.</p>
+
+<p>— Au bout du compte, reprit Dampierre,
+je ne vois pas dans tout cela que tu aies la
+moindre chose à te reprocher.</p>
+
+<p>— Si ce n’était que ça !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc encore ?… Verse.</p>
+
+<p>— J’appris bientôt, continua Pardaillan, que
+le maréchal des logis s’était vanté tout bas à
+quelques amis d’avoir été seul l’écuyer de la
+marquise. Je le fis venir chez moi et lui demandai
+ses preuves. Il dédaigna de les donner,
+déclarant se soucier fort peu d’arriver par
+cette voie. Cette réponse était fière et noble ;
+mais pour le quart d’heure j’y vis tout autre
+chose que de la fierté et de la noblesse, et je le
+renvoyai assez rudement.</p>
+
+<p>— Et bien tu as fait !… Comment… d’arriver
+par cette voie ! mais madame la marquise
+de Pompadour est… une très-jolie
+femme !</p>
+
+<p>— Laisse là ton verre, Dampierre, et écoute-moi…
+J’eus grand tort au contraire.</p>
+
+<p>— Certainement…</p>
+
+<p>— J’aurais dû deviner sur la noble figure
+du jeune homme que seul il disait vrai.</p>
+
+<p>— Tu l’aurais dû.</p>
+
+<p>— Loin de là, apprenant qu’il ne perdait
+pas une occasion de railler le nouveau porte-étendard,
+je m’en irritai. Je ne voulus voir
+dans cette conduite qu’un acte de déloyauté,
+un manquement à la discipline, et, un jour,
+devant toute la compagnie, je l’apostrophai
+avec une violence que je me reprocherais encore
+aujourd’hui, eût-il été coupable. Le coup
+d’œil révolté qu’il me jeta alors ne faisant que
+redoubler mon irritation, je m’oubliai tout à
+fait, je fis un mouvement pour lui arracher
+ses aiguillettes ; par bonheur, je me contentai
+de l’envoyer au cachot et de le suspendre de
+ses fonctions.</p>
+
+<p>— Pauvre garçon ! A sa santé, dit le lieutenant
+des chasses, qui commençait à s’attendrir
+sensiblement.</p>
+
+<p>— Dès le jour suivant, reprit le capitaine,
+le duc de Gesvres, qui m’honore de quelque
+bienveillance et qui, en qualité de gouverneur
+de l’Ile-de-France, avait dû se trouver au
+nombre des chasseurs, m’éclairait sur la vérité.
+Il avait vu, de ses yeux vu, le fait en
+question. Le jeune homme qui s’était élancé à
+la bride du cheval était un maréchal des logis
+et non un simple cavalier. Alors, seulement,
+je me rappelai l’absence de Doisy au moment
+de l’interpellation adressée à ses camarades,
+le silence qui s’était fait d’abord dans les
+rangs. Bref, tout me fut connu. Je ne pouvais
+faire amende honorable à un de mes hommes.</p>
+
+<p>— Tu ne le pouvais pas, Pardaillan.</p>
+
+<p>— A moins de donner ma démission sur-le-champ.</p>
+
+<p>— Oui…</p>
+
+<p>— Cependant, grâce à mon oubli, à mon
+emportement, à ma fatale méprise, un garçon
+estimable, non-seulement était privé d’une
+faveur royale, mais encore désigné à ses camarades,
+à ses chefs, comme un imposteur, un
+fanfaron. Il pouvait être arrêté court dans la
+carrière librement choisie par lui. Je n’hésitai
+pas alors, Dampierre.</p>
+
+<p>— Tu as bien fait, mon ami ; bois donc.</p>
+
+<p>— Je me dévouai, corps et âme, à la réparation
+du mal dont j’étais cause. J’allai trouver
+notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je lui
+confiai tout, à lui, mon chef, comme aujourd’hui
+je me confie à toi, mon ami. A nous deux,
+nous décidâmes de ce qu’il convenait de faire
+pour le jeune homme.</p>
+
+<p>— Ah !… voyons.</p>
+
+<p>— D’abord, le changer d’escadron, pour que
+mon incartade pesât moins sur lui.</p>
+
+<p>— Bien !</p>
+
+<p>— Cela fait, l’envoyer sur le Rhin, et le mettre
+à même de s’y distinguer, puisqu’il ne voulait
+parvenir que par la bonne voie.</p>
+
+<p>— Très-bien !</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas tout.</p>
+
+<p>— Parfait !</p>
+
+<p>— Déjà M. Tolt m’avait écrit de là-bas qu’il
+l’avait désigné au ministre pour l’avancement,
+et je n’entendais parler de rien. Je me résolus
+à mettre aussi les fers au feu de mon côté. Sans
+la faveur, vois-tu, on ne fait rien de bon dans
+ce pays-ci.</p>
+
+<p>— C’est clair ; la graine d’épinards ne pousse
+bien qu’à Versailles.</p>
+
+<p>— Eh bien, pour y venir, à Versailles, pour
+me rapprocher de la cour, j’acceptai cette besogne
+d’organisation que j’avais d’abord refusée…
+Oui, je n’avais pas voulu quitter mon
+régiment ; notre régiment, c’est notre famille,
+à nous autres. Que te dirai-je, mon ami ? moi
+qui n’ai jamais rien demandé en mon nom,
+depuis deux mois je me suis fait quémandeur,
+pied-plat, courtisan ! J’intrigue à droite, à
+gauche, pour trouver des protecteurs à mon
+protégé. J’ai des placets plein ma poche ; toujours
+le même. J’en ai semé dans tous les ministères
+et dans toutes les antichambres ; rien
+n’a fait jusqu’à présent. Je m’étais d’abord
+adressé au roi ; mais le roi ne se mêle de rien,
+et il est inabordable pour nous autres. Plus
+tard, j’ai visé à la favorite. Il était bien naturel
+qu’elle m’aidât à réparer une injustice dont
+elle est la première cause. Déjà, j’avais obtenu
+une audience d’elle ; je croyais l’affaire terminée ;
+au diable ! sa fille est morte. La marquise
+est devenue invisible comme le roi ! Sans
+me décourager, j’ai tenté un troisième assaut.
+Cette fois, j’ai tourné la citadelle ; je suis entré
+par les cuisines.</p>
+
+<p>— Gourmand !</p>
+
+<p>— Tu comprends ?</p>
+
+<p>— Parbleu ! répondit le lieutenant des
+chasses en remplissant de nouveau son verre.
+C’est-à-dire… je comprends… Non… va toujours.
+A ta réussite !</p>
+
+<p>— Allons, Dampierre, lui dit le capitaine en
+s’interrompant, tu bois trop !</p>
+
+<p>— Laisse donc ! ces petits vins des environs
+de Paris, ça ne fait que trotter sur la langue…</p>
+
+<p>— Mais tu ne sais donc plus ce que tu dis ?
+Tu ne sens donc plus ce que tu bois, malheureux ?
+c’est du roussillon qu’on nous a
+donné !</p>
+
+<p>— Ah ! bah ! tu crois ?</p>
+
+<p>— Mon frère n’en a pas d’autre dans sa
+cave.</p>
+
+<p>Dampierre ouvrit de grands yeux, prit gravement
+son verre, après avoir d’un signe de la
+main rassuré son ami ; puis, il huma une petite
+gorge, s’en gargarisa la bouche, et d’un
+air convaincu :</p>
+
+<p>— C’est vrai ; tu as raison, dit-il. Je n’y avais
+pas goûté.</p>
+
+<p>Alors, il replaça sur la table son verre à
+peine entamé et le distança, par réflexion, de
+toute la longueur de son bras ; repoussa de
+même sa bouteille, s’essuya les lèvres de sa
+serviette, en faisant suivre sa pantomime de
+ces mots remarquables :</p>
+
+<p>— Je déteste les vins du Midi. Continue.</p>
+
+<p>— J’entrai donc par les cuisines, reprit Pardaillan ;
+c’est-à-dire, ne pouvant m’adresser
+aux maîtres, je m’adressai aux valets, aux
+écuyers de bouche, au garde-vaisselle, aux
+tourneurs de broches, aux porteurs de chaises,
+aux falotiers, aux pâtissiers, aux femmes de
+chambre, aux filles de service, que sais-je !
+Qu’est-ce qui te fait rire ?</p>
+
+<p>— Moi ?… Va toujours ; je pensais à la singulière
+figure que je devais avoir sur ce cheval
+de bois.</p>
+
+<p>— Oh ! tu peux rire de moi, Dampierre, et
+de mes moyens d’intrigue. Cependant, grâce à
+mes nouveaux auxiliaires, un de mes placets
+fut déposé sur la toilette de la favorite, un autre
+dans sa voiture, un troisième trouva moyen
+de se glisser même dans un pâté ; mais jusqu’à
+présent, soit que le placet de la toilette ait
+servi à faire des papillotes, que celui de la voiture
+ait allumé la pipe du palefrenier, et que
+le pâté n’ait été ouvert qu’à l’office, j’ai compromis
+inutilement mes moustaches grises et
+ma croix de Saint-Louis avec toute cette engeance.
+N’importe ! notre ami sera officier,
+j’en réponds, poursuivit le brave capitaine, et
+je compte bien ne pas m’arrêter là dans la réparation
+de mes torts. Je sais que le père du
+jeune homme a fait de mauvaises affaires dans
+les entreprises ; moi, je n’ai pas d’enfants ; j’ai
+quelque fortune…</p>
+
+<p>— Ah ! que c’est bien ! murmura une petite
+voix tout émue.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu fais ici ? cria le lieutenant
+des chasses à sa fille, qu’il aperçut derrière
+le fauteuil du capitaine, les yeux en larmes
+et les mains jointes.</p>
+
+<p>— Ce que je fais, mon père ?… Mais… j’écoute.</p>
+
+<p>— Tu viens donc d’entrer à la sourdine ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas sortie.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, la fille d’Ève ! Eh bien ! si
+tu as écouté, poursuivit le père en essayant
+de prendre devant son ami le grand ton d’autorité
+dont il faisait rarement usage, tu as dû
+entendre que le récit du capitaine était entièrement
+confidentiel.</p>
+
+<p>— Oui, mon père ; j’ai entendu… confidentiel…
+pour nous deux… puisque j’étais là.</p>
+
+<p>— Elle a raison, dit Pardaillan. Allons, ma
+belle enfant, c’est moi qui ai des excuses à
+vous faire d’avoir tenu table si longtemps,
+sans songer que vous êtes venue à Versailles
+pour voir tout autre chose que deux vieux
+amis qui bavardent sans raison et qui boivent
+sans soif.</p>
+
+<p>— Ah ! que vous êtes bon !… oui, vous
+êtes bon, murmura la jeune fille. J’ai eu raison
+d’écouter, n’est-il pas vrai ? puisque cela
+fait que je vous aime de tout mon cœur !</p>
+
+<p>Et, par un mouvement rapide, elle s’empara
+d’une des mains du capitaine, et la baisa avant
+que celui-ci eût songé à la retirer.</p>
+
+<p>— Que faites-vous, chère enfant ? dit le capitaine
+ému lui-même.</p>
+
+<p>Et, se retournant vers Adèle, il resta un
+instant stupéfait du caractère étrange et passionné
+que venait de revêtir sa beauté. Ce
+simple coup d’œil lui suffit pour lire entièrement
+dans le cœur de la jeune fille. Ces ennuis,
+ces souffrances inexplicables, qu’au bout
+de plusieurs mois un père n’avait pu encore
+deviner, il les comprit sur-le-champ, et, se
+courbant vers elle :</p>
+
+<p>— Je tiens plus que jamais à ce qu’il soit
+heureux ! lui dit-il tout bas.</p>
+
+<p>Élevant ensuite la voix :</p>
+
+<p>— Vous n’êtes plus fatiguée, je l’espère, reprit-il,
+et vous ne gardez pas rancune à notre
+Versailles de vos mésaventures de la matinée ?
+Allons, ma belle enfant, faites un bout de toilette,
+si bon vous semble ; votre père va passer
+son bel uniforme, et tous trois nous irons au
+parc, voir les illuminations, et même faire un
+tour dans la grande galerie du château, où j’ai
+mes entrées.</p>
+
+<p>Pendant que ces paroles s’échangeaient entre
+son ami et sa fille, Dampierre, resté à table,
+avait avisé du coin de l’œil le verre, presque
+plein, envoyé par lui si injustement en
+exil. Il l’en faisait revenir peu à peu, et quand
+Pardaillan acheva sa péroraison, la paix était
+faite entre le vin de Roussillon et le lieutenant
+des chasses de la capitainerie de Compiègne.</p>
+
+<p>Au moment de partir, Dampierre se sentit
+la tête lourde et embarrassée. Il jugea prudent
+de rester au logis ; mais ne voulant pas
+priver sa fille du spectacle féerique des illuminations,
+il la confia en toute sécurité à la
+protection du noble capitaine.</p>
+
+<p>D’autres événements d’une nature plus
+étrange étaient réservés à ma grand’tante durant
+son court séjour à Versailles, et devaient
+décider de son sort comme de celui de M. de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Adèle et son guide se promenaient dans le
+parc, admirant ou expliquant tout, les eaux,
+les rocailles, les tritons et les grands seigneurs,
+quand le capitaine, à la clarté de la lune et des
+lampions, crut entrevoir, au milieu de la foule,
+un gros homme qui semblait s’adresser à lui
+par des signes multipliés.</p>
+
+<p>Il s’approcha. C’était un cocher de madame
+de Pompadour.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise,
+en l’honneur de la fête du roi, rompant
+son deuil, devait se montrer le soir même dans
+la grande galerie.</p>
+
+<p>Le renseignement était bon, mais il fallait le
+rendre profitable.</p>
+
+<p>Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le
+parc pour le château, se faire jour, avec sa
+jeune compagne, à travers des essaims de courtisans
+qui déjà encombraient le grand escalier,
+fut pour le capitaine l’affaire d’un instant.</p>
+
+<p>A peine entré, il voit un mouvement, un
+remous de la foule, s’opérer vers une extrémité
+de la galerie ; elle est là sans doute.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de
+cour, se sent homme à lui parler de son affaire,
+de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ.
+Il fait quelques pas pour la rejoindre ; mais il
+songe à la jeune fille qui lui tient le bras et
+qu’il lui va falloir traîner après lui à la remorque.
+Peut-il en sa compagnie aborder la
+royale courtisane ? mettre ainsi face à face l’innocence
+et la candeur d’une part, la corruption
+et l’adultère de l’autre ? Non. Cette fois,
+il s’agit de l’étiquette de l’honneur, et celle-là
+le capitaine la connaît et la respecte.</p>
+
+<p>Par une manœuvre habile, évitant le fossé
+sans se détourner du but, il installe Adèle sur
+un bout de banquette, en priant poliment deux
+dames d’apparence respectable qui se trouvent
+là, de veiller sur elle ; puis, tranquille sur son
+arrière-garde, il marche en avant.</p>
+
+<p>Les dames respectables, qui n’étaient pas
+assez vieilles encore pour être sans prétentions,
+ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients
+de ce qu’on leur a donné à garder.
+Elles n’accrochent plus un regard ni une salutation.
+Tous les hommes qui passent admirent
+les traits délicats de la jeune fille, son teint
+frais et ses cheveux abondants ; elles ne sont
+plus inspectées qu’après coup, à la légère, et
+perdent évidemment à la comparaison.</p>
+
+<p>Les femmes qui jettent les yeux de ce côté
+s’étonnent à la vue d’Adèle, de son canezou à la
+vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux
+sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de
+ses manches courtes, sans satin et sans dentelles,
+ornées seulement d’une rosette pleureuse.</p>
+
+<p>Comment cette créature se trouve-t-elle là,
+sous la garde de la vicomtesse de B*** et de
+la baronne K*** ? On flaire la province : on critique,
+on médit, et, pour humilier la vicomtesse :</p>
+
+<p>— Mademoiselle est votre parente ?</p>
+
+<p>— Pas du tout ! je ne connais même point
+cette petite.</p>
+
+<p>Et jetant, en guise d’adieu, un regard de
+dédain sur la pauvre enfant, les deux dames
+respectables se hâtent de renoncer à un voisinage
+si dangereux, et dont leur vanité souffrait
+doublement.</p>
+
+<p>Deux mousquetaires prennent leur place.</p>
+
+<p>Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de
+la bonne espèce. Communs et bêtes, eux-mêmes
+provinciaux, encore encrassés, ils ne savent
+adresser à la jeune fille que des balourdises incapables
+sans doute de la séduire, mais suffisantes
+pour l’effrayer.</p>
+
+<p>Un autre leur succède. C’est un jeune homme
+au costume élégant, mais débraillé ; aux allures
+hardies et conquérantes, mais dégingandées,
+et dont les grands airs de cour ne laissent
+pas que de sentir quelque peu le tripot et
+le brelan.</p>
+
+<p>— Vous êtes seule, ma charmante ? dit-il à
+Adèle.</p>
+
+<p>— Non, monsieur, répond-elle en balbutiant,
+comme pour invoquer l’appui de son protecteur
+absent ; je suis venue avec le capitaine
+Pardaillan, qui m’a laissée… parce que…</p>
+
+<p>— C’est justement lui qui m’envoie, pour
+vous tenir compagnie, ma toute belle. Comment
+vous nomme-t-on ?</p>
+
+<p>— Adèle Dampierre, répond ingénument
+la pauvre fille.</p>
+
+<p>— C’est ça… Diable ! beau nom ! Et M. votre
+père appartient au château ?</p>
+
+<p>— Il est lieutenant des chasses, monsieur.</p>
+
+<p>— C’est ce que je voulais dire. Diable ! belle
+position. Eh bien, charmante Adèle, je vous ai
+reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous déclare,
+foi de chevalier d’Annezay, que depuis
+feu la reine Bérénice, jamais chevelure plus
+délicieusement plantureuse que la vôtre n’a
+paru à une cour quelconque, et que vous avez
+bien fait de ne pas l’enfariner, quoi qu’en
+puissent dire les jalouses. Je comprends seulement
+d’aujourd’hui que le costume de notre
+mère Ève pouvait bien être plus convenable
+qu’on ne le suppose méchamment. Ah ! les
+beaux cheveux ! J’en dirais probablement autant
+de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet
+se tourner de mon côté. Pardaillan me les a
+vantés.</p>
+
+<p>A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier,
+Adèle releva la tête involontairement,
+et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord,
+la rassura au contraire. Le désordre de
+sa toilette, la pâleur maladive de son teint, lui
+inspirèrent une sorte de commisération pour
+le pauvre jeune homme. Elle le crut souffrant,
+et cette idée suffit à lui donner confiance.</p>
+
+<p>Enhardi par les apparences, le chevalier
+hausse d’un ton sa parole comme son regard.
+Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante,
+afin d’éviter son approche, son contact,
+s’éloigne à mesure qu’il avance, et, dans
+son trouble, dans son émotion, recule au delà
+même des limites de sa banquette, et tombe.</p>
+
+<p>On fait rumeur autour d’elle, on la relève.</p>
+
+<p>— Un verre d’eau !</p>
+
+<p>— Au buffet ! disent quelques voix.</p>
+
+<p>Un gros monsieur se présente ; il lui offre
+son bras. Encore tout ahurie, honteuse de sa
+position, de son isolement, de sa chute, la tête
+baissée, les oreilles écarlates, pour se dérober
+aux regards qui la bombardent de tous côtés,
+Adèle prend le bras du gros monsieur qui,
+charitablement, se dispose à la conduire hors
+de la galerie, car elle a besoin d’air ; à la faire
+monter dans sa voiture, car elle peut à peine
+se soutenir ; à la mener enfin à sa petite maison,
+car elle a besoin sans doute d’un abri.</p>
+
+<p>Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay
+avait disparu, car le gros monsieur, l’un
+des hommes les plus respectables de la finance,
+était son créancier en chef.</p>
+
+<p>Le matin, mademoiselle Dampierre s’était
+trouvée au milieu d’une cohue de badauds, de
+bourgeois et de manants ; elle avait failli y être
+étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le
+soir, au milieu de cette foule aristocratique,
+dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes
+et d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter
+bien davantage.</p>
+
+<p>Dans ce moment, par un coup de la Providence,
+la foule s’ouvre en deux ; tous les promeneurs
+s’arrêtent, tous les hommes se courbent,
+toutes les femmes font la révérence. C’est
+madame de Pompadour qui passe, entourée
+d’un brillant état-major de courtisans, parmi
+lesquels Adèle n’en distingue qu’un seul, l’ami
+de son père, le brave capitaine Pardaillan.</p>
+
+<p>Sans se donner le temps de remercier le
+gros monsieur de ses bonnes intentions, elle
+s’élance dans cette route qui vient de s’élargir
+devant elle et se dirige vers son premier guide.</p>
+
+<p>Le capitaine avait résolûment abordé la marquise
+à chacune de ses stations. Il lui avait
+adressé ses compliments, essayant de leur faire
+servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du
+brevet d’officier, qu’il trouvait moyen de glisser
+à travers ses lieux communs de politesse.
+La marquise lui avait souri, lui avait répondu,
+mais vaguement, sans lui prêter autrement
+attention, sans le reconnaître, sans le comprendre,
+à peu près comme Dampierre avec son vin
+de Roussillon.</p>
+
+<p>Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait
+déborder dans l’escorte ; il perdait du terrain,
+quand madame de Pompadour poussa
+tout à coup un cri perçant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>L’exclamation de madame de Pompadour
+était pour le capitaine une occasion qui se
+présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait,
+lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.</p>
+
+<p>Adèle venait de le rejoindre.</p>
+
+<p>En compagnie de la naïve jeune fille, le
+moyen de retourner vers la favorite ? Il n’y
+songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant
+encore ses espérances au lendemain, quand
+le cercle des courtisans, faisant un mouvement
+de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit
+prononcer son nom, et vit aussitôt madame de
+Pompadour, qui venait de faire subitement
+volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant :</p>
+
+<p>— Eh bien ! M. de Pardaillan, lui disait-elle,
+qu’êtes-vous devenu ? N’avons-nous pas à causer
+encore ?</p>
+
+<p>On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place,
+tout en s’étonnant de voir la royale tutrice, la
+gouvernante maîtresse, porter l’esprit des affaires
+jusque dans des réunions de fête.</p>
+
+<p>Adèle, le capitaine et la marquise formèrent
+un centre autour duquel le reste gravita respectueusement
+à distance.</p>
+
+<p>Celle-ci reprit alors :</p>
+
+<p>— Je me rappelle parfaitement ce dont il
+s’agit, monsieur : ne vous ai-je pas même à ce
+sujet accordé une audience ? C’est pour les cadres
+d’un nouveau régiment de cavalerie que
+le roi vous a chargé de former, n’est-il pas vrai ?</p>
+
+<p>Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre
+capitaine, fort embarrassé de sa position
+entre ces deux femmes si dissemblables, tentait
+de faire mieux comprendre le vrai motif
+de ses incessantes sollicitations, la marquise,
+sans lui prêter plus d’attention qu’auparavant,
+tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune
+fille, palpitante sous son regard ; et, à plusieurs
+reprises, elle murmurait avec un accent plein
+d’émotion :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu !</p>
+
+<p>Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle
+semblait prendre à ses explications, commençait
+à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque
+l’interrompant :</p>
+
+<p>— C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle ;
+faites-moi une note sur tout cela.</p>
+
+<p>Et désignant Adèle :</p>
+
+<p>— Cette enfant me l’apportera demain à mon
+lever.</p>
+
+<p>Adèle et le capitaine firent un soubresaut.</p>
+
+<p>— Je le désire ; je veux la voir encore, reprit
+la marquise. Vous l’accompagnerez si bon vous
+semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma mignonne.</p>
+
+<p>Un seul mot prononcé à l’une des portes de
+la grande galerie de Versailles venait d’imprimer
+une nouvelle secousse à la foule.</p>
+
+<p>On avait annoncé Le roi !</p>
+
+<p>La marquise se hâta d’aller au-devant de
+Louis XV.</p>
+
+<p>— Eh bien, était-ce beau ? demanda le lieutenant
+des chasses, quand sa fille et son ami
+rentrèrent au logis.</p>
+
+<p>— Superbe ! répondit le capitaine en se jetant
+sur un siége, d’un air de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Et il raconta ce qui s’était passé relativement
+à la marquise.</p>
+
+<p>— Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique,
+qu’il ne tient plus qu’à nous d’obtenir, dès demain,
+la nomination de notre jeune homme.</p>
+
+<p>— C’est fait alors, dit Dampierre.</p>
+
+<p>— C’est plus loin de se faire que jamais,
+répliqua l’autre. N’as-tu donc pas entendu que
+la marquise veut revoir ta fille ? que c’est ta
+fille qui, cette fois, doit présenter le placet ?</p>
+
+<p>— Mais je ne refuse pas ! interrompit Adèle,
+quoique certainement on soit bien mal à son
+aise au milieu de tout ce beau monde-là.</p>
+
+<p>— Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant,
+dit Pardaillan ; votre père refuse pour
+vous.</p>
+
+<p>— Moi, pas du tout ! exclama à son tour
+Dampierre, que le vin de Roussillon dominait
+encore et rendait plus accommodant. Ça sera
+drôle, ma fille ira voir madame de Pompadour,
+tandis que j’irai faire ma visite au roi !… Pourvu
+que le roi n’ait pas entendu parler de la figure
+que j’avais sur ce cheval de bois… il serait capable
+de me rire au nez… Bah !</p>
+
+<p>Le capitaine le regarda fixement, et se tournant
+vers la jeune fille :</p>
+
+<p>— Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame
+de Pompadour ?</p>
+
+<p>— Dame !… c’est une marquise.</p>
+
+<p>— C’est… c’est une vilaine femme !</p>
+
+<p>— Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit
+Dampierre. Jolie femme ! jolie femme ! au
+contraire.</p>
+
+<p>Et il se mit à rire aux éclats.</p>
+
+<p>Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant
+de nouveau à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Il faut que vous compreniez bien, mon
+enfant, l’importance de cette visite qu’on attend
+de vous. La marquise… n’est pas une
+femme comme une autre ; la marquise n’est
+une grande dame que par contrebande, que…
+comment vous dirai-je ?… C’est la maîtresse du
+roi, enfin !</p>
+
+<p>— Ah ! fit Adèle d’un air indécis.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence :</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce
+que le roi a encore des maîtresses, à son
+âge ?</p>
+
+<p>— Mais à quarante-sept ans on n’est pas…</p>
+
+<p>— Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de
+clavecin ! cria Dampierre en riant plus fort :
+vous avez bien fait de revenir ; vous m’amusez ;
+je m’ennuyais tout seul.</p>
+
+<p>— Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec
+gravité ; ce n’est pas une maîtresse de clavecin,
+c’est… c’est… l’<i>amoureuse</i> du roi ! et le
+roi est marié, et elle aussi ! Comprenez-vous
+maintenant ?</p>
+
+<p>La pauvre villageoise baissa les yeux et sa
+rougeur répondit pour elle.</p>
+
+<p>Cependant relevant bientôt le front d’un air
+mutiné :</p>
+
+<p>— Si c’est une méchante femme, comme
+vous le dites, pourquoi courez-vous donc toujours
+après elle ?</p>
+
+<p>— Bien répondu !</p>
+
+<p>Et Dampierre se roula sur son fauteuil.</p>
+
+<p>— Permettez, mon enfant, dit le capitaine.
+Distinguons : moi, je ne suis pas une jeune fille.</p>
+
+<p>— Je le sais bien.</p>
+
+<p>— Parbleu !… Vous m’amusez de plus en
+plus !… Oh ! que vous avez donc bien fait de
+revenir !</p>
+
+<p>— Je vais à elle, comme tout le monde, pour
+les affaires de l’État, puisque c’est elle qui gouverne !
+J’y vais, non pour moi, mais pour un
+autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence
+à votre père, je puis le répéter ; j’y vais
+pour lui faire réparer une injustice, dont elle
+est la cause première.</p>
+
+<p>Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de
+résolution :</p>
+
+<p>— Eh bien ! c’est pour cela aussi que j’irai !
+Refuserez-vous de m’associer à votre bonne
+action ?</p>
+
+<p>— Elle a raison, dit le père en s’attendrissant
+tout à coup. Bien, pauvrette ! C’est très-touchant,
+ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser.
+Il ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais
+d’être utile à ce brave garçon qui lui a fait son
+portrait, et pour rien !… Ce sera le payement
+de sa peinture. Au bout du compte, la marquise
+ne la mangera pas !… Oh ! si c’était le
+roi… Un instant, sire ; de ce côté, nous ne voulons
+pas diriger vos chasses, et encore moins
+fournir le gibier. D’ailleurs, ne seras-tu pas là,
+Pardaillan ?</p>
+
+<p>— Sans doute ! mon père a raison ; que puis-je
+craindre ? Notre voyage à Versailles aura du
+moins été utile à… quelqu’un.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! dit le capitaine. Moi,
+j’avais cru devoir vous avertir ; mais si tous
+deux vous êtes d’accord, je ne demande pas
+mieux. Vive le roi ! mon maréchal des logis sera
+officier ! A demain donc, mon enfant.</p>
+
+<p>Le lendemain, vêtue de blanc comme une
+première communiante, Adèle fut conduite vers
+la partie du château où se trouvaient les appartements
+de la favorite.</p>
+
+<p>A chaque salon qu’elle traversait, elle était
+forcée de s’arrêter, tant elle se sentait défaillante.
+Durant une longue nuit sans sommeil,
+elle avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan.
+Un instinct d’amour lui en avait fait comprendre
+la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler
+avec une femme pareille ? Cette femme,
+pourquoi, la veille, l’avait-elle regardée avec
+tant d’attention ? Pourquoi avait-elle voulu la
+revoir encore ? Elle ne trouvait de réponse à
+aucune de ces questions ; et le mystère qui environnait
+cette visite la lui rendait encore plus
+redoutable.</p>
+
+<p>Son amour pour Charles Doisy fut plus fort
+que le reste. Il fallait qu’il fût officier. Pour
+lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle
+parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser
+les révoltes de sa pudeur.</p>
+
+<p>Quand le capitaine et sa jeune amie furent
+introduits auprès de la toute-puissante marquise,
+celle-ci était à sa toilette.</p>
+
+<p>Une de ses femmes, après avoir lavé ses
+cheveux dans de l’eau parfumée, les couvrait
+de poudre à la maréchale ; une autre étalait
+sur les meubles des robes de soie, de dentelle
+ou de brocart, pour qu’elle eût à choisir ; une
+troisième essayait la coiffure du jour sur une
+tête à poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet,
+et l’ornementait de fleurs ou de plumes, selon
+que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou
+rejetait.</p>
+
+<p>A gauche de la toilette se tenait assis un
+beau jeune ecclésiastique, en manteau court,
+en bas violets, portant un rabat en point de
+Venise, et des joyaux à chacun de ses doigts.
+C’était un évêque, récemment nommé. Il tenait
+à la main une petite pelote de velours, toute
+couverte d’épingles d’or, et la présentait alternativement,
+soit à la dame, soit à la suivante.</p>
+
+<p>Vers la droite, on voyait, debout, un homme
+à la haute prestance, décoré de plusieurs ordres
+et portant en sautoir, par-dessus sa veste
+richement brodée, le large cordon du Saint-Esprit.
+C’était le ministre de la guerre qui venait
+consulter et prendre des ordres.</p>
+
+<p>La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant,
+tout en jetant des regards négatifs ou
+approbatifs vers la tête à poupée ou vers les
+robes accumulées devant elle, échangeait avec
+l’évêque et le ministre des paroles tour à tour
+graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle
+Dampierre et du capitaine de Pardaillan
+lui furent articulés bas à l’oreille ; elle tressaillit,
+se leva, et d’un geste, fit signe à l’évêque
+et au ministre de s’éloigner.</p>
+
+<p>Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent
+dans un petit salon attenant au cabinet de
+la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût
+de les rappeler.</p>
+
+<p>A peine avaient-ils disparu que madame de
+Pompadour, se retournant brusquement, s’élança
+vers Adèle, la prit dans ses bras, la
+baisa au front, et la contemplant dans une
+sorte d’extase douloureuse : Ma fille ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre
+le sens, la pauvre enfant, déjà jetée
+hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes,
+subitement atteinte d’une de ces faiblesses
+nerveuses auxquelles elle est sujette,
+s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour
+elle.</p>
+
+<p>Les femmes s’empressent ; le capitaine, désespéré
+et qui la croit déjà morte, aide à la déposer
+sur un sofa, pousse des soupirs haletants,
+frappe du pied, laisse même échapper quelques
+jurons, se souvenant à peine du lieu où il est,
+et ne cesse de lui prodiguer ses soins que lorsqu’il
+s’agit de couper les lacets de son corsage.</p>
+
+<p>Il se retire alors discrètement, sans cesser
+toutefois de maugréer entre ses dents, dans
+un coin de l’appartement, bouleversé par ce
+qu’il vient de voir et d’entendre, et ne sachant
+plus ni ce qu’il doit penser ni pourquoi il est
+venu.</p>
+
+<p>Presque inanimée, la jeune fille était étendue
+sur le sofa ; ses yeux restaient fermés ; ses cheveux,
+déroulés, retombaient en désordre sur
+sa poitrine, pâle comme son front.</p>
+
+<p>— Oh ! laissez-la un instant ainsi, supplia la
+marquise ; c’est ainsi que pour la dernière fois
+j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble
+tant !</p>
+
+<p>Et elle éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Par son ordre, on va chercher une couronne
+de roses blanches, précieusement déposée dans
+un coffre de deuil, dans un coffre qui renferme
+les seules choses qui lui restent de sa fille : de
+blonds cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir
+trempé de ses larmes et teint de son sang.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour n’était plus la belle
+et omnipotente favorite ; alors, c’était une pauvre
+femme à qui il n’était permis d’être mère
+qu’en cachette ; une femme qui, à force d’adresse,
+de beauté et d’ambition, avait fait son
+esclave d’un roi ; mais à cet esclave, elle devait
+des sourires et de la belle humeur. Devant lui,
+comme devant les autres, il lui fallait cacher
+ses larmes, étouffer ses douleurs, contenir ses
+élans de maternité. Ne devait-elle pas rester
+belle pour plaire au maître ? Ne devait-elle pas
+plaire au maître pour gouverner l’État ? Pourquoi
+aurait-elle pleuré sa fille ? Ce n’était point
+celle de Louis XV ; c’était celle de M. d’Étioles…
+Qu’importait au roi !</p>
+
+<p>Quand on eut déposé entre ses mains la couronne
+de roses, elle la plaça sur la tête d’Adèle,
+comme, quelques semaines auparavant,
+elle l’avait placée sur la tête de son Alexandrine.</p>
+
+<p>Ç’avait été une volonté de la mourante.</p>
+
+<p>Elle se reprit alors à contempler de nouveau
+cette étrangère, qui lui rappelait de si doux et
+de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent
+avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique
+qui rapproche toutes les conditions devant
+une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent
+et pleurèrent avec elle.</p>
+
+<p>Adèle revenait à la vie ; ses sens commençaient
+à sortir de leur anéantissement passager, et
+un seul bruit, celui des sanglots, venait frapper
+son oreille. Les idées pleines de confusion encore,
+elle ouvrit les yeux. Des femmes inconnues
+étaient là, à genoux, se lamentant. Elle
+essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant
+un cri.</p>
+
+<p>Elle venait de voir dans une glace une jeune
+fille, le teint livide, avec une couronne et des
+vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune
+fille avait ses traits ; était-ce donc son spectre
+qui venait de lui apparaître ?</p>
+
+<p>Et elle entendait autour d’elle des voix gémir
+et répéter : Pauvre enfant ! — Pauvre enfant ! — Mourir
+si jeune ! — Si belle ! — Pourquoi
+l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu !</p>
+
+<p>Adèle referma les yeux, et de ses paupières
+deux larmes jaillirent.</p>
+
+<p>Elle se pleurait elle-même.</p>
+
+<p>Revenue tout à fait de son évanouissement,
+rendue au sentiment de sa position réelle, elle
+ne put cependant se défendre d’une terreur secrète,
+en songeant à son fantôme qu’elle
+avait vu.</p>
+
+<p>C’était une des idées superstitieuses le plus
+généralement accréditées alors, que celle-là qui
+établissait que quelques jours avant de mourir
+de mort violente ou inattendue, votre propre
+image vous apparaissait, pâle, désolée, comme
+un messager fatal envoyé de l’autre monde.</p>
+
+<p>La marquise prodigua de nouveau ses caresses
+à Adèle ; elle l’interrogea avec bonté sur
+sa famille, sur son pays, sur ses espérances de
+fortune. Adèle ne put articuler un mot. Ce fut
+le capitaine qui se chargea de répondre pour
+elle.</p>
+
+<p>Au moment de la quitter, madame de Pompadour
+lui glissa au doigt une bague d’un grand
+prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le
+remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Perdant la mémoire du puissant motif qui
+lui avait fait risquer son aventureuse démarche,
+elle saluait pour prendre congé, quand
+M. de Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta
+de lui dire :</p>
+
+<p>— Et le placet ?</p>
+
+<p>A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire
+et la parole :</p>
+
+<p>— Oui !… ah ! de grâce, madame, s’écrie-t-elle,
+soyez bonne pour lui ! Il l’a si bien mérité !…
+D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être,
+car c’est lui, lui seul, madame, qui a
+retenu le cheval !…</p>
+
+<p>— De qui et de quoi s’agit-il donc ? demanda
+la marquise en souriant de cette animation
+subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler
+la cause première.</p>
+
+<p>Le capitaine expliqua tout et présenta la
+note.</p>
+
+<p>Après l’avoir parcourue :</p>
+
+<p>— Notre intéressant libérateur n’aura pas
+perdu pour attendre, dit la marquise de l’air le
+plus gracieux.</p>
+
+<p>Elle sonna et fit mander le ministre de la
+guerre, qui se trouvait justement sous sa main.</p>
+
+<p>— M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez
+avoir quelque lieutenance de cavalerie à votre
+disposition ?</p>
+
+<p>— Et à la vôtre, madame, répondit le galant
+ministre en s’inclinant.</p>
+
+<p>— Eh bien ! donc, faites droit à ce placet, et
+sur-le-champ. Nous vous en saurons gré, notre
+cousin.</p>
+
+<p>Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à
+Béthizy, enchantés de la façon dont avait tourné
+la visite à madame de Pompadour.</p>
+
+<p>Depuis deux jours, ils étaient de retour de
+leur voyage à Versailles, lorsque Martine Brulard,
+qui depuis longtemps n’avait pas mis les
+pieds au château de la Douye, y arriva.</p>
+
+<p>Martine avait des chagrins ; ses yeux rouges
+et son air effaré le disaient assez.</p>
+
+<p>Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle
+éclata.</p>
+
+<p>Son père venait d’apprendre par un des hussards
+de Berchiny que Charles Doisy, après
+s’être signalé au combat de Hamelen, y avait
+reçu une blessure grave… mortelle sans doute.</p>
+
+<p>A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle
+qui menaçait de renverser toutes ses espérances
+de bonheur, Adèle poussa un cri et
+se jeta dans les bras de Martine en fondant en
+larmes.</p>
+
+<p>Martine, qui était venue chercher des consolations
+et peut-être faire montre de sa douleur,
+se trouva vivement blessée en voyant
+mademoiselle Dampierre plus affectée qu’elle-même,
+et elle la quitta, persuadée que plus
+que jamais elle avait en elle une rivale et non
+plus une amie.</p>
+
+<p>Adèle, de jour en jour, devenait plus triste
+et plus abattue ; elle passait des heures entières
+devant son portrait, peint par Charles Doisy.</p>
+
+<p>Un matin, le lieutenant des chasses reçut
+une lettre cachetée de noir. Il déjeunait en
+tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui
+fut remise par Mariotte.</p>
+
+<p>Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée
+se reporta naturellement vers Charles
+Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen,
+au dire de Martine ; faisant un effort
+pour vaincre la violence de ses émotions, elle
+se disposait à interroger son père ; mais en
+voyant l’agitation subite, la stupéfaction douloureuse
+qui venait de s’emparer de celui-ci
+au milieu de sa lecture, son cœur se comprima
+et les paroles expirèrent glacées sur ses lèvres…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc ? de quoi s’agit-il ? murmura-t-elle
+enfin ; mais d’une voix si faible, tellement
+éteinte, que M. Dampierre devina l’interrogation
+plutôt au regard qu’à la voix.</p>
+
+<p>— Rien… ce n’est rien, dit-il en se levant
+de table brusquement et en laissant là son repas
+à peine commencé.</p>
+
+<p>Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur
+des plaisirs sensuels, et dont les petits
+événements malencontreux de la vie n’avaient
+jamais eu le pouvoir de troubler le robuste appétit,
+cette fuite de table, ce mouvement d’abnégation
+eût suffi seul pour annoncer un grand
+malheur.</p>
+
+<p>— C’est un ordre… oui, reprit-il d’un ton
+grave et solennel, qui n’était guère dans ses
+habitudes, un ordre !… auquel je dois obéir, et
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Il appela son valet, lui ordonna de seller
+son cheval, et lui adressa diverses recommandations
+qui devaient suffisamment faire pressentir
+qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.</p>
+
+<p>Adèle resta muette, le regarda avec des yeux
+effarés ; mais elle ne lui fit point une seule objection.</p>
+
+<p>Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour
+quelques préparatifs indispensables, Adèle résolut
+de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte,
+elle n’osa entrer ; elle ne le put pas. De même
+que ses lèvres étaient restées muettes, ses jambes
+demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire
+à son père ? L’interroger sur le sort de Charles ?</p>
+
+<p>Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui
+faire. Elle eut peur du coup qu’elle pouvait
+recevoir !</p>
+
+<p>Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe,
+mais ne pouvant cependant supporter
+ce doute qui la torturait, elle entendit son père
+marcher à grands pas en poussant de longs soupirs,
+et le mot, mort ! mort ! articulé avec un
+profond accent de douleur, vint frapper son
+oreille.</p>
+
+<p>— Qui donc est mort ? s’écria-t-elle en se
+précipitant dans la chambre et en recouvrant
+tout à la fois le mouvement et la parole :
+M. Charles ?…</p>
+
+<p>La main de M. Dampierre descendit rapidement
+sur la bouche d’Adèle.</p>
+
+<p>— Que ce nom ne soit plus prononcé entre
+nous, pauvrette, lui dit-il. Oublions-le ; si,
+comme moi, tu te ressentais quelque amitié
+pour lui, efface-la de ta mémoire ; qu’il n’en
+soit plus question ! Entends-tu ? Jamais ! jamais !</p>
+
+<p>Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les
+yeux, la recommanda aux soins de Mariotte,
+monta à cheval et partit.</p>
+
+<p>Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes
+au milieu de nos douleurs, car nos douleurs
+comme nos joies sont capricieuses et fantasques,
+Adèle cherche à rentrer dans son
+doute. Un cachet noir apposé sur une lettre a
+suffi pour lui faire croire à la mort de Charles,
+et quand le cri échappé à son père, cette phrase
+sur Doisy, qui ne peut avoir pour elle qu’un
+sens positif, quand tout enfin a semblé concourir
+à justifier ses pressentiments, à la confirmer
+dans sa croyance, cette croyance, elle
+la repousse.</p>
+
+<p>A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque
+dans la tombe des morts.</p>
+
+<p>— Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos
+de Martine relativement à la blessure de Charles,
+se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter attention.
+Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui
+devant un résultat qu’il devait prévoir ?
+Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à s’éloigner
+d’ici, et pour plusieurs jours ? Cependant
+il m’a dit de l’oublier… « Mort ! mort ! » s’est-il
+écrié. Qui donc est mort, si ce n’est lui ? Oh !
+la lettre, cette lettre seule pourrait me dire
+toute la vérité !</p>
+
+<p>Cette lettre, elle la cherche, pensant que,
+dans sa précipitation, son père a peut-être négligé
+de la garder et de l’emporter avec lui ;
+mais elle ne la trouve pas.</p>
+
+<p>Elle songe alors à Mariotte ; peut-être aussi
+son père, au moment du départ, quand il est
+descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint
+de s’expliquer devant sa vieille servante. Alors
+elle interroge la Picarde, laissant éclater devant
+elle ses craintes et même sa douleur.</p>
+
+<p>— Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte,
+faut pas ainsi s’entretenir en grand’crémeur
+sans raison ni bon sens. Si ce garçon est guari
+de sa navrure, n’y a plus de danger ; alors, tenez-vous
+coie ; s’il est défunt, n’y a plus de remède ;
+à quoi bon larmoyer ? Ne devons-nous
+mie chacun itou en faire autant ? Vous duit-il
+tout savoir au certain, pour vous désoler tout
+de suite et vous consoler plus vite ? A la bonne
+heure ! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut
+vous en dire long n’est pas loin ; c’est père
+Hubert, le rouisseur : il est appert en art magique,
+le vieux madré ! vez-le.</p>
+
+<p>Adèle refuse d’arriver à la certitude avec
+l’aide du sorcier.</p>
+
+<p>Puisant momentanément des forces dans
+l’excès même de son désespoir, elle se rend
+d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard ;
+elle court risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur,
+sans doute, mais ce n’est pas lui qu’elle
+y va chercher ; c’est Martine, et ce fut Martine
+seule qu’elle y trouva.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>La fille du meunier chantait alors à tue-tête,
+de l’air le plus joyeux du monde.</p>
+
+<p>La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en
+raconte, ne manifesta jamais sa puissance d’une
+façon plus merveilleuse que ne le fit en ce
+moment la voix fausse et discordante de Martine ;
+jamais les symphonies d’Haydn ou de
+Beethoven, les accords les plus enivrants de
+Mozart, d’Auber et de Rossini, ne retentirent
+aux oreilles d’un mélomane fanatique avec
+autant de charme qu’Adèle en trouva au vieil
+air, si impitoyablement écorché alors par la
+fille Brulard ; Byron et Lamartine, dans leurs
+plus grands jours d’inspiration et de lyrisme,
+n’ont jamais laissé tomber des strophes d’un
+plus formidable effet que celui produit par ces
+vers si simples :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On vend de la tiretaine,</div>
+<div class="verse">De la soie et du velours, etc.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le reste à l’avenant.</p>
+
+<p>Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil
+de la chambre occupée par Martine, comme le
+matin de ce même jour elle s’était tenue
+anxieuse, indécise, bouleversée par de rudes
+angoisses, à cette porte qui la séparait de son
+père et de la missive au cachet noir ; mais
+combien son émotion est différente maintenant !
+L’oreille tendue, les mains jointes, les yeux au
+ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement
+extatique ce chant trivial, comme elle eût
+écouté les cantiques des anges ou la voix du
+Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant
+elle se sent renaître ; le sang lui remonte aux
+joues, au front et lui bat au cœur par flots
+plus doux et plus réguliers ; son regard se ranime
+sous une expression radieuse d’espoir et
+même de bonheur.</p>
+
+<p>Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter
+un mort.</p>
+
+<p>Se précipitant dans la chambre :</p>
+
+<p>— Il est donc sauvé ! s’écrie-t-elle.</p>
+
+<p>— Ah ! vous m’avez fait peur ! dit, avec un
+soubresaut, Martine, qui ne s’attendait pas à
+cette visite. Qui donc est sauvé ?</p>
+
+<p>— Mais lui !</p>
+
+<p>— Qui, lui ?</p>
+
+<p>— M. Doisy !</p>
+
+<p>— M. Doisy ? hein ?… plaît-il ?… pourquoi
+sauvé ? reprit la fille du meunier, dans un trouble
+évident.</p>
+
+<p>— Il n’est pas mort, du moins, poursuivit
+Adèle.</p>
+
+<p>— Mort, lui ?… qui donc a pu vous dire…</p>
+
+<p>— Mais vous-même, d’abord ;… oui, vous,
+Martine ; ne m’avez-vous pas parlé d’une blessure
+mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen ?</p>
+
+<p>— Ah !… oui, oui… Pardon ! c’est que je
+pensais à tout autre chose, répondit l’autre en
+se remettant de son trouble momentané.</p>
+
+<p>Et, d’un air plus calme, elle ajouta :</p>
+
+<p>— Au fait, après ce qui lui est arrivé, il
+pourrait bien n’être plus de ce monde… je l’ai
+même entendu dire, et, pour votre gouverne,
+mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi,
+voire même de le répéter au besoin.</p>
+
+<p>Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis,
+tombant sur une chaise :</p>
+
+<p>— Et vous chantiez, Martine !</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? Faut-il donc toujours être
+en pâmoison ? Ça ne me va pas, à moi. D’ailleurs,
+je suis contente aujourd’hui : je vais me
+marier. Oui, mam’zelle, et bientôt je l’espère ;
+mon père y consent ; il ne s’agit plus que de
+patienter un peu ; car nous nous marions, nous
+autres ! ajouta-t-elle en se redressant de toute
+la hauteur de sa fausse vertu.</p>
+
+<p>Depuis sa dernière visite au château de la
+Douye, la fille Brulard en avait beaucoup
+appris sur le compte de mademoiselle Dampierre
+et sur son séjour à Versailles. Aussi
+reprit-elle d’un ton d’arrogance et de dédain :</p>
+
+<p>— Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à
+quelle occasion le roi vous avait fait présent
+d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc
+ne me l’avoir pas montré ? Croyez-vous que j’en
+aurais été jalouse ?… Oh ! nous autres, simples
+filles de la campagne, nous nous contentons de
+moins, ça coûte trop cher.</p>
+
+<p>— Comment, le roi ! dit Adèle, frappée de
+stupeur ; le roi ! je ne l’ai même pas vu.</p>
+
+<p>— Je le souhaite pour vous, ma chère ;
+mais alors, qui donc vous aurait remis ce
+joyau ?</p>
+
+<p>— Mais… madame la marquise.</p>
+
+<p>— Ah ! la Pompadour ? Au fait, reprit Martine
+avec une ironie grossière qu’elle croyait
+devoir être piquante, on se convient, on se
+rapproche, selon les goûts qu’on a. Vous voyez
+le beau monde, à ce qu’il paraît, à présent ? Je
+pourrai bien le voir un jour aussi ; mais à
+d’autres conditions… qui sait ?… Mon mari
+peut devenir…</p>
+
+<p>Elle se retint tout à coup et se prit à chanter
+comme si elle était encore seule.</p>
+
+<p>Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale
+franchise, il renchérit encore sur les propos
+de sa fille.</p>
+
+<p>— Retourne à ton rouet, près de ta mère ;
+hors d’ici, Martine ! il ne te convient pas de
+causer plus longtemps avec les belles demoiselles
+de château. Tiens-toi à ta place ; chacun
+à la sienne !</p>
+
+<p>Et se retournant vers la nouvelle venue,
+restée interdite devant ce double accueil :</p>
+
+<p>— Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma
+femme, reprit-il ; mais j’espère avoir le plaisir,
+je ne dis pas l’honneur, de vous revoir, quand
+j’irai porter mes redevances à votre digne
+homme de père.</p>
+
+<p>Le meunier et sa fille s’éloignèrent ; Adèle
+resta seule.</p>
+
+<p>Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu
+même appeler la plus faible lueur sur le doute
+qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer
+au milieu du chaos de ses pensées douloureuses.
+Certes, elle avait déjà connu le malheur,
+puisqu’elle avait perdu sa mère ; mais de
+tous les étonnements pleins d’amertume que le
+mauvais destin pouvait encore lui tenir en réserve,
+celui de se voir méprisée, méprisée
+moralement, était le plus grand, le plus inattendu
+de tous. Elle n’ignorait pas combien de
+formes différentes le malheur peut revêtir
+pour arriver à nous, mais jamais elle n’eût
+soupçonné devoir le rencontrer sous celle du
+mépris.</p>
+
+<p>A ses émotions, à ses tressaillements de
+pudeur, si un sentiment réel de honte pénible
+s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans
+cette matinée où la rusée Martine l’avait réduite
+à se montrer aux yeux du jeune soldat
+tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui,
+ce n’est plus son vêtement d’emprunt,
+son tablier de grosse toile que la fille Brulard
+éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe
+même de son âme, sur sa robe virginale,
+sur son manteau de chasteté qu’elle jette
+à pleines mains les immondices corrosives de
+la calomnie.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! si Charles n’a pas cessé de vivre,
+faut-il que ce bruit fatal arrive jusqu’à lui ?
+Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre
+enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace
+et de résolution et à son profit ? Mais non,
+ma crainte est vaine ; près de lui, on ne peut
+rien contre moi, car Charles n’existe plus sans
+doute !</p>
+
+<p>Et elle n’échappe ainsi à une douleur que
+pour tomber sous une douleur plus grande.</p>
+
+<p>Dans le désordre, dans l’agitation de son
+esprit, sa pensée se retourne dans son cœur
+comme un glaive à deux tranchants.</p>
+
+<p>S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore
+assez pour entendre une voix lui dire à l’oreille :
+Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille ;
+tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et
+elle était indigne de toi ! Ah ! s’il vivait, ne
+fût-ce que pour quelques jours, eh bien ! elle
+se sentirait la force d’aller le rejoindre pour
+s’agenouiller devant son lit de douleur et le
+consoler par sa justification. Quoique la calomnie
+vole d’une aile rapide, elle arriverait à
+temps pour lui crier : Charles, je suis innocente !
+Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous
+et en restant digne de vous ! J’en prends à témoin
+celui dont je n’ai que secondé les vues
+généreuses, cet homme devenu pour vous un
+bienfaiteur, un second père, votre ancien capitaine,
+l’ami de mon père, M. de Pardaillan
+enfin, dont l’honneur vous répondra du mien !
+Cette démarche, elle oserait la tenter ! Elle
+l’oserait, car sous la double commotion qu’elle
+vient de ressentir, elle aussi s’est transformée ;
+une incroyable énergie semble vouloir prendre
+la place de ses habitudes timides et craintives.
+Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui
+tout dire, lui tout avouer ; qu’il l’accompagne,
+et elle part !… Mais son père… son père, c’est
+lui qui est parti… parti, en emportant cette
+lettre fatale qui l’instruisait de la mort de
+Charles !</p>
+
+<p>Sous le poids accablant de cette double et
+désolante pensée de mort et de déshonneur,
+elle s’éloignait de l’habitation du meunier,
+marchant devant elle au hasard, quand, arrivée
+sur les bords de la rivière d’Autonne, elle aperçut
+un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.</p>
+
+<p>Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement
+de sa tête, à ses cheveux vert pâle,
+distribués par touffes sur un front chauve, le
+tout offrant assez fidèlement l’image de ces fins
+gazons de bois, décolorés à l’arrière-saison, et
+qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme
+arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles
+d’une chevelure végétale.</p>
+
+<p>Distraite, effrayée même par cette rencontre
+inattendue, Adèle ne vit pas une femme dont
+la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde
+disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle
+se montra.</p>
+
+<p>Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé
+à déplacer ses gerbes placées au fond de son
+<i>routoir</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Les <i>routoirs</i> sont ces flaques d’eau généralement
+produites par les infiltrations des rivières, et dans lesquelles
+on met rouir le chanvre.</p>
+</div>
+<p>Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne
+seulement par le chemin que suivait la
+jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer
+près de lui, mais elle le fit les yeux baissés,
+le visage tourné vers la rivière, autant pour
+cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de
+terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect
+du vieillard.</p>
+
+<p>Songeant cependant aux derniers conseils
+de Mariotte, elle ralentit sa marche, sans l’interrompre
+toutefois.</p>
+
+<p>Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque
+s’aventurant à jeter un regard furtif derrière
+elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la tête
+ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt
+et de compassion.</p>
+
+<p>Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer
+des paroles confuses, au milieu desquelles
+son nom seul ressortait distinct.</p>
+
+<p>Revenant aussitôt sur ses pas :</p>
+
+<p>— Vous m’avez appelée, père Hubert ? dit-elle ;
+pardon de ne vous avoir pas vu d’abord.</p>
+
+<p>— Oh ! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle !
+à preuve qu’ensuite vous avez détourné la tête
+pour essayer de me dérober l’air de votre
+figure. Mais avais-je besoin de vous voir de
+face pour deviner la réception qu’ils vous ont
+faite, au moulin ?</p>
+
+<p>— Quoi ! vous savez, père Hubert ?…</p>
+
+<p>— Beau mérite ! je les connais si bien, que
+je les entends d’ici jastoiser sur vous. Vous
+auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi
+de prime le conseil de vot’ servante.</p>
+
+<p>— Quoi ! vous savez aussi…</p>
+
+<p>— Oh ! je sais… je sais, reprit le bonhomme
+en lui jetant un regard en dessous, qu’il y a
+ben des choses que vous ne savez pas et
+que vous voudriez ben savoir ; n’est-il pas
+vrai ?</p>
+
+<p>— Oui, oui ; bien vrai ! s’écria la jeune fille.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ?
+Vous n’avez donc plus confiance dans le Vieux
+Rouisseur ?</p>
+
+<p>Adèle baissa la tête.</p>
+
+<p>— Les échos du pays répètent de vilaines
+choses, mam’zelle ; mais les échos ont ça de
+bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent
+dire ; ils n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent
+mieux que les hommes. Vous désireriez leur
+faire changer de ton, dites ?</p>
+
+<p>— Que m’importe ! si celui devant qui surtout
+j’aimerais à me justifier n’existe plus.</p>
+
+<p>— Ah ! fit le Rouisseur, vous pensez à la
+lettre de ce matin ?</p>
+
+<p>Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant
+convulsivement ses mains d’un air d’impérieuse
+supplication :</p>
+
+<p>— Vous qui savez tant de choses, existe-t-il ?
+le reverrai-je ? s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>— Attendez, et écoutez ! répondit le vieillard
+d’un ton d’étrange solennité ; surtout,
+retenez bien ce que je vas dire, car les paroles
+que je prononce à l’emblée et sous le souffle
+du <span class="xsmall">MAITRE</span>, à peine si mon oreille les entend
+et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est
+d’elles quasi comme de mes vieux rêves de l’an
+passé… Écoutez !</p>
+
+<p>Sans sortir de son routoir, il plongea alors
+profondément ses bras sous l’eau, en marmottant
+des mots inintelligibles dans un jargon
+cabalistique ; puis, des javelles submergées, il
+retira trois brins de chanvre, et, l’un après
+l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de
+leur enveloppe.</p>
+
+<p>— L’<i>écorce</i> quitte la <i>chènevotte</i>, murmura le
+sorcier en attachant de temps en temps sur la
+jeune fille ses petits yeux fauves et perçants :
+bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est
+rayée, et la raie du <i>mitan</i> est majeure !… tous
+ceux qui doivent mourir ne sont pas encore
+morts.</p>
+
+<p>Rassemblant alors les lambeaux humides et
+grêles de l’écorce du chanvre, il les mâcha à
+plusieurs reprises, comme pour en étudier la
+saveur.</p>
+
+<p>Personne n’ignore quelle est la puissance
+narcotique et vertigineuse du chanvre. C’est
+avec cette plante que les Orientaux composent
+cette terrible liqueur du <i>bang</i>, dont les effets,
+supérieurs même à ceux de l’opium, leur ouvrent
+des mondes imaginaires ou les jettent
+dans des exaltations prophétiques.</p>
+
+<p>Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule
+un rôle dans la sorcellerie du père Hubert ;
+peut-être les émanations de la plante, les opérations
+du rouissage, auxquelles il se livrait,
+agissaient-elles sur son cerveau en dehors de
+ses pensées volontaires ; peut-être enfin était-il
+plus sorcier qu’il ne le croyait lui-même.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps
+savouré la liqueur âcre et caustique contenue
+dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte,
+il les pressa entre ses doigts, tira à lui,
+et les fit crier à son oreille, écoutant avec
+grande attention le bruit aigre et grinçant qui
+s’en échappait.</p>
+
+<p>Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient
+exister en ce moment les rapports communs
+d’une langue mystérieuse et surnaturelle.</p>
+
+<p>Adèle se tenait toujours devant lui, les mains
+jointes, et dans une attitude pleine de perplexité
+et de foi, car la parole du vieillard, le
+timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur,
+le mouvement régulier de sa tête, la nuit
+qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout contribuait
+à la frapper de ce vertige superstitieux
+dont elle n’avait jamais été bien guérie.</p>
+
+<p>Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation,
+et comme se parlant à lui-même, en
+paraissant répondre à une des exigences de son
+singulier interlocuteur :</p>
+
+<p>— Oh ! oh !… dit-il, l’osera-t-elle ?</p>
+
+<p>— Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre,
+je l’oserai, père Hubert. Parlez !</p>
+
+<p>— Eh bien ! reprit le vieillard, écoutez donc !
+Un fétu de paille vous a tout d’abord fait songer
+pour la première fois au beau jeune garçon
+qui vous occupe si tristement à l’heure présente.</p>
+
+<p>— C’est la vérité, répondit Adèle.</p>
+
+<p>— Ces trois autres fétus qui se trouvent là,
+si vous faites ce qu’ils ordonnent, pourront
+bien parfaire l’œuvre du premier.</p>
+
+<p>— Qu’ordonnent-ils ? dit la consulteuse, qui
+tremblait de tout son corps.</p>
+
+<p>— Cette nuit même… cette nuit, vous entendez,
+acheminez-vous par la <i>Cavée aux Anglais</i>
+vers la tour Saint-Adrien.</p>
+
+<p>Adèle fit un mouvement.</p>
+
+<p>— Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne,
+quand tout dormira autour de vous ;
+soyez sans crainte. On n’est jamais si seule
+qu’on le croit.</p>
+
+<p>— Ensuite ? dit Adèle.</p>
+
+<p>— Ensuite, gravissez la montagne, et ne
+vous arrêtez qu’à la place où se trouvait naguère
+la chapelle de Sainte-Geneviève ; vous la
+reconnaîtrez bien aux marches de pierre qui
+s’y trouvent encore au milieu des ruines.</p>
+
+<p>— Ensuite ? répéta Adèle.</p>
+
+<p>— Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les
+blessés, les blessés guériront.</p>
+
+<p>— Mais il est mort ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>— Priez, vous dis-je ; priez, et, votre prière
+faite, levez les yeux et regardez bien… Surtout,
+ne répétez jamais que vous avez vu
+aujourd’hui le père Hubert, et que vous lui
+avez parlé.</p>
+
+<p>Il laissa tomber au milieu du routoir les
+trois brins de chanvre qu’il tenait encore à la
+main, puis il ajouta :</p>
+
+<p>— Maintenant, ne m’interrogez plus ; je ne
+saurais vous répondre : allez !</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! serait-il possible ? Cette lettre
+ne contenait donc point la vérité ? Mais, s’il est
+blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui
+s’intéressent à lui, qui donc prend soin de
+lui ?… dites ?</p>
+
+<p>Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.</p>
+
+<p>— Puis-je croire que mes prières suffiront
+à le sauver ? Répondez… Ah ! répondez, par
+grâce !</p>
+
+<p>Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement
+à transposer ses gerbes ; il ne lui répondit
+point, sinon d’un ton dur et colère :</p>
+
+<p>— Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez
+de troubler dans sa besogne un pauv’ vieillard
+qui ne sait ce que vous lui voulez !</p>
+
+<p>En rentrant au château de la Douye, mademoiselle
+Dampierre fut prise d’une fièvre violente,
+et dut se mettre au lit.</p>
+
+<p>Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin.
+Celui-ci commanda la diète, le repos
+absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte
+voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses
+défenses expresses, elle s’obstina à rester dans
+sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit
+par l’y souffrir.</p>
+
+<p>— Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller
+seule, ainsi, dans l’obscurité, parcourir ces
+ruines où nul, dans le pays, n’ose s’aventurer ?
+ces ruines où un danger vous menace à chaque
+pas, dit-on, et où la bête de la Chambrerie
+erre dans les ténèbres ? En aurais-je la force ?
+Dans l’état où je me trouve, comment y songer ?</p>
+
+<p>Le soir venu, accablée par la fatigue et par
+la fièvre, elle s’endormit. Mariotte en fit autant
+de son côté.</p>
+
+<p>Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin
+de Béthizy quand la jeune malade s’éveilla.</p>
+
+<p>Un rêve venait de la transporter au fond du
+Hanovre et de lui montrer Charles Doisy sur
+un grabat, étendu, privé de soins, de secours,
+et attendant la mort au milieu d’un isolement
+affreux.</p>
+
+<p>Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla
+silencieusement, à la hâte, en prenant toutes
+sortes de précautions pour ne point interrompre
+le sommeil de Mariotte.</p>
+
+<p>— Si le père Hubert avait raison ! se dit-elle ;
+si mes prières pouvaient le sauver ! Dans le
+doute même, pourquoi hésiterais-je ?</p>
+
+<p>Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour
+ne pas faire de bruit, elle gagna l’escalier, et
+parvenue à la porte de sortie, là seulement
+elle chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors
+tenus à la main.</p>
+
+<p>La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux ;
+elle voyait clair à peine, car des nuages
+couvraient le ciel ; mais la fièvre la soutenait,
+comme auparavant le désespoir.</p>
+
+<p>Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là,
+qu’à ses souffrances physiques ou morales,
+à son amour aussi.</p>
+
+<p>En traversant le village, elle ne rencontra
+personne. A cette heure, les habitants des
+deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune
+lumière ne brillait aux fenêtres, comme
+pas une étoile ne scintillait dans le ciel. Tout
+en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en
+effraya. Sa raison vint à son secours.</p>
+
+<p>— De quoi puis-je avoir peur ? je ne vois
+rien, pas même mon ombre, et j’entends à
+peine le bruit de mes pas.</p>
+
+<p>Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus
+de sa tête, et le cri du choucas s’éleva
+du côté de la forêt. Les évolutions comme les
+cris de ces hôtes des nuits lui étaient familiers ;
+cependant elle tressaillit involontairement ;
+mais elle poursuivit son chemin.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, soit réalité, soit
+un effet de la fièvre, elle crut entendre des
+hurlements lugubres… Une cloche tintait dans
+le lointain.</p>
+
+<p>— Ce sont les clameurs, ce sont les cloches
+invisibles du Prieur maudit ! pensa-t-elle. Qui
+donc est en danger de mort ?… Moi, peut-être !</p>
+
+<p>Non sans peine, elle reprit courage et continua
+d’avancer.</p>
+
+<p>Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit,
+dans de grises vapeurs, se dessiner devant
+elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien.
+Elle les avait vues mille fois le jour et
+sans aucune sorte d’émotion pénible ; mais à
+cette heure de la nuit et sous l’empire des idées
+qui s’emparaient d’elle à ce moment, les choses
+lui paraissaient tout autres. La montagne
+semblait vaciller sur sa base ; on eût cru que
+de nouvelles assises étaient venues s’ajouter à
+celles de la tour qui paraissait grandir et dont
+les créneaux s’éclairaient par instants d’une
+lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes,
+restés debout dans toute leur hauteur, se mouvaient,
+se rapprochaient, se penchaient l’un
+vers l’autre, comme autant de spectres funèbres
+qui auraient tenu conseil.</p>
+
+<p>Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle
+rétrograder si cette pensée ne s’était fait
+jour dans son esprit, au milieu de ses hallucinations :
+Quoi ! quand il s’agit de lui sauver
+la vie, car le Rouisseur l’a dit : « Priez et
+les blessés guériront, » je ne pourrais vaincre
+un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles,
+j’ai su triompher même d’un sentiment
+de pudeur ! Il m’en a coûté cher déjà ; mais
+qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu.</p>
+
+<p>De cet instant, une métamorphose complète
+s’opéra en elle ; ses forces purent faiblir, mais
+sa résolution lui demeura inébranlable au cœur,
+et l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le
+passage.</p>
+
+<p>La nuit s’épaississait de plus en plus ; à peine
+si le sentier qu’elle suivait était perceptible. Le
+vent, qui s’était élevé, se déchirant aux angles
+des ruines, faisait entendre des sifflements
+aigus, auxquels se mêlaient ces étranges hurlements
+qui déjà l’avaient alarmée.</p>
+
+<p>Elle marcha cependant ; mais un tremblement
+convulsif la prit.</p>
+
+<p>Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose
+haleter, fureter, et deux yeux ardents brillèrent
+dans l’obscurité. Elle tomba à genoux
+sur les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants
+semblèrent aussitôt s’être implantés en
+terre devant elle, comme de vivantes escarboucles,
+et un gémissement plaintif arriva à
+son oreille, en même temps qu’une chaude vapeur
+d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la
+vision disparut.</p>
+
+<p>Elle se releva et marcha encore ; mais sa poitrine
+était comprimée, ses artères battaient
+avec violence et il lui semblait que c’était
+dans son cœur même que résonnait alors
+le tintement sinistre de la cloche invisible.</p>
+
+<p>La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis
+qu’elle gravissait les pentes inférieures de la
+montagne, reparut enfin à ses yeux ; mais la
+vieille enceinte semblait avoir changé de place.
+Elle l’avait laissée à sa gauche, elle la retrouvait
+à sa droite. La courageuse enfant coupait
+le terrain en diagonale pour y arriver par un
+chemin plus direct, quand, derrière un monticule,
+s’éleva soudainement une apparition sous
+forme féminine. Sa robe blanche flottait au
+vent ; elle élevait les bras, en faisant entendre
+comme un appel étouffé.</p>
+
+<p>Cette seconde vision disparut comme l’autre.</p>
+
+<p>Au même instant, comme Adèle s’approchait
+d’une haie qui semblait se mouvoir et s’entr’ouvrir,
+le vent de la nuit prit une voix pour
+lui crier à l’oreille ces mots nettement articulés :
+Retournez ! retournez !</p>
+
+<p>Elle n’en tint compte et continua de marcher ;
+mais une sueur glacée lui tombait du
+front, et ses dents entre-choquées lui faisaient
+ajouter un nouveau bruit à tous ces bruits
+aigus, plaintifs, stridents, qui l’entouraient.</p>
+
+<p>Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible
+éclaircie, les marches de pierre, brisées, disjointes,
+couvertes de mousse et de byssus, qui,
+avec un fragment de muraille couronné d’une
+lucarne en ogive, composaient les seuls débris
+de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>Touchant au but, fortifiée par l’importance
+et les périls mêmes de sa mission, Adèle sentit
+s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle
+avait été en proie et dont elle avait triomphé.
+Se faisant de son amour et de ses croyances un
+abri contre toutes les puissances malfaisantes
+du démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle
+était venue accomplir dans ce lieu terrible,
+elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées
+avec le même recueillement qu’elle eût porté
+devant le maître-autel de Saint-Martin de Béthizy.</p>
+
+<p>Après avoir fait le signe de la croix, joignant
+les mains :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, et
+vous, bonne sainte Geneviève, soyez-moi en
+aide ; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive !
+Quoiqu’il soit bien loin de son pays et des
+siens, faites que je le revoie !</p>
+
+<p>Ensuite, courbant son front jusqu’à terre,
+elle acheva mentalement son oraison.</p>
+
+<p>Quand elle releva les yeux, non sans surprise,
+elle vit l’ogive de ce pan de muraille qui
+lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une
+lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette
+fenêtre de l’ancienne chapelle avoisinait la tour,
+dont la base se trouvait à son niveau.</p>
+
+<p>A cette clarté qui venait de faire sortir de
+ses ténèbres le plateau du vieil édifice féodal,
+Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une
+apparition bien autrement saisissante que toutes
+celles qu’elle avait vues rôder ou se dresser
+devant elle durant cette nuit prestigieuse.
+Un jeune homme, au teint pâle, les cheveux
+en désordre et portant le bras en écharpe, se
+montra. Le court manteau qui le recouvrait,
+rejeté en arrière, laissait voir les restes d’un
+costume militaire, d’un uniforme de hussard.</p>
+
+<p>C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme.</p>
+
+<p>Muette de stupeur, les bras tendus vers lui,
+Adèle se redresse palpitante, épiant ses mouvements,
+interprétant sa pâleur et lui adressant
+de la tête de légers signes affectueux qu’il
+ne pouvait voir, car elle restait dans l’ombre.
+Tout à l’heure, elle était plongée dans les
+transes de la terreur et du désespoir ; maintenant
+toute son énergie se concentrait pour retenir
+un délire de joie et de bonheur qui s’emparait
+d’elle :</p>
+
+<p>— Je le vois ! se disait-elle à elle-même,
+mais si je vais à lui, si je l’appelle, peut-être
+son ombre va-t-elle s’évanouir.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le jeune homme, après
+avoir semblé écouter attentivement un bruit
+du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée
+du souterrain dont il venait de sortir, et
+il s’en aida comme pour éclairer une des rampes
+du vieux château.</p>
+
+<p>— Il vient ! il vient ! murmura Adèle.</p>
+
+<p>Mais Charles, sans bouger à peine de place,
+fit alors un geste de surprise, échangea à voix
+basse plutôt des signaux que des paroles avec
+quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté
+un des versants de la tour, puis :</p>
+
+<p>— Est-ce donc toi, chère Martine ? dit-il.</p>
+
+<p>— Eh ! sans doute, c’est moi ! répondit une
+voix haletante. Je n’y tenais plus ! j’ai voulu
+venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot,
+pour t’apporter une bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les
+bras du jeune homme.</p>
+
+<p>Ils furent interrompus dans leurs embrassements
+par un cri déchirant parti d’entre les
+débris de la vieille chapelle…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Blessé, en effet, mais légèrement, dans l’affaire
+d’Hamelen, Charles Doisy avait reçu de
+son lieutenant-colonel le conseil et l’autorisation
+d’aller lui-même plaider sa cause auprès
+du ministre.</p>
+
+<p>Arrivé à Versailles le lendemain même du
+jour où Dampierre et sa fille en étaient sortis,
+il se présente dans les bureaux, pour y réclamer
+son état de service. Le commis auquel il
+s’adresse se hâte de lui annoncer qu’il vient
+d’être nommé lieutenant dans le régiment d’Anjou
+et lui montre la lettre signée par M. de
+Paulmy.</p>
+
+<p>Le jeune homme pousse un cri de joie ; son
+front, jusqu’alors resté soucieux, s’éclaira vif
+et animé, et, redressant fièrement la tête, il se
+rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan travaillait avec quelques
+officiers de son futur régiment et avait fait
+défendre sa porte, lorsque son domestique
+vint lui dire qu’un jeune militaire insistait vivement
+pour pénétrer jusqu’à lui, malgré la
+consigne.</p>
+
+<p>Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas
+qu’une indiscrétion n’eût été commise et que
+son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier
+de sa récente nomination. Il ordonna qu’on le
+laissât entrer.</p>
+
+<p>— Je viens, capitaine, lui dit Charles, le
+prenant dès l’abord sur le ton le plus élevé et
+n’adressant son salut militaire qu’aux officiers,
+vous annoncer que je suis enfin lieutenant.</p>
+
+<p>— J’en suis ravi, mon brave, répondit M. de
+Pardaillan, d’autant que je sais à n’en pas douter
+que cette distinction est méritée.</p>
+
+<p>— Ravi ? répéta le jeune homme, la tête
+haute et d’un ton de sarcasme ; j’en doute,
+monsieur ; car si j’ai tenu si fort à cette distinction,
+méritée, ainsi que vous voulez bien
+le reconnaître, ce n’a été, avant tout, que pour
+avoir le droit de vous demander raison de votre
+conduite lâche et déloyale à mon égard.</p>
+
+<p>Les témoins de cette scène firent un mouvement
+pour intervenir ; le capitaine les retint
+d’un geste, et leur dit ensuite :</p>
+
+<p>— Veuillez nous laisser seuls.</p>
+
+<p>— Restez, messieurs, reprit Charles Doisy ;
+restez pour pouvoir attester devant tous, s’il
+en est besoin, que je suis venu ici pour demander
+raison à M. le capitaine de Pardaillan
+de l’insulte qu’il m’a faite, de l’injustice calculée
+dont il m’a rendu victime ; restez ! car,
+contre toute probabilité, s’il refuse de me rendre
+satisfaction, il faut que devant vous je
+lui arrache ses insignes d’officier, comme il a
+voulu me dégrader de ceux que je portais,
+plus noblement peut-être qu’il ne porte les
+siens !</p>
+
+<p>Le capitaine se couvrit les yeux de ses deux
+mains avec un geste désespéré.</p>
+
+<p>S’il se fût trouvé seul lors de l’arrivée de
+Charles Doisy, peut-être ne lui eut-il pas laissé
+le temps de s’engager dans cette route fatale ;
+peut-être même, la terrible phrase achevée, il
+eût été assez généreux pour oublier l’outrage
+et forcer par un seul mot son insulteur à lui
+demander pardon. Mais une explication n’était
+plus possible, ou ne l’était du moins qu’après
+l’affaire vidée.</p>
+
+<p>— Vos armes, monsieur ? lui dit-il.</p>
+
+<p>— L’épée.</p>
+
+<p>— Le lieu ?</p>
+
+<p>— L’Étoile de Satory.</p>
+
+<p>— L’heure ?</p>
+
+<p>— Le temps de trouver un témoin.</p>
+
+<p>— Allez donc le chercher, monsieur ! Vous
+serez le mien, Blangy, dit le capitaine en s’adressant
+à l’un des officiers.</p>
+
+<p>Doisy ne connaissait personne dans Versailles.
+Pour son témoin, il dut donc se contenter
+du premier venu ou du plus tôt trouvé.</p>
+
+<p>En longeant les boulevards, il aperçoit, à
+travers les vitres d’un café, un jeune beau fils
+qui s’ébat tout seul devant un bol de punch, et
+semble prendre un grand plaisir à le faire
+flamber. Il entre, et le touchant légèrement du
+doigt :</p>
+
+<p>— Pardon, monsieur, lui dit-il, j’aurais un
+service à vous demander. Pourriez-vous sortir
+un instant ?</p>
+
+<p>— Du tout, mon cher, répond l’autre en le
+toisant du haut en bas. Si je sors, mon punch
+va s’éteindre. Ne savez-vous parler sans prendre
+l’air ?</p>
+
+<p>Dès les premiers mots, l’homme au punch
+vit de quoi il s’agissait.</p>
+
+<p>— Très-bien, dit-il, je suis à vous, mais asseyez-vous,
+et pour gagner du temps aidez-moi
+à vider ce bol ; il est payé, je ne puis le perdre.
+Ici, où j’ai l’honneur d’être connu, les drôles
+me font toujours payer d’avance. Allons donc !
+pas de cérémonie ! vous m’en payerez un autre
+quand nous reviendrons… si vous revenez.
+Holà ! oh ! garçon, un verre !</p>
+
+<p>Ce flambeur de punch était le chevalier d’Annezay,
+fils de bonne maison, deux fois chassé de
+son régiment pour cause d’indiscipline, perdu
+de dettes et de débauches, mais qui, protégé
+par la maîtresse du prince de Soubise, fréquentait
+les antichambres de Versailles et devait
+faire son chemin. C’était lui qui, quelques jours
+auparavant, avait accosté mademoiselle Dampierre
+dans la grande galerie du château.</p>
+
+<p>— Voyons, mon gentilhomme, dit-il à Doisy,
+quand celui-ci eut enfin consenti à s’asseoir.
+D’abord, à qui ai-je affaire ?</p>
+
+<p>— Je suis officier, monsieur.</p>
+
+<p>— Très-bien, c’est que vous n’en portez pas
+l’uniforme. Et vous vous battez ?…</p>
+
+<p>— A l’épée, monsieur.</p>
+
+<p>— C’est donc pour cela que je ne vous vois
+qu’un sabre ?</p>
+
+<p>— Je vais pourvoir à l’arme qui me manque.</p>
+
+<p>— On ne peut mieux ! Mais ce duel, c’est
+donc pour demain ?</p>
+
+<p>— A l’instant, monsieur.</p>
+
+<p>— Diable ! et vous ne vous étiez précautionné
+ni d’une arme, ni d’un témoin ? Eh bien ! mon
+jeune ami, vous avez eu la main heureuse en
+me rencontrant ; mon temps est libre, j’ai dix
+épées à votre service et je loge dans cette
+maison même. Il n’y aura pas une minute
+perdue !</p>
+
+<p>Le bol achevé rapidement, ils montèrent
+chez d’Annezay.</p>
+
+<p>— Maintenant, tout en menant les choses
+vivement, ne précipitons rien, dit le chevalier.
+Il s’agit de savoir quel genre d’épée nous convient.
+J’en ai pour toutes les circonstances.
+Est-ce à un frère, à un mari que nous avons
+affaire ? Dans ce cas, l’épée moyenne, plate,
+courtoise, est la plus convenable. Il est toujours
+de mauvais goût de tuer ces messieurs-là.
+Consolons les veuves, ventre de biche ! mais
+n’en faisons pas. Elles sont parfois assez simples
+pour nous en garder rancune.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit nullement de femmes dans
+cette affaire, monsieur.</p>
+
+<p>— Tant mieux. Ça laisse le jeu plus franc.
+Une autre question. Nous battons-nous avec un
+ami ou avec un ennemi ? Pardon ! je ne voudrais
+pas être indiscret !… il ne s’agit toujours
+ici que du choix de l’arme. Quel que soit votre
+adversaire, je suis votre homme, s’agît-il de
+mon propre frère… Je suis cadet.</p>
+
+<p>— C’est avec mon ancien capitaine que je
+me bats, monsieur.</p>
+
+<p>— Tudieu ! la longue épée alors, la colichemarde
+pour ces distributeurs d’arrêts forcés !
+Au diable tous les capitaines ! On n’en saurait
+trop mettre à la réforme ; je sollicite un emploi.
+Il faut des vacances. Vous êtes Berchiny,
+mon gentilhomme. J’aimerais assez ce régiment-là ;
+le costume est galant. Voulez-vous
+vous essayer la main, très-cher ? j’ai un joli
+coup d’arrêt en dessus à vous indiquer, il est
+vif et peu connu.</p>
+
+<p>— Nous sommes pressés, monsieur.</p>
+
+<p>— Oui ? Voici votre épée. En route !</p>
+
+<p>On fit avancer un fiacre ; ils y montèrent et
+se dirigèrent vers l’Étoile de Satory.</p>
+
+<p>Chemin faisant :</p>
+
+<p>— Eh ! dites donc, camarade, à propos, j’oubliais…
+J’ai un ami qui est Berchiny aussi… un
+grand ami, le vicomte d’Arsac… Un instant ; celui-là,
+je n’en dois pas hériter ; au contraire, je
+n’en jouis qu’en viager. Il me paye à dîner et
+je lui gagne son argent au lansquenet ! Ce n’est
+pas avec lui que vous vous battez, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Je suis confus, chevalier, de n’avoir pas
+débuté par vous dire le nom de mon adversaire,
+je le devais…</p>
+
+<p>— Mais non !</p>
+
+<p>— Il ne fait même plus partie du régiment
+de Berchiny…</p>
+
+<p>— Tant pis ! Mais qu’importe !</p>
+
+<p>— C’est le capitaine de Pardaillan.</p>
+
+<p>— Pardaillan ! s’écria d’Annezay, Pardaillan
+qui a refusé de m’admettre dans le régiment
+en œuf qu’il est en train de couver ! Ah !
+le rufien ! Je suis désolé de ne pas vous avoir
+appris mon coup d’arrêt en dessus. J’aurais été
+ravi d’en voir l’essai sur la peau de ce drôle
+qui m’a mis à l’écart ; oui, et malgré la recommandation
+du duc de Soubise, soi-disant parce
+que je suis joueur, ivrogne, bretteur, toutes
+choses, du reste, parfaitement vraies, mais
+qui ne le regardent en rien, il me semble. Il
+paraît que c’est de vestales qu’il va composer
+son régiment de cavalerie. Des vestales qu’il
+recrute d’abord pour le Parc aux Cerfs ! Comme
+ça lui va, au Pardaillan, de parler de mœurs !</p>
+
+<p>— Pourquoi non ? Quelle que soit la gravité
+des reproches que j’aie à lui faire, c’est un
+homme d’honneur, répondit Charles Doisy,
+qui commençait à prendre son témoin en dégoût,
+et qui, déjà touchant à la vengeance, ne
+s’y sentait peut-être plus poussé par la même
+ardeur.</p>
+
+<p>— Un homme d’honneur ! Turlututu ! A
+d’autres, mon gentilhomme ! Vous arrivez de
+loin, à ce qu’il me paraît.</p>
+
+<p>Puis, partant d’un éclat de rire :</p>
+
+<p>— Il est vrai qu’en fait d’honneur, le capitaine
+doit en avoir, puisqu’il en vend.</p>
+
+<p>— Plaît-il ?</p>
+
+<p>— Oui, mon très-cher, il vend le sien et celui
+des autres… celui des jeunes filles surtout.
+Ah ! le vilain métier ! Il vaut mieux vendre que
+prendre, dit le proverbe. Ici, le proverbe a menti.</p>
+
+<p>Et il se mit à chanter ce noël tout nouveau
+alors :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On vend de la tiretaine,</div>
+<div class="verse">De la soie et du velours ;</div>
+<div class="verse">On vend les plac’s par douzaine ;</div>
+<div class="verse">On vend même de l’amour.</div>
+<div class="verse">Eh ! le beau mal, par ma foi !</div>
+<div class="verse">C’est pour les plaisirs du roi !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Doisy regarda le chanteur.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous faire entendre par là ?
+lui dit-il.</p>
+
+<p>— Vous ne comprenez pas encore ? Décidément,
+vous revenez de très-loin.</p>
+
+<p>— Je reviens de l’armée.</p>
+
+<p>— C’est donc cela !</p>
+
+<p>— Mais quel rapport peut-il y avoir entre
+M. de Pardaillan et…</p>
+
+<p>— Quel rapport ? Écoutez le second couplet.</p>
+
+<p>Et il reprit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De vingt tendrons mis en vente</div>
+<div class="verse">Le roi seul est l’acheteur ;</div>
+<div class="verse">Pompadour est la marchande,</div>
+<div class="verse">Pardaillan le fournisseur.</div>
+<div class="verse">Changez de nom, Pardaillan,</div>
+<div class="verse">Car vous voilà <i>Paillardant</i>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— C’est là une étrange calomnie ! dit Charles.
+Le capitaine a pu être pour moi injuste et
+cruel ; mais une faute, une erreur peut-être,
+n’entache pas toute une vie. Comment admettre
+chez lui des vices pareils à ceux que vous lui
+supposez ? il vient à peine de quitter son régiment
+où il était estimé… et…</p>
+
+<p>— Mais vous n’avez donc pas entendu mon
+second couplet ? Je vais le recommencer…</p>
+
+<p>— Moi, je vous répète, monsieur, que je ne
+puis le croire.</p>
+
+<p>— Allons, bon ! au lieu de se battre avec lui,
+il va se battre pour lui, et avec moi !</p>
+
+<p>— Eh ! monsieur !…</p>
+
+<p>— A vos souhaits, jeune homme. Je ne refuse
+pas de faire plus ample connaissance avec
+vous, mais n’embrouillons rien, je vous prie.
+Si nous nous battons, et que je sois tué, vous
+n’aurez plus de témoin ; puis, entre nous, si
+c’est à moi que vous avez d’abord affaire, je
+vous prêterai une autre épée, plus courtoise.
+Je ne me soucie pas de me trouver en regard
+de ma colichemarde.</p>
+
+<p>— Assez sur ce sujet, et trêve de railleries,
+je vous prie ! répliqua Doisy d’un ton brusque,
+et en se rencognant dans le fond du fiacre,
+comme décidé à terminer là l’entretien.</p>
+
+<p>— Non pas ! dit le chevalier en se récriant ;
+car d’un autre côté, si vous vous battez avec
+le Paillardant, il peut d’un coup de broche
+vous envoyer dans l’autre monde, ce qui serait
+très-désagréable pour moi.</p>
+
+<p>— Comment, pour vous ?</p>
+
+<p>— Sans doute ! Je ne veux pas que vous
+mouriez dans l’impénitence finale et en regardant
+le fils de mon père comme un conteur de
+bourdes. Je tiens à vous prouver ce que vingt
+autres pourraient vous attester avec moi au
+besoin, c’est-à-dire que, à la Saint-Louis dernière,
+pour ne pas remonter à plus de trois
+jours, le capitaine, en pleine galerie du château,
+a présenté publiquement, à la marquise,
+une jeune provinciale, une fille sauvage de la
+forêt de Compiègne, laquelle le roi avait déjà
+remarquée dans une de ses chasses ; que ledit
+Pardaillan, ami du père, après avoir eu l’art
+de l’attirer chez lui avec sa fille, a grisé le
+bonhomme, pour arriver plus facilement à ses
+fins ; que la marquise, qui aime mieux avoir
+vingt rivales sans importance qu’une seule
+capable de l’inquiéter, ayant trouvé la petite
+fort jolie, mais d’apparence peu redoutable,
+a voulu elle-même la présenter au roi, comme
+bouquet de fête ; qu’en effet, elle lui a, dès le
+lendemain de grand matin, facilité une entrevue
+avec Sa Majesté ; enfin, que le capitaine a
+accompagné lui-même jusque dans le boudoir
+de la marquise la jolie victime, qui en est sortie
+pâle, défaite, les yeux rouges, et portant au
+doigt un brillant de la valeur de plus de trois
+mille écus ! Ce que j’avance là, ventre de biche !
+j’en suis sûr ! moi-même je m’étais mis
+sur la piste de la poulette, qui n’avait pas l’abord
+difficile, ma foi ; j’ai failli imprudemment
+chasser sur les réserves du roi ; j’étais dans la
+grande galerie lors de la première présentation ;
+lors de la seconde, je me trouvais de même
+dans l’antichambre de la marquise ; le vicomte
+de Charlieu, le colonel de Bar y étaient avec
+moi. Ce sont eux qui ont fait le noël en question ;
+bref, ce que j’ai dit, je l’ai vu, <i lang="la" xml:lang="la">de visu,
+testis oculatus</i> ! Savez-vous le latin, camarade ?</p>
+
+<p>— Et le nom de cette jeune fille, le nom de
+son père, monsieur ? demanda Charles d’une
+voix altérée et tremblante.</p>
+
+<p>— Elle me l’a dit elle-même ; Jean-Pierre,
+je crois.</p>
+
+<p>— Dampierre ?</p>
+
+<p>— C’est ça ! un lieutenant des chasses.</p>
+
+<p>— Adèle ? s’écria le jeune homme avec déchirement.</p>
+
+<p>— Ah ! il vous faut jusqu’au nom de baptême ?
+Mais qu’avez-vous donc, l’ami ? demanda
+d’Annezay, s’interrompant en voyant l’altération
+subite qu’avait éprouvée la figure de son
+compagnon.</p>
+
+<p>— J’ai… j’ai…, répondit celui-ci en balbutiant,
+que je ne puis croire encore…</p>
+
+<p>Ébranlé par l’air de conviction du chevalier,
+mais ne pouvant s’expliquer le séjour de mademoiselle
+Dampierre à Versailles, son introduction
+chez la marquise ; au souvenir de tant
+d’innocence se débattant encore dans ses propres
+incertitudes, il allait ajouter : « Vous avez
+rêvé ou vous avez menti ! » lorsque le fiacre
+s’arrêta à l’Étoile de Satory.</p>
+
+<p>Le capitaine et son témoin étaient déjà sur
+le terrain.</p>
+
+<p>Les préliminaires du duel ne furent pas
+longs ; les deux adversaires ne s’adressèrent
+point un mot, et les témoins n’eurent qu’à choisir
+la place et à tirer au sort l’avantage de la
+position.</p>
+
+<p>Après une lutte de quelques minutes, Charles
+Doisy fut atteint à l’épaule, là même où était
+en train de se cicatriser sa blessure récente
+du combat d’Hamelen.</p>
+
+<p>— Botte de pied ferme, en <i>flanconade</i>… petit
+jeu ! murmura d’Annezay.</p>
+
+<p>Quoique la blessure fût sans gravité aucune,
+M. de Blangy, le témoin du capitaine, s’interposa
+alors entre les combattants, et s’adressant
+au jeune homme :</p>
+
+<p>— Croyez-vous votre honneur satisfait, monsieur ?
+lui dit-il.</p>
+
+<p>— Oui, dit Charles, si M. de Pardaillan consent
+à répondre avec franchise et loyauté à
+quelques-unes de mes questions.</p>
+
+<p>Se tournant alors vers celui-ci :</p>
+
+<p>— Est-il vrai, monsieur, que mademoiselle
+Dampierre soit venue dernièrement à Versailles ?</p>
+
+<p>— Elle y était encore hier, répondit le capitaine.</p>
+
+<p>— Est-il vrai qu’elle ait logé chez vous ?</p>
+
+<p>— Avec son père, oui.</p>
+
+<p>— Est-il vrai que, sous votre seule protection,
+elle ait été conduite chez madame la
+marquise de Pompadour ?</p>
+
+<p>Le capitaine fronça le sourcil, hésita à répondre,
+puis enfin :</p>
+
+<p>— Ceci demanderait une explication que je
+ne puis donner en ce moment, dit-il.</p>
+
+<p>— Mais… vous ne niez pas le fait ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— En garde ! misérable ! cria Charles en se
+ruant sur lui.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, M. de Pardaillan
+reçut l’épée de son adversaire en pleine
+poitrine.</p>
+
+<p>— Joli coupé dégagé, en tierce ! dit d’Annezay,
+qui semblait assister là comme le prévôt
+dans une salle d’armes, simplement pour
+juger les coups.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu’il vit le capitaine rouler
+des yeux hagards, chanceler, puis tomber à la
+renverse, en rendant le sang par la bouche, il
+se précipita vers lui avec les autres pour lui
+prêter assistance.</p>
+
+<p>Tout secours était inutile ; il avait été frappé
+au cœur.</p>
+
+<p>Charles allait s’éloigner, lorsque M. de
+Blangy s’avança vers lui :</p>
+
+<p>— Monsieur, lui dit-il en plaçant une main
+sur sa poitrine, pour essayer de maîtriser sa
+violente émotion, dans la prévision de ce qui
+pouvait, de ce qui devait arriver, mon ami
+(et il jeta un regard douloureux vers le cadavre),
+mon généreux ami, reprit-il, m’a chargé
+de vous faire observer que, quoique nommé
+lieutenant de cavalerie, n’ayant pas encore
+reçu votre brevet signé du roi, vous avez
+contrevenu aux lois disciplinaires, qui ne vous
+reconnaissent pas encore le grade d’officier. Il
+m’a fait promettre, monsieur, que je vous engagerais
+à songer à votre sûreté, que je vous
+y aiderais même, si vous pensiez avoir besoin
+de mes services.</p>
+
+<p>— Ah ! ventre de biche ! fit d’Annezay, j’aurais
+dû deviner ça ! Un lieutenant en costume
+de maréchal des logis ! Mais, bast ! venez chez
+moi, camarade ; vous n’y serez relancé que par
+mes créanciers.</p>
+
+<p>Il fit monter dans le fiacre le malheureux
+vainqueur, qui semblait n’avoir plus la conscience
+de lui-même.</p>
+
+<p>Écrasé par les événements de ce jour, Doisy,
+en rentrant dans le logement de d’Annezay,
+tomba sur une chaise, tandis que celui-ci
+criait à travers les escaliers :</p>
+
+<p>— Garçon ! un second bol de punch ; c’est
+le camarade qui paye !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>L’asile offert par d’Annezay au malheureux
+meurtrier ne pouvait le protéger longtemps.
+Non-seulement on y avait à craindre la visite
+des créanciers, mais encore celle de tous les
+mauvais sujets de la ville, qui, trois fois par
+semaine, le transformaient en un tripot de jeu.</p>
+
+<p>Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le
+danger de sa situation, s’était à son tour prudemment
+éloigné de Versailles, pour se rendre
+à Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne
+voulant pas l’abandonner avant de l’avoir
+installé lui-même dans sa nouvelle retraite,
+le chevalier lui fit escorte pendant la route, et
+jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne dédaigna
+pas de séjourner vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>C’est par lui, par lui seul, que Martine avait
+été si bien mise au courant des prétendues
+aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles.
+Le chevalier lui avait même appris le
+terrible noël, témoignage rimé du déshonneur
+de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu
+sortir avec un si grand ravissement de
+la bouche de sa rivale.</p>
+
+<p>Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne
+croyant pas Charles Doisy assez en sûreté dans
+sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable
+dans les caveaux Saint-Adrien, où le
+père Hubert, qu’on s’était vu forcé de mettre
+dans la confidence, lui portait ses provisions
+chaque nuit.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, et Charles n’avait
+plus d’autre habitation que les souterrains de
+la vieille tour, et chacun faisait du mystère à
+la ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet
+noir arriva au château de la Douye.</p>
+
+<p>Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin
+du capitaine de Pardaillan, instruisait
+M. Dampierre de l’issue fatale du duel de
+l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir
+les papiers du défunt et de mettre ordre à ses
+affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en
+voyage, n’ayant laissé à personne le secret de
+la route tenue par lui.</p>
+
+<p>Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre
+trouva un testament olographe remontant
+à un mois de date et par lequel celui-ci
+laissait une part de ses biens à Charles Doisy.</p>
+
+<p>Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien,
+au moment où un cri lamentable parti
+d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre
+Charles et Martine au milieu de leurs embrassements.</p>
+
+<p>La fille Brulard s’était épouvantée d’abord.
+Rendue à son sang-froid habituel, elle se hâta
+d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la
+trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le
+jeune militaire dont le premier mouvement
+avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri
+s’était fait entendre.</p>
+
+<p>Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité
+presque totale qui les entourait, ils crurent
+voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner
+à grands pas à travers les sentiers, creusés en
+ravins, qui conduisaient vers Béthizy. Peut-être
+ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa conformation
+singulière et ses dandinements de tête
+en façon de battant d’horloge, si le chien de la
+ferme, venu à la suite de Martine, ne s’était
+mis à le suivre en sautant et gambadant autour
+de lui.</p>
+
+<p>— Voilà mes deux compagnons de route,
+l’homme et le chien, qui me faussent compagnie,
+dit Martine. Oui, c’est le père Hubert…
+bien sûr… qui se sauve en traînant je ne sais
+quoi. C’est lui sans doute qui vient de pousser
+ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne
+sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier
+a été piqué aujourd’hui, mais il a d’abord
+semblé faire les plus grandes difficultés pour
+me laisser venir ici cette nuit avec lui ; puis, à
+mi-route, il a disparu tout à coup, et je ne l’ai
+plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame,
+il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot,
+et non sans peine et non sans peur, je t’assure ;
+mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je
+voulais t’annoncer moi-même notre grande
+victoire. Oui, mon officier, j’ai tout dit ce matin
+à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce
+qu’il fallait lui cacher ; mais je lui ai dit que tu
+m’aimes et que tu ne désires rien tant que de
+m’épouser. Ai-je menti, hein ? Il m’a d’abord
+jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as
+pas le sou ; par bonheur, ma mère s’est mise
+de mon bord, et il consent enfin ! Eh bien,
+M. le lieutenant, cela valait-il la peine de
+venir moi-même ? Que ton affaire s’arrange là-bas,
+à Versailles, et en avant l’église ! nous serons
+mari et femme !</p>
+
+<p>Charles se trouva heureux alors que Martine
+eût éteint la lanterne ; elle ne put voir sur
+ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de
+cette grande nouvelle dont la fille Brulard
+avait, dans la journée, failli faire la confidence
+à mademoiselle Dampierre elle-même.</p>
+
+<p>De son côté, reculant devant l’idée de trahir
+ouvertement le secret de ses maîtres, le Vieux
+Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant
+son routoir, avait cependant conçu le projet
+de l’éclairer, mais sans se compromettre.</p>
+
+<p>Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif,
+n’estimant Martine qu’à sa propre valeur,
+ayant entrevu, avec cette sagacité rustique qu’il
+mettait si souvent à contribution dans son état
+de sorcier, que Charles, qui parlait mariage
+aujourd’hui, ne l’avait fait que dans une idée
+de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre,
+il avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes
+gens dans une rencontre nocturne sur la montagne.</p>
+
+<p>Une explication entre eux devait, selon lui,
+bien changer les physionomies au moulin de
+Glaignes, comme au château de la Douye.</p>
+
+<p>Par la présence de Martine, les choses s’étaient
+passées bien autrement qu’il n’avait pu le prévoir.</p>
+
+<p>Après avoir tenté vainement de paralyser
+lui-même son œuvre, en se plaçant sur le chemin
+de la jeune fille et en l’engageant à retourner
+sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle
+de Sainte-Geneviève que pour recevoir Adèle
+dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié
+inanimée.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, la pauvre enfant se
+débattit encore sous les redoublements de la
+fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait
+ses ravages ; la maladie de l’âme plutôt
+que celle du corps ; car elle ne mourait point
+sous l’influence d’une de ces désorganisations
+dont la médecine peut assigner la cause physique ;
+elle mourait d’une déception du cœur,
+elle mourait d’une parole d’amour adressée à
+une autre.</p>
+
+<p>Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait
+pas articulé un mot ; à peine si elle avait
+ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire
+sa pensée, sa pensée incurable.</p>
+
+<p>A son père, accouru en toute hâte de Versailles
+et qui se tenait sans cesse à son chevet,
+elle souriait parfois ; mais, quoi qu’il fît, il
+n’en pouvait obtenir une parole ni même un
+geste, ce qui le plongeait dans le désespoir ;
+car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas
+déjà l’image d’une mort anticipée ?</p>
+
+<p>Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur
+son oreiller et demanda qu’on lui apportât son
+portrait.</p>
+
+<p>Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en
+le contemplant, reprirent un éclat inaccoutumé,
+et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui
+lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se
+refaire belle.</p>
+
+<p>Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin
+de sa personne, le goût de la toilette étaient
+revenus, et ce changement inattendu remplissait
+de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient,
+son père, sa vieille servante et jusqu’au
+médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics
+du plus favorable augure.</p>
+
+<p>Le peintre avait naguère essayé de composer
+une image ressemblant au modèle, et il avait
+réussi ; aujourd’hui le modèle voulait ressembler
+au portrait, et la réussite était bien plus
+difficile.</p>
+
+<p>La vivacité des couleurs et la beauté des
+formes créées par l’artiste, ont une durée que
+Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus
+parfait ouvrage. Les nuances roses et carminées,
+vivantes encore sur la toile, n’existaient
+plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours
+avaient suffi pour effacer cette brillante palette
+que la jeunesse et la beauté elles-mêmes ne
+possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que
+sous la protection des deux anges gardiens du
+corps et de l’âme, la santé et le bonheur.</p>
+
+<p>Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées,
+son teint crayeux n’étaient plus que le
+pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois.
+Cependant, elle voulait se ressembler encore,
+et quand Mariotte eut convenablement
+disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient
+encore s’être ternis comme le reste,
+quand elle l’eut parée de son mieux et telle à
+peu près que le peintre l’avait représentée, la
+malade pria qu’on allât cueillir des bluets pour
+lui en tresser une couronne.</p>
+
+<p>Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla
+silencieusement pendant quelques instants ;
+puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même
+se la plaça sur la tête, et elle demanda
+un miroir.</p>
+
+<p>La vieille servante allait obéir, mais d’un
+geste M. Dampierre la retint.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant
+ces paroles adressées à son père
+d’un de ses ineffables sourires : à quoi bon !
+cette image seule a gardé des traces de moi-même.</p>
+
+<p>Puis, après une nouvelle contemplation :</p>
+
+<p>— Enlevez ce portrait, dit-elle ; il me fait
+mal.</p>
+
+<p>Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle
+eût fait un prisme menteur de ses larmes, sur
+la toile, peinte par Doisy, elle avait cru voir
+la couronne de bluets se changer en une couronne
+de roses blanches. Son portrait alors
+ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui
+était apparu chez madame de Pompadour.</p>
+
+<p>— Nous nous ressemblons enfin ! avait-elle
+murmuré… Mais, ce n’est plus à moi, ni à
+lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu
+seul !</p>
+
+<p>Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait
+jamais quittée, car il renfermait des cheveux
+de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un
+petit fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en
+détournant les yeux.</p>
+
+<p>Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux :</p>
+
+<p>— Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous
+allons nous revoir, puisque… puisque je vais
+mourir…</p>
+
+<p>— Non, non, tu ne mourras pas ! s’écria son
+père en sanglotant.</p>
+
+<p>Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses
+mains dans les siennes et les baigna de larmes.</p>
+
+<p>— Chut ! entendez-vous, reprit Adèle en
+écoutant attentivement un bruit qui venait du
+dehors : entendez-vous les cloches ?</p>
+
+<p>En effet, un son de cloches se faisait entendre.</p>
+
+<p>— Ce sont celles du Prieur maudit, sans
+doute ? Elles sonnent pour moi comme elles ont
+sonné pour ma mère, reprit-elle.</p>
+
+<p>— Calme-toi ; non, ce n’est pas la mort de
+mon enfant qu’elles annoncent, dit M. Dampierre.
+Ces cloches sont celles de l’église.</p>
+
+<p>— Comme elles sonnent longtemps et à grand
+bruit ! Qu’annoncent-elles donc ?</p>
+
+<p>Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au
+père. Il se tut.</p>
+
+<p>— Je devine ! dit Adèle. Un mariage !…</p>
+
+<p>Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que
+de sa précédente pâleur…</p>
+
+<p>— Mon père, murmura-t-elle, faites venir un
+prêtre… mon confesseur… Ayez hâte… bientôt
+il ne serait plus temps !</p>
+
+<p>M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés
+près du lit, tous deux le visage en
+larmes, échangèrent entre eux un regard
+abattu ; mais aucun ne fit un mouvement, semblables
+par leur attitude, leur mutisme et leur
+immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre
+qui prient et pleurent sur les marches des
+mausolées.</p>
+
+<p>— Faites venir un prêtre ! répéta la mourante
+avec une sorte d’impatience désespérée,
+un prêtre !… hâtez-vous !…</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence :</p>
+
+<p>— Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle
+d’une voix presque éteinte ; il ne pourrait
+venir en ce moment. Mon Dieu ! à cause
+de <i>lui</i>, je ne reverrai donc pas ma mère ! à
+cause de <i>lui</i>, dois-je donc renoncer même à
+mon salut éternel ?</p>
+
+<p>Mariotte sortit.</p>
+
+<p>Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de
+retour ; mais elle ne revint pas seule.</p>
+
+<p>Le curé de Béthizy l’accompagnait.</p>
+
+<p>De cette même main qui venait de bénir
+l’union de Charles et de Martine, le bon prêtre
+ferma les yeux d’Adèle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Parbleu ! vous choisissez bien votre instant
+pour me conter des histoires pareilles !
+Par les temps de pluie, je suis sensible en diable !
+me dit mon ami.</p>
+
+<p>Car il ne faut pas oublier que c’est au beau
+milieu de la forêt de Marly et sous l’abri d’une
+hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me
+remémorer ce petit drame de famille, n’ayant
+pour auditeur et interlocuteur que mon philosophe
+botaniste, dont j’ai eu soin toutefois, dans
+l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes
+interruptions.</p>
+
+<p>— Mais, permettez…, me dit-il ; les romanciers
+ont eu de tout temps le droit irrécusable
+de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux
+privilége qu’ils exploitent encore amplement
+aujourd’hui ; cependant quand on affiche
+la prétention de conter des histoires vraies, on
+doit, avant tout, se mettre en garde contre
+l’objection. Comment votre Charles Doisy, dont
+je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier
+lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête
+l’un de ces articles du code militaire qui ne
+contiennent rien moins que douze balles de
+plomb ?</p>
+
+<p>— Madame de Pompadour, qui l’avait tout
+à fait pris sous sa protection, lui répondis-je,
+venait de lui faire parvenir sa grâce, en l’accompagnant
+d’un riche cadeau pour sa future
+qu’elle ne doutait pas devoir être cette blonde
+jeune fille à laquelle elle s’était si vivement intéressée.
+Charles profita de l’amnistie ; Martine
+du présent de noces, consentant facilement,
+malgré ses principes sévères de vertu, à devenir
+l’obligée de <i>la Pompadour</i>.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, Charles demanda
+audience à la favorite, pour la remercier de
+l’avoir dispensé de paraître devant un conseil
+de guerre. Il ignorait complétement qu’elle eût
+fait autre chose pour lui. Ce fut alors, et par la
+marquise elle-même, qu’il apprit par quels
+moyens et par quelles instances persévérantes
+Adèle et M. de Pardaillan étaient parvenus à
+lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait
+n’avoir dû qu’à son propre mérite.</p>
+
+<p>Il sortit de cette entrevue bouleversé, à
+moitié fou ; le même jour, il alla trouver M. de
+Blangy, se fit tout raconter en détail par lui,
+et, le lendemain, il donna sa démission d’officier
+de cavalerie. Quant au testament, il va
+sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ; ceci me raccommode
+un peu avec lui.</p>
+
+<p>— Cette démission, vous le pensez bien,
+déconcerta fort toutes les vanités des Brulard,
+père, mère et fille, et ne laissa pas que de
+changer en lune rousse la lune de miel du
+nouveau ménage. Mais Charles avait au fond
+du cœur d’autres chagrins plus poignants que
+ceux que pouvait lui faire subir sa femme. Ses
+chagrins ressemblaient à des remords. Ce vieillard,
+cette jeune fille, qui s’étaient avec tant
+de dévouement réunis dans une seule et même
+pensée, pour son avancement, pour sa fortune,
+comme pour son bonheur, il les avait tués tous
+deux ; tous deux il les avait frappés au cœur.</p>
+
+<p>Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer
+domestique, il venait évoquer le souvenir
+d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère.
+C’est à lui que celle-ci avait dû les principaux
+détails de cette histoire, détails sur lesquels il
+ne craignait pas de revenir sans cesse, comme
+acte d’expiation. Ma grand’mère était la seule
+à qui il osât en parler, toutefois en arrière de
+sa femme, dont il redoutait les emportements.</p>
+
+<p>— Vécut-il longtemps ainsi ?</p>
+
+<p>— Oui, il parvint à un âge très-avancé.</p>
+
+<p>— Et votre grand’tante, m’avez-vous dit,
+était morte à seize ans ! Vive Dieu ! je serais
+curieux de savoir, s’écria mon voyageur,
+quelle figure feront nos deux amoureux en se
+rencontrant dans la vallée de Josaphat.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***</div>
+</body>
+</html>
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