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Après nous être +promenés dans le bois, en ramassant çà et là quelques gramens, quelques +orchis, seulement pour renouveler connaissance avec eux, nous longions +le joli village des Gressets et la délicieuse vallée de Beauregard, nous +dirigeant vers un déjeuner que nous espérions trouver un peu plus loin, +lorsque, sous une allée de hauts peupliers jetés sur la gauche des +prairies du _Butard_, nous aperçûmes, venant à nous, un couple de +promeneurs, homme et femme, jeunes tous deux. + +Du plus loin que mon compagnon les aperçut, il fit un mouvement de +surprise. + +--Vous connaissez ces personnes-là? lui demandai-je. + +--Oui. + +--De quelle classe, de quel genre et de quelle espèce sont-ils? + +Ici, j’employais les mots simplement dans le sens botanologique. + +--Analysez, observez et devinez, me répondit mon illustre voyageur. + +J’observai donc, en appliquant à mes deux individus, non le système de +Linné, mais le système de Jussieu; celui des affinités et des analogies. +Celui-là me parut plus convenable et plus facile que l’autre. + +Le jeune homme, d’une mise fort simple et même négligée, quoique chaussé +de ces hauts souliers à talons, véritables quarts de bottes qui ont +succédé aux demi-bottes (la botte, chez nous, depuis l’introduction du +_comfort_, va toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas de +sous-pieds à son pantalon. Une twine gris clair, une chemise de couleur +et une casquette à large visière complétaient l’ajustement. + +Il portait à la main un de ces paniers de ménage, fermés à leur partie +supérieure par deux battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert, +laissait passer un goulot de bouteille. + +Près de lui cheminait une jeune femme, de taille moyenne et bien prise, +mais chez laquelle une indolence de mouvements, une certaine flexibilité +de la tige, un certain dandinement des hanches, décelaient une origine +méridionale ou un défaut de distinction. Tous deux s’avançaient la tête +baissée, se parlant sans se regarder, marchant côte à côte sans se +donner le bras; seulement, de temps en temps, ils s’appuyaient l’un sur +l’autre de l’épaule, par un mouvement plein d’affection. + +Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes avec eux que je pus voir la +figure des deux promeneurs; jusque-là je n’avais eu à étudier que leur +costume et leur tournure. + +Le jeune homme rougit en reconnaissant mon compagnon, et nous salua d’un +air plein d’humilité; à peine si j’eus le temps de saisir une seule +ligne pathognomonique de son _facies_. La dame était fort jolie: +l’élégance de son cou, la régularité de ses traits lui donnaient un +certain air de bonne maison, contredit cependant par ce qu’il y avait de +provoquant dans son regard. + +Quand ils furent passés et déjà à distance: + +--Eh bien! me dit mon ami, quel jugement porterez-vous sur nos deux +individus? + +--Eh bien, lui répondis-je résolûment, le jeune homme est votre +confiseur, qui vient d’épouser sa première demoiselle de comptoir. + +Et lisant un signe négatif sur la physionomie de mon interlocuteur, +j’ajoutai aussitôt: + +--Ou un commis marchand en bonne fortune, avec une comtesse sans +préjugés. + +--Vous n’y êtes pas. + +Je demandai un instant de réflexion de plus, et pour perfectionner mon +travail d’observateur, je me retournai vers le couple. + +Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous étions, les bords d’une +source, nommée dans le pays _la Fontaine-au-Prêtre_; déjà la jeune femme +s’était assise sur l’herbe, et, développant une serviette, elle +l’étendait près d’elle, tandis que le jeune homme tirait soigneusement +de son panier un pâté et diverses autres provisions. + +--Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même, il y a évidemment, dans la +physionomie de cette belle personne, de la grande dame et de la +grisette; mais, en songeant à son allure déhanchée, et surtout en +jugeant d’elle d’après son cavalier, alors courbé pour déboucher sa +bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, relevé à mi-jambe, +laissait à découvert ses souliers-bottes à grandes oreilles, le type +grisette prévalut dans mon esprit. + +--La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance que la première fois, +est figurante dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique. + +--Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là. + +--Quant à lui, c’est un garçon limonadier. + +J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute pratique avec laquelle il +me paraissait avoir débouché sa bouteille. + +--Vous y êtes moins que jamais, me dit non compagnon. + +--Au diable! et parlons d’autre chose. + +Une fois au Butard, nous ne pensions plus à nos deux badauds parisiens. +Tandis qu’on préparait notre déjeuner, et même en déjeunant, mon ami en +revint naturellement à me parler de ses courses dans le Taurus et +l’Anti-Taurus, dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives du Phase +et de l’Euphrate, puis pour me reposer de toutes ses descriptions +botaniques et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, sans paraître y +attacher la moindre importance, commençant par le dénoûment, finissant +par l’exposition, une histoire qui ne laissa pas que de m’intéresser +vivement. Cette histoire, accomplie non loin des bords de la mer Noire, +entre Erzeroum et Constantinople, durant son séjour dans cette partie de +l’Asie Mineure, il en avait recueilli tous les détails de la bouche même +de l’un des principaux acteurs. + +J’essayerai de la redire après lui, non tout à fait dans le même ordre +ou le même désordre quant aux événements, mais du moins en respectant +leur exactitude, et en mettant à profit la connaissance acquise par mon +voyageur, des hommes et des lieux. + + + + +I + + +Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1841, au pachalik de Sivas, +dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille, +vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d’une +vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête, +et quand son regard, à travers les massifs d’érables et de sycomores, +avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment à grillages dorés, à +balcons de bois de cèdre découpés finement, alors, son teint, +d’ordinaire d’un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son +petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est +à grand’peine qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en échapper. + +Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta et, du doigt, désigna un +platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque, +placé à quelques pas, et en revint chargée d’une peau de tigre qu’elle +étendit au pied de l’arbre. + +Après diverses allées et venues de la négresse, de l’arbre au kiosque et +du kiosque à l’arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur +la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un +épais coussin de velours noir, soutenait nonchalamment de sa main gauche +une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans +un léger portant de filigrane d’or en forme de coquetier, une petite +tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur +coup d’un moka brûlant. + +Baïla avait dix-sept ans; ses cheveux noirs et lustrés s’allongeaient +sur ses tempes comme deux ailes de corbeau; ses sourcils minces et +formant l’arc parfait, quoique de même couleur que ses cheveux, étaient +cependant, ainsi que ses longs cils et le bord de ses paupières, +recouverts d’une préparation d’antimoine appelée _sourmah_; une petite +raie noire verticale lui descendait même du front pour séparer ses +arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient encore été employées +pour donner plus d’éclat à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait +disparu sous une légère couche d’indigo et, par un effet contraire, sous +ses yeux où le fin réseau de ses veines projetait naturellement une +légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. Le henné, sorte +de carmin végétal, fort en usage en Orient, rougissait aussi les ongles +de ses mains, de ses pieds et jusqu’à ses talons, qui ressortaient nus +et vifs de ses petites galoches béantes, brodées d’or et de perles. + +Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en était pas moins belle. Son +costume se composait simplement d’un cafetan de velours, de pantalons de +mousseline rayée d’argent et d’une ceinture de cachemire; mais tous les +colifichets du luxe oriental complétaient sa toilette. La double rangée +de sequins qui brimbalait sur sa tête, les larges bracelets d’or qui +paraient ses bras, qui descendaient sur ses chevilles; les chaînes, les +pierreries qui couvraient ses mains, son corsage, qui vacillaient à +l’extrémité de ses longues tresses flottantes et brillaient jusque sur +sa pipe même, rehaussaient d’un charme étrange ses jeunes attraits. + +Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement admiratif sa vue devait +produire en ce moment, aux détails rapides donnés sur sa personne et ses +atours, il en faudrait ajouter d’autres sur cette vieille esclave noire +qui, par son âge comme par sa couleur, par sa taille courte et ramassée, +par son regard terne et glauque, opposait un contraste si frappant avec +la fraîche blancheur de Baïla, avec sa taille fine et souple et son +regard, encore vif et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui alors le +voilait à demi. + +Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, il faudrait suspendre +sur la tête de ces deux femmes, si dissemblables, un peu de ce beau ciel +bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, quelques accidents de +terrain, quelques singularités de cette végétation toute locale qui les +environnait. + +A quelques pas en avant du platane contre lequel s’appuyait Baïla, un +petit bassin circulaire de marbre cipolin, dont le jet d’eau +s’épanouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour +d’elle; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant, +l’un à droite, l’autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient +deux colonnes surmontées d’une arcade de verdure. C’était comme +l’entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée, +selon toute apparence, l’ombre même d’un homme ne devait pas se montrer. +Baïla appartenait à un maître jaloux; sa beauté, entretenue avec tant +d’art et de coquetterie, devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous +les regards d’un seul. + +Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de +poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs +safranées, de symphorines, de lyciets et d’airelles, aux fruits +d’albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de +velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient +leurs lianes au milieu des mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or +des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, les longues étamines +rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures +du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l’Inde +faisaient descendre, comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs +larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs +et de fruits d’une couleur orangée mêlée de cramoisi. + +Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeâtre et +sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à +l’œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de +nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques +cristallisées. + +Le tableau devait s’animer encore. + +Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers l’horizon, jetant +obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des +palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de +diamants; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers +tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en +arcs-en-ciel, en reflets d’or, de pourpre et de nacre; ils glissèrent de +l’écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens; ils +illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de +sequins jusqu’à ses babouches pailletées; ils se mêlèrent même à la +fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un parfum +du fond d’une cassolette de porcelaine, et, sur la soyeuse peau de tigre +qui lui servait de siége, semblèrent rouler de petites vagues +étincelantes. + +Quand le vent du soir, en se levant, agita doucement les fleurs et la +verdure, mélangea toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces zones +d’ombre et de lumière, oh! n’était-il pas à regretter alors qu’un regard +humain ne pût contempler la belle odalisque, au milieu de ces magiques +lueurs, resplendissante du triple éclat de ses pierreries, de sa +jeunesse et de sa beauté? + +Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme en devait jouir, et cet homme +ce n’était pas le maître! + +Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir au pied d’un arbre, +tenant encore à la main le petit mortier dans lequel au fur et à mesure +des exigences de sa maîtresse, elle broyait le café; Baïla, à moitié +assoupie, tendait machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, quand +un étranger parut inopinément entre les deux palmiers. + +A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, ensuite, retenue par un +sentiment de terreur, peut-être de curiosité, elle resta en place, +immobile, sans articuler un mot. Seulement, la tasse qu’elle soulevait +lui échappa des mains. + +L’étranger, c’était un jeune Français, après avoir fait un mouvement +comme pour s’enfuir, s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au +visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une trop vive émotion, soit +excès de prudence à cause de la négresse, il s’enquit simplement auprès +de Baïla du chemin qui pouvait le conduire à la ville. + +Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant celle-ci ne put +croire avoir bien compris. Quoi! l’étranger, trompant la surveillance +des gardiens, aurait franchi la double enceinte des jardins qui +l’enfermaient! il aurait bravé la mort, et tout cela pour lui demander +son chemin! + +Revenue au sentiment de sa situation, elle se leva d’un air irrité, tira +de sa ceinture un petit poignard garni de diamants, un bijou plutôt +qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit impérieusement signe de +s’éloigner. + +Le jeune homme recula devant elle avec un maintien contrit, embarrassé, +mais sans cesser d’attacher, d’une manière toute particulière, ses yeux +sur la belle esclave. Il semblait ne pouvoir les détacher du tableau qui +venait de frapper ses regards; enfin, encore indécis et balbutiant de +confuses paroles, il franchissait le portique des palmiers, quand la +négresse s’éveilla tout à coup. + +A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait dans l’enceinte, elle +bondit sur elle-même en poussant un cri d’effroi. + +--Qu’avez-vous donc, Mariam? lui dit Baïla en se plaçant devant la +négresse, sans doute par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent. + +--Mais cette ombre... ne la voyez-vous pas? C’est celle d’un homme! + +--D’un bostangi: quel autre oserait se montrer ici? + +--Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient! le maître ne leur +a-t-il pas interdit l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes... +lorsque vous y êtes? Un homme est venu, vous dis-je; j’ai vu l’ombre! + +--Eh! de quelle ombre parlez-vous? Tenez, regardez. + +Et Baïla s’effaça de devant la négresse. + +--J’ai vu! répéta la négresse. + +--L’ombre d’un arbre; oui, c’est possible. + +--Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait courir. + +--Vous avez rêvé, ma bonne Mariam. + +Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était venu, qu’elle n’avait +rien vu, sinon en songe, que Mariam, par soumission, feignit de le +croire, et toutes deux se disposèrent à regagner leur logis. + +Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour d’une allée, la négresse +poussa un nouveau cri, et, désignant du doigt un individu qui se sauvait +à toutes jambes: + +--Ai-je rêvé cette fois? dit-elle. + +Et elle allait appeler à l’aide, au secours, quand l’odalisque, lui +mettant la main sur la bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était +dévouée corps et âme à sa maîtresse, elle obéit. + +Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit à son aventure. Les +aventures sont rares dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait +grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait eu d’autres soucis en +tête. + +Les soucis à leur tour vinrent occuper sa pensée. + +En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, elle froissa les riches +étoffes qui se trouvaient sous sa main. Elle pleura même, bien plus de +colère que de douleur. + +Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté; elle était jalouse; depuis +la veille, Baïla maudissait l’existence à laquelle elle était condamnée, +et regrettait les jours de sa première jeunesse. + +Pour éloigner de son esprit l’idée incessante qui la tourmentait, elle +essaya de remonter dans son passé. Elle y trouva, non des consolations, +mais une distraction, du moins. + +Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans n’est le plus souvent que le +paradis de la mémoire, un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la +famille, et parfois d’un premier amour. Il n’en était pas ainsi de +Baïla. Sa famille lui était restée indifférente, et son premier amour +lui avait été imposé. + +Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une mère avare, ceux-ci, la +trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, l’avaient, +presque dès le berceau, destinée _aux plaisirs du sultan_. + +Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui protectrice de cette +partie du Caucase, c’est toujours là que vise l’ambition des familles +mingréliennes. + +L’éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l’état qu’on lui +réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s’accompagner du +psaltérion; quant au reste, il n’en avait jamais été question. + +Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes +chrétiens, on s’était bien gardé de chercher à développer en elle le +moindre instinct religieux. A quoi bon? la morale du Christ ne pouvait +lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la +carrière brillante qu’on prétendait ouvrir devant elle. + +Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle que des sentiments de +spéculation, si elle n’est aux yeux de ses proches qu’une marchandise +précieuse, elle profite du moins, par avance, du bénéfice qu’elle doit +rapporter. + +Tandis que ses frères s’occupent sans relâche de la culture des vignes, +de la récolte des vins et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un peu +boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage, la +seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact +avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates, risquer de voir +se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés, ou +permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds? Non, +c’eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur. + +Aussi, dans la masure paternelle, où tout le monde se meut et travaille, +seule, étendue à l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le chant et la +danse, elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de +l’Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve, croître et se +développer sa beauté, la richesse de toute sa famille. + +Pour les autres, la table commune se couvre de mets grossiers; à elle, à +elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la +chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les +bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce +merveilleux _salep_, à la fois cosmétique intérieur et substance +alimentaire, dont les femmes de l’Orient se servent pour aider au +développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration +d’un blanc rosé. + +Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en chemise de soie, voyageait +à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile +ou de serge, l’escortait à pied, veillant sur elle avec une constante +sollicitude. + +Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces +soins et démonstrations, devait croire que c’était là une fille adorée, +protégée contre le destin par les plus tendres affections! + +Cependant, si son père s’approchait d’elle, c’était le plus souvent pour +lui pincer le nez, qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa mère, +comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières +du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande. + +Quelquefois le mari, pris soudainement d’enthousiasme, après avoir vu +Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait +à voix basse à sa femme: + +--Par saint Dimétri! je crois que l’enfant nous rapportera un jour de +quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia! + +Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée. + +--Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa +digne compagne, c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous +volerait! + +Et elle essuyait une larme d’attendrissement. + +Baïla venait d’avoir treize ans, quand une barque qui suivait le courant +de l’Inéour s’arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien. +Un homme, coiffé d’un turban, en descendit. C’était un pourvoyeur de +harems, alors en tournée de ce côté. + +--Vendez-vous du miel? dit-il au maître de la chaumière, qu’il trouva +sur le seuil de sa porte. + +--J’en recueille du blanc et du rouge. + +--En pourrais-je goûter? + +L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon de chaque couleur. + +--J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit l’homme au turban, avec un +coup d’œil significatif. + +--Entrez alors, répondit le père de Baïla. + +Et tandis que l’étranger franchissait le seuil de sa maison, courant au +logement occupé par sa femme: + +--Alerte! lui dit-il, voici les noces de ta fille qui se préparent; le +marchand s’est présenté; il est en bas; habille-la et descends avec +elle. + +A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir une exclamation +admirative; puis, presque aussitôt, par manœuvre commerciale, il hocha +la tête, en feignant de l’examiner avec plus d’attention. + +Pendant cette inspection, la rougeur couvrait le front de la jeune +fille; le père et la mère, cherchant à lire la pensée secrète du +marchand dans ses yeux et sur son visage, gardaient un silence +émotionné, priant tout bas leur saint patron pour la réussite de +l’affaire. + +L’homme au turban, changeant d’allure, et comme s’il n’était venu en +effet que pour s’approvisionner de miel, s’empara de l’un des deux +échantillons déposés sur une table, et, après l’avoir effleuré du doigt, +il le dégusta. + +--Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, j’en conviens; mais il manque +de saveur. Combien la grande mesure? + +--Douze mille! se hâta de crier la mère. + +--Douze mille paras? + +--Douze mille piastres! + +Le marchand haussa les épaules. + +--Vous le garderez pour votre usage, bonne femme. + +Puis il se leva et se dirigea vers la porte. + +La femme fit signe au mari de ne point le retenir. + +En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta avant de toucher au +seuil, et se retournant vers le maître de la maison: + +--Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé chez vous; en échange de +votre hospitalité, je vous dois un bon avis. Vous avez des enfants? + +--J’ai deux filles. + +--Eh bien! veillez sur elles, car les Lesghis sont dernièrement +descendus de leurs montagnes et en ont enlevé un grand nombre dans le +Guriel et la Géorgie. + +--Qu’ils viennent! répondit le Mingrélien; j’ai trois fils et quatre +fusils. + +Le marchand fit encore un mouvement de fausse sortie; puis, après avoir +jeté un regard rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant ses +cinq doigts écartés. + +Baïla, rouge de honte, lui lança un regard de mépris et prit une +attitude de reine insultée. + +En faveur du regard et de l’attitude, auxquels il trouva sans doute +_quelque saveur_, le marchand leva en plus un doigt de sa main gauche. + +Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui lui valut un coup d’œil +courroucé de sa ménagère, qui murmura: + +--C’est trop tôt! + +--Le miel est cher dans votre canton, dit l’homme au turban; je prévois +qu’il me faudra, contre mon gré, en acheter aux Lesghis. Adieu, et +qu’Allah vous assiste! + +--On peut ne rien vendre d’un côté et ne rien acheter de l’autre, sans +pour cela se tourner le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous +encore; la rame a dû vous fatiguer les mains. + +--C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant de peine à les ouvrir, +grommela la ménagère. + +--Puisque vous le permettez, dit le marchand, j’attendrai ici que le +soleil ait perdu un peu de sa force. + +--Ne puis-je vous offrir autre chose que de l’ombre? Je sais que les +fils du prophète évitent de boire et de manger sous le toit d’un +chrétien; mais, à défaut de nourriture, vous y pouvez prendre un plaisir +permis. Puisque ma fille se trouve là encore, elle va chanter pour vous +distraire. + +Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion. + +L’homme au turban, assis sur ses talons, les bras croisés sur ses +genoux, la tête appuyée sur ses bras, l’écouta avec une profonde et +immobile attention, et quand elle eut fini, pour témoigner de sa +satisfaction, il se contenta de lever silencieusement un doigt de plus. + +Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des grelots d’argent, exécuta +alors une danse expressive, voluptueusement mimée, à la manière des +bayadères de l’Inde et des almés de l’Orient, mais avec plus de retenue +cependant. + +Forcé de regarder cette fois, l’homme au turban ne fut plus maître de +déguiser l’impression ressentie par lui devant tant de grâce, de +souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi d’enthousiasme, il +leva deux doigts d’un seul coup. + +On était près de s’entendre. + +Du reste, dans ce marché mystérieux, ce langage figuré, ces enchères +muettes n’avaient d’autres motifs que de mettre les parties +contractantes à même de pouvoir, devant les autorités russes, jurer, en +cas de besoin, par le Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question +entre elles que d’une vente de miel, de fourrures ou de peaux de castor. + +Après qu’on eut encore bataillé quelque temps de part et d’autre, la +mère reçut enfin les dix mille piastres dans son tablier, et disparut +aussitôt pour aller enfouir son trésor dans quelque cachette, sans +s’inquiéter autrement de savoir si elle reverrait sa fille. + +Elle partie, le marchand avisa du coin de l’œil la sœur aînée de Baïla, +qui avait assisté au débat, tout en pétrissant la pâte dans une huche. + +--Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas aussi? + +La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, fit la révérence. + +--Elle boite, dit le père. + +--Oh! oh! fit l’autre; n’importe, voyons. + +On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, profitant de l’absence de sa +femme, finit par céder sa seconde fille, moyennant six fusils anglais, +une forte provision de poudre et de plomb, de la viande boucanée, et +deux tonnes de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers +vendu sa femme, encore d’assez belle conservation; mais l’usage, +d’accord cette fois avec le nouveau code russe, ne le permettait pas. + +Les deux hommes venaient de se toucher dans la main, comme conclusion de +ce nouveau marché, quand la mère rentra. Elle poussa d’abord des cris +affreux en songeant que tous les soins du ménage allaient désormais +retomber sur elle. Le marchand parvint à la calmer avec un collier de +pierres fausses et quelques bijoux de cuivre doré. + +Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes arrivaient dans un petit port +de la mer Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer pour +Trébizonde. + +Un mois après, l’homme au turban, atteint tout à coup du désir de +prendre femme pour lui, après en avoir tant fourni aux autres, épousait +la sœur aînée, qui l’avait séduit par sa manière de pétrir la pâte. + +Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent d’abord dans +l’esprit de la jeune odalisque, retirée, seule, boudeuse et jalouse, +dans son appartement. + +Elle évoqua ensuite les images de cette autre part de sa vie où l’amour +devait prendre un rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison de +son acquéreur, devenu son beau-frère. Là, entourée, ainsi que ses +compagnes de captivité, d’égards et de bons soins, sous une surveillance +minutieuse, sans être sévère, elle avait passé une année durant laquelle +elle avait appris la langue turque et l’art de la toilette, tout en se +perfectionnant dans le chant et la danse. + +L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était embarqué avec elle et +plusieurs de ses compagnes, pour Constantinople. + +Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc sa gracieuse cargaison; les +cheveux avaient été lissés et parfumés et, après avoir longé les murs du +Vieux-Sérail, traversé quelques rues étroites et tortueuses, marchand et +marchandise s’installaient dans une chambre du bazar des esclaves. + +Les idées, en Europe, sont généralement fort erronées relativement à la +vente des femmes en Orient. Nos connaissances à ce sujet s’appuient +essentiellement sur ce que nous en avons vu dans nos théâtres et dans +quelques tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques et les +peintres, jaloux avant tout d’arriver au pittoresque, se soucient +souvent fort peu de l’exactitude. + +Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en compartiments, à la manière +des architectes, nous ont montré une grande salle commune où des hommes +et des femmes, tous jeunes, tous beaux, demi-nus, divisés par groupes, +passent sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs circulent à +travers les galeries; de gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien +emmitouflés dans leur robe de cachemire, dans leur cafetan de soie, dans +leurs fourrures, fument tranquillement assis dans leur coin, comme au +café: il m’est arrivé même de voir dans une de ces esquisses un peu +fantasques un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel épagneul, à la +queue ondoyante, figurer là, en accessoire, comme au palais des rois, +dans les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck; mais en Turquie +les chiens n’ont leurs entrées nulle part. + +Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou chorégraphes, ont établi +hardiment leur marché sur la place publique, devant tout un peuple de +choristes, avec des chameaux de carton, pour ajouter à la couleur +locale. Il est vrai que, grâce aux convenances de la scène, le costume +des belles esclaves à vendre a été renforcé. A l’Opéra les acheteurs de +femmes sont forcés de se contenter d’un examen très-superficiel. + +Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup moins abordable que ces +messieurs auraient pu nous le faire croire. Divisé en chambres +particulières, les femmes de toute couleur et de tout âge, surtout +celles dont la jeunesse et la beauté rehaussent le prix, y sont parquées +presque solitairement, sous la garde de leurs vendeurs. Pour pénétrer +dans le sanctuaire, il faut d’abord être musulman et offrir des +garanties, soit par sa position, soit par sa fortune; car il n’est pas +permis au premier curieux qui se présente de venir voir et marchander. + +Baïla et ses compagnes venaient donc, dans une des salles du grand bazar +de Constantinople, de prendre place sur une estrade. Chacune d’elles, +désireuse d’aller régner sur le cœur de quelque puissant dignitaire de +l’empire, essayait de la pose la plus favorable pour faire ressortir ses +attraits, se disposait à s’armer de toutes ses grâces naturelles ou +acquises, quand un petit vieillard, au turban maigre et délabré, en +cafetan sans broderies, sans fourrures, passé de mode comme son maître, +s’introduisit presque furtivement dans la chambre. + +C’était un Arménien renégat qui avait fait sa fortune en administrant +les biens d’un ancien vizir dont il était le trésorier ou _khasnadar_. + +Tant qu’il avait été au service de celui-ci, notre homme s’était bien +gardé de laisser entrevoir ses richesses, et la maîtresse femme, épousée +par lui avant son apostasie, n’avait jamais souffert qu’il lui donnât +une rivale. + +Par un double coup du sort, sa femme était morte, en même temps que son +vizir, disgracié, partait pour l’exil. + +Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien ne craignait plus de mettre au +jour son or et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien tenus +cachés, l’un et l’autre, pendant trente ans. + +Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de recommencer sa jeunesse, +de vivre pour le plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en ce +moment, se frottant les mains, la figure allumée, ses deux petits yeux +gris flamboyant comme des escarboucles, il rôdait autour de l’estrade +comme un renard à jeun autour d’un poulailler. + +A sa vue, les belles jeunes filles avaient frémi. En rêvant d’amour, +chacune d’elles sans doute avait vu dans son heureux possesseur un beau +jeune homme, au front large, au port majestueux, à la barbe noire et +luisante; et le ci-devant khasnadar du vizir semblait n’avoir même +jamais dû posséder aucun de ces heureux dons de nature. + +Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de leur doux sourire, de leurs +gracieuses poses méditées, elles prenaient à qui mieux mieux un air +refrogné et maussade, quand le petit vieillard s’arrêta devant Baïla, +qui aussitôt devint tremblante et se sentit prise d’une violente envie +de pleurer. + +Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de marcher, et malgré toute la +mauvaise grâce qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva charmante. +Il s’approcha d’elle, il regarda ses pieds, ses mains, il inspecta ses +dents, puis ensuite, prenant le marchand à part: + +--Ton prix? lui dit-il. + +--Vingt mille piastres! + +Le khasnadar fit un bond en arrière; ses lèvres se crispèrent comme +celles d’un babouin qui vient de mordre dans un citron aigre. Il +recommença à tourner autour de l’estrade; il examina, l’un après +l’autre, tous ces beaux fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés +à ses regards; puis, de nouveau, il s’arrêta devant Baïla. + +Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore lui visiter la bouche, +tira la langue et lui fit la grimace. + +Cette démonstration n’attiédit en rien les feux du client. Il se +rapprocha du marchand, et quand ils eurent chuchoté quelque temps, +assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en disant: + +--Par l’ange Gabriel! j’avais bien promis cependant à ma femme, dont +c’est la propre sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour l’honneur de +la famille. + +Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, comprit que le marché +était conclu, et, cessant de se contenir, éclata en sanglots. + +Aussitôt, la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la +haute stature, au regard impérieux, entre et va droit vers la désolée; +il relève le voile, ce voile qui peut cacher ses pleurs, mais non +amortir ses cris. + +--Combien cette esclave? demande-t-il. + +--Elle est à moi, dit le khasnadar. + +--Combien? répète l’autre. + +--Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, reprend le petit +vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds, pour essayer de se +grandir à la taille de son interlocuteur. + +Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de mépris. + +--Je viens d’en faire l’acquisition au prix de dix-neuf mille piastres. + +--Vingt mille! objecta le vendeur. + +--J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu en rejetant aussitôt le +voile sur la figure de Baïla. + +Le marchand s’inclina; le khasnadar, pâle de colère, se contint +cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali, +surnommé _Djezzar_, pacha de Sivas. + +C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue +par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère. + +Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le divan avait momentanément +appelé dans la capitale de l’empire, emmena sa belle esclave dans sa +résidence ordinaire, et tout d’abord elle occupa la première place dans +son cœur. + +La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus de toutes ses +rivales ne tint pas seulement à une pensée d’orgueil: elle croyait aimer +Djezzar. + +Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son +aspect inspirât parfois à Baïla un sentiment plutôt de terreur que +d’amour, dès le premier regard qu’elle avait jeté sur lui au bazar de +Constantinople, la comparaison qu’elle avait eue à faire entre lui et le +vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu’elle l’avait trouvé +jeune et beau. Depuis, il s’est montré si généreux, si fortement épris, +il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, avec une si tendre +indulgence, que, fermant l’oreille aux bruits qui courent autour d’elle, +elle le croit bon et patient. + +Cependant, si elle est la première dans l’amour du pacha, elle n’est pas +la seule; Djezzar ne se pique pas d’une inaltérable fidélité. +Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée dans son harem, et les +femmes d’Amassia passent pour être les plus belles de toute la Turquie. +Qui sait si le sceptre de la beauté ne va pas bientôt changer de mains! +Une autre ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus violent encore +que celui que lui a fait éprouver Baïla? + +Telles étaient les idées qui préoccupaient si tristement la jeune +odalisque, lorsque tantôt, se promenant dans les jardins, elle jetait à +la dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, à grillages dorés, qui +renfermaient sa nouvelle rivale. + +Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit s’éclaire de plus douces +lueurs. Le tableau de sa vie entière, qui vient de repasser devant elle, +ne lui démontre-t-il pas que sa beauté doit être incomparable, puisque, +après avoir apporté l’aisance dans la maison de son père, elle avait été +pour son beau-frère l’objet d’une spéculation qui avait dépassé son +espérance même? Au bazar des femmes, deux acheteurs s’étaient seuls +présentés, et tous deux, malgré le choix qui leur était offert, +s’étaient disputé sa possession. + +Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît devoir prouver sa +puissance, c’est l’audace de ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, +au risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais de Djezzar; qui, en +la voyant, se trouble d’admiration au point d’en perdre la raison; qui, +après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, de nouveau, se place +audacieusement sur son passage. + +Ah! comment n’a-t-il pas craint que la mort ne fût le prix de sa +témérité? Il ne l’a pas craint parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi +qu’aiment les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre d’entre eux, +Napoléon, leur sultan, à la tête d’une armée, conquérir l’Égypte pour y +chercher une belle femme dont un rêve envoyé par Dieu lui avait révélé +le pays et la beauté[1]? C’est par un rêve peut-être aussi que le jeune +Français a eu la révélation des charmes de Baïla! Peut-être l’avait-il +déjà aperçue lors de son séjour à Trébizonde, ou de son passage à +Constantinople! N’importe! c’est à lui qu’elle doit de se sentir forte +et rassurée aujourd’hui. + + [1] Cette croyance est encore fort répandue parmi le peuple, en + Arabie, en Égypte et en Turquie. + +Que Djezzar prodigue ses passagères amours d’une nuit à la fille +d’Amassia! demain il reviendra à la Mingrélienne. + +Et Baïla s’endormit en songeant au jeune Français. + +Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours inexplicables qui parfois +naissent spontanément dans le cœur des recluses? Nullement: avec son +costume étriqué, son menton imberbe, elle l’avait trouvé fort peu +séduisant, et ce n’est point par son éloquence qu’il avait pu la +charmer; mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. D’ailleurs, +peut-être voulait-elle essayer de se venger de Djezzar, même durant son +sommeil. + + + + +II + + +Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla +parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître +les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les +avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin. + +Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la +marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande. +Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse. + +Baïla hésita à en effacer l’empreinte. + +Pourquoi? + +Décidément l’étranger lui parlait au cœur? + +Non! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont +peut-être plus énigmatiques encore que les autres. + +Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer +toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la +tentation de respecter la seule qui fût restée de lui. + +Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs +larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée +à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la +veille, elle voulait la conserver... Qui sait! peut-être son +imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de +cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses +yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement +de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord; peut-être, aveuglée +par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque +dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît +aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour! + +La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu +serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une +fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que +les compromettre toutes deux. + +La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit, +elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place. +Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu +sur l’empreinte de celui de l’étranger; et cette double trace resta +longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le +feuillage surabondant et penché d’un _azalea pontique_. + +Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase, +et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit +d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son +second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul +regret; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle +qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé +demande un aliment à ce double souvenir. + +Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté; c’est là +qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger; de l’étranger surtout! + +L’aime-t-elle enfin cette fois? Qui pourrait le dire? Qui oserait donner +le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune +fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de +la terre; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes +livrées à la vie contemplative? + +En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien +différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers +Dieu; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une +portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique +cachée, qui n’appartient qu’à elle; elle lui adresse ses prières +secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel: +c’est son culte à part. + +En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que +l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se +prosterner que devant un seul; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache +dans l’ombre du temple; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours +frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un +besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses +penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre; de +protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre +à la réalité. + +Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et +la réalité se vaporise. + +Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre +désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries, +par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le +harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier +devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût +pu briser d’un geste ou d’un souffle. + +Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que +si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif. + +C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, +c’est-à-dire _le Boucher_. D’abord icoglan au sérail de Constantinople, +quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux +améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer +dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé +récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection +qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens +pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar +d’Acre, avaient été les parangons. + +Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent +philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur +son pays. + +S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à +sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient +aussitôt exécutés que rendus; quelquefois même, le supplice précédait le +jugement. + +On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en +Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime. + +Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par +lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne +justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se +transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui +arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son +inexpérience: Approche, lui avait dit Djezzar; et quand le pauvre +effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui +plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui +avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un +rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était +trouvée faite. + +--Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis! lui avait-il +dit ensuite. + +Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été +contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le +supplice qu’elle venait de subir elle-même. + +Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de +yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique. + +On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait +le plus grand honneur. + +Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été +amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était +trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût +innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à +attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de +s’en remettre au jugement de Dieu. + +Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et +par les épaules; il tire son sabre: la tête qui va tomber doit être +celle du coupable. + +Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui +évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur; ils tournent, ils +pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup +doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre; puis +enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un +large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même +coup. + +Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce +résultat inattendu; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était +peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se +mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une +pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang. + +Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi +les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait +qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions +solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la +réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de +janissaires; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de +temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne. + +Eh bien! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui +ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de +la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour; non sans +doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir; mais doué d’un +tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem +tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que +soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un +maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne +manquent jamais. + +Djezzar pouvait dire avec Orosmane: + + Je vais donner une heure aux soins de mon empire, + Et le reste du jour sera tout à Zaïre. + +Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil. +Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il +passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux +pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople, +mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille +de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter +l’imagination. + +Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux, +plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du +chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le +séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux +étranger, il arrivait qu’_Haïder_, le lion du maître, rentrant ses +ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux. + +Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à +l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment +sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à +contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze, +reposant doucement entre ces deux bêtes féroces. + +Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était +dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard. + +Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla +avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la +favorite qui l’avait précédée. + +Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en +sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main, +pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha, +celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle +Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait +complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante +en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville, +leur avait été donné comme dot. + +Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la +place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de _Bournou-sez_ +(Sans-Nez). + +Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé +d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le +secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était +plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante +avait plus que tout autre motif excité la colère du maître. + +Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien, +une voix de sirène, des pieds de nymphe; qu’avait-elle à craindre? Sa +volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté +par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que +lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait +en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar +ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce +d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du +maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous +avons amoindrie par cette locution, devenue française, de _jeter le +mouchoir_. + +Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite, +Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche; sa jolie +bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des +menaces inintelligibles; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants, +se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à +l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur +le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de +colère et de jalousie. Là se bornait son audace. + +Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité +d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire +l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance +jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur +double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la +bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop +heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais, +est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et +dernier enchérisseur. + +Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia. + +Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du +triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de +l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus +qu’à de longs intervalles. + +Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre +dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques +impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades, +elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique. + +--Qu’était devenu ce jeune Franc? Habitait-il encore le pachalik de +Sivas? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait +semblé le prévoir Mariam? Sans doute il était parti; il avait rejoint +son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas +sur les hommes; elle ne le verrait plus; tant mieux! Il était capable de +trop oser pour elle comme pour lui. + +Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit +entendre du dehors; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait +fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le +lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses +appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de +feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge. + +Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son +émotion. + +--Avez-vous fait bonne chasse? dit-elle à Djezzar quand ils se +retrouvèrent seuls. + +--Pas mauvaise, répondit celui-ci; mon faucon a pris trois faisans, et +moi j’ai tué un _chien_. + +Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir +dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali. + +Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité +dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations +préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour. + +Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse +longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde +enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en +laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant +sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar. + +Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé, +fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la +nage; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha, +saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait +visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la +tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet +homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait +suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair. +D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer +à quel culte il appartenait. + +--Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en +terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel +motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du +palais. + +--Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le +récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même +sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins, +reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà. + +Mariam la regarda avec surprise. + +--Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui, +c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop +attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen. + +Mariam garda le silence. + +--N’est-ce pas là aussi ta pensée? + +Après quelques paroles à peine articulées: + +--Qui peut le savoir? dit la négresse. + +--Toi, reprit Baïla; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as +raconté. + +--J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des +delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui +avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique. + +--Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant +l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main. + +--S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre +jeune chrétien; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai +dormir maintenant; car depuis sa double apparition dans le jardin, je +n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa +part... ou de la vôtre! + +--Peureuse! + +Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit. + +Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire; car Djezzar +s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse; elle +alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla +donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais +du matin. + +Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel +elle s’était assise naguère; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur +les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre +cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux +palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive, +quelqu’un devait se montrer encore. + +Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre +et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger; elle brisa une de ses +branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au +moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait; puis cette +croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée. + +Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air +calme et presque dégagé. + +A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le +culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois +jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser +un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est +doucement préoccupé durant quelques instants; ensuite, elle regagna le +pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et +pensif; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger. + +Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar, +elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants +mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit +cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui +les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses +redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta +une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir +entendre parler d’elle. + +Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans +l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible, +des cris de femme mêlés à des rugissements de lion. + +Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même. + +Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée +seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le +plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout +parsemé de débris de baguettes de cerisier. + +Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était +renouvelée entre l’odalisque et le lion. + +Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute +retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée +d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à +coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait +sur le corps de son dangereux adversaire. + +Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber +sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un +bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles +crispés, un lambeau du tapis; mais enfin, à bout de patience et de +longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à +moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes +monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à +son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du +pacha, munis d’épieux. + +La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux +venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son +dernier rameau de cerisier. + +Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères +royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la +domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant, +ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon. + +Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se +rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents. + +La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait +rempli d’une singulière admiration pour celle-ci. + +Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer +pour un reste de rigueur. + +C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé +toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître; elle a si bien +éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité; +les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus +de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la +faiblesse, jusqu’à la lâcheté; chacun, même le lion, subit la puissance +de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où +tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de +son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre; +c’est l’ennui! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se +fortifier de la faiblesse des autres. + +Le pacha se rendait le jour même à la ville; Baïla consentit à +l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de +retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce +qu’elle était à son départ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues; +le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les +plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour +Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément +métamorphosée en route. + +La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui, +gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là. + +De cette joie générale, Baïla seule avait le secret. + + + + +III + + +Enfermée dans son palanquin, à la suite du maître, comme elle longeait, +avec l’escorte, un des faubourgs de Sivas pour retourner vers la rivière +Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir les habitants, turcs ou +chrétiens, fuir pêle-mêle, en désordre, se cacher ou se prosterner à +l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un qui, resté debout et +immobile, semblait ne participer en rien aux diverses émotions de la +foule. + +Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége, les _cawas_, ne le +forcent pas à prendre une posture plus humble; elle l’examine avec plus +d’attention et tressaille. Il porte le costume franc et, autant qu’elle +en peut juger à travers son double voile et les mousselines semées +d’étoiles d’or du palanquin, ses traits sont ceux de l’inconnu. + +Par un mouvement plus rapide que la pensée, voiles, rideaux, tout se +soulève en même temps; c’est lui! leurs deux regards se rencontrent. +L’étranger se trouble, sans doute ébloui de nouveau par l’éclat +resplendissant de tant de beauté; puis, avec une expression pleine +d’amour, il lève ses yeux au ciel, place une main sur son cœur: bientôt, +dans cette main, il agite, en manière de signal, un petit objet +brillant, doré, sur lequel le soleil jette un éclair, mais que Baïla ne +peut reconnaître, car déjà ses rideaux sont retombés. + +Cette scène imprudente, audacieuse, passée au milieu de la foule, n’eut +cependant pas de témoin; tous les spectateurs étaient en fuite ou le +front contre terre. + +Durant le reste de la route, Baïla crut avoir rêvé. Quoi! cet étranger, +il n’était pas mort! il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par +Djezzar! Elle a donc été injuste et cruelle envers ceux-ci? Elle leur +devait une réparation. Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé? +D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle ne l’a pas empêché de se +trouver sur son passage tout à l’heure. Pourquoi légère? n’était-il pas +capable, pour la voir, d’endurer la douleur, lui qui ne craignait pas de +tout braver pour arriver jusqu’à elle? Mais quel objet a-t-il donc fait +briller à ses yeux, la main sur son cœur et le regard au ciel? Sans +doute un présent qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir jeter +dans son palanquin comme souvenir. Elle avait trop tôt laissé retomber +ses mousselines étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque bijou à +elle, quelque joyau détaché de sa parure et trouvé par lui au pied du +platane ou dans les allées du jardin? Oui, et il le conserve comme une +relique précieuse, comme un amulette préservateur, qu’il garde sur son +cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle l’a vu le +replacer après son transport d’amour. + +Elle se demande ensuite ce que peut être parmi les Francs ce jeune homme +resté debout, dans une attitude si fière, sur le passage du pacha, et +que cependant les cawas ont semblé respecter. Oh! bien des secrets lui +restent encore à pénétrer. N’importe! quels que soient le rang, le +pouvoir de ce mystérieux inconnu, elle est pour lui l’objet d’un amour +frénétique, elle n’en peut douter; sa vanité s’en glorifie, et, faisant, +pour la seconde fois, entrer dans ses rêves un souvenir de l’Égypte et +de Napoléon, elle en vient à se dire que si jamais son inconnu +commandait une armée dans le pays de France, les Français pourraient +bien, un beau jour, envahir le pachalik de Sivas. + +Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences narcotiques de la vie +monotone du harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies de toute +espèce, à ses caprices mille fois renaissants, à ses luttes, à ses +bouderies, à ses révoltes, à ses tyrannies contre son maître, contre son +lion, contre ses esclaves; maintenant, son caractère semble se modifier: +elle a repris près de Djezzar son humeur égale et indolente des premiers +temps; elle tourmente moins sa bonne Mariam et ses autres femmes de +service; son goût pour la parure semble même s’être amoindri: au lieu de +quatre toilettes par jour, elle n’en fait plus que trois; elle est +devenue grave, elle réfléchit, elle pense; elle pense au giaour; elle +réfléchit au singulier enchaînement de circonstances qui, depuis +quelques mois, malgré elle, par fatalité, est venu mêler ce jeune homme +à toutes ses préoccupations, à tous les événements de sa vie de recluse. + +Sans recourir au moyen dangereux d’une feuille de haschich glissée dans +son narguilé, ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de thériaque, +maintenant son imagination sait créer pour elle un monde charmant et +nouveau. Elle poursuit follement ses rêves vaniteux de la conquête du +Sivas. Elle se voit transportée dans une autre contrée du globe, à +Paris, où chacun librement peut venir admirer sa beauté, naguère la +propriété d’un seul. Recevoir les hommages de tous, faire battre mille +cœurs à la fois, tout en réservant le sien à l’objet aimé, ah! n’est-ce +pas pour une femme la gloire et le bonheur sur la terre? + +Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser sans l’intervention d’une +armée? + +Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit quelque temps, puis +quand elle cessa d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la +saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla. Elle chercha une cause +à sa souffrance, et cette cause, elle ne voulut la voir que dans les +murs du harem, qui pesaient sur elle et l’étouffaient. + +Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps de sa vie, avait permis à ses +femmes de franchir les portes du sérail, bien escortées et surveillées +toutefois; depuis lui, de jeunes dignitaires de la Sublime Porte, +partisans déclarés du nouvel ordre de choses, avaient à leur tour essayé +de cet usage. Baïla le savait, elle résolut de conquérir pour elle cette +douce liberté. + +Au premier mot qu’elle en dit au pacha, celui-ci, la regardant avec des +yeux fauves et flamboyants, jura par Mahomet et les quatre califes, +c’était son serment redoutable, que si toute autre de ses femmes lui eût +fait une demande semblable, sa tête aurait déjà sauté sous un coup de +yatagan. + +Baïla se garda d’en parler de nouveau; mais le refus du maître donna au +désir dont elle était possédée une intensité dévorante. Elle aussi jura, +non par les quatre califes, mais par son vouloir de femme, d’arriver à +son but, quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque péril qu’il +lui fallût braver. + +L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait suffit pour la +guérir à moitié de sa langueur. + +Quel était-il, ce but? Elle eut d’abord à s’examiner en elle-même pour +bien le définir. + +Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle avait déjà parcouru des +yeux une partie des monuments de la ville; elle avait visité la +citadelle, le caravansérai, la mosquée, à la suite du pacha. Ce n’était +donc point là ce qui lui faisait aspirer après ce fantôme de liberté. + +Restaient les bazars; mais ce qu’ils contenaient de précieux ou de +curieux en brocart, velours, pierreries, or ciselé, le maître ne +s’empressait-il pas de le faire apporter au harem pour qu’elle eût à +voir et même à choisir? De ce côté encore la privation se faisait peu +sentir pour elle. + +Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens de la Perse et du Kurdistan, +tout nain difforme, tout objet curieux qui traversait le pachalik, sur +un mot d’elle avait son entrée au palais. + +Elle arriva à cette conclusion logique, c’est que si elle avait désiré +pouvoir visiter et parcourir Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver +son inconnu, de surprendre enfin la clef des mystères qui +l’environnaient; et cet inconnu était certainement la seule des +curiosités de la ville que Djezzar refuserait de faire venir à son +palais pour le divertissement de sa favorite. + +Mais une autre ne pouvait-elle aller à la découverte pour Baïla? Elle +songea aussitôt à Mariam. + +Celle-ci, chargée en partie des achats et des approvisionnements du +harem; dispensée, par son emploi, par son âge, par sa couleur, par sa +laideur naturelle, du cérémonial ordinaire, parcourait librement les +rues et les marchés. Baïla connaissait son dévouement à sa personne, et, +refusât-elle de la servir dans ses recherches, elle savait que la +vieille négresse ne la trahirait pas. Elle lui en parla donc. + +Prise d’un tremblement subit, + +--Par le saint Christ! s’écria l’Abyssine, ah! ne répétez pas cette +parole, chère maîtresse; résistez à la tentation, étouffez-la dans votre +cœur; c’est une inspiration du mauvais esprit!... ou un effet de la +Providence, peut-être, une volonté d’en haut! ajouta-t-elle en murmurant +à voix basse, et comme s’apostrophant elle-même. + +--Tu n’as rien à craindre, Mariam; de quel crime seras-tu coupable pour +avoir essayé de prendre quelques renseignements sur cet étranger? Ne +sait-on pas que les vieilles femmes sont curieuses? + +--Oh! les jeunes ne le sont pas moins, reprit Mariam en jetant sur elle +un regard de reproche, et leur curiosité entraîne à plus de périls. +Notre sainte mère Ève était jeune quand... + +--Ainsi, tu refuses de me servir? + +--Pour cette fois... ne l’exigez pas, n’insistez pas; je puis faiblir; +j’ai déjà eu tant à lutter d’un autre côté! + +--Comment? + +--Ce jeune Franc!... il est né pour votre perte et pour la mienne... +Mais non... Si vous saviez!... + +--Tu le connais donc? tu l’as donc revu? + +--Ai-je parlé de cela? Par l’ange noir! il n’en est rien, j’espère. + +--A l’instant même tu viens de te trahir; tu l’as vu! + +--Ah! chère maîtresse, ne me perdez pas! s’écria la vieille esclave +toute palpitante d’effroi. Oui, je l’ai vu... pour mon malheur! + +--Eh bien! qui est-il? Qui le retient à Sivas? Que veut-il? +Qu’espère-t-il? Quels sont ses projets? + +--Est-ce à moi de vous les faire connaître? Au nom du Dieu des +chrétiens, qui a été le vôtre et qui est encore le mien, cessez de +m’interroger. Si notre maître venait seulement à découvrir que ce jeune +homme a pénétré ici, dans les jardins, que je le savais, que je me suis +tue, ah! il me ferait hacher menu et jeter aux poissons du grand bassin! + +--Mais il ne le saura point! Tu n’as rien à craindre, te dis-je; ne +suis-je pas là pour te protéger? + +--Mais vous, qui vous protégera? + +--Que t’importe? Ainsi, cet étranger, tu le connais? Et tu ne m’avais +rien dit! Tu l’as donc rencontré? + +--Sans doute; il l’a bien fallu, quoiqu’il eût préféré encore se +rencontrer avec... une autre. + +--Cette autre, qui donc est-elle? + +--Vous! + +--Moi! s’écria Baïla, dont le pourpre colora subitement le visage, comme +si elle ne s’attendait point à cette réponse, qu’elle avait sciemment +provoquée afin d’entraîner forcément Mariam dans la voie des +confidences. Et que peut-il me vouloir? + +--Oh! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse, de nouveau en proie à +son émotion première, ce qu’il veut!... Dieu me garde d’en parler! Seul +il pourrait vous le dire; mais ce serait la mort pour nous trois, +peut-être! + +Baïla garda un instant le silence. + +--Il a donc espéré me revoir encore? demanda-t-elle ensuite. + +--Si on doit l’en croire, il donnerait mille fois sa vie pour la +réalisation de cette espérance... et de l’autre! + +--De quelle autre s’agit-il donc? + +--C’est son secret, ce n’est pas le mien... J’en ai trop dit déjà! + +Elles furent interrompues. Mariam se retira à la hâte, et bientôt Baïla +resta seule avec ce serpent de la curiosité qui lui rongeait le cœur. + +Peu de temps après, durant la nuit, tandis que le pacha était dans la +ville de Tocate, où les soins de son administration devaient le retenir +plusieurs jours, un homme fut amené furtivement dans les jardins de la +rivière Rouge. Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire dans une +caisse de fleurs. + +Ce bostangi, gagné par de riches présents, le conduisit, par des routes +alors désertes, jusqu’au pavillon occupé par la favorite. + +Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine parut et lui fit un +signe. + +A ce signe, la belle odalisque, prétextant d’un besoin de repos, +congédia ses femmes de service, après avoir toutefois fait natter ses +cheveux et s’être soigneusement fait parfumer le corps par elles. + +Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle se rhabilla, mais +tellement à la hâte que sa ceinture de cachemire, négligemment nouée, +retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte; et son long voile, +répandu autour d’elle, cachait seul les trésors de ses épaules et de sa +poitrine. + +En se rendant vers la salle où l’attendait le visiteur mystérieux, elle +s’arrêta. La respiration lui manquait; un tremblement nerveux agitait +ses membres délicats et courait en frissons sur sa peau, moite encore +d’eau de rose et d’essence de santal. Portant la main à son cœur, comme +pour en contenir les battements précipités, + +--J’ai peur! murmura-t-elle. + +--Que craignez-vous maintenant? dit en la soutenant sous les bras +Mariam, dont le courage, comme par un jeu de bascule, semblait s’être +affermi, exalté, tandis que défaillait celui de sa maîtresse: le pacha +est loin; tout dort autour de nous; ce Franc que vous avez désiré +recevoir et que vous allez entendre, il a franchi, sans éveiller les +soupçons, les portes du palais. Il vous attend. Il n’a pas tremblé pour +venir, lui; les moments sont précieux; il les compte avec impatience; +allons le rejoindre. + +--J’ai peur! répéta Baïla résistant à l’impulsion que voulait lui donner +la vieille esclave. + +Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, le sourire aux +lèvres, les yeux à demi fermés, elle semblait savourer avec délice +l’effroi ressenti par elle; comme ces malades, saturés de breuvages +fades et sucrés, se plaisent momentanément aux âpres amertumes de +l’absinthe. + +C’était une émotion, enfin, et pour la recluse du harem, toute émotion +devenait précieuse. + +Non sans avoir promené un dernier regard sur l’habile et voluptueux +désordre de sa toilette, elle souleva enfin la portière de ce salon où +l’attendait l’inconnu. + +A la faible lumière que projetaient deux bougies de senteur, placées sur +un guéridon, elle vit l’étranger debout, une main au coude, l’autre au +front, dans une posture méditative. + +Au frôlement de sa robe, au léger bruissement de ses pas, il releva la +tête, croisa ses mains avec une sorte de transport extatique, et ses +yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent si vifs, qu’il sembla à +la Mingrélienne que la lumière en était doublée autour d’elle. + +Quand Mariam a disparu pour mieux veiller sur eux, quand Baïla se trouve +seule, seule avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves, tout à coup +rejetant son voile en arrière, elle se montre à lui dans tout l’éclat de +sa beauté géorgienne. + +Un instant, elle jouit de son trouble, de sa surprise; puis, allant +s’asseoir à l’angle d’un sofa, elle l’invite, par un signe, à venir +prendre place à son côté. + +Mais l’étranger est resté immobile; son seul mouvement a été de se +couvrir les yeux, comme si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût +soudainement ébloui. + +Après avoir doucement savouré, dans son orgueil, l’effet stupéfiant +produit par sa beauté, Baïla réitère son geste. + +Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras et d’hésitation +cependant, se dirige vers le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre +devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité du long voile de +l’odalisque, et l’en recouvre tout entière, en détournant la tête. + +Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre étrangement Baïla; +mais peut-être, se disait-elle, sont-ce là les préliminaires de l’amour +chez les Francs. + +--Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme d’une voix émue, en prenant +place à son côté; écoutez-moi avec attention, madame; le moment présent +peut devenir, pour vous comme pour moi, le commencement d’une ère +nouvelle de gloire et de salut. + +Elle ne le comprenait point; elle se rapprocha de lui. + +--Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il; la Mingrélie est +votre patrie. + +Baïla crut un instant qu’il venait lui-même de l’ancienne Colchide, +qu’il y avait vu sa famille; et dans le vol rapide de ses pensées, elle +fit remonter l’amour du jeune homme, non plus seulement à une époque +récente, mais à ce temps où elle n’était encore que la propriété de son +père. Les souvenirs du pays natal lui revenant plus doux, en s’unissant +à l’idée d’un amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha de lui et le +regarda curieusement, espérant retrouver sur sa figure des traits +anciennement gravés dans sa mémoire. + +--Êtes-vous donc un ami de mes frères? lui demanda-t-elle. + +Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne effleura de sa main celle de +l’étranger. Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant le signe +de la croix, et d’une voix pleine d’onction et de solennité: + +--Oui, madame, je suis l’ami de vos frères, de vos frères les chrétiens, +aujourd’hui foulés aux pieds d’un despote cruel, mais qui par vous peut +s’adoucir. Le terrible Dâher, maître d’une partie de la Syrie et de la +Palestine, après avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar, +devint le protecteur des disciples de Jésus-Christ. N’exercez-vous pas +sur votre maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim avait sur le +sien, vous, madame, à qui, dit-on, les lions mêmes ne résistent pas? +Dieu s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus; il vous a, +comme elle, marquée de son sceau pour concourir à la délivrance de son +peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le pacha de Sivas, +Ali-ben-Ali, le boucher, le bourreau, ne tournera plus sa rage que +contre les ennemis de l’Église; la clarté divine, descendue de la croix +du Calvaire, a su parfois pénétrer jusque dans les cœurs les plus +endurcis... + +--Misérable! s’écria Baïla, revenue enfin de la stupeur qu’elle avait +éprouvée en entendant ce discours inattendu; qu’es-tu venu faire ici? + +--Vous apprendre à pleurer sur votre vie passée, vous aider à vous laver +de vos souillures, vous sauver, et sauver avec vous et par vous nos +frères les chrétiens du Sivas! + +--Va-t’en, apôtre du démon; retire-toi, insolent! répète la belle +odalisque en s’enveloppant alors d’elle-même dans ses voiles, en se +cachant de son mieux aux regards du profane; va-t’en, et sois maudit! + +--Non, vous ne me chasserez pas ainsi, disait le jeune enthousiaste; +vous m’entendrez! Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission que +j’accomplis en ce moment, va changer votre cœur; il le peut, il le fera! + +--Ton Dieu n’est pas le mien, impie! va-t’en. + +--Ah! ne blasphémez pas contre le Dieu de vos pères, ne mentez pas ainsi +aux saintes croyances qui, peut-être, même à votre insu, sont restées +dans votre cœur. N’est-ce pas vous qui, dans un coin retiré de vos +jardins, avez dressé la plus humble des croix, sans doute pour y venir +prier en secret? + +Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui faisait passer soudainement +dans la mémoire de la jeune odalisque toutes les chimères de son amour +fantastique, toutes les espérances, toutes les illusions qui s’étaient +groupées pour elle autour d’une seule idée; le dépit de voir ainsi +s’effacer tous ses rêves; l’effrayante pensée du péril qu’elle a +recherché, qu’elle a bravé, qui la menace encore en ce moment même, et +le tout pour arriver à une pareille déception, pour trouver un apôtre +dans l’amant qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses esprits que +sa voix, s’élevant par degrés, sembla devoir aller jusqu’au delà de son +pavillon éveiller les esclaves qui dormaient. + +Pour essayer de la calmer, le geste suppliant, l’étranger fit un pas +vers elle: + +--N’approche pas! lui cria l’odalisque. + +Et se levant, frémissante, elle appela Mariam. Elle se disposait à +sortir en faisant retentir encore ses imprécations, quand la portière, +brusquement soulevée, le pacha parut tout à coup entouré de soldats et +portant à sa ceinture un arsenal complet d’armes de toutes sortes. + +Soit que la colère de la Mingrélienne fût arrivée à son paroxysme, soit +que le sentiment de la conservation s’éveillât impérieux en elle et la +rendît impitoyable: + +--Tuez-le! tuez-le! + +Et du doigt, elle désignait le malheureux Français aux vengeances du +pacha. + +Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla un regard triste et +miséricordieux qui la fit tressaillir, puis il tendit la tête. + +Un soldat leva son sabre; Djezzar détourna le coup. + +--Non, dit-il; il ne faut pas qu’il meure si vite. + +Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice sur les deux +soupçonnés, il murmura d’une voix cadencée cette phrase affreusement +poétique: + +--Son sang ne doit pas jaillir tout à coup, comme l’eau de la fontaine, +mais couler lentement, comme celle de la source qui tombe goutte à +goutte du rocher. + +En Orient, la poésie se retrouve partout. + +Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un esclave maugrebin placé +près de lui, puis on emmena le chrétien. + + + + +IV + + +Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord rugir toutes ses passions +jalouses; mais avec lui, la favorite n’avait à redouter qu’une +explication commençant par un coup de poignard. + +Dès qu’elle le vit débuter simplement par des menaces et des +emportements, elle cessa de craindre pour sa vie. + +Prenant une attitude de surprise, une physionomie révoltée, tout en +tâchant pourtant de se maintenir aussi jolie que possible, elle essaya +de tirer parti de tous ses avantages, et de faire valoir avec le Turc +cette toilette pleine d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien. + +Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de Tocate à Sivas, avait été +instruit dans cette dernière ville des projets du Français pour pénétrer +dans l’intérieur du harem; mais il manquait de preuves sur la complicité +de sa belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, celui qui aurait +pu les donner, il expirait sans doute en ce moment. N’avait-elle pas +d’ailleurs à se prévaloir de ses imprécations contre le giaour et de son +mouvement de terreur et de fuite, dont le pacha lui-même avait été +témoin? + +Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser convaincre, et, les rôles +intervertis, ce fut le maître qui, humble et suppliant, implorait tout +bas son pardon. + +A l’innocence de la Mingrélienne il préparait cependant de terribles +épreuves! + +Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla élevait de plus en plus +la voix. + +--Écoute! dit le pacha, lui imposant silence du geste et semblant +lui-même prêter l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait du +dehors. + +Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit sourd, confus, monotone et +régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange. + +--Qu’est-ce donc? demanda-t-elle. + +--Rien... rien encore, répondit-il. + +Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs; le même bruit se +répéta, mais sans s’accroître. + +Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains. + +--Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés? demanda-t-il à l’esclave +maugrebin qui se présenta. + +--Ils le sont, fils d’Ali; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons +employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir +d’hippopotame; en vain nous avons humecté, saupoudré ses plaies béantes +de piment et de jus de limon; il n’a pas poussé un cri, pas un soupir. + +--Que fait-il donc? hurla le pacha. + +--Il prie, répondit l’esclave. + +--N’a-t-il rien révélé? + +--Rien, fils d’Ali. + +--Si mes châtiments n’ont pu lui délier la langue, ma clémence en +viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. Qu’on me +l’amène, et qu’Haïder vienne avec lui. Par Allah! je saurai le faire +parler, moi! + +Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla +l’homme du harem, l’efféminé, le voluptueux Djezzar; il lui fit +reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le +narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe +persane s’échapper d’un côté en flocons nuageux, remonter de l’autre en +s’épurant dans un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il attendit, +dans une posture indolente, l’arrivée de son captif. + +Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne +famille de la vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la rêverie, à +l’exaltation, il n’avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa +sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire, +la pensée religieuse avait germé et s’était développée en lui. A défaut +de ces tendres affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes +croyances avaient comblé les vides de son âme. + +Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères, +lorsque, un jour, à la suite d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la +résolution lui était venue de se faire prêtre. + +Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment nommé au consulat +d’une des villes importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien alors de +plus à propos que de l’emmener avec lui, en qualité d’élève consul. Il +espérait le distraire de ses pieuses abstractions, le faire renoncer à +ses projets, et même le conquérir au doute, à la vue de toutes ces +sectes de chrétiens schismatiques qui peuplent l’Orient. + +L’oncle était philosophe. + +Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima plus vive, au contraire, +en approchant de ces lieux saints où les vérités évangéliques avaient +étendu leurs premiers rameaux et porté leurs fruits les plus savoureux. +Pour lui, les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés du Thabor et +du Sinaï. Plus que jamais affermi dans sa vocation première, sous son +costume de diplomate, il vêtit le cilice et se promit, puisque +l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, en dépit de son parent et dans +le secret de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé par des travaux +apostoliques. + +Après s’être perfectionné par la pratique dans la langue turque et +l’arabe vulgaire, Ferdinand Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans +les environs les sectateurs des différentes églises dissidentes: +arméniens, grecs, maronites, nestoriens, eutychéens et même les +catholiques latins, séparés de Rome seulement par le mariage de leurs +prêtres. Il allait vers eux pour opérer des conversions; il en revenait +plus effrayé encore de leur misère que de leur ignorance, et, véritable +apôtre, il y retournait moins pour les prêcher que pour les secourir. + +Monté sur un léger batelet qu’il avait appris à manœuvrer à la manière +orientale, avec la rame au gouvernail, il suivait un jour le cours de la +rivière Rouge, et rêvant le désert, un ermitage dans quelque thébaïde, +il se créait dans l’avenir un bonheur ascétique trempé d’eau claire, +lorsque la rame se rompit entre ses mains. Sa barque, en échouant, le +jeta sur un petit pan de terrain, en delta, placé comme une île entre le +Kizil-Ermak et un fossé régulièrement creusé. + +Ferdinand n’était pas nageur habile; mais, malgré la gravité ordinaire +de ses pensées, il était bon sauteur; il mesura tour à tour de l’œil la +rivière et le fossé, et, la question décidée en faveur de ce dernier, il +le franchit d’un bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit mur +que lui avait masqué un épais buisson de nopals et d’abricotiers +sauvages. Rebondir de l’autre côté pour regagner son delta, c’était +risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace lui manquait pour +prendre un élan, et, dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la +rivière infranchissable. + +Dans cette position, fort embarrassé de son rôle, et ne se doutant guère +qu’il avoisinait de si près les jardins d’été du pacha, il aperçut une +porte basse, cintrée, pratiquée dans le petit mur; il la poussa +machinalement, et, à sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui. + +Il existe autour de Sivas, et surtout sur les bords de la rivière, des +enclos où des cultivateurs, chrétiens pour la plupart, font venir, à +grand renfort d’eau, les légumes qui servent aux approvisionnements des +marchés de la ville, et ces poncires énormes, ces pastèques savoureuses, +ces dattes et ces pistaches, dignes de rivaliser avec celles d’Alep et +de Damas. Ferdinand crut être arrivé devant une de ces exploitations +appartenant à des chrétiens. La négligence apportée dans la fermeture +des portes l’affermit dans son idée; il entra. + +Alors, pour la première fois, il se trouva face à face avec Baïla, +nonchalamment assise sous le platane. + +Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse odalisque bariolée de +rouge et de noir, effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier +quelques paroles en rapport avec le désir véhément qu’il avait +d’échapper sain et sauf à cette périlleuse bonne fortune qu’il n’était +pas venu chercher. Égaré ensuite dans les dédales du jardin, il se +retrouva devant Baïla et sa négresse; enfin, regagnant non sans peine la +petite porte encore ouverte, il s’épouvantait de nouveau de ce double +obstacle du fossé et de la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au +milieu des vapeurs du soir il vit un homme s’avancer mystérieusement +vers le delta, en traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, que +Ferdinand ne soupçonnait pas. + +Cet homme, bostangi chez le pacha, volait les fruits de son maître pour +aller les vendre à la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la +petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire qu’à l’entretien +des fossés. Après avoir, ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le +moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, c’est ce voleur de fruits +qui, plus tard, enfermé par Baïla entre la crainte d’une dénonciation et +l’espoir d’une récompense, devait introduire le Français dans les +jardins et jusque dans le pavillon de la favorite. + +Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous un amas de ronces +pendantes une longue planche dont il se servit pour franchir le fossé; +il la déposa ensuite derrière le massif de nopals et d’abricotiers +sauvages, où justement Ferdinand se tenait caché. + +Dans ce concours de circonstances inespérées qui venaient coopérer à sa +délivrance, celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche devenait une +arche de salut pour lui; il s’en servit à son tour, et grâce au gué de +la rivière, que le bostangi venait de lui révéler, après s’être égaré +quelque temps dans des sentiers inconnus, après avoir lutté de nouveau +contre le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la poursuite de sa proie, +se retrouvait partout sur sa route et semblait vouloir l’envelopper de +ses détours et de ses replis, il échappa enfin à tous les dangers de sa +malencontreuse promenade. + +Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, il eut à se féliciter +doublement d’y être arrivé sain et sauf, quand il apprit que ces jardins +où il s’était si follement aventuré n’étaient rien moins que ceux de +Djezzar-Pacha. + +Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle être? + +Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, il croyait maintenant +avoir rêvé, ou qu’une vision l’avait abusé. + +Elle réapparaissait à son esprit sous une forme multiple. Il la revoyait +semblable à une bacchante, sa coupe à la main, indolemment accroupie sur +sa peau de tigre; puis, comme une péri, comme une ondine, se montrant à +lui à travers les reflets dorés du soleil et les arcs-en-ciel du petit +bassin de marbre; puis enfin, dans sa troisième transformation, debout, +sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et le menaçant du poignard. + +Toutefois, son imagination chaste et calme ne prêtait nul charme à cette +triplicité de formes. Il se demandait, au contraire, si cette vision ne +lui avait pas présenté un emblème de tous les vices réunis? L’ivresse, +la luxure, la paresse, la colère! Il trouvait moyen de compléter les +sept péchés capitaux. + +Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur des chrétiens, +n’était-ce pas le démon lui-même qui s’était fait voir à lui? + +Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être à part, un être +merveilleux, dont elle honorait la trace, une idole à laquelle elle +rendait un culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement dans la +sainte horreur de son souvenir. + +Ce démon cependant, cet effroyable assemblage des sept péchés capitaux, +il allait tout tenter pour l’approcher encore. + +Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait près de son oncle, dans +cette province de l’Anti-Taurus, s’était peu préoccupé de ce qui se +passait dans l’intérieur du harem de Djezzar. Ses pensées étaient +ailleurs; mais après sa visite involontaire dans les jardins, il prêta +plus curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient sur le pacha. +Il apprit que celui-ci, entièrement abandonné à ses penchants +voluptueux, subissait l’empire d’une favorite mingrélienne. Bientôt, +sans qu’il pût se douter de la part qu’il avait eue lui-même à +l’accroissement de cette domination de la belle esclave, il entendit +répéter partout autour de lui que, si elle en avait la ferme volonté, +Baïla ferait un juif de son maître Ali-ben-Ali. + +--Pourquoi pas un chrétien? se dit-il. + +Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées en une seule: Elle +est chrétienne, et elle peut tout sur Djezzar! + +Oh! combien sa divine mission s’agrandit à ses propres yeux! Quel +triomphe pour lui, pour la religion, pour tous les malheureux chrétiens +de Sivas, si cette pensée se réalise! Sans doute, l’exécution d’un +projet pareil est hors de toute probabilité; mais la foi +raisonne-t-elle? Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions qui pèsent +sur ses frères de toutes les sectes, et qui en poussent quelques-uns à +l’abjuration, n’est-ce pas un assez grand résultat? A ce résultat +comment arriver? + +Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle voie est déjà un triomphe. + +Il a confié son dessein, ses radieuses espérances, à un vieux prêtre, +son confesseur, et son confesseur se trouve être en même temps celui de +Mariam; car Mariam, catholique zélée, n’a jamais cessé de pratiquer, +mystérieusement toutefois, les préceptes de sa religion. + +Arriver à la négresse abyssine par le saint homme, à la favorite par la +négresse, au pacha par la favorite, telle est la marche à suivre que se +trace d’avance notre jeune enthousiaste. + +Régénérer et faire refleurir le christianisme dans cette portion du +monde asiatique, telle est la mission sublime dont il se croit chargé +par Dieu lui-même. + +Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer à ces dangereuses +tentatives. Vaincu enfin par ses instances, il le mit en relation avec +l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit son rôle. Usé par la +persécution, devenu craintif et prudent, le vieillard tenait à la vie, +qui lui échappait. Il avait coutume de dire que l’Église conquérante ne +doit compter que sur ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres, +et que le martyre ne convient bien qu’à la jeunesse. + +C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit que cette favorite, venue de +la Mingrélie, et sur laquelle il avait fondé toutes ses espérances +chrétiennes, n’était autre que la démoniaque odalisque rencontrée par +lui dans les jardins de Kizil-Ermak. + +A quelque temps de là, la nouvelle ayant circulé que Baïla, à la suite +de Djezzar, avait traversé la ville dans son palanquin et devait la +traverser encore pour retourner vers le palais d’été, il s’était placé +sur son passage. Mariam, quoique ébranlée par ses ardentes et pieuses +sollicitations, n’avait point encore parlé de lui à sa maîtresse; mais +il crut voir la preuve du contraire dans le mouvement de la jeune femme +vers lui, et ce fut dans cette conviction qu’il tira de sa poitrine et +fit briller à ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite croix +dorée qu’avait portée sa mère, et qui ne le quittait jamais. + +On sait comment tourna l’exécution de cette sainte et audacieuse +entreprise, dont Ferdinand Lasserre, à cette heure, vient de subir les +premières et terribles conséquences, et prévoit le dénoûment. + +Quand, après son supplice préparatoire, les mains solidement liées +derrière le dos, il fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore +étendu sur ses coussins; sa tête, et le bras qui soutenait le narguilé, +reposaient sur les genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder, +allongé sur ses pattes, le museau contre terre, les yeux à demi fermés, +était couché près de lui. + +Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent. La scène qui allait +suivre ne voulait pas de témoins. + +Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le lion demeurèrent seuls. + + + + +V + + +Baïla avait senti disparaître sa confiance. Une seule révélation du +prisonnier pouvait être pour elle un arrêt de mort; et, cachant sa +pâleur sous les plis redoublés de son voile, le cœur palpitant, elle +attendit le résultat de l’interrogatoire, en attachant son regard plein +d’anxiété sur le captif. + +--Quoi! j’aurais risqué de mourir pour entendre un sermon de ce triste +prêcheur! se disait-elle; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai donné +l’ordre! ou que n’a-t-il succombé sous le fouet des cawas! + +Cependant, en le voyant le corps sillonné de stigmates bleuâtres, la +chair gonflée et saignante, se tenir là, dans cette salle, comme s’il +n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux, comme il y était +avant l’arrivée du pacha, avec son même maintien, avec son même regard +timide, qu’il n’osait lever vers elle, elle se sentait émue de quelque +pitié. + +--Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena dans ce lieu? + +--Son salut, répondit le captif en tournant un instant ses yeux vers le +sofa occupé par l’odalisque; et les reportant sur Djezzar: Le tien +peut-être, ajouta-t-il. + +--Quoi! chien fils de chien que tu es, tu pensais faire de moi un vil +Nazaréen, et pour me convertir à la secte de maudits, tu profitais du +temps de mon absence? + +--J’ai dit la vérité, répondit le jeune homme, aussi vrai que +Jésus-Christ est le rédempteur du monde! + +--Tu mens! cria le pacha, aussi vrai qu’il n’y a pas d’autre Dieu que +Dieu et que Mahomet est son prophète. + +Après ce mouvement, il sembla faire un effort pour s’interrompre dans sa +colère, il se replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite, +passa sa main, en signe de caresse, sur la crinière de son lion, et +quand il eut aspiré deux ou trois bouffées de son _latakié_: + +--Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave pas ton crime. Tu sais +bien que d’un musulman on ne fait point un chrétien, comme d’un chrétien +on ne peut faire un juif. La loi de Moïse a préparé celle de Jésus; +celle de Jésus n’était que le second échelon de celle de Mahomet; dans +cette route-là on ne redescend pas; on monte. + +--J’espérais du moins, dit le captif, te rendre plus favorable à mes +frères... + +--Sont-ce donc là tes frères, toutes ces bandes de chacals qui se +mordent entre eux, toutes ces races d’infidèles qui oublient leur propre +loi? De quoi se plaignent-ils? De quelques-uns j’ai fait de bons +chrétiens par le martyre; de quelques autres de bons musulmans, par la +persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de leurs prêtres? Non! loin de là! +Tu n’es qu’un de ces frivoles Européens qui viennent essayer de propager +parmi nous leurs usages impies; laisse de côté la ruse et le mensonge: +tu as entendu parler de la beauté de cette esclave (il tourna la tête +vers Baïla), et, au prix de ta vie, tu as voulu en saturer tes yeux? +N’est-ce point cela? + +Le jeune homme fit un signe négatif; le pacha n’en tint nul compte et +poursuivit: + +--Eh bien, es-tu satisfait? Tu dois l’être; car tu l’as vue. Vos femmes +d’Europe sont-elles à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir chez +nous pour nous ravir les nôtres? Jusqu’à ce jour, vous n’avez eu de +convoitise que pour nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de +correspondre avec elle? Quel a été ton guide? De quelle façon t’a-t-elle +d’abord accueilli? + +Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille, épie le moindre cri, +le moindre mouvement de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait une +parole d’aveu, un signe dénonciateur de la part de l’interrogé. + +Il ne l’obtint pas de ce côté; mais il sentit, sous lui, frissonner les +genoux de Baïla. + +--Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois sincère; dis-moi quel +espoir tu avais conçu; dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux; nomme +tes complices, et, quelle que soit ta faute, je mettrai dans l’autre +balance ta jeunesse, ton titre consulaire, quoique ta présence ici la +nuit, au milieu de mon harem, me donne le droit de l’oublier. Mais je te +tiendrai compte de ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je serai +miséricordieux. Parle; je t’écoute. + +Il aspira de nouveau la fumée odorante du narguilé et sembla attendre +une réponse; mais le captif gardait toujours son silence et son +immobilité. + +--Parle, chrétien; parle, il est temps; à ce prix seul, tu peux racheter +ta vie... en abjurant ton idolâtrie, bien entendu. + +A ce dernier mot, le jeune homme releva la tête; une noble rougeur lui +monta au visage: + +--Dénoncer et apostasier! s’écria-t-il; voilà ta clémence, pacha! Tes +bourreaux ont-ils donc oublié de te dire qui je suis? Toi-même, qui m’as +honoré ici du titre de chrétien, tu ignores donc quels devoirs ce titre +impose? Pour plonger deux fois leur âme dans une souillure ineffaçable, +crois-tu que les disciples du Christ tiennent tant à cette vie mortelle? + +Et son œil étincelait, et toute sa physionomie avait pris un caractère +de beauté sublime. + +--C’est entendu, dit Djezzar, contrastant alors, par son apparente +impassibilité, avec l’exaltation du jeune Français; tu veux mourir, et +tu mourras; mais sais-tu bien quelle fin je te réserve? + +--Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le captif. + +--Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras rien? + +Et le pacha suivait attentivement son regard, qu’il croyait devoir se +porter vers Baïla. + +--Rien, répondit le jeune homme, les yeux baissés, sinon de n’être +point, à mes derniers moments, assisté par un saint prêtre de ma +religion. + +Djezzar sembla réfléchir; puis un sourire contracta légèrement ses +lèvres: + +--Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il, ils peuvent être exaucés. + +A son appel, le maugrebin reparut. + +Quelques minutes après, un vieillard au front chauve, à la longue barbe +blanche, aux traits amaigris, se présenta. En présence du pacha, il fut +pris tout à coup d’un tremblement, comme s’il eût cru sa dernière heure +arrivée. + +C’était un pauvre religieux maronite envoyé récemment par le patriarche +du mont Liban pour remplacer le supérieur du couvent de Perkinik qui +venait de mourir. Le jour même, en traversant ce village catholique des +environs de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une avanie son +misérable couvent, où trois moines, couverts de haillons, vivaient du +travail de leurs mains, au milieu d’une population aussi misérable +qu’eux. Ne pouvant leur extorquer l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar +venait d’emmener avec lui leur supérieur, pour le garder en otage +jusqu’à ce que la somme exigée par lui fût payée. + +--_Kafer_, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter les impôts du miri et du +karadj. + +--Les chrétiens du Liban en sont exemptés depuis les capitulations du +saint roi Louis, répondit le malheureux dont la voix trahissait la +violente émotion; le vice-roi Mehemet-Ali nous en tenait dispensés. + +--A l’enfer le vieux chacal! + +--Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu cette loi, Altesse. + +--Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté! lui cria le pacha. + +--Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur? balbutia le vieillard en +attachant son regard terrifié sur le lion couché auprès de Djezzar, et +dont il se croyait déjà la pâture. Je ne possède rien au monde, sinon la +vie, que tu puisses me prendre. + +--Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ! + +--Mais pour acquitter cet impôt... + +--Par le Coran, qui te parle encore d’un impôt? Du karadj et du miri, je +vous tiens quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu es libre, +et tu sortiras d’ici emportant plus de piastres que je ne t’en +demandais; mais avant de nous séparer, tu vas appeler les malédictions +de ton Dieu sur ce chien que voilà. + +Alors s’adressant à son autre captif: + +--Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par un prêtre de ta religion, +Ynch Allah! Parleras-tu maintenant? + +Avec une héroïque résignation, pour toute réponse, Ferdinand Lasserre +s’agenouille et courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à +l’anathème, quand il entend le vieux cénobite du Liban, levant ses mains +décharnées sur son front, lui dire d’une voix attendrie: + +--Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon fils! + +Cette sainte parole à peine prononcée, le vieillard tombait à la +renverse, frappé d’un coup de feu; Baïla, avec un mouvement d’horreur, +se rejetait en arrière; et le pacha, avec sa même impassibilité, +remettait son pistolet dans sa ceinture. + +Soudain, il interrompit ce mouvement pour retenir par la crinière son +lion qui, animé par la vue du sang, s’élançait avec un rugissement vers +le corps du Maronite. + +--Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar au maugrebin, et qu’on nous +laisse! + +Le cadavre emporté, le maugrebin sorti, revenant au lion qui, la gueule +entr’ouverte, les lèvres crispées et pantelantes, poussait de rauques +soupirs et dardait ses regards étincelants vers cette proie qu’on lui +enlevait: + +--Holà! dit-il en le flattant du geste et de la voix, holà! patience, +Haïder, ta part te sera bientôt faite; tu ne perdras pas à l’échange. + +Il reprit alors sa position première; et tandis que le lion, retenu par +lui, continuait de rugir sourdement, les yeux tournés vers une large +tache de sang restée sur le tapis, s’adressant à Baïla, sans paraître se +douter des émotions de terreur dont était agitée sa belle esclave: + +--Oui, à nous trois le giaour! chacun sa part! A moi sa tête, au lion +son corps, et à toi, ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur! Ce +cœur, ne te l’a-t-il pas donné? Eh bien! va le prendre! + +Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait quel sens attacher à ces +mots. + +--Va le prendre, répéta Djezzar; tiens, regarde, impuissant à se +défendre, ne semble-t-il pas te l’offrir de lui-même? Va, mon âme, et si +ton poignard ne suffit pas à l’œuvre, sers-toi du mien. + +L’odalisque se pencha vers lui: + +--Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas vrai? lui murmura-t-elle à +l’oreille. + +--Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas me comprendre? répondit-il +d’une voix formidable. Que cet homme meure, qu’il meure de ta main, +sur-le-champ, sinon je te croirai sa complice, et ta tête tombera avant +la sienne, je te le jure par Mahomet et les quatre califes! + +N’ayant plus qu’à choisir entre donner la mort ou la recevoir, Baïla +sentit un froid glacial dans ses veines; son front se couvrit d’une +pâleur livide. + +--Tu hésites? dit le pacha. + +Elle porta une main tremblante à son poignard. + +--Prends le mien, reprit-il. + +La main de Baïla retomba sur l’épaule de Djezzar et y resta quelque +temps comme paralysée; ses yeux troublés se levèrent furtivement vers le +jeune Français, ce matin encore l’objet de ses rêves d’amour; vers ce +jeune martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui allait mourir, +mourir par elle, pour n’avoir pas voulu le prononcer, ce mot! + +--Obéiras-tu! dit le bourreau avec un geste de rage impatiente. + +La main de Baïla descendit seulement de l’épaule de Djezzar, et s’égara, +furetante, parmi les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture. + +--Tu trembles? tu ne veux donc pas? tu l’aimes donc? lui cria-t-il +enfin. + +--Oui, je l’aime! répondit la Mingrélienne. Et, bondissant tout à coup, +elle enfonça la lame du yatagan en pleine poitrine du pacha. + +Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement pour saisir son +dernier pistolet; mais, sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de +nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se ruant sur son maître, se +fit sa part. + +Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté du double meurtre, fermait les +yeux, en roidissant d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne, douée +tout à coup d’une incroyable présence d’esprit, rassembla à la hâte, +dans un coin de la salle, les légers meubles et les étoffes qui s’y +trouvaient; elle y mit le feu, et saisissant par ses liens le jeune +Français plus mort que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète qui +conduisait au logis de la négresse abyssine. + +Le palais de Kizil-Ermak, de construction turque, c’est-à-dire bâti en +bois, fut presque entièrement consumé. + +Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les colporteurs de nouvelles +s’évertuaient à définir les causes de ce grand événement. Les uns se +bornaient à dire que le pacha avait été étranglé par son lion et que, +dans la lutte des deux bêtes féroces, une torche renversée avait été la +cause de l’incendie. + +Les autres, raisonnant d’après les us de l’ancien régime ottoman, et se +prétendant mieux informés, racontaient qu’un homme, portant l’habit d’un +Franc, après avoir assez longtemps séjourné dans la ville, afin +d’écarter les soupçons sur le but de sa mission secrète, s’était +introduit auprès du pacha et jusque dans son harem; lorsque celui-ci +avait ordonné à ses esclaves de le décapiter, le prétendu Franc, qui +n’était autre que le capidgi-béchi du sultan, l’exécuteur de ses arrêts +de mort, avait montré son _kat-chérif_, et la tête seule de Djezzar +était tombée. Le feu avait pris au palais au milieu du désordre, et le +capidgi-béchi, profitant du grand concours de peuple attiré par +l’incendie, s’était échappé sous un nouveau déguisement. + +Vingt versions circulèrent encore, qui, presque toutes, furent répétées +alors par les journaux d’Europe. + +Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres villes du pachalik, on +se perdait ainsi dans des explications plus ou moins vraisemblables, +Baïla et Ferdinand, qui, en effet, avaient trouvé moyen de s’enfuir du +palais, grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement, se +tinrent d’abord cachés dans les montagnes situées au sud de Sivas, où +des brigands curdes les prirent sous leur protection sans trop les +rançonner; puis ils trouvèrent un abri dans un couvent, puis vingt +autres dans les cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes, +toujours en remontant les bords de la rivière Rouge. + +Entrés enfin dans les États du schah de Perse, ils étaient revenus en +France à la suite de la dernière ambassade. + +De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre sortit non sans y avoir +quelque peu perdu de son ardeur de prosélytisme. + +A travers les montagnes et les vallées, le jour et la nuit, il avait +voyagé, portant la tentation en croupe. Baïla était réellement devenue +pour lui le démon qu’il avait rêvé. + +Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et la compagne de sa fuite, +marchant du même pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les mêmes +abris, soigné, pansé par elle, il lui avait été difficile d’empêcher son +cœur de battre sous d’autres inspirations que celles de l’amour divin. +Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la reconnaissance a tant d’empire sur +une âme généreuse! + +Néanmoins, dans les premiers jours de leur fuite en commun, il était +parvenu à convertir sa schismatique compagne, facile à persuader, par +indifférence en matière de religion; mais bientôt, dit-on, elle l’avait +converti à son tour. Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune homme +ne revint pas seul en France; son passe-port, quand il le fit viser à +Marseille, portait: M. Ferdinand Lasserre, élève consul, voyageant _avec +sa sœur_. + +Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà livré tous les documents de +l’histoire que je viens de mettre en œuvre; mais ma curiosité n’était +pas encore pleinement satisfaite. Je voulais connaître le sort des deux +amants à leur arrivée en France. Je le pressai de questions à ce sujet, +et d’abord très-inutilement. + +Nous venions de déjeuner, en plein air, sur la pelouse du Butard, et mon +botaniste, dans une exaltation difficile à décrire, n’était alors +préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de faire sous la table même +qui nous avait servi pour notre repas. C’était une petite plante à +feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un jaune pâle, marquées +d’une tache violette à la base de chacun de leurs cinq pétales. + +--_Cistus guttatus_! _Helianthemum guttatum_! s’écriait-il avec des +élans de surprise, des cris, des gestes impossibles à traduire pour +quiconque n’a pas la botanique au cœur. Je croyais qu’il n’existait que +dans les montagnes de l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si +précieusement un échantillon unique! C’était ma plus belle conquête +végétale, et voilà que je le retrouve ici, au Butard, à Luciennes, +banlieue de Paris, sous la table d’un cabaret! Est-ce que ça devrait +être? Le Taurus et le Butard en rivalité de productions! c’est à s’y +perdre! Fiez-vous donc à l’Asie Mineure! + +--Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors en l’interrompant avec +ténacité, avec obstination, vous m’avez rapporté une histoire dont les +héros m’intéressent vivement. Veuillez, je vous prie, me donner de leurs +nouvelles. + +--Ils se portent parfaitement bien, merci, me répondit-il. + +--Je ne vous demande pas des nouvelles de leur santé, mais de leur sort. + +--Ah! ce qu’ils sont devenus? oui, je comprends. + +Puis, me regardant d’un air moqueur, et poussant un éclat de rire: + +--Eh! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient, comme nous, l’habitude de +causer beaucoup en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici près. + +--Comment! quoi! m’écriai-je, ces gens de la fontaine au Prêtre? + +--Justement. Vous voyez bien que vous n’aviez pas deviné. Mon prétendu +confiseur, le soi-disant garçon limonadier, n’est autre que mon ami +Ferdinand Lasserre, notre martyr chrétien; et sa compagne, par vous si +légèrement qualifiée de grisette ou de comtesse sans préjugés, c’est +Baïla, l’ex-favorite de Djezzar, pacha de Sivas; Baïla la Mingrélienne, +la rose de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier! + +Après m’avoir administré cette moquerie, bien méritée sans doute, mon +ami se décida enfin à me donner, en résumé, le complément de ma +nouvelle. + +--Arrivés à Paris, dit-il, des événements d’une nature beaucoup plus +vulgaire que ceux qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent +encore éprouver le jeune Français et la Mingrélienne: l’argent leur +manqua. Les bijoux, présents de Djezzar, que l’odalisque avait emportés +dans sa fuite, étaient faux pour la plupart. On ne peut plus se fier +même aux pachas! Ferdinand dut prendre un état lucratif avant tout. Il +entra à l’imprimerie royale, comme prote, pour les ouvrages orientaux. +Cette ressource ne suffisant pas encore aux besoins du ménage, Baïla +chercha à s’utiliser de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille, +elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse, ni femme de +chambre, ni demoiselle de compagnie: elle a une voix charmante, et +défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis, toutes les +cantatrices italiennes, françaises ou autres; mais ne possédant aucune +des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter que des _mouals_ arabes +ou des _gazels_ turcs. Par bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse +est une langue qui se parle et se comprend dans tous les pays. Elle +figure aujourd’hui dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se fait +remarquer par sa légèreté, sa douceur et sa modestie. + +Comme mon illustre voyageur achevait ce récit, nous vîmes revenir, bras +dessus bras dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre et sa jolie +compagne. Mieux renseigné cette fois, j’admirai en toute conscience la +rare beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et gracieuse souplesse de +sa taille. + +Quant au ci-devant élève consul, pour la vérification d’un des détails +de cette histoire, mon regard se porta aussitôt curieusement vers ses +extrémités inférieures, afin d’apprécier la forme et la dimension de ses +pieds. + +Je les trouvai fort ordinaires. + +Sans doute il avait confié à Baïla les rapports d’amitié existant entre +lui et mon compagnon, car lorsque nous nous croisâmes de nouveau, elle +fit à celui-ci un petit signe de la main en disant: _Bojour, mochu!_ + +--_Salem-alai-k!_ lui répondit mon illustre voyageur. + +Moi, je saluai profondément. + + +FIN DE L’ESCLAVE DU PACHA. + +Marly-le-Roi, juillet 1844. + + + + +HISTOIRE + +DE MA GRAND’TANTE. + + +--Lorsque sonnera l’heure éternelle de la résurrection, croyez-vous que +nous devions nous retrouver tous avec la forme que nous aurons eue au +dernier instant de notre vie? + +--C’est là un point contesté, et qui le sera encore longtemps sans +doute. Il faut convenir que si les choses doivent se passer ainsi, ces +âmes mélancoliques et tendres, qui désirent quitter leur enveloppe +terrestre avant que les riches draperies de pourpre de la jeunesse, les +joyaux de la beauté en aient été déchirés, arrachés par les doigts +crochus du temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu déraisonnable. + +--Certes! le sentiment raisonne d’ordinaire plus juste qu’on ne pense, +me répondit mon interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon de ma +dernière course au Butard[2]. + + [2] Voir ci-dessus _l’Esclave du Pacha_. + +Cette fois, nous venions d’herboriser en pleine forêt de Marly. Surpris +par une averse, nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes de +bûcherons, aux murailles de rondins, à la toiture de fagots et de +genêts, où nous philosophions, faute de mieux, pour prendre patience, en +attendant la fin du mauvais temps. + +--Les peintres qui, par avance, ont voulu nous représenter le jugement +dernier, ont seuls donné cours à tant de fausses idées sur le sujet qui +nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs de la peinture et de la +sculpture se sont rendus coupables d’un délit du même genre à l’égard du +génie, lorsqu’ils se sont chargés de le faire comparaître, non devant le +tribunal de Dieu, mais devant celui de la postérité. Où ont-ils été +s’imaginer de toujours traduire nos grands hommes en vieillards, sous +prétexte que leur vie a été de longue durée? Ceux-ci n’ont-ils pas été +jeunes aussi? N’est-ce pas alors un anachronisme que de nous représenter +nos artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque où la poésie et +l’inspiration n’existaient plus en eux? Leur jeunesse, ou du moins leur +verte maturité, leur temps de sève et de production ne les retracent-ils +pas mieux à notre esprit que leur moment de décadence et de caducité? +Pourquoi toujours le soleil à son déclin? Pourquoi une ruine, là où nous +devrions voir un palais? Vous nous devez un tableau d’histoire et vous +vous acquittez avec un portrait de famille; un portrait de famille, rien +de plus, car à la famille seule il importe de voir se reproduire sur la +toile les individus tels que le souvenir les rappelle; la postérité ne +se souvient que des œuvres. + +--C’est justement en songeant à des tableaux de famille que m’est venue +l’idée de ce grand jour de la résurrection, dont je vous entretenais +tout à l’heure. + +--Je ne saisis guère l’analogie, me répondit mon interlocuteur. + +--Considérée non sous le point de vue de l’art, mais sous son côté +pittoresque, une collection de ce genre, surtout avec son texte +explicatif, est seule capable cependant de nous donner un avant-goût de +l’étrange spectacle qui, selon quelques-uns, nous attend dans la vallée +de Josaphat. Nous entrons dans une longue galerie; regardez, examinez +avec moi. Je serai le _cicerone_. Cette fillette qui joue avec son +bichon, enrubané comme elle; cette jeune et jolie femme qui regarde avec +tendresse son perroquet perché sur son doigt; toutes ces fraîches +beautés suspendues autour de vous, ce sont les aïeules ou les bisaïeules +de ces honnêtes vieillards à moustaches grises. Cet octogénaire de +fraîche date, coiffé à la Titus, a près de lui son père, mort à +vingt-quatre ans; de l’autre côté, son grand-oncle, décédé au berceau. +C’est un pêle-mêle d’âges, de temps, un logogriphe chronologique à ne +s’y pas reconnaître; enfin, c’est une scène de la résurrection, s’il +faut ajouter foi à un système que, pour notre part, nous repoussons de +toutes nos forces. Nous n’aurons tous qu’un même âge dans le ciel. + +--Très-bien! J’admets maintenant la relation d’idées entre votre bizarre +collection de tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns, +présenter le jugement dernier; mais dans cette forêt, où, depuis que, +sous cet abri champêtre, nous sommes tapis comme deux braconniers ou +deux garde-vents, pas une figure humaine n’a passé devant nous, par +quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle trouvée subitement +transportée au milieu d’un musée de famille? + +--Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée au bord de la route, +ajoutai-je; eh bien, voilà le premier échelon qui m’a permis de franchir +en deux bonds la distance qui sépare la forêt de Marly de la vallée de +Josaphat. + +--Oui, me dit mon ami le voyageur après un moment de réflexion, il en +est souvent ainsi; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs sont +emportés de l’est à l’ouest, du nord au sud par l’oiseau qui passe, par +une modulation qui se fait entendre au loin. Nous autres, dont les +regards se tournent toujours avec tant d’amour vers ce vaste manteau de +verdure, si richement brodé, qui couvre le sein de la terre, les fleurs +doivent forcément jouer un grand rôle dans la transition de nos idées. +Je n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver rempli de souvenirs et +d’anecdotes de tous les temps et de tous les pays. + +--J’irai le feuilleter un jour avec vous. + +--Volontiers; mais d’abord dites-moi comment vos bluets vous ont, _d’un +premier bond_, introduit au milieu d’une collection de tableaux? + +--En m’adressant cette question, vous ne croyez pas être indiscret, lui +répondis-je, et cependant, vous me demandez là l’histoire de mon premier +amour. + +--Vraiment! Enchanté de l’indiscrétion. Le premier amour peut toujours +se raconter: il est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté... + +--Surtout celui-là; ce fut une passion si follement idéale!... si +complétement impossible!... + +--Vous redoublez ma curiosité. + +--Je vais la satisfaire, et en peu de mots. Ce que je vous ai dit +précédemment me conduit, par une pente toute naturelle, à vous raconter +comment, sous le toit d’une vieille mansarde, j’ai fait la connaissance +de ma grand’tante. + +--Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante, mais de votre premier +amour. + +--Justement. + +«A l’étage le plus élevé de la maison de mon père, il y avait une vaste +chambre, garnie d’un assez bon nombre de ces portraits de famille dont +on regarderait l’abandon comme un sacrilége, la destruction comme un +crime, mais qu’on exile respectueusement dans le coin le plus reculé du +logis, car ce sont, en général, d’horribles croûtes d’un aspect fort +disgracieux. + +«Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien encrassés et tellement +recouverts de poussière et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas +facile à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, la +critique montait rarement dans les mansardes. + +«Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers; je m’y sentais à +l’aise, j’y pouvais impunément être espiègle et tapageur. + +«Un jour, il me prit fantaisie de laver la tête de tous mes grands +parents, dont à peine on pouvait distinguer le sexe à travers leur +triple voile. Je parvins assez heureusement à en débarbouiller +quelques-uns, et n’eus alors rien de plus pressé que de faire, au moyen +d’un morceau de craie et d’une plume trempée dans l’encre, des +moustaches à ces dames et des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à +lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva de voir, sous l’éponge, +apparaître de jolies petites joues, de beaux yeux clairs qui me +regardaient d’un air de connaissance, une petite bouche charmante qui me +souriait avec une grâce toute particulière. C’était une belle enfant, de +treize à quatorze ans, d’un air timide et doux. Ses longs cheveux +blonds, couronnés de bluets, encadraient le plus charmant visage...» + +--Ah! nous voici arrivés aux bluets! interrompit mon ami. Désormais je +ne rencontrerai plus la _centaurea cyanus_ sans songer à vos amours. +Continuez. + +--Mais j’ai presque fini. + +--Allons donc! + +Je poursuivis: + +«Ce portrait de jeune fille, je me sentais de la joie au cœur rien qu’à +le contempler; et plus je le contemplais, plus il me semblait avoir déjà +vu ces petites joues-là sur la figure de quelqu’un; ce front si pur ne +m’était pas inconnu; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai, comme on dit, +je les avais déjà rencontrés quelque part. A celle-là je ne fis point de +moustaches. + +«J’avais plusieurs jeunes parentes alors, fort gentilles, fort +espiègles; j’en vins à me rappeler que chacune d’elles possédait un de +ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune n’en présentait +l’ensemble, aucune n’était aussi charmante que cette peinture, que cette +belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce donc une autre petite +cousine que je ne connaissais pas encore? N’importe; en attendant que la +connaissance fût faite, comme elle me regardait toujours avec son même +sourire, je me pris d’affection pour elle; je l’aimai.» + +--Quoi! cette image? + +--Oui, je l’avais descendue de son clou, placée commodément sur une +vieille chaise dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma portée. Je +l’associais à mes jeux, je lui parlais, je me répondais pour elle; nous +nous entendions très-bien, quand un jour, jour néfaste! ma mère nous +surprit ensemble dans la mansarde. + +--Que s’ensuivit-il? + +--Une révélation terrible. Ma mère, tout en se retenant de rire à la vue +des moustaches et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné sur ma +peinture impie, m’apprit que la jeune fille, la compagne de mes jeux, +mon premier amour enfin, c’était sa grand’tante à elle, ma +très-grand’tante à moi! + +--Ah! grand Dieu! votre amour dut être tué du coup? Tout amour sans +espoir ne dure guère. + +--Sans doute. Depuis, quand je revis ces traits qui m’avaient tant +charmé, je les trouvai changés entièrement. Dans le regard de ma +grand’tante, dans son sourire, auparavant si gracieux, j’entrevis +quelque chose d’ironique et de narquois. Elle s’était moquée de moi +évidemment. Avec cette niaiserie naïve de l’enfance, je supputai l’âge +qu’elle aurait eu, si elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé. + +--Je le crois bien... Elle était morte à soixante ans, sans doute; pour +une grand’tante, c’est bien le moins, et il y avait peut-être plus de +cinquante ans de cela! + +--Aussi je me la figurais alors plus que centenaire, courbée en deux, la +tête branlante, la bouche démeublée, le menton poilu, les yeux éteints, +la paupière écarlate, assise dans un grand fauteuil, et grommelant +quelques mots inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles que +j’avais moustachées, je me persuadais que c’était encore elle à des +époques plus ou moins rapprochées, et je n’osais aller aux +renseignements; et quand on parlait devant moi d’une grand’tante +quelconque, je rougissais de honte, comme si je les avais aimées toutes! + +--Et à quel âge, en effet, était morte la pauvre vieille? + +--A seize ans. + +--Plaît-il? + +--C’est ce que j’appris seulement quelques années plus tard. A cette +époque, le temps des vacances venu, je quittai le collége pour aller +passer tout un mois chez ma grand’mère, dans l’ancien Valois, sur la +lisière de la Picardie. Ma grand’mère devait avoir connu ma grand’tante. +Il me vint en pensée de demander des nouvelles de celle-ci à celle-là. +Mon aïeule aimait à conter; elle avait une mémoire prodigieuse; au lieu +de simples renseignements, j’eus une histoire complète que j’écrivis +alors avec tous ses détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de mon +premier ouvrage, comme elle avait été l’objet de mon premier amour. + +--Parbleu! contez-moi ça... la chose vaut d’être connue. + +--C’est une histoire bien simple et bien naïve, un drame purement +villageois. + +--Allez toujours. J’aime assez les histoires villageoises; elles +deviennent rares par le temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble; +nous n’avons rien de mieux à faire pour le moment. + +Je commençai sur-le-champ mon récit. + + + + +I + + +Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans les lieux mêmes où je me +trouvais, à Béthizy, dans cette belle vallée suspendue aux flancs de la +forêt de Compiègne, paysage ravissant, digne de la Suisse, auquel rien +ne manque, ni les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, ni +les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. Cette tour de Saint-Adrien, de +forme ovale, qui couronne le sommet de la colline, c’est ce qui reste du +manoir royal de Philippe le Bel; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds +est le château de la Douye, peut-être un débris, une grange aujourd’hui; +mais alors le père de ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux +bâtiment, réduit aux proportions d’une maison ordinaire, ainsi que ces +anciens nobles ruinés qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne +peuvent plus soutenir, restait château en dépit de l’apparence et +s’appuyait encore, comme un vieux frère d’armes, sur les restes de +l’ancien palais du roi Jean; car le Valois conserve de tous côtés les +traces de cette race de rois qui lui avaient emprunté son nom. + +Là, servant de route principale au pays et remontant vers la forêt pour +gagner les plaines du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut, +grande voie romaine, réparée par cette terrible reine, dont peut-être +dans l’ancien Valois seulement le nom n’éveille pas un sentiment +d’horreur; bien au contraire, car la chaussée de Brunehaut a été +métamorphosée en _Chaussée des Pruneaux_. + +Plus loin, c’est le _Champ dolent_, le champ des plaintes et des +gémissements. C’est là qu’un lieutenant de Philippe-Auguste tailla en +pièces une armée anglaise, ce qui valut au village de Géroménil, qui en +est proche, sa dénomination plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui, +de vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes, ignorées de celui +même qui les bouleverse du soc de sa charrue. A droite, du côté de +Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les merveilleuses pierres +druidiques de Rhuys, hantées nuitamment par les loups-garous. + +Détournant vos yeux de ces grandes batailles si vite oubliées, de ces +palais royaux si promptement renversés, reportez-les sur ce bel horizon +de verdure que dessine autour de vous la forêt, sur ces maisons blanches +à volets verts, sur ces terrasses, sur ces chaumières formant ceinture +autour de la colline de Saint-Adrien: c’est Béthizy. Suivez du regard +ces lignes d’argent qui coupent les prairies; ce sont les ruisseaux de +Boneuil, des Buttes et de Néry, tous trois allant rejoindre la jolie +rivière d’Autonne, qui elle-même, après avoir empli les grands étangs de +Pontdron et du Berval, va se jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie. + +Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés purs, charmants, animés, dans +un coin réservé de ma mémoire, et quand je m’y transporte en idée, le +souvenir et l’imagination aidant, je les revois non-seulement tels que +je les ai connus, mais aussi tels que les récits de ma grand’mère me les +ont fait connaître, tels qu’ils étaient au milieu du siècle dernier, du +temps de ma grand’tante. + +Élevée au couvent des dames de Crépy, grâce à l’instruction des bonnes +religieuses, ma grand’tante y avait puisé de saintes et fermes +croyances; mais dans les entretiens de ses jeunes compagnes, elle avait +acquis, en plus, une crédulité à peine imaginable. Il n’était question +parmi celles-ci que de revenants et de sorciers, de divinations par les +cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient appris à ma grand’tante +à aimer Dieu; les jeunes filles, à craindre le diable. + +Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim eût certainement trouvé en +elle l’organe de la _merveillosité_. Je me rappelle en effet que sur son +portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un certain renflement signalé +par le célèbre phrénologue, et qui donnait à son sourire même un air +étonné. + +Quand Adèle, c’était son nom, après la mort de sa mère, revint à +Béthizy, pour tenir le ménage du survivant, il était curieux de voir +cette jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, s’interrompre +dans un ordre à donner, à la vue du sel renversé, de deux couteaux en +croix et autres signes néfastes; se sauver ou défaillir, quand, la nuit +venue, certains bruits se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant +plus protégée par les murs de son couvent, l’esprit plus impressionnable +depuis sa douleur récente, elle ne rêvait que fantômes dans la maison, +gobelins et farfadets dans les bois, loups-garous et sorciers dans les +champs. + +Pour son malheur, ces idées étaient en partie celles des gens avec qui +elle avait à vivre. + +A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la Chambrerie. C’était une +espèce de monstre, la transformation hideuse d’un ancien prieur du pays. +Chambrerie ou prieuré avaient alors même signification. Ce prieur, épris +d’un amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa pénitente, avait +trouvé moyen de l’attirer chez lui, à force de ruses et de faux +prétextes. Bientôt éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était +sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge au pied du +maître-autel; mais jusque-là le monstre l’avait poursuivie. Elle était +perdue quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle vit +Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de ses deux mains ce bois qui +avait été l’instrument de son supplice et en décharger un coup si +violent sur la tête du prieur que celui-ci tomba mort. + +On ne pouvait le mettre en terre sainte; il fut déposé sous la +principale des pierres de Rhuys; mais par la puissance de Satan, qui +régnait de ce côté, il reparut bientôt sous la forme d’un animal +immonde. Il se montrait de préférence dans les ruines de la tour de +Saint-Adrien, dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en sortait +que lorsque quelqu’un du pays devait mourir bientôt. Alors il faisait +entendre de sinistres hurlements en signe d’avis, et des cloches +invisibles tintaient d’elles-mêmes dans les airs. + +Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie avait hurlé et les +cloches avaient tinté pour la mère d’Adèle; du moins on le disait ainsi, +et la jeune fille crédule n’était que trop disposée à ajouter foi à +toutes ces choses surnaturelles. Qui eût pu combattre en elle ces +fâcheuses impressions? Elle avait un frère, son aîné de dix ans; mais ce +frère, marié déjà, occupait un emploi dans une province éloignée; son +père, lieutenant des chasses de la capitainerie de Compiègne, presque +toujours hors de chez lui, aussi occupé de ses propres plaisirs que de +ceux du roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles terreurs et sur +l’adhésion donnée par elle à toutes les superstitions populaires; mais +le plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, par le +raisonnement, de ces dangereuses tendances. + +Avec le temps, cependant, ma grand’tante avait senti ses prédispositions +au merveilleux s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils du curé, +le soin qu’il prit de lui imputer à péché ses terreurs superstitieuses, +puis enfin l’âge de raison qui venait, car elle touchait à sa quinzième +année, tout concourut à la remettre à peu près dans un sens droit; mais +il lui resta toujours quelque chose de ses anciennes appréhensions. Ce +quelque chose, c’était une poltronnerie naïve, une timidité d’enfant +qui, jointes à la vivacité naturelle de son âge, à l’espèce de réserve +et de dignité que lui commandait sa position exceptionnelle de reine du +logis, donnaient à son caractère, à ses allures, de certaines +bizarreries, de certains contrastes qui n’étaient pas sans charmes. + +M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre les revenus, exemptions et +priviléges de sa charge, possédait quelques arpents de terre dans le +pays, et deux moulins sur la rivière d’Autonne. L’individu auquel ces +moulins étaient affermés, le nommé Brulard, avait une fille dont Adèle, +faute de mieux, faisait sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de +ses travaux du ménage; son père, pour raison d’administration ou autre, +entreprenait-il un voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers +Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle courait aussitôt pour +trouver une compagnie. Heureuse alors de n’avoir plus à commander à +personne, elle redevenait une jeune fille vive et rieuse, aimant les +jeux, les exercices de son âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant +comme il est toujours permis de le faire à quinze ans, mais avec son +amie seulement, car à l’aspect du premier visage étranger qui survenait, +rentrée aussitôt sous sa carapace de demoiselle, elle baissait les yeux +et restait roide comme un piquet, muette comme un poisson, jusqu’au +moment où l’heure des ébats sonnait pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce +que le visage étranger eût disparu. + +Martine Brulard avait quelques années de plus qu’Adèle, des yeux noirs +qui ressortaient vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré par +le soleil; le nez retroussé, les narines ouvertes, les cheveux crépus, +la bouche souriante et les dents blanches et nettes. Avec ses formes +franchement accusées et son allure joviale, c’était ce qu’on appelle un +beau brin de fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité, +Martine avait les passions ardentes, et, par contre, était susceptible +de plus de dissimulation et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu de la +part d’une personne aussi bien portante. + +Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante était auprès de son +amie. Celle-ci, qui aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à +l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur un tronc d’arbre jeté +à terre au milieu d’une grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins +qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de javelles, et une bonne +vache noire qui, d’un air mélancolique et stupide, les regardait de +l’autre côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient à +tresser en guirlande les bluets qu’elles venaient de cueillir dans les +champs. La guirlande faite, Martine en couronna la tête de ma +grand’tante, et elle la trouva tellement à son gré ainsi qu’elle en +battit des mains et l’embrassa pour la remercier d’être si jolie. + +--Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles du pays feront bien, à +l’avance, de s’approvisionner d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils +pourraient bien tous courir après vous? + +--Oh! qui songe à cela? Je ne suis pas encore en âge d’être mariée; et +d’ailleurs, c’est un soin qui ne regarde que mon père, répond ma +grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et qui se souvient encore du +couvent. + +--Mais votre père a d’autres occupations en tête, reprend Martine; il +est plus de son métier de chasser pour le roi que de chasser pour vous. +Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des sangliers que des galants; +donc vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à sainte +Catherine! + +--Eh bien! le beau malheur! réplique l’autre en souriant. Sainte +Catherine est une bonne sainte et me ferait alors une bienheureuse +patronne de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis, ajoute-t-elle avec +une certaine gaucherie d’innocence, des galants, il faudrait, pour en +trouver, chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis ou Compiègne, car +dans ce pays-ci il n’y a que... que des sangliers! + +--Oh! dit Martine, il y a peut-être aussi des amoureux; en cherchant +bien... Quelquefois, au moment où on s’y attend le moins, il vous en +part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas le manquer. + +--Avez-vous cherché, vous, Martine? + +Martine rit aux éclats et ne répond point; et pourtant, la conversation +une fois sur ce sujet, elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle +pour confidente... + +C’est que Martine a cherché, elle, et elle a trouvé. + + + + +II + + +Un fils de bonne famille, un jeune homme nommé Charles Doisy, ou d’Oisy, +les renseignements m’ont manqué pour l’apostrophe en plus ou en moins, +était venu habiter pendant quelque temps le petit domaine de +Champlieu-lez-Béthizy, qui appartenait à son père. Martine, fille unique +du meunier-fermier Brulard, qui faisait à la fois le commerce des +farines, des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer aux meilleurs +partis du pays; elle vit le jeune homme, il lui plut, et _elle ne le +manqua pas_. + +Comme il semblait peu disposé à s’enamourer d’elle, elle lui fit des +avances auxquelles il s’empressa de répondre comme il le devait. + +Pourtant l’amoureux en question avait une autre passion dans le cœur, +passion plus ancienne et plus forte sans doute que celle qu’il éprouvait +pour mademoiselle Brulard. Il était fou de peinture. Élève de la Tour, +il promettait déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son père, +jetant au vent palettes et pinceaux, pour le dérouter sur les arts, sur +les artistes et sur toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à +Champlieu tomber sous les séductions de la jolie meunière. + +Quelques mois après, le jeune homme se sentait saisi d’un nouvel +enthousiasme; il ne s’agissait plus seulement de s’illustrer par les +arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se trouva saisi entre deux +gloires comme la gaufre entre deux fers brûlants, et Charles Doisy, +après lui avoir juré une constance éternelle, se rendit à Melun où il +s’engagea dans le régiment de hussards commandé par le lieutenant +général comte de Berchiny. + +Voilà ce que Martine avait bonne envie de conter à sa jeune camarade, +mais réfléchissant que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait point +reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il pouvait changer d’amours et +elle aussi, que sa confidence alors tournerait à sa honte, elle se +retint. Une autre idée, non sans quelque rapport avec la première, lui +traverse la tête; elle propose à Adèle de lui faire les cartes, +d’interroger à elles deux le sort sur le mariage qui leur est réservé. + +Adèle résiste; trop crédule encore, livrant trop facilement sa confiance +à ce genre de prédictions, elle craint de s’engager de nouveau dans +cette voie que le curé lui a interdite. Cela peut être un jeu, une +manière d’amusement pour Martine; pour elle, c’est chose sérieuse et +blâmable. + +--Quoi que vous en disiez, je vais chercher des cartes, reprend +obstinément Martine. + +--A quoi bon? dit une voix qui les fit tressaillir toutes deux. + +C’était celle du bonhomme qui dormait sur les javelles. Au milieu de +leurs causeries et de leurs préoccupations, elles avaient oublié qu’il +était là; aussi, son interruption inattendue leur causa-t-elle d’abord +une grande surprise mêlée d’émotion. + +--Chut! fit Martine à sa compagne. + +Et se penchant vers elle, lui désignant du doigt le chanvrier, qui +dormait toujours ou faisait semblant de dormir: + +--Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes, puisque nous l’avons là, +près de nous? lui dit-elle tout bas; c’est le père Hubert, celui que les +paysans appellent _le Vieux Rouisseur_. Je ne crois pas beaucoup à sa +science, ajouta-t-elle en prenant un ton d’esprit fort; mais n’importe! +essayons. Ils disent tous qu’il est sorcier. + +A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau, et tandis qu’elle +tenait ses yeux attachés sur le vieillard, qu’elle contemplait avec une +curiosité inquiète son front chauve et proéminent, sa tête énorme +parsemée de touffes de cheveux d’un blanc verdâtre et comme fichée sur +un cou grêle et long: + +--Père Hubert, dit Martine en s’adressant au bonhomme, dormez-vous ou +veillez-vous? + +--Je dors et je vois, répondit celui-ci, les yeux fermés et sans bouger +de place. + +--Eh bien! pourriez-vous nous donner des nouvelles de nos épouseurs +futurs? + +--En voici un qui arrive, dit le Vieux-Rouisseur. + +--Vraiment, Hubert? en êtes-vous bien sûr? Et qui doit-il épouser? + +--Une des deux. + +--Mais laquelle? + +Le vieux se tut, et Martine ne put parvenir à lui faire rompre son +silence. + +--Eh bien! dit-elle, puisqu’il arrive, et qu’il est destiné à l’une de +nous deux, tirons l’amoureux à la courte paille! + +Elle prit un brin de chanvre à l’une des javelles, le rompit en deux, +cacha dans sa main les fragments inégaux, et ne laissant passer entre +ses doigts que deux extrémités absolument pareilles, elle donna à +choisir à sa jeune compagne. + +Après quelque hésitation, celle-ci, excitée, raillée, poursuivie par +Martine, se décida enfin, prit au hasard et tira la longue paille. + +--Bravo! bien joué, bien choisi! cria la fille du meunier; elle ne +coiffera donc pas sainte Catherine. Voilà le futur trouvé!... Pourvu +qu’il vienne!... pourvu qu’il plaise!... que ce ne soit pas un sanglier +de Saint-Sauveur ou de Béthizy!... Oh! pauvre mam’zelle Adèle, il n’y a +pas à dire, il faudrait épouser tout de même... c’est le sort qui le +veut. + +Tandis qu’elle multipliait encore ses interprétations au milieu des +éclats de rire, et qu’Adèle, immobile, les joues empourprées, regardait +son fétu de paille d’un air tout honteux et contrit, sans savoir si elle +devait rire aussi ou s’alarmer, le galop d’un cheval se fit entendre; à +travers un flot de poussière, un uniforme de hussard brilla un instant, +et bientôt Charles Doisy entra dans la cour. + +Le beau régiment des hussards de Berchiny, changeant de garnison, était, +depuis la veille au soir, installé à Compiègne, et notre jeune homme, +récemment élevé au grade de maréchal des logis, n’avait eu rien de plus +pressé que de venir faire briller ses galons à la ferme des Brulard. + +A peine à bas de sa monture, l’œil animé, les bras ouverts à demi, il se +dirigea vers Martine. S’apercevant qu’elle n’était pas seule, il fit un +double salut et s’arrêta ensuite comme émerveillé à l’aspect de l’autre +jeune fille, qu’il n’avait d’abord qu’entrevue. + +Adèle avait conservé sa couronne de bluets, sous laquelle ressortaient +si bien ses beaux cheveux blonds, bouclés et abondants; le visage +éclairé par un rayon de soleil et mieux encore par ces impressions +diverses éveillées en elle, grâce à l’imprudence de Martine, à la +prédiction du vieillard, à la présence du jeune homme, levant vers ce +dernier un œil timide et curieux à la fois, sans sortir de sa presque +immobilité, elle le regardait avec cet air d’extase et d’étonnement dont +on accueille celui qu’on attendait sans espoir de le voir arriver. Sur +sa physionomie, dans son maintien, dans son geste, il y avait alors plus +de grâce, plus de beauté qu’elle n’en avait jamais eu, qu’elle n’en +devait jamais avoir peut-être; car il en est de la beauté des femmes +comme du courage des hommes; elle a ses instants d’exaltation qu’elle +emprunte aux grands mouvements de l’âme. + +Quand elle eut pu remarquer l’attitude du jeune militaire, et quel +regard répondait au sien, elle se troubla, et dans son trouble, elle +laissa tomber le petit fétu de paille qu’elle tenait encore à la main. + +Elle se baissa pour le ramasser. + +Ce mouvement n’échappa point à Martine, déjà irritée de cette +distraction qui avait paralysé le premier élan du jeune hussard; à +Martine déjà mécontente d’elle-même, à qui il fâchait d’être venue si +mal à propos, par son épreuve de la courte paille, déranger un horoscope +qui certainement ne pouvait regarder qu’elle. + +La voix glapissante du meunier Brulard qui survint, mit fin à toutes ces +émotions, ou du moins les fit rentrer au cœur de chacun de nos +personnages. Il avait entendu le galop d’un cheval et accourait prendre +connaissance du visiteur. + +--Comment, c’est vous, farceur! dit-il, lorsque, après un moment +d’examen, il eut reconnu le jeune homme sous son nouvel uniforme. Est-il +faraud ainsi! Ça lui va bien tout de même, n’est-ce pas, Martine? + +Martine, modeste par mauvaise humeur, baissa les yeux sans répondre; +elle ne put néanmoins se défendre d’un sentiment de joie en entendant le +jeune homme annoncer qu’il était de nouveau devenu le voisin de la +ferme, puisque son régiment allait rester à Compiègne. + +Ce sentiment de joie de Martine, une autre le partagea sans doute. + +--Vive le roi! reprit le fermier-meunier; ainsi, l’ami, on vous verra de +temps en temps, comme par le passé; vous viendrez encore dessiner notre +ferme, notre grange, notre vache, notre moulin, tout croquer, comme vous +dites, jusqu’à not’ fille et not’ femme. Mais, à propos de not’ femme, +va-t-elle être contente de vous voir ainsi tout galonné! Entrez donc +l’embrasser un peu, vous boirez un coup après; ça vous donnera +l’occasion d’essuyer vos lèvres, si vous êtes dégoûté. + +Charles Doisy, en galant militaire, offrit son bras à Martine. Martine +refusa de le prendre et s’empara de celui de son père. + +Dans ce mouvement de dépit, le jeune homme ne voulut voir qu’une mesure +de prudence et de circonspection. Il s’adressa donc à l’autre jeune +fille, qui n’osa le refuser, mais se sentit bien honteuse et bien émue +en se trouvant ainsi accrochée au bras d’un hussard. + +Tout le temps qu’on passa à la ferme, Charles Doisy, placé près d’Adèle, +fut avec elle empressé, courtois, galant même, et, vers la brune, +lorsqu’elle retourna à Béthizy, il ne manqua pas de lui faire la +conduite avec les autres. + +Doué d’un caractère loyal et sincère, d’une grande susceptibilité sur +tout ce qui touchait à l’honneur, mais non sur ce qui n’avait rapport +qu’à l’amour, Charles Doisy, n’ayant rien compris aux jalouses +réticences de Martine, ne craignit point, lorsqu’on se fut séparé +d’Adèle, de mettre tout d’abord, de lui-même, la conversation sur la +grâce toute particulière de la jeune fille. Il l’avait admirée surtout +lorsqu’en arrivant à la ferme, il l’avait entrevue, rougissante, +palpitante, émotionnée de son arrivée, sous sa couronne de bluets, et il +la comparait à une madone, à une nymphe des champs. Il était peintre et +s’enthousiasmait facilement. + +De même qu’elle s’était repentie d’avoir songé à l’épreuve de la courte +paille, Martine éprouva un regret profond d’avoir placé sa couronne de +bluets sur la tête blonde de celle qu’elle regardait déjà comme sa +rivale; mais elle savait dissimuler. Elle se garda bien de contredire +les éloges prodigués à l’autre; elle ne laissa plus rien percer, pour ce +jour-là, de son mécontentement; seulement, elle se promit tout bas de +parer au danger, et le plus promptement possible. + +A la visite suivante que fit Adèle à la ferme, elle fut reçue par +Martine avec de grandes démonstrations d’amitié. Elle ne pouvait mieux +arriver; elle allait assister et même prendre part à une pêche +d’écrevisses et d’anguilles, ce qui ne pouvait manquer de lui procurer +un grand divertissement. + +Adèle en sauta de joie; puis, par réflexion: + +--Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle. + +--C’est bien vite appris, lui fut-il répondu. Il ne s’agit que d’une +pêche à la main; rien n’est plus amusant, vous verrez; surtout par ce +clair soleil et par la chaleur qu’il fait; on voudrait n’en avoir jamais +fini. Mais avant de nous mettre en besogne, il faut d’abord prendre un +costume pour la circonstance, vous surtout, mam’zelle; moi, je n’ai rien +à gâter. + +Et elle enleva à sa jeune et confiante amie la cornette à rubans rouges +qui lui seyait si bien; elle lui fit quitter sa robe de droguet de soie +et sa guimpe de mousseline, qui faisaient si gracieusement valoir sa +taille et ses blanches épaules; elle lui encaissa les pieds dans des +sabots, pour les protéger contre les cailloux de la rivière, car il +fallait entrer dans l’eau; puis, comme dernière précaution, elle la +cuirassa du haut en bas d’un long tablier de grosse toile, à large +bavolet. Adèle riait de son singulier accoutrement; cependant: + +--Vous êtes bien sûre qu’il ne viendra personne? dit-elle. + +--Oh! non, il est déjà venu ce matin. + +La jeune fille rougit d’avoir été si vite et si bien devinée. + +--Oui, poursuivit Martine d’un ton d’insouciance, où perçait néanmoins +un sentiment d’orgueil mal déguisé, il avait une ordonnance, un message +du gouverneur de Compiègne, le duc d’Humières, pour le grand bailli de +Crépy, le duc de Gesvres; il a trouvé que c’était le plus court de +traverser la forêt et de passer par la ferme. + +Adèle s’imagina que, peut-être, Charles Doisy avait espéré l’y revoir +encore; sa pensée n’alla pas plus loin, et cette pensée suffit à +redoubler sa belle humeur. + +Les deux amies s’acheminèrent bientôt vers un endroit de la vallée où le +ruisseau de Boneuil se jette dans l’Autonne. Jupons à demi levés, jambes +nues, elles entrèrent dans le lit peu profond de la petite rivière; de +vertes oseraies leur servaient de rideaux. + +Elles demeurèrent là quelque temps à l’œuvre; Martine, plus brave et +plus expérimentée, fouillant hardiment les sourives où se tenaient +cachées les écrevisses, Adèle se contentant de les sonder d’une branche +de saule, et reculant devant sa proie, quand elle était parvenue à la +faire sortir du gîte, toutes deux riant, s’ébattant au milieu de l’eau, +surtout Martine, qui, par manière de jeu, en inondait sa compagne, +tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse détresse, osait à +peine riposter, dans la crainte de perdre son équilibre. + +La pêche aux écrevisses terminée, on procéda à la chasse aux anguilles +de roche. Hubert, le Vieux Rouisseur, qui connaissait les bons endroits +pour ce genre de trouvaille, comme pour bien d’autres, les avait +rejointes, armé d’un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers de grès et +de silex avaient été soulevés, mettant à découvert les demeures +souterraines des innocents reptiles. Mais cette fois ce n’était pas dans +des eaux claires et transparentes qu’il allait falloir s’aventurer, mais +dans des flaques de fange et de vase que l’on voyait se mouvoir et se +gonfler sous les mouvements multipliés des habitantes du lieu. + +Il s’agissait de les saisir avec assez de dextérité des deux doigts et +du pouce, pour qu’elles ne pussent échapper en glissant. + +Au moment de prendre part à cet autre divertissement, Adèle s’aperçut +qu’elle avait peur des anguilles. A peine engagée dans le marais, debout +sur un fragment de rocher qui lui servait de piédestal, malgré les +exhortations réitérées de Martine, elle refusait d’aller plus avant, +lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras croisés, appuyés sur son pic, +les avait observées quelque temps l’une et l’autre, passant près d’elle, +lui dit tout bas: + +--Méfiez-vous! le cheval est là-bas, mais le cavalier n’est pas loin. + +Au même instant, par une feinte maladresse de la fille Brulard, un des +larges quartiers de silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu de +la fange, et inondait la poltronne d’eau boueuse et noirâtre. + +Pour faire disparaître les traces de cette affreuse aspersion, Adèle +regagna, en toute hâte, la rivière, et comme elle en atteignait le bord, +une tête sortit d’entre les osiers, et elle se trouva en face de Charles +Doisy, non plus, cette fois, avec les avantages d’une mise coquette et +soignée, mais avec son tablier de grosse toile, ses sabots embourbés, +ses cheveux humides, déroulés, ruisselants, et le visage marbré, maculé +de fange. + +Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un des gouffres de la rivière, +mais la petite rivière d’Autonne n’a jamais eu de gouffres. + +La pauvre enfant venait de subir la vengeance d’une rivale, une +vengeance de villageoise, et la fille Brulard qui, le matin même, avait +donné dans cet endroit rendez-vous au jeune militaire, à son retour de +Crépy, avait habilement préparé son coup. + +Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur contrit et désespéré. Elle +ne peut se consoler de s’être montrée dans un pareil état devant le +jeune homme: Quelle opinion doit-il avoir d’elle maintenant! Elle est +loin cependant d’accuser Martine de sa mésaventure, elle s’accuse +elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des jeux, à des occupations +pareilles, dignes tout au plus d’une servante de ferme? Cela était-il +convenable? Non, et Dieu l’en a punie; elle l’avait bien mérité; mais, à +vrai dire, le châtiment surpasse la faute. + +Après sa première entrevue avec Charles Doisy, la prédiction du +vieillard endormi, le hasard des pailles qui le lui donnaient pour futur +époux, avaient occupé ses rêveries de jeune fille; elle le revoyait +encore devant elle, sous son bel uniforme de hussard qui lui allait si +bien, dans son attitude de surprise admirative. Puis il s’était occupé +d’elle comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors; elle, de son +côté, s’était sentie, en l’écoutant, heureuse d’un bonheur qu’elle +n’aurait su définir, mais que nul autre ne lui avait fait éprouver. + +Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable de supposer +possible l’accomplissement de la prédiction? Le jeune homme n’est que +maréchal de logis, il est vrai, mais sa famille est honorable, et les +protections ne lui manqueront point sans doute. + +Voilà ce qu’elle pensait, voilà ce qu’elle se disait le matin, le soir +et à toutes les heures de la journée; mais aujourd’hui ses rêves ont +pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction a menti. Il ne +pourra jamais l’aimer, et c’est bien naturel; elle ne retournera plus à +la ferme, elle craindrait de l’y rencontrer. Pourrait-il en la revoyant +s’empêcher de rire, de se moquer d’elle? et c’est là une humiliation +qu’elle ne se sent pas la force de supporter. + +Pendant plus d’une semaine toutes ces mêmes idées ne firent que tourner +et se répéter dans sa tête. + +Elle n’entendait plus parler de Martine, quand un jour, vers le midi, le +meunier Brulard, suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un paquet de +chanvre, un sac de blé noir et deux chapons gras, se présenta au château +de la Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses ses redevances, +en argent et en nature, pour le loyer des deux moulins. En l’absence de +celui-ci il remit l’argent à Adèle. + +--Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus, la belle enfant. Est-ce que +nos anguilles vous font toujours peur?... Faut pas rougir pour ça; c’est +matière à rire et voilà tout; aussi nous en avons bien ri avant-hier +encore, avec ce farceur de Doisy... + +--Quoi! + +--Ah! c’est surtout son camarade, un vrai boute-en-train, qu’il nous a +amené, et qui a failli en crever, quoi! Il est vrai que Martine conte ça +gentiment. + +Adèle se promit bien d’en garder rancune à Martine. + +--Enfin, reprit le meunier, ça l’a tant amusé, ce militaire... + +--Qui? interrompit de nouveau la jeune fille, d’une voix altérée: M. +Doisy? + +--Eh! non, son camarade; histoire de faire enrager le maréchal des +logis, vous comprenez bien, parce que, censé, vous ayant déjà rencontrée +une fois à la maison, il s’était rendu amoureux de vous à la première +vue. Il était revenu une seconde, à votre intention, toujours censé pour +vous surprendre au bain, derrière l’oseraie; voilà comme ils arrangent +ça... Il vous avait guettée... c’est peut-être vrai ensuite, et au lieu +d’une nymphe, comme il dit, le maréchal des logis a trouvé une pêcheuse +d’anguilles sous roche! C’est Martine qu’a fait le discours comme ça; +elle a tant d’esprit, Martine! + +Et le Brulard rit d’un gros rire, brutal comme son esprit, et, tout en +riant: + +--Oh! si vous les aviez vus, ça vous aurait-il amusée! Le maréchal des +logis faisait semblant de se fâcher, et l’autre farceur, son camarade, +pour mieux le faire endêver, disait qu’il conterait, le soir même, +l’histoire au régiment... C’est qu’il en est bien capable! car c’est un +bien bon garçon, tout d’même, qui ne boude pas, un bon vivant, quoi! On +en parle peut-être à Compiègne à l’heure qu’il est de vos anguilles; +pourquoi n’en parlerait-on pas bientôt à la cour, puisqu’on attend le +roi? Oui, mam’zelle, le roi et madame de Pompadour, qui chasse aussi, +elle, pas aux anguilles, mais aux lapins, et à bout portant, c’est plus +commode. C’est sans doute pour ça que vot’ père est absent? Il aura été +panneauter dans les réserves. Lui en avez-vous parlé de l’histoire des +anguilles à vot’ père? Non? Vous avez eu tort, car c’est drôle. + +Sous prétexte d’ordres à donner, Adèle se leva hors d’elle-même et +courut à la cuisine. + +Elle y trouva le Rouisseur qui venait d’y déposer les deux chapons. Il +était dans un coin, assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce, un +morceau de lard et du pain bis que Mariote, la servante du logis, +s’était empressée de lui servir. Sa grosse tête, que pouvait à peine +soutenir son cou long et mince, reposait sur son épaule, dans une pose +de pélican. Lorsque Adèle entra, il souleva sa tête, la balança de +droite à gauche, en signe de salut, puis il prit un verre de vin placé +devant lui, et l’élevant, comme pour un toast: + +--En espérance et patience fait bon vivre, dit-il. + +Après avoir vidé son verre d’un trait, il en laissa, une à une, tomber +les dernières gouttes dans l’âtre; ensuite, il sembla réfléchir et, +comme s’il se fût reproché de payer son repas seulement par un proverbe, +désignant un des chapons qu’il avait apportés: + +--V’là le plus gros, dit-il à la cuisinière; faudra pas tarder à le +mettre à la broche. + +Et, se tournant vers la jeune maîtresse du logis, clignant de l’œil, +mettant un doigt sur sa bouche d’un air mystérieux: + +--Car vous aurez une visite aujourd’hui, ajouta-t-il. + +Adèle ne se sentait plus en disposition de prêter complaisamment +l’oreille aux propos de l’oracle; d’ailleurs, que lui faisait une +visite? N’en recevait-elle pas tous les jours, à toute heure, pour les +affaires de vénerie, quand M. Dampierre n’était pas là prêt à répondre +aux arrivants? Ce n’était point une prédiction bien difficile à voir +s’accomplir. + +--Not’ demoiselle, lui dit Mariotte, quand Brulard et le Vieux Rouisseur +se furent éloignés, il me cuide que pour c’te visite, un chapon tout +seul ne fera mie l’affaire. + +--Eh! qui vous a fait croire que nous aurions du monde à dîner? lui +répondit Adèle. + +--Qui? Mais n’avez-vous pas ouï père Hubert, avant qu’il ne se retrahît? + +Il existe un pays dont il est encore aujourd’hui interdit au vulgaire +des voyageurs de comprendre le langage. Ce pays, où tout semble +extraordinaire, où la terre ne renferme pas un caillou, où les maisons +se transportent à bras d’hommes, où l’innocence et la crédulité de l’âge +d’or semblent s’être conservées dans toute leur pureté, il ne faut le +chercher ni au milieu des archipels de la mer du Sud, ni des atollons +des Maldives; il est situé à quinze lieues de Paris, entre deux bras de +l’Oise. C’est le Meux, célèbre seulement par ses fromages, mais qui +mériterait de l’être sous bien d’autres rapports. + +Mariotte, la servante de M. Dampierre, était du Meux, et mêlait +volontiers à la langue commune les expressions naïves de cette vieille +langue picarde, comme avait fait son compatriote Jean Froissart, dans un +style différent, toutefois. + +--Faut croire que c’te visite mangera, reprit-elle, puisque _le +devineur_ a parlé de mettre le plus gras à broche? + +--_Le devineur_ ne sait ce qu’il dit! + +--Oh! not’ demoiselle, père Hubert n’est point un bourdeur; c’est un +malin qui oncques ne se trompit jamais sur ce qui doit avenir. Il y a +deux ans, à la ducasse de Saint-Martin, il était à boire un souquet avec +des compères, chez Moutonnet, le charron, qui vend du vin; v’là qu’il se +met tout de suite à crier: «Aïe!--Qu’est-ce que c’est? lui disent les +autres.--Aïe! qu’il répète; il y a dans ce moment une branche et une +jambe qui se cassent.» En effet, entrementes qu’il parlait, à deux +lieues de l’endroit où il se trouvait, le fieu de la grande Durande, en +allant dénicher des agaces, avait eu une branche qui s’était brisée sous +lui tout de même, et en tombant, il s’était cassé, nenni la jambe, mais +quasi le bras, dont il restait tout affolé. Vous voyez ben que père +Hubert ne se trompe jamais. C’est un vieux qu’en sait, et les Brulard ne +l’ignorent point. Sans ça, pourquoi qu’ils le garderaient chez eux, où +il ne gagne même son nutriment, n’étant bon qu’à rouir un petit le +chanvre? Mais ils craignent qu’il ne leur soit à nuisance, à eux ou à +leurs animaux, qu’il ne leur jette un sort; et pourquoi qu’il ne le +ferait pas, lui qui, à la main, prend les oisias qui volent, lui qui va +à la chasse sans rêts, sans fusil et sans furons? Il sait si bien +charmer le gibier, rien qu’avec des mots, que pour le prendre il n’a +qu’à ouvrir son bissac; les lapins viennent à grand’foison, d’eux-mêmes, +se bouter dedans, pour sa pourvéance. Moutonnet l’a vu! Adonc, c’est +pour vous dire, not’ demoiselle, que le monde que nous allons avoir à +dîner fera chair piteuse si on ne met le chapon à la broche tout +d’suite. M’est avis qu’il faudrait encore un petit d’autre chose. Le +maître apportera peut-être une darne de venaison; mais un bon poisson +n’aurait pas été mésavenu. Si j’avais su ça au matin, Babet a passé +devant notre ménil, venant de Boneuil, et elle avait des murènes, des +anguilles, comme vous dites, qui vous auraient fait plaisir à voir, vous +qui les aimez, not’ demoiselle. + +Adèle jette un regard de colère à sa servante, et, sans lui répondre, +elle rentre chez elle, s’y enferme et se met à pleurer de dépit, de +douleur. Elle se sent irritée contre tout le monde; contre ce Brulard, +si grossier dans ses plaisanteries; contre ce chanvrier, la cause +première de ses chagrins; contre sa servante, qui a su sa mésaventure +sans doute, et qui prend à tâche de la lui rappeler. Mais c’est surtout +à Martine qu’elle en veut: se moquer d’elle ainsi! faire de Charles +Doisy son complice, pour la rendre la fable et la risée de la maison, du +village et peut-être de la ville, même de la cour, s’il en faut croire +ce vilain meunier! + +Comme elle se désole, elle entend la voix de son père; il est de retour, +il la demande. + +Essuyant ses yeux à la hâte, pour qu’il ne puisse voir qu’elle a pleuré, +elle s’empresse d’aller au-devant de lui, dans un couloir obscur qui +précède sa chambre. Sans lui adresser un mot, afin de lui dérober +l’émotion de sa voix, elle lui jette aussitôt ses bras au cou, +l’embrasse et pousse un cri. + +C’est que des moustaches ont effleuré sa joue, et son père n’en porte +pas; c’est qu’un sabre a retenti sur les carreaux du couloir, et son +père, pour toute arme, n’a qu’un couteau de chasse. Cependant, c’est +bien la voix de son père qu’elle a entendue! + +Effrayée, haletante, elle retourne précipitamment dans sa chambre et +tombe évanouie sur une chaise. + +Quand elle rouvre les yeux, elle voit près d’elle, devant elle, Charles +Doisy. Il était seul dans la chambre, seul avec elle; il lui tenait la +main et la contemplait silencieusement, avec un de ces regards +expressifs et prolongés où l’âme se glisse tout entière. + +Encore pleine du trouble causé par son évanouissement, Adèle croit être +abusée par un rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête familier, +elle répond à ce regard qui semble l’interroger. + +Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec Mariotte, tout effarée... Il +vient d’aller chercher de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre. + +--Ah! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette, s’écrie-t-il en la +retrouvant les yeux grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon, +jeune homme, de vous avoir laissé là en guise de garde-malade; mais, +vous savez, il y a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial; puis, +dans nos villages, voyez-vous, on ne suit guère l’étiquette de +Versailles. + +Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction, Charles Doisy, son père et +Mariotte: elle ne peut comprendre comment, le jeune militaire étant là, +Martine n’y est pas aussi. Elle croit toujours rêver. + +--Comment te trouves-tu, pauvrette? reprend le lieutenant des chasses; +bois ce verre d’eau, ça te fera du bien; c’est le seul cas où l’eau soit +bonne à quelque chose; sans quoi, elle ne convient qu’aux carpes et aux +anguilles, n’est-ce pas, camarade? + +Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible mot d’anguille produit sur +la malade: + +--Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive? poursuit le père. + +--Que si fait, not’ maître, interrompt la vieille servante. + +--Comment! vous saviez que je vous ramènerais un beau garçon? + +--Tout d’même! + +--Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner? + +--Nous l’savions itou; l’chapon est jà devant l’fec. + +--Bah!... est-ce vrai, Adèle? + +--Oui, mon père. + +--Le diable s’en est donc mêlé? car nous n’avons rencontré âme qui vive +depuis que la proposition est faite et acceptée. + +--Par ma fi! père Hubert voit de loin et entend de même, dit Mariotte. + +--Quoi! c’est ce damné rouisseur qui vous a dit...? + +--Parbleu! camarade, vous rappelez-vous, tandis que nous étions à nos +panneaux, cette touffe de fougère qui remuait seule au milieu d’une +broussaille? Je croyais à un marcassin; je parie maintenant que c’est ce +vieux chien de braconnier qui était là à tendre ses lacets. + +--Père Hubert braconnier! père Hubert des lacets! sainte Vierge, ma +patronne! s’écria la servante d’un air de révolte; lui s’eschiver, se +tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher dans l’air sur une +escoube ou sur des émolettes! + +--Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le dis, sur un balai ou sur des +pincettes, c’est que probablement il n’a pas encore trouvé le moyen de +se rendre invisible et qu’il craint un coup de fusil: c’est pour cela +qu’il se cache. + +--Jésus! + +--Allons, tais-toi, vieille folle; retourne à ta cuisine, et si tu +t’avises encore de parler devant ma fille de pareilles sottises, je te +chasse et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles devant la +table de marbre, à Paris. + +Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre reprit, en s’adressant à sa +fille: + +--Ma chère enfant, voici un brave militaire que je te présente. Tu dois +le reconnaître, bien qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois, +m’a-t-il dit, chez les Brulard. + +Adèle, dans le fond de son âme, remercia le jeune homme d’avoir oublié +leur seconde entrevue. + +Le lieutenant des chasses poursuivit: + +--C’est le fils de mon ancien camarade Doisy de Champlieu, qui nous a +quittés depuis vingt ans pour se faire Parisien; mais le fils nous est +revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir s’accomplir l’un de mes +désirs les plus ardents. + +Adèle crut qu’il était déjà question de mariage; elle en ressentit plus +de trouble que de joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir à +son visage pour cacher l’étrange émotion qui s’emparait d’elle. + +--Comme quelquefois le hasard s’entend à nous bien servir! continua le +père. Le roi nous arrive demain, presque sans s’être fait annoncer; il +s’agit d’une chasse pour la marquise; j’avais besoin d’aide pour le +panneautage; je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de Tolt, et à mon +ami le capitaine Pardaillan, qui m’envoient vingt gaillards vigoureux, +commandés par le maréchal des logis que voilà; au nom de Doisy, je +dresse l’oreille; nous nous abordons et je trouve en lui, non-seulement +un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux, mais aussi un +peintre habile, qui va satisfaire au désir que je nourris depuis si +longtemps, de pouvoir enfin placer ton portrait près de celui de ta +mère! + +En achevant, M. le lieutenant des chasses tendit la main au jeune homme, +qui la lui pressa avec effusion. + +Tous deux cependant avaient compté trop vite sur la bonne volonté du +modèle. + +Quand il s’agit de fixer un jour pour la première séance, Adèle déclara +nettement qu’elle ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres de +son père, ni les supplications de l’artiste, ne purent un instant +ébranler sa détermination. + +Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous son regard, durant des +heures entières, elle qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui +venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui pour rien au monde en +ce moment n’aurait osé lever les yeux sur lui! Il lui semblait que sur +son visage il devait retrouver encore les macules de fange qu’il y avait +vues, et qu’il ne pouvait la représenter qu’ainsi. + +L’artiste crut à un caprice de jeune fille; peut-être entrevit-il la +vérité. + +Le père attribua les répugnances d’Adèle à quelque prédiction qui lui +avait été faite, à quelque fâcheux présage. Sa mère était morte peu de +temps après s’être fait peindre. + +Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner à leurs panneaux. + +Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista point au repas. En effet, +elle était malade. Trop d’émotions diverses l’avaient agitée durant +cette journée. + +Le lendemain, la chasse de la marquise eut lieu. Un hussard de Berchiny, +qui faisait partie de l’escorte d’honneur, fut assez heureux pour +retenir le cheval de madame de Pompadour, au moment où celui-ci +s’emportait. + +Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on entendît parler du maréchal +des logis. + +Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir ainsi opposé un obstacle +à la volonté de son père. Elle se sentait maintenant des dispositions de +fille obéissante et soumise; mais comment revenir sur sa décision +précédente, déclarée par elle irrévocable? M. le lieutenant des chasses +semblait en avoir pris son parti et ne lui ouvrait plus la bouche sur ce +qui avait été entre eux le motif d’une discussion et même d’une +bouderie. + +Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même vint l’avertir que +le déjeuner l’attendait. + +Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement ce jour-là, et que +l’heure habituelle du premier repas ne fût point encore sonnée, il était +d’un appétit, d’une impatience que rien ne semblait motiver. Ne pouvant +tenir en place, il allait et venait, piétinant dans la chambre de sa +fille, s’asseyant, se levant, gesticulant devant elle, comme si tout le +mouvement qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer les préparatifs +de sa toilette, et par conséquent l’heure du déjeuner. + +Il se mit ensuite en disposition de lui servir d’auxiliaire, de femme de +chambre, et la retarda d’autant plus. + +Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait vers la pelote avec +une impétuosité si peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait rouler +sous un meuble. Voulait-il se charger de défaire un nœud du lacet, il +l’embrouillait de plus belle en voulant aller trop vite. Encore du temps +perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait rien à cet appétit précoce et +violent qui l’avait saisi de si grand matin. + +--Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui disait-elle, et qui vous presse +ainsi? + +--Ce que j’ai? répondait-il; tu en parles bien à ton aise; j’ai... j’ai +faim! Ne devons-nous donc pas déjeuner aujourd’hui? + +--Sept heures viennent à peine de sonner à l’église. + +--L’église va mal. + +--Eh bien, alors, puisque je suis en retard, commencez sans moi; je vous +rejoindrai bientôt. + +--Je déteste manger seul! + +Sans laisser à Adèle le temps de nouer son dernier ruban, il la força de +descendre, et, quand elle entra avec lui dans la salle à manger, le +couvert n’était seulement pas mis. + +La jeune fille allait en témoigner son étonnement, lorsqu’elle aperçut +devant elle, suspendu à un clou, son portrait! oui, son portrait, +frappant, saisissant de ressemblance. + +L’artiste l’avait peinte de mémoire. + +Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques instants muette de surprise et +de bonheur: elle était donc restée dans son souvenir! Il avait donc bien +songé à elle! C’est telle qu’elle lui était apparue pour la première +fois dans la cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec sa robe +d’étoffe claire, son tablier de soie, sa couronne de bluets, au moment +où la courte paille le lui donnait pour futur époux! + +Elle ne peut résister à toutes les pensées qui, alors, du cerveau lui +descendent au cœur: + +--Mon père, ah! que je suis heureuse! Il ne m’en a donc pas voulu! Qu’il +est bon ce jeune homme! qu’il est aimable! + +Peut-être allait-elle laisser échapper une exclamation plus capable +encore d’exprimer ce qu’elle ressentait; elle se retint à temps: + +--Ah! mon père! que je vous aime! dit-elle. + +L’exclamation, déviant de sa vraie route, avait été frapper un autre +but. + +--Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant des chasses, comme +témoignage de ta reconnaissance, il ne te demande que de lui accorder +une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner son travail. + +--Dix! s’il le faut! s’écrie la jeune fille. + +--Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre en poussant une porte +qui de la salle à manger communiquait à un petit salon, où Charles Doisy +s’était tenu pendant ce temps. + +--Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant des chasses, vous ne +l’êtes pas encore, mais ça viendra, je l’espère. + +--Dieu vous entende! répondit le jeune homme en tressaillant. + +Et, prenant tout à coup un air grave et résolu: + +--Oui, il faut que je sois officier, et bientôt! dit-il. + +Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant Charles, avait été de courir +se réfugier dans un coin de la salle, le front contre la muraille; mais +son trouble ne l’empêcha pas d’entendre les paroles du jeune hussard, et +ne pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il ne se croyait pas +digne d’elle avant d’avoir conquis le grade d’officier, elle tourna +brusquement la tête vers lui et, répondant à sa propre pensée plutôt +qu’à celle du jeune homme: + +--Oh! rien ne presse! dit-elle avec étourderie. + +Honteuse ensuite, comme toujours, de ces élans de naïveté qui lui +échappaient ainsi malgré elle, elle se rencogna dans son mur et il +fallut que son père allât la prendre par la main pour la contraindre à +remercier l’artiste au sujet du portrait. + +Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence. + +Pendant le repas néanmoins, elle se montra vive, enjouée, tout à fait de +son âge. Le jeune homme, au contraire, resta pensif et presque soucieux. +Un observateur expérimenté eût bien vite reconnu qu’il y avait en lui +quelque douleur secrète et permanente, logée profondément dans l’âme en +dehors des tendres affections; mais une fois qu’une idée d’amour à germé +dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique par l’amour. + +Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux et rêveur du beau +hussard; il l’aimait: le portrait n’était-il pas là pour le prouver? et +il se chagrinait de ne pouvoir encore demander sa main à son père. +Partant de ce principe, plus elle le vit triste, plus elle se sentit +heureuse et fière; plus il resta silencieux, plus elle fut possédée +d’une joyeuse loquacité qui lui était peu ordinaire. Charles Doisy finit +par se laisser entraîner lui-même par cette belle humeur de la charmante +enfant. + +Quant à M. Dampierre, après avoir faussement tant parlé de sa faim, il +avait fini par se l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea outre +mesure, but de même et fit seul véritablement honneur au repas qu’il +avait préparé pour son hôte. + +Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux et la boîte de couleurs +qu’il avait apportés avec lui, et la séance commença, avec une entière +bonne volonté, cette fois, de la part du modèle. Comme les peintres +doivent toujours un récit quelconque au patient qu’ils tiennent sous +leur pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil, Doisy se prit +lui-même pour sujet de l’histoire qu’il avait à raconter. Il en vint à +parler du temps de sa première jeunesse, de sa mère, des jeux de son +enfance, et comment il s’était épris de l’art de la peinture, et de son +exil à Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous silence les +consolations qu’il y avait reçues; il dit ensuite pourquoi son père +voulant le contraindre à entrer en qualité de commis chez un financier, +il avait préféré se faire soldat. + +En écoutant ces demi-confidences qui semblaient établir entre eux des +rapports d’intimité, ma grand’tante avait sur les lèvres ce sourire +ineffable que le peintre avait habilement su saisir et qui m’avait tant +charmé dans son portrait. + +Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que je devais retrouver un +jour dans les mansardes de la maison de mon père. + +Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre ce jeune hussard de +Berchiny, dont jusque-là les sentiments étaient restés comme dans une +sorte d’admiration silencieuse? Charles Doisy n’avait pu voir Adèle sans +s’éprendre de sa beauté, de sa candeur; tout en elle, jusqu’à son +aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à ses spasmes de pudeur ou +d’effroi, lui apparaissait, dans son admiration d’artiste, étrange et +charmant. Mais elle était encore si jeune! Comment aurait-il osé lui +parler d’amour? Puis, il aimait aussi Martine... d’une autre façon, oui, +mais il l’aimait. + +A son âge, est-il sans exemple de se sentir dans le cœur deux cordes +vibrantes à la fois? Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les +hussards surtout, ont eu des claviers plus complets. Puis encore, il +faut bien le dire, Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa +faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie. Il avait peur +de Martine! Il tremblait d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa +jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant plus à son amour, qu’elle +n’avait rien négligé pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé +à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui touchait à l’honneur allait +jusqu’à l’exaltation. + +De même qu’il admirait la pudique naïveté de l’une, il avait su gré à +l’autre de ses avances, de son audace passionnée; il s’en était bien +trouvé, et sa vanité y avait eu son compte. Philosophes, psychologues, +chimistes du cœur, vous qui savez de quels éléments se compose l’amour, +c’est à vous de nous dire pour quelle dose y entre la vanité. + +Si notre jeune maréchal des logis se sentait entraîné vers Adèle par un +sentiment plus doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts moins +éthérés, plus positifs, le reportaient vers Martine. La première avait +pour lui le charme de la nouveauté; la seconde, la force de l’habitude. +Il rêvait de Béthizy, mais c’est vers Glaignes qu’il se dirigeait +d’ordinaire. Adèle était sa poésie; Martine, sa réalité. Quand son âme +était en joie, celle-ci lui venait la première à la pensée; quand un +sentiment de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est l’image de +celle-là qui lui apparaissait pour s’associer à ses peines. + +Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est Adèle qui triomphe dans son +cœur; pourquoi, à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se passer +d’elle pour faire son portrait; pourquoi, enfin, contristé, accablé, par +une pensée poignante, étrangère à son double amour, à la veille de se +séparer de toutes deux, c’est vers Adèle seule qu’il est venu. + +La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans allait s’ouvrir. En prenant +congé de ses nouveaux amis, Charles Doisy, non sans étouffer un soupir, +leur annonça que le lendemain il partait pour les bords du Rhin. + +--Mais il me semblait que deux escadrons de votre régiment devaient +seuls se mettre en route, et que le vôtre restait à Compiègne? lui dit +M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me l’a conté Pardaillan, votre +capitaine et mon ami. + +A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune homme se colora subitement. + +--J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il, pour passer dans une +autre qui part sous les ordres de notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je +vous le répète, il faut que je sois officier ou que je me fasse tuer! + +Il pressa la main de son hôte et se disposa à faire ses adieux à la +jeune fille; mais elle n’était plus là, et le père, le valet et la +servante eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans sa chambre, +dans le jardin, d’un bout à l’autre du vieux château de la Douye, elle +ne reparut point. + +Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne; il atteignait la +lisière de la forêt lorsque, jetant un dernier regard vers Béthizy et +cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une petite fenêtre +ogivale, qui faisait saillie dans la partie la plus haute des combles, +un mouchoir blanc s’agiter. + +Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir était trempé de larmes. + + + + +III + + +A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis venue, la tête de la +capitainerie des chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts de +Compiègne se transportèrent à Versailles, pour y présenter leurs +hommages au roi, à l’occasion de sa fête. + +M. Dampierre, espérant distraire sa fille de certains accès de tristesse +et de taciturnité qui depuis quelque temps, sans raison apparente, +semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à propos de l’emmener avec +lui. + +Adèle n’avait jamais habité que le couvent des dames de Crépy et le +vieux château délabré de la Douye; son plus grand voyage avait été de +l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme Versailles, le tableau, +si nouveau pour elle, de toute cette population de courtisans, chamarrés +de plumes, de croix, de rubans, devaient la guérir indubitablement de +son ennui. Mais le plus difficile n’était point d’arriver à Versailles; +c’était de pouvoir s’y loger. + +La ville regorgeait de monde. + +Dans le château, les ministres occupaient des mansardes; les duchesses, +des greniers; dans les communs, au chenil comme aux écuries, chiens et +chevaux s’étaient vus forcés de céder un peu de leur logement aux gens +les mieux titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on avait été +hébergé par Sa Majesté. + +Au chenil comme au château, on était chez le roi; mais je pense qu’il +était plus facile de dormir dans l’un que dans l’autre. + +La ville présentait un spectacle non moins curieux. + +Les maisons bourgeoises étaient transformées en auberges, les boutiques +en cabarets, les rues en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes +citoyens y dînaient gravement sur le pouce. + +Dans les auberges, on mangeait dans les caves; on couchait sur les +tables et même dessous; on y dressait des hamacs dans les corridors, et +l’on y louait des chaises _à la nuit_. + +Versailles était ce jour-là une ville de cinq cent mille âmes. + +Au milieu de la cohue des promeneurs, des flâneurs et des dîneurs, M. le +lieutenant des chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous l’autre, +courait depuis trois heures d’hôtel en hôtel, de porte en porte, ayant +refusé d’abord une chambre à deux lits, et ne trouvant même plus un +palier à deux chaises. + +Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur la triste perspective +de dormir debout, après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution +subite et désespérée: + +--Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante ironie, t’amuses-tu +bien ici? + +--Oui, mon père, répondit Adèle du ton de parfaite insouciance de +l’ennui résigné. + +--Comment! tu t’amuses? dans cette affreuse ville où on ne peut ni +boire, ni manger, ni s’asseoir? + +--Oh! qu’importe! on n’a qu’à penser à autre chose. + +--A la bonne heure; mais c’est que je ne puis pas penser à autre chose, +moi! s’écria M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue et se posant +un instant sur sa valise: je suis éreinté et je meurs de faim! + +--Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton, entrons quelque part, mon +père; reposons-nous et dînons. + +--Entrons quelque part! répéta le père avec stupéfaction. Quoi! tu ne +t’es pas aperçue que, depuis trois heures, nous sommes entrés partout, +et que nulle part il n’y a pour vous ni repos, ni dîner? + +--Comment faire alors? reprit la jeune fille avec sa même quiétude +apparente. + +--Oh! j’avais bien trouvé un moyen, moyen bien simple, et qui nous +aurait tirés d’affaire, mais tu t’amuses... Je serais désolé +d’interrompre ton plaisir. + +--De quoi s’agissait-il donc? + +--De sonner le retour du côté de Béthizy. + +--Quel bonheur! + +--Hein? Quel bonheur! dis-tu?... quand il s’agit de partir... Tu ne +t’amuses donc pas, alors?... Cherchez donc à faire plaisir à votre +fille!... Mettez-vous en frais pour cela!... grommela le lieutenant des +chasses, perdant à son tour le souvenir de ses phrases précédentes. Au +surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances, il n’y a pas de mal. + +Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait de former. + +D’instant en instant, la foule se montrant de plus en plus compacte à +Versailles, et nul ne devant encore songer au départ, il serait facile +de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à Saint-Denis. Une fois +là, le père et la fille dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même, +chacun dans sa chambre, et, après un long repos réparateur, le +lendemain, on songerait à se procurer un autre véhicule pour regagner le +château de la Douye. Sans doute M. Dampierre ne pourrait, comme il était +de son désir et même de son devoir, aller faire la révérence à Sa +Majesté, au sujet de la Saint-Louis; mais peut-être bien le roi, +distrait par les mille préoccupations de ce grand jour, ne +s’apercevrait-il pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on +prétexterait de quelque indisposition subite d’Adèle, ou de +l’indispensabilité administrative du lieutenant des chasses à Béthizy; +bref, ce n’était là qu’un danger éventuel, et auquel on pouvait +facilement parer avec un peu d’adresse, tandis qu’en restant à +Versailles, il y avait un péril réel, imminent, flagrant, se présentant +à la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère aboyant et mordant de +ses trois gueules; ce triple péril, c’était celui dont il était menacé +par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture. + +Les choses ainsi convenues, M. Dampierre, à demi soulagé et restauré, +rien que par la certitude de voir bientôt finir son supplice, se remit +en route, à travers la foule, fouillant de droite à gauche les larges +rues de Versailles, cherchant avec la même ardeur, et sans plus de +succès, une voiture pour en partir, comme il avait cherché son logement +pour y séjourner. + +Tous les coches étaient retenus à l’avance, tous les fiacres étaient en +route: M. Dampierre se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour +d’une maison de maigre apparence, il découvrit une petite voiture, +dételée, à trois places, espèce de carriole de campagne, qu’un seul +cheval pouvait facilement traîner. + +Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le conducteur de la carriole se +présente: + +--Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie, jusqu’à demain +matin, si vous voulez. + +--Je n’en ai besoin que pour quelques heures. Je vais à Saint-Denis. + +--Ah! le bourgeois va à Saint-Denis?... Très-bien. + +--Ton prix? + +--Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas? + +--Non; un écu de six livres, si tu veux. + +--Six livres! Mais on peut tenir six personnes là dedans! s’écria le +voiturier. + +--Comment, il n’y a que trois places! + +--Eh bien? en se relayant. + +M. Dampierre était trop pressé pour chercher à comprendre. Il consentit +à la pistole, et durant un long quart d’heure, pestant, jurant, il +attendit qu’on attelât. Ne voyant rien venir, ni le cheval, ni le +cocher, il cria si fort que ce dernier accourut tout ébahi et en se +frottant les yeux, car il venait de dormir. + +--Quoi! vous n’êtes pas encore installés? dit-il. + +--Mais le cheval! interrompit M. Dampierre. + +--Quel cheval? répondit l’autre. + +--Pour la voiture!... + +--Pour la voiture, nos conventions sont faites, reprit le cocher d’un +ton plein de modération et de courtoisie; ne confondons pas. Mais est-ce +que le bourgeois désirerait être conduit par moi à Saint-Denis? + +--Parbleu... voilà un effronté drôle! + +--Alors, monsieur, entrez dans la voiture; reposez-vous-y, faites-vous-y +servir, si vous voulez et si vous pouvez; demain, quand mon cheval ne +sera plus sur le flanc, nous pourrons causer de l’autre affaire. + +--Comment demain!... comment de l’autre affaire! s’écria le lieutenant +des chasses, qui commençait à tourner à l’exaspération; mais alors, +misérable, sur quoi avons-nous donc fait marché d’une pistole, et +qu’est-ce que ta voiture sans ton cheval? + +--Aujourd’hui, monsieur, dans les circonstances présentes, répliqua le +cocher versaillais d’un air plein de dignité, ma voiture, sans mon +cheval, est tout simplement _un appartement à louer_. + +M. Dampierre lui tourna le dos. Il était temps de se reposer néanmoins, +car les forces d’Adèle commençaient à l’abandonner entièrement. Le père +chercha d’espace en espace, sur les bancs des boulevards, une place +vacante; il ne la trouva pas. Les fossés creusés le long des arbres +étaient eux-mêmes envahis. Il regretta alors d’avoir trop légèrement +renoncé au voiturin; il y retourna; l’appartement était loué. + +O bonheur! à travers la poussière et la cohue, il aperçoit une chaise +vide, dans l’angle d’une petite place; il traverse la foule, non sans +peine; et il y installe enfin sa fille. + +Cette chaise était la sellette sur laquelle un célèbre prestidigitateur, +arracheur de dents de son métier, faisait asseoir ses victimes. + +Adèle ne lui échappa qu’avec peine. + +M. le lieutenant des chasses ne savait plus à quel saint s’adresser, à +quelle ressource avoir recours; comme son gosier, son imagination était +à sec; étouffé par la chaleur, aveuglé par la poussière, il se sentait +sans force pour lutter contre le courant de la foule qui le tiraillait, +qui l’entraînait, tantôt du côté de sa valise, tantôt du côté de sa +fille. + +Dans cet état fiévreux, intolérable, qui le torture, il est porté, par +un flot de promeneurs, jusque sur une esplanade couverte où s’élèvent +des bascules, des balançoires et autres mécaniques divertissantes, +accompagnement obligé de tous les plaisirs populaires. Les regards de M. +Dampierre, dirigés sur un jeu de bague, tombent sur deux chevaux de bois +sans cavaliers. Où les autres voient un jeu, lui, il voit un repos, un +siége, une halte à faire. Il enlève Adèle de terre, l’installe sur le +premier cheval, s’empare lui-même du second, met sa valise devant lui, +et voilà le père et la fille tournant, tournant encore: le père, +furieux, maudissant Versailles, ses habitants et ses fêtes, et promenant +des yeux irrités autour de lui; la fille, le front baissé, l’attitude +pensive, autant que peut le permettre sa position équestre, se livrant +aux préoccupations qui lui sont devenues habituelles depuis quelques +mois. Tous deux, l’un, avec son teint légèrement pâli, l’autre avec son +front animé et ses yeux flamboyants, semblaient représenter la Colère et +la Douleur, prenant part aux divertissements publics donnés à +Versailles, en 1757, en l’honneur de la fête du roi de France, Louis XV, +dit le Bien-Aimé. + +Tout en tournant, tout en maugréant, M. Dampierre se demandait à +lui-même ce que, lui et sa fille, à vingt lieues de leur pays, dans +cette Babylone maudite, où ils n’avaient pas un ami, pas un asile, +allaient devenir, lorsqu’il leur faudrait descendre de leur monture de +bois, quand il entendit un cri partir auprès de lui, et son nom fut +prononcé. + +Il vira la tête, il chercha du regard vers l’endroit d’où la voix +s’était fait entendre; mais, forcé de suivre le mouvement de la machine +qui l’emportait, il fut aussitôt contraint de tourner le dos à son +interpellateur. + +Le tour accompli, il chercha rapidement parmi toutes les figures que la +foule, incessamment accrue, étalait à ses regards, pour savoir de quelle +bouche son nom venait de sortir de nouveau; mais encore une fois le même +mouvement l’emporta au triple galop de son cheval de bois. + +A force de tourner, de s’irriter, ses yeux se troublèrent, le vertige +s’empara de lui; peut-être sa diète trop prolongée y fut-elle pour +quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette multitude qu’une seule +figure grimaçante et grotesque qui riait en le narguant; il n’entendit +plus qu’un bruit confus de mille voix, se réunissant toutes en un seul +chœur pour répéter son nom, en le lui envoyant comme une moquerie. Il +voulut descendre, il voulut s’arrêter. Son cheval de bois avait pris le +mors aux dents et s’élançait dans sa route circulaire avec plus de +rapidité que jamais. C’est qu’une de ces bandes de gamins qu’on retrouve +dans toutes les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à prendre +leur part dans les plaisirs des autres, était venue en aide à l’homme +chargé de faire mouvoir et tourner la machine. L’élan donné à la +mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les spectateurs ne voyaient +plus passer devant eux qu’une ligne confuse de figures effarées, qui, +après avoir semblé courir l’une après l’autre, réunies enfin, formaient +ensemble comme une ronde diabolique; et des cris, des rires, des hourras +s’échappaient du sein de la foule. + +M. le lieutenant des chasses perdit tout à fait la tête et il allait se +jeter résolûment à bas de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit +enfin; retenue par une main vigoureuse, la machine s’arrêta presque +subitement et, dans son libérateur, M. Dampierre reconnut son ami +Pardaillan, l’ex-capitaine de Charles Doisy. + +M. de Pardaillan ne faisait plus partie des hussards de Berchiny. Chargé +par le ministre de diriger l’organisation d’un nouveau régiment de +cavalerie, où il espérait bientôt figurer comme major, il occupait à +Versailles la maison de son frère, alors en voyage. Cette maison, il +l’occupait seul. + +Après s’être fait, tant bien que mal, expliquer par son ami Dampierre +par quelle bizarre fantaisie il venait de trouver un lieutenant des +chasses de Sa Majesté courant comme un échappé de collége, à franc +étrier, sur un cheval de bois, instruit des mésaventures du père et de +la fille, il leur proposa de devenir ses hôtes, et sans un sublime +effort d’imagination, on peut deviner que l’offre fut acceptée avec +empressement et reconnaissance. + +En arrivant chez le capitaine, M. Dampierre se débotta, mangea un +morceau et but trois coups de suite. Adèle, après avoir pris un bain, se +coucha et dormit quelques heures. + +Durant le souper, les deux amis, heureux de s’être retrouvés et de vivre +en commun, comme d’une même famille, causèrent de guerre, de chasse, des +affaires de l’Église et de celles du parlement. Adèle, qui n’avait pas +un mot à placer dans une pareille conversation, profita des +préoccupations des causeurs pour retourner toute seule à Béthizy, et +elle y était déjà lorsqu’un nom prononcé la jeta brusquement hors de sa +rêverie. + +--Parbleu! disait son père au capitaine, tu as dû entretenir des +relations avec ton ancien régiment? + +--Quelques-unes... Eh bien? + +--Donne-moi donc des nouvelles, si tu en as, d’un nommé Charles Doisy, +ton maréchal des logis... Est-il mort? Est-il vivant? + +--Il est vivant, je l’espère, répondit M. de Pardaillan. + +--Tant mieux! c’est un brave et joli garçon, un gaillard qui a bonne +envie d’avancer. + +--Et il avancera, ou j’y perdrai mon nom! + +--Comment? Plaît-il? + +--Rien... rien... je m’intéresse à lui; voilà tout. + +M. de Pardaillan avait mis dans ses réponses un ton de réticence, une +animation concentrée qui n’avaient point échappé à la jeune fille. + +La conversation roulant sur un pareil sujet, elle trouva moyen de s’y +glisser petit à petit, sournoisement, et s’adressant enfin au vieux +militaire: + +--Vous pensez donc, capitaine, qu’il pourra bientôt être nommé officier? +dit-elle. + +--Si l’affaire ne dépendait que de moi, il le serait déjà, ma belle +enfant, et ce ne serait que justice. + +A partir de ce moment, la jeune fille prit le capitaine en affection. + +Celui-ci continua, en se retournant vers Dampierre: + +--M. Tolt, son lieutenant-colonel, avec qui je suis en correspondance, +me tient au courant. Doisy s’est déjà distingué dans plusieurs +rencontres. Dernièrement encore, à Hastembeck, il a concouru à la prise +d’une batterie anglaise, et s’est assez brillamment conduit pour que M. +de Chevert, qui s’y connaît, l’ait remarqué. + +--Quel bonheur! s’écria la naïve enfant, qui, pour la première fois de +sa vie sans doute, venait, avec un vif intérêt, de prêter l’oreille à un +récit de guerre. + +Honteuse ensuite de son exclamation, elle rougit, étendit sa serviette +devant ses yeux, comme si elle se disposait à la plier; puis, l’instant +d’après, sous prétexte d’admirer de plus près un magnifique chat angora +ou de jouer avec lui, elle quitta la table subitement. + +Le capitaine l’examina dans tous ses mouvements avec une certaine +attention; après quoi, il se retourna vers le père, en lui adressant un +geste interrogatif. + +--Oh! dit celui-ci d’un ton insoucieux et avec un mouvement d’épaules, +non; mais il a fait son portrait. + +Il ne voyait pas plus loin. + +On soupait de bonne heure à cette époque; cependant, la nuit venue, +Adèle, presque inaperçue dans un coin de la chambre, à moitié cachée +sous les rideaux d’une fenêtre, le chat endormi sur ses genoux, se +tenait immobile et le caressait de la main, en songeant à tout autre +chose. Les deux amis, se croyant seuls, prolongeaient le dessert, en +achevant les bouteilles entamées, ou en entamant les bouteilles pleines. + +Ils en étaient à la discipline militaire, à l’obéissance passive, aux +caprices des supérieurs si souvent injustes, et faisant du bon plaisir +tout ainsi que Sa Majesté. + +--Tes soldats n’ont jamais dû avoir cela à te reprocher, à toi, +Pardaillan? dit Dampierre. + +En effet, le capitaine, militaire instruit et probe, sévère mais +consciencieux, avait eu de tout temps une incontestable réputation +d’équité. Cependant, devant l’apostrophe élogieuse de son ami, il hocha +la tête, et après avoir réfléchi un instant en regardant son verre, que +l’autre venait de remplir jusqu’aux bords: + +--Écoute, Dampierre; convenir de ses torts devant tout le monde, les +confesser hautement et inutilement, en jurant de n’y retomber plus, ça +peut être un beau moment dans la vie d’un moine, mais dans celle d’un +militaire, ce serait un acte de couardise, et voilà ce que jamais on +n’obtiendrait de moi. + +--Parbleu! + +--Mais, poursuivit le capitaine, quand déjà depuis longtemps on s’est +reproché ses torts à soi-même, les confier à un ami, qui n’en exige pas +l’aveu, c’est simplement demander un bon conseil, ou chercher une +consolation, n’est-ce pas? + +--Parbleu! Mais, où en veux-tu venir avec ta préface? + +--J’en veux venir, Dampierre, à te dire, à toi, entre quatre yeux, que, +malgré la trop bonne opinion que tu as conçue de moi, j’ai là sur la +conscience le souvenir d’une injustice qui, quoique involontaire, me +pèse comme le remords d’une lâche action. + +--Allons donc!... Toi? Je parierais, mon pauvre ami, que tu prends des +cochons d’Inde pour des sangliers. + +--Tu vas en juger, reprit le capitaine. Tu te souviens de la dernière +chasse où tu me demandas des hommes de bonne volonté pour l’aider à +tendre tes toiles? + +--Très-bien; que même tu m’envoyas le maréchal des logis... + +--Justement! Eh bien, mon vieux camarade, à cette chasse, le cheval de +la marquise s’emporta, à ce qu’il paraît. Un de mes hommes sauta à la +bride et le retint. C’est un exploit qui ne se met guère sur un état de +service, mais qui cependant, parfois, compte mieux qu’un autre. En +rentrant au château, madame de Pompadour, qui avait eu peur, qui +peut-être aussi voulait se rendre intéressante, parla beaucoup des +dangers qu’elle avait courus. Pour lui être agréable, le roi, dès le +lendemain, en quittant Compiègne, chargea le comte de Berchiny +d’acquitter la dette de la marquise envers son libérateur inconnu. Sur +l’ordre du chef, j’assemblai mes hommes qui avaient fait partie de +l’escorte de chasse, et, à haute voix, après un appel de clairon, je +leur demandai lequel d’entre eux s’était signalé dans cette occasion, +moins encore par son courage que par sa courtoisie envers une jolie +femme. Il y eut d’abord un silence assez prolongé; puis enfin, un soldat +sortit des rangs et dit: «C’est moi!» Nul ne le contredisant, notre +colonel le nomma sur-le-champ cornette, lui fit avancer une année de +solde, et lui paya son équipement. C’était un peu bien beau pour un +simple hussard; mais, tu comprends, il s’agissait de la marquise! + +--Parbleu! si je comprends, dit le lieutenant des chasses en tendant son +verre pour trinquer avec son ami, le hussard avait sauvé l’État, qui +risquait de périr ce jour-là par une chute de cheval, comme toi tu m’as +sauvé aujourd’hui en sautant courageusement à la crinière de mon +coursier de bois qui m’emportait. A ta santé et à celle du hussard! + +--A sa pendaison, au double traître! s’écria Pardaillan, dont les yeux +et le geste s’animèrent soudainement. Il n’avait rien sauvé du tout! Le +vrai sauveur, c’était le maréchal des logis, ce jeune Doisy dont nous +parlions tout à l’heure. + +--Bah! Mais alors pourquoi n’a-t-il rien dit, lorsque, à haute voix...? + +--Il était retenu ailleurs par le service, et je ne remarquai pas son +absence. + +--Ah! diable! c’est fâcheux! ça lui allait si bien à lui qui a de +l’ambition! il était officier d’emblée! + +En ce moment, le rideau de la fenêtre s’agita sans que nos deux amis y +prissent garde. L’un était absorbé par ce qu’il lui restait à dire, +l’autre par ce qu’il lui restait à boire. + +--Au bout du compte, reprit Dampierre, je ne vois pas dans tout cela que +tu aies la moindre chose à te reprocher. + +--Si ce n’était que ça! + +--Qu’est-ce donc encore?... Verse. + +--J’appris bientôt, continua Pardaillan, que le maréchal des logis +s’était vanté tout bas à quelques amis d’avoir été seul l’écuyer de la +marquise. Je le fis venir chez moi et lui demandai ses preuves. Il +dédaigna de les donner, déclarant se soucier fort peu d’arriver par +cette voie. Cette réponse était fière et noble; mais pour le quart +d’heure j’y vis tout autre chose que de la fierté et de la noblesse, et +je le renvoyai assez rudement. + +--Et bien tu as fait!... Comment... d’arriver par cette voie! mais +madame la marquise de Pompadour est... une très-jolie femme! + +--Laisse là ton verre, Dampierre, et écoute-moi... J’eus grand tort au +contraire. + +--Certainement... + +--J’aurais dû deviner sur la noble figure du jeune homme que seul il +disait vrai. + +--Tu l’aurais dû. + +--Loin de là, apprenant qu’il ne perdait pas une occasion de railler le +nouveau porte-étendard, je m’en irritai. Je ne voulus voir dans cette +conduite qu’un acte de déloyauté, un manquement à la discipline, et, un +jour, devant toute la compagnie, je l’apostrophai avec une violence que +je me reprocherais encore aujourd’hui, eût-il été coupable. Le coup +d’œil révolté qu’il me jeta alors ne faisant que redoubler mon +irritation, je m’oubliai tout à fait, je fis un mouvement pour lui +arracher ses aiguillettes; par bonheur, je me contentai de l’envoyer au +cachot et de le suspendre de ses fonctions. + +--Pauvre garçon! A sa santé, dit le lieutenant des chasses, qui +commençait à s’attendrir sensiblement. + +--Dès le jour suivant, reprit le capitaine, le duc de Gesvres, qui +m’honore de quelque bienveillance et qui, en qualité de gouverneur de +l’Ile-de-France, avait dû se trouver au nombre des chasseurs, +m’éclairait sur la vérité. Il avait vu, de ses yeux vu, le fait en +question. Le jeune homme qui s’était élancé à la bride du cheval était +un maréchal des logis et non un simple cavalier. Alors, seulement, je me +rappelai l’absence de Doisy au moment de l’interpellation adressée à ses +camarades, le silence qui s’était fait d’abord dans les rangs. Bref, +tout me fut connu. Je ne pouvais faire amende honorable à un de mes +hommes. + +--Tu ne le pouvais pas, Pardaillan. + +--A moins de donner ma démission sur-le-champ. + +--Oui... + +--Cependant, grâce à mon oubli, à mon emportement, à ma fatale méprise, +un garçon estimable, non-seulement était privé d’une faveur royale, mais +encore désigné à ses camarades, à ses chefs, comme un imposteur, un +fanfaron. Il pouvait être arrêté court dans la carrière librement +choisie par lui. Je n’hésitai pas alors, Dampierre. + +--Tu as bien fait, mon ami; bois donc. + +--Je me dévouai, corps et âme, à la réparation du mal dont j’étais +cause. J’allai trouver notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je lui confiai +tout, à lui, mon chef, comme aujourd’hui je me confie à toi, mon ami. A +nous deux, nous décidâmes de ce qu’il convenait de faire pour le jeune +homme. + +--Ah!... voyons. + +--D’abord, le changer d’escadron, pour que mon incartade pesât moins sur +lui. + +--Bien! + +--Cela fait, l’envoyer sur le Rhin, et le mettre à même de s’y +distinguer, puisqu’il ne voulait parvenir que par la bonne voie. + +--Très-bien! + +--Mais ce n’est pas tout. + +--Parfait! + +--Déjà M. Tolt m’avait écrit de là-bas qu’il l’avait désigné au ministre +pour l’avancement, et je n’entendais parler de rien. Je me résolus à +mettre aussi les fers au feu de mon côté. Sans la faveur, vois-tu, on ne +fait rien de bon dans ce pays-ci. + +--C’est clair; la graine d’épinards ne pousse bien qu’à Versailles. + +--Eh bien, pour y venir, à Versailles, pour me rapprocher de la cour, +j’acceptai cette besogne d’organisation que j’avais d’abord refusée... +Oui, je n’avais pas voulu quitter mon régiment; notre régiment, c’est +notre famille, à nous autres. Que te dirai-je, mon ami? moi qui n’ai +jamais rien demandé en mon nom, depuis deux mois je me suis fait +quémandeur, pied-plat, courtisan! J’intrigue à droite, à gauche, pour +trouver des protecteurs à mon protégé. J’ai des placets plein ma poche; +toujours le même. J’en ai semé dans tous les ministères et dans toutes +les antichambres; rien n’a fait jusqu’à présent. Je m’étais d’abord +adressé au roi; mais le roi ne se mêle de rien, et il est inabordable +pour nous autres. Plus tard, j’ai visé à la favorite. Il était bien +naturel qu’elle m’aidât à réparer une injustice dont elle est la +première cause. Déjà, j’avais obtenu une audience d’elle; je croyais +l’affaire terminée; au diable! sa fille est morte. La marquise est +devenue invisible comme le roi! Sans me décourager, j’ai tenté un +troisième assaut. Cette fois, j’ai tourné la citadelle; je suis entré +par les cuisines. + +--Gourmand! + +--Tu comprends? + +--Parbleu! répondit le lieutenant des chasses en remplissant de nouveau +son verre. C’est-à-dire... je comprends... Non... va toujours. A ta +réussite! + +--Allons, Dampierre, lui dit le capitaine en s’interrompant, tu bois +trop! + +--Laisse donc! ces petits vins des environs de Paris, ça ne fait que +trotter sur la langue... + +--Mais tu ne sais donc plus ce que tu dis? Tu ne sens donc plus ce que +tu bois, malheureux? c’est du roussillon qu’on nous a donné! + +--Ah! bah! tu crois? + +--Mon frère n’en a pas d’autre dans sa cave. + +Dampierre ouvrit de grands yeux, prit gravement son verre, après avoir +d’un signe de la main rassuré son ami; puis, il huma une petite gorge, +s’en gargarisa la bouche, et d’un air convaincu: + +--C’est vrai; tu as raison, dit-il. Je n’y avais pas goûté. + +Alors, il replaça sur la table son verre à peine entamé et le distança, +par réflexion, de toute la longueur de son bras; repoussa de même sa +bouteille, s’essuya les lèvres de sa serviette, en faisant suivre sa +pantomime de ces mots remarquables: + +--Je déteste les vins du Midi. Continue. + +--J’entrai donc par les cuisines, reprit Pardaillan; c’est-à-dire, ne +pouvant m’adresser aux maîtres, je m’adressai aux valets, aux écuyers de +bouche, au garde-vaisselle, aux tourneurs de broches, aux porteurs de +chaises, aux falotiers, aux pâtissiers, aux femmes de chambre, aux +filles de service, que sais-je! Qu’est-ce qui te fait rire? + +--Moi?... Va toujours; je pensais à la singulière figure que je devais +avoir sur ce cheval de bois. + +--Oh! tu peux rire de moi, Dampierre, et de mes moyens d’intrigue. +Cependant, grâce à mes nouveaux auxiliaires, un de mes placets fut +déposé sur la toilette de la favorite, un autre dans sa voiture, un +troisième trouva moyen de se glisser même dans un pâté; mais jusqu’à +présent, soit que le placet de la toilette ait servi à faire des +papillotes, que celui de la voiture ait allumé la pipe du palefrenier, +et que le pâté n’ait été ouvert qu’à l’office, j’ai compromis +inutilement mes moustaches grises et ma croix de Saint-Louis avec toute +cette engeance. N’importe! notre ami sera officier, j’en réponds, +poursuivit le brave capitaine, et je compte bien ne pas m’arrêter là +dans la réparation de mes torts. Je sais que le père du jeune homme a +fait de mauvaises affaires dans les entreprises; moi, je n’ai pas +d’enfants; j’ai quelque fortune... + +--Ah! que c’est bien! murmura une petite voix tout émue. + +--Qu’est-ce que tu fais ici? cria le lieutenant des chasses à sa fille, +qu’il aperçut derrière le fauteuil du capitaine, les yeux en larmes et +les mains jointes. + +--Ce que je fais, mon père?... Mais... j’écoute. + +--Tu viens donc d’entrer à la sourdine? + +--Je ne suis pas sortie. + +--Voyez-vous, la fille d’Ève! Eh bien! si tu as écouté, poursuivit le +père en essayant de prendre devant son ami le grand ton d’autorité dont +il faisait rarement usage, tu as dû entendre que le récit du capitaine +était entièrement confidentiel. + +--Oui, mon père; j’ai entendu... confidentiel... pour nous deux... +puisque j’étais là. + +--Elle a raison, dit Pardaillan. Allons, ma belle enfant, c’est moi qui +ai des excuses à vous faire d’avoir tenu table si longtemps, sans songer +que vous êtes venue à Versailles pour voir tout autre chose que deux +vieux amis qui bavardent sans raison et qui boivent sans soif. + +--Ah! que vous êtes bon!... oui, vous êtes bon, murmura la jeune fille. +J’ai eu raison d’écouter, n’est-il pas vrai? puisque cela fait que je +vous aime de tout mon cœur! + +Et, par un mouvement rapide, elle s’empara d’une des mains du capitaine, +et la baisa avant que celui-ci eût songé à la retirer. + +--Que faites-vous, chère enfant? dit le capitaine ému lui-même. + +Et, se retournant vers Adèle, il resta un instant stupéfait du caractère +étrange et passionné que venait de revêtir sa beauté. Ce simple coup +d’œil lui suffit pour lire entièrement dans le cœur de la jeune fille. +Ces ennuis, ces souffrances inexplicables, qu’au bout de plusieurs mois +un père n’avait pu encore deviner, il les comprit sur-le-champ, et, se +courbant vers elle: + +--Je tiens plus que jamais à ce qu’il soit heureux! lui dit-il tout bas. + +Élevant ensuite la voix: + +--Vous n’êtes plus fatiguée, je l’espère, reprit-il, et vous ne gardez +pas rancune à notre Versailles de vos mésaventures de la matinée? +Allons, ma belle enfant, faites un bout de toilette, si bon vous semble; +votre père va passer son bel uniforme, et tous trois nous irons au parc, +voir les illuminations, et même faire un tour dans la grande galerie du +château, où j’ai mes entrées. + +Pendant que ces paroles s’échangeaient entre son ami et sa fille, +Dampierre, resté à table, avait avisé du coin de l’œil le verre, presque +plein, envoyé par lui si injustement en exil. Il l’en faisait revenir +peu à peu, et quand Pardaillan acheva sa péroraison, la paix était faite +entre le vin de Roussillon et le lieutenant des chasses de la +capitainerie de Compiègne. + +Au moment de partir, Dampierre se sentit la tête lourde et embarrassée. +Il jugea prudent de rester au logis; mais ne voulant pas priver sa fille +du spectacle féerique des illuminations, il la confia en toute sécurité +à la protection du noble capitaine. + +D’autres événements d’une nature plus étrange étaient réservés à ma +grand’tante durant son court séjour à Versailles, et devaient décider de +son sort comme de celui de M. de Pardaillan. + +Adèle et son guide se promenaient dans le parc, admirant ou expliquant +tout, les eaux, les rocailles, les tritons et les grands seigneurs, +quand le capitaine, à la clarté de la lune et des lampions, crut +entrevoir, au milieu de la foule, un gros homme qui semblait s’adresser +à lui par des signes multipliés. + +Il s’approcha. C’était un cocher de madame de Pompadour. + +M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise, en l’honneur de la fête +du roi, rompant son deuil, devait se montrer le soir même dans la grande +galerie. + +Le renseignement était bon, mais il fallait le rendre profitable. + +Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le parc pour le château, se +faire jour, avec sa jeune compagne, à travers des essaims de courtisans +qui déjà encombraient le grand escalier, fut pour le capitaine l’affaire +d’un instant. + +A peine entré, il voit un mouvement, un remous de la foule, s’opérer +vers une extrémité de la galerie; elle est là sans doute. + +M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de cour, se sent homme à lui +parler de son affaire, de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ. +Il fait quelques pas pour la rejoindre; mais il songe à la jeune fille +qui lui tient le bras et qu’il lui va falloir traîner après lui à la +remorque. Peut-il en sa compagnie aborder la royale courtisane? mettre +ainsi face à face l’innocence et la candeur d’une part, la corruption et +l’adultère de l’autre? Non. Cette fois, il s’agit de l’étiquette de +l’honneur, et celle-là le capitaine la connaît et la respecte. + +Par une manœuvre habile, évitant le fossé sans se détourner du but, il +installe Adèle sur un bout de banquette, en priant poliment deux dames +d’apparence respectable qui se trouvent là, de veiller sur elle; puis, +tranquille sur son arrière-garde, il marche en avant. + +Les dames respectables, qui n’étaient pas assez vieilles encore pour +être sans prétentions, ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients +de ce qu’on leur a donné à garder. Elles n’accrochent plus un regard ni +une salutation. Tous les hommes qui passent admirent les traits délicats +de la jeune fille, son teint frais et ses cheveux abondants; elles ne +sont plus inspectées qu’après coup, à la légère, et perdent évidemment à +la comparaison. + +Les femmes qui jettent les yeux de ce côté s’étonnent à la vue d’Adèle, +de son canezou à la vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux +sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de ses manches courtes, sans +satin et sans dentelles, ornées seulement d’une rosette pleureuse. + +Comment cette créature se trouve-t-elle là, sous la garde de la +vicomtesse de B*** et de la baronne K***? On flaire la province: on +critique, on médit, et, pour humilier la vicomtesse: + +--Mademoiselle est votre parente? + +--Pas du tout! je ne connais même point cette petite. + +Et jetant, en guise d’adieu, un regard de dédain sur la pauvre enfant, +les deux dames respectables se hâtent de renoncer à un voisinage si +dangereux, et dont leur vanité souffrait doublement. + +Deux mousquetaires prennent leur place. + +Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de la bonne espèce. Communs et +bêtes, eux-mêmes provinciaux, encore encrassés, ils ne savent adresser à +la jeune fille que des balourdises incapables sans doute de la séduire, +mais suffisantes pour l’effrayer. + +Un autre leur succède. C’est un jeune homme au costume élégant, mais +débraillé; aux allures hardies et conquérantes, mais dégingandées, et +dont les grands airs de cour ne laissent pas que de sentir quelque peu +le tripot et le brelan. + +--Vous êtes seule, ma charmante? dit-il à Adèle. + +--Non, monsieur, répond-elle en balbutiant, comme pour invoquer l’appui +de son protecteur absent; je suis venue avec le capitaine Pardaillan, +qui m’a laissée... parce que... + +--C’est justement lui qui m’envoie, pour vous tenir compagnie, ma toute +belle. Comment vous nomme-t-on? + +--Adèle Dampierre, répond ingénument la pauvre fille. + +--C’est ça... Diable! beau nom! Et M. votre père appartient au château? + +--Il est lieutenant des chasses, monsieur. + +--C’est ce que je voulais dire. Diable! belle position. Eh bien, +charmante Adèle, je vous ai reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous +déclare, foi de chevalier d’Annezay, que depuis feu la reine Bérénice, +jamais chevelure plus délicieusement plantureuse que la vôtre n’a paru à +une cour quelconque, et que vous avez bien fait de ne pas l’enfariner, +quoi qu’en puissent dire les jalouses. Je comprends seulement +d’aujourd’hui que le costume de notre mère Ève pouvait bien être plus +convenable qu’on ne le suppose méchamment. Ah! les beaux cheveux! J’en +dirais probablement autant de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet se +tourner de mon côté. Pardaillan me les a vantés. + +A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier, Adèle releva la tête +involontairement, et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord, +la rassura au contraire. Le désordre de sa toilette, la pâleur maladive +de son teint, lui inspirèrent une sorte de commisération pour le pauvre +jeune homme. Elle le crut souffrant, et cette idée suffit à lui donner +confiance. + +Enhardi par les apparences, le chevalier hausse d’un ton sa parole comme +son regard. Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante, afin +d’éviter son approche, son contact, s’éloigne à mesure qu’il avance, et, +dans son trouble, dans son émotion, recule au delà même des limites de +sa banquette, et tombe. + +On fait rumeur autour d’elle, on la relève. + +--Un verre d’eau! + +--Au buffet! disent quelques voix. + +Un gros monsieur se présente; il lui offre son bras. Encore tout ahurie, +honteuse de sa position, de son isolement, de sa chute, la tête baissée, +les oreilles écarlates, pour se dérober aux regards qui la bombardent de +tous côtés, Adèle prend le bras du gros monsieur qui, charitablement, se +dispose à la conduire hors de la galerie, car elle a besoin d’air; à la +faire monter dans sa voiture, car elle peut à peine se soutenir; à la +mener enfin à sa petite maison, car elle a besoin sans doute d’un abri. + +Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay avait disparu, car le gros +monsieur, l’un des hommes les plus respectables de la finance, était son +créancier en chef. + +Le matin, mademoiselle Dampierre s’était trouvée au milieu d’une cohue +de badauds, de bourgeois et de manants; elle avait failli y être +étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le soir, au milieu de cette +foule aristocratique, dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes et +d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter bien davantage. + +Dans ce moment, par un coup de la Providence, la foule s’ouvre en deux; +tous les promeneurs s’arrêtent, tous les hommes se courbent, toutes les +femmes font la révérence. C’est madame de Pompadour qui passe, entourée +d’un brillant état-major de courtisans, parmi lesquels Adèle n’en +distingue qu’un seul, l’ami de son père, le brave capitaine Pardaillan. + +Sans se donner le temps de remercier le gros monsieur de ses bonnes +intentions, elle s’élance dans cette route qui vient de s’élargir devant +elle et se dirige vers son premier guide. + +Le capitaine avait résolûment abordé la marquise à chacune de ses +stations. Il lui avait adressé ses compliments, essayant de leur faire +servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du brevet d’officier, +qu’il trouvait moyen de glisser à travers ses lieux communs de +politesse. La marquise lui avait souri, lui avait répondu, mais +vaguement, sans lui prêter autrement attention, sans le reconnaître, +sans le comprendre, à peu près comme Dampierre avec son vin de +Roussillon. + +Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait déborder dans l’escorte; +il perdait du terrain, quand madame de Pompadour poussa tout à coup un +cri perçant. + + + + +IV + + +L’exclamation de madame de Pompadour était pour le capitaine une +occasion qui se présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait, +lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan. + +Adèle venait de le rejoindre. + +En compagnie de la naïve jeune fille, le moyen de retourner vers la +favorite? Il n’y songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant +encore ses espérances au lendemain, quand le cercle des courtisans, +faisant un mouvement de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit +prononcer son nom, et vit aussitôt madame de Pompadour, qui venait de +faire subitement volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant: + +--Eh bien! M. de Pardaillan, lui disait-elle, qu’êtes-vous devenu? +N’avons-nous pas à causer encore? + +On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place, tout en s’étonnant de +voir la royale tutrice, la gouvernante maîtresse, porter l’esprit des +affaires jusque dans des réunions de fête. + +Adèle, le capitaine et la marquise formèrent un centre autour duquel le +reste gravita respectueusement à distance. + +Celle-ci reprit alors: + +--Je me rappelle parfaitement ce dont il s’agit, monsieur: ne vous ai-je +pas même à ce sujet accordé une audience? C’est pour les cadres d’un +nouveau régiment de cavalerie que le roi vous a chargé de former, +n’est-il pas vrai? + +Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre capitaine, fort +embarrassé de sa position entre ces deux femmes si dissemblables, +tentait de faire mieux comprendre le vrai motif de ses incessantes +sollicitations, la marquise, sans lui prêter plus d’attention +qu’auparavant, tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune fille, +palpitante sous son regard; et, à plusieurs reprises, elle murmurait +avec un accent plein d’émotion: + +--Mon Dieu! mon Dieu! + +Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle semblait prendre à ses +explications, commençait à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque +l’interrompant: + +--C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle; faites-moi une note +sur tout cela. + +Et désignant Adèle: + +--Cette enfant me l’apportera demain à mon lever. + +Adèle et le capitaine firent un soubresaut. + +--Je le désire; je veux la voir encore, reprit la marquise. Vous +l’accompagnerez si bon vous semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma +mignonne. + +Un seul mot prononcé à l’une des portes de la grande galerie de +Versailles venait d’imprimer une nouvelle secousse à la foule. + +On avait annoncé Le roi! + +La marquise se hâta d’aller au-devant de Louis XV. + +--Eh bien, était-ce beau? demanda le lieutenant des chasses, quand sa +fille et son ami rentrèrent au logis. + +--Superbe! répondit le capitaine en se jetant sur un siége, d’un air de +mauvaise humeur. + +Et il raconta ce qui s’était passé relativement à la marquise. + +--Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique, qu’il ne tient plus qu’à nous +d’obtenir, dès demain, la nomination de notre jeune homme. + +--C’est fait alors, dit Dampierre. + +--C’est plus loin de se faire que jamais, répliqua l’autre. N’as-tu donc +pas entendu que la marquise veut revoir ta fille? que c’est ta fille +qui, cette fois, doit présenter le placet? + +--Mais je ne refuse pas! interrompit Adèle, quoique certainement on soit +bien mal à son aise au milieu de tout ce beau monde-là. + +--Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant, dit Pardaillan; votre +père refuse pour vous. + +--Moi, pas du tout! exclama à son tour Dampierre, que le vin de +Roussillon dominait encore et rendait plus accommodant. Ça sera drôle, +ma fille ira voir madame de Pompadour, tandis que j’irai faire ma visite +au roi!... Pourvu que le roi n’ait pas entendu parler de la figure que +j’avais sur ce cheval de bois... il serait capable de me rire au nez... +Bah! + +Le capitaine le regarda fixement, et se tournant vers la jeune fille: + +--Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame de Pompadour? + +--Dame!... c’est une marquise. + +--C’est... c’est une vilaine femme! + +--Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit Dampierre. Jolie femme! jolie +femme! au contraire. + +Et il se mit à rire aux éclats. + +Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant de nouveau à la jeune +fille: + +--Il faut que vous compreniez bien, mon enfant, l’importance de cette +visite qu’on attend de vous. La marquise... n’est pas une femme comme +une autre; la marquise n’est une grande dame que par contrebande, que... +comment vous dirai-je?... C’est la maîtresse du roi, enfin! + +--Ah! fit Adèle d’un air indécis. + +Puis, après un moment de silence: + +--Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce que le roi a encore des +maîtresses, à son âge? + +--Mais à quarante-sept ans on n’est pas... + +--Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de clavecin! cria Dampierre en +riant plus fort: vous avez bien fait de revenir; vous m’amusez; je +m’ennuyais tout seul. + +--Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec gravité; ce n’est pas une +maîtresse de clavecin, c’est... c’est... l’_amoureuse_ du roi! et le roi +est marié, et elle aussi! Comprenez-vous maintenant? + +La pauvre villageoise baissa les yeux et sa rougeur répondit pour elle. + +Cependant relevant bientôt le front d’un air mutiné: + +--Si c’est une méchante femme, comme vous le dites, pourquoi courez-vous +donc toujours après elle? + +--Bien répondu! + +Et Dampierre se roula sur son fauteuil. + +--Permettez, mon enfant, dit le capitaine. Distinguons: moi, je ne suis +pas une jeune fille. + +--Je le sais bien. + +--Parbleu!... Vous m’amusez de plus en plus!... Oh! que vous avez donc +bien fait de revenir! + +--Je vais à elle, comme tout le monde, pour les affaires de l’État, +puisque c’est elle qui gouverne! J’y vais, non pour moi, mais pour un +autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence à votre père, je puis +le répéter; j’y vais pour lui faire réparer une injustice, dont elle est +la cause première. + +Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de résolution: + +--Eh bien! c’est pour cela aussi que j’irai! Refuserez-vous de +m’associer à votre bonne action? + +--Elle a raison, dit le père en s’attendrissant tout à coup. Bien, +pauvrette! C’est très-touchant, ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser. Il +ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais d’être utile à ce brave +garçon qui lui a fait son portrait, et pour rien!... Ce sera le payement +de sa peinture. Au bout du compte, la marquise ne la mangera pas!... Oh! +si c’était le roi... Un instant, sire; de ce côté, nous ne voulons pas +diriger vos chasses, et encore moins fournir le gibier. D’ailleurs, ne +seras-tu pas là, Pardaillan? + +--Sans doute! mon père a raison; que puis-je craindre? Notre voyage à +Versailles aura du moins été utile à... quelqu’un. + +--A la bonne heure! dit le capitaine. Moi, j’avais cru devoir vous +avertir; mais si tous deux vous êtes d’accord, je ne demande pas mieux. +Vive le roi! mon maréchal des logis sera officier! A demain donc, mon +enfant. + +Le lendemain, vêtue de blanc comme une première communiante, Adèle fut +conduite vers la partie du château où se trouvaient les appartements de +la favorite. + +A chaque salon qu’elle traversait, elle était forcée de s’arrêter, tant +elle se sentait défaillante. Durant une longue nuit sans sommeil, elle +avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan. Un instinct d’amour lui +en avait fait comprendre la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler +avec une femme pareille? Cette femme, pourquoi, la veille, l’avait-elle +regardée avec tant d’attention? Pourquoi avait-elle voulu la revoir +encore? Elle ne trouvait de réponse à aucune de ces questions; et le +mystère qui environnait cette visite la lui rendait encore plus +redoutable. + +Son amour pour Charles Doisy fut plus fort que le reste. Il fallait +qu’il fût officier. Pour lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle +parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser les révoltes de sa +pudeur. + +Quand le capitaine et sa jeune amie furent introduits auprès de la +toute-puissante marquise, celle-ci était à sa toilette. + +Une de ses femmes, après avoir lavé ses cheveux dans de l’eau parfumée, +les couvrait de poudre à la maréchale; une autre étalait sur les meubles +des robes de soie, de dentelle ou de brocart, pour qu’elle eût à +choisir; une troisième essayait la coiffure du jour sur une tête à +poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet, et l’ornementait de fleurs ou +de plumes, selon que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou +rejetait. + +A gauche de la toilette se tenait assis un beau jeune ecclésiastique, en +manteau court, en bas violets, portant un rabat en point de Venise, et +des joyaux à chacun de ses doigts. C’était un évêque, récemment nommé. +Il tenait à la main une petite pelote de velours, toute couverte +d’épingles d’or, et la présentait alternativement, soit à la dame, soit +à la suivante. + +Vers la droite, on voyait, debout, un homme à la haute prestance, décoré +de plusieurs ordres et portant en sautoir, par-dessus sa veste richement +brodée, le large cordon du Saint-Esprit. C’était le ministre de la +guerre qui venait consulter et prendre des ordres. + +La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant, tout en jetant des +regards négatifs ou approbatifs vers la tête à poupée ou vers les robes +accumulées devant elle, échangeait avec l’évêque et le ministre des +paroles tour à tour graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle +Dampierre et du capitaine de Pardaillan lui furent articulés bas à +l’oreille; elle tressaillit, se leva, et d’un geste, fit signe à +l’évêque et au ministre de s’éloigner. + +Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent dans un petit salon +attenant au cabinet de la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût +de les rappeler. + +A peine avaient-ils disparu que madame de Pompadour, se retournant +brusquement, s’élança vers Adèle, la prit dans ses bras, la baisa au +front, et la contemplant dans une sorte d’extase douloureuse: Ma fille! +s’écria-t-elle. + +A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre le sens, la pauvre +enfant, déjà jetée hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes, +subitement atteinte d’une de ces faiblesses nerveuses auxquelles elle +est sujette, s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour elle. + +Les femmes s’empressent; le capitaine, désespéré et qui la croit déjà +morte, aide à la déposer sur un sofa, pousse des soupirs haletants, +frappe du pied, laisse même échapper quelques jurons, se souvenant à +peine du lieu où il est, et ne cesse de lui prodiguer ses soins que +lorsqu’il s’agit de couper les lacets de son corsage. + +Il se retire alors discrètement, sans cesser toutefois de maugréer entre +ses dents, dans un coin de l’appartement, bouleversé par ce qu’il vient +de voir et d’entendre, et ne sachant plus ni ce qu’il doit penser ni +pourquoi il est venu. + +Presque inanimée, la jeune fille était étendue sur le sofa; ses yeux +restaient fermés; ses cheveux, déroulés, retombaient en désordre sur sa +poitrine, pâle comme son front. + +--Oh! laissez-la un instant ainsi, supplia la marquise; c’est ainsi que +pour la dernière fois j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble +tant! + +Et elle éclata en sanglots. + +Par son ordre, on va chercher une couronne de roses blanches, +précieusement déposée dans un coffre de deuil, dans un coffre qui +renferme les seules choses qui lui restent de sa fille: de blonds +cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir trempé de ses larmes et teint de +son sang. + +Madame de Pompadour n’était plus la belle et omnipotente favorite; +alors, c’était une pauvre femme à qui il n’était permis d’être mère +qu’en cachette; une femme qui, à force d’adresse, de beauté et +d’ambition, avait fait son esclave d’un roi; mais à cet esclave, elle +devait des sourires et de la belle humeur. Devant lui, comme devant les +autres, il lui fallait cacher ses larmes, étouffer ses douleurs, +contenir ses élans de maternité. Ne devait-elle pas rester belle pour +plaire au maître? Ne devait-elle pas plaire au maître pour gouverner +l’État? Pourquoi aurait-elle pleuré sa fille? Ce n’était point celle de +Louis XV; c’était celle de M. d’Étioles... Qu’importait au roi! + +Quand on eut déposé entre ses mains la couronne de roses, elle la plaça +sur la tête d’Adèle, comme, quelques semaines auparavant, elle l’avait +placée sur la tête de son Alexandrine. + +Ç’avait été une volonté de la mourante. + +Elle se reprit alors à contempler de nouveau cette étrangère, qui lui +rappelait de si doux et de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent +avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique qui rapproche toutes +les conditions devant une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent et +pleurèrent avec elle. + +Adèle revenait à la vie; ses sens commençaient à sortir de leur +anéantissement passager, et un seul bruit, celui des sanglots, venait +frapper son oreille. Les idées pleines de confusion encore, elle ouvrit +les yeux. Des femmes inconnues étaient là, à genoux, se lamentant. Elle +essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant un cri. + +Elle venait de voir dans une glace une jeune fille, le teint livide, +avec une couronne et des vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune +fille avait ses traits; était-ce donc son spectre qui venait de lui +apparaître? + +Et elle entendait autour d’elle des voix gémir et répéter: Pauvre +enfant!--Pauvre enfant!--Mourir si jeune!--Si belle!--Pourquoi +l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu! + +Adèle referma les yeux, et de ses paupières deux larmes jaillirent. + +Elle se pleurait elle-même. + +Revenue tout à fait de son évanouissement, rendue au sentiment de sa +position réelle, elle ne put cependant se défendre d’une terreur +secrète, en songeant à son fantôme qu’elle avait vu. + +C’était une des idées superstitieuses le plus généralement accréditées +alors, que celle-là qui établissait que quelques jours avant de mourir +de mort violente ou inattendue, votre propre image vous apparaissait, +pâle, désolée, comme un messager fatal envoyé de l’autre monde. + +La marquise prodigua de nouveau ses caresses à Adèle; elle l’interrogea +avec bonté sur sa famille, sur son pays, sur ses espérances de fortune. +Adèle ne put articuler un mot. Ce fut le capitaine qui se chargea de +répondre pour elle. + +Au moment de la quitter, madame de Pompadour lui glissa au doigt une +bague d’un grand prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le +remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses lèvres. + +Perdant la mémoire du puissant motif qui lui avait fait risquer son +aventureuse démarche, elle saluait pour prendre congé, quand M. de +Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta de lui dire: + +--Et le placet? + +A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire et la parole: + +--Oui!... ah! de grâce, madame, s’écrie-t-elle, soyez bonne pour lui! Il +l’a si bien mérité!... D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être, +car c’est lui, lui seul, madame, qui a retenu le cheval!... + +--De qui et de quoi s’agit-il donc? demanda la marquise en souriant de +cette animation subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler la cause +première. + +Le capitaine expliqua tout et présenta la note. + +Après l’avoir parcourue: + +--Notre intéressant libérateur n’aura pas perdu pour attendre, dit la +marquise de l’air le plus gracieux. + +Elle sonna et fit mander le ministre de la guerre, qui se trouvait +justement sous sa main. + +--M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez avoir quelque lieutenance de +cavalerie à votre disposition? + +--Et à la vôtre, madame, répondit le galant ministre en s’inclinant. + +--Eh bien! donc, faites droit à ce placet, et sur-le-champ. Nous vous en +saurons gré, notre cousin. + +Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à Béthizy, enchantés de la +façon dont avait tourné la visite à madame de Pompadour. + +Depuis deux jours, ils étaient de retour de leur voyage à Versailles, +lorsque Martine Brulard, qui depuis longtemps n’avait pas mis les pieds +au château de la Douye, y arriva. + +Martine avait des chagrins; ses yeux rouges et son air effaré le +disaient assez. + +Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle éclata. + +Son père venait d’apprendre par un des hussards de Berchiny que Charles +Doisy, après s’être signalé au combat de Hamelen, y avait reçu une +blessure grave... mortelle sans doute. + +A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle qui menaçait de +renverser toutes ses espérances de bonheur, Adèle poussa un cri et se +jeta dans les bras de Martine en fondant en larmes. + +Martine, qui était venue chercher des consolations et peut-être faire +montre de sa douleur, se trouva vivement blessée en voyant mademoiselle +Dampierre plus affectée qu’elle-même, et elle la quitta, persuadée que +plus que jamais elle avait en elle une rivale et non plus une amie. + +Adèle, de jour en jour, devenait plus triste et plus abattue; elle +passait des heures entières devant son portrait, peint par Charles +Doisy. + +Un matin, le lieutenant des chasses reçut une lettre cachetée de noir. +Il déjeunait en tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui fut +remise par Mariotte. + +Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée se reporta naturellement +vers Charles Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen, au dire de +Martine; faisant un effort pour vaincre la violence de ses émotions, +elle se disposait à interroger son père; mais en voyant l’agitation +subite, la stupéfaction douloureuse qui venait de s’emparer de celui-ci +au milieu de sa lecture, son cœur se comprima et les paroles expirèrent +glacées sur ses lèvres... + +--Qu’est-ce donc? de quoi s’agit-il? murmura-t-elle enfin; mais d’une +voix si faible, tellement éteinte, que M. Dampierre devina +l’interrogation plutôt au regard qu’à la voix. + +--Rien... ce n’est rien, dit-il en se levant de table brusquement et en +laissant là son repas à peine commencé. + +Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur des plaisirs sensuels, +et dont les petits événements malencontreux de la vie n’avaient jamais +eu le pouvoir de troubler le robuste appétit, cette fuite de table, ce +mouvement d’abnégation eût suffi seul pour annoncer un grand malheur. + +--C’est un ordre... oui, reprit-il d’un ton grave et solennel, qui +n’était guère dans ses habitudes, un ordre!... auquel je dois obéir, et +sur-le-champ. + +Il appela son valet, lui ordonna de seller son cheval, et lui adressa +diverses recommandations qui devaient suffisamment faire pressentir +qu’il ne rentrerait pas de quelques jours. + +Adèle resta muette, le regarda avec des yeux effarés; mais elle ne lui +fit point une seule objection. + +Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour quelques préparatifs +indispensables, Adèle résolut de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte, +elle n’osa entrer; elle ne le put pas. De même que ses lèvres étaient +restées muettes, ses jambes demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire à +son père? L’interroger sur le sort de Charles? + +Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui faire. Elle eut peur du +coup qu’elle pouvait recevoir! + +Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe, mais ne pouvant +cependant supporter ce doute qui la torturait, elle entendit son père +marcher à grands pas en poussant de longs soupirs, et le mot, mort! +mort! articulé avec un profond accent de douleur, vint frapper son +oreille. + +--Qui donc est mort? s’écria-t-elle en se précipitant dans la chambre et +en recouvrant tout à la fois le mouvement et la parole: M. Charles?... + +La main de M. Dampierre descendit rapidement sur la bouche d’Adèle. + +--Que ce nom ne soit plus prononcé entre nous, pauvrette, lui dit-il. +Oublions-le; si, comme moi, tu te ressentais quelque amitié pour lui, +efface-la de ta mémoire; qu’il n’en soit plus question! Entends-tu? +Jamais! jamais! + +Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les yeux, la recommanda aux +soins de Mariotte, monta à cheval et partit. + +Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes au milieu de nos +douleurs, car nos douleurs comme nos joies sont capricieuses et +fantasques, Adèle cherche à rentrer dans son doute. Un cachet noir +apposé sur une lettre a suffi pour lui faire croire à la mort de +Charles, et quand le cri échappé à son père, cette phrase sur Doisy, qui +ne peut avoir pour elle qu’un sens positif, quand tout enfin a semblé +concourir à justifier ses pressentiments, à la confirmer dans sa +croyance, cette croyance, elle la repousse. + +A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque dans la tombe des morts. + +--Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos de Martine relativement à +la blessure de Charles, se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter +attention. Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui devant un +résultat qu’il devait prévoir? Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à +s’éloigner d’ici, et pour plusieurs jours? Cependant il m’a dit de +l’oublier... «Mort! mort!» s’est-il écrié. Qui donc est mort, si ce +n’est lui? Oh! la lettre, cette lettre seule pourrait me dire toute la +vérité! + +Cette lettre, elle la cherche, pensant que, dans sa précipitation, son +père a peut-être négligé de la garder et de l’emporter avec lui; mais +elle ne la trouve pas. + +Elle songe alors à Mariotte; peut-être aussi son père, au moment du +départ, quand il est descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint de +s’expliquer devant sa vieille servante. Alors elle interroge la Picarde, +laissant éclater devant elle ses craintes et même sa douleur. + +--Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte, faut pas ainsi +s’entretenir en grand’crémeur sans raison ni bon sens. Si ce garçon est +guari de sa navrure, n’y a plus de danger; alors, tenez-vous coie; s’il +est défunt, n’y a plus de remède; à quoi bon larmoyer? Ne devons-nous +mie chacun itou en faire autant? Vous duit-il tout savoir au certain, +pour vous désoler tout de suite et vous consoler plus vite? A la bonne +heure! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut vous en dire long n’est +pas loin; c’est père Hubert, le rouisseur: il est appert en art magique, +le vieux madré! vez-le. + +Adèle refuse d’arriver à la certitude avec l’aide du sorcier. + +Puisant momentanément des forces dans l’excès même de son désespoir, +elle se rend d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard; elle court +risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur, sans doute, mais ce n’est pas +lui qu’elle y va chercher; c’est Martine, et ce fut Martine seule +qu’elle y trouva. + + + + +V + + +La fille du meunier chantait alors à tue-tête, de l’air le plus joyeux +du monde. + +La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en raconte, ne manifesta jamais +sa puissance d’une façon plus merveilleuse que ne le fit en ce moment la +voix fausse et discordante de Martine; jamais les symphonies d’Haydn ou +de Beethoven, les accords les plus enivrants de Mozart, d’Auber et de +Rossini, ne retentirent aux oreilles d’un mélomane fanatique avec autant +de charme qu’Adèle en trouva au vieil air, si impitoyablement écorché +alors par la fille Brulard; Byron et Lamartine, dans leurs plus grands +jours d’inspiration et de lyrisme, n’ont jamais laissé tomber des +strophes d’un plus formidable effet que celui produit par ces vers si +simples: + + On vend de la tiretaine, + De la soie et du velours, etc. + +Le reste à l’avenant. + +Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil de la chambre occupée +par Martine, comme le matin de ce même jour elle s’était tenue anxieuse, +indécise, bouleversée par de rudes angoisses, à cette porte qui la +séparait de son père et de la missive au cachet noir; mais combien son +émotion est différente maintenant! L’oreille tendue, les mains jointes, +les yeux au ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement extatique ce +chant trivial, comme elle eût écouté les cantiques des anges ou la voix +du Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant elle se sent renaître; +le sang lui remonte aux joues, au front et lui bat au cœur par flots +plus doux et plus réguliers; son regard se ranime sous une expression +radieuse d’espoir et même de bonheur. + +Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter un mort. + +Se précipitant dans la chambre: + +--Il est donc sauvé! s’écrie-t-elle. + +--Ah! vous m’avez fait peur! dit, avec un soubresaut, Martine, qui ne +s’attendait pas à cette visite. Qui donc est sauvé? + +--Mais lui! + +--Qui, lui? + +--M. Doisy! + +--M. Doisy? hein?... plaît-il?... pourquoi sauvé? reprit la fille du +meunier, dans un trouble évident. + +--Il n’est pas mort, du moins, poursuivit Adèle. + +--Mort, lui?... qui donc a pu vous dire... + +--Mais vous-même, d’abord;... oui, vous, Martine; ne m’avez-vous pas +parlé d’une blessure mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen? + +--Ah!... oui, oui... Pardon! c’est que je pensais à tout autre chose, +répondit l’autre en se remettant de son trouble momentané. + +Et, d’un air plus calme, elle ajouta: + +--Au fait, après ce qui lui est arrivé, il pourrait bien n’être plus de +ce monde... je l’ai même entendu dire, et, pour votre gouverne, +mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi, voire même de le répéter +au besoin. + +Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis, tombant sur une chaise: + +--Et vous chantiez, Martine! + +--Pourquoi pas? Faut-il donc toujours être en pâmoison? Ça ne me va pas, +à moi. D’ailleurs, je suis contente aujourd’hui: je vais me marier. Oui, +mam’zelle, et bientôt je l’espère; mon père y consent; il ne s’agit plus +que de patienter un peu; car nous nous marions, nous autres! +ajouta-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa fausse vertu. + +Depuis sa dernière visite au château de la Douye, la fille Brulard en +avait beaucoup appris sur le compte de mademoiselle Dampierre et sur son +séjour à Versailles. Aussi reprit-elle d’un ton d’arrogance et de +dédain: + +--Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à quelle occasion le roi vous +avait fait présent d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc ne me +l’avoir pas montré? Croyez-vous que j’en aurais été jalouse?... Oh! nous +autres, simples filles de la campagne, nous nous contentons de moins, ça +coûte trop cher. + +--Comment, le roi! dit Adèle, frappée de stupeur; le roi! je ne l’ai +même pas vu. + +--Je le souhaite pour vous, ma chère; mais alors, qui donc vous aurait +remis ce joyau? + +--Mais... madame la marquise. + +--Ah! la Pompadour? Au fait, reprit Martine avec une ironie grossière +qu’elle croyait devoir être piquante, on se convient, on se rapproche, +selon les goûts qu’on a. Vous voyez le beau monde, à ce qu’il paraît, à +présent? Je pourrai bien le voir un jour aussi; mais à d’autres +conditions... qui sait?... Mon mari peut devenir... + +Elle se retint tout à coup et se prit à chanter comme si elle était +encore seule. + +Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale franchise, il renchérit +encore sur les propos de sa fille. + +--Retourne à ton rouet, près de ta mère; hors d’ici, Martine! il ne te +convient pas de causer plus longtemps avec les belles demoiselles de +château. Tiens-toi à ta place; chacun à la sienne! + +Et se retournant vers la nouvelle venue, restée interdite devant ce +double accueil: + +--Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma femme, reprit-il; mais +j’espère avoir le plaisir, je ne dis pas l’honneur, de vous revoir, +quand j’irai porter mes redevances à votre digne homme de père. + +Le meunier et sa fille s’éloignèrent; Adèle resta seule. + +Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu même appeler la plus faible +lueur sur le doute qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer +au milieu du chaos de ses pensées douloureuses. Certes, elle avait déjà +connu le malheur, puisqu’elle avait perdu sa mère; mais de tous les +étonnements pleins d’amertume que le mauvais destin pouvait encore lui +tenir en réserve, celui de se voir méprisée, méprisée moralement, était +le plus grand, le plus inattendu de tous. Elle n’ignorait pas combien de +formes différentes le malheur peut revêtir pour arriver à nous, mais +jamais elle n’eût soupçonné devoir le rencontrer sous celle du mépris. + +A ses émotions, à ses tressaillements de pudeur, si un sentiment réel de +honte pénible s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans cette +matinée où la rusée Martine l’avait réduite à se montrer aux yeux du +jeune soldat tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui, ce n’est +plus son vêtement d’emprunt, son tablier de grosse toile que la fille +Brulard éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe même de son +âme, sur sa robe virginale, sur son manteau de chasteté qu’elle jette à +pleines mains les immondices corrosives de la calomnie. + +--Mon Dieu! si Charles n’a pas cessé de vivre, faut-il que ce bruit +fatal arrive jusqu’à lui? Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre +enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace et de résolution et +à son profit? Mais non, ma crainte est vaine; près de lui, on ne peut +rien contre moi, car Charles n’existe plus sans doute! + +Et elle n’échappe ainsi à une douleur que pour tomber sous une douleur +plus grande. + +Dans le désordre, dans l’agitation de son esprit, sa pensée se retourne +dans son cœur comme un glaive à deux tranchants. + +S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore assez pour entendre une +voix lui dire à l’oreille: Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille; +tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et elle était indigne de +toi! Ah! s’il vivait, ne fût-ce que pour quelques jours, eh bien! elle +se sentirait la force d’aller le rejoindre pour s’agenouiller devant son +lit de douleur et le consoler par sa justification. Quoique la calomnie +vole d’une aile rapide, elle arriverait à temps pour lui crier: Charles, +je suis innocente! Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous et en +restant digne de vous! J’en prends à témoin celui dont je n’ai que +secondé les vues généreuses, cet homme devenu pour vous un bienfaiteur, +un second père, votre ancien capitaine, l’ami de mon père, M. de +Pardaillan enfin, dont l’honneur vous répondra du mien! Cette démarche, +elle oserait la tenter! Elle l’oserait, car sous la double commotion +qu’elle vient de ressentir, elle aussi s’est transformée; une incroyable +énergie semble vouloir prendre la place de ses habitudes timides et +craintives. Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui tout dire, +lui tout avouer; qu’il l’accompagne, et elle part!... Mais son père... +son père, c’est lui qui est parti... parti, en emportant cette lettre +fatale qui l’instruisait de la mort de Charles! + +Sous le poids accablant de cette double et désolante pensée de mort et +de déshonneur, elle s’éloignait de l’habitation du meunier, marchant +devant elle au hasard, quand, arrivée sur les bords de la rivière +d’Autonne, elle aperçut un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps. + +Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement de sa tête, à ses +cheveux vert pâle, distribués par touffes sur un front chauve, le tout +offrant assez fidèlement l’image de ces fins gazons de bois, décolorés à +l’arrière-saison, et qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme +arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles d’une chevelure végétale. + +Distraite, effrayée même par cette rencontre inattendue, Adèle ne vit +pas une femme dont la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde +disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle se montra. + +Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé à déplacer ses gerbes placées +au fond de son _routoir_[3]. + + [3] Les _routoirs_ sont ces flaques d’eau généralement produites par + les infiltrations des rivières, et dans lesquelles on met rouir le + chanvre. + +Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne seulement par le chemin +que suivait la jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer près de +lui, mais elle le fit les yeux baissés, le visage tourné vers la +rivière, autant pour cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de +terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect du vieillard. + +Songeant cependant aux derniers conseils de Mariotte, elle ralentit sa +marche, sans l’interrompre toutefois. + +Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque s’aventurant à jeter un +regard furtif derrière elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la +tête ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt et de +compassion. + +Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer des paroles +confuses, au milieu desquelles son nom seul ressortait distinct. + +Revenant aussitôt sur ses pas: + +--Vous m’avez appelée, père Hubert? dit-elle; pardon de ne vous avoir +pas vu d’abord. + +--Oh! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle! à preuve qu’ensuite vous avez +détourné la tête pour essayer de me dérober l’air de votre figure. Mais +avais-je besoin de vous voir de face pour deviner la réception qu’ils +vous ont faite, au moulin? + +--Quoi! vous savez, père Hubert?... + +--Beau mérite! je les connais si bien, que je les entends d’ici +jastoiser sur vous. Vous auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi +de prime le conseil de vot’ servante. + +--Quoi! vous savez aussi... + +--Oh! je sais... je sais, reprit le bonhomme en lui jetant un regard en +dessous, qu’il y a ben des choses que vous ne savez pas et que vous +voudriez ben savoir; n’est-il pas vrai? + +--Oui, oui; bien vrai! s’écria la jeune fille. + +--Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt? Vous n’avez donc plus +confiance dans le Vieux Rouisseur? + +Adèle baissa la tête. + +--Les échos du pays répètent de vilaines choses, mam’zelle; mais les +échos ont ça de bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent dire; ils +n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent mieux que les hommes. Vous +désireriez leur faire changer de ton, dites? + +--Que m’importe! si celui devant qui surtout j’aimerais à me justifier +n’existe plus. + +--Ah! fit le Rouisseur, vous pensez à la lettre de ce matin? + +Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant convulsivement ses +mains d’un air d’impérieuse supplication: + +--Vous qui savez tant de choses, existe-t-il? le reverrai-je? +s’écria-t-elle. + +--Attendez, et écoutez! répondit le vieillard d’un ton d’étrange +solennité; surtout, retenez bien ce que je vas dire, car les paroles que +je prononce à l’emblée et sous le souffle du MAITRE, à peine si mon +oreille les entend et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est d’elles +quasi comme de mes vieux rêves de l’an passé... Écoutez! + +Sans sortir de son routoir, il plongea alors profondément ses bras sous +l’eau, en marmottant des mots inintelligibles dans un jargon +cabalistique; puis, des javelles submergées, il retira trois brins de +chanvre, et, l’un après l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de +leur enveloppe. + +--L’_écorce_ quitte la _chènevotte_, murmura le sorcier en attachant de +temps en temps sur la jeune fille ses petits yeux fauves et perçants: +bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est rayée, et la raie du +_mitan_ est majeure!... tous ceux qui doivent mourir ne sont pas encore +morts. + +Rassemblant alors les lambeaux humides et grêles de l’écorce du chanvre, +il les mâcha à plusieurs reprises, comme pour en étudier la saveur. + +Personne n’ignore quelle est la puissance narcotique et vertigineuse du +chanvre. C’est avec cette plante que les Orientaux composent cette +terrible liqueur du _bang_, dont les effets, supérieurs même à ceux de +l’opium, leur ouvrent des mondes imaginaires ou les jettent dans des +exaltations prophétiques. + +Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule un rôle dans la sorcellerie +du père Hubert; peut-être les émanations de la plante, les opérations du +rouissage, auxquelles il se livrait, agissaient-elles sur son cerveau en +dehors de ses pensées volontaires; peut-être enfin était-il plus sorcier +qu’il ne le croyait lui-même. + +Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps savouré la liqueur âcre et +caustique contenue dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte, il +les pressa entre ses doigts, tira à lui, et les fit crier à son oreille, +écoutant avec grande attention le bruit aigre et grinçant qui s’en +échappait. + +Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient exister en ce moment les +rapports communs d’une langue mystérieuse et surnaturelle. + +Adèle se tenait toujours devant lui, les mains jointes, et dans une +attitude pleine de perplexité et de foi, car la parole du vieillard, le +timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur, le mouvement régulier +de sa tête, la nuit qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout +contribuait à la frapper de ce vertige superstitieux dont elle n’avait +jamais été bien guérie. + +Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation, et comme se parlant à +lui-même, en paraissant répondre à une des exigences de son singulier +interlocuteur: + +--Oh! oh!... dit-il, l’osera-t-elle? + +--Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre, je l’oserai, père +Hubert. Parlez! + +--Eh bien! reprit le vieillard, écoutez donc! Un fétu de paille vous a +tout d’abord fait songer pour la première fois au beau jeune garçon qui +vous occupe si tristement à l’heure présente. + +--C’est la vérité, répondit Adèle. + +--Ces trois autres fétus qui se trouvent là, si vous faites ce qu’ils +ordonnent, pourront bien parfaire l’œuvre du premier. + +--Qu’ordonnent-ils? dit la consulteuse, qui tremblait de tout son corps. + +--Cette nuit même... cette nuit, vous entendez, acheminez-vous par la +_Cavée aux Anglais_ vers la tour Saint-Adrien. + +Adèle fit un mouvement. + +--Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne, quand tout dormira autour +de vous; soyez sans crainte. On n’est jamais si seule qu’on le croit. + +--Ensuite? dit Adèle. + +--Ensuite, gravissez la montagne, et ne vous arrêtez qu’à la place où se +trouvait naguère la chapelle de Sainte-Geneviève; vous la reconnaîtrez +bien aux marches de pierre qui s’y trouvent encore au milieu des ruines. + +--Ensuite? répéta Adèle. + +--Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les blessés, les blessés +guériront. + +--Mais il est mort! s’écria-t-elle. + +--Priez, vous dis-je; priez, et, votre prière faite, levez les yeux et +regardez bien... Surtout, ne répétez jamais que vous avez vu aujourd’hui +le père Hubert, et que vous lui avez parlé. + +Il laissa tomber au milieu du routoir les trois brins de chanvre qu’il +tenait encore à la main, puis il ajouta: + +--Maintenant, ne m’interrogez plus; je ne saurais vous répondre: allez! + +--Mon Dieu! serait-il possible? Cette lettre ne contenait donc point la +vérité? Mais, s’il est blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui +s’intéressent à lui, qui donc prend soin de lui?... dites? + +Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes. + +--Puis-je croire que mes prières suffiront à le sauver? Répondez... Ah! +répondez, par grâce! + +Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement à transposer ses gerbes; +il ne lui répondit point, sinon d’un ton dur et colère: + +--Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez de troubler dans sa besogne +un pauv’ vieillard qui ne sait ce que vous lui voulez! + +En rentrant au château de la Douye, mademoiselle Dampierre fut prise +d’une fièvre violente, et dut se mettre au lit. + +Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin. Celui-ci commanda la +diète, le repos absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte +voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses défenses expresses, elle +s’obstina à rester dans sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit +par l’y souffrir. + +--Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller seule, ainsi, dans +l’obscurité, parcourir ces ruines où nul, dans le pays, n’ose +s’aventurer? ces ruines où un danger vous menace à chaque pas, dit-on, +et où la bête de la Chambrerie erre dans les ténèbres? En aurais-je la +force? Dans l’état où je me trouve, comment y songer? + +Le soir venu, accablée par la fatigue et par la fièvre, elle s’endormit. +Mariotte en fit autant de son côté. + +Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin de Béthizy quand la +jeune malade s’éveilla. + +Un rêve venait de la transporter au fond du Hanovre et de lui montrer +Charles Doisy sur un grabat, étendu, privé de soins, de secours, et +attendant la mort au milieu d’un isolement affreux. + +Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla silencieusement, à la +hâte, en prenant toutes sortes de précautions pour ne point interrompre +le sommeil de Mariotte. + +--Si le père Hubert avait raison! se dit-elle; si mes prières pouvaient +le sauver! Dans le doute même, pourquoi hésiterais-je? + +Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour ne pas faire de bruit, elle +gagna l’escalier, et parvenue à la porte de sortie, là seulement elle +chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors tenus à la main. + +La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux; elle voyait clair à +peine, car des nuages couvraient le ciel; mais la fièvre la soutenait, +comme auparavant le désespoir. + +Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là, qu’à ses souffrances +physiques ou morales, à son amour aussi. + +En traversant le village, elle ne rencontra personne. A cette heure, les +habitants des deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune lumière +ne brillait aux fenêtres, comme pas une étoile ne scintillait dans le +ciel. Tout en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en effraya. Sa +raison vint à son secours. + +--De quoi puis-je avoir peur? je ne vois rien, pas même mon ombre, et +j’entends à peine le bruit de mes pas. + +Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus de sa tête, et le cri +du choucas s’éleva du côté de la forêt. Les évolutions comme les cris de +ces hôtes des nuits lui étaient familiers; cependant elle tressaillit +involontairement; mais elle poursuivit son chemin. + +Au bout de quelques pas, soit réalité, soit un effet de la fièvre, elle +crut entendre des hurlements lugubres... Une cloche tintait dans le +lointain. + +--Ce sont les clameurs, ce sont les cloches invisibles du Prieur maudit! +pensa-t-elle. Qui donc est en danger de mort?... Moi, peut-être! + +Non sans peine, elle reprit courage et continua d’avancer. + +Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit, dans de grises vapeurs, se +dessiner devant elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien. +Elle les avait vues mille fois le jour et sans aucune sorte d’émotion +pénible; mais à cette heure de la nuit et sous l’empire des idées qui +s’emparaient d’elle à ce moment, les choses lui paraissaient tout +autres. La montagne semblait vaciller sur sa base; on eût cru que de +nouvelles assises étaient venues s’ajouter à celles de la tour qui +paraissait grandir et dont les créneaux s’éclairaient par instants d’une +lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes, restés debout dans toute +leur hauteur, se mouvaient, se rapprochaient, se penchaient l’un vers +l’autre, comme autant de spectres funèbres qui auraient tenu conseil. + +Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle rétrograder si cette +pensée ne s’était fait jour dans son esprit, au milieu de ses +hallucinations: Quoi! quand il s’agit de lui sauver la vie, car le +Rouisseur l’a dit: «Priez et les blessés guériront,» je ne pourrais +vaincre un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles, j’ai su +triompher même d’un sentiment de pudeur! Il m’en a coûté cher déjà; mais +qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu. + +De cet instant, une métamorphose complète s’opéra en elle; ses forces +purent faiblir, mais sa résolution lui demeura inébranlable au cœur, et +l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le passage. + +La nuit s’épaississait de plus en plus; à peine si le sentier qu’elle +suivait était perceptible. Le vent, qui s’était élevé, se déchirant aux +angles des ruines, faisait entendre des sifflements aigus, auxquels se +mêlaient ces étranges hurlements qui déjà l’avaient alarmée. + +Elle marcha cependant; mais un tremblement convulsif la prit. + +Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose haleter, fureter, et +deux yeux ardents brillèrent dans l’obscurité. Elle tomba à genoux sur +les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants semblèrent aussitôt +s’être implantés en terre devant elle, comme de vivantes escarboucles, +et un gémissement plaintif arriva à son oreille, en même temps qu’une +chaude vapeur d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la vision +disparut. + +Elle se releva et marcha encore; mais sa poitrine était comprimée, ses +artères battaient avec violence et il lui semblait que c’était dans son +cœur même que résonnait alors le tintement sinistre de la cloche +invisible. + +La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis qu’elle gravissait les +pentes inférieures de la montagne, reparut enfin à ses yeux; mais la +vieille enceinte semblait avoir changé de place. Elle l’avait laissée à +sa gauche, elle la retrouvait à sa droite. La courageuse enfant coupait +le terrain en diagonale pour y arriver par un chemin plus direct, quand, +derrière un monticule, s’éleva soudainement une apparition sous forme +féminine. Sa robe blanche flottait au vent; elle élevait les bras, en +faisant entendre comme un appel étouffé. + +Cette seconde vision disparut comme l’autre. + +Au même instant, comme Adèle s’approchait d’une haie qui semblait se +mouvoir et s’entr’ouvrir, le vent de la nuit prit une voix pour lui +crier à l’oreille ces mots nettement articulés: Retournez! retournez! + +Elle n’en tint compte et continua de marcher; mais une sueur glacée lui +tombait du front, et ses dents entre-choquées lui faisaient ajouter un +nouveau bruit à tous ces bruits aigus, plaintifs, stridents, qui +l’entouraient. + +Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible éclaircie, les marches de +pierre, brisées, disjointes, couvertes de mousse et de byssus, qui, avec +un fragment de muraille couronné d’une lucarne en ogive, composaient les +seuls débris de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève. + +Touchant au but, fortifiée par l’importance et les périls mêmes de sa +mission, Adèle sentit s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle +avait été en proie et dont elle avait triomphé. Se faisant de son amour +et de ses croyances un abri contre toutes les puissances malfaisantes du +démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle était venue accomplir dans +ce lieu terrible, elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées avec le +même recueillement qu’elle eût porté devant le maître-autel de +Saint-Martin de Béthizy. + +Après avoir fait le signe de la croix, joignant les mains: + +--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-elle, et vous, bonne sainte Geneviève, +soyez-moi en aide; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive! Quoiqu’il +soit bien loin de son pays et des siens, faites que je le revoie! + +Ensuite, courbant son front jusqu’à terre, elle acheva mentalement son +oraison. + +Quand elle releva les yeux, non sans surprise, elle vit l’ogive de ce +pan de muraille qui lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une +lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette fenêtre de l’ancienne +chapelle avoisinait la tour, dont la base se trouvait à son niveau. + +A cette clarté qui venait de faire sortir de ses ténèbres le plateau du +vieil édifice féodal, Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une +apparition bien autrement saisissante que toutes celles qu’elle avait +vues rôder ou se dresser devant elle durant cette nuit prestigieuse. Un +jeune homme, au teint pâle, les cheveux en désordre et portant le bras +en écharpe, se montra. Le court manteau qui le recouvrait, rejeté en +arrière, laissait voir les restes d’un costume militaire, d’un uniforme +de hussard. + +C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme. + +Muette de stupeur, les bras tendus vers lui, Adèle se redresse +palpitante, épiant ses mouvements, interprétant sa pâleur et lui +adressant de la tête de légers signes affectueux qu’il ne pouvait voir, +car elle restait dans l’ombre. Tout à l’heure, elle était plongée dans +les transes de la terreur et du désespoir; maintenant toute son énergie +se concentrait pour retenir un délire de joie et de bonheur qui +s’emparait d’elle: + +--Je le vois! se disait-elle à elle-même, mais si je vais à lui, si je +l’appelle, peut-être son ombre va-t-elle s’évanouir. + +Dans ce moment, le jeune homme, après avoir semblé écouter attentivement +un bruit du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée du souterrain +dont il venait de sortir, et il s’en aida comme pour éclairer une des +rampes du vieux château. + +--Il vient! il vient! murmura Adèle. + +Mais Charles, sans bouger à peine de place, fit alors un geste de +surprise, échangea à voix basse plutôt des signaux que des paroles avec +quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté un des versants de la +tour, puis: + +--Est-ce donc toi, chère Martine? dit-il. + +--Eh! sans doute, c’est moi! répondit une voix haletante. Je n’y tenais +plus! j’ai voulu venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot, pour +t’apporter une bonne nouvelle. + +Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les bras du jeune homme. + +Ils furent interrompus dans leurs embrassements par un cri déchirant +parti d’entre les débris de la vieille chapelle... + + + + +VI + + +Blessé, en effet, mais légèrement, dans l’affaire d’Hamelen, Charles +Doisy avait reçu de son lieutenant-colonel le conseil et l’autorisation +d’aller lui-même plaider sa cause auprès du ministre. + +Arrivé à Versailles le lendemain même du jour où Dampierre et sa fille +en étaient sortis, il se présente dans les bureaux, pour y réclamer son +état de service. Le commis auquel il s’adresse se hâte de lui annoncer +qu’il vient d’être nommé lieutenant dans le régiment d’Anjou et lui +montre la lettre signée par M. de Paulmy. + +Le jeune homme pousse un cri de joie; son front, jusqu’alors resté +soucieux, s’éclaira vif et animé, et, redressant fièrement la tête, il +se rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan. + +M. de Pardaillan travaillait avec quelques officiers de son futur +régiment et avait fait défendre sa porte, lorsque son domestique vint +lui dire qu’un jeune militaire insistait vivement pour pénétrer jusqu’à +lui, malgré la consigne. + +Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas qu’une indiscrétion n’eût été +commise et que son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier de sa +récente nomination. Il ordonna qu’on le laissât entrer. + +--Je viens, capitaine, lui dit Charles, le prenant dès l’abord sur le +ton le plus élevé et n’adressant son salut militaire qu’aux officiers, +vous annoncer que je suis enfin lieutenant. + +--J’en suis ravi, mon brave, répondit M. de Pardaillan, d’autant que je +sais à n’en pas douter que cette distinction est méritée. + +--Ravi? répéta le jeune homme, la tête haute et d’un ton de sarcasme; +j’en doute, monsieur; car si j’ai tenu si fort à cette distinction, +méritée, ainsi que vous voulez bien le reconnaître, ce n’a été, avant +tout, que pour avoir le droit de vous demander raison de votre conduite +lâche et déloyale à mon égard. + +Les témoins de cette scène firent un mouvement pour intervenir; le +capitaine les retint d’un geste, et leur dit ensuite: + +--Veuillez nous laisser seuls. + +--Restez, messieurs, reprit Charles Doisy; restez pour pouvoir attester +devant tous, s’il en est besoin, que je suis venu ici pour demander +raison à M. le capitaine de Pardaillan de l’insulte qu’il m’a faite, de +l’injustice calculée dont il m’a rendu victime; restez! car, contre +toute probabilité, s’il refuse de me rendre satisfaction, il faut que +devant vous je lui arrache ses insignes d’officier, comme il a voulu me +dégrader de ceux que je portais, plus noblement peut-être qu’il ne porte +les siens! + +Le capitaine se couvrit les yeux de ses deux mains avec un geste +désespéré. + +S’il se fût trouvé seul lors de l’arrivée de Charles Doisy, peut-être ne +lui eut-il pas laissé le temps de s’engager dans cette route fatale; +peut-être même, la terrible phrase achevée, il eût été assez généreux +pour oublier l’outrage et forcer par un seul mot son insulteur à lui +demander pardon. Mais une explication n’était plus possible, ou ne +l’était du moins qu’après l’affaire vidée. + +--Vos armes, monsieur? lui dit-il. + +--L’épée. + +--Le lieu? + +--L’Étoile de Satory. + +--L’heure? + +--Le temps de trouver un témoin. + +--Allez donc le chercher, monsieur! Vous serez le mien, Blangy, dit le +capitaine en s’adressant à l’un des officiers. + +Doisy ne connaissait personne dans Versailles. Pour son témoin, il dut +donc se contenter du premier venu ou du plus tôt trouvé. + +En longeant les boulevards, il aperçoit, à travers les vitres d’un café, +un jeune beau fils qui s’ébat tout seul devant un bol de punch, et +semble prendre un grand plaisir à le faire flamber. Il entre, et le +touchant légèrement du doigt: + +--Pardon, monsieur, lui dit-il, j’aurais un service à vous demander. +Pourriez-vous sortir un instant? + +--Du tout, mon cher, répond l’autre en le toisant du haut en bas. Si je +sors, mon punch va s’éteindre. Ne savez-vous parler sans prendre l’air? + +Dès les premiers mots, l’homme au punch vit de quoi il s’agissait. + +--Très-bien, dit-il, je suis à vous, mais asseyez-vous, et pour gagner +du temps aidez-moi à vider ce bol; il est payé, je ne puis le perdre. +Ici, où j’ai l’honneur d’être connu, les drôles me font toujours payer +d’avance. Allons donc! pas de cérémonie! vous m’en payerez un autre +quand nous reviendrons... si vous revenez. Holà! oh! garçon, un verre! + +Ce flambeur de punch était le chevalier d’Annezay, fils de bonne maison, +deux fois chassé de son régiment pour cause d’indiscipline, perdu de +dettes et de débauches, mais qui, protégé par la maîtresse du prince de +Soubise, fréquentait les antichambres de Versailles et devait faire son +chemin. C’était lui qui, quelques jours auparavant, avait accosté +mademoiselle Dampierre dans la grande galerie du château. + +--Voyons, mon gentilhomme, dit-il à Doisy, quand celui-ci eut enfin +consenti à s’asseoir. D’abord, à qui ai-je affaire? + +--Je suis officier, monsieur. + +--Très-bien, c’est que vous n’en portez pas l’uniforme. Et vous vous +battez?... + +--A l’épée, monsieur. + +--C’est donc pour cela que je ne vous vois qu’un sabre? + +--Je vais pourvoir à l’arme qui me manque. + +--On ne peut mieux! Mais ce duel, c’est donc pour demain? + +--A l’instant, monsieur. + +--Diable! et vous ne vous étiez précautionné ni d’une arme, ni d’un +témoin? Eh bien! mon jeune ami, vous avez eu la main heureuse en me +rencontrant; mon temps est libre, j’ai dix épées à votre service et je +loge dans cette maison même. Il n’y aura pas une minute perdue! + +Le bol achevé rapidement, ils montèrent chez d’Annezay. + +--Maintenant, tout en menant les choses vivement, ne précipitons rien, +dit le chevalier. Il s’agit de savoir quel genre d’épée nous convient. +J’en ai pour toutes les circonstances. Est-ce à un frère, à un mari que +nous avons affaire? Dans ce cas, l’épée moyenne, plate, courtoise, est +la plus convenable. Il est toujours de mauvais goût de tuer ces +messieurs-là. Consolons les veuves, ventre de biche! mais n’en faisons +pas. Elles sont parfois assez simples pour nous en garder rancune. + +--Il ne s’agit nullement de femmes dans cette affaire, monsieur. + +--Tant mieux. Ça laisse le jeu plus franc. Une autre question. Nous +battons-nous avec un ami ou avec un ennemi? Pardon! je ne voudrais pas +être indiscret!... il ne s’agit toujours ici que du choix de l’arme. +Quel que soit votre adversaire, je suis votre homme, s’agît-il de mon +propre frère... Je suis cadet. + +--C’est avec mon ancien capitaine que je me bats, monsieur. + +--Tudieu! la longue épée alors, la colichemarde pour ces distributeurs +d’arrêts forcés! Au diable tous les capitaines! On n’en saurait trop +mettre à la réforme; je sollicite un emploi. Il faut des vacances. Vous +êtes Berchiny, mon gentilhomme. J’aimerais assez ce régiment-là; le +costume est galant. Voulez-vous vous essayer la main, très-cher? j’ai un +joli coup d’arrêt en dessus à vous indiquer, il est vif et peu connu. + +--Nous sommes pressés, monsieur. + +--Oui? Voici votre épée. En route! + +On fit avancer un fiacre; ils y montèrent et se dirigèrent vers l’Étoile +de Satory. + +Chemin faisant: + +--Eh! dites donc, camarade, à propos, j’oubliais... J’ai un ami qui est +Berchiny aussi... un grand ami, le vicomte d’Arsac... Un instant; +celui-là, je n’en dois pas hériter; au contraire, je n’en jouis qu’en +viager. Il me paye à dîner et je lui gagne son argent au lansquenet! Ce +n’est pas avec lui que vous vous battez, n’est-ce pas? + +--Je suis confus, chevalier, de n’avoir pas débuté par vous dire le nom +de mon adversaire, je le devais... + +--Mais non! + +--Il ne fait même plus partie du régiment de Berchiny... + +--Tant pis! Mais qu’importe! + +--C’est le capitaine de Pardaillan. + +--Pardaillan! s’écria d’Annezay, Pardaillan qui a refusé de m’admettre +dans le régiment en œuf qu’il est en train de couver! Ah! le rufien! Je +suis désolé de ne pas vous avoir appris mon coup d’arrêt en dessus. +J’aurais été ravi d’en voir l’essai sur la peau de ce drôle qui m’a mis +à l’écart; oui, et malgré la recommandation du duc de Soubise, +soi-disant parce que je suis joueur, ivrogne, bretteur, toutes choses, +du reste, parfaitement vraies, mais qui ne le regardent en rien, il me +semble. Il paraît que c’est de vestales qu’il va composer son régiment +de cavalerie. Des vestales qu’il recrute d’abord pour le Parc aux Cerfs! +Comme ça lui va, au Pardaillan, de parler de mœurs! + +--Pourquoi non? Quelle que soit la gravité des reproches que j’aie à lui +faire, c’est un homme d’honneur, répondit Charles Doisy, qui commençait +à prendre son témoin en dégoût, et qui, déjà touchant à la vengeance, ne +s’y sentait peut-être plus poussé par la même ardeur. + +--Un homme d’honneur! Turlututu! A d’autres, mon gentilhomme! Vous +arrivez de loin, à ce qu’il me paraît. + +Puis, partant d’un éclat de rire: + +--Il est vrai qu’en fait d’honneur, le capitaine doit en avoir, +puisqu’il en vend. + +--Plaît-il? + +--Oui, mon très-cher, il vend le sien et celui des autres... celui des +jeunes filles surtout. Ah! le vilain métier! Il vaut mieux vendre que +prendre, dit le proverbe. Ici, le proverbe a menti. + +Et il se mit à chanter ce noël tout nouveau alors: + + On vend de la tiretaine, + De la soie et du velours; + On vend les plac’s par douzaine; + On vend même de l’amour. + Eh! le beau mal, par ma foi! + C’est pour les plaisirs du roi! + +Doisy regarda le chanteur. + +--Que voulez-vous faire entendre par là? lui dit-il. + +--Vous ne comprenez pas encore? Décidément, vous revenez de très-loin. + +--Je reviens de l’armée. + +--C’est donc cela! + +--Mais quel rapport peut-il y avoir entre M. de Pardaillan et... + +--Quel rapport? Écoutez le second couplet. + +Et il reprit: + + De vingt tendrons mis en vente + Le roi seul est l’acheteur; + Pompadour est la marchande, + Pardaillan le fournisseur. + Changez de nom, Pardaillan, + Car vous voilà _Paillardant_. + +--C’est là une étrange calomnie! dit Charles. Le capitaine a pu être +pour moi injuste et cruel; mais une faute, une erreur peut-être, +n’entache pas toute une vie. Comment admettre chez lui des vices pareils +à ceux que vous lui supposez? il vient à peine de quitter son régiment +où il était estimé... et... + +--Mais vous n’avez donc pas entendu mon second couplet? Je vais le +recommencer... + +--Moi, je vous répète, monsieur, que je ne puis le croire. + +--Allons, bon! au lieu de se battre avec lui, il va se battre pour lui, +et avec moi! + +--Eh! monsieur!... + +--A vos souhaits, jeune homme. Je ne refuse pas de faire plus ample +connaissance avec vous, mais n’embrouillons rien, je vous prie. Si nous +nous battons, et que je sois tué, vous n’aurez plus de témoin; puis, +entre nous, si c’est à moi que vous avez d’abord affaire, je vous +prêterai une autre épée, plus courtoise. Je ne me soucie pas de me +trouver en regard de ma colichemarde. + +--Assez sur ce sujet, et trêve de railleries, je vous prie! répliqua +Doisy d’un ton brusque, et en se rencognant dans le fond du fiacre, +comme décidé à terminer là l’entretien. + +--Non pas! dit le chevalier en se récriant; car d’un autre côté, si vous +vous battez avec le Paillardant, il peut d’un coup de broche vous +envoyer dans l’autre monde, ce qui serait très-désagréable pour moi. + +--Comment, pour vous? + +--Sans doute! Je ne veux pas que vous mouriez dans l’impénitence finale +et en regardant le fils de mon père comme un conteur de bourdes. Je +tiens à vous prouver ce que vingt autres pourraient vous attester avec +moi au besoin, c’est-à-dire que, à la Saint-Louis dernière, pour ne pas +remonter à plus de trois jours, le capitaine, en pleine galerie du +château, a présenté publiquement, à la marquise, une jeune provinciale, +une fille sauvage de la forêt de Compiègne, laquelle le roi avait déjà +remarquée dans une de ses chasses; que ledit Pardaillan, ami du père, +après avoir eu l’art de l’attirer chez lui avec sa fille, a grisé le +bonhomme, pour arriver plus facilement à ses fins; que la marquise, qui +aime mieux avoir vingt rivales sans importance qu’une seule capable de +l’inquiéter, ayant trouvé la petite fort jolie, mais d’apparence peu +redoutable, a voulu elle-même la présenter au roi, comme bouquet de +fête; qu’en effet, elle lui a, dès le lendemain de grand matin, facilité +une entrevue avec Sa Majesté; enfin, que le capitaine a accompagné +lui-même jusque dans le boudoir de la marquise la jolie victime, qui en +est sortie pâle, défaite, les yeux rouges, et portant au doigt un +brillant de la valeur de plus de trois mille écus! Ce que j’avance là, +ventre de biche! j’en suis sûr! moi-même je m’étais mis sur la piste de +la poulette, qui n’avait pas l’abord difficile, ma foi; j’ai failli +imprudemment chasser sur les réserves du roi; j’étais dans la grande +galerie lors de la première présentation; lors de la seconde, je me +trouvais de même dans l’antichambre de la marquise; le vicomte de +Charlieu, le colonel de Bar y étaient avec moi. Ce sont eux qui ont fait +le noël en question; bref, ce que j’ai dit, je l’ai vu, _de visu, testis +oculatus_! Savez-vous le latin, camarade? + +--Et le nom de cette jeune fille, le nom de son père, monsieur? demanda +Charles d’une voix altérée et tremblante. + +--Elle me l’a dit elle-même; Jean-Pierre, je crois. + +--Dampierre? + +--C’est ça! un lieutenant des chasses. + +--Adèle? s’écria le jeune homme avec déchirement. + +--Ah! il vous faut jusqu’au nom de baptême? Mais qu’avez-vous donc, +l’ami? demanda d’Annezay, s’interrompant en voyant l’altération subite +qu’avait éprouvée la figure de son compagnon. + +--J’ai... j’ai..., répondit celui-ci en balbutiant, que je ne puis +croire encore... + +Ébranlé par l’air de conviction du chevalier, mais ne pouvant +s’expliquer le séjour de mademoiselle Dampierre à Versailles, son +introduction chez la marquise; au souvenir de tant d’innocence se +débattant encore dans ses propres incertitudes, il allait ajouter: «Vous +avez rêvé ou vous avez menti!» lorsque le fiacre s’arrêta à l’Étoile de +Satory. + +Le capitaine et son témoin étaient déjà sur le terrain. + +Les préliminaires du duel ne furent pas longs; les deux adversaires ne +s’adressèrent point un mot, et les témoins n’eurent qu’à choisir la +place et à tirer au sort l’avantage de la position. + +Après une lutte de quelques minutes, Charles Doisy fut atteint à +l’épaule, là même où était en train de se cicatriser sa blessure récente +du combat d’Hamelen. + +--Botte de pied ferme, en _flanconade_... petit jeu! murmura d’Annezay. + +Quoique la blessure fût sans gravité aucune, M. de Blangy, le témoin du +capitaine, s’interposa alors entre les combattants, et s’adressant au +jeune homme: + +--Croyez-vous votre honneur satisfait, monsieur? lui dit-il. + +--Oui, dit Charles, si M. de Pardaillan consent à répondre avec +franchise et loyauté à quelques-unes de mes questions. + +Se tournant alors vers celui-ci: + +--Est-il vrai, monsieur, que mademoiselle Dampierre soit venue +dernièrement à Versailles? + +--Elle y était encore hier, répondit le capitaine. + +--Est-il vrai qu’elle ait logé chez vous? + +--Avec son père, oui. + +--Est-il vrai que, sous votre seule protection, elle ait été conduite +chez madame la marquise de Pompadour? + +Le capitaine fronça le sourcil, hésita à répondre, puis enfin: + +--Ceci demanderait une explication que je ne puis donner en ce moment, +dit-il. + +--Mais... vous ne niez pas le fait? + +--Non. + +--En garde! misérable! cria Charles en se ruant sur lui. + +Au bout de quelques instants, M. de Pardaillan reçut l’épée de son +adversaire en pleine poitrine. + +--Joli coupé dégagé, en tierce! dit d’Annezay, qui semblait assister là +comme le prévôt dans une salle d’armes, simplement pour juger les coups. + +Cependant, lorsqu’il vit le capitaine rouler des yeux hagards, +chanceler, puis tomber à la renverse, en rendant le sang par la bouche, +il se précipita vers lui avec les autres pour lui prêter assistance. + +Tout secours était inutile; il avait été frappé au cœur. + +Charles allait s’éloigner, lorsque M. de Blangy s’avança vers lui: + +--Monsieur, lui dit-il en plaçant une main sur sa poitrine, pour essayer +de maîtriser sa violente émotion, dans la prévision de ce qui pouvait, +de ce qui devait arriver, mon ami (et il jeta un regard douloureux vers +le cadavre), mon généreux ami, reprit-il, m’a chargé de vous faire +observer que, quoique nommé lieutenant de cavalerie, n’ayant pas encore +reçu votre brevet signé du roi, vous avez contrevenu aux lois +disciplinaires, qui ne vous reconnaissent pas encore le grade +d’officier. Il m’a fait promettre, monsieur, que je vous engagerais à +songer à votre sûreté, que je vous y aiderais même, si vous pensiez +avoir besoin de mes services. + +--Ah! ventre de biche! fit d’Annezay, j’aurais dû deviner ça! Un +lieutenant en costume de maréchal des logis! Mais, bast! venez chez moi, +camarade; vous n’y serez relancé que par mes créanciers. + +Il fit monter dans le fiacre le malheureux vainqueur, qui semblait +n’avoir plus la conscience de lui-même. + +Écrasé par les événements de ce jour, Doisy, en rentrant dans le +logement de d’Annezay, tomba sur une chaise, tandis que celui-ci criait +à travers les escaliers: + +--Garçon! un second bol de punch; c’est le camarade qui paye! + + + + +VII + + +L’asile offert par d’Annezay au malheureux meurtrier ne pouvait le +protéger longtemps. Non-seulement on y avait à craindre la visite des +créanciers, mais encore celle de tous les mauvais sujets de la ville, +qui, trois fois par semaine, le transformaient en un tripot de jeu. + +Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le danger de sa situation, +s’était à son tour prudemment éloigné de Versailles, pour se rendre à +Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne voulant pas l’abandonner avant +de l’avoir installé lui-même dans sa nouvelle retraite, le chevalier lui +fit escorte pendant la route, et jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne +dédaigna pas de séjourner vingt-quatre heures. + +C’est par lui, par lui seul, que Martine avait été si bien mise au +courant des prétendues aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles. +Le chevalier lui avait même appris le terrible noël, témoignage rimé du +déshonneur de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu sortir avec +un si grand ravissement de la bouche de sa rivale. + +Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne croyant pas Charles Doisy +assez en sûreté dans sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable +dans les caveaux Saint-Adrien, où le père Hubert, qu’on s’était vu forcé +de mettre dans la confidence, lui portait ses provisions chaque nuit. + +Les choses en étaient là, et Charles n’avait plus d’autre habitation que +les souterrains de la vieille tour, et chacun faisait du mystère à la +ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet noir arriva au château de +la Douye. + +Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin du capitaine de +Pardaillan, instruisait M. Dampierre de l’issue fatale du duel de +l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir les papiers du défunt et +de mettre ordre à ses affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en +voyage, n’ayant laissé à personne le secret de la route tenue par lui. + +Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre trouva un testament +olographe remontant à un mois de date et par lequel celui-ci laissait +une part de ses biens à Charles Doisy. + +Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien, au moment où un cri +lamentable parti d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre +Charles et Martine au milieu de leurs embrassements. + +La fille Brulard s’était épouvantée d’abord. Rendue à son sang-froid +habituel, elle se hâta d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la +trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le jeune militaire dont le +premier mouvement avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri +s’était fait entendre. + +Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité presque totale qui les +entourait, ils crurent voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner à +grands pas à travers les sentiers, creusés en ravins, qui conduisaient +vers Béthizy. Peut-être ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa +conformation singulière et ses dandinements de tête en façon de battant +d’horloge, si le chien de la ferme, venu à la suite de Martine, ne +s’était mis à le suivre en sautant et gambadant autour de lui. + +--Voilà mes deux compagnons de route, l’homme et le chien, qui me +faussent compagnie, dit Martine. Oui, c’est le père Hubert... bien +sûr... qui se sauve en traînant je ne sais quoi. C’est lui sans doute +qui vient de pousser ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne +sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier a été piqué aujourd’hui, +mais il a d’abord semblé faire les plus grandes difficultés pour me +laisser venir ici cette nuit avec lui; puis, à mi-route, il a disparu +tout à coup, et je ne l’ai plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame, +il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot, et non sans peine et non +sans peur, je t’assure; mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je +voulais t’annoncer moi-même notre grande victoire. Oui, mon officier, +j’ai tout dit ce matin à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce +qu’il fallait lui cacher; mais je lui ai dit que tu m’aimes et que tu ne +désires rien tant que de m’épouser. Ai-je menti, hein? Il m’a d’abord +jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as pas le sou; par +bonheur, ma mère s’est mise de mon bord, et il consent enfin! Eh bien, +M. le lieutenant, cela valait-il la peine de venir moi-même? Que ton +affaire s’arrange là-bas, à Versailles, et en avant l’église! nous +serons mari et femme! + +Charles se trouva heureux alors que Martine eût éteint la lanterne; elle +ne put voir sur ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de cette +grande nouvelle dont la fille Brulard avait, dans la journée, failli +faire la confidence à mademoiselle Dampierre elle-même. + +De son côté, reculant devant l’idée de trahir ouvertement le secret de +ses maîtres, le Vieux Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant +son routoir, avait cependant conçu le projet de l’éclairer, mais sans se +compromettre. + +Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif, n’estimant +Martine qu’à sa propre valeur, ayant entrevu, avec cette sagacité +rustique qu’il mettait si souvent à contribution dans son état de +sorcier, que Charles, qui parlait mariage aujourd’hui, ne l’avait fait +que dans une idée de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre, il +avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes gens dans une rencontre +nocturne sur la montagne. + +Une explication entre eux devait, selon lui, bien changer les +physionomies au moulin de Glaignes, comme au château de la Douye. + +Par la présence de Martine, les choses s’étaient passées bien autrement +qu’il n’avait pu le prévoir. + +Après avoir tenté vainement de paralyser lui-même son œuvre, en se +plaçant sur le chemin de la jeune fille et en l’engageant à retourner +sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle de Sainte-Geneviève que +pour recevoir Adèle dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié +inanimée. + +Pendant quelques jours, la pauvre enfant se débattit encore sous les +redoublements de la fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait +ses ravages; la maladie de l’âme plutôt que celle du corps; car elle ne +mourait point sous l’influence d’une de ces désorganisations dont la +médecine peut assigner la cause physique; elle mourait d’une déception +du cœur, elle mourait d’une parole d’amour adressée à une autre. + +Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait pas articulé un mot; à +peine si elle avait ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire sa +pensée, sa pensée incurable. + +A son père, accouru en toute hâte de Versailles et qui se tenait sans +cesse à son chevet, elle souriait parfois; mais, quoi qu’il fît, il n’en +pouvait obtenir une parole ni même un geste, ce qui le plongeait dans le +désespoir; car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas déjà l’image +d’une mort anticipée? + +Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur son oreiller et demanda +qu’on lui apportât son portrait. + +Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en le contemplant, reprirent +un éclat inaccoutumé, et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui +lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se refaire belle. + +Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin de sa personne, le goût +de la toilette étaient revenus, et ce changement inattendu remplissait +de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient, son père, sa vieille +servante et jusqu’au médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics +du plus favorable augure. + +Le peintre avait naguère essayé de composer une image ressemblant au +modèle, et il avait réussi; aujourd’hui le modèle voulait ressembler au +portrait, et la réussite était bien plus difficile. + +La vivacité des couleurs et la beauté des formes créées par l’artiste, +ont une durée que Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus parfait +ouvrage. Les nuances roses et carminées, vivantes encore sur la toile, +n’existaient plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours avaient +suffi pour effacer cette brillante palette que la jeunesse et la beauté +elles-mêmes ne possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que sous la +protection des deux anges gardiens du corps et de l’âme, la santé et le +bonheur. + +Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées, son teint crayeux +n’étaient plus que le pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois. +Cependant, elle voulait se ressembler encore, et quand Mariotte eut +convenablement disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient +encore s’être ternis comme le reste, quand elle l’eut parée de son mieux +et telle à peu près que le peintre l’avait représentée, la malade pria +qu’on allât cueillir des bluets pour lui en tresser une couronne. + +Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla silencieusement +pendant quelques instants; puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même se la +plaça sur la tête, et elle demanda un miroir. + +La vieille servante allait obéir, mais d’un geste M. Dampierre la +retint. + +--Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant ces paroles adressées à +son père d’un de ses ineffables sourires: à quoi bon! cette image seule +a gardé des traces de moi-même. + +Puis, après une nouvelle contemplation: + +--Enlevez ce portrait, dit-elle; il me fait mal. + +Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle eût fait un prisme +menteur de ses larmes, sur la toile, peinte par Doisy, elle avait cru +voir la couronne de bluets se changer en une couronne de roses blanches. +Son portrait alors ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui était +apparu chez madame de Pompadour. + +--Nous nous ressemblons enfin! avait-elle murmuré... Mais, ce n’est plus +à moi, ni à lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu seul! + +Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait jamais quittée, car il +renfermait des cheveux de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un petit +fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en détournant les yeux. + +Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux: + +--Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous allons nous revoir, puisque... +puisque je vais mourir... + +--Non, non, tu ne mourras pas! s’écria son père en sanglotant. + +Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses mains dans les siennes et les +baigna de larmes. + +--Chut! entendez-vous, reprit Adèle en écoutant attentivement un bruit +qui venait du dehors: entendez-vous les cloches? + +En effet, un son de cloches se faisait entendre. + +--Ce sont celles du Prieur maudit, sans doute? Elles sonnent pour moi +comme elles ont sonné pour ma mère, reprit-elle. + +--Calme-toi; non, ce n’est pas la mort de mon enfant qu’elles annoncent, +dit M. Dampierre. Ces cloches sont celles de l’église. + +--Comme elles sonnent longtemps et à grand bruit! Qu’annoncent-elles +donc? + +Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au père. Il se tut. + +--Je devine! dit Adèle. Un mariage!... + +Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que de sa précédente pâleur... + +--Mon père, murmura-t-elle, faites venir un prêtre... mon confesseur... +Ayez hâte... bientôt il ne serait plus temps! + +M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés près du lit, tous deux +le visage en larmes, échangèrent entre eux un regard abattu; mais aucun +ne fit un mouvement, semblables par leur attitude, leur mutisme et leur +immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre qui prient et pleurent +sur les marches des mausolées. + +--Faites venir un prêtre! répéta la mourante avec une sorte d’impatience +désespérée, un prêtre!... hâtez-vous!... + +Puis, après un moment de silence: + +--Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle d’une voix presque +éteinte; il ne pourrait venir en ce moment. Mon Dieu! à cause de _lui_, +je ne reverrai donc pas ma mère! à cause de _lui_, dois-je donc renoncer +même à mon salut éternel? + +Mariotte sortit. + +Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de retour; mais elle ne revint +pas seule. + +Le curé de Béthizy l’accompagnait. + +De cette même main qui venait de bénir l’union de Charles et de Martine, +le bon prêtre ferma les yeux d’Adèle. + + * * * * * + +--Parbleu! vous choisissez bien votre instant pour me conter des +histoires pareilles! Par les temps de pluie, je suis sensible en diable! +me dit mon ami. + +Car il ne faut pas oublier que c’est au beau milieu de la forêt de Marly +et sous l’abri d’une hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me +remémorer ce petit drame de famille, n’ayant pour auditeur et +interlocuteur que mon philosophe botaniste, dont j’ai eu soin toutefois, +dans l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes interruptions. + +--Mais, permettez..., me dit-il; les romanciers ont eu de tout temps le +droit irrécusable de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux +privilége qu’ils exploitent encore amplement aujourd’hui; cependant +quand on affiche la prétention de conter des histoires vraies, on doit, +avant tout, se mettre en garde contre l’objection. Comment votre Charles +Doisy, dont je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier +lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête l’un de ces articles du code +militaire qui ne contiennent rien moins que douze balles de plomb? + +--Madame de Pompadour, qui l’avait tout à fait pris sous sa protection, +lui répondis-je, venait de lui faire parvenir sa grâce, en +l’accompagnant d’un riche cadeau pour sa future qu’elle ne doutait pas +devoir être cette blonde jeune fille à laquelle elle s’était si vivement +intéressée. Charles profita de l’amnistie; Martine du présent de noces, +consentant facilement, malgré ses principes sévères de vertu, à devenir +l’obligée de _la Pompadour_. + +A quelque temps de là, Charles demanda audience à la favorite, pour la +remercier de l’avoir dispensé de paraître devant un conseil de guerre. +Il ignorait complétement qu’elle eût fait autre chose pour lui. Ce fut +alors, et par la marquise elle-même, qu’il apprit par quels moyens et +par quelles instances persévérantes Adèle et M. de Pardaillan étaient +parvenus à lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait n’avoir dû qu’à +son propre mérite. + +Il sortit de cette entrevue bouleversé, à moitié fou; le même jour, il +alla trouver M. de Blangy, se fit tout raconter en détail par lui, et, +le lendemain, il donna sa démission d’officier de cavalerie. Quant au +testament, il va sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler. + +--A la bonne heure; ceci me raccommode un peu avec lui. + +--Cette démission, vous le pensez bien, déconcerta fort toutes les +vanités des Brulard, père, mère et fille, et ne laissa pas que de +changer en lune rousse la lune de miel du nouveau ménage. Mais Charles +avait au fond du cœur d’autres chagrins plus poignants que ceux que +pouvait lui faire subir sa femme. Ses chagrins ressemblaient à des +remords. Ce vieillard, cette jeune fille, qui s’étaient avec tant de +dévouement réunis dans une seule et même pensée, pour son avancement, +pour sa fortune, comme pour son bonheur, il les avait tués tous deux; +tous deux il les avait frappés au cœur. + +Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer domestique, il venait évoquer +le souvenir d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère. C’est à lui que +celle-ci avait dû les principaux détails de cette histoire, détails sur +lesquels il ne craignait pas de revenir sans cesse, comme acte +d’expiation. Ma grand’mère était la seule à qui il osât en parler, +toutefois en arrière de sa femme, dont il redoutait les emportements. + +--Vécut-il longtemps ainsi? + +--Oui, il parvint à un âge très-avancé. + +--Et votre grand’tante, m’avez-vous dit, était morte à seize ans! Vive +Dieu! je serais curieux de savoir, s’écria mon voyageur, quelle figure +feront nos deux amoureux en se rencontrant dans la vallée de Josaphat. + + +FIN. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 *** diff --git a/77266-h/77266-h.htm b/77266-h/77266-h.htm new file mode 100644 index 0000000..82ba477 --- /dev/null +++ b/77266-h/77266-h.htm @@ -0,0 +1,8834 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>L’esclave du pacha | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.date { margin: 1em 0 1em 5%; font-size: 90%; } + +hr { width: 20%; margin: 1.5em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em"><span class="xsmall">L’ESCLAVE</span><br> +<span class="xlarge">DU PACHA</span></h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">SUIVI DE</span><br> +<span class="xlarge">HISTOIRE DE MA GRAND’TANTE</span><br> +<span class="xsmall">(morte à l’âge de seize ans).</span></p> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large b">X. B. Saintine.</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large b">Bruxelles et Leipzig.</span><br> +MELINE, CANS ET COMPAGNIE.<br> +<span class="xsmall">LIBRAIRIE, IMPRIMERIE ET FONDERIE.</span></p> + +<p class="c">1845</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">L’ESCLAVE DU PACHA.</h2> + + +<p>L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais +dans les bois de Luciennes avec un +de mes amis, orientaliste distingué, botaniste +émérite qui, il y a quelques années, a fait +deux mille lieues et couru vingt fois le risque +de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes +aux flancs du Taurus et aux plaines de +l’Asie Mineure. Après nous être promenés +dans le bois, en ramassant çà et là quelques +gramens, quelques orchis, seulement pour +renouveler connaissance avec eux, nous longions +le joli village des Gressets et la délicieuse +vallée de Beauregard, nous dirigeant vers un +déjeuner que nous espérions trouver un peu +plus loin, lorsque, sous une allée de hauts +peupliers jetés sur la gauche des prairies du +<i>Butard</i>, nous aperçûmes, venant à nous, un +couple de promeneurs, homme et femme, jeunes +tous deux.</p> + +<p>Du plus loin que mon compagnon les aperçut, +il fit un mouvement de surprise.</p> + +<p>— Vous connaissez ces personnes-là ? lui +demandai-je.</p> + +<p>— Oui.</p> + +<p>— De quelle classe, de quel genre et de +quelle espèce sont-ils ?</p> + +<p>Ici, j’employais les mots simplement dans le +sens botanologique.</p> + +<p>— Analysez, observez et devinez, me répondit +mon illustre voyageur.</p> + +<p>J’observai donc, en appliquant à mes deux +individus, non le système de Linné, mais le +système de Jussieu ; celui des affinités et des +analogies. Celui-là me parut plus convenable +et plus facile que l’autre.</p> + +<p>Le jeune homme, d’une mise fort simple et +même négligée, quoique chaussé de ces hauts +souliers à talons, véritables quarts de bottes +qui ont succédé aux demi-bottes (la botte, chez +nous, depuis l’introduction du <i>comfort</i>, va +toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas +de sous-pieds à son pantalon. Une twine gris +clair, une chemise de couleur et une casquette +à large visière complétaient l’ajustement.</p> + +<p>Il portait à la main un de ces paniers de ménage, +fermés à leur partie supérieure par deux +battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert, +laissait passer un goulot de bouteille.</p> + +<p>Près de lui cheminait une jeune femme, de +taille moyenne et bien prise, mais chez laquelle +une indolence de mouvements, une certaine +flexibilité de la tige, un certain dandinement +des hanches, décelaient une origine méridionale +ou un défaut de distinction. Tous deux +s’avançaient la tête baissée, se parlant sans se +regarder, marchant côte à côte sans se donner +le bras ; seulement, de temps en temps, ils +s’appuyaient l’un sur l’autre de l’épaule, par +un mouvement plein d’affection.</p> + +<p>Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes +avec eux que je pus voir la figure des deux +promeneurs ; jusque-là je n’avais eu à étudier +que leur costume et leur tournure.</p> + +<p>Le jeune homme rougit en reconnaissant +mon compagnon, et nous salua d’un air plein +d’humilité ; à peine si j’eus le temps de saisir +une seule ligne pathognomonique de son <i lang="la" xml:lang="la">facies</i>. +La dame était fort jolie : l’élégance de son cou, +la régularité de ses traits lui donnaient un +certain air de bonne maison, contredit cependant +par ce qu’il y avait de provoquant dans +son regard.</p> + +<p>Quand ils furent passés et déjà à distance :</p> + +<p>— Eh bien ! me dit mon ami, quel jugement +porterez-vous sur nos deux individus ?</p> + +<p>— Eh bien, lui répondis-je résolûment, le +jeune homme est votre confiseur, qui vient +d’épouser sa première demoiselle de comptoir.</p> + +<p>Et lisant un signe négatif sur la physionomie +de mon interlocuteur, j’ajoutai aussitôt :</p> + +<p>— Ou un commis marchand en bonne fortune, +avec une comtesse sans préjugés.</p> + +<p>— Vous n’y êtes pas.</p> + +<p>Je demandai un instant de réflexion de plus, +et pour perfectionner mon travail d’observateur, +je me retournai vers le couple.</p> + +<p>Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous +étions, les bords d’une source, nommée dans +le pays <i>la Fontaine-au-Prêtre</i> ; déjà la jeune +femme s’était assise sur l’herbe, et, développant +une serviette, elle l’étendait près d’elle, +tandis que le jeune homme tirait soigneusement +de son panier un pâté et diverses autres +provisions.</p> + +<p>— Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même, +il y a évidemment, dans la physionomie de +cette belle personne, de la grande dame et de +la grisette ; mais, en songeant à son allure +déhanchée, et surtout en jugeant d’elle d’après +son cavalier, alors courbé pour déboucher sa +bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, +relevé à mi-jambe, laissait à découvert ses +souliers-bottes à grandes oreilles, le type grisette +prévalut dans mon esprit.</p> + +<p>— La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance +que la première fois, est figurante +dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.</p> + +<p>— Il y a quelque chose de vrai dans ce que +vous dites là.</p> + +<p>— Quant à lui, c’est un garçon limonadier.</p> + +<p>J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute +pratique avec laquelle il me paraissait avoir +débouché sa bouteille.</p> + +<p>— Vous y êtes moins que jamais, me dit +non compagnon.</p> + +<p>— Au diable ! et parlons d’autre chose.</p> + +<p>Une fois au Butard, nous ne pensions plus à +nos deux badauds parisiens. Tandis qu’on préparait +notre déjeuner, et même en déjeunant, +mon ami en revint naturellement à me parler +de ses courses dans le Taurus et l’Anti-Taurus, +dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives +du Phase et de l’Euphrate, puis pour me +reposer de toutes ses descriptions botaniques +et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, +sans paraître y attacher la moindre importance, +commençant par le dénoûment, finissant +par l’exposition, une histoire qui ne laissa +pas que de m’intéresser vivement. Cette histoire, +accomplie non loin des bords de la mer +Noire, entre Erzeroum et Constantinople, durant +son séjour dans cette partie de l’Asie Mineure, +il en avait recueilli tous les détails de +la bouche même de l’un des principaux acteurs.</p> + +<p>J’essayerai de la redire après lui, non tout à +fait dans le même ordre ou le même désordre +quant aux événements, mais du moins en respectant +leur exactitude, et en mettant à profit +la connaissance acquise par mon voyageur, des +hommes et des lieux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>I</h3> + + +<p>Vers le milieu du mois de juillet de l’année +1841, au pachalik de Sivas, dans de vastes +jardins situés près de la rivière Rouge, une +jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé, +se promenait lentement, suivie d’une vieille +négresse. De temps en temps, elle tournait +brusquement la tête, et quand son regard, à +travers les massifs d’érables et de sycomores, +avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment +à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre +découpés finement, alors, son teint, d’ordinaire +d’un blanc mat et diaphane, se colorait +tout à coup, son petit pied se crispait contre +le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est à grand’peine +qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en +échapper.</p> + +<p>Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta +et, du doigt, désigna un platane à la négresse. +Celle-ci entra aussitôt dans un élégant +kiosque, placé à quelques pas, et en revint +chargée d’une peau de tigre qu’elle étendit au +pied de l’arbre.</p> + +<p>Après diverses allées et venues de la négresse, +de l’arbre au kiosque et du kiosque à l’arbre, +la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la +peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait +cependant un épais coussin de velours +noir, soutenait nonchalamment de sa main +gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier +de Perse, et de sa droite, dans un léger portant +de filigrane d’or en forme de coquetier, une +petite tasse de porcelaine de Chine que la +vieille esclave remplissait coup sur coup d’un +moka brûlant.</p> + +<p>Baïla avait dix-sept ans ; ses cheveux noirs +et lustrés s’allongeaient sur ses tempes comme +deux ailes de corbeau ; ses sourcils minces et +formant l’arc parfait, quoique de même couleur +que ses cheveux, étaient cependant, ainsi que +ses longs cils et le bord de ses paupières, recouverts +d’une préparation d’antimoine appelée +<i>sourmah</i> ; une petite raie noire verticale +lui descendait même du front pour séparer ses +arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient +encore été employées pour donner plus d’éclat +à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait disparu +sous une légère couche d’indigo et, par +un effet contraire, sous ses yeux où le fin réseau +de ses veines projetait naturellement une +légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. +Le henné, sorte de carmin végétal, +fort en usage en Orient, rougissait aussi les +ongles de ses mains, de ses pieds et jusqu’à +ses talons, qui ressortaient nus et vifs de ses +petites galoches béantes, brodées d’or et de +perles.</p> + +<p>Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en +était pas moins belle. Son costume se composait +simplement d’un cafetan de velours, de pantalons +de mousseline rayée d’argent et d’une +ceinture de cachemire ; mais tous les colifichets +du luxe oriental complétaient sa toilette. La +double rangée de sequins qui brimbalait sur +sa tête, les larges bracelets d’or qui paraient +ses bras, qui descendaient sur ses chevilles ; +les chaînes, les pierreries qui couvraient ses +mains, son corsage, qui vacillaient à l’extrémité +de ses longues tresses flottantes et brillaient +jusque sur sa pipe même, rehaussaient +d’un charme étrange ses jeunes attraits.</p> + +<p>Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement +admiratif sa vue devait produire +en ce moment, aux détails rapides donnés sur +sa personne et ses atours, il en faudrait ajouter +d’autres sur cette vieille esclave noire qui, +par son âge comme par sa couleur, par sa +taille courte et ramassée, par son regard terne +et glauque, opposait un contraste si frappant +avec la fraîche blancheur de Baïla, avec sa +taille fine et souple et son regard, encore vif +et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui +alors le voilait à demi.</p> + +<p>Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, +il faudrait suspendre sur la tête de ces deux +femmes, si dissemblables, un peu de ce beau +ciel bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, +quelques accidents de terrain, quelques +singularités de cette végétation toute locale +qui les environnait.</p> + +<p>A quelques pas en avant du platane contre +lequel s’appuyait Baïla, un petit bassin circulaire +de marbre cipolin, dont le jet d’eau s’épanouissait +en gerbe, faisait régner une douce +fraîcheur autour d’elle ; un peu plus loin, sous +son regard, deux palmiers se dressant, l’un à +droite, l’autre à gauche, et confondant leurs +têtes, présentaient deux colonnes surmontées +d’une arcade de verdure. C’était comme l’entrée, +le portique de ce réduit sacré. Mais devant +cette entrée, selon toute apparence, l’ombre +même d’un homme ne devait pas se montrer. +Baïla appartenait à un maître jaloux ; sa beauté, +entretenue avec tant d’art et de coquetterie, +devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous les +regards d’un seul.</p> + +<p>Du pied des palmiers, partait une double +haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules +argentés, de nopals aux formes bizarres, aux +fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et +d’airelles, aux fruits d’albâtre, de corail et de +jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours +violacées, les morelles avec leurs grappes +écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des +mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or +des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, +les longues étamines rouges des julibrizins. +Mêlant leurs branches aux branches inférieures +du platane sous lequel elle était assise, +des figuiers de l’Inde faisaient descendre, +comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs +larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement +bordées de fleurs et de fruits d’une +couleur orangée mêlée de cramoisi.</p> + +<p>Au dernier plan, derrière le platane, sur un +terrain rougeâtre et sablonneux, croissaient en +nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l’œil +abusé comme des plantes saisies par le givre +durant un hiver de nos climats septentrionaux, +et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.</p> + +<p>Le tableau devait s’animer encore.</p> + +<p>Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers +l’horizon, jetant obliquement ses dernières +flammes sous le fronton verdoyant des palmiers, +fit scintiller la terre comme si elle eût +été couverte de diamants ; ses rayons, brisés +au milieu des gerbes du bassin, à travers tous +ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, +rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d’or, de +pourpre et de nacre ; ils glissèrent de l’écorce +du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens ; +ils illuminèrent toute la personne de +Baïla, depuis son front couronné de sequins +jusqu’à ses babouches pailletées ; ils se mêlèrent +même à la fumée de son narghilé, à la +vapeur du moka, qui montait comme un parfum +du fond d’une cassolette de porcelaine, et, +sur la soyeuse peau de tigre qui lui servait de +siége, semblèrent rouler de petites vagues +étincelantes.</p> + +<p>Quand le vent du soir, en se levant, agita +doucement les fleurs et la verdure, mélangea +toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces +zones d’ombre et de lumière, oh ! n’était-il pas +à regretter alors qu’un regard humain ne pût +contempler la belle odalisque, au milieu de ces +magiques lueurs, resplendissante du triple +éclat de ses pierreries, de sa jeunesse et de sa +beauté ?</p> + +<p>Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme +en devait jouir, et cet homme ce n’était pas le +maître !</p> + +<p>Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir +au pied d’un arbre, tenant encore à la +main le petit mortier dans lequel au fur et à +mesure des exigences de sa maîtresse, elle +broyait le café ; Baïla, à moitié assoupie, tendait +machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, +quand un étranger parut inopinément entre +les deux palmiers.</p> + +<p>A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, +ensuite, retenue par un sentiment de terreur, +peut-être de curiosité, elle resta en place, immobile, +sans articuler un mot. Seulement, la +tasse qu’elle soulevait lui échappa des mains.</p> + +<p>L’étranger, c’était un jeune Français, après +avoir fait un mouvement comme pour s’enfuir, +s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au +visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une +trop vive émotion, soit excès de prudence à +cause de la négresse, il s’enquit simplement +auprès de Baïla du chemin qui pouvait le conduire +à la ville.</p> + +<p>Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant +celle-ci ne put croire avoir bien compris. +Quoi ! l’étranger, trompant la surveillance des +gardiens, aurait franchi la double enceinte des +jardins qui l’enfermaient ! il aurait bravé la +mort, et tout cela pour lui demander son chemin !</p> + +<p>Revenue au sentiment de sa situation, elle se +leva d’un air irrité, tira de sa ceinture un petit +poignard garni de diamants, un bijou plutôt +qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit +impérieusement signe de s’éloigner.</p> + +<p>Le jeune homme recula devant elle avec un +maintien contrit, embarrassé, mais sans cesser +d’attacher, d’une manière toute particulière, +ses yeux sur la belle esclave. Il semblait ne +pouvoir les détacher du tableau qui venait de +frapper ses regards ; enfin, encore indécis et +balbutiant de confuses paroles, il franchissait +le portique des palmiers, quand la négresse +s’éveilla tout à coup.</p> + +<p>A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait +dans l’enceinte, elle bondit sur elle-même +en poussant un cri d’effroi.</p> + +<p>— Qu’avez-vous donc, Mariam ? lui dit Baïla +en se plaçant devant la négresse, sans doute +par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.</p> + +<p>— Mais cette ombre… ne la voyez-vous pas ? +C’est celle d’un homme !</p> + +<p>— D’un bostangi : quel autre oserait se +montrer ici ?</p> + +<p>— Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient ! +le maître ne leur a-t-il pas interdit +l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes… +lorsque vous y êtes ? Un homme est venu, vous +dis-je ; j’ai vu l’ombre !</p> + +<p>— Eh ! de quelle ombre parlez-vous ? Tenez, +regardez.</p> + +<p>Et Baïla s’effaça de devant la négresse.</p> + +<p>— J’ai vu ! répéta la négresse.</p> + +<p>— L’ombre d’un arbre ; oui, c’est possible.</p> + +<p>— Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait +courir.</p> + +<p>— Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.</p> + +<p>Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était +venu, qu’elle n’avait rien vu, sinon en +songe, que Mariam, par soumission, feignit de +le croire, et toutes deux se disposèrent à regagner +leur logis.</p> + +<p>Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour +d’une allée, la négresse poussa un nouveau +cri, et, désignant du doigt un individu qui se +sauvait à toutes jambes :</p> + +<p>— Ai-je rêvé cette fois ? dit-elle.</p> + +<p>Et elle allait appeler à l’aide, au secours, +quand l’odalisque, lui mettant la main sur la +bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était dévouée +corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.</p> + +<p>Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit +à son aventure. Les aventures sont rares +dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait +grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait +eu d’autres soucis en tête.</p> + +<p>Les soucis à leur tour vinrent occuper sa +pensée.</p> + +<p>En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, +elle froissa les riches étoffes qui se trouvaient +sous sa main. Elle pleura même, bien plus de +colère que de douleur.</p> + +<p>Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté ; +elle était jalouse ; depuis la veille, Baïla maudissait +l’existence à laquelle elle était condamnée, +et regrettait les jours de sa première jeunesse.</p> + +<p>Pour éloigner de son esprit l’idée incessante +qui la tourmentait, elle essaya de remonter +dans son passé. Elle y trouva, non des consolations, +mais une distraction, du moins.</p> + +<p>Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans +n’est le plus souvent que le paradis de la mémoire, +un Éden radieux peuplé des doux souvenirs +de la famille, et parfois d’un premier +amour. Il n’en était pas ainsi de Baïla. Sa famille +lui était restée indifférente, et son premier +amour lui avait été imposé.</p> + +<p>Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une +mère avare, ceux-ci, la trouvant jolie de visage +et bien proportionnée de corps, l’avaient, +presque dès le berceau, destinée <i>aux plaisirs +du sultan</i>.</p> + +<p>Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui +protectrice de cette partie du Caucase, c’est +toujours là que vise l’ambition des familles +mingréliennes.</p> + +<p>L’éducation de la jeune fille avait été en rapport +avec l’état qu’on lui réservait. Elle avait +appris à danser, à chanter, à s’accompagner +du psaltérion ; quant au reste, il n’en avait jamais +été question.</p> + +<p>Quoique ses parents professassent extérieurement +un des cultes chrétiens, on s’était bien +gardé de chercher à développer en elle le moindre +instinct religieux. A quoi bon ? la morale +du Christ ne pouvait lui donner que de fausses +idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière +brillante qu’on prétendait ouvrir devant +elle.</p> + +<p>Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle +que des sentiments de spéculation, si elle n’est +aux yeux de ses proches qu’une marchandise +précieuse, elle profite du moins, par avance, +du bénéfice qu’elle doit rapporter.</p> + +<p>Tandis que ses frères s’occupent sans relâche +de la culture des vignes, de la récolte des vins +et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un +peu boiteuse, est condamnée à seconder sa +mère dans les soins du ménage, la seule Baïla +vit dans une douce indolence. Peut-on laisser +en contact avec de sales fourneaux ses mains +blanches et délicates, risquer de voir se briser +contre de massives poteries ses ongles si bien +taillés, ou permettre aux cailloux de la route +de déformer ses jolis pieds ? Non, c’eût été risquer +de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.</p> + +<p>Aussi, dans la masure paternelle, où tout le +monde se meut et travaille, seule, étendue à +l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le +chant et la danse, elle passe sa vie à voir couler +devant elle les flots de l’Inéour, ou à regarder, +avec une admiration naïve, croître et se +développer sa beauté, la richesse de toute sa +famille.</p> + +<p>Pour les autres, la table commune se couvre +de mets grossiers ; à elle, à elle seule sont réservés +les plus délicats produits de la pêche ou +de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent +de recueillir avec soin les bulbes friandes de +ces orchidées qui, réduites en farine, composent +ce merveilleux <i>salep</i>, à la fois cosmétique +intérieur et substance alimentaire, dont +les femmes de l’Orient se servent pour aider +au développement de leur embonpoint et +donner à leur peau une coloration d’un blanc +rosé.</p> + +<p>Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en +chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis +que le reste de la famille, vêtue de grosse +toile ou de serge, l’escortait à pied, veillant +sur elle avec une constante sollicitude.</p> + +<p>Certes, un étranger les rencontrant sur son +chemin et témoin de tous ces soins et démonstrations, +devait croire que c’était là une fille +adorée, protégée contre le destin par les plus +tendres affections !</p> + +<p>Cependant, si son père s’approchait d’elle, +c’était le plus souvent pour lui pincer le nez, +qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa +mère, comme caresse habituelle, se contentait +de lui tirailler les paupières du côté des tempes, +afin de donner à ses yeux la forme amande.</p> + +<p>Quelquefois le mari, pris soudainement +d’enthousiasme, après avoir vu Baïla faire montre +de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, +disait à voix basse à sa femme :</p> + +<p>— Par saint Dimétri ! je crois que l’enfant +nous rapportera un jour de quoi meubler à +tout jamais notre cellier de rack et de tafia !</p> + +<p>Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement +sa face bourgeonnée.</p> + +<p>— Si nous avions le malheur de la perdre +avant le temps, répondait sa digne compagne, +c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu +nous volerait !</p> + +<p>Et elle essuyait une larme d’attendrissement.</p> + +<p>Baïla venait d’avoir treize ans, quand une +barque qui suivait le courant de l’Inéour s’arrêta +à quelque distance de la chaumière du +Mingrélien. Un homme, coiffé d’un turban, en +descendit. C’était un pourvoyeur de harems, +alors en tournée de ce côté.</p> + +<p>— Vendez-vous du miel ? dit-il au maître de +la chaumière, qu’il trouva sur le seuil de sa +porte.</p> + +<p>— J’en recueille du blanc et du rouge.</p> + +<p>— En pourrais-je goûter ?</p> + +<p>L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon +de chaque couleur.</p> + +<p>— J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit +l’homme au turban, avec un coup d’œil significatif.</p> + +<p>— Entrez alors, répondit le père de Baïla.</p> + +<p>Et tandis que l’étranger franchissait le seuil +de sa maison, courant au logement occupé par +sa femme :</p> + +<p>— Alerte ! lui dit-il, voici les noces de ta +fille qui se préparent ; le marchand s’est présenté ; +il est en bas ; habille-la et descends avec +elle.</p> + +<p>A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir +une exclamation admirative ; puis, presque +aussitôt, par manœuvre commerciale, il +hocha la tête, en feignant de l’examiner avec +plus d’attention.</p> + +<p>Pendant cette inspection, la rougeur couvrait +le front de la jeune fille ; le père et la +mère, cherchant à lire la pensée secrète du +marchand dans ses yeux et sur son visage, +gardaient un silence émotionné, priant tout +bas leur saint patron pour la réussite de l’affaire.</p> + +<p>L’homme au turban, changeant d’allure, et +comme s’il n’était venu en effet que pour s’approvisionner +de miel, s’empara de l’un des +deux échantillons déposés sur une table, et, +après l’avoir effleuré du doigt, il le dégusta.</p> + +<p>— Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, +j’en conviens ; mais il manque de saveur. Combien +la grande mesure ?</p> + +<p>— Douze mille ! se hâta de crier la mère.</p> + +<p>— Douze mille paras ?</p> + +<p>— Douze mille piastres !</p> + +<p>Le marchand haussa les épaules.</p> + +<p>— Vous le garderez pour votre usage, bonne +femme.</p> + +<p>Puis il se leva et se dirigea vers la porte.</p> + +<p>La femme fit signe au mari de ne point le +retenir.</p> + +<p>En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta +avant de toucher au seuil, et se retournant +vers le maître de la maison :</p> + +<p>— Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé +chez vous ; en échange de votre hospitalité, +je vous dois un bon avis. Vous avez des +enfants ?</p> + +<p>— J’ai deux filles.</p> + +<p>— Eh bien ! veillez sur elles, car les Lesghis +sont dernièrement descendus de leurs montagnes +et en ont enlevé un grand nombre dans +le Guriel et la Géorgie.</p> + +<p>— Qu’ils viennent ! répondit le Mingrélien ; +j’ai trois fils et quatre fusils.</p> + +<p>Le marchand fit encore un mouvement de +fausse sortie ; puis, après avoir jeté un regard +rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant +ses cinq doigts écartés.</p> + +<p>Baïla, rouge de honte, lui lança un regard +de mépris et prit une attitude de reine insultée.</p> + +<p>En faveur du regard et de l’attitude, auxquels +il trouva sans doute <i>quelque saveur</i>, le +marchand leva en plus un doigt de sa main +gauche.</p> + +<p>Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui +lui valut un coup d’œil courroucé de sa ménagère, +qui murmura :</p> + +<p>— C’est trop tôt !</p> + +<p>— Le miel est cher dans votre canton, dit +l’homme au turban ; je prévois qu’il me faudra, +contre mon gré, en acheter aux Lesghis. +Adieu, et qu’Allah vous assiste !</p> + +<p>— On peut ne rien vendre d’un côté et ne +rien acheter de l’autre, sans pour cela se tourner +le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous +encore ; la rame a dû vous fatiguer les +mains.</p> + +<p>— C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant +de peine à les ouvrir, grommela la ménagère.</p> + +<p>— Puisque vous le permettez, dit le marchand, +j’attendrai ici que le soleil ait perdu +un peu de sa force.</p> + +<p>— Ne puis-je vous offrir autre chose que de +l’ombre ? Je sais que les fils du prophète évitent +de boire et de manger sous le toit d’un +chrétien ; mais, à défaut de nourriture, vous +y pouvez prendre un plaisir permis. Puisque +ma fille se trouve là encore, elle va chanter +pour vous distraire.</p> + +<p>Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.</p> + +<p>L’homme au turban, assis sur ses talons, les +bras croisés sur ses genoux, la tête appuyée +sur ses bras, l’écouta avec une profonde et immobile +attention, et quand elle eut fini, pour +témoigner de sa satisfaction, il se contenta de +lever silencieusement un doigt de plus.</p> + +<p>Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des +grelots d’argent, exécuta alors une danse expressive, +voluptueusement mimée, à la manière +des bayadères de l’Inde et des almés +de l’Orient, mais avec plus de retenue cependant.</p> + +<p>Forcé de regarder cette fois, l’homme au +turban ne fut plus maître de déguiser l’impression +ressentie par lui devant tant de grâce, de +souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi +d’enthousiasme, il leva deux doigts d’un +seul coup.</p> + +<p>On était près de s’entendre.</p> + +<p>Du reste, dans ce marché mystérieux, ce +langage figuré, ces enchères muettes n’avaient +d’autres motifs que de mettre les parties contractantes +à même de pouvoir, devant les autorités +russes, jurer, en cas de besoin, par le +Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question +entre elles que d’une vente de miel, de +fourrures ou de peaux de castor.</p> + +<p>Après qu’on eut encore bataillé quelque +temps de part et d’autre, la mère reçut enfin +les dix mille piastres dans son tablier, et disparut +aussitôt pour aller enfouir son trésor dans +quelque cachette, sans s’inquiéter autrement +de savoir si elle reverrait sa fille.</p> + +<p>Elle partie, le marchand avisa du coin de +l’œil la sœur aînée de Baïla, qui avait assisté +au débat, tout en pétrissant la pâte dans une +huche.</p> + +<p>— Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas +aussi ?</p> + +<p>La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, +fit la révérence.</p> + +<p>— Elle boite, dit le père.</p> + +<p>— Oh ! oh ! fit l’autre ; n’importe, voyons.</p> + +<p>On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, +profitant de l’absence de sa femme, finit par +céder sa seconde fille, moyennant six fusils +anglais, une forte provision de poudre et de +plomb, de la viande boucanée, et deux tonnes +de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers +vendu sa femme, encore d’assez belle +conservation ; mais l’usage, d’accord cette fois +avec le nouveau code russe, ne le permettait +pas.</p> + +<p>Les deux hommes venaient de se toucher +dans la main, comme conclusion de ce nouveau +marché, quand la mère rentra. Elle poussa +d’abord des cris affreux en songeant que tous +les soins du ménage allaient désormais retomber +sur elle. Le marchand parvint à la calmer +avec un collier de pierres fausses et quelques +bijoux de cuivre doré.</p> + +<p>Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes +arrivaient dans un petit port de la mer +Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer +pour Trébizonde.</p> + +<p>Un mois après, l’homme au turban, atteint +tout à coup du désir de prendre femme pour +lui, après en avoir tant fourni aux autres, +épousait la sœur aînée, qui l’avait séduit par +sa manière de pétrir la pâte.</p> + +<p>Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent +d’abord dans l’esprit de la jeune odalisque, +retirée, seule, boudeuse et jalouse, +dans son appartement.</p> + +<p>Elle évoqua ensuite les images de cette autre +part de sa vie où l’amour devait prendre un +rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison +de son acquéreur, devenu son beau-frère. +Là, entourée, ainsi que ses compagnes de captivité, +d’égards et de bons soins, sous une surveillance +minutieuse, sans être sévère, elle +avait passé une année durant laquelle elle avait +appris la langue turque et l’art de la toilette, +tout en se perfectionnant dans le chant et la +danse.</p> + +<p>L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était +embarqué avec elle et plusieurs de ses compagnes, +pour Constantinople.</p> + +<p>Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc +sa gracieuse cargaison ; les cheveux avaient +été lissés et parfumés et, après avoir longé les +murs du Vieux-Sérail, traversé quelques rues +étroites et tortueuses, marchand et marchandise +s’installaient dans une chambre du bazar +des esclaves.</p> + +<p>Les idées, en Europe, sont généralement +fort erronées relativement à la vente des femmes +en Orient. Nos connaissances à ce sujet +s’appuient essentiellement sur ce que nous en +avons vu dans nos théâtres et dans quelques +tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques +et les peintres, jaloux avant tout d’arriver +au pittoresque, se soucient souvent fort +peu de l’exactitude.</p> + +<p>Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en +compartiments, à la manière des architectes, +nous ont montré une grande salle commune où +des hommes et des femmes, tous jeunes, tous +beaux, demi-nus, divisés par groupes, passent +sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs +circulent à travers les galeries ; de +gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien +emmitouflés dans leur robe de cachemire, +dans leur cafetan de soie, dans leurs fourrures, +fument tranquillement assis dans leur coin, +comme au café : il m’est arrivé même de voir +dans une de ces esquisses un peu fantasques +un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel +épagneul, à la queue ondoyante, figurer là, +en accessoire, comme au palais des rois, dans +les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck ; +mais en Turquie les chiens n’ont leurs +entrées nulle part.</p> + +<p>Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou +chorégraphes, ont établi hardiment leur marché +sur la place publique, devant tout un peuple +de choristes, avec des chameaux de carton, +pour ajouter à la couleur locale. Il est vrai +que, grâce aux convenances de la scène, le +costume des belles esclaves à vendre a été renforcé. +A l’Opéra les acheteurs de femmes sont +forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.</p> + +<p>Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup +moins abordable que ces messieurs auraient pu +nous le faire croire. Divisé en chambres particulières, +les femmes de toute couleur et de +tout âge, surtout celles dont la jeunesse et la +beauté rehaussent le prix, y sont parquées +presque solitairement, sous la garde de leurs +vendeurs. Pour pénétrer dans le sanctuaire, il +faut d’abord être musulman et offrir des garanties, +soit par sa position, soit par sa fortune ; +car il n’est pas permis au premier curieux +qui se présente de venir voir et marchander.</p> + +<p>Baïla et ses compagnes venaient donc, dans +une des salles du grand bazar de Constantinople, +de prendre place sur une estrade. Chacune +d’elles, désireuse d’aller régner sur le cœur +de quelque puissant dignitaire de l’empire, essayait +de la pose la plus favorable pour faire +ressortir ses attraits, se disposait à s’armer de +toutes ses grâces naturelles ou acquises, quand +un petit vieillard, au turban maigre et délabré, +en cafetan sans broderies, sans fourrures, +passé de mode comme son maître, s’introduisit +presque furtivement dans la chambre.</p> + +<p>C’était un Arménien renégat qui avait fait +sa fortune en administrant les biens d’un ancien +vizir dont il était le trésorier ou <i>khasnadar</i>.</p> + +<p>Tant qu’il avait été au service de celui-ci, +notre homme s’était bien gardé de laisser entrevoir +ses richesses, et la maîtresse femme, +épousée par lui avant son apostasie, n’avait jamais +souffert qu’il lui donnât une rivale.</p> + +<p>Par un double coup du sort, sa femme était +morte, en même temps que son vizir, disgracié, +partait pour l’exil.</p> + +<p>Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien +ne craignait plus de mettre au jour son or +et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien +tenus cachés, l’un et l’autre, pendant trente +ans.</p> + +<p>Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de +recommencer sa jeunesse, de vivre pour le +plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en +ce moment, se frottant les mains, la figure allumée, +ses deux petits yeux gris flamboyant +comme des escarboucles, il rôdait autour de +l’estrade comme un renard à jeun autour d’un +poulailler.</p> + +<p>A sa vue, les belles jeunes filles avaient +frémi. En rêvant d’amour, chacune d’elles sans +doute avait vu dans son heureux possesseur +un beau jeune homme, au front large, +au port majestueux, à la barbe noire et luisante ; +et le ci-devant khasnadar du vizir semblait +n’avoir même jamais dû posséder aucun +de ces heureux dons de nature.</p> + +<p>Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de +leur doux sourire, de leurs gracieuses poses +méditées, elles prenaient à qui mieux mieux +un air refrogné et maussade, quand le petit +vieillard s’arrêta devant Baïla, qui aussitôt +devint tremblante et se sentit prise d’une violente +envie de pleurer.</p> + +<p>Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de +marcher, et malgré toute la mauvaise grâce +qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva +charmante. Il s’approcha d’elle, il regarda ses +pieds, ses mains, il inspecta ses dents, puis +ensuite, prenant le marchand à part :</p> + +<p>— Ton prix ? lui dit-il.</p> + +<p>— Vingt mille piastres !</p> + +<p>Le khasnadar fit un bond en arrière ; ses lèvres +se crispèrent comme celles d’un babouin +qui vient de mordre dans un citron aigre. Il +recommença à tourner autour de l’estrade ; il +examina, l’un après l’autre, tous ces beaux +fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés à +ses regards ; puis, de nouveau, il s’arrêta devant +Baïla.</p> + +<p>Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore +lui visiter la bouche, tira la langue et lui +fit la grimace.</p> + +<p>Cette démonstration n’attiédit en rien les +feux du client. Il se rapprocha du marchand, +et quand ils eurent chuchoté quelque temps, +assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en +disant :</p> + +<p>— Par l’ange Gabriel ! j’avais bien promis cependant +à ma femme, dont c’est la propre +sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour +l’honneur de la famille.</p> + +<p>Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, +comprit que le marché était conclu, et, cessant +de se contenir, éclata en sanglots.</p> + +<p>Aussitôt, la porte de la salle est poussée +brusquement. Un homme, à la haute stature, +au regard impérieux, entre et va droit vers la +désolée ; il relève le voile, ce voile qui peut +cacher ses pleurs, mais non amortir ses cris.</p> + +<p>— Combien cette esclave ? demande-t-il.</p> + +<p>— Elle est à moi, dit le khasnadar.</p> + +<p>— Combien ? répète l’autre.</p> + +<p>— Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, +reprend le petit vieillard en se dressant +sur la pointe de ses pieds, pour essayer +de se grandir à la taille de son interlocuteur.</p> + +<p>Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de +mépris.</p> + +<p>— Je viens d’en faire l’acquisition au prix +de dix-neuf mille piastres.</p> + +<p>— Vingt mille ! objecta le vendeur.</p> + +<p>— J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu +en rejetant aussitôt le voile sur la figure de +Baïla.</p> + +<p>Le marchand s’inclina ; le khasnadar, pâle +de colère, se contint cependant, car il avait +déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali, +surnommé <i>Djezzar</i>, pacha de Sivas.</p> + +<p>C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, +en premier lieu, vendue par son père, le fut +une seconde fois par son beau-frère.</p> + +<p>Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le +divan avait momentanément appelé dans la +capitale de l’empire, emmena sa belle esclave +dans sa résidence ordinaire, et tout d’abord +elle occupa la première place dans son cœur.</p> + +<p>La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus +de toutes ses rivales ne tint pas seulement +à une pensée d’orgueil : elle croyait aimer +Djezzar.</p> + +<p>Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, +et que la sévérité de son aspect inspirât parfois +à Baïla un sentiment plutôt de terreur que +d’amour, dès le premier regard qu’elle avait +jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison +qu’elle avait eue à faire entre lui et +le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage +qu’elle l’avait trouvé jeune et beau. Depuis, +il s’est montré si généreux, si fortement +épris, il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, +avec une si tendre indulgence, que, fermant +l’oreille aux bruits qui courent autour +d’elle, elle le croit bon et patient.</p> + +<p>Cependant, si elle est la première dans l’amour +du pacha, elle n’est pas la seule ; Djezzar +ne se pique pas d’une inaltérable fidélité. +Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée +dans son harem, et les femmes d’Amassia +passent pour être les plus belles de toute la +Turquie. Qui sait si le sceptre de la beauté ne +va pas bientôt changer de mains ! Une autre +ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus +violent encore que celui que lui a fait éprouver +Baïla ?</p> + +<p>Telles étaient les idées qui préoccupaient si +tristement la jeune odalisque, lorsque tantôt, +se promenant dans les jardins, elle jetait à la +dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, +à grillages dorés, qui renfermaient sa nouvelle +rivale.</p> + +<p>Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit +s’éclaire de plus douces lueurs. Le tableau +de sa vie entière, qui vient de repasser devant +elle, ne lui démontre-t-il pas que sa beauté +doit être incomparable, puisque, après avoir +apporté l’aisance dans la maison de son père, +elle avait été pour son beau-frère l’objet d’une +spéculation qui avait dépassé son espérance +même ? Au bazar des femmes, deux acheteurs +s’étaient seuls présentés, et tous deux, malgré +le choix qui leur était offert, s’étaient disputé +sa possession.</p> + +<p>Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît +devoir prouver sa puissance, c’est l’audace de +ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, au +risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais +de Djezzar ; qui, en la voyant, se trouble d’admiration +au point d’en perdre la raison ; qui, +après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, +de nouveau, se place audacieusement sur son +passage.</p> + +<p>Ah ! comment n’a-t-il pas craint que la mort +ne fût le prix de sa témérité ? Il ne l’a pas craint +parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi qu’aiment +les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre +d’entre eux, Napoléon, leur sultan, à la tête +d’une armée, conquérir l’Égypte pour y chercher +une belle femme dont un rêve envoyé par +Dieu lui avait révélé le pays et la beauté<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ? C’est +par un rêve peut-être aussi que le jeune Français +a eu la révélation des charmes de Baïla ! +Peut-être l’avait-il déjà aperçue lors de son séjour +à Trébizonde, ou de son passage à Constantinople ! +N’importe ! c’est à lui qu’elle doit +de se sentir forte et rassurée aujourd’hui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette croyance est encore fort répandue parmi le +peuple, en Arabie, en Égypte et en Turquie.</p> +</div> +<p>Que Djezzar prodigue ses passagères amours +d’une nuit à la fille d’Amassia ! demain il reviendra +à la Mingrélienne.</p> + +<p>Et Baïla s’endormit en songeant au jeune +Français.</p> + +<p>Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours +inexplicables qui parfois naissent spontanément +dans le cœur des recluses ? Nullement : +avec son costume étriqué, son menton imberbe, +elle l’avait trouvé fort peu séduisant, et ce n’est +point par son éloquence qu’il avait pu la charmer ; +mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. +D’ailleurs, peut-être voulait-elle essayer +de se venger de Djezzar, même durant +son sommeil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Le lendemain, de grand matin, toujours suivie +de Mariam, Baïla parcourait de nouveau +les jardins, sous prétexte de faire disparaître +les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le +vent et la nuit les avaient fait disparaître sur +ces sentiers recouverts de sable fin.</p> + +<p>Néanmoins, en se rapprochant de la rivière +Rouge, elle retrouva la marque d’une botte +fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande. +Le pied était petit, étroit et la forme en +était gracieuse.</p> + +<p>Baïla hésita à en effacer l’empreinte.</p> + +<p>Pourquoi ?</p> + +<p>Décidément l’étranger lui parlait au cœur ?</p> + +<p>Non ! caprice de femme, et, parmi les +femmes, les odalisques sont peut-être plus +énigmatiques encore que les autres.</p> + +<p>Après avoir entrepris cette nouvelle excursion +à cette fin d’effacer toute trace du passage +du Franc, elle se sentait possédée de la +tentation de respecter la seule qui fût restée +de lui.</p> + +<p>Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les +bostangis, avec leurs larges sandales à semelles +de bois, et que le pied du pacha eût débordée +à grande marge, qui, par conséquent, devait +révéler la tentative de la veille, elle voulait la +conserver… Qui sait ! peut-être son imagination, +surexcitée par ses idées de reconnaissance, +à la vue de cette forme élégante, imprimée +sur le sol, donnait-elle un démenti à ses +yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, +dans son premier mouvement de frayeur, elle +n’avait pas su reconnaître d’abord ; peut-être, +aveuglée par le dépit, Baïla désirait-elle que +Djezzar vît cette marque dénonciatrice, pour +que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît +aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour !</p> + +<p>La vieille négresse lui fit observer que, dans +le cas où l’inconnu serait assez téméraire pour +revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois +éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce +qui ne pourrait que les compromettre toutes +deux.</p> + +<p>La Mingrélienne céda alors. Mais, par un +nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut +pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette +place. Elle se contenta d’apposer à plusieurs +reprises son pied délicat et menu sur l’empreinte +de celui de l’étranger ; et cette double +trace resta longtemps ainsi, protégée qu’elle +était contre les regards par le feuillage surabondant +et penché d’un <i>azalea pontique</i>.</p> + +<p>Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre +sur les versants du Caucase, et Baïla, enfant, +l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se +prit d’affection pour ce petit espace qui lui parlait +de sa patrie et de son second et mystérieux +amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul +regret ; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait +d’abord été pour elle qu’une surprise, une apparition, +un rêve, et maintenant son cœur +blessé demande un aliment à ce double souvenir.</p> + +<p>Pendant tout un mois, ses promenades se +dirigent de ce côté ; c’est là qu’elle vient rêver +de son pays et de l’étranger ; de l’étranger surtout !</p> + +<p>L’aime-t-elle enfin cette fois ? Qui pourrait +le dire ? Qui oserait donner le nom d’amour à +ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau +d’une jeune fille de la fermentation des idées, +comme les feux follets de celle de la terre ; à +ces fantômes d’un instant dont se peuplent les +solitudes livrées à la vie contemplative ?</p> + +<p>En Europe, les religieuses, quoique vivant +sous un régime bien différent, reportent toutes +les tendresses passionnées de leur âme vers +Dieu ; chacune d’elles cependant trouve encore +moyen d’en ménager une portion pour quelque +sainte image de son choix, pour quelque +relique cachée, qui n’appartient qu’à elle ; elle +lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume +d’un encens qu’elle détourne du grand autel : +c’est son culte à part.</p> + +<p>En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, +n’ont de culte que l’amour, et dans les élans +de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner +que devant un seul ; mais là, comme +ailleurs, l’idole se cache dans l’ombre du temple ; +on a ses fétiches, on a ses rêves, ses +amours frauduleuses, ses amours de tête, +comme on dit. C’est peut-être un besoin de la +nature humaine de donner ainsi un contrepoids +à ses penchants les plus décidés pour +maintenir l’âme en équilibre ; de protester tout +bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer +une ombre à la réalité.</p> + +<p>Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois +l’ombre prend un corps et la réalité se vaporise.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à +Baïla, et celle-ci, plus sûre désormais de sa +puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries, +par ses exigences, sa dernière infidélité. +On s’émerveillait, dans le harem, de voir le +pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, +plier devant cette jolie esclave si frêle, si +blanche, si délicate, qu’il eût pu briser d’un +geste ou d’un souffle.</p> + +<p>Le bruit en retentit même dans la ville et +l’on s’y disait tout bas que si Baïla le voulait, +Djezzar se ferait juif.</p> + +<p>C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, +surnommé Djezzar, c’est-à-dire <i>le +Boucher</i>. D’abord icoglan au sérail de Constantinople, +quoique élevé par Mahmoud, il n’avait +participé en rien aux améliorations civilisatrices +que celui-ci avait tenté de faire pénétrer +dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait +de même trouvé récalcitrant devant toute réforme. +Assuré dans le divan d’une protection +qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le +type pur des anciens pachas, dont ses prédécesseurs +et homonymes, Ali de Janina et +Djezzar d’Acre, avaient été les parangons.</p> + +<p>Il semblait surtout redoubler de barbarie +depuis qu’un vent philanthropique, venu d’Europe, +essayait de souffler la tolérance sur son +pays.</p> + +<p>S’adjugeant à lui seul le double métier de +juge et de bourreau, grâce à sa justice expéditive, +les arrêts émanés de son tribunal étaient +aussitôt exécutés que rendus ; quelquefois +même, le supplice précédait le jugement.</p> + +<p>On citait de lui mille traits qui tendaient à +prouver clairement qu’en Turquie, Djezzar +était resté de l’ancien régime.</p> + +<p>Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant +alors s’occuper par lui-même du châtiment +du coupable, en ami de la prompte et +bonne justice, avait ordonné à un jeune effendi, +son secrétaire, de se transporter immédiatement +au domicile du prévaricateur, et de +lui arracher un œil. Le jeune homme hésitant +et s’excusant sur son inexpérience : Approche, +lui avait dit Djezzar ; et quand le pauvre effendi +s’était approché, le pacha, avec une +dextérité merveilleuse, lui plongeant brusquement +le doigt dans un des coins de la paupière, +lui avait fait saillir le globe de l’œil hors +de l’orbite, puis, par un rapide mouvement de +torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était +trouvée faite.</p> + +<p>— Esclave, tu sais comment t’y prendre, +maintenant obéis ! lui avait-il dit ensuite.</p> + +<p>Et la pauvre victime, à peine pansée et toute +saignante, avait été contrainte, sous peine de +la vie, d’aller faire subir à l’aga le supplice +qu’elle venait de subir elle-même.</p> + +<p>Nul n’excellait comme lui à faire sauter une +tête d’un revers de yatagan. Il est vrai que nul +autant que lui n’en avait la pratique.</p> + +<p>On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans +ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.</p> + +<p>Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un +meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d’eux +rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était +trouvé un moment en perplexité. Il était possible +qu’un des deux fût innocent. Manquant +de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur +à attendre pour s’en procurer, il imagina +un moyen ingénieux et prompt de s’en +remettre au jugement de Dieu.</p> + +<p>Sur son ordre, les deux accusés sont attachés +dos à dos, par le corps et par les épaules ; il tire +son sabre : la tête qui va tomber doit être celle +du coupable.</p> + +<p>Voyant la mort si prête, les deux misérables +luttent entre eux à qui évitera de se trouver +sous la main de l’exécuteur ; ils tournent, ils +pivotent, chacun essayant de placer son compagnon +du côté où le coup doit porter. Djezzar +prit quelque temps plaisir à la manœuvre ; puis +enfin, après avoir prononcé trois fois le nom +d’Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame +damassée, et les deux têtes volèrent du même +coup.</p> + +<p>Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put +s’empêcher de rire de ce résultat inattendu ; il +en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était +peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses +bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs +rauques et haletants d’un lion enfermé dans +une pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du +sang.</p> + +<p>Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis +longtemps, l’usage parmi les pachas de Sivas, +comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait +qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion +dans toutes les occasions solennelles. Galib, +prédécesseur de Djezzar et grand partisan de +la réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il +nourrissait spécialement de janissaires ; le +bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait +de temps en temps l’appétit du sien +par de la chair chrétienne.</p> + +<p>Eh bien ! cet homme farouche, qui professait +le métier de bourreau, qui ne riait qu’aux +têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait +de la chair humaine à son lion Haïder, il +connaissait l’amour ; non sans doute l’amour +galant, musqué, l’amour de boudoir ; mais +doué d’un tempérament énergique et voluptueux, +il passait au milieu de son harem tout +le temps que lui laissaient les affaires, et, en +Orient, quelle que soit la complication des +événements, l’administration, surtout sous un +maître pareil, est réduite à une telle simplicité +que les loisirs ne manquent jamais.</p> + +<p>Djezzar pouvait dire avec Orosmane :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Je vais donner une heure aux soins de mon empire,</div> +<div class="verse">Et le reste du jour sera tout à Zaïre.</div> +</div> + +</div> +<p>Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie +de son conseil. Surtout dans son palais d’été +de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la +plus grande partie de la journée étendu sur +des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant +les roses de Taif et d’Andrinople, mêlées +au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant +parfois une feuille de haschich, un grain d’opium +ou même d’arsenic, pour s’exalter l’imagination.</p> + +<p>Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme +ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement +plein de rêves, causé par les +sucs du chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, +l’un s’ouvrant par avance le séjour des +houris célestes, l’autre revoyant peut-être son +audacieux étranger, il arrivait qu’<i>Haïder</i>, le +lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement +s’allonger auprès d’eux.</p> + +<p>Baïla s’appuyait alors nonchalamment du +coude sur le terrible animal à l’ondoyante +crinière, tandis que le pacha laissait tomber +nonchalamment sa tête sur les genoux de l’odalisque. +Et c’était encore un tableau à contempler +que celui de cette gracieuse jeune +femme, vêtue de gaze, reposant doucement +entre ces deux bêtes féroces.</p> + +<p>Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, +comme l’homme, était dompté. Tous deux aujourd’hui +obéissaient à sa voix, à son regard.</p> + +<p>Dans les premiers temps, malgré la passion +violente de Djezzar, Baïla avait pu douter de +la durée de sa puissance, surtout en songeant +à la favorite qui l’avait précédée.</p> + +<p>Cette favorite, après un règne de trois ans, +ayant osé insister en sollicitant la grâce d’un +bostangi, condamné à la mutilation de la main, +pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans +les viviers du pacha, celui-ci, dans un mouvement +de vivacité, avait coupé le nez de sa belle +Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder +dans cet état, il avait complété le châtiment du +bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante +en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé +aux bords de la ville, leur avait été donné +comme dot.</p> + +<p>Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses +légumes au marché, sur la place du Méïdan, +où elle était connue sous le nom de <i>Bournou-sez</i> +(Sans-Nez).</p> + +<p>Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des +favorites avait cessé d’inquiéter Baïla depuis +que le chrétien lui avait révélé à elle-même le +secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, +Aysché n’était plus jeune, et tout donnait +lieu de penser que sa beauté décroissante +avait plus que tout autre motif excité la colère +du maître.</p> + +<p>Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne +sur un corps circassien, une voix de sirène, +des pieds de nymphe ; qu’avait-elle à craindre ? +Sa volonté était devenue celle du pacha. Tout +entier à son amour cimenté par l’habitude, +celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques +que lorsque la Mingrélienne, par caprice +ou par méchante humeur, se mettait en révolte +ouverte contre ses désirs. Alors, devant +la rebelle, Djezzar ordonnait à un esclave de +porter à la beauté qu’il désignait une pièce +d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce +la visite prochaine du maître, et que, +dans notre façon de traduire les mœurs turques, +nous avons amoindrie par cette locution, devenue +française, de <i>jeter le mouchoir</i>.</p> + +<p>Naguère encore, à l’idée de cette infidélité +qui allait lui être faite, Baïla se dépitait, boudait +dans un coin d’un air revêche ; sa jolie +bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait +des plaintes et des menaces inintelligibles ; +ses beaux yeux noirs, aux longs cils +vibrants, se fermaient à moitié, et, la tête +basse, les prunelles rejetées à l’angle de la +paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, +sur le maître, et même sur la brillante +pièce d’étoffe, un regard plein de colère et de +jalousie. Là se bornait son audace.</p> + +<p>Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger +d’elle, se met en velléité d’inconstance, Baïla +se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire +l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha +poursuit sa vengeance jusqu’au bout, il arrive +souvent, le lendemain, que pour prix de leur +double soumission, l’esclave, sous le premier +prétexte venu, reçoit la bastonnade, et la favorite +d’un jour, chassée honteusement, trop +heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, +son nez au seuil du palais, est envoyée au bazar +pour devenir la propriété du plus offrant et +dernier enchérisseur.</p> + +<p>Tel avait été dernièrement le sort de la belle +fille d’Amassia.</p> + +<p>Fière de l’empire exercé par elle sur son +maître, Baïla s’enivrait du triomphe de sa vanité. +Au milieu de ces fumées, le souvenir de +l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, +ne lui arrivait plus qu’à de longs intervalles.</p> + +<p>Depuis toute une semaine, elle était restée +enfermée, sans descendre dans les jardins, +lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques +impôts, tout en chassant au faucon, reprenant +ses anciennes promenades, elle se +trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.</p> + +<p>— Qu’était devenu ce jeune Franc ? Habitait-il +encore le pachalik de Sivas ? Nourrissait-il +le projet d’une seconde tentative, ainsi +qu’avait semblé le prévoir Mariam ? Sans doute +il était parti ; il avait rejoint son pays, ce singulier +pays de France, où, dit-on, les femmes +ont le pas sur les hommes ; elle ne le verrait +plus ; tant mieux ! Il était capable de trop oser +pour elle comme pour lui.</p> + +<p>Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement +d’Haïder se fit entendre du dehors ; +il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait +fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, +chemin faisant, de le lancer sur quelque chacal. +Elle se disposait à rentrer dans ses appartements +pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, +lorsqu’un coup de feu retentit, et une sourde +rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.</p> + +<p>Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre +compte du motif de son émotion.</p> + +<p>— Avez-vous fait bonne chasse ? dit-elle à +Djezzar quand ils se retrouvèrent seuls.</p> + +<p>— Pas mauvaise, répondit celui-ci ; mon +faucon a pris trois faisans, et moi j’ai tué un +<i>chien</i>.</p> + +<p>Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux +que ce mot pouvait avoir dans la bouche d’un +musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.</p> + +<p>Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, +après avoir hésité dans la confidence +qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations +préparatoires, elle la mit au courant de l’événement +du jour.</p> + +<p>Comme le pacha revenait vers le palais, et +que son escorte de chasse longeait le Kizil-Ermak, +vers l’endroit même où il sert de seconde +enceinte à la résidence du maître, Haïder, +qu’un esclave tenait en laisse, s’était arrêté +obstinément devant un buisson, rugissant +sourdement, ce qui avait attiré l’attention de +Djezzar.</p> + +<p>Le buisson battu par les gens de la suite, un +homme s’en était échappé, fuyant avec rapidité +vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à +la nage ; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre +rive, le pacha, saisissant un fusil des mains +d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait visé le +fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, +que, frappé à la tête, le malheureux avait disparu +aussitôt, entraîné par le courant. Cet +homme était un chrétien, mais un chrétien +d’Asie, comme en témoignait suffisamment son +bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée +clair. D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder +eût pu suffire à dénoncer à quel culte il +appartenait.</p> + +<p>— Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, +dit Mariam en terminant son récit, il +est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel +motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, +aux abords mêmes du palais.</p> + +<p>— Aux abords des jardins, interrompit alors +Baïla, qui avait écouté le récit de sa vieille négresse +sans l’interrompre un seul instant, et +même sans paraître grandement s’en émouvoir. +C’est par les jardins, reprit-elle, qu’il voulait +pénétrer, comme il avait fait déjà.</p> + +<p>Mariam la regarda avec surprise.</p> + +<p>— Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet +homme qu’ils ont tué, c’est lui, c’est ce jeune +Franc qui sans doute s’était travesti pour ne +pas trop attirer l’attention sur lui, par son +costume d’Européen.</p> + +<p>Mariam garda le silence.</p> + +<p>— N’est-ce pas là aussi ta pensée ?</p> + +<p>Après quelques paroles à peine articulées :</p> + +<p>— Qui peut le savoir ? dit la négresse.</p> + +<p>— Toi, reprit Baïla ; je parierais que tu en +sais plus que tu ne m’en as raconté.</p> + +<p>— J’avoue, ajouta Mariam après une derrière +hésitation, qu’un des delhi-bachs, témoin +de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif +lui avait semblé avoir le visage d’une grande +blancheur pour un Asiatique.</p> + +<p>— Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment +Baïla, tout en caressant l’éventail de plumes +qu’elle tenait à la main.</p> + +<p>— S’il en est ainsi, reprit la négresse, je +plains le sort du pauvre jeune chrétien ; mais +du moins nous voilà hors de danger et je pourrai +dormir maintenant ; car depuis sa double +apparition dans le jardin, je n’ai fermé l’œil +qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence +de sa part… ou de la vôtre !</p> + +<p>— Peureuse !</p> + +<p>Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette +de nuit.</p> + +<p>Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche +solitaire ; car Djezzar s’était reposé, seul +aussi, de son côté, des fatigues de la chasse ; +elle alla réveiller sa négresse et toutes deux +descendirent au jardin. Baïla donnait pour prétexte +à sa promenade le besoin de respirer l’air +frais du matin.</p> + +<p>Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis +vers le plateau sur lequel elle s’était assise naguère ; +elle jeta un coup d’œil autour d’elle, +sur les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le +petit bassin de marbre cipolin, et son regard +s’arrêta quelque temps attentif sur les deux +palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous +leur verte ogive, quelqu’un devait se montrer +encore.</p> + +<p>Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa +couvrait de son ombre et de ses fleurs la +dernière trace de l’étranger ; elle brisa une de +ses branches, l’effeuilla, la rompit en deux, +mit les fragments en croix, au moyen d’un cordon +emprunté à la pelisse qui la couvrait ; puis +cette croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà +aux trois quarts effacée.</p> + +<p>Tout cela fut fait par elle sans affectation de +sentiment, d’un air calme et presque dégagé.</p> + +<p>A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, +en Abyssinie, où le culte catholique est +généralement suivi, se signa, après avoir toutefois +jeté un regard d’inspection autour d’elle. +Baïla se contenta de pousser un soupir, soupir +de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est +doucement préoccupé durant quelques instants ; +ensuite, elle regagna le pavillon isolé +où étaient situés ses appartements, le front incliné +et pensif ; mais songeant peut-être à tout +autre chose qu’à l’étranger.</p> + +<p>Cependant, à partir de ce moment, maussade +et fantasque avec Djezzar, elle n’eut plus +ni de ces caresses si douces, ni de ces chants +mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait +le bruit cliquetant des castagnettes, +et qui semblaient faire s’ouvrir pour +lui les portes du septième ciel. Elle finit par +l’irriter si bien par ses redoublements de caprices, +de bizarreries et de refus, qu’il la +quitta une fois haletant de fureur, et resta +trois jours entiers sans vouloir entendre parler +d’elle.</p> + +<p>Vers le milieu du troisième jour, on vint lui +dire que, dans l’appartement de la favorite, +on entendait s’élever un bruit terrible, des +cris de femme mêlés à des rugissements de +lion.</p> + +<p>Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller +lui-même.</p> + +<p>Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, +on la trouva enfermée seule avec Haïder. +Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le +plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, +par places, et tout parsemé de débris +de baguettes de cerisier.</p> + +<p>Ces lambeaux et ces débris indiquaient les +endroits où la lutte s’était renouvelée entre +l’odalisque et le lion.</p> + +<p>Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla +lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de +ce qui pouvait résulter pour elle, armée d’un +léger faisceau de narguilés, elle en était venue +à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolûment +chaque baguette qui se brisait sur le +corps de son dangereux adversaire.</p> + +<p>Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le +gourmandait, à se courber sous ce bras qui le +frappait, sans songer à se défendre, bondissait +d’un bout à l’autre de la chambre, emportant à +chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau +du tapis ; mais enfin, à bout de patience +et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant, +pantelant, couché à moitié sur sa croupe +et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses, +il détendait sa griffe tranchante et +devenait menaçant à son tour, quand tout à +coup entrèrent les bostangis et les estafiers du +pacha, munis d’épieux.</p> + +<p>La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, +non devant les nouveaux venus, mais devant +la Mingrélienne, qui le pourchassait encore +de son dernier rameau de cerisier.</p> + +<p>Le soir de ce même jour où Baïla avait excité +contre elle les colères royales de son lion, +ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité, +vint, comme le chien le mieux appris, +confus et repentant, ramper aux pieds de +sa maîtresse en implorant son pardon.</p> + +<p>Dès le jour suivant, il en fut de même de +Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d’elle, +humble et les mains pleines de présents.</p> + +<p>La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui +avait rendu compte, l’avait rempli d’une singulière +admiration pour celle-ci.</p> + +<p>Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité +froide qui pouvait passer pour un reste +de rigueur.</p> + +<p>C’est que sa double victoire la trouve indifférente. +Elle a épuisé toutes les émotions qu’il +lui était donné de connaître ; elle a si bien +éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille +même plus sa vanité ; les esclaves qui +l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a +plus de joie au commandement. Le pacha est +dompté, dompté jusqu’à la faiblesse, jusqu’à la +lâcheté ; chacun, même le lion, subit la puissance +de la favorite, et d’un accord tellement +unanime, que dans ce harem, où tout se prosterne +devant elle, où tout court au-devant de +sa volonté, de son caprice, il n’est plus qu’un +seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre ; c’est +l’ennui ! Celui-là menaçait de grandir d’heure +en heure, et de se fortifier de la faiblesse des +autres.</p> + +<p>Le pacha se rendait le jour même à la ville ; +Baïla consentit à l’accompagner, et après avoir +séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour +au palais de Kizil-Ermak, elle se montra +toute différente de ce qu’elle était à son départ ; +la gaieté, la vivacité lui étaient revenues ; le +rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé +ses chants les plus doux, comme ses +danses les plus gracieuses. Elle fut charmante +pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit +qu’elle s’était spontanément métamorphosée +en route.</p> + +<p>La belle humeur de la favorite se communiquant +au pacha, et, par lui, gagnant de proche +en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.</p> + +<p>De cette joie générale, Baïla seule avait le +secret.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Enfermée dans son palanquin, à la suite du +maître, comme elle longeait, avec l’escorte, +un des faubourgs de Sivas pour retourner vers +la rivière Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir +les habitants, turcs ou chrétiens, fuir pêle-mêle, +en désordre, se cacher ou se prosterner +à l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un +qui, resté debout et immobile, semblait ne +participer en rien aux diverses émotions de la +foule.</p> + +<p>Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége, +les <i>cawas</i>, ne le forcent pas à prendre +une posture plus humble ; elle l’examine avec +plus d’attention et tressaille. Il porte le costume +franc et, autant qu’elle en peut juger à +travers son double voile et les mousselines +semées d’étoiles d’or du palanquin, ses traits +sont ceux de l’inconnu.</p> + +<p>Par un mouvement plus rapide que la pensée, +voiles, rideaux, tout se soulève en même +temps ; c’est lui ! leurs deux regards se rencontrent. +L’étranger se trouble, sans doute +ébloui de nouveau par l’éclat resplendissant +de tant de beauté ; puis, avec une expression +pleine d’amour, il lève ses yeux au ciel, place +une main sur son cœur : bientôt, dans cette +main, il agite, en manière de signal, un petit +objet brillant, doré, sur lequel le soleil jette +un éclair, mais que Baïla ne peut reconnaître, +car déjà ses rideaux sont retombés.</p> + +<p>Cette scène imprudente, audacieuse, passée +au milieu de la foule, n’eut cependant pas de +témoin ; tous les spectateurs étaient en fuite +ou le front contre terre.</p> + +<p>Durant le reste de la route, Baïla crut avoir +rêvé. Quoi ! cet étranger, il n’était pas mort ! +il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par +Djezzar ! Elle a donc été injuste et cruelle envers +ceux-ci ? Elle leur devait une réparation. +Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé ? +D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle +ne l’a pas empêché de se trouver sur son passage +tout à l’heure. Pourquoi légère ? n’était-il +pas capable, pour la voir, d’endurer la douleur, +lui qui ne craignait pas de tout braver +pour arriver jusqu’à elle ? Mais quel objet a-t-il +donc fait briller à ses yeux, la main sur son +cœur et le regard au ciel ? Sans doute un présent +qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir +jeter dans son palanquin comme souvenir. +Elle avait trop tôt laissé retomber ses mousselines +étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque +bijou à elle, quelque joyau détaché de sa +parure et trouvé par lui au pied du platane ou +dans les allées du jardin ? Oui, et il le conserve +comme une relique précieuse, comme un +amulette préservateur, qu’il garde sur son +cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle +l’a vu le replacer après son transport d’amour.</p> + +<p>Elle se demande ensuite ce que peut être +parmi les Francs ce jeune homme resté debout, +dans une attitude si fière, sur le passage du +pacha, et que cependant les cawas ont semblé +respecter. Oh ! bien des secrets lui restent +encore à pénétrer. N’importe ! quels que soient +le rang, le pouvoir de ce mystérieux inconnu, +elle est pour lui l’objet d’un amour frénétique, +elle n’en peut douter ; sa vanité s’en glorifie, +et, faisant, pour la seconde fois, entrer dans +ses rêves un souvenir de l’Égypte et de Napoléon, +elle en vient à se dire que si jamais son inconnu +commandait une armée dans le pays de +France, les Français pourraient bien, un beau +jour, envahir le pachalik de Sivas.</p> + +<p>Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences +narcotiques de la vie monotone du +harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies +de toute espèce, à ses caprices mille fois renaissants, +à ses luttes, à ses bouderies, à ses +révoltes, à ses tyrannies contre son maître, +contre son lion, contre ses esclaves ; maintenant, +son caractère semble se modifier : elle a +repris près de Djezzar son humeur égale et +indolente des premiers temps ; elle tourmente +moins sa bonne Mariam et ses autres femmes +de service ; son goût pour la parure semble +même s’être amoindri : au lieu de quatre toilettes +par jour, elle n’en fait plus que trois ; +elle est devenue grave, elle réfléchit, elle +pense ; elle pense au giaour ; elle réfléchit au +singulier enchaînement de circonstances qui, +depuis quelques mois, malgré elle, par fatalité, +est venu mêler ce jeune homme à toutes ses +préoccupations, à tous les événements de sa +vie de recluse.</p> + +<p>Sans recourir au moyen dangereux d’une +feuille de haschich glissée dans son narguilé, +ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de +thériaque, maintenant son imagination sait +créer pour elle un monde charmant et nouveau. +Elle poursuit follement ses rêves vaniteux +de la conquête du Sivas. Elle se voit +transportée dans une autre contrée du globe, +à Paris, où chacun librement peut venir admirer +sa beauté, naguère la propriété d’un +seul. Recevoir les hommages de tous, faire +battre mille cœurs à la fois, tout en réservant +le sien à l’objet aimé, ah ! n’est-ce pas pour +une femme la gloire et le bonheur sur la terre ?</p> + +<p>Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser +sans l’intervention d’une armée ?</p> + +<p>Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit +quelque temps, puis quand elle cessa +d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la +saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla. +Elle chercha une cause à sa souffrance, +et cette cause, elle ne voulut la voir que dans +les murs du harem, qui pesaient sur elle et +l’étouffaient.</p> + +<p>Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps +de sa vie, avait permis à ses femmes de franchir +les portes du sérail, bien escortées et surveillées +toutefois ; depuis lui, de jeunes dignitaires +de la Sublime Porte, partisans déclarés +du nouvel ordre de choses, avaient à leur +tour essayé de cet usage. Baïla le savait, elle +résolut de conquérir pour elle cette douce +liberté.</p> + +<p>Au premier mot qu’elle en dit au pacha, +celui-ci, la regardant avec des yeux fauves et +flamboyants, jura par Mahomet et les quatre +califes, c’était son serment redoutable, que si +toute autre de ses femmes lui eût fait une demande +semblable, sa tête aurait déjà sauté sous +un coup de yatagan.</p> + +<p>Baïla se garda d’en parler de nouveau ; mais +le refus du maître donna au désir dont elle +était possédée une intensité dévorante. Elle +aussi jura, non par les quatre califes, mais par +son vouloir de femme, d’arriver à son but, +quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque +péril qu’il lui fallût braver.</p> + +<p>L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait +suffit pour la guérir à moitié de sa +langueur.</p> + +<p>Quel était-il, ce but ? Elle eut d’abord à +s’examiner en elle-même pour bien le définir.</p> + +<p>Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle +avait déjà parcouru des yeux une partie des +monuments de la ville ; elle avait visité la citadelle, +le caravansérai, la mosquée, à la suite +du pacha. Ce n’était donc point là ce qui lui +faisait aspirer après ce fantôme de liberté.</p> + +<p>Restaient les bazars ; mais ce qu’ils contenaient +de précieux ou de curieux en brocart, +velours, pierreries, or ciselé, le maître ne s’empressait-il +pas de le faire apporter au harem +pour qu’elle eût à voir et même à choisir ? De +ce côté encore la privation se faisait peu sentir +pour elle.</p> + +<p>Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens +de la Perse et du Kurdistan, tout nain difforme, +tout objet curieux qui traversait le pachalik, +sur un mot d’elle avait son entrée au +palais.</p> + +<p>Elle arriva à cette conclusion logique, c’est +que si elle avait désiré pouvoir visiter et parcourir +Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver +son inconnu, de surprendre enfin la clef des +mystères qui l’environnaient ; et cet inconnu +était certainement la seule des curiosités de la +ville que Djezzar refuserait de faire venir à son +palais pour le divertissement de sa favorite.</p> + +<p>Mais une autre ne pouvait-elle aller à la +découverte pour Baïla ? Elle songea aussitôt à +Mariam.</p> + +<p>Celle-ci, chargée en partie des achats et des +approvisionnements du harem ; dispensée, par +son emploi, par son âge, par sa couleur, par +sa laideur naturelle, du cérémonial ordinaire, +parcourait librement les rues et les marchés. +Baïla connaissait son dévouement à sa personne, +et, refusât-elle de la servir dans ses recherches, +elle savait que la vieille négresse ne la +trahirait pas. Elle lui en parla donc.</p> + +<p>Prise d’un tremblement subit,</p> + +<p>— Par le saint Christ ! s’écria l’Abyssine, ah ! +ne répétez pas cette parole, chère maîtresse ; résistez +à la tentation, étouffez-la dans votre cœur ; +c’est une inspiration du mauvais esprit !… ou +un effet de la Providence, peut-être, une volonté +d’en haut ! ajouta-t-elle en murmurant à voix +basse, et comme s’apostrophant elle-même.</p> + +<p>— Tu n’as rien à craindre, Mariam ; de quel +crime seras-tu coupable pour avoir essayé de +prendre quelques renseignements sur cet étranger ? +Ne sait-on pas que les vieilles femmes sont +curieuses ?</p> + +<p>— Oh ! les jeunes ne le sont pas moins, reprit +Mariam en jetant sur elle un regard de +reproche, et leur curiosité entraîne à plus de +périls. Notre sainte mère Ève était jeune +quand…</p> + +<p>— Ainsi, tu refuses de me servir ?</p> + +<p>— Pour cette fois… ne l’exigez pas, n’insistez +pas ; je puis faiblir ; j’ai déjà eu tant à lutter +d’un autre côté !</p> + +<p>— Comment ?</p> + +<p>— Ce jeune Franc !… il est né pour votre +perte et pour la mienne… Mais non… Si vous +saviez !…</p> + +<p>— Tu le connais donc ? tu l’as donc revu ?</p> + +<p>— Ai-je parlé de cela ? Par l’ange noir ! il +n’en est rien, j’espère.</p> + +<p>— A l’instant même tu viens de te trahir ; +tu l’as vu !</p> + +<p>— Ah ! chère maîtresse, ne me perdez pas ! +s’écria la vieille esclave toute palpitante d’effroi. +Oui, je l’ai vu… pour mon malheur !</p> + +<p>— Eh bien ! qui est-il ? Qui le retient à Sivas ? +Que veut-il ? Qu’espère-t-il ? Quels sont ses +projets ?</p> + +<p>— Est-ce à moi de vous les faire connaître ? +Au nom du Dieu des chrétiens, qui a été le +vôtre et qui est encore le mien, cessez de m’interroger. +Si notre maître venait seulement à +découvrir que ce jeune homme a pénétré ici, +dans les jardins, que je le savais, que je me +suis tue, ah ! il me ferait hacher menu et jeter +aux poissons du grand bassin !</p> + +<p>— Mais il ne le saura point ! Tu n’as rien à +craindre, te dis-je ; ne suis-je pas là pour te +protéger ?</p> + +<p>— Mais vous, qui vous protégera ?</p> + +<p>— Que t’importe ? Ainsi, cet étranger, tu le +connais ? Et tu ne m’avais rien dit ! Tu l’as donc +rencontré ?</p> + +<p>— Sans doute ; il l’a bien fallu, quoiqu’il +eût préféré encore se rencontrer avec… une +autre.</p> + +<p>— Cette autre, qui donc est-elle ?</p> + +<p>— Vous !</p> + +<p>— Moi ! s’écria Baïla, dont le pourpre colora +subitement le visage, comme si elle ne s’attendait +point à cette réponse, qu’elle avait sciemment +provoquée afin d’entraîner forcément +Mariam dans la voie des confidences. Et que +peut-il me vouloir ?</p> + +<p>— Oh ! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse, +de nouveau en proie à son émotion +première, ce qu’il veut !… Dieu me garde d’en +parler ! Seul il pourrait vous le dire ; mais ce +serait la mort pour nous trois, peut-être !</p> + +<p>Baïla garda un instant le silence.</p> + +<p>— Il a donc espéré me revoir encore ? demanda-t-elle +ensuite.</p> + +<p>— Si on doit l’en croire, il donnerait mille +fois sa vie pour la réalisation de cette espérance… +et de l’autre !</p> + +<p>— De quelle autre s’agit-il donc ?</p> + +<p>— C’est son secret, ce n’est pas le mien… +J’en ai trop dit déjà !</p> + +<p>Elles furent interrompues. Mariam se retira +à la hâte, et bientôt Baïla resta seule avec ce +serpent de la curiosité qui lui rongeait le +cœur.</p> + +<p>Peu de temps après, durant la nuit, tandis +que le pacha était dans la ville de Tocate, où +les soins de son administration devaient le retenir +plusieurs jours, un homme fut amené +furtivement dans les jardins de la rivière Rouge. +Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire +dans une caisse de fleurs.</p> + +<p>Ce bostangi, gagné par de riches présents, +le conduisit, par des routes alors désertes, jusqu’au +pavillon occupé par la favorite.</p> + +<p>Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine +parut et lui fit un signe.</p> + +<p>A ce signe, la belle odalisque, prétextant +d’un besoin de repos, congédia ses femmes de +service, après avoir toutefois fait natter ses +cheveux et s’être soigneusement fait parfumer +le corps par elles.</p> + +<p>Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle +se rhabilla, mais tellement à la hâte que sa +ceinture de cachemire, négligemment nouée, +retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte ; +et son long voile, répandu autour d’elle, cachait +seul les trésors de ses épaules et de sa +poitrine.</p> + +<p>En se rendant vers la salle où l’attendait le +visiteur mystérieux, elle s’arrêta. La respiration +lui manquait ; un tremblement nerveux agitait +ses membres délicats et courait en frissons sur +sa peau, moite encore d’eau de rose et d’essence +de santal. Portant la main à son cœur, comme +pour en contenir les battements précipités,</p> + +<p>— J’ai peur ! murmura-t-elle.</p> + +<p>— Que craignez-vous maintenant ? dit en +la soutenant sous les bras Mariam, dont +le courage, comme par un jeu de bascule, +semblait s’être affermi, exalté, tandis +que défaillait celui de sa maîtresse : le pacha +est loin ; tout dort autour de nous ; ce Franc +que vous avez désiré recevoir et que vous +allez entendre, il a franchi, sans éveiller +les soupçons, les portes du palais. Il vous attend. +Il n’a pas tremblé pour venir, lui ; les +moments sont précieux ; il les compte avec impatience ; +allons le rejoindre.</p> + +<p>— J’ai peur ! répéta Baïla résistant à l’impulsion +que voulait lui donner la vieille esclave.</p> + +<p>Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, +le sourire aux lèvres, les yeux à demi +fermés, elle semblait savourer avec délice +l’effroi ressenti par elle ; comme ces malades, +saturés de breuvages fades et sucrés, se plaisent +momentanément aux âpres amertumes de +l’absinthe.</p> + +<p>C’était une émotion, enfin, et pour la recluse +du harem, toute émotion devenait précieuse.</p> + +<p>Non sans avoir promené un dernier regard +sur l’habile et voluptueux désordre de sa toilette, +elle souleva enfin la portière de ce salon +où l’attendait l’inconnu.</p> + +<p>A la faible lumière que projetaient deux +bougies de senteur, placées sur un guéridon, +elle vit l’étranger debout, une main au coude, +l’autre au front, dans une posture méditative.</p> + +<p>Au frôlement de sa robe, au léger bruissement +de ses pas, il releva la tête, croisa ses +mains avec une sorte de transport extatique, +et ses yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent +si vifs, qu’il sembla à la Mingrélienne +que la lumière en était doublée autour d’elle.</p> + +<p>Quand Mariam a disparu pour mieux veiller +sur eux, quand Baïla se trouve seule, seule +avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves, +tout à coup rejetant son voile en arrière, elle +se montre à lui dans tout l’éclat de sa beauté +géorgienne.</p> + +<p>Un instant, elle jouit de son trouble, de sa +surprise ; puis, allant s’asseoir à l’angle d’un +sofa, elle l’invite, par un signe, à venir prendre +place à son côté.</p> + +<p>Mais l’étranger est resté immobile ; son seul +mouvement a été de se couvrir les yeux, comme +si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût soudainement +ébloui.</p> + +<p>Après avoir doucement savouré, dans son +orgueil, l’effet stupéfiant produit par sa beauté, +Baïla réitère son geste.</p> + +<p>Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras +et d’hésitation cependant, se dirige vers +le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre +devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité +du long voile de l’odalisque, et l’en recouvre +tout entière, en détournant la tête.</p> + +<p>Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre +étrangement Baïla ; mais peut-être, se +disait-elle, sont-ce là les préliminaires de +l’amour chez les Francs.</p> + +<p>— Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme +d’une voix émue, en prenant place à son côté ; +écoutez-moi avec attention, madame ; le moment +présent peut devenir, pour vous comme +pour moi, le commencement d’une ère nouvelle +de gloire et de salut.</p> + +<p>Elle ne le comprenait point ; elle se rapprocha +de lui.</p> + +<p>— Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il ; +la Mingrélie est votre patrie.</p> + +<p>Baïla crut un instant qu’il venait lui-même +de l’ancienne Colchide, qu’il y avait vu sa +famille ; et dans le vol rapide de ses pensées, +elle fit remonter l’amour du jeune homme, non +plus seulement à une époque récente, mais à +ce temps où elle n’était encore que la propriété +de son père. Les souvenirs du pays natal lui +revenant plus doux, en s’unissant à l’idée d’un +amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha +de lui et le regarda curieusement, espérant +retrouver sur sa figure des traits anciennement +gravés dans sa mémoire.</p> + +<p>— Êtes-vous donc un ami de mes frères ? lui +demanda-t-elle.</p> + +<p>Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne +effleura de sa main celle de l’étranger. +Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant +le signe de la croix, et d’une voix pleine +d’onction et de solennité :</p> + +<p>— Oui, madame, je suis l’ami de vos frères, +de vos frères les chrétiens, aujourd’hui foulés +aux pieds d’un despote cruel, mais qui par +vous peut s’adoucir. Le terrible Dâher, maître +d’une partie de la Syrie et de la Palestine, après +avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar, +devint le protecteur des disciples de +Jésus-Christ. N’exercez-vous pas sur votre +maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim +avait sur le sien, vous, madame, à qui, +dit-on, les lions mêmes ne résistent pas ? Dieu +s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus ; +il vous a, comme elle, marquée de son +sceau pour concourir à la délivrance de son +peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le +pacha de Sivas, Ali-ben-Ali, le boucher, le +bourreau, ne tournera plus sa rage que contre +les ennemis de l’Église ; la clarté divine, descendue +de la croix du Calvaire, a su parfois +pénétrer jusque dans les cœurs les plus endurcis…</p> + +<p>— Misérable ! s’écria Baïla, revenue enfin de +la stupeur qu’elle avait éprouvée en entendant +ce discours inattendu ; qu’es-tu venu faire +ici ?</p> + +<p>— Vous apprendre à pleurer sur votre vie +passée, vous aider à vous laver de vos souillures, +vous sauver, et sauver avec vous et par +vous nos frères les chrétiens du Sivas !</p> + +<p>— Va-t’en, apôtre du démon ; retire-toi, +insolent ! répète la belle odalisque en s’enveloppant +alors d’elle-même dans ses voiles, en +se cachant de son mieux aux regards du profane ; +va-t’en, et sois maudit !</p> + +<p>— Non, vous ne me chasserez pas ainsi, +disait le jeune enthousiaste ; vous m’entendrez ! +Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission +que j’accomplis en ce moment, va changer +votre cœur ; il le peut, il le fera !</p> + +<p>— Ton Dieu n’est pas le mien, impie ! +va-t’en.</p> + +<p>— Ah ! ne blasphémez pas contre le Dieu de +vos pères, ne mentez pas ainsi aux saintes +croyances qui, peut-être, même à votre insu, +sont restées dans votre cœur. N’est-ce pas vous +qui, dans un coin retiré de vos jardins, avez +dressé la plus humble des croix, sans doute +pour y venir prier en secret ?</p> + +<p>Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui +faisait passer soudainement dans la mémoire +de la jeune odalisque toutes les chimères de +son amour fantastique, toutes les espérances, +toutes les illusions qui s’étaient groupées pour +elle autour d’une seule idée ; le dépit de voir +ainsi s’effacer tous ses rêves ; l’effrayante pensée +du péril qu’elle a recherché, qu’elle a +bravé, qui la menace encore en ce moment +même, et le tout pour arriver à une pareille +déception, pour trouver un apôtre dans l’amant +qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses +esprits que sa voix, s’élevant par degrés, sembla +devoir aller jusqu’au delà de son pavillon +éveiller les esclaves qui dormaient.</p> + +<p>Pour essayer de la calmer, le geste suppliant, +l’étranger fit un pas vers elle :</p> + +<p>— N’approche pas ! lui cria l’odalisque.</p> + +<p>Et se levant, frémissante, elle appela Mariam. +Elle se disposait à sortir en faisant retentir encore +ses imprécations, quand la portière, brusquement +soulevée, le pacha parut tout à coup +entouré de soldats et portant à sa ceinture un +arsenal complet d’armes de toutes sortes.</p> + +<p>Soit que la colère de la Mingrélienne fût +arrivée à son paroxysme, soit que le sentiment +de la conservation s’éveillât impérieux en elle +et la rendît impitoyable :</p> + +<p>— Tuez-le ! tuez-le !</p> + +<p>Et du doigt, elle désignait le malheureux +Français aux vengeances du pacha.</p> + +<p>Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla +un regard triste et miséricordieux qui la fit +tressaillir, puis il tendit la tête.</p> + +<p>Un soldat leva son sabre ; Djezzar détourna +le coup.</p> + +<p>— Non, dit-il ; il ne faut pas qu’il meure si +vite.</p> + +<p>Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice +sur les deux soupçonnés, il murmura +d’une voix cadencée cette phrase affreusement +poétique :</p> + +<p>— Son sang ne doit pas jaillir tout à coup, +comme l’eau de la fontaine, mais couler lentement, +comme celle de la source qui tombe +goutte à goutte du rocher.</p> + +<p>En Orient, la poésie se retrouve partout.</p> + +<p>Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un +esclave maugrebin placé près de lui, puis on +emmena le chrétien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord +rugir toutes ses passions jalouses ; mais avec +lui, la favorite n’avait à redouter qu’une explication +commençant par un coup de poignard.</p> + +<p>Dès qu’elle le vit débuter simplement par +des menaces et des emportements, elle cessa +de craindre pour sa vie.</p> + +<p>Prenant une attitude de surprise, une physionomie +révoltée, tout en tâchant pourtant +de se maintenir aussi jolie que possible, elle +essaya de tirer parti de tous ses avantages, et +de faire valoir avec le Turc cette toilette pleine +d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.</p> + +<p>Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de +Tocate à Sivas, avait été instruit dans cette +dernière ville des projets du Français pour +pénétrer dans l’intérieur du harem ; mais il +manquait de preuves sur la complicité de sa +belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, +celui qui aurait pu les donner, il expirait sans +doute en ce moment. N’avait-elle pas d’ailleurs +à se prévaloir de ses imprécations contre le +giaour et de son mouvement de terreur et de +fuite, dont le pacha lui-même avait été témoin ?</p> + +<p>Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser +convaincre, et, les rôles intervertis, ce fut le +maître qui, humble et suppliant, implorait +tout bas son pardon.</p> + +<p>A l’innocence de la Mingrélienne il préparait +cependant de terribles épreuves !</p> + +<p>Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla +élevait de plus en plus la voix.</p> + +<p>— Écoute ! dit le pacha, lui imposant silence +du geste et semblant lui-même prêter +l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait +du dehors.</p> + +<p>Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit +sourd, confus, monotone et régulier, comme +celui des vanneurs ou des batteurs en grange.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle.</p> + +<p>— Rien… rien encore, répondit-il.</p> + +<p>Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps +attentifs ; le même bruit se répéta, mais sans +s’accroître.</p> + +<p>Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, +il frappa dans ses mains.</p> + +<p>— Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés ? +demanda-t-il à l’esclave maugrebin qui se présenta.</p> + +<p>— Ils le sont, fils d’Ali ; mais en vain, contre +ce chrétien, nous avons employé les cordelettes +armées de plomb et les lanières de cuir +d’hippopotame ; en vain nous avons humecté, +saupoudré ses plaies béantes de piment et de +jus de limon ; il n’a pas poussé un cri, pas un +soupir.</p> + +<p>— Que fait-il donc ? hurla le pacha.</p> + +<p>— Il prie, répondit l’esclave.</p> + +<p>— N’a-t-il rien révélé ?</p> + +<p>— Rien, fils d’Ali.</p> + +<p>— Si mes châtiments n’ont pu lui délier +la langue, ma clémence en viendra à bout +peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. +Qu’on me l’amène, et qu’Haïder vienne avec +lui. Par Allah ! je saurai le faire parler, +moi !</p> + +<p>Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar +redevint près de Baïla l’homme du harem, +l’efféminé, le voluptueux Djezzar ; il lui fit reprendre +place au sofa, et lui-même, étendu à +ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en +apparence seulement, de voir la fumée de sa +pipe persane s’échapper d’un côté en flocons +nuageux, remonter de l’autre en s’épurant dans +un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il +attendit, dans une posture indolente, l’arrivée +de son captif.</p> + +<p>Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. +Né à Paris, dans une bonne famille de la +vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la +rêverie, à l’exaltation, il n’avait pu, orphelin +dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours +naturel. Malgré son éducation tout universitaire, +la pensée religieuse avait germé et s’était +développée en lui. A défaut de ces tendres +affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes +croyances avaient comblé les vides de son +âme.</p> + +<p>Il occupait un petit emploi au ministère des +affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite +d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la résolution +lui était venue de se faire prêtre.</p> + +<p>Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment +nommé au consulat d’une des villes +importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien +alors de plus à propos que de l’emmener avec +lui, en qualité d’élève consul. Il espérait le +distraire de ses pieuses abstractions, le faire +renoncer à ses projets, et même le conquérir +au doute, à la vue de toutes ces sectes de chrétiens +schismatiques qui peuplent l’Orient.</p> + +<p>L’oncle était philosophe.</p> + +<p>Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima +plus vive, au contraire, en approchant +de ces lieux saints où les vérités évangéliques +avaient étendu leurs premiers rameaux et +porté leurs fruits les plus savoureux. Pour lui, +les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés +du Thabor et du Sinaï. Plus que jamais +affermi dans sa vocation première, sous son +costume de diplomate, il vêtit le cilice et se +promit, puisque l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, +en dépit de son parent et dans le secret +de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé +par des travaux apostoliques.</p> + +<p>Après s’être perfectionné par la pratique +dans la langue turque et l’arabe vulgaire, Ferdinand +Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans +les environs les sectateurs des différentes +églises dissidentes : arméniens, grecs, maronites, +nestoriens, eutychéens et même les catholiques +latins, séparés de Rome seulement +par le mariage de leurs prêtres. Il allait vers +eux pour opérer des conversions ; il en revenait +plus effrayé encore de leur misère que de +leur ignorance, et, véritable apôtre, il y retournait +moins pour les prêcher que pour les +secourir.</p> + +<p>Monté sur un léger batelet qu’il avait appris +à manœuvrer à la manière orientale, avec la +rame au gouvernail, il suivait un jour le cours +de la rivière Rouge, et rêvant le désert, un +ermitage dans quelque thébaïde, il se créait +dans l’avenir un bonheur ascétique trempé +d’eau claire, lorsque la rame se rompit entre +ses mains. Sa barque, en échouant, le jeta sur +un petit pan de terrain, en delta, placé comme +une île entre le Kizil-Ermak et un fossé régulièrement +creusé.</p> + +<p>Ferdinand n’était pas nageur habile ; mais, +malgré la gravité ordinaire de ses pensées, il +était bon sauteur ; il mesura tour à tour de +l’œil la rivière et le fossé, et, la question décidée +en faveur de ce dernier, il le franchit d’un +bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit +mur que lui avait masqué un épais buisson de +nopals et d’abricotiers sauvages. Rebondir de +l’autre côté pour regagner son delta, c’était +risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace +lui manquait pour prendre un élan, et, +dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la +rivière infranchissable.</p> + +<p>Dans cette position, fort embarrassé de son +rôle, et ne se doutant guère qu’il avoisinait de +si près les jardins d’été du pacha, il aperçut +une porte basse, cintrée, pratiquée dans le +petit mur ; il la poussa machinalement, et, à +sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.</p> + +<p>Il existe autour de Sivas, et surtout sur les +bords de la rivière, des enclos où des cultivateurs, +chrétiens pour la plupart, font venir, à +grand renfort d’eau, les légumes qui servent +aux approvisionnements des marchés de la +ville, et ces poncires énormes, ces pastèques +savoureuses, ces dattes et ces pistaches, dignes +de rivaliser avec celles d’Alep et de Damas. +Ferdinand crut être arrivé devant une de ces +exploitations appartenant à des chrétiens. La +négligence apportée dans la fermeture des +portes l’affermit dans son idée ; il entra.</p> + +<p>Alors, pour la première fois, il se trouva +face à face avec Baïla, nonchalamment assise +sous le platane.</p> + +<p>Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse +odalisque bariolée de rouge et de noir, +effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier +quelques paroles en rapport avec le désir véhément +qu’il avait d’échapper sain et sauf à cette +périlleuse bonne fortune qu’il n’était pas venu +chercher. Égaré ensuite dans les dédales du +jardin, il se retrouva devant Baïla et sa négresse ; +enfin, regagnant non sans peine la petite +porte encore ouverte, il s’épouvantait de +nouveau de ce double obstacle du fossé et de +la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au +milieu des vapeurs du soir il vit un homme +s’avancer mystérieusement vers le delta, en +traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, +que Ferdinand ne soupçonnait pas.</p> + +<p>Cet homme, bostangi chez le pacha, volait +les fruits de son maître pour aller les vendre à +la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la +petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire +qu’à l’entretien des fossés. Après avoir, +ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le +moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, +c’est ce voleur de fruits qui, plus tard, enfermé +par Baïla entre la crainte d’une dénonciation +et l’espoir d’une récompense, devait introduire +le Français dans les jardins et jusque +dans le pavillon de la favorite.</p> + +<p>Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous +un amas de ronces pendantes une longue +planche dont il se servit pour franchir le fossé ; +il la déposa ensuite derrière le massif de nopals +et d’abricotiers sauvages, où justement +Ferdinand se tenait caché.</p> + +<p>Dans ce concours de circonstances inespérées +qui venaient coopérer à sa délivrance, +celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche +devenait une arche de salut pour lui ; il s’en +servit à son tour, et grâce au gué de la rivière, +que le bostangi venait de lui révéler, après +s’être égaré quelque temps dans des sentiers +inconnus, après avoir lutté de nouveau contre +le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la +poursuite de sa proie, se retrouvait partout sur +sa route et semblait vouloir l’envelopper de ses +détours et de ses replis, il échappa enfin à tous +les dangers de sa malencontreuse promenade.</p> + +<p>Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, +il eut à se féliciter doublement d’y être arrivé +sain et sauf, quand il apprit que ces jardins où +il s’était si follement aventuré n’étaient rien +moins que ceux de Djezzar-Pacha.</p> + +<p>Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle +être ?</p> + +<p>Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, +il croyait maintenant avoir rêvé, ou +qu’une vision l’avait abusé.</p> + +<p>Elle réapparaissait à son esprit sous une +forme multiple. Il la revoyait semblable à une +bacchante, sa coupe à la main, indolemment +accroupie sur sa peau de tigre ; puis, comme +une péri, comme une ondine, se montrant à +lui à travers les reflets dorés du soleil et les +arcs-en-ciel du petit bassin de marbre ; puis +enfin, dans sa troisième transformation, debout, +sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et +le menaçant du poignard.</p> + +<p>Toutefois, son imagination chaste et calme +ne prêtait nul charme à cette triplicité de formes. +Il se demandait, au contraire, si cette +vision ne lui avait pas présenté un emblème de +tous les vices réunis ? L’ivresse, la luxure, la +paresse, la colère ! Il trouvait moyen de compléter +les sept péchés capitaux.</p> + +<p>Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur +des chrétiens, n’était-ce pas le démon +lui-même qui s’était fait voir à lui ?</p> + +<p>Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être +à part, un être merveilleux, dont elle honorait +la trace, une idole à laquelle elle rendait un +culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement +dans la sainte horreur de son souvenir.</p> + +<p>Ce démon cependant, cet effroyable assemblage +des sept péchés capitaux, il allait tout +tenter pour l’approcher encore.</p> + +<p>Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait +près de son oncle, dans cette province de l’Anti-Taurus, +s’était peu préoccupé de ce qui se +passait dans l’intérieur du harem de Djezzar. +Ses pensées étaient ailleurs ; mais après sa visite +involontaire dans les jardins, il prêta plus +curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient +sur le pacha. Il apprit que celui-ci, +entièrement abandonné à ses penchants voluptueux, +subissait l’empire d’une favorite mingrélienne. +Bientôt, sans qu’il pût se douter de la +part qu’il avait eue lui-même à l’accroissement +de cette domination de la belle esclave, il +entendit répéter partout autour de lui que, +si elle en avait la ferme volonté, Baïla ferait +un juif de son maître Ali-ben-Ali.</p> + +<p>— Pourquoi pas un chrétien ? se dit-il.</p> + +<p>Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées +en une seule : Elle est chrétienne, +et elle peut tout sur Djezzar !</p> + +<p>Oh ! combien sa divine mission s’agrandit à +ses propres yeux ! Quel triomphe pour lui, +pour la religion, pour tous les malheureux +chrétiens de Sivas, si cette pensée se réalise ! +Sans doute, l’exécution d’un projet pareil est +hors de toute probabilité ; mais la foi raisonne-t-elle ? +Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions +qui pèsent sur ses frères de toutes les +sectes, et qui en poussent quelques-uns à l’abjuration, +n’est-ce pas un assez grand résultat ? +A ce résultat comment arriver ?</p> + +<p>Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle +voie est déjà un triomphe.</p> + +<p>Il a confié son dessein, ses radieuses espérances, +à un vieux prêtre, son confesseur, et +son confesseur se trouve être en même temps +celui de Mariam ; car Mariam, catholique zélée, +n’a jamais cessé de pratiquer, mystérieusement +toutefois, les préceptes de sa religion.</p> + +<p>Arriver à la négresse abyssine par le saint +homme, à la favorite par la négresse, au pacha +par la favorite, telle est la marche à suivre que +se trace d’avance notre jeune enthousiaste.</p> + +<p>Régénérer et faire refleurir le christianisme +dans cette portion du monde asiatique, telle +est la mission sublime dont il se croit chargé +par Dieu lui-même.</p> + +<p>Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer +à ces dangereuses tentatives. Vaincu +enfin par ses instances, il le mit en relation +avec l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit +son rôle. Usé par la persécution, devenu craintif +et prudent, le vieillard tenait à la vie, qui +lui échappait. Il avait coutume de dire que +l’Église conquérante ne doit compter que sur +ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres, +et que le martyre ne convient bien qu’à +la jeunesse.</p> + +<p>C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit +que cette favorite, venue de la Mingrélie, et sur +laquelle il avait fondé toutes ses espérances +chrétiennes, n’était autre que la démoniaque +odalisque rencontrée par lui dans les jardins +de Kizil-Ermak.</p> + +<p>A quelque temps de là, la nouvelle ayant +circulé que Baïla, à la suite de Djezzar, avait +traversé la ville dans son palanquin et devait +la traverser encore pour retourner vers le palais +d’été, il s’était placé sur son passage. Mariam, +quoique ébranlée par ses ardentes et +pieuses sollicitations, n’avait point encore parlé +de lui à sa maîtresse ; mais il crut voir la +preuve du contraire dans le mouvement de la +jeune femme vers lui, et ce fut dans cette conviction +qu’il tira de sa poitrine et fit briller à +ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite +croix dorée qu’avait portée sa mère, et qui +ne le quittait jamais.</p> + +<p>On sait comment tourna l’exécution de cette +sainte et audacieuse entreprise, dont Ferdinand +Lasserre, à cette heure, vient de subir +les premières et terribles conséquences, et prévoit +le dénoûment.</p> + +<p>Quand, après son supplice préparatoire, +les mains solidement liées derrière le dos, il +fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore +étendu sur ses coussins ; sa tête, et le bras +qui soutenait le narguilé, reposaient sur les +genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder, +allongé sur ses pattes, le museau contre terre, +les yeux à demi fermés, était couché près +de lui.</p> + +<p>Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent. +La scène qui allait suivre ne voulait +pas de témoins.</p> + +<p>Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le +lion demeurèrent seuls.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Baïla avait senti disparaître sa confiance. +Une seule révélation du prisonnier pouvait +être pour elle un arrêt de mort ; et, cachant +sa pâleur sous les plis redoublés de son voile, +le cœur palpitant, elle attendit le résultat de +l’interrogatoire, en attachant son regard plein +d’anxiété sur le captif.</p> + +<p>— Quoi ! j’aurais risqué de mourir pour entendre +un sermon de ce triste prêcheur ! se +disait-elle ; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai +donné l’ordre ! ou que n’a-t-il succombé sous +le fouet des cawas !</p> + +<p>Cependant, en le voyant le corps sillonné de +stigmates bleuâtres, la chair gonflée et saignante, +se tenir là, dans cette salle, comme s’il +n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux, +comme il y était avant l’arrivée du +pacha, avec son même maintien, avec son +même regard timide, qu’il n’osait lever vers +elle, elle se sentait émue de quelque pitié.</p> + +<p>— Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena +dans ce lieu ?</p> + +<p>— Son salut, répondit le captif en tournant +un instant ses yeux vers le sofa occupé par +l’odalisque ; et les reportant sur Djezzar : Le +tien peut-être, ajouta-t-il.</p> + +<p>— Quoi ! chien fils de chien que tu es, tu +pensais faire de moi un vil Nazaréen, et pour +me convertir à la secte de maudits, tu profitais +du temps de mon absence ?</p> + +<p>— J’ai dit la vérité, répondit le jeune +homme, aussi vrai que Jésus-Christ est le rédempteur +du monde !</p> + +<p>— Tu mens ! cria le pacha, aussi vrai qu’il +n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et que Mahomet +est son prophète.</p> + +<p>Après ce mouvement, il sembla faire un +effort pour s’interrompre dans sa colère, il se +replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite, +passa sa main, en signe de caresse, sur +la crinière de son lion, et quand il eut aspiré +deux ou trois bouffées de son <i>latakié</i> :</p> + +<p>— Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave +pas ton crime. Tu sais bien que d’un +musulman on ne fait point un chrétien, comme +d’un chrétien on ne peut faire un juif. La loi +de Moïse a préparé celle de Jésus ; celle de +Jésus n’était que le second échelon de celle de +Mahomet ; dans cette route-là on ne redescend +pas ; on monte.</p> + +<p>— J’espérais du moins, dit le captif, te +rendre plus favorable à mes frères…</p> + +<p>— Sont-ce donc là tes frères, toutes ces +bandes de chacals qui se mordent entre eux, +toutes ces races d’infidèles qui oublient leur +propre loi ? De quoi se plaignent-ils ? De quelques-uns +j’ai fait de bons chrétiens par le martyre ; +de quelques autres de bons musulmans, +par la persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de +leurs prêtres ? Non ! loin de là ! Tu n’es qu’un +de ces frivoles Européens qui viennent essayer +de propager parmi nous leurs usages impies ; +laisse de côté la ruse et le mensonge : tu as +entendu parler de la beauté de cette esclave +(il tourna la tête vers Baïla), et, au prix de ta +vie, tu as voulu en saturer tes yeux ? N’est-ce +point cela ?</p> + +<p>Le jeune homme fit un signe négatif ; le pacha +n’en tint nul compte et poursuivit :</p> + +<p>— Eh bien, es-tu satisfait ? Tu dois l’être ; +car tu l’as vue. Vos femmes d’Europe sont-elles +à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir +chez nous pour nous ravir les nôtres ? Jusqu’à +ce jour, vous n’avez eu de convoitise que pour +nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de +correspondre avec elle ? Quel a été ton guide ? +De quelle façon t’a-t-elle d’abord accueilli ?</p> + +<p>Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille, +épie le moindre cri, le moindre mouvement +de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait +une parole d’aveu, un signe dénonciateur +de la part de l’interrogé.</p> + +<p>Il ne l’obtint pas de ce côté ; mais il sentit, +sous lui, frissonner les genoux de Baïla.</p> + +<p>— Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois +sincère ; dis-moi quel espoir tu avais conçu ; +dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux ; nomme +tes complices, et, quelle que soit ta faute, je +mettrai dans l’autre balance ta jeunesse, ton +titre consulaire, quoique ta présence ici la +nuit, au milieu de mon harem, me donne le +droit de l’oublier. Mais je te tiendrai compte de +ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je +serai miséricordieux. Parle ; je t’écoute.</p> + +<p>Il aspira de nouveau la fumée odorante du +narguilé et sembla attendre une réponse ; mais +le captif gardait toujours son silence et son +immobilité.</p> + +<p>— Parle, chrétien ; parle, il est temps ; à ce +prix seul, tu peux racheter ta vie… en abjurant +ton idolâtrie, bien entendu.</p> + +<p>A ce dernier mot, le jeune homme releva la +tête ; une noble rougeur lui monta au visage :</p> + +<p>— Dénoncer et apostasier ! s’écria-t-il ; voilà +ta clémence, pacha ! Tes bourreaux ont-ils +donc oublié de te dire qui je suis ? Toi-même, +qui m’as honoré ici du titre de chrétien, tu +ignores donc quels devoirs ce titre impose ? +Pour plonger deux fois leur âme dans une +souillure ineffaçable, crois-tu que les disciples +du Christ tiennent tant à cette vie mortelle ?</p> + +<p>Et son œil étincelait, et toute sa physionomie +avait pris un caractère de beauté sublime.</p> + +<p>— C’est entendu, dit Djezzar, contrastant +alors, par son apparente impassibilité, avec +l’exaltation du jeune Français ; tu veux mourir, +et tu mourras ; mais sais-tu bien quelle fin je +te réserve ?</p> + +<p>— Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le +captif.</p> + +<p>— Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras +rien ?</p> + +<p>Et le pacha suivait attentivement son regard, +qu’il croyait devoir se porter vers Baïla.</p> + +<p>— Rien, répondit le jeune homme, les yeux +baissés, sinon de n’être point, à mes derniers +moments, assisté par un saint prêtre de ma religion.</p> + +<p>Djezzar sembla réfléchir ; puis un sourire +contracta légèrement ses lèvres :</p> + +<p>— Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il, +ils peuvent être exaucés.</p> + +<p>A son appel, le maugrebin reparut.</p> + +<p>Quelques minutes après, un vieillard au +front chauve, à la longue barbe blanche, aux +traits amaigris, se présenta. En présence du +pacha, il fut pris tout à coup d’un tremblement, +comme s’il eût cru sa dernière heure arrivée.</p> + +<p>C’était un pauvre religieux maronite envoyé +récemment par le patriarche du mont Liban +pour remplacer le supérieur du couvent de +Perkinik qui venait de mourir. Le jour même, +en traversant ce village catholique des environs +de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une +avanie son misérable couvent, où trois moines, +couverts de haillons, vivaient du travail de +leurs mains, au milieu d’une population aussi +misérable qu’eux. Ne pouvant leur extorquer +l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar venait +d’emmener avec lui leur supérieur, pour le +garder en otage jusqu’à ce que la somme exigée +par lui fût payée.</p> + +<p>— <i>Kafer</i>, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter +les impôts du miri et du karadj.</p> + +<p>— Les chrétiens du Liban en sont exemptés +depuis les capitulations du saint roi Louis, +répondit le malheureux dont la voix trahissait +la violente émotion ; le vice-roi Mehemet-Ali +nous en tenait dispensés.</p> + +<p>— A l’enfer le vieux chacal !</p> + +<p>— Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu +cette loi, Altesse.</p> + +<p>— Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté ! +lui cria le pacha.</p> + +<p>— Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur ? +balbutia le vieillard en attachant son +regard terrifié sur le lion couché auprès de +Djezzar, et dont il se croyait déjà la pâture. Je +ne possède rien au monde, sinon la vie, que +tu puisses me prendre.</p> + +<p>— Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ !</p> + +<p>— Mais pour acquitter cet impôt…</p> + +<p>— Par le Coran, qui te parle encore d’un +impôt ? Du karadj et du miri, je vous tiens +quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu +es libre, et tu sortiras d’ici emportant plus de +piastres que je ne t’en demandais ; mais avant +de nous séparer, tu vas appeler les malédictions +de ton Dieu sur ce chien que voilà.</p> + +<p>Alors s’adressant à son autre captif :</p> + +<p>— Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par +un prêtre de ta religion, Ynch Allah ! Parleras-tu +maintenant ?</p> + +<p>Avec une héroïque résignation, pour toute +réponse, Ferdinand Lasserre s’agenouille et +courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à +l’anathème, quand il entend le vieux cénobite +du Liban, levant ses mains décharnées sur son +front, lui dire d’une voix attendrie :</p> + +<p>— Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon +fils !</p> + +<p>Cette sainte parole à peine prononcée, le +vieillard tombait à la renverse, frappé d’un coup +de feu ; Baïla, avec un mouvement d’horreur, +se rejetait en arrière ; et le pacha, avec sa +même impassibilité, remettait son pistolet dans +sa ceinture.</p> + +<p>Soudain, il interrompit ce mouvement pour +retenir par la crinière son lion qui, animé par +la vue du sang, s’élançait avec un rugissement +vers le corps du Maronite.</p> + +<p>— Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar +au maugrebin, et qu’on nous laisse !</p> + +<p>Le cadavre emporté, le maugrebin sorti, +revenant au lion qui, la gueule entr’ouverte, +les lèvres crispées et pantelantes, poussait de +rauques soupirs et dardait ses regards étincelants +vers cette proie qu’on lui enlevait :</p> + +<p>— Holà ! dit-il en le flattant du geste et de la +voix, holà ! patience, Haïder, ta part te sera +bientôt faite ; tu ne perdras pas à l’échange.</p> + +<p>Il reprit alors sa position première ; et tandis +que le lion, retenu par lui, continuait de rugir +sourdement, les yeux tournés vers une large +tache de sang restée sur le tapis, s’adressant +à Baïla, sans paraître se douter des émotions +de terreur dont était agitée sa belle esclave :</p> + +<p>— Oui, à nous trois le giaour ! chacun sa +part ! A moi sa tête, au lion son corps, et à toi, +ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur ! +Ce cœur, ne te l’a-t-il pas donné ? Eh bien ! va +le prendre !</p> + +<p>Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait +quel sens attacher à ces mots.</p> + +<p>— Va le prendre, répéta Djezzar ; tiens, +regarde, impuissant à se défendre, ne semble-t-il +pas te l’offrir de lui-même ? Va, mon +âme, et si ton poignard ne suffit pas à l’œuvre, +sers-toi du mien.</p> + +<p>L’odalisque se pencha vers lui :</p> + +<p>— Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas +vrai ? lui murmura-t-elle à l’oreille.</p> + +<p>— Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas +me comprendre ? répondit-il d’une voix formidable. +Que cet homme meure, qu’il meure de +ta main, sur-le-champ, sinon je te croirai sa +complice, et ta tête tombera avant la sienne, +je te le jure par Mahomet et les quatre +califes !</p> + +<p>N’ayant plus qu’à choisir entre donner la +mort ou la recevoir, Baïla sentit un froid glacial +dans ses veines ; son front se couvrit d’une +pâleur livide.</p> + +<p>— Tu hésites ? dit le pacha.</p> + +<p>Elle porta une main tremblante à son poignard.</p> + +<p>— Prends le mien, reprit-il.</p> + +<p>La main de Baïla retomba sur l’épaule de +Djezzar et y resta quelque temps comme paralysée ; +ses yeux troublés se levèrent furtivement +vers le jeune Français, ce matin encore +l’objet de ses rêves d’amour ; vers ce jeune +martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui +allait mourir, mourir par elle, pour n’avoir +pas voulu le prononcer, ce mot !</p> + +<p>— Obéiras-tu ! dit le bourreau avec un geste +de rage impatiente.</p> + +<p>La main de Baïla descendit seulement de +l’épaule de Djezzar, et s’égara, furetante, parmi +les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture.</p> + +<p>— Tu trembles ? tu ne veux donc pas ? tu +l’aimes donc ? lui cria-t-il enfin.</p> + +<p>— Oui, je l’aime ! répondit la Mingrélienne. +Et, bondissant tout à coup, elle enfonça la lame +du yatagan en pleine poitrine du pacha.</p> + +<p>Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement +pour saisir son dernier pistolet ; mais, +sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de +nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se +ruant sur son maître, se fit sa part.</p> + +<p>Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté +du double meurtre, fermait les yeux, en roidissant +d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne, +douée tout à coup d’une incroyable +présence d’esprit, rassembla à la hâte, dans un +coin de la salle, les légers meubles et les étoffes +qui s’y trouvaient ; elle y mit le feu, et saisissant +par ses liens le jeune Français plus mort +que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète +qui conduisait au logis de la négresse abyssine.</p> + +<p>Le palais de Kizil-Ermak, de construction +turque, c’est-à-dire bâti en bois, fut presque +entièrement consumé.</p> + +<p>Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les +colporteurs de nouvelles s’évertuaient à définir +les causes de ce grand événement. Les uns se +bornaient à dire que le pacha avait été étranglé +par son lion et que, dans la lutte des deux +bêtes féroces, une torche renversée avait été +la cause de l’incendie.</p> + +<p>Les autres, raisonnant d’après les us de +l’ancien régime ottoman, et se prétendant +mieux informés, racontaient qu’un homme, +portant l’habit d’un Franc, après avoir assez +longtemps séjourné dans la ville, afin d’écarter +les soupçons sur le but de sa mission secrète, +s’était introduit auprès du pacha et jusque +dans son harem ; lorsque celui-ci avait ordonné +à ses esclaves de le décapiter, le prétendu +Franc, qui n’était autre que le capidgi-béchi +du sultan, l’exécuteur de ses arrêts de mort, +avait montré son <i>kat-chérif</i>, et la tête seule de +Djezzar était tombée. Le feu avait pris au palais +au milieu du désordre, et le capidgi-béchi, +profitant du grand concours de peuple attiré +par l’incendie, s’était échappé sous un nouveau +déguisement.</p> + +<p>Vingt versions circulèrent encore, qui, +presque toutes, furent répétées alors par les +journaux d’Europe.</p> + +<p>Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres +villes du pachalik, on se perdait ainsi +dans des explications plus ou moins vraisemblables, +Baïla et Ferdinand, qui, en effet, +avaient trouvé moyen de s’enfuir du palais, +grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement, +se tinrent d’abord cachés dans les montagnes +situées au sud de Sivas, où des brigands +curdes les prirent sous leur protection sans +trop les rançonner ; puis ils trouvèrent un abri +dans un couvent, puis vingt autres dans les +cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes, +toujours en remontant les bords de la +rivière Rouge.</p> + +<p>Entrés enfin dans les États du schah de Perse, +ils étaient revenus en France à la suite de la +dernière ambassade.</p> + +<p>De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre +sortit non sans y avoir quelque peu perdu de +son ardeur de prosélytisme.</p> + +<p>A travers les montagnes et les vallées, le +jour et la nuit, il avait voyagé, portant la tentation +en croupe. Baïla était réellement devenue +pour lui le démon qu’il avait rêvé.</p> + +<p>Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et +la compagne de sa fuite, marchant du même +pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les +mêmes abris, soigné, pansé par elle, il lui avait +été difficile d’empêcher son cœur de battre +sous d’autres inspirations que celles de l’amour +divin. Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la +reconnaissance a tant d’empire sur une âme +généreuse !</p> + +<p>Néanmoins, dans les premiers jours de leur +fuite en commun, il était parvenu à convertir +sa schismatique compagne, facile à persuader, +par indifférence en matière de religion ; mais +bientôt, dit-on, elle l’avait converti à son tour. +Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune +homme ne revint pas seul en France ; son +passe-port, quand il le fit viser à Marseille, +portait : M. Ferdinand Lasserre, élève consul, +voyageant <i>avec sa sœur</i>.</p> + +<p>Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà +livré tous les documents de l’histoire que je +viens de mettre en œuvre ; mais ma curiosité +n’était pas encore pleinement satisfaite. Je +voulais connaître le sort des deux amants à +leur arrivée en France. Je le pressai de questions +à ce sujet, et d’abord très-inutilement.</p> + +<p>Nous venions de déjeuner, en plein air, sur +la pelouse du Butard, et mon botaniste, dans +une exaltation difficile à décrire, n’était alors +préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de +faire sous la table même qui nous avait servi +pour notre repas. C’était une petite plante à +feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un +jaune pâle, marquées d’une tache violette à la +base de chacun de leurs cinq pétales.</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cistus guttatus</i> ! <i lang="la" xml:lang="la">Helianthemum guttatum</i> ! +s’écriait-il avec des élans de surprise, des cris, +des gestes impossibles à traduire pour quiconque +n’a pas la botanique au cœur. Je croyais +qu’il n’existait que dans les montagnes de +l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si précieusement +un échantillon unique ! C’était ma plus +belle conquête végétale, et voilà que je le retrouve +ici, au Butard, à Luciennes, banlieue +de Paris, sous la table d’un cabaret ! Est-ce que +ça devrait être ? Le Taurus et le Butard en rivalité +de productions ! c’est à s’y perdre ! Fiez-vous +donc à l’Asie Mineure !</p> + +<p>— Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors +en l’interrompant avec ténacité, avec obstination, +vous m’avez rapporté une histoire dont +les héros m’intéressent vivement. Veuillez, je +vous prie, me donner de leurs nouvelles.</p> + +<p>— Ils se portent parfaitement bien, merci, +me répondit-il.</p> + +<p>— Je ne vous demande pas des nouvelles +de leur santé, mais de leur sort.</p> + +<p>— Ah ! ce qu’ils sont devenus ? oui, je comprends.</p> + +<p>Puis, me regardant d’un air moqueur, et +poussant un éclat de rire :</p> + +<p>— Eh ! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient, +comme nous, l’habitude de causer beaucoup +en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici +près.</p> + +<p>— Comment ! quoi ! m’écriai-je, ces gens de +la fontaine au Prêtre ?</p> + +<p>— Justement. Vous voyez bien que vous +n’aviez pas deviné. Mon prétendu confiseur, le +soi-disant garçon limonadier, n’est autre que +mon ami Ferdinand Lasserre, notre martyr +chrétien ; et sa compagne, par vous si légèrement +qualifiée de grisette ou de comtesse sans +préjugés, c’est Baïla, l’ex-favorite de Djezzar, +pacha de Sivas ; Baïla la Mingrélienne, la rose +de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier !</p> + +<p>Après m’avoir administré cette moquerie, +bien méritée sans doute, mon ami se décida +enfin à me donner, en résumé, le complément +de ma nouvelle.</p> + +<p>— Arrivés à Paris, dit-il, des événements +d’une nature beaucoup plus vulgaire que ceux +qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent +encore éprouver le jeune Français et la +Mingrélienne : l’argent leur manqua. Les bijoux, +présents de Djezzar, que l’odalisque avait +emportés dans sa fuite, étaient faux pour la +plupart. On ne peut plus se fier même aux +pachas ! Ferdinand dut prendre un état lucratif +avant tout. Il entra à l’imprimerie royale, +comme prote, pour les ouvrages orientaux. +Cette ressource ne suffisant pas encore aux +besoins du ménage, Baïla chercha à s’utiliser +de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille, +elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse, +ni femme de chambre, ni demoiselle de +compagnie : elle a une voix charmante, et +défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis, +toutes les cantatrices italiennes, françaises +ou autres ; mais ne possédant aucune +des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter +que des <i>mouals</i> arabes ou des <i>gazels</i> turcs. Par +bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse +est une langue qui se parle et se comprend +dans tous les pays. Elle figure aujourd’hui +dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se +fait remarquer par sa légèreté, sa douceur et +sa modestie.</p> + +<p>Comme mon illustre voyageur achevait ce +récit, nous vîmes revenir, bras dessus bras +dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre +et sa jolie compagne. Mieux renseigné cette +fois, j’admirai en toute conscience la rare +beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et +gracieuse souplesse de sa taille.</p> + +<p>Quant au ci-devant élève consul, pour la +vérification d’un des détails de cette histoire, +mon regard se porta aussitôt curieusement +vers ses extrémités inférieures, afin d’apprécier +la forme et la dimension de ses pieds.</p> + +<p>Je les trouvai fort ordinaires.</p> + +<p>Sans doute il avait confié à Baïla les rapports +d’amitié existant entre lui et mon compagnon, +car lorsque nous nous croisâmes de nouveau, +elle fit à celui-ci un petit signe de la main en +disant : <i>Bojour, mochu !</i></p> + +<p>— <i>Salem-alai-k !</i> lui répondit mon illustre +voyageur.</p> + +<p>Moi, je saluai profondément.</p> + + +<p class="c xsmall">FIN DE L’ESCLAVE DU PACHA.</p> + +<p class="date">Marly-le-Roi, juillet 1844.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">HISTOIRE<br> +DE MA GRAND’TANTE.</h2> + + +<p>— Lorsque sonnera l’heure éternelle de la +résurrection, croyez-vous que nous devions +nous retrouver tous avec la forme que nous +aurons eue au dernier instant de notre vie ?</p> + +<p>— C’est là un point contesté, et qui le sera +encore longtemps sans doute. Il faut convenir +que si les choses doivent se passer ainsi, +ces âmes mélancoliques et tendres, qui désirent +quitter leur enveloppe terrestre avant +que les riches draperies de pourpre de la +jeunesse, les joyaux de la beauté en aient +été déchirés, arrachés par les doigts crochus du +temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu +déraisonnable.</p> + +<p>— Certes ! le sentiment raisonne d’ordinaire +plus juste qu’on ne pense, me répondit mon +interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon +de ma dernière course au Butard<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir ci-dessus <i><a href="#c1">l’Esclave du Pacha</a></i>.</p> +</div> +<p>Cette fois, nous venions d’herboriser en +pleine forêt de Marly. Surpris par une averse, +nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes +de bûcherons, aux murailles de rondins, +à la toiture de fagots et de genêts, où nous +philosophions, faute de mieux, pour prendre +patience, en attendant la fin du mauvais temps.</p> + +<p>— Les peintres qui, par avance, ont voulu +nous représenter le jugement dernier, ont seuls +donné cours à tant de fausses idées sur le sujet +qui nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs +de la peinture et de la sculpture se sont +rendus coupables d’un délit du même genre à +l’égard du génie, lorsqu’ils se sont chargés de +le faire comparaître, non devant le tribunal de +Dieu, mais devant celui de la postérité. Où +ont-ils été s’imaginer de toujours traduire nos +grands hommes en vieillards, sous prétexte +que leur vie a été de longue durée ? Ceux-ci +n’ont-ils pas été jeunes aussi ? N’est-ce pas alors +un anachronisme que de nous représenter nos +artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque +où la poésie et l’inspiration n’existaient +plus en eux ? Leur jeunesse, ou du moins leur +verte maturité, leur temps de sève et de production +ne les retracent-ils pas mieux à notre +esprit que leur moment de décadence et de +caducité ? Pourquoi toujours le soleil à son déclin ? +Pourquoi une ruine, là où nous devrions +voir un palais ? Vous nous devez un tableau +d’histoire et vous vous acquittez avec un portrait +de famille ; un portrait de famille, rien de +plus, car à la famille seule il importe de voir se +reproduire sur la toile les individus tels que le +souvenir les rappelle ; la postérité ne se souvient +que des œuvres.</p> + +<p>— C’est justement en songeant à des tableaux +de famille que m’est venue l’idée de ce +grand jour de la résurrection, dont je vous +entretenais tout à l’heure.</p> + +<p>— Je ne saisis guère l’analogie, me répondit +mon interlocuteur.</p> + +<p>— Considérée non sous le point de vue de +l’art, mais sous son côté pittoresque, une collection +de ce genre, surtout avec son texte +explicatif, est seule capable cependant de nous +donner un avant-goût de l’étrange spectacle +qui, selon quelques-uns, nous attend dans la +vallée de Josaphat. Nous entrons dans une +longue galerie ; regardez, examinez avec +moi. Je serai le <i>cicerone</i>. Cette fillette qui +joue avec son bichon, enrubané comme +elle ; cette jeune et jolie femme qui regarde +avec tendresse son perroquet perché sur son +doigt ; toutes ces fraîches beautés suspendues +autour de vous, ce sont les aïeules ou les +bisaïeules de ces honnêtes vieillards à moustaches +grises. Cet octogénaire de fraîche date, +coiffé à la Titus, a près de lui son père, +mort à vingt-quatre ans ; de l’autre côté, son +grand-oncle, décédé au berceau. C’est un pêle-mêle +d’âges, de temps, un logogriphe chronologique +à ne s’y pas reconnaître ; enfin, c’est +une scène de la résurrection, s’il faut ajouter +foi à un système que, pour notre part, nous repoussons +de toutes nos forces. Nous n’aurons +tous qu’un même âge dans le ciel.</p> + +<p>— Très-bien ! J’admets maintenant la relation +d’idées entre votre bizarre collection de +tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns, +présenter le jugement dernier ; mais +dans cette forêt, où, depuis que, sous cet abri +champêtre, nous sommes tapis comme deux +braconniers ou deux garde-vents, pas une +figure humaine n’a passé devant nous, par +quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle +trouvée subitement transportée au milieu +d’un musée de famille ?</p> + +<p>— Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée +au bord de la route, ajoutai-je ; eh bien, voilà +le premier échelon qui m’a permis de franchir +en deux bonds la distance qui sépare la forêt +de Marly de la vallée de Josaphat.</p> + +<p>— Oui, me dit mon ami le voyageur après +un moment de réflexion, il en est souvent +ainsi ; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs +sont emportés de l’est à l’ouest, du nord +au sud par l’oiseau qui passe, par une modulation +qui se fait entendre au loin. Nous autres, +dont les regards se tournent toujours avec +tant d’amour vers ce vaste manteau de verdure, +si richement brodé, qui couvre le sein de la +terre, les fleurs doivent forcément jouer un +grand rôle dans la transition de nos idées. Je +n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver +rempli de souvenirs et d’anecdotes de tous les +temps et de tous les pays.</p> + +<p>— J’irai le feuilleter un jour avec vous.</p> + +<p>— Volontiers ; mais d’abord dites-moi comment +vos bluets vous ont, <i>d’un premier bond</i>, +introduit au milieu d’une collection de tableaux ?</p> + +<p>— En m’adressant cette question, vous ne +croyez pas être indiscret, lui répondis-je, et +cependant, vous me demandez là l’histoire de +mon premier amour.</p> + +<p>— Vraiment ! Enchanté de l’indiscrétion. Le +premier amour peut toujours se raconter : il +est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté…</p> + +<p>— Surtout celui-là ; ce fut une passion si +follement idéale !… si complétement impossible !…</p> + +<p>— Vous redoublez ma curiosité.</p> + +<p>— Je vais la satisfaire, et en peu de mots. +Ce que je vous ai dit précédemment me conduit, +par une pente toute naturelle, à vous +raconter comment, sous le toit d’une vieille +mansarde, j’ai fait la connaissance de ma +grand’tante.</p> + +<p>— Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante, +mais de votre premier amour.</p> + +<p>— Justement.</p> + +<p>« A l’étage le plus élevé de la maison de +mon père, il y avait une vaste chambre, garnie +d’un assez bon nombre de ces portraits de famille +dont on regarderait l’abandon comme un +sacrilége, la destruction comme un crime, mais +qu’on exile respectueusement dans le coin le +plus reculé du logis, car ce sont, en général, +d’horribles croûtes d’un aspect fort disgracieux.</p> + +<p>« Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien +encrassés et tellement recouverts de poussière +et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas facile +à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, +la critique montait rarement dans les +mansardes.</p> + +<p>« Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers ; +je m’y sentais à l’aise, j’y pouvais impunément +être espiègle et tapageur.</p> + +<p>« Un jour, il me prit fantaisie de laver la +tête de tous mes grands parents, dont à peine +on pouvait distinguer le sexe à travers leur +triple voile. Je parvins assez heureusement à +en débarbouiller quelques-uns, et n’eus alors +rien de plus pressé que de faire, au moyen +d’un morceau de craie et d’une plume trempée +dans l’encre, des moustaches à ces dames et +des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à +lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva +de voir, sous l’éponge, apparaître de jolies petites +joues, de beaux yeux clairs qui me regardaient +d’un air de connaissance, une petite +bouche charmante qui me souriait avec une +grâce toute particulière. C’était une belle enfant, +de treize à quatorze ans, d’un air timide +et doux. Ses longs cheveux blonds, couronnés +de bluets, encadraient le plus charmant +visage… »</p> + +<p>— Ah ! nous voici arrivés aux bluets ! interrompit +mon ami. Désormais je ne rencontrerai +plus la <i lang="la" xml:lang="la">centaurea cyanus</i> sans songer à +vos amours. Continuez.</p> + +<p>— Mais j’ai presque fini.</p> + +<p>— Allons donc !</p> + +<p>Je poursuivis :</p> + +<p>« Ce portrait de jeune fille, je me sentais de +la joie au cœur rien qu’à le contempler ; et +plus je le contemplais, plus il me semblait +avoir déjà vu ces petites joues-là sur la figure +de quelqu’un ; ce front si pur ne m’était pas +inconnu ; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai, +comme on dit, je les avais déjà rencontrés quelque +part. A celle-là je ne fis point de moustaches.</p> + +<p>« J’avais plusieurs jeunes parentes alors, +fort gentilles, fort espiègles ; j’en vins à me +rappeler que chacune d’elles possédait un de +ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune +n’en présentait l’ensemble, aucune n’était +aussi charmante que cette peinture, que cette +belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce +donc une autre petite cousine que je ne connaissais +pas encore ? N’importe ; en attendant +que la connaissance fût faite, comme elle me +regardait toujours avec son même sourire, je +me pris d’affection pour elle ; je l’aimai. »</p> + +<p>— Quoi ! cette image ?</p> + +<p>— Oui, je l’avais descendue de son clou, +placée commodément sur une vieille chaise +dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma +portée. Je l’associais à mes jeux, je lui parlais, +je me répondais pour elle ; nous nous entendions +très-bien, quand un jour, jour néfaste ! +ma mère nous surprit ensemble dans la mansarde.</p> + +<p>— Que s’ensuivit-il ?</p> + +<p>— Une révélation terrible. Ma mère, tout en +se retenant de rire à la vue des moustaches +et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné +sur ma peinture impie, m’apprit que +la jeune fille, la compagne de mes jeux, mon +premier amour enfin, c’était sa grand’tante à +elle, ma très-grand’tante à moi !</p> + +<p>— Ah ! grand Dieu ! votre amour dut être +tué du coup ? Tout amour sans espoir ne dure +guère.</p> + +<p>— Sans doute. Depuis, quand je revis ces +traits qui m’avaient tant charmé, je les trouvai +changés entièrement. Dans le regard de ma +grand’tante, dans son sourire, auparavant si +gracieux, j’entrevis quelque chose d’ironique +et de narquois. Elle s’était moquée de moi évidemment. +Avec cette niaiserie naïve de l’enfance, +je supputai l’âge qu’elle aurait eu, si +elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé.</p> + +<p>— Je le crois bien… Elle était morte à +soixante ans, sans doute ; pour une grand’tante, +c’est bien le moins, et il y avait peut-être +plus de cinquante ans de cela !</p> + +<p>— Aussi je me la figurais alors plus que centenaire, +courbée en deux, la tête branlante, la +bouche démeublée, le menton poilu, les yeux +éteints, la paupière écarlate, assise dans un +grand fauteuil, et grommelant quelques mots +inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles +que j’avais moustachées, je me persuadais que +c’était encore elle à des époques plus ou moins +rapprochées, et je n’osais aller aux renseignements ; +et quand on parlait devant moi d’une +grand’tante quelconque, je rougissais de honte, +comme si je les avais aimées toutes !</p> + +<p>— Et à quel âge, en effet, était morte la +pauvre vieille ?</p> + +<p>— A seize ans.</p> + +<p>— Plaît-il ?</p> + +<p>— C’est ce que j’appris seulement quelques +années plus tard. A cette époque, le temps des +vacances venu, je quittai le collége pour aller +passer tout un mois chez ma grand’mère, dans +l’ancien Valois, sur la lisière de la Picardie. Ma +grand’mère devait avoir connu ma grand’tante. +Il me vint en pensée de demander des nouvelles +de celle-ci à celle-là. Mon aïeule aimait à conter ; +elle avait une mémoire prodigieuse ; au +lieu de simples renseignements, j’eus une histoire +complète que j’écrivis alors avec tous ses +détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de +mon premier ouvrage, comme elle avait été +l’objet de mon premier amour.</p> + +<p>— Parbleu ! contez-moi ça… la chose vaut +d’être connue.</p> + +<p>— C’est une histoire bien simple et bien +naïve, un drame purement villageois.</p> + +<p>— Allez toujours. J’aime assez les histoires +villageoises ; elles deviennent rares par le +temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble ; +nous n’avons rien de mieux à faire pour le +moment.</p> + +<p>Je commençai sur-le-champ mon récit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>I</h3> + + +<p>Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans +les lieux mêmes où je me trouvais, à Béthizy, +dans cette belle vallée suspendue aux flancs de +la forêt de Compiègne, paysage ravissant, +digne de la Suisse, auquel rien ne manque, ni +les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, +ni les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. +Cette tour de Saint-Adrien, de forme +ovale, qui couronne le sommet de la colline, +c’est ce qui reste du manoir royal de Philippe +le Bel ; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds +est le château de la Douye, peut-être un débris, +une grange aujourd’hui ; mais alors le père de +ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux +bâtiment, réduit aux proportions d’une maison +ordinaire, ainsi que ces anciens nobles ruinés +qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne peuvent +plus soutenir, restait château en dépit de +l’apparence et s’appuyait encore, comme un +vieux frère d’armes, sur les restes de l’ancien +palais du roi Jean ; car le Valois conserve de +tous côtés les traces de cette race de rois qui +lui avaient emprunté son nom.</p> + +<p>Là, servant de route principale au pays et +remontant vers la forêt pour gagner les plaines +du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut, +grande voie romaine, réparée par cette terrible +reine, dont peut-être dans l’ancien Valois seulement +le nom n’éveille pas un sentiment d’horreur ; +bien au contraire, car la chaussée de +Brunehaut a été métamorphosée en <i>Chaussée +des Pruneaux</i>.</p> + +<p>Plus loin, c’est le <i>Champ dolent</i>, le champ +des plaintes et des gémissements. C’est là qu’un +lieutenant de Philippe-Auguste tailla en pièces +une armée anglaise, ce qui valut au village de +Géroménil, qui en est proche, sa dénomination +plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui, de +vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes, +ignorées de celui même qui les bouleverse +du soc de sa charrue. A droite, du côté de +Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les +merveilleuses pierres druidiques de Rhuys, +hantées nuitamment par les loups-garous.</p> + +<p>Détournant vos yeux de ces grandes batailles +si vite oubliées, de ces palais royaux si promptement +renversés, reportez-les sur ce bel horizon +de verdure que dessine autour de vous la +forêt, sur ces maisons blanches à volets verts, +sur ces terrasses, sur ces chaumières formant +ceinture autour de la colline de Saint-Adrien : +c’est Béthizy. Suivez du regard ces lignes d’argent +qui coupent les prairies ; ce sont les ruisseaux +de Boneuil, des Buttes et de Néry, tous +trois allant rejoindre la jolie rivière d’Autonne, +qui elle-même, après avoir empli les +grands étangs de Pontdron et du Berval, va se +jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.</p> + +<p>Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés +purs, charmants, animés, dans un coin réservé +de ma mémoire, et quand je m’y transporte en +idée, le souvenir et l’imagination aidant, je les +revois non-seulement tels que je les ai connus, +mais aussi tels que les récits de ma grand’mère +me les ont fait connaître, tels qu’ils étaient au +milieu du siècle dernier, du temps de ma +grand’tante.</p> + +<p>Élevée au couvent des dames de Crépy, +grâce à l’instruction des bonnes religieuses, +ma grand’tante y avait puisé de saintes et +fermes croyances ; mais dans les entretiens +de ses jeunes compagnes, elle avait acquis, +en plus, une crédulité à peine imaginable. Il +n’était question parmi celles-ci que de revenants +et de sorciers, de divinations par les +cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient +appris à ma grand’tante à aimer Dieu ; les jeunes +filles, à craindre le diable.</p> + +<p>Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim +eût certainement trouvé en elle l’organe de la +<i>merveillosité</i>. Je me rappelle en effet que sur +son portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un +certain renflement signalé par le célèbre phrénologue, +et qui donnait à son sourire même un +air étonné.</p> + +<p>Quand Adèle, c’était son nom, après la mort +de sa mère, revint à Béthizy, pour tenir le ménage +du survivant, il était curieux de voir cette +jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, +s’interrompre dans un ordre à donner, à +la vue du sel renversé, de deux couteaux en +croix et autres signes néfastes ; se sauver ou +défaillir, quand, la nuit venue, certains bruits +se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant +plus protégée par les murs de son couvent, +l’esprit plus impressionnable depuis sa douleur +récente, elle ne rêvait que fantômes dans +la maison, gobelins et farfadets dans les bois, +loups-garous et sorciers dans les champs.</p> + +<p>Pour son malheur, ces idées étaient en partie +celles des gens avec qui elle avait à vivre.</p> + +<p>A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la +Chambrerie. C’était une espèce de monstre, la +transformation hideuse d’un ancien prieur du +pays. Chambrerie ou prieuré avaient alors +même signification. Ce prieur, épris d’un +amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa +pénitente, avait trouvé moyen de l’attirer chez +lui, à force de ruses et de faux prétextes. Bientôt +éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était +sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge +au pied du maître-autel ; mais jusque-là +le monstre l’avait poursuivie. Elle était perdue +quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle +vit Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de +ses deux mains ce bois qui avait été l’instrument +de son supplice et en décharger un coup +si violent sur la tête du prieur que celui-ci +tomba mort.</p> + +<p>On ne pouvait le mettre en terre sainte ; il +fut déposé sous la principale des pierres de +Rhuys ; mais par la puissance de Satan, qui régnait +de ce côté, il reparut bientôt sous la forme +d’un animal immonde. Il se montrait de préférence +dans les ruines de la tour de Saint-Adrien, +dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en +sortait que lorsque quelqu’un du pays devait +mourir bientôt. Alors il faisait entendre de sinistres +hurlements en signe d’avis, et des cloches +invisibles tintaient d’elles-mêmes dans +les airs.</p> + +<p>Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie +avait hurlé et les cloches avaient tinté pour la +mère d’Adèle ; du moins on le disait ainsi, et la +jeune fille crédule n’était que trop disposée à +ajouter foi à toutes ces choses surnaturelles. +Qui eût pu combattre en elle ces fâcheuses impressions ? +Elle avait un frère, son aîné de dix +ans ; mais ce frère, marié déjà, occupait un emploi +dans une province éloignée ; son père, lieutenant +des chasses de la capitainerie de Compiègne, +presque toujours hors de chez lui, aussi +occupé de ses propres plaisirs que de ceux du +roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles +terreurs et sur l’adhésion donnée par elle à +toutes les superstitions populaires ; mais le +plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, +par le raisonnement, de ces dangereuses +tendances.</p> + +<p>Avec le temps, cependant, ma grand’tante +avait senti ses prédispositions au merveilleux +s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils +du curé, le soin qu’il prit de lui imputer à +péché ses terreurs superstitieuses, puis enfin +l’âge de raison qui venait, car elle touchait à +sa quinzième année, tout concourut à la remettre +à peu près dans un sens droit ; mais il lui +resta toujours quelque chose de ses anciennes +appréhensions. Ce quelque chose, c’était une +poltronnerie naïve, une timidité d’enfant qui, +jointes à la vivacité naturelle de son âge, à +l’espèce de réserve et de dignité que lui commandait +sa position exceptionnelle de reine du +logis, donnaient à son caractère, à ses allures, +de certaines bizarreries, de certains contrastes +qui n’étaient pas sans charmes.</p> + +<p>M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre +les revenus, exemptions et priviléges de sa +charge, possédait quelques arpents de terre +dans le pays, et deux moulins sur la rivière +d’Autonne. L’individu auquel ces moulins +étaient affermés, le nommé Brulard, avait +une fille dont Adèle, faute de mieux, faisait +sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de +ses travaux du ménage ; son père, pour raison +d’administration ou autre, entreprenait-il un +voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers +Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle +courait aussitôt pour trouver une compagnie. +Heureuse alors de n’avoir plus à commander à +personne, elle redevenait une jeune fille vive +et rieuse, aimant les jeux, les exercices de son +âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant +comme il est toujours permis de le faire à +quinze ans, mais avec son amie seulement, +car à l’aspect du premier visage étranger qui +survenait, rentrée aussitôt sous sa carapace de +demoiselle, elle baissait les yeux et restait roide +comme un piquet, muette comme un poisson, +jusqu’au moment où l’heure des ébats sonnait +pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce que le visage +étranger eût disparu.</p> + +<p>Martine Brulard avait quelques années de +plus qu’Adèle, des yeux noirs qui ressortaient +vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré +par le soleil ; le nez retroussé, les narines +ouvertes, les cheveux crépus, la bouche souriante +et les dents blanches et nettes. Avec ses +formes franchement accusées et son allure joviale, +c’était ce qu’on appelle un beau brin de +fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité, +Martine avait les passions ardentes, et, +par contre, était susceptible de plus de dissimulation +et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu +de la part d’une personne aussi bien portante.</p> + +<p>Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante +était auprès de son amie. Celle-ci, qui +aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à +l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur +un tronc d’arbre jeté à terre au milieu d’une +grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins +qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de +javelles, et une bonne vache noire qui, d’un air +mélancolique et stupide, les regardait de l’autre +côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient +à tresser en guirlande les bluets +qu’elles venaient de cueillir dans les champs. +La guirlande faite, Martine en couronna la tête +de ma grand’tante, et elle la trouva tellement à +son gré ainsi qu’elle en battit des mains et l’embrassa +pour la remercier d’être si jolie.</p> + +<p>— Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles +du pays feront bien, à l’avance, de s’approvisionner +d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils +pourraient bien tous courir après vous ?</p> + +<p>— Oh ! qui songe à cela ? Je ne suis pas encore +en âge d’être mariée ; et d’ailleurs, c’est un +soin qui ne regarde que mon père, répond ma +grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et +qui se souvient encore du couvent.</p> + +<p>— Mais votre père a d’autres occupations en +tête, reprend Martine ; il est plus de son métier +de chasser pour le roi que de chasser pour +vous. Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des +sangliers que des galants ; donc vous ferez bien +de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à +sainte Catherine !</p> + +<p>— Eh bien ! le beau malheur ! réplique l’autre +en souriant. Sainte Catherine est une bonne +sainte et me ferait alors une bienheureuse patronne +de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis, +ajoute-t-elle avec une certaine gaucherie d’innocence, +des galants, il faudrait, pour en trouver, +chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis +ou Compiègne, car dans ce pays-ci il n’y a +que… que des sangliers !</p> + +<p>— Oh ! dit Martine, il y a peut-être aussi des +amoureux ; en cherchant bien… Quelquefois, +au moment où on s’y attend le moins, il vous +en part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas +le manquer.</p> + +<p>— Avez-vous cherché, vous, Martine ?</p> + +<p>Martine rit aux éclats et ne répond point ; et +pourtant, la conversation une fois sur ce sujet, +elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle +pour confidente…</p> + +<p>C’est que Martine a cherché, elle, et elle a +trouvé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Un fils de bonne famille, un jeune homme +nommé Charles Doisy, ou d’Oisy, les renseignements +m’ont manqué pour l’apostrophe en +plus ou en moins, était venu habiter pendant +quelque temps le petit domaine de Champlieu-lez-Béthizy, +qui appartenait à son père. Martine, +fille unique du meunier-fermier Brulard, +qui faisait à la fois le commerce des farines, +des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer +aux meilleurs partis du pays ; elle vit le jeune +homme, il lui plut, et <i>elle ne le manqua pas</i>.</p> + +<p>Comme il semblait peu disposé à s’enamourer +d’elle, elle lui fit des avances auxquelles il +s’empressa de répondre comme il le devait.</p> + +<p>Pourtant l’amoureux en question avait une +autre passion dans le cœur, passion plus ancienne +et plus forte sans doute que celle qu’il +éprouvait pour mademoiselle Brulard. Il était +fou de peinture. Élève de la Tour, il promettait +déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son +père, jetant au vent palettes et pinceaux, pour +le dérouter sur les arts, sur les artistes et sur +toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à +Champlieu tomber sous les séductions de la +jolie meunière.</p> + +<p>Quelques mois après, le jeune homme se +sentait saisi d’un nouvel enthousiasme ; il ne +s’agissait plus seulement de s’illustrer par les +arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se +trouva saisi entre deux gloires comme la gaufre +entre deux fers brûlants, et Charles Doisy, +après lui avoir juré une constance éternelle, se +rendit à Melun où il s’engagea dans le régiment +de hussards commandé par le lieutenant +général comte de Berchiny.</p> + +<p>Voilà ce que Martine avait bonne envie de +conter à sa jeune camarade, mais réfléchissant +que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait +point reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il +pouvait changer d’amours et elle aussi, que sa +confidence alors tournerait à sa honte, elle se +retint. Une autre idée, non sans quelque rapport +avec la première, lui traverse la tête ; elle +propose à Adèle de lui faire les cartes, d’interroger +à elles deux le sort sur le mariage qui +leur est réservé.</p> + +<p>Adèle résiste ; trop crédule encore, livrant +trop facilement sa confiance à ce genre de prédictions, +elle craint de s’engager de nouveau +dans cette voie que le curé lui a interdite. Cela +peut être un jeu, une manière d’amusement +pour Martine ; pour elle, c’est chose sérieuse +et blâmable.</p> + +<p>— Quoi que vous en disiez, je vais chercher +des cartes, reprend obstinément Martine.</p> + +<p>— A quoi bon ? dit une voix qui les fit tressaillir +toutes deux.</p> + +<p>C’était celle du bonhomme qui dormait sur +les javelles. Au milieu de leurs causeries et de +leurs préoccupations, elles avaient oublié qu’il +était là ; aussi, son interruption inattendue +leur causa-t-elle d’abord une grande surprise +mêlée d’émotion.</p> + +<p>— Chut ! fit Martine à sa compagne.</p> + +<p>Et se penchant vers elle, lui désignant du +doigt le chanvrier, qui dormait toujours ou +faisait semblant de dormir :</p> + +<p>— Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes, +puisque nous l’avons là, près de nous ? lui +dit-elle tout bas ; c’est le père Hubert, celui +que les paysans appellent <i>le Vieux Rouisseur</i>. +Je ne crois pas beaucoup à sa science, ajouta-t-elle +en prenant un ton d’esprit fort ; mais +n’importe ! essayons. Ils disent tous qu’il est +sorcier.</p> + +<p>A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau, +et tandis qu’elle tenait ses yeux attachés +sur le vieillard, qu’elle contemplait avec une +curiosité inquiète son front chauve et proéminent, +sa tête énorme parsemée de touffes de +cheveux d’un blanc verdâtre et comme fichée +sur un cou grêle et long :</p> + +<p>— Père Hubert, dit Martine en s’adressant +au bonhomme, dormez-vous ou veillez-vous ?</p> + +<p>— Je dors et je vois, répondit celui-ci, les +yeux fermés et sans bouger de place.</p> + +<p>— Eh bien ! pourriez-vous nous donner des +nouvelles de nos épouseurs futurs ?</p> + +<p>— En voici un qui arrive, dit le Vieux-Rouisseur.</p> + +<p>— Vraiment, Hubert ? en êtes-vous bien +sûr ? Et qui doit-il épouser ?</p> + +<p>— Une des deux.</p> + +<p>— Mais laquelle ?</p> + +<p>Le vieux se tut, et Martine ne put parvenir +à lui faire rompre son silence.</p> + +<p>— Eh bien ! dit-elle, puisqu’il arrive, et qu’il +est destiné à l’une de nous deux, tirons l’amoureux +à la courte paille !</p> + +<p>Elle prit un brin de chanvre à l’une des javelles, +le rompit en deux, cacha dans sa main +les fragments inégaux, et ne laissant passer +entre ses doigts que deux extrémités absolument +pareilles, elle donna à choisir à sa jeune +compagne.</p> + +<p>Après quelque hésitation, celle-ci, excitée, +raillée, poursuivie par Martine, se décida enfin, +prit au hasard et tira la longue paille.</p> + +<p>— Bravo ! bien joué, bien choisi ! cria la fille +du meunier ; elle ne coiffera donc pas sainte +Catherine. Voilà le futur trouvé !… Pourvu +qu’il vienne !… pourvu qu’il plaise !… que ce +ne soit pas un sanglier de Saint-Sauveur ou de +Béthizy !… Oh ! pauvre mam’zelle Adèle, il n’y +a pas à dire, il faudrait épouser tout de même… +c’est le sort qui le veut.</p> + +<p>Tandis qu’elle multipliait encore ses interprétations +au milieu des éclats de rire, et qu’Adèle, +immobile, les joues empourprées, regardait +son fétu de paille d’un air tout honteux et +contrit, sans savoir si elle devait rire aussi ou +s’alarmer, le galop d’un cheval se fit entendre ; +à travers un flot de poussière, un uniforme de +hussard brilla un instant, et bientôt Charles +Doisy entra dans la cour.</p> + +<p>Le beau régiment des hussards de Berchiny, +changeant de garnison, était, depuis la veille +au soir, installé à Compiègne, et notre jeune +homme, récemment élevé au grade de maréchal +des logis, n’avait eu rien de plus pressé +que de venir faire briller ses galons à la ferme +des Brulard.</p> + +<p>A peine à bas de sa monture, l’œil animé, +les bras ouverts à demi, il se dirigea vers Martine. +S’apercevant qu’elle n’était pas seule, il +fit un double salut et s’arrêta ensuite comme +émerveillé à l’aspect de l’autre jeune fille, qu’il +n’avait d’abord qu’entrevue.</p> + +<p>Adèle avait conservé sa couronne de bluets, +sous laquelle ressortaient si bien ses beaux +cheveux blonds, bouclés et abondants ; le visage +éclairé par un rayon de soleil et mieux +encore par ces impressions diverses éveillées +en elle, grâce à l’imprudence de Martine, à la +prédiction du vieillard, à la présence du jeune +homme, levant vers ce dernier un œil timide +et curieux à la fois, sans sortir de sa presque +immobilité, elle le regardait avec cet air +d’extase et d’étonnement dont on accueille celui +qu’on attendait sans espoir de le voir arriver. +Sur sa physionomie, dans son maintien, dans +son geste, il y avait alors plus de grâce, plus +de beauté qu’elle n’en avait jamais eu, qu’elle +n’en devait jamais avoir peut-être ; car il en +est de la beauté des femmes comme du courage +des hommes ; elle a ses instants d’exaltation +qu’elle emprunte aux grands mouvements +de l’âme.</p> + +<p>Quand elle eut pu remarquer l’attitude du +jeune militaire, et quel regard répondait au +sien, elle se troubla, et dans son trouble, elle +laissa tomber le petit fétu de paille qu’elle tenait +encore à la main.</p> + +<p>Elle se baissa pour le ramasser.</p> + +<p>Ce mouvement n’échappa point à Martine, +déjà irritée de cette distraction qui avait paralysé +le premier élan du jeune hussard ; à +Martine déjà mécontente d’elle-même, à qui il +fâchait d’être venue si mal à propos, par son +épreuve de la courte paille, déranger un horoscope +qui certainement ne pouvait regarder +qu’elle.</p> + +<p>La voix glapissante du meunier Brulard qui +survint, mit fin à toutes ces émotions, ou du +moins les fit rentrer au cœur de chacun de nos +personnages. Il avait entendu le galop d’un +cheval et accourait prendre connaissance du +visiteur.</p> + +<p>— Comment, c’est vous, farceur ! dit-il, +lorsque, après un moment d’examen, il eut +reconnu le jeune homme sous son nouvel uniforme. +Est-il faraud ainsi ! Ça lui va bien tout +de même, n’est-ce pas, Martine ?</p> + +<p>Martine, modeste par mauvaise humeur, +baissa les yeux sans répondre ; elle ne put +néanmoins se défendre d’un sentiment de joie +en entendant le jeune homme annoncer qu’il +était de nouveau devenu le voisin de la ferme, +puisque son régiment allait rester à Compiègne.</p> + +<p>Ce sentiment de joie de Martine, une autre +le partagea sans doute.</p> + +<p>— Vive le roi ! reprit le fermier-meunier ; +ainsi, l’ami, on vous verra de temps en temps, +comme par le passé ; vous viendrez encore +dessiner notre ferme, notre grange, notre +vache, notre moulin, tout croquer, comme +vous dites, jusqu’à not’ fille et not’ femme. +Mais, à propos de not’ femme, va-t-elle être +contente de vous voir ainsi tout galonné ! Entrez +donc l’embrasser un peu, vous boirez un +coup après ; ça vous donnera l’occasion d’essuyer +vos lèvres, si vous êtes dégoûté.</p> + +<p>Charles Doisy, en galant militaire, offrit son +bras à Martine. Martine refusa de le prendre +et s’empara de celui de son père.</p> + +<p>Dans ce mouvement de dépit, le jeune +homme ne voulut voir qu’une mesure de prudence +et de circonspection. Il s’adressa donc à +l’autre jeune fille, qui n’osa le refuser, mais se +sentit bien honteuse et bien émue en se trouvant +ainsi accrochée au bras d’un hussard.</p> + +<p>Tout le temps qu’on passa à la ferme, Charles +Doisy, placé près d’Adèle, fut avec elle empressé, +courtois, galant même, et, vers la +brune, lorsqu’elle retourna à Béthizy, il ne +manqua pas de lui faire la conduite avec les +autres.</p> + +<p>Doué d’un caractère loyal et sincère, d’une +grande susceptibilité sur tout ce qui touchait +à l’honneur, mais non sur ce qui n’avait rapport +qu’à l’amour, Charles Doisy, n’ayant rien +compris aux jalouses réticences de Martine, +ne craignit point, lorsqu’on se fut séparé d’Adèle, +de mettre tout d’abord, de lui-même, la +conversation sur la grâce toute particulière de +la jeune fille. Il l’avait admirée surtout lorsqu’en +arrivant à la ferme, il l’avait entrevue, +rougissante, palpitante, émotionnée de son arrivée, +sous sa couronne de bluets, et il la +comparait à une madone, à une nymphe des +champs. Il était peintre et s’enthousiasmait facilement.</p> + +<p>De même qu’elle s’était repentie d’avoir +songé à l’épreuve de la courte paille, Martine +éprouva un regret profond d’avoir placé sa +couronne de bluets sur la tête blonde de celle +qu’elle regardait déjà comme sa rivale ; mais +elle savait dissimuler. Elle se garda bien de +contredire les éloges prodigués à l’autre ; elle +ne laissa plus rien percer, pour ce jour-là, de +son mécontentement ; seulement, elle se promit +tout bas de parer au danger, et le plus +promptement possible.</p> + +<p>A la visite suivante que fit Adèle à la ferme, +elle fut reçue par Martine avec de grandes démonstrations +d’amitié. Elle ne pouvait mieux +arriver ; elle allait assister et même prendre +part à une pêche d’écrevisses et d’anguilles, ce +qui ne pouvait manquer de lui procurer un +grand divertissement.</p> + +<p>Adèle en sauta de joie ; puis, par réflexion :</p> + +<p>— Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle.</p> + +<p>— C’est bien vite appris, lui fut-il répondu. +Il ne s’agit que d’une pêche à la main ; rien +n’est plus amusant, vous verrez ; surtout par +ce clair soleil et par la chaleur qu’il fait ; on +voudrait n’en avoir jamais fini. Mais avant de +nous mettre en besogne, il faut d’abord prendre +un costume pour la circonstance, vous surtout, +mam’zelle ; moi, je n’ai rien à gâter.</p> + +<p>Et elle enleva à sa jeune et confiante amie +la cornette à rubans rouges qui lui seyait si +bien ; elle lui fit quitter sa robe de droguet de +soie et sa guimpe de mousseline, qui faisaient +si gracieusement valoir sa taille et ses blanches +épaules ; elle lui encaissa les pieds dans des +sabots, pour les protéger contre les cailloux de +la rivière, car il fallait entrer dans l’eau ; puis, +comme dernière précaution, elle la cuirassa +du haut en bas d’un long tablier de grosse +toile, à large bavolet. Adèle riait de son singulier +accoutrement ; cependant :</p> + +<p>— Vous êtes bien sûre qu’il ne viendra personne ? +dit-elle.</p> + +<p>— Oh ! non, il est déjà venu ce matin.</p> + +<p>La jeune fille rougit d’avoir été si vite et si +bien devinée.</p> + +<p>— Oui, poursuivit Martine d’un ton d’insouciance, +où perçait néanmoins un sentiment +d’orgueil mal déguisé, il avait une ordonnance, +un message du gouverneur de Compiègne, +le duc d’Humières, pour le grand +bailli de Crépy, le duc de Gesvres ; il a trouvé +que c’était le plus court de traverser la forêt +et de passer par la ferme.</p> + +<p>Adèle s’imagina que, peut-être, Charles +Doisy avait espéré l’y revoir encore ; sa pensée +n’alla pas plus loin, et cette pensée suffit à redoubler +sa belle humeur.</p> + +<p>Les deux amies s’acheminèrent bientôt vers +un endroit de la vallée où le ruisseau de Boneuil +se jette dans l’Autonne. Jupons à demi +levés, jambes nues, elles entrèrent dans le lit +peu profond de la petite rivière ; de vertes oseraies +leur servaient de rideaux.</p> + +<p>Elles demeurèrent là quelque temps à l’œuvre ; +Martine, plus brave et plus expérimentée, +fouillant hardiment les sourives où se tenaient +cachées les écrevisses, Adèle se contentant de +les sonder d’une branche de saule, et reculant +devant sa proie, quand elle était parvenue à la +faire sortir du gîte, toutes deux riant, s’ébattant +au milieu de l’eau, surtout Martine, qui, +par manière de jeu, en inondait sa compagne, +tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse +détresse, osait à peine riposter, dans la crainte +de perdre son équilibre.</p> + +<p>La pêche aux écrevisses terminée, on procéda +à la chasse aux anguilles de roche. Hubert, +le Vieux Rouisseur, qui connaissait les +bons endroits pour ce genre de trouvaille, +comme pour bien d’autres, les avait rejointes, +armé d’un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers +de grès et de silex avaient été soulevés, +mettant à découvert les demeures souterraines +des innocents reptiles. Mais cette fois ce n’était +pas dans des eaux claires et transparentes qu’il +allait falloir s’aventurer, mais dans des flaques +de fange et de vase que l’on voyait se mouvoir +et se gonfler sous les mouvements multipliés +des habitantes du lieu.</p> + +<p>Il s’agissait de les saisir avec assez de dextérité +des deux doigts et du pouce, pour qu’elles +ne pussent échapper en glissant.</p> + +<p>Au moment de prendre part à cet autre divertissement, +Adèle s’aperçut qu’elle avait +peur des anguilles. A peine engagée dans le +marais, debout sur un fragment de rocher qui +lui servait de piédestal, malgré les exhortations +réitérées de Martine, elle refusait d’aller plus +avant, lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras +croisés, appuyés sur son pic, les avait observées +quelque temps l’une et l’autre, passant +près d’elle, lui dit tout bas :</p> + +<p>— Méfiez-vous ! le cheval est là-bas, mais le +cavalier n’est pas loin.</p> + +<p>Au même instant, par une feinte maladresse +de la fille Brulard, un des larges quartiers de +silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu +de la fange, et inondait la poltronne d’eau +boueuse et noirâtre.</p> + +<p>Pour faire disparaître les traces de cette affreuse +aspersion, Adèle regagna, en toute hâte, +la rivière, et comme elle en atteignait le bord, +une tête sortit d’entre les osiers, et elle se +trouva en face de Charles Doisy, non plus, +cette fois, avec les avantages d’une mise coquette +et soignée, mais avec son tablier de +grosse toile, ses sabots embourbés, ses cheveux +humides, déroulés, ruisselants, et le visage +marbré, maculé de fange.</p> + +<p>Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un +des gouffres de la rivière, mais la petite rivière +d’Autonne n’a jamais eu de gouffres.</p> + +<p>La pauvre enfant venait de subir la vengeance +d’une rivale, une vengeance de villageoise, +et la fille Brulard qui, le matin même, +avait donné dans cet endroit rendez-vous au +jeune militaire, à son retour de Crépy, avait +habilement préparé son coup.</p> + +<p>Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur +contrit et désespéré. Elle ne peut se consoler +de s’être montrée dans un pareil état devant le +jeune homme : Quelle opinion doit-il avoir +d’elle maintenant ! Elle est loin cependant d’accuser +Martine de sa mésaventure, elle s’accuse +elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des +jeux, à des occupations pareilles, dignes tout +au plus d’une servante de ferme ? Cela était-il +convenable ? Non, et Dieu l’en a punie ; elle l’avait +bien mérité ; mais, à vrai dire, le châtiment +surpasse la faute.</p> + +<p>Après sa première entrevue avec Charles +Doisy, la prédiction du vieillard endormi, le +hasard des pailles qui le lui donnaient pour +futur époux, avaient occupé ses rêveries de +jeune fille ; elle le revoyait encore devant elle, +sous son bel uniforme de hussard qui lui allait +si bien, dans son attitude de surprise admirative. +Puis il s’était occupé d’elle comme jamais +homme ne l’avait fait jusqu’alors ; elle, de son +côté, s’était sentie, en l’écoutant, heureuse d’un +bonheur qu’elle n’aurait su définir, mais que +nul autre ne lui avait fait éprouver.</p> + +<p>Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable +de supposer possible l’accomplissement +de la prédiction ? Le jeune homme n’est +que maréchal de logis, il est vrai, mais sa famille +est honorable, et les protections ne lui +manqueront point sans doute.</p> + +<p>Voilà ce qu’elle pensait, voilà ce qu’elle se +disait le matin, le soir et à toutes les heures de +la journée ; mais aujourd’hui ses rêves ont +pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction +a menti. Il ne pourra jamais l’aimer, et +c’est bien naturel ; elle ne retournera plus +à la ferme, elle craindrait de l’y rencontrer. +Pourrait-il en la revoyant s’empêcher de rire, +de se moquer d’elle ? et c’est là une humiliation +qu’elle ne se sent pas la force de supporter.</p> + +<p>Pendant plus d’une semaine toutes ces mêmes +idées ne firent que tourner et se répéter +dans sa tête.</p> + +<p>Elle n’entendait plus parler de Martine, +quand un jour, vers le midi, le meunier Brulard, +suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un +paquet de chanvre, un sac de blé noir et deux +chapons gras, se présenta au château de la +Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses +ses redevances, en argent et en nature, +pour le loyer des deux moulins. En l’absence +de celui-ci il remit l’argent à Adèle.</p> + +<p>— Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus, +la belle enfant. Est-ce que nos anguilles vous +font toujours peur ?… Faut pas rougir pour +ça ; c’est matière à rire et voilà tout ; aussi nous +en avons bien ri avant-hier encore, avec ce farceur +de Doisy…</p> + +<p>— Quoi !</p> + +<p>— Ah ! c’est surtout son camarade, un vrai +boute-en-train, qu’il nous a amené, et qui a +failli en crever, quoi ! Il est vrai que Martine +conte ça gentiment.</p> + +<p>Adèle se promit bien d’en garder rancune à +Martine.</p> + +<p>— Enfin, reprit le meunier, ça l’a tant +amusé, ce militaire…</p> + +<p>— Qui ? interrompit de nouveau la jeune +fille, d’une voix altérée : M. Doisy ?</p> + +<p>— Eh ! non, son camarade ; histoire de faire +enrager le maréchal des logis, vous comprenez +bien, parce que, censé, vous ayant déjà rencontrée +une fois à la maison, il s’était rendu +amoureux de vous à la première vue. Il était +revenu une seconde, à votre intention, toujours +censé pour vous surprendre au bain, +derrière l’oseraie ; voilà comme ils arrangent +ça… Il vous avait guettée… c’est peut-être vrai +ensuite, et au lieu d’une nymphe, comme il +dit, le maréchal des logis a trouvé une pêcheuse +d’anguilles sous roche ! C’est Martine +qu’a fait le discours comme ça ; elle a tant +d’esprit, Martine !</p> + +<p>Et le Brulard rit d’un gros rire, brutal comme +son esprit, et, tout en riant :</p> + +<p>— Oh ! si vous les aviez vus, ça vous aurait-il +amusée ! Le maréchal des logis faisait +semblant de se fâcher, et l’autre farceur, son +camarade, pour mieux le faire endêver, disait +qu’il conterait, le soir même, l’histoire au régiment… +C’est qu’il en est bien capable ! car +c’est un bien bon garçon, tout d’même, qui ne +boude pas, un bon vivant, quoi ! On en parle +peut-être à Compiègne à l’heure qu’il est de vos +anguilles ; pourquoi n’en parlerait-on pas bientôt +à la cour, puisqu’on attend le roi ? Oui, +mam’zelle, le roi et madame de Pompadour, +qui chasse aussi, elle, pas aux anguilles, mais +aux lapins, et à bout portant, c’est plus commode. +C’est sans doute pour ça que vot’ père +est absent ? Il aura été panneauter dans les réserves. +Lui en avez-vous parlé de l’histoire des +anguilles à vot’ père ? Non ? Vous avez eu tort, +car c’est drôle.</p> + +<p>Sous prétexte d’ordres à donner, Adèle se +leva hors d’elle-même et courut à la cuisine.</p> + +<p>Elle y trouva le Rouisseur qui venait d’y déposer +les deux chapons. Il était dans un coin, +assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce, +un morceau de lard et du pain bis que Mariote, +la servante du logis, s’était empressée de lui +servir. Sa grosse tête, que pouvait à peine soutenir +son cou long et mince, reposait sur son +épaule, dans une pose de pélican. Lorsque Adèle +entra, il souleva sa tête, la balança de droite à +gauche, en signe de salut, puis il prit un verre +de vin placé devant lui, et l’élevant, comme +pour un toast :</p> + +<p>— En espérance et patience fait bon vivre, +dit-il.</p> + +<p>Après avoir vidé son verre d’un trait, il en +laissa, une à une, tomber les dernières gouttes +dans l’âtre ; ensuite, il sembla réfléchir et, +comme s’il se fût reproché de payer son repas +seulement par un proverbe, désignant un des +chapons qu’il avait apportés :</p> + +<p>— V’là le plus gros, dit-il à la cuisinière ; +faudra pas tarder à le mettre à la broche.</p> + +<p>Et, se tournant vers la jeune maîtresse du +logis, clignant de l’œil, mettant un doigt sur sa +bouche d’un air mystérieux :</p> + +<p>— Car vous aurez une visite aujourd’hui, +ajouta-t-il.</p> + +<p>Adèle ne se sentait plus en disposition de +prêter complaisamment l’oreille aux propos de +l’oracle ; d’ailleurs, que lui faisait une visite ? +N’en recevait-elle pas tous les jours, à toute +heure, pour les affaires de vénerie, quand +M. Dampierre n’était pas là prêt à répondre +aux arrivants ? Ce n’était point une prédiction +bien difficile à voir s’accomplir.</p> + +<p>— Not’ demoiselle, lui dit Mariotte, quand +Brulard et le Vieux Rouisseur se furent éloignés, +il me cuide que pour c’te visite, un chapon +tout seul ne fera mie l’affaire.</p> + +<p>— Eh ! qui vous a fait croire que nous +aurions du monde à dîner ? lui répondit +Adèle.</p> + +<p>— Qui ? Mais n’avez-vous pas ouï père Hubert, +avant qu’il ne se retrahît ?</p> + +<p>Il existe un pays dont il est encore aujourd’hui +interdit au vulgaire des voyageurs de +comprendre le langage. Ce pays, où tout semble +extraordinaire, où la terre ne renferme pas +un caillou, où les maisons se transportent à +bras d’hommes, où l’innocence et la crédulité +de l’âge d’or semblent s’être conservées dans +toute leur pureté, il ne faut le chercher ni au +milieu des archipels de la mer du Sud, ni des +atollons des Maldives ; il est situé à quinze lieues +de Paris, entre deux bras de l’Oise. C’est le +Meux, célèbre seulement par ses fromages, mais +qui mériterait de l’être sous bien d’autres +rapports.</p> + +<p>Mariotte, la servante de M. Dampierre, était +du Meux, et mêlait volontiers à la langue +commune les expressions naïves de cette vieille +langue picarde, comme avait fait son compatriote +Jean Froissart, dans un style différent, +toutefois.</p> + +<p>— Faut croire que c’te visite mangera, reprit-elle, +puisque <i>le devineur</i> a parlé de mettre +le plus gras à broche ?</p> + +<p>— <i>Le devineur</i> ne sait ce qu’il dit !</p> + +<p>— Oh ! not’ demoiselle, père Hubert n’est +point un bourdeur ; c’est un malin qui oncques +ne se trompit jamais sur ce qui doit avenir. +Il y a deux ans, à la ducasse de Saint-Martin, il +était à boire un souquet avec des compères, +chez Moutonnet, le charron, qui vend du vin ; +v’là qu’il se met tout de suite à crier : « Aïe ! — Qu’est-ce +que c’est ? lui disent les autres. — Aïe ! +qu’il répète ; il y a dans ce moment une +branche et une jambe qui se cassent. » En effet, +entrementes qu’il parlait, à deux lieues de l’endroit +où il se trouvait, le fieu de la grande Durande, +en allant dénicher des agaces, avait eu +une branche qui s’était brisée sous lui tout de +même, et en tombant, il s’était cassé, nenni la +jambe, mais quasi le bras, dont il restait tout +affolé. Vous voyez ben que père Hubert ne se +trompe jamais. C’est un vieux qu’en sait, et les +Brulard ne l’ignorent point. Sans ça, pourquoi +qu’ils le garderaient chez eux, où il ne gagne +même son nutriment, n’étant bon qu’à rouir +un petit le chanvre ? Mais ils craignent qu’il ne +leur soit à nuisance, à eux ou à leurs animaux, +qu’il ne leur jette un sort ; et pourquoi qu’il ne +le ferait pas, lui qui, à la main, prend les oisias +qui volent, lui qui va à la chasse sans rêts, +sans fusil et sans furons ? Il sait si bien charmer +le gibier, rien qu’avec des mots, que pour +le prendre il n’a qu’à ouvrir son bissac ; les +lapins viennent à grand’foison, d’eux-mêmes, +se bouter dedans, pour sa pourvéance. Moutonnet +l’a vu ! Adonc, c’est pour vous dire, not’ +demoiselle, que le monde que nous allons avoir +à dîner fera chair piteuse si on ne met le chapon +à la broche tout d’suite. M’est avis qu’il +faudrait encore un petit d’autre chose. Le +maître apportera peut-être une darne de venaison ; +mais un bon poisson n’aurait pas été +mésavenu. Si j’avais su ça au matin, Babet a +passé devant notre ménil, venant de Boneuil, +et elle avait des murènes, des anguilles, +comme vous dites, qui vous auraient fait plaisir +à voir, vous qui les aimez, not’ demoiselle.</p> + +<p>Adèle jette un regard de colère à sa servante, +et, sans lui répondre, elle rentre chez elle, s’y +enferme et se met à pleurer de dépit, de douleur. +Elle se sent irritée contre tout le monde ; +contre ce Brulard, si grossier dans ses plaisanteries ; +contre ce chanvrier, la cause première +de ses chagrins ; contre sa servante, qui a su +sa mésaventure sans doute, et qui prend à tâche +de la lui rappeler. Mais c’est surtout à Martine +qu’elle en veut : se moquer d’elle ainsi ! +faire de Charles Doisy son complice, pour la +rendre la fable et la risée de la maison, du village +et peut-être de la ville, même de la cour, +s’il en faut croire ce vilain meunier !</p> + +<p>Comme elle se désole, elle entend la voix +de son père ; il est de retour, il la demande.</p> + +<p>Essuyant ses yeux à la hâte, pour qu’il ne +puisse voir qu’elle a pleuré, elle s’empresse +d’aller au-devant de lui, dans un couloir obscur +qui précède sa chambre. Sans lui adresser un +mot, afin de lui dérober l’émotion de sa voix, +elle lui jette aussitôt ses bras au cou, l’embrasse +et pousse un cri.</p> + +<p>C’est que des moustaches ont effleuré sa joue, +et son père n’en porte pas ; c’est qu’un sabre a +retenti sur les carreaux du couloir, et son père, +pour toute arme, n’a qu’un couteau de chasse. +Cependant, c’est bien la voix de son père qu’elle +a entendue !</p> + +<p>Effrayée, haletante, elle retourne précipitamment +dans sa chambre et tombe évanouie +sur une chaise.</p> + +<p>Quand elle rouvre les yeux, elle voit près +d’elle, devant elle, Charles Doisy. Il était seul +dans la chambre, seul avec elle ; il lui tenait la +main et la contemplait silencieusement, avec +un de ces regards expressifs et prolongés où +l’âme se glisse tout entière.</p> + +<p>Encore pleine du trouble causé par son évanouissement, +Adèle croit être abusée par un +rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête +familier, elle répond à ce regard qui semble +l’interroger.</p> + +<p>Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec +Mariotte, tout effarée… Il vient d’aller chercher +de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre.</p> + +<p>— Ah ! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette, +s’écrie-t-il en la retrouvant les yeux +grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon, +jeune homme, de vous avoir laissé là en +guise de garde-malade ; mais, vous savez, il y +a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial ; +puis, dans nos villages, voyez-vous, +on ne suit guère l’étiquette de Versailles.</p> + +<p>Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction, +Charles Doisy, son père et Mariotte : elle ne +peut comprendre comment, le jeune militaire +étant là, Martine n’y est pas aussi. Elle croit +toujours rêver.</p> + +<p>— Comment te trouves-tu, pauvrette ? reprend +le lieutenant des chasses ; bois ce verre +d’eau, ça te fera du bien ; c’est le seul cas où +l’eau soit bonne à quelque chose ; sans quoi, +elle ne convient qu’aux carpes et aux anguilles, +n’est-ce pas, camarade ?</p> + +<p>Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible +mot d’anguille produit sur la malade :</p> + +<p>— Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive ? +poursuit le père.</p> + +<p>— Que si fait, not’ maître, interrompt la +vieille servante.</p> + +<p>— Comment ! vous saviez que je vous ramènerais +un beau garçon ?</p> + +<p>— Tout d’même !</p> + +<p>— Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner ?</p> + +<p>— Nous l’savions itou ; l’chapon est jà devant +l’fec.</p> + +<p>— Bah !… est-ce vrai, Adèle ?</p> + +<p>— Oui, mon père.</p> + +<p>— Le diable s’en est donc mêlé ? car nous +n’avons rencontré âme qui vive depuis que la +proposition est faite et acceptée.</p> + +<p>— Par ma fi ! père Hubert voit de loin et entend +de même, dit Mariotte.</p> + +<p>— Quoi ! c’est ce damné rouisseur qui vous +a dit…?</p> + +<p>— Parbleu ! camarade, vous rappelez-vous, +tandis que nous étions à nos panneaux, cette +touffe de fougère qui remuait seule au milieu +d’une broussaille ? Je croyais à un marcassin ; +je parie maintenant que c’est ce vieux chien +de braconnier qui était là à tendre ses lacets.</p> + +<p>— Père Hubert braconnier ! père Hubert des +lacets ! sainte Vierge, ma patronne ! s’écria la +servante d’un air de révolte ; lui s’eschiver, se +tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher +dans l’air sur une escoube ou sur des +émolettes !</p> + +<p>— Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le +dis, sur un balai ou sur des pincettes, c’est que +probablement il n’a pas encore trouvé le moyen +de se rendre invisible et qu’il craint un coup +de fusil : c’est pour cela qu’il se cache.</p> + +<p>— Jésus !</p> + +<p>— Allons, tais-toi, vieille folle ; retourne à +ta cuisine, et si tu t’avises encore de parler devant +ma fille de pareilles sottises, je te chasse +et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles +devant la table de marbre, à Paris.</p> + +<p>Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre +reprit, en s’adressant à sa fille :</p> + +<p>— Ma chère enfant, voici un brave militaire +que je te présente. Tu dois le reconnaître, bien +qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois, m’a-t-il +dit, chez les Brulard.</p> + +<p>Adèle, dans le fond de son âme, remercia le +jeune homme d’avoir oublié leur seconde entrevue.</p> + +<p>Le lieutenant des chasses poursuivit :</p> + +<p>— C’est le fils de mon ancien camarade Doisy +de Champlieu, qui nous a quittés depuis vingt +ans pour se faire Parisien ; mais le fils nous est +revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir +s’accomplir l’un de mes désirs les plus ardents.</p> + +<p>Adèle crut qu’il était déjà question de mariage ; +elle en ressentit plus de trouble que de +joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir +à son visage pour cacher l’étrange émotion +qui s’emparait d’elle.</p> + +<p>— Comme quelquefois le hasard s’entend à +nous bien servir ! continua le père. Le roi +nous arrive demain, presque sans s’être fait +annoncer ; il s’agit d’une chasse pour la marquise ; +j’avais besoin d’aide pour le panneautage ; +je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de +Tolt, et à mon ami le capitaine Pardaillan, qui +m’envoient vingt gaillards vigoureux, commandés +par le maréchal des logis que voilà ; au +nom de Doisy, je dresse l’oreille ; nous nous +abordons et je trouve en lui, non-seulement +un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux, +mais aussi un peintre habile, qui va +satisfaire au désir que je nourris depuis si longtemps, +de pouvoir enfin placer ton portrait près +de celui de ta mère !</p> + +<p>En achevant, M. le lieutenant des chasses +tendit la main au jeune homme, qui la lui +pressa avec effusion.</p> + +<p>Tous deux cependant avaient compté trop +vite sur la bonne volonté du modèle.</p> + +<p>Quand il s’agit de fixer un jour pour la première +séance, Adèle déclara nettement qu’elle +ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres +de son père, ni les supplications de l’artiste, +ne purent un instant ébranler sa détermination.</p> + +<p>Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous +son regard, durant des heures entières, elle +qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui +venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui +pour rien au monde en ce moment n’aurait osé +lever les yeux sur lui ! Il lui semblait que sur +son visage il devait retrouver encore les macules +de fange qu’il y avait vues, et qu’il ne +pouvait la représenter qu’ainsi.</p> + +<p>L’artiste crut à un caprice de jeune fille ; +peut-être entrevit-il la vérité.</p> + +<p>Le père attribua les répugnances d’Adèle à +quelque prédiction qui lui avait été faite, à +quelque fâcheux présage. Sa mère était morte +peu de temps après s’être fait peindre.</p> + +<p>Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner +à leurs panneaux.</p> + +<p>Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista +point au repas. En effet, elle était malade. Trop +d’émotions diverses l’avaient agitée durant cette +journée.</p> + +<p>Le lendemain, la chasse de la marquise eut +lieu. Un hussard de Berchiny, qui faisait partie +de l’escorte d’honneur, fut assez heureux +pour retenir le cheval de madame de Pompadour, +au moment où celui-ci s’emportait.</p> + +<p>Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on +entendît parler du maréchal des logis.</p> + +<p>Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir +ainsi opposé un obstacle à la volonté de +son père. Elle se sentait maintenant des dispositions +de fille obéissante et soumise ; mais comment +revenir sur sa décision précédente, déclarée +par elle irrévocable ? M. le lieutenant des +chasses semblait en avoir pris son parti et ne +lui ouvrait plus la bouche sur ce qui avait été +entre eux le motif d’une discussion et même +d’une bouderie.</p> + +<p>Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même +vint l’avertir que le déjeuner l’attendait.</p> + +<p>Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement +ce jour-là, et que l’heure habituelle +du premier repas ne fût point encore +sonnée, il était d’un appétit, d’une impatience +que rien ne semblait motiver. Ne pouvant tenir +en place, il allait et venait, piétinant dans la +chambre de sa fille, s’asseyant, se levant, gesticulant +devant elle, comme si tout le mouvement +qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer +les préparatifs de sa toilette, et par +conséquent l’heure du déjeuner.</p> + +<p>Il se mit ensuite en disposition de lui servir +d’auxiliaire, de femme de chambre, et la retarda +d’autant plus.</p> + +<p>Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait +vers la pelote avec une impétuosité si +peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait +rouler sous un meuble. Voulait-il se charger de +défaire un nœud du lacet, il l’embrouillait de +plus belle en voulant aller trop vite. Encore +du temps perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait +rien à cet appétit précoce et violent +qui l’avait saisi de si grand matin.</p> + +<p>— Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui +disait-elle, et qui vous presse ainsi ?</p> + +<p>— Ce que j’ai ? répondait-il ; tu en parles +bien à ton aise ; j’ai… j’ai faim ! Ne devons-nous +donc pas déjeuner aujourd’hui ?</p> + +<p>— Sept heures viennent à peine de sonner +à l’église.</p> + +<p>— L’église va mal.</p> + +<p>— Eh bien, alors, puisque je suis en retard, +commencez sans moi ; je vous rejoindrai +bientôt.</p> + +<p>— Je déteste manger seul !</p> + +<p>Sans laisser à Adèle le temps de nouer son +dernier ruban, il la força de descendre, et, +quand elle entra avec lui dans la salle à manger, +le couvert n’était seulement pas mis.</p> + +<p>La jeune fille allait en témoigner son étonnement, +lorsqu’elle aperçut devant elle, suspendu +à un clou, son portrait ! oui, son portrait, +frappant, saisissant de ressemblance.</p> + +<p>L’artiste l’avait peinte de mémoire.</p> + +<p>Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques +instants muette de surprise et de bonheur : +elle était donc restée dans son souvenir ! Il +avait donc bien songé à elle ! C’est telle qu’elle +lui était apparue pour la première fois dans la +cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec +sa robe d’étoffe claire, son tablier de soie, sa +couronne de bluets, au moment où la courte +paille le lui donnait pour futur époux !</p> + +<p>Elle ne peut résister à toutes les pensées qui, +alors, du cerveau lui descendent au cœur :</p> + +<p>— Mon père, ah ! que je suis heureuse ! Il +ne m’en a donc pas voulu ! Qu’il est bon ce +jeune homme ! qu’il est aimable !</p> + +<p>Peut-être allait-elle laisser échapper une +exclamation plus capable encore d’exprimer ce +qu’elle ressentait ; elle se retint à temps :</p> + +<p>— Ah ! mon père ! que je vous aime ! dit-elle.</p> + +<p>L’exclamation, déviant de sa vraie route, +avait été frapper un autre but.</p> + +<p>— Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant +des chasses, comme témoignage de ta reconnaissance, +il ne te demande que de lui accorder +une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner +son travail.</p> + +<p>— Dix ! s’il le faut ! s’écrie la jeune fille.</p> + +<p>— Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre +en poussant une porte qui de la salle à +manger communiquait à un petit salon, où +Charles Doisy s’était tenu pendant ce temps.</p> + +<p>— Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant +des chasses, vous ne l’êtes pas encore, mais +ça viendra, je l’espère.</p> + +<p>— Dieu vous entende ! répondit le jeune +homme en tressaillant.</p> + +<p>Et, prenant tout à coup un air grave et résolu :</p> + +<p>— Oui, il faut que je sois officier, et bientôt ! +dit-il.</p> + +<p>Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant +Charles, avait été de courir se réfugier +dans un coin de la salle, le front contre la muraille ; +mais son trouble ne l’empêcha pas d’entendre +les paroles du jeune hussard, et ne +pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il +ne se croyait pas digne d’elle avant d’avoir +conquis le grade d’officier, elle tourna brusquement +la tête vers lui et, répondant à sa propre +pensée plutôt qu’à celle du jeune homme :</p> + +<p>— Oh ! rien ne presse ! dit-elle avec étourderie.</p> + +<p>Honteuse ensuite, comme toujours, de ces +élans de naïveté qui lui échappaient ainsi malgré +elle, elle se rencogna dans son mur et il +fallut que son père allât la prendre par la main +pour la contraindre à remercier l’artiste au +sujet du portrait.</p> + +<p>Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence.</p> + +<p>Pendant le repas néanmoins, elle se montra +vive, enjouée, tout à fait de son âge. Le jeune +homme, au contraire, resta pensif et presque +soucieux. Un observateur expérimenté eût bien +vite reconnu qu’il y avait en lui quelque douleur +secrète et permanente, logée profondément +dans l’âme en dehors des tendres affections ; +mais une fois qu’une idée d’amour à germé +dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique +par l’amour.</p> + +<p>Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux +et rêveur du beau hussard ; il l’aimait : +le portrait n’était-il pas là pour le prouver ? et +il se chagrinait de ne pouvoir encore demander +sa main à son père. Partant de ce principe, +plus elle le vit triste, plus elle se sentit heureuse +et fière ; plus il resta silencieux, plus elle +fut possédée d’une joyeuse loquacité qui lui +était peu ordinaire. Charles Doisy finit par se +laisser entraîner lui-même par cette belle humeur +de la charmante enfant.</p> + +<p>Quant à M. Dampierre, après avoir faussement +tant parlé de sa faim, il avait fini par se +l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea +outre mesure, but de même et fit seul véritablement +honneur au repas qu’il avait préparé +pour son hôte.</p> + +<p>Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux +et la boîte de couleurs qu’il avait apportés avec +lui, et la séance commença, avec une entière +bonne volonté, cette fois, de la part du modèle. +Comme les peintres doivent toujours un récit +quelconque au patient qu’ils tiennent sous leur +pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil, +Doisy se prit lui-même pour sujet de l’histoire +qu’il avait à raconter. Il en vint à parler du +temps de sa première jeunesse, de sa mère, +des jeux de son enfance, et comment il s’était +épris de l’art de la peinture, et de son exil à +Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous +silence les consolations qu’il y avait reçues ; +il dit ensuite pourquoi son père voulant le +contraindre à entrer en qualité de commis +chez un financier, il avait préféré se faire +soldat.</p> + +<p>En écoutant ces demi-confidences qui semblaient +établir entre eux des rapports d’intimité, +ma grand’tante avait sur les lèvres ce +sourire ineffable que le peintre avait habilement +su saisir et qui m’avait tant charmé dans +son portrait.</p> + +<p>Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que +je devais retrouver un jour dans les mansardes +de la maison de mon père.</p> + +<p>Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre +ce jeune hussard de Berchiny, dont jusque-là +les sentiments étaient restés comme dans +une sorte d’admiration silencieuse ? Charles +Doisy n’avait pu voir Adèle sans s’éprendre de +sa beauté, de sa candeur ; tout en elle, jusqu’à +son aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à +ses spasmes de pudeur ou d’effroi, lui apparaissait, +dans son admiration d’artiste, étrange +et charmant. Mais elle était encore si jeune ! +Comment aurait-il osé lui parler d’amour ? Puis, +il aimait aussi Martine… d’une autre façon, +oui, mais il l’aimait.</p> + +<p>A son âge, est-il sans exemple de se sentir +dans le cœur deux cordes vibrantes à la fois ? +Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les +hussards surtout, ont eu des claviers plus +complets. Puis encore, il faut bien le dire, +Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa +faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie. +Il avait peur de Martine ! Il tremblait +d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa +jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant +plus à son amour, qu’elle n’avait rien négligé +pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé +à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui +touchait à l’honneur allait jusqu’à l’exaltation.</p> + +<p>De même qu’il admirait la pudique naïveté +de l’une, il avait su gré à l’autre de ses avances, +de son audace passionnée ; il s’en était bien +trouvé, et sa vanité y avait eu son compte. +Philosophes, psychologues, chimistes du cœur, +vous qui savez de quels éléments se compose +l’amour, c’est à vous de nous dire pour quelle +dose y entre la vanité.</p> + +<p>Si notre jeune maréchal des logis se sentait +entraîné vers Adèle par un sentiment plus +doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts +moins éthérés, plus positifs, le reportaient +vers Martine. La première avait pour lui +le charme de la nouveauté ; la seconde, la force +de l’habitude. Il rêvait de Béthizy, mais c’est +vers Glaignes qu’il se dirigeait d’ordinaire. +Adèle était sa poésie ; Martine, sa réalité. +Quand son âme était en joie, celle-ci lui venait +la première à la pensée ; quand un sentiment +de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est +l’image de celle-là qui lui apparaissait pour +s’associer à ses peines.</p> + +<p>Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est +Adèle qui triomphe dans son cœur ; pourquoi, +à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se +passer d’elle pour faire son portrait ; pourquoi, +enfin, contristé, accablé, par une pensée poignante, +étrangère à son double amour, à la +veille de se séparer de toutes deux, c’est vers +Adèle seule qu’il est venu.</p> + +<p>La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans +allait s’ouvrir. En prenant congé de ses nouveaux +amis, Charles Doisy, non sans étouffer +un soupir, leur annonça que le lendemain il +partait pour les bords du Rhin.</p> + +<p>— Mais il me semblait que deux escadrons +de votre régiment devaient seuls se mettre en +route, et que le vôtre restait à Compiègne ? lui +dit M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me +l’a conté Pardaillan, votre capitaine et mon ami.</p> + +<p>A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune +homme se colora subitement.</p> + +<p>— J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il, +pour passer dans une autre qui part +sous les ordres de notre lieutenant-colonel, +M. Tolt. Je vous le répète, il faut que je sois +officier ou que je me fasse tuer !</p> + +<p>Il pressa la main de son hôte et se disposa à +faire ses adieux à la jeune fille ; mais elle n’était +plus là, et le père, le valet et la servante +eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans +sa chambre, dans le jardin, d’un bout à l’autre +du vieux château de la Douye, elle ne reparut +point.</p> + +<p>Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne ; +il atteignait la lisière de la forêt lorsque, +jetant un dernier regard vers Béthizy et +cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une +petite fenêtre ogivale, qui faisait saillie dans +la partie la plus haute des combles, un mouchoir +blanc s’agiter.</p> + +<p>Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir +était trempé de larmes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis +venue, la tête de la capitainerie des +chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts +de Compiègne se transportèrent à Versailles, +pour y présenter leurs hommages au roi, à l’occasion +de sa fête.</p> + +<p>M. Dampierre, espérant distraire sa fille de +certains accès de tristesse et de taciturnité qui +depuis quelque temps, sans raison apparente, +semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à +propos de l’emmener avec lui.</p> + +<p>Adèle n’avait jamais habité que le couvent +des dames de Crépy et le vieux château délabré +de la Douye ; son plus grand voyage avait été de +l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme +Versailles, le tableau, si nouveau pour elle, de +toute cette population de courtisans, chamarrés +de plumes, de croix, de rubans, devaient la +guérir indubitablement de son ennui. Mais le +plus difficile n’était point d’arriver à Versailles ; +c’était de pouvoir s’y loger.</p> + +<p>La ville regorgeait de monde.</p> + +<p>Dans le château, les ministres occupaient des +mansardes ; les duchesses, des greniers ; dans +les communs, au chenil comme aux écuries, +chiens et chevaux s’étaient vus forcés de céder +un peu de leur logement aux gens les mieux +titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on +avait été hébergé par Sa Majesté.</p> + +<p>Au chenil comme au château, on était chez +le roi ; mais je pense qu’il était plus facile de +dormir dans l’un que dans l’autre.</p> + +<p>La ville présentait un spectacle non moins +curieux.</p> + +<p>Les maisons bourgeoises étaient transformées +en auberges, les boutiques en cabarets, les rues +en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes +citoyens y dînaient gravement sur le pouce.</p> + +<p>Dans les auberges, on mangeait dans les caves ; +on couchait sur les tables et même dessous ; on +y dressait des hamacs dans les corridors, et l’on +y louait des chaises <i>à la nuit</i>.</p> + +<p>Versailles était ce jour-là une ville de cinq +cent mille âmes.</p> + +<p>Au milieu de la cohue des promeneurs, des +flâneurs et des dîneurs, M. le lieutenant des +chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous +l’autre, courait depuis trois heures d’hôtel en +hôtel, de porte en porte, ayant refusé d’abord +une chambre à deux lits, et ne trouvant même +plus un palier à deux chaises.</p> + +<p>Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur +la triste perspective de dormir debout, +après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution +subite et désespérée :</p> + +<p>— Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante +ironie, t’amuses-tu bien ici ?</p> + +<p>— Oui, mon père, répondit Adèle du ton +de parfaite insouciance de l’ennui résigné.</p> + +<p>— Comment ! tu t’amuses ? dans cette affreuse +ville où on ne peut ni boire, ni manger, ni +s’asseoir ?</p> + +<p>— Oh ! qu’importe ! on n’a qu’à penser à autre +chose.</p> + +<p>— A la bonne heure ; mais c’est que je ne +puis pas penser à autre chose, moi ! s’écria +M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue +et se posant un instant sur sa valise : je suis +éreinté et je meurs de faim !</p> + +<p>— Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton, +entrons quelque part, mon père ; reposons-nous +et dînons.</p> + +<p>— Entrons quelque part ! répéta le père avec +stupéfaction. Quoi ! tu ne t’es pas aperçue que, +depuis trois heures, nous sommes entrés partout, +et que nulle part il n’y a pour vous ni +repos, ni dîner ?</p> + +<p>— Comment faire alors ? reprit la jeune fille +avec sa même quiétude apparente.</p> + +<p>— Oh ! j’avais bien trouvé un moyen, moyen +bien simple, et qui nous aurait tirés d’affaire, +mais tu t’amuses… Je serais désolé d’interrompre +ton plaisir.</p> + +<p>— De quoi s’agissait-il donc ?</p> + +<p>— De sonner le retour du côté de Béthizy.</p> + +<p>— Quel bonheur !</p> + +<p>— Hein ? Quel bonheur ! dis-tu ?… quand il +s’agit de partir… Tu ne t’amuses donc pas, +alors ?… Cherchez donc à faire plaisir à votre +fille !… Mettez-vous en frais pour cela !… +grommela le lieutenant des chasses, perdant +à son tour le souvenir de ses phrases précédentes. +Au surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances, +il n’y a pas de mal.</p> + +<p>Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait +de former.</p> + +<p>D’instant en instant, la foule se montrant de +plus en plus compacte à Versailles, et nul ne +devant encore songer au départ, il serait facile +de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à +Saint-Denis. Une fois là, le père et la fille +dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même, +chacun dans sa chambre, et, après un long +repos réparateur, le lendemain, on songerait à +se procurer un autre véhicule pour regagner le +château de la Douye. Sans doute M. Dampierre +ne pourrait, comme il était de son désir et +même de son devoir, aller faire la révérence à +Sa Majesté, au sujet de la Saint-Louis ; mais +peut-être bien le roi, distrait par les mille préoccupations +de ce grand jour, ne s’apercevrait-il +pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on prétexterait +de quelque indisposition subite d’Adèle, +ou de l’indispensabilité administrative du +lieutenant des chasses à Béthizy ; bref, ce n’était +là qu’un danger éventuel, et auquel on +pouvait facilement parer avec un peu d’adresse, +tandis qu’en restant à Versailles, il y avait un +péril réel, imminent, flagrant, se présentant à +la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère +aboyant et mordant de ses trois gueules ; ce +triple péril, c’était celui dont il était menacé +par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture.</p> + +<p>Les choses ainsi convenues, M. Dampierre, +à demi soulagé et restauré, rien que par la certitude +de voir bientôt finir son supplice, se +remit en route, à travers la foule, fouillant de +droite à gauche les larges rues de Versailles, +cherchant avec la même ardeur, et sans +plus de succès, une voiture pour en partir, +comme il avait cherché son logement pour y +séjourner.</p> + +<p>Tous les coches étaient retenus à l’avance, +tous les fiacres étaient en route : M. Dampierre +se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour +d’une maison de maigre apparence, il découvrit +une petite voiture, dételée, à trois places, +espèce de carriole de campagne, qu’un seul cheval +pouvait facilement traîner.</p> + +<p>Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le +conducteur de la carriole se présente :</p> + +<p>— Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie, +jusqu’à demain matin, si vous voulez.</p> + +<p>— Je n’en ai besoin que pour quelques +heures. Je vais à Saint-Denis.</p> + +<p>— Ah ! le bourgeois va à Saint-Denis ?… +Très-bien.</p> + +<p>— Ton prix ?</p> + +<p>— Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Non ; un écu de six livres, si tu veux.</p> + +<p>— Six livres ! Mais on peut tenir six personnes +là dedans ! s’écria le voiturier.</p> + +<p>— Comment, il n’y a que trois places !</p> + +<p>— Eh bien ? en se relayant.</p> + +<p>M. Dampierre était trop pressé pour chercher +à comprendre. Il consentit à la pistole, et durant +un long quart d’heure, pestant, jurant, il +attendit qu’on attelât. Ne voyant rien venir, ni +le cheval, ni le cocher, il cria si fort que ce +dernier accourut tout ébahi et en se frottant les +yeux, car il venait de dormir.</p> + +<p>— Quoi ! vous n’êtes pas encore installés ? +dit-il.</p> + +<p>— Mais le cheval ! interrompit M. Dampierre.</p> + +<p>— Quel cheval ? répondit l’autre.</p> + +<p>— Pour la voiture !…</p> + +<p>— Pour la voiture, nos conventions sont +faites, reprit le cocher d’un ton plein de modération +et de courtoisie ; ne confondons pas. Mais +est-ce que le bourgeois désirerait être conduit +par moi à Saint-Denis ?</p> + +<p>— Parbleu… voilà un effronté drôle !</p> + +<p>— Alors, monsieur, entrez dans la voiture ; +reposez-vous-y, faites-vous-y servir, si vous +voulez et si vous pouvez ; demain, quand mon +cheval ne sera plus sur le flanc, nous pourrons +causer de l’autre affaire.</p> + +<p>— Comment demain !… comment de l’autre +affaire ! s’écria le lieutenant des chasses, qui +commençait à tourner à l’exaspération ; mais +alors, misérable, sur quoi avons-nous donc fait +marché d’une pistole, et qu’est-ce que ta voiture +sans ton cheval ?</p> + +<p>— Aujourd’hui, monsieur, dans les circonstances +présentes, répliqua le cocher versaillais +d’un air plein de dignité, ma voiture, +sans mon cheval, est tout simplement <i>un appartement +à louer</i>.</p> + +<p>M. Dampierre lui tourna le dos. Il était temps +de se reposer néanmoins, car les forces d’Adèle +commençaient à l’abandonner entièrement. +Le père chercha d’espace en espace, sur les +bancs des boulevards, une place vacante ; il ne +la trouva pas. Les fossés creusés le long des +arbres étaient eux-mêmes envahis. Il regretta +alors d’avoir trop légèrement renoncé au +voiturin ; il y retourna ; l’appartement était +loué.</p> + +<p>O bonheur ! à travers la poussière et la cohue, +il aperçoit une chaise vide, dans l’angle d’une +petite place ; il traverse la foule, non sans peine ; +et il y installe enfin sa fille.</p> + +<p>Cette chaise était la sellette sur laquelle un +célèbre prestidigitateur, arracheur de dents de +son métier, faisait asseoir ses victimes.</p> + +<p>Adèle ne lui échappa qu’avec peine.</p> + +<p>M. le lieutenant des chasses ne savait plus +à quel saint s’adresser, à quelle ressource avoir +recours ; comme son gosier, son imagination +était à sec ; étouffé par la chaleur, aveuglé par +la poussière, il se sentait sans force pour lutter +contre le courant de la foule qui le tiraillait, +qui l’entraînait, tantôt du côté de sa valise, +tantôt du côté de sa fille.</p> + +<p>Dans cet état fiévreux, intolérable, qui le +torture, il est porté, par un flot de promeneurs, +jusque sur une esplanade couverte où s’élèvent +des bascules, des balançoires et autres mécaniques +divertissantes, accompagnement obligé +de tous les plaisirs populaires. Les regards de +M. Dampierre, dirigés sur un jeu de bague, +tombent sur deux chevaux de bois sans cavaliers. +Où les autres voient un jeu, lui, il voit +un repos, un siége, une halte à faire. Il enlève +Adèle de terre, l’installe sur le premier cheval, +s’empare lui-même du second, met sa valise +devant lui, et voilà le père et la fille tournant, +tournant encore : le père, furieux, maudissant +Versailles, ses habitants et ses fêtes, et promenant +des yeux irrités autour de lui ; la fille, le +front baissé, l’attitude pensive, autant que +peut le permettre sa position équestre, se livrant +aux préoccupations qui lui sont devenues +habituelles depuis quelques mois. Tous deux, +l’un, avec son teint légèrement pâli, l’autre +avec son front animé et ses yeux flamboyants, +semblaient représenter la Colère et la Douleur, +prenant part aux divertissements publics donnés +à Versailles, en 1757, en l’honneur de la fête +du roi de France, Louis XV, dit le Bien-Aimé.</p> + +<p>Tout en tournant, tout en maugréant, +M. Dampierre se demandait à lui-même ce que, +lui et sa fille, à vingt lieues de leur pays, dans +cette Babylone maudite, où ils n’avaient pas un +ami, pas un asile, allaient devenir, lorsqu’il +leur faudrait descendre de leur monture de +bois, quand il entendit un cri partir auprès de +lui, et son nom fut prononcé.</p> + +<p>Il vira la tête, il chercha du regard vers +l’endroit d’où la voix s’était fait entendre ; mais, +forcé de suivre le mouvement de la machine +qui l’emportait, il fut aussitôt contraint de +tourner le dos à son interpellateur.</p> + +<p>Le tour accompli, il chercha rapidement +parmi toutes les figures que la foule, incessamment +accrue, étalait à ses regards, pour savoir +de quelle bouche son nom venait de sortir de +nouveau ; mais encore une fois le même mouvement +l’emporta au triple galop de son cheval +de bois.</p> + +<p>A force de tourner, de s’irriter, ses yeux se +troublèrent, le vertige s’empara de lui ; peut-être +sa diète trop prolongée y fut-elle pour +quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette +multitude qu’une seule figure grimaçante et +grotesque qui riait en le narguant ; il n’entendit +plus qu’un bruit confus de mille voix, se +réunissant toutes en un seul chœur pour répéter +son nom, en le lui envoyant comme une moquerie. +Il voulut descendre, il voulut s’arrêter. +Son cheval de bois avait pris le mors aux dents +et s’élançait dans sa route circulaire avec plus +de rapidité que jamais. C’est qu’une de ces +bandes de gamins qu’on retrouve dans toutes +les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à +prendre leur part dans les plaisirs des autres, +était venue en aide à l’homme chargé de faire +mouvoir et tourner la machine. L’élan donné à +la mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les +spectateurs ne voyaient plus passer devant eux +qu’une ligne confuse de figures effarées, qui, +après avoir semblé courir l’une après l’autre, +réunies enfin, formaient ensemble comme une +ronde diabolique ; et des cris, des rires, des +hourras s’échappaient du sein de la foule.</p> + +<p>M. le lieutenant des chasses perdit tout à +fait la tête et il allait se jeter résolûment à bas +de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit +enfin ; retenue par une main vigoureuse, +la machine s’arrêta presque subitement et, +dans son libérateur, M. Dampierre reconnut +son ami Pardaillan, l’ex-capitaine de Charles +Doisy.</p> + +<p>M. de Pardaillan ne faisait plus partie des +hussards de Berchiny. Chargé par le ministre +de diriger l’organisation d’un nouveau régiment +de cavalerie, où il espérait bientôt figurer +comme major, il occupait à Versailles la maison +de son frère, alors en voyage. Cette maison, +il l’occupait seul.</p> + +<p>Après s’être fait, tant bien que mal, expliquer +par son ami Dampierre par quelle bizarre +fantaisie il venait de trouver un lieutenant des +chasses de Sa Majesté courant comme un +échappé de collége, à franc étrier, sur un cheval +de bois, instruit des mésaventures du père +et de la fille, il leur proposa de devenir ses +hôtes, et sans un sublime effort d’imagination, +on peut deviner que l’offre fut acceptée avec +empressement et reconnaissance.</p> + +<p>En arrivant chez le capitaine, M. Dampierre +se débotta, mangea un morceau et but trois +coups de suite. Adèle, après avoir pris un bain, +se coucha et dormit quelques heures.</p> + +<p>Durant le souper, les deux amis, heureux de +s’être retrouvés et de vivre en commun, +comme d’une même famille, causèrent de +guerre, de chasse, des affaires de l’Église et de +celles du parlement. Adèle, qui n’avait pas un +mot à placer dans une pareille conversation, +profita des préoccupations des causeurs pour +retourner toute seule à Béthizy, et elle y était +déjà lorsqu’un nom prononcé la jeta brusquement +hors de sa rêverie.</p> + +<p>— Parbleu ! disait son père au capitaine, tu +as dû entretenir des relations avec ton ancien +régiment ?</p> + +<p>— Quelques-unes… Eh bien ?</p> + +<p>— Donne-moi donc des nouvelles, si tu en +as, d’un nommé Charles Doisy, ton maréchal +des logis… Est-il mort ? Est-il vivant ?</p> + +<p>— Il est vivant, je l’espère, répondit M. de +Pardaillan.</p> + +<p>— Tant mieux ! c’est un brave et joli +garçon, un gaillard qui a bonne envie d’avancer.</p> + +<p>— Et il avancera, ou j’y perdrai mon nom !</p> + +<p>— Comment ? Plaît-il ?</p> + +<p>— Rien… rien… je m’intéresse à lui ; voilà +tout.</p> + +<p>M. de Pardaillan avait mis dans ses réponses +un ton de réticence, une animation concentrée +qui n’avaient point échappé à la jeune +fille.</p> + +<p>La conversation roulant sur un pareil sujet, +elle trouva moyen de s’y glisser petit à petit, +sournoisement, et s’adressant enfin au vieux +militaire :</p> + +<p>— Vous pensez donc, capitaine, qu’il pourra +bientôt être nommé officier ? dit-elle.</p> + +<p>— Si l’affaire ne dépendait que de moi, il le +serait déjà, ma belle enfant, et ce ne serait que +justice.</p> + +<p>A partir de ce moment, la jeune fille prit le +capitaine en affection.</p> + +<p>Celui-ci continua, en se retournant vers +Dampierre :</p> + +<p>— M. Tolt, son lieutenant-colonel, avec qui +je suis en correspondance, me tient au courant. +Doisy s’est déjà distingué dans plusieurs rencontres. +Dernièrement encore, à Hastembeck, +il a concouru à la prise d’une batterie anglaise, +et s’est assez brillamment conduit +pour que M. de Chevert, qui s’y connaît, l’ait +remarqué.</p> + +<p>— Quel bonheur ! s’écria la naïve enfant, +qui, pour la première fois de sa vie sans doute, +venait, avec un vif intérêt, de prêter l’oreille +à un récit de guerre.</p> + +<p>Honteuse ensuite de son exclamation, elle +rougit, étendit sa serviette devant ses yeux, +comme si elle se disposait à la plier ; puis, l’instant +d’après, sous prétexte d’admirer de plus +près un magnifique chat angora ou de jouer +avec lui, elle quitta la table subitement.</p> + +<p>Le capitaine l’examina dans tous ses mouvements +avec une certaine attention ; après +quoi, il se retourna vers le père, en lui adressant +un geste interrogatif.</p> + +<p>— Oh ! dit celui-ci d’un ton insoucieux et +avec un mouvement d’épaules, non ; mais il a +fait son portrait.</p> + +<p>Il ne voyait pas plus loin.</p> + +<p>On soupait de bonne heure à cette époque ; +cependant, la nuit venue, Adèle, presque +inaperçue dans un coin de la chambre, à moitié +cachée sous les rideaux d’une fenêtre, le +chat endormi sur ses genoux, se tenait immobile +et le caressait de la main, en songeant à +tout autre chose. Les deux amis, se croyant +seuls, prolongeaient le dessert, en achevant les +bouteilles entamées, ou en entamant les bouteilles +pleines.</p> + +<p>Ils en étaient à la discipline militaire, à +l’obéissance passive, aux caprices des supérieurs +si souvent injustes, et faisant du bon +plaisir tout ainsi que Sa Majesté.</p> + +<p>— Tes soldats n’ont jamais dû avoir cela à te +reprocher, à toi, Pardaillan ? dit Dampierre.</p> + +<p>En effet, le capitaine, militaire instruit et +probe, sévère mais consciencieux, avait eu de +tout temps une incontestable réputation d’équité. +Cependant, devant l’apostrophe élogieuse +de son ami, il hocha la tête, et après +avoir réfléchi un instant en regardant son +verre, que l’autre venait de remplir jusqu’aux +bords :</p> + +<p>— Écoute, Dampierre ; convenir de ses torts +devant tout le monde, les confesser hautement +et inutilement, en jurant de n’y retomber plus, +ça peut être un beau moment dans la vie d’un +moine, mais dans celle d’un militaire, ce serait +un acte de couardise, et voilà ce que jamais +on n’obtiendrait de moi.</p> + +<p>— Parbleu !</p> + +<p>— Mais, poursuivit le capitaine, quand déjà +depuis longtemps on s’est reproché ses torts à +soi-même, les confier à un ami, qui n’en exige +pas l’aveu, c’est simplement demander un bon +conseil, ou chercher une consolation, n’est-ce +pas ?</p> + +<p>— Parbleu ! Mais, où en veux-tu venir avec +ta préface ?</p> + +<p>— J’en veux venir, Dampierre, à te dire, à +toi, entre quatre yeux, que, malgré la trop +bonne opinion que tu as conçue de moi, j’ai là +sur la conscience le souvenir d’une injustice +qui, quoique involontaire, me pèse comme le +remords d’une lâche action.</p> + +<p>— Allons donc !… Toi ? Je parierais, mon +pauvre ami, que tu prends des cochons d’Inde +pour des sangliers.</p> + +<p>— Tu vas en juger, reprit le capitaine. Tu +te souviens de la dernière chasse où tu me demandas +des hommes de bonne volonté pour +l’aider à tendre tes toiles ?</p> + +<p>— Très-bien ; que même tu m’envoyas le +maréchal des logis…</p> + +<p>— Justement ! Eh bien, mon vieux camarade, +à cette chasse, le cheval de la marquise +s’emporta, à ce qu’il paraît. Un de mes hommes +sauta à la bride et le retint. C’est un exploit qui +ne se met guère sur un état de service, mais +qui cependant, parfois, compte mieux qu’un +autre. En rentrant au château, madame de +Pompadour, qui avait eu peur, qui peut-être +aussi voulait se rendre intéressante, parla +beaucoup des dangers qu’elle avait courus. +Pour lui être agréable, le roi, dès le lendemain, +en quittant Compiègne, chargea le comte de +Berchiny d’acquitter la dette de la marquise +envers son libérateur inconnu. Sur l’ordre du +chef, j’assemblai mes hommes qui avaient fait +partie de l’escorte de chasse, et, à haute voix, +après un appel de clairon, je leur demandai +lequel d’entre eux s’était signalé dans cette occasion, +moins encore par son courage que par +sa courtoisie envers une jolie femme. Il y +eut d’abord un silence assez prolongé ; puis +enfin, un soldat sortit des rangs et dit : « C’est +moi ! » Nul ne le contredisant, notre colonel le +nomma sur-le-champ cornette, lui fit avancer +une année de solde, et lui paya son équipement. +C’était un peu bien beau pour un simple +hussard ; mais, tu comprends, il s’agissait de +la marquise !</p> + +<p>— Parbleu ! si je comprends, dit le lieutenant +des chasses en tendant son verre pour +trinquer avec son ami, le hussard avait sauvé +l’État, qui risquait de périr ce jour-là par une +chute de cheval, comme toi tu m’as sauvé aujourd’hui +en sautant courageusement à la crinière +de mon coursier de bois qui m’emportait. +A ta santé et à celle du hussard !</p> + +<p>— A sa pendaison, au double traître ! s’écria +Pardaillan, dont les yeux et le geste s’animèrent +soudainement. Il n’avait rien sauvé du +tout ! Le vrai sauveur, c’était le maréchal des +logis, ce jeune Doisy dont nous parlions tout +à l’heure.</p> + +<p>— Bah ! Mais alors pourquoi n’a-t-il rien +dit, lorsque, à haute voix…?</p> + +<p>— Il était retenu ailleurs par le service, et +je ne remarquai pas son absence.</p> + +<p>— Ah ! diable ! c’est fâcheux ! ça lui allait +si bien à lui qui a de l’ambition ! il était officier +d’emblée !</p> + +<p>En ce moment, le rideau de la fenêtre +s’agita sans que nos deux amis y prissent +garde. L’un était absorbé par ce qu’il lui +restait à dire, l’autre par ce qu’il lui restait à +boire.</p> + +<p>— Au bout du compte, reprit Dampierre, +je ne vois pas dans tout cela que tu aies la +moindre chose à te reprocher.</p> + +<p>— Si ce n’était que ça !</p> + +<p>— Qu’est-ce donc encore ?… Verse.</p> + +<p>— J’appris bientôt, continua Pardaillan, que +le maréchal des logis s’était vanté tout bas à +quelques amis d’avoir été seul l’écuyer de la +marquise. Je le fis venir chez moi et lui demandai +ses preuves. Il dédaigna de les donner, +déclarant se soucier fort peu d’arriver par +cette voie. Cette réponse était fière et noble ; +mais pour le quart d’heure j’y vis tout autre +chose que de la fierté et de la noblesse, et je le +renvoyai assez rudement.</p> + +<p>— Et bien tu as fait !… Comment… d’arriver +par cette voie ! mais madame la marquise +de Pompadour est… une très-jolie +femme !</p> + +<p>— Laisse là ton verre, Dampierre, et écoute-moi… +J’eus grand tort au contraire.</p> + +<p>— Certainement…</p> + +<p>— J’aurais dû deviner sur la noble figure +du jeune homme que seul il disait vrai.</p> + +<p>— Tu l’aurais dû.</p> + +<p>— Loin de là, apprenant qu’il ne perdait +pas une occasion de railler le nouveau porte-étendard, +je m’en irritai. Je ne voulus voir +dans cette conduite qu’un acte de déloyauté, +un manquement à la discipline, et, un jour, +devant toute la compagnie, je l’apostrophai +avec une violence que je me reprocherais encore +aujourd’hui, eût-il été coupable. Le coup +d’œil révolté qu’il me jeta alors ne faisant que +redoubler mon irritation, je m’oubliai tout à +fait, je fis un mouvement pour lui arracher +ses aiguillettes ; par bonheur, je me contentai +de l’envoyer au cachot et de le suspendre de +ses fonctions.</p> + +<p>— Pauvre garçon ! A sa santé, dit le lieutenant +des chasses, qui commençait à s’attendrir +sensiblement.</p> + +<p>— Dès le jour suivant, reprit le capitaine, +le duc de Gesvres, qui m’honore de quelque +bienveillance et qui, en qualité de gouverneur +de l’Ile-de-France, avait dû se trouver au +nombre des chasseurs, m’éclairait sur la vérité. +Il avait vu, de ses yeux vu, le fait en +question. Le jeune homme qui s’était élancé à +la bride du cheval était un maréchal des logis +et non un simple cavalier. Alors, seulement, +je me rappelai l’absence de Doisy au moment +de l’interpellation adressée à ses camarades, +le silence qui s’était fait d’abord dans les +rangs. Bref, tout me fut connu. Je ne pouvais +faire amende honorable à un de mes hommes.</p> + +<p>— Tu ne le pouvais pas, Pardaillan.</p> + +<p>— A moins de donner ma démission sur-le-champ.</p> + +<p>— Oui…</p> + +<p>— Cependant, grâce à mon oubli, à mon +emportement, à ma fatale méprise, un garçon +estimable, non-seulement était privé d’une +faveur royale, mais encore désigné à ses camarades, +à ses chefs, comme un imposteur, un +fanfaron. Il pouvait être arrêté court dans la +carrière librement choisie par lui. Je n’hésitai +pas alors, Dampierre.</p> + +<p>— Tu as bien fait, mon ami ; bois donc.</p> + +<p>— Je me dévouai, corps et âme, à la réparation +du mal dont j’étais cause. J’allai trouver +notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je lui +confiai tout, à lui, mon chef, comme aujourd’hui +je me confie à toi, mon ami. A nous deux, +nous décidâmes de ce qu’il convenait de faire +pour le jeune homme.</p> + +<p>— Ah !… voyons.</p> + +<p>— D’abord, le changer d’escadron, pour que +mon incartade pesât moins sur lui.</p> + +<p>— Bien !</p> + +<p>— Cela fait, l’envoyer sur le Rhin, et le mettre +à même de s’y distinguer, puisqu’il ne voulait +parvenir que par la bonne voie.</p> + +<p>— Très-bien !</p> + +<p>— Mais ce n’est pas tout.</p> + +<p>— Parfait !</p> + +<p>— Déjà M. Tolt m’avait écrit de là-bas qu’il +l’avait désigné au ministre pour l’avancement, +et je n’entendais parler de rien. Je me résolus +à mettre aussi les fers au feu de mon côté. Sans +la faveur, vois-tu, on ne fait rien de bon dans +ce pays-ci.</p> + +<p>— C’est clair ; la graine d’épinards ne pousse +bien qu’à Versailles.</p> + +<p>— Eh bien, pour y venir, à Versailles, pour +me rapprocher de la cour, j’acceptai cette besogne +d’organisation que j’avais d’abord refusée… +Oui, je n’avais pas voulu quitter mon +régiment ; notre régiment, c’est notre famille, +à nous autres. Que te dirai-je, mon ami ? moi +qui n’ai jamais rien demandé en mon nom, +depuis deux mois je me suis fait quémandeur, +pied-plat, courtisan ! J’intrigue à droite, à +gauche, pour trouver des protecteurs à mon +protégé. J’ai des placets plein ma poche ; toujours +le même. J’en ai semé dans tous les ministères +et dans toutes les antichambres ; rien +n’a fait jusqu’à présent. Je m’étais d’abord +adressé au roi ; mais le roi ne se mêle de rien, +et il est inabordable pour nous autres. Plus +tard, j’ai visé à la favorite. Il était bien naturel +qu’elle m’aidât à réparer une injustice dont +elle est la première cause. Déjà, j’avais obtenu +une audience d’elle ; je croyais l’affaire terminée ; +au diable ! sa fille est morte. La marquise +est devenue invisible comme le roi ! Sans +me décourager, j’ai tenté un troisième assaut. +Cette fois, j’ai tourné la citadelle ; je suis entré +par les cuisines.</p> + +<p>— Gourmand !</p> + +<p>— Tu comprends ?</p> + +<p>— Parbleu ! répondit le lieutenant des +chasses en remplissant de nouveau son verre. +C’est-à-dire… je comprends… Non… va toujours. +A ta réussite !</p> + +<p>— Allons, Dampierre, lui dit le capitaine en +s’interrompant, tu bois trop !</p> + +<p>— Laisse donc ! ces petits vins des environs +de Paris, ça ne fait que trotter sur la langue…</p> + +<p>— Mais tu ne sais donc plus ce que tu dis ? +Tu ne sens donc plus ce que tu bois, malheureux ? +c’est du roussillon qu’on nous a +donné !</p> + +<p>— Ah ! bah ! tu crois ?</p> + +<p>— Mon frère n’en a pas d’autre dans sa +cave.</p> + +<p>Dampierre ouvrit de grands yeux, prit gravement +son verre, après avoir d’un signe de la +main rassuré son ami ; puis, il huma une petite +gorge, s’en gargarisa la bouche, et d’un +air convaincu :</p> + +<p>— C’est vrai ; tu as raison, dit-il. Je n’y avais +pas goûté.</p> + +<p>Alors, il replaça sur la table son verre à +peine entamé et le distança, par réflexion, de +toute la longueur de son bras ; repoussa de +même sa bouteille, s’essuya les lèvres de sa +serviette, en faisant suivre sa pantomime de +ces mots remarquables :</p> + +<p>— Je déteste les vins du Midi. Continue.</p> + +<p>— J’entrai donc par les cuisines, reprit Pardaillan ; +c’est-à-dire, ne pouvant m’adresser +aux maîtres, je m’adressai aux valets, aux +écuyers de bouche, au garde-vaisselle, aux +tourneurs de broches, aux porteurs de chaises, +aux falotiers, aux pâtissiers, aux femmes de +chambre, aux filles de service, que sais-je ! +Qu’est-ce qui te fait rire ?</p> + +<p>— Moi ?… Va toujours ; je pensais à la singulière +figure que je devais avoir sur ce cheval +de bois.</p> + +<p>— Oh ! tu peux rire de moi, Dampierre, et +de mes moyens d’intrigue. Cependant, grâce à +mes nouveaux auxiliaires, un de mes placets +fut déposé sur la toilette de la favorite, un autre +dans sa voiture, un troisième trouva moyen +de se glisser même dans un pâté ; mais jusqu’à +présent, soit que le placet de la toilette ait +servi à faire des papillotes, que celui de la voiture +ait allumé la pipe du palefrenier, et que +le pâté n’ait été ouvert qu’à l’office, j’ai compromis +inutilement mes moustaches grises et +ma croix de Saint-Louis avec toute cette engeance. +N’importe ! notre ami sera officier, +j’en réponds, poursuivit le brave capitaine, et +je compte bien ne pas m’arrêter là dans la réparation +de mes torts. Je sais que le père du +jeune homme a fait de mauvaises affaires dans +les entreprises ; moi, je n’ai pas d’enfants ; j’ai +quelque fortune…</p> + +<p>— Ah ! que c’est bien ! murmura une petite +voix tout émue.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu fais ici ? cria le lieutenant +des chasses à sa fille, qu’il aperçut derrière +le fauteuil du capitaine, les yeux en larmes +et les mains jointes.</p> + +<p>— Ce que je fais, mon père ?… Mais… j’écoute.</p> + +<p>— Tu viens donc d’entrer à la sourdine ?</p> + +<p>— Je ne suis pas sortie.</p> + +<p>— Voyez-vous, la fille d’Ève ! Eh bien ! si +tu as écouté, poursuivit le père en essayant +de prendre devant son ami le grand ton d’autorité +dont il faisait rarement usage, tu as dû +entendre que le récit du capitaine était entièrement +confidentiel.</p> + +<p>— Oui, mon père ; j’ai entendu… confidentiel… +pour nous deux… puisque j’étais là.</p> + +<p>— Elle a raison, dit Pardaillan. Allons, ma +belle enfant, c’est moi qui ai des excuses à +vous faire d’avoir tenu table si longtemps, +sans songer que vous êtes venue à Versailles +pour voir tout autre chose que deux vieux +amis qui bavardent sans raison et qui boivent +sans soif.</p> + +<p>— Ah ! que vous êtes bon !… oui, vous +êtes bon, murmura la jeune fille. J’ai eu raison +d’écouter, n’est-il pas vrai ? puisque cela +fait que je vous aime de tout mon cœur !</p> + +<p>Et, par un mouvement rapide, elle s’empara +d’une des mains du capitaine, et la baisa avant +que celui-ci eût songé à la retirer.</p> + +<p>— Que faites-vous, chère enfant ? dit le capitaine +ému lui-même.</p> + +<p>Et, se retournant vers Adèle, il resta un +instant stupéfait du caractère étrange et passionné +que venait de revêtir sa beauté. Ce +simple coup d’œil lui suffit pour lire entièrement +dans le cœur de la jeune fille. Ces ennuis, +ces souffrances inexplicables, qu’au bout +de plusieurs mois un père n’avait pu encore +deviner, il les comprit sur-le-champ, et, se +courbant vers elle :</p> + +<p>— Je tiens plus que jamais à ce qu’il soit +heureux ! lui dit-il tout bas.</p> + +<p>Élevant ensuite la voix :</p> + +<p>— Vous n’êtes plus fatiguée, je l’espère, reprit-il, +et vous ne gardez pas rancune à notre +Versailles de vos mésaventures de la matinée ? +Allons, ma belle enfant, faites un bout de toilette, +si bon vous semble ; votre père va passer +son bel uniforme, et tous trois nous irons au +parc, voir les illuminations, et même faire un +tour dans la grande galerie du château, où j’ai +mes entrées.</p> + +<p>Pendant que ces paroles s’échangeaient entre +son ami et sa fille, Dampierre, resté à table, +avait avisé du coin de l’œil le verre, presque +plein, envoyé par lui si injustement en +exil. Il l’en faisait revenir peu à peu, et quand +Pardaillan acheva sa péroraison, la paix était +faite entre le vin de Roussillon et le lieutenant +des chasses de la capitainerie de Compiègne.</p> + +<p>Au moment de partir, Dampierre se sentit +la tête lourde et embarrassée. Il jugea prudent +de rester au logis ; mais ne voulant pas +priver sa fille du spectacle féerique des illuminations, +il la confia en toute sécurité à la +protection du noble capitaine.</p> + +<p>D’autres événements d’une nature plus +étrange étaient réservés à ma grand’tante durant +son court séjour à Versailles, et devaient +décider de son sort comme de celui de M. de +Pardaillan.</p> + +<p>Adèle et son guide se promenaient dans le +parc, admirant ou expliquant tout, les eaux, +les rocailles, les tritons et les grands seigneurs, +quand le capitaine, à la clarté de la lune et des +lampions, crut entrevoir, au milieu de la foule, +un gros homme qui semblait s’adresser à lui +par des signes multipliés.</p> + +<p>Il s’approcha. C’était un cocher de madame +de Pompadour.</p> + +<p>M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise, +en l’honneur de la fête du roi, rompant +son deuil, devait se montrer le soir même dans +la grande galerie.</p> + +<p>Le renseignement était bon, mais il fallait le +rendre profitable.</p> + +<p>Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le +parc pour le château, se faire jour, avec sa +jeune compagne, à travers des essaims de courtisans +qui déjà encombraient le grand escalier, +fut pour le capitaine l’affaire d’un instant.</p> + +<p>A peine entré, il voit un mouvement, un +remous de la foule, s’opérer vers une extrémité +de la galerie ; elle est là sans doute.</p> + +<p>M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de +cour, se sent homme à lui parler de son affaire, +de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ. +Il fait quelques pas pour la rejoindre ; mais il +songe à la jeune fille qui lui tient le bras et +qu’il lui va falloir traîner après lui à la remorque. +Peut-il en sa compagnie aborder la +royale courtisane ? mettre ainsi face à face l’innocence +et la candeur d’une part, la corruption +et l’adultère de l’autre ? Non. Cette fois, +il s’agit de l’étiquette de l’honneur, et celle-là +le capitaine la connaît et la respecte.</p> + +<p>Par une manœuvre habile, évitant le fossé +sans se détourner du but, il installe Adèle sur +un bout de banquette, en priant poliment deux +dames d’apparence respectable qui se trouvent +là, de veiller sur elle ; puis, tranquille sur son +arrière-garde, il marche en avant.</p> + +<p>Les dames respectables, qui n’étaient pas +assez vieilles encore pour être sans prétentions, +ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients +de ce qu’on leur a donné à garder. +Elles n’accrochent plus un regard ni une salutation. +Tous les hommes qui passent admirent +les traits délicats de la jeune fille, son teint +frais et ses cheveux abondants ; elles ne sont +plus inspectées qu’après coup, à la légère, et +perdent évidemment à la comparaison.</p> + +<p>Les femmes qui jettent les yeux de ce côté +s’étonnent à la vue d’Adèle, de son canezou à la +vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux +sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de +ses manches courtes, sans satin et sans dentelles, +ornées seulement d’une rosette pleureuse.</p> + +<p>Comment cette créature se trouve-t-elle là, +sous la garde de la vicomtesse de B*** et de +la baronne K*** ? On flaire la province : on critique, +on médit, et, pour humilier la vicomtesse :</p> + +<p>— Mademoiselle est votre parente ?</p> + +<p>— Pas du tout ! je ne connais même point +cette petite.</p> + +<p>Et jetant, en guise d’adieu, un regard de +dédain sur la pauvre enfant, les deux dames +respectables se hâtent de renoncer à un voisinage +si dangereux, et dont leur vanité souffrait +doublement.</p> + +<p>Deux mousquetaires prennent leur place.</p> + +<p>Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de +la bonne espèce. Communs et bêtes, eux-mêmes +provinciaux, encore encrassés, ils ne savent +adresser à la jeune fille que des balourdises incapables +sans doute de la séduire, mais suffisantes +pour l’effrayer.</p> + +<p>Un autre leur succède. C’est un jeune homme +au costume élégant, mais débraillé ; aux allures +hardies et conquérantes, mais dégingandées, +et dont les grands airs de cour ne laissent +pas que de sentir quelque peu le tripot et +le brelan.</p> + +<p>— Vous êtes seule, ma charmante ? dit-il à +Adèle.</p> + +<p>— Non, monsieur, répond-elle en balbutiant, +comme pour invoquer l’appui de son protecteur +absent ; je suis venue avec le capitaine +Pardaillan, qui m’a laissée… parce que…</p> + +<p>— C’est justement lui qui m’envoie, pour +vous tenir compagnie, ma toute belle. Comment +vous nomme-t-on ?</p> + +<p>— Adèle Dampierre, répond ingénument +la pauvre fille.</p> + +<p>— C’est ça… Diable ! beau nom ! Et M. votre +père appartient au château ?</p> + +<p>— Il est lieutenant des chasses, monsieur.</p> + +<p>— C’est ce que je voulais dire. Diable ! belle +position. Eh bien, charmante Adèle, je vous ai +reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous déclare, +foi de chevalier d’Annezay, que depuis +feu la reine Bérénice, jamais chevelure plus +délicieusement plantureuse que la vôtre n’a +paru à une cour quelconque, et que vous avez +bien fait de ne pas l’enfariner, quoi qu’en +puissent dire les jalouses. Je comprends seulement +d’aujourd’hui que le costume de notre +mère Ève pouvait bien être plus convenable +qu’on ne le suppose méchamment. Ah ! les +beaux cheveux ! J’en dirais probablement autant +de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet +se tourner de mon côté. Pardaillan me les a +vantés.</p> + +<p>A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier, +Adèle releva la tête involontairement, +et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord, +la rassura au contraire. Le désordre de +sa toilette, la pâleur maladive de son teint, lui +inspirèrent une sorte de commisération pour +le pauvre jeune homme. Elle le crut souffrant, +et cette idée suffit à lui donner confiance.</p> + +<p>Enhardi par les apparences, le chevalier +hausse d’un ton sa parole comme son regard. +Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante, +afin d’éviter son approche, son contact, +s’éloigne à mesure qu’il avance, et, dans +son trouble, dans son émotion, recule au delà +même des limites de sa banquette, et tombe.</p> + +<p>On fait rumeur autour d’elle, on la relève.</p> + +<p>— Un verre d’eau !</p> + +<p>— Au buffet ! disent quelques voix.</p> + +<p>Un gros monsieur se présente ; il lui offre +son bras. Encore tout ahurie, honteuse de sa +position, de son isolement, de sa chute, la tête +baissée, les oreilles écarlates, pour se dérober +aux regards qui la bombardent de tous côtés, +Adèle prend le bras du gros monsieur qui, +charitablement, se dispose à la conduire hors +de la galerie, car elle a besoin d’air ; à la faire +monter dans sa voiture, car elle peut à peine +se soutenir ; à la mener enfin à sa petite maison, +car elle a besoin sans doute d’un abri.</p> + +<p>Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay +avait disparu, car le gros monsieur, l’un +des hommes les plus respectables de la finance, +était son créancier en chef.</p> + +<p>Le matin, mademoiselle Dampierre s’était +trouvée au milieu d’une cohue de badauds, de +bourgeois et de manants ; elle avait failli y être +étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le +soir, au milieu de cette foule aristocratique, +dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes +et d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter +bien davantage.</p> + +<p>Dans ce moment, par un coup de la Providence, +la foule s’ouvre en deux ; tous les promeneurs +s’arrêtent, tous les hommes se courbent, +toutes les femmes font la révérence. C’est +madame de Pompadour qui passe, entourée +d’un brillant état-major de courtisans, parmi +lesquels Adèle n’en distingue qu’un seul, l’ami +de son père, le brave capitaine Pardaillan.</p> + +<p>Sans se donner le temps de remercier le +gros monsieur de ses bonnes intentions, elle +s’élance dans cette route qui vient de s’élargir +devant elle et se dirige vers son premier guide.</p> + +<p>Le capitaine avait résolûment abordé la marquise +à chacune de ses stations. Il lui avait +adressé ses compliments, essayant de leur faire +servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du +brevet d’officier, qu’il trouvait moyen de glisser +à travers ses lieux communs de politesse. +La marquise lui avait souri, lui avait répondu, +mais vaguement, sans lui prêter autrement +attention, sans le reconnaître, sans le comprendre, +à peu près comme Dampierre avec son vin +de Roussillon.</p> + +<p>Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait +déborder dans l’escorte ; il perdait du terrain, +quand madame de Pompadour poussa +tout à coup un cri perçant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>L’exclamation de madame de Pompadour +était pour le capitaine une occasion qui se +présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait, +lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.</p> + +<p>Adèle venait de le rejoindre.</p> + +<p>En compagnie de la naïve jeune fille, le +moyen de retourner vers la favorite ? Il n’y +songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant +encore ses espérances au lendemain, quand +le cercle des courtisans, faisant un mouvement +de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit +prononcer son nom, et vit aussitôt madame de +Pompadour, qui venait de faire subitement +volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant :</p> + +<p>— Eh bien ! M. de Pardaillan, lui disait-elle, +qu’êtes-vous devenu ? N’avons-nous pas à causer +encore ?</p> + +<p>On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place, +tout en s’étonnant de voir la royale tutrice, la +gouvernante maîtresse, porter l’esprit des affaires +jusque dans des réunions de fête.</p> + +<p>Adèle, le capitaine et la marquise formèrent +un centre autour duquel le reste gravita respectueusement +à distance.</p> + +<p>Celle-ci reprit alors :</p> + +<p>— Je me rappelle parfaitement ce dont il +s’agit, monsieur : ne vous ai-je pas même à ce +sujet accordé une audience ? C’est pour les cadres +d’un nouveau régiment de cavalerie que +le roi vous a chargé de former, n’est-il pas vrai ?</p> + +<p>Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre +capitaine, fort embarrassé de sa position +entre ces deux femmes si dissemblables, tentait +de faire mieux comprendre le vrai motif +de ses incessantes sollicitations, la marquise, +sans lui prêter plus d’attention qu’auparavant, +tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune +fille, palpitante sous son regard ; et, à plusieurs +reprises, elle murmurait avec un accent plein +d’émotion :</p> + +<p>— Mon Dieu ! mon Dieu !</p> + +<p>Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle +semblait prendre à ses explications, commençait +à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque +l’interrompant :</p> + +<p>— C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle ; +faites-moi une note sur tout cela.</p> + +<p>Et désignant Adèle :</p> + +<p>— Cette enfant me l’apportera demain à mon +lever.</p> + +<p>Adèle et le capitaine firent un soubresaut.</p> + +<p>— Je le désire ; je veux la voir encore, reprit +la marquise. Vous l’accompagnerez si bon vous +semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma mignonne.</p> + +<p>Un seul mot prononcé à l’une des portes de +la grande galerie de Versailles venait d’imprimer +une nouvelle secousse à la foule.</p> + +<p>On avait annoncé Le roi !</p> + +<p>La marquise se hâta d’aller au-devant de +Louis XV.</p> + +<p>— Eh bien, était-ce beau ? demanda le lieutenant +des chasses, quand sa fille et son ami +rentrèrent au logis.</p> + +<p>— Superbe ! répondit le capitaine en se jetant +sur un siége, d’un air de mauvaise humeur.</p> + +<p>Et il raconta ce qui s’était passé relativement +à la marquise.</p> + +<p>— Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique, +qu’il ne tient plus qu’à nous d’obtenir, dès demain, +la nomination de notre jeune homme.</p> + +<p>— C’est fait alors, dit Dampierre.</p> + +<p>— C’est plus loin de se faire que jamais, +répliqua l’autre. N’as-tu donc pas entendu que +la marquise veut revoir ta fille ? que c’est ta +fille qui, cette fois, doit présenter le placet ?</p> + +<p>— Mais je ne refuse pas ! interrompit Adèle, +quoique certainement on soit bien mal à son +aise au milieu de tout ce beau monde-là.</p> + +<p>— Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant, +dit Pardaillan ; votre père refuse pour +vous.</p> + +<p>— Moi, pas du tout ! exclama à son tour +Dampierre, que le vin de Roussillon dominait +encore et rendait plus accommodant. Ça sera +drôle, ma fille ira voir madame de Pompadour, +tandis que j’irai faire ma visite au roi !… Pourvu +que le roi n’ait pas entendu parler de la figure +que j’avais sur ce cheval de bois… il serait capable +de me rire au nez… Bah !</p> + +<p>Le capitaine le regarda fixement, et se tournant +vers la jeune fille :</p> + +<p>— Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame +de Pompadour ?</p> + +<p>— Dame !… c’est une marquise.</p> + +<p>— C’est… c’est une vilaine femme !</p> + +<p>— Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit +Dampierre. Jolie femme ! jolie femme ! au +contraire.</p> + +<p>Et il se mit à rire aux éclats.</p> + +<p>Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant +de nouveau à la jeune fille :</p> + +<p>— Il faut que vous compreniez bien, mon +enfant, l’importance de cette visite qu’on attend +de vous. La marquise… n’est pas une +femme comme une autre ; la marquise n’est +une grande dame que par contrebande, que… +comment vous dirai-je ?… C’est la maîtresse du +roi, enfin !</p> + +<p>— Ah ! fit Adèle d’un air indécis.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence :</p> + +<p>— Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce +que le roi a encore des maîtresses, à son +âge ?</p> + +<p>— Mais à quarante-sept ans on n’est pas…</p> + +<p>— Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de +clavecin ! cria Dampierre en riant plus fort : +vous avez bien fait de revenir ; vous m’amusez ; +je m’ennuyais tout seul.</p> + +<p>— Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec +gravité ; ce n’est pas une maîtresse de clavecin, +c’est… c’est… l’<i>amoureuse</i> du roi ! et le +roi est marié, et elle aussi ! Comprenez-vous +maintenant ?</p> + +<p>La pauvre villageoise baissa les yeux et sa +rougeur répondit pour elle.</p> + +<p>Cependant relevant bientôt le front d’un air +mutiné :</p> + +<p>— Si c’est une méchante femme, comme +vous le dites, pourquoi courez-vous donc toujours +après elle ?</p> + +<p>— Bien répondu !</p> + +<p>Et Dampierre se roula sur son fauteuil.</p> + +<p>— Permettez, mon enfant, dit le capitaine. +Distinguons : moi, je ne suis pas une jeune fille.</p> + +<p>— Je le sais bien.</p> + +<p>— Parbleu !… Vous m’amusez de plus en +plus !… Oh ! que vous avez donc bien fait de +revenir !</p> + +<p>— Je vais à elle, comme tout le monde, pour +les affaires de l’État, puisque c’est elle qui gouverne ! +J’y vais, non pour moi, mais pour un +autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence +à votre père, je puis le répéter ; j’y vais +pour lui faire réparer une injustice, dont elle +est la cause première.</p> + +<p>Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de +résolution :</p> + +<p>— Eh bien ! c’est pour cela aussi que j’irai ! +Refuserez-vous de m’associer à votre bonne +action ?</p> + +<p>— Elle a raison, dit le père en s’attendrissant +tout à coup. Bien, pauvrette ! C’est très-touchant, +ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser. +Il ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais +d’être utile à ce brave garçon qui lui a fait son +portrait, et pour rien !… Ce sera le payement +de sa peinture. Au bout du compte, la marquise +ne la mangera pas !… Oh ! si c’était le +roi… Un instant, sire ; de ce côté, nous ne voulons +pas diriger vos chasses, et encore moins +fournir le gibier. D’ailleurs, ne seras-tu pas là, +Pardaillan ?</p> + +<p>— Sans doute ! mon père a raison ; que puis-je +craindre ? Notre voyage à Versailles aura du +moins été utile à… quelqu’un.</p> + +<p>— A la bonne heure ! dit le capitaine. Moi, +j’avais cru devoir vous avertir ; mais si tous +deux vous êtes d’accord, je ne demande pas +mieux. Vive le roi ! mon maréchal des logis sera +officier ! A demain donc, mon enfant.</p> + +<p>Le lendemain, vêtue de blanc comme une +première communiante, Adèle fut conduite vers +la partie du château où se trouvaient les appartements +de la favorite.</p> + +<p>A chaque salon qu’elle traversait, elle était +forcée de s’arrêter, tant elle se sentait défaillante. +Durant une longue nuit sans sommeil, +elle avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan. +Un instinct d’amour lui en avait fait comprendre +la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler +avec une femme pareille ? Cette femme, +pourquoi, la veille, l’avait-elle regardée avec +tant d’attention ? Pourquoi avait-elle voulu la +revoir encore ? Elle ne trouvait de réponse à +aucune de ces questions ; et le mystère qui environnait +cette visite la lui rendait encore plus +redoutable.</p> + +<p>Son amour pour Charles Doisy fut plus fort +que le reste. Il fallait qu’il fût officier. Pour +lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle +parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser +les révoltes de sa pudeur.</p> + +<p>Quand le capitaine et sa jeune amie furent +introduits auprès de la toute-puissante marquise, +celle-ci était à sa toilette.</p> + +<p>Une de ses femmes, après avoir lavé ses +cheveux dans de l’eau parfumée, les couvrait +de poudre à la maréchale ; une autre étalait +sur les meubles des robes de soie, de dentelle +ou de brocart, pour qu’elle eût à choisir ; une +troisième essayait la coiffure du jour sur une +tête à poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet, +et l’ornementait de fleurs ou de plumes, selon +que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou +rejetait.</p> + +<p>A gauche de la toilette se tenait assis un +beau jeune ecclésiastique, en manteau court, +en bas violets, portant un rabat en point de +Venise, et des joyaux à chacun de ses doigts. +C’était un évêque, récemment nommé. Il tenait +à la main une petite pelote de velours, toute +couverte d’épingles d’or, et la présentait alternativement, +soit à la dame, soit à la suivante.</p> + +<p>Vers la droite, on voyait, debout, un homme +à la haute prestance, décoré de plusieurs ordres +et portant en sautoir, par-dessus sa veste +richement brodée, le large cordon du Saint-Esprit. +C’était le ministre de la guerre qui venait +consulter et prendre des ordres.</p> + +<p>La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant, +tout en jetant des regards négatifs ou +approbatifs vers la tête à poupée ou vers les +robes accumulées devant elle, échangeait avec +l’évêque et le ministre des paroles tour à tour +graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle +Dampierre et du capitaine de Pardaillan +lui furent articulés bas à l’oreille ; elle tressaillit, +se leva, et d’un geste, fit signe à l’évêque +et au ministre de s’éloigner.</p> + +<p>Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent +dans un petit salon attenant au cabinet de +la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût +de les rappeler.</p> + +<p>A peine avaient-ils disparu que madame de +Pompadour, se retournant brusquement, s’élança +vers Adèle, la prit dans ses bras, la +baisa au front, et la contemplant dans une +sorte d’extase douloureuse : Ma fille ! s’écria-t-elle.</p> + +<p>A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre +le sens, la pauvre enfant, déjà jetée +hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes, +subitement atteinte d’une de ces faiblesses +nerveuses auxquelles elle est sujette, +s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour +elle.</p> + +<p>Les femmes s’empressent ; le capitaine, désespéré +et qui la croit déjà morte, aide à la déposer +sur un sofa, pousse des soupirs haletants, +frappe du pied, laisse même échapper quelques +jurons, se souvenant à peine du lieu où il est, +et ne cesse de lui prodiguer ses soins que lorsqu’il +s’agit de couper les lacets de son corsage.</p> + +<p>Il se retire alors discrètement, sans cesser +toutefois de maugréer entre ses dents, dans +un coin de l’appartement, bouleversé par ce +qu’il vient de voir et d’entendre, et ne sachant +plus ni ce qu’il doit penser ni pourquoi il est +venu.</p> + +<p>Presque inanimée, la jeune fille était étendue +sur le sofa ; ses yeux restaient fermés ; ses cheveux, +déroulés, retombaient en désordre sur +sa poitrine, pâle comme son front.</p> + +<p>— Oh ! laissez-la un instant ainsi, supplia la +marquise ; c’est ainsi que pour la dernière fois +j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble +tant !</p> + +<p>Et elle éclata en sanglots.</p> + +<p>Par son ordre, on va chercher une couronne +de roses blanches, précieusement déposée dans +un coffre de deuil, dans un coffre qui renferme +les seules choses qui lui restent de sa fille : de +blonds cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir +trempé de ses larmes et teint de son sang.</p> + +<p>Madame de Pompadour n’était plus la belle +et omnipotente favorite ; alors, c’était une pauvre +femme à qui il n’était permis d’être mère +qu’en cachette ; une femme qui, à force d’adresse, +de beauté et d’ambition, avait fait son +esclave d’un roi ; mais à cet esclave, elle devait +des sourires et de la belle humeur. Devant lui, +comme devant les autres, il lui fallait cacher +ses larmes, étouffer ses douleurs, contenir ses +élans de maternité. Ne devait-elle pas rester +belle pour plaire au maître ? Ne devait-elle pas +plaire au maître pour gouverner l’État ? Pourquoi +aurait-elle pleuré sa fille ? Ce n’était point +celle de Louis XV ; c’était celle de M. d’Étioles… +Qu’importait au roi !</p> + +<p>Quand on eut déposé entre ses mains la couronne +de roses, elle la plaça sur la tête d’Adèle, +comme, quelques semaines auparavant, +elle l’avait placée sur la tête de son Alexandrine.</p> + +<p>Ç’avait été une volonté de la mourante.</p> + +<p>Elle se reprit alors à contempler de nouveau +cette étrangère, qui lui rappelait de si doux et +de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent +avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique +qui rapproche toutes les conditions devant +une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent +et pleurèrent avec elle.</p> + +<p>Adèle revenait à la vie ; ses sens commençaient +à sortir de leur anéantissement passager, et +un seul bruit, celui des sanglots, venait frapper +son oreille. Les idées pleines de confusion encore, +elle ouvrit les yeux. Des femmes inconnues +étaient là, à genoux, se lamentant. Elle +essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant +un cri.</p> + +<p>Elle venait de voir dans une glace une jeune +fille, le teint livide, avec une couronne et des +vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune +fille avait ses traits ; était-ce donc son spectre +qui venait de lui apparaître ?</p> + +<p>Et elle entendait autour d’elle des voix gémir +et répéter : Pauvre enfant ! — Pauvre enfant ! — Mourir +si jeune ! — Si belle ! — Pourquoi +l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu !</p> + +<p>Adèle referma les yeux, et de ses paupières +deux larmes jaillirent.</p> + +<p>Elle se pleurait elle-même.</p> + +<p>Revenue tout à fait de son évanouissement, +rendue au sentiment de sa position réelle, elle +ne put cependant se défendre d’une terreur secrète, +en songeant à son fantôme qu’elle +avait vu.</p> + +<p>C’était une des idées superstitieuses le plus +généralement accréditées alors, que celle-là qui +établissait que quelques jours avant de mourir +de mort violente ou inattendue, votre propre +image vous apparaissait, pâle, désolée, comme +un messager fatal envoyé de l’autre monde.</p> + +<p>La marquise prodigua de nouveau ses caresses +à Adèle ; elle l’interrogea avec bonté sur +sa famille, sur son pays, sur ses espérances de +fortune. Adèle ne put articuler un mot. Ce fut +le capitaine qui se chargea de répondre pour +elle.</p> + +<p>Au moment de la quitter, madame de Pompadour +lui glissa au doigt une bague d’un grand +prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le +remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses +lèvres.</p> + +<p>Perdant la mémoire du puissant motif qui +lui avait fait risquer son aventureuse démarche, +elle saluait pour prendre congé, quand +M. de Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta +de lui dire :</p> + +<p>— Et le placet ?</p> + +<p>A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire +et la parole :</p> + +<p>— Oui !… ah ! de grâce, madame, s’écrie-t-elle, +soyez bonne pour lui ! Il l’a si bien mérité !… +D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être, +car c’est lui, lui seul, madame, qui a +retenu le cheval !…</p> + +<p>— De qui et de quoi s’agit-il donc ? demanda +la marquise en souriant de cette animation +subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler +la cause première.</p> + +<p>Le capitaine expliqua tout et présenta la +note.</p> + +<p>Après l’avoir parcourue :</p> + +<p>— Notre intéressant libérateur n’aura pas +perdu pour attendre, dit la marquise de l’air le +plus gracieux.</p> + +<p>Elle sonna et fit mander le ministre de la +guerre, qui se trouvait justement sous sa main.</p> + +<p>— M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez +avoir quelque lieutenance de cavalerie à votre +disposition ?</p> + +<p>— Et à la vôtre, madame, répondit le galant +ministre en s’inclinant.</p> + +<p>— Eh bien ! donc, faites droit à ce placet, et +sur-le-champ. Nous vous en saurons gré, notre +cousin.</p> + +<p>Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à +Béthizy, enchantés de la façon dont avait tourné +la visite à madame de Pompadour.</p> + +<p>Depuis deux jours, ils étaient de retour de +leur voyage à Versailles, lorsque Martine Brulard, +qui depuis longtemps n’avait pas mis les +pieds au château de la Douye, y arriva.</p> + +<p>Martine avait des chagrins ; ses yeux rouges +et son air effaré le disaient assez.</p> + +<p>Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle +éclata.</p> + +<p>Son père venait d’apprendre par un des hussards +de Berchiny que Charles Doisy, après +s’être signalé au combat de Hamelen, y avait +reçu une blessure grave… mortelle sans doute.</p> + +<p>A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle +qui menaçait de renverser toutes ses espérances +de bonheur, Adèle poussa un cri et +se jeta dans les bras de Martine en fondant en +larmes.</p> + +<p>Martine, qui était venue chercher des consolations +et peut-être faire montre de sa douleur, +se trouva vivement blessée en voyant +mademoiselle Dampierre plus affectée qu’elle-même, +et elle la quitta, persuadée que plus +que jamais elle avait en elle une rivale et non +plus une amie.</p> + +<p>Adèle, de jour en jour, devenait plus triste +et plus abattue ; elle passait des heures entières +devant son portrait, peint par Charles Doisy.</p> + +<p>Un matin, le lieutenant des chasses reçut +une lettre cachetée de noir. Il déjeunait en +tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui +fut remise par Mariotte.</p> + +<p>Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée +se reporta naturellement vers Charles +Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen, +au dire de Martine ; faisant un effort +pour vaincre la violence de ses émotions, elle +se disposait à interroger son père ; mais en +voyant l’agitation subite, la stupéfaction douloureuse +qui venait de s’emparer de celui-ci +au milieu de sa lecture, son cœur se comprima +et les paroles expirèrent glacées sur ses lèvres…</p> + +<p>— Qu’est-ce donc ? de quoi s’agit-il ? murmura-t-elle +enfin ; mais d’une voix si faible, tellement +éteinte, que M. Dampierre devina l’interrogation +plutôt au regard qu’à la voix.</p> + +<p>— Rien… ce n’est rien, dit-il en se levant +de table brusquement et en laissant là son repas +à peine commencé.</p> + +<p>Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur +des plaisirs sensuels, et dont les petits +événements malencontreux de la vie n’avaient +jamais eu le pouvoir de troubler le robuste appétit, +cette fuite de table, ce mouvement d’abnégation +eût suffi seul pour annoncer un grand +malheur.</p> + +<p>— C’est un ordre… oui, reprit-il d’un ton +grave et solennel, qui n’était guère dans ses +habitudes, un ordre !… auquel je dois obéir, et +sur-le-champ.</p> + +<p>Il appela son valet, lui ordonna de seller +son cheval, et lui adressa diverses recommandations +qui devaient suffisamment faire pressentir +qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.</p> + +<p>Adèle resta muette, le regarda avec des yeux +effarés ; mais elle ne lui fit point une seule objection.</p> + +<p>Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour +quelques préparatifs indispensables, Adèle résolut +de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte, +elle n’osa entrer ; elle ne le put pas. De même +que ses lèvres étaient restées muettes, ses jambes +demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire +à son père ? L’interroger sur le sort de Charles ?</p> + +<p>Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui +faire. Elle eut peur du coup qu’elle pouvait +recevoir !</p> + +<p>Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe, +mais ne pouvant cependant supporter +ce doute qui la torturait, elle entendit son père +marcher à grands pas en poussant de longs soupirs, +et le mot, mort ! mort ! articulé avec un +profond accent de douleur, vint frapper son +oreille.</p> + +<p>— Qui donc est mort ? s’écria-t-elle en se +précipitant dans la chambre et en recouvrant +tout à la fois le mouvement et la parole : +M. Charles ?…</p> + +<p>La main de M. Dampierre descendit rapidement +sur la bouche d’Adèle.</p> + +<p>— Que ce nom ne soit plus prononcé entre +nous, pauvrette, lui dit-il. Oublions-le ; si, +comme moi, tu te ressentais quelque amitié +pour lui, efface-la de ta mémoire ; qu’il n’en +soit plus question ! Entends-tu ? Jamais ! jamais !</p> + +<p>Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les +yeux, la recommanda aux soins de Mariotte, +monta à cheval et partit.</p> + +<p>Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes +au milieu de nos douleurs, car nos douleurs +comme nos joies sont capricieuses et fantasques, +Adèle cherche à rentrer dans son +doute. Un cachet noir apposé sur une lettre a +suffi pour lui faire croire à la mort de Charles, +et quand le cri échappé à son père, cette phrase +sur Doisy, qui ne peut avoir pour elle qu’un +sens positif, quand tout enfin a semblé concourir +à justifier ses pressentiments, à la confirmer +dans sa croyance, cette croyance, elle +la repousse.</p> + +<p>A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque +dans la tombe des morts.</p> + +<p>— Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos +de Martine relativement à la blessure de Charles, +se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter attention. +Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui +devant un résultat qu’il devait prévoir ? +Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à s’éloigner +d’ici, et pour plusieurs jours ? Cependant +il m’a dit de l’oublier… « Mort ! mort ! » s’est-il +écrié. Qui donc est mort, si ce n’est lui ? Oh ! +la lettre, cette lettre seule pourrait me dire +toute la vérité !</p> + +<p>Cette lettre, elle la cherche, pensant que, +dans sa précipitation, son père a peut-être négligé +de la garder et de l’emporter avec lui ; +mais elle ne la trouve pas.</p> + +<p>Elle songe alors à Mariotte ; peut-être aussi +son père, au moment du départ, quand il est +descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint +de s’expliquer devant sa vieille servante. Alors +elle interroge la Picarde, laissant éclater devant +elle ses craintes et même sa douleur.</p> + +<p>— Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte, +faut pas ainsi s’entretenir en grand’crémeur +sans raison ni bon sens. Si ce garçon est guari +de sa navrure, n’y a plus de danger ; alors, tenez-vous +coie ; s’il est défunt, n’y a plus de remède ; +à quoi bon larmoyer ? Ne devons-nous +mie chacun itou en faire autant ? Vous duit-il +tout savoir au certain, pour vous désoler tout +de suite et vous consoler plus vite ? A la bonne +heure ! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut +vous en dire long n’est pas loin ; c’est père +Hubert, le rouisseur : il est appert en art magique, +le vieux madré ! vez-le.</p> + +<p>Adèle refuse d’arriver à la certitude avec +l’aide du sorcier.</p> + +<p>Puisant momentanément des forces dans +l’excès même de son désespoir, elle se rend +d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard ; +elle court risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur, +sans doute, mais ce n’est pas lui qu’elle +y va chercher ; c’est Martine, et ce fut Martine +seule qu’elle y trouva.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>La fille du meunier chantait alors à tue-tête, +de l’air le plus joyeux du monde.</p> + +<p>La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en +raconte, ne manifesta jamais sa puissance d’une +façon plus merveilleuse que ne le fit en ce +moment la voix fausse et discordante de Martine ; +jamais les symphonies d’Haydn ou de +Beethoven, les accords les plus enivrants de +Mozart, d’Auber et de Rossini, ne retentirent +aux oreilles d’un mélomane fanatique avec +autant de charme qu’Adèle en trouva au vieil +air, si impitoyablement écorché alors par la +fille Brulard ; Byron et Lamartine, dans leurs +plus grands jours d’inspiration et de lyrisme, +n’ont jamais laissé tomber des strophes d’un +plus formidable effet que celui produit par ces +vers si simples :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On vend de la tiretaine,</div> +<div class="verse">De la soie et du velours, etc.</div> +</div> + +</div> +<p>Le reste à l’avenant.</p> + +<p>Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil +de la chambre occupée par Martine, comme le +matin de ce même jour elle s’était tenue +anxieuse, indécise, bouleversée par de rudes +angoisses, à cette porte qui la séparait de son +père et de la missive au cachet noir ; mais +combien son émotion est différente maintenant ! +L’oreille tendue, les mains jointes, les yeux au +ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement +extatique ce chant trivial, comme elle eût +écouté les cantiques des anges ou la voix du +Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant +elle se sent renaître ; le sang lui remonte aux +joues, au front et lui bat au cœur par flots +plus doux et plus réguliers ; son regard se ranime +sous une expression radieuse d’espoir et +même de bonheur.</p> + +<p>Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter +un mort.</p> + +<p>Se précipitant dans la chambre :</p> + +<p>— Il est donc sauvé ! s’écrie-t-elle.</p> + +<p>— Ah ! vous m’avez fait peur ! dit, avec un +soubresaut, Martine, qui ne s’attendait pas à +cette visite. Qui donc est sauvé ?</p> + +<p>— Mais lui !</p> + +<p>— Qui, lui ?</p> + +<p>— M. Doisy !</p> + +<p>— M. Doisy ? hein ?… plaît-il ?… pourquoi +sauvé ? reprit la fille du meunier, dans un trouble +évident.</p> + +<p>— Il n’est pas mort, du moins, poursuivit +Adèle.</p> + +<p>— Mort, lui ?… qui donc a pu vous dire…</p> + +<p>— Mais vous-même, d’abord ;… oui, vous, +Martine ; ne m’avez-vous pas parlé d’une blessure +mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen ?</p> + +<p>— Ah !… oui, oui… Pardon ! c’est que je +pensais à tout autre chose, répondit l’autre en +se remettant de son trouble momentané.</p> + +<p>Et, d’un air plus calme, elle ajouta :</p> + +<p>— Au fait, après ce qui lui est arrivé, il +pourrait bien n’être plus de ce monde… je l’ai +même entendu dire, et, pour votre gouverne, +mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi, +voire même de le répéter au besoin.</p> + +<p>Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis, +tombant sur une chaise :</p> + +<p>— Et vous chantiez, Martine !</p> + +<p>— Pourquoi pas ? Faut-il donc toujours être +en pâmoison ? Ça ne me va pas, à moi. D’ailleurs, +je suis contente aujourd’hui : je vais me +marier. Oui, mam’zelle, et bientôt je l’espère ; +mon père y consent ; il ne s’agit plus que de +patienter un peu ; car nous nous marions, nous +autres ! ajouta-t-elle en se redressant de toute +la hauteur de sa fausse vertu.</p> + +<p>Depuis sa dernière visite au château de la +Douye, la fille Brulard en avait beaucoup +appris sur le compte de mademoiselle Dampierre +et sur son séjour à Versailles. Aussi +reprit-elle d’un ton d’arrogance et de dédain :</p> + +<p>— Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à +quelle occasion le roi vous avait fait présent +d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc +ne me l’avoir pas montré ? Croyez-vous que j’en +aurais été jalouse ?… Oh ! nous autres, simples +filles de la campagne, nous nous contentons de +moins, ça coûte trop cher.</p> + +<p>— Comment, le roi ! dit Adèle, frappée de +stupeur ; le roi ! je ne l’ai même pas vu.</p> + +<p>— Je le souhaite pour vous, ma chère ; +mais alors, qui donc vous aurait remis ce +joyau ?</p> + +<p>— Mais… madame la marquise.</p> + +<p>— Ah ! la Pompadour ? Au fait, reprit Martine +avec une ironie grossière qu’elle croyait +devoir être piquante, on se convient, on se +rapproche, selon les goûts qu’on a. Vous voyez +le beau monde, à ce qu’il paraît, à présent ? Je +pourrai bien le voir un jour aussi ; mais à +d’autres conditions… qui sait ?… Mon mari +peut devenir…</p> + +<p>Elle se retint tout à coup et se prit à chanter +comme si elle était encore seule.</p> + +<p>Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale +franchise, il renchérit encore sur les propos +de sa fille.</p> + +<p>— Retourne à ton rouet, près de ta mère ; +hors d’ici, Martine ! il ne te convient pas de +causer plus longtemps avec les belles demoiselles +de château. Tiens-toi à ta place ; chacun +à la sienne !</p> + +<p>Et se retournant vers la nouvelle venue, +restée interdite devant ce double accueil :</p> + +<p>— Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma +femme, reprit-il ; mais j’espère avoir le plaisir, +je ne dis pas l’honneur, de vous revoir, quand +j’irai porter mes redevances à votre digne +homme de père.</p> + +<p>Le meunier et sa fille s’éloignèrent ; Adèle +resta seule.</p> + +<p>Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu +même appeler la plus faible lueur sur le doute +qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer +au milieu du chaos de ses pensées douloureuses. +Certes, elle avait déjà connu le malheur, +puisqu’elle avait perdu sa mère ; mais de +tous les étonnements pleins d’amertume que le +mauvais destin pouvait encore lui tenir en réserve, +celui de se voir méprisée, méprisée +moralement, était le plus grand, le plus inattendu +de tous. Elle n’ignorait pas combien de +formes différentes le malheur peut revêtir +pour arriver à nous, mais jamais elle n’eût +soupçonné devoir le rencontrer sous celle du +mépris.</p> + +<p>A ses émotions, à ses tressaillements de +pudeur, si un sentiment réel de honte pénible +s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans +cette matinée où la rusée Martine l’avait réduite +à se montrer aux yeux du jeune soldat +tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui, +ce n’est plus son vêtement d’emprunt, +son tablier de grosse toile que la fille Brulard +éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe +même de son âme, sur sa robe virginale, +sur son manteau de chasteté qu’elle jette +à pleines mains les immondices corrosives de +la calomnie.</p> + +<p>— Mon Dieu ! si Charles n’a pas cessé de vivre, +faut-il que ce bruit fatal arrive jusqu’à lui ? +Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre +enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace +et de résolution et à son profit ? Mais non, +ma crainte est vaine ; près de lui, on ne peut +rien contre moi, car Charles n’existe plus sans +doute !</p> + +<p>Et elle n’échappe ainsi à une douleur que +pour tomber sous une douleur plus grande.</p> + +<p>Dans le désordre, dans l’agitation de son +esprit, sa pensée se retourne dans son cœur +comme un glaive à deux tranchants.</p> + +<p>S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore +assez pour entendre une voix lui dire à l’oreille : +Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille ; +tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et +elle était indigne de toi ! Ah ! s’il vivait, ne +fût-ce que pour quelques jours, eh bien ! elle +se sentirait la force d’aller le rejoindre pour +s’agenouiller devant son lit de douleur et le +consoler par sa justification. Quoique la calomnie +vole d’une aile rapide, elle arriverait à +temps pour lui crier : Charles, je suis innocente ! +Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous +et en restant digne de vous ! J’en prends à témoin +celui dont je n’ai que secondé les vues +généreuses, cet homme devenu pour vous un +bienfaiteur, un second père, votre ancien capitaine, +l’ami de mon père, M. de Pardaillan +enfin, dont l’honneur vous répondra du mien ! +Cette démarche, elle oserait la tenter ! Elle +l’oserait, car sous la double commotion qu’elle +vient de ressentir, elle aussi s’est transformée ; +une incroyable énergie semble vouloir prendre +la place de ses habitudes timides et craintives. +Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui +tout dire, lui tout avouer ; qu’il l’accompagne, +et elle part !… Mais son père… son père, c’est +lui qui est parti… parti, en emportant cette +lettre fatale qui l’instruisait de la mort de +Charles !</p> + +<p>Sous le poids accablant de cette double et +désolante pensée de mort et de déshonneur, +elle s’éloignait de l’habitation du meunier, +marchant devant elle au hasard, quand, arrivée +sur les bords de la rivière d’Autonne, elle aperçut +un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.</p> + +<p>Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement +de sa tête, à ses cheveux vert pâle, +distribués par touffes sur un front chauve, le +tout offrant assez fidèlement l’image de ces fins +gazons de bois, décolorés à l’arrière-saison, et +qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme +arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles +d’une chevelure végétale.</p> + +<p>Distraite, effrayée même par cette rencontre +inattendue, Adèle ne vit pas une femme dont +la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde +disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle +se montra.</p> + +<p>Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé +à déplacer ses gerbes placées au fond de son +<i>routoir</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Les <i>routoirs</i> sont ces flaques d’eau généralement +produites par les infiltrations des rivières, et dans lesquelles +on met rouir le chanvre.</p> +</div> +<p>Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne +seulement par le chemin que suivait la +jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer +près de lui, mais elle le fit les yeux baissés, +le visage tourné vers la rivière, autant pour +cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de +terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect +du vieillard.</p> + +<p>Songeant cependant aux derniers conseils +de Mariotte, elle ralentit sa marche, sans l’interrompre +toutefois.</p> + +<p>Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque +s’aventurant à jeter un regard furtif derrière +elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la tête +ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt +et de compassion.</p> + +<p>Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer +des paroles confuses, au milieu desquelles +son nom seul ressortait distinct.</p> + +<p>Revenant aussitôt sur ses pas :</p> + +<p>— Vous m’avez appelée, père Hubert ? dit-elle ; +pardon de ne vous avoir pas vu d’abord.</p> + +<p>— Oh ! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle ! +à preuve qu’ensuite vous avez détourné la tête +pour essayer de me dérober l’air de votre +figure. Mais avais-je besoin de vous voir de +face pour deviner la réception qu’ils vous ont +faite, au moulin ?</p> + +<p>— Quoi ! vous savez, père Hubert ?…</p> + +<p>— Beau mérite ! je les connais si bien, que +je les entends d’ici jastoiser sur vous. Vous +auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi +de prime le conseil de vot’ servante.</p> + +<p>— Quoi ! vous savez aussi…</p> + +<p>— Oh ! je sais… je sais, reprit le bonhomme +en lui jetant un regard en dessous, qu’il y a +ben des choses que vous ne savez pas et +que vous voudriez ben savoir ; n’est-il pas +vrai ?</p> + +<p>— Oui, oui ; bien vrai ! s’écria la jeune fille.</p> + +<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ? +Vous n’avez donc plus confiance dans le Vieux +Rouisseur ?</p> + +<p>Adèle baissa la tête.</p> + +<p>— Les échos du pays répètent de vilaines +choses, mam’zelle ; mais les échos ont ça de +bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent +dire ; ils n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent +mieux que les hommes. Vous désireriez leur +faire changer de ton, dites ?</p> + +<p>— Que m’importe ! si celui devant qui surtout +j’aimerais à me justifier n’existe plus.</p> + +<p>— Ah ! fit le Rouisseur, vous pensez à la +lettre de ce matin ?</p> + +<p>Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant +convulsivement ses mains d’un air d’impérieuse +supplication :</p> + +<p>— Vous qui savez tant de choses, existe-t-il ? +le reverrai-je ? s’écria-t-elle.</p> + +<p>— Attendez, et écoutez ! répondit le vieillard +d’un ton d’étrange solennité ; surtout, +retenez bien ce que je vas dire, car les paroles +que je prononce à l’emblée et sous le souffle +du <span class="xsmall">MAITRE</span>, à peine si mon oreille les entend +et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est +d’elles quasi comme de mes vieux rêves de l’an +passé… Écoutez !</p> + +<p>Sans sortir de son routoir, il plongea alors +profondément ses bras sous l’eau, en marmottant +des mots inintelligibles dans un jargon +cabalistique ; puis, des javelles submergées, il +retira trois brins de chanvre, et, l’un après +l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de +leur enveloppe.</p> + +<p>— L’<i>écorce</i> quitte la <i>chènevotte</i>, murmura le +sorcier en attachant de temps en temps sur la +jeune fille ses petits yeux fauves et perçants : +bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est +rayée, et la raie du <i>mitan</i> est majeure !… tous +ceux qui doivent mourir ne sont pas encore +morts.</p> + +<p>Rassemblant alors les lambeaux humides et +grêles de l’écorce du chanvre, il les mâcha à +plusieurs reprises, comme pour en étudier la +saveur.</p> + +<p>Personne n’ignore quelle est la puissance +narcotique et vertigineuse du chanvre. C’est +avec cette plante que les Orientaux composent +cette terrible liqueur du <i>bang</i>, dont les effets, +supérieurs même à ceux de l’opium, leur ouvrent +des mondes imaginaires ou les jettent +dans des exaltations prophétiques.</p> + +<p>Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule +un rôle dans la sorcellerie du père Hubert ; +peut-être les émanations de la plante, les opérations +du rouissage, auxquelles il se livrait, +agissaient-elles sur son cerveau en dehors de +ses pensées volontaires ; peut-être enfin était-il +plus sorcier qu’il ne le croyait lui-même.</p> + +<p>Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps +savouré la liqueur âcre et caustique contenue +dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte, +il les pressa entre ses doigts, tira à lui, +et les fit crier à son oreille, écoutant avec +grande attention le bruit aigre et grinçant qui +s’en échappait.</p> + +<p>Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient +exister en ce moment les rapports communs +d’une langue mystérieuse et surnaturelle.</p> + +<p>Adèle se tenait toujours devant lui, les mains +jointes, et dans une attitude pleine de perplexité +et de foi, car la parole du vieillard, le +timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur, +le mouvement régulier de sa tête, la nuit +qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout contribuait +à la frapper de ce vertige superstitieux +dont elle n’avait jamais été bien guérie.</p> + +<p>Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation, +et comme se parlant à lui-même, en +paraissant répondre à une des exigences de son +singulier interlocuteur :</p> + +<p>— Oh ! oh !… dit-il, l’osera-t-elle ?</p> + +<p>— Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre, +je l’oserai, père Hubert. Parlez !</p> + +<p>— Eh bien ! reprit le vieillard, écoutez donc ! +Un fétu de paille vous a tout d’abord fait songer +pour la première fois au beau jeune garçon +qui vous occupe si tristement à l’heure présente.</p> + +<p>— C’est la vérité, répondit Adèle.</p> + +<p>— Ces trois autres fétus qui se trouvent là, +si vous faites ce qu’ils ordonnent, pourront +bien parfaire l’œuvre du premier.</p> + +<p>— Qu’ordonnent-ils ? dit la consulteuse, qui +tremblait de tout son corps.</p> + +<p>— Cette nuit même… cette nuit, vous entendez, +acheminez-vous par la <i>Cavée aux Anglais</i> +vers la tour Saint-Adrien.</p> + +<p>Adèle fit un mouvement.</p> + +<p>— Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne, +quand tout dormira autour de vous ; +soyez sans crainte. On n’est jamais si seule +qu’on le croit.</p> + +<p>— Ensuite ? dit Adèle.</p> + +<p>— Ensuite, gravissez la montagne, et ne +vous arrêtez qu’à la place où se trouvait naguère +la chapelle de Sainte-Geneviève ; vous la +reconnaîtrez bien aux marches de pierre qui +s’y trouvent encore au milieu des ruines.</p> + +<p>— Ensuite ? répéta Adèle.</p> + +<p>— Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les +blessés, les blessés guériront.</p> + +<p>— Mais il est mort ! s’écria-t-elle.</p> + +<p>— Priez, vous dis-je ; priez, et, votre prière +faite, levez les yeux et regardez bien… Surtout, +ne répétez jamais que vous avez vu +aujourd’hui le père Hubert, et que vous lui +avez parlé.</p> + +<p>Il laissa tomber au milieu du routoir les +trois brins de chanvre qu’il tenait encore à la +main, puis il ajouta :</p> + +<p>— Maintenant, ne m’interrogez plus ; je ne +saurais vous répondre : allez !</p> + +<p>— Mon Dieu ! serait-il possible ? Cette lettre +ne contenait donc point la vérité ? Mais, s’il est +blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui +s’intéressent à lui, qui donc prend soin de +lui ?… dites ?</p> + +<p>Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.</p> + +<p>— Puis-je croire que mes prières suffiront +à le sauver ? Répondez… Ah ! répondez, par +grâce !</p> + +<p>Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement +à transposer ses gerbes ; il ne lui répondit +point, sinon d’un ton dur et colère :</p> + +<p>— Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez +de troubler dans sa besogne un pauv’ vieillard +qui ne sait ce que vous lui voulez !</p> + +<p>En rentrant au château de la Douye, mademoiselle +Dampierre fut prise d’une fièvre violente, +et dut se mettre au lit.</p> + +<p>Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin. +Celui-ci commanda la diète, le repos +absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte +voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses +défenses expresses, elle s’obstina à rester dans +sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit +par l’y souffrir.</p> + +<p>— Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller +seule, ainsi, dans l’obscurité, parcourir ces +ruines où nul, dans le pays, n’ose s’aventurer ? +ces ruines où un danger vous menace à chaque +pas, dit-on, et où la bête de la Chambrerie +erre dans les ténèbres ? En aurais-je la force ? +Dans l’état où je me trouve, comment y songer ?</p> + +<p>Le soir venu, accablée par la fatigue et par +la fièvre, elle s’endormit. Mariotte en fit autant +de son côté.</p> + +<p>Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin +de Béthizy quand la jeune malade s’éveilla.</p> + +<p>Un rêve venait de la transporter au fond du +Hanovre et de lui montrer Charles Doisy sur +un grabat, étendu, privé de soins, de secours, +et attendant la mort au milieu d’un isolement +affreux.</p> + +<p>Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla +silencieusement, à la hâte, en prenant toutes +sortes de précautions pour ne point interrompre +le sommeil de Mariotte.</p> + +<p>— Si le père Hubert avait raison ! se dit-elle ; +si mes prières pouvaient le sauver ! Dans le +doute même, pourquoi hésiterais-je ?</p> + +<p>Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour +ne pas faire de bruit, elle gagna l’escalier, et +parvenue à la porte de sortie, là seulement +elle chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors +tenus à la main.</p> + +<p>La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux ; +elle voyait clair à peine, car des nuages +couvraient le ciel ; mais la fièvre la soutenait, +comme auparavant le désespoir.</p> + +<p>Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là, +qu’à ses souffrances physiques ou morales, +à son amour aussi.</p> + +<p>En traversant le village, elle ne rencontra +personne. A cette heure, les habitants des +deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune +lumière ne brillait aux fenêtres, comme +pas une étoile ne scintillait dans le ciel. Tout +en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en +effraya. Sa raison vint à son secours.</p> + +<p>— De quoi puis-je avoir peur ? je ne vois +rien, pas même mon ombre, et j’entends à +peine le bruit de mes pas.</p> + +<p>Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus +de sa tête, et le cri du choucas s’éleva +du côté de la forêt. Les évolutions comme les +cris de ces hôtes des nuits lui étaient familiers ; +cependant elle tressaillit involontairement ; +mais elle poursuivit son chemin.</p> + +<p>Au bout de quelques pas, soit réalité, soit +un effet de la fièvre, elle crut entendre des +hurlements lugubres… Une cloche tintait dans +le lointain.</p> + +<p>— Ce sont les clameurs, ce sont les cloches +invisibles du Prieur maudit ! pensa-t-elle. Qui +donc est en danger de mort ?… Moi, peut-être !</p> + +<p>Non sans peine, elle reprit courage et continua +d’avancer.</p> + +<p>Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit, +dans de grises vapeurs, se dessiner devant +elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien. +Elle les avait vues mille fois le jour et +sans aucune sorte d’émotion pénible ; mais à +cette heure de la nuit et sous l’empire des idées +qui s’emparaient d’elle à ce moment, les choses +lui paraissaient tout autres. La montagne +semblait vaciller sur sa base ; on eût cru que +de nouvelles assises étaient venues s’ajouter à +celles de la tour qui paraissait grandir et dont +les créneaux s’éclairaient par instants d’une +lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes, +restés debout dans toute leur hauteur, se mouvaient, +se rapprochaient, se penchaient l’un +vers l’autre, comme autant de spectres funèbres +qui auraient tenu conseil.</p> + +<p>Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle +rétrograder si cette pensée ne s’était fait +jour dans son esprit, au milieu de ses hallucinations : +Quoi ! quand il s’agit de lui sauver +la vie, car le Rouisseur l’a dit : « Priez et +les blessés guériront, » je ne pourrais vaincre +un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles, +j’ai su triompher même d’un sentiment +de pudeur ! Il m’en a coûté cher déjà ; mais +qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu.</p> + +<p>De cet instant, une métamorphose complète +s’opéra en elle ; ses forces purent faiblir, mais +sa résolution lui demeura inébranlable au cœur, +et l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le +passage.</p> + +<p>La nuit s’épaississait de plus en plus ; à peine +si le sentier qu’elle suivait était perceptible. Le +vent, qui s’était élevé, se déchirant aux angles +des ruines, faisait entendre des sifflements +aigus, auxquels se mêlaient ces étranges hurlements +qui déjà l’avaient alarmée.</p> + +<p>Elle marcha cependant ; mais un tremblement +convulsif la prit.</p> + +<p>Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose +haleter, fureter, et deux yeux ardents brillèrent +dans l’obscurité. Elle tomba à genoux +sur les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants +semblèrent aussitôt s’être implantés en +terre devant elle, comme de vivantes escarboucles, +et un gémissement plaintif arriva à +son oreille, en même temps qu’une chaude vapeur +d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la +vision disparut.</p> + +<p>Elle se releva et marcha encore ; mais sa poitrine +était comprimée, ses artères battaient +avec violence et il lui semblait que c’était +dans son cœur même que résonnait alors +le tintement sinistre de la cloche invisible.</p> + +<p>La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis +qu’elle gravissait les pentes inférieures de la +montagne, reparut enfin à ses yeux ; mais la +vieille enceinte semblait avoir changé de place. +Elle l’avait laissée à sa gauche, elle la retrouvait +à sa droite. La courageuse enfant coupait +le terrain en diagonale pour y arriver par un +chemin plus direct, quand, derrière un monticule, +s’éleva soudainement une apparition sous +forme féminine. Sa robe blanche flottait au +vent ; elle élevait les bras, en faisant entendre +comme un appel étouffé.</p> + +<p>Cette seconde vision disparut comme l’autre.</p> + +<p>Au même instant, comme Adèle s’approchait +d’une haie qui semblait se mouvoir et s’entr’ouvrir, +le vent de la nuit prit une voix pour +lui crier à l’oreille ces mots nettement articulés : +Retournez ! retournez !</p> + +<p>Elle n’en tint compte et continua de marcher ; +mais une sueur glacée lui tombait du +front, et ses dents entre-choquées lui faisaient +ajouter un nouveau bruit à tous ces bruits +aigus, plaintifs, stridents, qui l’entouraient.</p> + +<p>Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible +éclaircie, les marches de pierre, brisées, disjointes, +couvertes de mousse et de byssus, qui, +avec un fragment de muraille couronné d’une +lucarne en ogive, composaient les seuls débris +de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève.</p> + +<p>Touchant au but, fortifiée par l’importance +et les périls mêmes de sa mission, Adèle sentit +s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle +avait été en proie et dont elle avait triomphé. +Se faisant de son amour et de ses croyances un +abri contre toutes les puissances malfaisantes +du démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle +était venue accomplir dans ce lieu terrible, +elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées +avec le même recueillement qu’elle eût porté +devant le maître-autel de Saint-Martin de Béthizy.</p> + +<p>Après avoir fait le signe de la croix, joignant +les mains :</p> + +<p>— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, et +vous, bonne sainte Geneviève, soyez-moi en +aide ; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive ! +Quoiqu’il soit bien loin de son pays et des +siens, faites que je le revoie !</p> + +<p>Ensuite, courbant son front jusqu’à terre, +elle acheva mentalement son oraison.</p> + +<p>Quand elle releva les yeux, non sans surprise, +elle vit l’ogive de ce pan de muraille qui +lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une +lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette +fenêtre de l’ancienne chapelle avoisinait la tour, +dont la base se trouvait à son niveau.</p> + +<p>A cette clarté qui venait de faire sortir de +ses ténèbres le plateau du vieil édifice féodal, +Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une +apparition bien autrement saisissante que toutes +celles qu’elle avait vues rôder ou se dresser +devant elle durant cette nuit prestigieuse. +Un jeune homme, au teint pâle, les cheveux +en désordre et portant le bras en écharpe, se +montra. Le court manteau qui le recouvrait, +rejeté en arrière, laissait voir les restes d’un +costume militaire, d’un uniforme de hussard.</p> + +<p>C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme.</p> + +<p>Muette de stupeur, les bras tendus vers lui, +Adèle se redresse palpitante, épiant ses mouvements, +interprétant sa pâleur et lui adressant +de la tête de légers signes affectueux qu’il +ne pouvait voir, car elle restait dans l’ombre. +Tout à l’heure, elle était plongée dans les +transes de la terreur et du désespoir ; maintenant +toute son énergie se concentrait pour retenir +un délire de joie et de bonheur qui s’emparait +d’elle :</p> + +<p>— Je le vois ! se disait-elle à elle-même, +mais si je vais à lui, si je l’appelle, peut-être +son ombre va-t-elle s’évanouir.</p> + +<p>Dans ce moment, le jeune homme, après +avoir semblé écouter attentivement un bruit +du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée +du souterrain dont il venait de sortir, et +il s’en aida comme pour éclairer une des rampes +du vieux château.</p> + +<p>— Il vient ! il vient ! murmura Adèle.</p> + +<p>Mais Charles, sans bouger à peine de place, +fit alors un geste de surprise, échangea à voix +basse plutôt des signaux que des paroles avec +quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté +un des versants de la tour, puis :</p> + +<p>— Est-ce donc toi, chère Martine ? dit-il.</p> + +<p>— Eh ! sans doute, c’est moi ! répondit une +voix haletante. Je n’y tenais plus ! j’ai voulu +venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot, +pour t’apporter une bonne nouvelle.</p> + +<p>Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les +bras du jeune homme.</p> + +<p>Ils furent interrompus dans leurs embrassements +par un cri déchirant parti d’entre les +débris de la vieille chapelle…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Blessé, en effet, mais légèrement, dans l’affaire +d’Hamelen, Charles Doisy avait reçu de +son lieutenant-colonel le conseil et l’autorisation +d’aller lui-même plaider sa cause auprès +du ministre.</p> + +<p>Arrivé à Versailles le lendemain même du +jour où Dampierre et sa fille en étaient sortis, +il se présente dans les bureaux, pour y réclamer +son état de service. Le commis auquel il +s’adresse se hâte de lui annoncer qu’il vient +d’être nommé lieutenant dans le régiment d’Anjou +et lui montre la lettre signée par M. de +Paulmy.</p> + +<p>Le jeune homme pousse un cri de joie ; son +front, jusqu’alors resté soucieux, s’éclaira vif +et animé, et, redressant fièrement la tête, il se +rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan.</p> + +<p>M. de Pardaillan travaillait avec quelques +officiers de son futur régiment et avait fait +défendre sa porte, lorsque son domestique +vint lui dire qu’un jeune militaire insistait vivement +pour pénétrer jusqu’à lui, malgré la +consigne.</p> + +<p>Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas +qu’une indiscrétion n’eût été commise et que +son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier +de sa récente nomination. Il ordonna qu’on le +laissât entrer.</p> + +<p>— Je viens, capitaine, lui dit Charles, le +prenant dès l’abord sur le ton le plus élevé et +n’adressant son salut militaire qu’aux officiers, +vous annoncer que je suis enfin lieutenant.</p> + +<p>— J’en suis ravi, mon brave, répondit M. de +Pardaillan, d’autant que je sais à n’en pas douter +que cette distinction est méritée.</p> + +<p>— Ravi ? répéta le jeune homme, la tête +haute et d’un ton de sarcasme ; j’en doute, +monsieur ; car si j’ai tenu si fort à cette distinction, +méritée, ainsi que vous voulez bien +le reconnaître, ce n’a été, avant tout, que pour +avoir le droit de vous demander raison de votre +conduite lâche et déloyale à mon égard.</p> + +<p>Les témoins de cette scène firent un mouvement +pour intervenir ; le capitaine les retint +d’un geste, et leur dit ensuite :</p> + +<p>— Veuillez nous laisser seuls.</p> + +<p>— Restez, messieurs, reprit Charles Doisy ; +restez pour pouvoir attester devant tous, s’il +en est besoin, que je suis venu ici pour demander +raison à M. le capitaine de Pardaillan +de l’insulte qu’il m’a faite, de l’injustice calculée +dont il m’a rendu victime ; restez ! car, +contre toute probabilité, s’il refuse de me rendre +satisfaction, il faut que devant vous je +lui arrache ses insignes d’officier, comme il a +voulu me dégrader de ceux que je portais, +plus noblement peut-être qu’il ne porte les +siens !</p> + +<p>Le capitaine se couvrit les yeux de ses deux +mains avec un geste désespéré.</p> + +<p>S’il se fût trouvé seul lors de l’arrivée de +Charles Doisy, peut-être ne lui eut-il pas laissé +le temps de s’engager dans cette route fatale ; +peut-être même, la terrible phrase achevée, il +eût été assez généreux pour oublier l’outrage +et forcer par un seul mot son insulteur à lui +demander pardon. Mais une explication n’était +plus possible, ou ne l’était du moins qu’après +l’affaire vidée.</p> + +<p>— Vos armes, monsieur ? lui dit-il.</p> + +<p>— L’épée.</p> + +<p>— Le lieu ?</p> + +<p>— L’Étoile de Satory.</p> + +<p>— L’heure ?</p> + +<p>— Le temps de trouver un témoin.</p> + +<p>— Allez donc le chercher, monsieur ! Vous +serez le mien, Blangy, dit le capitaine en s’adressant +à l’un des officiers.</p> + +<p>Doisy ne connaissait personne dans Versailles. +Pour son témoin, il dut donc se contenter +du premier venu ou du plus tôt trouvé.</p> + +<p>En longeant les boulevards, il aperçoit, à +travers les vitres d’un café, un jeune beau fils +qui s’ébat tout seul devant un bol de punch, et +semble prendre un grand plaisir à le faire +flamber. Il entre, et le touchant légèrement du +doigt :</p> + +<p>— Pardon, monsieur, lui dit-il, j’aurais un +service à vous demander. Pourriez-vous sortir +un instant ?</p> + +<p>— Du tout, mon cher, répond l’autre en le +toisant du haut en bas. Si je sors, mon punch +va s’éteindre. Ne savez-vous parler sans prendre +l’air ?</p> + +<p>Dès les premiers mots, l’homme au punch +vit de quoi il s’agissait.</p> + +<p>— Très-bien, dit-il, je suis à vous, mais asseyez-vous, +et pour gagner du temps aidez-moi +à vider ce bol ; il est payé, je ne puis le perdre. +Ici, où j’ai l’honneur d’être connu, les drôles +me font toujours payer d’avance. Allons donc ! +pas de cérémonie ! vous m’en payerez un autre +quand nous reviendrons… si vous revenez. +Holà ! oh ! garçon, un verre !</p> + +<p>Ce flambeur de punch était le chevalier d’Annezay, +fils de bonne maison, deux fois chassé de +son régiment pour cause d’indiscipline, perdu +de dettes et de débauches, mais qui, protégé +par la maîtresse du prince de Soubise, fréquentait +les antichambres de Versailles et devait +faire son chemin. C’était lui qui, quelques jours +auparavant, avait accosté mademoiselle Dampierre +dans la grande galerie du château.</p> + +<p>— Voyons, mon gentilhomme, dit-il à Doisy, +quand celui-ci eut enfin consenti à s’asseoir. +D’abord, à qui ai-je affaire ?</p> + +<p>— Je suis officier, monsieur.</p> + +<p>— Très-bien, c’est que vous n’en portez pas +l’uniforme. Et vous vous battez ?…</p> + +<p>— A l’épée, monsieur.</p> + +<p>— C’est donc pour cela que je ne vous vois +qu’un sabre ?</p> + +<p>— Je vais pourvoir à l’arme qui me manque.</p> + +<p>— On ne peut mieux ! Mais ce duel, c’est +donc pour demain ?</p> + +<p>— A l’instant, monsieur.</p> + +<p>— Diable ! et vous ne vous étiez précautionné +ni d’une arme, ni d’un témoin ? Eh bien ! mon +jeune ami, vous avez eu la main heureuse en +me rencontrant ; mon temps est libre, j’ai dix +épées à votre service et je loge dans cette +maison même. Il n’y aura pas une minute +perdue !</p> + +<p>Le bol achevé rapidement, ils montèrent +chez d’Annezay.</p> + +<p>— Maintenant, tout en menant les choses +vivement, ne précipitons rien, dit le chevalier. +Il s’agit de savoir quel genre d’épée nous convient. +J’en ai pour toutes les circonstances. +Est-ce à un frère, à un mari que nous avons +affaire ? Dans ce cas, l’épée moyenne, plate, +courtoise, est la plus convenable. Il est toujours +de mauvais goût de tuer ces messieurs-là. +Consolons les veuves, ventre de biche ! mais +n’en faisons pas. Elles sont parfois assez simples +pour nous en garder rancune.</p> + +<p>— Il ne s’agit nullement de femmes dans +cette affaire, monsieur.</p> + +<p>— Tant mieux. Ça laisse le jeu plus franc. +Une autre question. Nous battons-nous avec un +ami ou avec un ennemi ? Pardon ! je ne voudrais +pas être indiscret !… il ne s’agit toujours +ici que du choix de l’arme. Quel que soit votre +adversaire, je suis votre homme, s’agît-il de +mon propre frère… Je suis cadet.</p> + +<p>— C’est avec mon ancien capitaine que je +me bats, monsieur.</p> + +<p>— Tudieu ! la longue épée alors, la colichemarde +pour ces distributeurs d’arrêts forcés ! +Au diable tous les capitaines ! On n’en saurait +trop mettre à la réforme ; je sollicite un emploi. +Il faut des vacances. Vous êtes Berchiny, +mon gentilhomme. J’aimerais assez ce régiment-là ; +le costume est galant. Voulez-vous +vous essayer la main, très-cher ? j’ai un joli +coup d’arrêt en dessus à vous indiquer, il est +vif et peu connu.</p> + +<p>— Nous sommes pressés, monsieur.</p> + +<p>— Oui ? Voici votre épée. En route !</p> + +<p>On fit avancer un fiacre ; ils y montèrent et +se dirigèrent vers l’Étoile de Satory.</p> + +<p>Chemin faisant :</p> + +<p>— Eh ! dites donc, camarade, à propos, j’oubliais… +J’ai un ami qui est Berchiny aussi… un +grand ami, le vicomte d’Arsac… Un instant ; celui-là, +je n’en dois pas hériter ; au contraire, je +n’en jouis qu’en viager. Il me paye à dîner et +je lui gagne son argent au lansquenet ! Ce n’est +pas avec lui que vous vous battez, n’est-ce pas ?</p> + +<p>— Je suis confus, chevalier, de n’avoir pas +débuté par vous dire le nom de mon adversaire, +je le devais…</p> + +<p>— Mais non !</p> + +<p>— Il ne fait même plus partie du régiment +de Berchiny…</p> + +<p>— Tant pis ! Mais qu’importe !</p> + +<p>— C’est le capitaine de Pardaillan.</p> + +<p>— Pardaillan ! s’écria d’Annezay, Pardaillan +qui a refusé de m’admettre dans le régiment +en œuf qu’il est en train de couver ! Ah ! +le rufien ! Je suis désolé de ne pas vous avoir +appris mon coup d’arrêt en dessus. J’aurais été +ravi d’en voir l’essai sur la peau de ce drôle +qui m’a mis à l’écart ; oui, et malgré la recommandation +du duc de Soubise, soi-disant parce +que je suis joueur, ivrogne, bretteur, toutes +choses, du reste, parfaitement vraies, mais +qui ne le regardent en rien, il me semble. Il +paraît que c’est de vestales qu’il va composer +son régiment de cavalerie. Des vestales qu’il +recrute d’abord pour le Parc aux Cerfs ! Comme +ça lui va, au Pardaillan, de parler de mœurs !</p> + +<p>— Pourquoi non ? Quelle que soit la gravité +des reproches que j’aie à lui faire, c’est un +homme d’honneur, répondit Charles Doisy, +qui commençait à prendre son témoin en dégoût, +et qui, déjà touchant à la vengeance, ne +s’y sentait peut-être plus poussé par la même +ardeur.</p> + +<p>— Un homme d’honneur ! Turlututu ! A +d’autres, mon gentilhomme ! Vous arrivez de +loin, à ce qu’il me paraît.</p> + +<p>Puis, partant d’un éclat de rire :</p> + +<p>— Il est vrai qu’en fait d’honneur, le capitaine +doit en avoir, puisqu’il en vend.</p> + +<p>— Plaît-il ?</p> + +<p>— Oui, mon très-cher, il vend le sien et celui +des autres… celui des jeunes filles surtout. +Ah ! le vilain métier ! Il vaut mieux vendre que +prendre, dit le proverbe. Ici, le proverbe a menti.</p> + +<p>Et il se mit à chanter ce noël tout nouveau +alors :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">On vend de la tiretaine,</div> +<div class="verse">De la soie et du velours ;</div> +<div class="verse">On vend les plac’s par douzaine ;</div> +<div class="verse">On vend même de l’amour.</div> +<div class="verse">Eh ! le beau mal, par ma foi !</div> +<div class="verse">C’est pour les plaisirs du roi !</div> +</div> + +</div> +<p>Doisy regarda le chanteur.</p> + +<p>— Que voulez-vous faire entendre par là ? +lui dit-il.</p> + +<p>— Vous ne comprenez pas encore ? Décidément, +vous revenez de très-loin.</p> + +<p>— Je reviens de l’armée.</p> + +<p>— C’est donc cela !</p> + +<p>— Mais quel rapport peut-il y avoir entre +M. de Pardaillan et…</p> + +<p>— Quel rapport ? Écoutez le second couplet.</p> + +<p>Et il reprit :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">De vingt tendrons mis en vente</div> +<div class="verse">Le roi seul est l’acheteur ;</div> +<div class="verse">Pompadour est la marchande,</div> +<div class="verse">Pardaillan le fournisseur.</div> +<div class="verse">Changez de nom, Pardaillan,</div> +<div class="verse">Car vous voilà <i>Paillardant</i>.</div> +</div> + +</div> +<p>— C’est là une étrange calomnie ! dit Charles. +Le capitaine a pu être pour moi injuste et +cruel ; mais une faute, une erreur peut-être, +n’entache pas toute une vie. Comment admettre +chez lui des vices pareils à ceux que vous lui +supposez ? il vient à peine de quitter son régiment +où il était estimé… et…</p> + +<p>— Mais vous n’avez donc pas entendu mon +second couplet ? Je vais le recommencer…</p> + +<p>— Moi, je vous répète, monsieur, que je ne +puis le croire.</p> + +<p>— Allons, bon ! au lieu de se battre avec lui, +il va se battre pour lui, et avec moi !</p> + +<p>— Eh ! monsieur !…</p> + +<p>— A vos souhaits, jeune homme. Je ne refuse +pas de faire plus ample connaissance avec +vous, mais n’embrouillons rien, je vous prie. +Si nous nous battons, et que je sois tué, vous +n’aurez plus de témoin ; puis, entre nous, si +c’est à moi que vous avez d’abord affaire, je +vous prêterai une autre épée, plus courtoise. +Je ne me soucie pas de me trouver en regard +de ma colichemarde.</p> + +<p>— Assez sur ce sujet, et trêve de railleries, +je vous prie ! répliqua Doisy d’un ton brusque, +et en se rencognant dans le fond du fiacre, +comme décidé à terminer là l’entretien.</p> + +<p>— Non pas ! dit le chevalier en se récriant ; +car d’un autre côté, si vous vous battez avec +le Paillardant, il peut d’un coup de broche +vous envoyer dans l’autre monde, ce qui serait +très-désagréable pour moi.</p> + +<p>— Comment, pour vous ?</p> + +<p>— Sans doute ! Je ne veux pas que vous +mouriez dans l’impénitence finale et en regardant +le fils de mon père comme un conteur de +bourdes. Je tiens à vous prouver ce que vingt +autres pourraient vous attester avec moi au +besoin, c’est-à-dire que, à la Saint-Louis dernière, +pour ne pas remonter à plus de trois +jours, le capitaine, en pleine galerie du château, +a présenté publiquement, à la marquise, +une jeune provinciale, une fille sauvage de la +forêt de Compiègne, laquelle le roi avait déjà +remarquée dans une de ses chasses ; que ledit +Pardaillan, ami du père, après avoir eu l’art +de l’attirer chez lui avec sa fille, a grisé le +bonhomme, pour arriver plus facilement à ses +fins ; que la marquise, qui aime mieux avoir +vingt rivales sans importance qu’une seule +capable de l’inquiéter, ayant trouvé la petite +fort jolie, mais d’apparence peu redoutable, +a voulu elle-même la présenter au roi, comme +bouquet de fête ; qu’en effet, elle lui a, dès le +lendemain de grand matin, facilité une entrevue +avec Sa Majesté ; enfin, que le capitaine a +accompagné lui-même jusque dans le boudoir +de la marquise la jolie victime, qui en est sortie +pâle, défaite, les yeux rouges, et portant au +doigt un brillant de la valeur de plus de trois +mille écus ! Ce que j’avance là, ventre de biche ! +j’en suis sûr ! moi-même je m’étais mis +sur la piste de la poulette, qui n’avait pas l’abord +difficile, ma foi ; j’ai failli imprudemment +chasser sur les réserves du roi ; j’étais dans la +grande galerie lors de la première présentation ; +lors de la seconde, je me trouvais de même +dans l’antichambre de la marquise ; le vicomte +de Charlieu, le colonel de Bar y étaient avec +moi. Ce sont eux qui ont fait le noël en question ; +bref, ce que j’ai dit, je l’ai vu, <i lang="la" xml:lang="la">de visu, +testis oculatus</i> ! Savez-vous le latin, camarade ?</p> + +<p>— Et le nom de cette jeune fille, le nom de +son père, monsieur ? demanda Charles d’une +voix altérée et tremblante.</p> + +<p>— Elle me l’a dit elle-même ; Jean-Pierre, +je crois.</p> + +<p>— Dampierre ?</p> + +<p>— C’est ça ! un lieutenant des chasses.</p> + +<p>— Adèle ? s’écria le jeune homme avec déchirement.</p> + +<p>— Ah ! il vous faut jusqu’au nom de baptême ? +Mais qu’avez-vous donc, l’ami ? demanda +d’Annezay, s’interrompant en voyant l’altération +subite qu’avait éprouvée la figure de son +compagnon.</p> + +<p>— J’ai… j’ai…, répondit celui-ci en balbutiant, +que je ne puis croire encore…</p> + +<p>Ébranlé par l’air de conviction du chevalier, +mais ne pouvant s’expliquer le séjour de mademoiselle +Dampierre à Versailles, son introduction +chez la marquise ; au souvenir de tant +d’innocence se débattant encore dans ses propres +incertitudes, il allait ajouter : « Vous avez +rêvé ou vous avez menti ! » lorsque le fiacre +s’arrêta à l’Étoile de Satory.</p> + +<p>Le capitaine et son témoin étaient déjà sur +le terrain.</p> + +<p>Les préliminaires du duel ne furent pas +longs ; les deux adversaires ne s’adressèrent +point un mot, et les témoins n’eurent qu’à choisir +la place et à tirer au sort l’avantage de la +position.</p> + +<p>Après une lutte de quelques minutes, Charles +Doisy fut atteint à l’épaule, là même où était +en train de se cicatriser sa blessure récente +du combat d’Hamelen.</p> + +<p>— Botte de pied ferme, en <i>flanconade</i>… petit +jeu ! murmura d’Annezay.</p> + +<p>Quoique la blessure fût sans gravité aucune, +M. de Blangy, le témoin du capitaine, s’interposa +alors entre les combattants, et s’adressant +au jeune homme :</p> + +<p>— Croyez-vous votre honneur satisfait, monsieur ? +lui dit-il.</p> + +<p>— Oui, dit Charles, si M. de Pardaillan consent +à répondre avec franchise et loyauté à +quelques-unes de mes questions.</p> + +<p>Se tournant alors vers celui-ci :</p> + +<p>— Est-il vrai, monsieur, que mademoiselle +Dampierre soit venue dernièrement à Versailles ?</p> + +<p>— Elle y était encore hier, répondit le capitaine.</p> + +<p>— Est-il vrai qu’elle ait logé chez vous ?</p> + +<p>— Avec son père, oui.</p> + +<p>— Est-il vrai que, sous votre seule protection, +elle ait été conduite chez madame la +marquise de Pompadour ?</p> + +<p>Le capitaine fronça le sourcil, hésita à répondre, +puis enfin :</p> + +<p>— Ceci demanderait une explication que je +ne puis donner en ce moment, dit-il.</p> + +<p>— Mais… vous ne niez pas le fait ?</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— En garde ! misérable ! cria Charles en se +ruant sur lui.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, M. de Pardaillan +reçut l’épée de son adversaire en pleine +poitrine.</p> + +<p>— Joli coupé dégagé, en tierce ! dit d’Annezay, +qui semblait assister là comme le prévôt +dans une salle d’armes, simplement pour +juger les coups.</p> + +<p>Cependant, lorsqu’il vit le capitaine rouler +des yeux hagards, chanceler, puis tomber à la +renverse, en rendant le sang par la bouche, il +se précipita vers lui avec les autres pour lui +prêter assistance.</p> + +<p>Tout secours était inutile ; il avait été frappé +au cœur.</p> + +<p>Charles allait s’éloigner, lorsque M. de +Blangy s’avança vers lui :</p> + +<p>— Monsieur, lui dit-il en plaçant une main +sur sa poitrine, pour essayer de maîtriser sa +violente émotion, dans la prévision de ce qui +pouvait, de ce qui devait arriver, mon ami +(et il jeta un regard douloureux vers le cadavre), +mon généreux ami, reprit-il, m’a chargé +de vous faire observer que, quoique nommé +lieutenant de cavalerie, n’ayant pas encore +reçu votre brevet signé du roi, vous avez +contrevenu aux lois disciplinaires, qui ne vous +reconnaissent pas encore le grade d’officier. Il +m’a fait promettre, monsieur, que je vous engagerais +à songer à votre sûreté, que je vous +y aiderais même, si vous pensiez avoir besoin +de mes services.</p> + +<p>— Ah ! ventre de biche ! fit d’Annezay, j’aurais +dû deviner ça ! Un lieutenant en costume +de maréchal des logis ! Mais, bast ! venez chez +moi, camarade ; vous n’y serez relancé que par +mes créanciers.</p> + +<p>Il fit monter dans le fiacre le malheureux +vainqueur, qui semblait n’avoir plus la conscience +de lui-même.</p> + +<p>Écrasé par les événements de ce jour, Doisy, +en rentrant dans le logement de d’Annezay, +tomba sur une chaise, tandis que celui-ci +criait à travers les escaliers :</p> + +<p>— Garçon ! un second bol de punch ; c’est +le camarade qui paye !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>L’asile offert par d’Annezay au malheureux +meurtrier ne pouvait le protéger longtemps. +Non-seulement on y avait à craindre la visite +des créanciers, mais encore celle de tous les +mauvais sujets de la ville, qui, trois fois par +semaine, le transformaient en un tripot de jeu.</p> + +<p>Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le +danger de sa situation, s’était à son tour prudemment +éloigné de Versailles, pour se rendre +à Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne +voulant pas l’abandonner avant de l’avoir +installé lui-même dans sa nouvelle retraite, +le chevalier lui fit escorte pendant la route, et +jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne dédaigna +pas de séjourner vingt-quatre heures.</p> + +<p>C’est par lui, par lui seul, que Martine avait +été si bien mise au courant des prétendues +aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles. +Le chevalier lui avait même appris le +terrible noël, témoignage rimé du déshonneur +de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu +sortir avec un si grand ravissement de +la bouche de sa rivale.</p> + +<p>Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne +croyant pas Charles Doisy assez en sûreté dans +sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable +dans les caveaux Saint-Adrien, où le +père Hubert, qu’on s’était vu forcé de mettre +dans la confidence, lui portait ses provisions +chaque nuit.</p> + +<p>Les choses en étaient là, et Charles n’avait +plus d’autre habitation que les souterrains de +la vieille tour, et chacun faisait du mystère à +la ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet +noir arriva au château de la Douye.</p> + +<p>Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin +du capitaine de Pardaillan, instruisait +M. Dampierre de l’issue fatale du duel de +l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir +les papiers du défunt et de mettre ordre à ses +affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en +voyage, n’ayant laissé à personne le secret de +la route tenue par lui.</p> + +<p>Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre +trouva un testament olographe remontant +à un mois de date et par lequel celui-ci +laissait une part de ses biens à Charles Doisy.</p> + +<p>Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien, +au moment où un cri lamentable parti +d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre +Charles et Martine au milieu de leurs embrassements.</p> + +<p>La fille Brulard s’était épouvantée d’abord. +Rendue à son sang-froid habituel, elle se hâta +d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la +trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le +jeune militaire dont le premier mouvement +avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri +s’était fait entendre.</p> + +<p>Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité +presque totale qui les entourait, ils crurent +voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner +à grands pas à travers les sentiers, creusés en +ravins, qui conduisaient vers Béthizy. Peut-être +ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa conformation +singulière et ses dandinements de tête +en façon de battant d’horloge, si le chien de la +ferme, venu à la suite de Martine, ne s’était +mis à le suivre en sautant et gambadant autour +de lui.</p> + +<p>— Voilà mes deux compagnons de route, +l’homme et le chien, qui me faussent compagnie, +dit Martine. Oui, c’est le père Hubert… +bien sûr… qui se sauve en traînant je ne sais +quoi. C’est lui sans doute qui vient de pousser +ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne +sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier +a été piqué aujourd’hui, mais il a d’abord +semblé faire les plus grandes difficultés pour +me laisser venir ici cette nuit avec lui ; puis, à +mi-route, il a disparu tout à coup, et je ne l’ai +plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame, +il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot, +et non sans peine et non sans peur, je t’assure ; +mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je +voulais t’annoncer moi-même notre grande +victoire. Oui, mon officier, j’ai tout dit ce matin +à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce +qu’il fallait lui cacher ; mais je lui ai dit que tu +m’aimes et que tu ne désires rien tant que de +m’épouser. Ai-je menti, hein ? Il m’a d’abord +jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as +pas le sou ; par bonheur, ma mère s’est mise +de mon bord, et il consent enfin ! Eh bien, +M. le lieutenant, cela valait-il la peine de +venir moi-même ? Que ton affaire s’arrange là-bas, +à Versailles, et en avant l’église ! nous serons +mari et femme !</p> + +<p>Charles se trouva heureux alors que Martine +eût éteint la lanterne ; elle ne put voir sur +ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de +cette grande nouvelle dont la fille Brulard +avait, dans la journée, failli faire la confidence +à mademoiselle Dampierre elle-même.</p> + +<p>De son côté, reculant devant l’idée de trahir +ouvertement le secret de ses maîtres, le Vieux +Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant +son routoir, avait cependant conçu le projet +de l’éclairer, mais sans se compromettre.</p> + +<p>Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif, +n’estimant Martine qu’à sa propre valeur, +ayant entrevu, avec cette sagacité rustique qu’il +mettait si souvent à contribution dans son état +de sorcier, que Charles, qui parlait mariage +aujourd’hui, ne l’avait fait que dans une idée +de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre, +il avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes +gens dans une rencontre nocturne sur la montagne.</p> + +<p>Une explication entre eux devait, selon lui, +bien changer les physionomies au moulin de +Glaignes, comme au château de la Douye.</p> + +<p>Par la présence de Martine, les choses s’étaient +passées bien autrement qu’il n’avait pu le prévoir.</p> + +<p>Après avoir tenté vainement de paralyser +lui-même son œuvre, en se plaçant sur le chemin +de la jeune fille et en l’engageant à retourner +sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle +de Sainte-Geneviève que pour recevoir Adèle +dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié +inanimée.</p> + +<p>Pendant quelques jours, la pauvre enfant se +débattit encore sous les redoublements de la +fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait +ses ravages ; la maladie de l’âme plutôt +que celle du corps ; car elle ne mourait point +sous l’influence d’une de ces désorganisations +dont la médecine peut assigner la cause physique ; +elle mourait d’une déception du cœur, +elle mourait d’une parole d’amour adressée à +une autre.</p> + +<p>Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait +pas articulé un mot ; à peine si elle avait +ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire +sa pensée, sa pensée incurable.</p> + +<p>A son père, accouru en toute hâte de Versailles +et qui se tenait sans cesse à son chevet, +elle souriait parfois ; mais, quoi qu’il fît, il +n’en pouvait obtenir une parole ni même un +geste, ce qui le plongeait dans le désespoir ; +car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas +déjà l’image d’une mort anticipée ?</p> + +<p>Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur +son oreiller et demanda qu’on lui apportât son +portrait.</p> + +<p>Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en +le contemplant, reprirent un éclat inaccoutumé, +et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui +lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se +refaire belle.</p> + +<p>Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin +de sa personne, le goût de la toilette étaient +revenus, et ce changement inattendu remplissait +de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient, +son père, sa vieille servante et jusqu’au +médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics +du plus favorable augure.</p> + +<p>Le peintre avait naguère essayé de composer +une image ressemblant au modèle, et il avait +réussi ; aujourd’hui le modèle voulait ressembler +au portrait, et la réussite était bien plus +difficile.</p> + +<p>La vivacité des couleurs et la beauté des +formes créées par l’artiste, ont une durée que +Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus +parfait ouvrage. Les nuances roses et carminées, +vivantes encore sur la toile, n’existaient +plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours +avaient suffi pour effacer cette brillante palette +que la jeunesse et la beauté elles-mêmes ne +possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que +sous la protection des deux anges gardiens du +corps et de l’âme, la santé et le bonheur.</p> + +<p>Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées, +son teint crayeux n’étaient plus que le +pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois. +Cependant, elle voulait se ressembler encore, +et quand Mariotte eut convenablement +disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient +encore s’être ternis comme le reste, +quand elle l’eut parée de son mieux et telle à +peu près que le peintre l’avait représentée, la +malade pria qu’on allât cueillir des bluets pour +lui en tresser une couronne.</p> + +<p>Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla +silencieusement pendant quelques instants ; +puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même +se la plaça sur la tête, et elle demanda +un miroir.</p> + +<p>La vieille servante allait obéir, mais d’un +geste M. Dampierre la retint.</p> + +<p>— Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant +ces paroles adressées à son père +d’un de ses ineffables sourires : à quoi bon ! +cette image seule a gardé des traces de moi-même.</p> + +<p>Puis, après une nouvelle contemplation :</p> + +<p>— Enlevez ce portrait, dit-elle ; il me fait +mal.</p> + +<p>Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle +eût fait un prisme menteur de ses larmes, sur +la toile, peinte par Doisy, elle avait cru voir +la couronne de bluets se changer en une couronne +de roses blanches. Son portrait alors +ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui +était apparu chez madame de Pompadour.</p> + +<p>— Nous nous ressemblons enfin ! avait-elle +murmuré… Mais, ce n’est plus à moi, ni à +lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu +seul !</p> + +<p>Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait +jamais quittée, car il renfermait des cheveux +de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un +petit fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en +détournant les yeux.</p> + +<p>Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux :</p> + +<p>— Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous +allons nous revoir, puisque… puisque je vais +mourir…</p> + +<p>— Non, non, tu ne mourras pas ! s’écria son +père en sanglotant.</p> + +<p>Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses +mains dans les siennes et les baigna de larmes.</p> + +<p>— Chut ! entendez-vous, reprit Adèle en +écoutant attentivement un bruit qui venait du +dehors : entendez-vous les cloches ?</p> + +<p>En effet, un son de cloches se faisait entendre.</p> + +<p>— Ce sont celles du Prieur maudit, sans +doute ? Elles sonnent pour moi comme elles ont +sonné pour ma mère, reprit-elle.</p> + +<p>— Calme-toi ; non, ce n’est pas la mort de +mon enfant qu’elles annoncent, dit M. Dampierre. +Ces cloches sont celles de l’église.</p> + +<p>— Comme elles sonnent longtemps et à grand +bruit ! Qu’annoncent-elles donc ?</p> + +<p>Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au +père. Il se tut.</p> + +<p>— Je devine ! dit Adèle. Un mariage !…</p> + +<p>Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que +de sa précédente pâleur…</p> + +<p>— Mon père, murmura-t-elle, faites venir un +prêtre… mon confesseur… Ayez hâte… bientôt +il ne serait plus temps !</p> + +<p>M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés +près du lit, tous deux le visage en +larmes, échangèrent entre eux un regard +abattu ; mais aucun ne fit un mouvement, semblables +par leur attitude, leur mutisme et leur +immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre +qui prient et pleurent sur les marches des +mausolées.</p> + +<p>— Faites venir un prêtre ! répéta la mourante +avec une sorte d’impatience désespérée, +un prêtre !… hâtez-vous !…</p> + +<p>Puis, après un moment de silence :</p> + +<p>— Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle +d’une voix presque éteinte ; il ne pourrait +venir en ce moment. Mon Dieu ! à cause +de <i>lui</i>, je ne reverrai donc pas ma mère ! à +cause de <i>lui</i>, dois-je donc renoncer même à +mon salut éternel ?</p> + +<p>Mariotte sortit.</p> + +<p>Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de +retour ; mais elle ne revint pas seule.</p> + +<p>Le curé de Béthizy l’accompagnait.</p> + +<p>De cette même main qui venait de bénir +l’union de Charles et de Martine, le bon prêtre +ferma les yeux d’Adèle.</p> + +<hr> + + +<p>— Parbleu ! vous choisissez bien votre instant +pour me conter des histoires pareilles ! +Par les temps de pluie, je suis sensible en diable ! +me dit mon ami.</p> + +<p>Car il ne faut pas oublier que c’est au beau +milieu de la forêt de Marly et sous l’abri d’une +hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me +remémorer ce petit drame de famille, n’ayant +pour auditeur et interlocuteur que mon philosophe +botaniste, dont j’ai eu soin toutefois, dans +l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes +interruptions.</p> + +<p>— Mais, permettez…, me dit-il ; les romanciers +ont eu de tout temps le droit irrécusable +de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux +privilége qu’ils exploitent encore amplement +aujourd’hui ; cependant quand on affiche +la prétention de conter des histoires vraies, on +doit, avant tout, se mettre en garde contre +l’objection. Comment votre Charles Doisy, dont +je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier +lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête +l’un de ces articles du code militaire qui ne +contiennent rien moins que douze balles de +plomb ?</p> + +<p>— Madame de Pompadour, qui l’avait tout +à fait pris sous sa protection, lui répondis-je, +venait de lui faire parvenir sa grâce, en l’accompagnant +d’un riche cadeau pour sa future +qu’elle ne doutait pas devoir être cette blonde +jeune fille à laquelle elle s’était si vivement intéressée. +Charles profita de l’amnistie ; Martine +du présent de noces, consentant facilement, +malgré ses principes sévères de vertu, à devenir +l’obligée de <i>la Pompadour</i>.</p> + +<p>A quelque temps de là, Charles demanda +audience à la favorite, pour la remercier de +l’avoir dispensé de paraître devant un conseil +de guerre. Il ignorait complétement qu’elle eût +fait autre chose pour lui. Ce fut alors, et par la +marquise elle-même, qu’il apprit par quels +moyens et par quelles instances persévérantes +Adèle et M. de Pardaillan étaient parvenus à +lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait +n’avoir dû qu’à son propre mérite.</p> + +<p>Il sortit de cette entrevue bouleversé, à +moitié fou ; le même jour, il alla trouver M. de +Blangy, se fit tout raconter en détail par lui, +et, le lendemain, il donna sa démission d’officier +de cavalerie. Quant au testament, il va +sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler.</p> + +<p>— A la bonne heure ; ceci me raccommode +un peu avec lui.</p> + +<p>— Cette démission, vous le pensez bien, +déconcerta fort toutes les vanités des Brulard, +père, mère et fille, et ne laissa pas que de +changer en lune rousse la lune de miel du +nouveau ménage. Mais Charles avait au fond +du cœur d’autres chagrins plus poignants que +ceux que pouvait lui faire subir sa femme. Ses +chagrins ressemblaient à des remords. Ce vieillard, +cette jeune fille, qui s’étaient avec tant +de dévouement réunis dans une seule et même +pensée, pour son avancement, pour sa fortune, +comme pour son bonheur, il les avait tués tous +deux ; tous deux il les avait frappés au cœur.</p> + +<p>Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer +domestique, il venait évoquer le souvenir +d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère. +C’est à lui que celle-ci avait dû les principaux +détails de cette histoire, détails sur lesquels il +ne craignait pas de revenir sans cesse, comme +acte d’expiation. Ma grand’mère était la seule +à qui il osât en parler, toutefois en arrière de +sa femme, dont il redoutait les emportements.</p> + +<p>— Vécut-il longtemps ainsi ?</p> + +<p>— Oui, il parvint à un âge très-avancé.</p> + +<p>— Et votre grand’tante, m’avez-vous dit, +était morte à seize ans ! Vive Dieu ! je serais +curieux de savoir, s’écria mon voyageur, +quelle figure feront nos deux amoureux en se +rencontrant dans la vallée de Josaphat.</p> + + +<p class="c gap small">FIN.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77266-h/images/cover.jpg b/77266-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..13b3039 --- /dev/null +++ b/77266-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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