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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***
+
+
+
+
+
+ L’ESCLAVE
+ DU PACHA
+
+ SUIVI DE
+ HISTOIRE DE MA GRAND’TANTE
+ (morte à l’âge de seize ans).
+
+ PAR
+ X. B. Saintine.
+
+
+ Bruxelles et Leipzig.
+ MELINE, CANS ET COMPAGNIE.
+ LIBRAIRIE, IMPRIMERIE ET FONDERIE.
+
+ 1845
+
+
+
+
+L’ESCLAVE DU PACHA.
+
+
+L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais dans les bois de
+Luciennes avec un de mes amis, orientaliste distingué, botaniste émérite
+qui, il y a quelques années, a fait deux mille lieues et couru vingt
+fois le risque de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes aux
+flancs du Taurus et aux plaines de l’Asie Mineure. Après nous être
+promenés dans le bois, en ramassant çà et là quelques gramens, quelques
+orchis, seulement pour renouveler connaissance avec eux, nous longions
+le joli village des Gressets et la délicieuse vallée de Beauregard, nous
+dirigeant vers un déjeuner que nous espérions trouver un peu plus loin,
+lorsque, sous une allée de hauts peupliers jetés sur la gauche des
+prairies du _Butard_, nous aperçûmes, venant à nous, un couple de
+promeneurs, homme et femme, jeunes tous deux.
+
+Du plus loin que mon compagnon les aperçut, il fit un mouvement de
+surprise.
+
+--Vous connaissez ces personnes-là? lui demandai-je.
+
+--Oui.
+
+--De quelle classe, de quel genre et de quelle espèce sont-ils?
+
+Ici, j’employais les mots simplement dans le sens botanologique.
+
+--Analysez, observez et devinez, me répondit mon illustre voyageur.
+
+J’observai donc, en appliquant à mes deux individus, non le système de
+Linné, mais le système de Jussieu; celui des affinités et des analogies.
+Celui-là me parut plus convenable et plus facile que l’autre.
+
+Le jeune homme, d’une mise fort simple et même négligée, quoique chaussé
+de ces hauts souliers à talons, véritables quarts de bottes qui ont
+succédé aux demi-bottes (la botte, chez nous, depuis l’introduction du
+_comfort_, va toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas de
+sous-pieds à son pantalon. Une twine gris clair, une chemise de couleur
+et une casquette à large visière complétaient l’ajustement.
+
+Il portait à la main un de ces paniers de ménage, fermés à leur partie
+supérieure par deux battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert,
+laissait passer un goulot de bouteille.
+
+Près de lui cheminait une jeune femme, de taille moyenne et bien prise,
+mais chez laquelle une indolence de mouvements, une certaine flexibilité
+de la tige, un certain dandinement des hanches, décelaient une origine
+méridionale ou un défaut de distinction. Tous deux s’avançaient la tête
+baissée, se parlant sans se regarder, marchant côte à côte sans se
+donner le bras; seulement, de temps en temps, ils s’appuyaient l’un sur
+l’autre de l’épaule, par un mouvement plein d’affection.
+
+Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes avec eux que je pus voir la
+figure des deux promeneurs; jusque-là je n’avais eu à étudier que leur
+costume et leur tournure.
+
+Le jeune homme rougit en reconnaissant mon compagnon, et nous salua d’un
+air plein d’humilité; à peine si j’eus le temps de saisir une seule
+ligne pathognomonique de son _facies_. La dame était fort jolie:
+l’élégance de son cou, la régularité de ses traits lui donnaient un
+certain air de bonne maison, contredit cependant par ce qu’il y avait de
+provoquant dans son regard.
+
+Quand ils furent passés et déjà à distance:
+
+--Eh bien! me dit mon ami, quel jugement porterez-vous sur nos deux
+individus?
+
+--Eh bien, lui répondis-je résolûment, le jeune homme est votre
+confiseur, qui vient d’épouser sa première demoiselle de comptoir.
+
+Et lisant un signe négatif sur la physionomie de mon interlocuteur,
+j’ajoutai aussitôt:
+
+--Ou un commis marchand en bonne fortune, avec une comtesse sans
+préjugés.
+
+--Vous n’y êtes pas.
+
+Je demandai un instant de réflexion de plus, et pour perfectionner mon
+travail d’observateur, je me retournai vers le couple.
+
+Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous étions, les bords d’une
+source, nommée dans le pays _la Fontaine-au-Prêtre_; déjà la jeune femme
+s’était assise sur l’herbe, et, développant une serviette, elle
+l’étendait près d’elle, tandis que le jeune homme tirait soigneusement
+de son panier un pâté et diverses autres provisions.
+
+--Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même, il y a évidemment, dans la
+physionomie de cette belle personne, de la grande dame et de la
+grisette; mais, en songeant à son allure déhanchée, et surtout en
+jugeant d’elle d’après son cavalier, alors courbé pour déboucher sa
+bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, relevé à mi-jambe,
+laissait à découvert ses souliers-bottes à grandes oreilles, le type
+grisette prévalut dans mon esprit.
+
+--La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance que la première fois,
+est figurante dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.
+
+--Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là.
+
+--Quant à lui, c’est un garçon limonadier.
+
+J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute pratique avec laquelle il
+me paraissait avoir débouché sa bouteille.
+
+--Vous y êtes moins que jamais, me dit non compagnon.
+
+--Au diable! et parlons d’autre chose.
+
+Une fois au Butard, nous ne pensions plus à nos deux badauds parisiens.
+Tandis qu’on préparait notre déjeuner, et même en déjeunant, mon ami en
+revint naturellement à me parler de ses courses dans le Taurus et
+l’Anti-Taurus, dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives du Phase
+et de l’Euphrate, puis pour me reposer de toutes ses descriptions
+botaniques et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, sans paraître y
+attacher la moindre importance, commençant par le dénoûment, finissant
+par l’exposition, une histoire qui ne laissa pas que de m’intéresser
+vivement. Cette histoire, accomplie non loin des bords de la mer Noire,
+entre Erzeroum et Constantinople, durant son séjour dans cette partie de
+l’Asie Mineure, il en avait recueilli tous les détails de la bouche même
+de l’un des principaux acteurs.
+
+J’essayerai de la redire après lui, non tout à fait dans le même ordre
+ou le même désordre quant aux événements, mais du moins en respectant
+leur exactitude, et en mettant à profit la connaissance acquise par mon
+voyageur, des hommes et des lieux.
+
+
+
+
+I
+
+
+Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1841, au pachalik de Sivas,
+dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille,
+vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d’une
+vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête,
+et quand son regard, à travers les massifs d’érables et de sycomores,
+avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment à grillages dorés, à
+balcons de bois de cèdre découpés finement, alors, son teint,
+d’ordinaire d’un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son
+petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est
+à grand’peine qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en échapper.
+
+Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta et, du doigt, désigna un
+platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque,
+placé à quelques pas, et en revint chargée d’une peau de tigre qu’elle
+étendit au pied de l’arbre.
+
+Après diverses allées et venues de la négresse, de l’arbre au kiosque et
+du kiosque à l’arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur
+la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un
+épais coussin de velours noir, soutenait nonchalamment de sa main gauche
+une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans
+un léger portant de filigrane d’or en forme de coquetier, une petite
+tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur
+coup d’un moka brûlant.
+
+Baïla avait dix-sept ans; ses cheveux noirs et lustrés s’allongeaient
+sur ses tempes comme deux ailes de corbeau; ses sourcils minces et
+formant l’arc parfait, quoique de même couleur que ses cheveux, étaient
+cependant, ainsi que ses longs cils et le bord de ses paupières,
+recouverts d’une préparation d’antimoine appelée _sourmah_; une petite
+raie noire verticale lui descendait même du front pour séparer ses
+arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient encore été employées
+pour donner plus d’éclat à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait
+disparu sous une légère couche d’indigo et, par un effet contraire, sous
+ses yeux où le fin réseau de ses veines projetait naturellement une
+légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. Le henné, sorte
+de carmin végétal, fort en usage en Orient, rougissait aussi les ongles
+de ses mains, de ses pieds et jusqu’à ses talons, qui ressortaient nus
+et vifs de ses petites galoches béantes, brodées d’or et de perles.
+
+Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en était pas moins belle. Son
+costume se composait simplement d’un cafetan de velours, de pantalons de
+mousseline rayée d’argent et d’une ceinture de cachemire; mais tous les
+colifichets du luxe oriental complétaient sa toilette. La double rangée
+de sequins qui brimbalait sur sa tête, les larges bracelets d’or qui
+paraient ses bras, qui descendaient sur ses chevilles; les chaînes, les
+pierreries qui couvraient ses mains, son corsage, qui vacillaient à
+l’extrémité de ses longues tresses flottantes et brillaient jusque sur
+sa pipe même, rehaussaient d’un charme étrange ses jeunes attraits.
+
+Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement admiratif sa vue devait
+produire en ce moment, aux détails rapides donnés sur sa personne et ses
+atours, il en faudrait ajouter d’autres sur cette vieille esclave noire
+qui, par son âge comme par sa couleur, par sa taille courte et ramassée,
+par son regard terne et glauque, opposait un contraste si frappant avec
+la fraîche blancheur de Baïla, avec sa taille fine et souple et son
+regard, encore vif et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui alors le
+voilait à demi.
+
+Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, il faudrait suspendre
+sur la tête de ces deux femmes, si dissemblables, un peu de ce beau ciel
+bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, quelques accidents de
+terrain, quelques singularités de cette végétation toute locale qui les
+environnait.
+
+A quelques pas en avant du platane contre lequel s’appuyait Baïla, un
+petit bassin circulaire de marbre cipolin, dont le jet d’eau
+s’épanouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour
+d’elle; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant,
+l’un à droite, l’autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient
+deux colonnes surmontées d’une arcade de verdure. C’était comme
+l’entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée,
+selon toute apparence, l’ombre même d’un homme ne devait pas se montrer.
+Baïla appartenait à un maître jaloux; sa beauté, entretenue avec tant
+d’art et de coquetterie, devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous
+les regards d’un seul.
+
+Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de
+poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs
+safranées, de symphorines, de lyciets et d’airelles, aux fruits
+d’albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de
+velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient
+leurs lianes au milieu des mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or
+des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, les longues étamines
+rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures
+du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l’Inde
+faisaient descendre, comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs
+larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs
+et de fruits d’une couleur orangée mêlée de cramoisi.
+
+Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeâtre et
+sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à
+l’œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de
+nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques
+cristallisées.
+
+Le tableau devait s’animer encore.
+
+Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers l’horizon, jetant
+obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des
+palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de
+diamants; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers
+tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en
+arcs-en-ciel, en reflets d’or, de pourpre et de nacre; ils glissèrent de
+l’écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens; ils
+illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de
+sequins jusqu’à ses babouches pailletées; ils se mêlèrent même à la
+fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un parfum
+du fond d’une cassolette de porcelaine, et, sur la soyeuse peau de tigre
+qui lui servait de siége, semblèrent rouler de petites vagues
+étincelantes.
+
+Quand le vent du soir, en se levant, agita doucement les fleurs et la
+verdure, mélangea toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces zones
+d’ombre et de lumière, oh! n’était-il pas à regretter alors qu’un regard
+humain ne pût contempler la belle odalisque, au milieu de ces magiques
+lueurs, resplendissante du triple éclat de ses pierreries, de sa
+jeunesse et de sa beauté?
+
+Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme en devait jouir, et cet homme
+ce n’était pas le maître!
+
+Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir au pied d’un arbre,
+tenant encore à la main le petit mortier dans lequel au fur et à mesure
+des exigences de sa maîtresse, elle broyait le café; Baïla, à moitié
+assoupie, tendait machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, quand
+un étranger parut inopinément entre les deux palmiers.
+
+A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, ensuite, retenue par un
+sentiment de terreur, peut-être de curiosité, elle resta en place,
+immobile, sans articuler un mot. Seulement, la tasse qu’elle soulevait
+lui échappa des mains.
+
+L’étranger, c’était un jeune Français, après avoir fait un mouvement
+comme pour s’enfuir, s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au
+visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une trop vive émotion, soit
+excès de prudence à cause de la négresse, il s’enquit simplement auprès
+de Baïla du chemin qui pouvait le conduire à la ville.
+
+Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant celle-ci ne put
+croire avoir bien compris. Quoi! l’étranger, trompant la surveillance
+des gardiens, aurait franchi la double enceinte des jardins qui
+l’enfermaient! il aurait bravé la mort, et tout cela pour lui demander
+son chemin!
+
+Revenue au sentiment de sa situation, elle se leva d’un air irrité, tira
+de sa ceinture un petit poignard garni de diamants, un bijou plutôt
+qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit impérieusement signe de
+s’éloigner.
+
+Le jeune homme recula devant elle avec un maintien contrit, embarrassé,
+mais sans cesser d’attacher, d’une manière toute particulière, ses yeux
+sur la belle esclave. Il semblait ne pouvoir les détacher du tableau qui
+venait de frapper ses regards; enfin, encore indécis et balbutiant de
+confuses paroles, il franchissait le portique des palmiers, quand la
+négresse s’éveilla tout à coup.
+
+A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait dans l’enceinte, elle
+bondit sur elle-même en poussant un cri d’effroi.
+
+--Qu’avez-vous donc, Mariam? lui dit Baïla en se plaçant devant la
+négresse, sans doute par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.
+
+--Mais cette ombre... ne la voyez-vous pas? C’est celle d’un homme!
+
+--D’un bostangi: quel autre oserait se montrer ici?
+
+--Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient! le maître ne leur
+a-t-il pas interdit l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes...
+lorsque vous y êtes? Un homme est venu, vous dis-je; j’ai vu l’ombre!
+
+--Eh! de quelle ombre parlez-vous? Tenez, regardez.
+
+Et Baïla s’effaça de devant la négresse.
+
+--J’ai vu! répéta la négresse.
+
+--L’ombre d’un arbre; oui, c’est possible.
+
+--Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait courir.
+
+--Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.
+
+Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était venu, qu’elle n’avait
+rien vu, sinon en songe, que Mariam, par soumission, feignit de le
+croire, et toutes deux se disposèrent à regagner leur logis.
+
+Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour d’une allée, la négresse
+poussa un nouveau cri, et, désignant du doigt un individu qui se sauvait
+à toutes jambes:
+
+--Ai-je rêvé cette fois? dit-elle.
+
+Et elle allait appeler à l’aide, au secours, quand l’odalisque, lui
+mettant la main sur la bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était
+dévouée corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.
+
+Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit à son aventure. Les
+aventures sont rares dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait
+grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait eu d’autres soucis en
+tête.
+
+Les soucis à leur tour vinrent occuper sa pensée.
+
+En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, elle froissa les riches
+étoffes qui se trouvaient sous sa main. Elle pleura même, bien plus de
+colère que de douleur.
+
+Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté; elle était jalouse; depuis
+la veille, Baïla maudissait l’existence à laquelle elle était condamnée,
+et regrettait les jours de sa première jeunesse.
+
+Pour éloigner de son esprit l’idée incessante qui la tourmentait, elle
+essaya de remonter dans son passé. Elle y trouva, non des consolations,
+mais une distraction, du moins.
+
+Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans n’est le plus souvent que le
+paradis de la mémoire, un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la
+famille, et parfois d’un premier amour. Il n’en était pas ainsi de
+Baïla. Sa famille lui était restée indifférente, et son premier amour
+lui avait été imposé.
+
+Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une mère avare, ceux-ci, la
+trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, l’avaient,
+presque dès le berceau, destinée _aux plaisirs du sultan_.
+
+Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui protectrice de cette
+partie du Caucase, c’est toujours là que vise l’ambition des familles
+mingréliennes.
+
+L’éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l’état qu’on lui
+réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s’accompagner du
+psaltérion; quant au reste, il n’en avait jamais été question.
+
+Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes
+chrétiens, on s’était bien gardé de chercher à développer en elle le
+moindre instinct religieux. A quoi bon? la morale du Christ ne pouvait
+lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la
+carrière brillante qu’on prétendait ouvrir devant elle.
+
+Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle que des sentiments de
+spéculation, si elle n’est aux yeux de ses proches qu’une marchandise
+précieuse, elle profite du moins, par avance, du bénéfice qu’elle doit
+rapporter.
+
+Tandis que ses frères s’occupent sans relâche de la culture des vignes,
+de la récolte des vins et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un peu
+boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage, la
+seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact
+avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates, risquer de voir
+se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés, ou
+permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds? Non,
+c’eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.
+
+Aussi, dans la masure paternelle, où tout le monde se meut et travaille,
+seule, étendue à l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le chant et la
+danse, elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de
+l’Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve, croître et se
+développer sa beauté, la richesse de toute sa famille.
+
+Pour les autres, la table commune se couvre de mets grossiers; à elle, à
+elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la
+chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les
+bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce
+merveilleux _salep_, à la fois cosmétique intérieur et substance
+alimentaire, dont les femmes de l’Orient se servent pour aider au
+développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration
+d’un blanc rosé.
+
+Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en chemise de soie, voyageait
+à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile
+ou de serge, l’escortait à pied, veillant sur elle avec une constante
+sollicitude.
+
+Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces
+soins et démonstrations, devait croire que c’était là une fille adorée,
+protégée contre le destin par les plus tendres affections!
+
+Cependant, si son père s’approchait d’elle, c’était le plus souvent pour
+lui pincer le nez, qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa mère,
+comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières
+du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande.
+
+Quelquefois le mari, pris soudainement d’enthousiasme, après avoir vu
+Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait
+à voix basse à sa femme:
+
+--Par saint Dimétri! je crois que l’enfant nous rapportera un jour de
+quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia!
+
+Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée.
+
+--Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa
+digne compagne, c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous
+volerait!
+
+Et elle essuyait une larme d’attendrissement.
+
+Baïla venait d’avoir treize ans, quand une barque qui suivait le courant
+de l’Inéour s’arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien.
+Un homme, coiffé d’un turban, en descendit. C’était un pourvoyeur de
+harems, alors en tournée de ce côté.
+
+--Vendez-vous du miel? dit-il au maître de la chaumière, qu’il trouva
+sur le seuil de sa porte.
+
+--J’en recueille du blanc et du rouge.
+
+--En pourrais-je goûter?
+
+L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon de chaque couleur.
+
+--J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit l’homme au turban, avec un
+coup d’œil significatif.
+
+--Entrez alors, répondit le père de Baïla.
+
+Et tandis que l’étranger franchissait le seuil de sa maison, courant au
+logement occupé par sa femme:
+
+--Alerte! lui dit-il, voici les noces de ta fille qui se préparent; le
+marchand s’est présenté; il est en bas; habille-la et descends avec
+elle.
+
+A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir une exclamation
+admirative; puis, presque aussitôt, par manœuvre commerciale, il hocha
+la tête, en feignant de l’examiner avec plus d’attention.
+
+Pendant cette inspection, la rougeur couvrait le front de la jeune
+fille; le père et la mère, cherchant à lire la pensée secrète du
+marchand dans ses yeux et sur son visage, gardaient un silence
+émotionné, priant tout bas leur saint patron pour la réussite de
+l’affaire.
+
+L’homme au turban, changeant d’allure, et comme s’il n’était venu en
+effet que pour s’approvisionner de miel, s’empara de l’un des deux
+échantillons déposés sur une table, et, après l’avoir effleuré du doigt,
+il le dégusta.
+
+--Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, j’en conviens; mais il manque
+de saveur. Combien la grande mesure?
+
+--Douze mille! se hâta de crier la mère.
+
+--Douze mille paras?
+
+--Douze mille piastres!
+
+Le marchand haussa les épaules.
+
+--Vous le garderez pour votre usage, bonne femme.
+
+Puis il se leva et se dirigea vers la porte.
+
+La femme fit signe au mari de ne point le retenir.
+
+En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta avant de toucher au
+seuil, et se retournant vers le maître de la maison:
+
+--Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé chez vous; en échange de
+votre hospitalité, je vous dois un bon avis. Vous avez des enfants?
+
+--J’ai deux filles.
+
+--Eh bien! veillez sur elles, car les Lesghis sont dernièrement
+descendus de leurs montagnes et en ont enlevé un grand nombre dans le
+Guriel et la Géorgie.
+
+--Qu’ils viennent! répondit le Mingrélien; j’ai trois fils et quatre
+fusils.
+
+Le marchand fit encore un mouvement de fausse sortie; puis, après avoir
+jeté un regard rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant ses
+cinq doigts écartés.
+
+Baïla, rouge de honte, lui lança un regard de mépris et prit une
+attitude de reine insultée.
+
+En faveur du regard et de l’attitude, auxquels il trouva sans doute
+_quelque saveur_, le marchand leva en plus un doigt de sa main gauche.
+
+Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui lui valut un coup d’œil
+courroucé de sa ménagère, qui murmura:
+
+--C’est trop tôt!
+
+--Le miel est cher dans votre canton, dit l’homme au turban; je prévois
+qu’il me faudra, contre mon gré, en acheter aux Lesghis. Adieu, et
+qu’Allah vous assiste!
+
+--On peut ne rien vendre d’un côté et ne rien acheter de l’autre, sans
+pour cela se tourner le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous
+encore; la rame a dû vous fatiguer les mains.
+
+--C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant de peine à les ouvrir,
+grommela la ménagère.
+
+--Puisque vous le permettez, dit le marchand, j’attendrai ici que le
+soleil ait perdu un peu de sa force.
+
+--Ne puis-je vous offrir autre chose que de l’ombre? Je sais que les
+fils du prophète évitent de boire et de manger sous le toit d’un
+chrétien; mais, à défaut de nourriture, vous y pouvez prendre un plaisir
+permis. Puisque ma fille se trouve là encore, elle va chanter pour vous
+distraire.
+
+Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.
+
+L’homme au turban, assis sur ses talons, les bras croisés sur ses
+genoux, la tête appuyée sur ses bras, l’écouta avec une profonde et
+immobile attention, et quand elle eut fini, pour témoigner de sa
+satisfaction, il se contenta de lever silencieusement un doigt de plus.
+
+Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des grelots d’argent, exécuta
+alors une danse expressive, voluptueusement mimée, à la manière des
+bayadères de l’Inde et des almés de l’Orient, mais avec plus de retenue
+cependant.
+
+Forcé de regarder cette fois, l’homme au turban ne fut plus maître de
+déguiser l’impression ressentie par lui devant tant de grâce, de
+souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi d’enthousiasme, il
+leva deux doigts d’un seul coup.
+
+On était près de s’entendre.
+
+Du reste, dans ce marché mystérieux, ce langage figuré, ces enchères
+muettes n’avaient d’autres motifs que de mettre les parties
+contractantes à même de pouvoir, devant les autorités russes, jurer, en
+cas de besoin, par le Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question
+entre elles que d’une vente de miel, de fourrures ou de peaux de castor.
+
+Après qu’on eut encore bataillé quelque temps de part et d’autre, la
+mère reçut enfin les dix mille piastres dans son tablier, et disparut
+aussitôt pour aller enfouir son trésor dans quelque cachette, sans
+s’inquiéter autrement de savoir si elle reverrait sa fille.
+
+Elle partie, le marchand avisa du coin de l’œil la sœur aînée de Baïla,
+qui avait assisté au débat, tout en pétrissant la pâte dans une huche.
+
+--Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas aussi?
+
+La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, fit la révérence.
+
+--Elle boite, dit le père.
+
+--Oh! oh! fit l’autre; n’importe, voyons.
+
+On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, profitant de l’absence de sa
+femme, finit par céder sa seconde fille, moyennant six fusils anglais,
+une forte provision de poudre et de plomb, de la viande boucanée, et
+deux tonnes de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers
+vendu sa femme, encore d’assez belle conservation; mais l’usage,
+d’accord cette fois avec le nouveau code russe, ne le permettait pas.
+
+Les deux hommes venaient de se toucher dans la main, comme conclusion de
+ce nouveau marché, quand la mère rentra. Elle poussa d’abord des cris
+affreux en songeant que tous les soins du ménage allaient désormais
+retomber sur elle. Le marchand parvint à la calmer avec un collier de
+pierres fausses et quelques bijoux de cuivre doré.
+
+Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes arrivaient dans un petit port
+de la mer Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer pour
+Trébizonde.
+
+Un mois après, l’homme au turban, atteint tout à coup du désir de
+prendre femme pour lui, après en avoir tant fourni aux autres, épousait
+la sœur aînée, qui l’avait séduit par sa manière de pétrir la pâte.
+
+Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent d’abord dans
+l’esprit de la jeune odalisque, retirée, seule, boudeuse et jalouse,
+dans son appartement.
+
+Elle évoqua ensuite les images de cette autre part de sa vie où l’amour
+devait prendre un rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison de
+son acquéreur, devenu son beau-frère. Là, entourée, ainsi que ses
+compagnes de captivité, d’égards et de bons soins, sous une surveillance
+minutieuse, sans être sévère, elle avait passé une année durant laquelle
+elle avait appris la langue turque et l’art de la toilette, tout en se
+perfectionnant dans le chant et la danse.
+
+L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était embarqué avec elle et
+plusieurs de ses compagnes, pour Constantinople.
+
+Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc sa gracieuse cargaison; les
+cheveux avaient été lissés et parfumés et, après avoir longé les murs du
+Vieux-Sérail, traversé quelques rues étroites et tortueuses, marchand et
+marchandise s’installaient dans une chambre du bazar des esclaves.
+
+Les idées, en Europe, sont généralement fort erronées relativement à la
+vente des femmes en Orient. Nos connaissances à ce sujet s’appuient
+essentiellement sur ce que nous en avons vu dans nos théâtres et dans
+quelques tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques et les
+peintres, jaloux avant tout d’arriver au pittoresque, se soucient
+souvent fort peu de l’exactitude.
+
+Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en compartiments, à la manière
+des architectes, nous ont montré une grande salle commune où des hommes
+et des femmes, tous jeunes, tous beaux, demi-nus, divisés par groupes,
+passent sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs circulent à
+travers les galeries; de gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien
+emmitouflés dans leur robe de cachemire, dans leur cafetan de soie, dans
+leurs fourrures, fument tranquillement assis dans leur coin, comme au
+café: il m’est arrivé même de voir dans une de ces esquisses un peu
+fantasques un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel épagneul, à la
+queue ondoyante, figurer là, en accessoire, comme au palais des rois,
+dans les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck; mais en Turquie
+les chiens n’ont leurs entrées nulle part.
+
+Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou chorégraphes, ont établi
+hardiment leur marché sur la place publique, devant tout un peuple de
+choristes, avec des chameaux de carton, pour ajouter à la couleur
+locale. Il est vrai que, grâce aux convenances de la scène, le costume
+des belles esclaves à vendre a été renforcé. A l’Opéra les acheteurs de
+femmes sont forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.
+
+Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup moins abordable que ces
+messieurs auraient pu nous le faire croire. Divisé en chambres
+particulières, les femmes de toute couleur et de tout âge, surtout
+celles dont la jeunesse et la beauté rehaussent le prix, y sont parquées
+presque solitairement, sous la garde de leurs vendeurs. Pour pénétrer
+dans le sanctuaire, il faut d’abord être musulman et offrir des
+garanties, soit par sa position, soit par sa fortune; car il n’est pas
+permis au premier curieux qui se présente de venir voir et marchander.
+
+Baïla et ses compagnes venaient donc, dans une des salles du grand bazar
+de Constantinople, de prendre place sur une estrade. Chacune d’elles,
+désireuse d’aller régner sur le cœur de quelque puissant dignitaire de
+l’empire, essayait de la pose la plus favorable pour faire ressortir ses
+attraits, se disposait à s’armer de toutes ses grâces naturelles ou
+acquises, quand un petit vieillard, au turban maigre et délabré, en
+cafetan sans broderies, sans fourrures, passé de mode comme son maître,
+s’introduisit presque furtivement dans la chambre.
+
+C’était un Arménien renégat qui avait fait sa fortune en administrant
+les biens d’un ancien vizir dont il était le trésorier ou _khasnadar_.
+
+Tant qu’il avait été au service de celui-ci, notre homme s’était bien
+gardé de laisser entrevoir ses richesses, et la maîtresse femme, épousée
+par lui avant son apostasie, n’avait jamais souffert qu’il lui donnât
+une rivale.
+
+Par un double coup du sort, sa femme était morte, en même temps que son
+vizir, disgracié, partait pour l’exil.
+
+Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien ne craignait plus de mettre au
+jour son or et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien tenus
+cachés, l’un et l’autre, pendant trente ans.
+
+Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de recommencer sa jeunesse,
+de vivre pour le plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en ce
+moment, se frottant les mains, la figure allumée, ses deux petits yeux
+gris flamboyant comme des escarboucles, il rôdait autour de l’estrade
+comme un renard à jeun autour d’un poulailler.
+
+A sa vue, les belles jeunes filles avaient frémi. En rêvant d’amour,
+chacune d’elles sans doute avait vu dans son heureux possesseur un beau
+jeune homme, au front large, au port majestueux, à la barbe noire et
+luisante; et le ci-devant khasnadar du vizir semblait n’avoir même
+jamais dû posséder aucun de ces heureux dons de nature.
+
+Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de leur doux sourire, de leurs
+gracieuses poses méditées, elles prenaient à qui mieux mieux un air
+refrogné et maussade, quand le petit vieillard s’arrêta devant Baïla,
+qui aussitôt devint tremblante et se sentit prise d’une violente envie
+de pleurer.
+
+Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de marcher, et malgré toute la
+mauvaise grâce qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva charmante.
+Il s’approcha d’elle, il regarda ses pieds, ses mains, il inspecta ses
+dents, puis ensuite, prenant le marchand à part:
+
+--Ton prix? lui dit-il.
+
+--Vingt mille piastres!
+
+Le khasnadar fit un bond en arrière; ses lèvres se crispèrent comme
+celles d’un babouin qui vient de mordre dans un citron aigre. Il
+recommença à tourner autour de l’estrade; il examina, l’un après
+l’autre, tous ces beaux fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés
+à ses regards; puis, de nouveau, il s’arrêta devant Baïla.
+
+Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore lui visiter la bouche,
+tira la langue et lui fit la grimace.
+
+Cette démonstration n’attiédit en rien les feux du client. Il se
+rapprocha du marchand, et quand ils eurent chuchoté quelque temps,
+assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en disant:
+
+--Par l’ange Gabriel! j’avais bien promis cependant à ma femme, dont
+c’est la propre sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour l’honneur de
+la famille.
+
+Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, comprit que le marché
+était conclu, et, cessant de se contenir, éclata en sanglots.
+
+Aussitôt, la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la
+haute stature, au regard impérieux, entre et va droit vers la désolée;
+il relève le voile, ce voile qui peut cacher ses pleurs, mais non
+amortir ses cris.
+
+--Combien cette esclave? demande-t-il.
+
+--Elle est à moi, dit le khasnadar.
+
+--Combien? répète l’autre.
+
+--Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, reprend le petit
+vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds, pour essayer de se
+grandir à la taille de son interlocuteur.
+
+Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de mépris.
+
+--Je viens d’en faire l’acquisition au prix de dix-neuf mille piastres.
+
+--Vingt mille! objecta le vendeur.
+
+--J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu en rejetant aussitôt le
+voile sur la figure de Baïla.
+
+Le marchand s’inclina; le khasnadar, pâle de colère, se contint
+cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali,
+surnommé _Djezzar_, pacha de Sivas.
+
+C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue
+par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère.
+
+Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le divan avait momentanément
+appelé dans la capitale de l’empire, emmena sa belle esclave dans sa
+résidence ordinaire, et tout d’abord elle occupa la première place dans
+son cœur.
+
+La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus de toutes ses
+rivales ne tint pas seulement à une pensée d’orgueil: elle croyait aimer
+Djezzar.
+
+Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son
+aspect inspirât parfois à Baïla un sentiment plutôt de terreur que
+d’amour, dès le premier regard qu’elle avait jeté sur lui au bazar de
+Constantinople, la comparaison qu’elle avait eue à faire entre lui et le
+vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu’elle l’avait trouvé
+jeune et beau. Depuis, il s’est montré si généreux, si fortement épris,
+il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, avec une si tendre
+indulgence, que, fermant l’oreille aux bruits qui courent autour d’elle,
+elle le croit bon et patient.
+
+Cependant, si elle est la première dans l’amour du pacha, elle n’est pas
+la seule; Djezzar ne se pique pas d’une inaltérable fidélité.
+Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée dans son harem, et les
+femmes d’Amassia passent pour être les plus belles de toute la Turquie.
+Qui sait si le sceptre de la beauté ne va pas bientôt changer de mains!
+Une autre ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus violent encore
+que celui que lui a fait éprouver Baïla?
+
+Telles étaient les idées qui préoccupaient si tristement la jeune
+odalisque, lorsque tantôt, se promenant dans les jardins, elle jetait à
+la dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, à grillages dorés, qui
+renfermaient sa nouvelle rivale.
+
+Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit s’éclaire de plus douces
+lueurs. Le tableau de sa vie entière, qui vient de repasser devant elle,
+ne lui démontre-t-il pas que sa beauté doit être incomparable, puisque,
+après avoir apporté l’aisance dans la maison de son père, elle avait été
+pour son beau-frère l’objet d’une spéculation qui avait dépassé son
+espérance même? Au bazar des femmes, deux acheteurs s’étaient seuls
+présentés, et tous deux, malgré le choix qui leur était offert,
+s’étaient disputé sa possession.
+
+Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît devoir prouver sa
+puissance, c’est l’audace de ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit,
+au risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais de Djezzar; qui, en
+la voyant, se trouble d’admiration au point d’en perdre la raison; qui,
+après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, de nouveau, se place
+audacieusement sur son passage.
+
+Ah! comment n’a-t-il pas craint que la mort ne fût le prix de sa
+témérité? Il ne l’a pas craint parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi
+qu’aiment les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre d’entre eux,
+Napoléon, leur sultan, à la tête d’une armée, conquérir l’Égypte pour y
+chercher une belle femme dont un rêve envoyé par Dieu lui avait révélé
+le pays et la beauté[1]? C’est par un rêve peut-être aussi que le jeune
+Français a eu la révélation des charmes de Baïla! Peut-être l’avait-il
+déjà aperçue lors de son séjour à Trébizonde, ou de son passage à
+Constantinople! N’importe! c’est à lui qu’elle doit de se sentir forte
+et rassurée aujourd’hui.
+
+ [1] Cette croyance est encore fort répandue parmi le peuple, en
+ Arabie, en Égypte et en Turquie.
+
+Que Djezzar prodigue ses passagères amours d’une nuit à la fille
+d’Amassia! demain il reviendra à la Mingrélienne.
+
+Et Baïla s’endormit en songeant au jeune Français.
+
+Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours inexplicables qui parfois
+naissent spontanément dans le cœur des recluses? Nullement: avec son
+costume étriqué, son menton imberbe, elle l’avait trouvé fort peu
+séduisant, et ce n’est point par son éloquence qu’il avait pu la
+charmer; mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. D’ailleurs,
+peut-être voulait-elle essayer de se venger de Djezzar, même durant son
+sommeil.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla
+parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître
+les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les
+avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin.
+
+Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la
+marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande.
+Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse.
+
+Baïla hésita à en effacer l’empreinte.
+
+Pourquoi?
+
+Décidément l’étranger lui parlait au cœur?
+
+Non! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont
+peut-être plus énigmatiques encore que les autres.
+
+Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer
+toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la
+tentation de respecter la seule qui fût restée de lui.
+
+Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs
+larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée
+à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la
+veille, elle voulait la conserver... Qui sait! peut-être son
+imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de
+cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses
+yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement
+de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord; peut-être, aveuglée
+par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque
+dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît
+aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour!
+
+La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu
+serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une
+fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que
+les compromettre toutes deux.
+
+La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit,
+elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place.
+Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu
+sur l’empreinte de celui de l’étranger; et cette double trace resta
+longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le
+feuillage surabondant et penché d’un _azalea pontique_.
+
+Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase,
+et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit
+d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son
+second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul
+regret; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle
+qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé
+demande un aliment à ce double souvenir.
+
+Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté; c’est là
+qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger; de l’étranger surtout!
+
+L’aime-t-elle enfin cette fois? Qui pourrait le dire? Qui oserait donner
+le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune
+fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de
+la terre; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes
+livrées à la vie contemplative?
+
+En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien
+différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers
+Dieu; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une
+portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique
+cachée, qui n’appartient qu’à elle; elle lui adresse ses prières
+secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel:
+c’est son culte à part.
+
+En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que
+l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se
+prosterner que devant un seul; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache
+dans l’ombre du temple; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours
+frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un
+besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses
+penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre; de
+protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre
+à la réalité.
+
+Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et
+la réalité se vaporise.
+
+Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre
+désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries,
+par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le
+harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier
+devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût
+pu briser d’un geste ou d’un souffle.
+
+Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que
+si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif.
+
+C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar,
+c’est-à-dire _le Boucher_. D’abord icoglan au sérail de Constantinople,
+quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux
+améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer
+dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé
+récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection
+qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens
+pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar
+d’Acre, avaient été les parangons.
+
+Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent
+philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur
+son pays.
+
+S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à
+sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient
+aussitôt exécutés que rendus; quelquefois même, le supplice précédait le
+jugement.
+
+On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en
+Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime.
+
+Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par
+lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne
+justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se
+transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui
+arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son
+inexpérience: Approche, lui avait dit Djezzar; et quand le pauvre
+effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui
+plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui
+avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un
+rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était
+trouvée faite.
+
+--Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis! lui avait-il
+dit ensuite.
+
+Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été
+contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le
+supplice qu’elle venait de subir elle-même.
+
+Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de
+yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique.
+
+On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait
+le plus grand honneur.
+
+Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été
+amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était
+trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût
+innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à
+attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de
+s’en remettre au jugement de Dieu.
+
+Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et
+par les épaules; il tire son sabre: la tête qui va tomber doit être
+celle du coupable.
+
+Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui
+évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur; ils tournent, ils
+pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup
+doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre; puis
+enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un
+large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même
+coup.
+
+Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce
+résultat inattendu; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était
+peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se
+mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une
+pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang.
+
+Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi
+les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait
+qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions
+solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la
+réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de
+janissaires; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de
+temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne.
+
+Eh bien! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui
+ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de
+la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour; non sans
+doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir; mais doué d’un
+tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem
+tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que
+soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un
+maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne
+manquent jamais.
+
+Djezzar pouvait dire avec Orosmane:
+
+ Je vais donner une heure aux soins de mon empire,
+ Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
+
+Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil.
+Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il
+passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux
+pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople,
+mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille
+de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter
+l’imagination.
+
+Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux,
+plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du
+chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le
+séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux
+étranger, il arrivait qu’_Haïder_, le lion du maître, rentrant ses
+ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux.
+
+Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à
+l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment
+sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à
+contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze,
+reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.
+
+Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était
+dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard.
+
+Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla
+avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la
+favorite qui l’avait précédée.
+
+Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en
+sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main,
+pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha,
+celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle
+Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait
+complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante
+en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville,
+leur avait été donné comme dot.
+
+Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la
+place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de _Bournou-sez_
+(Sans-Nez).
+
+Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé
+d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le
+secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était
+plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante
+avait plus que tout autre motif excité la colère du maître.
+
+Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien,
+une voix de sirène, des pieds de nymphe; qu’avait-elle à craindre? Sa
+volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté
+par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que
+lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait
+en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar
+ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce
+d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du
+maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous
+avons amoindrie par cette locution, devenue française, de _jeter le
+mouchoir_.
+
+Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite,
+Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche; sa jolie
+bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des
+menaces inintelligibles; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants,
+se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à
+l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur
+le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de
+colère et de jalousie. Là se bornait son audace.
+
+Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité
+d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire
+l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance
+jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur
+double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la
+bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop
+heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais,
+est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et
+dernier enchérisseur.
+
+Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia.
+
+Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du
+triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de
+l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus
+qu’à de longs intervalles.
+
+Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre
+dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques
+impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades,
+elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.
+
+--Qu’était devenu ce jeune Franc? Habitait-il encore le pachalik de
+Sivas? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait
+semblé le prévoir Mariam? Sans doute il était parti; il avait rejoint
+son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas
+sur les hommes; elle ne le verrait plus; tant mieux! Il était capable de
+trop oser pour elle comme pour lui.
+
+Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit
+entendre du dehors; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait
+fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le
+lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses
+appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de
+feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.
+
+Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son
+émotion.
+
+--Avez-vous fait bonne chasse? dit-elle à Djezzar quand ils se
+retrouvèrent seuls.
+
+--Pas mauvaise, répondit celui-ci; mon faucon a pris trois faisans, et
+moi j’ai tué un _chien_.
+
+Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir
+dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.
+
+Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité
+dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations
+préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour.
+
+Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse
+longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde
+enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en
+laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant
+sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar.
+
+Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé,
+fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la
+nage; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha,
+saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait
+visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la
+tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet
+homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait
+suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair.
+D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer
+à quel culte il appartenait.
+
+--Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en
+terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel
+motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du
+palais.
+
+--Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le
+récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même
+sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins,
+reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà.
+
+Mariam la regarda avec surprise.
+
+--Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui,
+c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop
+attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen.
+
+Mariam garda le silence.
+
+--N’est-ce pas là aussi ta pensée?
+
+Après quelques paroles à peine articulées:
+
+--Qui peut le savoir? dit la négresse.
+
+--Toi, reprit Baïla; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as
+raconté.
+
+--J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des
+delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui
+avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique.
+
+--Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant
+l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main.
+
+--S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre
+jeune chrétien; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai
+dormir maintenant; car depuis sa double apparition dans le jardin, je
+n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa
+part... ou de la vôtre!
+
+--Peureuse!
+
+Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit.
+
+Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire; car Djezzar
+s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse; elle
+alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla
+donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais
+du matin.
+
+Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel
+elle s’était assise naguère; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur
+les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre
+cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux
+palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive,
+quelqu’un devait se montrer encore.
+
+Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre
+et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger; elle brisa une de ses
+branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au
+moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait; puis cette
+croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée.
+
+Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air
+calme et presque dégagé.
+
+A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le
+culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois
+jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser
+un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est
+doucement préoccupé durant quelques instants; ensuite, elle regagna le
+pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et
+pensif; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger.
+
+Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar,
+elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants
+mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit
+cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui
+les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses
+redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta
+une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir
+entendre parler d’elle.
+
+Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans
+l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible,
+des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.
+
+Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.
+
+Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée
+seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le
+plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout
+parsemé de débris de baguettes de cerisier.
+
+Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était
+renouvelée entre l’odalisque et le lion.
+
+Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute
+retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée
+d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à
+coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait
+sur le corps de son dangereux adversaire.
+
+Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber
+sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un
+bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles
+crispés, un lambeau du tapis; mais enfin, à bout de patience et de
+longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à
+moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes
+monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à
+son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du
+pacha, munis d’épieux.
+
+La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux
+venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son
+dernier rameau de cerisier.
+
+Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères
+royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la
+domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant,
+ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.
+
+Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se
+rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents.
+
+La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait
+rempli d’une singulière admiration pour celle-ci.
+
+Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer
+pour un reste de rigueur.
+
+C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé
+toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître; elle a si bien
+éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité;
+les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus
+de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la
+faiblesse, jusqu’à la lâcheté; chacun, même le lion, subit la puissance
+de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où
+tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de
+son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre;
+c’est l’ennui! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se
+fortifier de la faiblesse des autres.
+
+Le pacha se rendait le jour même à la ville; Baïla consentit à
+l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de
+retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce
+qu’elle était à son départ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues;
+le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les
+plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour
+Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément
+métamorphosée en route.
+
+La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui,
+gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.
+
+De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.
+
+
+
+
+III
+
+
+Enfermée dans son palanquin, à la suite du maître, comme elle longeait,
+avec l’escorte, un des faubourgs de Sivas pour retourner vers la rivière
+Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir les habitants, turcs ou
+chrétiens, fuir pêle-mêle, en désordre, se cacher ou se prosterner à
+l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un qui, resté debout et
+immobile, semblait ne participer en rien aux diverses émotions de la
+foule.
+
+Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége, les _cawas_, ne le
+forcent pas à prendre une posture plus humble; elle l’examine avec plus
+d’attention et tressaille. Il porte le costume franc et, autant qu’elle
+en peut juger à travers son double voile et les mousselines semées
+d’étoiles d’or du palanquin, ses traits sont ceux de l’inconnu.
+
+Par un mouvement plus rapide que la pensée, voiles, rideaux, tout se
+soulève en même temps; c’est lui! leurs deux regards se rencontrent.
+L’étranger se trouble, sans doute ébloui de nouveau par l’éclat
+resplendissant de tant de beauté; puis, avec une expression pleine
+d’amour, il lève ses yeux au ciel, place une main sur son cœur: bientôt,
+dans cette main, il agite, en manière de signal, un petit objet
+brillant, doré, sur lequel le soleil jette un éclair, mais que Baïla ne
+peut reconnaître, car déjà ses rideaux sont retombés.
+
+Cette scène imprudente, audacieuse, passée au milieu de la foule, n’eut
+cependant pas de témoin; tous les spectateurs étaient en fuite ou le
+front contre terre.
+
+Durant le reste de la route, Baïla crut avoir rêvé. Quoi! cet étranger,
+il n’était pas mort! il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par
+Djezzar! Elle a donc été injuste et cruelle envers ceux-ci? Elle leur
+devait une réparation. Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé?
+D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle ne l’a pas empêché de se
+trouver sur son passage tout à l’heure. Pourquoi légère? n’était-il pas
+capable, pour la voir, d’endurer la douleur, lui qui ne craignait pas de
+tout braver pour arriver jusqu’à elle? Mais quel objet a-t-il donc fait
+briller à ses yeux, la main sur son cœur et le regard au ciel? Sans
+doute un présent qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir jeter
+dans son palanquin comme souvenir. Elle avait trop tôt laissé retomber
+ses mousselines étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque bijou à
+elle, quelque joyau détaché de sa parure et trouvé par lui au pied du
+platane ou dans les allées du jardin? Oui, et il le conserve comme une
+relique précieuse, comme un amulette préservateur, qu’il garde sur son
+cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle l’a vu le
+replacer après son transport d’amour.
+
+Elle se demande ensuite ce que peut être parmi les Francs ce jeune homme
+resté debout, dans une attitude si fière, sur le passage du pacha, et
+que cependant les cawas ont semblé respecter. Oh! bien des secrets lui
+restent encore à pénétrer. N’importe! quels que soient le rang, le
+pouvoir de ce mystérieux inconnu, elle est pour lui l’objet d’un amour
+frénétique, elle n’en peut douter; sa vanité s’en glorifie, et, faisant,
+pour la seconde fois, entrer dans ses rêves un souvenir de l’Égypte et
+de Napoléon, elle en vient à se dire que si jamais son inconnu
+commandait une armée dans le pays de France, les Français pourraient
+bien, un beau jour, envahir le pachalik de Sivas.
+
+Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences narcotiques de la vie
+monotone du harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies de toute
+espèce, à ses caprices mille fois renaissants, à ses luttes, à ses
+bouderies, à ses révoltes, à ses tyrannies contre son maître, contre son
+lion, contre ses esclaves; maintenant, son caractère semble se modifier:
+elle a repris près de Djezzar son humeur égale et indolente des premiers
+temps; elle tourmente moins sa bonne Mariam et ses autres femmes de
+service; son goût pour la parure semble même s’être amoindri: au lieu de
+quatre toilettes par jour, elle n’en fait plus que trois; elle est
+devenue grave, elle réfléchit, elle pense; elle pense au giaour; elle
+réfléchit au singulier enchaînement de circonstances qui, depuis
+quelques mois, malgré elle, par fatalité, est venu mêler ce jeune homme
+à toutes ses préoccupations, à tous les événements de sa vie de recluse.
+
+Sans recourir au moyen dangereux d’une feuille de haschich glissée dans
+son narguilé, ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de thériaque,
+maintenant son imagination sait créer pour elle un monde charmant et
+nouveau. Elle poursuit follement ses rêves vaniteux de la conquête du
+Sivas. Elle se voit transportée dans une autre contrée du globe, à
+Paris, où chacun librement peut venir admirer sa beauté, naguère la
+propriété d’un seul. Recevoir les hommages de tous, faire battre mille
+cœurs à la fois, tout en réservant le sien à l’objet aimé, ah! n’est-ce
+pas pour une femme la gloire et le bonheur sur la terre?
+
+Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser sans l’intervention d’une
+armée?
+
+Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit quelque temps, puis
+quand elle cessa d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la
+saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla. Elle chercha une cause
+à sa souffrance, et cette cause, elle ne voulut la voir que dans les
+murs du harem, qui pesaient sur elle et l’étouffaient.
+
+Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps de sa vie, avait permis à ses
+femmes de franchir les portes du sérail, bien escortées et surveillées
+toutefois; depuis lui, de jeunes dignitaires de la Sublime Porte,
+partisans déclarés du nouvel ordre de choses, avaient à leur tour essayé
+de cet usage. Baïla le savait, elle résolut de conquérir pour elle cette
+douce liberté.
+
+Au premier mot qu’elle en dit au pacha, celui-ci, la regardant avec des
+yeux fauves et flamboyants, jura par Mahomet et les quatre califes,
+c’était son serment redoutable, que si toute autre de ses femmes lui eût
+fait une demande semblable, sa tête aurait déjà sauté sous un coup de
+yatagan.
+
+Baïla se garda d’en parler de nouveau; mais le refus du maître donna au
+désir dont elle était possédée une intensité dévorante. Elle aussi jura,
+non par les quatre califes, mais par son vouloir de femme, d’arriver à
+son but, quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque péril qu’il
+lui fallût braver.
+
+L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait suffit pour la
+guérir à moitié de sa langueur.
+
+Quel était-il, ce but? Elle eut d’abord à s’examiner en elle-même pour
+bien le définir.
+
+Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle avait déjà parcouru des
+yeux une partie des monuments de la ville; elle avait visité la
+citadelle, le caravansérai, la mosquée, à la suite du pacha. Ce n’était
+donc point là ce qui lui faisait aspirer après ce fantôme de liberté.
+
+Restaient les bazars; mais ce qu’ils contenaient de précieux ou de
+curieux en brocart, velours, pierreries, or ciselé, le maître ne
+s’empressait-il pas de le faire apporter au harem pour qu’elle eût à
+voir et même à choisir? De ce côté encore la privation se faisait peu
+sentir pour elle.
+
+Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens de la Perse et du Kurdistan,
+tout nain difforme, tout objet curieux qui traversait le pachalik, sur
+un mot d’elle avait son entrée au palais.
+
+Elle arriva à cette conclusion logique, c’est que si elle avait désiré
+pouvoir visiter et parcourir Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver
+son inconnu, de surprendre enfin la clef des mystères qui
+l’environnaient; et cet inconnu était certainement la seule des
+curiosités de la ville que Djezzar refuserait de faire venir à son
+palais pour le divertissement de sa favorite.
+
+Mais une autre ne pouvait-elle aller à la découverte pour Baïla? Elle
+songea aussitôt à Mariam.
+
+Celle-ci, chargée en partie des achats et des approvisionnements du
+harem; dispensée, par son emploi, par son âge, par sa couleur, par sa
+laideur naturelle, du cérémonial ordinaire, parcourait librement les
+rues et les marchés. Baïla connaissait son dévouement à sa personne, et,
+refusât-elle de la servir dans ses recherches, elle savait que la
+vieille négresse ne la trahirait pas. Elle lui en parla donc.
+
+Prise d’un tremblement subit,
+
+--Par le saint Christ! s’écria l’Abyssine, ah! ne répétez pas cette
+parole, chère maîtresse; résistez à la tentation, étouffez-la dans votre
+cœur; c’est une inspiration du mauvais esprit!... ou un effet de la
+Providence, peut-être, une volonté d’en haut! ajouta-t-elle en murmurant
+à voix basse, et comme s’apostrophant elle-même.
+
+--Tu n’as rien à craindre, Mariam; de quel crime seras-tu coupable pour
+avoir essayé de prendre quelques renseignements sur cet étranger? Ne
+sait-on pas que les vieilles femmes sont curieuses?
+
+--Oh! les jeunes ne le sont pas moins, reprit Mariam en jetant sur elle
+un regard de reproche, et leur curiosité entraîne à plus de périls.
+Notre sainte mère Ève était jeune quand...
+
+--Ainsi, tu refuses de me servir?
+
+--Pour cette fois... ne l’exigez pas, n’insistez pas; je puis faiblir;
+j’ai déjà eu tant à lutter d’un autre côté!
+
+--Comment?
+
+--Ce jeune Franc!... il est né pour votre perte et pour la mienne...
+Mais non... Si vous saviez!...
+
+--Tu le connais donc? tu l’as donc revu?
+
+--Ai-je parlé de cela? Par l’ange noir! il n’en est rien, j’espère.
+
+--A l’instant même tu viens de te trahir; tu l’as vu!
+
+--Ah! chère maîtresse, ne me perdez pas! s’écria la vieille esclave
+toute palpitante d’effroi. Oui, je l’ai vu... pour mon malheur!
+
+--Eh bien! qui est-il? Qui le retient à Sivas? Que veut-il?
+Qu’espère-t-il? Quels sont ses projets?
+
+--Est-ce à moi de vous les faire connaître? Au nom du Dieu des
+chrétiens, qui a été le vôtre et qui est encore le mien, cessez de
+m’interroger. Si notre maître venait seulement à découvrir que ce jeune
+homme a pénétré ici, dans les jardins, que je le savais, que je me suis
+tue, ah! il me ferait hacher menu et jeter aux poissons du grand bassin!
+
+--Mais il ne le saura point! Tu n’as rien à craindre, te dis-je; ne
+suis-je pas là pour te protéger?
+
+--Mais vous, qui vous protégera?
+
+--Que t’importe? Ainsi, cet étranger, tu le connais? Et tu ne m’avais
+rien dit! Tu l’as donc rencontré?
+
+--Sans doute; il l’a bien fallu, quoiqu’il eût préféré encore se
+rencontrer avec... une autre.
+
+--Cette autre, qui donc est-elle?
+
+--Vous!
+
+--Moi! s’écria Baïla, dont le pourpre colora subitement le visage, comme
+si elle ne s’attendait point à cette réponse, qu’elle avait sciemment
+provoquée afin d’entraîner forcément Mariam dans la voie des
+confidences. Et que peut-il me vouloir?
+
+--Oh! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse, de nouveau en proie à
+son émotion première, ce qu’il veut!... Dieu me garde d’en parler! Seul
+il pourrait vous le dire; mais ce serait la mort pour nous trois,
+peut-être!
+
+Baïla garda un instant le silence.
+
+--Il a donc espéré me revoir encore? demanda-t-elle ensuite.
+
+--Si on doit l’en croire, il donnerait mille fois sa vie pour la
+réalisation de cette espérance... et de l’autre!
+
+--De quelle autre s’agit-il donc?
+
+--C’est son secret, ce n’est pas le mien... J’en ai trop dit déjà!
+
+Elles furent interrompues. Mariam se retira à la hâte, et bientôt Baïla
+resta seule avec ce serpent de la curiosité qui lui rongeait le cœur.
+
+Peu de temps après, durant la nuit, tandis que le pacha était dans la
+ville de Tocate, où les soins de son administration devaient le retenir
+plusieurs jours, un homme fut amené furtivement dans les jardins de la
+rivière Rouge. Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire dans une
+caisse de fleurs.
+
+Ce bostangi, gagné par de riches présents, le conduisit, par des routes
+alors désertes, jusqu’au pavillon occupé par la favorite.
+
+Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine parut et lui fit un
+signe.
+
+A ce signe, la belle odalisque, prétextant d’un besoin de repos,
+congédia ses femmes de service, après avoir toutefois fait natter ses
+cheveux et s’être soigneusement fait parfumer le corps par elles.
+
+Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle se rhabilla, mais
+tellement à la hâte que sa ceinture de cachemire, négligemment nouée,
+retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte; et son long voile,
+répandu autour d’elle, cachait seul les trésors de ses épaules et de sa
+poitrine.
+
+En se rendant vers la salle où l’attendait le visiteur mystérieux, elle
+s’arrêta. La respiration lui manquait; un tremblement nerveux agitait
+ses membres délicats et courait en frissons sur sa peau, moite encore
+d’eau de rose et d’essence de santal. Portant la main à son cœur, comme
+pour en contenir les battements précipités,
+
+--J’ai peur! murmura-t-elle.
+
+--Que craignez-vous maintenant? dit en la soutenant sous les bras
+Mariam, dont le courage, comme par un jeu de bascule, semblait s’être
+affermi, exalté, tandis que défaillait celui de sa maîtresse: le pacha
+est loin; tout dort autour de nous; ce Franc que vous avez désiré
+recevoir et que vous allez entendre, il a franchi, sans éveiller les
+soupçons, les portes du palais. Il vous attend. Il n’a pas tremblé pour
+venir, lui; les moments sont précieux; il les compte avec impatience;
+allons le rejoindre.
+
+--J’ai peur! répéta Baïla résistant à l’impulsion que voulait lui donner
+la vieille esclave.
+
+Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, le sourire aux
+lèvres, les yeux à demi fermés, elle semblait savourer avec délice
+l’effroi ressenti par elle; comme ces malades, saturés de breuvages
+fades et sucrés, se plaisent momentanément aux âpres amertumes de
+l’absinthe.
+
+C’était une émotion, enfin, et pour la recluse du harem, toute émotion
+devenait précieuse.
+
+Non sans avoir promené un dernier regard sur l’habile et voluptueux
+désordre de sa toilette, elle souleva enfin la portière de ce salon où
+l’attendait l’inconnu.
+
+A la faible lumière que projetaient deux bougies de senteur, placées sur
+un guéridon, elle vit l’étranger debout, une main au coude, l’autre au
+front, dans une posture méditative.
+
+Au frôlement de sa robe, au léger bruissement de ses pas, il releva la
+tête, croisa ses mains avec une sorte de transport extatique, et ses
+yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent si vifs, qu’il sembla à
+la Mingrélienne que la lumière en était doublée autour d’elle.
+
+Quand Mariam a disparu pour mieux veiller sur eux, quand Baïla se trouve
+seule, seule avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves, tout à coup
+rejetant son voile en arrière, elle se montre à lui dans tout l’éclat de
+sa beauté géorgienne.
+
+Un instant, elle jouit de son trouble, de sa surprise; puis, allant
+s’asseoir à l’angle d’un sofa, elle l’invite, par un signe, à venir
+prendre place à son côté.
+
+Mais l’étranger est resté immobile; son seul mouvement a été de se
+couvrir les yeux, comme si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût
+soudainement ébloui.
+
+Après avoir doucement savouré, dans son orgueil, l’effet stupéfiant
+produit par sa beauté, Baïla réitère son geste.
+
+Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras et d’hésitation
+cependant, se dirige vers le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre
+devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité du long voile de
+l’odalisque, et l’en recouvre tout entière, en détournant la tête.
+
+Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre étrangement Baïla;
+mais peut-être, se disait-elle, sont-ce là les préliminaires de l’amour
+chez les Francs.
+
+--Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme d’une voix émue, en prenant
+place à son côté; écoutez-moi avec attention, madame; le moment présent
+peut devenir, pour vous comme pour moi, le commencement d’une ère
+nouvelle de gloire et de salut.
+
+Elle ne le comprenait point; elle se rapprocha de lui.
+
+--Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il; la Mingrélie est
+votre patrie.
+
+Baïla crut un instant qu’il venait lui-même de l’ancienne Colchide,
+qu’il y avait vu sa famille; et dans le vol rapide de ses pensées, elle
+fit remonter l’amour du jeune homme, non plus seulement à une époque
+récente, mais à ce temps où elle n’était encore que la propriété de son
+père. Les souvenirs du pays natal lui revenant plus doux, en s’unissant
+à l’idée d’un amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha de lui et le
+regarda curieusement, espérant retrouver sur sa figure des traits
+anciennement gravés dans sa mémoire.
+
+--Êtes-vous donc un ami de mes frères? lui demanda-t-elle.
+
+Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne effleura de sa main celle de
+l’étranger. Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant le signe
+de la croix, et d’une voix pleine d’onction et de solennité:
+
+--Oui, madame, je suis l’ami de vos frères, de vos frères les chrétiens,
+aujourd’hui foulés aux pieds d’un despote cruel, mais qui par vous peut
+s’adoucir. Le terrible Dâher, maître d’une partie de la Syrie et de la
+Palestine, après avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar,
+devint le protecteur des disciples de Jésus-Christ. N’exercez-vous pas
+sur votre maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim avait sur le
+sien, vous, madame, à qui, dit-on, les lions mêmes ne résistent pas?
+Dieu s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus; il vous a,
+comme elle, marquée de son sceau pour concourir à la délivrance de son
+peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le pacha de Sivas,
+Ali-ben-Ali, le boucher, le bourreau, ne tournera plus sa rage que
+contre les ennemis de l’Église; la clarté divine, descendue de la croix
+du Calvaire, a su parfois pénétrer jusque dans les cœurs les plus
+endurcis...
+
+--Misérable! s’écria Baïla, revenue enfin de la stupeur qu’elle avait
+éprouvée en entendant ce discours inattendu; qu’es-tu venu faire ici?
+
+--Vous apprendre à pleurer sur votre vie passée, vous aider à vous laver
+de vos souillures, vous sauver, et sauver avec vous et par vous nos
+frères les chrétiens du Sivas!
+
+--Va-t’en, apôtre du démon; retire-toi, insolent! répète la belle
+odalisque en s’enveloppant alors d’elle-même dans ses voiles, en se
+cachant de son mieux aux regards du profane; va-t’en, et sois maudit!
+
+--Non, vous ne me chasserez pas ainsi, disait le jeune enthousiaste;
+vous m’entendrez! Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission que
+j’accomplis en ce moment, va changer votre cœur; il le peut, il le fera!
+
+--Ton Dieu n’est pas le mien, impie! va-t’en.
+
+--Ah! ne blasphémez pas contre le Dieu de vos pères, ne mentez pas ainsi
+aux saintes croyances qui, peut-être, même à votre insu, sont restées
+dans votre cœur. N’est-ce pas vous qui, dans un coin retiré de vos
+jardins, avez dressé la plus humble des croix, sans doute pour y venir
+prier en secret?
+
+Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui faisait passer soudainement
+dans la mémoire de la jeune odalisque toutes les chimères de son amour
+fantastique, toutes les espérances, toutes les illusions qui s’étaient
+groupées pour elle autour d’une seule idée; le dépit de voir ainsi
+s’effacer tous ses rêves; l’effrayante pensée du péril qu’elle a
+recherché, qu’elle a bravé, qui la menace encore en ce moment même, et
+le tout pour arriver à une pareille déception, pour trouver un apôtre
+dans l’amant qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses esprits que
+sa voix, s’élevant par degrés, sembla devoir aller jusqu’au delà de son
+pavillon éveiller les esclaves qui dormaient.
+
+Pour essayer de la calmer, le geste suppliant, l’étranger fit un pas
+vers elle:
+
+--N’approche pas! lui cria l’odalisque.
+
+Et se levant, frémissante, elle appela Mariam. Elle se disposait à
+sortir en faisant retentir encore ses imprécations, quand la portière,
+brusquement soulevée, le pacha parut tout à coup entouré de soldats et
+portant à sa ceinture un arsenal complet d’armes de toutes sortes.
+
+Soit que la colère de la Mingrélienne fût arrivée à son paroxysme, soit
+que le sentiment de la conservation s’éveillât impérieux en elle et la
+rendît impitoyable:
+
+--Tuez-le! tuez-le!
+
+Et du doigt, elle désignait le malheureux Français aux vengeances du
+pacha.
+
+Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla un regard triste et
+miséricordieux qui la fit tressaillir, puis il tendit la tête.
+
+Un soldat leva son sabre; Djezzar détourna le coup.
+
+--Non, dit-il; il ne faut pas qu’il meure si vite.
+
+Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice sur les deux
+soupçonnés, il murmura d’une voix cadencée cette phrase affreusement
+poétique:
+
+--Son sang ne doit pas jaillir tout à coup, comme l’eau de la fontaine,
+mais couler lentement, comme celle de la source qui tombe goutte à
+goutte du rocher.
+
+En Orient, la poésie se retrouve partout.
+
+Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un esclave maugrebin placé
+près de lui, puis on emmena le chrétien.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord rugir toutes ses passions
+jalouses; mais avec lui, la favorite n’avait à redouter qu’une
+explication commençant par un coup de poignard.
+
+Dès qu’elle le vit débuter simplement par des menaces et des
+emportements, elle cessa de craindre pour sa vie.
+
+Prenant une attitude de surprise, une physionomie révoltée, tout en
+tâchant pourtant de se maintenir aussi jolie que possible, elle essaya
+de tirer parti de tous ses avantages, et de faire valoir avec le Turc
+cette toilette pleine d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.
+
+Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de Tocate à Sivas, avait été
+instruit dans cette dernière ville des projets du Français pour pénétrer
+dans l’intérieur du harem; mais il manquait de preuves sur la complicité
+de sa belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, celui qui aurait
+pu les donner, il expirait sans doute en ce moment. N’avait-elle pas
+d’ailleurs à se prévaloir de ses imprécations contre le giaour et de son
+mouvement de terreur et de fuite, dont le pacha lui-même avait été
+témoin?
+
+Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser convaincre, et, les rôles
+intervertis, ce fut le maître qui, humble et suppliant, implorait tout
+bas son pardon.
+
+A l’innocence de la Mingrélienne il préparait cependant de terribles
+épreuves!
+
+Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla élevait de plus en plus
+la voix.
+
+--Écoute! dit le pacha, lui imposant silence du geste et semblant
+lui-même prêter l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait du
+dehors.
+
+Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit sourd, confus, monotone et
+régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange.
+
+--Qu’est-ce donc? demanda-t-elle.
+
+--Rien... rien encore, répondit-il.
+
+Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs; le même bruit se
+répéta, mais sans s’accroître.
+
+Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains.
+
+--Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés? demanda-t-il à l’esclave
+maugrebin qui se présenta.
+
+--Ils le sont, fils d’Ali; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons
+employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir
+d’hippopotame; en vain nous avons humecté, saupoudré ses plaies béantes
+de piment et de jus de limon; il n’a pas poussé un cri, pas un soupir.
+
+--Que fait-il donc? hurla le pacha.
+
+--Il prie, répondit l’esclave.
+
+--N’a-t-il rien révélé?
+
+--Rien, fils d’Ali.
+
+--Si mes châtiments n’ont pu lui délier la langue, ma clémence en
+viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. Qu’on me
+l’amène, et qu’Haïder vienne avec lui. Par Allah! je saurai le faire
+parler, moi!
+
+Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla
+l’homme du harem, l’efféminé, le voluptueux Djezzar; il lui fit
+reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le
+narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe
+persane s’échapper d’un côté en flocons nuageux, remonter de l’autre en
+s’épurant dans un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il attendit,
+dans une posture indolente, l’arrivée de son captif.
+
+Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne
+famille de la vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la rêverie, à
+l’exaltation, il n’avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa
+sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire,
+la pensée religieuse avait germé et s’était développée en lui. A défaut
+de ces tendres affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes
+croyances avaient comblé les vides de son âme.
+
+Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères,
+lorsque, un jour, à la suite d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la
+résolution lui était venue de se faire prêtre.
+
+Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment nommé au consulat
+d’une des villes importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien alors de
+plus à propos que de l’emmener avec lui, en qualité d’élève consul. Il
+espérait le distraire de ses pieuses abstractions, le faire renoncer à
+ses projets, et même le conquérir au doute, à la vue de toutes ces
+sectes de chrétiens schismatiques qui peuplent l’Orient.
+
+L’oncle était philosophe.
+
+Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima plus vive, au contraire,
+en approchant de ces lieux saints où les vérités évangéliques avaient
+étendu leurs premiers rameaux et porté leurs fruits les plus savoureux.
+Pour lui, les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés du Thabor et
+du Sinaï. Plus que jamais affermi dans sa vocation première, sous son
+costume de diplomate, il vêtit le cilice et se promit, puisque
+l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, en dépit de son parent et dans
+le secret de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé par des travaux
+apostoliques.
+
+Après s’être perfectionné par la pratique dans la langue turque et
+l’arabe vulgaire, Ferdinand Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans
+les environs les sectateurs des différentes églises dissidentes:
+arméniens, grecs, maronites, nestoriens, eutychéens et même les
+catholiques latins, séparés de Rome seulement par le mariage de leurs
+prêtres. Il allait vers eux pour opérer des conversions; il en revenait
+plus effrayé encore de leur misère que de leur ignorance, et, véritable
+apôtre, il y retournait moins pour les prêcher que pour les secourir.
+
+Monté sur un léger batelet qu’il avait appris à manœuvrer à la manière
+orientale, avec la rame au gouvernail, il suivait un jour le cours de la
+rivière Rouge, et rêvant le désert, un ermitage dans quelque thébaïde,
+il se créait dans l’avenir un bonheur ascétique trempé d’eau claire,
+lorsque la rame se rompit entre ses mains. Sa barque, en échouant, le
+jeta sur un petit pan de terrain, en delta, placé comme une île entre le
+Kizil-Ermak et un fossé régulièrement creusé.
+
+Ferdinand n’était pas nageur habile; mais, malgré la gravité ordinaire
+de ses pensées, il était bon sauteur; il mesura tour à tour de l’œil la
+rivière et le fossé, et, la question décidée en faveur de ce dernier, il
+le franchit d’un bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit mur
+que lui avait masqué un épais buisson de nopals et d’abricotiers
+sauvages. Rebondir de l’autre côté pour regagner son delta, c’était
+risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace lui manquait pour
+prendre un élan, et, dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la
+rivière infranchissable.
+
+Dans cette position, fort embarrassé de son rôle, et ne se doutant guère
+qu’il avoisinait de si près les jardins d’été du pacha, il aperçut une
+porte basse, cintrée, pratiquée dans le petit mur; il la poussa
+machinalement, et, à sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.
+
+Il existe autour de Sivas, et surtout sur les bords de la rivière, des
+enclos où des cultivateurs, chrétiens pour la plupart, font venir, à
+grand renfort d’eau, les légumes qui servent aux approvisionnements des
+marchés de la ville, et ces poncires énormes, ces pastèques savoureuses,
+ces dattes et ces pistaches, dignes de rivaliser avec celles d’Alep et
+de Damas. Ferdinand crut être arrivé devant une de ces exploitations
+appartenant à des chrétiens. La négligence apportée dans la fermeture
+des portes l’affermit dans son idée; il entra.
+
+Alors, pour la première fois, il se trouva face à face avec Baïla,
+nonchalamment assise sous le platane.
+
+Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse odalisque bariolée de
+rouge et de noir, effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier
+quelques paroles en rapport avec le désir véhément qu’il avait
+d’échapper sain et sauf à cette périlleuse bonne fortune qu’il n’était
+pas venu chercher. Égaré ensuite dans les dédales du jardin, il se
+retrouva devant Baïla et sa négresse; enfin, regagnant non sans peine la
+petite porte encore ouverte, il s’épouvantait de nouveau de ce double
+obstacle du fossé et de la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au
+milieu des vapeurs du soir il vit un homme s’avancer mystérieusement
+vers le delta, en traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, que
+Ferdinand ne soupçonnait pas.
+
+Cet homme, bostangi chez le pacha, volait les fruits de son maître pour
+aller les vendre à la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la
+petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire qu’à l’entretien
+des fossés. Après avoir, ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le
+moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, c’est ce voleur de fruits
+qui, plus tard, enfermé par Baïla entre la crainte d’une dénonciation et
+l’espoir d’une récompense, devait introduire le Français dans les
+jardins et jusque dans le pavillon de la favorite.
+
+Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous un amas de ronces
+pendantes une longue planche dont il se servit pour franchir le fossé;
+il la déposa ensuite derrière le massif de nopals et d’abricotiers
+sauvages, où justement Ferdinand se tenait caché.
+
+Dans ce concours de circonstances inespérées qui venaient coopérer à sa
+délivrance, celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche devenait une
+arche de salut pour lui; il s’en servit à son tour, et grâce au gué de
+la rivière, que le bostangi venait de lui révéler, après s’être égaré
+quelque temps dans des sentiers inconnus, après avoir lutté de nouveau
+contre le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la poursuite de sa proie,
+se retrouvait partout sur sa route et semblait vouloir l’envelopper de
+ses détours et de ses replis, il échappa enfin à tous les dangers de sa
+malencontreuse promenade.
+
+Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, il eut à se féliciter
+doublement d’y être arrivé sain et sauf, quand il apprit que ces jardins
+où il s’était si follement aventuré n’étaient rien moins que ceux de
+Djezzar-Pacha.
+
+Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle être?
+
+Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, il croyait maintenant
+avoir rêvé, ou qu’une vision l’avait abusé.
+
+Elle réapparaissait à son esprit sous une forme multiple. Il la revoyait
+semblable à une bacchante, sa coupe à la main, indolemment accroupie sur
+sa peau de tigre; puis, comme une péri, comme une ondine, se montrant à
+lui à travers les reflets dorés du soleil et les arcs-en-ciel du petit
+bassin de marbre; puis enfin, dans sa troisième transformation, debout,
+sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et le menaçant du poignard.
+
+Toutefois, son imagination chaste et calme ne prêtait nul charme à cette
+triplicité de formes. Il se demandait, au contraire, si cette vision ne
+lui avait pas présenté un emblème de tous les vices réunis? L’ivresse,
+la luxure, la paresse, la colère! Il trouvait moyen de compléter les
+sept péchés capitaux.
+
+Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur des chrétiens,
+n’était-ce pas le démon lui-même qui s’était fait voir à lui?
+
+Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être à part, un être
+merveilleux, dont elle honorait la trace, une idole à laquelle elle
+rendait un culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement dans la
+sainte horreur de son souvenir.
+
+Ce démon cependant, cet effroyable assemblage des sept péchés capitaux,
+il allait tout tenter pour l’approcher encore.
+
+Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait près de son oncle, dans
+cette province de l’Anti-Taurus, s’était peu préoccupé de ce qui se
+passait dans l’intérieur du harem de Djezzar. Ses pensées étaient
+ailleurs; mais après sa visite involontaire dans les jardins, il prêta
+plus curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient sur le pacha.
+Il apprit que celui-ci, entièrement abandonné à ses penchants
+voluptueux, subissait l’empire d’une favorite mingrélienne. Bientôt,
+sans qu’il pût se douter de la part qu’il avait eue lui-même à
+l’accroissement de cette domination de la belle esclave, il entendit
+répéter partout autour de lui que, si elle en avait la ferme volonté,
+Baïla ferait un juif de son maître Ali-ben-Ali.
+
+--Pourquoi pas un chrétien? se dit-il.
+
+Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées en une seule: Elle
+est chrétienne, et elle peut tout sur Djezzar!
+
+Oh! combien sa divine mission s’agrandit à ses propres yeux! Quel
+triomphe pour lui, pour la religion, pour tous les malheureux chrétiens
+de Sivas, si cette pensée se réalise! Sans doute, l’exécution d’un
+projet pareil est hors de toute probabilité; mais la foi
+raisonne-t-elle? Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions qui pèsent
+sur ses frères de toutes les sectes, et qui en poussent quelques-uns à
+l’abjuration, n’est-ce pas un assez grand résultat? A ce résultat
+comment arriver?
+
+Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle voie est déjà un triomphe.
+
+Il a confié son dessein, ses radieuses espérances, à un vieux prêtre,
+son confesseur, et son confesseur se trouve être en même temps celui de
+Mariam; car Mariam, catholique zélée, n’a jamais cessé de pratiquer,
+mystérieusement toutefois, les préceptes de sa religion.
+
+Arriver à la négresse abyssine par le saint homme, à la favorite par la
+négresse, au pacha par la favorite, telle est la marche à suivre que se
+trace d’avance notre jeune enthousiaste.
+
+Régénérer et faire refleurir le christianisme dans cette portion du
+monde asiatique, telle est la mission sublime dont il se croit chargé
+par Dieu lui-même.
+
+Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer à ces dangereuses
+tentatives. Vaincu enfin par ses instances, il le mit en relation avec
+l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit son rôle. Usé par la
+persécution, devenu craintif et prudent, le vieillard tenait à la vie,
+qui lui échappait. Il avait coutume de dire que l’Église conquérante ne
+doit compter que sur ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres,
+et que le martyre ne convient bien qu’à la jeunesse.
+
+C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit que cette favorite, venue de
+la Mingrélie, et sur laquelle il avait fondé toutes ses espérances
+chrétiennes, n’était autre que la démoniaque odalisque rencontrée par
+lui dans les jardins de Kizil-Ermak.
+
+A quelque temps de là, la nouvelle ayant circulé que Baïla, à la suite
+de Djezzar, avait traversé la ville dans son palanquin et devait la
+traverser encore pour retourner vers le palais d’été, il s’était placé
+sur son passage. Mariam, quoique ébranlée par ses ardentes et pieuses
+sollicitations, n’avait point encore parlé de lui à sa maîtresse; mais
+il crut voir la preuve du contraire dans le mouvement de la jeune femme
+vers lui, et ce fut dans cette conviction qu’il tira de sa poitrine et
+fit briller à ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite croix
+dorée qu’avait portée sa mère, et qui ne le quittait jamais.
+
+On sait comment tourna l’exécution de cette sainte et audacieuse
+entreprise, dont Ferdinand Lasserre, à cette heure, vient de subir les
+premières et terribles conséquences, et prévoit le dénoûment.
+
+Quand, après son supplice préparatoire, les mains solidement liées
+derrière le dos, il fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore
+étendu sur ses coussins; sa tête, et le bras qui soutenait le narguilé,
+reposaient sur les genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder,
+allongé sur ses pattes, le museau contre terre, les yeux à demi fermés,
+était couché près de lui.
+
+Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent. La scène qui allait
+suivre ne voulait pas de témoins.
+
+Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le lion demeurèrent seuls.
+
+
+
+
+V
+
+
+Baïla avait senti disparaître sa confiance. Une seule révélation du
+prisonnier pouvait être pour elle un arrêt de mort; et, cachant sa
+pâleur sous les plis redoublés de son voile, le cœur palpitant, elle
+attendit le résultat de l’interrogatoire, en attachant son regard plein
+d’anxiété sur le captif.
+
+--Quoi! j’aurais risqué de mourir pour entendre un sermon de ce triste
+prêcheur! se disait-elle; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai donné
+l’ordre! ou que n’a-t-il succombé sous le fouet des cawas!
+
+Cependant, en le voyant le corps sillonné de stigmates bleuâtres, la
+chair gonflée et saignante, se tenir là, dans cette salle, comme s’il
+n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux, comme il y était
+avant l’arrivée du pacha, avec son même maintien, avec son même regard
+timide, qu’il n’osait lever vers elle, elle se sentait émue de quelque
+pitié.
+
+--Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena dans ce lieu?
+
+--Son salut, répondit le captif en tournant un instant ses yeux vers le
+sofa occupé par l’odalisque; et les reportant sur Djezzar: Le tien
+peut-être, ajouta-t-il.
+
+--Quoi! chien fils de chien que tu es, tu pensais faire de moi un vil
+Nazaréen, et pour me convertir à la secte de maudits, tu profitais du
+temps de mon absence?
+
+--J’ai dit la vérité, répondit le jeune homme, aussi vrai que
+Jésus-Christ est le rédempteur du monde!
+
+--Tu mens! cria le pacha, aussi vrai qu’il n’y a pas d’autre Dieu que
+Dieu et que Mahomet est son prophète.
+
+Après ce mouvement, il sembla faire un effort pour s’interrompre dans sa
+colère, il se replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite,
+passa sa main, en signe de caresse, sur la crinière de son lion, et
+quand il eut aspiré deux ou trois bouffées de son _latakié_:
+
+--Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave pas ton crime. Tu sais
+bien que d’un musulman on ne fait point un chrétien, comme d’un chrétien
+on ne peut faire un juif. La loi de Moïse a préparé celle de Jésus;
+celle de Jésus n’était que le second échelon de celle de Mahomet; dans
+cette route-là on ne redescend pas; on monte.
+
+--J’espérais du moins, dit le captif, te rendre plus favorable à mes
+frères...
+
+--Sont-ce donc là tes frères, toutes ces bandes de chacals qui se
+mordent entre eux, toutes ces races d’infidèles qui oublient leur propre
+loi? De quoi se plaignent-ils? De quelques-uns j’ai fait de bons
+chrétiens par le martyre; de quelques autres de bons musulmans, par la
+persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de leurs prêtres? Non! loin de là!
+Tu n’es qu’un de ces frivoles Européens qui viennent essayer de propager
+parmi nous leurs usages impies; laisse de côté la ruse et le mensonge:
+tu as entendu parler de la beauté de cette esclave (il tourna la tête
+vers Baïla), et, au prix de ta vie, tu as voulu en saturer tes yeux?
+N’est-ce point cela?
+
+Le jeune homme fit un signe négatif; le pacha n’en tint nul compte et
+poursuivit:
+
+--Eh bien, es-tu satisfait? Tu dois l’être; car tu l’as vue. Vos femmes
+d’Europe sont-elles à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir chez
+nous pour nous ravir les nôtres? Jusqu’à ce jour, vous n’avez eu de
+convoitise que pour nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de
+correspondre avec elle? Quel a été ton guide? De quelle façon t’a-t-elle
+d’abord accueilli?
+
+Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille, épie le moindre cri,
+le moindre mouvement de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait une
+parole d’aveu, un signe dénonciateur de la part de l’interrogé.
+
+Il ne l’obtint pas de ce côté; mais il sentit, sous lui, frissonner les
+genoux de Baïla.
+
+--Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois sincère; dis-moi quel
+espoir tu avais conçu; dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux; nomme
+tes complices, et, quelle que soit ta faute, je mettrai dans l’autre
+balance ta jeunesse, ton titre consulaire, quoique ta présence ici la
+nuit, au milieu de mon harem, me donne le droit de l’oublier. Mais je te
+tiendrai compte de ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je serai
+miséricordieux. Parle; je t’écoute.
+
+Il aspira de nouveau la fumée odorante du narguilé et sembla attendre
+une réponse; mais le captif gardait toujours son silence et son
+immobilité.
+
+--Parle, chrétien; parle, il est temps; à ce prix seul, tu peux racheter
+ta vie... en abjurant ton idolâtrie, bien entendu.
+
+A ce dernier mot, le jeune homme releva la tête; une noble rougeur lui
+monta au visage:
+
+--Dénoncer et apostasier! s’écria-t-il; voilà ta clémence, pacha! Tes
+bourreaux ont-ils donc oublié de te dire qui je suis? Toi-même, qui m’as
+honoré ici du titre de chrétien, tu ignores donc quels devoirs ce titre
+impose? Pour plonger deux fois leur âme dans une souillure ineffaçable,
+crois-tu que les disciples du Christ tiennent tant à cette vie mortelle?
+
+Et son œil étincelait, et toute sa physionomie avait pris un caractère
+de beauté sublime.
+
+--C’est entendu, dit Djezzar, contrastant alors, par son apparente
+impassibilité, avec l’exaltation du jeune Français; tu veux mourir, et
+tu mourras; mais sais-tu bien quelle fin je te réserve?
+
+--Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le captif.
+
+--Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras rien?
+
+Et le pacha suivait attentivement son regard, qu’il croyait devoir se
+porter vers Baïla.
+
+--Rien, répondit le jeune homme, les yeux baissés, sinon de n’être
+point, à mes derniers moments, assisté par un saint prêtre de ma
+religion.
+
+Djezzar sembla réfléchir; puis un sourire contracta légèrement ses
+lèvres:
+
+--Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il, ils peuvent être exaucés.
+
+A son appel, le maugrebin reparut.
+
+Quelques minutes après, un vieillard au front chauve, à la longue barbe
+blanche, aux traits amaigris, se présenta. En présence du pacha, il fut
+pris tout à coup d’un tremblement, comme s’il eût cru sa dernière heure
+arrivée.
+
+C’était un pauvre religieux maronite envoyé récemment par le patriarche
+du mont Liban pour remplacer le supérieur du couvent de Perkinik qui
+venait de mourir. Le jour même, en traversant ce village catholique des
+environs de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une avanie son
+misérable couvent, où trois moines, couverts de haillons, vivaient du
+travail de leurs mains, au milieu d’une population aussi misérable
+qu’eux. Ne pouvant leur extorquer l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar
+venait d’emmener avec lui leur supérieur, pour le garder en otage
+jusqu’à ce que la somme exigée par lui fût payée.
+
+--_Kafer_, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter les impôts du miri et du
+karadj.
+
+--Les chrétiens du Liban en sont exemptés depuis les capitulations du
+saint roi Louis, répondit le malheureux dont la voix trahissait la
+violente émotion; le vice-roi Mehemet-Ali nous en tenait dispensés.
+
+--A l’enfer le vieux chacal!
+
+--Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu cette loi, Altesse.
+
+--Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté! lui cria le pacha.
+
+--Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur? balbutia le vieillard en
+attachant son regard terrifié sur le lion couché auprès de Djezzar, et
+dont il se croyait déjà la pâture. Je ne possède rien au monde, sinon la
+vie, que tu puisses me prendre.
+
+--Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ!
+
+--Mais pour acquitter cet impôt...
+
+--Par le Coran, qui te parle encore d’un impôt? Du karadj et du miri, je
+vous tiens quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu es libre,
+et tu sortiras d’ici emportant plus de piastres que je ne t’en
+demandais; mais avant de nous séparer, tu vas appeler les malédictions
+de ton Dieu sur ce chien que voilà.
+
+Alors s’adressant à son autre captif:
+
+--Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par un prêtre de ta religion,
+Ynch Allah! Parleras-tu maintenant?
+
+Avec une héroïque résignation, pour toute réponse, Ferdinand Lasserre
+s’agenouille et courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à
+l’anathème, quand il entend le vieux cénobite du Liban, levant ses mains
+décharnées sur son front, lui dire d’une voix attendrie:
+
+--Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon fils!
+
+Cette sainte parole à peine prononcée, le vieillard tombait à la
+renverse, frappé d’un coup de feu; Baïla, avec un mouvement d’horreur,
+se rejetait en arrière; et le pacha, avec sa même impassibilité,
+remettait son pistolet dans sa ceinture.
+
+Soudain, il interrompit ce mouvement pour retenir par la crinière son
+lion qui, animé par la vue du sang, s’élançait avec un rugissement vers
+le corps du Maronite.
+
+--Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar au maugrebin, et qu’on nous
+laisse!
+
+Le cadavre emporté, le maugrebin sorti, revenant au lion qui, la gueule
+entr’ouverte, les lèvres crispées et pantelantes, poussait de rauques
+soupirs et dardait ses regards étincelants vers cette proie qu’on lui
+enlevait:
+
+--Holà! dit-il en le flattant du geste et de la voix, holà! patience,
+Haïder, ta part te sera bientôt faite; tu ne perdras pas à l’échange.
+
+Il reprit alors sa position première; et tandis que le lion, retenu par
+lui, continuait de rugir sourdement, les yeux tournés vers une large
+tache de sang restée sur le tapis, s’adressant à Baïla, sans paraître se
+douter des émotions de terreur dont était agitée sa belle esclave:
+
+--Oui, à nous trois le giaour! chacun sa part! A moi sa tête, au lion
+son corps, et à toi, ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur! Ce
+cœur, ne te l’a-t-il pas donné? Eh bien! va le prendre!
+
+Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait quel sens attacher à ces
+mots.
+
+--Va le prendre, répéta Djezzar; tiens, regarde, impuissant à se
+défendre, ne semble-t-il pas te l’offrir de lui-même? Va, mon âme, et si
+ton poignard ne suffit pas à l’œuvre, sers-toi du mien.
+
+L’odalisque se pencha vers lui:
+
+--Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas vrai? lui murmura-t-elle à
+l’oreille.
+
+--Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas me comprendre? répondit-il
+d’une voix formidable. Que cet homme meure, qu’il meure de ta main,
+sur-le-champ, sinon je te croirai sa complice, et ta tête tombera avant
+la sienne, je te le jure par Mahomet et les quatre califes!
+
+N’ayant plus qu’à choisir entre donner la mort ou la recevoir, Baïla
+sentit un froid glacial dans ses veines; son front se couvrit d’une
+pâleur livide.
+
+--Tu hésites? dit le pacha.
+
+Elle porta une main tremblante à son poignard.
+
+--Prends le mien, reprit-il.
+
+La main de Baïla retomba sur l’épaule de Djezzar et y resta quelque
+temps comme paralysée; ses yeux troublés se levèrent furtivement vers le
+jeune Français, ce matin encore l’objet de ses rêves d’amour; vers ce
+jeune martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui allait mourir,
+mourir par elle, pour n’avoir pas voulu le prononcer, ce mot!
+
+--Obéiras-tu! dit le bourreau avec un geste de rage impatiente.
+
+La main de Baïla descendit seulement de l’épaule de Djezzar, et s’égara,
+furetante, parmi les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture.
+
+--Tu trembles? tu ne veux donc pas? tu l’aimes donc? lui cria-t-il
+enfin.
+
+--Oui, je l’aime! répondit la Mingrélienne. Et, bondissant tout à coup,
+elle enfonça la lame du yatagan en pleine poitrine du pacha.
+
+Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement pour saisir son
+dernier pistolet; mais, sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de
+nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se ruant sur son maître, se
+fit sa part.
+
+Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté du double meurtre, fermait les
+yeux, en roidissant d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne, douée
+tout à coup d’une incroyable présence d’esprit, rassembla à la hâte,
+dans un coin de la salle, les légers meubles et les étoffes qui s’y
+trouvaient; elle y mit le feu, et saisissant par ses liens le jeune
+Français plus mort que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète qui
+conduisait au logis de la négresse abyssine.
+
+Le palais de Kizil-Ermak, de construction turque, c’est-à-dire bâti en
+bois, fut presque entièrement consumé.
+
+Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les colporteurs de nouvelles
+s’évertuaient à définir les causes de ce grand événement. Les uns se
+bornaient à dire que le pacha avait été étranglé par son lion et que,
+dans la lutte des deux bêtes féroces, une torche renversée avait été la
+cause de l’incendie.
+
+Les autres, raisonnant d’après les us de l’ancien régime ottoman, et se
+prétendant mieux informés, racontaient qu’un homme, portant l’habit d’un
+Franc, après avoir assez longtemps séjourné dans la ville, afin
+d’écarter les soupçons sur le but de sa mission secrète, s’était
+introduit auprès du pacha et jusque dans son harem; lorsque celui-ci
+avait ordonné à ses esclaves de le décapiter, le prétendu Franc, qui
+n’était autre que le capidgi-béchi du sultan, l’exécuteur de ses arrêts
+de mort, avait montré son _kat-chérif_, et la tête seule de Djezzar
+était tombée. Le feu avait pris au palais au milieu du désordre, et le
+capidgi-béchi, profitant du grand concours de peuple attiré par
+l’incendie, s’était échappé sous un nouveau déguisement.
+
+Vingt versions circulèrent encore, qui, presque toutes, furent répétées
+alors par les journaux d’Europe.
+
+Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres villes du pachalik, on
+se perdait ainsi dans des explications plus ou moins vraisemblables,
+Baïla et Ferdinand, qui, en effet, avaient trouvé moyen de s’enfuir du
+palais, grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement, se
+tinrent d’abord cachés dans les montagnes situées au sud de Sivas, où
+des brigands curdes les prirent sous leur protection sans trop les
+rançonner; puis ils trouvèrent un abri dans un couvent, puis vingt
+autres dans les cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes,
+toujours en remontant les bords de la rivière Rouge.
+
+Entrés enfin dans les États du schah de Perse, ils étaient revenus en
+France à la suite de la dernière ambassade.
+
+De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre sortit non sans y avoir
+quelque peu perdu de son ardeur de prosélytisme.
+
+A travers les montagnes et les vallées, le jour et la nuit, il avait
+voyagé, portant la tentation en croupe. Baïla était réellement devenue
+pour lui le démon qu’il avait rêvé.
+
+Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et la compagne de sa fuite,
+marchant du même pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les mêmes
+abris, soigné, pansé par elle, il lui avait été difficile d’empêcher son
+cœur de battre sous d’autres inspirations que celles de l’amour divin.
+Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la reconnaissance a tant d’empire sur
+une âme généreuse!
+
+Néanmoins, dans les premiers jours de leur fuite en commun, il était
+parvenu à convertir sa schismatique compagne, facile à persuader, par
+indifférence en matière de religion; mais bientôt, dit-on, elle l’avait
+converti à son tour. Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune homme
+ne revint pas seul en France; son passe-port, quand il le fit viser à
+Marseille, portait: M. Ferdinand Lasserre, élève consul, voyageant _avec
+sa sœur_.
+
+Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà livré tous les documents de
+l’histoire que je viens de mettre en œuvre; mais ma curiosité n’était
+pas encore pleinement satisfaite. Je voulais connaître le sort des deux
+amants à leur arrivée en France. Je le pressai de questions à ce sujet,
+et d’abord très-inutilement.
+
+Nous venions de déjeuner, en plein air, sur la pelouse du Butard, et mon
+botaniste, dans une exaltation difficile à décrire, n’était alors
+préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de faire sous la table même
+qui nous avait servi pour notre repas. C’était une petite plante à
+feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un jaune pâle, marquées
+d’une tache violette à la base de chacun de leurs cinq pétales.
+
+--_Cistus guttatus_! _Helianthemum guttatum_! s’écriait-il avec des
+élans de surprise, des cris, des gestes impossibles à traduire pour
+quiconque n’a pas la botanique au cœur. Je croyais qu’il n’existait que
+dans les montagnes de l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si
+précieusement un échantillon unique! C’était ma plus belle conquête
+végétale, et voilà que je le retrouve ici, au Butard, à Luciennes,
+banlieue de Paris, sous la table d’un cabaret! Est-ce que ça devrait
+être? Le Taurus et le Butard en rivalité de productions! c’est à s’y
+perdre! Fiez-vous donc à l’Asie Mineure!
+
+--Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors en l’interrompant avec
+ténacité, avec obstination, vous m’avez rapporté une histoire dont les
+héros m’intéressent vivement. Veuillez, je vous prie, me donner de leurs
+nouvelles.
+
+--Ils se portent parfaitement bien, merci, me répondit-il.
+
+--Je ne vous demande pas des nouvelles de leur santé, mais de leur sort.
+
+--Ah! ce qu’ils sont devenus? oui, je comprends.
+
+Puis, me regardant d’un air moqueur, et poussant un éclat de rire:
+
+--Eh! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient, comme nous, l’habitude de
+causer beaucoup en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici près.
+
+--Comment! quoi! m’écriai-je, ces gens de la fontaine au Prêtre?
+
+--Justement. Vous voyez bien que vous n’aviez pas deviné. Mon prétendu
+confiseur, le soi-disant garçon limonadier, n’est autre que mon ami
+Ferdinand Lasserre, notre martyr chrétien; et sa compagne, par vous si
+légèrement qualifiée de grisette ou de comtesse sans préjugés, c’est
+Baïla, l’ex-favorite de Djezzar, pacha de Sivas; Baïla la Mingrélienne,
+la rose de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier!
+
+Après m’avoir administré cette moquerie, bien méritée sans doute, mon
+ami se décida enfin à me donner, en résumé, le complément de ma
+nouvelle.
+
+--Arrivés à Paris, dit-il, des événements d’une nature beaucoup plus
+vulgaire que ceux qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent
+encore éprouver le jeune Français et la Mingrélienne: l’argent leur
+manqua. Les bijoux, présents de Djezzar, que l’odalisque avait emportés
+dans sa fuite, étaient faux pour la plupart. On ne peut plus se fier
+même aux pachas! Ferdinand dut prendre un état lucratif avant tout. Il
+entra à l’imprimerie royale, comme prote, pour les ouvrages orientaux.
+Cette ressource ne suffisant pas encore aux besoins du ménage, Baïla
+chercha à s’utiliser de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille,
+elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse, ni femme de
+chambre, ni demoiselle de compagnie: elle a une voix charmante, et
+défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis, toutes les
+cantatrices italiennes, françaises ou autres; mais ne possédant aucune
+des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter que des _mouals_ arabes
+ou des _gazels_ turcs. Par bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse
+est une langue qui se parle et se comprend dans tous les pays. Elle
+figure aujourd’hui dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se fait
+remarquer par sa légèreté, sa douceur et sa modestie.
+
+Comme mon illustre voyageur achevait ce récit, nous vîmes revenir, bras
+dessus bras dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre et sa jolie
+compagne. Mieux renseigné cette fois, j’admirai en toute conscience la
+rare beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et gracieuse souplesse de
+sa taille.
+
+Quant au ci-devant élève consul, pour la vérification d’un des détails
+de cette histoire, mon regard se porta aussitôt curieusement vers ses
+extrémités inférieures, afin d’apprécier la forme et la dimension de ses
+pieds.
+
+Je les trouvai fort ordinaires.
+
+Sans doute il avait confié à Baïla les rapports d’amitié existant entre
+lui et mon compagnon, car lorsque nous nous croisâmes de nouveau, elle
+fit à celui-ci un petit signe de la main en disant: _Bojour, mochu!_
+
+--_Salem-alai-k!_ lui répondit mon illustre voyageur.
+
+Moi, je saluai profondément.
+
+
+FIN DE L’ESCLAVE DU PACHA.
+
+Marly-le-Roi, juillet 1844.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE MA GRAND’TANTE.
+
+
+--Lorsque sonnera l’heure éternelle de la résurrection, croyez-vous que
+nous devions nous retrouver tous avec la forme que nous aurons eue au
+dernier instant de notre vie?
+
+--C’est là un point contesté, et qui le sera encore longtemps sans
+doute. Il faut convenir que si les choses doivent se passer ainsi, ces
+âmes mélancoliques et tendres, qui désirent quitter leur enveloppe
+terrestre avant que les riches draperies de pourpre de la jeunesse, les
+joyaux de la beauté en aient été déchirés, arrachés par les doigts
+crochus du temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu déraisonnable.
+
+--Certes! le sentiment raisonne d’ordinaire plus juste qu’on ne pense,
+me répondit mon interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon de ma
+dernière course au Butard[2].
+
+ [2] Voir ci-dessus _l’Esclave du Pacha_.
+
+Cette fois, nous venions d’herboriser en pleine forêt de Marly. Surpris
+par une averse, nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes de
+bûcherons, aux murailles de rondins, à la toiture de fagots et de
+genêts, où nous philosophions, faute de mieux, pour prendre patience, en
+attendant la fin du mauvais temps.
+
+--Les peintres qui, par avance, ont voulu nous représenter le jugement
+dernier, ont seuls donné cours à tant de fausses idées sur le sujet qui
+nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs de la peinture et de la
+sculpture se sont rendus coupables d’un délit du même genre à l’égard du
+génie, lorsqu’ils se sont chargés de le faire comparaître, non devant le
+tribunal de Dieu, mais devant celui de la postérité. Où ont-ils été
+s’imaginer de toujours traduire nos grands hommes en vieillards, sous
+prétexte que leur vie a été de longue durée? Ceux-ci n’ont-ils pas été
+jeunes aussi? N’est-ce pas alors un anachronisme que de nous représenter
+nos artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque où la poésie et
+l’inspiration n’existaient plus en eux? Leur jeunesse, ou du moins leur
+verte maturité, leur temps de sève et de production ne les retracent-ils
+pas mieux à notre esprit que leur moment de décadence et de caducité?
+Pourquoi toujours le soleil à son déclin? Pourquoi une ruine, là où nous
+devrions voir un palais? Vous nous devez un tableau d’histoire et vous
+vous acquittez avec un portrait de famille; un portrait de famille, rien
+de plus, car à la famille seule il importe de voir se reproduire sur la
+toile les individus tels que le souvenir les rappelle; la postérité ne
+se souvient que des œuvres.
+
+--C’est justement en songeant à des tableaux de famille que m’est venue
+l’idée de ce grand jour de la résurrection, dont je vous entretenais
+tout à l’heure.
+
+--Je ne saisis guère l’analogie, me répondit mon interlocuteur.
+
+--Considérée non sous le point de vue de l’art, mais sous son côté
+pittoresque, une collection de ce genre, surtout avec son texte
+explicatif, est seule capable cependant de nous donner un avant-goût de
+l’étrange spectacle qui, selon quelques-uns, nous attend dans la vallée
+de Josaphat. Nous entrons dans une longue galerie; regardez, examinez
+avec moi. Je serai le _cicerone_. Cette fillette qui joue avec son
+bichon, enrubané comme elle; cette jeune et jolie femme qui regarde avec
+tendresse son perroquet perché sur son doigt; toutes ces fraîches
+beautés suspendues autour de vous, ce sont les aïeules ou les bisaïeules
+de ces honnêtes vieillards à moustaches grises. Cet octogénaire de
+fraîche date, coiffé à la Titus, a près de lui son père, mort à
+vingt-quatre ans; de l’autre côté, son grand-oncle, décédé au berceau.
+C’est un pêle-mêle d’âges, de temps, un logogriphe chronologique à ne
+s’y pas reconnaître; enfin, c’est une scène de la résurrection, s’il
+faut ajouter foi à un système que, pour notre part, nous repoussons de
+toutes nos forces. Nous n’aurons tous qu’un même âge dans le ciel.
+
+--Très-bien! J’admets maintenant la relation d’idées entre votre bizarre
+collection de tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns,
+présenter le jugement dernier; mais dans cette forêt, où, depuis que,
+sous cet abri champêtre, nous sommes tapis comme deux braconniers ou
+deux garde-vents, pas une figure humaine n’a passé devant nous, par
+quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle trouvée subitement
+transportée au milieu d’un musée de famille?
+
+--Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée au bord de la route,
+ajoutai-je; eh bien, voilà le premier échelon qui m’a permis de franchir
+en deux bonds la distance qui sépare la forêt de Marly de la vallée de
+Josaphat.
+
+--Oui, me dit mon ami le voyageur après un moment de réflexion, il en
+est souvent ainsi; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs sont
+emportés de l’est à l’ouest, du nord au sud par l’oiseau qui passe, par
+une modulation qui se fait entendre au loin. Nous autres, dont les
+regards se tournent toujours avec tant d’amour vers ce vaste manteau de
+verdure, si richement brodé, qui couvre le sein de la terre, les fleurs
+doivent forcément jouer un grand rôle dans la transition de nos idées.
+Je n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver rempli de souvenirs et
+d’anecdotes de tous les temps et de tous les pays.
+
+--J’irai le feuilleter un jour avec vous.
+
+--Volontiers; mais d’abord dites-moi comment vos bluets vous ont, _d’un
+premier bond_, introduit au milieu d’une collection de tableaux?
+
+--En m’adressant cette question, vous ne croyez pas être indiscret, lui
+répondis-je, et cependant, vous me demandez là l’histoire de mon premier
+amour.
+
+--Vraiment! Enchanté de l’indiscrétion. Le premier amour peut toujours
+se raconter: il est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté...
+
+--Surtout celui-là; ce fut une passion si follement idéale!... si
+complétement impossible!...
+
+--Vous redoublez ma curiosité.
+
+--Je vais la satisfaire, et en peu de mots. Ce que je vous ai dit
+précédemment me conduit, par une pente toute naturelle, à vous raconter
+comment, sous le toit d’une vieille mansarde, j’ai fait la connaissance
+de ma grand’tante.
+
+--Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante, mais de votre premier
+amour.
+
+--Justement.
+
+«A l’étage le plus élevé de la maison de mon père, il y avait une vaste
+chambre, garnie d’un assez bon nombre de ces portraits de famille dont
+on regarderait l’abandon comme un sacrilége, la destruction comme un
+crime, mais qu’on exile respectueusement dans le coin le plus reculé du
+logis, car ce sont, en général, d’horribles croûtes d’un aspect fort
+disgracieux.
+
+«Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien encrassés et tellement
+recouverts de poussière et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas
+facile à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, la
+critique montait rarement dans les mansardes.
+
+«Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers; je m’y sentais à
+l’aise, j’y pouvais impunément être espiègle et tapageur.
+
+«Un jour, il me prit fantaisie de laver la tête de tous mes grands
+parents, dont à peine on pouvait distinguer le sexe à travers leur
+triple voile. Je parvins assez heureusement à en débarbouiller
+quelques-uns, et n’eus alors rien de plus pressé que de faire, au moyen
+d’un morceau de craie et d’une plume trempée dans l’encre, des
+moustaches à ces dames et des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à
+lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva de voir, sous l’éponge,
+apparaître de jolies petites joues, de beaux yeux clairs qui me
+regardaient d’un air de connaissance, une petite bouche charmante qui me
+souriait avec une grâce toute particulière. C’était une belle enfant, de
+treize à quatorze ans, d’un air timide et doux. Ses longs cheveux
+blonds, couronnés de bluets, encadraient le plus charmant visage...»
+
+--Ah! nous voici arrivés aux bluets! interrompit mon ami. Désormais je
+ne rencontrerai plus la _centaurea cyanus_ sans songer à vos amours.
+Continuez.
+
+--Mais j’ai presque fini.
+
+--Allons donc!
+
+Je poursuivis:
+
+«Ce portrait de jeune fille, je me sentais de la joie au cœur rien qu’à
+le contempler; et plus je le contemplais, plus il me semblait avoir déjà
+vu ces petites joues-là sur la figure de quelqu’un; ce front si pur ne
+m’était pas inconnu; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai, comme on dit,
+je les avais déjà rencontrés quelque part. A celle-là je ne fis point de
+moustaches.
+
+«J’avais plusieurs jeunes parentes alors, fort gentilles, fort
+espiègles; j’en vins à me rappeler que chacune d’elles possédait un de
+ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune n’en présentait
+l’ensemble, aucune n’était aussi charmante que cette peinture, que cette
+belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce donc une autre petite
+cousine que je ne connaissais pas encore? N’importe; en attendant que la
+connaissance fût faite, comme elle me regardait toujours avec son même
+sourire, je me pris d’affection pour elle; je l’aimai.»
+
+--Quoi! cette image?
+
+--Oui, je l’avais descendue de son clou, placée commodément sur une
+vieille chaise dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma portée. Je
+l’associais à mes jeux, je lui parlais, je me répondais pour elle; nous
+nous entendions très-bien, quand un jour, jour néfaste! ma mère nous
+surprit ensemble dans la mansarde.
+
+--Que s’ensuivit-il?
+
+--Une révélation terrible. Ma mère, tout en se retenant de rire à la vue
+des moustaches et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné sur ma
+peinture impie, m’apprit que la jeune fille, la compagne de mes jeux,
+mon premier amour enfin, c’était sa grand’tante à elle, ma
+très-grand’tante à moi!
+
+--Ah! grand Dieu! votre amour dut être tué du coup? Tout amour sans
+espoir ne dure guère.
+
+--Sans doute. Depuis, quand je revis ces traits qui m’avaient tant
+charmé, je les trouvai changés entièrement. Dans le regard de ma
+grand’tante, dans son sourire, auparavant si gracieux, j’entrevis
+quelque chose d’ironique et de narquois. Elle s’était moquée de moi
+évidemment. Avec cette niaiserie naïve de l’enfance, je supputai l’âge
+qu’elle aurait eu, si elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé.
+
+--Je le crois bien... Elle était morte à soixante ans, sans doute; pour
+une grand’tante, c’est bien le moins, et il y avait peut-être plus de
+cinquante ans de cela!
+
+--Aussi je me la figurais alors plus que centenaire, courbée en deux, la
+tête branlante, la bouche démeublée, le menton poilu, les yeux éteints,
+la paupière écarlate, assise dans un grand fauteuil, et grommelant
+quelques mots inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles que
+j’avais moustachées, je me persuadais que c’était encore elle à des
+époques plus ou moins rapprochées, et je n’osais aller aux
+renseignements; et quand on parlait devant moi d’une grand’tante
+quelconque, je rougissais de honte, comme si je les avais aimées toutes!
+
+--Et à quel âge, en effet, était morte la pauvre vieille?
+
+--A seize ans.
+
+--Plaît-il?
+
+--C’est ce que j’appris seulement quelques années plus tard. A cette
+époque, le temps des vacances venu, je quittai le collége pour aller
+passer tout un mois chez ma grand’mère, dans l’ancien Valois, sur la
+lisière de la Picardie. Ma grand’mère devait avoir connu ma grand’tante.
+Il me vint en pensée de demander des nouvelles de celle-ci à celle-là.
+Mon aïeule aimait à conter; elle avait une mémoire prodigieuse; au lieu
+de simples renseignements, j’eus une histoire complète que j’écrivis
+alors avec tous ses détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de mon
+premier ouvrage, comme elle avait été l’objet de mon premier amour.
+
+--Parbleu! contez-moi ça... la chose vaut d’être connue.
+
+--C’est une histoire bien simple et bien naïve, un drame purement
+villageois.
+
+--Allez toujours. J’aime assez les histoires villageoises; elles
+deviennent rares par le temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble;
+nous n’avons rien de mieux à faire pour le moment.
+
+Je commençai sur-le-champ mon récit.
+
+
+
+
+I
+
+
+Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans les lieux mêmes où je me
+trouvais, à Béthizy, dans cette belle vallée suspendue aux flancs de la
+forêt de Compiègne, paysage ravissant, digne de la Suisse, auquel rien
+ne manque, ni les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, ni
+les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. Cette tour de Saint-Adrien, de
+forme ovale, qui couronne le sommet de la colline, c’est ce qui reste du
+manoir royal de Philippe le Bel; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds
+est le château de la Douye, peut-être un débris, une grange aujourd’hui;
+mais alors le père de ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux
+bâtiment, réduit aux proportions d’une maison ordinaire, ainsi que ces
+anciens nobles ruinés qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne
+peuvent plus soutenir, restait château en dépit de l’apparence et
+s’appuyait encore, comme un vieux frère d’armes, sur les restes de
+l’ancien palais du roi Jean; car le Valois conserve de tous côtés les
+traces de cette race de rois qui lui avaient emprunté son nom.
+
+Là, servant de route principale au pays et remontant vers la forêt pour
+gagner les plaines du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut,
+grande voie romaine, réparée par cette terrible reine, dont peut-être
+dans l’ancien Valois seulement le nom n’éveille pas un sentiment
+d’horreur; bien au contraire, car la chaussée de Brunehaut a été
+métamorphosée en _Chaussée des Pruneaux_.
+
+Plus loin, c’est le _Champ dolent_, le champ des plaintes et des
+gémissements. C’est là qu’un lieutenant de Philippe-Auguste tailla en
+pièces une armée anglaise, ce qui valut au village de Géroménil, qui en
+est proche, sa dénomination plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui,
+de vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes, ignorées de celui
+même qui les bouleverse du soc de sa charrue. A droite, du côté de
+Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les merveilleuses pierres
+druidiques de Rhuys, hantées nuitamment par les loups-garous.
+
+Détournant vos yeux de ces grandes batailles si vite oubliées, de ces
+palais royaux si promptement renversés, reportez-les sur ce bel horizon
+de verdure que dessine autour de vous la forêt, sur ces maisons blanches
+à volets verts, sur ces terrasses, sur ces chaumières formant ceinture
+autour de la colline de Saint-Adrien: c’est Béthizy. Suivez du regard
+ces lignes d’argent qui coupent les prairies; ce sont les ruisseaux de
+Boneuil, des Buttes et de Néry, tous trois allant rejoindre la jolie
+rivière d’Autonne, qui elle-même, après avoir empli les grands étangs de
+Pontdron et du Berval, va se jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.
+
+Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés purs, charmants, animés, dans
+un coin réservé de ma mémoire, et quand je m’y transporte en idée, le
+souvenir et l’imagination aidant, je les revois non-seulement tels que
+je les ai connus, mais aussi tels que les récits de ma grand’mère me les
+ont fait connaître, tels qu’ils étaient au milieu du siècle dernier, du
+temps de ma grand’tante.
+
+Élevée au couvent des dames de Crépy, grâce à l’instruction des bonnes
+religieuses, ma grand’tante y avait puisé de saintes et fermes
+croyances; mais dans les entretiens de ses jeunes compagnes, elle avait
+acquis, en plus, une crédulité à peine imaginable. Il n’était question
+parmi celles-ci que de revenants et de sorciers, de divinations par les
+cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient appris à ma grand’tante
+à aimer Dieu; les jeunes filles, à craindre le diable.
+
+Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim eût certainement trouvé en
+elle l’organe de la _merveillosité_. Je me rappelle en effet que sur son
+portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un certain renflement signalé
+par le célèbre phrénologue, et qui donnait à son sourire même un air
+étonné.
+
+Quand Adèle, c’était son nom, après la mort de sa mère, revint à
+Béthizy, pour tenir le ménage du survivant, il était curieux de voir
+cette jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, s’interrompre
+dans un ordre à donner, à la vue du sel renversé, de deux couteaux en
+croix et autres signes néfastes; se sauver ou défaillir, quand, la nuit
+venue, certains bruits se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant
+plus protégée par les murs de son couvent, l’esprit plus impressionnable
+depuis sa douleur récente, elle ne rêvait que fantômes dans la maison,
+gobelins et farfadets dans les bois, loups-garous et sorciers dans les
+champs.
+
+Pour son malheur, ces idées étaient en partie celles des gens avec qui
+elle avait à vivre.
+
+A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la Chambrerie. C’était une
+espèce de monstre, la transformation hideuse d’un ancien prieur du pays.
+Chambrerie ou prieuré avaient alors même signification. Ce prieur, épris
+d’un amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa pénitente, avait
+trouvé moyen de l’attirer chez lui, à force de ruses et de faux
+prétextes. Bientôt éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était
+sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge au pied du
+maître-autel; mais jusque-là le monstre l’avait poursuivie. Elle était
+perdue quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle vit
+Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de ses deux mains ce bois qui
+avait été l’instrument de son supplice et en décharger un coup si
+violent sur la tête du prieur que celui-ci tomba mort.
+
+On ne pouvait le mettre en terre sainte; il fut déposé sous la
+principale des pierres de Rhuys; mais par la puissance de Satan, qui
+régnait de ce côté, il reparut bientôt sous la forme d’un animal
+immonde. Il se montrait de préférence dans les ruines de la tour de
+Saint-Adrien, dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en sortait
+que lorsque quelqu’un du pays devait mourir bientôt. Alors il faisait
+entendre de sinistres hurlements en signe d’avis, et des cloches
+invisibles tintaient d’elles-mêmes dans les airs.
+
+Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie avait hurlé et les
+cloches avaient tinté pour la mère d’Adèle; du moins on le disait ainsi,
+et la jeune fille crédule n’était que trop disposée à ajouter foi à
+toutes ces choses surnaturelles. Qui eût pu combattre en elle ces
+fâcheuses impressions? Elle avait un frère, son aîné de dix ans; mais ce
+frère, marié déjà, occupait un emploi dans une province éloignée; son
+père, lieutenant des chasses de la capitainerie de Compiègne, presque
+toujours hors de chez lui, aussi occupé de ses propres plaisirs que de
+ceux du roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles terreurs et sur
+l’adhésion donnée par elle à toutes les superstitions populaires; mais
+le plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, par le
+raisonnement, de ces dangereuses tendances.
+
+Avec le temps, cependant, ma grand’tante avait senti ses prédispositions
+au merveilleux s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils du curé,
+le soin qu’il prit de lui imputer à péché ses terreurs superstitieuses,
+puis enfin l’âge de raison qui venait, car elle touchait à sa quinzième
+année, tout concourut à la remettre à peu près dans un sens droit; mais
+il lui resta toujours quelque chose de ses anciennes appréhensions. Ce
+quelque chose, c’était une poltronnerie naïve, une timidité d’enfant
+qui, jointes à la vivacité naturelle de son âge, à l’espèce de réserve
+et de dignité que lui commandait sa position exceptionnelle de reine du
+logis, donnaient à son caractère, à ses allures, de certaines
+bizarreries, de certains contrastes qui n’étaient pas sans charmes.
+
+M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre les revenus, exemptions et
+priviléges de sa charge, possédait quelques arpents de terre dans le
+pays, et deux moulins sur la rivière d’Autonne. L’individu auquel ces
+moulins étaient affermés, le nommé Brulard, avait une fille dont Adèle,
+faute de mieux, faisait sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de
+ses travaux du ménage; son père, pour raison d’administration ou autre,
+entreprenait-il un voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers
+Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle courait aussitôt pour
+trouver une compagnie. Heureuse alors de n’avoir plus à commander à
+personne, elle redevenait une jeune fille vive et rieuse, aimant les
+jeux, les exercices de son âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant
+comme il est toujours permis de le faire à quinze ans, mais avec son
+amie seulement, car à l’aspect du premier visage étranger qui survenait,
+rentrée aussitôt sous sa carapace de demoiselle, elle baissait les yeux
+et restait roide comme un piquet, muette comme un poisson, jusqu’au
+moment où l’heure des ébats sonnait pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce
+que le visage étranger eût disparu.
+
+Martine Brulard avait quelques années de plus qu’Adèle, des yeux noirs
+qui ressortaient vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré par
+le soleil; le nez retroussé, les narines ouvertes, les cheveux crépus,
+la bouche souriante et les dents blanches et nettes. Avec ses formes
+franchement accusées et son allure joviale, c’était ce qu’on appelle un
+beau brin de fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité,
+Martine avait les passions ardentes, et, par contre, était susceptible
+de plus de dissimulation et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu de la
+part d’une personne aussi bien portante.
+
+Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante était auprès de son
+amie. Celle-ci, qui aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à
+l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur un tronc d’arbre jeté
+à terre au milieu d’une grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins
+qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de javelles, et une bonne
+vache noire qui, d’un air mélancolique et stupide, les regardait de
+l’autre côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient à
+tresser en guirlande les bluets qu’elles venaient de cueillir dans les
+champs. La guirlande faite, Martine en couronna la tête de ma
+grand’tante, et elle la trouva tellement à son gré ainsi qu’elle en
+battit des mains et l’embrassa pour la remercier d’être si jolie.
+
+--Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles du pays feront bien, à
+l’avance, de s’approvisionner d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils
+pourraient bien tous courir après vous?
+
+--Oh! qui songe à cela? Je ne suis pas encore en âge d’être mariée; et
+d’ailleurs, c’est un soin qui ne regarde que mon père, répond ma
+grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et qui se souvient encore du
+couvent.
+
+--Mais votre père a d’autres occupations en tête, reprend Martine; il
+est plus de son métier de chasser pour le roi que de chasser pour vous.
+Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des sangliers que des galants;
+donc vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à sainte
+Catherine!
+
+--Eh bien! le beau malheur! réplique l’autre en souriant. Sainte
+Catherine est une bonne sainte et me ferait alors une bienheureuse
+patronne de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis, ajoute-t-elle avec
+une certaine gaucherie d’innocence, des galants, il faudrait, pour en
+trouver, chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis ou Compiègne, car
+dans ce pays-ci il n’y a que... que des sangliers!
+
+--Oh! dit Martine, il y a peut-être aussi des amoureux; en cherchant
+bien... Quelquefois, au moment où on s’y attend le moins, il vous en
+part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas le manquer.
+
+--Avez-vous cherché, vous, Martine?
+
+Martine rit aux éclats et ne répond point; et pourtant, la conversation
+une fois sur ce sujet, elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle
+pour confidente...
+
+C’est que Martine a cherché, elle, et elle a trouvé.
+
+
+
+
+II
+
+
+Un fils de bonne famille, un jeune homme nommé Charles Doisy, ou d’Oisy,
+les renseignements m’ont manqué pour l’apostrophe en plus ou en moins,
+était venu habiter pendant quelque temps le petit domaine de
+Champlieu-lez-Béthizy, qui appartenait à son père. Martine, fille unique
+du meunier-fermier Brulard, qui faisait à la fois le commerce des
+farines, des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer aux meilleurs
+partis du pays; elle vit le jeune homme, il lui plut, et _elle ne le
+manqua pas_.
+
+Comme il semblait peu disposé à s’enamourer d’elle, elle lui fit des
+avances auxquelles il s’empressa de répondre comme il le devait.
+
+Pourtant l’amoureux en question avait une autre passion dans le cœur,
+passion plus ancienne et plus forte sans doute que celle qu’il éprouvait
+pour mademoiselle Brulard. Il était fou de peinture. Élève de la Tour,
+il promettait déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son père,
+jetant au vent palettes et pinceaux, pour le dérouter sur les arts, sur
+les artistes et sur toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à
+Champlieu tomber sous les séductions de la jolie meunière.
+
+Quelques mois après, le jeune homme se sentait saisi d’un nouvel
+enthousiasme; il ne s’agissait plus seulement de s’illustrer par les
+arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se trouva saisi entre deux
+gloires comme la gaufre entre deux fers brûlants, et Charles Doisy,
+après lui avoir juré une constance éternelle, se rendit à Melun où il
+s’engagea dans le régiment de hussards commandé par le lieutenant
+général comte de Berchiny.
+
+Voilà ce que Martine avait bonne envie de conter à sa jeune camarade,
+mais réfléchissant que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait point
+reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il pouvait changer d’amours et
+elle aussi, que sa confidence alors tournerait à sa honte, elle se
+retint. Une autre idée, non sans quelque rapport avec la première, lui
+traverse la tête; elle propose à Adèle de lui faire les cartes,
+d’interroger à elles deux le sort sur le mariage qui leur est réservé.
+
+Adèle résiste; trop crédule encore, livrant trop facilement sa confiance
+à ce genre de prédictions, elle craint de s’engager de nouveau dans
+cette voie que le curé lui a interdite. Cela peut être un jeu, une
+manière d’amusement pour Martine; pour elle, c’est chose sérieuse et
+blâmable.
+
+--Quoi que vous en disiez, je vais chercher des cartes, reprend
+obstinément Martine.
+
+--A quoi bon? dit une voix qui les fit tressaillir toutes deux.
+
+C’était celle du bonhomme qui dormait sur les javelles. Au milieu de
+leurs causeries et de leurs préoccupations, elles avaient oublié qu’il
+était là; aussi, son interruption inattendue leur causa-t-elle d’abord
+une grande surprise mêlée d’émotion.
+
+--Chut! fit Martine à sa compagne.
+
+Et se penchant vers elle, lui désignant du doigt le chanvrier, qui
+dormait toujours ou faisait semblant de dormir:
+
+--Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes, puisque nous l’avons là,
+près de nous? lui dit-elle tout bas; c’est le père Hubert, celui que les
+paysans appellent _le Vieux Rouisseur_. Je ne crois pas beaucoup à sa
+science, ajouta-t-elle en prenant un ton d’esprit fort; mais n’importe!
+essayons. Ils disent tous qu’il est sorcier.
+
+A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau, et tandis qu’elle
+tenait ses yeux attachés sur le vieillard, qu’elle contemplait avec une
+curiosité inquiète son front chauve et proéminent, sa tête énorme
+parsemée de touffes de cheveux d’un blanc verdâtre et comme fichée sur
+un cou grêle et long:
+
+--Père Hubert, dit Martine en s’adressant au bonhomme, dormez-vous ou
+veillez-vous?
+
+--Je dors et je vois, répondit celui-ci, les yeux fermés et sans bouger
+de place.
+
+--Eh bien! pourriez-vous nous donner des nouvelles de nos épouseurs
+futurs?
+
+--En voici un qui arrive, dit le Vieux-Rouisseur.
+
+--Vraiment, Hubert? en êtes-vous bien sûr? Et qui doit-il épouser?
+
+--Une des deux.
+
+--Mais laquelle?
+
+Le vieux se tut, et Martine ne put parvenir à lui faire rompre son
+silence.
+
+--Eh bien! dit-elle, puisqu’il arrive, et qu’il est destiné à l’une de
+nous deux, tirons l’amoureux à la courte paille!
+
+Elle prit un brin de chanvre à l’une des javelles, le rompit en deux,
+cacha dans sa main les fragments inégaux, et ne laissant passer entre
+ses doigts que deux extrémités absolument pareilles, elle donna à
+choisir à sa jeune compagne.
+
+Après quelque hésitation, celle-ci, excitée, raillée, poursuivie par
+Martine, se décida enfin, prit au hasard et tira la longue paille.
+
+--Bravo! bien joué, bien choisi! cria la fille du meunier; elle ne
+coiffera donc pas sainte Catherine. Voilà le futur trouvé!... Pourvu
+qu’il vienne!... pourvu qu’il plaise!... que ce ne soit pas un sanglier
+de Saint-Sauveur ou de Béthizy!... Oh! pauvre mam’zelle Adèle, il n’y a
+pas à dire, il faudrait épouser tout de même... c’est le sort qui le
+veut.
+
+Tandis qu’elle multipliait encore ses interprétations au milieu des
+éclats de rire, et qu’Adèle, immobile, les joues empourprées, regardait
+son fétu de paille d’un air tout honteux et contrit, sans savoir si elle
+devait rire aussi ou s’alarmer, le galop d’un cheval se fit entendre; à
+travers un flot de poussière, un uniforme de hussard brilla un instant,
+et bientôt Charles Doisy entra dans la cour.
+
+Le beau régiment des hussards de Berchiny, changeant de garnison, était,
+depuis la veille au soir, installé à Compiègne, et notre jeune homme,
+récemment élevé au grade de maréchal des logis, n’avait eu rien de plus
+pressé que de venir faire briller ses galons à la ferme des Brulard.
+
+A peine à bas de sa monture, l’œil animé, les bras ouverts à demi, il se
+dirigea vers Martine. S’apercevant qu’elle n’était pas seule, il fit un
+double salut et s’arrêta ensuite comme émerveillé à l’aspect de l’autre
+jeune fille, qu’il n’avait d’abord qu’entrevue.
+
+Adèle avait conservé sa couronne de bluets, sous laquelle ressortaient
+si bien ses beaux cheveux blonds, bouclés et abondants; le visage
+éclairé par un rayon de soleil et mieux encore par ces impressions
+diverses éveillées en elle, grâce à l’imprudence de Martine, à la
+prédiction du vieillard, à la présence du jeune homme, levant vers ce
+dernier un œil timide et curieux à la fois, sans sortir de sa presque
+immobilité, elle le regardait avec cet air d’extase et d’étonnement dont
+on accueille celui qu’on attendait sans espoir de le voir arriver. Sur
+sa physionomie, dans son maintien, dans son geste, il y avait alors plus
+de grâce, plus de beauté qu’elle n’en avait jamais eu, qu’elle n’en
+devait jamais avoir peut-être; car il en est de la beauté des femmes
+comme du courage des hommes; elle a ses instants d’exaltation qu’elle
+emprunte aux grands mouvements de l’âme.
+
+Quand elle eut pu remarquer l’attitude du jeune militaire, et quel
+regard répondait au sien, elle se troubla, et dans son trouble, elle
+laissa tomber le petit fétu de paille qu’elle tenait encore à la main.
+
+Elle se baissa pour le ramasser.
+
+Ce mouvement n’échappa point à Martine, déjà irritée de cette
+distraction qui avait paralysé le premier élan du jeune hussard; à
+Martine déjà mécontente d’elle-même, à qui il fâchait d’être venue si
+mal à propos, par son épreuve de la courte paille, déranger un horoscope
+qui certainement ne pouvait regarder qu’elle.
+
+La voix glapissante du meunier Brulard qui survint, mit fin à toutes ces
+émotions, ou du moins les fit rentrer au cœur de chacun de nos
+personnages. Il avait entendu le galop d’un cheval et accourait prendre
+connaissance du visiteur.
+
+--Comment, c’est vous, farceur! dit-il, lorsque, après un moment
+d’examen, il eut reconnu le jeune homme sous son nouvel uniforme. Est-il
+faraud ainsi! Ça lui va bien tout de même, n’est-ce pas, Martine?
+
+Martine, modeste par mauvaise humeur, baissa les yeux sans répondre;
+elle ne put néanmoins se défendre d’un sentiment de joie en entendant le
+jeune homme annoncer qu’il était de nouveau devenu le voisin de la
+ferme, puisque son régiment allait rester à Compiègne.
+
+Ce sentiment de joie de Martine, une autre le partagea sans doute.
+
+--Vive le roi! reprit le fermier-meunier; ainsi, l’ami, on vous verra de
+temps en temps, comme par le passé; vous viendrez encore dessiner notre
+ferme, notre grange, notre vache, notre moulin, tout croquer, comme vous
+dites, jusqu’à not’ fille et not’ femme. Mais, à propos de not’ femme,
+va-t-elle être contente de vous voir ainsi tout galonné! Entrez donc
+l’embrasser un peu, vous boirez un coup après; ça vous donnera
+l’occasion d’essuyer vos lèvres, si vous êtes dégoûté.
+
+Charles Doisy, en galant militaire, offrit son bras à Martine. Martine
+refusa de le prendre et s’empara de celui de son père.
+
+Dans ce mouvement de dépit, le jeune homme ne voulut voir qu’une mesure
+de prudence et de circonspection. Il s’adressa donc à l’autre jeune
+fille, qui n’osa le refuser, mais se sentit bien honteuse et bien émue
+en se trouvant ainsi accrochée au bras d’un hussard.
+
+Tout le temps qu’on passa à la ferme, Charles Doisy, placé près d’Adèle,
+fut avec elle empressé, courtois, galant même, et, vers la brune,
+lorsqu’elle retourna à Béthizy, il ne manqua pas de lui faire la
+conduite avec les autres.
+
+Doué d’un caractère loyal et sincère, d’une grande susceptibilité sur
+tout ce qui touchait à l’honneur, mais non sur ce qui n’avait rapport
+qu’à l’amour, Charles Doisy, n’ayant rien compris aux jalouses
+réticences de Martine, ne craignit point, lorsqu’on se fut séparé
+d’Adèle, de mettre tout d’abord, de lui-même, la conversation sur la
+grâce toute particulière de la jeune fille. Il l’avait admirée surtout
+lorsqu’en arrivant à la ferme, il l’avait entrevue, rougissante,
+palpitante, émotionnée de son arrivée, sous sa couronne de bluets, et il
+la comparait à une madone, à une nymphe des champs. Il était peintre et
+s’enthousiasmait facilement.
+
+De même qu’elle s’était repentie d’avoir songé à l’épreuve de la courte
+paille, Martine éprouva un regret profond d’avoir placé sa couronne de
+bluets sur la tête blonde de celle qu’elle regardait déjà comme sa
+rivale; mais elle savait dissimuler. Elle se garda bien de contredire
+les éloges prodigués à l’autre; elle ne laissa plus rien percer, pour ce
+jour-là, de son mécontentement; seulement, elle se promit tout bas de
+parer au danger, et le plus promptement possible.
+
+A la visite suivante que fit Adèle à la ferme, elle fut reçue par
+Martine avec de grandes démonstrations d’amitié. Elle ne pouvait mieux
+arriver; elle allait assister et même prendre part à une pêche
+d’écrevisses et d’anguilles, ce qui ne pouvait manquer de lui procurer
+un grand divertissement.
+
+Adèle en sauta de joie; puis, par réflexion:
+
+--Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle.
+
+--C’est bien vite appris, lui fut-il répondu. Il ne s’agit que d’une
+pêche à la main; rien n’est plus amusant, vous verrez; surtout par ce
+clair soleil et par la chaleur qu’il fait; on voudrait n’en avoir jamais
+fini. Mais avant de nous mettre en besogne, il faut d’abord prendre un
+costume pour la circonstance, vous surtout, mam’zelle; moi, je n’ai rien
+à gâter.
+
+Et elle enleva à sa jeune et confiante amie la cornette à rubans rouges
+qui lui seyait si bien; elle lui fit quitter sa robe de droguet de soie
+et sa guimpe de mousseline, qui faisaient si gracieusement valoir sa
+taille et ses blanches épaules; elle lui encaissa les pieds dans des
+sabots, pour les protéger contre les cailloux de la rivière, car il
+fallait entrer dans l’eau; puis, comme dernière précaution, elle la
+cuirassa du haut en bas d’un long tablier de grosse toile, à large
+bavolet. Adèle riait de son singulier accoutrement; cependant:
+
+--Vous êtes bien sûre qu’il ne viendra personne? dit-elle.
+
+--Oh! non, il est déjà venu ce matin.
+
+La jeune fille rougit d’avoir été si vite et si bien devinée.
+
+--Oui, poursuivit Martine d’un ton d’insouciance, où perçait néanmoins
+un sentiment d’orgueil mal déguisé, il avait une ordonnance, un message
+du gouverneur de Compiègne, le duc d’Humières, pour le grand bailli de
+Crépy, le duc de Gesvres; il a trouvé que c’était le plus court de
+traverser la forêt et de passer par la ferme.
+
+Adèle s’imagina que, peut-être, Charles Doisy avait espéré l’y revoir
+encore; sa pensée n’alla pas plus loin, et cette pensée suffit à
+redoubler sa belle humeur.
+
+Les deux amies s’acheminèrent bientôt vers un endroit de la vallée où le
+ruisseau de Boneuil se jette dans l’Autonne. Jupons à demi levés, jambes
+nues, elles entrèrent dans le lit peu profond de la petite rivière; de
+vertes oseraies leur servaient de rideaux.
+
+Elles demeurèrent là quelque temps à l’œuvre; Martine, plus brave et
+plus expérimentée, fouillant hardiment les sourives où se tenaient
+cachées les écrevisses, Adèle se contentant de les sonder d’une branche
+de saule, et reculant devant sa proie, quand elle était parvenue à la
+faire sortir du gîte, toutes deux riant, s’ébattant au milieu de l’eau,
+surtout Martine, qui, par manière de jeu, en inondait sa compagne,
+tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse détresse, osait à
+peine riposter, dans la crainte de perdre son équilibre.
+
+La pêche aux écrevisses terminée, on procéda à la chasse aux anguilles
+de roche. Hubert, le Vieux Rouisseur, qui connaissait les bons endroits
+pour ce genre de trouvaille, comme pour bien d’autres, les avait
+rejointes, armé d’un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers de grès et
+de silex avaient été soulevés, mettant à découvert les demeures
+souterraines des innocents reptiles. Mais cette fois ce n’était pas dans
+des eaux claires et transparentes qu’il allait falloir s’aventurer, mais
+dans des flaques de fange et de vase que l’on voyait se mouvoir et se
+gonfler sous les mouvements multipliés des habitantes du lieu.
+
+Il s’agissait de les saisir avec assez de dextérité des deux doigts et
+du pouce, pour qu’elles ne pussent échapper en glissant.
+
+Au moment de prendre part à cet autre divertissement, Adèle s’aperçut
+qu’elle avait peur des anguilles. A peine engagée dans le marais, debout
+sur un fragment de rocher qui lui servait de piédestal, malgré les
+exhortations réitérées de Martine, elle refusait d’aller plus avant,
+lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras croisés, appuyés sur son pic,
+les avait observées quelque temps l’une et l’autre, passant près d’elle,
+lui dit tout bas:
+
+--Méfiez-vous! le cheval est là-bas, mais le cavalier n’est pas loin.
+
+Au même instant, par une feinte maladresse de la fille Brulard, un des
+larges quartiers de silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu de
+la fange, et inondait la poltronne d’eau boueuse et noirâtre.
+
+Pour faire disparaître les traces de cette affreuse aspersion, Adèle
+regagna, en toute hâte, la rivière, et comme elle en atteignait le bord,
+une tête sortit d’entre les osiers, et elle se trouva en face de Charles
+Doisy, non plus, cette fois, avec les avantages d’une mise coquette et
+soignée, mais avec son tablier de grosse toile, ses sabots embourbés,
+ses cheveux humides, déroulés, ruisselants, et le visage marbré, maculé
+de fange.
+
+Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un des gouffres de la rivière,
+mais la petite rivière d’Autonne n’a jamais eu de gouffres.
+
+La pauvre enfant venait de subir la vengeance d’une rivale, une
+vengeance de villageoise, et la fille Brulard qui, le matin même, avait
+donné dans cet endroit rendez-vous au jeune militaire, à son retour de
+Crépy, avait habilement préparé son coup.
+
+Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur contrit et désespéré. Elle
+ne peut se consoler de s’être montrée dans un pareil état devant le
+jeune homme: Quelle opinion doit-il avoir d’elle maintenant! Elle est
+loin cependant d’accuser Martine de sa mésaventure, elle s’accuse
+elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des jeux, à des occupations
+pareilles, dignes tout au plus d’une servante de ferme? Cela était-il
+convenable? Non, et Dieu l’en a punie; elle l’avait bien mérité; mais, à
+vrai dire, le châtiment surpasse la faute.
+
+Après sa première entrevue avec Charles Doisy, la prédiction du
+vieillard endormi, le hasard des pailles qui le lui donnaient pour futur
+époux, avaient occupé ses rêveries de jeune fille; elle le revoyait
+encore devant elle, sous son bel uniforme de hussard qui lui allait si
+bien, dans son attitude de surprise admirative. Puis il s’était occupé
+d’elle comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors; elle, de son
+côté, s’était sentie, en l’écoutant, heureuse d’un bonheur qu’elle
+n’aurait su définir, mais que nul autre ne lui avait fait éprouver.
+
+Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable de supposer
+possible l’accomplissement de la prédiction? Le jeune homme n’est que
+maréchal de logis, il est vrai, mais sa famille est honorable, et les
+protections ne lui manqueront point sans doute.
+
+Voilà ce qu’elle pensait, voilà ce qu’elle se disait le matin, le soir
+et à toutes les heures de la journée; mais aujourd’hui ses rêves ont
+pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction a menti. Il ne
+pourra jamais l’aimer, et c’est bien naturel; elle ne retournera plus à
+la ferme, elle craindrait de l’y rencontrer. Pourrait-il en la revoyant
+s’empêcher de rire, de se moquer d’elle? et c’est là une humiliation
+qu’elle ne se sent pas la force de supporter.
+
+Pendant plus d’une semaine toutes ces mêmes idées ne firent que tourner
+et se répéter dans sa tête.
+
+Elle n’entendait plus parler de Martine, quand un jour, vers le midi, le
+meunier Brulard, suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un paquet de
+chanvre, un sac de blé noir et deux chapons gras, se présenta au château
+de la Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses ses redevances,
+en argent et en nature, pour le loyer des deux moulins. En l’absence de
+celui-ci il remit l’argent à Adèle.
+
+--Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus, la belle enfant. Est-ce que
+nos anguilles vous font toujours peur?... Faut pas rougir pour ça; c’est
+matière à rire et voilà tout; aussi nous en avons bien ri avant-hier
+encore, avec ce farceur de Doisy...
+
+--Quoi!
+
+--Ah! c’est surtout son camarade, un vrai boute-en-train, qu’il nous a
+amené, et qui a failli en crever, quoi! Il est vrai que Martine conte ça
+gentiment.
+
+Adèle se promit bien d’en garder rancune à Martine.
+
+--Enfin, reprit le meunier, ça l’a tant amusé, ce militaire...
+
+--Qui? interrompit de nouveau la jeune fille, d’une voix altérée: M.
+Doisy?
+
+--Eh! non, son camarade; histoire de faire enrager le maréchal des
+logis, vous comprenez bien, parce que, censé, vous ayant déjà rencontrée
+une fois à la maison, il s’était rendu amoureux de vous à la première
+vue. Il était revenu une seconde, à votre intention, toujours censé pour
+vous surprendre au bain, derrière l’oseraie; voilà comme ils arrangent
+ça... Il vous avait guettée... c’est peut-être vrai ensuite, et au lieu
+d’une nymphe, comme il dit, le maréchal des logis a trouvé une pêcheuse
+d’anguilles sous roche! C’est Martine qu’a fait le discours comme ça;
+elle a tant d’esprit, Martine!
+
+Et le Brulard rit d’un gros rire, brutal comme son esprit, et, tout en
+riant:
+
+--Oh! si vous les aviez vus, ça vous aurait-il amusée! Le maréchal des
+logis faisait semblant de se fâcher, et l’autre farceur, son camarade,
+pour mieux le faire endêver, disait qu’il conterait, le soir même,
+l’histoire au régiment... C’est qu’il en est bien capable! car c’est un
+bien bon garçon, tout d’même, qui ne boude pas, un bon vivant, quoi! On
+en parle peut-être à Compiègne à l’heure qu’il est de vos anguilles;
+pourquoi n’en parlerait-on pas bientôt à la cour, puisqu’on attend le
+roi? Oui, mam’zelle, le roi et madame de Pompadour, qui chasse aussi,
+elle, pas aux anguilles, mais aux lapins, et à bout portant, c’est plus
+commode. C’est sans doute pour ça que vot’ père est absent? Il aura été
+panneauter dans les réserves. Lui en avez-vous parlé de l’histoire des
+anguilles à vot’ père? Non? Vous avez eu tort, car c’est drôle.
+
+Sous prétexte d’ordres à donner, Adèle se leva hors d’elle-même et
+courut à la cuisine.
+
+Elle y trouva le Rouisseur qui venait d’y déposer les deux chapons. Il
+était dans un coin, assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce, un
+morceau de lard et du pain bis que Mariote, la servante du logis,
+s’était empressée de lui servir. Sa grosse tête, que pouvait à peine
+soutenir son cou long et mince, reposait sur son épaule, dans une pose
+de pélican. Lorsque Adèle entra, il souleva sa tête, la balança de
+droite à gauche, en signe de salut, puis il prit un verre de vin placé
+devant lui, et l’élevant, comme pour un toast:
+
+--En espérance et patience fait bon vivre, dit-il.
+
+Après avoir vidé son verre d’un trait, il en laissa, une à une, tomber
+les dernières gouttes dans l’âtre; ensuite, il sembla réfléchir et,
+comme s’il se fût reproché de payer son repas seulement par un proverbe,
+désignant un des chapons qu’il avait apportés:
+
+--V’là le plus gros, dit-il à la cuisinière; faudra pas tarder à le
+mettre à la broche.
+
+Et, se tournant vers la jeune maîtresse du logis, clignant de l’œil,
+mettant un doigt sur sa bouche d’un air mystérieux:
+
+--Car vous aurez une visite aujourd’hui, ajouta-t-il.
+
+Adèle ne se sentait plus en disposition de prêter complaisamment
+l’oreille aux propos de l’oracle; d’ailleurs, que lui faisait une
+visite? N’en recevait-elle pas tous les jours, à toute heure, pour les
+affaires de vénerie, quand M. Dampierre n’était pas là prêt à répondre
+aux arrivants? Ce n’était point une prédiction bien difficile à voir
+s’accomplir.
+
+--Not’ demoiselle, lui dit Mariotte, quand Brulard et le Vieux Rouisseur
+se furent éloignés, il me cuide que pour c’te visite, un chapon tout
+seul ne fera mie l’affaire.
+
+--Eh! qui vous a fait croire que nous aurions du monde à dîner? lui
+répondit Adèle.
+
+--Qui? Mais n’avez-vous pas ouï père Hubert, avant qu’il ne se retrahît?
+
+Il existe un pays dont il est encore aujourd’hui interdit au vulgaire
+des voyageurs de comprendre le langage. Ce pays, où tout semble
+extraordinaire, où la terre ne renferme pas un caillou, où les maisons
+se transportent à bras d’hommes, où l’innocence et la crédulité de l’âge
+d’or semblent s’être conservées dans toute leur pureté, il ne faut le
+chercher ni au milieu des archipels de la mer du Sud, ni des atollons
+des Maldives; il est situé à quinze lieues de Paris, entre deux bras de
+l’Oise. C’est le Meux, célèbre seulement par ses fromages, mais qui
+mériterait de l’être sous bien d’autres rapports.
+
+Mariotte, la servante de M. Dampierre, était du Meux, et mêlait
+volontiers à la langue commune les expressions naïves de cette vieille
+langue picarde, comme avait fait son compatriote Jean Froissart, dans un
+style différent, toutefois.
+
+--Faut croire que c’te visite mangera, reprit-elle, puisque _le
+devineur_ a parlé de mettre le plus gras à broche?
+
+--_Le devineur_ ne sait ce qu’il dit!
+
+--Oh! not’ demoiselle, père Hubert n’est point un bourdeur; c’est un
+malin qui oncques ne se trompit jamais sur ce qui doit avenir. Il y a
+deux ans, à la ducasse de Saint-Martin, il était à boire un souquet avec
+des compères, chez Moutonnet, le charron, qui vend du vin; v’là qu’il se
+met tout de suite à crier: «Aïe!--Qu’est-ce que c’est? lui disent les
+autres.--Aïe! qu’il répète; il y a dans ce moment une branche et une
+jambe qui se cassent.» En effet, entrementes qu’il parlait, à deux
+lieues de l’endroit où il se trouvait, le fieu de la grande Durande, en
+allant dénicher des agaces, avait eu une branche qui s’était brisée sous
+lui tout de même, et en tombant, il s’était cassé, nenni la jambe, mais
+quasi le bras, dont il restait tout affolé. Vous voyez ben que père
+Hubert ne se trompe jamais. C’est un vieux qu’en sait, et les Brulard ne
+l’ignorent point. Sans ça, pourquoi qu’ils le garderaient chez eux, où
+il ne gagne même son nutriment, n’étant bon qu’à rouir un petit le
+chanvre? Mais ils craignent qu’il ne leur soit à nuisance, à eux ou à
+leurs animaux, qu’il ne leur jette un sort; et pourquoi qu’il ne le
+ferait pas, lui qui, à la main, prend les oisias qui volent, lui qui va
+à la chasse sans rêts, sans fusil et sans furons? Il sait si bien
+charmer le gibier, rien qu’avec des mots, que pour le prendre il n’a
+qu’à ouvrir son bissac; les lapins viennent à grand’foison, d’eux-mêmes,
+se bouter dedans, pour sa pourvéance. Moutonnet l’a vu! Adonc, c’est
+pour vous dire, not’ demoiselle, que le monde que nous allons avoir à
+dîner fera chair piteuse si on ne met le chapon à la broche tout
+d’suite. M’est avis qu’il faudrait encore un petit d’autre chose. Le
+maître apportera peut-être une darne de venaison; mais un bon poisson
+n’aurait pas été mésavenu. Si j’avais su ça au matin, Babet a passé
+devant notre ménil, venant de Boneuil, et elle avait des murènes, des
+anguilles, comme vous dites, qui vous auraient fait plaisir à voir, vous
+qui les aimez, not’ demoiselle.
+
+Adèle jette un regard de colère à sa servante, et, sans lui répondre,
+elle rentre chez elle, s’y enferme et se met à pleurer de dépit, de
+douleur. Elle se sent irritée contre tout le monde; contre ce Brulard,
+si grossier dans ses plaisanteries; contre ce chanvrier, la cause
+première de ses chagrins; contre sa servante, qui a su sa mésaventure
+sans doute, et qui prend à tâche de la lui rappeler. Mais c’est surtout
+à Martine qu’elle en veut: se moquer d’elle ainsi! faire de Charles
+Doisy son complice, pour la rendre la fable et la risée de la maison, du
+village et peut-être de la ville, même de la cour, s’il en faut croire
+ce vilain meunier!
+
+Comme elle se désole, elle entend la voix de son père; il est de retour,
+il la demande.
+
+Essuyant ses yeux à la hâte, pour qu’il ne puisse voir qu’elle a pleuré,
+elle s’empresse d’aller au-devant de lui, dans un couloir obscur qui
+précède sa chambre. Sans lui adresser un mot, afin de lui dérober
+l’émotion de sa voix, elle lui jette aussitôt ses bras au cou,
+l’embrasse et pousse un cri.
+
+C’est que des moustaches ont effleuré sa joue, et son père n’en porte
+pas; c’est qu’un sabre a retenti sur les carreaux du couloir, et son
+père, pour toute arme, n’a qu’un couteau de chasse. Cependant, c’est
+bien la voix de son père qu’elle a entendue!
+
+Effrayée, haletante, elle retourne précipitamment dans sa chambre et
+tombe évanouie sur une chaise.
+
+Quand elle rouvre les yeux, elle voit près d’elle, devant elle, Charles
+Doisy. Il était seul dans la chambre, seul avec elle; il lui tenait la
+main et la contemplait silencieusement, avec un de ces regards
+expressifs et prolongés où l’âme se glisse tout entière.
+
+Encore pleine du trouble causé par son évanouissement, Adèle croit être
+abusée par un rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête familier,
+elle répond à ce regard qui semble l’interroger.
+
+Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec Mariotte, tout effarée... Il
+vient d’aller chercher de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre.
+
+--Ah! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette, s’écrie-t-il en la
+retrouvant les yeux grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon,
+jeune homme, de vous avoir laissé là en guise de garde-malade; mais,
+vous savez, il y a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial; puis,
+dans nos villages, voyez-vous, on ne suit guère l’étiquette de
+Versailles.
+
+Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction, Charles Doisy, son père et
+Mariotte: elle ne peut comprendre comment, le jeune militaire étant là,
+Martine n’y est pas aussi. Elle croit toujours rêver.
+
+--Comment te trouves-tu, pauvrette? reprend le lieutenant des chasses;
+bois ce verre d’eau, ça te fera du bien; c’est le seul cas où l’eau soit
+bonne à quelque chose; sans quoi, elle ne convient qu’aux carpes et aux
+anguilles, n’est-ce pas, camarade?
+
+Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible mot d’anguille produit sur
+la malade:
+
+--Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive? poursuit le père.
+
+--Que si fait, not’ maître, interrompt la vieille servante.
+
+--Comment! vous saviez que je vous ramènerais un beau garçon?
+
+--Tout d’même!
+
+--Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner?
+
+--Nous l’savions itou; l’chapon est jà devant l’fec.
+
+--Bah!... est-ce vrai, Adèle?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Le diable s’en est donc mêlé? car nous n’avons rencontré âme qui vive
+depuis que la proposition est faite et acceptée.
+
+--Par ma fi! père Hubert voit de loin et entend de même, dit Mariotte.
+
+--Quoi! c’est ce damné rouisseur qui vous a dit...?
+
+--Parbleu! camarade, vous rappelez-vous, tandis que nous étions à nos
+panneaux, cette touffe de fougère qui remuait seule au milieu d’une
+broussaille? Je croyais à un marcassin; je parie maintenant que c’est ce
+vieux chien de braconnier qui était là à tendre ses lacets.
+
+--Père Hubert braconnier! père Hubert des lacets! sainte Vierge, ma
+patronne! s’écria la servante d’un air de révolte; lui s’eschiver, se
+tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher dans l’air sur une
+escoube ou sur des émolettes!
+
+--Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le dis, sur un balai ou sur des
+pincettes, c’est que probablement il n’a pas encore trouvé le moyen de
+se rendre invisible et qu’il craint un coup de fusil: c’est pour cela
+qu’il se cache.
+
+--Jésus!
+
+--Allons, tais-toi, vieille folle; retourne à ta cuisine, et si tu
+t’avises encore de parler devant ma fille de pareilles sottises, je te
+chasse et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles devant la
+table de marbre, à Paris.
+
+Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre reprit, en s’adressant à sa
+fille:
+
+--Ma chère enfant, voici un brave militaire que je te présente. Tu dois
+le reconnaître, bien qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois,
+m’a-t-il dit, chez les Brulard.
+
+Adèle, dans le fond de son âme, remercia le jeune homme d’avoir oublié
+leur seconde entrevue.
+
+Le lieutenant des chasses poursuivit:
+
+--C’est le fils de mon ancien camarade Doisy de Champlieu, qui nous a
+quittés depuis vingt ans pour se faire Parisien; mais le fils nous est
+revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir s’accomplir l’un de mes
+désirs les plus ardents.
+
+Adèle crut qu’il était déjà question de mariage; elle en ressentit plus
+de trouble que de joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir à
+son visage pour cacher l’étrange émotion qui s’emparait d’elle.
+
+--Comme quelquefois le hasard s’entend à nous bien servir! continua le
+père. Le roi nous arrive demain, presque sans s’être fait annoncer; il
+s’agit d’une chasse pour la marquise; j’avais besoin d’aide pour le
+panneautage; je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de Tolt, et à mon
+ami le capitaine Pardaillan, qui m’envoient vingt gaillards vigoureux,
+commandés par le maréchal des logis que voilà; au nom de Doisy, je
+dresse l’oreille; nous nous abordons et je trouve en lui, non-seulement
+un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux, mais aussi un
+peintre habile, qui va satisfaire au désir que je nourris depuis si
+longtemps, de pouvoir enfin placer ton portrait près de celui de ta
+mère!
+
+En achevant, M. le lieutenant des chasses tendit la main au jeune homme,
+qui la lui pressa avec effusion.
+
+Tous deux cependant avaient compté trop vite sur la bonne volonté du
+modèle.
+
+Quand il s’agit de fixer un jour pour la première séance, Adèle déclara
+nettement qu’elle ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres de
+son père, ni les supplications de l’artiste, ne purent un instant
+ébranler sa détermination.
+
+Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous son regard, durant des
+heures entières, elle qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui
+venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui pour rien au monde en
+ce moment n’aurait osé lever les yeux sur lui! Il lui semblait que sur
+son visage il devait retrouver encore les macules de fange qu’il y avait
+vues, et qu’il ne pouvait la représenter qu’ainsi.
+
+L’artiste crut à un caprice de jeune fille; peut-être entrevit-il la
+vérité.
+
+Le père attribua les répugnances d’Adèle à quelque prédiction qui lui
+avait été faite, à quelque fâcheux présage. Sa mère était morte peu de
+temps après s’être fait peindre.
+
+Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner à leurs panneaux.
+
+Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista point au repas. En effet,
+elle était malade. Trop d’émotions diverses l’avaient agitée durant
+cette journée.
+
+Le lendemain, la chasse de la marquise eut lieu. Un hussard de Berchiny,
+qui faisait partie de l’escorte d’honneur, fut assez heureux pour
+retenir le cheval de madame de Pompadour, au moment où celui-ci
+s’emportait.
+
+Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on entendît parler du maréchal
+des logis.
+
+Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir ainsi opposé un obstacle
+à la volonté de son père. Elle se sentait maintenant des dispositions de
+fille obéissante et soumise; mais comment revenir sur sa décision
+précédente, déclarée par elle irrévocable? M. le lieutenant des chasses
+semblait en avoir pris son parti et ne lui ouvrait plus la bouche sur ce
+qui avait été entre eux le motif d’une discussion et même d’une
+bouderie.
+
+Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même vint l’avertir que
+le déjeuner l’attendait.
+
+Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement ce jour-là, et que
+l’heure habituelle du premier repas ne fût point encore sonnée, il était
+d’un appétit, d’une impatience que rien ne semblait motiver. Ne pouvant
+tenir en place, il allait et venait, piétinant dans la chambre de sa
+fille, s’asseyant, se levant, gesticulant devant elle, comme si tout le
+mouvement qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer les préparatifs
+de sa toilette, et par conséquent l’heure du déjeuner.
+
+Il se mit ensuite en disposition de lui servir d’auxiliaire, de femme de
+chambre, et la retarda d’autant plus.
+
+Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait vers la pelote avec
+une impétuosité si peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait rouler
+sous un meuble. Voulait-il se charger de défaire un nœud du lacet, il
+l’embrouillait de plus belle en voulant aller trop vite. Encore du temps
+perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait rien à cet appétit précoce et
+violent qui l’avait saisi de si grand matin.
+
+--Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui disait-elle, et qui vous presse
+ainsi?
+
+--Ce que j’ai? répondait-il; tu en parles bien à ton aise; j’ai... j’ai
+faim! Ne devons-nous donc pas déjeuner aujourd’hui?
+
+--Sept heures viennent à peine de sonner à l’église.
+
+--L’église va mal.
+
+--Eh bien, alors, puisque je suis en retard, commencez sans moi; je vous
+rejoindrai bientôt.
+
+--Je déteste manger seul!
+
+Sans laisser à Adèle le temps de nouer son dernier ruban, il la força de
+descendre, et, quand elle entra avec lui dans la salle à manger, le
+couvert n’était seulement pas mis.
+
+La jeune fille allait en témoigner son étonnement, lorsqu’elle aperçut
+devant elle, suspendu à un clou, son portrait! oui, son portrait,
+frappant, saisissant de ressemblance.
+
+L’artiste l’avait peinte de mémoire.
+
+Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques instants muette de surprise et
+de bonheur: elle était donc restée dans son souvenir! Il avait donc bien
+songé à elle! C’est telle qu’elle lui était apparue pour la première
+fois dans la cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec sa robe
+d’étoffe claire, son tablier de soie, sa couronne de bluets, au moment
+où la courte paille le lui donnait pour futur époux!
+
+Elle ne peut résister à toutes les pensées qui, alors, du cerveau lui
+descendent au cœur:
+
+--Mon père, ah! que je suis heureuse! Il ne m’en a donc pas voulu! Qu’il
+est bon ce jeune homme! qu’il est aimable!
+
+Peut-être allait-elle laisser échapper une exclamation plus capable
+encore d’exprimer ce qu’elle ressentait; elle se retint à temps:
+
+--Ah! mon père! que je vous aime! dit-elle.
+
+L’exclamation, déviant de sa vraie route, avait été frapper un autre
+but.
+
+--Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant des chasses, comme
+témoignage de ta reconnaissance, il ne te demande que de lui accorder
+une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner son travail.
+
+--Dix! s’il le faut! s’écrie la jeune fille.
+
+--Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre en poussant une porte
+qui de la salle à manger communiquait à un petit salon, où Charles Doisy
+s’était tenu pendant ce temps.
+
+--Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant des chasses, vous ne
+l’êtes pas encore, mais ça viendra, je l’espère.
+
+--Dieu vous entende! répondit le jeune homme en tressaillant.
+
+Et, prenant tout à coup un air grave et résolu:
+
+--Oui, il faut que je sois officier, et bientôt! dit-il.
+
+Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant Charles, avait été de courir
+se réfugier dans un coin de la salle, le front contre la muraille; mais
+son trouble ne l’empêcha pas d’entendre les paroles du jeune hussard, et
+ne pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il ne se croyait pas
+digne d’elle avant d’avoir conquis le grade d’officier, elle tourna
+brusquement la tête vers lui et, répondant à sa propre pensée plutôt
+qu’à celle du jeune homme:
+
+--Oh! rien ne presse! dit-elle avec étourderie.
+
+Honteuse ensuite, comme toujours, de ces élans de naïveté qui lui
+échappaient ainsi malgré elle, elle se rencogna dans son mur et il
+fallut que son père allât la prendre par la main pour la contraindre à
+remercier l’artiste au sujet du portrait.
+
+Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence.
+
+Pendant le repas néanmoins, elle se montra vive, enjouée, tout à fait de
+son âge. Le jeune homme, au contraire, resta pensif et presque soucieux.
+Un observateur expérimenté eût bien vite reconnu qu’il y avait en lui
+quelque douleur secrète et permanente, logée profondément dans l’âme en
+dehors des tendres affections; mais une fois qu’une idée d’amour à germé
+dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique par l’amour.
+
+Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux et rêveur du beau
+hussard; il l’aimait: le portrait n’était-il pas là pour le prouver? et
+il se chagrinait de ne pouvoir encore demander sa main à son père.
+Partant de ce principe, plus elle le vit triste, plus elle se sentit
+heureuse et fière; plus il resta silencieux, plus elle fut possédée
+d’une joyeuse loquacité qui lui était peu ordinaire. Charles Doisy finit
+par se laisser entraîner lui-même par cette belle humeur de la charmante
+enfant.
+
+Quant à M. Dampierre, après avoir faussement tant parlé de sa faim, il
+avait fini par se l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea outre
+mesure, but de même et fit seul véritablement honneur au repas qu’il
+avait préparé pour son hôte.
+
+Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux et la boîte de couleurs
+qu’il avait apportés avec lui, et la séance commença, avec une entière
+bonne volonté, cette fois, de la part du modèle. Comme les peintres
+doivent toujours un récit quelconque au patient qu’ils tiennent sous
+leur pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil, Doisy se prit
+lui-même pour sujet de l’histoire qu’il avait à raconter. Il en vint à
+parler du temps de sa première jeunesse, de sa mère, des jeux de son
+enfance, et comment il s’était épris de l’art de la peinture, et de son
+exil à Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous silence les
+consolations qu’il y avait reçues; il dit ensuite pourquoi son père
+voulant le contraindre à entrer en qualité de commis chez un financier,
+il avait préféré se faire soldat.
+
+En écoutant ces demi-confidences qui semblaient établir entre eux des
+rapports d’intimité, ma grand’tante avait sur les lèvres ce sourire
+ineffable que le peintre avait habilement su saisir et qui m’avait tant
+charmé dans son portrait.
+
+Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que je devais retrouver un
+jour dans les mansardes de la maison de mon père.
+
+Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre ce jeune hussard de
+Berchiny, dont jusque-là les sentiments étaient restés comme dans une
+sorte d’admiration silencieuse? Charles Doisy n’avait pu voir Adèle sans
+s’éprendre de sa beauté, de sa candeur; tout en elle, jusqu’à son
+aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à ses spasmes de pudeur ou
+d’effroi, lui apparaissait, dans son admiration d’artiste, étrange et
+charmant. Mais elle était encore si jeune! Comment aurait-il osé lui
+parler d’amour? Puis, il aimait aussi Martine... d’une autre façon, oui,
+mais il l’aimait.
+
+A son âge, est-il sans exemple de se sentir dans le cœur deux cordes
+vibrantes à la fois? Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les
+hussards surtout, ont eu des claviers plus complets. Puis encore, il
+faut bien le dire, Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa
+faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie. Il avait peur
+de Martine! Il tremblait d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa
+jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant plus à son amour, qu’elle
+n’avait rien négligé pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé
+à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui touchait à l’honneur allait
+jusqu’à l’exaltation.
+
+De même qu’il admirait la pudique naïveté de l’une, il avait su gré à
+l’autre de ses avances, de son audace passionnée; il s’en était bien
+trouvé, et sa vanité y avait eu son compte. Philosophes, psychologues,
+chimistes du cœur, vous qui savez de quels éléments se compose l’amour,
+c’est à vous de nous dire pour quelle dose y entre la vanité.
+
+Si notre jeune maréchal des logis se sentait entraîné vers Adèle par un
+sentiment plus doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts moins
+éthérés, plus positifs, le reportaient vers Martine. La première avait
+pour lui le charme de la nouveauté; la seconde, la force de l’habitude.
+Il rêvait de Béthizy, mais c’est vers Glaignes qu’il se dirigeait
+d’ordinaire. Adèle était sa poésie; Martine, sa réalité. Quand son âme
+était en joie, celle-ci lui venait la première à la pensée; quand un
+sentiment de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est l’image de
+celle-là qui lui apparaissait pour s’associer à ses peines.
+
+Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est Adèle qui triomphe dans son
+cœur; pourquoi, à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se passer
+d’elle pour faire son portrait; pourquoi, enfin, contristé, accablé, par
+une pensée poignante, étrangère à son double amour, à la veille de se
+séparer de toutes deux, c’est vers Adèle seule qu’il est venu.
+
+La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans allait s’ouvrir. En prenant
+congé de ses nouveaux amis, Charles Doisy, non sans étouffer un soupir,
+leur annonça que le lendemain il partait pour les bords du Rhin.
+
+--Mais il me semblait que deux escadrons de votre régiment devaient
+seuls se mettre en route, et que le vôtre restait à Compiègne? lui dit
+M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me l’a conté Pardaillan, votre
+capitaine et mon ami.
+
+A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune homme se colora subitement.
+
+--J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il, pour passer dans une
+autre qui part sous les ordres de notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je
+vous le répète, il faut que je sois officier ou que je me fasse tuer!
+
+Il pressa la main de son hôte et se disposa à faire ses adieux à la
+jeune fille; mais elle n’était plus là, et le père, le valet et la
+servante eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans sa chambre,
+dans le jardin, d’un bout à l’autre du vieux château de la Douye, elle
+ne reparut point.
+
+Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne; il atteignait la
+lisière de la forêt lorsque, jetant un dernier regard vers Béthizy et
+cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une petite fenêtre
+ogivale, qui faisait saillie dans la partie la plus haute des combles,
+un mouchoir blanc s’agiter.
+
+Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir était trempé de larmes.
+
+
+
+
+III
+
+
+A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis venue, la tête de la
+capitainerie des chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts de
+Compiègne se transportèrent à Versailles, pour y présenter leurs
+hommages au roi, à l’occasion de sa fête.
+
+M. Dampierre, espérant distraire sa fille de certains accès de tristesse
+et de taciturnité qui depuis quelque temps, sans raison apparente,
+semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à propos de l’emmener avec
+lui.
+
+Adèle n’avait jamais habité que le couvent des dames de Crépy et le
+vieux château délabré de la Douye; son plus grand voyage avait été de
+l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme Versailles, le tableau,
+si nouveau pour elle, de toute cette population de courtisans, chamarrés
+de plumes, de croix, de rubans, devaient la guérir indubitablement de
+son ennui. Mais le plus difficile n’était point d’arriver à Versailles;
+c’était de pouvoir s’y loger.
+
+La ville regorgeait de monde.
+
+Dans le château, les ministres occupaient des mansardes; les duchesses,
+des greniers; dans les communs, au chenil comme aux écuries, chiens et
+chevaux s’étaient vus forcés de céder un peu de leur logement aux gens
+les mieux titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on avait été
+hébergé par Sa Majesté.
+
+Au chenil comme au château, on était chez le roi; mais je pense qu’il
+était plus facile de dormir dans l’un que dans l’autre.
+
+La ville présentait un spectacle non moins curieux.
+
+Les maisons bourgeoises étaient transformées en auberges, les boutiques
+en cabarets, les rues en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes
+citoyens y dînaient gravement sur le pouce.
+
+Dans les auberges, on mangeait dans les caves; on couchait sur les
+tables et même dessous; on y dressait des hamacs dans les corridors, et
+l’on y louait des chaises _à la nuit_.
+
+Versailles était ce jour-là une ville de cinq cent mille âmes.
+
+Au milieu de la cohue des promeneurs, des flâneurs et des dîneurs, M. le
+lieutenant des chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous l’autre,
+courait depuis trois heures d’hôtel en hôtel, de porte en porte, ayant
+refusé d’abord une chambre à deux lits, et ne trouvant même plus un
+palier à deux chaises.
+
+Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur la triste perspective
+de dormir debout, après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution
+subite et désespérée:
+
+--Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante ironie, t’amuses-tu
+bien ici?
+
+--Oui, mon père, répondit Adèle du ton de parfaite insouciance de
+l’ennui résigné.
+
+--Comment! tu t’amuses? dans cette affreuse ville où on ne peut ni
+boire, ni manger, ni s’asseoir?
+
+--Oh! qu’importe! on n’a qu’à penser à autre chose.
+
+--A la bonne heure; mais c’est que je ne puis pas penser à autre chose,
+moi! s’écria M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue et se posant
+un instant sur sa valise: je suis éreinté et je meurs de faim!
+
+--Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton, entrons quelque part, mon
+père; reposons-nous et dînons.
+
+--Entrons quelque part! répéta le père avec stupéfaction. Quoi! tu ne
+t’es pas aperçue que, depuis trois heures, nous sommes entrés partout,
+et que nulle part il n’y a pour vous ni repos, ni dîner?
+
+--Comment faire alors? reprit la jeune fille avec sa même quiétude
+apparente.
+
+--Oh! j’avais bien trouvé un moyen, moyen bien simple, et qui nous
+aurait tirés d’affaire, mais tu t’amuses... Je serais désolé
+d’interrompre ton plaisir.
+
+--De quoi s’agissait-il donc?
+
+--De sonner le retour du côté de Béthizy.
+
+--Quel bonheur!
+
+--Hein? Quel bonheur! dis-tu?... quand il s’agit de partir... Tu ne
+t’amuses donc pas, alors?... Cherchez donc à faire plaisir à votre
+fille!... Mettez-vous en frais pour cela!... grommela le lieutenant des
+chasses, perdant à son tour le souvenir de ses phrases précédentes. Au
+surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances, il n’y a pas de mal.
+
+Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait de former.
+
+D’instant en instant, la foule se montrant de plus en plus compacte à
+Versailles, et nul ne devant encore songer au départ, il serait facile
+de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à Saint-Denis. Une fois
+là, le père et la fille dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même,
+chacun dans sa chambre, et, après un long repos réparateur, le
+lendemain, on songerait à se procurer un autre véhicule pour regagner le
+château de la Douye. Sans doute M. Dampierre ne pourrait, comme il était
+de son désir et même de son devoir, aller faire la révérence à Sa
+Majesté, au sujet de la Saint-Louis; mais peut-être bien le roi,
+distrait par les mille préoccupations de ce grand jour, ne
+s’apercevrait-il pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on
+prétexterait de quelque indisposition subite d’Adèle, ou de
+l’indispensabilité administrative du lieutenant des chasses à Béthizy;
+bref, ce n’était là qu’un danger éventuel, et auquel on pouvait
+facilement parer avec un peu d’adresse, tandis qu’en restant à
+Versailles, il y avait un péril réel, imminent, flagrant, se présentant
+à la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère aboyant et mordant de
+ses trois gueules; ce triple péril, c’était celui dont il était menacé
+par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture.
+
+Les choses ainsi convenues, M. Dampierre, à demi soulagé et restauré,
+rien que par la certitude de voir bientôt finir son supplice, se remit
+en route, à travers la foule, fouillant de droite à gauche les larges
+rues de Versailles, cherchant avec la même ardeur, et sans plus de
+succès, une voiture pour en partir, comme il avait cherché son logement
+pour y séjourner.
+
+Tous les coches étaient retenus à l’avance, tous les fiacres étaient en
+route: M. Dampierre se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour
+d’une maison de maigre apparence, il découvrit une petite voiture,
+dételée, à trois places, espèce de carriole de campagne, qu’un seul
+cheval pouvait facilement traîner.
+
+Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le conducteur de la carriole se
+présente:
+
+--Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie, jusqu’à demain
+matin, si vous voulez.
+
+--Je n’en ai besoin que pour quelques heures. Je vais à Saint-Denis.
+
+--Ah! le bourgeois va à Saint-Denis?... Très-bien.
+
+--Ton prix?
+
+--Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas?
+
+--Non; un écu de six livres, si tu veux.
+
+--Six livres! Mais on peut tenir six personnes là dedans! s’écria le
+voiturier.
+
+--Comment, il n’y a que trois places!
+
+--Eh bien? en se relayant.
+
+M. Dampierre était trop pressé pour chercher à comprendre. Il consentit
+à la pistole, et durant un long quart d’heure, pestant, jurant, il
+attendit qu’on attelât. Ne voyant rien venir, ni le cheval, ni le
+cocher, il cria si fort que ce dernier accourut tout ébahi et en se
+frottant les yeux, car il venait de dormir.
+
+--Quoi! vous n’êtes pas encore installés? dit-il.
+
+--Mais le cheval! interrompit M. Dampierre.
+
+--Quel cheval? répondit l’autre.
+
+--Pour la voiture!...
+
+--Pour la voiture, nos conventions sont faites, reprit le cocher d’un
+ton plein de modération et de courtoisie; ne confondons pas. Mais est-ce
+que le bourgeois désirerait être conduit par moi à Saint-Denis?
+
+--Parbleu... voilà un effronté drôle!
+
+--Alors, monsieur, entrez dans la voiture; reposez-vous-y, faites-vous-y
+servir, si vous voulez et si vous pouvez; demain, quand mon cheval ne
+sera plus sur le flanc, nous pourrons causer de l’autre affaire.
+
+--Comment demain!... comment de l’autre affaire! s’écria le lieutenant
+des chasses, qui commençait à tourner à l’exaspération; mais alors,
+misérable, sur quoi avons-nous donc fait marché d’une pistole, et
+qu’est-ce que ta voiture sans ton cheval?
+
+--Aujourd’hui, monsieur, dans les circonstances présentes, répliqua le
+cocher versaillais d’un air plein de dignité, ma voiture, sans mon
+cheval, est tout simplement _un appartement à louer_.
+
+M. Dampierre lui tourna le dos. Il était temps de se reposer néanmoins,
+car les forces d’Adèle commençaient à l’abandonner entièrement. Le père
+chercha d’espace en espace, sur les bancs des boulevards, une place
+vacante; il ne la trouva pas. Les fossés creusés le long des arbres
+étaient eux-mêmes envahis. Il regretta alors d’avoir trop légèrement
+renoncé au voiturin; il y retourna; l’appartement était loué.
+
+O bonheur! à travers la poussière et la cohue, il aperçoit une chaise
+vide, dans l’angle d’une petite place; il traverse la foule, non sans
+peine; et il y installe enfin sa fille.
+
+Cette chaise était la sellette sur laquelle un célèbre prestidigitateur,
+arracheur de dents de son métier, faisait asseoir ses victimes.
+
+Adèle ne lui échappa qu’avec peine.
+
+M. le lieutenant des chasses ne savait plus à quel saint s’adresser, à
+quelle ressource avoir recours; comme son gosier, son imagination était
+à sec; étouffé par la chaleur, aveuglé par la poussière, il se sentait
+sans force pour lutter contre le courant de la foule qui le tiraillait,
+qui l’entraînait, tantôt du côté de sa valise, tantôt du côté de sa
+fille.
+
+Dans cet état fiévreux, intolérable, qui le torture, il est porté, par
+un flot de promeneurs, jusque sur une esplanade couverte où s’élèvent
+des bascules, des balançoires et autres mécaniques divertissantes,
+accompagnement obligé de tous les plaisirs populaires. Les regards de M.
+Dampierre, dirigés sur un jeu de bague, tombent sur deux chevaux de bois
+sans cavaliers. Où les autres voient un jeu, lui, il voit un repos, un
+siége, une halte à faire. Il enlève Adèle de terre, l’installe sur le
+premier cheval, s’empare lui-même du second, met sa valise devant lui,
+et voilà le père et la fille tournant, tournant encore: le père,
+furieux, maudissant Versailles, ses habitants et ses fêtes, et promenant
+des yeux irrités autour de lui; la fille, le front baissé, l’attitude
+pensive, autant que peut le permettre sa position équestre, se livrant
+aux préoccupations qui lui sont devenues habituelles depuis quelques
+mois. Tous deux, l’un, avec son teint légèrement pâli, l’autre avec son
+front animé et ses yeux flamboyants, semblaient représenter la Colère et
+la Douleur, prenant part aux divertissements publics donnés à
+Versailles, en 1757, en l’honneur de la fête du roi de France, Louis XV,
+dit le Bien-Aimé.
+
+Tout en tournant, tout en maugréant, M. Dampierre se demandait à
+lui-même ce que, lui et sa fille, à vingt lieues de leur pays, dans
+cette Babylone maudite, où ils n’avaient pas un ami, pas un asile,
+allaient devenir, lorsqu’il leur faudrait descendre de leur monture de
+bois, quand il entendit un cri partir auprès de lui, et son nom fut
+prononcé.
+
+Il vira la tête, il chercha du regard vers l’endroit d’où la voix
+s’était fait entendre; mais, forcé de suivre le mouvement de la machine
+qui l’emportait, il fut aussitôt contraint de tourner le dos à son
+interpellateur.
+
+Le tour accompli, il chercha rapidement parmi toutes les figures que la
+foule, incessamment accrue, étalait à ses regards, pour savoir de quelle
+bouche son nom venait de sortir de nouveau; mais encore une fois le même
+mouvement l’emporta au triple galop de son cheval de bois.
+
+A force de tourner, de s’irriter, ses yeux se troublèrent, le vertige
+s’empara de lui; peut-être sa diète trop prolongée y fut-elle pour
+quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette multitude qu’une seule
+figure grimaçante et grotesque qui riait en le narguant; il n’entendit
+plus qu’un bruit confus de mille voix, se réunissant toutes en un seul
+chœur pour répéter son nom, en le lui envoyant comme une moquerie. Il
+voulut descendre, il voulut s’arrêter. Son cheval de bois avait pris le
+mors aux dents et s’élançait dans sa route circulaire avec plus de
+rapidité que jamais. C’est qu’une de ces bandes de gamins qu’on retrouve
+dans toutes les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à prendre
+leur part dans les plaisirs des autres, était venue en aide à l’homme
+chargé de faire mouvoir et tourner la machine. L’élan donné à la
+mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les spectateurs ne voyaient
+plus passer devant eux qu’une ligne confuse de figures effarées, qui,
+après avoir semblé courir l’une après l’autre, réunies enfin, formaient
+ensemble comme une ronde diabolique; et des cris, des rires, des hourras
+s’échappaient du sein de la foule.
+
+M. le lieutenant des chasses perdit tout à fait la tête et il allait se
+jeter résolûment à bas de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit
+enfin; retenue par une main vigoureuse, la machine s’arrêta presque
+subitement et, dans son libérateur, M. Dampierre reconnut son ami
+Pardaillan, l’ex-capitaine de Charles Doisy.
+
+M. de Pardaillan ne faisait plus partie des hussards de Berchiny. Chargé
+par le ministre de diriger l’organisation d’un nouveau régiment de
+cavalerie, où il espérait bientôt figurer comme major, il occupait à
+Versailles la maison de son frère, alors en voyage. Cette maison, il
+l’occupait seul.
+
+Après s’être fait, tant bien que mal, expliquer par son ami Dampierre
+par quelle bizarre fantaisie il venait de trouver un lieutenant des
+chasses de Sa Majesté courant comme un échappé de collége, à franc
+étrier, sur un cheval de bois, instruit des mésaventures du père et de
+la fille, il leur proposa de devenir ses hôtes, et sans un sublime
+effort d’imagination, on peut deviner que l’offre fut acceptée avec
+empressement et reconnaissance.
+
+En arrivant chez le capitaine, M. Dampierre se débotta, mangea un
+morceau et but trois coups de suite. Adèle, après avoir pris un bain, se
+coucha et dormit quelques heures.
+
+Durant le souper, les deux amis, heureux de s’être retrouvés et de vivre
+en commun, comme d’une même famille, causèrent de guerre, de chasse, des
+affaires de l’Église et de celles du parlement. Adèle, qui n’avait pas
+un mot à placer dans une pareille conversation, profita des
+préoccupations des causeurs pour retourner toute seule à Béthizy, et
+elle y était déjà lorsqu’un nom prononcé la jeta brusquement hors de sa
+rêverie.
+
+--Parbleu! disait son père au capitaine, tu as dû entretenir des
+relations avec ton ancien régiment?
+
+--Quelques-unes... Eh bien?
+
+--Donne-moi donc des nouvelles, si tu en as, d’un nommé Charles Doisy,
+ton maréchal des logis... Est-il mort? Est-il vivant?
+
+--Il est vivant, je l’espère, répondit M. de Pardaillan.
+
+--Tant mieux! c’est un brave et joli garçon, un gaillard qui a bonne
+envie d’avancer.
+
+--Et il avancera, ou j’y perdrai mon nom!
+
+--Comment? Plaît-il?
+
+--Rien... rien... je m’intéresse à lui; voilà tout.
+
+M. de Pardaillan avait mis dans ses réponses un ton de réticence, une
+animation concentrée qui n’avaient point échappé à la jeune fille.
+
+La conversation roulant sur un pareil sujet, elle trouva moyen de s’y
+glisser petit à petit, sournoisement, et s’adressant enfin au vieux
+militaire:
+
+--Vous pensez donc, capitaine, qu’il pourra bientôt être nommé officier?
+dit-elle.
+
+--Si l’affaire ne dépendait que de moi, il le serait déjà, ma belle
+enfant, et ce ne serait que justice.
+
+A partir de ce moment, la jeune fille prit le capitaine en affection.
+
+Celui-ci continua, en se retournant vers Dampierre:
+
+--M. Tolt, son lieutenant-colonel, avec qui je suis en correspondance,
+me tient au courant. Doisy s’est déjà distingué dans plusieurs
+rencontres. Dernièrement encore, à Hastembeck, il a concouru à la prise
+d’une batterie anglaise, et s’est assez brillamment conduit pour que M.
+de Chevert, qui s’y connaît, l’ait remarqué.
+
+--Quel bonheur! s’écria la naïve enfant, qui, pour la première fois de
+sa vie sans doute, venait, avec un vif intérêt, de prêter l’oreille à un
+récit de guerre.
+
+Honteuse ensuite de son exclamation, elle rougit, étendit sa serviette
+devant ses yeux, comme si elle se disposait à la plier; puis, l’instant
+d’après, sous prétexte d’admirer de plus près un magnifique chat angora
+ou de jouer avec lui, elle quitta la table subitement.
+
+Le capitaine l’examina dans tous ses mouvements avec une certaine
+attention; après quoi, il se retourna vers le père, en lui adressant un
+geste interrogatif.
+
+--Oh! dit celui-ci d’un ton insoucieux et avec un mouvement d’épaules,
+non; mais il a fait son portrait.
+
+Il ne voyait pas plus loin.
+
+On soupait de bonne heure à cette époque; cependant, la nuit venue,
+Adèle, presque inaperçue dans un coin de la chambre, à moitié cachée
+sous les rideaux d’une fenêtre, le chat endormi sur ses genoux, se
+tenait immobile et le caressait de la main, en songeant à tout autre
+chose. Les deux amis, se croyant seuls, prolongeaient le dessert, en
+achevant les bouteilles entamées, ou en entamant les bouteilles pleines.
+
+Ils en étaient à la discipline militaire, à l’obéissance passive, aux
+caprices des supérieurs si souvent injustes, et faisant du bon plaisir
+tout ainsi que Sa Majesté.
+
+--Tes soldats n’ont jamais dû avoir cela à te reprocher, à toi,
+Pardaillan? dit Dampierre.
+
+En effet, le capitaine, militaire instruit et probe, sévère mais
+consciencieux, avait eu de tout temps une incontestable réputation
+d’équité. Cependant, devant l’apostrophe élogieuse de son ami, il hocha
+la tête, et après avoir réfléchi un instant en regardant son verre, que
+l’autre venait de remplir jusqu’aux bords:
+
+--Écoute, Dampierre; convenir de ses torts devant tout le monde, les
+confesser hautement et inutilement, en jurant de n’y retomber plus, ça
+peut être un beau moment dans la vie d’un moine, mais dans celle d’un
+militaire, ce serait un acte de couardise, et voilà ce que jamais on
+n’obtiendrait de moi.
+
+--Parbleu!
+
+--Mais, poursuivit le capitaine, quand déjà depuis longtemps on s’est
+reproché ses torts à soi-même, les confier à un ami, qui n’en exige pas
+l’aveu, c’est simplement demander un bon conseil, ou chercher une
+consolation, n’est-ce pas?
+
+--Parbleu! Mais, où en veux-tu venir avec ta préface?
+
+--J’en veux venir, Dampierre, à te dire, à toi, entre quatre yeux, que,
+malgré la trop bonne opinion que tu as conçue de moi, j’ai là sur la
+conscience le souvenir d’une injustice qui, quoique involontaire, me
+pèse comme le remords d’une lâche action.
+
+--Allons donc!... Toi? Je parierais, mon pauvre ami, que tu prends des
+cochons d’Inde pour des sangliers.
+
+--Tu vas en juger, reprit le capitaine. Tu te souviens de la dernière
+chasse où tu me demandas des hommes de bonne volonté pour l’aider à
+tendre tes toiles?
+
+--Très-bien; que même tu m’envoyas le maréchal des logis...
+
+--Justement! Eh bien, mon vieux camarade, à cette chasse, le cheval de
+la marquise s’emporta, à ce qu’il paraît. Un de mes hommes sauta à la
+bride et le retint. C’est un exploit qui ne se met guère sur un état de
+service, mais qui cependant, parfois, compte mieux qu’un autre. En
+rentrant au château, madame de Pompadour, qui avait eu peur, qui
+peut-être aussi voulait se rendre intéressante, parla beaucoup des
+dangers qu’elle avait courus. Pour lui être agréable, le roi, dès le
+lendemain, en quittant Compiègne, chargea le comte de Berchiny
+d’acquitter la dette de la marquise envers son libérateur inconnu. Sur
+l’ordre du chef, j’assemblai mes hommes qui avaient fait partie de
+l’escorte de chasse, et, à haute voix, après un appel de clairon, je
+leur demandai lequel d’entre eux s’était signalé dans cette occasion,
+moins encore par son courage que par sa courtoisie envers une jolie
+femme. Il y eut d’abord un silence assez prolongé; puis enfin, un soldat
+sortit des rangs et dit: «C’est moi!» Nul ne le contredisant, notre
+colonel le nomma sur-le-champ cornette, lui fit avancer une année de
+solde, et lui paya son équipement. C’était un peu bien beau pour un
+simple hussard; mais, tu comprends, il s’agissait de la marquise!
+
+--Parbleu! si je comprends, dit le lieutenant des chasses en tendant son
+verre pour trinquer avec son ami, le hussard avait sauvé l’État, qui
+risquait de périr ce jour-là par une chute de cheval, comme toi tu m’as
+sauvé aujourd’hui en sautant courageusement à la crinière de mon
+coursier de bois qui m’emportait. A ta santé et à celle du hussard!
+
+--A sa pendaison, au double traître! s’écria Pardaillan, dont les yeux
+et le geste s’animèrent soudainement. Il n’avait rien sauvé du tout! Le
+vrai sauveur, c’était le maréchal des logis, ce jeune Doisy dont nous
+parlions tout à l’heure.
+
+--Bah! Mais alors pourquoi n’a-t-il rien dit, lorsque, à haute voix...?
+
+--Il était retenu ailleurs par le service, et je ne remarquai pas son
+absence.
+
+--Ah! diable! c’est fâcheux! ça lui allait si bien à lui qui a de
+l’ambition! il était officier d’emblée!
+
+En ce moment, le rideau de la fenêtre s’agita sans que nos deux amis y
+prissent garde. L’un était absorbé par ce qu’il lui restait à dire,
+l’autre par ce qu’il lui restait à boire.
+
+--Au bout du compte, reprit Dampierre, je ne vois pas dans tout cela que
+tu aies la moindre chose à te reprocher.
+
+--Si ce n’était que ça!
+
+--Qu’est-ce donc encore?... Verse.
+
+--J’appris bientôt, continua Pardaillan, que le maréchal des logis
+s’était vanté tout bas à quelques amis d’avoir été seul l’écuyer de la
+marquise. Je le fis venir chez moi et lui demandai ses preuves. Il
+dédaigna de les donner, déclarant se soucier fort peu d’arriver par
+cette voie. Cette réponse était fière et noble; mais pour le quart
+d’heure j’y vis tout autre chose que de la fierté et de la noblesse, et
+je le renvoyai assez rudement.
+
+--Et bien tu as fait!... Comment... d’arriver par cette voie! mais
+madame la marquise de Pompadour est... une très-jolie femme!
+
+--Laisse là ton verre, Dampierre, et écoute-moi... J’eus grand tort au
+contraire.
+
+--Certainement...
+
+--J’aurais dû deviner sur la noble figure du jeune homme que seul il
+disait vrai.
+
+--Tu l’aurais dû.
+
+--Loin de là, apprenant qu’il ne perdait pas une occasion de railler le
+nouveau porte-étendard, je m’en irritai. Je ne voulus voir dans cette
+conduite qu’un acte de déloyauté, un manquement à la discipline, et, un
+jour, devant toute la compagnie, je l’apostrophai avec une violence que
+je me reprocherais encore aujourd’hui, eût-il été coupable. Le coup
+d’œil révolté qu’il me jeta alors ne faisant que redoubler mon
+irritation, je m’oubliai tout à fait, je fis un mouvement pour lui
+arracher ses aiguillettes; par bonheur, je me contentai de l’envoyer au
+cachot et de le suspendre de ses fonctions.
+
+--Pauvre garçon! A sa santé, dit le lieutenant des chasses, qui
+commençait à s’attendrir sensiblement.
+
+--Dès le jour suivant, reprit le capitaine, le duc de Gesvres, qui
+m’honore de quelque bienveillance et qui, en qualité de gouverneur de
+l’Ile-de-France, avait dû se trouver au nombre des chasseurs,
+m’éclairait sur la vérité. Il avait vu, de ses yeux vu, le fait en
+question. Le jeune homme qui s’était élancé à la bride du cheval était
+un maréchal des logis et non un simple cavalier. Alors, seulement, je me
+rappelai l’absence de Doisy au moment de l’interpellation adressée à ses
+camarades, le silence qui s’était fait d’abord dans les rangs. Bref,
+tout me fut connu. Je ne pouvais faire amende honorable à un de mes
+hommes.
+
+--Tu ne le pouvais pas, Pardaillan.
+
+--A moins de donner ma démission sur-le-champ.
+
+--Oui...
+
+--Cependant, grâce à mon oubli, à mon emportement, à ma fatale méprise,
+un garçon estimable, non-seulement était privé d’une faveur royale, mais
+encore désigné à ses camarades, à ses chefs, comme un imposteur, un
+fanfaron. Il pouvait être arrêté court dans la carrière librement
+choisie par lui. Je n’hésitai pas alors, Dampierre.
+
+--Tu as bien fait, mon ami; bois donc.
+
+--Je me dévouai, corps et âme, à la réparation du mal dont j’étais
+cause. J’allai trouver notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je lui confiai
+tout, à lui, mon chef, comme aujourd’hui je me confie à toi, mon ami. A
+nous deux, nous décidâmes de ce qu’il convenait de faire pour le jeune
+homme.
+
+--Ah!... voyons.
+
+--D’abord, le changer d’escadron, pour que mon incartade pesât moins sur
+lui.
+
+--Bien!
+
+--Cela fait, l’envoyer sur le Rhin, et le mettre à même de s’y
+distinguer, puisqu’il ne voulait parvenir que par la bonne voie.
+
+--Très-bien!
+
+--Mais ce n’est pas tout.
+
+--Parfait!
+
+--Déjà M. Tolt m’avait écrit de là-bas qu’il l’avait désigné au ministre
+pour l’avancement, et je n’entendais parler de rien. Je me résolus à
+mettre aussi les fers au feu de mon côté. Sans la faveur, vois-tu, on ne
+fait rien de bon dans ce pays-ci.
+
+--C’est clair; la graine d’épinards ne pousse bien qu’à Versailles.
+
+--Eh bien, pour y venir, à Versailles, pour me rapprocher de la cour,
+j’acceptai cette besogne d’organisation que j’avais d’abord refusée...
+Oui, je n’avais pas voulu quitter mon régiment; notre régiment, c’est
+notre famille, à nous autres. Que te dirai-je, mon ami? moi qui n’ai
+jamais rien demandé en mon nom, depuis deux mois je me suis fait
+quémandeur, pied-plat, courtisan! J’intrigue à droite, à gauche, pour
+trouver des protecteurs à mon protégé. J’ai des placets plein ma poche;
+toujours le même. J’en ai semé dans tous les ministères et dans toutes
+les antichambres; rien n’a fait jusqu’à présent. Je m’étais d’abord
+adressé au roi; mais le roi ne se mêle de rien, et il est inabordable
+pour nous autres. Plus tard, j’ai visé à la favorite. Il était bien
+naturel qu’elle m’aidât à réparer une injustice dont elle est la
+première cause. Déjà, j’avais obtenu une audience d’elle; je croyais
+l’affaire terminée; au diable! sa fille est morte. La marquise est
+devenue invisible comme le roi! Sans me décourager, j’ai tenté un
+troisième assaut. Cette fois, j’ai tourné la citadelle; je suis entré
+par les cuisines.
+
+--Gourmand!
+
+--Tu comprends?
+
+--Parbleu! répondit le lieutenant des chasses en remplissant de nouveau
+son verre. C’est-à-dire... je comprends... Non... va toujours. A ta
+réussite!
+
+--Allons, Dampierre, lui dit le capitaine en s’interrompant, tu bois
+trop!
+
+--Laisse donc! ces petits vins des environs de Paris, ça ne fait que
+trotter sur la langue...
+
+--Mais tu ne sais donc plus ce que tu dis? Tu ne sens donc plus ce que
+tu bois, malheureux? c’est du roussillon qu’on nous a donné!
+
+--Ah! bah! tu crois?
+
+--Mon frère n’en a pas d’autre dans sa cave.
+
+Dampierre ouvrit de grands yeux, prit gravement son verre, après avoir
+d’un signe de la main rassuré son ami; puis, il huma une petite gorge,
+s’en gargarisa la bouche, et d’un air convaincu:
+
+--C’est vrai; tu as raison, dit-il. Je n’y avais pas goûté.
+
+Alors, il replaça sur la table son verre à peine entamé et le distança,
+par réflexion, de toute la longueur de son bras; repoussa de même sa
+bouteille, s’essuya les lèvres de sa serviette, en faisant suivre sa
+pantomime de ces mots remarquables:
+
+--Je déteste les vins du Midi. Continue.
+
+--J’entrai donc par les cuisines, reprit Pardaillan; c’est-à-dire, ne
+pouvant m’adresser aux maîtres, je m’adressai aux valets, aux écuyers de
+bouche, au garde-vaisselle, aux tourneurs de broches, aux porteurs de
+chaises, aux falotiers, aux pâtissiers, aux femmes de chambre, aux
+filles de service, que sais-je! Qu’est-ce qui te fait rire?
+
+--Moi?... Va toujours; je pensais à la singulière figure que je devais
+avoir sur ce cheval de bois.
+
+--Oh! tu peux rire de moi, Dampierre, et de mes moyens d’intrigue.
+Cependant, grâce à mes nouveaux auxiliaires, un de mes placets fut
+déposé sur la toilette de la favorite, un autre dans sa voiture, un
+troisième trouva moyen de se glisser même dans un pâté; mais jusqu’à
+présent, soit que le placet de la toilette ait servi à faire des
+papillotes, que celui de la voiture ait allumé la pipe du palefrenier,
+et que le pâté n’ait été ouvert qu’à l’office, j’ai compromis
+inutilement mes moustaches grises et ma croix de Saint-Louis avec toute
+cette engeance. N’importe! notre ami sera officier, j’en réponds,
+poursuivit le brave capitaine, et je compte bien ne pas m’arrêter là
+dans la réparation de mes torts. Je sais que le père du jeune homme a
+fait de mauvaises affaires dans les entreprises; moi, je n’ai pas
+d’enfants; j’ai quelque fortune...
+
+--Ah! que c’est bien! murmura une petite voix tout émue.
+
+--Qu’est-ce que tu fais ici? cria le lieutenant des chasses à sa fille,
+qu’il aperçut derrière le fauteuil du capitaine, les yeux en larmes et
+les mains jointes.
+
+--Ce que je fais, mon père?... Mais... j’écoute.
+
+--Tu viens donc d’entrer à la sourdine?
+
+--Je ne suis pas sortie.
+
+--Voyez-vous, la fille d’Ève! Eh bien! si tu as écouté, poursuivit le
+père en essayant de prendre devant son ami le grand ton d’autorité dont
+il faisait rarement usage, tu as dû entendre que le récit du capitaine
+était entièrement confidentiel.
+
+--Oui, mon père; j’ai entendu... confidentiel... pour nous deux...
+puisque j’étais là.
+
+--Elle a raison, dit Pardaillan. Allons, ma belle enfant, c’est moi qui
+ai des excuses à vous faire d’avoir tenu table si longtemps, sans songer
+que vous êtes venue à Versailles pour voir tout autre chose que deux
+vieux amis qui bavardent sans raison et qui boivent sans soif.
+
+--Ah! que vous êtes bon!... oui, vous êtes bon, murmura la jeune fille.
+J’ai eu raison d’écouter, n’est-il pas vrai? puisque cela fait que je
+vous aime de tout mon cœur!
+
+Et, par un mouvement rapide, elle s’empara d’une des mains du capitaine,
+et la baisa avant que celui-ci eût songé à la retirer.
+
+--Que faites-vous, chère enfant? dit le capitaine ému lui-même.
+
+Et, se retournant vers Adèle, il resta un instant stupéfait du caractère
+étrange et passionné que venait de revêtir sa beauté. Ce simple coup
+d’œil lui suffit pour lire entièrement dans le cœur de la jeune fille.
+Ces ennuis, ces souffrances inexplicables, qu’au bout de plusieurs mois
+un père n’avait pu encore deviner, il les comprit sur-le-champ, et, se
+courbant vers elle:
+
+--Je tiens plus que jamais à ce qu’il soit heureux! lui dit-il tout bas.
+
+Élevant ensuite la voix:
+
+--Vous n’êtes plus fatiguée, je l’espère, reprit-il, et vous ne gardez
+pas rancune à notre Versailles de vos mésaventures de la matinée?
+Allons, ma belle enfant, faites un bout de toilette, si bon vous semble;
+votre père va passer son bel uniforme, et tous trois nous irons au parc,
+voir les illuminations, et même faire un tour dans la grande galerie du
+château, où j’ai mes entrées.
+
+Pendant que ces paroles s’échangeaient entre son ami et sa fille,
+Dampierre, resté à table, avait avisé du coin de l’œil le verre, presque
+plein, envoyé par lui si injustement en exil. Il l’en faisait revenir
+peu à peu, et quand Pardaillan acheva sa péroraison, la paix était faite
+entre le vin de Roussillon et le lieutenant des chasses de la
+capitainerie de Compiègne.
+
+Au moment de partir, Dampierre se sentit la tête lourde et embarrassée.
+Il jugea prudent de rester au logis; mais ne voulant pas priver sa fille
+du spectacle féerique des illuminations, il la confia en toute sécurité
+à la protection du noble capitaine.
+
+D’autres événements d’une nature plus étrange étaient réservés à ma
+grand’tante durant son court séjour à Versailles, et devaient décider de
+son sort comme de celui de M. de Pardaillan.
+
+Adèle et son guide se promenaient dans le parc, admirant ou expliquant
+tout, les eaux, les rocailles, les tritons et les grands seigneurs,
+quand le capitaine, à la clarté de la lune et des lampions, crut
+entrevoir, au milieu de la foule, un gros homme qui semblait s’adresser
+à lui par des signes multipliés.
+
+Il s’approcha. C’était un cocher de madame de Pompadour.
+
+M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise, en l’honneur de la fête
+du roi, rompant son deuil, devait se montrer le soir même dans la grande
+galerie.
+
+Le renseignement était bon, mais il fallait le rendre profitable.
+
+Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le parc pour le château, se
+faire jour, avec sa jeune compagne, à travers des essaims de courtisans
+qui déjà encombraient le grand escalier, fut pour le capitaine l’affaire
+d’un instant.
+
+A peine entré, il voit un mouvement, un remous de la foule, s’opérer
+vers une extrémité de la galerie; elle est là sans doute.
+
+M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de cour, se sent homme à lui
+parler de son affaire, de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ.
+Il fait quelques pas pour la rejoindre; mais il songe à la jeune fille
+qui lui tient le bras et qu’il lui va falloir traîner après lui à la
+remorque. Peut-il en sa compagnie aborder la royale courtisane? mettre
+ainsi face à face l’innocence et la candeur d’une part, la corruption et
+l’adultère de l’autre? Non. Cette fois, il s’agit de l’étiquette de
+l’honneur, et celle-là le capitaine la connaît et la respecte.
+
+Par une manœuvre habile, évitant le fossé sans se détourner du but, il
+installe Adèle sur un bout de banquette, en priant poliment deux dames
+d’apparence respectable qui se trouvent là, de veiller sur elle; puis,
+tranquille sur son arrière-garde, il marche en avant.
+
+Les dames respectables, qui n’étaient pas assez vieilles encore pour
+être sans prétentions, ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients
+de ce qu’on leur a donné à garder. Elles n’accrochent plus un regard ni
+une salutation. Tous les hommes qui passent admirent les traits délicats
+de la jeune fille, son teint frais et ses cheveux abondants; elles ne
+sont plus inspectées qu’après coup, à la légère, et perdent évidemment à
+la comparaison.
+
+Les femmes qui jettent les yeux de ce côté s’étonnent à la vue d’Adèle,
+de son canezou à la vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux
+sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de ses manches courtes, sans
+satin et sans dentelles, ornées seulement d’une rosette pleureuse.
+
+Comment cette créature se trouve-t-elle là, sous la garde de la
+vicomtesse de B*** et de la baronne K***? On flaire la province: on
+critique, on médit, et, pour humilier la vicomtesse:
+
+--Mademoiselle est votre parente?
+
+--Pas du tout! je ne connais même point cette petite.
+
+Et jetant, en guise d’adieu, un regard de dédain sur la pauvre enfant,
+les deux dames respectables se hâtent de renoncer à un voisinage si
+dangereux, et dont leur vanité souffrait doublement.
+
+Deux mousquetaires prennent leur place.
+
+Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de la bonne espèce. Communs et
+bêtes, eux-mêmes provinciaux, encore encrassés, ils ne savent adresser à
+la jeune fille que des balourdises incapables sans doute de la séduire,
+mais suffisantes pour l’effrayer.
+
+Un autre leur succède. C’est un jeune homme au costume élégant, mais
+débraillé; aux allures hardies et conquérantes, mais dégingandées, et
+dont les grands airs de cour ne laissent pas que de sentir quelque peu
+le tripot et le brelan.
+
+--Vous êtes seule, ma charmante? dit-il à Adèle.
+
+--Non, monsieur, répond-elle en balbutiant, comme pour invoquer l’appui
+de son protecteur absent; je suis venue avec le capitaine Pardaillan,
+qui m’a laissée... parce que...
+
+--C’est justement lui qui m’envoie, pour vous tenir compagnie, ma toute
+belle. Comment vous nomme-t-on?
+
+--Adèle Dampierre, répond ingénument la pauvre fille.
+
+--C’est ça... Diable! beau nom! Et M. votre père appartient au château?
+
+--Il est lieutenant des chasses, monsieur.
+
+--C’est ce que je voulais dire. Diable! belle position. Eh bien,
+charmante Adèle, je vous ai reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous
+déclare, foi de chevalier d’Annezay, que depuis feu la reine Bérénice,
+jamais chevelure plus délicieusement plantureuse que la vôtre n’a paru à
+une cour quelconque, et que vous avez bien fait de ne pas l’enfariner,
+quoi qu’en puissent dire les jalouses. Je comprends seulement
+d’aujourd’hui que le costume de notre mère Ève pouvait bien être plus
+convenable qu’on ne le suppose méchamment. Ah! les beaux cheveux! J’en
+dirais probablement autant de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet se
+tourner de mon côté. Pardaillan me les a vantés.
+
+A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier, Adèle releva la tête
+involontairement, et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord,
+la rassura au contraire. Le désordre de sa toilette, la pâleur maladive
+de son teint, lui inspirèrent une sorte de commisération pour le pauvre
+jeune homme. Elle le crut souffrant, et cette idée suffit à lui donner
+confiance.
+
+Enhardi par les apparences, le chevalier hausse d’un ton sa parole comme
+son regard. Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante, afin
+d’éviter son approche, son contact, s’éloigne à mesure qu’il avance, et,
+dans son trouble, dans son émotion, recule au delà même des limites de
+sa banquette, et tombe.
+
+On fait rumeur autour d’elle, on la relève.
+
+--Un verre d’eau!
+
+--Au buffet! disent quelques voix.
+
+Un gros monsieur se présente; il lui offre son bras. Encore tout ahurie,
+honteuse de sa position, de son isolement, de sa chute, la tête baissée,
+les oreilles écarlates, pour se dérober aux regards qui la bombardent de
+tous côtés, Adèle prend le bras du gros monsieur qui, charitablement, se
+dispose à la conduire hors de la galerie, car elle a besoin d’air; à la
+faire monter dans sa voiture, car elle peut à peine se soutenir; à la
+mener enfin à sa petite maison, car elle a besoin sans doute d’un abri.
+
+Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay avait disparu, car le gros
+monsieur, l’un des hommes les plus respectables de la finance, était son
+créancier en chef.
+
+Le matin, mademoiselle Dampierre s’était trouvée au milieu d’une cohue
+de badauds, de bourgeois et de manants; elle avait failli y être
+étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le soir, au milieu de cette
+foule aristocratique, dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes et
+d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter bien davantage.
+
+Dans ce moment, par un coup de la Providence, la foule s’ouvre en deux;
+tous les promeneurs s’arrêtent, tous les hommes se courbent, toutes les
+femmes font la révérence. C’est madame de Pompadour qui passe, entourée
+d’un brillant état-major de courtisans, parmi lesquels Adèle n’en
+distingue qu’un seul, l’ami de son père, le brave capitaine Pardaillan.
+
+Sans se donner le temps de remercier le gros monsieur de ses bonnes
+intentions, elle s’élance dans cette route qui vient de s’élargir devant
+elle et se dirige vers son premier guide.
+
+Le capitaine avait résolûment abordé la marquise à chacune de ses
+stations. Il lui avait adressé ses compliments, essayant de leur faire
+servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du brevet d’officier,
+qu’il trouvait moyen de glisser à travers ses lieux communs de
+politesse. La marquise lui avait souri, lui avait répondu, mais
+vaguement, sans lui prêter autrement attention, sans le reconnaître,
+sans le comprendre, à peu près comme Dampierre avec son vin de
+Roussillon.
+
+Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait déborder dans l’escorte;
+il perdait du terrain, quand madame de Pompadour poussa tout à coup un
+cri perçant.
+
+
+
+
+IV
+
+
+L’exclamation de madame de Pompadour était pour le capitaine une
+occasion qui se présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait,
+lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.
+
+Adèle venait de le rejoindre.
+
+En compagnie de la naïve jeune fille, le moyen de retourner vers la
+favorite? Il n’y songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant
+encore ses espérances au lendemain, quand le cercle des courtisans,
+faisant un mouvement de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit
+prononcer son nom, et vit aussitôt madame de Pompadour, qui venait de
+faire subitement volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant:
+
+--Eh bien! M. de Pardaillan, lui disait-elle, qu’êtes-vous devenu?
+N’avons-nous pas à causer encore?
+
+On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place, tout en s’étonnant de
+voir la royale tutrice, la gouvernante maîtresse, porter l’esprit des
+affaires jusque dans des réunions de fête.
+
+Adèle, le capitaine et la marquise formèrent un centre autour duquel le
+reste gravita respectueusement à distance.
+
+Celle-ci reprit alors:
+
+--Je me rappelle parfaitement ce dont il s’agit, monsieur: ne vous ai-je
+pas même à ce sujet accordé une audience? C’est pour les cadres d’un
+nouveau régiment de cavalerie que le roi vous a chargé de former,
+n’est-il pas vrai?
+
+Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre capitaine, fort
+embarrassé de sa position entre ces deux femmes si dissemblables,
+tentait de faire mieux comprendre le vrai motif de ses incessantes
+sollicitations, la marquise, sans lui prêter plus d’attention
+qu’auparavant, tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune fille,
+palpitante sous son regard; et, à plusieurs reprises, elle murmurait
+avec un accent plein d’émotion:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu!
+
+Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle semblait prendre à ses
+explications, commençait à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque
+l’interrompant:
+
+--C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle; faites-moi une note
+sur tout cela.
+
+Et désignant Adèle:
+
+--Cette enfant me l’apportera demain à mon lever.
+
+Adèle et le capitaine firent un soubresaut.
+
+--Je le désire; je veux la voir encore, reprit la marquise. Vous
+l’accompagnerez si bon vous semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma
+mignonne.
+
+Un seul mot prononcé à l’une des portes de la grande galerie de
+Versailles venait d’imprimer une nouvelle secousse à la foule.
+
+On avait annoncé Le roi!
+
+La marquise se hâta d’aller au-devant de Louis XV.
+
+--Eh bien, était-ce beau? demanda le lieutenant des chasses, quand sa
+fille et son ami rentrèrent au logis.
+
+--Superbe! répondit le capitaine en se jetant sur un siége, d’un air de
+mauvaise humeur.
+
+Et il raconta ce qui s’était passé relativement à la marquise.
+
+--Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique, qu’il ne tient plus qu’à nous
+d’obtenir, dès demain, la nomination de notre jeune homme.
+
+--C’est fait alors, dit Dampierre.
+
+--C’est plus loin de se faire que jamais, répliqua l’autre. N’as-tu donc
+pas entendu que la marquise veut revoir ta fille? que c’est ta fille
+qui, cette fois, doit présenter le placet?
+
+--Mais je ne refuse pas! interrompit Adèle, quoique certainement on soit
+bien mal à son aise au milieu de tout ce beau monde-là.
+
+--Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant, dit Pardaillan; votre
+père refuse pour vous.
+
+--Moi, pas du tout! exclama à son tour Dampierre, que le vin de
+Roussillon dominait encore et rendait plus accommodant. Ça sera drôle,
+ma fille ira voir madame de Pompadour, tandis que j’irai faire ma visite
+au roi!... Pourvu que le roi n’ait pas entendu parler de la figure que
+j’avais sur ce cheval de bois... il serait capable de me rire au nez...
+Bah!
+
+Le capitaine le regarda fixement, et se tournant vers la jeune fille:
+
+--Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame de Pompadour?
+
+--Dame!... c’est une marquise.
+
+--C’est... c’est une vilaine femme!
+
+--Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit Dampierre. Jolie femme! jolie
+femme! au contraire.
+
+Et il se mit à rire aux éclats.
+
+Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant de nouveau à la jeune
+fille:
+
+--Il faut que vous compreniez bien, mon enfant, l’importance de cette
+visite qu’on attend de vous. La marquise... n’est pas une femme comme
+une autre; la marquise n’est une grande dame que par contrebande, que...
+comment vous dirai-je?... C’est la maîtresse du roi, enfin!
+
+--Ah! fit Adèle d’un air indécis.
+
+Puis, après un moment de silence:
+
+--Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce que le roi a encore des
+maîtresses, à son âge?
+
+--Mais à quarante-sept ans on n’est pas...
+
+--Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de clavecin! cria Dampierre en
+riant plus fort: vous avez bien fait de revenir; vous m’amusez; je
+m’ennuyais tout seul.
+
+--Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec gravité; ce n’est pas une
+maîtresse de clavecin, c’est... c’est... l’_amoureuse_ du roi! et le roi
+est marié, et elle aussi! Comprenez-vous maintenant?
+
+La pauvre villageoise baissa les yeux et sa rougeur répondit pour elle.
+
+Cependant relevant bientôt le front d’un air mutiné:
+
+--Si c’est une méchante femme, comme vous le dites, pourquoi courez-vous
+donc toujours après elle?
+
+--Bien répondu!
+
+Et Dampierre se roula sur son fauteuil.
+
+--Permettez, mon enfant, dit le capitaine. Distinguons: moi, je ne suis
+pas une jeune fille.
+
+--Je le sais bien.
+
+--Parbleu!... Vous m’amusez de plus en plus!... Oh! que vous avez donc
+bien fait de revenir!
+
+--Je vais à elle, comme tout le monde, pour les affaires de l’État,
+puisque c’est elle qui gouverne! J’y vais, non pour moi, mais pour un
+autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence à votre père, je puis
+le répéter; j’y vais pour lui faire réparer une injustice, dont elle est
+la cause première.
+
+Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de résolution:
+
+--Eh bien! c’est pour cela aussi que j’irai! Refuserez-vous de
+m’associer à votre bonne action?
+
+--Elle a raison, dit le père en s’attendrissant tout à coup. Bien,
+pauvrette! C’est très-touchant, ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser. Il
+ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais d’être utile à ce brave
+garçon qui lui a fait son portrait, et pour rien!... Ce sera le payement
+de sa peinture. Au bout du compte, la marquise ne la mangera pas!... Oh!
+si c’était le roi... Un instant, sire; de ce côté, nous ne voulons pas
+diriger vos chasses, et encore moins fournir le gibier. D’ailleurs, ne
+seras-tu pas là, Pardaillan?
+
+--Sans doute! mon père a raison; que puis-je craindre? Notre voyage à
+Versailles aura du moins été utile à... quelqu’un.
+
+--A la bonne heure! dit le capitaine. Moi, j’avais cru devoir vous
+avertir; mais si tous deux vous êtes d’accord, je ne demande pas mieux.
+Vive le roi! mon maréchal des logis sera officier! A demain donc, mon
+enfant.
+
+Le lendemain, vêtue de blanc comme une première communiante, Adèle fut
+conduite vers la partie du château où se trouvaient les appartements de
+la favorite.
+
+A chaque salon qu’elle traversait, elle était forcée de s’arrêter, tant
+elle se sentait défaillante. Durant une longue nuit sans sommeil, elle
+avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan. Un instinct d’amour lui
+en avait fait comprendre la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler
+avec une femme pareille? Cette femme, pourquoi, la veille, l’avait-elle
+regardée avec tant d’attention? Pourquoi avait-elle voulu la revoir
+encore? Elle ne trouvait de réponse à aucune de ces questions; et le
+mystère qui environnait cette visite la lui rendait encore plus
+redoutable.
+
+Son amour pour Charles Doisy fut plus fort que le reste. Il fallait
+qu’il fût officier. Pour lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle
+parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser les révoltes de sa
+pudeur.
+
+Quand le capitaine et sa jeune amie furent introduits auprès de la
+toute-puissante marquise, celle-ci était à sa toilette.
+
+Une de ses femmes, après avoir lavé ses cheveux dans de l’eau parfumée,
+les couvrait de poudre à la maréchale; une autre étalait sur les meubles
+des robes de soie, de dentelle ou de brocart, pour qu’elle eût à
+choisir; une troisième essayait la coiffure du jour sur une tête à
+poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet, et l’ornementait de fleurs ou
+de plumes, selon que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou
+rejetait.
+
+A gauche de la toilette se tenait assis un beau jeune ecclésiastique, en
+manteau court, en bas violets, portant un rabat en point de Venise, et
+des joyaux à chacun de ses doigts. C’était un évêque, récemment nommé.
+Il tenait à la main une petite pelote de velours, toute couverte
+d’épingles d’or, et la présentait alternativement, soit à la dame, soit
+à la suivante.
+
+Vers la droite, on voyait, debout, un homme à la haute prestance, décoré
+de plusieurs ordres et portant en sautoir, par-dessus sa veste richement
+brodée, le large cordon du Saint-Esprit. C’était le ministre de la
+guerre qui venait consulter et prendre des ordres.
+
+La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant, tout en jetant des
+regards négatifs ou approbatifs vers la tête à poupée ou vers les robes
+accumulées devant elle, échangeait avec l’évêque et le ministre des
+paroles tour à tour graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle
+Dampierre et du capitaine de Pardaillan lui furent articulés bas à
+l’oreille; elle tressaillit, se leva, et d’un geste, fit signe à
+l’évêque et au ministre de s’éloigner.
+
+Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent dans un petit salon
+attenant au cabinet de la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût
+de les rappeler.
+
+A peine avaient-ils disparu que madame de Pompadour, se retournant
+brusquement, s’élança vers Adèle, la prit dans ses bras, la baisa au
+front, et la contemplant dans une sorte d’extase douloureuse: Ma fille!
+s’écria-t-elle.
+
+A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre le sens, la pauvre
+enfant, déjà jetée hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes,
+subitement atteinte d’une de ces faiblesses nerveuses auxquelles elle
+est sujette, s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour elle.
+
+Les femmes s’empressent; le capitaine, désespéré et qui la croit déjà
+morte, aide à la déposer sur un sofa, pousse des soupirs haletants,
+frappe du pied, laisse même échapper quelques jurons, se souvenant à
+peine du lieu où il est, et ne cesse de lui prodiguer ses soins que
+lorsqu’il s’agit de couper les lacets de son corsage.
+
+Il se retire alors discrètement, sans cesser toutefois de maugréer entre
+ses dents, dans un coin de l’appartement, bouleversé par ce qu’il vient
+de voir et d’entendre, et ne sachant plus ni ce qu’il doit penser ni
+pourquoi il est venu.
+
+Presque inanimée, la jeune fille était étendue sur le sofa; ses yeux
+restaient fermés; ses cheveux, déroulés, retombaient en désordre sur sa
+poitrine, pâle comme son front.
+
+--Oh! laissez-la un instant ainsi, supplia la marquise; c’est ainsi que
+pour la dernière fois j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble
+tant!
+
+Et elle éclata en sanglots.
+
+Par son ordre, on va chercher une couronne de roses blanches,
+précieusement déposée dans un coffre de deuil, dans un coffre qui
+renferme les seules choses qui lui restent de sa fille: de blonds
+cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir trempé de ses larmes et teint de
+son sang.
+
+Madame de Pompadour n’était plus la belle et omnipotente favorite;
+alors, c’était une pauvre femme à qui il n’était permis d’être mère
+qu’en cachette; une femme qui, à force d’adresse, de beauté et
+d’ambition, avait fait son esclave d’un roi; mais à cet esclave, elle
+devait des sourires et de la belle humeur. Devant lui, comme devant les
+autres, il lui fallait cacher ses larmes, étouffer ses douleurs,
+contenir ses élans de maternité. Ne devait-elle pas rester belle pour
+plaire au maître? Ne devait-elle pas plaire au maître pour gouverner
+l’État? Pourquoi aurait-elle pleuré sa fille? Ce n’était point celle de
+Louis XV; c’était celle de M. d’Étioles... Qu’importait au roi!
+
+Quand on eut déposé entre ses mains la couronne de roses, elle la plaça
+sur la tête d’Adèle, comme, quelques semaines auparavant, elle l’avait
+placée sur la tête de son Alexandrine.
+
+Ç’avait été une volonté de la mourante.
+
+Elle se reprit alors à contempler de nouveau cette étrangère, qui lui
+rappelait de si doux et de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent
+avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique qui rapproche toutes
+les conditions devant une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent et
+pleurèrent avec elle.
+
+Adèle revenait à la vie; ses sens commençaient à sortir de leur
+anéantissement passager, et un seul bruit, celui des sanglots, venait
+frapper son oreille. Les idées pleines de confusion encore, elle ouvrit
+les yeux. Des femmes inconnues étaient là, à genoux, se lamentant. Elle
+essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant un cri.
+
+Elle venait de voir dans une glace une jeune fille, le teint livide,
+avec une couronne et des vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune
+fille avait ses traits; était-ce donc son spectre qui venait de lui
+apparaître?
+
+Et elle entendait autour d’elle des voix gémir et répéter: Pauvre
+enfant!--Pauvre enfant!--Mourir si jeune!--Si belle!--Pourquoi
+l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu!
+
+Adèle referma les yeux, et de ses paupières deux larmes jaillirent.
+
+Elle se pleurait elle-même.
+
+Revenue tout à fait de son évanouissement, rendue au sentiment de sa
+position réelle, elle ne put cependant se défendre d’une terreur
+secrète, en songeant à son fantôme qu’elle avait vu.
+
+C’était une des idées superstitieuses le plus généralement accréditées
+alors, que celle-là qui établissait que quelques jours avant de mourir
+de mort violente ou inattendue, votre propre image vous apparaissait,
+pâle, désolée, comme un messager fatal envoyé de l’autre monde.
+
+La marquise prodigua de nouveau ses caresses à Adèle; elle l’interrogea
+avec bonté sur sa famille, sur son pays, sur ses espérances de fortune.
+Adèle ne put articuler un mot. Ce fut le capitaine qui se chargea de
+répondre pour elle.
+
+Au moment de la quitter, madame de Pompadour lui glissa au doigt une
+bague d’un grand prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le
+remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses lèvres.
+
+Perdant la mémoire du puissant motif qui lui avait fait risquer son
+aventureuse démarche, elle saluait pour prendre congé, quand M. de
+Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta de lui dire:
+
+--Et le placet?
+
+A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire et la parole:
+
+--Oui!... ah! de grâce, madame, s’écrie-t-elle, soyez bonne pour lui! Il
+l’a si bien mérité!... D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être,
+car c’est lui, lui seul, madame, qui a retenu le cheval!...
+
+--De qui et de quoi s’agit-il donc? demanda la marquise en souriant de
+cette animation subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler la cause
+première.
+
+Le capitaine expliqua tout et présenta la note.
+
+Après l’avoir parcourue:
+
+--Notre intéressant libérateur n’aura pas perdu pour attendre, dit la
+marquise de l’air le plus gracieux.
+
+Elle sonna et fit mander le ministre de la guerre, qui se trouvait
+justement sous sa main.
+
+--M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez avoir quelque lieutenance de
+cavalerie à votre disposition?
+
+--Et à la vôtre, madame, répondit le galant ministre en s’inclinant.
+
+--Eh bien! donc, faites droit à ce placet, et sur-le-champ. Nous vous en
+saurons gré, notre cousin.
+
+Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à Béthizy, enchantés de la
+façon dont avait tourné la visite à madame de Pompadour.
+
+Depuis deux jours, ils étaient de retour de leur voyage à Versailles,
+lorsque Martine Brulard, qui depuis longtemps n’avait pas mis les pieds
+au château de la Douye, y arriva.
+
+Martine avait des chagrins; ses yeux rouges et son air effaré le
+disaient assez.
+
+Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle éclata.
+
+Son père venait d’apprendre par un des hussards de Berchiny que Charles
+Doisy, après s’être signalé au combat de Hamelen, y avait reçu une
+blessure grave... mortelle sans doute.
+
+A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle qui menaçait de
+renverser toutes ses espérances de bonheur, Adèle poussa un cri et se
+jeta dans les bras de Martine en fondant en larmes.
+
+Martine, qui était venue chercher des consolations et peut-être faire
+montre de sa douleur, se trouva vivement blessée en voyant mademoiselle
+Dampierre plus affectée qu’elle-même, et elle la quitta, persuadée que
+plus que jamais elle avait en elle une rivale et non plus une amie.
+
+Adèle, de jour en jour, devenait plus triste et plus abattue; elle
+passait des heures entières devant son portrait, peint par Charles
+Doisy.
+
+Un matin, le lieutenant des chasses reçut une lettre cachetée de noir.
+Il déjeunait en tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui fut
+remise par Mariotte.
+
+Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée se reporta naturellement
+vers Charles Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen, au dire de
+Martine; faisant un effort pour vaincre la violence de ses émotions,
+elle se disposait à interroger son père; mais en voyant l’agitation
+subite, la stupéfaction douloureuse qui venait de s’emparer de celui-ci
+au milieu de sa lecture, son cœur se comprima et les paroles expirèrent
+glacées sur ses lèvres...
+
+--Qu’est-ce donc? de quoi s’agit-il? murmura-t-elle enfin; mais d’une
+voix si faible, tellement éteinte, que M. Dampierre devina
+l’interrogation plutôt au regard qu’à la voix.
+
+--Rien... ce n’est rien, dit-il en se levant de table brusquement et en
+laissant là son repas à peine commencé.
+
+Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur des plaisirs sensuels,
+et dont les petits événements malencontreux de la vie n’avaient jamais
+eu le pouvoir de troubler le robuste appétit, cette fuite de table, ce
+mouvement d’abnégation eût suffi seul pour annoncer un grand malheur.
+
+--C’est un ordre... oui, reprit-il d’un ton grave et solennel, qui
+n’était guère dans ses habitudes, un ordre!... auquel je dois obéir, et
+sur-le-champ.
+
+Il appela son valet, lui ordonna de seller son cheval, et lui adressa
+diverses recommandations qui devaient suffisamment faire pressentir
+qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.
+
+Adèle resta muette, le regarda avec des yeux effarés; mais elle ne lui
+fit point une seule objection.
+
+Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour quelques préparatifs
+indispensables, Adèle résolut de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte,
+elle n’osa entrer; elle ne le put pas. De même que ses lèvres étaient
+restées muettes, ses jambes demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire à
+son père? L’interroger sur le sort de Charles?
+
+Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui faire. Elle eut peur du
+coup qu’elle pouvait recevoir!
+
+Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe, mais ne pouvant
+cependant supporter ce doute qui la torturait, elle entendit son père
+marcher à grands pas en poussant de longs soupirs, et le mot, mort!
+mort! articulé avec un profond accent de douleur, vint frapper son
+oreille.
+
+--Qui donc est mort? s’écria-t-elle en se précipitant dans la chambre et
+en recouvrant tout à la fois le mouvement et la parole: M. Charles?...
+
+La main de M. Dampierre descendit rapidement sur la bouche d’Adèle.
+
+--Que ce nom ne soit plus prononcé entre nous, pauvrette, lui dit-il.
+Oublions-le; si, comme moi, tu te ressentais quelque amitié pour lui,
+efface-la de ta mémoire; qu’il n’en soit plus question! Entends-tu?
+Jamais! jamais!
+
+Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les yeux, la recommanda aux
+soins de Mariotte, monta à cheval et partit.
+
+Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes au milieu de nos
+douleurs, car nos douleurs comme nos joies sont capricieuses et
+fantasques, Adèle cherche à rentrer dans son doute. Un cachet noir
+apposé sur une lettre a suffi pour lui faire croire à la mort de
+Charles, et quand le cri échappé à son père, cette phrase sur Doisy, qui
+ne peut avoir pour elle qu’un sens positif, quand tout enfin a semblé
+concourir à justifier ses pressentiments, à la confirmer dans sa
+croyance, cette croyance, elle la repousse.
+
+A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque dans la tombe des morts.
+
+--Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos de Martine relativement à
+la blessure de Charles, se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter
+attention. Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui devant un
+résultat qu’il devait prévoir? Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à
+s’éloigner d’ici, et pour plusieurs jours? Cependant il m’a dit de
+l’oublier... «Mort! mort!» s’est-il écrié. Qui donc est mort, si ce
+n’est lui? Oh! la lettre, cette lettre seule pourrait me dire toute la
+vérité!
+
+Cette lettre, elle la cherche, pensant que, dans sa précipitation, son
+père a peut-être négligé de la garder et de l’emporter avec lui; mais
+elle ne la trouve pas.
+
+Elle songe alors à Mariotte; peut-être aussi son père, au moment du
+départ, quand il est descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint de
+s’expliquer devant sa vieille servante. Alors elle interroge la Picarde,
+laissant éclater devant elle ses craintes et même sa douleur.
+
+--Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte, faut pas ainsi
+s’entretenir en grand’crémeur sans raison ni bon sens. Si ce garçon est
+guari de sa navrure, n’y a plus de danger; alors, tenez-vous coie; s’il
+est défunt, n’y a plus de remède; à quoi bon larmoyer? Ne devons-nous
+mie chacun itou en faire autant? Vous duit-il tout savoir au certain,
+pour vous désoler tout de suite et vous consoler plus vite? A la bonne
+heure! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut vous en dire long n’est
+pas loin; c’est père Hubert, le rouisseur: il est appert en art magique,
+le vieux madré! vez-le.
+
+Adèle refuse d’arriver à la certitude avec l’aide du sorcier.
+
+Puisant momentanément des forces dans l’excès même de son désespoir,
+elle se rend d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard; elle court
+risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur, sans doute, mais ce n’est pas
+lui qu’elle y va chercher; c’est Martine, et ce fut Martine seule
+qu’elle y trouva.
+
+
+
+
+V
+
+
+La fille du meunier chantait alors à tue-tête, de l’air le plus joyeux
+du monde.
+
+La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en raconte, ne manifesta jamais
+sa puissance d’une façon plus merveilleuse que ne le fit en ce moment la
+voix fausse et discordante de Martine; jamais les symphonies d’Haydn ou
+de Beethoven, les accords les plus enivrants de Mozart, d’Auber et de
+Rossini, ne retentirent aux oreilles d’un mélomane fanatique avec autant
+de charme qu’Adèle en trouva au vieil air, si impitoyablement écorché
+alors par la fille Brulard; Byron et Lamartine, dans leurs plus grands
+jours d’inspiration et de lyrisme, n’ont jamais laissé tomber des
+strophes d’un plus formidable effet que celui produit par ces vers si
+simples:
+
+ On vend de la tiretaine,
+ De la soie et du velours, etc.
+
+Le reste à l’avenant.
+
+Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil de la chambre occupée
+par Martine, comme le matin de ce même jour elle s’était tenue anxieuse,
+indécise, bouleversée par de rudes angoisses, à cette porte qui la
+séparait de son père et de la missive au cachet noir; mais combien son
+émotion est différente maintenant! L’oreille tendue, les mains jointes,
+les yeux au ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement extatique ce
+chant trivial, comme elle eût écouté les cantiques des anges ou la voix
+du Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant elle se sent renaître;
+le sang lui remonte aux joues, au front et lui bat au cœur par flots
+plus doux et plus réguliers; son regard se ranime sous une expression
+radieuse d’espoir et même de bonheur.
+
+Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter un mort.
+
+Se précipitant dans la chambre:
+
+--Il est donc sauvé! s’écrie-t-elle.
+
+--Ah! vous m’avez fait peur! dit, avec un soubresaut, Martine, qui ne
+s’attendait pas à cette visite. Qui donc est sauvé?
+
+--Mais lui!
+
+--Qui, lui?
+
+--M. Doisy!
+
+--M. Doisy? hein?... plaît-il?... pourquoi sauvé? reprit la fille du
+meunier, dans un trouble évident.
+
+--Il n’est pas mort, du moins, poursuivit Adèle.
+
+--Mort, lui?... qui donc a pu vous dire...
+
+--Mais vous-même, d’abord;... oui, vous, Martine; ne m’avez-vous pas
+parlé d’une blessure mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen?
+
+--Ah!... oui, oui... Pardon! c’est que je pensais à tout autre chose,
+répondit l’autre en se remettant de son trouble momentané.
+
+Et, d’un air plus calme, elle ajouta:
+
+--Au fait, après ce qui lui est arrivé, il pourrait bien n’être plus de
+ce monde... je l’ai même entendu dire, et, pour votre gouverne,
+mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi, voire même de le répéter
+au besoin.
+
+Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis, tombant sur une chaise:
+
+--Et vous chantiez, Martine!
+
+--Pourquoi pas? Faut-il donc toujours être en pâmoison? Ça ne me va pas,
+à moi. D’ailleurs, je suis contente aujourd’hui: je vais me marier. Oui,
+mam’zelle, et bientôt je l’espère; mon père y consent; il ne s’agit plus
+que de patienter un peu; car nous nous marions, nous autres!
+ajouta-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa fausse vertu.
+
+Depuis sa dernière visite au château de la Douye, la fille Brulard en
+avait beaucoup appris sur le compte de mademoiselle Dampierre et sur son
+séjour à Versailles. Aussi reprit-elle d’un ton d’arrogance et de
+dédain:
+
+--Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à quelle occasion le roi vous
+avait fait présent d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc ne me
+l’avoir pas montré? Croyez-vous que j’en aurais été jalouse?... Oh! nous
+autres, simples filles de la campagne, nous nous contentons de moins, ça
+coûte trop cher.
+
+--Comment, le roi! dit Adèle, frappée de stupeur; le roi! je ne l’ai
+même pas vu.
+
+--Je le souhaite pour vous, ma chère; mais alors, qui donc vous aurait
+remis ce joyau?
+
+--Mais... madame la marquise.
+
+--Ah! la Pompadour? Au fait, reprit Martine avec une ironie grossière
+qu’elle croyait devoir être piquante, on se convient, on se rapproche,
+selon les goûts qu’on a. Vous voyez le beau monde, à ce qu’il paraît, à
+présent? Je pourrai bien le voir un jour aussi; mais à d’autres
+conditions... qui sait?... Mon mari peut devenir...
+
+Elle se retint tout à coup et se prit à chanter comme si elle était
+encore seule.
+
+Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale franchise, il renchérit
+encore sur les propos de sa fille.
+
+--Retourne à ton rouet, près de ta mère; hors d’ici, Martine! il ne te
+convient pas de causer plus longtemps avec les belles demoiselles de
+château. Tiens-toi à ta place; chacun à la sienne!
+
+Et se retournant vers la nouvelle venue, restée interdite devant ce
+double accueil:
+
+--Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma femme, reprit-il; mais
+j’espère avoir le plaisir, je ne dis pas l’honneur, de vous revoir,
+quand j’irai porter mes redevances à votre digne homme de père.
+
+Le meunier et sa fille s’éloignèrent; Adèle resta seule.
+
+Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu même appeler la plus faible
+lueur sur le doute qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer
+au milieu du chaos de ses pensées douloureuses. Certes, elle avait déjà
+connu le malheur, puisqu’elle avait perdu sa mère; mais de tous les
+étonnements pleins d’amertume que le mauvais destin pouvait encore lui
+tenir en réserve, celui de se voir méprisée, méprisée moralement, était
+le plus grand, le plus inattendu de tous. Elle n’ignorait pas combien de
+formes différentes le malheur peut revêtir pour arriver à nous, mais
+jamais elle n’eût soupçonné devoir le rencontrer sous celle du mépris.
+
+A ses émotions, à ses tressaillements de pudeur, si un sentiment réel de
+honte pénible s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans cette
+matinée où la rusée Martine l’avait réduite à se montrer aux yeux du
+jeune soldat tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui, ce n’est
+plus son vêtement d’emprunt, son tablier de grosse toile que la fille
+Brulard éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe même de son
+âme, sur sa robe virginale, sur son manteau de chasteté qu’elle jette à
+pleines mains les immondices corrosives de la calomnie.
+
+--Mon Dieu! si Charles n’a pas cessé de vivre, faut-il que ce bruit
+fatal arrive jusqu’à lui? Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre
+enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace et de résolution et
+à son profit? Mais non, ma crainte est vaine; près de lui, on ne peut
+rien contre moi, car Charles n’existe plus sans doute!
+
+Et elle n’échappe ainsi à une douleur que pour tomber sous une douleur
+plus grande.
+
+Dans le désordre, dans l’agitation de son esprit, sa pensée se retourne
+dans son cœur comme un glaive à deux tranchants.
+
+S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore assez pour entendre une
+voix lui dire à l’oreille: Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille;
+tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et elle était indigne de
+toi! Ah! s’il vivait, ne fût-ce que pour quelques jours, eh bien! elle
+se sentirait la force d’aller le rejoindre pour s’agenouiller devant son
+lit de douleur et le consoler par sa justification. Quoique la calomnie
+vole d’une aile rapide, elle arriverait à temps pour lui crier: Charles,
+je suis innocente! Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous et en
+restant digne de vous! J’en prends à témoin celui dont je n’ai que
+secondé les vues généreuses, cet homme devenu pour vous un bienfaiteur,
+un second père, votre ancien capitaine, l’ami de mon père, M. de
+Pardaillan enfin, dont l’honneur vous répondra du mien! Cette démarche,
+elle oserait la tenter! Elle l’oserait, car sous la double commotion
+qu’elle vient de ressentir, elle aussi s’est transformée; une incroyable
+énergie semble vouloir prendre la place de ses habitudes timides et
+craintives. Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui tout dire,
+lui tout avouer; qu’il l’accompagne, et elle part!... Mais son père...
+son père, c’est lui qui est parti... parti, en emportant cette lettre
+fatale qui l’instruisait de la mort de Charles!
+
+Sous le poids accablant de cette double et désolante pensée de mort et
+de déshonneur, elle s’éloignait de l’habitation du meunier, marchant
+devant elle au hasard, quand, arrivée sur les bords de la rivière
+d’Autonne, elle aperçut un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.
+
+Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement de sa tête, à ses
+cheveux vert pâle, distribués par touffes sur un front chauve, le tout
+offrant assez fidèlement l’image de ces fins gazons de bois, décolorés à
+l’arrière-saison, et qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme
+arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles d’une chevelure végétale.
+
+Distraite, effrayée même par cette rencontre inattendue, Adèle ne vit
+pas une femme dont la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde
+disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle se montra.
+
+Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé à déplacer ses gerbes placées
+au fond de son _routoir_[3].
+
+ [3] Les _routoirs_ sont ces flaques d’eau généralement produites par
+ les infiltrations des rivières, et dans lesquelles on met rouir le
+ chanvre.
+
+Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne seulement par le chemin
+que suivait la jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer près de
+lui, mais elle le fit les yeux baissés, le visage tourné vers la
+rivière, autant pour cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de
+terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect du vieillard.
+
+Songeant cependant aux derniers conseils de Mariotte, elle ralentit sa
+marche, sans l’interrompre toutefois.
+
+Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque s’aventurant à jeter un
+regard furtif derrière elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la
+tête ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt et de
+compassion.
+
+Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer des paroles
+confuses, au milieu desquelles son nom seul ressortait distinct.
+
+Revenant aussitôt sur ses pas:
+
+--Vous m’avez appelée, père Hubert? dit-elle; pardon de ne vous avoir
+pas vu d’abord.
+
+--Oh! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle! à preuve qu’ensuite vous avez
+détourné la tête pour essayer de me dérober l’air de votre figure. Mais
+avais-je besoin de vous voir de face pour deviner la réception qu’ils
+vous ont faite, au moulin?
+
+--Quoi! vous savez, père Hubert?...
+
+--Beau mérite! je les connais si bien, que je les entends d’ici
+jastoiser sur vous. Vous auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi
+de prime le conseil de vot’ servante.
+
+--Quoi! vous savez aussi...
+
+--Oh! je sais... je sais, reprit le bonhomme en lui jetant un regard en
+dessous, qu’il y a ben des choses que vous ne savez pas et que vous
+voudriez ben savoir; n’est-il pas vrai?
+
+--Oui, oui; bien vrai! s’écria la jeune fille.
+
+--Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt? Vous n’avez donc plus
+confiance dans le Vieux Rouisseur?
+
+Adèle baissa la tête.
+
+--Les échos du pays répètent de vilaines choses, mam’zelle; mais les
+échos ont ça de bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent dire; ils
+n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent mieux que les hommes. Vous
+désireriez leur faire changer de ton, dites?
+
+--Que m’importe! si celui devant qui surtout j’aimerais à me justifier
+n’existe plus.
+
+--Ah! fit le Rouisseur, vous pensez à la lettre de ce matin?
+
+Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant convulsivement ses
+mains d’un air d’impérieuse supplication:
+
+--Vous qui savez tant de choses, existe-t-il? le reverrai-je?
+s’écria-t-elle.
+
+--Attendez, et écoutez! répondit le vieillard d’un ton d’étrange
+solennité; surtout, retenez bien ce que je vas dire, car les paroles que
+je prononce à l’emblée et sous le souffle du MAITRE, à peine si mon
+oreille les entend et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est d’elles
+quasi comme de mes vieux rêves de l’an passé... Écoutez!
+
+Sans sortir de son routoir, il plongea alors profondément ses bras sous
+l’eau, en marmottant des mots inintelligibles dans un jargon
+cabalistique; puis, des javelles submergées, il retira trois brins de
+chanvre, et, l’un après l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de
+leur enveloppe.
+
+--L’_écorce_ quitte la _chènevotte_, murmura le sorcier en attachant de
+temps en temps sur la jeune fille ses petits yeux fauves et perçants:
+bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est rayée, et la raie du
+_mitan_ est majeure!... tous ceux qui doivent mourir ne sont pas encore
+morts.
+
+Rassemblant alors les lambeaux humides et grêles de l’écorce du chanvre,
+il les mâcha à plusieurs reprises, comme pour en étudier la saveur.
+
+Personne n’ignore quelle est la puissance narcotique et vertigineuse du
+chanvre. C’est avec cette plante que les Orientaux composent cette
+terrible liqueur du _bang_, dont les effets, supérieurs même à ceux de
+l’opium, leur ouvrent des mondes imaginaires ou les jettent dans des
+exaltations prophétiques.
+
+Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule un rôle dans la sorcellerie
+du père Hubert; peut-être les émanations de la plante, les opérations du
+rouissage, auxquelles il se livrait, agissaient-elles sur son cerveau en
+dehors de ses pensées volontaires; peut-être enfin était-il plus sorcier
+qu’il ne le croyait lui-même.
+
+Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps savouré la liqueur âcre et
+caustique contenue dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte, il
+les pressa entre ses doigts, tira à lui, et les fit crier à son oreille,
+écoutant avec grande attention le bruit aigre et grinçant qui s’en
+échappait.
+
+Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient exister en ce moment les
+rapports communs d’une langue mystérieuse et surnaturelle.
+
+Adèle se tenait toujours devant lui, les mains jointes, et dans une
+attitude pleine de perplexité et de foi, car la parole du vieillard, le
+timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur, le mouvement régulier
+de sa tête, la nuit qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout
+contribuait à la frapper de ce vertige superstitieux dont elle n’avait
+jamais été bien guérie.
+
+Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation, et comme se parlant à
+lui-même, en paraissant répondre à une des exigences de son singulier
+interlocuteur:
+
+--Oh! oh!... dit-il, l’osera-t-elle?
+
+--Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre, je l’oserai, père
+Hubert. Parlez!
+
+--Eh bien! reprit le vieillard, écoutez donc! Un fétu de paille vous a
+tout d’abord fait songer pour la première fois au beau jeune garçon qui
+vous occupe si tristement à l’heure présente.
+
+--C’est la vérité, répondit Adèle.
+
+--Ces trois autres fétus qui se trouvent là, si vous faites ce qu’ils
+ordonnent, pourront bien parfaire l’œuvre du premier.
+
+--Qu’ordonnent-ils? dit la consulteuse, qui tremblait de tout son corps.
+
+--Cette nuit même... cette nuit, vous entendez, acheminez-vous par la
+_Cavée aux Anglais_ vers la tour Saint-Adrien.
+
+Adèle fit un mouvement.
+
+--Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne, quand tout dormira autour
+de vous; soyez sans crainte. On n’est jamais si seule qu’on le croit.
+
+--Ensuite? dit Adèle.
+
+--Ensuite, gravissez la montagne, et ne vous arrêtez qu’à la place où se
+trouvait naguère la chapelle de Sainte-Geneviève; vous la reconnaîtrez
+bien aux marches de pierre qui s’y trouvent encore au milieu des ruines.
+
+--Ensuite? répéta Adèle.
+
+--Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les blessés, les blessés
+guériront.
+
+--Mais il est mort! s’écria-t-elle.
+
+--Priez, vous dis-je; priez, et, votre prière faite, levez les yeux et
+regardez bien... Surtout, ne répétez jamais que vous avez vu aujourd’hui
+le père Hubert, et que vous lui avez parlé.
+
+Il laissa tomber au milieu du routoir les trois brins de chanvre qu’il
+tenait encore à la main, puis il ajouta:
+
+--Maintenant, ne m’interrogez plus; je ne saurais vous répondre: allez!
+
+--Mon Dieu! serait-il possible? Cette lettre ne contenait donc point la
+vérité? Mais, s’il est blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui
+s’intéressent à lui, qui donc prend soin de lui?... dites?
+
+Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.
+
+--Puis-je croire que mes prières suffiront à le sauver? Répondez... Ah!
+répondez, par grâce!
+
+Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement à transposer ses gerbes;
+il ne lui répondit point, sinon d’un ton dur et colère:
+
+--Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez de troubler dans sa besogne
+un pauv’ vieillard qui ne sait ce que vous lui voulez!
+
+En rentrant au château de la Douye, mademoiselle Dampierre fut prise
+d’une fièvre violente, et dut se mettre au lit.
+
+Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin. Celui-ci commanda la
+diète, le repos absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte
+voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses défenses expresses, elle
+s’obstina à rester dans sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit
+par l’y souffrir.
+
+--Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller seule, ainsi, dans
+l’obscurité, parcourir ces ruines où nul, dans le pays, n’ose
+s’aventurer? ces ruines où un danger vous menace à chaque pas, dit-on,
+et où la bête de la Chambrerie erre dans les ténèbres? En aurais-je la
+force? Dans l’état où je me trouve, comment y songer?
+
+Le soir venu, accablée par la fatigue et par la fièvre, elle s’endormit.
+Mariotte en fit autant de son côté.
+
+Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin de Béthizy quand la
+jeune malade s’éveilla.
+
+Un rêve venait de la transporter au fond du Hanovre et de lui montrer
+Charles Doisy sur un grabat, étendu, privé de soins, de secours, et
+attendant la mort au milieu d’un isolement affreux.
+
+Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla silencieusement, à la
+hâte, en prenant toutes sortes de précautions pour ne point interrompre
+le sommeil de Mariotte.
+
+--Si le père Hubert avait raison! se dit-elle; si mes prières pouvaient
+le sauver! Dans le doute même, pourquoi hésiterais-je?
+
+Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour ne pas faire de bruit, elle
+gagna l’escalier, et parvenue à la porte de sortie, là seulement elle
+chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors tenus à la main.
+
+La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux; elle voyait clair à
+peine, car des nuages couvraient le ciel; mais la fièvre la soutenait,
+comme auparavant le désespoir.
+
+Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là, qu’à ses souffrances
+physiques ou morales, à son amour aussi.
+
+En traversant le village, elle ne rencontra personne. A cette heure, les
+habitants des deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune lumière
+ne brillait aux fenêtres, comme pas une étoile ne scintillait dans le
+ciel. Tout en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en effraya. Sa
+raison vint à son secours.
+
+--De quoi puis-je avoir peur? je ne vois rien, pas même mon ombre, et
+j’entends à peine le bruit de mes pas.
+
+Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus de sa tête, et le cri
+du choucas s’éleva du côté de la forêt. Les évolutions comme les cris de
+ces hôtes des nuits lui étaient familiers; cependant elle tressaillit
+involontairement; mais elle poursuivit son chemin.
+
+Au bout de quelques pas, soit réalité, soit un effet de la fièvre, elle
+crut entendre des hurlements lugubres... Une cloche tintait dans le
+lointain.
+
+--Ce sont les clameurs, ce sont les cloches invisibles du Prieur maudit!
+pensa-t-elle. Qui donc est en danger de mort?... Moi, peut-être!
+
+Non sans peine, elle reprit courage et continua d’avancer.
+
+Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit, dans de grises vapeurs, se
+dessiner devant elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien.
+Elle les avait vues mille fois le jour et sans aucune sorte d’émotion
+pénible; mais à cette heure de la nuit et sous l’empire des idées qui
+s’emparaient d’elle à ce moment, les choses lui paraissaient tout
+autres. La montagne semblait vaciller sur sa base; on eût cru que de
+nouvelles assises étaient venues s’ajouter à celles de la tour qui
+paraissait grandir et dont les créneaux s’éclairaient par instants d’une
+lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes, restés debout dans toute
+leur hauteur, se mouvaient, se rapprochaient, se penchaient l’un vers
+l’autre, comme autant de spectres funèbres qui auraient tenu conseil.
+
+Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle rétrograder si cette
+pensée ne s’était fait jour dans son esprit, au milieu de ses
+hallucinations: Quoi! quand il s’agit de lui sauver la vie, car le
+Rouisseur l’a dit: «Priez et les blessés guériront,» je ne pourrais
+vaincre un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles, j’ai su
+triompher même d’un sentiment de pudeur! Il m’en a coûté cher déjà; mais
+qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu.
+
+De cet instant, une métamorphose complète s’opéra en elle; ses forces
+purent faiblir, mais sa résolution lui demeura inébranlable au cœur, et
+l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le passage.
+
+La nuit s’épaississait de plus en plus; à peine si le sentier qu’elle
+suivait était perceptible. Le vent, qui s’était élevé, se déchirant aux
+angles des ruines, faisait entendre des sifflements aigus, auxquels se
+mêlaient ces étranges hurlements qui déjà l’avaient alarmée.
+
+Elle marcha cependant; mais un tremblement convulsif la prit.
+
+Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose haleter, fureter, et
+deux yeux ardents brillèrent dans l’obscurité. Elle tomba à genoux sur
+les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants semblèrent aussitôt
+s’être implantés en terre devant elle, comme de vivantes escarboucles,
+et un gémissement plaintif arriva à son oreille, en même temps qu’une
+chaude vapeur d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la vision
+disparut.
+
+Elle se releva et marcha encore; mais sa poitrine était comprimée, ses
+artères battaient avec violence et il lui semblait que c’était dans son
+cœur même que résonnait alors le tintement sinistre de la cloche
+invisible.
+
+La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis qu’elle gravissait les
+pentes inférieures de la montagne, reparut enfin à ses yeux; mais la
+vieille enceinte semblait avoir changé de place. Elle l’avait laissée à
+sa gauche, elle la retrouvait à sa droite. La courageuse enfant coupait
+le terrain en diagonale pour y arriver par un chemin plus direct, quand,
+derrière un monticule, s’éleva soudainement une apparition sous forme
+féminine. Sa robe blanche flottait au vent; elle élevait les bras, en
+faisant entendre comme un appel étouffé.
+
+Cette seconde vision disparut comme l’autre.
+
+Au même instant, comme Adèle s’approchait d’une haie qui semblait se
+mouvoir et s’entr’ouvrir, le vent de la nuit prit une voix pour lui
+crier à l’oreille ces mots nettement articulés: Retournez! retournez!
+
+Elle n’en tint compte et continua de marcher; mais une sueur glacée lui
+tombait du front, et ses dents entre-choquées lui faisaient ajouter un
+nouveau bruit à tous ces bruits aigus, plaintifs, stridents, qui
+l’entouraient.
+
+Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible éclaircie, les marches de
+pierre, brisées, disjointes, couvertes de mousse et de byssus, qui, avec
+un fragment de muraille couronné d’une lucarne en ogive, composaient les
+seuls débris de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève.
+
+Touchant au but, fortifiée par l’importance et les périls mêmes de sa
+mission, Adèle sentit s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle
+avait été en proie et dont elle avait triomphé. Se faisant de son amour
+et de ses croyances un abri contre toutes les puissances malfaisantes du
+démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle était venue accomplir dans
+ce lieu terrible, elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées avec le
+même recueillement qu’elle eût porté devant le maître-autel de
+Saint-Martin de Béthizy.
+
+Après avoir fait le signe de la croix, joignant les mains:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-elle, et vous, bonne sainte Geneviève,
+soyez-moi en aide; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive! Quoiqu’il
+soit bien loin de son pays et des siens, faites que je le revoie!
+
+Ensuite, courbant son front jusqu’à terre, elle acheva mentalement son
+oraison.
+
+Quand elle releva les yeux, non sans surprise, elle vit l’ogive de ce
+pan de muraille qui lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une
+lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette fenêtre de l’ancienne
+chapelle avoisinait la tour, dont la base se trouvait à son niveau.
+
+A cette clarté qui venait de faire sortir de ses ténèbres le plateau du
+vieil édifice féodal, Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une
+apparition bien autrement saisissante que toutes celles qu’elle avait
+vues rôder ou se dresser devant elle durant cette nuit prestigieuse. Un
+jeune homme, au teint pâle, les cheveux en désordre et portant le bras
+en écharpe, se montra. Le court manteau qui le recouvrait, rejeté en
+arrière, laissait voir les restes d’un costume militaire, d’un uniforme
+de hussard.
+
+C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme.
+
+Muette de stupeur, les bras tendus vers lui, Adèle se redresse
+palpitante, épiant ses mouvements, interprétant sa pâleur et lui
+adressant de la tête de légers signes affectueux qu’il ne pouvait voir,
+car elle restait dans l’ombre. Tout à l’heure, elle était plongée dans
+les transes de la terreur et du désespoir; maintenant toute son énergie
+se concentrait pour retenir un délire de joie et de bonheur qui
+s’emparait d’elle:
+
+--Je le vois! se disait-elle à elle-même, mais si je vais à lui, si je
+l’appelle, peut-être son ombre va-t-elle s’évanouir.
+
+Dans ce moment, le jeune homme, après avoir semblé écouter attentivement
+un bruit du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée du souterrain
+dont il venait de sortir, et il s’en aida comme pour éclairer une des
+rampes du vieux château.
+
+--Il vient! il vient! murmura Adèle.
+
+Mais Charles, sans bouger à peine de place, fit alors un geste de
+surprise, échangea à voix basse plutôt des signaux que des paroles avec
+quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté un des versants de la
+tour, puis:
+
+--Est-ce donc toi, chère Martine? dit-il.
+
+--Eh! sans doute, c’est moi! répondit une voix haletante. Je n’y tenais
+plus! j’ai voulu venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot, pour
+t’apporter une bonne nouvelle.
+
+Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les bras du jeune homme.
+
+Ils furent interrompus dans leurs embrassements par un cri déchirant
+parti d’entre les débris de la vieille chapelle...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Blessé, en effet, mais légèrement, dans l’affaire d’Hamelen, Charles
+Doisy avait reçu de son lieutenant-colonel le conseil et l’autorisation
+d’aller lui-même plaider sa cause auprès du ministre.
+
+Arrivé à Versailles le lendemain même du jour où Dampierre et sa fille
+en étaient sortis, il se présente dans les bureaux, pour y réclamer son
+état de service. Le commis auquel il s’adresse se hâte de lui annoncer
+qu’il vient d’être nommé lieutenant dans le régiment d’Anjou et lui
+montre la lettre signée par M. de Paulmy.
+
+Le jeune homme pousse un cri de joie; son front, jusqu’alors resté
+soucieux, s’éclaira vif et animé, et, redressant fièrement la tête, il
+se rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan.
+
+M. de Pardaillan travaillait avec quelques officiers de son futur
+régiment et avait fait défendre sa porte, lorsque son domestique vint
+lui dire qu’un jeune militaire insistait vivement pour pénétrer jusqu’à
+lui, malgré la consigne.
+
+Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas qu’une indiscrétion n’eût été
+commise et que son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier de sa
+récente nomination. Il ordonna qu’on le laissât entrer.
+
+--Je viens, capitaine, lui dit Charles, le prenant dès l’abord sur le
+ton le plus élevé et n’adressant son salut militaire qu’aux officiers,
+vous annoncer que je suis enfin lieutenant.
+
+--J’en suis ravi, mon brave, répondit M. de Pardaillan, d’autant que je
+sais à n’en pas douter que cette distinction est méritée.
+
+--Ravi? répéta le jeune homme, la tête haute et d’un ton de sarcasme;
+j’en doute, monsieur; car si j’ai tenu si fort à cette distinction,
+méritée, ainsi que vous voulez bien le reconnaître, ce n’a été, avant
+tout, que pour avoir le droit de vous demander raison de votre conduite
+lâche et déloyale à mon égard.
+
+Les témoins de cette scène firent un mouvement pour intervenir; le
+capitaine les retint d’un geste, et leur dit ensuite:
+
+--Veuillez nous laisser seuls.
+
+--Restez, messieurs, reprit Charles Doisy; restez pour pouvoir attester
+devant tous, s’il en est besoin, que je suis venu ici pour demander
+raison à M. le capitaine de Pardaillan de l’insulte qu’il m’a faite, de
+l’injustice calculée dont il m’a rendu victime; restez! car, contre
+toute probabilité, s’il refuse de me rendre satisfaction, il faut que
+devant vous je lui arrache ses insignes d’officier, comme il a voulu me
+dégrader de ceux que je portais, plus noblement peut-être qu’il ne porte
+les siens!
+
+Le capitaine se couvrit les yeux de ses deux mains avec un geste
+désespéré.
+
+S’il se fût trouvé seul lors de l’arrivée de Charles Doisy, peut-être ne
+lui eut-il pas laissé le temps de s’engager dans cette route fatale;
+peut-être même, la terrible phrase achevée, il eût été assez généreux
+pour oublier l’outrage et forcer par un seul mot son insulteur à lui
+demander pardon. Mais une explication n’était plus possible, ou ne
+l’était du moins qu’après l’affaire vidée.
+
+--Vos armes, monsieur? lui dit-il.
+
+--L’épée.
+
+--Le lieu?
+
+--L’Étoile de Satory.
+
+--L’heure?
+
+--Le temps de trouver un témoin.
+
+--Allez donc le chercher, monsieur! Vous serez le mien, Blangy, dit le
+capitaine en s’adressant à l’un des officiers.
+
+Doisy ne connaissait personne dans Versailles. Pour son témoin, il dut
+donc se contenter du premier venu ou du plus tôt trouvé.
+
+En longeant les boulevards, il aperçoit, à travers les vitres d’un café,
+un jeune beau fils qui s’ébat tout seul devant un bol de punch, et
+semble prendre un grand plaisir à le faire flamber. Il entre, et le
+touchant légèrement du doigt:
+
+--Pardon, monsieur, lui dit-il, j’aurais un service à vous demander.
+Pourriez-vous sortir un instant?
+
+--Du tout, mon cher, répond l’autre en le toisant du haut en bas. Si je
+sors, mon punch va s’éteindre. Ne savez-vous parler sans prendre l’air?
+
+Dès les premiers mots, l’homme au punch vit de quoi il s’agissait.
+
+--Très-bien, dit-il, je suis à vous, mais asseyez-vous, et pour gagner
+du temps aidez-moi à vider ce bol; il est payé, je ne puis le perdre.
+Ici, où j’ai l’honneur d’être connu, les drôles me font toujours payer
+d’avance. Allons donc! pas de cérémonie! vous m’en payerez un autre
+quand nous reviendrons... si vous revenez. Holà! oh! garçon, un verre!
+
+Ce flambeur de punch était le chevalier d’Annezay, fils de bonne maison,
+deux fois chassé de son régiment pour cause d’indiscipline, perdu de
+dettes et de débauches, mais qui, protégé par la maîtresse du prince de
+Soubise, fréquentait les antichambres de Versailles et devait faire son
+chemin. C’était lui qui, quelques jours auparavant, avait accosté
+mademoiselle Dampierre dans la grande galerie du château.
+
+--Voyons, mon gentilhomme, dit-il à Doisy, quand celui-ci eut enfin
+consenti à s’asseoir. D’abord, à qui ai-je affaire?
+
+--Je suis officier, monsieur.
+
+--Très-bien, c’est que vous n’en portez pas l’uniforme. Et vous vous
+battez?...
+
+--A l’épée, monsieur.
+
+--C’est donc pour cela que je ne vous vois qu’un sabre?
+
+--Je vais pourvoir à l’arme qui me manque.
+
+--On ne peut mieux! Mais ce duel, c’est donc pour demain?
+
+--A l’instant, monsieur.
+
+--Diable! et vous ne vous étiez précautionné ni d’une arme, ni d’un
+témoin? Eh bien! mon jeune ami, vous avez eu la main heureuse en me
+rencontrant; mon temps est libre, j’ai dix épées à votre service et je
+loge dans cette maison même. Il n’y aura pas une minute perdue!
+
+Le bol achevé rapidement, ils montèrent chez d’Annezay.
+
+--Maintenant, tout en menant les choses vivement, ne précipitons rien,
+dit le chevalier. Il s’agit de savoir quel genre d’épée nous convient.
+J’en ai pour toutes les circonstances. Est-ce à un frère, à un mari que
+nous avons affaire? Dans ce cas, l’épée moyenne, plate, courtoise, est
+la plus convenable. Il est toujours de mauvais goût de tuer ces
+messieurs-là. Consolons les veuves, ventre de biche! mais n’en faisons
+pas. Elles sont parfois assez simples pour nous en garder rancune.
+
+--Il ne s’agit nullement de femmes dans cette affaire, monsieur.
+
+--Tant mieux. Ça laisse le jeu plus franc. Une autre question. Nous
+battons-nous avec un ami ou avec un ennemi? Pardon! je ne voudrais pas
+être indiscret!... il ne s’agit toujours ici que du choix de l’arme.
+Quel que soit votre adversaire, je suis votre homme, s’agît-il de mon
+propre frère... Je suis cadet.
+
+--C’est avec mon ancien capitaine que je me bats, monsieur.
+
+--Tudieu! la longue épée alors, la colichemarde pour ces distributeurs
+d’arrêts forcés! Au diable tous les capitaines! On n’en saurait trop
+mettre à la réforme; je sollicite un emploi. Il faut des vacances. Vous
+êtes Berchiny, mon gentilhomme. J’aimerais assez ce régiment-là; le
+costume est galant. Voulez-vous vous essayer la main, très-cher? j’ai un
+joli coup d’arrêt en dessus à vous indiquer, il est vif et peu connu.
+
+--Nous sommes pressés, monsieur.
+
+--Oui? Voici votre épée. En route!
+
+On fit avancer un fiacre; ils y montèrent et se dirigèrent vers l’Étoile
+de Satory.
+
+Chemin faisant:
+
+--Eh! dites donc, camarade, à propos, j’oubliais... J’ai un ami qui est
+Berchiny aussi... un grand ami, le vicomte d’Arsac... Un instant;
+celui-là, je n’en dois pas hériter; au contraire, je n’en jouis qu’en
+viager. Il me paye à dîner et je lui gagne son argent au lansquenet! Ce
+n’est pas avec lui que vous vous battez, n’est-ce pas?
+
+--Je suis confus, chevalier, de n’avoir pas débuté par vous dire le nom
+de mon adversaire, je le devais...
+
+--Mais non!
+
+--Il ne fait même plus partie du régiment de Berchiny...
+
+--Tant pis! Mais qu’importe!
+
+--C’est le capitaine de Pardaillan.
+
+--Pardaillan! s’écria d’Annezay, Pardaillan qui a refusé de m’admettre
+dans le régiment en œuf qu’il est en train de couver! Ah! le rufien! Je
+suis désolé de ne pas vous avoir appris mon coup d’arrêt en dessus.
+J’aurais été ravi d’en voir l’essai sur la peau de ce drôle qui m’a mis
+à l’écart; oui, et malgré la recommandation du duc de Soubise,
+soi-disant parce que je suis joueur, ivrogne, bretteur, toutes choses,
+du reste, parfaitement vraies, mais qui ne le regardent en rien, il me
+semble. Il paraît que c’est de vestales qu’il va composer son régiment
+de cavalerie. Des vestales qu’il recrute d’abord pour le Parc aux Cerfs!
+Comme ça lui va, au Pardaillan, de parler de mœurs!
+
+--Pourquoi non? Quelle que soit la gravité des reproches que j’aie à lui
+faire, c’est un homme d’honneur, répondit Charles Doisy, qui commençait
+à prendre son témoin en dégoût, et qui, déjà touchant à la vengeance, ne
+s’y sentait peut-être plus poussé par la même ardeur.
+
+--Un homme d’honneur! Turlututu! A d’autres, mon gentilhomme! Vous
+arrivez de loin, à ce qu’il me paraît.
+
+Puis, partant d’un éclat de rire:
+
+--Il est vrai qu’en fait d’honneur, le capitaine doit en avoir,
+puisqu’il en vend.
+
+--Plaît-il?
+
+--Oui, mon très-cher, il vend le sien et celui des autres... celui des
+jeunes filles surtout. Ah! le vilain métier! Il vaut mieux vendre que
+prendre, dit le proverbe. Ici, le proverbe a menti.
+
+Et il se mit à chanter ce noël tout nouveau alors:
+
+ On vend de la tiretaine,
+ De la soie et du velours;
+ On vend les plac’s par douzaine;
+ On vend même de l’amour.
+ Eh! le beau mal, par ma foi!
+ C’est pour les plaisirs du roi!
+
+Doisy regarda le chanteur.
+
+--Que voulez-vous faire entendre par là? lui dit-il.
+
+--Vous ne comprenez pas encore? Décidément, vous revenez de très-loin.
+
+--Je reviens de l’armée.
+
+--C’est donc cela!
+
+--Mais quel rapport peut-il y avoir entre M. de Pardaillan et...
+
+--Quel rapport? Écoutez le second couplet.
+
+Et il reprit:
+
+ De vingt tendrons mis en vente
+ Le roi seul est l’acheteur;
+ Pompadour est la marchande,
+ Pardaillan le fournisseur.
+ Changez de nom, Pardaillan,
+ Car vous voilà _Paillardant_.
+
+--C’est là une étrange calomnie! dit Charles. Le capitaine a pu être
+pour moi injuste et cruel; mais une faute, une erreur peut-être,
+n’entache pas toute une vie. Comment admettre chez lui des vices pareils
+à ceux que vous lui supposez? il vient à peine de quitter son régiment
+où il était estimé... et...
+
+--Mais vous n’avez donc pas entendu mon second couplet? Je vais le
+recommencer...
+
+--Moi, je vous répète, monsieur, que je ne puis le croire.
+
+--Allons, bon! au lieu de se battre avec lui, il va se battre pour lui,
+et avec moi!
+
+--Eh! monsieur!...
+
+--A vos souhaits, jeune homme. Je ne refuse pas de faire plus ample
+connaissance avec vous, mais n’embrouillons rien, je vous prie. Si nous
+nous battons, et que je sois tué, vous n’aurez plus de témoin; puis,
+entre nous, si c’est à moi que vous avez d’abord affaire, je vous
+prêterai une autre épée, plus courtoise. Je ne me soucie pas de me
+trouver en regard de ma colichemarde.
+
+--Assez sur ce sujet, et trêve de railleries, je vous prie! répliqua
+Doisy d’un ton brusque, et en se rencognant dans le fond du fiacre,
+comme décidé à terminer là l’entretien.
+
+--Non pas! dit le chevalier en se récriant; car d’un autre côté, si vous
+vous battez avec le Paillardant, il peut d’un coup de broche vous
+envoyer dans l’autre monde, ce qui serait très-désagréable pour moi.
+
+--Comment, pour vous?
+
+--Sans doute! Je ne veux pas que vous mouriez dans l’impénitence finale
+et en regardant le fils de mon père comme un conteur de bourdes. Je
+tiens à vous prouver ce que vingt autres pourraient vous attester avec
+moi au besoin, c’est-à-dire que, à la Saint-Louis dernière, pour ne pas
+remonter à plus de trois jours, le capitaine, en pleine galerie du
+château, a présenté publiquement, à la marquise, une jeune provinciale,
+une fille sauvage de la forêt de Compiègne, laquelle le roi avait déjà
+remarquée dans une de ses chasses; que ledit Pardaillan, ami du père,
+après avoir eu l’art de l’attirer chez lui avec sa fille, a grisé le
+bonhomme, pour arriver plus facilement à ses fins; que la marquise, qui
+aime mieux avoir vingt rivales sans importance qu’une seule capable de
+l’inquiéter, ayant trouvé la petite fort jolie, mais d’apparence peu
+redoutable, a voulu elle-même la présenter au roi, comme bouquet de
+fête; qu’en effet, elle lui a, dès le lendemain de grand matin, facilité
+une entrevue avec Sa Majesté; enfin, que le capitaine a accompagné
+lui-même jusque dans le boudoir de la marquise la jolie victime, qui en
+est sortie pâle, défaite, les yeux rouges, et portant au doigt un
+brillant de la valeur de plus de trois mille écus! Ce que j’avance là,
+ventre de biche! j’en suis sûr! moi-même je m’étais mis sur la piste de
+la poulette, qui n’avait pas l’abord difficile, ma foi; j’ai failli
+imprudemment chasser sur les réserves du roi; j’étais dans la grande
+galerie lors de la première présentation; lors de la seconde, je me
+trouvais de même dans l’antichambre de la marquise; le vicomte de
+Charlieu, le colonel de Bar y étaient avec moi. Ce sont eux qui ont fait
+le noël en question; bref, ce que j’ai dit, je l’ai vu, _de visu, testis
+oculatus_! Savez-vous le latin, camarade?
+
+--Et le nom de cette jeune fille, le nom de son père, monsieur? demanda
+Charles d’une voix altérée et tremblante.
+
+--Elle me l’a dit elle-même; Jean-Pierre, je crois.
+
+--Dampierre?
+
+--C’est ça! un lieutenant des chasses.
+
+--Adèle? s’écria le jeune homme avec déchirement.
+
+--Ah! il vous faut jusqu’au nom de baptême? Mais qu’avez-vous donc,
+l’ami? demanda d’Annezay, s’interrompant en voyant l’altération subite
+qu’avait éprouvée la figure de son compagnon.
+
+--J’ai... j’ai..., répondit celui-ci en balbutiant, que je ne puis
+croire encore...
+
+Ébranlé par l’air de conviction du chevalier, mais ne pouvant
+s’expliquer le séjour de mademoiselle Dampierre à Versailles, son
+introduction chez la marquise; au souvenir de tant d’innocence se
+débattant encore dans ses propres incertitudes, il allait ajouter: «Vous
+avez rêvé ou vous avez menti!» lorsque le fiacre s’arrêta à l’Étoile de
+Satory.
+
+Le capitaine et son témoin étaient déjà sur le terrain.
+
+Les préliminaires du duel ne furent pas longs; les deux adversaires ne
+s’adressèrent point un mot, et les témoins n’eurent qu’à choisir la
+place et à tirer au sort l’avantage de la position.
+
+Après une lutte de quelques minutes, Charles Doisy fut atteint à
+l’épaule, là même où était en train de se cicatriser sa blessure récente
+du combat d’Hamelen.
+
+--Botte de pied ferme, en _flanconade_... petit jeu! murmura d’Annezay.
+
+Quoique la blessure fût sans gravité aucune, M. de Blangy, le témoin du
+capitaine, s’interposa alors entre les combattants, et s’adressant au
+jeune homme:
+
+--Croyez-vous votre honneur satisfait, monsieur? lui dit-il.
+
+--Oui, dit Charles, si M. de Pardaillan consent à répondre avec
+franchise et loyauté à quelques-unes de mes questions.
+
+Se tournant alors vers celui-ci:
+
+--Est-il vrai, monsieur, que mademoiselle Dampierre soit venue
+dernièrement à Versailles?
+
+--Elle y était encore hier, répondit le capitaine.
+
+--Est-il vrai qu’elle ait logé chez vous?
+
+--Avec son père, oui.
+
+--Est-il vrai que, sous votre seule protection, elle ait été conduite
+chez madame la marquise de Pompadour?
+
+Le capitaine fronça le sourcil, hésita à répondre, puis enfin:
+
+--Ceci demanderait une explication que je ne puis donner en ce moment,
+dit-il.
+
+--Mais... vous ne niez pas le fait?
+
+--Non.
+
+--En garde! misérable! cria Charles en se ruant sur lui.
+
+Au bout de quelques instants, M. de Pardaillan reçut l’épée de son
+adversaire en pleine poitrine.
+
+--Joli coupé dégagé, en tierce! dit d’Annezay, qui semblait assister là
+comme le prévôt dans une salle d’armes, simplement pour juger les coups.
+
+Cependant, lorsqu’il vit le capitaine rouler des yeux hagards,
+chanceler, puis tomber à la renverse, en rendant le sang par la bouche,
+il se précipita vers lui avec les autres pour lui prêter assistance.
+
+Tout secours était inutile; il avait été frappé au cœur.
+
+Charles allait s’éloigner, lorsque M. de Blangy s’avança vers lui:
+
+--Monsieur, lui dit-il en plaçant une main sur sa poitrine, pour essayer
+de maîtriser sa violente émotion, dans la prévision de ce qui pouvait,
+de ce qui devait arriver, mon ami (et il jeta un regard douloureux vers
+le cadavre), mon généreux ami, reprit-il, m’a chargé de vous faire
+observer que, quoique nommé lieutenant de cavalerie, n’ayant pas encore
+reçu votre brevet signé du roi, vous avez contrevenu aux lois
+disciplinaires, qui ne vous reconnaissent pas encore le grade
+d’officier. Il m’a fait promettre, monsieur, que je vous engagerais à
+songer à votre sûreté, que je vous y aiderais même, si vous pensiez
+avoir besoin de mes services.
+
+--Ah! ventre de biche! fit d’Annezay, j’aurais dû deviner ça! Un
+lieutenant en costume de maréchal des logis! Mais, bast! venez chez moi,
+camarade; vous n’y serez relancé que par mes créanciers.
+
+Il fit monter dans le fiacre le malheureux vainqueur, qui semblait
+n’avoir plus la conscience de lui-même.
+
+Écrasé par les événements de ce jour, Doisy, en rentrant dans le
+logement de d’Annezay, tomba sur une chaise, tandis que celui-ci criait
+à travers les escaliers:
+
+--Garçon! un second bol de punch; c’est le camarade qui paye!
+
+
+
+
+VII
+
+
+L’asile offert par d’Annezay au malheureux meurtrier ne pouvait le
+protéger longtemps. Non-seulement on y avait à craindre la visite des
+créanciers, mais encore celle de tous les mauvais sujets de la ville,
+qui, trois fois par semaine, le transformaient en un tripot de jeu.
+
+Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le danger de sa situation,
+s’était à son tour prudemment éloigné de Versailles, pour se rendre à
+Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne voulant pas l’abandonner avant
+de l’avoir installé lui-même dans sa nouvelle retraite, le chevalier lui
+fit escorte pendant la route, et jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne
+dédaigna pas de séjourner vingt-quatre heures.
+
+C’est par lui, par lui seul, que Martine avait été si bien mise au
+courant des prétendues aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles.
+Le chevalier lui avait même appris le terrible noël, témoignage rimé du
+déshonneur de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu sortir avec
+un si grand ravissement de la bouche de sa rivale.
+
+Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne croyant pas Charles Doisy
+assez en sûreté dans sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable
+dans les caveaux Saint-Adrien, où le père Hubert, qu’on s’était vu forcé
+de mettre dans la confidence, lui portait ses provisions chaque nuit.
+
+Les choses en étaient là, et Charles n’avait plus d’autre habitation que
+les souterrains de la vieille tour, et chacun faisait du mystère à la
+ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet noir arriva au château de
+la Douye.
+
+Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin du capitaine de
+Pardaillan, instruisait M. Dampierre de l’issue fatale du duel de
+l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir les papiers du défunt et
+de mettre ordre à ses affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en
+voyage, n’ayant laissé à personne le secret de la route tenue par lui.
+
+Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre trouva un testament
+olographe remontant à un mois de date et par lequel celui-ci laissait
+une part de ses biens à Charles Doisy.
+
+Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien, au moment où un cri
+lamentable parti d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre
+Charles et Martine au milieu de leurs embrassements.
+
+La fille Brulard s’était épouvantée d’abord. Rendue à son sang-froid
+habituel, elle se hâta d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la
+trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le jeune militaire dont le
+premier mouvement avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri
+s’était fait entendre.
+
+Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité presque totale qui les
+entourait, ils crurent voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner à
+grands pas à travers les sentiers, creusés en ravins, qui conduisaient
+vers Béthizy. Peut-être ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa
+conformation singulière et ses dandinements de tête en façon de battant
+d’horloge, si le chien de la ferme, venu à la suite de Martine, ne
+s’était mis à le suivre en sautant et gambadant autour de lui.
+
+--Voilà mes deux compagnons de route, l’homme et le chien, qui me
+faussent compagnie, dit Martine. Oui, c’est le père Hubert... bien
+sûr... qui se sauve en traînant je ne sais quoi. C’est lui sans doute
+qui vient de pousser ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne
+sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier a été piqué aujourd’hui,
+mais il a d’abord semblé faire les plus grandes difficultés pour me
+laisser venir ici cette nuit avec lui; puis, à mi-route, il a disparu
+tout à coup, et je ne l’ai plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame,
+il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot, et non sans peine et non
+sans peur, je t’assure; mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je
+voulais t’annoncer moi-même notre grande victoire. Oui, mon officier,
+j’ai tout dit ce matin à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce
+qu’il fallait lui cacher; mais je lui ai dit que tu m’aimes et que tu ne
+désires rien tant que de m’épouser. Ai-je menti, hein? Il m’a d’abord
+jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as pas le sou; par
+bonheur, ma mère s’est mise de mon bord, et il consent enfin! Eh bien,
+M. le lieutenant, cela valait-il la peine de venir moi-même? Que ton
+affaire s’arrange là-bas, à Versailles, et en avant l’église! nous
+serons mari et femme!
+
+Charles se trouva heureux alors que Martine eût éteint la lanterne; elle
+ne put voir sur ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de cette
+grande nouvelle dont la fille Brulard avait, dans la journée, failli
+faire la confidence à mademoiselle Dampierre elle-même.
+
+De son côté, reculant devant l’idée de trahir ouvertement le secret de
+ses maîtres, le Vieux Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant
+son routoir, avait cependant conçu le projet de l’éclairer, mais sans se
+compromettre.
+
+Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif, n’estimant
+Martine qu’à sa propre valeur, ayant entrevu, avec cette sagacité
+rustique qu’il mettait si souvent à contribution dans son état de
+sorcier, que Charles, qui parlait mariage aujourd’hui, ne l’avait fait
+que dans une idée de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre, il
+avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes gens dans une rencontre
+nocturne sur la montagne.
+
+Une explication entre eux devait, selon lui, bien changer les
+physionomies au moulin de Glaignes, comme au château de la Douye.
+
+Par la présence de Martine, les choses s’étaient passées bien autrement
+qu’il n’avait pu le prévoir.
+
+Après avoir tenté vainement de paralyser lui-même son œuvre, en se
+plaçant sur le chemin de la jeune fille et en l’engageant à retourner
+sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle de Sainte-Geneviève que
+pour recevoir Adèle dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié
+inanimée.
+
+Pendant quelques jours, la pauvre enfant se débattit encore sous les
+redoublements de la fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait
+ses ravages; la maladie de l’âme plutôt que celle du corps; car elle ne
+mourait point sous l’influence d’une de ces désorganisations dont la
+médecine peut assigner la cause physique; elle mourait d’une déception
+du cœur, elle mourait d’une parole d’amour adressée à une autre.
+
+Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait pas articulé un mot; à
+peine si elle avait ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire sa
+pensée, sa pensée incurable.
+
+A son père, accouru en toute hâte de Versailles et qui se tenait sans
+cesse à son chevet, elle souriait parfois; mais, quoi qu’il fît, il n’en
+pouvait obtenir une parole ni même un geste, ce qui le plongeait dans le
+désespoir; car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas déjà l’image
+d’une mort anticipée?
+
+Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur son oreiller et demanda
+qu’on lui apportât son portrait.
+
+Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en le contemplant, reprirent
+un éclat inaccoutumé, et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui
+lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se refaire belle.
+
+Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin de sa personne, le goût
+de la toilette étaient revenus, et ce changement inattendu remplissait
+de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient, son père, sa vieille
+servante et jusqu’au médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics
+du plus favorable augure.
+
+Le peintre avait naguère essayé de composer une image ressemblant au
+modèle, et il avait réussi; aujourd’hui le modèle voulait ressembler au
+portrait, et la réussite était bien plus difficile.
+
+La vivacité des couleurs et la beauté des formes créées par l’artiste,
+ont une durée que Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus parfait
+ouvrage. Les nuances roses et carminées, vivantes encore sur la toile,
+n’existaient plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours avaient
+suffi pour effacer cette brillante palette que la jeunesse et la beauté
+elles-mêmes ne possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que sous la
+protection des deux anges gardiens du corps et de l’âme, la santé et le
+bonheur.
+
+Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées, son teint crayeux
+n’étaient plus que le pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois.
+Cependant, elle voulait se ressembler encore, et quand Mariotte eut
+convenablement disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient
+encore s’être ternis comme le reste, quand elle l’eut parée de son mieux
+et telle à peu près que le peintre l’avait représentée, la malade pria
+qu’on allât cueillir des bluets pour lui en tresser une couronne.
+
+Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla silencieusement
+pendant quelques instants; puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même se la
+plaça sur la tête, et elle demanda un miroir.
+
+La vieille servante allait obéir, mais d’un geste M. Dampierre la
+retint.
+
+--Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant ces paroles adressées à
+son père d’un de ses ineffables sourires: à quoi bon! cette image seule
+a gardé des traces de moi-même.
+
+Puis, après une nouvelle contemplation:
+
+--Enlevez ce portrait, dit-elle; il me fait mal.
+
+Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle eût fait un prisme
+menteur de ses larmes, sur la toile, peinte par Doisy, elle avait cru
+voir la couronne de bluets se changer en une couronne de roses blanches.
+Son portrait alors ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui était
+apparu chez madame de Pompadour.
+
+--Nous nous ressemblons enfin! avait-elle murmuré... Mais, ce n’est plus
+à moi, ni à lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu seul!
+
+Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait jamais quittée, car il
+renfermait des cheveux de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un petit
+fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en détournant les yeux.
+
+Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux:
+
+--Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous allons nous revoir, puisque...
+puisque je vais mourir...
+
+--Non, non, tu ne mourras pas! s’écria son père en sanglotant.
+
+Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses mains dans les siennes et les
+baigna de larmes.
+
+--Chut! entendez-vous, reprit Adèle en écoutant attentivement un bruit
+qui venait du dehors: entendez-vous les cloches?
+
+En effet, un son de cloches se faisait entendre.
+
+--Ce sont celles du Prieur maudit, sans doute? Elles sonnent pour moi
+comme elles ont sonné pour ma mère, reprit-elle.
+
+--Calme-toi; non, ce n’est pas la mort de mon enfant qu’elles annoncent,
+dit M. Dampierre. Ces cloches sont celles de l’église.
+
+--Comme elles sonnent longtemps et à grand bruit! Qu’annoncent-elles
+donc?
+
+Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au père. Il se tut.
+
+--Je devine! dit Adèle. Un mariage!...
+
+Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que de sa précédente pâleur...
+
+--Mon père, murmura-t-elle, faites venir un prêtre... mon confesseur...
+Ayez hâte... bientôt il ne serait plus temps!
+
+M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés près du lit, tous deux
+le visage en larmes, échangèrent entre eux un regard abattu; mais aucun
+ne fit un mouvement, semblables par leur attitude, leur mutisme et leur
+immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre qui prient et pleurent
+sur les marches des mausolées.
+
+--Faites venir un prêtre! répéta la mourante avec une sorte d’impatience
+désespérée, un prêtre!... hâtez-vous!...
+
+Puis, après un moment de silence:
+
+--Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle d’une voix presque
+éteinte; il ne pourrait venir en ce moment. Mon Dieu! à cause de _lui_,
+je ne reverrai donc pas ma mère! à cause de _lui_, dois-je donc renoncer
+même à mon salut éternel?
+
+Mariotte sortit.
+
+Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de retour; mais elle ne revint
+pas seule.
+
+Le curé de Béthizy l’accompagnait.
+
+De cette même main qui venait de bénir l’union de Charles et de Martine,
+le bon prêtre ferma les yeux d’Adèle.
+
+ * * * * *
+
+--Parbleu! vous choisissez bien votre instant pour me conter des
+histoires pareilles! Par les temps de pluie, je suis sensible en diable!
+me dit mon ami.
+
+Car il ne faut pas oublier que c’est au beau milieu de la forêt de Marly
+et sous l’abri d’une hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me
+remémorer ce petit drame de famille, n’ayant pour auditeur et
+interlocuteur que mon philosophe botaniste, dont j’ai eu soin toutefois,
+dans l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes interruptions.
+
+--Mais, permettez..., me dit-il; les romanciers ont eu de tout temps le
+droit irrécusable de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux
+privilége qu’ils exploitent encore amplement aujourd’hui; cependant
+quand on affiche la prétention de conter des histoires vraies, on doit,
+avant tout, se mettre en garde contre l’objection. Comment votre Charles
+Doisy, dont je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier
+lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête l’un de ces articles du code
+militaire qui ne contiennent rien moins que douze balles de plomb?
+
+--Madame de Pompadour, qui l’avait tout à fait pris sous sa protection,
+lui répondis-je, venait de lui faire parvenir sa grâce, en
+l’accompagnant d’un riche cadeau pour sa future qu’elle ne doutait pas
+devoir être cette blonde jeune fille à laquelle elle s’était si vivement
+intéressée. Charles profita de l’amnistie; Martine du présent de noces,
+consentant facilement, malgré ses principes sévères de vertu, à devenir
+l’obligée de _la Pompadour_.
+
+A quelque temps de là, Charles demanda audience à la favorite, pour la
+remercier de l’avoir dispensé de paraître devant un conseil de guerre.
+Il ignorait complétement qu’elle eût fait autre chose pour lui. Ce fut
+alors, et par la marquise elle-même, qu’il apprit par quels moyens et
+par quelles instances persévérantes Adèle et M. de Pardaillan étaient
+parvenus à lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait n’avoir dû qu’à
+son propre mérite.
+
+Il sortit de cette entrevue bouleversé, à moitié fou; le même jour, il
+alla trouver M. de Blangy, se fit tout raconter en détail par lui, et,
+le lendemain, il donna sa démission d’officier de cavalerie. Quant au
+testament, il va sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler.
+
+--A la bonne heure; ceci me raccommode un peu avec lui.
+
+--Cette démission, vous le pensez bien, déconcerta fort toutes les
+vanités des Brulard, père, mère et fille, et ne laissa pas que de
+changer en lune rousse la lune de miel du nouveau ménage. Mais Charles
+avait au fond du cœur d’autres chagrins plus poignants que ceux que
+pouvait lui faire subir sa femme. Ses chagrins ressemblaient à des
+remords. Ce vieillard, cette jeune fille, qui s’étaient avec tant de
+dévouement réunis dans une seule et même pensée, pour son avancement,
+pour sa fortune, comme pour son bonheur, il les avait tués tous deux;
+tous deux il les avait frappés au cœur.
+
+Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer domestique, il venait évoquer
+le souvenir d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère. C’est à lui que
+celle-ci avait dû les principaux détails de cette histoire, détails sur
+lesquels il ne craignait pas de revenir sans cesse, comme acte
+d’expiation. Ma grand’mère était la seule à qui il osât en parler,
+toutefois en arrière de sa femme, dont il redoutait les emportements.
+
+--Vécut-il longtemps ainsi?
+
+--Oui, il parvint à un âge très-avancé.
+
+--Et votre grand’tante, m’avez-vous dit, était morte à seize ans! Vive
+Dieu! je serais curieux de savoir, s’écria mon voyageur, quelle figure
+feront nos deux amoureux en se rencontrant dans la vallée de Josaphat.
+
+
+FIN.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***
diff --git a/77266-h/77266-h.htm b/77266-h/77266-h.htm
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+ <title>L’esclave du pacha | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em"><span class="xsmall">L’ESCLAVE</span><br>
+<span class="xlarge">DU PACHA</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">SUIVI DE</span><br>
+<span class="xlarge">HISTOIRE DE MA GRAND’TANTE</span><br>
+<span class="xsmall">(morte à l’âge de seize ans).</span></p>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large b">X. B. Saintine.</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large b">Bruxelles et Leipzig.</span><br>
+MELINE, CANS ET COMPAGNIE.<br>
+<span class="xsmall">LIBRAIRIE, IMPRIMERIE ET FONDERIE.</span></p>
+
+<p class="c">1845</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">L’ESCLAVE DU PACHA.</h2>
+
+
+<p>L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais
+dans les bois de Luciennes avec un
+de mes amis, orientaliste distingué, botaniste
+émérite qui, il y a quelques années, a fait
+deux mille lieues et couru vingt fois le risque
+de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes
+aux flancs du Taurus et aux plaines de
+l’Asie Mineure. Après nous être promenés
+dans le bois, en ramassant çà et là quelques
+gramens, quelques orchis, seulement pour
+renouveler connaissance avec eux, nous longions
+le joli village des Gressets et la délicieuse
+vallée de Beauregard, nous dirigeant vers un
+déjeuner que nous espérions trouver un peu
+plus loin, lorsque, sous une allée de hauts
+peupliers jetés sur la gauche des prairies du
+<i>Butard</i>, nous aperçûmes, venant à nous, un
+couple de promeneurs, homme et femme, jeunes
+tous deux.</p>
+
+<p>Du plus loin que mon compagnon les aperçut,
+il fit un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>— Vous connaissez ces personnes-là ? lui
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Oui.</p>
+
+<p>— De quelle classe, de quel genre et de
+quelle espèce sont-ils ?</p>
+
+<p>Ici, j’employais les mots simplement dans le
+sens botanologique.</p>
+
+<p>— Analysez, observez et devinez, me répondit
+mon illustre voyageur.</p>
+
+<p>J’observai donc, en appliquant à mes deux
+individus, non le système de Linné, mais le
+système de Jussieu ; celui des affinités et des
+analogies. Celui-là me parut plus convenable
+et plus facile que l’autre.</p>
+
+<p>Le jeune homme, d’une mise fort simple et
+même négligée, quoique chaussé de ces hauts
+souliers à talons, véritables quarts de bottes
+qui ont succédé aux demi-bottes (la botte, chez
+nous, depuis l’introduction du <i>comfort</i>, va
+toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas
+de sous-pieds à son pantalon. Une twine gris
+clair, une chemise de couleur et une casquette
+à large visière complétaient l’ajustement.</p>
+
+<p>Il portait à la main un de ces paniers de ménage,
+fermés à leur partie supérieure par deux
+battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert,
+laissait passer un goulot de bouteille.</p>
+
+<p>Près de lui cheminait une jeune femme, de
+taille moyenne et bien prise, mais chez laquelle
+une indolence de mouvements, une certaine
+flexibilité de la tige, un certain dandinement
+des hanches, décelaient une origine méridionale
+ou un défaut de distinction. Tous deux
+s’avançaient la tête baissée, se parlant sans se
+regarder, marchant côte à côte sans se donner
+le bras ; seulement, de temps en temps, ils
+s’appuyaient l’un sur l’autre de l’épaule, par
+un mouvement plein d’affection.</p>
+
+<p>Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes
+avec eux que je pus voir la figure des deux
+promeneurs ; jusque-là je n’avais eu à étudier
+que leur costume et leur tournure.</p>
+
+<p>Le jeune homme rougit en reconnaissant
+mon compagnon, et nous salua d’un air plein
+d’humilité ; à peine si j’eus le temps de saisir
+une seule ligne pathognomonique de son <i lang="la" xml:lang="la">facies</i>.
+La dame était fort jolie : l’élégance de son cou,
+la régularité de ses traits lui donnaient un
+certain air de bonne maison, contredit cependant
+par ce qu’il y avait de provoquant dans
+son regard.</p>
+
+<p>Quand ils furent passés et déjà à distance :</p>
+
+<p>— Eh bien ! me dit mon ami, quel jugement
+porterez-vous sur nos deux individus ?</p>
+
+<p>— Eh bien, lui répondis-je résolûment, le
+jeune homme est votre confiseur, qui vient
+d’épouser sa première demoiselle de comptoir.</p>
+
+<p>Et lisant un signe négatif sur la physionomie
+de mon interlocuteur, j’ajoutai aussitôt :</p>
+
+<p>— Ou un commis marchand en bonne fortune,
+avec une comtesse sans préjugés.</p>
+
+<p>— Vous n’y êtes pas.</p>
+
+<p>Je demandai un instant de réflexion de plus,
+et pour perfectionner mon travail d’observateur,
+je me retournai vers le couple.</p>
+
+<p>Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous
+étions, les bords d’une source, nommée dans
+le pays <i>la Fontaine-au-Prêtre</i> ; déjà la jeune
+femme s’était assise sur l’herbe, et, développant
+une serviette, elle l’étendait près d’elle,
+tandis que le jeune homme tirait soigneusement
+de son panier un pâté et diverses autres
+provisions.</p>
+
+<p>— Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même,
+il y a évidemment, dans la physionomie de
+cette belle personne, de la grande dame et de
+la grisette ; mais, en songeant à son allure
+déhanchée, et surtout en jugeant d’elle d’après
+son cavalier, alors courbé pour déboucher sa
+bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds,
+relevé à mi-jambe, laissait à découvert ses
+souliers-bottes à grandes oreilles, le type grisette
+prévalut dans mon esprit.</p>
+
+<p>— La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance
+que la première fois, est figurante
+dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.</p>
+
+<p>— Il y a quelque chose de vrai dans ce que
+vous dites là.</p>
+
+<p>— Quant à lui, c’est un garçon limonadier.</p>
+
+<p>J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute
+pratique avec laquelle il me paraissait avoir
+débouché sa bouteille.</p>
+
+<p>— Vous y êtes moins que jamais, me dit
+non compagnon.</p>
+
+<p>— Au diable ! et parlons d’autre chose.</p>
+
+<p>Une fois au Butard, nous ne pensions plus à
+nos deux badauds parisiens. Tandis qu’on préparait
+notre déjeuner, et même en déjeunant,
+mon ami en revint naturellement à me parler
+de ses courses dans le Taurus et l’Anti-Taurus,
+dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives
+du Phase et de l’Euphrate, puis pour me
+reposer de toutes ses descriptions botaniques
+et géologiques, il me raconta, pièce à pièce,
+sans paraître y attacher la moindre importance,
+commençant par le dénoûment, finissant
+par l’exposition, une histoire qui ne laissa
+pas que de m’intéresser vivement. Cette histoire,
+accomplie non loin des bords de la mer
+Noire, entre Erzeroum et Constantinople, durant
+son séjour dans cette partie de l’Asie Mineure,
+il en avait recueilli tous les détails de
+la bouche même de l’un des principaux acteurs.</p>
+
+<p>J’essayerai de la redire après lui, non tout à
+fait dans le même ordre ou le même désordre
+quant aux événements, mais du moins en respectant
+leur exactitude, et en mettant à profit
+la connaissance acquise par mon voyageur, des
+hommes et des lieux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Vers le milieu du mois de juillet de l’année
+1841, au pachalik de Sivas, dans de vastes
+jardins situés près de la rivière Rouge, une
+jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé,
+se promenait lentement, suivie d’une vieille
+négresse. De temps en temps, elle tournait
+brusquement la tête, et quand son regard, à
+travers les massifs d’érables et de sycomores,
+avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment
+à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre
+découpés finement, alors, son teint, d’ordinaire
+d’un blanc mat et diaphane, se colorait
+tout à coup, son petit pied se crispait contre
+le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est à grand’peine
+qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en
+échapper.</p>
+
+<p>Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta
+et, du doigt, désigna un platane à la négresse.
+Celle-ci entra aussitôt dans un élégant
+kiosque, placé à quelques pas, et en revint
+chargée d’une peau de tigre qu’elle étendit au
+pied de l’arbre.</p>
+
+<p>Après diverses allées et venues de la négresse,
+de l’arbre au kiosque et du kiosque à l’arbre,
+la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la
+peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait
+cependant un épais coussin de velours
+noir, soutenait nonchalamment de sa main
+gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier
+de Perse, et de sa droite, dans un léger portant
+de filigrane d’or en forme de coquetier, une
+petite tasse de porcelaine de Chine que la
+vieille esclave remplissait coup sur coup d’un
+moka brûlant.</p>
+
+<p>Baïla avait dix-sept ans ; ses cheveux noirs
+et lustrés s’allongeaient sur ses tempes comme
+deux ailes de corbeau ; ses sourcils minces et
+formant l’arc parfait, quoique de même couleur
+que ses cheveux, étaient cependant, ainsi que
+ses longs cils et le bord de ses paupières, recouverts
+d’une préparation d’antimoine appelée
+<i>sourmah</i> ; une petite raie noire verticale
+lui descendait même du front pour séparer ses
+arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient
+encore été employées pour donner plus d’éclat
+à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait disparu
+sous une légère couche d’indigo et, par
+un effet contraire, sous ses yeux où le fin réseau
+de ses veines projetait naturellement une
+légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait.
+Le henné, sorte de carmin végétal,
+fort en usage en Orient, rougissait aussi les
+ongles de ses mains, de ses pieds et jusqu’à
+ses talons, qui ressortaient nus et vifs de ses
+petites galoches béantes, brodées d’or et de
+perles.</p>
+
+<p>Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en
+était pas moins belle. Son costume se composait
+simplement d’un cafetan de velours, de pantalons
+de mousseline rayée d’argent et d’une
+ceinture de cachemire ; mais tous les colifichets
+du luxe oriental complétaient sa toilette. La
+double rangée de sequins qui brimbalait sur
+sa tête, les larges bracelets d’or qui paraient
+ses bras, qui descendaient sur ses chevilles ;
+les chaînes, les pierreries qui couvraient ses
+mains, son corsage, qui vacillaient à l’extrémité
+de ses longues tresses flottantes et brillaient
+jusque sur sa pipe même, rehaussaient
+d’un charme étrange ses jeunes attraits.</p>
+
+<p>Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement
+admiratif sa vue devait produire
+en ce moment, aux détails rapides donnés sur
+sa personne et ses atours, il en faudrait ajouter
+d’autres sur cette vieille esclave noire qui,
+par son âge comme par sa couleur, par sa
+taille courte et ramassée, par son regard terne
+et glauque, opposait un contraste si frappant
+avec la fraîche blancheur de Baïla, avec sa
+taille fine et souple et son regard, encore vif
+et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui
+alors le voilait à demi.</p>
+
+<p>Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau,
+il faudrait suspendre sur la tête de ces deux
+femmes, si dissemblables, un peu de ce beau
+ciel bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement,
+quelques accidents de terrain, quelques
+singularités de cette végétation toute locale
+qui les environnait.</p>
+
+<p>A quelques pas en avant du platane contre
+lequel s’appuyait Baïla, un petit bassin circulaire
+de marbre cipolin, dont le jet d’eau s’épanouissait
+en gerbe, faisait régner une douce
+fraîcheur autour d’elle ; un peu plus loin, sous
+son regard, deux palmiers se dressant, l’un à
+droite, l’autre à gauche, et confondant leurs
+têtes, présentaient deux colonnes surmontées
+d’une arcade de verdure. C’était comme l’entrée,
+le portique de ce réduit sacré. Mais devant
+cette entrée, selon toute apparence, l’ombre
+même d’un homme ne devait pas se montrer.
+Baïla appartenait à un maître jaloux ; sa beauté,
+entretenue avec tant d’art et de coquetterie,
+devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous les
+regards d’un seul.</p>
+
+<p>Du pied des palmiers, partait une double
+haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules
+argentés, de nopals aux formes bizarres, aux
+fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et
+d’airelles, aux fruits d’albâtre, de corail et de
+jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours
+violacées, les morelles avec leurs grappes
+écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des
+mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or
+des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes,
+les longues étamines rouges des julibrizins.
+Mêlant leurs branches aux branches inférieures
+du platane sous lequel elle était assise,
+des figuiers de l’Inde faisaient descendre,
+comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs
+larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement
+bordées de fleurs et de fruits d’une
+couleur orangée mêlée de cramoisi.</p>
+
+<p>Au dernier plan, derrière le platane, sur un
+terrain rougeâtre et sablonneux, croissaient en
+nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l’œil
+abusé comme des plantes saisies par le givre
+durant un hiver de nos climats septentrionaux,
+et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.</p>
+
+<p>Le tableau devait s’animer encore.</p>
+
+<p>Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers
+l’horizon, jetant obliquement ses dernières
+flammes sous le fronton verdoyant des palmiers,
+fit scintiller la terre comme si elle eût
+été couverte de diamants ; ses rayons, brisés
+au milieu des gerbes du bassin, à travers tous
+ces massifs de fleurs et de feuillages si divers,
+rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d’or, de
+pourpre et de nacre ; ils glissèrent de l’écorce
+du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens ;
+ils illuminèrent toute la personne de
+Baïla, depuis son front couronné de sequins
+jusqu’à ses babouches pailletées ; ils se mêlèrent
+même à la fumée de son narghilé, à la
+vapeur du moka, qui montait comme un parfum
+du fond d’une cassolette de porcelaine, et,
+sur la soyeuse peau de tigre qui lui servait de
+siége, semblèrent rouler de petites vagues
+étincelantes.</p>
+
+<p>Quand le vent du soir, en se levant, agita
+doucement les fleurs et la verdure, mélangea
+toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces
+zones d’ombre et de lumière, oh ! n’était-il pas
+à regretter alors qu’un regard humain ne pût
+contempler la belle odalisque, au milieu de ces
+magiques lueurs, resplendissante du triple
+éclat de ses pierreries, de sa jeunesse et de sa
+beauté ?</p>
+
+<p>Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme
+en devait jouir, et cet homme ce n’était pas le
+maître !</p>
+
+<p>Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir
+au pied d’un arbre, tenant encore à la
+main le petit mortier dans lequel au fur et à
+mesure des exigences de sa maîtresse, elle
+broyait le café ; Baïla, à moitié assoupie, tendait
+machinalement vers elle sa porcelaine de Chine,
+quand un étranger parut inopinément entre
+les deux palmiers.</p>
+
+<p>A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis,
+ensuite, retenue par un sentiment de terreur,
+peut-être de curiosité, elle resta en place, immobile,
+sans articuler un mot. Seulement, la
+tasse qu’elle soulevait lui échappa des mains.</p>
+
+<p>L’étranger, c’était un jeune Français, après
+avoir fait un mouvement comme pour s’enfuir,
+s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au
+visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une
+trop vive émotion, soit excès de prudence à
+cause de la négresse, il s’enquit simplement
+auprès de Baïla du chemin qui pouvait le conduire
+à la ville.</p>
+
+<p>Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant
+celle-ci ne put croire avoir bien compris.
+Quoi ! l’étranger, trompant la surveillance des
+gardiens, aurait franchi la double enceinte des
+jardins qui l’enfermaient ! il aurait bravé la
+mort, et tout cela pour lui demander son chemin !</p>
+
+<p>Revenue au sentiment de sa situation, elle se
+leva d’un air irrité, tira de sa ceinture un petit
+poignard garni de diamants, un bijou plutôt
+qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit
+impérieusement signe de s’éloigner.</p>
+
+<p>Le jeune homme recula devant elle avec un
+maintien contrit, embarrassé, mais sans cesser
+d’attacher, d’une manière toute particulière,
+ses yeux sur la belle esclave. Il semblait ne
+pouvoir les détacher du tableau qui venait de
+frapper ses regards ; enfin, encore indécis et
+balbutiant de confuses paroles, il franchissait
+le portique des palmiers, quand la négresse
+s’éveilla tout à coup.</p>
+
+<p>A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait
+dans l’enceinte, elle bondit sur elle-même
+en poussant un cri d’effroi.</p>
+
+<p>— Qu’avez-vous donc, Mariam ? lui dit Baïla
+en se plaçant devant la négresse, sans doute
+par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.</p>
+
+<p>— Mais cette ombre… ne la voyez-vous pas ?
+C’est celle d’un homme !</p>
+
+<p>— D’un bostangi : quel autre oserait se
+montrer ici ?</p>
+
+<p>— Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient !
+le maître ne leur a-t-il pas interdit
+l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes…
+lorsque vous y êtes ? Un homme est venu, vous
+dis-je ; j’ai vu l’ombre !</p>
+
+<p>— Eh ! de quelle ombre parlez-vous ? Tenez,
+regardez.</p>
+
+<p>Et Baïla s’effaça de devant la négresse.</p>
+
+<p>— J’ai vu ! répéta la négresse.</p>
+
+<p>— L’ombre d’un arbre ; oui, c’est possible.</p>
+
+<p>— Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait
+courir.</p>
+
+<p>— Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.</p>
+
+<p>Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était
+venu, qu’elle n’avait rien vu, sinon en
+songe, que Mariam, par soumission, feignit de
+le croire, et toutes deux se disposèrent à regagner
+leur logis.</p>
+
+<p>Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour
+d’une allée, la négresse poussa un nouveau
+cri, et, désignant du doigt un individu qui se
+sauvait à toutes jambes :</p>
+
+<p>— Ai-je rêvé cette fois ? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle allait appeler à l’aide, au secours,
+quand l’odalisque, lui mettant la main sur la
+bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était dévouée
+corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.</p>
+
+<p>Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit
+à son aventure. Les aventures sont rares
+dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait
+grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait
+eu d’autres soucis en tête.</p>
+
+<p>Les soucis à leur tour vinrent occuper sa
+pensée.</p>
+
+<p>En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta,
+elle froissa les riches étoffes qui se trouvaient
+sous sa main. Elle pleura même, bien plus de
+colère que de douleur.</p>
+
+<p>Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté ;
+elle était jalouse ; depuis la veille, Baïla maudissait
+l’existence à laquelle elle était condamnée,
+et regrettait les jours de sa première jeunesse.</p>
+
+<p>Pour éloigner de son esprit l’idée incessante
+qui la tourmentait, elle essaya de remonter
+dans son passé. Elle y trouva, non des consolations,
+mais une distraction, du moins.</p>
+
+<p>Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans
+n’est le plus souvent que le paradis de la mémoire,
+un Éden radieux peuplé des doux souvenirs
+de la famille, et parfois d’un premier
+amour. Il n’en était pas ainsi de Baïla. Sa famille
+lui était restée indifférente, et son premier
+amour lui avait été imposé.</p>
+
+<p>Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une
+mère avare, ceux-ci, la trouvant jolie de visage
+et bien proportionnée de corps, l’avaient,
+presque dès le berceau, destinée <i>aux plaisirs
+du sultan</i>.</p>
+
+<p>Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui
+protectrice de cette partie du Caucase, c’est
+toujours là que vise l’ambition des familles
+mingréliennes.</p>
+
+<p>L’éducation de la jeune fille avait été en rapport
+avec l’état qu’on lui réservait. Elle avait
+appris à danser, à chanter, à s’accompagner
+du psaltérion ; quant au reste, il n’en avait jamais
+été question.</p>
+
+<p>Quoique ses parents professassent extérieurement
+un des cultes chrétiens, on s’était bien
+gardé de chercher à développer en elle le moindre
+instinct religieux. A quoi bon ? la morale
+du Christ ne pouvait lui donner que de fausses
+idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière
+brillante qu’on prétendait ouvrir devant
+elle.</p>
+
+<p>Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle
+que des sentiments de spéculation, si elle n’est
+aux yeux de ses proches qu’une marchandise
+précieuse, elle profite du moins, par avance,
+du bénéfice qu’elle doit rapporter.</p>
+
+<p>Tandis que ses frères s’occupent sans relâche
+de la culture des vignes, de la récolte des vins
+et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un
+peu boiteuse, est condamnée à seconder sa
+mère dans les soins du ménage, la seule Baïla
+vit dans une douce indolence. Peut-on laisser
+en contact avec de sales fourneaux ses mains
+blanches et délicates, risquer de voir se briser
+contre de massives poteries ses ongles si bien
+taillés, ou permettre aux cailloux de la route
+de déformer ses jolis pieds ? Non, c’eût été risquer
+de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.</p>
+
+<p>Aussi, dans la masure paternelle, où tout le
+monde se meut et travaille, seule, étendue à
+l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le
+chant et la danse, elle passe sa vie à voir couler
+devant elle les flots de l’Inéour, ou à regarder,
+avec une admiration naïve, croître et se
+développer sa beauté, la richesse de toute sa
+famille.</p>
+
+<p>Pour les autres, la table commune se couvre
+de mets grossiers ; à elle, à elle seule sont réservés
+les plus délicats produits de la pêche ou
+de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent
+de recueillir avec soin les bulbes friandes de
+ces orchidées qui, réduites en farine, composent
+ce merveilleux <i>salep</i>, à la fois cosmétique
+intérieur et substance alimentaire, dont
+les femmes de l’Orient se servent pour aider
+au développement de leur embonpoint et
+donner à leur peau une coloration d’un blanc
+rosé.</p>
+
+<p>Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en
+chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis
+que le reste de la famille, vêtue de grosse
+toile ou de serge, l’escortait à pied, veillant
+sur elle avec une constante sollicitude.</p>
+
+<p>Certes, un étranger les rencontrant sur son
+chemin et témoin de tous ces soins et démonstrations,
+devait croire que c’était là une fille
+adorée, protégée contre le destin par les plus
+tendres affections !</p>
+
+<p>Cependant, si son père s’approchait d’elle,
+c’était le plus souvent pour lui pincer le nez,
+qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa
+mère, comme caresse habituelle, se contentait
+de lui tirailler les paupières du côté des tempes,
+afin de donner à ses yeux la forme amande.</p>
+
+<p>Quelquefois le mari, pris soudainement
+d’enthousiasme, après avoir vu Baïla faire montre
+de ses grâces en dansant le soir aux étoiles,
+disait à voix basse à sa femme :</p>
+
+<p>— Par saint Dimétri ! je crois que l’enfant
+nous rapportera un jour de quoi meubler à
+tout jamais notre cellier de rack et de tafia !</p>
+
+<p>Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement
+sa face bourgeonnée.</p>
+
+<p>— Si nous avions le malheur de la perdre
+avant le temps, répondait sa digne compagne,
+c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu
+nous volerait !</p>
+
+<p>Et elle essuyait une larme d’attendrissement.</p>
+
+<p>Baïla venait d’avoir treize ans, quand une
+barque qui suivait le courant de l’Inéour s’arrêta
+à quelque distance de la chaumière du
+Mingrélien. Un homme, coiffé d’un turban, en
+descendit. C’était un pourvoyeur de harems,
+alors en tournée de ce côté.</p>
+
+<p>— Vendez-vous du miel ? dit-il au maître de
+la chaumière, qu’il trouva sur le seuil de sa
+porte.</p>
+
+<p>— J’en recueille du blanc et du rouge.</p>
+
+<p>— En pourrais-je goûter ?</p>
+
+<p>L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon
+de chaque couleur.</p>
+
+<p>— J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit
+l’homme au turban, avec un coup d’œil significatif.</p>
+
+<p>— Entrez alors, répondit le père de Baïla.</p>
+
+<p>Et tandis que l’étranger franchissait le seuil
+de sa maison, courant au logement occupé par
+sa femme :</p>
+
+<p>— Alerte ! lui dit-il, voici les noces de ta
+fille qui se préparent ; le marchand s’est présenté ;
+il est en bas ; habille-la et descends avec
+elle.</p>
+
+<p>A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir
+une exclamation admirative ; puis, presque
+aussitôt, par manœuvre commerciale, il
+hocha la tête, en feignant de l’examiner avec
+plus d’attention.</p>
+
+<p>Pendant cette inspection, la rougeur couvrait
+le front de la jeune fille ; le père et la
+mère, cherchant à lire la pensée secrète du
+marchand dans ses yeux et sur son visage,
+gardaient un silence émotionné, priant tout
+bas leur saint patron pour la réussite de l’affaire.</p>
+
+<p>L’homme au turban, changeant d’allure, et
+comme s’il n’était venu en effet que pour s’approvisionner
+de miel, s’empara de l’un des
+deux échantillons déposés sur une table, et,
+après l’avoir effleuré du doigt, il le dégusta.</p>
+
+<p>— Ce miel est blanc et d’assez bel aspect,
+j’en conviens ; mais il manque de saveur. Combien
+la grande mesure ?</p>
+
+<p>— Douze mille ! se hâta de crier la mère.</p>
+
+<p>— Douze mille paras ?</p>
+
+<p>— Douze mille piastres !</p>
+
+<p>Le marchand haussa les épaules.</p>
+
+<p>— Vous le garderez pour votre usage, bonne
+femme.</p>
+
+<p>Puis il se leva et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>La femme fit signe au mari de ne point le
+retenir.</p>
+
+<p>En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta
+avant de toucher au seuil, et se retournant
+vers le maître de la maison :</p>
+
+<p>— Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé
+chez vous ; en échange de votre hospitalité,
+je vous dois un bon avis. Vous avez des
+enfants ?</p>
+
+<p>— J’ai deux filles.</p>
+
+<p>— Eh bien ! veillez sur elles, car les Lesghis
+sont dernièrement descendus de leurs montagnes
+et en ont enlevé un grand nombre dans
+le Guriel et la Géorgie.</p>
+
+<p>— Qu’ils viennent ! répondit le Mingrélien ;
+j’ai trois fils et quatre fusils.</p>
+
+<p>Le marchand fit encore un mouvement de
+fausse sortie ; puis, après avoir jeté un regard
+rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant
+ses cinq doigts écartés.</p>
+
+<p>Baïla, rouge de honte, lui lança un regard
+de mépris et prit une attitude de reine insultée.</p>
+
+<p>En faveur du regard et de l’attitude, auxquels
+il trouva sans doute <i>quelque saveur</i>, le
+marchand leva en plus un doigt de sa main
+gauche.</p>
+
+<p>Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui
+lui valut un coup d’œil courroucé de sa ménagère,
+qui murmura :</p>
+
+<p>— C’est trop tôt !</p>
+
+<p>— Le miel est cher dans votre canton, dit
+l’homme au turban ; je prévois qu’il me faudra,
+contre mon gré, en acheter aux Lesghis.
+Adieu, et qu’Allah vous assiste !</p>
+
+<p>— On peut ne rien vendre d’un côté et ne
+rien acheter de l’autre, sans pour cela se tourner
+le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous
+encore ; la rame a dû vous fatiguer les
+mains.</p>
+
+<p>— C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant
+de peine à les ouvrir, grommela la ménagère.</p>
+
+<p>— Puisque vous le permettez, dit le marchand,
+j’attendrai ici que le soleil ait perdu
+un peu de sa force.</p>
+
+<p>— Ne puis-je vous offrir autre chose que de
+l’ombre ? Je sais que les fils du prophète évitent
+de boire et de manger sous le toit d’un
+chrétien ; mais, à défaut de nourriture, vous
+y pouvez prendre un plaisir permis. Puisque
+ma fille se trouve là encore, elle va chanter
+pour vous distraire.</p>
+
+<p>Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.</p>
+
+<p>L’homme au turban, assis sur ses talons, les
+bras croisés sur ses genoux, la tête appuyée
+sur ses bras, l’écouta avec une profonde et immobile
+attention, et quand elle eut fini, pour
+témoigner de sa satisfaction, il se contenta de
+lever silencieusement un doigt de plus.</p>
+
+<p>Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des
+grelots d’argent, exécuta alors une danse expressive,
+voluptueusement mimée, à la manière
+des bayadères de l’Inde et des almés
+de l’Orient, mais avec plus de retenue cependant.</p>
+
+<p>Forcé de regarder cette fois, l’homme au
+turban ne fut plus maître de déguiser l’impression
+ressentie par lui devant tant de grâce, de
+souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi
+d’enthousiasme, il leva deux doigts d’un
+seul coup.</p>
+
+<p>On était près de s’entendre.</p>
+
+<p>Du reste, dans ce marché mystérieux, ce
+langage figuré, ces enchères muettes n’avaient
+d’autres motifs que de mettre les parties contractantes
+à même de pouvoir, devant les autorités
+russes, jurer, en cas de besoin, par le
+Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question
+entre elles que d’une vente de miel, de
+fourrures ou de peaux de castor.</p>
+
+<p>Après qu’on eut encore bataillé quelque
+temps de part et d’autre, la mère reçut enfin
+les dix mille piastres dans son tablier, et disparut
+aussitôt pour aller enfouir son trésor dans
+quelque cachette, sans s’inquiéter autrement
+de savoir si elle reverrait sa fille.</p>
+
+<p>Elle partie, le marchand avisa du coin de
+l’œil la sœur aînée de Baïla, qui avait assisté
+au débat, tout en pétrissant la pâte dans une
+huche.</p>
+
+<p>— Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas
+aussi ?</p>
+
+<p>La sœur aînée, flattée dans son amour-propre,
+fit la révérence.</p>
+
+<p>— Elle boite, dit le père.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! fit l’autre ; n’importe, voyons.</p>
+
+<p>On parlementa de nouveau, et le Mingrélien,
+profitant de l’absence de sa femme, finit par
+céder sa seconde fille, moyennant six fusils
+anglais, une forte provision de poudre et de
+plomb, de la viande boucanée, et deux tonnes
+de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers
+vendu sa femme, encore d’assez belle
+conservation ; mais l’usage, d’accord cette fois
+avec le nouveau code russe, ne le permettait
+pas.</p>
+
+<p>Les deux hommes venaient de se toucher
+dans la main, comme conclusion de ce nouveau
+marché, quand la mère rentra. Elle poussa
+d’abord des cris affreux en songeant que tous
+les soins du ménage allaient désormais retomber
+sur elle. Le marchand parvint à la calmer
+avec un collier de pierres fausses et quelques
+bijoux de cuivre doré.</p>
+
+<p>Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes
+arrivaient dans un petit port de la mer
+Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer
+pour Trébizonde.</p>
+
+<p>Un mois après, l’homme au turban, atteint
+tout à coup du désir de prendre femme pour
+lui, après en avoir tant fourni aux autres,
+épousait la sœur aînée, qui l’avait séduit par
+sa manière de pétrir la pâte.</p>
+
+<p>Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent
+d’abord dans l’esprit de la jeune odalisque,
+retirée, seule, boudeuse et jalouse,
+dans son appartement.</p>
+
+<p>Elle évoqua ensuite les images de cette autre
+part de sa vie où l’amour devait prendre un
+rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison
+de son acquéreur, devenu son beau-frère.
+Là, entourée, ainsi que ses compagnes de captivité,
+d’égards et de bons soins, sous une surveillance
+minutieuse, sans être sévère, elle
+avait passé une année durant laquelle elle avait
+appris la langue turque et l’art de la toilette,
+tout en se perfectionnant dans le chant et la
+danse.</p>
+
+<p>L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était
+embarqué avec elle et plusieurs de ses compagnes,
+pour Constantinople.</p>
+
+<p>Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc
+sa gracieuse cargaison ; les cheveux avaient
+été lissés et parfumés et, après avoir longé les
+murs du Vieux-Sérail, traversé quelques rues
+étroites et tortueuses, marchand et marchandise
+s’installaient dans une chambre du bazar
+des esclaves.</p>
+
+<p>Les idées, en Europe, sont généralement
+fort erronées relativement à la vente des femmes
+en Orient. Nos connaissances à ce sujet
+s’appuient essentiellement sur ce que nous en
+avons vu dans nos théâtres et dans quelques
+tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques
+et les peintres, jaloux avant tout d’arriver
+au pittoresque, se soucient souvent fort
+peu de l’exactitude.</p>
+
+<p>Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en
+compartiments, à la manière des architectes,
+nous ont montré une grande salle commune où
+des hommes et des femmes, tous jeunes, tous
+beaux, demi-nus, divisés par groupes, passent
+sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs
+circulent à travers les galeries ; de
+gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien
+emmitouflés dans leur robe de cachemire,
+dans leur cafetan de soie, dans leurs fourrures,
+fument tranquillement assis dans leur coin,
+comme au café : il m’est arrivé même de voir
+dans une de ces esquisses un peu fantasques
+un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel
+épagneul, à la queue ondoyante, figurer là,
+en accessoire, comme au palais des rois, dans
+les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck ;
+mais en Turquie les chiens n’ont leurs
+entrées nulle part.</p>
+
+<p>Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou
+chorégraphes, ont établi hardiment leur marché
+sur la place publique, devant tout un peuple
+de choristes, avec des chameaux de carton,
+pour ajouter à la couleur locale. Il est vrai
+que, grâce aux convenances de la scène, le
+costume des belles esclaves à vendre a été renforcé.
+A l’Opéra les acheteurs de femmes sont
+forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.</p>
+
+<p>Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup
+moins abordable que ces messieurs auraient pu
+nous le faire croire. Divisé en chambres particulières,
+les femmes de toute couleur et de
+tout âge, surtout celles dont la jeunesse et la
+beauté rehaussent le prix, y sont parquées
+presque solitairement, sous la garde de leurs
+vendeurs. Pour pénétrer dans le sanctuaire, il
+faut d’abord être musulman et offrir des garanties,
+soit par sa position, soit par sa fortune ;
+car il n’est pas permis au premier curieux
+qui se présente de venir voir et marchander.</p>
+
+<p>Baïla et ses compagnes venaient donc, dans
+une des salles du grand bazar de Constantinople,
+de prendre place sur une estrade. Chacune
+d’elles, désireuse d’aller régner sur le cœur
+de quelque puissant dignitaire de l’empire, essayait
+de la pose la plus favorable pour faire
+ressortir ses attraits, se disposait à s’armer de
+toutes ses grâces naturelles ou acquises, quand
+un petit vieillard, au turban maigre et délabré,
+en cafetan sans broderies, sans fourrures,
+passé de mode comme son maître, s’introduisit
+presque furtivement dans la chambre.</p>
+
+<p>C’était un Arménien renégat qui avait fait
+sa fortune en administrant les biens d’un ancien
+vizir dont il était le trésorier ou <i>khasnadar</i>.</p>
+
+<p>Tant qu’il avait été au service de celui-ci,
+notre homme s’était bien gardé de laisser entrevoir
+ses richesses, et la maîtresse femme,
+épousée par lui avant son apostasie, n’avait jamais
+souffert qu’il lui donnât une rivale.</p>
+
+<p>Par un double coup du sort, sa femme était
+morte, en même temps que son vizir, disgracié,
+partait pour l’exil.</p>
+
+<p>Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien
+ne craignait plus de mettre au jour son or
+et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien
+tenus cachés, l’un et l’autre, pendant trente
+ans.</p>
+
+<p>Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de
+recommencer sa jeunesse, de vivre pour le
+plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en
+ce moment, se frottant les mains, la figure allumée,
+ses deux petits yeux gris flamboyant
+comme des escarboucles, il rôdait autour de
+l’estrade comme un renard à jeun autour d’un
+poulailler.</p>
+
+<p>A sa vue, les belles jeunes filles avaient
+frémi. En rêvant d’amour, chacune d’elles sans
+doute avait vu dans son heureux possesseur
+un beau jeune homme, au front large,
+au port majestueux, à la barbe noire et luisante ;
+et le ci-devant khasnadar du vizir semblait
+n’avoir même jamais dû posséder aucun
+de ces heureux dons de nature.</p>
+
+<p>Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de
+leur doux sourire, de leurs gracieuses poses
+méditées, elles prenaient à qui mieux mieux
+un air refrogné et maussade, quand le petit
+vieillard s’arrêta devant Baïla, qui aussitôt
+devint tremblante et se sentit prise d’une violente
+envie de pleurer.</p>
+
+<p>Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de
+marcher, et malgré toute la mauvaise grâce
+qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva
+charmante. Il s’approcha d’elle, il regarda ses
+pieds, ses mains, il inspecta ses dents, puis
+ensuite, prenant le marchand à part :</p>
+
+<p>— Ton prix ? lui dit-il.</p>
+
+<p>— Vingt mille piastres !</p>
+
+<p>Le khasnadar fit un bond en arrière ; ses lèvres
+se crispèrent comme celles d’un babouin
+qui vient de mordre dans un citron aigre. Il
+recommença à tourner autour de l’estrade ; il
+examina, l’un après l’autre, tous ces beaux
+fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés à
+ses regards ; puis, de nouveau, il s’arrêta devant
+Baïla.</p>
+
+<p>Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore
+lui visiter la bouche, tira la langue et lui
+fit la grimace.</p>
+
+<p>Cette démonstration n’attiédit en rien les
+feux du client. Il se rapprocha du marchand,
+et quand ils eurent chuchoté quelque temps,
+assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en
+disant :</p>
+
+<p>— Par l’ange Gabriel ! j’avais bien promis cependant
+à ma femme, dont c’est la propre
+sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour
+l’honneur de la famille.</p>
+
+<p>Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure,
+comprit que le marché était conclu, et, cessant
+de se contenir, éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Aussitôt, la porte de la salle est poussée
+brusquement. Un homme, à la haute stature,
+au regard impérieux, entre et va droit vers la
+désolée ; il relève le voile, ce voile qui peut
+cacher ses pleurs, mais non amortir ses cris.</p>
+
+<p>— Combien cette esclave ? demande-t-il.</p>
+
+<p>— Elle est à moi, dit le khasnadar.</p>
+
+<p>— Combien ? répète l’autre.</p>
+
+<p>— Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand,
+reprend le petit vieillard en se dressant
+sur la pointe de ses pieds, pour essayer
+de se grandir à la taille de son interlocuteur.</p>
+
+<p>Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de
+mépris.</p>
+
+<p>— Je viens d’en faire l’acquisition au prix
+de dix-neuf mille piastres.</p>
+
+<p>— Vingt mille ! objecta le vendeur.</p>
+
+<p>— J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu
+en rejetant aussitôt le voile sur la figure de
+Baïla.</p>
+
+<p>Le marchand s’inclina ; le khasnadar, pâle
+de colère, se contint cependant, car il avait
+déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali,
+surnommé <i>Djezzar</i>, pacha de Sivas.</p>
+
+<p>C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été,
+en premier lieu, vendue par son père, le fut
+une seconde fois par son beau-frère.</p>
+
+<p>Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le
+divan avait momentanément appelé dans la
+capitale de l’empire, emmena sa belle esclave
+dans sa résidence ordinaire, et tout d’abord
+elle occupa la première place dans son cœur.</p>
+
+<p>La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus
+de toutes ses rivales ne tint pas seulement
+à une pensée d’orgueil : elle croyait aimer
+Djezzar.</p>
+
+<p>Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse,
+et que la sévérité de son aspect inspirât parfois
+à Baïla un sentiment plutôt de terreur que
+d’amour, dès le premier regard qu’elle avait
+jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison
+qu’elle avait eue à faire entre lui et
+le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage
+qu’elle l’avait trouvé jeune et beau. Depuis,
+il s’est montré si généreux, si fortement
+épris, il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies,
+avec une si tendre indulgence, que, fermant
+l’oreille aux bruits qui courent autour
+d’elle, elle le croit bon et patient.</p>
+
+<p>Cependant, si elle est la première dans l’amour
+du pacha, elle n’est pas la seule ; Djezzar
+ne se pique pas d’une inaltérable fidélité.
+Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée
+dans son harem, et les femmes d’Amassia
+passent pour être les plus belles de toute la
+Turquie. Qui sait si le sceptre de la beauté ne
+va pas bientôt changer de mains ! Une autre
+ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus
+violent encore que celui que lui a fait éprouver
+Baïla ?</p>
+
+<p>Telles étaient les idées qui préoccupaient si
+tristement la jeune odalisque, lorsque tantôt,
+se promenant dans les jardins, elle jetait à la
+dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments,
+à grillages dorés, qui renfermaient sa nouvelle
+rivale.</p>
+
+<p>Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit
+s’éclaire de plus douces lueurs. Le tableau
+de sa vie entière, qui vient de repasser devant
+elle, ne lui démontre-t-il pas que sa beauté
+doit être incomparable, puisque, après avoir
+apporté l’aisance dans la maison de son père,
+elle avait été pour son beau-frère l’objet d’une
+spéculation qui avait dépassé son espérance
+même ? Au bazar des femmes, deux acheteurs
+s’étaient seuls présentés, et tous deux, malgré
+le choix qui leur était offert, s’étaient disputé
+sa possession.</p>
+
+<p>Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît
+devoir prouver sa puissance, c’est l’audace de
+ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, au
+risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais
+de Djezzar ; qui, en la voyant, se trouble d’admiration
+au point d’en perdre la raison ; qui,
+après l’avoir vue, veut la revoir encore, et,
+de nouveau, se place audacieusement sur son
+passage.</p>
+
+<p>Ah ! comment n’a-t-il pas craint que la mort
+ne fût le prix de sa témérité ? Il ne l’a pas craint
+parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi qu’aiment
+les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre
+d’entre eux, Napoléon, leur sultan, à la tête
+d’une armée, conquérir l’Égypte pour y chercher
+une belle femme dont un rêve envoyé par
+Dieu lui avait révélé le pays et la beauté<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> ? C’est
+par un rêve peut-être aussi que le jeune Français
+a eu la révélation des charmes de Baïla !
+Peut-être l’avait-il déjà aperçue lors de son séjour
+à Trébizonde, ou de son passage à Constantinople !
+N’importe ! c’est à lui qu’elle doit
+de se sentir forte et rassurée aujourd’hui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette croyance est encore fort répandue parmi le
+peuple, en Arabie, en Égypte et en Turquie.</p>
+</div>
+<p>Que Djezzar prodigue ses passagères amours
+d’une nuit à la fille d’Amassia ! demain il reviendra
+à la Mingrélienne.</p>
+
+<p>Et Baïla s’endormit en songeant au jeune
+Français.</p>
+
+<p>Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours
+inexplicables qui parfois naissent spontanément
+dans le cœur des recluses ? Nullement :
+avec son costume étriqué, son menton imberbe,
+elle l’avait trouvé fort peu séduisant, et ce n’est
+point par son éloquence qu’il avait pu la charmer ;
+mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance.
+D’ailleurs, peut-être voulait-elle essayer
+de se venger de Djezzar, même durant
+son sommeil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, toujours suivie
+de Mariam, Baïla parcourait de nouveau
+les jardins, sous prétexte de faire disparaître
+les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le
+vent et la nuit les avaient fait disparaître sur
+ces sentiers recouverts de sable fin.</p>
+
+<p>Néanmoins, en se rapprochant de la rivière
+Rouge, elle retrouva la marque d’une botte
+fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande.
+Le pied était petit, étroit et la forme en
+était gracieuse.</p>
+
+<p>Baïla hésita à en effacer l’empreinte.</p>
+
+<p>Pourquoi ?</p>
+
+<p>Décidément l’étranger lui parlait au cœur ?</p>
+
+<p>Non ! caprice de femme, et, parmi les
+femmes, les odalisques sont peut-être plus
+énigmatiques encore que les autres.</p>
+
+<p>Après avoir entrepris cette nouvelle excursion
+à cette fin d’effacer toute trace du passage
+du Franc, elle se sentait possédée de la
+tentation de respecter la seule qui fût restée
+de lui.</p>
+
+<p>Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les
+bostangis, avec leurs larges sandales à semelles
+de bois, et que le pied du pacha eût débordée
+à grande marge, qui, par conséquent, devait
+révéler la tentative de la veille, elle voulait la
+conserver… Qui sait ! peut-être son imagination,
+surexcitée par ses idées de reconnaissance,
+à la vue de cette forme élégante, imprimée
+sur le sol, donnait-elle un démenti à ses
+yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que,
+dans son premier mouvement de frayeur, elle
+n’avait pas su reconnaître d’abord ; peut-être,
+aveuglée par le dépit, Baïla désirait-elle que
+Djezzar vît cette marque dénonciatrice, pour
+que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît
+aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour !</p>
+
+<p>La vieille négresse lui fit observer que, dans
+le cas où l’inconnu serait assez téméraire pour
+revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois
+éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce
+qui ne pourrait que les compromettre toutes
+deux.</p>
+
+<p>La Mingrélienne céda alors. Mais, par un
+nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut
+pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette
+place. Elle se contenta d’apposer à plusieurs
+reprises son pied délicat et menu sur l’empreinte
+de celui de l’étranger ; et cette double
+trace resta longtemps ainsi, protégée qu’elle
+était contre les regards par le feuillage surabondant
+et penché d’un <i>azalea pontique</i>.</p>
+
+<p>Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre
+sur les versants du Caucase, et Baïla, enfant,
+l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se
+prit d’affection pour ce petit espace qui lui parlait
+de sa patrie et de son second et mystérieux
+amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul
+regret ; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait
+d’abord été pour elle qu’une surprise, une apparition,
+un rêve, et maintenant son cœur
+blessé demande un aliment à ce double souvenir.</p>
+
+<p>Pendant tout un mois, ses promenades se
+dirigent de ce côté ; c’est là qu’elle vient rêver
+de son pays et de l’étranger ; de l’étranger surtout !</p>
+
+<p>L’aime-t-elle enfin cette fois ? Qui pourrait
+le dire ? Qui oserait donner le nom d’amour à
+ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau
+d’une jeune fille de la fermentation des idées,
+comme les feux follets de celle de la terre ; à
+ces fantômes d’un instant dont se peuplent les
+solitudes livrées à la vie contemplative ?</p>
+
+<p>En Europe, les religieuses, quoique vivant
+sous un régime bien différent, reportent toutes
+les tendresses passionnées de leur âme vers
+Dieu ; chacune d’elles cependant trouve encore
+moyen d’en ménager une portion pour quelque
+sainte image de son choix, pour quelque
+relique cachée, qui n’appartient qu’à elle ; elle
+lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume
+d’un encens qu’elle détourne du grand autel :
+c’est son culte à part.</p>
+
+<p>En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques,
+n’ont de culte que l’amour, et dans les élans
+de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner
+que devant un seul ; mais là, comme
+ailleurs, l’idole se cache dans l’ombre du temple ;
+on a ses fétiches, on a ses rêves, ses
+amours frauduleuses, ses amours de tête,
+comme on dit. C’est peut-être un besoin de la
+nature humaine de donner ainsi un contrepoids
+à ses penchants les plus décidés pour
+maintenir l’âme en équilibre ; de protester tout
+bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer
+une ombre à la réalité.</p>
+
+<p>Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois
+l’ombre prend un corps et la réalité se vaporise.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à
+Baïla, et celle-ci, plus sûre désormais de sa
+puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries,
+par ses exigences, sa dernière infidélité.
+On s’émerveillait, dans le harem, de voir le
+pacha de Sivas, devant qui tout tremblait,
+plier devant cette jolie esclave si frêle, si
+blanche, si délicate, qu’il eût pu briser d’un
+geste ou d’un souffle.</p>
+
+<p>Le bruit en retentit même dans la ville et
+l’on s’y disait tout bas que si Baïla le voulait,
+Djezzar se ferait juif.</p>
+
+<p>C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali,
+surnommé Djezzar, c’est-à-dire <i>le
+Boucher</i>. D’abord icoglan au sérail de Constantinople,
+quoique élevé par Mahmoud, il n’avait
+participé en rien aux améliorations civilisatrices
+que celui-ci avait tenté de faire pénétrer
+dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait
+de même trouvé récalcitrant devant toute réforme.
+Assuré dans le divan d’une protection
+qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le
+type pur des anciens pachas, dont ses prédécesseurs
+et homonymes, Ali de Janina et
+Djezzar d’Acre, avaient été les parangons.</p>
+
+<p>Il semblait surtout redoubler de barbarie
+depuis qu’un vent philanthropique, venu d’Europe,
+essayait de souffler la tolérance sur son
+pays.</p>
+
+<p>S’adjugeant à lui seul le double métier de
+juge et de bourreau, grâce à sa justice expéditive,
+les arrêts émanés de son tribunal étaient
+aussitôt exécutés que rendus ; quelquefois
+même, le supplice précédait le jugement.</p>
+
+<p>On citait de lui mille traits qui tendaient à
+prouver clairement qu’en Turquie, Djezzar
+était resté de l’ancien régime.</p>
+
+<p>Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant
+alors s’occuper par lui-même du châtiment
+du coupable, en ami de la prompte et
+bonne justice, avait ordonné à un jeune effendi,
+son secrétaire, de se transporter immédiatement
+au domicile du prévaricateur, et de
+lui arracher un œil. Le jeune homme hésitant
+et s’excusant sur son inexpérience : Approche,
+lui avait dit Djezzar ; et quand le pauvre effendi
+s’était approché, le pacha, avec une
+dextérité merveilleuse, lui plongeant brusquement
+le doigt dans un des coins de la paupière,
+lui avait fait saillir le globe de l’œil hors
+de l’orbite, puis, par un rapide mouvement de
+torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était
+trouvée faite.</p>
+
+<p>— Esclave, tu sais comment t’y prendre,
+maintenant obéis ! lui avait-il dit ensuite.</p>
+
+<p>Et la pauvre victime, à peine pansée et toute
+saignante, avait été contrainte, sous peine de
+la vie, d’aller faire subir à l’aga le supplice
+qu’elle venait de subir elle-même.</p>
+
+<p>Nul n’excellait comme lui à faire sauter une
+tête d’un revers de yatagan. Il est vrai que nul
+autant que lui n’en avait la pratique.</p>
+
+<p>On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans
+ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.</p>
+
+<p>Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un
+meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d’eux
+rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était
+trouvé un moment en perplexité. Il était possible
+qu’un des deux fût innocent. Manquant
+de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur
+à attendre pour s’en procurer, il imagina
+un moyen ingénieux et prompt de s’en
+remettre au jugement de Dieu.</p>
+
+<p>Sur son ordre, les deux accusés sont attachés
+dos à dos, par le corps et par les épaules ; il tire
+son sabre : la tête qui va tomber doit être celle
+du coupable.</p>
+
+<p>Voyant la mort si prête, les deux misérables
+luttent entre eux à qui évitera de se trouver
+sous la main de l’exécuteur ; ils tournent, ils
+pivotent, chacun essayant de placer son compagnon
+du côté où le coup doit porter. Djezzar
+prit quelque temps plaisir à la manœuvre ; puis
+enfin, après avoir prononcé trois fois le nom
+d’Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame
+damassée, et les deux têtes volèrent du même
+coup.</p>
+
+<p>Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put
+s’empêcher de rire de ce résultat inattendu ; il
+en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était
+peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses
+bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs
+rauques et haletants d’un lion enfermé dans
+une pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du
+sang.</p>
+
+<p>Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis
+longtemps, l’usage parmi les pachas de Sivas,
+comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait
+qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion
+dans toutes les occasions solennelles. Galib,
+prédécesseur de Djezzar et grand partisan de
+la réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il
+nourrissait spécialement de janissaires ; le
+bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait
+de temps en temps l’appétit du sien
+par de la chair chrétienne.</p>
+
+<p>Eh bien ! cet homme farouche, qui professait
+le métier de bourreau, qui ne riait qu’aux
+têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait
+de la chair humaine à son lion Haïder, il
+connaissait l’amour ; non sans doute l’amour
+galant, musqué, l’amour de boudoir ; mais
+doué d’un tempérament énergique et voluptueux,
+il passait au milieu de son harem tout
+le temps que lui laissaient les affaires, et, en
+Orient, quelle que soit la complication des
+événements, l’administration, surtout sous un
+maître pareil, est réduite à une telle simplicité
+que les loisirs ne manquent jamais.</p>
+
+<p>Djezzar pouvait dire avec Orosmane :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Je vais donner une heure aux soins de mon empire,</div>
+<div class="verse">Et le reste du jour sera tout à Zaïre.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie
+de son conseil. Surtout dans son palais d’été
+de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la
+plus grande partie de la journée étendu sur
+des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant
+les roses de Taif et d’Andrinople, mêlées
+au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant
+parfois une feuille de haschich, un grain d’opium
+ou même d’arsenic, pour s’exalter l’imagination.</p>
+
+<p>Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme
+ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement
+plein de rêves, causé par les
+sucs du chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig,
+l’un s’ouvrant par avance le séjour des
+houris célestes, l’autre revoyant peut-être son
+audacieux étranger, il arrivait qu’<i>Haïder</i>, le
+lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement
+s’allonger auprès d’eux.</p>
+
+<p>Baïla s’appuyait alors nonchalamment du
+coude sur le terrible animal à l’ondoyante
+crinière, tandis que le pacha laissait tomber
+nonchalamment sa tête sur les genoux de l’odalisque.
+Et c’était encore un tableau à contempler
+que celui de cette gracieuse jeune
+femme, vêtue de gaze, reposant doucement
+entre ces deux bêtes féroces.</p>
+
+<p>Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion,
+comme l’homme, était dompté. Tous deux aujourd’hui
+obéissaient à sa voix, à son regard.</p>
+
+<p>Dans les premiers temps, malgré la passion
+violente de Djezzar, Baïla avait pu douter de
+la durée de sa puissance, surtout en songeant
+à la favorite qui l’avait précédée.</p>
+
+<p>Cette favorite, après un règne de trois ans,
+ayant osé insister en sollicitant la grâce d’un
+bostangi, condamné à la mutilation de la main,
+pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans
+les viviers du pacha, celui-ci, dans un mouvement
+de vivacité, avait coupé le nez de sa belle
+Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder
+dans cet état, il avait complété le châtiment du
+bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante
+en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé
+aux bords de la ville, leur avait été donné
+comme dot.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses
+légumes au marché, sur la place du Méïdan,
+où elle était connue sous le nom de <i>Bournou-sez</i>
+(Sans-Nez).</p>
+
+<p>Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des
+favorites avait cessé d’inquiéter Baïla depuis
+que le chrétien lui avait révélé à elle-même le
+secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement,
+Aysché n’était plus jeune, et tout donnait
+lieu de penser que sa beauté décroissante
+avait plus que tout autre motif excité la colère
+du maître.</p>
+
+<p>Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne
+sur un corps circassien, une voix de sirène,
+des pieds de nymphe ; qu’avait-elle à craindre ?
+Sa volonté était devenue celle du pacha. Tout
+entier à son amour cimenté par l’habitude,
+celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques
+que lorsque la Mingrélienne, par caprice
+ou par méchante humeur, se mettait en révolte
+ouverte contre ses désirs. Alors, devant
+la rebelle, Djezzar ordonnait à un esclave de
+porter à la beauté qu’il désignait une pièce
+d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce
+la visite prochaine du maître, et que,
+dans notre façon de traduire les mœurs turques,
+nous avons amoindrie par cette locution, devenue
+française, de <i>jeter le mouchoir</i>.</p>
+
+<p>Naguère encore, à l’idée de cette infidélité
+qui allait lui être faite, Baïla se dépitait, boudait
+dans un coin d’un air revêche ; sa jolie
+bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait
+des plaintes et des menaces inintelligibles ;
+ses beaux yeux noirs, aux longs cils
+vibrants, se fermaient à moitié, et, la tête
+basse, les prunelles rejetées à l’angle de la
+paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave,
+sur le maître, et même sur la brillante
+pièce d’étoffe, un regard plein de colère et de
+jalousie. Là se bornait son audace.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger
+d’elle, se met en velléité d’inconstance, Baïla
+se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire
+l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha
+poursuit sa vengeance jusqu’au bout, il arrive
+souvent, le lendemain, que pour prix de leur
+double soumission, l’esclave, sous le premier
+prétexte venu, reçoit la bastonnade, et la favorite
+d’un jour, chassée honteusement, trop
+heureuse de ne pas laisser, comme Aysché,
+son nez au seuil du palais, est envoyée au bazar
+pour devenir la propriété du plus offrant et
+dernier enchérisseur.</p>
+
+<p>Tel avait été dernièrement le sort de la belle
+fille d’Amassia.</p>
+
+<p>Fière de l’empire exercé par elle sur son
+maître, Baïla s’enivrait du triomphe de sa vanité.
+Au milieu de ces fumées, le souvenir de
+l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement,
+ne lui arrivait plus qu’à de longs intervalles.</p>
+
+<p>Depuis toute une semaine, elle était restée
+enfermée, sans descendre dans les jardins,
+lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques
+impôts, tout en chassant au faucon, reprenant
+ses anciennes promenades, elle se
+trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.</p>
+
+<p>— Qu’était devenu ce jeune Franc ? Habitait-il
+encore le pachalik de Sivas ? Nourrissait-il
+le projet d’une seconde tentative, ainsi
+qu’avait semblé le prévoir Mariam ? Sans doute
+il était parti ; il avait rejoint son pays, ce singulier
+pays de France, où, dit-on, les femmes
+ont le pas sur les hommes ; elle ne le verrait
+plus ; tant mieux ! Il était capable de trop oser
+pour elle comme pour lui.</p>
+
+<p>Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement
+d’Haïder se fit entendre du dehors ;
+il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait
+fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir,
+chemin faisant, de le lancer sur quelque chacal.
+Elle se disposait à rentrer dans ses appartements
+pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar,
+lorsqu’un coup de feu retentit, et une sourde
+rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.</p>
+
+<p>Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre
+compte du motif de son émotion.</p>
+
+<p>— Avez-vous fait bonne chasse ? dit-elle à
+Djezzar quand ils se retrouvèrent seuls.</p>
+
+<p>— Pas mauvaise, répondit celui-ci ; mon
+faucon a pris trois faisans, et moi j’ai tué un
+<i>chien</i>.</p>
+
+<p>Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux
+que ce mot pouvait avoir dans la bouche d’un
+musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.</p>
+
+<p>Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse,
+après avoir hésité dans la confidence
+qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations
+préparatoires, elle la mit au courant de l’événement
+du jour.</p>
+
+<p>Comme le pacha revenait vers le palais, et
+que son escorte de chasse longeait le Kizil-Ermak,
+vers l’endroit même où il sert de seconde
+enceinte à la résidence du maître, Haïder,
+qu’un esclave tenait en laisse, s’était arrêté
+obstinément devant un buisson, rugissant
+sourdement, ce qui avait attiré l’attention de
+Djezzar.</p>
+
+<p>Le buisson battu par les gens de la suite, un
+homme s’en était échappé, fuyant avec rapidité
+vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à
+la nage ; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre
+rive, le pacha, saisissant un fusil des mains
+d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait visé le
+fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main,
+que, frappé à la tête, le malheureux avait disparu
+aussitôt, entraîné par le courant. Cet
+homme était un chrétien, mais un chrétien
+d’Asie, comme en témoignait suffisamment son
+bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée
+clair. D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder
+eût pu suffire à dénoncer à quel culte il
+appartenait.</p>
+
+<p>— Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion,
+dit Mariam en terminant son récit, il
+est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel
+motif l’avait conduit à se cacher de ce côté,
+aux abords mêmes du palais.</p>
+
+<p>— Aux abords des jardins, interrompit alors
+Baïla, qui avait écouté le récit de sa vieille négresse
+sans l’interrompre un seul instant, et
+même sans paraître grandement s’en émouvoir.
+C’est par les jardins, reprit-elle, qu’il voulait
+pénétrer, comme il avait fait déjà.</p>
+
+<p>Mariam la regarda avec surprise.</p>
+
+<p>— Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet
+homme qu’ils ont tué, c’est lui, c’est ce jeune
+Franc qui sans doute s’était travesti pour ne
+pas trop attirer l’attention sur lui, par son
+costume d’Européen.</p>
+
+<p>Mariam garda le silence.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas là aussi ta pensée ?</p>
+
+<p>Après quelques paroles à peine articulées :</p>
+
+<p>— Qui peut le savoir ? dit la négresse.</p>
+
+<p>— Toi, reprit Baïla ; je parierais que tu en
+sais plus que tu ne m’en as raconté.</p>
+
+<p>— J’avoue, ajouta Mariam après une derrière
+hésitation, qu’un des delhi-bachs, témoin
+de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif
+lui avait semblé avoir le visage d’une grande
+blancheur pour un Asiatique.</p>
+
+<p>— Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment
+Baïla, tout en caressant l’éventail de plumes
+qu’elle tenait à la main.</p>
+
+<p>— S’il en est ainsi, reprit la négresse, je
+plains le sort du pauvre jeune chrétien ; mais
+du moins nous voilà hors de danger et je pourrai
+dormir maintenant ; car depuis sa double
+apparition dans le jardin, je n’ai fermé l’œil
+qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence
+de sa part… ou de la vôtre !</p>
+
+<p>— Peureuse !</p>
+
+<p>Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette
+de nuit.</p>
+
+<p>Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche
+solitaire ; car Djezzar s’était reposé, seul
+aussi, de son côté, des fatigues de la chasse ;
+elle alla réveiller sa négresse et toutes deux
+descendirent au jardin. Baïla donnait pour prétexte
+à sa promenade le besoin de respirer l’air
+frais du matin.</p>
+
+<p>Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis
+vers le plateau sur lequel elle s’était assise naguère ;
+elle jeta un coup d’œil autour d’elle,
+sur les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le
+petit bassin de marbre cipolin, et son regard
+s’arrêta quelque temps attentif sur les deux
+palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous
+leur verte ogive, quelqu’un devait se montrer
+encore.</p>
+
+<p>Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa
+couvrait de son ombre et de ses fleurs la
+dernière trace de l’étranger ; elle brisa une de
+ses branches, l’effeuilla, la rompit en deux,
+mit les fragments en croix, au moyen d’un cordon
+emprunté à la pelisse qui la couvrait ; puis
+cette croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà
+aux trois quarts effacée.</p>
+
+<p>Tout cela fut fait par elle sans affectation de
+sentiment, d’un air calme et presque dégagé.</p>
+
+<p>A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne,
+en Abyssinie, où le culte catholique est
+généralement suivi, se signa, après avoir toutefois
+jeté un regard d’inspection autour d’elle.
+Baïla se contenta de pousser un soupir, soupir
+de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est
+doucement préoccupé durant quelques instants ;
+ensuite, elle regagna le pavillon isolé
+où étaient situés ses appartements, le front incliné
+et pensif ; mais songeant peut-être à tout
+autre chose qu’à l’étranger.</p>
+
+<p>Cependant, à partir de ce moment, maussade
+et fantasque avec Djezzar, elle n’eut plus
+ni de ces caresses si douces, ni de ces chants
+mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait
+le bruit cliquetant des castagnettes,
+et qui semblaient faire s’ouvrir pour
+lui les portes du septième ciel. Elle finit par
+l’irriter si bien par ses redoublements de caprices,
+de bizarreries et de refus, qu’il la
+quitta une fois haletant de fureur, et resta
+trois jours entiers sans vouloir entendre parler
+d’elle.</p>
+
+<p>Vers le milieu du troisième jour, on vint lui
+dire que, dans l’appartement de la favorite,
+on entendait s’élever un bruit terrible, des
+cris de femme mêlés à des rugissements de
+lion.</p>
+
+<p>Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller
+lui-même.</p>
+
+<p>Quand on accourut au secours de la Mingrélienne,
+on la trouva enfermée seule avec Haïder.
+Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le
+plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux,
+par places, et tout parsemé de débris
+de baguettes de cerisier.</p>
+
+<p>Ces lambeaux et ces débris indiquaient les
+endroits où la lutte s’était renouvelée entre
+l’odalisque et le lion.</p>
+
+<p>Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla
+lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de
+ce qui pouvait résulter pour elle, armée d’un
+léger faisceau de narguilés, elle en était venue
+à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolûment
+chaque baguette qui se brisait sur le
+corps de son dangereux adversaire.</p>
+
+<p>Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le
+gourmandait, à se courber sous ce bras qui le
+frappait, sans songer à se défendre, bondissait
+d’un bout à l’autre de la chambre, emportant à
+chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau
+du tapis ; mais enfin, à bout de patience
+et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant,
+pantelant, couché à moitié sur sa croupe
+et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses,
+il détendait sa griffe tranchante et
+devenait menaçant à son tour, quand tout à
+coup entrèrent les bostangis et les estafiers du
+pacha, munis d’épieux.</p>
+
+<p>La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement,
+non devant les nouveaux venus, mais devant
+la Mingrélienne, qui le pourchassait encore
+de son dernier rameau de cerisier.</p>
+
+<p>Le soir de ce même jour où Baïla avait excité
+contre elle les colères royales de son lion,
+ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité,
+vint, comme le chien le mieux appris,
+confus et repentant, ramper aux pieds de
+sa maîtresse en implorant son pardon.</p>
+
+<p>Dès le jour suivant, il en fut de même de
+Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d’elle,
+humble et les mains pleines de présents.</p>
+
+<p>La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui
+avait rendu compte, l’avait rempli d’une singulière
+admiration pour celle-ci.</p>
+
+<p>Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité
+froide qui pouvait passer pour un reste
+de rigueur.</p>
+
+<p>C’est que sa double victoire la trouve indifférente.
+Elle a épuisé toutes les émotions qu’il
+lui était donné de connaître ; elle a si bien
+éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille
+même plus sa vanité ; les esclaves qui
+l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a
+plus de joie au commandement. Le pacha est
+dompté, dompté jusqu’à la faiblesse, jusqu’à la
+lâcheté ; chacun, même le lion, subit la puissance
+de la favorite, et d’un accord tellement
+unanime, que dans ce harem, où tout se prosterne
+devant elle, où tout court au-devant de
+sa volonté, de son caprice, il n’est plus qu’un
+seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre ; c’est
+l’ennui ! Celui-là menaçait de grandir d’heure
+en heure, et de se fortifier de la faiblesse des
+autres.</p>
+
+<p>Le pacha se rendait le jour même à la ville ;
+Baïla consentit à l’accompagner, et après avoir
+séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour
+au palais de Kizil-Ermak, elle se montra
+toute différente de ce qu’elle était à son départ ;
+la gaieté, la vivacité lui étaient revenues ; le
+rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé
+ses chants les plus doux, comme ses
+danses les plus gracieuses. Elle fut charmante
+pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit
+qu’elle s’était spontanément métamorphosée
+en route.</p>
+
+<p>La belle humeur de la favorite se communiquant
+au pacha, et, par lui, gagnant de proche
+en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.</p>
+
+<p>De cette joie générale, Baïla seule avait le
+secret.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Enfermée dans son palanquin, à la suite du
+maître, comme elle longeait, avec l’escorte,
+un des faubourgs de Sivas pour retourner vers
+la rivière Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir
+les habitants, turcs ou chrétiens, fuir pêle-mêle,
+en désordre, se cacher ou se prosterner
+à l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un
+qui, resté debout et immobile, semblait ne
+participer en rien aux diverses émotions de la
+foule.</p>
+
+<p>Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége,
+les <i>cawas</i>, ne le forcent pas à prendre
+une posture plus humble ; elle l’examine avec
+plus d’attention et tressaille. Il porte le costume
+franc et, autant qu’elle en peut juger à
+travers son double voile et les mousselines
+semées d’étoiles d’or du palanquin, ses traits
+sont ceux de l’inconnu.</p>
+
+<p>Par un mouvement plus rapide que la pensée,
+voiles, rideaux, tout se soulève en même
+temps ; c’est lui ! leurs deux regards se rencontrent.
+L’étranger se trouble, sans doute
+ébloui de nouveau par l’éclat resplendissant
+de tant de beauté ; puis, avec une expression
+pleine d’amour, il lève ses yeux au ciel, place
+une main sur son cœur : bientôt, dans cette
+main, il agite, en manière de signal, un petit
+objet brillant, doré, sur lequel le soleil jette
+un éclair, mais que Baïla ne peut reconnaître,
+car déjà ses rideaux sont retombés.</p>
+
+<p>Cette scène imprudente, audacieuse, passée
+au milieu de la foule, n’eut cependant pas de
+témoin ; tous les spectateurs étaient en fuite
+ou le front contre terre.</p>
+
+<p>Durant le reste de la route, Baïla crut avoir
+rêvé. Quoi ! cet étranger, il n’était pas mort !
+il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par
+Djezzar ! Elle a donc été injuste et cruelle envers
+ceux-ci ? Elle leur devait une réparation.
+Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé ?
+D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle
+ne l’a pas empêché de se trouver sur son passage
+tout à l’heure. Pourquoi légère ? n’était-il
+pas capable, pour la voir, d’endurer la douleur,
+lui qui ne craignait pas de tout braver
+pour arriver jusqu’à elle ? Mais quel objet a-t-il
+donc fait briller à ses yeux, la main sur son
+cœur et le regard au ciel ? Sans doute un présent
+qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir
+jeter dans son palanquin comme souvenir.
+Elle avait trop tôt laissé retomber ses mousselines
+étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque
+bijou à elle, quelque joyau détaché de sa
+parure et trouvé par lui au pied du platane ou
+dans les allées du jardin ? Oui, et il le conserve
+comme une relique précieuse, comme un
+amulette préservateur, qu’il garde sur son
+cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle
+l’a vu le replacer après son transport d’amour.</p>
+
+<p>Elle se demande ensuite ce que peut être
+parmi les Francs ce jeune homme resté debout,
+dans une attitude si fière, sur le passage du
+pacha, et que cependant les cawas ont semblé
+respecter. Oh ! bien des secrets lui restent
+encore à pénétrer. N’importe ! quels que soient
+le rang, le pouvoir de ce mystérieux inconnu,
+elle est pour lui l’objet d’un amour frénétique,
+elle n’en peut douter ; sa vanité s’en glorifie,
+et, faisant, pour la seconde fois, entrer dans
+ses rêves un souvenir de l’Égypte et de Napoléon,
+elle en vient à se dire que si jamais son inconnu
+commandait une armée dans le pays de
+France, les Français pourraient bien, un beau
+jour, envahir le pachalik de Sivas.</p>
+
+<p>Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences
+narcotiques de la vie monotone du
+harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies
+de toute espèce, à ses caprices mille fois renaissants,
+à ses luttes, à ses bouderies, à ses
+révoltes, à ses tyrannies contre son maître,
+contre son lion, contre ses esclaves ; maintenant,
+son caractère semble se modifier : elle a
+repris près de Djezzar son humeur égale et
+indolente des premiers temps ; elle tourmente
+moins sa bonne Mariam et ses autres femmes
+de service ; son goût pour la parure semble
+même s’être amoindri : au lieu de quatre toilettes
+par jour, elle n’en fait plus que trois ;
+elle est devenue grave, elle réfléchit, elle
+pense ; elle pense au giaour ; elle réfléchit au
+singulier enchaînement de circonstances qui,
+depuis quelques mois, malgré elle, par fatalité,
+est venu mêler ce jeune homme à toutes ses
+préoccupations, à tous les événements de sa
+vie de recluse.</p>
+
+<p>Sans recourir au moyen dangereux d’une
+feuille de haschich glissée dans son narguilé,
+ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de
+thériaque, maintenant son imagination sait
+créer pour elle un monde charmant et nouveau.
+Elle poursuit follement ses rêves vaniteux
+de la conquête du Sivas. Elle se voit
+transportée dans une autre contrée du globe,
+à Paris, où chacun librement peut venir admirer
+sa beauté, naguère la propriété d’un
+seul. Recevoir les hommages de tous, faire
+battre mille cœurs à la fois, tout en réservant
+le sien à l’objet aimé, ah ! n’est-ce pas pour
+une femme la gloire et le bonheur sur la terre ?</p>
+
+<p>Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser
+sans l’intervention d’une armée ?</p>
+
+<p>Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit
+quelque temps, puis quand elle cessa
+d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la
+saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla.
+Elle chercha une cause à sa souffrance,
+et cette cause, elle ne voulut la voir que dans
+les murs du harem, qui pesaient sur elle et
+l’étouffaient.</p>
+
+<p>Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps
+de sa vie, avait permis à ses femmes de franchir
+les portes du sérail, bien escortées et surveillées
+toutefois ; depuis lui, de jeunes dignitaires
+de la Sublime Porte, partisans déclarés
+du nouvel ordre de choses, avaient à leur
+tour essayé de cet usage. Baïla le savait, elle
+résolut de conquérir pour elle cette douce
+liberté.</p>
+
+<p>Au premier mot qu’elle en dit au pacha,
+celui-ci, la regardant avec des yeux fauves et
+flamboyants, jura par Mahomet et les quatre
+califes, c’était son serment redoutable, que si
+toute autre de ses femmes lui eût fait une demande
+semblable, sa tête aurait déjà sauté sous
+un coup de yatagan.</p>
+
+<p>Baïla se garda d’en parler de nouveau ; mais
+le refus du maître donna au désir dont elle
+était possédée une intensité dévorante. Elle
+aussi jura, non par les quatre califes, mais par
+son vouloir de femme, d’arriver à son but,
+quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque
+péril qu’il lui fallût braver.</p>
+
+<p>L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait
+suffit pour la guérir à moitié de sa
+langueur.</p>
+
+<p>Quel était-il, ce but ? Elle eut d’abord à
+s’examiner en elle-même pour bien le définir.</p>
+
+<p>Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle
+avait déjà parcouru des yeux une partie des
+monuments de la ville ; elle avait visité la citadelle,
+le caravansérai, la mosquée, à la suite
+du pacha. Ce n’était donc point là ce qui lui
+faisait aspirer après ce fantôme de liberté.</p>
+
+<p>Restaient les bazars ; mais ce qu’ils contenaient
+de précieux ou de curieux en brocart,
+velours, pierreries, or ciselé, le maître ne s’empressait-il
+pas de le faire apporter au harem
+pour qu’elle eût à voir et même à choisir ? De
+ce côté encore la privation se faisait peu sentir
+pour elle.</p>
+
+<p>Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens
+de la Perse et du Kurdistan, tout nain difforme,
+tout objet curieux qui traversait le pachalik,
+sur un mot d’elle avait son entrée au
+palais.</p>
+
+<p>Elle arriva à cette conclusion logique, c’est
+que si elle avait désiré pouvoir visiter et parcourir
+Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver
+son inconnu, de surprendre enfin la clef des
+mystères qui l’environnaient ; et cet inconnu
+était certainement la seule des curiosités de la
+ville que Djezzar refuserait de faire venir à son
+palais pour le divertissement de sa favorite.</p>
+
+<p>Mais une autre ne pouvait-elle aller à la
+découverte pour Baïla ? Elle songea aussitôt à
+Mariam.</p>
+
+<p>Celle-ci, chargée en partie des achats et des
+approvisionnements du harem ; dispensée, par
+son emploi, par son âge, par sa couleur, par
+sa laideur naturelle, du cérémonial ordinaire,
+parcourait librement les rues et les marchés.
+Baïla connaissait son dévouement à sa personne,
+et, refusât-elle de la servir dans ses recherches,
+elle savait que la vieille négresse ne la
+trahirait pas. Elle lui en parla donc.</p>
+
+<p>Prise d’un tremblement subit,</p>
+
+<p>— Par le saint Christ ! s’écria l’Abyssine, ah !
+ne répétez pas cette parole, chère maîtresse ; résistez
+à la tentation, étouffez-la dans votre cœur ;
+c’est une inspiration du mauvais esprit !… ou
+un effet de la Providence, peut-être, une volonté
+d’en haut ! ajouta-t-elle en murmurant à voix
+basse, et comme s’apostrophant elle-même.</p>
+
+<p>— Tu n’as rien à craindre, Mariam ; de quel
+crime seras-tu coupable pour avoir essayé de
+prendre quelques renseignements sur cet étranger ?
+Ne sait-on pas que les vieilles femmes sont
+curieuses ?</p>
+
+<p>— Oh ! les jeunes ne le sont pas moins, reprit
+Mariam en jetant sur elle un regard de
+reproche, et leur curiosité entraîne à plus de
+périls. Notre sainte mère Ève était jeune
+quand…</p>
+
+<p>— Ainsi, tu refuses de me servir ?</p>
+
+<p>— Pour cette fois… ne l’exigez pas, n’insistez
+pas ; je puis faiblir ; j’ai déjà eu tant à lutter
+d’un autre côté !</p>
+
+<p>— Comment ?</p>
+
+<p>— Ce jeune Franc !… il est né pour votre
+perte et pour la mienne… Mais non… Si vous
+saviez !…</p>
+
+<p>— Tu le connais donc ? tu l’as donc revu ?</p>
+
+<p>— Ai-je parlé de cela ? Par l’ange noir ! il
+n’en est rien, j’espère.</p>
+
+<p>— A l’instant même tu viens de te trahir ;
+tu l’as vu !</p>
+
+<p>— Ah ! chère maîtresse, ne me perdez pas !
+s’écria la vieille esclave toute palpitante d’effroi.
+Oui, je l’ai vu… pour mon malheur !</p>
+
+<p>— Eh bien ! qui est-il ? Qui le retient à Sivas ?
+Que veut-il ? Qu’espère-t-il ? Quels sont ses
+projets ?</p>
+
+<p>— Est-ce à moi de vous les faire connaître ?
+Au nom du Dieu des chrétiens, qui a été le
+vôtre et qui est encore le mien, cessez de m’interroger.
+Si notre maître venait seulement à
+découvrir que ce jeune homme a pénétré ici,
+dans les jardins, que je le savais, que je me
+suis tue, ah ! il me ferait hacher menu et jeter
+aux poissons du grand bassin !</p>
+
+<p>— Mais il ne le saura point ! Tu n’as rien à
+craindre, te dis-je ; ne suis-je pas là pour te
+protéger ?</p>
+
+<p>— Mais vous, qui vous protégera ?</p>
+
+<p>— Que t’importe ? Ainsi, cet étranger, tu le
+connais ? Et tu ne m’avais rien dit ! Tu l’as donc
+rencontré ?</p>
+
+<p>— Sans doute ; il l’a bien fallu, quoiqu’il
+eût préféré encore se rencontrer avec… une
+autre.</p>
+
+<p>— Cette autre, qui donc est-elle ?</p>
+
+<p>— Vous !</p>
+
+<p>— Moi ! s’écria Baïla, dont le pourpre colora
+subitement le visage, comme si elle ne s’attendait
+point à cette réponse, qu’elle avait sciemment
+provoquée afin d’entraîner forcément
+Mariam dans la voie des confidences. Et que
+peut-il me vouloir ?</p>
+
+<p>— Oh ! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse,
+de nouveau en proie à son émotion
+première, ce qu’il veut !… Dieu me garde d’en
+parler ! Seul il pourrait vous le dire ; mais ce
+serait la mort pour nous trois, peut-être !</p>
+
+<p>Baïla garda un instant le silence.</p>
+
+<p>— Il a donc espéré me revoir encore ? demanda-t-elle
+ensuite.</p>
+
+<p>— Si on doit l’en croire, il donnerait mille
+fois sa vie pour la réalisation de cette espérance…
+et de l’autre !</p>
+
+<p>— De quelle autre s’agit-il donc ?</p>
+
+<p>— C’est son secret, ce n’est pas le mien…
+J’en ai trop dit déjà !</p>
+
+<p>Elles furent interrompues. Mariam se retira
+à la hâte, et bientôt Baïla resta seule avec ce
+serpent de la curiosité qui lui rongeait le
+cœur.</p>
+
+<p>Peu de temps après, durant la nuit, tandis
+que le pacha était dans la ville de Tocate, où
+les soins de son administration devaient le retenir
+plusieurs jours, un homme fut amené
+furtivement dans les jardins de la rivière Rouge.
+Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire
+dans une caisse de fleurs.</p>
+
+<p>Ce bostangi, gagné par de riches présents,
+le conduisit, par des routes alors désertes, jusqu’au
+pavillon occupé par la favorite.</p>
+
+<p>Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine
+parut et lui fit un signe.</p>
+
+<p>A ce signe, la belle odalisque, prétextant
+d’un besoin de repos, congédia ses femmes de
+service, après avoir toutefois fait natter ses
+cheveux et s’être soigneusement fait parfumer
+le corps par elles.</p>
+
+<p>Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle
+se rhabilla, mais tellement à la hâte que sa
+ceinture de cachemire, négligemment nouée,
+retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte ;
+et son long voile, répandu autour d’elle, cachait
+seul les trésors de ses épaules et de sa
+poitrine.</p>
+
+<p>En se rendant vers la salle où l’attendait le
+visiteur mystérieux, elle s’arrêta. La respiration
+lui manquait ; un tremblement nerveux agitait
+ses membres délicats et courait en frissons sur
+sa peau, moite encore d’eau de rose et d’essence
+de santal. Portant la main à son cœur, comme
+pour en contenir les battements précipités,</p>
+
+<p>— J’ai peur ! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>— Que craignez-vous maintenant ? dit en
+la soutenant sous les bras Mariam, dont
+le courage, comme par un jeu de bascule,
+semblait s’être affermi, exalté, tandis
+que défaillait celui de sa maîtresse : le pacha
+est loin ; tout dort autour de nous ; ce Franc
+que vous avez désiré recevoir et que vous
+allez entendre, il a franchi, sans éveiller
+les soupçons, les portes du palais. Il vous attend.
+Il n’a pas tremblé pour venir, lui ; les
+moments sont précieux ; il les compte avec impatience ;
+allons le rejoindre.</p>
+
+<p>— J’ai peur ! répéta Baïla résistant à l’impulsion
+que voulait lui donner la vieille esclave.</p>
+
+<p>Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui,
+le sourire aux lèvres, les yeux à demi
+fermés, elle semblait savourer avec délice
+l’effroi ressenti par elle ; comme ces malades,
+saturés de breuvages fades et sucrés, se plaisent
+momentanément aux âpres amertumes de
+l’absinthe.</p>
+
+<p>C’était une émotion, enfin, et pour la recluse
+du harem, toute émotion devenait précieuse.</p>
+
+<p>Non sans avoir promené un dernier regard
+sur l’habile et voluptueux désordre de sa toilette,
+elle souleva enfin la portière de ce salon
+où l’attendait l’inconnu.</p>
+
+<p>A la faible lumière que projetaient deux
+bougies de senteur, placées sur un guéridon,
+elle vit l’étranger debout, une main au coude,
+l’autre au front, dans une posture méditative.</p>
+
+<p>Au frôlement de sa robe, au léger bruissement
+de ses pas, il releva la tête, croisa ses
+mains avec une sorte de transport extatique,
+et ses yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent
+si vifs, qu’il sembla à la Mingrélienne
+que la lumière en était doublée autour d’elle.</p>
+
+<p>Quand Mariam a disparu pour mieux veiller
+sur eux, quand Baïla se trouve seule, seule
+avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves,
+tout à coup rejetant son voile en arrière, elle
+se montre à lui dans tout l’éclat de sa beauté
+géorgienne.</p>
+
+<p>Un instant, elle jouit de son trouble, de sa
+surprise ; puis, allant s’asseoir à l’angle d’un
+sofa, elle l’invite, par un signe, à venir prendre
+place à son côté.</p>
+
+<p>Mais l’étranger est resté immobile ; son seul
+mouvement a été de se couvrir les yeux, comme
+si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût soudainement
+ébloui.</p>
+
+<p>Après avoir doucement savouré, dans son
+orgueil, l’effet stupéfiant produit par sa beauté,
+Baïla réitère son geste.</p>
+
+<p>Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras
+et d’hésitation cependant, se dirige vers
+le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre
+devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité
+du long voile de l’odalisque, et l’en recouvre
+tout entière, en détournant la tête.</p>
+
+<p>Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre
+étrangement Baïla ; mais peut-être, se
+disait-elle, sont-ce là les préliminaires de
+l’amour chez les Francs.</p>
+
+<p>— Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme
+d’une voix émue, en prenant place à son côté ;
+écoutez-moi avec attention, madame ; le moment
+présent peut devenir, pour vous comme
+pour moi, le commencement d’une ère nouvelle
+de gloire et de salut.</p>
+
+<p>Elle ne le comprenait point ; elle se rapprocha
+de lui.</p>
+
+<p>— Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il ;
+la Mingrélie est votre patrie.</p>
+
+<p>Baïla crut un instant qu’il venait lui-même
+de l’ancienne Colchide, qu’il y avait vu sa
+famille ; et dans le vol rapide de ses pensées,
+elle fit remonter l’amour du jeune homme, non
+plus seulement à une époque récente, mais à
+ce temps où elle n’était encore que la propriété
+de son père. Les souvenirs du pays natal lui
+revenant plus doux, en s’unissant à l’idée d’un
+amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha
+de lui et le regarda curieusement, espérant
+retrouver sur sa figure des traits anciennement
+gravés dans sa mémoire.</p>
+
+<p>— Êtes-vous donc un ami de mes frères ? lui
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne
+effleura de sa main celle de l’étranger.
+Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant
+le signe de la croix, et d’une voix pleine
+d’onction et de solennité :</p>
+
+<p>— Oui, madame, je suis l’ami de vos frères,
+de vos frères les chrétiens, aujourd’hui foulés
+aux pieds d’un despote cruel, mais qui par
+vous peut s’adoucir. Le terrible Dâher, maître
+d’une partie de la Syrie et de la Palestine, après
+avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar,
+devint le protecteur des disciples de
+Jésus-Christ. N’exercez-vous pas sur votre
+maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim
+avait sur le sien, vous, madame, à qui,
+dit-on, les lions mêmes ne résistent pas ? Dieu
+s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus ;
+il vous a, comme elle, marquée de son
+sceau pour concourir à la délivrance de son
+peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le
+pacha de Sivas, Ali-ben-Ali, le boucher, le
+bourreau, ne tournera plus sa rage que contre
+les ennemis de l’Église ; la clarté divine, descendue
+de la croix du Calvaire, a su parfois
+pénétrer jusque dans les cœurs les plus endurcis…</p>
+
+<p>— Misérable ! s’écria Baïla, revenue enfin de
+la stupeur qu’elle avait éprouvée en entendant
+ce discours inattendu ; qu’es-tu venu faire
+ici ?</p>
+
+<p>— Vous apprendre à pleurer sur votre vie
+passée, vous aider à vous laver de vos souillures,
+vous sauver, et sauver avec vous et par
+vous nos frères les chrétiens du Sivas !</p>
+
+<p>— Va-t’en, apôtre du démon ; retire-toi,
+insolent ! répète la belle odalisque en s’enveloppant
+alors d’elle-même dans ses voiles, en
+se cachant de son mieux aux regards du profane ;
+va-t’en, et sois maudit !</p>
+
+<p>— Non, vous ne me chasserez pas ainsi,
+disait le jeune enthousiaste ; vous m’entendrez !
+Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission
+que j’accomplis en ce moment, va changer
+votre cœur ; il le peut, il le fera !</p>
+
+<p>— Ton Dieu n’est pas le mien, impie !
+va-t’en.</p>
+
+<p>— Ah ! ne blasphémez pas contre le Dieu de
+vos pères, ne mentez pas ainsi aux saintes
+croyances qui, peut-être, même à votre insu,
+sont restées dans votre cœur. N’est-ce pas vous
+qui, dans un coin retiré de vos jardins, avez
+dressé la plus humble des croix, sans doute
+pour y venir prier en secret ?</p>
+
+<p>Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui
+faisait passer soudainement dans la mémoire
+de la jeune odalisque toutes les chimères de
+son amour fantastique, toutes les espérances,
+toutes les illusions qui s’étaient groupées pour
+elle autour d’une seule idée ; le dépit de voir
+ainsi s’effacer tous ses rêves ; l’effrayante pensée
+du péril qu’elle a recherché, qu’elle a
+bravé, qui la menace encore en ce moment
+même, et le tout pour arriver à une pareille
+déception, pour trouver un apôtre dans l’amant
+qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses
+esprits que sa voix, s’élevant par degrés, sembla
+devoir aller jusqu’au delà de son pavillon
+éveiller les esclaves qui dormaient.</p>
+
+<p>Pour essayer de la calmer, le geste suppliant,
+l’étranger fit un pas vers elle :</p>
+
+<p>— N’approche pas ! lui cria l’odalisque.</p>
+
+<p>Et se levant, frémissante, elle appela Mariam.
+Elle se disposait à sortir en faisant retentir encore
+ses imprécations, quand la portière, brusquement
+soulevée, le pacha parut tout à coup
+entouré de soldats et portant à sa ceinture un
+arsenal complet d’armes de toutes sortes.</p>
+
+<p>Soit que la colère de la Mingrélienne fût
+arrivée à son paroxysme, soit que le sentiment
+de la conservation s’éveillât impérieux en elle
+et la rendît impitoyable :</p>
+
+<p>— Tuez-le ! tuez-le !</p>
+
+<p>Et du doigt, elle désignait le malheureux
+Français aux vengeances du pacha.</p>
+
+<p>Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla
+un regard triste et miséricordieux qui la fit
+tressaillir, puis il tendit la tête.</p>
+
+<p>Un soldat leva son sabre ; Djezzar détourna
+le coup.</p>
+
+<p>— Non, dit-il ; il ne faut pas qu’il meure si
+vite.</p>
+
+<p>Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice
+sur les deux soupçonnés, il murmura
+d’une voix cadencée cette phrase affreusement
+poétique :</p>
+
+<p>— Son sang ne doit pas jaillir tout à coup,
+comme l’eau de la fontaine, mais couler lentement,
+comme celle de la source qui tombe
+goutte à goutte du rocher.</p>
+
+<p>En Orient, la poésie se retrouve partout.</p>
+
+<p>Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un
+esclave maugrebin placé près de lui, puis on
+emmena le chrétien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord
+rugir toutes ses passions jalouses ; mais avec
+lui, la favorite n’avait à redouter qu’une explication
+commençant par un coup de poignard.</p>
+
+<p>Dès qu’elle le vit débuter simplement par
+des menaces et des emportements, elle cessa
+de craindre pour sa vie.</p>
+
+<p>Prenant une attitude de surprise, une physionomie
+révoltée, tout en tâchant pourtant
+de se maintenir aussi jolie que possible, elle
+essaya de tirer parti de tous ses avantages, et
+de faire valoir avec le Turc cette toilette pleine
+d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.</p>
+
+<p>Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de
+Tocate à Sivas, avait été instruit dans cette
+dernière ville des projets du Français pour
+pénétrer dans l’intérieur du harem ; mais il
+manquait de preuves sur la complicité de sa
+belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves,
+celui qui aurait pu les donner, il expirait sans
+doute en ce moment. N’avait-elle pas d’ailleurs
+à se prévaloir de ses imprécations contre le
+giaour et de son mouvement de terreur et de
+fuite, dont le pacha lui-même avait été témoin ?</p>
+
+<p>Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser
+convaincre, et, les rôles intervertis, ce fut le
+maître qui, humble et suppliant, implorait
+tout bas son pardon.</p>
+
+<p>A l’innocence de la Mingrélienne il préparait
+cependant de terribles épreuves !</p>
+
+<p>Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla
+élevait de plus en plus la voix.</p>
+
+<p>— Écoute ! dit le pacha, lui imposant silence
+du geste et semblant lui-même prêter
+l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait
+du dehors.</p>
+
+<p>Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit
+sourd, confus, monotone et régulier, comme
+celui des vanneurs ou des batteurs en grange.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc ? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>— Rien… rien encore, répondit-il.</p>
+
+<p>Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps
+attentifs ; le même bruit se répéta, mais sans
+s’accroître.</p>
+
+<p>Djezzar se dépita, et cédant à son impatience,
+il frappa dans ses mains.</p>
+
+<p>— Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés ?
+demanda-t-il à l’esclave maugrebin qui se présenta.</p>
+
+<p>— Ils le sont, fils d’Ali ; mais en vain, contre
+ce chrétien, nous avons employé les cordelettes
+armées de plomb et les lanières de cuir
+d’hippopotame ; en vain nous avons humecté,
+saupoudré ses plaies béantes de piment et de
+jus de limon ; il n’a pas poussé un cri, pas un
+soupir.</p>
+
+<p>— Que fait-il donc ? hurla le pacha.</p>
+
+<p>— Il prie, répondit l’esclave.</p>
+
+<p>— N’a-t-il rien révélé ?</p>
+
+<p>— Rien, fils d’Ali.</p>
+
+<p>— Si mes châtiments n’ont pu lui délier
+la langue, ma clémence en viendra à bout
+peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre.
+Qu’on me l’amène, et qu’Haïder vienne avec
+lui. Par Allah ! je saurai le faire parler,
+moi !</p>
+
+<p>Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar
+redevint près de Baïla l’homme du harem,
+l’efféminé, le voluptueux Djezzar ; il lui fit reprendre
+place au sofa, et lui-même, étendu à
+ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en
+apparence seulement, de voir la fumée de sa
+pipe persane s’échapper d’un côté en flocons
+nuageux, remonter de l’autre en s’épurant dans
+un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il
+attendit, dans une posture indolente, l’arrivée
+de son captif.</p>
+
+<p>Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre.
+Né à Paris, dans une bonne famille de la
+vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la
+rêverie, à l’exaltation, il n’avait pu, orphelin
+dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours
+naturel. Malgré son éducation tout universitaire,
+la pensée religieuse avait germé et s’était
+développée en lui. A défaut de ces tendres
+affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes
+croyances avaient comblé les vides de son
+âme.</p>
+
+<p>Il occupait un petit emploi au ministère des
+affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite
+d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la résolution
+lui était venue de se faire prêtre.</p>
+
+<p>Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment
+nommé au consulat d’une des villes
+importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien
+alors de plus à propos que de l’emmener avec
+lui, en qualité d’élève consul. Il espérait le
+distraire de ses pieuses abstractions, le faire
+renoncer à ses projets, et même le conquérir
+au doute, à la vue de toutes ces sectes de chrétiens
+schismatiques qui peuplent l’Orient.</p>
+
+<p>L’oncle était philosophe.</p>
+
+<p>Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima
+plus vive, au contraire, en approchant
+de ces lieux saints où les vérités évangéliques
+avaient étendu leurs premiers rameaux et
+porté leurs fruits les plus savoureux. Pour lui,
+les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés
+du Thabor et du Sinaï. Plus que jamais
+affermi dans sa vocation première, sous son
+costume de diplomate, il vêtit le cilice et se
+promit, puisque l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir,
+en dépit de son parent et dans le secret
+de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé
+par des travaux apostoliques.</p>
+
+<p>Après s’être perfectionné par la pratique
+dans la langue turque et l’arabe vulgaire, Ferdinand
+Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans
+les environs les sectateurs des différentes
+églises dissidentes : arméniens, grecs, maronites,
+nestoriens, eutychéens et même les catholiques
+latins, séparés de Rome seulement
+par le mariage de leurs prêtres. Il allait vers
+eux pour opérer des conversions ; il en revenait
+plus effrayé encore de leur misère que de
+leur ignorance, et, véritable apôtre, il y retournait
+moins pour les prêcher que pour les
+secourir.</p>
+
+<p>Monté sur un léger batelet qu’il avait appris
+à manœuvrer à la manière orientale, avec la
+rame au gouvernail, il suivait un jour le cours
+de la rivière Rouge, et rêvant le désert, un
+ermitage dans quelque thébaïde, il se créait
+dans l’avenir un bonheur ascétique trempé
+d’eau claire, lorsque la rame se rompit entre
+ses mains. Sa barque, en échouant, le jeta sur
+un petit pan de terrain, en delta, placé comme
+une île entre le Kizil-Ermak et un fossé régulièrement
+creusé.</p>
+
+<p>Ferdinand n’était pas nageur habile ; mais,
+malgré la gravité ordinaire de ses pensées, il
+était bon sauteur ; il mesura tour à tour de
+l’œil la rivière et le fossé, et, la question décidée
+en faveur de ce dernier, il le franchit d’un
+bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit
+mur que lui avait masqué un épais buisson de
+nopals et d’abricotiers sauvages. Rebondir de
+l’autre côté pour regagner son delta, c’était
+risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace
+lui manquait pour prendre un élan, et,
+dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la
+rivière infranchissable.</p>
+
+<p>Dans cette position, fort embarrassé de son
+rôle, et ne se doutant guère qu’il avoisinait de
+si près les jardins d’été du pacha, il aperçut
+une porte basse, cintrée, pratiquée dans le
+petit mur ; il la poussa machinalement, et, à
+sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.</p>
+
+<p>Il existe autour de Sivas, et surtout sur les
+bords de la rivière, des enclos où des cultivateurs,
+chrétiens pour la plupart, font venir, à
+grand renfort d’eau, les légumes qui servent
+aux approvisionnements des marchés de la
+ville, et ces poncires énormes, ces pastèques
+savoureuses, ces dattes et ces pistaches, dignes
+de rivaliser avec celles d’Alep et de Damas.
+Ferdinand crut être arrivé devant une de ces
+exploitations appartenant à des chrétiens. La
+négligence apportée dans la fermeture des
+portes l’affermit dans son idée ; il entra.</p>
+
+<p>Alors, pour la première fois, il se trouva
+face à face avec Baïla, nonchalamment assise
+sous le platane.</p>
+
+<p>Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse
+odalisque bariolée de rouge et de noir,
+effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier
+quelques paroles en rapport avec le désir véhément
+qu’il avait d’échapper sain et sauf à cette
+périlleuse bonne fortune qu’il n’était pas venu
+chercher. Égaré ensuite dans les dédales du
+jardin, il se retrouva devant Baïla et sa négresse ;
+enfin, regagnant non sans peine la petite
+porte encore ouverte, il s’épouvantait de
+nouveau de ce double obstacle du fossé et de
+la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au
+milieu des vapeurs du soir il vit un homme
+s’avancer mystérieusement vers le delta, en
+traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable,
+que Ferdinand ne soupçonnait pas.</p>
+
+<p>Cet homme, bostangi chez le pacha, volait
+les fruits de son maître pour aller les vendre à
+la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la
+petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire
+qu’à l’entretien des fossés. Après avoir,
+ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le
+moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore,
+c’est ce voleur de fruits qui, plus tard, enfermé
+par Baïla entre la crainte d’une dénonciation
+et l’espoir d’une récompense, devait introduire
+le Français dans les jardins et jusque
+dans le pavillon de la favorite.</p>
+
+<p>Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous
+un amas de ronces pendantes une longue
+planche dont il se servit pour franchir le fossé ;
+il la déposa ensuite derrière le massif de nopals
+et d’abricotiers sauvages, où justement
+Ferdinand se tenait caché.</p>
+
+<p>Dans ce concours de circonstances inespérées
+qui venaient coopérer à sa délivrance,
+celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche
+devenait une arche de salut pour lui ; il s’en
+servit à son tour, et grâce au gué de la rivière,
+que le bostangi venait de lui révéler, après
+s’être égaré quelque temps dans des sentiers
+inconnus, après avoir lutté de nouveau contre
+le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la
+poursuite de sa proie, se retrouvait partout sur
+sa route et semblait vouloir l’envelopper de ses
+détours et de ses replis, il échappa enfin à tous
+les dangers de sa malencontreuse promenade.</p>
+
+<p>Rentré à Sivas, dans la maison du consulat,
+il eut à se féliciter doublement d’y être arrivé
+sain et sauf, quand il apprit que ces jardins où
+il s’était si follement aventuré n’étaient rien
+moins que ceux de Djezzar-Pacha.</p>
+
+<p>Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle
+être ?</p>
+
+<p>Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque,
+il croyait maintenant avoir rêvé, ou
+qu’une vision l’avait abusé.</p>
+
+<p>Elle réapparaissait à son esprit sous une
+forme multiple. Il la revoyait semblable à une
+bacchante, sa coupe à la main, indolemment
+accroupie sur sa peau de tigre ; puis, comme
+une péri, comme une ondine, se montrant à
+lui à travers les reflets dorés du soleil et les
+arcs-en-ciel du petit bassin de marbre ; puis
+enfin, dans sa troisième transformation, debout,
+sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et
+le menaçant du poignard.</p>
+
+<p>Toutefois, son imagination chaste et calme
+ne prêtait nul charme à cette triplicité de formes.
+Il se demandait, au contraire, si cette
+vision ne lui avait pas présenté un emblème de
+tous les vices réunis ? L’ivresse, la luxure, la
+paresse, la colère ! Il trouvait moyen de compléter
+les sept péchés capitaux.</p>
+
+<p>Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur
+des chrétiens, n’était-ce pas le démon
+lui-même qui s’était fait voir à lui ?</p>
+
+<p>Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être
+à part, un être merveilleux, dont elle honorait
+la trace, une idole à laquelle elle rendait un
+culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement
+dans la sainte horreur de son souvenir.</p>
+
+<p>Ce démon cependant, cet effroyable assemblage
+des sept péchés capitaux, il allait tout
+tenter pour l’approcher encore.</p>
+
+<p>Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait
+près de son oncle, dans cette province de l’Anti-Taurus,
+s’était peu préoccupé de ce qui se
+passait dans l’intérieur du harem de Djezzar.
+Ses pensées étaient ailleurs ; mais après sa visite
+involontaire dans les jardins, il prêta plus
+curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient
+sur le pacha. Il apprit que celui-ci,
+entièrement abandonné à ses penchants voluptueux,
+subissait l’empire d’une favorite mingrélienne.
+Bientôt, sans qu’il pût se douter de la
+part qu’il avait eue lui-même à l’accroissement
+de cette domination de la belle esclave, il
+entendit répéter partout autour de lui que,
+si elle en avait la ferme volonté, Baïla ferait
+un juif de son maître Ali-ben-Ali.</p>
+
+<p>— Pourquoi pas un chrétien ? se dit-il.</p>
+
+<p>Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées
+en une seule : Elle est chrétienne,
+et elle peut tout sur Djezzar !</p>
+
+<p>Oh ! combien sa divine mission s’agrandit à
+ses propres yeux ! Quel triomphe pour lui,
+pour la religion, pour tous les malheureux
+chrétiens de Sivas, si cette pensée se réalise !
+Sans doute, l’exécution d’un projet pareil est
+hors de toute probabilité ; mais la foi raisonne-t-elle ?
+Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions
+qui pèsent sur ses frères de toutes les
+sectes, et qui en poussent quelques-uns à l’abjuration,
+n’est-ce pas un assez grand résultat ?
+A ce résultat comment arriver ?</p>
+
+<p>Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle
+voie est déjà un triomphe.</p>
+
+<p>Il a confié son dessein, ses radieuses espérances,
+à un vieux prêtre, son confesseur, et
+son confesseur se trouve être en même temps
+celui de Mariam ; car Mariam, catholique zélée,
+n’a jamais cessé de pratiquer, mystérieusement
+toutefois, les préceptes de sa religion.</p>
+
+<p>Arriver à la négresse abyssine par le saint
+homme, à la favorite par la négresse, au pacha
+par la favorite, telle est la marche à suivre que
+se trace d’avance notre jeune enthousiaste.</p>
+
+<p>Régénérer et faire refleurir le christianisme
+dans cette portion du monde asiatique, telle
+est la mission sublime dont il se croit chargé
+par Dieu lui-même.</p>
+
+<p>Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer
+à ces dangereuses tentatives. Vaincu
+enfin par ses instances, il le mit en relation
+avec l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit
+son rôle. Usé par la persécution, devenu craintif
+et prudent, le vieillard tenait à la vie, qui
+lui échappait. Il avait coutume de dire que
+l’Église conquérante ne doit compter que sur
+ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres,
+et que le martyre ne convient bien qu’à
+la jeunesse.</p>
+
+<p>C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit
+que cette favorite, venue de la Mingrélie, et sur
+laquelle il avait fondé toutes ses espérances
+chrétiennes, n’était autre que la démoniaque
+odalisque rencontrée par lui dans les jardins
+de Kizil-Ermak.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, la nouvelle ayant
+circulé que Baïla, à la suite de Djezzar, avait
+traversé la ville dans son palanquin et devait
+la traverser encore pour retourner vers le palais
+d’été, il s’était placé sur son passage. Mariam,
+quoique ébranlée par ses ardentes et
+pieuses sollicitations, n’avait point encore parlé
+de lui à sa maîtresse ; mais il crut voir la
+preuve du contraire dans le mouvement de la
+jeune femme vers lui, et ce fut dans cette conviction
+qu’il tira de sa poitrine et fit briller à
+ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite
+croix dorée qu’avait portée sa mère, et qui
+ne le quittait jamais.</p>
+
+<p>On sait comment tourna l’exécution de cette
+sainte et audacieuse entreprise, dont Ferdinand
+Lasserre, à cette heure, vient de subir
+les premières et terribles conséquences, et prévoit
+le dénoûment.</p>
+
+<p>Quand, après son supplice préparatoire,
+les mains solidement liées derrière le dos, il
+fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore
+étendu sur ses coussins ; sa tête, et le bras
+qui soutenait le narguilé, reposaient sur les
+genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder,
+allongé sur ses pattes, le museau contre terre,
+les yeux à demi fermés, était couché près
+de lui.</p>
+
+<p>Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent.
+La scène qui allait suivre ne voulait
+pas de témoins.</p>
+
+<p>Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le
+lion demeurèrent seuls.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Baïla avait senti disparaître sa confiance.
+Une seule révélation du prisonnier pouvait
+être pour elle un arrêt de mort ; et, cachant
+sa pâleur sous les plis redoublés de son voile,
+le cœur palpitant, elle attendit le résultat de
+l’interrogatoire, en attachant son regard plein
+d’anxiété sur le captif.</p>
+
+<p>— Quoi ! j’aurais risqué de mourir pour entendre
+un sermon de ce triste prêcheur ! se
+disait-elle ; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai
+donné l’ordre ! ou que n’a-t-il succombé sous
+le fouet des cawas !</p>
+
+<p>Cependant, en le voyant le corps sillonné de
+stigmates bleuâtres, la chair gonflée et saignante,
+se tenir là, dans cette salle, comme s’il
+n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux,
+comme il y était avant l’arrivée du
+pacha, avec son même maintien, avec son
+même regard timide, qu’il n’osait lever vers
+elle, elle se sentait émue de quelque pitié.</p>
+
+<p>— Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena
+dans ce lieu ?</p>
+
+<p>— Son salut, répondit le captif en tournant
+un instant ses yeux vers le sofa occupé par
+l’odalisque ; et les reportant sur Djezzar : Le
+tien peut-être, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>— Quoi ! chien fils de chien que tu es, tu
+pensais faire de moi un vil Nazaréen, et pour
+me convertir à la secte de maudits, tu profitais
+du temps de mon absence ?</p>
+
+<p>— J’ai dit la vérité, répondit le jeune
+homme, aussi vrai que Jésus-Christ est le rédempteur
+du monde !</p>
+
+<p>— Tu mens ! cria le pacha, aussi vrai qu’il
+n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et que Mahomet
+est son prophète.</p>
+
+<p>Après ce mouvement, il sembla faire un
+effort pour s’interrompre dans sa colère, il se
+replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite,
+passa sa main, en signe de caresse, sur
+la crinière de son lion, et quand il eut aspiré
+deux ou trois bouffées de son <i>latakié</i> :</p>
+
+<p>— Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave
+pas ton crime. Tu sais bien que d’un
+musulman on ne fait point un chrétien, comme
+d’un chrétien on ne peut faire un juif. La loi
+de Moïse a préparé celle de Jésus ; celle de
+Jésus n’était que le second échelon de celle de
+Mahomet ; dans cette route-là on ne redescend
+pas ; on monte.</p>
+
+<p>— J’espérais du moins, dit le captif, te
+rendre plus favorable à mes frères…</p>
+
+<p>— Sont-ce donc là tes frères, toutes ces
+bandes de chacals qui se mordent entre eux,
+toutes ces races d’infidèles qui oublient leur
+propre loi ? De quoi se plaignent-ils ? De quelques-uns
+j’ai fait de bons chrétiens par le martyre ;
+de quelques autres de bons musulmans,
+par la persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de
+leurs prêtres ? Non ! loin de là ! Tu n’es qu’un
+de ces frivoles Européens qui viennent essayer
+de propager parmi nous leurs usages impies ;
+laisse de côté la ruse et le mensonge : tu as
+entendu parler de la beauté de cette esclave
+(il tourna la tête vers Baïla), et, au prix de ta
+vie, tu as voulu en saturer tes yeux ? N’est-ce
+point cela ?</p>
+
+<p>Le jeune homme fit un signe négatif ; le pacha
+n’en tint nul compte et poursuivit :</p>
+
+<p>— Eh bien, es-tu satisfait ? Tu dois l’être ;
+car tu l’as vue. Vos femmes d’Europe sont-elles
+à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir
+chez nous pour nous ravir les nôtres ? Jusqu’à
+ce jour, vous n’avez eu de convoitise que pour
+nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de
+correspondre avec elle ? Quel a été ton guide ?
+De quelle façon t’a-t-elle d’abord accueilli ?</p>
+
+<p>Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille,
+épie le moindre cri, le moindre mouvement
+de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait
+une parole d’aveu, un signe dénonciateur
+de la part de l’interrogé.</p>
+
+<p>Il ne l’obtint pas de ce côté ; mais il sentit,
+sous lui, frissonner les genoux de Baïla.</p>
+
+<p>— Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois
+sincère ; dis-moi quel espoir tu avais conçu ;
+dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux ; nomme
+tes complices, et, quelle que soit ta faute, je
+mettrai dans l’autre balance ta jeunesse, ton
+titre consulaire, quoique ta présence ici la
+nuit, au milieu de mon harem, me donne le
+droit de l’oublier. Mais je te tiendrai compte de
+ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je
+serai miséricordieux. Parle ; je t’écoute.</p>
+
+<p>Il aspira de nouveau la fumée odorante du
+narguilé et sembla attendre une réponse ; mais
+le captif gardait toujours son silence et son
+immobilité.</p>
+
+<p>— Parle, chrétien ; parle, il est temps ; à ce
+prix seul, tu peux racheter ta vie… en abjurant
+ton idolâtrie, bien entendu.</p>
+
+<p>A ce dernier mot, le jeune homme releva la
+tête ; une noble rougeur lui monta au visage :</p>
+
+<p>— Dénoncer et apostasier ! s’écria-t-il ; voilà
+ta clémence, pacha ! Tes bourreaux ont-ils
+donc oublié de te dire qui je suis ? Toi-même,
+qui m’as honoré ici du titre de chrétien, tu
+ignores donc quels devoirs ce titre impose ?
+Pour plonger deux fois leur âme dans une
+souillure ineffaçable, crois-tu que les disciples
+du Christ tiennent tant à cette vie mortelle ?</p>
+
+<p>Et son œil étincelait, et toute sa physionomie
+avait pris un caractère de beauté sublime.</p>
+
+<p>— C’est entendu, dit Djezzar, contrastant
+alors, par son apparente impassibilité, avec
+l’exaltation du jeune Français ; tu veux mourir,
+et tu mourras ; mais sais-tu bien quelle fin je
+te réserve ?</p>
+
+<p>— Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le
+captif.</p>
+
+<p>— Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras
+rien ?</p>
+
+<p>Et le pacha suivait attentivement son regard,
+qu’il croyait devoir se porter vers Baïla.</p>
+
+<p>— Rien, répondit le jeune homme, les yeux
+baissés, sinon de n’être point, à mes derniers
+moments, assisté par un saint prêtre de ma religion.</p>
+
+<p>Djezzar sembla réfléchir ; puis un sourire
+contracta légèrement ses lèvres :</p>
+
+<p>— Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il,
+ils peuvent être exaucés.</p>
+
+<p>A son appel, le maugrebin reparut.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, un vieillard au
+front chauve, à la longue barbe blanche, aux
+traits amaigris, se présenta. En présence du
+pacha, il fut pris tout à coup d’un tremblement,
+comme s’il eût cru sa dernière heure arrivée.</p>
+
+<p>C’était un pauvre religieux maronite envoyé
+récemment par le patriarche du mont Liban
+pour remplacer le supérieur du couvent de
+Perkinik qui venait de mourir. Le jour même,
+en traversant ce village catholique des environs
+de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une
+avanie son misérable couvent, où trois moines,
+couverts de haillons, vivaient du travail de
+leurs mains, au milieu d’une population aussi
+misérable qu’eux. Ne pouvant leur extorquer
+l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar venait
+d’emmener avec lui leur supérieur, pour le
+garder en otage jusqu’à ce que la somme exigée
+par lui fût payée.</p>
+
+<p>— <i>Kafer</i>, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter
+les impôts du miri et du karadj.</p>
+
+<p>— Les chrétiens du Liban en sont exemptés
+depuis les capitulations du saint roi Louis,
+répondit le malheureux dont la voix trahissait
+la violente émotion ; le vice-roi Mehemet-Ali
+nous en tenait dispensés.</p>
+
+<p>— A l’enfer le vieux chacal !</p>
+
+<p>— Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu
+cette loi, Altesse.</p>
+
+<p>— Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté !
+lui cria le pacha.</p>
+
+<p>— Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur ?
+balbutia le vieillard en attachant son
+regard terrifié sur le lion couché auprès de
+Djezzar, et dont il se croyait déjà la pâture. Je
+ne possède rien au monde, sinon la vie, que
+tu puisses me prendre.</p>
+
+<p>— Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ !</p>
+
+<p>— Mais pour acquitter cet impôt…</p>
+
+<p>— Par le Coran, qui te parle encore d’un
+impôt ? Du karadj et du miri, je vous tiens
+quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu
+es libre, et tu sortiras d’ici emportant plus de
+piastres que je ne t’en demandais ; mais avant
+de nous séparer, tu vas appeler les malédictions
+de ton Dieu sur ce chien que voilà.</p>
+
+<p>Alors s’adressant à son autre captif :</p>
+
+<p>— Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par
+un prêtre de ta religion, Ynch Allah ! Parleras-tu
+maintenant ?</p>
+
+<p>Avec une héroïque résignation, pour toute
+réponse, Ferdinand Lasserre s’agenouille et
+courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à
+l’anathème, quand il entend le vieux cénobite
+du Liban, levant ses mains décharnées sur son
+front, lui dire d’une voix attendrie :</p>
+
+<p>— Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon
+fils !</p>
+
+<p>Cette sainte parole à peine prononcée, le
+vieillard tombait à la renverse, frappé d’un coup
+de feu ; Baïla, avec un mouvement d’horreur,
+se rejetait en arrière ; et le pacha, avec sa
+même impassibilité, remettait son pistolet dans
+sa ceinture.</p>
+
+<p>Soudain, il interrompit ce mouvement pour
+retenir par la crinière son lion qui, animé par
+la vue du sang, s’élançait avec un rugissement
+vers le corps du Maronite.</p>
+
+<p>— Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar
+au maugrebin, et qu’on nous laisse !</p>
+
+<p>Le cadavre emporté, le maugrebin sorti,
+revenant au lion qui, la gueule entr’ouverte,
+les lèvres crispées et pantelantes, poussait de
+rauques soupirs et dardait ses regards étincelants
+vers cette proie qu’on lui enlevait :</p>
+
+<p>— Holà ! dit-il en le flattant du geste et de la
+voix, holà ! patience, Haïder, ta part te sera
+bientôt faite ; tu ne perdras pas à l’échange.</p>
+
+<p>Il reprit alors sa position première ; et tandis
+que le lion, retenu par lui, continuait de rugir
+sourdement, les yeux tournés vers une large
+tache de sang restée sur le tapis, s’adressant
+à Baïla, sans paraître se douter des émotions
+de terreur dont était agitée sa belle esclave :</p>
+
+<p>— Oui, à nous trois le giaour ! chacun sa
+part ! A moi sa tête, au lion son corps, et à toi,
+ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur !
+Ce cœur, ne te l’a-t-il pas donné ? Eh bien ! va
+le prendre !</p>
+
+<p>Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait
+quel sens attacher à ces mots.</p>
+
+<p>— Va le prendre, répéta Djezzar ; tiens,
+regarde, impuissant à se défendre, ne semble-t-il
+pas te l’offrir de lui-même ? Va, mon
+âme, et si ton poignard ne suffit pas à l’œuvre,
+sers-toi du mien.</p>
+
+<p>L’odalisque se pencha vers lui :</p>
+
+<p>— Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas
+vrai ? lui murmura-t-elle à l’oreille.</p>
+
+<p>— Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas
+me comprendre ? répondit-il d’une voix formidable.
+Que cet homme meure, qu’il meure de
+ta main, sur-le-champ, sinon je te croirai sa
+complice, et ta tête tombera avant la sienne,
+je te le jure par Mahomet et les quatre
+califes !</p>
+
+<p>N’ayant plus qu’à choisir entre donner la
+mort ou la recevoir, Baïla sentit un froid glacial
+dans ses veines ; son front se couvrit d’une
+pâleur livide.</p>
+
+<p>— Tu hésites ? dit le pacha.</p>
+
+<p>Elle porta une main tremblante à son poignard.</p>
+
+<p>— Prends le mien, reprit-il.</p>
+
+<p>La main de Baïla retomba sur l’épaule de
+Djezzar et y resta quelque temps comme paralysée ;
+ses yeux troublés se levèrent furtivement
+vers le jeune Français, ce matin encore
+l’objet de ses rêves d’amour ; vers ce jeune
+martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui
+allait mourir, mourir par elle, pour n’avoir
+pas voulu le prononcer, ce mot !</p>
+
+<p>— Obéiras-tu ! dit le bourreau avec un geste
+de rage impatiente.</p>
+
+<p>La main de Baïla descendit seulement de
+l’épaule de Djezzar, et s’égara, furetante, parmi
+les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture.</p>
+
+<p>— Tu trembles ? tu ne veux donc pas ? tu
+l’aimes donc ? lui cria-t-il enfin.</p>
+
+<p>— Oui, je l’aime ! répondit la Mingrélienne.
+Et, bondissant tout à coup, elle enfonça la lame
+du yatagan en pleine poitrine du pacha.</p>
+
+<p>Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement
+pour saisir son dernier pistolet ; mais,
+sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de
+nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se
+ruant sur son maître, se fit sa part.</p>
+
+<p>Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté
+du double meurtre, fermait les yeux, en roidissant
+d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne,
+douée tout à coup d’une incroyable
+présence d’esprit, rassembla à la hâte, dans un
+coin de la salle, les légers meubles et les étoffes
+qui s’y trouvaient ; elle y mit le feu, et saisissant
+par ses liens le jeune Français plus mort
+que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète
+qui conduisait au logis de la négresse abyssine.</p>
+
+<p>Le palais de Kizil-Ermak, de construction
+turque, c’est-à-dire bâti en bois, fut presque
+entièrement consumé.</p>
+
+<p>Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les
+colporteurs de nouvelles s’évertuaient à définir
+les causes de ce grand événement. Les uns se
+bornaient à dire que le pacha avait été étranglé
+par son lion et que, dans la lutte des deux
+bêtes féroces, une torche renversée avait été
+la cause de l’incendie.</p>
+
+<p>Les autres, raisonnant d’après les us de
+l’ancien régime ottoman, et se prétendant
+mieux informés, racontaient qu’un homme,
+portant l’habit d’un Franc, après avoir assez
+longtemps séjourné dans la ville, afin d’écarter
+les soupçons sur le but de sa mission secrète,
+s’était introduit auprès du pacha et jusque
+dans son harem ; lorsque celui-ci avait ordonné
+à ses esclaves de le décapiter, le prétendu
+Franc, qui n’était autre que le capidgi-béchi
+du sultan, l’exécuteur de ses arrêts de mort,
+avait montré son <i>kat-chérif</i>, et la tête seule de
+Djezzar était tombée. Le feu avait pris au palais
+au milieu du désordre, et le capidgi-béchi,
+profitant du grand concours de peuple attiré
+par l’incendie, s’était échappé sous un nouveau
+déguisement.</p>
+
+<p>Vingt versions circulèrent encore, qui,
+presque toutes, furent répétées alors par les
+journaux d’Europe.</p>
+
+<p>Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres
+villes du pachalik, on se perdait ainsi
+dans des explications plus ou moins vraisemblables,
+Baïla et Ferdinand, qui, en effet,
+avaient trouvé moyen de s’enfuir du palais,
+grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement,
+se tinrent d’abord cachés dans les montagnes
+situées au sud de Sivas, où des brigands
+curdes les prirent sous leur protection sans
+trop les rançonner ; puis ils trouvèrent un abri
+dans un couvent, puis vingt autres dans les
+cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes,
+toujours en remontant les bords de la
+rivière Rouge.</p>
+
+<p>Entrés enfin dans les États du schah de Perse,
+ils étaient revenus en France à la suite de la
+dernière ambassade.</p>
+
+<p>De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre
+sortit non sans y avoir quelque peu perdu de
+son ardeur de prosélytisme.</p>
+
+<p>A travers les montagnes et les vallées, le
+jour et la nuit, il avait voyagé, portant la tentation
+en croupe. Baïla était réellement devenue
+pour lui le démon qu’il avait rêvé.</p>
+
+<p>Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et
+la compagne de sa fuite, marchant du même
+pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les
+mêmes abris, soigné, pansé par elle, il lui avait
+été difficile d’empêcher son cœur de battre
+sous d’autres inspirations que celles de l’amour
+divin. Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la
+reconnaissance a tant d’empire sur une âme
+généreuse !</p>
+
+<p>Néanmoins, dans les premiers jours de leur
+fuite en commun, il était parvenu à convertir
+sa schismatique compagne, facile à persuader,
+par indifférence en matière de religion ; mais
+bientôt, dit-on, elle l’avait converti à son tour.
+Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune
+homme ne revint pas seul en France ; son
+passe-port, quand il le fit viser à Marseille,
+portait : M. Ferdinand Lasserre, élève consul,
+voyageant <i>avec sa sœur</i>.</p>
+
+<p>Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà
+livré tous les documents de l’histoire que je
+viens de mettre en œuvre ; mais ma curiosité
+n’était pas encore pleinement satisfaite. Je
+voulais connaître le sort des deux amants à
+leur arrivée en France. Je le pressai de questions
+à ce sujet, et d’abord très-inutilement.</p>
+
+<p>Nous venions de déjeuner, en plein air, sur
+la pelouse du Butard, et mon botaniste, dans
+une exaltation difficile à décrire, n’était alors
+préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de
+faire sous la table même qui nous avait servi
+pour notre repas. C’était une petite plante à
+feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un
+jaune pâle, marquées d’une tache violette à la
+base de chacun de leurs cinq pétales.</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Cistus guttatus</i> ! <i lang="la" xml:lang="la">Helianthemum guttatum</i> !
+s’écriait-il avec des élans de surprise, des cris,
+des gestes impossibles à traduire pour quiconque
+n’a pas la botanique au cœur. Je croyais
+qu’il n’existait que dans les montagnes de
+l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si précieusement
+un échantillon unique ! C’était ma plus
+belle conquête végétale, et voilà que je le retrouve
+ici, au Butard, à Luciennes, banlieue
+de Paris, sous la table d’un cabaret ! Est-ce que
+ça devrait être ? Le Taurus et le Butard en rivalité
+de productions ! c’est à s’y perdre ! Fiez-vous
+donc à l’Asie Mineure !</p>
+
+<p>— Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors
+en l’interrompant avec ténacité, avec obstination,
+vous m’avez rapporté une histoire dont
+les héros m’intéressent vivement. Veuillez, je
+vous prie, me donner de leurs nouvelles.</p>
+
+<p>— Ils se portent parfaitement bien, merci,
+me répondit-il.</p>
+
+<p>— Je ne vous demande pas des nouvelles
+de leur santé, mais de leur sort.</p>
+
+<p>— Ah ! ce qu’ils sont devenus ? oui, je comprends.</p>
+
+<p>Puis, me regardant d’un air moqueur, et
+poussant un éclat de rire :</p>
+
+<p>— Eh ! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient,
+comme nous, l’habitude de causer beaucoup
+en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici
+près.</p>
+
+<p>— Comment ! quoi ! m’écriai-je, ces gens de
+la fontaine au Prêtre ?</p>
+
+<p>— Justement. Vous voyez bien que vous
+n’aviez pas deviné. Mon prétendu confiseur, le
+soi-disant garçon limonadier, n’est autre que
+mon ami Ferdinand Lasserre, notre martyr
+chrétien ; et sa compagne, par vous si légèrement
+qualifiée de grisette ou de comtesse sans
+préjugés, c’est Baïla, l’ex-favorite de Djezzar,
+pacha de Sivas ; Baïla la Mingrélienne, la rose
+de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier !</p>
+
+<p>Après m’avoir administré cette moquerie,
+bien méritée sans doute, mon ami se décida
+enfin à me donner, en résumé, le complément
+de ma nouvelle.</p>
+
+<p>— Arrivés à Paris, dit-il, des événements
+d’une nature beaucoup plus vulgaire que ceux
+qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent
+encore éprouver le jeune Français et la
+Mingrélienne : l’argent leur manqua. Les bijoux,
+présents de Djezzar, que l’odalisque avait
+emportés dans sa fuite, étaient faux pour la
+plupart. On ne peut plus se fier même aux
+pachas ! Ferdinand dut prendre un état lucratif
+avant tout. Il entra à l’imprimerie royale,
+comme prote, pour les ouvrages orientaux.
+Cette ressource ne suffisant pas encore aux
+besoins du ménage, Baïla chercha à s’utiliser
+de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille,
+elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse,
+ni femme de chambre, ni demoiselle de
+compagnie : elle a une voix charmante, et
+défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis,
+toutes les cantatrices italiennes, françaises
+ou autres ; mais ne possédant aucune
+des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter
+que des <i>mouals</i> arabes ou des <i>gazels</i> turcs. Par
+bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse
+est une langue qui se parle et se comprend
+dans tous les pays. Elle figure aujourd’hui
+dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se
+fait remarquer par sa légèreté, sa douceur et
+sa modestie.</p>
+
+<p>Comme mon illustre voyageur achevait ce
+récit, nous vîmes revenir, bras dessus bras
+dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre
+et sa jolie compagne. Mieux renseigné cette
+fois, j’admirai en toute conscience la rare
+beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et
+gracieuse souplesse de sa taille.</p>
+
+<p>Quant au ci-devant élève consul, pour la
+vérification d’un des détails de cette histoire,
+mon regard se porta aussitôt curieusement
+vers ses extrémités inférieures, afin d’apprécier
+la forme et la dimension de ses pieds.</p>
+
+<p>Je les trouvai fort ordinaires.</p>
+
+<p>Sans doute il avait confié à Baïla les rapports
+d’amitié existant entre lui et mon compagnon,
+car lorsque nous nous croisâmes de nouveau,
+elle fit à celui-ci un petit signe de la main en
+disant : <i>Bojour, mochu !</i></p>
+
+<p>— <i>Salem-alai-k !</i> lui répondit mon illustre
+voyageur.</p>
+
+<p>Moi, je saluai profondément.</p>
+
+
+<p class="c xsmall">FIN DE L’ESCLAVE DU PACHA.</p>
+
+<p class="date">Marly-le-Roi, juillet 1844.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">HISTOIRE<br>
+DE MA GRAND’TANTE.</h2>
+
+
+<p>— Lorsque sonnera l’heure éternelle de la
+résurrection, croyez-vous que nous devions
+nous retrouver tous avec la forme que nous
+aurons eue au dernier instant de notre vie ?</p>
+
+<p>— C’est là un point contesté, et qui le sera
+encore longtemps sans doute. Il faut convenir
+que si les choses doivent se passer ainsi,
+ces âmes mélancoliques et tendres, qui désirent
+quitter leur enveloppe terrestre avant
+que les riches draperies de pourpre de la
+jeunesse, les joyaux de la beauté en aient
+été déchirés, arrachés par les doigts crochus du
+temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu
+déraisonnable.</p>
+
+<p>— Certes ! le sentiment raisonne d’ordinaire
+plus juste qu’on ne pense, me répondit mon
+interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon
+de ma dernière course au Butard<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Voir ci-dessus <i><a href="#c1">l’Esclave du Pacha</a></i>.</p>
+</div>
+<p>Cette fois, nous venions d’herboriser en
+pleine forêt de Marly. Surpris par une averse,
+nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes
+de bûcherons, aux murailles de rondins,
+à la toiture de fagots et de genêts, où nous
+philosophions, faute de mieux, pour prendre
+patience, en attendant la fin du mauvais temps.</p>
+
+<p>— Les peintres qui, par avance, ont voulu
+nous représenter le jugement dernier, ont seuls
+donné cours à tant de fausses idées sur le sujet
+qui nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs
+de la peinture et de la sculpture se sont
+rendus coupables d’un délit du même genre à
+l’égard du génie, lorsqu’ils se sont chargés de
+le faire comparaître, non devant le tribunal de
+Dieu, mais devant celui de la postérité. Où
+ont-ils été s’imaginer de toujours traduire nos
+grands hommes en vieillards, sous prétexte
+que leur vie a été de longue durée ? Ceux-ci
+n’ont-ils pas été jeunes aussi ? N’est-ce pas alors
+un anachronisme que de nous représenter nos
+artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque
+où la poésie et l’inspiration n’existaient
+plus en eux ? Leur jeunesse, ou du moins leur
+verte maturité, leur temps de sève et de production
+ne les retracent-ils pas mieux à notre
+esprit que leur moment de décadence et de
+caducité ? Pourquoi toujours le soleil à son déclin ?
+Pourquoi une ruine, là où nous devrions
+voir un palais ? Vous nous devez un tableau
+d’histoire et vous vous acquittez avec un portrait
+de famille ; un portrait de famille, rien de
+plus, car à la famille seule il importe de voir se
+reproduire sur la toile les individus tels que le
+souvenir les rappelle ; la postérité ne se souvient
+que des œuvres.</p>
+
+<p>— C’est justement en songeant à des tableaux
+de famille que m’est venue l’idée de ce
+grand jour de la résurrection, dont je vous
+entretenais tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Je ne saisis guère l’analogie, me répondit
+mon interlocuteur.</p>
+
+<p>— Considérée non sous le point de vue de
+l’art, mais sous son côté pittoresque, une collection
+de ce genre, surtout avec son texte
+explicatif, est seule capable cependant de nous
+donner un avant-goût de l’étrange spectacle
+qui, selon quelques-uns, nous attend dans la
+vallée de Josaphat. Nous entrons dans une
+longue galerie ; regardez, examinez avec
+moi. Je serai le <i>cicerone</i>. Cette fillette qui
+joue avec son bichon, enrubané comme
+elle ; cette jeune et jolie femme qui regarde
+avec tendresse son perroquet perché sur son
+doigt ; toutes ces fraîches beautés suspendues
+autour de vous, ce sont les aïeules ou les
+bisaïeules de ces honnêtes vieillards à moustaches
+grises. Cet octogénaire de fraîche date,
+coiffé à la Titus, a près de lui son père,
+mort à vingt-quatre ans ; de l’autre côté, son
+grand-oncle, décédé au berceau. C’est un pêle-mêle
+d’âges, de temps, un logogriphe chronologique
+à ne s’y pas reconnaître ; enfin, c’est
+une scène de la résurrection, s’il faut ajouter
+foi à un système que, pour notre part, nous repoussons
+de toutes nos forces. Nous n’aurons
+tous qu’un même âge dans le ciel.</p>
+
+<p>— Très-bien ! J’admets maintenant la relation
+d’idées entre votre bizarre collection de
+tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns,
+présenter le jugement dernier ; mais
+dans cette forêt, où, depuis que, sous cet abri
+champêtre, nous sommes tapis comme deux
+braconniers ou deux garde-vents, pas une
+figure humaine n’a passé devant nous, par
+quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle
+trouvée subitement transportée au milieu
+d’un musée de famille ?</p>
+
+<p>— Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée
+au bord de la route, ajoutai-je ; eh bien, voilà
+le premier échelon qui m’a permis de franchir
+en deux bonds la distance qui sépare la forêt
+de Marly de la vallée de Josaphat.</p>
+
+<p>— Oui, me dit mon ami le voyageur après
+un moment de réflexion, il en est souvent
+ainsi ; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs
+sont emportés de l’est à l’ouest, du nord
+au sud par l’oiseau qui passe, par une modulation
+qui se fait entendre au loin. Nous autres,
+dont les regards se tournent toujours avec
+tant d’amour vers ce vaste manteau de verdure,
+si richement brodé, qui couvre le sein de la
+terre, les fleurs doivent forcément jouer un
+grand rôle dans la transition de nos idées. Je
+n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver
+rempli de souvenirs et d’anecdotes de tous les
+temps et de tous les pays.</p>
+
+<p>— J’irai le feuilleter un jour avec vous.</p>
+
+<p>— Volontiers ; mais d’abord dites-moi comment
+vos bluets vous ont, <i>d’un premier bond</i>,
+introduit au milieu d’une collection de tableaux ?</p>
+
+<p>— En m’adressant cette question, vous ne
+croyez pas être indiscret, lui répondis-je, et
+cependant, vous me demandez là l’histoire de
+mon premier amour.</p>
+
+<p>— Vraiment ! Enchanté de l’indiscrétion. Le
+premier amour peut toujours se raconter : il
+est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté…</p>
+
+<p>— Surtout celui-là ; ce fut une passion si
+follement idéale !… si complétement impossible !…</p>
+
+<p>— Vous redoublez ma curiosité.</p>
+
+<p>— Je vais la satisfaire, et en peu de mots.
+Ce que je vous ai dit précédemment me conduit,
+par une pente toute naturelle, à vous
+raconter comment, sous le toit d’une vieille
+mansarde, j’ai fait la connaissance de ma
+grand’tante.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante,
+mais de votre premier amour.</p>
+
+<p>— Justement.</p>
+
+<p>« A l’étage le plus élevé de la maison de
+mon père, il y avait une vaste chambre, garnie
+d’un assez bon nombre de ces portraits de famille
+dont on regarderait l’abandon comme un
+sacrilége, la destruction comme un crime, mais
+qu’on exile respectueusement dans le coin le
+plus reculé du logis, car ce sont, en général,
+d’horribles croûtes d’un aspect fort disgracieux.</p>
+
+<p>« Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien
+encrassés et tellement recouverts de poussière
+et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas facile
+à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs,
+la critique montait rarement dans les
+mansardes.</p>
+
+<p>« Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers ;
+je m’y sentais à l’aise, j’y pouvais impunément
+être espiègle et tapageur.</p>
+
+<p>« Un jour, il me prit fantaisie de laver la
+tête de tous mes grands parents, dont à peine
+on pouvait distinguer le sexe à travers leur
+triple voile. Je parvins assez heureusement à
+en débarbouiller quelques-uns, et n’eus alors
+rien de plus pressé que de faire, au moyen
+d’un morceau de craie et d’une plume trempée
+dans l’encre, des moustaches à ces dames et
+des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à
+lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva
+de voir, sous l’éponge, apparaître de jolies petites
+joues, de beaux yeux clairs qui me regardaient
+d’un air de connaissance, une petite
+bouche charmante qui me souriait avec une
+grâce toute particulière. C’était une belle enfant,
+de treize à quatorze ans, d’un air timide
+et doux. Ses longs cheveux blonds, couronnés
+de bluets, encadraient le plus charmant
+visage… »</p>
+
+<p>— Ah ! nous voici arrivés aux bluets ! interrompit
+mon ami. Désormais je ne rencontrerai
+plus la <i lang="la" xml:lang="la">centaurea cyanus</i> sans songer à
+vos amours. Continuez.</p>
+
+<p>— Mais j’ai presque fini.</p>
+
+<p>— Allons donc !</p>
+
+<p>Je poursuivis :</p>
+
+<p>« Ce portrait de jeune fille, je me sentais de
+la joie au cœur rien qu’à le contempler ; et
+plus je le contemplais, plus il me semblait
+avoir déjà vu ces petites joues-là sur la figure
+de quelqu’un ; ce front si pur ne m’était pas
+inconnu ; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai,
+comme on dit, je les avais déjà rencontrés quelque
+part. A celle-là je ne fis point de moustaches.</p>
+
+<p>« J’avais plusieurs jeunes parentes alors,
+fort gentilles, fort espiègles ; j’en vins à me
+rappeler que chacune d’elles possédait un de
+ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune
+n’en présentait l’ensemble, aucune n’était
+aussi charmante que cette peinture, que cette
+belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce
+donc une autre petite cousine que je ne connaissais
+pas encore ? N’importe ; en attendant
+que la connaissance fût faite, comme elle me
+regardait toujours avec son même sourire, je
+me pris d’affection pour elle ; je l’aimai. »</p>
+
+<p>— Quoi ! cette image ?</p>
+
+<p>— Oui, je l’avais descendue de son clou,
+placée commodément sur une vieille chaise
+dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma
+portée. Je l’associais à mes jeux, je lui parlais,
+je me répondais pour elle ; nous nous entendions
+très-bien, quand un jour, jour néfaste !
+ma mère nous surprit ensemble dans la mansarde.</p>
+
+<p>— Que s’ensuivit-il ?</p>
+
+<p>— Une révélation terrible. Ma mère, tout en
+se retenant de rire à la vue des moustaches
+et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné
+sur ma peinture impie, m’apprit que
+la jeune fille, la compagne de mes jeux, mon
+premier amour enfin, c’était sa grand’tante à
+elle, ma très-grand’tante à moi !</p>
+
+<p>— Ah ! grand Dieu ! votre amour dut être
+tué du coup ? Tout amour sans espoir ne dure
+guère.</p>
+
+<p>— Sans doute. Depuis, quand je revis ces
+traits qui m’avaient tant charmé, je les trouvai
+changés entièrement. Dans le regard de ma
+grand’tante, dans son sourire, auparavant si
+gracieux, j’entrevis quelque chose d’ironique
+et de narquois. Elle s’était moquée de moi évidemment.
+Avec cette niaiserie naïve de l’enfance,
+je supputai l’âge qu’elle aurait eu, si
+elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé.</p>
+
+<p>— Je le crois bien… Elle était morte à
+soixante ans, sans doute ; pour une grand’tante,
+c’est bien le moins, et il y avait peut-être
+plus de cinquante ans de cela !</p>
+
+<p>— Aussi je me la figurais alors plus que centenaire,
+courbée en deux, la tête branlante, la
+bouche démeublée, le menton poilu, les yeux
+éteints, la paupière écarlate, assise dans un
+grand fauteuil, et grommelant quelques mots
+inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles
+que j’avais moustachées, je me persuadais que
+c’était encore elle à des époques plus ou moins
+rapprochées, et je n’osais aller aux renseignements ;
+et quand on parlait devant moi d’une
+grand’tante quelconque, je rougissais de honte,
+comme si je les avais aimées toutes !</p>
+
+<p>— Et à quel âge, en effet, était morte la
+pauvre vieille ?</p>
+
+<p>— A seize ans.</p>
+
+<p>— Plaît-il ?</p>
+
+<p>— C’est ce que j’appris seulement quelques
+années plus tard. A cette époque, le temps des
+vacances venu, je quittai le collége pour aller
+passer tout un mois chez ma grand’mère, dans
+l’ancien Valois, sur la lisière de la Picardie. Ma
+grand’mère devait avoir connu ma grand’tante.
+Il me vint en pensée de demander des nouvelles
+de celle-ci à celle-là. Mon aïeule aimait à conter ;
+elle avait une mémoire prodigieuse ; au
+lieu de simples renseignements, j’eus une histoire
+complète que j’écrivis alors avec tous ses
+détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de
+mon premier ouvrage, comme elle avait été
+l’objet de mon premier amour.</p>
+
+<p>— Parbleu ! contez-moi ça… la chose vaut
+d’être connue.</p>
+
+<p>— C’est une histoire bien simple et bien
+naïve, un drame purement villageois.</p>
+
+<p>— Allez toujours. J’aime assez les histoires
+villageoises ; elles deviennent rares par le
+temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble ;
+nous n’avons rien de mieux à faire pour le
+moment.</p>
+
+<p>Je commençai sur-le-champ mon récit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans
+les lieux mêmes où je me trouvais, à Béthizy,
+dans cette belle vallée suspendue aux flancs de
+la forêt de Compiègne, paysage ravissant,
+digne de la Suisse, auquel rien ne manque, ni
+les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques,
+ni les ruines, ni les eaux, ni les ombrages.
+Cette tour de Saint-Adrien, de forme
+ovale, qui couronne le sommet de la colline,
+c’est ce qui reste du manoir royal de Philippe
+le Bel ; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds
+est le château de la Douye, peut-être un débris,
+une grange aujourd’hui ; mais alors le père de
+ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux
+bâtiment, réduit aux proportions d’une maison
+ordinaire, ainsi que ces anciens nobles ruinés
+qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne peuvent
+plus soutenir, restait château en dépit de
+l’apparence et s’appuyait encore, comme un
+vieux frère d’armes, sur les restes de l’ancien
+palais du roi Jean ; car le Valois conserve de
+tous côtés les traces de cette race de rois qui
+lui avaient emprunté son nom.</p>
+
+<p>Là, servant de route principale au pays et
+remontant vers la forêt pour gagner les plaines
+du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut,
+grande voie romaine, réparée par cette terrible
+reine, dont peut-être dans l’ancien Valois seulement
+le nom n’éveille pas un sentiment d’horreur ;
+bien au contraire, car la chaussée de
+Brunehaut a été métamorphosée en <i>Chaussée
+des Pruneaux</i>.</p>
+
+<p>Plus loin, c’est le <i>Champ dolent</i>, le champ
+des plaintes et des gémissements. C’est là qu’un
+lieutenant de Philippe-Auguste tailla en pièces
+une armée anglaise, ce qui valut au village de
+Géroménil, qui en est proche, sa dénomination
+plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui, de
+vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes,
+ignorées de celui même qui les bouleverse
+du soc de sa charrue. A droite, du côté de
+Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les
+merveilleuses pierres druidiques de Rhuys,
+hantées nuitamment par les loups-garous.</p>
+
+<p>Détournant vos yeux de ces grandes batailles
+si vite oubliées, de ces palais royaux si promptement
+renversés, reportez-les sur ce bel horizon
+de verdure que dessine autour de vous la
+forêt, sur ces maisons blanches à volets verts,
+sur ces terrasses, sur ces chaumières formant
+ceinture autour de la colline de Saint-Adrien :
+c’est Béthizy. Suivez du regard ces lignes d’argent
+qui coupent les prairies ; ce sont les ruisseaux
+de Boneuil, des Buttes et de Néry, tous
+trois allant rejoindre la jolie rivière d’Autonne,
+qui elle-même, après avoir empli les
+grands étangs de Pontdron et du Berval, va se
+jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.</p>
+
+<p>Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés
+purs, charmants, animés, dans un coin réservé
+de ma mémoire, et quand je m’y transporte en
+idée, le souvenir et l’imagination aidant, je les
+revois non-seulement tels que je les ai connus,
+mais aussi tels que les récits de ma grand’mère
+me les ont fait connaître, tels qu’ils étaient au
+milieu du siècle dernier, du temps de ma
+grand’tante.</p>
+
+<p>Élevée au couvent des dames de Crépy,
+grâce à l’instruction des bonnes religieuses,
+ma grand’tante y avait puisé de saintes et
+fermes croyances ; mais dans les entretiens
+de ses jeunes compagnes, elle avait acquis,
+en plus, une crédulité à peine imaginable. Il
+n’était question parmi celles-ci que de revenants
+et de sorciers, de divinations par les
+cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient
+appris à ma grand’tante à aimer Dieu ; les jeunes
+filles, à craindre le diable.</p>
+
+<p>Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim
+eût certainement trouvé en elle l’organe de la
+<i>merveillosité</i>. Je me rappelle en effet que sur
+son portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un
+certain renflement signalé par le célèbre phrénologue,
+et qui donnait à son sourire même un
+air étonné.</p>
+
+<p>Quand Adèle, c’était son nom, après la mort
+de sa mère, revint à Béthizy, pour tenir le ménage
+du survivant, il était curieux de voir cette
+jeune maîtresse de maison se signer, se troubler,
+s’interrompre dans un ordre à donner, à
+la vue du sel renversé, de deux couteaux en
+croix et autres signes néfastes ; se sauver ou
+défaillir, quand, la nuit venue, certains bruits
+se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant
+plus protégée par les murs de son couvent,
+l’esprit plus impressionnable depuis sa douleur
+récente, elle ne rêvait que fantômes dans
+la maison, gobelins et farfadets dans les bois,
+loups-garous et sorciers dans les champs.</p>
+
+<p>Pour son malheur, ces idées étaient en partie
+celles des gens avec qui elle avait à vivre.</p>
+
+<p>A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la
+Chambrerie. C’était une espèce de monstre, la
+transformation hideuse d’un ancien prieur du
+pays. Chambrerie ou prieuré avaient alors
+même signification. Ce prieur, épris d’un
+amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa
+pénitente, avait trouvé moyen de l’attirer chez
+lui, à force de ruses et de faux prétextes. Bientôt
+éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était
+sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge
+au pied du maître-autel ; mais jusque-là
+le monstre l’avait poursuivie. Elle était perdue
+quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle
+vit Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de
+ses deux mains ce bois qui avait été l’instrument
+de son supplice et en décharger un coup
+si violent sur la tête du prieur que celui-ci
+tomba mort.</p>
+
+<p>On ne pouvait le mettre en terre sainte ; il
+fut déposé sous la principale des pierres de
+Rhuys ; mais par la puissance de Satan, qui régnait
+de ce côté, il reparut bientôt sous la forme
+d’un animal immonde. Il se montrait de préférence
+dans les ruines de la tour de Saint-Adrien,
+dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en
+sortait que lorsque quelqu’un du pays devait
+mourir bientôt. Alors il faisait entendre de sinistres
+hurlements en signe d’avis, et des cloches
+invisibles tintaient d’elles-mêmes dans
+les airs.</p>
+
+<p>Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie
+avait hurlé et les cloches avaient tinté pour la
+mère d’Adèle ; du moins on le disait ainsi, et la
+jeune fille crédule n’était que trop disposée à
+ajouter foi à toutes ces choses surnaturelles.
+Qui eût pu combattre en elle ces fâcheuses impressions ?
+Elle avait un frère, son aîné de dix
+ans ; mais ce frère, marié déjà, occupait un emploi
+dans une province éloignée ; son père, lieutenant
+des chasses de la capitainerie de Compiègne,
+presque toujours hors de chez lui, aussi
+occupé de ses propres plaisirs que de ceux du
+roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles
+terreurs et sur l’adhésion donnée par elle à
+toutes les superstitions populaires ; mais le
+plus souvent il en riait, sans songer à la détourner,
+par le raisonnement, de ces dangereuses
+tendances.</p>
+
+<p>Avec le temps, cependant, ma grand’tante
+avait senti ses prédispositions au merveilleux
+s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils
+du curé, le soin qu’il prit de lui imputer à
+péché ses terreurs superstitieuses, puis enfin
+l’âge de raison qui venait, car elle touchait à
+sa quinzième année, tout concourut à la remettre
+à peu près dans un sens droit ; mais il lui
+resta toujours quelque chose de ses anciennes
+appréhensions. Ce quelque chose, c’était une
+poltronnerie naïve, une timidité d’enfant qui,
+jointes à la vivacité naturelle de son âge, à
+l’espèce de réserve et de dignité que lui commandait
+sa position exceptionnelle de reine du
+logis, donnaient à son caractère, à ses allures,
+de certaines bizarreries, de certains contrastes
+qui n’étaient pas sans charmes.</p>
+
+<p>M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre
+les revenus, exemptions et priviléges de sa
+charge, possédait quelques arpents de terre
+dans le pays, et deux moulins sur la rivière
+d’Autonne. L’individu auquel ces moulins
+étaient affermés, le nommé Brulard, avait
+une fille dont Adèle, faute de mieux, faisait
+sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de
+ses travaux du ménage ; son père, pour raison
+d’administration ou autre, entreprenait-il un
+voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers
+Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle
+courait aussitôt pour trouver une compagnie.
+Heureuse alors de n’avoir plus à commander à
+personne, elle redevenait une jeune fille vive
+et rieuse, aimant les jeux, les exercices de son
+âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant
+comme il est toujours permis de le faire à
+quinze ans, mais avec son amie seulement,
+car à l’aspect du premier visage étranger qui
+survenait, rentrée aussitôt sous sa carapace de
+demoiselle, elle baissait les yeux et restait roide
+comme un piquet, muette comme un poisson,
+jusqu’au moment où l’heure des ébats sonnait
+pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce que le visage
+étranger eût disparu.</p>
+
+<p>Martine Brulard avait quelques années de
+plus qu’Adèle, des yeux noirs qui ressortaient
+vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré
+par le soleil ; le nez retroussé, les narines
+ouvertes, les cheveux crépus, la bouche souriante
+et les dents blanches et nettes. Avec ses
+formes franchement accusées et son allure joviale,
+c’était ce qu’on appelle un beau brin de
+fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité,
+Martine avait les passions ardentes, et,
+par contre, était susceptible de plus de dissimulation
+et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu
+de la part d’une personne aussi bien portante.</p>
+
+<p>Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante
+était auprès de son amie. Celle-ci, qui
+aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à
+l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur
+un tronc d’arbre jeté à terre au milieu d’une
+grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins
+qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de
+javelles, et une bonne vache noire qui, d’un air
+mélancolique et stupide, les regardait de l’autre
+côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient
+à tresser en guirlande les bluets
+qu’elles venaient de cueillir dans les champs.
+La guirlande faite, Martine en couronna la tête
+de ma grand’tante, et elle la trouva tellement à
+son gré ainsi qu’elle en battit des mains et l’embrassa
+pour la remercier d’être si jolie.</p>
+
+<p>— Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles
+du pays feront bien, à l’avance, de s’approvisionner
+d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils
+pourraient bien tous courir après vous ?</p>
+
+<p>— Oh ! qui songe à cela ? Je ne suis pas encore
+en âge d’être mariée ; et d’ailleurs, c’est un
+soin qui ne regarde que mon père, répond ma
+grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et
+qui se souvient encore du couvent.</p>
+
+<p>— Mais votre père a d’autres occupations en
+tête, reprend Martine ; il est plus de son métier
+de chasser pour le roi que de chasser pour
+vous. Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des
+sangliers que des galants ; donc vous ferez bien
+de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à
+sainte Catherine !</p>
+
+<p>— Eh bien ! le beau malheur ! réplique l’autre
+en souriant. Sainte Catherine est une bonne
+sainte et me ferait alors une bienheureuse patronne
+de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis,
+ajoute-t-elle avec une certaine gaucherie d’innocence,
+des galants, il faudrait, pour en trouver,
+chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis
+ou Compiègne, car dans ce pays-ci il n’y a
+que… que des sangliers !</p>
+
+<p>— Oh ! dit Martine, il y a peut-être aussi des
+amoureux ; en cherchant bien… Quelquefois,
+au moment où on s’y attend le moins, il vous
+en part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas
+le manquer.</p>
+
+<p>— Avez-vous cherché, vous, Martine ?</p>
+
+<p>Martine rit aux éclats et ne répond point ; et
+pourtant, la conversation une fois sur ce sujet,
+elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle
+pour confidente…</p>
+
+<p>C’est que Martine a cherché, elle, et elle a
+trouvé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Un fils de bonne famille, un jeune homme
+nommé Charles Doisy, ou d’Oisy, les renseignements
+m’ont manqué pour l’apostrophe en
+plus ou en moins, était venu habiter pendant
+quelque temps le petit domaine de Champlieu-lez-Béthizy,
+qui appartenait à son père. Martine,
+fille unique du meunier-fermier Brulard,
+qui faisait à la fois le commerce des farines,
+des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer
+aux meilleurs partis du pays ; elle vit le jeune
+homme, il lui plut, et <i>elle ne le manqua pas</i>.</p>
+
+<p>Comme il semblait peu disposé à s’enamourer
+d’elle, elle lui fit des avances auxquelles il
+s’empressa de répondre comme il le devait.</p>
+
+<p>Pourtant l’amoureux en question avait une
+autre passion dans le cœur, passion plus ancienne
+et plus forte sans doute que celle qu’il
+éprouvait pour mademoiselle Brulard. Il était
+fou de peinture. Élève de la Tour, il promettait
+déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son
+père, jetant au vent palettes et pinceaux, pour
+le dérouter sur les arts, sur les artistes et sur
+toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à
+Champlieu tomber sous les séductions de la
+jolie meunière.</p>
+
+<p>Quelques mois après, le jeune homme se
+sentait saisi d’un nouvel enthousiasme ; il ne
+s’agissait plus seulement de s’illustrer par les
+arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se
+trouva saisi entre deux gloires comme la gaufre
+entre deux fers brûlants, et Charles Doisy,
+après lui avoir juré une constance éternelle, se
+rendit à Melun où il s’engagea dans le régiment
+de hussards commandé par le lieutenant
+général comte de Berchiny.</p>
+
+<p>Voilà ce que Martine avait bonne envie de
+conter à sa jeune camarade, mais réfléchissant
+que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait
+point reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il
+pouvait changer d’amours et elle aussi, que sa
+confidence alors tournerait à sa honte, elle se
+retint. Une autre idée, non sans quelque rapport
+avec la première, lui traverse la tête ; elle
+propose à Adèle de lui faire les cartes, d’interroger
+à elles deux le sort sur le mariage qui
+leur est réservé.</p>
+
+<p>Adèle résiste ; trop crédule encore, livrant
+trop facilement sa confiance à ce genre de prédictions,
+elle craint de s’engager de nouveau
+dans cette voie que le curé lui a interdite. Cela
+peut être un jeu, une manière d’amusement
+pour Martine ; pour elle, c’est chose sérieuse
+et blâmable.</p>
+
+<p>— Quoi que vous en disiez, je vais chercher
+des cartes, reprend obstinément Martine.</p>
+
+<p>— A quoi bon ? dit une voix qui les fit tressaillir
+toutes deux.</p>
+
+<p>C’était celle du bonhomme qui dormait sur
+les javelles. Au milieu de leurs causeries et de
+leurs préoccupations, elles avaient oublié qu’il
+était là ; aussi, son interruption inattendue
+leur causa-t-elle d’abord une grande surprise
+mêlée d’émotion.</p>
+
+<p>— Chut ! fit Martine à sa compagne.</p>
+
+<p>Et se penchant vers elle, lui désignant du
+doigt le chanvrier, qui dormait toujours ou
+faisait semblant de dormir :</p>
+
+<p>— Il a raison, au fait, à quoi bon des cartes,
+puisque nous l’avons là, près de nous ? lui
+dit-elle tout bas ; c’est le père Hubert, celui
+que les paysans appellent <i>le Vieux Rouisseur</i>.
+Je ne crois pas beaucoup à sa science, ajouta-t-elle
+en prenant un ton d’esprit fort ; mais
+n’importe ! essayons. Ils disent tous qu’il est
+sorcier.</p>
+
+<p>A ce mot de sorcier, Adèle tressaillit de nouveau,
+et tandis qu’elle tenait ses yeux attachés
+sur le vieillard, qu’elle contemplait avec une
+curiosité inquiète son front chauve et proéminent,
+sa tête énorme parsemée de touffes de
+cheveux d’un blanc verdâtre et comme fichée
+sur un cou grêle et long :</p>
+
+<p>— Père Hubert, dit Martine en s’adressant
+au bonhomme, dormez-vous ou veillez-vous ?</p>
+
+<p>— Je dors et je vois, répondit celui-ci, les
+yeux fermés et sans bouger de place.</p>
+
+<p>— Eh bien ! pourriez-vous nous donner des
+nouvelles de nos épouseurs futurs ?</p>
+
+<p>— En voici un qui arrive, dit le Vieux-Rouisseur.</p>
+
+<p>— Vraiment, Hubert ? en êtes-vous bien
+sûr ? Et qui doit-il épouser ?</p>
+
+<p>— Une des deux.</p>
+
+<p>— Mais laquelle ?</p>
+
+<p>Le vieux se tut, et Martine ne put parvenir
+à lui faire rompre son silence.</p>
+
+<p>— Eh bien ! dit-elle, puisqu’il arrive, et qu’il
+est destiné à l’une de nous deux, tirons l’amoureux
+à la courte paille !</p>
+
+<p>Elle prit un brin de chanvre à l’une des javelles,
+le rompit en deux, cacha dans sa main
+les fragments inégaux, et ne laissant passer
+entre ses doigts que deux extrémités absolument
+pareilles, elle donna à choisir à sa jeune
+compagne.</p>
+
+<p>Après quelque hésitation, celle-ci, excitée,
+raillée, poursuivie par Martine, se décida enfin,
+prit au hasard et tira la longue paille.</p>
+
+<p>— Bravo ! bien joué, bien choisi ! cria la fille
+du meunier ; elle ne coiffera donc pas sainte
+Catherine. Voilà le futur trouvé !… Pourvu
+qu’il vienne !… pourvu qu’il plaise !… que ce
+ne soit pas un sanglier de Saint-Sauveur ou de
+Béthizy !… Oh ! pauvre mam’zelle Adèle, il n’y
+a pas à dire, il faudrait épouser tout de même…
+c’est le sort qui le veut.</p>
+
+<p>Tandis qu’elle multipliait encore ses interprétations
+au milieu des éclats de rire, et qu’Adèle,
+immobile, les joues empourprées, regardait
+son fétu de paille d’un air tout honteux et
+contrit, sans savoir si elle devait rire aussi ou
+s’alarmer, le galop d’un cheval se fit entendre ;
+à travers un flot de poussière, un uniforme de
+hussard brilla un instant, et bientôt Charles
+Doisy entra dans la cour.</p>
+
+<p>Le beau régiment des hussards de Berchiny,
+changeant de garnison, était, depuis la veille
+au soir, installé à Compiègne, et notre jeune
+homme, récemment élevé au grade de maréchal
+des logis, n’avait eu rien de plus pressé
+que de venir faire briller ses galons à la ferme
+des Brulard.</p>
+
+<p>A peine à bas de sa monture, l’œil animé,
+les bras ouverts à demi, il se dirigea vers Martine.
+S’apercevant qu’elle n’était pas seule, il
+fit un double salut et s’arrêta ensuite comme
+émerveillé à l’aspect de l’autre jeune fille, qu’il
+n’avait d’abord qu’entrevue.</p>
+
+<p>Adèle avait conservé sa couronne de bluets,
+sous laquelle ressortaient si bien ses beaux
+cheveux blonds, bouclés et abondants ; le visage
+éclairé par un rayon de soleil et mieux
+encore par ces impressions diverses éveillées
+en elle, grâce à l’imprudence de Martine, à la
+prédiction du vieillard, à la présence du jeune
+homme, levant vers ce dernier un œil timide
+et curieux à la fois, sans sortir de sa presque
+immobilité, elle le regardait avec cet air
+d’extase et d’étonnement dont on accueille celui
+qu’on attendait sans espoir de le voir arriver.
+Sur sa physionomie, dans son maintien, dans
+son geste, il y avait alors plus de grâce, plus
+de beauté qu’elle n’en avait jamais eu, qu’elle
+n’en devait jamais avoir peut-être ; car il en
+est de la beauté des femmes comme du courage
+des hommes ; elle a ses instants d’exaltation
+qu’elle emprunte aux grands mouvements
+de l’âme.</p>
+
+<p>Quand elle eut pu remarquer l’attitude du
+jeune militaire, et quel regard répondait au
+sien, elle se troubla, et dans son trouble, elle
+laissa tomber le petit fétu de paille qu’elle tenait
+encore à la main.</p>
+
+<p>Elle se baissa pour le ramasser.</p>
+
+<p>Ce mouvement n’échappa point à Martine,
+déjà irritée de cette distraction qui avait paralysé
+le premier élan du jeune hussard ; à
+Martine déjà mécontente d’elle-même, à qui il
+fâchait d’être venue si mal à propos, par son
+épreuve de la courte paille, déranger un horoscope
+qui certainement ne pouvait regarder
+qu’elle.</p>
+
+<p>La voix glapissante du meunier Brulard qui
+survint, mit fin à toutes ces émotions, ou du
+moins les fit rentrer au cœur de chacun de nos
+personnages. Il avait entendu le galop d’un
+cheval et accourait prendre connaissance du
+visiteur.</p>
+
+<p>— Comment, c’est vous, farceur ! dit-il,
+lorsque, après un moment d’examen, il eut
+reconnu le jeune homme sous son nouvel uniforme.
+Est-il faraud ainsi ! Ça lui va bien tout
+de même, n’est-ce pas, Martine ?</p>
+
+<p>Martine, modeste par mauvaise humeur,
+baissa les yeux sans répondre ; elle ne put
+néanmoins se défendre d’un sentiment de joie
+en entendant le jeune homme annoncer qu’il
+était de nouveau devenu le voisin de la ferme,
+puisque son régiment allait rester à Compiègne.</p>
+
+<p>Ce sentiment de joie de Martine, une autre
+le partagea sans doute.</p>
+
+<p>— Vive le roi ! reprit le fermier-meunier ;
+ainsi, l’ami, on vous verra de temps en temps,
+comme par le passé ; vous viendrez encore
+dessiner notre ferme, notre grange, notre
+vache, notre moulin, tout croquer, comme
+vous dites, jusqu’à not’ fille et not’ femme.
+Mais, à propos de not’ femme, va-t-elle être
+contente de vous voir ainsi tout galonné ! Entrez
+donc l’embrasser un peu, vous boirez un
+coup après ; ça vous donnera l’occasion d’essuyer
+vos lèvres, si vous êtes dégoûté.</p>
+
+<p>Charles Doisy, en galant militaire, offrit son
+bras à Martine. Martine refusa de le prendre
+et s’empara de celui de son père.</p>
+
+<p>Dans ce mouvement de dépit, le jeune
+homme ne voulut voir qu’une mesure de prudence
+et de circonspection. Il s’adressa donc à
+l’autre jeune fille, qui n’osa le refuser, mais se
+sentit bien honteuse et bien émue en se trouvant
+ainsi accrochée au bras d’un hussard.</p>
+
+<p>Tout le temps qu’on passa à la ferme, Charles
+Doisy, placé près d’Adèle, fut avec elle empressé,
+courtois, galant même, et, vers la
+brune, lorsqu’elle retourna à Béthizy, il ne
+manqua pas de lui faire la conduite avec les
+autres.</p>
+
+<p>Doué d’un caractère loyal et sincère, d’une
+grande susceptibilité sur tout ce qui touchait
+à l’honneur, mais non sur ce qui n’avait rapport
+qu’à l’amour, Charles Doisy, n’ayant rien
+compris aux jalouses réticences de Martine,
+ne craignit point, lorsqu’on se fut séparé d’Adèle,
+de mettre tout d’abord, de lui-même, la
+conversation sur la grâce toute particulière de
+la jeune fille. Il l’avait admirée surtout lorsqu’en
+arrivant à la ferme, il l’avait entrevue,
+rougissante, palpitante, émotionnée de son arrivée,
+sous sa couronne de bluets, et il la
+comparait à une madone, à une nymphe des
+champs. Il était peintre et s’enthousiasmait facilement.</p>
+
+<p>De même qu’elle s’était repentie d’avoir
+songé à l’épreuve de la courte paille, Martine
+éprouva un regret profond d’avoir placé sa
+couronne de bluets sur la tête blonde de celle
+qu’elle regardait déjà comme sa rivale ; mais
+elle savait dissimuler. Elle se garda bien de
+contredire les éloges prodigués à l’autre ; elle
+ne laissa plus rien percer, pour ce jour-là, de
+son mécontentement ; seulement, elle se promit
+tout bas de parer au danger, et le plus
+promptement possible.</p>
+
+<p>A la visite suivante que fit Adèle à la ferme,
+elle fut reçue par Martine avec de grandes démonstrations
+d’amitié. Elle ne pouvait mieux
+arriver ; elle allait assister et même prendre
+part à une pêche d’écrevisses et d’anguilles, ce
+qui ne pouvait manquer de lui procurer un
+grand divertissement.</p>
+
+<p>Adèle en sauta de joie ; puis, par réflexion :</p>
+
+<p>— Mais je ne sais pas pêcher, dit-elle.</p>
+
+<p>— C’est bien vite appris, lui fut-il répondu.
+Il ne s’agit que d’une pêche à la main ; rien
+n’est plus amusant, vous verrez ; surtout par
+ce clair soleil et par la chaleur qu’il fait ; on
+voudrait n’en avoir jamais fini. Mais avant de
+nous mettre en besogne, il faut d’abord prendre
+un costume pour la circonstance, vous surtout,
+mam’zelle ; moi, je n’ai rien à gâter.</p>
+
+<p>Et elle enleva à sa jeune et confiante amie
+la cornette à rubans rouges qui lui seyait si
+bien ; elle lui fit quitter sa robe de droguet de
+soie et sa guimpe de mousseline, qui faisaient
+si gracieusement valoir sa taille et ses blanches
+épaules ; elle lui encaissa les pieds dans des
+sabots, pour les protéger contre les cailloux de
+la rivière, car il fallait entrer dans l’eau ; puis,
+comme dernière précaution, elle la cuirassa
+du haut en bas d’un long tablier de grosse
+toile, à large bavolet. Adèle riait de son singulier
+accoutrement ; cependant :</p>
+
+<p>— Vous êtes bien sûre qu’il ne viendra personne ?
+dit-elle.</p>
+
+<p>— Oh ! non, il est déjà venu ce matin.</p>
+
+<p>La jeune fille rougit d’avoir été si vite et si
+bien devinée.</p>
+
+<p>— Oui, poursuivit Martine d’un ton d’insouciance,
+où perçait néanmoins un sentiment
+d’orgueil mal déguisé, il avait une ordonnance,
+un message du gouverneur de Compiègne,
+le duc d’Humières, pour le grand
+bailli de Crépy, le duc de Gesvres ; il a trouvé
+que c’était le plus court de traverser la forêt
+et de passer par la ferme.</p>
+
+<p>Adèle s’imagina que, peut-être, Charles
+Doisy avait espéré l’y revoir encore ; sa pensée
+n’alla pas plus loin, et cette pensée suffit à redoubler
+sa belle humeur.</p>
+
+<p>Les deux amies s’acheminèrent bientôt vers
+un endroit de la vallée où le ruisseau de Boneuil
+se jette dans l’Autonne. Jupons à demi
+levés, jambes nues, elles entrèrent dans le lit
+peu profond de la petite rivière ; de vertes oseraies
+leur servaient de rideaux.</p>
+
+<p>Elles demeurèrent là quelque temps à l’œuvre ;
+Martine, plus brave et plus expérimentée,
+fouillant hardiment les sourives où se tenaient
+cachées les écrevisses, Adèle se contentant de
+les sonder d’une branche de saule, et reculant
+devant sa proie, quand elle était parvenue à la
+faire sortir du gîte, toutes deux riant, s’ébattant
+au milieu de l’eau, surtout Martine, qui,
+par manière de jeu, en inondait sa compagne,
+tandis que celle-ci, poussant des cris de joyeuse
+détresse, osait à peine riposter, dans la crainte
+de perdre son équilibre.</p>
+
+<p>La pêche aux écrevisses terminée, on procéda
+à la chasse aux anguilles de roche. Hubert,
+le Vieux Rouisseur, qui connaissait les
+bons endroits pour ce genre de trouvaille,
+comme pour bien d’autres, les avait rejointes,
+armé d’un pic, et déjà, grâce à lui, des quartiers
+de grès et de silex avaient été soulevés,
+mettant à découvert les demeures souterraines
+des innocents reptiles. Mais cette fois ce n’était
+pas dans des eaux claires et transparentes qu’il
+allait falloir s’aventurer, mais dans des flaques
+de fange et de vase que l’on voyait se mouvoir
+et se gonfler sous les mouvements multipliés
+des habitantes du lieu.</p>
+
+<p>Il s’agissait de les saisir avec assez de dextérité
+des deux doigts et du pouce, pour qu’elles
+ne pussent échapper en glissant.</p>
+
+<p>Au moment de prendre part à cet autre divertissement,
+Adèle s’aperçut qu’elle avait
+peur des anguilles. A peine engagée dans le
+marais, debout sur un fragment de rocher qui
+lui servait de piédestal, malgré les exhortations
+réitérées de Martine, elle refusait d’aller plus
+avant, lorsque le Vieux Rouisseur qui, les bras
+croisés, appuyés sur son pic, les avait observées
+quelque temps l’une et l’autre, passant
+près d’elle, lui dit tout bas :</p>
+
+<p>— Méfiez-vous ! le cheval est là-bas, mais le
+cavalier n’est pas loin.</p>
+
+<p>Au même instant, par une feinte maladresse
+de la fille Brulard, un des larges quartiers de
+silex, soulevés par Hubert, retombait au milieu
+de la fange, et inondait la poltronne d’eau
+boueuse et noirâtre.</p>
+
+<p>Pour faire disparaître les traces de cette affreuse
+aspersion, Adèle regagna, en toute hâte,
+la rivière, et comme elle en atteignait le bord,
+une tête sortit d’entre les osiers, et elle se
+trouva en face de Charles Doisy, non plus,
+cette fois, avec les avantages d’une mise coquette
+et soignée, mais avec son tablier de
+grosse toile, ses sabots embourbés, ses cheveux
+humides, déroulés, ruisselants, et le visage
+marbré, maculé de fange.</p>
+
+<p>Elle eût voulu pouvoir se cacher dans un
+des gouffres de la rivière, mais la petite rivière
+d’Autonne n’a jamais eu de gouffres.</p>
+
+<p>La pauvre enfant venait de subir la vengeance
+d’une rivale, une vengeance de villageoise,
+et la fille Brulard qui, le matin même,
+avait donné dans cet endroit rendez-vous au
+jeune militaire, à son retour de Crépy, avait
+habilement préparé son coup.</p>
+
+<p>Rentrée chez son père, Adèle se sent le cœur
+contrit et désespéré. Elle ne peut se consoler
+de s’être montrée dans un pareil état devant le
+jeune homme : Quelle opinion doit-il avoir
+d’elle maintenant ! Elle est loin cependant d’accuser
+Martine de sa mésaventure, elle s’accuse
+elle-même. Pourquoi avait-elle pris part à des
+jeux, à des occupations pareilles, dignes tout
+au plus d’une servante de ferme ? Cela était-il
+convenable ? Non, et Dieu l’en a punie ; elle l’avait
+bien mérité ; mais, à vrai dire, le châtiment
+surpasse la faute.</p>
+
+<p>Après sa première entrevue avec Charles
+Doisy, la prédiction du vieillard endormi, le
+hasard des pailles qui le lui donnaient pour
+futur époux, avaient occupé ses rêveries de
+jeune fille ; elle le revoyait encore devant elle,
+sous son bel uniforme de hussard qui lui allait
+si bien, dans son attitude de surprise admirative.
+Puis il s’était occupé d’elle comme jamais
+homme ne l’avait fait jusqu’alors ; elle, de son
+côté, s’était sentie, en l’écoutant, heureuse d’un
+bonheur qu’elle n’aurait su définir, mais que
+nul autre ne lui avait fait éprouver.</p>
+
+<p>Les choses étant ainsi, était-il donc si déraisonnable
+de supposer possible l’accomplissement
+de la prédiction ? Le jeune homme n’est
+que maréchal de logis, il est vrai, mais sa famille
+est honorable, et les protections ne lui
+manqueront point sans doute.</p>
+
+<p>Voilà ce qu’elle pensait, voilà ce qu’elle se
+disait le matin, le soir et à toutes les heures de
+la journée ; mais aujourd’hui ses rêves ont
+pris leur vol pour ne plus revenir, et la prédiction
+a menti. Il ne pourra jamais l’aimer, et
+c’est bien naturel ; elle ne retournera plus
+à la ferme, elle craindrait de l’y rencontrer.
+Pourrait-il en la revoyant s’empêcher de rire,
+de se moquer d’elle ? et c’est là une humiliation
+qu’elle ne se sent pas la force de supporter.</p>
+
+<p>Pendant plus d’une semaine toutes ces mêmes
+idées ne firent que tourner et se répéter
+dans sa tête.</p>
+
+<p>Elle n’entendait plus parler de Martine,
+quand un jour, vers le midi, le meunier Brulard,
+suivi du Vieux Rouisseur, qui portait un
+paquet de chanvre, un sac de blé noir et deux
+chapons gras, se présenta au château de la
+Douye. Il venait payer au lieutenant des chasses
+ses redevances, en argent et en nature,
+pour le loyer des deux moulins. En l’absence
+de celui-ci il remit l’argent à Adèle.</p>
+
+<p>— Eh bien, lui dit-il, on ne vous voit plus,
+la belle enfant. Est-ce que nos anguilles vous
+font toujours peur ?… Faut pas rougir pour
+ça ; c’est matière à rire et voilà tout ; aussi nous
+en avons bien ri avant-hier encore, avec ce farceur
+de Doisy…</p>
+
+<p>— Quoi !</p>
+
+<p>— Ah ! c’est surtout son camarade, un vrai
+boute-en-train, qu’il nous a amené, et qui a
+failli en crever, quoi ! Il est vrai que Martine
+conte ça gentiment.</p>
+
+<p>Adèle se promit bien d’en garder rancune à
+Martine.</p>
+
+<p>— Enfin, reprit le meunier, ça l’a tant
+amusé, ce militaire…</p>
+
+<p>— Qui ? interrompit de nouveau la jeune
+fille, d’une voix altérée : M. Doisy ?</p>
+
+<p>— Eh ! non, son camarade ; histoire de faire
+enrager le maréchal des logis, vous comprenez
+bien, parce que, censé, vous ayant déjà rencontrée
+une fois à la maison, il s’était rendu
+amoureux de vous à la première vue. Il était
+revenu une seconde, à votre intention, toujours
+censé pour vous surprendre au bain,
+derrière l’oseraie ; voilà comme ils arrangent
+ça… Il vous avait guettée… c’est peut-être vrai
+ensuite, et au lieu d’une nymphe, comme il
+dit, le maréchal des logis a trouvé une pêcheuse
+d’anguilles sous roche ! C’est Martine
+qu’a fait le discours comme ça ; elle a tant
+d’esprit, Martine !</p>
+
+<p>Et le Brulard rit d’un gros rire, brutal comme
+son esprit, et, tout en riant :</p>
+
+<p>— Oh ! si vous les aviez vus, ça vous aurait-il
+amusée ! Le maréchal des logis faisait
+semblant de se fâcher, et l’autre farceur, son
+camarade, pour mieux le faire endêver, disait
+qu’il conterait, le soir même, l’histoire au régiment…
+C’est qu’il en est bien capable ! car
+c’est un bien bon garçon, tout d’même, qui ne
+boude pas, un bon vivant, quoi ! On en parle
+peut-être à Compiègne à l’heure qu’il est de vos
+anguilles ; pourquoi n’en parlerait-on pas bientôt
+à la cour, puisqu’on attend le roi ? Oui,
+mam’zelle, le roi et madame de Pompadour,
+qui chasse aussi, elle, pas aux anguilles, mais
+aux lapins, et à bout portant, c’est plus commode.
+C’est sans doute pour ça que vot’ père
+est absent ? Il aura été panneauter dans les réserves.
+Lui en avez-vous parlé de l’histoire des
+anguilles à vot’ père ? Non ? Vous avez eu tort,
+car c’est drôle.</p>
+
+<p>Sous prétexte d’ordres à donner, Adèle se
+leva hors d’elle-même et courut à la cuisine.</p>
+
+<p>Elle y trouva le Rouisseur qui venait d’y déposer
+les deux chapons. Il était dans un coin,
+assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce,
+un morceau de lard et du pain bis que Mariote,
+la servante du logis, s’était empressée de lui
+servir. Sa grosse tête, que pouvait à peine soutenir
+son cou long et mince, reposait sur son
+épaule, dans une pose de pélican. Lorsque Adèle
+entra, il souleva sa tête, la balança de droite à
+gauche, en signe de salut, puis il prit un verre
+de vin placé devant lui, et l’élevant, comme
+pour un toast :</p>
+
+<p>— En espérance et patience fait bon vivre,
+dit-il.</p>
+
+<p>Après avoir vidé son verre d’un trait, il en
+laissa, une à une, tomber les dernières gouttes
+dans l’âtre ; ensuite, il sembla réfléchir et,
+comme s’il se fût reproché de payer son repas
+seulement par un proverbe, désignant un des
+chapons qu’il avait apportés :</p>
+
+<p>— V’là le plus gros, dit-il à la cuisinière ;
+faudra pas tarder à le mettre à la broche.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers la jeune maîtresse du
+logis, clignant de l’œil, mettant un doigt sur sa
+bouche d’un air mystérieux :</p>
+
+<p>— Car vous aurez une visite aujourd’hui,
+ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Adèle ne se sentait plus en disposition de
+prêter complaisamment l’oreille aux propos de
+l’oracle ; d’ailleurs, que lui faisait une visite ?
+N’en recevait-elle pas tous les jours, à toute
+heure, pour les affaires de vénerie, quand
+M. Dampierre n’était pas là prêt à répondre
+aux arrivants ? Ce n’était point une prédiction
+bien difficile à voir s’accomplir.</p>
+
+<p>— Not’ demoiselle, lui dit Mariotte, quand
+Brulard et le Vieux Rouisseur se furent éloignés,
+il me cuide que pour c’te visite, un chapon
+tout seul ne fera mie l’affaire.</p>
+
+<p>— Eh ! qui vous a fait croire que nous
+aurions du monde à dîner ? lui répondit
+Adèle.</p>
+
+<p>— Qui ? Mais n’avez-vous pas ouï père Hubert,
+avant qu’il ne se retrahît ?</p>
+
+<p>Il existe un pays dont il est encore aujourd’hui
+interdit au vulgaire des voyageurs de
+comprendre le langage. Ce pays, où tout semble
+extraordinaire, où la terre ne renferme pas
+un caillou, où les maisons se transportent à
+bras d’hommes, où l’innocence et la crédulité
+de l’âge d’or semblent s’être conservées dans
+toute leur pureté, il ne faut le chercher ni au
+milieu des archipels de la mer du Sud, ni des
+atollons des Maldives ; il est situé à quinze lieues
+de Paris, entre deux bras de l’Oise. C’est le
+Meux, célèbre seulement par ses fromages, mais
+qui mériterait de l’être sous bien d’autres
+rapports.</p>
+
+<p>Mariotte, la servante de M. Dampierre, était
+du Meux, et mêlait volontiers à la langue
+commune les expressions naïves de cette vieille
+langue picarde, comme avait fait son compatriote
+Jean Froissart, dans un style différent,
+toutefois.</p>
+
+<p>— Faut croire que c’te visite mangera, reprit-elle,
+puisque <i>le devineur</i> a parlé de mettre
+le plus gras à broche ?</p>
+
+<p>— <i>Le devineur</i> ne sait ce qu’il dit !</p>
+
+<p>— Oh ! not’ demoiselle, père Hubert n’est
+point un bourdeur ; c’est un malin qui oncques
+ne se trompit jamais sur ce qui doit avenir.
+Il y a deux ans, à la ducasse de Saint-Martin, il
+était à boire un souquet avec des compères,
+chez Moutonnet, le charron, qui vend du vin ;
+v’là qu’il se met tout de suite à crier : « Aïe ! — Qu’est-ce
+que c’est ? lui disent les autres. — Aïe !
+qu’il répète ; il y a dans ce moment une
+branche et une jambe qui se cassent. » En effet,
+entrementes qu’il parlait, à deux lieues de l’endroit
+où il se trouvait, le fieu de la grande Durande,
+en allant dénicher des agaces, avait eu
+une branche qui s’était brisée sous lui tout de
+même, et en tombant, il s’était cassé, nenni la
+jambe, mais quasi le bras, dont il restait tout
+affolé. Vous voyez ben que père Hubert ne se
+trompe jamais. C’est un vieux qu’en sait, et les
+Brulard ne l’ignorent point. Sans ça, pourquoi
+qu’ils le garderaient chez eux, où il ne gagne
+même son nutriment, n’étant bon qu’à rouir
+un petit le chanvre ? Mais ils craignent qu’il ne
+leur soit à nuisance, à eux ou à leurs animaux,
+qu’il ne leur jette un sort ; et pourquoi qu’il ne
+le ferait pas, lui qui, à la main, prend les oisias
+qui volent, lui qui va à la chasse sans rêts,
+sans fusil et sans furons ? Il sait si bien charmer
+le gibier, rien qu’avec des mots, que pour
+le prendre il n’a qu’à ouvrir son bissac ; les
+lapins viennent à grand’foison, d’eux-mêmes,
+se bouter dedans, pour sa pourvéance. Moutonnet
+l’a vu ! Adonc, c’est pour vous dire, not’
+demoiselle, que le monde que nous allons avoir
+à dîner fera chair piteuse si on ne met le chapon
+à la broche tout d’suite. M’est avis qu’il
+faudrait encore un petit d’autre chose. Le
+maître apportera peut-être une darne de venaison ;
+mais un bon poisson n’aurait pas été
+mésavenu. Si j’avais su ça au matin, Babet a
+passé devant notre ménil, venant de Boneuil,
+et elle avait des murènes, des anguilles,
+comme vous dites, qui vous auraient fait plaisir
+à voir, vous qui les aimez, not’ demoiselle.</p>
+
+<p>Adèle jette un regard de colère à sa servante,
+et, sans lui répondre, elle rentre chez elle, s’y
+enferme et se met à pleurer de dépit, de douleur.
+Elle se sent irritée contre tout le monde ;
+contre ce Brulard, si grossier dans ses plaisanteries ;
+contre ce chanvrier, la cause première
+de ses chagrins ; contre sa servante, qui a su
+sa mésaventure sans doute, et qui prend à tâche
+de la lui rappeler. Mais c’est surtout à Martine
+qu’elle en veut : se moquer d’elle ainsi !
+faire de Charles Doisy son complice, pour la
+rendre la fable et la risée de la maison, du village
+et peut-être de la ville, même de la cour,
+s’il en faut croire ce vilain meunier !</p>
+
+<p>Comme elle se désole, elle entend la voix
+de son père ; il est de retour, il la demande.</p>
+
+<p>Essuyant ses yeux à la hâte, pour qu’il ne
+puisse voir qu’elle a pleuré, elle s’empresse
+d’aller au-devant de lui, dans un couloir obscur
+qui précède sa chambre. Sans lui adresser un
+mot, afin de lui dérober l’émotion de sa voix,
+elle lui jette aussitôt ses bras au cou, l’embrasse
+et pousse un cri.</p>
+
+<p>C’est que des moustaches ont effleuré sa joue,
+et son père n’en porte pas ; c’est qu’un sabre a
+retenti sur les carreaux du couloir, et son père,
+pour toute arme, n’a qu’un couteau de chasse.
+Cependant, c’est bien la voix de son père qu’elle
+a entendue !</p>
+
+<p>Effrayée, haletante, elle retourne précipitamment
+dans sa chambre et tombe évanouie
+sur une chaise.</p>
+
+<p>Quand elle rouvre les yeux, elle voit près
+d’elle, devant elle, Charles Doisy. Il était seul
+dans la chambre, seul avec elle ; il lui tenait la
+main et la contemplait silencieusement, avec
+un de ces regards expressifs et prolongés où
+l’âme se glisse tout entière.</p>
+
+<p>Encore pleine du trouble causé par son évanouissement,
+Adèle croit être abusée par un
+rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête
+familier, elle répond à ce regard qui semble
+l’interroger.</p>
+
+<p>Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec
+Mariotte, tout effarée… Il vient d’aller chercher
+de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre.</p>
+
+<p>— Ah ! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette,
+s’écrie-t-il en la retrouvant les yeux
+grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon,
+jeune homme, de vous avoir laissé là en
+guise de garde-malade ; mais, vous savez, il y
+a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial ;
+puis, dans nos villages, voyez-vous,
+on ne suit guère l’étiquette de Versailles.</p>
+
+<p>Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction,
+Charles Doisy, son père et Mariotte : elle ne
+peut comprendre comment, le jeune militaire
+étant là, Martine n’y est pas aussi. Elle croit
+toujours rêver.</p>
+
+<p>— Comment te trouves-tu, pauvrette ? reprend
+le lieutenant des chasses ; bois ce verre
+d’eau, ça te fera du bien ; c’est le seul cas où
+l’eau soit bonne à quelque chose ; sans quoi,
+elle ne convient qu’aux carpes et aux anguilles,
+n’est-ce pas, camarade ?</p>
+
+<p>Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible
+mot d’anguille produit sur la malade :</p>
+
+<p>— Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive ?
+poursuit le père.</p>
+
+<p>— Que si fait, not’ maître, interrompt la
+vieille servante.</p>
+
+<p>— Comment ! vous saviez que je vous ramènerais
+un beau garçon ?</p>
+
+<p>— Tout d’même !</p>
+
+<p>— Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner ?</p>
+
+<p>— Nous l’savions itou ; l’chapon est jà devant
+l’fec.</p>
+
+<p>— Bah !… est-ce vrai, Adèle ?</p>
+
+<p>— Oui, mon père.</p>
+
+<p>— Le diable s’en est donc mêlé ? car nous
+n’avons rencontré âme qui vive depuis que la
+proposition est faite et acceptée.</p>
+
+<p>— Par ma fi ! père Hubert voit de loin et entend
+de même, dit Mariotte.</p>
+
+<p>— Quoi ! c’est ce damné rouisseur qui vous
+a dit…?</p>
+
+<p>— Parbleu ! camarade, vous rappelez-vous,
+tandis que nous étions à nos panneaux, cette
+touffe de fougère qui remuait seule au milieu
+d’une broussaille ? Je croyais à un marcassin ;
+je parie maintenant que c’est ce vieux chien
+de braconnier qui était là à tendre ses lacets.</p>
+
+<p>— Père Hubert braconnier ! père Hubert des
+lacets ! sainte Vierge, ma patronne ! s’écria la
+servante d’un air de révolte ; lui s’eschiver, se
+tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher
+dans l’air sur une escoube ou sur des
+émolettes !</p>
+
+<p>— Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le
+dis, sur un balai ou sur des pincettes, c’est que
+probablement il n’a pas encore trouvé le moyen
+de se rendre invisible et qu’il craint un coup
+de fusil : c’est pour cela qu’il se cache.</p>
+
+<p>— Jésus !</p>
+
+<p>— Allons, tais-toi, vieille folle ; retourne à
+ta cuisine, et si tu t’avises encore de parler devant
+ma fille de pareilles sottises, je te chasse
+et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles
+devant la table de marbre, à Paris.</p>
+
+<p>Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre
+reprit, en s’adressant à sa fille :</p>
+
+<p>— Ma chère enfant, voici un brave militaire
+que je te présente. Tu dois le reconnaître, bien
+qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois, m’a-t-il
+dit, chez les Brulard.</p>
+
+<p>Adèle, dans le fond de son âme, remercia le
+jeune homme d’avoir oublié leur seconde entrevue.</p>
+
+<p>Le lieutenant des chasses poursuivit :</p>
+
+<p>— C’est le fils de mon ancien camarade Doisy
+de Champlieu, qui nous a quittés depuis vingt
+ans pour se faire Parisien ; mais le fils nous est
+revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir
+s’accomplir l’un de mes désirs les plus ardents.</p>
+
+<p>Adèle crut qu’il était déjà question de mariage ;
+elle en ressentit plus de trouble que de
+joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir
+à son visage pour cacher l’étrange émotion
+qui s’emparait d’elle.</p>
+
+<p>— Comme quelquefois le hasard s’entend à
+nous bien servir ! continua le père. Le roi
+nous arrive demain, presque sans s’être fait
+annoncer ; il s’agit d’une chasse pour la marquise ;
+j’avais besoin d’aide pour le panneautage ;
+je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de
+Tolt, et à mon ami le capitaine Pardaillan, qui
+m’envoient vingt gaillards vigoureux, commandés
+par le maréchal des logis que voilà ; au
+nom de Doisy, je dresse l’oreille ; nous nous
+abordons et je trouve en lui, non-seulement
+un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux,
+mais aussi un peintre habile, qui va
+satisfaire au désir que je nourris depuis si longtemps,
+de pouvoir enfin placer ton portrait près
+de celui de ta mère !</p>
+
+<p>En achevant, M. le lieutenant des chasses
+tendit la main au jeune homme, qui la lui
+pressa avec effusion.</p>
+
+<p>Tous deux cependant avaient compté trop
+vite sur la bonne volonté du modèle.</p>
+
+<p>Quand il s’agit de fixer un jour pour la première
+séance, Adèle déclara nettement qu’elle
+ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres
+de son père, ni les supplications de l’artiste,
+ne purent un instant ébranler sa détermination.</p>
+
+<p>Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous
+son regard, durant des heures entières, elle
+qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui
+venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui
+pour rien au monde en ce moment n’aurait osé
+lever les yeux sur lui ! Il lui semblait que sur
+son visage il devait retrouver encore les macules
+de fange qu’il y avait vues, et qu’il ne
+pouvait la représenter qu’ainsi.</p>
+
+<p>L’artiste crut à un caprice de jeune fille ;
+peut-être entrevit-il la vérité.</p>
+
+<p>Le père attribua les répugnances d’Adèle à
+quelque prédiction qui lui avait été faite, à
+quelque fâcheux présage. Sa mère était morte
+peu de temps après s’être fait peindre.</p>
+
+<p>Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner
+à leurs panneaux.</p>
+
+<p>Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista
+point au repas. En effet, elle était malade. Trop
+d’émotions diverses l’avaient agitée durant cette
+journée.</p>
+
+<p>Le lendemain, la chasse de la marquise eut
+lieu. Un hussard de Berchiny, qui faisait partie
+de l’escorte d’honneur, fut assez heureux
+pour retenir le cheval de madame de Pompadour,
+au moment où celui-ci s’emportait.</p>
+
+<p>Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on
+entendît parler du maréchal des logis.</p>
+
+<p>Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir
+ainsi opposé un obstacle à la volonté de
+son père. Elle se sentait maintenant des dispositions
+de fille obéissante et soumise ; mais comment
+revenir sur sa décision précédente, déclarée
+par elle irrévocable ? M. le lieutenant des
+chasses semblait en avoir pris son parti et ne
+lui ouvrait plus la bouche sur ce qui avait été
+entre eux le motif d’une discussion et même
+d’une bouderie.</p>
+
+<p>Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même
+vint l’avertir que le déjeuner l’attendait.</p>
+
+<p>Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement
+ce jour-là, et que l’heure habituelle
+du premier repas ne fût point encore
+sonnée, il était d’un appétit, d’une impatience
+que rien ne semblait motiver. Ne pouvant tenir
+en place, il allait et venait, piétinant dans la
+chambre de sa fille, s’asseyant, se levant, gesticulant
+devant elle, comme si tout le mouvement
+qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer
+les préparatifs de sa toilette, et par
+conséquent l’heure du déjeuner.</p>
+
+<p>Il se mit ensuite en disposition de lui servir
+d’auxiliaire, de femme de chambre, et la retarda
+d’autant plus.</p>
+
+<p>Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait
+vers la pelote avec une impétuosité si
+peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait
+rouler sous un meuble. Voulait-il se charger de
+défaire un nœud du lacet, il l’embrouillait de
+plus belle en voulant aller trop vite. Encore
+du temps perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait
+rien à cet appétit précoce et violent
+qui l’avait saisi de si grand matin.</p>
+
+<p>— Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui
+disait-elle, et qui vous presse ainsi ?</p>
+
+<p>— Ce que j’ai ? répondait-il ; tu en parles
+bien à ton aise ; j’ai… j’ai faim ! Ne devons-nous
+donc pas déjeuner aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Sept heures viennent à peine de sonner
+à l’église.</p>
+
+<p>— L’église va mal.</p>
+
+<p>— Eh bien, alors, puisque je suis en retard,
+commencez sans moi ; je vous rejoindrai
+bientôt.</p>
+
+<p>— Je déteste manger seul !</p>
+
+<p>Sans laisser à Adèle le temps de nouer son
+dernier ruban, il la força de descendre, et,
+quand elle entra avec lui dans la salle à manger,
+le couvert n’était seulement pas mis.</p>
+
+<p>La jeune fille allait en témoigner son étonnement,
+lorsqu’elle aperçut devant elle, suspendu
+à un clou, son portrait ! oui, son portrait,
+frappant, saisissant de ressemblance.</p>
+
+<p>L’artiste l’avait peinte de mémoire.</p>
+
+<p>Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques
+instants muette de surprise et de bonheur :
+elle était donc restée dans son souvenir ! Il
+avait donc bien songé à elle ! C’est telle qu’elle
+lui était apparue pour la première fois dans la
+cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec
+sa robe d’étoffe claire, son tablier de soie, sa
+couronne de bluets, au moment où la courte
+paille le lui donnait pour futur époux !</p>
+
+<p>Elle ne peut résister à toutes les pensées qui,
+alors, du cerveau lui descendent au cœur :</p>
+
+<p>— Mon père, ah ! que je suis heureuse ! Il
+ne m’en a donc pas voulu ! Qu’il est bon ce
+jeune homme ! qu’il est aimable !</p>
+
+<p>Peut-être allait-elle laisser échapper une
+exclamation plus capable encore d’exprimer ce
+qu’elle ressentait ; elle se retint à temps :</p>
+
+<p>— Ah ! mon père ! que je vous aime ! dit-elle.</p>
+
+<p>L’exclamation, déviant de sa vraie route,
+avait été frapper un autre but.</p>
+
+<p>— Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant
+des chasses, comme témoignage de ta reconnaissance,
+il ne te demande que de lui accorder
+une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner
+son travail.</p>
+
+<p>— Dix ! s’il le faut ! s’écrie la jeune fille.</p>
+
+<p>— Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre
+en poussant une porte qui de la salle à
+manger communiquait à un petit salon, où
+Charles Doisy s’était tenu pendant ce temps.</p>
+
+<p>— Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant
+des chasses, vous ne l’êtes pas encore, mais
+ça viendra, je l’espère.</p>
+
+<p>— Dieu vous entende ! répondit le jeune
+homme en tressaillant.</p>
+
+<p>Et, prenant tout à coup un air grave et résolu :</p>
+
+<p>— Oui, il faut que je sois officier, et bientôt !
+dit-il.</p>
+
+<p>Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant
+Charles, avait été de courir se réfugier
+dans un coin de la salle, le front contre la muraille ;
+mais son trouble ne l’empêcha pas d’entendre
+les paroles du jeune hussard, et ne
+pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il
+ne se croyait pas digne d’elle avant d’avoir
+conquis le grade d’officier, elle tourna brusquement
+la tête vers lui et, répondant à sa propre
+pensée plutôt qu’à celle du jeune homme :</p>
+
+<p>— Oh ! rien ne presse ! dit-elle avec étourderie.</p>
+
+<p>Honteuse ensuite, comme toujours, de ces
+élans de naïveté qui lui échappaient ainsi malgré
+elle, elle se rencogna dans son mur et il
+fallut que son père allât la prendre par la main
+pour la contraindre à remercier l’artiste au
+sujet du portrait.</p>
+
+<p>Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence.</p>
+
+<p>Pendant le repas néanmoins, elle se montra
+vive, enjouée, tout à fait de son âge. Le jeune
+homme, au contraire, resta pensif et presque
+soucieux. Un observateur expérimenté eût bien
+vite reconnu qu’il y avait en lui quelque douleur
+secrète et permanente, logée profondément
+dans l’âme en dehors des tendres affections ;
+mais une fois qu’une idée d’amour à germé
+dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique
+par l’amour.</p>
+
+<p>Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux
+et rêveur du beau hussard ; il l’aimait :
+le portrait n’était-il pas là pour le prouver ? et
+il se chagrinait de ne pouvoir encore demander
+sa main à son père. Partant de ce principe,
+plus elle le vit triste, plus elle se sentit heureuse
+et fière ; plus il resta silencieux, plus elle
+fut possédée d’une joyeuse loquacité qui lui
+était peu ordinaire. Charles Doisy finit par se
+laisser entraîner lui-même par cette belle humeur
+de la charmante enfant.</p>
+
+<p>Quant à M. Dampierre, après avoir faussement
+tant parlé de sa faim, il avait fini par se
+l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea
+outre mesure, but de même et fit seul véritablement
+honneur au repas qu’il avait préparé
+pour son hôte.</p>
+
+<p>Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux
+et la boîte de couleurs qu’il avait apportés avec
+lui, et la séance commença, avec une entière
+bonne volonté, cette fois, de la part du modèle.
+Comme les peintres doivent toujours un récit
+quelconque au patient qu’ils tiennent sous leur
+pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil,
+Doisy se prit lui-même pour sujet de l’histoire
+qu’il avait à raconter. Il en vint à parler du
+temps de sa première jeunesse, de sa mère,
+des jeux de son enfance, et comment il s’était
+épris de l’art de la peinture, et de son exil à
+Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous
+silence les consolations qu’il y avait reçues ;
+il dit ensuite pourquoi son père voulant le
+contraindre à entrer en qualité de commis
+chez un financier, il avait préféré se faire
+soldat.</p>
+
+<p>En écoutant ces demi-confidences qui semblaient
+établir entre eux des rapports d’intimité,
+ma grand’tante avait sur les lèvres ce
+sourire ineffable que le peintre avait habilement
+su saisir et qui m’avait tant charmé dans
+son portrait.</p>
+
+<p>Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que
+je devais retrouver un jour dans les mansardes
+de la maison de mon père.</p>
+
+<p>Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre
+ce jeune hussard de Berchiny, dont jusque-là
+les sentiments étaient restés comme dans
+une sorte d’admiration silencieuse ? Charles
+Doisy n’avait pu voir Adèle sans s’éprendre de
+sa beauté, de sa candeur ; tout en elle, jusqu’à
+son aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à
+ses spasmes de pudeur ou d’effroi, lui apparaissait,
+dans son admiration d’artiste, étrange
+et charmant. Mais elle était encore si jeune !
+Comment aurait-il osé lui parler d’amour ? Puis,
+il aimait aussi Martine… d’une autre façon,
+oui, mais il l’aimait.</p>
+
+<p>A son âge, est-il sans exemple de se sentir
+dans le cœur deux cordes vibrantes à la fois ?
+Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les
+hussards surtout, ont eu des claviers plus
+complets. Puis encore, il faut bien le dire,
+Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa
+faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie.
+Il avait peur de Martine ! Il tremblait
+d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa
+jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant
+plus à son amour, qu’elle n’avait rien négligé
+pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé
+à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui
+touchait à l’honneur allait jusqu’à l’exaltation.</p>
+
+<p>De même qu’il admirait la pudique naïveté
+de l’une, il avait su gré à l’autre de ses avances,
+de son audace passionnée ; il s’en était bien
+trouvé, et sa vanité y avait eu son compte.
+Philosophes, psychologues, chimistes du cœur,
+vous qui savez de quels éléments se compose
+l’amour, c’est à vous de nous dire pour quelle
+dose y entre la vanité.</p>
+
+<p>Si notre jeune maréchal des logis se sentait
+entraîné vers Adèle par un sentiment plus
+doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts
+moins éthérés, plus positifs, le reportaient
+vers Martine. La première avait pour lui
+le charme de la nouveauté ; la seconde, la force
+de l’habitude. Il rêvait de Béthizy, mais c’est
+vers Glaignes qu’il se dirigeait d’ordinaire.
+Adèle était sa poésie ; Martine, sa réalité.
+Quand son âme était en joie, celle-ci lui venait
+la première à la pensée ; quand un sentiment
+de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est
+l’image de celle-là qui lui apparaissait pour
+s’associer à ses peines.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est
+Adèle qui triomphe dans son cœur ; pourquoi,
+à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se
+passer d’elle pour faire son portrait ; pourquoi,
+enfin, contristé, accablé, par une pensée poignante,
+étrangère à son double amour, à la
+veille de se séparer de toutes deux, c’est vers
+Adèle seule qu’il est venu.</p>
+
+<p>La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans
+allait s’ouvrir. En prenant congé de ses nouveaux
+amis, Charles Doisy, non sans étouffer
+un soupir, leur annonça que le lendemain il
+partait pour les bords du Rhin.</p>
+
+<p>— Mais il me semblait que deux escadrons
+de votre régiment devaient seuls se mettre en
+route, et que le vôtre restait à Compiègne ? lui
+dit M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me
+l’a conté Pardaillan, votre capitaine et mon ami.</p>
+
+<p>A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune
+homme se colora subitement.</p>
+
+<p>— J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il,
+pour passer dans une autre qui part
+sous les ordres de notre lieutenant-colonel,
+M. Tolt. Je vous le répète, il faut que je sois
+officier ou que je me fasse tuer !</p>
+
+<p>Il pressa la main de son hôte et se disposa à
+faire ses adieux à la jeune fille ; mais elle n’était
+plus là, et le père, le valet et la servante
+eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans
+sa chambre, dans le jardin, d’un bout à l’autre
+du vieux château de la Douye, elle ne reparut
+point.</p>
+
+<p>Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne ;
+il atteignait la lisière de la forêt lorsque,
+jetant un dernier regard vers Béthizy et
+cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une
+petite fenêtre ogivale, qui faisait saillie dans
+la partie la plus haute des combles, un mouchoir
+blanc s’agiter.</p>
+
+<p>Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir
+était trempé de larmes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis
+venue, la tête de la capitainerie des
+chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts
+de Compiègne se transportèrent à Versailles,
+pour y présenter leurs hommages au roi, à l’occasion
+de sa fête.</p>
+
+<p>M. Dampierre, espérant distraire sa fille de
+certains accès de tristesse et de taciturnité qui
+depuis quelque temps, sans raison apparente,
+semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à
+propos de l’emmener avec lui.</p>
+
+<p>Adèle n’avait jamais habité que le couvent
+des dames de Crépy et le vieux château délabré
+de la Douye ; son plus grand voyage avait été de
+l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme
+Versailles, le tableau, si nouveau pour elle, de
+toute cette population de courtisans, chamarrés
+de plumes, de croix, de rubans, devaient la
+guérir indubitablement de son ennui. Mais le
+plus difficile n’était point d’arriver à Versailles ;
+c’était de pouvoir s’y loger.</p>
+
+<p>La ville regorgeait de monde.</p>
+
+<p>Dans le château, les ministres occupaient des
+mansardes ; les duchesses, des greniers ; dans
+les communs, au chenil comme aux écuries,
+chiens et chevaux s’étaient vus forcés de céder
+un peu de leur logement aux gens les mieux
+titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on
+avait été hébergé par Sa Majesté.</p>
+
+<p>Au chenil comme au château, on était chez
+le roi ; mais je pense qu’il était plus facile de
+dormir dans l’un que dans l’autre.</p>
+
+<p>La ville présentait un spectacle non moins
+curieux.</p>
+
+<p>Les maisons bourgeoises étaient transformées
+en auberges, les boutiques en cabarets, les rues
+en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes
+citoyens y dînaient gravement sur le pouce.</p>
+
+<p>Dans les auberges, on mangeait dans les caves ;
+on couchait sur les tables et même dessous ; on
+y dressait des hamacs dans les corridors, et l’on
+y louait des chaises <i>à la nuit</i>.</p>
+
+<p>Versailles était ce jour-là une ville de cinq
+cent mille âmes.</p>
+
+<p>Au milieu de la cohue des promeneurs, des
+flâneurs et des dîneurs, M. le lieutenant des
+chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous
+l’autre, courait depuis trois heures d’hôtel en
+hôtel, de porte en porte, ayant refusé d’abord
+une chambre à deux lits, et ne trouvant même
+plus un palier à deux chaises.</p>
+
+<p>Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur
+la triste perspective de dormir debout,
+après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution
+subite et désespérée :</p>
+
+<p>— Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante
+ironie, t’amuses-tu bien ici ?</p>
+
+<p>— Oui, mon père, répondit Adèle du ton
+de parfaite insouciance de l’ennui résigné.</p>
+
+<p>— Comment ! tu t’amuses ? dans cette affreuse
+ville où on ne peut ni boire, ni manger, ni
+s’asseoir ?</p>
+
+<p>— Oh ! qu’importe ! on n’a qu’à penser à autre
+chose.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ; mais c’est que je ne
+puis pas penser à autre chose, moi ! s’écria
+M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue
+et se posant un instant sur sa valise : je suis
+éreinté et je meurs de faim !</p>
+
+<p>— Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton,
+entrons quelque part, mon père ; reposons-nous
+et dînons.</p>
+
+<p>— Entrons quelque part ! répéta le père avec
+stupéfaction. Quoi ! tu ne t’es pas aperçue que,
+depuis trois heures, nous sommes entrés partout,
+et que nulle part il n’y a pour vous ni
+repos, ni dîner ?</p>
+
+<p>— Comment faire alors ? reprit la jeune fille
+avec sa même quiétude apparente.</p>
+
+<p>— Oh ! j’avais bien trouvé un moyen, moyen
+bien simple, et qui nous aurait tirés d’affaire,
+mais tu t’amuses… Je serais désolé d’interrompre
+ton plaisir.</p>
+
+<p>— De quoi s’agissait-il donc ?</p>
+
+<p>— De sonner le retour du côté de Béthizy.</p>
+
+<p>— Quel bonheur !</p>
+
+<p>— Hein ? Quel bonheur ! dis-tu ?… quand il
+s’agit de partir… Tu ne t’amuses donc pas,
+alors ?… Cherchez donc à faire plaisir à votre
+fille !… Mettez-vous en frais pour cela !…
+grommela le lieutenant des chasses, perdant
+à son tour le souvenir de ses phrases précédentes.
+Au surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances,
+il n’y a pas de mal.</p>
+
+<p>Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait
+de former.</p>
+
+<p>D’instant en instant, la foule se montrant de
+plus en plus compacte à Versailles, et nul ne
+devant encore songer au départ, il serait facile
+de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à
+Saint-Denis. Une fois là, le père et la fille
+dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même,
+chacun dans sa chambre, et, après un long
+repos réparateur, le lendemain, on songerait à
+se procurer un autre véhicule pour regagner le
+château de la Douye. Sans doute M. Dampierre
+ne pourrait, comme il était de son désir et
+même de son devoir, aller faire la révérence à
+Sa Majesté, au sujet de la Saint-Louis ; mais
+peut-être bien le roi, distrait par les mille préoccupations
+de ce grand jour, ne s’apercevrait-il
+pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on prétexterait
+de quelque indisposition subite d’Adèle,
+ou de l’indispensabilité administrative du
+lieutenant des chasses à Béthizy ; bref, ce n’était
+là qu’un danger éventuel, et auquel on
+pouvait facilement parer avec un peu d’adresse,
+tandis qu’en restant à Versailles, il y avait un
+péril réel, imminent, flagrant, se présentant à
+la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère
+aboyant et mordant de ses trois gueules ; ce
+triple péril, c’était celui dont il était menacé
+par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture.</p>
+
+<p>Les choses ainsi convenues, M. Dampierre,
+à demi soulagé et restauré, rien que par la certitude
+de voir bientôt finir son supplice, se
+remit en route, à travers la foule, fouillant de
+droite à gauche les larges rues de Versailles,
+cherchant avec la même ardeur, et sans
+plus de succès, une voiture pour en partir,
+comme il avait cherché son logement pour y
+séjourner.</p>
+
+<p>Tous les coches étaient retenus à l’avance,
+tous les fiacres étaient en route : M. Dampierre
+se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour
+d’une maison de maigre apparence, il découvrit
+une petite voiture, dételée, à trois places,
+espèce de carriole de campagne, qu’un seul cheval
+pouvait facilement traîner.</p>
+
+<p>Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le
+conducteur de la carriole se présente :</p>
+
+<p>— Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie,
+jusqu’à demain matin, si vous voulez.</p>
+
+<p>— Je n’en ai besoin que pour quelques
+heures. Je vais à Saint-Denis.</p>
+
+<p>— Ah ! le bourgeois va à Saint-Denis ?…
+Très-bien.</p>
+
+<p>— Ton prix ?</p>
+
+<p>— Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Non ; un écu de six livres, si tu veux.</p>
+
+<p>— Six livres ! Mais on peut tenir six personnes
+là dedans ! s’écria le voiturier.</p>
+
+<p>— Comment, il n’y a que trois places !</p>
+
+<p>— Eh bien ? en se relayant.</p>
+
+<p>M. Dampierre était trop pressé pour chercher
+à comprendre. Il consentit à la pistole, et durant
+un long quart d’heure, pestant, jurant, il
+attendit qu’on attelât. Ne voyant rien venir, ni
+le cheval, ni le cocher, il cria si fort que ce
+dernier accourut tout ébahi et en se frottant les
+yeux, car il venait de dormir.</p>
+
+<p>— Quoi ! vous n’êtes pas encore installés ?
+dit-il.</p>
+
+<p>— Mais le cheval ! interrompit M. Dampierre.</p>
+
+<p>— Quel cheval ? répondit l’autre.</p>
+
+<p>— Pour la voiture !…</p>
+
+<p>— Pour la voiture, nos conventions sont
+faites, reprit le cocher d’un ton plein de modération
+et de courtoisie ; ne confondons pas. Mais
+est-ce que le bourgeois désirerait être conduit
+par moi à Saint-Denis ?</p>
+
+<p>— Parbleu… voilà un effronté drôle !</p>
+
+<p>— Alors, monsieur, entrez dans la voiture ;
+reposez-vous-y, faites-vous-y servir, si vous
+voulez et si vous pouvez ; demain, quand mon
+cheval ne sera plus sur le flanc, nous pourrons
+causer de l’autre affaire.</p>
+
+<p>— Comment demain !… comment de l’autre
+affaire ! s’écria le lieutenant des chasses, qui
+commençait à tourner à l’exaspération ; mais
+alors, misérable, sur quoi avons-nous donc fait
+marché d’une pistole, et qu’est-ce que ta voiture
+sans ton cheval ?</p>
+
+<p>— Aujourd’hui, monsieur, dans les circonstances
+présentes, répliqua le cocher versaillais
+d’un air plein de dignité, ma voiture,
+sans mon cheval, est tout simplement <i>un appartement
+à louer</i>.</p>
+
+<p>M. Dampierre lui tourna le dos. Il était temps
+de se reposer néanmoins, car les forces d’Adèle
+commençaient à l’abandonner entièrement.
+Le père chercha d’espace en espace, sur les
+bancs des boulevards, une place vacante ; il ne
+la trouva pas. Les fossés creusés le long des
+arbres étaient eux-mêmes envahis. Il regretta
+alors d’avoir trop légèrement renoncé au
+voiturin ; il y retourna ; l’appartement était
+loué.</p>
+
+<p>O bonheur ! à travers la poussière et la cohue,
+il aperçoit une chaise vide, dans l’angle d’une
+petite place ; il traverse la foule, non sans peine ;
+et il y installe enfin sa fille.</p>
+
+<p>Cette chaise était la sellette sur laquelle un
+célèbre prestidigitateur, arracheur de dents de
+son métier, faisait asseoir ses victimes.</p>
+
+<p>Adèle ne lui échappa qu’avec peine.</p>
+
+<p>M. le lieutenant des chasses ne savait plus
+à quel saint s’adresser, à quelle ressource avoir
+recours ; comme son gosier, son imagination
+était à sec ; étouffé par la chaleur, aveuglé par
+la poussière, il se sentait sans force pour lutter
+contre le courant de la foule qui le tiraillait,
+qui l’entraînait, tantôt du côté de sa valise,
+tantôt du côté de sa fille.</p>
+
+<p>Dans cet état fiévreux, intolérable, qui le
+torture, il est porté, par un flot de promeneurs,
+jusque sur une esplanade couverte où s’élèvent
+des bascules, des balançoires et autres mécaniques
+divertissantes, accompagnement obligé
+de tous les plaisirs populaires. Les regards de
+M. Dampierre, dirigés sur un jeu de bague,
+tombent sur deux chevaux de bois sans cavaliers.
+Où les autres voient un jeu, lui, il voit
+un repos, un siége, une halte à faire. Il enlève
+Adèle de terre, l’installe sur le premier cheval,
+s’empare lui-même du second, met sa valise
+devant lui, et voilà le père et la fille tournant,
+tournant encore : le père, furieux, maudissant
+Versailles, ses habitants et ses fêtes, et promenant
+des yeux irrités autour de lui ; la fille, le
+front baissé, l’attitude pensive, autant que
+peut le permettre sa position équestre, se livrant
+aux préoccupations qui lui sont devenues
+habituelles depuis quelques mois. Tous deux,
+l’un, avec son teint légèrement pâli, l’autre
+avec son front animé et ses yeux flamboyants,
+semblaient représenter la Colère et la Douleur,
+prenant part aux divertissements publics donnés
+à Versailles, en 1757, en l’honneur de la fête
+du roi de France, Louis XV, dit le Bien-Aimé.</p>
+
+<p>Tout en tournant, tout en maugréant,
+M. Dampierre se demandait à lui-même ce que,
+lui et sa fille, à vingt lieues de leur pays, dans
+cette Babylone maudite, où ils n’avaient pas un
+ami, pas un asile, allaient devenir, lorsqu’il
+leur faudrait descendre de leur monture de
+bois, quand il entendit un cri partir auprès de
+lui, et son nom fut prononcé.</p>
+
+<p>Il vira la tête, il chercha du regard vers
+l’endroit d’où la voix s’était fait entendre ; mais,
+forcé de suivre le mouvement de la machine
+qui l’emportait, il fut aussitôt contraint de
+tourner le dos à son interpellateur.</p>
+
+<p>Le tour accompli, il chercha rapidement
+parmi toutes les figures que la foule, incessamment
+accrue, étalait à ses regards, pour savoir
+de quelle bouche son nom venait de sortir de
+nouveau ; mais encore une fois le même mouvement
+l’emporta au triple galop de son cheval
+de bois.</p>
+
+<p>A force de tourner, de s’irriter, ses yeux se
+troublèrent, le vertige s’empara de lui ; peut-être
+sa diète trop prolongée y fut-elle pour
+quelque chose. Il ne vit plus dans toute cette
+multitude qu’une seule figure grimaçante et
+grotesque qui riait en le narguant ; il n’entendit
+plus qu’un bruit confus de mille voix, se
+réunissant toutes en un seul chœur pour répéter
+son nom, en le lui envoyant comme une moquerie.
+Il voulut descendre, il voulut s’arrêter.
+Son cheval de bois avait pris le mors aux dents
+et s’élançait dans sa route circulaire avec plus
+de rapidité que jamais. C’est qu’une de ces
+bandes de gamins qu’on retrouve dans toutes
+les fêtes publiques, et qui cherchent toujours à
+prendre leur part dans les plaisirs des autres,
+était venue en aide à l’homme chargé de faire
+mouvoir et tourner la machine. L’élan donné à
+la mécanique pivotante était triplé, décuplé. Les
+spectateurs ne voyaient plus passer devant eux
+qu’une ligne confuse de figures effarées, qui,
+après avoir semblé courir l’une après l’autre,
+réunies enfin, formaient ensemble comme une
+ronde diabolique ; et des cris, des rires, des
+hourras s’échappaient du sein de la foule.</p>
+
+<p>M. le lieutenant des chasses perdit tout à
+fait la tête et il allait se jeter résolûment à bas
+de sa monture, lorsque le mouvement se ralentit
+enfin ; retenue par une main vigoureuse,
+la machine s’arrêta presque subitement et,
+dans son libérateur, M. Dampierre reconnut
+son ami Pardaillan, l’ex-capitaine de Charles
+Doisy.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan ne faisait plus partie des
+hussards de Berchiny. Chargé par le ministre
+de diriger l’organisation d’un nouveau régiment
+de cavalerie, où il espérait bientôt figurer
+comme major, il occupait à Versailles la maison
+de son frère, alors en voyage. Cette maison,
+il l’occupait seul.</p>
+
+<p>Après s’être fait, tant bien que mal, expliquer
+par son ami Dampierre par quelle bizarre
+fantaisie il venait de trouver un lieutenant des
+chasses de Sa Majesté courant comme un
+échappé de collége, à franc étrier, sur un cheval
+de bois, instruit des mésaventures du père
+et de la fille, il leur proposa de devenir ses
+hôtes, et sans un sublime effort d’imagination,
+on peut deviner que l’offre fut acceptée avec
+empressement et reconnaissance.</p>
+
+<p>En arrivant chez le capitaine, M. Dampierre
+se débotta, mangea un morceau et but trois
+coups de suite. Adèle, après avoir pris un bain,
+se coucha et dormit quelques heures.</p>
+
+<p>Durant le souper, les deux amis, heureux de
+s’être retrouvés et de vivre en commun,
+comme d’une même famille, causèrent de
+guerre, de chasse, des affaires de l’Église et de
+celles du parlement. Adèle, qui n’avait pas un
+mot à placer dans une pareille conversation,
+profita des préoccupations des causeurs pour
+retourner toute seule à Béthizy, et elle y était
+déjà lorsqu’un nom prononcé la jeta brusquement
+hors de sa rêverie.</p>
+
+<p>— Parbleu ! disait son père au capitaine, tu
+as dû entretenir des relations avec ton ancien
+régiment ?</p>
+
+<p>— Quelques-unes… Eh bien ?</p>
+
+<p>— Donne-moi donc des nouvelles, si tu en
+as, d’un nommé Charles Doisy, ton maréchal
+des logis… Est-il mort ? Est-il vivant ?</p>
+
+<p>— Il est vivant, je l’espère, répondit M. de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>— Tant mieux ! c’est un brave et joli
+garçon, un gaillard qui a bonne envie d’avancer.</p>
+
+<p>— Et il avancera, ou j’y perdrai mon nom !</p>
+
+<p>— Comment ? Plaît-il ?</p>
+
+<p>— Rien… rien… je m’intéresse à lui ; voilà
+tout.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan avait mis dans ses réponses
+un ton de réticence, une animation concentrée
+qui n’avaient point échappé à la jeune
+fille.</p>
+
+<p>La conversation roulant sur un pareil sujet,
+elle trouva moyen de s’y glisser petit à petit,
+sournoisement, et s’adressant enfin au vieux
+militaire :</p>
+
+<p>— Vous pensez donc, capitaine, qu’il pourra
+bientôt être nommé officier ? dit-elle.</p>
+
+<p>— Si l’affaire ne dépendait que de moi, il le
+serait déjà, ma belle enfant, et ce ne serait que
+justice.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, la jeune fille prit le
+capitaine en affection.</p>
+
+<p>Celui-ci continua, en se retournant vers
+Dampierre :</p>
+
+<p>— M. Tolt, son lieutenant-colonel, avec qui
+je suis en correspondance, me tient au courant.
+Doisy s’est déjà distingué dans plusieurs rencontres.
+Dernièrement encore, à Hastembeck,
+il a concouru à la prise d’une batterie anglaise,
+et s’est assez brillamment conduit
+pour que M. de Chevert, qui s’y connaît, l’ait
+remarqué.</p>
+
+<p>— Quel bonheur ! s’écria la naïve enfant,
+qui, pour la première fois de sa vie sans doute,
+venait, avec un vif intérêt, de prêter l’oreille
+à un récit de guerre.</p>
+
+<p>Honteuse ensuite de son exclamation, elle
+rougit, étendit sa serviette devant ses yeux,
+comme si elle se disposait à la plier ; puis, l’instant
+d’après, sous prétexte d’admirer de plus
+près un magnifique chat angora ou de jouer
+avec lui, elle quitta la table subitement.</p>
+
+<p>Le capitaine l’examina dans tous ses mouvements
+avec une certaine attention ; après
+quoi, il se retourna vers le père, en lui adressant
+un geste interrogatif.</p>
+
+<p>— Oh ! dit celui-ci d’un ton insoucieux et
+avec un mouvement d’épaules, non ; mais il a
+fait son portrait.</p>
+
+<p>Il ne voyait pas plus loin.</p>
+
+<p>On soupait de bonne heure à cette époque ;
+cependant, la nuit venue, Adèle, presque
+inaperçue dans un coin de la chambre, à moitié
+cachée sous les rideaux d’une fenêtre, le
+chat endormi sur ses genoux, se tenait immobile
+et le caressait de la main, en songeant à
+tout autre chose. Les deux amis, se croyant
+seuls, prolongeaient le dessert, en achevant les
+bouteilles entamées, ou en entamant les bouteilles
+pleines.</p>
+
+<p>Ils en étaient à la discipline militaire, à
+l’obéissance passive, aux caprices des supérieurs
+si souvent injustes, et faisant du bon
+plaisir tout ainsi que Sa Majesté.</p>
+
+<p>— Tes soldats n’ont jamais dû avoir cela à te
+reprocher, à toi, Pardaillan ? dit Dampierre.</p>
+
+<p>En effet, le capitaine, militaire instruit et
+probe, sévère mais consciencieux, avait eu de
+tout temps une incontestable réputation d’équité.
+Cependant, devant l’apostrophe élogieuse
+de son ami, il hocha la tête, et après
+avoir réfléchi un instant en regardant son
+verre, que l’autre venait de remplir jusqu’aux
+bords :</p>
+
+<p>— Écoute, Dampierre ; convenir de ses torts
+devant tout le monde, les confesser hautement
+et inutilement, en jurant de n’y retomber plus,
+ça peut être un beau moment dans la vie d’un
+moine, mais dans celle d’un militaire, ce serait
+un acte de couardise, et voilà ce que jamais
+on n’obtiendrait de moi.</p>
+
+<p>— Parbleu !</p>
+
+<p>— Mais, poursuivit le capitaine, quand déjà
+depuis longtemps on s’est reproché ses torts à
+soi-même, les confier à un ami, qui n’en exige
+pas l’aveu, c’est simplement demander un bon
+conseil, ou chercher une consolation, n’est-ce
+pas ?</p>
+
+<p>— Parbleu ! Mais, où en veux-tu venir avec
+ta préface ?</p>
+
+<p>— J’en veux venir, Dampierre, à te dire, à
+toi, entre quatre yeux, que, malgré la trop
+bonne opinion que tu as conçue de moi, j’ai là
+sur la conscience le souvenir d’une injustice
+qui, quoique involontaire, me pèse comme le
+remords d’une lâche action.</p>
+
+<p>— Allons donc !… Toi ? Je parierais, mon
+pauvre ami, que tu prends des cochons d’Inde
+pour des sangliers.</p>
+
+<p>— Tu vas en juger, reprit le capitaine. Tu
+te souviens de la dernière chasse où tu me demandas
+des hommes de bonne volonté pour
+l’aider à tendre tes toiles ?</p>
+
+<p>— Très-bien ; que même tu m’envoyas le
+maréchal des logis…</p>
+
+<p>— Justement ! Eh bien, mon vieux camarade,
+à cette chasse, le cheval de la marquise
+s’emporta, à ce qu’il paraît. Un de mes hommes
+sauta à la bride et le retint. C’est un exploit qui
+ne se met guère sur un état de service, mais
+qui cependant, parfois, compte mieux qu’un
+autre. En rentrant au château, madame de
+Pompadour, qui avait eu peur, qui peut-être
+aussi voulait se rendre intéressante, parla
+beaucoup des dangers qu’elle avait courus.
+Pour lui être agréable, le roi, dès le lendemain,
+en quittant Compiègne, chargea le comte de
+Berchiny d’acquitter la dette de la marquise
+envers son libérateur inconnu. Sur l’ordre du
+chef, j’assemblai mes hommes qui avaient fait
+partie de l’escorte de chasse, et, à haute voix,
+après un appel de clairon, je leur demandai
+lequel d’entre eux s’était signalé dans cette occasion,
+moins encore par son courage que par
+sa courtoisie envers une jolie femme. Il y
+eut d’abord un silence assez prolongé ; puis
+enfin, un soldat sortit des rangs et dit : « C’est
+moi ! » Nul ne le contredisant, notre colonel le
+nomma sur-le-champ cornette, lui fit avancer
+une année de solde, et lui paya son équipement.
+C’était un peu bien beau pour un simple
+hussard ; mais, tu comprends, il s’agissait de
+la marquise !</p>
+
+<p>— Parbleu ! si je comprends, dit le lieutenant
+des chasses en tendant son verre pour
+trinquer avec son ami, le hussard avait sauvé
+l’État, qui risquait de périr ce jour-là par une
+chute de cheval, comme toi tu m’as sauvé aujourd’hui
+en sautant courageusement à la crinière
+de mon coursier de bois qui m’emportait.
+A ta santé et à celle du hussard !</p>
+
+<p>— A sa pendaison, au double traître ! s’écria
+Pardaillan, dont les yeux et le geste s’animèrent
+soudainement. Il n’avait rien sauvé du
+tout ! Le vrai sauveur, c’était le maréchal des
+logis, ce jeune Doisy dont nous parlions tout
+à l’heure.</p>
+
+<p>— Bah ! Mais alors pourquoi n’a-t-il rien
+dit, lorsque, à haute voix…?</p>
+
+<p>— Il était retenu ailleurs par le service, et
+je ne remarquai pas son absence.</p>
+
+<p>— Ah ! diable ! c’est fâcheux ! ça lui allait
+si bien à lui qui a de l’ambition ! il était officier
+d’emblée !</p>
+
+<p>En ce moment, le rideau de la fenêtre
+s’agita sans que nos deux amis y prissent
+garde. L’un était absorbé par ce qu’il lui
+restait à dire, l’autre par ce qu’il lui restait à
+boire.</p>
+
+<p>— Au bout du compte, reprit Dampierre,
+je ne vois pas dans tout cela que tu aies la
+moindre chose à te reprocher.</p>
+
+<p>— Si ce n’était que ça !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc encore ?… Verse.</p>
+
+<p>— J’appris bientôt, continua Pardaillan, que
+le maréchal des logis s’était vanté tout bas à
+quelques amis d’avoir été seul l’écuyer de la
+marquise. Je le fis venir chez moi et lui demandai
+ses preuves. Il dédaigna de les donner,
+déclarant se soucier fort peu d’arriver par
+cette voie. Cette réponse était fière et noble ;
+mais pour le quart d’heure j’y vis tout autre
+chose que de la fierté et de la noblesse, et je le
+renvoyai assez rudement.</p>
+
+<p>— Et bien tu as fait !… Comment… d’arriver
+par cette voie ! mais madame la marquise
+de Pompadour est… une très-jolie
+femme !</p>
+
+<p>— Laisse là ton verre, Dampierre, et écoute-moi…
+J’eus grand tort au contraire.</p>
+
+<p>— Certainement…</p>
+
+<p>— J’aurais dû deviner sur la noble figure
+du jeune homme que seul il disait vrai.</p>
+
+<p>— Tu l’aurais dû.</p>
+
+<p>— Loin de là, apprenant qu’il ne perdait
+pas une occasion de railler le nouveau porte-étendard,
+je m’en irritai. Je ne voulus voir
+dans cette conduite qu’un acte de déloyauté,
+un manquement à la discipline, et, un jour,
+devant toute la compagnie, je l’apostrophai
+avec une violence que je me reprocherais encore
+aujourd’hui, eût-il été coupable. Le coup
+d’œil révolté qu’il me jeta alors ne faisant que
+redoubler mon irritation, je m’oubliai tout à
+fait, je fis un mouvement pour lui arracher
+ses aiguillettes ; par bonheur, je me contentai
+de l’envoyer au cachot et de le suspendre de
+ses fonctions.</p>
+
+<p>— Pauvre garçon ! A sa santé, dit le lieutenant
+des chasses, qui commençait à s’attendrir
+sensiblement.</p>
+
+<p>— Dès le jour suivant, reprit le capitaine,
+le duc de Gesvres, qui m’honore de quelque
+bienveillance et qui, en qualité de gouverneur
+de l’Ile-de-France, avait dû se trouver au
+nombre des chasseurs, m’éclairait sur la vérité.
+Il avait vu, de ses yeux vu, le fait en
+question. Le jeune homme qui s’était élancé à
+la bride du cheval était un maréchal des logis
+et non un simple cavalier. Alors, seulement,
+je me rappelai l’absence de Doisy au moment
+de l’interpellation adressée à ses camarades,
+le silence qui s’était fait d’abord dans les
+rangs. Bref, tout me fut connu. Je ne pouvais
+faire amende honorable à un de mes hommes.</p>
+
+<p>— Tu ne le pouvais pas, Pardaillan.</p>
+
+<p>— A moins de donner ma démission sur-le-champ.</p>
+
+<p>— Oui…</p>
+
+<p>— Cependant, grâce à mon oubli, à mon
+emportement, à ma fatale méprise, un garçon
+estimable, non-seulement était privé d’une
+faveur royale, mais encore désigné à ses camarades,
+à ses chefs, comme un imposteur, un
+fanfaron. Il pouvait être arrêté court dans la
+carrière librement choisie par lui. Je n’hésitai
+pas alors, Dampierre.</p>
+
+<p>— Tu as bien fait, mon ami ; bois donc.</p>
+
+<p>— Je me dévouai, corps et âme, à la réparation
+du mal dont j’étais cause. J’allai trouver
+notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je lui
+confiai tout, à lui, mon chef, comme aujourd’hui
+je me confie à toi, mon ami. A nous deux,
+nous décidâmes de ce qu’il convenait de faire
+pour le jeune homme.</p>
+
+<p>— Ah !… voyons.</p>
+
+<p>— D’abord, le changer d’escadron, pour que
+mon incartade pesât moins sur lui.</p>
+
+<p>— Bien !</p>
+
+<p>— Cela fait, l’envoyer sur le Rhin, et le mettre
+à même de s’y distinguer, puisqu’il ne voulait
+parvenir que par la bonne voie.</p>
+
+<p>— Très-bien !</p>
+
+<p>— Mais ce n’est pas tout.</p>
+
+<p>— Parfait !</p>
+
+<p>— Déjà M. Tolt m’avait écrit de là-bas qu’il
+l’avait désigné au ministre pour l’avancement,
+et je n’entendais parler de rien. Je me résolus
+à mettre aussi les fers au feu de mon côté. Sans
+la faveur, vois-tu, on ne fait rien de bon dans
+ce pays-ci.</p>
+
+<p>— C’est clair ; la graine d’épinards ne pousse
+bien qu’à Versailles.</p>
+
+<p>— Eh bien, pour y venir, à Versailles, pour
+me rapprocher de la cour, j’acceptai cette besogne
+d’organisation que j’avais d’abord refusée…
+Oui, je n’avais pas voulu quitter mon
+régiment ; notre régiment, c’est notre famille,
+à nous autres. Que te dirai-je, mon ami ? moi
+qui n’ai jamais rien demandé en mon nom,
+depuis deux mois je me suis fait quémandeur,
+pied-plat, courtisan ! J’intrigue à droite, à
+gauche, pour trouver des protecteurs à mon
+protégé. J’ai des placets plein ma poche ; toujours
+le même. J’en ai semé dans tous les ministères
+et dans toutes les antichambres ; rien
+n’a fait jusqu’à présent. Je m’étais d’abord
+adressé au roi ; mais le roi ne se mêle de rien,
+et il est inabordable pour nous autres. Plus
+tard, j’ai visé à la favorite. Il était bien naturel
+qu’elle m’aidât à réparer une injustice dont
+elle est la première cause. Déjà, j’avais obtenu
+une audience d’elle ; je croyais l’affaire terminée ;
+au diable ! sa fille est morte. La marquise
+est devenue invisible comme le roi ! Sans
+me décourager, j’ai tenté un troisième assaut.
+Cette fois, j’ai tourné la citadelle ; je suis entré
+par les cuisines.</p>
+
+<p>— Gourmand !</p>
+
+<p>— Tu comprends ?</p>
+
+<p>— Parbleu ! répondit le lieutenant des
+chasses en remplissant de nouveau son verre.
+C’est-à-dire… je comprends… Non… va toujours.
+A ta réussite !</p>
+
+<p>— Allons, Dampierre, lui dit le capitaine en
+s’interrompant, tu bois trop !</p>
+
+<p>— Laisse donc ! ces petits vins des environs
+de Paris, ça ne fait que trotter sur la langue…</p>
+
+<p>— Mais tu ne sais donc plus ce que tu dis ?
+Tu ne sens donc plus ce que tu bois, malheureux ?
+c’est du roussillon qu’on nous a
+donné !</p>
+
+<p>— Ah ! bah ! tu crois ?</p>
+
+<p>— Mon frère n’en a pas d’autre dans sa
+cave.</p>
+
+<p>Dampierre ouvrit de grands yeux, prit gravement
+son verre, après avoir d’un signe de la
+main rassuré son ami ; puis, il huma une petite
+gorge, s’en gargarisa la bouche, et d’un
+air convaincu :</p>
+
+<p>— C’est vrai ; tu as raison, dit-il. Je n’y avais
+pas goûté.</p>
+
+<p>Alors, il replaça sur la table son verre à
+peine entamé et le distança, par réflexion, de
+toute la longueur de son bras ; repoussa de
+même sa bouteille, s’essuya les lèvres de sa
+serviette, en faisant suivre sa pantomime de
+ces mots remarquables :</p>
+
+<p>— Je déteste les vins du Midi. Continue.</p>
+
+<p>— J’entrai donc par les cuisines, reprit Pardaillan ;
+c’est-à-dire, ne pouvant m’adresser
+aux maîtres, je m’adressai aux valets, aux
+écuyers de bouche, au garde-vaisselle, aux
+tourneurs de broches, aux porteurs de chaises,
+aux falotiers, aux pâtissiers, aux femmes de
+chambre, aux filles de service, que sais-je !
+Qu’est-ce qui te fait rire ?</p>
+
+<p>— Moi ?… Va toujours ; je pensais à la singulière
+figure que je devais avoir sur ce cheval
+de bois.</p>
+
+<p>— Oh ! tu peux rire de moi, Dampierre, et
+de mes moyens d’intrigue. Cependant, grâce à
+mes nouveaux auxiliaires, un de mes placets
+fut déposé sur la toilette de la favorite, un autre
+dans sa voiture, un troisième trouva moyen
+de se glisser même dans un pâté ; mais jusqu’à
+présent, soit que le placet de la toilette ait
+servi à faire des papillotes, que celui de la voiture
+ait allumé la pipe du palefrenier, et que
+le pâté n’ait été ouvert qu’à l’office, j’ai compromis
+inutilement mes moustaches grises et
+ma croix de Saint-Louis avec toute cette engeance.
+N’importe ! notre ami sera officier,
+j’en réponds, poursuivit le brave capitaine, et
+je compte bien ne pas m’arrêter là dans la réparation
+de mes torts. Je sais que le père du
+jeune homme a fait de mauvaises affaires dans
+les entreprises ; moi, je n’ai pas d’enfants ; j’ai
+quelque fortune…</p>
+
+<p>— Ah ! que c’est bien ! murmura une petite
+voix tout émue.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu fais ici ? cria le lieutenant
+des chasses à sa fille, qu’il aperçut derrière
+le fauteuil du capitaine, les yeux en larmes
+et les mains jointes.</p>
+
+<p>— Ce que je fais, mon père ?… Mais… j’écoute.</p>
+
+<p>— Tu viens donc d’entrer à la sourdine ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas sortie.</p>
+
+<p>— Voyez-vous, la fille d’Ève ! Eh bien ! si
+tu as écouté, poursuivit le père en essayant
+de prendre devant son ami le grand ton d’autorité
+dont il faisait rarement usage, tu as dû
+entendre que le récit du capitaine était entièrement
+confidentiel.</p>
+
+<p>— Oui, mon père ; j’ai entendu… confidentiel…
+pour nous deux… puisque j’étais là.</p>
+
+<p>— Elle a raison, dit Pardaillan. Allons, ma
+belle enfant, c’est moi qui ai des excuses à
+vous faire d’avoir tenu table si longtemps,
+sans songer que vous êtes venue à Versailles
+pour voir tout autre chose que deux vieux
+amis qui bavardent sans raison et qui boivent
+sans soif.</p>
+
+<p>— Ah ! que vous êtes bon !… oui, vous
+êtes bon, murmura la jeune fille. J’ai eu raison
+d’écouter, n’est-il pas vrai ? puisque cela
+fait que je vous aime de tout mon cœur !</p>
+
+<p>Et, par un mouvement rapide, elle s’empara
+d’une des mains du capitaine, et la baisa avant
+que celui-ci eût songé à la retirer.</p>
+
+<p>— Que faites-vous, chère enfant ? dit le capitaine
+ému lui-même.</p>
+
+<p>Et, se retournant vers Adèle, il resta un
+instant stupéfait du caractère étrange et passionné
+que venait de revêtir sa beauté. Ce
+simple coup d’œil lui suffit pour lire entièrement
+dans le cœur de la jeune fille. Ces ennuis,
+ces souffrances inexplicables, qu’au bout
+de plusieurs mois un père n’avait pu encore
+deviner, il les comprit sur-le-champ, et, se
+courbant vers elle :</p>
+
+<p>— Je tiens plus que jamais à ce qu’il soit
+heureux ! lui dit-il tout bas.</p>
+
+<p>Élevant ensuite la voix :</p>
+
+<p>— Vous n’êtes plus fatiguée, je l’espère, reprit-il,
+et vous ne gardez pas rancune à notre
+Versailles de vos mésaventures de la matinée ?
+Allons, ma belle enfant, faites un bout de toilette,
+si bon vous semble ; votre père va passer
+son bel uniforme, et tous trois nous irons au
+parc, voir les illuminations, et même faire un
+tour dans la grande galerie du château, où j’ai
+mes entrées.</p>
+
+<p>Pendant que ces paroles s’échangeaient entre
+son ami et sa fille, Dampierre, resté à table,
+avait avisé du coin de l’œil le verre, presque
+plein, envoyé par lui si injustement en
+exil. Il l’en faisait revenir peu à peu, et quand
+Pardaillan acheva sa péroraison, la paix était
+faite entre le vin de Roussillon et le lieutenant
+des chasses de la capitainerie de Compiègne.</p>
+
+<p>Au moment de partir, Dampierre se sentit
+la tête lourde et embarrassée. Il jugea prudent
+de rester au logis ; mais ne voulant pas
+priver sa fille du spectacle féerique des illuminations,
+il la confia en toute sécurité à la
+protection du noble capitaine.</p>
+
+<p>D’autres événements d’une nature plus
+étrange étaient réservés à ma grand’tante durant
+son court séjour à Versailles, et devaient
+décider de son sort comme de celui de M. de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Adèle et son guide se promenaient dans le
+parc, admirant ou expliquant tout, les eaux,
+les rocailles, les tritons et les grands seigneurs,
+quand le capitaine, à la clarté de la lune et des
+lampions, crut entrevoir, au milieu de la foule,
+un gros homme qui semblait s’adresser à lui
+par des signes multipliés.</p>
+
+<p>Il s’approcha. C’était un cocher de madame
+de Pompadour.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise,
+en l’honneur de la fête du roi, rompant
+son deuil, devait se montrer le soir même dans
+la grande galerie.</p>
+
+<p>Le renseignement était bon, mais il fallait le
+rendre profitable.</p>
+
+<p>Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le
+parc pour le château, se faire jour, avec sa
+jeune compagne, à travers des essaims de courtisans
+qui déjà encombraient le grand escalier,
+fut pour le capitaine l’affaire d’un instant.</p>
+
+<p>A peine entré, il voit un mouvement, un
+remous de la foule, s’opérer vers une extrémité
+de la galerie ; elle est là sans doute.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de
+cour, se sent homme à lui parler de son affaire,
+de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ.
+Il fait quelques pas pour la rejoindre ; mais il
+songe à la jeune fille qui lui tient le bras et
+qu’il lui va falloir traîner après lui à la remorque.
+Peut-il en sa compagnie aborder la
+royale courtisane ? mettre ainsi face à face l’innocence
+et la candeur d’une part, la corruption
+et l’adultère de l’autre ? Non. Cette fois,
+il s’agit de l’étiquette de l’honneur, et celle-là
+le capitaine la connaît et la respecte.</p>
+
+<p>Par une manœuvre habile, évitant le fossé
+sans se détourner du but, il installe Adèle sur
+un bout de banquette, en priant poliment deux
+dames d’apparence respectable qui se trouvent
+là, de veiller sur elle ; puis, tranquille sur son
+arrière-garde, il marche en avant.</p>
+
+<p>Les dames respectables, qui n’étaient pas
+assez vieilles encore pour être sans prétentions,
+ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients
+de ce qu’on leur a donné à garder.
+Elles n’accrochent plus un regard ni une salutation.
+Tous les hommes qui passent admirent
+les traits délicats de la jeune fille, son teint
+frais et ses cheveux abondants ; elles ne sont
+plus inspectées qu’après coup, à la légère, et
+perdent évidemment à la comparaison.</p>
+
+<p>Les femmes qui jettent les yeux de ce côté
+s’étonnent à la vue d’Adèle, de son canezou à la
+vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux
+sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de
+ses manches courtes, sans satin et sans dentelles,
+ornées seulement d’une rosette pleureuse.</p>
+
+<p>Comment cette créature se trouve-t-elle là,
+sous la garde de la vicomtesse de B*** et de
+la baronne K*** ? On flaire la province : on critique,
+on médit, et, pour humilier la vicomtesse :</p>
+
+<p>— Mademoiselle est votre parente ?</p>
+
+<p>— Pas du tout ! je ne connais même point
+cette petite.</p>
+
+<p>Et jetant, en guise d’adieu, un regard de
+dédain sur la pauvre enfant, les deux dames
+respectables se hâtent de renoncer à un voisinage
+si dangereux, et dont leur vanité souffrait
+doublement.</p>
+
+<p>Deux mousquetaires prennent leur place.</p>
+
+<p>Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de
+la bonne espèce. Communs et bêtes, eux-mêmes
+provinciaux, encore encrassés, ils ne savent
+adresser à la jeune fille que des balourdises incapables
+sans doute de la séduire, mais suffisantes
+pour l’effrayer.</p>
+
+<p>Un autre leur succède. C’est un jeune homme
+au costume élégant, mais débraillé ; aux allures
+hardies et conquérantes, mais dégingandées,
+et dont les grands airs de cour ne laissent
+pas que de sentir quelque peu le tripot et
+le brelan.</p>
+
+<p>— Vous êtes seule, ma charmante ? dit-il à
+Adèle.</p>
+
+<p>— Non, monsieur, répond-elle en balbutiant,
+comme pour invoquer l’appui de son protecteur
+absent ; je suis venue avec le capitaine
+Pardaillan, qui m’a laissée… parce que…</p>
+
+<p>— C’est justement lui qui m’envoie, pour
+vous tenir compagnie, ma toute belle. Comment
+vous nomme-t-on ?</p>
+
+<p>— Adèle Dampierre, répond ingénument
+la pauvre fille.</p>
+
+<p>— C’est ça… Diable ! beau nom ! Et M. votre
+père appartient au château ?</p>
+
+<p>— Il est lieutenant des chasses, monsieur.</p>
+
+<p>— C’est ce que je voulais dire. Diable ! belle
+position. Eh bien, charmante Adèle, je vous ai
+reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous déclare,
+foi de chevalier d’Annezay, que depuis
+feu la reine Bérénice, jamais chevelure plus
+délicieusement plantureuse que la vôtre n’a
+paru à une cour quelconque, et que vous avez
+bien fait de ne pas l’enfariner, quoi qu’en
+puissent dire les jalouses. Je comprends seulement
+d’aujourd’hui que le costume de notre
+mère Ève pouvait bien être plus convenable
+qu’on ne le suppose méchamment. Ah ! les
+beaux cheveux ! J’en dirais probablement autant
+de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet
+se tourner de mon côté. Pardaillan me les a
+vantés.</p>
+
+<p>A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier,
+Adèle releva la tête involontairement,
+et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord,
+la rassura au contraire. Le désordre de
+sa toilette, la pâleur maladive de son teint, lui
+inspirèrent une sorte de commisération pour
+le pauvre jeune homme. Elle le crut souffrant,
+et cette idée suffit à lui donner confiance.</p>
+
+<p>Enhardi par les apparences, le chevalier
+hausse d’un ton sa parole comme son regard.
+Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante,
+afin d’éviter son approche, son contact,
+s’éloigne à mesure qu’il avance, et, dans
+son trouble, dans son émotion, recule au delà
+même des limites de sa banquette, et tombe.</p>
+
+<p>On fait rumeur autour d’elle, on la relève.</p>
+
+<p>— Un verre d’eau !</p>
+
+<p>— Au buffet ! disent quelques voix.</p>
+
+<p>Un gros monsieur se présente ; il lui offre
+son bras. Encore tout ahurie, honteuse de sa
+position, de son isolement, de sa chute, la tête
+baissée, les oreilles écarlates, pour se dérober
+aux regards qui la bombardent de tous côtés,
+Adèle prend le bras du gros monsieur qui,
+charitablement, se dispose à la conduire hors
+de la galerie, car elle a besoin d’air ; à la faire
+monter dans sa voiture, car elle peut à peine
+se soutenir ; à la mener enfin à sa petite maison,
+car elle a besoin sans doute d’un abri.</p>
+
+<p>Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay
+avait disparu, car le gros monsieur, l’un
+des hommes les plus respectables de la finance,
+était son créancier en chef.</p>
+
+<p>Le matin, mademoiselle Dampierre s’était
+trouvée au milieu d’une cohue de badauds, de
+bourgeois et de manants ; elle avait failli y être
+étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le
+soir, au milieu de cette foule aristocratique,
+dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes
+et d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter
+bien davantage.</p>
+
+<p>Dans ce moment, par un coup de la Providence,
+la foule s’ouvre en deux ; tous les promeneurs
+s’arrêtent, tous les hommes se courbent,
+toutes les femmes font la révérence. C’est
+madame de Pompadour qui passe, entourée
+d’un brillant état-major de courtisans, parmi
+lesquels Adèle n’en distingue qu’un seul, l’ami
+de son père, le brave capitaine Pardaillan.</p>
+
+<p>Sans se donner le temps de remercier le
+gros monsieur de ses bonnes intentions, elle
+s’élance dans cette route qui vient de s’élargir
+devant elle et se dirige vers son premier guide.</p>
+
+<p>Le capitaine avait résolûment abordé la marquise
+à chacune de ses stations. Il lui avait
+adressé ses compliments, essayant de leur faire
+servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du
+brevet d’officier, qu’il trouvait moyen de glisser
+à travers ses lieux communs de politesse.
+La marquise lui avait souri, lui avait répondu,
+mais vaguement, sans lui prêter autrement
+attention, sans le reconnaître, sans le comprendre,
+à peu près comme Dampierre avec son vin
+de Roussillon.</p>
+
+<p>Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait
+déborder dans l’escorte ; il perdait du terrain,
+quand madame de Pompadour poussa
+tout à coup un cri perçant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>L’exclamation de madame de Pompadour
+était pour le capitaine une occasion qui se
+présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait,
+lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.</p>
+
+<p>Adèle venait de le rejoindre.</p>
+
+<p>En compagnie de la naïve jeune fille, le
+moyen de retourner vers la favorite ? Il n’y
+songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant
+encore ses espérances au lendemain, quand
+le cercle des courtisans, faisant un mouvement
+de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit
+prononcer son nom, et vit aussitôt madame de
+Pompadour, qui venait de faire subitement
+volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant :</p>
+
+<p>— Eh bien ! M. de Pardaillan, lui disait-elle,
+qu’êtes-vous devenu ? N’avons-nous pas à causer
+encore ?</p>
+
+<p>On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place,
+tout en s’étonnant de voir la royale tutrice, la
+gouvernante maîtresse, porter l’esprit des affaires
+jusque dans des réunions de fête.</p>
+
+<p>Adèle, le capitaine et la marquise formèrent
+un centre autour duquel le reste gravita respectueusement
+à distance.</p>
+
+<p>Celle-ci reprit alors :</p>
+
+<p>— Je me rappelle parfaitement ce dont il
+s’agit, monsieur : ne vous ai-je pas même à ce
+sujet accordé une audience ? C’est pour les cadres
+d’un nouveau régiment de cavalerie que
+le roi vous a chargé de former, n’est-il pas vrai ?</p>
+
+<p>Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre
+capitaine, fort embarrassé de sa position
+entre ces deux femmes si dissemblables, tentait
+de faire mieux comprendre le vrai motif
+de ses incessantes sollicitations, la marquise,
+sans lui prêter plus d’attention qu’auparavant,
+tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune
+fille, palpitante sous son regard ; et, à plusieurs
+reprises, elle murmurait avec un accent plein
+d’émotion :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu !</p>
+
+<p>Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle
+semblait prendre à ses explications, commençait
+à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque
+l’interrompant :</p>
+
+<p>— C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle ;
+faites-moi une note sur tout cela.</p>
+
+<p>Et désignant Adèle :</p>
+
+<p>— Cette enfant me l’apportera demain à mon
+lever.</p>
+
+<p>Adèle et le capitaine firent un soubresaut.</p>
+
+<p>— Je le désire ; je veux la voir encore, reprit
+la marquise. Vous l’accompagnerez si bon vous
+semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma mignonne.</p>
+
+<p>Un seul mot prononcé à l’une des portes de
+la grande galerie de Versailles venait d’imprimer
+une nouvelle secousse à la foule.</p>
+
+<p>On avait annoncé Le roi !</p>
+
+<p>La marquise se hâta d’aller au-devant de
+Louis XV.</p>
+
+<p>— Eh bien, était-ce beau ? demanda le lieutenant
+des chasses, quand sa fille et son ami
+rentrèrent au logis.</p>
+
+<p>— Superbe ! répondit le capitaine en se jetant
+sur un siége, d’un air de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Et il raconta ce qui s’était passé relativement
+à la marquise.</p>
+
+<p>— Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique,
+qu’il ne tient plus qu’à nous d’obtenir, dès demain,
+la nomination de notre jeune homme.</p>
+
+<p>— C’est fait alors, dit Dampierre.</p>
+
+<p>— C’est plus loin de se faire que jamais,
+répliqua l’autre. N’as-tu donc pas entendu que
+la marquise veut revoir ta fille ? que c’est ta
+fille qui, cette fois, doit présenter le placet ?</p>
+
+<p>— Mais je ne refuse pas ! interrompit Adèle,
+quoique certainement on soit bien mal à son
+aise au milieu de tout ce beau monde-là.</p>
+
+<p>— Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant,
+dit Pardaillan ; votre père refuse pour
+vous.</p>
+
+<p>— Moi, pas du tout ! exclama à son tour
+Dampierre, que le vin de Roussillon dominait
+encore et rendait plus accommodant. Ça sera
+drôle, ma fille ira voir madame de Pompadour,
+tandis que j’irai faire ma visite au roi !… Pourvu
+que le roi n’ait pas entendu parler de la figure
+que j’avais sur ce cheval de bois… il serait capable
+de me rire au nez… Bah !</p>
+
+<p>Le capitaine le regarda fixement, et se tournant
+vers la jeune fille :</p>
+
+<p>— Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame
+de Pompadour ?</p>
+
+<p>— Dame !… c’est une marquise.</p>
+
+<p>— C’est… c’est une vilaine femme !</p>
+
+<p>— Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit
+Dampierre. Jolie femme ! jolie femme ! au
+contraire.</p>
+
+<p>Et il se mit à rire aux éclats.</p>
+
+<p>Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant
+de nouveau à la jeune fille :</p>
+
+<p>— Il faut que vous compreniez bien, mon
+enfant, l’importance de cette visite qu’on attend
+de vous. La marquise… n’est pas une
+femme comme une autre ; la marquise n’est
+une grande dame que par contrebande, que…
+comment vous dirai-je ?… C’est la maîtresse du
+roi, enfin !</p>
+
+<p>— Ah ! fit Adèle d’un air indécis.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence :</p>
+
+<p>— Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce
+que le roi a encore des maîtresses, à son
+âge ?</p>
+
+<p>— Mais à quarante-sept ans on n’est pas…</p>
+
+<p>— Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de
+clavecin ! cria Dampierre en riant plus fort :
+vous avez bien fait de revenir ; vous m’amusez ;
+je m’ennuyais tout seul.</p>
+
+<p>— Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec
+gravité ; ce n’est pas une maîtresse de clavecin,
+c’est… c’est… l’<i>amoureuse</i> du roi ! et le
+roi est marié, et elle aussi ! Comprenez-vous
+maintenant ?</p>
+
+<p>La pauvre villageoise baissa les yeux et sa
+rougeur répondit pour elle.</p>
+
+<p>Cependant relevant bientôt le front d’un air
+mutiné :</p>
+
+<p>— Si c’est une méchante femme, comme
+vous le dites, pourquoi courez-vous donc toujours
+après elle ?</p>
+
+<p>— Bien répondu !</p>
+
+<p>Et Dampierre se roula sur son fauteuil.</p>
+
+<p>— Permettez, mon enfant, dit le capitaine.
+Distinguons : moi, je ne suis pas une jeune fille.</p>
+
+<p>— Je le sais bien.</p>
+
+<p>— Parbleu !… Vous m’amusez de plus en
+plus !… Oh ! que vous avez donc bien fait de
+revenir !</p>
+
+<p>— Je vais à elle, comme tout le monde, pour
+les affaires de l’État, puisque c’est elle qui gouverne !
+J’y vais, non pour moi, mais pour un
+autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence
+à votre père, je puis le répéter ; j’y vais
+pour lui faire réparer une injustice, dont elle
+est la cause première.</p>
+
+<p>Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de
+résolution :</p>
+
+<p>— Eh bien ! c’est pour cela aussi que j’irai !
+Refuserez-vous de m’associer à votre bonne
+action ?</p>
+
+<p>— Elle a raison, dit le père en s’attendrissant
+tout à coup. Bien, pauvrette ! C’est très-touchant,
+ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser.
+Il ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais
+d’être utile à ce brave garçon qui lui a fait son
+portrait, et pour rien !… Ce sera le payement
+de sa peinture. Au bout du compte, la marquise
+ne la mangera pas !… Oh ! si c’était le
+roi… Un instant, sire ; de ce côté, nous ne voulons
+pas diriger vos chasses, et encore moins
+fournir le gibier. D’ailleurs, ne seras-tu pas là,
+Pardaillan ?</p>
+
+<p>— Sans doute ! mon père a raison ; que puis-je
+craindre ? Notre voyage à Versailles aura du
+moins été utile à… quelqu’un.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ! dit le capitaine. Moi,
+j’avais cru devoir vous avertir ; mais si tous
+deux vous êtes d’accord, je ne demande pas
+mieux. Vive le roi ! mon maréchal des logis sera
+officier ! A demain donc, mon enfant.</p>
+
+<p>Le lendemain, vêtue de blanc comme une
+première communiante, Adèle fut conduite vers
+la partie du château où se trouvaient les appartements
+de la favorite.</p>
+
+<p>A chaque salon qu’elle traversait, elle était
+forcée de s’arrêter, tant elle se sentait défaillante.
+Durant une longue nuit sans sommeil,
+elle avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan.
+Un instinct d’amour lui en avait fait comprendre
+la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler
+avec une femme pareille ? Cette femme,
+pourquoi, la veille, l’avait-elle regardée avec
+tant d’attention ? Pourquoi avait-elle voulu la
+revoir encore ? Elle ne trouvait de réponse à
+aucune de ces questions ; et le mystère qui environnait
+cette visite la lui rendait encore plus
+redoutable.</p>
+
+<p>Son amour pour Charles Doisy fut plus fort
+que le reste. Il fallait qu’il fût officier. Pour
+lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle
+parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser
+les révoltes de sa pudeur.</p>
+
+<p>Quand le capitaine et sa jeune amie furent
+introduits auprès de la toute-puissante marquise,
+celle-ci était à sa toilette.</p>
+
+<p>Une de ses femmes, après avoir lavé ses
+cheveux dans de l’eau parfumée, les couvrait
+de poudre à la maréchale ; une autre étalait
+sur les meubles des robes de soie, de dentelle
+ou de brocart, pour qu’elle eût à choisir ; une
+troisième essayait la coiffure du jour sur une
+tête à poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet,
+et l’ornementait de fleurs ou de plumes, selon
+que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou
+rejetait.</p>
+
+<p>A gauche de la toilette se tenait assis un
+beau jeune ecclésiastique, en manteau court,
+en bas violets, portant un rabat en point de
+Venise, et des joyaux à chacun de ses doigts.
+C’était un évêque, récemment nommé. Il tenait
+à la main une petite pelote de velours, toute
+couverte d’épingles d’or, et la présentait alternativement,
+soit à la dame, soit à la suivante.</p>
+
+<p>Vers la droite, on voyait, debout, un homme
+à la haute prestance, décoré de plusieurs ordres
+et portant en sautoir, par-dessus sa veste
+richement brodée, le large cordon du Saint-Esprit.
+C’était le ministre de la guerre qui venait
+consulter et prendre des ordres.</p>
+
+<p>La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant,
+tout en jetant des regards négatifs ou
+approbatifs vers la tête à poupée ou vers les
+robes accumulées devant elle, échangeait avec
+l’évêque et le ministre des paroles tour à tour
+graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle
+Dampierre et du capitaine de Pardaillan
+lui furent articulés bas à l’oreille ; elle tressaillit,
+se leva, et d’un geste, fit signe à l’évêque
+et au ministre de s’éloigner.</p>
+
+<p>Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent
+dans un petit salon attenant au cabinet de
+la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût
+de les rappeler.</p>
+
+<p>A peine avaient-ils disparu que madame de
+Pompadour, se retournant brusquement, s’élança
+vers Adèle, la prit dans ses bras, la
+baisa au front, et la contemplant dans une
+sorte d’extase douloureuse : Ma fille ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre
+le sens, la pauvre enfant, déjà jetée
+hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes,
+subitement atteinte d’une de ces faiblesses
+nerveuses auxquelles elle est sujette,
+s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour
+elle.</p>
+
+<p>Les femmes s’empressent ; le capitaine, désespéré
+et qui la croit déjà morte, aide à la déposer
+sur un sofa, pousse des soupirs haletants,
+frappe du pied, laisse même échapper quelques
+jurons, se souvenant à peine du lieu où il est,
+et ne cesse de lui prodiguer ses soins que lorsqu’il
+s’agit de couper les lacets de son corsage.</p>
+
+<p>Il se retire alors discrètement, sans cesser
+toutefois de maugréer entre ses dents, dans
+un coin de l’appartement, bouleversé par ce
+qu’il vient de voir et d’entendre, et ne sachant
+plus ni ce qu’il doit penser ni pourquoi il est
+venu.</p>
+
+<p>Presque inanimée, la jeune fille était étendue
+sur le sofa ; ses yeux restaient fermés ; ses cheveux,
+déroulés, retombaient en désordre sur
+sa poitrine, pâle comme son front.</p>
+
+<p>— Oh ! laissez-la un instant ainsi, supplia la
+marquise ; c’est ainsi que pour la dernière fois
+j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble
+tant !</p>
+
+<p>Et elle éclata en sanglots.</p>
+
+<p>Par son ordre, on va chercher une couronne
+de roses blanches, précieusement déposée dans
+un coffre de deuil, dans un coffre qui renferme
+les seules choses qui lui restent de sa fille : de
+blonds cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir
+trempé de ses larmes et teint de son sang.</p>
+
+<p>Madame de Pompadour n’était plus la belle
+et omnipotente favorite ; alors, c’était une pauvre
+femme à qui il n’était permis d’être mère
+qu’en cachette ; une femme qui, à force d’adresse,
+de beauté et d’ambition, avait fait son
+esclave d’un roi ; mais à cet esclave, elle devait
+des sourires et de la belle humeur. Devant lui,
+comme devant les autres, il lui fallait cacher
+ses larmes, étouffer ses douleurs, contenir ses
+élans de maternité. Ne devait-elle pas rester
+belle pour plaire au maître ? Ne devait-elle pas
+plaire au maître pour gouverner l’État ? Pourquoi
+aurait-elle pleuré sa fille ? Ce n’était point
+celle de Louis XV ; c’était celle de M. d’Étioles…
+Qu’importait au roi !</p>
+
+<p>Quand on eut déposé entre ses mains la couronne
+de roses, elle la plaça sur la tête d’Adèle,
+comme, quelques semaines auparavant,
+elle l’avait placée sur la tête de son Alexandrine.</p>
+
+<p>Ç’avait été une volonté de la mourante.</p>
+
+<p>Elle se reprit alors à contempler de nouveau
+cette étrangère, qui lui rappelait de si doux et
+de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent
+avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique
+qui rapproche toutes les conditions devant
+une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent
+et pleurèrent avec elle.</p>
+
+<p>Adèle revenait à la vie ; ses sens commençaient
+à sortir de leur anéantissement passager, et
+un seul bruit, celui des sanglots, venait frapper
+son oreille. Les idées pleines de confusion encore,
+elle ouvrit les yeux. Des femmes inconnues
+étaient là, à genoux, se lamentant. Elle
+essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant
+un cri.</p>
+
+<p>Elle venait de voir dans une glace une jeune
+fille, le teint livide, avec une couronne et des
+vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune
+fille avait ses traits ; était-ce donc son spectre
+qui venait de lui apparaître ?</p>
+
+<p>Et elle entendait autour d’elle des voix gémir
+et répéter : Pauvre enfant ! — Pauvre enfant ! — Mourir
+si jeune ! — Si belle ! — Pourquoi
+l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu !</p>
+
+<p>Adèle referma les yeux, et de ses paupières
+deux larmes jaillirent.</p>
+
+<p>Elle se pleurait elle-même.</p>
+
+<p>Revenue tout à fait de son évanouissement,
+rendue au sentiment de sa position réelle, elle
+ne put cependant se défendre d’une terreur secrète,
+en songeant à son fantôme qu’elle
+avait vu.</p>
+
+<p>C’était une des idées superstitieuses le plus
+généralement accréditées alors, que celle-là qui
+établissait que quelques jours avant de mourir
+de mort violente ou inattendue, votre propre
+image vous apparaissait, pâle, désolée, comme
+un messager fatal envoyé de l’autre monde.</p>
+
+<p>La marquise prodigua de nouveau ses caresses
+à Adèle ; elle l’interrogea avec bonté sur
+sa famille, sur son pays, sur ses espérances de
+fortune. Adèle ne put articuler un mot. Ce fut
+le capitaine qui se chargea de répondre pour
+elle.</p>
+
+<p>Au moment de la quitter, madame de Pompadour
+lui glissa au doigt une bague d’un grand
+prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le
+remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses
+lèvres.</p>
+
+<p>Perdant la mémoire du puissant motif qui
+lui avait fait risquer son aventureuse démarche,
+elle saluait pour prendre congé, quand
+M. de Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta
+de lui dire :</p>
+
+<p>— Et le placet ?</p>
+
+<p>A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire
+et la parole :</p>
+
+<p>— Oui !… ah ! de grâce, madame, s’écrie-t-elle,
+soyez bonne pour lui ! Il l’a si bien mérité !…
+D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être,
+car c’est lui, lui seul, madame, qui a
+retenu le cheval !…</p>
+
+<p>— De qui et de quoi s’agit-il donc ? demanda
+la marquise en souriant de cette animation
+subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler
+la cause première.</p>
+
+<p>Le capitaine expliqua tout et présenta la
+note.</p>
+
+<p>Après l’avoir parcourue :</p>
+
+<p>— Notre intéressant libérateur n’aura pas
+perdu pour attendre, dit la marquise de l’air le
+plus gracieux.</p>
+
+<p>Elle sonna et fit mander le ministre de la
+guerre, qui se trouvait justement sous sa main.</p>
+
+<p>— M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez
+avoir quelque lieutenance de cavalerie à votre
+disposition ?</p>
+
+<p>— Et à la vôtre, madame, répondit le galant
+ministre en s’inclinant.</p>
+
+<p>— Eh bien ! donc, faites droit à ce placet, et
+sur-le-champ. Nous vous en saurons gré, notre
+cousin.</p>
+
+<p>Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à
+Béthizy, enchantés de la façon dont avait tourné
+la visite à madame de Pompadour.</p>
+
+<p>Depuis deux jours, ils étaient de retour de
+leur voyage à Versailles, lorsque Martine Brulard,
+qui depuis longtemps n’avait pas mis les
+pieds au château de la Douye, y arriva.</p>
+
+<p>Martine avait des chagrins ; ses yeux rouges
+et son air effaré le disaient assez.</p>
+
+<p>Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle
+éclata.</p>
+
+<p>Son père venait d’apprendre par un des hussards
+de Berchiny que Charles Doisy, après
+s’être signalé au combat de Hamelen, y avait
+reçu une blessure grave… mortelle sans doute.</p>
+
+<p>A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle
+qui menaçait de renverser toutes ses espérances
+de bonheur, Adèle poussa un cri et
+se jeta dans les bras de Martine en fondant en
+larmes.</p>
+
+<p>Martine, qui était venue chercher des consolations
+et peut-être faire montre de sa douleur,
+se trouva vivement blessée en voyant
+mademoiselle Dampierre plus affectée qu’elle-même,
+et elle la quitta, persuadée que plus
+que jamais elle avait en elle une rivale et non
+plus une amie.</p>
+
+<p>Adèle, de jour en jour, devenait plus triste
+et plus abattue ; elle passait des heures entières
+devant son portrait, peint par Charles Doisy.</p>
+
+<p>Un matin, le lieutenant des chasses reçut
+une lettre cachetée de noir. Il déjeunait en
+tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui
+fut remise par Mariotte.</p>
+
+<p>Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée
+se reporta naturellement vers Charles
+Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen,
+au dire de Martine ; faisant un effort
+pour vaincre la violence de ses émotions, elle
+se disposait à interroger son père ; mais en
+voyant l’agitation subite, la stupéfaction douloureuse
+qui venait de s’emparer de celui-ci
+au milieu de sa lecture, son cœur se comprima
+et les paroles expirèrent glacées sur ses lèvres…</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc ? de quoi s’agit-il ? murmura-t-elle
+enfin ; mais d’une voix si faible, tellement
+éteinte, que M. Dampierre devina l’interrogation
+plutôt au regard qu’à la voix.</p>
+
+<p>— Rien… ce n’est rien, dit-il en se levant
+de table brusquement et en laissant là son repas
+à peine commencé.</p>
+
+<p>Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur
+des plaisirs sensuels, et dont les petits
+événements malencontreux de la vie n’avaient
+jamais eu le pouvoir de troubler le robuste appétit,
+cette fuite de table, ce mouvement d’abnégation
+eût suffi seul pour annoncer un grand
+malheur.</p>
+
+<p>— C’est un ordre… oui, reprit-il d’un ton
+grave et solennel, qui n’était guère dans ses
+habitudes, un ordre !… auquel je dois obéir, et
+sur-le-champ.</p>
+
+<p>Il appela son valet, lui ordonna de seller
+son cheval, et lui adressa diverses recommandations
+qui devaient suffisamment faire pressentir
+qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.</p>
+
+<p>Adèle resta muette, le regarda avec des yeux
+effarés ; mais elle ne lui fit point une seule objection.</p>
+
+<p>Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour
+quelques préparatifs indispensables, Adèle résolut
+de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte,
+elle n’osa entrer ; elle ne le put pas. De même
+que ses lèvres étaient restées muettes, ses jambes
+demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire
+à son père ? L’interroger sur le sort de Charles ?</p>
+
+<p>Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui
+faire. Elle eut peur du coup qu’elle pouvait
+recevoir !</p>
+
+<p>Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe,
+mais ne pouvant cependant supporter
+ce doute qui la torturait, elle entendit son père
+marcher à grands pas en poussant de longs soupirs,
+et le mot, mort ! mort ! articulé avec un
+profond accent de douleur, vint frapper son
+oreille.</p>
+
+<p>— Qui donc est mort ? s’écria-t-elle en se
+précipitant dans la chambre et en recouvrant
+tout à la fois le mouvement et la parole :
+M. Charles ?…</p>
+
+<p>La main de M. Dampierre descendit rapidement
+sur la bouche d’Adèle.</p>
+
+<p>— Que ce nom ne soit plus prononcé entre
+nous, pauvrette, lui dit-il. Oublions-le ; si,
+comme moi, tu te ressentais quelque amitié
+pour lui, efface-la de ta mémoire ; qu’il n’en
+soit plus question ! Entends-tu ? Jamais ! jamais !</p>
+
+<p>Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les
+yeux, la recommanda aux soins de Mariotte,
+monta à cheval et partit.</p>
+
+<p>Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes
+au milieu de nos douleurs, car nos douleurs
+comme nos joies sont capricieuses et fantasques,
+Adèle cherche à rentrer dans son
+doute. Un cachet noir apposé sur une lettre a
+suffi pour lui faire croire à la mort de Charles,
+et quand le cri échappé à son père, cette phrase
+sur Doisy, qui ne peut avoir pour elle qu’un
+sens positif, quand tout enfin a semblé concourir
+à justifier ses pressentiments, à la confirmer
+dans sa croyance, cette croyance, elle
+la repousse.</p>
+
+<p>A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque
+dans la tombe des morts.</p>
+
+<p>— Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos
+de Martine relativement à la blessure de Charles,
+se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter attention.
+Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui
+devant un résultat qu’il devait prévoir ?
+Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à s’éloigner
+d’ici, et pour plusieurs jours ? Cependant
+il m’a dit de l’oublier… « Mort ! mort ! » s’est-il
+écrié. Qui donc est mort, si ce n’est lui ? Oh !
+la lettre, cette lettre seule pourrait me dire
+toute la vérité !</p>
+
+<p>Cette lettre, elle la cherche, pensant que,
+dans sa précipitation, son père a peut-être négligé
+de la garder et de l’emporter avec lui ;
+mais elle ne la trouve pas.</p>
+
+<p>Elle songe alors à Mariotte ; peut-être aussi
+son père, au moment du départ, quand il est
+descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint
+de s’expliquer devant sa vieille servante. Alors
+elle interroge la Picarde, laissant éclater devant
+elle ses craintes et même sa douleur.</p>
+
+<p>— Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte,
+faut pas ainsi s’entretenir en grand’crémeur
+sans raison ni bon sens. Si ce garçon est guari
+de sa navrure, n’y a plus de danger ; alors, tenez-vous
+coie ; s’il est défunt, n’y a plus de remède ;
+à quoi bon larmoyer ? Ne devons-nous
+mie chacun itou en faire autant ? Vous duit-il
+tout savoir au certain, pour vous désoler tout
+de suite et vous consoler plus vite ? A la bonne
+heure ! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut
+vous en dire long n’est pas loin ; c’est père
+Hubert, le rouisseur : il est appert en art magique,
+le vieux madré ! vez-le.</p>
+
+<p>Adèle refuse d’arriver à la certitude avec
+l’aide du sorcier.</p>
+
+<p>Puisant momentanément des forces dans
+l’excès même de son désespoir, elle se rend
+d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard ;
+elle court risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur,
+sans doute, mais ce n’est pas lui qu’elle
+y va chercher ; c’est Martine, et ce fut Martine
+seule qu’elle y trouva.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>La fille du meunier chantait alors à tue-tête,
+de l’air le plus joyeux du monde.</p>
+
+<p>La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en
+raconte, ne manifesta jamais sa puissance d’une
+façon plus merveilleuse que ne le fit en ce
+moment la voix fausse et discordante de Martine ;
+jamais les symphonies d’Haydn ou de
+Beethoven, les accords les plus enivrants de
+Mozart, d’Auber et de Rossini, ne retentirent
+aux oreilles d’un mélomane fanatique avec
+autant de charme qu’Adèle en trouva au vieil
+air, si impitoyablement écorché alors par la
+fille Brulard ; Byron et Lamartine, dans leurs
+plus grands jours d’inspiration et de lyrisme,
+n’ont jamais laissé tomber des strophes d’un
+plus formidable effet que celui produit par ces
+vers si simples :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On vend de la tiretaine,</div>
+<div class="verse">De la soie et du velours, etc.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le reste à l’avenant.</p>
+
+<p>Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil
+de la chambre occupée par Martine, comme le
+matin de ce même jour elle s’était tenue
+anxieuse, indécise, bouleversée par de rudes
+angoisses, à cette porte qui la séparait de son
+père et de la missive au cachet noir ; mais
+combien son émotion est différente maintenant !
+L’oreille tendue, les mains jointes, les yeux au
+ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement
+extatique ce chant trivial, comme elle eût
+écouté les cantiques des anges ou la voix du
+Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant
+elle se sent renaître ; le sang lui remonte aux
+joues, au front et lui bat au cœur par flots
+plus doux et plus réguliers ; son regard se ranime
+sous une expression radieuse d’espoir et
+même de bonheur.</p>
+
+<p>Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter
+un mort.</p>
+
+<p>Se précipitant dans la chambre :</p>
+
+<p>— Il est donc sauvé ! s’écrie-t-elle.</p>
+
+<p>— Ah ! vous m’avez fait peur ! dit, avec un
+soubresaut, Martine, qui ne s’attendait pas à
+cette visite. Qui donc est sauvé ?</p>
+
+<p>— Mais lui !</p>
+
+<p>— Qui, lui ?</p>
+
+<p>— M. Doisy !</p>
+
+<p>— M. Doisy ? hein ?… plaît-il ?… pourquoi
+sauvé ? reprit la fille du meunier, dans un trouble
+évident.</p>
+
+<p>— Il n’est pas mort, du moins, poursuivit
+Adèle.</p>
+
+<p>— Mort, lui ?… qui donc a pu vous dire…</p>
+
+<p>— Mais vous-même, d’abord ;… oui, vous,
+Martine ; ne m’avez-vous pas parlé d’une blessure
+mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen ?</p>
+
+<p>— Ah !… oui, oui… Pardon ! c’est que je
+pensais à tout autre chose, répondit l’autre en
+se remettant de son trouble momentané.</p>
+
+<p>Et, d’un air plus calme, elle ajouta :</p>
+
+<p>— Au fait, après ce qui lui est arrivé, il
+pourrait bien n’être plus de ce monde… je l’ai
+même entendu dire, et, pour votre gouverne,
+mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi,
+voire même de le répéter au besoin.</p>
+
+<p>Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis,
+tombant sur une chaise :</p>
+
+<p>— Et vous chantiez, Martine !</p>
+
+<p>— Pourquoi pas ? Faut-il donc toujours être
+en pâmoison ? Ça ne me va pas, à moi. D’ailleurs,
+je suis contente aujourd’hui : je vais me
+marier. Oui, mam’zelle, et bientôt je l’espère ;
+mon père y consent ; il ne s’agit plus que de
+patienter un peu ; car nous nous marions, nous
+autres ! ajouta-t-elle en se redressant de toute
+la hauteur de sa fausse vertu.</p>
+
+<p>Depuis sa dernière visite au château de la
+Douye, la fille Brulard en avait beaucoup
+appris sur le compte de mademoiselle Dampierre
+et sur son séjour à Versailles. Aussi
+reprit-elle d’un ton d’arrogance et de dédain :</p>
+
+<p>— Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à
+quelle occasion le roi vous avait fait présent
+d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc
+ne me l’avoir pas montré ? Croyez-vous que j’en
+aurais été jalouse ?… Oh ! nous autres, simples
+filles de la campagne, nous nous contentons de
+moins, ça coûte trop cher.</p>
+
+<p>— Comment, le roi ! dit Adèle, frappée de
+stupeur ; le roi ! je ne l’ai même pas vu.</p>
+
+<p>— Je le souhaite pour vous, ma chère ;
+mais alors, qui donc vous aurait remis ce
+joyau ?</p>
+
+<p>— Mais… madame la marquise.</p>
+
+<p>— Ah ! la Pompadour ? Au fait, reprit Martine
+avec une ironie grossière qu’elle croyait
+devoir être piquante, on se convient, on se
+rapproche, selon les goûts qu’on a. Vous voyez
+le beau monde, à ce qu’il paraît, à présent ? Je
+pourrai bien le voir un jour aussi ; mais à
+d’autres conditions… qui sait ?… Mon mari
+peut devenir…</p>
+
+<p>Elle se retint tout à coup et se prit à chanter
+comme si elle était encore seule.</p>
+
+<p>Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale
+franchise, il renchérit encore sur les propos
+de sa fille.</p>
+
+<p>— Retourne à ton rouet, près de ta mère ;
+hors d’ici, Martine ! il ne te convient pas de
+causer plus longtemps avec les belles demoiselles
+de château. Tiens-toi à ta place ; chacun
+à la sienne !</p>
+
+<p>Et se retournant vers la nouvelle venue,
+restée interdite devant ce double accueil :</p>
+
+<p>— Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma
+femme, reprit-il ; mais j’espère avoir le plaisir,
+je ne dis pas l’honneur, de vous revoir, quand
+j’irai porter mes redevances à votre digne
+homme de père.</p>
+
+<p>Le meunier et sa fille s’éloignèrent ; Adèle
+resta seule.</p>
+
+<p>Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu
+même appeler la plus faible lueur sur le doute
+qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer
+au milieu du chaos de ses pensées douloureuses.
+Certes, elle avait déjà connu le malheur,
+puisqu’elle avait perdu sa mère ; mais de
+tous les étonnements pleins d’amertume que le
+mauvais destin pouvait encore lui tenir en réserve,
+celui de se voir méprisée, méprisée
+moralement, était le plus grand, le plus inattendu
+de tous. Elle n’ignorait pas combien de
+formes différentes le malheur peut revêtir
+pour arriver à nous, mais jamais elle n’eût
+soupçonné devoir le rencontrer sous celle du
+mépris.</p>
+
+<p>A ses émotions, à ses tressaillements de
+pudeur, si un sentiment réel de honte pénible
+s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans
+cette matinée où la rusée Martine l’avait réduite
+à se montrer aux yeux du jeune soldat
+tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui,
+ce n’est plus son vêtement d’emprunt,
+son tablier de grosse toile que la fille Brulard
+éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe
+même de son âme, sur sa robe virginale,
+sur son manteau de chasteté qu’elle jette
+à pleines mains les immondices corrosives de
+la calomnie.</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! si Charles n’a pas cessé de vivre,
+faut-il que ce bruit fatal arrive jusqu’à lui ?
+Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre
+enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace
+et de résolution et à son profit ? Mais non,
+ma crainte est vaine ; près de lui, on ne peut
+rien contre moi, car Charles n’existe plus sans
+doute !</p>
+
+<p>Et elle n’échappe ainsi à une douleur que
+pour tomber sous une douleur plus grande.</p>
+
+<p>Dans le désordre, dans l’agitation de son
+esprit, sa pensée se retourne dans son cœur
+comme un glaive à deux tranchants.</p>
+
+<p>S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore
+assez pour entendre une voix lui dire à l’oreille :
+Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille ;
+tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et
+elle était indigne de toi ! Ah ! s’il vivait, ne
+fût-ce que pour quelques jours, eh bien ! elle
+se sentirait la force d’aller le rejoindre pour
+s’agenouiller devant son lit de douleur et le
+consoler par sa justification. Quoique la calomnie
+vole d’une aile rapide, elle arriverait à
+temps pour lui crier : Charles, je suis innocente !
+Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous
+et en restant digne de vous ! J’en prends à témoin
+celui dont je n’ai que secondé les vues
+généreuses, cet homme devenu pour vous un
+bienfaiteur, un second père, votre ancien capitaine,
+l’ami de mon père, M. de Pardaillan
+enfin, dont l’honneur vous répondra du mien !
+Cette démarche, elle oserait la tenter ! Elle
+l’oserait, car sous la double commotion qu’elle
+vient de ressentir, elle aussi s’est transformée ;
+une incroyable énergie semble vouloir prendre
+la place de ses habitudes timides et craintives.
+Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui
+tout dire, lui tout avouer ; qu’il l’accompagne,
+et elle part !… Mais son père… son père, c’est
+lui qui est parti… parti, en emportant cette
+lettre fatale qui l’instruisait de la mort de
+Charles !</p>
+
+<p>Sous le poids accablant de cette double et
+désolante pensée de mort et de déshonneur,
+elle s’éloignait de l’habitation du meunier,
+marchant devant elle au hasard, quand, arrivée
+sur les bords de la rivière d’Autonne, elle aperçut
+un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.</p>
+
+<p>Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement
+de sa tête, à ses cheveux vert pâle,
+distribués par touffes sur un front chauve, le
+tout offrant assez fidèlement l’image de ces fins
+gazons de bois, décolorés à l’arrière-saison, et
+qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme
+arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles
+d’une chevelure végétale.</p>
+
+<p>Distraite, effrayée même par cette rencontre
+inattendue, Adèle ne vit pas une femme dont
+la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde
+disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle
+se montra.</p>
+
+<p>Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé
+à déplacer ses gerbes placées au fond de son
+<i>routoir</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Les <i>routoirs</i> sont ces flaques d’eau généralement
+produites par les infiltrations des rivières, et dans lesquelles
+on met rouir le chanvre.</p>
+</div>
+<p>Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne
+seulement par le chemin que suivait la
+jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer
+près de lui, mais elle le fit les yeux baissés,
+le visage tourné vers la rivière, autant pour
+cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de
+terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect
+du vieillard.</p>
+
+<p>Songeant cependant aux derniers conseils
+de Mariotte, elle ralentit sa marche, sans l’interrompre
+toutefois.</p>
+
+<p>Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque
+s’aventurant à jeter un regard furtif derrière
+elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la tête
+ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt
+et de compassion.</p>
+
+<p>Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer
+des paroles confuses, au milieu desquelles
+son nom seul ressortait distinct.</p>
+
+<p>Revenant aussitôt sur ses pas :</p>
+
+<p>— Vous m’avez appelée, père Hubert ? dit-elle ;
+pardon de ne vous avoir pas vu d’abord.</p>
+
+<p>— Oh ! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle !
+à preuve qu’ensuite vous avez détourné la tête
+pour essayer de me dérober l’air de votre
+figure. Mais avais-je besoin de vous voir de
+face pour deviner la réception qu’ils vous ont
+faite, au moulin ?</p>
+
+<p>— Quoi ! vous savez, père Hubert ?…</p>
+
+<p>— Beau mérite ! je les connais si bien, que
+je les entends d’ici jastoiser sur vous. Vous
+auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi
+de prime le conseil de vot’ servante.</p>
+
+<p>— Quoi ! vous savez aussi…</p>
+
+<p>— Oh ! je sais… je sais, reprit le bonhomme
+en lui jetant un regard en dessous, qu’il y a
+ben des choses que vous ne savez pas et
+que vous voudriez ben savoir ; n’est-il pas
+vrai ?</p>
+
+<p>— Oui, oui ; bien vrai ! s’écria la jeune fille.</p>
+
+<p>— Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt ?
+Vous n’avez donc plus confiance dans le Vieux
+Rouisseur ?</p>
+
+<p>Adèle baissa la tête.</p>
+
+<p>— Les échos du pays répètent de vilaines
+choses, mam’zelle ; mais les échos ont ça de
+bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent
+dire ; ils n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent
+mieux que les hommes. Vous désireriez leur
+faire changer de ton, dites ?</p>
+
+<p>— Que m’importe ! si celui devant qui surtout
+j’aimerais à me justifier n’existe plus.</p>
+
+<p>— Ah ! fit le Rouisseur, vous pensez à la
+lettre de ce matin ?</p>
+
+<p>Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant
+convulsivement ses mains d’un air d’impérieuse
+supplication :</p>
+
+<p>— Vous qui savez tant de choses, existe-t-il ?
+le reverrai-je ? s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>— Attendez, et écoutez ! répondit le vieillard
+d’un ton d’étrange solennité ; surtout,
+retenez bien ce que je vas dire, car les paroles
+que je prononce à l’emblée et sous le souffle
+du <span class="xsmall">MAITRE</span>, à peine si mon oreille les entend
+et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est
+d’elles quasi comme de mes vieux rêves de l’an
+passé… Écoutez !</p>
+
+<p>Sans sortir de son routoir, il plongea alors
+profondément ses bras sous l’eau, en marmottant
+des mots inintelligibles dans un jargon
+cabalistique ; puis, des javelles submergées, il
+retira trois brins de chanvre, et, l’un après
+l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de
+leur enveloppe.</p>
+
+<p>— L’<i>écorce</i> quitte la <i>chènevotte</i>, murmura le
+sorcier en attachant de temps en temps sur la
+jeune fille ses petits yeux fauves et perçants :
+bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est
+rayée, et la raie du <i>mitan</i> est majeure !… tous
+ceux qui doivent mourir ne sont pas encore
+morts.</p>
+
+<p>Rassemblant alors les lambeaux humides et
+grêles de l’écorce du chanvre, il les mâcha à
+plusieurs reprises, comme pour en étudier la
+saveur.</p>
+
+<p>Personne n’ignore quelle est la puissance
+narcotique et vertigineuse du chanvre. C’est
+avec cette plante que les Orientaux composent
+cette terrible liqueur du <i>bang</i>, dont les effets,
+supérieurs même à ceux de l’opium, leur ouvrent
+des mondes imaginaires ou les jettent
+dans des exaltations prophétiques.</p>
+
+<p>Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule
+un rôle dans la sorcellerie du père Hubert ;
+peut-être les émanations de la plante, les opérations
+du rouissage, auxquelles il se livrait,
+agissaient-elles sur son cerveau en dehors de
+ses pensées volontaires ; peut-être enfin était-il
+plus sorcier qu’il ne le croyait lui-même.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps
+savouré la liqueur âcre et caustique contenue
+dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte,
+il les pressa entre ses doigts, tira à lui,
+et les fit crier à son oreille, écoutant avec
+grande attention le bruit aigre et grinçant qui
+s’en échappait.</p>
+
+<p>Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient
+exister en ce moment les rapports communs
+d’une langue mystérieuse et surnaturelle.</p>
+
+<p>Adèle se tenait toujours devant lui, les mains
+jointes, et dans une attitude pleine de perplexité
+et de foi, car la parole du vieillard, le
+timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur,
+le mouvement régulier de sa tête, la nuit
+qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout contribuait
+à la frapper de ce vertige superstitieux
+dont elle n’avait jamais été bien guérie.</p>
+
+<p>Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation,
+et comme se parlant à lui-même, en
+paraissant répondre à une des exigences de son
+singulier interlocuteur :</p>
+
+<p>— Oh ! oh !… dit-il, l’osera-t-elle ?</p>
+
+<p>— Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre,
+je l’oserai, père Hubert. Parlez !</p>
+
+<p>— Eh bien ! reprit le vieillard, écoutez donc !
+Un fétu de paille vous a tout d’abord fait songer
+pour la première fois au beau jeune garçon
+qui vous occupe si tristement à l’heure présente.</p>
+
+<p>— C’est la vérité, répondit Adèle.</p>
+
+<p>— Ces trois autres fétus qui se trouvent là,
+si vous faites ce qu’ils ordonnent, pourront
+bien parfaire l’œuvre du premier.</p>
+
+<p>— Qu’ordonnent-ils ? dit la consulteuse, qui
+tremblait de tout son corps.</p>
+
+<p>— Cette nuit même… cette nuit, vous entendez,
+acheminez-vous par la <i>Cavée aux Anglais</i>
+vers la tour Saint-Adrien.</p>
+
+<p>Adèle fit un mouvement.</p>
+
+<p>— Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne,
+quand tout dormira autour de vous ;
+soyez sans crainte. On n’est jamais si seule
+qu’on le croit.</p>
+
+<p>— Ensuite ? dit Adèle.</p>
+
+<p>— Ensuite, gravissez la montagne, et ne
+vous arrêtez qu’à la place où se trouvait naguère
+la chapelle de Sainte-Geneviève ; vous la
+reconnaîtrez bien aux marches de pierre qui
+s’y trouvent encore au milieu des ruines.</p>
+
+<p>— Ensuite ? répéta Adèle.</p>
+
+<p>— Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les
+blessés, les blessés guériront.</p>
+
+<p>— Mais il est mort ! s’écria-t-elle.</p>
+
+<p>— Priez, vous dis-je ; priez, et, votre prière
+faite, levez les yeux et regardez bien… Surtout,
+ne répétez jamais que vous avez vu
+aujourd’hui le père Hubert, et que vous lui
+avez parlé.</p>
+
+<p>Il laissa tomber au milieu du routoir les
+trois brins de chanvre qu’il tenait encore à la
+main, puis il ajouta :</p>
+
+<p>— Maintenant, ne m’interrogez plus ; je ne
+saurais vous répondre : allez !</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! serait-il possible ? Cette lettre
+ne contenait donc point la vérité ? Mais, s’il est
+blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui
+s’intéressent à lui, qui donc prend soin de
+lui ?… dites ?</p>
+
+<p>Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.</p>
+
+<p>— Puis-je croire que mes prières suffiront
+à le sauver ? Répondez… Ah ! répondez, par
+grâce !</p>
+
+<p>Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement
+à transposer ses gerbes ; il ne lui répondit
+point, sinon d’un ton dur et colère :</p>
+
+<p>— Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez
+de troubler dans sa besogne un pauv’ vieillard
+qui ne sait ce que vous lui voulez !</p>
+
+<p>En rentrant au château de la Douye, mademoiselle
+Dampierre fut prise d’une fièvre violente,
+et dut se mettre au lit.</p>
+
+<p>Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin.
+Celui-ci commanda la diète, le repos
+absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte
+voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses
+défenses expresses, elle s’obstina à rester dans
+sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit
+par l’y souffrir.</p>
+
+<p>— Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller
+seule, ainsi, dans l’obscurité, parcourir ces
+ruines où nul, dans le pays, n’ose s’aventurer ?
+ces ruines où un danger vous menace à chaque
+pas, dit-on, et où la bête de la Chambrerie
+erre dans les ténèbres ? En aurais-je la force ?
+Dans l’état où je me trouve, comment y songer ?</p>
+
+<p>Le soir venu, accablée par la fatigue et par
+la fièvre, elle s’endormit. Mariotte en fit autant
+de son côté.</p>
+
+<p>Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin
+de Béthizy quand la jeune malade s’éveilla.</p>
+
+<p>Un rêve venait de la transporter au fond du
+Hanovre et de lui montrer Charles Doisy sur
+un grabat, étendu, privé de soins, de secours,
+et attendant la mort au milieu d’un isolement
+affreux.</p>
+
+<p>Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla
+silencieusement, à la hâte, en prenant toutes
+sortes de précautions pour ne point interrompre
+le sommeil de Mariotte.</p>
+
+<p>— Si le père Hubert avait raison ! se dit-elle ;
+si mes prières pouvaient le sauver ! Dans le
+doute même, pourquoi hésiterais-je ?</p>
+
+<p>Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour
+ne pas faire de bruit, elle gagna l’escalier, et
+parvenue à la porte de sortie, là seulement
+elle chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors
+tenus à la main.</p>
+
+<p>La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux ;
+elle voyait clair à peine, car des nuages
+couvraient le ciel ; mais la fièvre la soutenait,
+comme auparavant le désespoir.</p>
+
+<p>Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là,
+qu’à ses souffrances physiques ou morales,
+à son amour aussi.</p>
+
+<p>En traversant le village, elle ne rencontra
+personne. A cette heure, les habitants des
+deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune
+lumière ne brillait aux fenêtres, comme
+pas une étoile ne scintillait dans le ciel. Tout
+en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en
+effraya. Sa raison vint à son secours.</p>
+
+<p>— De quoi puis-je avoir peur ? je ne vois
+rien, pas même mon ombre, et j’entends à
+peine le bruit de mes pas.</p>
+
+<p>Une chauve-souris décrivit ses spirales au-dessus
+de sa tête, et le cri du choucas s’éleva
+du côté de la forêt. Les évolutions comme les
+cris de ces hôtes des nuits lui étaient familiers ;
+cependant elle tressaillit involontairement ;
+mais elle poursuivit son chemin.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, soit réalité, soit
+un effet de la fièvre, elle crut entendre des
+hurlements lugubres… Une cloche tintait dans
+le lointain.</p>
+
+<p>— Ce sont les clameurs, ce sont les cloches
+invisibles du Prieur maudit ! pensa-t-elle. Qui
+donc est en danger de mort ?… Moi, peut-être !</p>
+
+<p>Non sans peine, elle reprit courage et continua
+d’avancer.</p>
+
+<p>Parvenue à la Cavée aux Anglais, elle vit,
+dans de grises vapeurs, se dessiner devant
+elle la montagne, la tour, les ruines de Saint-Adrien.
+Elle les avait vues mille fois le jour et
+sans aucune sorte d’émotion pénible ; mais à
+cette heure de la nuit et sous l’empire des idées
+qui s’emparaient d’elle à ce moment, les choses
+lui paraissaient tout autres. La montagne
+semblait vaciller sur sa base ; on eût cru que
+de nouvelles assises étaient venues s’ajouter à
+celles de la tour qui paraissait grandir et dont
+les créneaux s’éclairaient par instants d’une
+lueur étrange. Les pans de ruines eux-mêmes,
+restés debout dans toute leur hauteur, se mouvaient,
+se rapprochaient, se penchaient l’un
+vers l’autre, comme autant de spectres funèbres
+qui auraient tenu conseil.</p>
+
+<p>Adèle s’arrêta indécise, et peut-être allait-elle
+rétrograder si cette pensée ne s’était fait
+jour dans son esprit, au milieu de ses hallucinations :
+Quoi ! quand il s’agit de lui sauver
+la vie, car le Rouisseur l’a dit : « Priez et
+les blessés guériront, » je ne pourrais vaincre
+un sentiment d’effroi, lorsque pour lui, à Versailles,
+j’ai su triompher même d’un sentiment
+de pudeur ! Il m’en a coûté cher déjà ; mais
+qu’il vive et il sera mon juge, après Dieu.</p>
+
+<p>De cet instant, une métamorphose complète
+s’opéra en elle ; ses forces purent faiblir, mais
+sa résolution lui demeura inébranlable au cœur,
+et l’enfer armé n’eût pas suffi à lui barrer le
+passage.</p>
+
+<p>La nuit s’épaississait de plus en plus ; à peine
+si le sentier qu’elle suivait était perceptible. Le
+vent, qui s’était élevé, se déchirant aux angles
+des ruines, faisait entendre des sifflements
+aigus, auxquels se mêlaient ces étranges hurlements
+qui déjà l’avaient alarmée.</p>
+
+<p>Elle marcha cependant ; mais un tremblement
+convulsif la prit.</p>
+
+<p>Bientôt, près d’elle, elle sentit quelque chose
+haleter, fureter, et deux yeux ardents brillèrent
+dans l’obscurité. Elle tomba à genoux
+sur les cailloux du sentier. Les deux yeux étincelants
+semblèrent aussitôt s’être implantés en
+terre devant elle, comme de vivantes escarboucles,
+et un gémissement plaintif arriva à
+son oreille, en même temps qu’une chaude vapeur
+d’haleine lui passa sur la figure. Puis, la
+vision disparut.</p>
+
+<p>Elle se releva et marcha encore ; mais sa poitrine
+était comprimée, ses artères battaient
+avec violence et il lui semblait que c’était
+dans son cœur même que résonnait alors
+le tintement sinistre de la cloche invisible.</p>
+
+<p>La tour qu’elle avait perdue de vue, tandis
+qu’elle gravissait les pentes inférieures de la
+montagne, reparut enfin à ses yeux ; mais la
+vieille enceinte semblait avoir changé de place.
+Elle l’avait laissée à sa gauche, elle la retrouvait
+à sa droite. La courageuse enfant coupait
+le terrain en diagonale pour y arriver par un
+chemin plus direct, quand, derrière un monticule,
+s’éleva soudainement une apparition sous
+forme féminine. Sa robe blanche flottait au
+vent ; elle élevait les bras, en faisant entendre
+comme un appel étouffé.</p>
+
+<p>Cette seconde vision disparut comme l’autre.</p>
+
+<p>Au même instant, comme Adèle s’approchait
+d’une haie qui semblait se mouvoir et s’entr’ouvrir,
+le vent de la nuit prit une voix pour
+lui crier à l’oreille ces mots nettement articulés :
+Retournez ! retournez !</p>
+
+<p>Elle n’en tint compte et continua de marcher ;
+mais une sueur glacée lui tombait du
+front, et ses dents entre-choquées lui faisaient
+ajouter un nouveau bruit à tous ces bruits
+aigus, plaintifs, stridents, qui l’entouraient.</p>
+
+<p>Elle aperçut enfin, à la lueur d’une faible
+éclaircie, les marches de pierre, brisées, disjointes,
+couvertes de mousse et de byssus, qui,
+avec un fragment de muraille couronné d’une
+lucarne en ogive, composaient les seuls débris
+de l’ancienne chapelle de Sainte-Geneviève.</p>
+
+<p>Touchant au but, fortifiée par l’importance
+et les périls mêmes de sa mission, Adèle sentit
+s’évanouir toutes les terreurs auxquelles elle
+avait été en proie et dont elle avait triomphé.
+Se faisant de son amour et de ses croyances un
+abri contre toutes les puissances malfaisantes
+du démon, tout entière à l’acte solennel qu’elle
+était venue accomplir dans ce lieu terrible,
+elle s’agenouilla sur ces pierres bouleversées
+avec le même recueillement qu’elle eût porté
+devant le maître-autel de Saint-Martin de Béthizy.</p>
+
+<p>Après avoir fait le signe de la croix, joignant
+les mains :</p>
+
+<p>— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, et
+vous, bonne sainte Geneviève, soyez-moi en
+aide ; s’il n’est que mourant, faites qu’il vive !
+Quoiqu’il soit bien loin de son pays et des
+siens, faites que je le revoie !</p>
+
+<p>Ensuite, courbant son front jusqu’à terre,
+elle acheva mentalement son oraison.</p>
+
+<p>Quand elle releva les yeux, non sans surprise,
+elle vit l’ogive de ce pan de muraille qui
+lui faisait face, s’éclairer soudainement d’une
+lueur qui ne pouvait descendre du ciel. Cette
+fenêtre de l’ancienne chapelle avoisinait la tour,
+dont la base se trouvait à son niveau.</p>
+
+<p>A cette clarté qui venait de faire sortir de
+ses ténèbres le plateau du vieil édifice féodal,
+Adèle vit s’élever, comme de dessous terre, une
+apparition bien autrement saisissante que toutes
+celles qu’elle avait vues rôder ou se dresser
+devant elle durant cette nuit prestigieuse.
+Un jeune homme, au teint pâle, les cheveux
+en désordre et portant le bras en écharpe, se
+montra. Le court manteau qui le recouvrait,
+rejeté en arrière, laissait voir les restes d’un
+costume militaire, d’un uniforme de hussard.</p>
+
+<p>C’était Charles Doisy, ou c’était son fantôme.</p>
+
+<p>Muette de stupeur, les bras tendus vers lui,
+Adèle se redresse palpitante, épiant ses mouvements,
+interprétant sa pâleur et lui adressant
+de la tête de légers signes affectueux qu’il
+ne pouvait voir, car elle restait dans l’ombre.
+Tout à l’heure, elle était plongée dans les
+transes de la terreur et du désespoir ; maintenant
+toute son énergie se concentrait pour retenir
+un délire de joie et de bonheur qui s’emparait
+d’elle :</p>
+
+<p>— Je le vois ! se disait-elle à elle-même,
+mais si je vais à lui, si je l’appelle, peut-être
+son ombre va-t-elle s’évanouir.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le jeune homme, après
+avoir semblé écouter attentivement un bruit
+du dehors, ramassa une lanterne placée à l’entrée
+du souterrain dont il venait de sortir, et
+il s’en aida comme pour éclairer une des rampes
+du vieux château.</p>
+
+<p>— Il vient ! il vient ! murmura Adèle.</p>
+
+<p>Mais Charles, sans bouger à peine de place,
+fit alors un geste de surprise, échangea à voix
+basse plutôt des signaux que des paroles avec
+quelqu’un qui paraissait gravir de l’autre côté
+un des versants de la tour, puis :</p>
+
+<p>— Est-ce donc toi, chère Martine ? dit-il.</p>
+
+<p>— Eh ! sans doute, c’est moi ! répondit une
+voix haletante. Je n’y tenais plus ! j’ai voulu
+venir aujourd’hui moi-même, mon Charlot,
+pour t’apporter une bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Et Martine, tout essoufflée, se jeta dans les
+bras du jeune homme.</p>
+
+<p>Ils furent interrompus dans leurs embrassements
+par un cri déchirant parti d’entre les
+débris de la vieille chapelle…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Blessé, en effet, mais légèrement, dans l’affaire
+d’Hamelen, Charles Doisy avait reçu de
+son lieutenant-colonel le conseil et l’autorisation
+d’aller lui-même plaider sa cause auprès
+du ministre.</p>
+
+<p>Arrivé à Versailles le lendemain même du
+jour où Dampierre et sa fille en étaient sortis,
+il se présente dans les bureaux, pour y réclamer
+son état de service. Le commis auquel il
+s’adresse se hâte de lui annoncer qu’il vient
+d’être nommé lieutenant dans le régiment d’Anjou
+et lui montre la lettre signée par M. de
+Paulmy.</p>
+
+<p>Le jeune homme pousse un cri de joie ; son
+front, jusqu’alors resté soucieux, s’éclaira vif
+et animé, et, redressant fièrement la tête, il se
+rendit aussitôt chez le capitaine de Pardaillan.</p>
+
+<p>M. de Pardaillan travaillait avec quelques
+officiers de son futur régiment et avait fait
+défendre sa porte, lorsque son domestique
+vint lui dire qu’un jeune militaire insistait vivement
+pour pénétrer jusqu’à lui, malgré la
+consigne.</p>
+
+<p>Au nom de Charles Doisy, il ne douta pas
+qu’une indiscrétion n’eût été commise et que
+son ex-maréchal des logis ne vînt le remercier
+de sa récente nomination. Il ordonna qu’on le
+laissât entrer.</p>
+
+<p>— Je viens, capitaine, lui dit Charles, le
+prenant dès l’abord sur le ton le plus élevé et
+n’adressant son salut militaire qu’aux officiers,
+vous annoncer que je suis enfin lieutenant.</p>
+
+<p>— J’en suis ravi, mon brave, répondit M. de
+Pardaillan, d’autant que je sais à n’en pas douter
+que cette distinction est méritée.</p>
+
+<p>— Ravi ? répéta le jeune homme, la tête
+haute et d’un ton de sarcasme ; j’en doute,
+monsieur ; car si j’ai tenu si fort à cette distinction,
+méritée, ainsi que vous voulez bien
+le reconnaître, ce n’a été, avant tout, que pour
+avoir le droit de vous demander raison de votre
+conduite lâche et déloyale à mon égard.</p>
+
+<p>Les témoins de cette scène firent un mouvement
+pour intervenir ; le capitaine les retint
+d’un geste, et leur dit ensuite :</p>
+
+<p>— Veuillez nous laisser seuls.</p>
+
+<p>— Restez, messieurs, reprit Charles Doisy ;
+restez pour pouvoir attester devant tous, s’il
+en est besoin, que je suis venu ici pour demander
+raison à M. le capitaine de Pardaillan
+de l’insulte qu’il m’a faite, de l’injustice calculée
+dont il m’a rendu victime ; restez ! car,
+contre toute probabilité, s’il refuse de me rendre
+satisfaction, il faut que devant vous je
+lui arrache ses insignes d’officier, comme il a
+voulu me dégrader de ceux que je portais,
+plus noblement peut-être qu’il ne porte les
+siens !</p>
+
+<p>Le capitaine se couvrit les yeux de ses deux
+mains avec un geste désespéré.</p>
+
+<p>S’il se fût trouvé seul lors de l’arrivée de
+Charles Doisy, peut-être ne lui eut-il pas laissé
+le temps de s’engager dans cette route fatale ;
+peut-être même, la terrible phrase achevée, il
+eût été assez généreux pour oublier l’outrage
+et forcer par un seul mot son insulteur à lui
+demander pardon. Mais une explication n’était
+plus possible, ou ne l’était du moins qu’après
+l’affaire vidée.</p>
+
+<p>— Vos armes, monsieur ? lui dit-il.</p>
+
+<p>— L’épée.</p>
+
+<p>— Le lieu ?</p>
+
+<p>— L’Étoile de Satory.</p>
+
+<p>— L’heure ?</p>
+
+<p>— Le temps de trouver un témoin.</p>
+
+<p>— Allez donc le chercher, monsieur ! Vous
+serez le mien, Blangy, dit le capitaine en s’adressant
+à l’un des officiers.</p>
+
+<p>Doisy ne connaissait personne dans Versailles.
+Pour son témoin, il dut donc se contenter
+du premier venu ou du plus tôt trouvé.</p>
+
+<p>En longeant les boulevards, il aperçoit, à
+travers les vitres d’un café, un jeune beau fils
+qui s’ébat tout seul devant un bol de punch, et
+semble prendre un grand plaisir à le faire
+flamber. Il entre, et le touchant légèrement du
+doigt :</p>
+
+<p>— Pardon, monsieur, lui dit-il, j’aurais un
+service à vous demander. Pourriez-vous sortir
+un instant ?</p>
+
+<p>— Du tout, mon cher, répond l’autre en le
+toisant du haut en bas. Si je sors, mon punch
+va s’éteindre. Ne savez-vous parler sans prendre
+l’air ?</p>
+
+<p>Dès les premiers mots, l’homme au punch
+vit de quoi il s’agissait.</p>
+
+<p>— Très-bien, dit-il, je suis à vous, mais asseyez-vous,
+et pour gagner du temps aidez-moi
+à vider ce bol ; il est payé, je ne puis le perdre.
+Ici, où j’ai l’honneur d’être connu, les drôles
+me font toujours payer d’avance. Allons donc !
+pas de cérémonie ! vous m’en payerez un autre
+quand nous reviendrons… si vous revenez.
+Holà ! oh ! garçon, un verre !</p>
+
+<p>Ce flambeur de punch était le chevalier d’Annezay,
+fils de bonne maison, deux fois chassé de
+son régiment pour cause d’indiscipline, perdu
+de dettes et de débauches, mais qui, protégé
+par la maîtresse du prince de Soubise, fréquentait
+les antichambres de Versailles et devait
+faire son chemin. C’était lui qui, quelques jours
+auparavant, avait accosté mademoiselle Dampierre
+dans la grande galerie du château.</p>
+
+<p>— Voyons, mon gentilhomme, dit-il à Doisy,
+quand celui-ci eut enfin consenti à s’asseoir.
+D’abord, à qui ai-je affaire ?</p>
+
+<p>— Je suis officier, monsieur.</p>
+
+<p>— Très-bien, c’est que vous n’en portez pas
+l’uniforme. Et vous vous battez ?…</p>
+
+<p>— A l’épée, monsieur.</p>
+
+<p>— C’est donc pour cela que je ne vous vois
+qu’un sabre ?</p>
+
+<p>— Je vais pourvoir à l’arme qui me manque.</p>
+
+<p>— On ne peut mieux ! Mais ce duel, c’est
+donc pour demain ?</p>
+
+<p>— A l’instant, monsieur.</p>
+
+<p>— Diable ! et vous ne vous étiez précautionné
+ni d’une arme, ni d’un témoin ? Eh bien ! mon
+jeune ami, vous avez eu la main heureuse en
+me rencontrant ; mon temps est libre, j’ai dix
+épées à votre service et je loge dans cette
+maison même. Il n’y aura pas une minute
+perdue !</p>
+
+<p>Le bol achevé rapidement, ils montèrent
+chez d’Annezay.</p>
+
+<p>— Maintenant, tout en menant les choses
+vivement, ne précipitons rien, dit le chevalier.
+Il s’agit de savoir quel genre d’épée nous convient.
+J’en ai pour toutes les circonstances.
+Est-ce à un frère, à un mari que nous avons
+affaire ? Dans ce cas, l’épée moyenne, plate,
+courtoise, est la plus convenable. Il est toujours
+de mauvais goût de tuer ces messieurs-là.
+Consolons les veuves, ventre de biche ! mais
+n’en faisons pas. Elles sont parfois assez simples
+pour nous en garder rancune.</p>
+
+<p>— Il ne s’agit nullement de femmes dans
+cette affaire, monsieur.</p>
+
+<p>— Tant mieux. Ça laisse le jeu plus franc.
+Une autre question. Nous battons-nous avec un
+ami ou avec un ennemi ? Pardon ! je ne voudrais
+pas être indiscret !… il ne s’agit toujours
+ici que du choix de l’arme. Quel que soit votre
+adversaire, je suis votre homme, s’agît-il de
+mon propre frère… Je suis cadet.</p>
+
+<p>— C’est avec mon ancien capitaine que je
+me bats, monsieur.</p>
+
+<p>— Tudieu ! la longue épée alors, la colichemarde
+pour ces distributeurs d’arrêts forcés !
+Au diable tous les capitaines ! On n’en saurait
+trop mettre à la réforme ; je sollicite un emploi.
+Il faut des vacances. Vous êtes Berchiny,
+mon gentilhomme. J’aimerais assez ce régiment-là ;
+le costume est galant. Voulez-vous
+vous essayer la main, très-cher ? j’ai un joli
+coup d’arrêt en dessus à vous indiquer, il est
+vif et peu connu.</p>
+
+<p>— Nous sommes pressés, monsieur.</p>
+
+<p>— Oui ? Voici votre épée. En route !</p>
+
+<p>On fit avancer un fiacre ; ils y montèrent et
+se dirigèrent vers l’Étoile de Satory.</p>
+
+<p>Chemin faisant :</p>
+
+<p>— Eh ! dites donc, camarade, à propos, j’oubliais…
+J’ai un ami qui est Berchiny aussi… un
+grand ami, le vicomte d’Arsac… Un instant ; celui-là,
+je n’en dois pas hériter ; au contraire, je
+n’en jouis qu’en viager. Il me paye à dîner et
+je lui gagne son argent au lansquenet ! Ce n’est
+pas avec lui que vous vous battez, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>— Je suis confus, chevalier, de n’avoir pas
+débuté par vous dire le nom de mon adversaire,
+je le devais…</p>
+
+<p>— Mais non !</p>
+
+<p>— Il ne fait même plus partie du régiment
+de Berchiny…</p>
+
+<p>— Tant pis ! Mais qu’importe !</p>
+
+<p>— C’est le capitaine de Pardaillan.</p>
+
+<p>— Pardaillan ! s’écria d’Annezay, Pardaillan
+qui a refusé de m’admettre dans le régiment
+en œuf qu’il est en train de couver ! Ah !
+le rufien ! Je suis désolé de ne pas vous avoir
+appris mon coup d’arrêt en dessus. J’aurais été
+ravi d’en voir l’essai sur la peau de ce drôle
+qui m’a mis à l’écart ; oui, et malgré la recommandation
+du duc de Soubise, soi-disant parce
+que je suis joueur, ivrogne, bretteur, toutes
+choses, du reste, parfaitement vraies, mais
+qui ne le regardent en rien, il me semble. Il
+paraît que c’est de vestales qu’il va composer
+son régiment de cavalerie. Des vestales qu’il
+recrute d’abord pour le Parc aux Cerfs ! Comme
+ça lui va, au Pardaillan, de parler de mœurs !</p>
+
+<p>— Pourquoi non ? Quelle que soit la gravité
+des reproches que j’aie à lui faire, c’est un
+homme d’honneur, répondit Charles Doisy,
+qui commençait à prendre son témoin en dégoût,
+et qui, déjà touchant à la vengeance, ne
+s’y sentait peut-être plus poussé par la même
+ardeur.</p>
+
+<p>— Un homme d’honneur ! Turlututu ! A
+d’autres, mon gentilhomme ! Vous arrivez de
+loin, à ce qu’il me paraît.</p>
+
+<p>Puis, partant d’un éclat de rire :</p>
+
+<p>— Il est vrai qu’en fait d’honneur, le capitaine
+doit en avoir, puisqu’il en vend.</p>
+
+<p>— Plaît-il ?</p>
+
+<p>— Oui, mon très-cher, il vend le sien et celui
+des autres… celui des jeunes filles surtout.
+Ah ! le vilain métier ! Il vaut mieux vendre que
+prendre, dit le proverbe. Ici, le proverbe a menti.</p>
+
+<p>Et il se mit à chanter ce noël tout nouveau
+alors :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">On vend de la tiretaine,</div>
+<div class="verse">De la soie et du velours ;</div>
+<div class="verse">On vend les plac’s par douzaine ;</div>
+<div class="verse">On vend même de l’amour.</div>
+<div class="verse">Eh ! le beau mal, par ma foi !</div>
+<div class="verse">C’est pour les plaisirs du roi !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Doisy regarda le chanteur.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous faire entendre par là ?
+lui dit-il.</p>
+
+<p>— Vous ne comprenez pas encore ? Décidément,
+vous revenez de très-loin.</p>
+
+<p>— Je reviens de l’armée.</p>
+
+<p>— C’est donc cela !</p>
+
+<p>— Mais quel rapport peut-il y avoir entre
+M. de Pardaillan et…</p>
+
+<p>— Quel rapport ? Écoutez le second couplet.</p>
+
+<p>Et il reprit :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De vingt tendrons mis en vente</div>
+<div class="verse">Le roi seul est l’acheteur ;</div>
+<div class="verse">Pompadour est la marchande,</div>
+<div class="verse">Pardaillan le fournisseur.</div>
+<div class="verse">Changez de nom, Pardaillan,</div>
+<div class="verse">Car vous voilà <i>Paillardant</i>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— C’est là une étrange calomnie ! dit Charles.
+Le capitaine a pu être pour moi injuste et
+cruel ; mais une faute, une erreur peut-être,
+n’entache pas toute une vie. Comment admettre
+chez lui des vices pareils à ceux que vous lui
+supposez ? il vient à peine de quitter son régiment
+où il était estimé… et…</p>
+
+<p>— Mais vous n’avez donc pas entendu mon
+second couplet ? Je vais le recommencer…</p>
+
+<p>— Moi, je vous répète, monsieur, que je ne
+puis le croire.</p>
+
+<p>— Allons, bon ! au lieu de se battre avec lui,
+il va se battre pour lui, et avec moi !</p>
+
+<p>— Eh ! monsieur !…</p>
+
+<p>— A vos souhaits, jeune homme. Je ne refuse
+pas de faire plus ample connaissance avec
+vous, mais n’embrouillons rien, je vous prie.
+Si nous nous battons, et que je sois tué, vous
+n’aurez plus de témoin ; puis, entre nous, si
+c’est à moi que vous avez d’abord affaire, je
+vous prêterai une autre épée, plus courtoise.
+Je ne me soucie pas de me trouver en regard
+de ma colichemarde.</p>
+
+<p>— Assez sur ce sujet, et trêve de railleries,
+je vous prie ! répliqua Doisy d’un ton brusque,
+et en se rencognant dans le fond du fiacre,
+comme décidé à terminer là l’entretien.</p>
+
+<p>— Non pas ! dit le chevalier en se récriant ;
+car d’un autre côté, si vous vous battez avec
+le Paillardant, il peut d’un coup de broche
+vous envoyer dans l’autre monde, ce qui serait
+très-désagréable pour moi.</p>
+
+<p>— Comment, pour vous ?</p>
+
+<p>— Sans doute ! Je ne veux pas que vous
+mouriez dans l’impénitence finale et en regardant
+le fils de mon père comme un conteur de
+bourdes. Je tiens à vous prouver ce que vingt
+autres pourraient vous attester avec moi au
+besoin, c’est-à-dire que, à la Saint-Louis dernière,
+pour ne pas remonter à plus de trois
+jours, le capitaine, en pleine galerie du château,
+a présenté publiquement, à la marquise,
+une jeune provinciale, une fille sauvage de la
+forêt de Compiègne, laquelle le roi avait déjà
+remarquée dans une de ses chasses ; que ledit
+Pardaillan, ami du père, après avoir eu l’art
+de l’attirer chez lui avec sa fille, a grisé le
+bonhomme, pour arriver plus facilement à ses
+fins ; que la marquise, qui aime mieux avoir
+vingt rivales sans importance qu’une seule
+capable de l’inquiéter, ayant trouvé la petite
+fort jolie, mais d’apparence peu redoutable,
+a voulu elle-même la présenter au roi, comme
+bouquet de fête ; qu’en effet, elle lui a, dès le
+lendemain de grand matin, facilité une entrevue
+avec Sa Majesté ; enfin, que le capitaine a
+accompagné lui-même jusque dans le boudoir
+de la marquise la jolie victime, qui en est sortie
+pâle, défaite, les yeux rouges, et portant au
+doigt un brillant de la valeur de plus de trois
+mille écus ! Ce que j’avance là, ventre de biche !
+j’en suis sûr ! moi-même je m’étais mis
+sur la piste de la poulette, qui n’avait pas l’abord
+difficile, ma foi ; j’ai failli imprudemment
+chasser sur les réserves du roi ; j’étais dans la
+grande galerie lors de la première présentation ;
+lors de la seconde, je me trouvais de même
+dans l’antichambre de la marquise ; le vicomte
+de Charlieu, le colonel de Bar y étaient avec
+moi. Ce sont eux qui ont fait le noël en question ;
+bref, ce que j’ai dit, je l’ai vu, <i lang="la" xml:lang="la">de visu,
+testis oculatus</i> ! Savez-vous le latin, camarade ?</p>
+
+<p>— Et le nom de cette jeune fille, le nom de
+son père, monsieur ? demanda Charles d’une
+voix altérée et tremblante.</p>
+
+<p>— Elle me l’a dit elle-même ; Jean-Pierre,
+je crois.</p>
+
+<p>— Dampierre ?</p>
+
+<p>— C’est ça ! un lieutenant des chasses.</p>
+
+<p>— Adèle ? s’écria le jeune homme avec déchirement.</p>
+
+<p>— Ah ! il vous faut jusqu’au nom de baptême ?
+Mais qu’avez-vous donc, l’ami ? demanda
+d’Annezay, s’interrompant en voyant l’altération
+subite qu’avait éprouvée la figure de son
+compagnon.</p>
+
+<p>— J’ai… j’ai…, répondit celui-ci en balbutiant,
+que je ne puis croire encore…</p>
+
+<p>Ébranlé par l’air de conviction du chevalier,
+mais ne pouvant s’expliquer le séjour de mademoiselle
+Dampierre à Versailles, son introduction
+chez la marquise ; au souvenir de tant
+d’innocence se débattant encore dans ses propres
+incertitudes, il allait ajouter : « Vous avez
+rêvé ou vous avez menti ! » lorsque le fiacre
+s’arrêta à l’Étoile de Satory.</p>
+
+<p>Le capitaine et son témoin étaient déjà sur
+le terrain.</p>
+
+<p>Les préliminaires du duel ne furent pas
+longs ; les deux adversaires ne s’adressèrent
+point un mot, et les témoins n’eurent qu’à choisir
+la place et à tirer au sort l’avantage de la
+position.</p>
+
+<p>Après une lutte de quelques minutes, Charles
+Doisy fut atteint à l’épaule, là même où était
+en train de se cicatriser sa blessure récente
+du combat d’Hamelen.</p>
+
+<p>— Botte de pied ferme, en <i>flanconade</i>… petit
+jeu ! murmura d’Annezay.</p>
+
+<p>Quoique la blessure fût sans gravité aucune,
+M. de Blangy, le témoin du capitaine, s’interposa
+alors entre les combattants, et s’adressant
+au jeune homme :</p>
+
+<p>— Croyez-vous votre honneur satisfait, monsieur ?
+lui dit-il.</p>
+
+<p>— Oui, dit Charles, si M. de Pardaillan consent
+à répondre avec franchise et loyauté à
+quelques-unes de mes questions.</p>
+
+<p>Se tournant alors vers celui-ci :</p>
+
+<p>— Est-il vrai, monsieur, que mademoiselle
+Dampierre soit venue dernièrement à Versailles ?</p>
+
+<p>— Elle y était encore hier, répondit le capitaine.</p>
+
+<p>— Est-il vrai qu’elle ait logé chez vous ?</p>
+
+<p>— Avec son père, oui.</p>
+
+<p>— Est-il vrai que, sous votre seule protection,
+elle ait été conduite chez madame la
+marquise de Pompadour ?</p>
+
+<p>Le capitaine fronça le sourcil, hésita à répondre,
+puis enfin :</p>
+
+<p>— Ceci demanderait une explication que je
+ne puis donner en ce moment, dit-il.</p>
+
+<p>— Mais… vous ne niez pas le fait ?</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— En garde ! misérable ! cria Charles en se
+ruant sur lui.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, M. de Pardaillan
+reçut l’épée de son adversaire en pleine
+poitrine.</p>
+
+<p>— Joli coupé dégagé, en tierce ! dit d’Annezay,
+qui semblait assister là comme le prévôt
+dans une salle d’armes, simplement pour
+juger les coups.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu’il vit le capitaine rouler
+des yeux hagards, chanceler, puis tomber à la
+renverse, en rendant le sang par la bouche, il
+se précipita vers lui avec les autres pour lui
+prêter assistance.</p>
+
+<p>Tout secours était inutile ; il avait été frappé
+au cœur.</p>
+
+<p>Charles allait s’éloigner, lorsque M. de
+Blangy s’avança vers lui :</p>
+
+<p>— Monsieur, lui dit-il en plaçant une main
+sur sa poitrine, pour essayer de maîtriser sa
+violente émotion, dans la prévision de ce qui
+pouvait, de ce qui devait arriver, mon ami
+(et il jeta un regard douloureux vers le cadavre),
+mon généreux ami, reprit-il, m’a chargé
+de vous faire observer que, quoique nommé
+lieutenant de cavalerie, n’ayant pas encore
+reçu votre brevet signé du roi, vous avez
+contrevenu aux lois disciplinaires, qui ne vous
+reconnaissent pas encore le grade d’officier. Il
+m’a fait promettre, monsieur, que je vous engagerais
+à songer à votre sûreté, que je vous
+y aiderais même, si vous pensiez avoir besoin
+de mes services.</p>
+
+<p>— Ah ! ventre de biche ! fit d’Annezay, j’aurais
+dû deviner ça ! Un lieutenant en costume
+de maréchal des logis ! Mais, bast ! venez chez
+moi, camarade ; vous n’y serez relancé que par
+mes créanciers.</p>
+
+<p>Il fit monter dans le fiacre le malheureux
+vainqueur, qui semblait n’avoir plus la conscience
+de lui-même.</p>
+
+<p>Écrasé par les événements de ce jour, Doisy,
+en rentrant dans le logement de d’Annezay,
+tomba sur une chaise, tandis que celui-ci
+criait à travers les escaliers :</p>
+
+<p>— Garçon ! un second bol de punch ; c’est
+le camarade qui paye !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>L’asile offert par d’Annezay au malheureux
+meurtrier ne pouvait le protéger longtemps.
+Non-seulement on y avait à craindre la visite
+des créanciers, mais encore celle de tous les
+mauvais sujets de la ville, qui, trois fois par
+semaine, le transformaient en un tripot de jeu.</p>
+
+<p>Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le
+danger de sa situation, s’était à son tour prudemment
+éloigné de Versailles, pour se rendre
+à Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne
+voulant pas l’abandonner avant de l’avoir
+installé lui-même dans sa nouvelle retraite,
+le chevalier lui fit escorte pendant la route, et
+jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne dédaigna
+pas de séjourner vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>C’est par lui, par lui seul, que Martine avait
+été si bien mise au courant des prétendues
+aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles.
+Le chevalier lui avait même appris le
+terrible noël, témoignage rimé du déshonneur
+de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu
+sortir avec un si grand ravissement de
+la bouche de sa rivale.</p>
+
+<p>Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne
+croyant pas Charles Doisy assez en sûreté dans
+sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable
+dans les caveaux Saint-Adrien, où le
+père Hubert, qu’on s’était vu forcé de mettre
+dans la confidence, lui portait ses provisions
+chaque nuit.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, et Charles n’avait
+plus d’autre habitation que les souterrains de
+la vieille tour, et chacun faisait du mystère à
+la ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet
+noir arriva au château de la Douye.</p>
+
+<p>Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin
+du capitaine de Pardaillan, instruisait
+M. Dampierre de l’issue fatale du duel de
+l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir
+les papiers du défunt et de mettre ordre à ses
+affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en
+voyage, n’ayant laissé à personne le secret de
+la route tenue par lui.</p>
+
+<p>Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre
+trouva un testament olographe remontant
+à un mois de date et par lequel celui-ci
+laissait une part de ses biens à Charles Doisy.</p>
+
+<p>Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien,
+au moment où un cri lamentable parti
+d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre
+Charles et Martine au milieu de leurs embrassements.</p>
+
+<p>La fille Brulard s’était épouvantée d’abord.
+Rendue à son sang-froid habituel, elle se hâta
+d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la
+trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le
+jeune militaire dont le premier mouvement
+avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri
+s’était fait entendre.</p>
+
+<p>Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité
+presque totale qui les entourait, ils crurent
+voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner
+à grands pas à travers les sentiers, creusés en
+ravins, qui conduisaient vers Béthizy. Peut-être
+ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa conformation
+singulière et ses dandinements de tête
+en façon de battant d’horloge, si le chien de la
+ferme, venu à la suite de Martine, ne s’était
+mis à le suivre en sautant et gambadant autour
+de lui.</p>
+
+<p>— Voilà mes deux compagnons de route,
+l’homme et le chien, qui me faussent compagnie,
+dit Martine. Oui, c’est le père Hubert…
+bien sûr… qui se sauve en traînant je ne sais
+quoi. C’est lui sans doute qui vient de pousser
+ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne
+sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier
+a été piqué aujourd’hui, mais il a d’abord
+semblé faire les plus grandes difficultés pour
+me laisser venir ici cette nuit avec lui ; puis, à
+mi-route, il a disparu tout à coup, et je ne l’ai
+plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame,
+il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot,
+et non sans peine et non sans peur, je t’assure ;
+mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je
+voulais t’annoncer moi-même notre grande
+victoire. Oui, mon officier, j’ai tout dit ce matin
+à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce
+qu’il fallait lui cacher ; mais je lui ai dit que tu
+m’aimes et que tu ne désires rien tant que de
+m’épouser. Ai-je menti, hein ? Il m’a d’abord
+jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as
+pas le sou ; par bonheur, ma mère s’est mise
+de mon bord, et il consent enfin ! Eh bien,
+M. le lieutenant, cela valait-il la peine de
+venir moi-même ? Que ton affaire s’arrange là-bas,
+à Versailles, et en avant l’église ! nous serons
+mari et femme !</p>
+
+<p>Charles se trouva heureux alors que Martine
+eût éteint la lanterne ; elle ne put voir sur
+ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de
+cette grande nouvelle dont la fille Brulard
+avait, dans la journée, failli faire la confidence
+à mademoiselle Dampierre elle-même.</p>
+
+<p>De son côté, reculant devant l’idée de trahir
+ouvertement le secret de ses maîtres, le Vieux
+Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant
+son routoir, avait cependant conçu le projet
+de l’éclairer, mais sans se compromettre.</p>
+
+<p>Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif,
+n’estimant Martine qu’à sa propre valeur,
+ayant entrevu, avec cette sagacité rustique qu’il
+mettait si souvent à contribution dans son état
+de sorcier, que Charles, qui parlait mariage
+aujourd’hui, ne l’avait fait que dans une idée
+de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre,
+il avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes
+gens dans une rencontre nocturne sur la montagne.</p>
+
+<p>Une explication entre eux devait, selon lui,
+bien changer les physionomies au moulin de
+Glaignes, comme au château de la Douye.</p>
+
+<p>Par la présence de Martine, les choses s’étaient
+passées bien autrement qu’il n’avait pu le prévoir.</p>
+
+<p>Après avoir tenté vainement de paralyser
+lui-même son œuvre, en se plaçant sur le chemin
+de la jeune fille et en l’engageant à retourner
+sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle
+de Sainte-Geneviève que pour recevoir Adèle
+dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié
+inanimée.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, la pauvre enfant se
+débattit encore sous les redoublements de la
+fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait
+ses ravages ; la maladie de l’âme plutôt
+que celle du corps ; car elle ne mourait point
+sous l’influence d’une de ces désorganisations
+dont la médecine peut assigner la cause physique ;
+elle mourait d’une déception du cœur,
+elle mourait d’une parole d’amour adressée à
+une autre.</p>
+
+<p>Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait
+pas articulé un mot ; à peine si elle avait
+ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire
+sa pensée, sa pensée incurable.</p>
+
+<p>A son père, accouru en toute hâte de Versailles
+et qui se tenait sans cesse à son chevet,
+elle souriait parfois ; mais, quoi qu’il fît, il
+n’en pouvait obtenir une parole ni même un
+geste, ce qui le plongeait dans le désespoir ;
+car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas
+déjà l’image d’une mort anticipée ?</p>
+
+<p>Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur
+son oreiller et demanda qu’on lui apportât son
+portrait.</p>
+
+<p>Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en
+le contemplant, reprirent un éclat inaccoutumé,
+et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui
+lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se
+refaire belle.</p>
+
+<p>Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin
+de sa personne, le goût de la toilette étaient
+revenus, et ce changement inattendu remplissait
+de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient,
+son père, sa vieille servante et jusqu’au
+médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics
+du plus favorable augure.</p>
+
+<p>Le peintre avait naguère essayé de composer
+une image ressemblant au modèle, et il avait
+réussi ; aujourd’hui le modèle voulait ressembler
+au portrait, et la réussite était bien plus
+difficile.</p>
+
+<p>La vivacité des couleurs et la beauté des
+formes créées par l’artiste, ont une durée que
+Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus
+parfait ouvrage. Les nuances roses et carminées,
+vivantes encore sur la toile, n’existaient
+plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours
+avaient suffi pour effacer cette brillante palette
+que la jeunesse et la beauté elles-mêmes ne
+possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que
+sous la protection des deux anges gardiens du
+corps et de l’âme, la santé et le bonheur.</p>
+
+<p>Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées,
+son teint crayeux n’étaient plus que le
+pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois.
+Cependant, elle voulait se ressembler encore,
+et quand Mariotte eut convenablement
+disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient
+encore s’être ternis comme le reste,
+quand elle l’eut parée de son mieux et telle à
+peu près que le peintre l’avait représentée, la
+malade pria qu’on allât cueillir des bluets pour
+lui en tresser une couronne.</p>
+
+<p>Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla
+silencieusement pendant quelques instants ;
+puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même
+se la plaça sur la tête, et elle demanda
+un miroir.</p>
+
+<p>La vieille servante allait obéir, mais d’un
+geste M. Dampierre la retint.</p>
+
+<p>— Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant
+ces paroles adressées à son père
+d’un de ses ineffables sourires : à quoi bon !
+cette image seule a gardé des traces de moi-même.</p>
+
+<p>Puis, après une nouvelle contemplation :</p>
+
+<p>— Enlevez ce portrait, dit-elle ; il me fait
+mal.</p>
+
+<p>Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle
+eût fait un prisme menteur de ses larmes, sur
+la toile, peinte par Doisy, elle avait cru voir
+la couronne de bluets se changer en une couronne
+de roses blanches. Son portrait alors
+ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui
+était apparu chez madame de Pompadour.</p>
+
+<p>— Nous nous ressemblons enfin ! avait-elle
+murmuré… Mais, ce n’est plus à moi, ni à
+lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu
+seul !</p>
+
+<p>Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait
+jamais quittée, car il renfermait des cheveux
+de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un
+petit fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en
+détournant les yeux.</p>
+
+<p>Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux :</p>
+
+<p>— Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous
+allons nous revoir, puisque… puisque je vais
+mourir…</p>
+
+<p>— Non, non, tu ne mourras pas ! s’écria son
+père en sanglotant.</p>
+
+<p>Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses
+mains dans les siennes et les baigna de larmes.</p>
+
+<p>— Chut ! entendez-vous, reprit Adèle en
+écoutant attentivement un bruit qui venait du
+dehors : entendez-vous les cloches ?</p>
+
+<p>En effet, un son de cloches se faisait entendre.</p>
+
+<p>— Ce sont celles du Prieur maudit, sans
+doute ? Elles sonnent pour moi comme elles ont
+sonné pour ma mère, reprit-elle.</p>
+
+<p>— Calme-toi ; non, ce n’est pas la mort de
+mon enfant qu’elles annoncent, dit M. Dampierre.
+Ces cloches sont celles de l’église.</p>
+
+<p>— Comme elles sonnent longtemps et à grand
+bruit ! Qu’annoncent-elles donc ?</p>
+
+<p>Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au
+père. Il se tut.</p>
+
+<p>— Je devine ! dit Adèle. Un mariage !…</p>
+
+<p>Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que
+de sa précédente pâleur…</p>
+
+<p>— Mon père, murmura-t-elle, faites venir un
+prêtre… mon confesseur… Ayez hâte… bientôt
+il ne serait plus temps !</p>
+
+<p>M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés
+près du lit, tous deux le visage en
+larmes, échangèrent entre eux un regard
+abattu ; mais aucun ne fit un mouvement, semblables
+par leur attitude, leur mutisme et leur
+immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre
+qui prient et pleurent sur les marches des
+mausolées.</p>
+
+<p>— Faites venir un prêtre ! répéta la mourante
+avec une sorte d’impatience désespérée,
+un prêtre !… hâtez-vous !…</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence :</p>
+
+<p>— Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle
+d’une voix presque éteinte ; il ne pourrait
+venir en ce moment. Mon Dieu ! à cause
+de <i>lui</i>, je ne reverrai donc pas ma mère ! à
+cause de <i>lui</i>, dois-je donc renoncer même à
+mon salut éternel ?</p>
+
+<p>Mariotte sortit.</p>
+
+<p>Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de
+retour ; mais elle ne revint pas seule.</p>
+
+<p>Le curé de Béthizy l’accompagnait.</p>
+
+<p>De cette même main qui venait de bénir
+l’union de Charles et de Martine, le bon prêtre
+ferma les yeux d’Adèle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Parbleu ! vous choisissez bien votre instant
+pour me conter des histoires pareilles !
+Par les temps de pluie, je suis sensible en diable !
+me dit mon ami.</p>
+
+<p>Car il ne faut pas oublier que c’est au beau
+milieu de la forêt de Marly et sous l’abri d’une
+hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me
+remémorer ce petit drame de famille, n’ayant
+pour auditeur et interlocuteur que mon philosophe
+botaniste, dont j’ai eu soin toutefois, dans
+l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes
+interruptions.</p>
+
+<p>— Mais, permettez…, me dit-il ; les romanciers
+ont eu de tout temps le droit irrécusable
+de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux
+privilége qu’ils exploitent encore amplement
+aujourd’hui ; cependant quand on affiche
+la prétention de conter des histoires vraies, on
+doit, avant tout, se mettre en garde contre
+l’objection. Comment votre Charles Doisy, dont
+je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier
+lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête
+l’un de ces articles du code militaire qui ne
+contiennent rien moins que douze balles de
+plomb ?</p>
+
+<p>— Madame de Pompadour, qui l’avait tout
+à fait pris sous sa protection, lui répondis-je,
+venait de lui faire parvenir sa grâce, en l’accompagnant
+d’un riche cadeau pour sa future
+qu’elle ne doutait pas devoir être cette blonde
+jeune fille à laquelle elle s’était si vivement intéressée.
+Charles profita de l’amnistie ; Martine
+du présent de noces, consentant facilement,
+malgré ses principes sévères de vertu, à devenir
+l’obligée de <i>la Pompadour</i>.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, Charles demanda
+audience à la favorite, pour la remercier de
+l’avoir dispensé de paraître devant un conseil
+de guerre. Il ignorait complétement qu’elle eût
+fait autre chose pour lui. Ce fut alors, et par la
+marquise elle-même, qu’il apprit par quels
+moyens et par quelles instances persévérantes
+Adèle et M. de Pardaillan étaient parvenus à
+lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait
+n’avoir dû qu’à son propre mérite.</p>
+
+<p>Il sortit de cette entrevue bouleversé, à
+moitié fou ; le même jour, il alla trouver M. de
+Blangy, se fit tout raconter en détail par lui,
+et, le lendemain, il donna sa démission d’officier
+de cavalerie. Quant au testament, il va
+sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler.</p>
+
+<p>— A la bonne heure ; ceci me raccommode
+un peu avec lui.</p>
+
+<p>— Cette démission, vous le pensez bien,
+déconcerta fort toutes les vanités des Brulard,
+père, mère et fille, et ne laissa pas que de
+changer en lune rousse la lune de miel du
+nouveau ménage. Mais Charles avait au fond
+du cœur d’autres chagrins plus poignants que
+ceux que pouvait lui faire subir sa femme. Ses
+chagrins ressemblaient à des remords. Ce vieillard,
+cette jeune fille, qui s’étaient avec tant
+de dévouement réunis dans une seule et même
+pensée, pour son avancement, pour sa fortune,
+comme pour son bonheur, il les avait tués tous
+deux ; tous deux il les avait frappés au cœur.</p>
+
+<p>Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer
+domestique, il venait évoquer le souvenir
+d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère.
+C’est à lui que celle-ci avait dû les principaux
+détails de cette histoire, détails sur lesquels il
+ne craignait pas de revenir sans cesse, comme
+acte d’expiation. Ma grand’mère était la seule
+à qui il osât en parler, toutefois en arrière de
+sa femme, dont il redoutait les emportements.</p>
+
+<p>— Vécut-il longtemps ainsi ?</p>
+
+<p>— Oui, il parvint à un âge très-avancé.</p>
+
+<p>— Et votre grand’tante, m’avez-vous dit,
+était morte à seize ans ! Vive Dieu ! je serais
+curieux de savoir, s’écria mon voyageur,
+quelle figure feront nos deux amoureux en se
+rencontrant dans la vallée de Josaphat.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77266 ***</div>
+</body>
+</html>
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