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+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Traité de la concupiscence | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">BOSSUET</p>
+
+<h1>TRAITÉ<br>
+<span class="xsmall maigre">DE LA</span><br>
+<span class="large">CONCUPISCENCE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">ÉDITION NOUVELLE<br>
+AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES<br>
+PAR</span><br>
+<span class="b">ANDRÉ PÉRATÉ</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LIBRAIRIE BLOUD &amp; C<sup>ie</sup><br>
+7, <span class="xsmall">PLACE SAINT-SULPICE</span>, 7<br>
+1908<br>
+<span class="small">Reproduction et traduction interdites.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c b large ssf top4em">MÊME SÉRIE</p>
+
+
+<p>Cette nouvelle série a pour but de mettre à la portée
+des bourses les plus modestes dans des éditions vraiment
+« populaires » et néanmoins « critiques », quelques-uns
+des textes qui sont, à juste titre, considérés comme les
+classiques de la pensée religieuse.</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Bremond</span> (H.). — <b>Gerbet. Dernières Conférences
+d’Albéric d’Assige</b> <i>(473)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Calvet</span> (J.). — <b>La Bruyère. Des Esprits forts</b>
+<i>(418)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Giraud</span> (V.). — <b>Pascal. Opuscules choisis</b> <i>(383)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">— <b>Pascal. Pensées.</b> 2 volumes, environ 200 pages
+<i>(406-407)</i>. Prix.</td>
+<td class="bot r w4"><div><b>1</b> fr. <b>20</b></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">— <b>Bossuet.</b> Pensées chrétiennes et morales <i>(390)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">— <b>Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes,</b>
+suivies du Livre XVI<sup>e</sup> des <i>Martyrs</i>. (Texte du Manuscrit
+autographe). Édition nouvelle revue sur les Manuscrits
+ou les meilleurs Textes avec une Introduction et
+des Notes <i>(476)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Vulliaud</span> (P.). — <b>Ballanche. Pensées et fragments.</b>
+Extraits des œuvres complètes et des manuscrits inédits.</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p>Voici la première édition séparée d’un ouvrage
+qui mérite de prendre place parmi les compagnons
+quotidiens et les guides de la vie spirituelle.
+Bossuet le composa en 1694, l’intitulant :
+<span class="sc">Exposition de ces paroles de saint Jean</span> : <i>N’aimez
+pas le monde, ni ce qui est dans le monde</i>, comme
+il fit l’admirable petit <i>Discours sur la vie cachée
+en Dieu</i>, intitulé de même : <span class="sc">Exposition sur les
+paroles de saint Paul</span> : <i>Vous êtes morts, et votre
+vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ</i>. En
+même temps que les <i>Méditations sur l’Évangile</i>
+et les <i>Élévations sur les Mystères</i>, le <i>Traité</i> ne fut
+qu’une de ces œuvres de direction, une de ces
+exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses
+de Jouarre et de Meaux, à la façon dont,
+près d’un siècle auparavant, saint François de
+Sales avait écrit son <i>Introduction à la vie dévote</i>.
+Nulle part mieux qu’ici il n’a su donner la vie
+aux magnifiques lieux communs qui furent la
+source toujours jaillissante de son génie. Mais il
+n’est pas seulement le maître de la chaire chrétienne ;
+il nous laisse reconnaître un contemporain
+de La Rochefoucauld et de La Bruyère,
+un moraliste hardi entre tous, un observateur
+pénétrant des troubles de la chair et du cœur. Les
+plus belles inspirations du sermonnaire se retrouvent
+toutes condensées en quelques chapitres,
+avec une âpreté parfois terrible et qui va jusqu’au
+paradoxe, lorsque, non content de flétrir la curiosité,
+éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge,
+il englobe dans un même procès les sciences et
+l’histoire.</p>
+
+<p>Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent ;
+ainsi, et plus encore, a fait saint Augustin,
+que l’on retrouve partout au fond de sa pensée.
+Il s’est assimilé intimement la forte nourriture
+de l’Écriture Sainte ; mais il la sent, il la commente,
+il l’exprime avec toute l’âme du grand
+Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les
+<i>Confessions</i> qui lui prêtent leur accent, ce livre
+admirable que nous ne lisons plus et dont tout
+le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment
+incorporé à notre littérature par la traduction
+d’Arnauld d’Andilly.</p>
+
+<p>Bossuet continue le traducteur des <i>Confessions</i>,
+dans une langue à peine plus noble ; il traduit
+saint Augustin à la façon dont un Cicéron traduisait
+Eschine et Démosthène, non en interprète,
+disait-il, mais en orateur ; et c’est le propre de
+l’art classique. Mais il ajoute en commentaire sa
+longue expérience de prêtre et d’homme du
+monde. Il a des notes familières très inattendues,
+par exemple l’observation sur les emportements
+des paysans pour des bancs dans leurs paroisses
+(<a href="#bancs">p. 45</a>), et il a encore ces beaux traits sur l’orgueil
+de la vie, où l’on peut soupçonner des souvenirs
+personnels, quelque trace de son existence
+luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète
+enfin, sublime poète en prose, s’il ne fut qu’un
+rimeur médiocre, termine son Traité, méditation
+tour à tour et homélie, par une évocation des
+grands spectacles de la nature. Nous l’entendons,
+nous le voyons au travail, assis devant sa fenêtre
+ouverte, et contemplant ce lever de lune (<a href="#lune">p. 88</a>).
+Toute son âme s’exalte et vibre, et les versets
+des psaumes chantent dans sa mémoire ; et il
+écrit de verve quelques-unes des pages les plus
+pures qu’il y ait dans les lettres françaises. Est-ce
+que tant de qualités si diverses ne méritent pas
+mieux que l’attention des lecteurs délicats, et
+n’y a-t-il point là, malgré quelque longueur et
+quelque rudesse, tous les éléments d’un livre
+populaire ?</p>
+
+<p>L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre
+peut se résumer brièvement. Il faisait partie des
+manuscrits que le neveu de Bossuet publia bien
+des années après la mort du grand évêque. Il
+parut, en 1731, sous le titre nouveau qui lui est
+resté, à la suite du <i>Traité du libre arbitre</i>. Puis
+il fut inséré dans les éditions successives des
+œuvres complètes de Bossuet, notamment, en
+1772, au tome III (p. 199-269) de la grande édition
+des Bénédictins, avec des corrections données
+en appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et,
+en 1816, au tome X (p. 341-446) de l’édition de
+Versailles, qui admet quelques variantes nouvelles.
+Les éditions qui ont suivi, au cours du
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, n’offrent aucun intérêt pour le texte.
+Lorsque Silvestre de Sacy entreprit de publier
+chez Techener sa charmante Bibliothèque spirituelle,
+il ne manqua pas d’y comprendre le <i>Traité
+de la Concupiscence</i> ; malheureusement il crut
+bon de le donner en complément des <i>Lettres de
+piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau</i> ;
+et l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires
+de ces deux volumes destinés aux bibliophiles.
+Enfin il existe en librairie deux ou trois recueils
+des Opuscules de Bossuet, comprenant notre
+<i>Traité</i>. Mais, outre qu’il y voisine avec des ouvrages
+très différents, tels que le <i>Traité du libre
+arbitre</i> et la <i>Logique</i>, ou encore la <i>Lettre</i> et les
+<i>Maximes sur la Comédie</i>, le texte, pris au hasard,
+tantôt de l’édition de 1731, tantôt des éditions
+modernes, y est rempli d’incorrections.</p>
+
+<p>Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque
+Nationale. Il porte la note suivante, de la
+main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet :</p>
+
+<p>« Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de
+cet écrit, dont voici l’original de la main même
+de l’auteur. La copie est parmi les papiers de feu
+M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile
+et aux Élévations sur les Mystères. Et certainement
+cet écrit n’a été communiqué à personne. »</p>
+
+<p>M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la
+<i>Revue Bossuet</i>, qui a eu la bonté de me transcrire
+cette note, me fait observer qu’on peut se demander
+si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale
+donne l’état définitif de la pensée de Bossuet, ou
+si la copie dont parle l’abbé Le Dieu ne serait
+point préférable. Mais qu’est-elle devenue ? Ces
+sortes de copies que Bossuet faisait faire de ses
+ouvrages étaient souvent revues et corrigées par
+lui ; serait-ce de l’une de ces copies au net que
+l’évêque de Troyes se servit pour son édition de
+1731 ? Ainsi pourraient s’expliquer bien des différences
+de rédaction, lesquelles, en vérité, s’expliquent
+d’autres manières encore ; car l’évêque de
+Troyes n’a point montré de grands scrupules
+d’éditeur.</p>
+
+<p>La conclusion toute naturelle, pour un éditeur
+nouveau, serait de reproduire le manuscrit original,
+en notant les variantes de l’édition de 1731.
+J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment.
+Le texte de 1731 me paraît, mieux que
+celui des éditions suivantes, avoir conservé ce
+caractère oratoire, ou même <i>parlé</i>, comme dit
+très justement Brunetière, qui est le propre du
+génie de Bossuet. Que ce soit uniquement dû à
+l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je
+crois difficile de l’admettre ; en tout cas, il me
+semble que j’y entends mieux Bossuet. J’ai donc
+reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois
+erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée,
+rejetant en note les variantes nombreuses et
+souvent considérables qui proviennent de la collation
+du manuscrit original par Dom Déforis, ou
+de la révision dernière de l’édition de Versailles.
+Ce qui ne m’empêchera point, je le souhaite, de
+préparer quelque jour une édition critique de ce
+chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée
+chrétienne ; les proportions mêmes et le dessein
+de la collection m’interdisaient ici de le faire.</p>
+
+<p class="sign sc">André Pératé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><b class="xlarge">EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN :</b><br>
+<i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc.</i></p>
+
+<p class="sign">I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15, 16, 17.</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="first">CHAPITRE I</span><br>
+<span class="d">Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec
+d’autres paroles du même Apôtre et de <span class="sc">Jésus-Christ</span>. Ce que
+c’est que le Monde, que cet Apôtre nous défend d’aimer.</span></h2>
+
+
+<p><i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde.
+Celui qui aime le Monde, l’amour du Père n’est
+pas en lui, parce que tout ce qui est dans le Monde est
+concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux,
+et orgueil de la vie : laquelle concupiscence n’est pas
+du Père, mais elle est du Monde. Or le Monde passe,
+et la concupiscence du Monde passe</i> avec lui : <i>mais
+celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15, 16, 17.</p>
+</div>
+<p>Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir
+que le Monde, dont il parle ici, sont ceux qui préfèrent
+les choses visibles et passagères aux invisibles et éternelles.</p>
+
+<p>Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette
+parole. Et pour cela il n’y a qu’à lire les paroles qui
+précèdent celles-ci : <i>Je vous écris, mes petits enfants,
+que tous vos péchés vous sont remis au nom de Jésus-Christ.
+Je vous écris, pères, que vous avez connu celui
+qui dès le commencement</i>, celui qui est le vrai Père de
+toute éternité. <i>Je vous écris, jeunes gens</i>, qui êtes au
+commencement de votre jeunesse, <i>que vous avez surmonté
+le mauvais ; je vous écris, petits enfants, qui
+avez reconnu votre Père : je vous écris, jeunes gens</i>, qui
+êtes dans la force de l’âge, <i>que vous êtes courageux, et
+que la parole de Dieu est en vous, et que vous avez
+vaincu le mauvais<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></i>. A quoi il ajoute aussitôt après :
+<i>N’aimez pas le Monde</i>, et le reste que nous venons de
+rapporter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 12-14.</p>
+</div>
+<p>Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au
+commencement de son Évangile, en parlant de Jésus-Christ :
+<i>Il était dans le Monde, et le Monde a été fait
+par lui, et le Monde ne l’a point connu<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i> Et la source
+de tout cela est dans ces paroles du Sauveur : <i>Je vous
+donnerai l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir
+parce qu’il ne le veut pas et ne le reçoit pas, et ne
+le connaît pas<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></i> : ou il ne sait pas qui il est. Et
+encore : <i>Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le
+premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde
+aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n’êtes
+pas du Monde, et que je vous ai élus du milieu du
+Monde</i>, je vous en ai tirés, <i>c’est pour cela que le
+Monde vous hait<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>I</small>, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XIV</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XV</small>, 18, 19.</p>
+</div>
+<p>Et encore : <i>Vous aurez de l’affliction dans le
+Monde ; mais prenez courage : j’ai vaincu le Monde<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</i>
+Et enfin : <i>J’ai manifesté votre nom aux hommes que
+vous avez tirés du Monde pour me les donner<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Je
+ne prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous
+m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je ne suis
+plus dans le Monde</i>, je retourne à vous, et l’heure
+d’aller à vous est arrivée : <i>pour eux ils sont dans le
+Monde ; mais pour moi je viens à vous<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Je leur ai
+donné votre parole, et le monde les a haïs, parce
+qu’ils ne sont pas du Monde : et je ne suis pas du monde.
+Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les
+garder du mal</i>, ou de les garder du mauvais. <i>Ils ne
+sont pas du Monde, comme je ne suis pas du Monde.
+Sanctifiez-les en vérité<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Mon Père juste, le Monde ne
+vous connaît pas : mais moi je vous connais, et ceux-ci
+ont connu que vous m’avez envoyé<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVI</small>, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVII</small>, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Ibid.</i>, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Ibid.</i>, 14-17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVII</small>, 25.</p>
+</div>
+<p>Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que
+tous ceux qui font profession d’être ses disciples, sont
+tirés du Monde ; parce qu’ils sont sanctifiés en vérité,
+que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le connaissent
+pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils
+connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie
+du Monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ,
+et la vie chrétienne, la vie des disciples de
+Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine et à ses
+exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus
+en détail par ces tendres paroles : <i>Mes petits enfants,
+jeunes et vieux, je vous l’écris</i>, je vous le répète, <i>n’aimez
+pas le Monde</i>, n’aimez pas ceux qui s’attachent aux
+choses sensibles, aux biens périssables : ne les aimez
+pas dans leur erreur : ne les suivez pas dans leur égarement :
+aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ
+a aimé ses Disciples qu’il a tirés du milieu du Monde, du
+milieu de la corruption : mais gardez-vous bien de les
+aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans leur commerce,
+dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter
+leurs exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption.
+Et en voici les trois sources : c’est qu’<i>il n’y a
+dans le Monde que concupiscence de la chair, que
+concupiscence des yeux, et orgueil de la vie</i>, qui sont
+toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et
+qui perdent ceux qui s’y attachent. Je le crois, il est
+ainsi : c’est le Saint Esprit qui le dit par la bouche
+d’un Apôtre : mais il faut encore tâcher de l’entendre,
+afin de haïr le Monde avec plus de connaissance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="first">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="d">Ce que c’est que la Concupiscence de la chair : et combien
+le corps pèse à l’âme.</span></h2>
+
+
+<p>La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour
+des plaisirs des sens : car ces plaisirs nous attachent à
+ce corps mortel, dont saint Paul disait : <i>Malheureux
+homme que je suis, qui me délivrera du corps de
+cette mort<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ?</i> et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait
+dire au même saint Paul : <i>Qui me délivrera ?</i> qui m’affranchira
+de sa tyrannie ? qui en brisera les liens ? qui
+m’ôtera un joug si pesant ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 24.</p>
+</div>
+<p><i>Les pensées des mortels sont timides</i>, et pleines de
+faiblesses, <i>et nos prévoyances incertaines ; parce que
+le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et que notre
+demeure terrestre opprime l’esprit, qui est fait pour
+beaucoup penser : et la connaissance même des choses
+qui sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons
+qu’à peine et avec travail les choses qui sont devant
+nos yeux : mais pour celles qui sont dans le ciel,
+qui de nous les pénétrera<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> ?</i> Le corps rabat la sublimité
+de nos pensées, et nous attache à la terre, nous
+qui ne devrions respirer que le ciel. Ce poids nous
+accable ; <i>et c’est là cet empêchement qui a été créé
+pour tous les hommes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et le joug pesant qui a été
+mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils
+sont sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils
+rentrent, par la sépulture, à la mère commune, qui est
+la terre<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></i>. Ainsi l’amour des plaisirs des sens, qui
+nous attache au corps, qui par sa mortalité est devenu
+le joug le plus accablant que l’âme puisse porter,
+est la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses
+faiblesses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>IX</small>, 14-16.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>pour
+tous les hommes</i> après le péché.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>XI</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="first">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="d">Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et
+qu’elle est dans les misères et dans les passions qui nous
+viennent de cette source.</span></h2>
+
+
+<p>Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est
+autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités
+de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique
+raconte en ces termes : <i>Ils ont les inquiétudes, les
+terreurs d’un cœur</i> continuellement agité, <i>les inventions
+de leurs espérances</i> trompeuses et trop engageantes,
+<i>et le jour</i> terrible <i>de la mort</i>. Tous ces maux
+sont répandus sur tous les hommes, <i>depuis celui qui
+est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la
+terre et dans la poussière</i>, par sa pauvreté, <i>ou sur la
+cendre</i> dans son affliction et dans sa douleur, <i>depuis
+celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la Couronne,
+jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus
+grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte</i> des passions,
+<i>l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort,
+la colère et les longs tourments qu’elle nous attire par
+sa durée, les querelles</i>, et tous les maux qui les suivent ;
+tout cela se répand partout. <i>Dans le temps du repos
+et dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil</i>,
+le trouble nous suit, <i>les songes pendant la nuit changent
+nos pensées : nous goûtons pendant un moment un
+peu de repos<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> et tout d’un coup il nous vient des
+soins, comme durant le jour, par les songes : on
+est troublé dans les visions de son cœur, comme si
+l’on venait d’éviter les périls d’un jour de combat :
+dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève
+comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien
+tant de terreur</i>. Tous ces troubles sont l’effet d’un corps
+agité, et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes
+vapeurs : <i>c’est pourquoi ces agitations</i>, tant celles des
+passions que celles des songes, <i>se trouvent dans toute
+chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent
+sept fois davantage sur les pécheurs</i>, où les terreurs
+de la conscience se joignent aux communes infirmités
+de la nature. <i>A quoi il faut ajouter les morts violentes,
+le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions,
+les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de
+Dieu. Toutes ces choses</i>, qui dans l’origine ne se devaient
+pas trouver parmi les hommes, <i>ont été créées
+pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est
+arrivé le déluge</i>. Et la source de tous ces maux <i>c’est
+que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre,
+comme toutes les eaux<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> viennent de la mer et y
+retournent<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>Un peu de repos qui n’est rien.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Texte rétabli par <span class="sc">Déforis</span>. L’édition de 1731 donne
+erronément : <i>toutes les eaux de la mer</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>XL</small>, 2-11.</p>
+</div>
+<p>En un mot, la mortalité introduite par le péché a
+attiré sur le genre humain cette inondation de maux,
+cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations
+et les troubles des passions qui nous tourmentent,
+nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre
+innocence devions être semblables aux Anges de Dieu,
+sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait
+David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature :
+<i lang="la" xml:lang="la">Homo cum in honore esset, non intellexit</i>, etc.<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>
+<i>Pendant que l’homme était en honneur</i> dans son
+institution primitive, <i>il n’a pas connu cet avantage :
+il s’est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu
+semblable</i>. Répétons une et deux fois ce verset avec le
+Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères
+et les passions insensées où nous jette notre corps
+mortel ; et tout ce qui nous y attache, comme fait l’amour
+du plaisir des sens, nous fait aimer la source de
+nos maux, et nous attache à l’état de servitude où
+nous sommes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XLVIII</small>, 18 et 21.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="first">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="d">Que l’attache que nous avons au plaisir des sens
+est mauvaise et vicieuse.</span></h2>
+
+
+<p>Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la
+défense que nous fait saint Jean, de nous laisser entraîner
+à la concupiscence de la chair, c’est-à-dire à l’attache
+au plaisir des sens, il faut entendre que cette
+attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il
+faut vaincre, une maladie qu’il faut guérir ; ou l’on
+cède et on se livre tout à fait à ce violent amour du
+plaisir des sens, et on se rend criminel et esclave de la
+chair et du péché ; ou on combat, ce qu’on ne se croirait
+pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui
+la rend visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au
+mal, puisqu’elle nous porte à des excès terribles, à la
+gourmandise, à l’ivrognerie, à toute sorte d’intempérances.
+Ce qui faisait dire à saint Paul : <i>Je sais que
+le bien n’habite point en moi</i>, c’est-à-dire, <i>dans ma
+chair<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></i>. Et encore : <i>Je trouve en moi une loi de
+rébellion</i> et d’intempérance, qui me fait apercevoir,
+<i>lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal m’est
+attaché<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a></i> et inhérent à mon fond.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, 21.</p>
+</div>
+<p>Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles
+d’une étrange sorte, soit que nous cédions au plaisir<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>,
+soit que nous le combattions par une continuelle résistance,
+puisque, comme dit saint Augustin, pour ne point
+tomber dans l’excès, il faut combattre le mal dans son
+principe ; pour éviter le consentement, qui est le mal
+consommé, il faut continuellement résister au désir, qui
+en est le commencement : <i lang="la" xml:lang="la">Ut non fiat malum excedendi,
+resistendum est malo concupiscendi.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : au plaisir des sens.</p>
+</div>
+<p>Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans
+le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture.
+La sagesse du Créateur, non contente de nous
+forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente
+de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables
+qui les accompagnent, nous y invite même par
+le plaisir qu’elle a attaché aux fonctions naturelles de
+boire et de manger. Elle a rempli de bien toute la nature,
+<i>envoyant</i>, comme dit saint Paul, <i>la pluie et le
+beau temps, et les saisons qui rendent la terre féconde
+en toutes sortes de fruits, remplissant nos cœurs de joie
+par une nourriture convenable<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></i>. Et par là, comme
+dit le même saint Paul, <i>Dieu rend lui-même témoignage</i>
+à sa providence et à sa bonté paternelle, qui
+nourrit les hommes comme les animaux, et sauve les
+uns et les autres de la manière qui convient à chacun.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <small>XIV</small>, 16.</p>
+</div>
+<p>Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion
+de ce plaisir, pour s’attacher à leur corps plutôt
+qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne cessait de le sustenter
+par des moyens si agréables. Le plaisir de la nourriture
+les captive : au lieu de manger pour vivre, <i>ils semblent</i>,
+comme disait un ancien et après lui saint Augustin, <i>ne
+vivre que pour manger</i>. Ceux-là mêmes qui savent régler
+leurs désirs et sont amenés au repas par la nécessité
+de la nature, trompés par le plaisir, et engagés plus
+avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au
+delà des justes bornes ; ils se laissent insensiblement
+gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait
+entièrement au besoin, tant que le boire et le manger
+flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la convoitise
+ne sait jamais où finit la nécessité : <i lang="la" xml:lang="la">Nescit cupiditas
+ubi finiatur necessitas<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</i> C’est donc là une maladie
+que la contagion de la chair produit dans l’esprit ; une
+maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre,
+ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et
+la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne.
+Mais qui oserait penser à d’autres excès qui se déclarent
+d’une manière bien plus dangereuse dans un
+autre plaisir des sens ? Qui, dis-je, oserait en parler,
+ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur,
+et qu’on n’y pense point sans péril, même pour
+le blâmer ? O Dieu, encore un coup, qui oserait parler de
+cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette
+concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si
+tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre,
+et qui cause aussi dans le genre humain de si
+effroyables désordres ? Malheur à la terre, malheur à la
+terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où sort
+continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si
+noires qui s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui
+nous cachent le ciel et la lumière ; d’où partent aussi
+des éclairs et des foudres de la justice divine contre la
+corruption du genre humain !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXI</small>.</p>
+</div>
+<p>O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la
+Vierge mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge
+lui a donné pour mère à la croix, que cet Apôtre a
+raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits,
+aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants
+comme aux pères : <i>N’aimez pas le Monde, ni tout ce
+qui est dans le Monde, parce que ce qu’il y a dans le
+Monde est concupiscence de la chair</i> ; un attachement
+à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour
+déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les
+deux sexes.</p>
+
+<p>O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature
+humaine coupable à ce principe d’incontinence,
+vous y avez préparé un remède dans l’amour conjugal :
+mais ce remède fait voir encore la grandeur du
+mal, puisqu’il se mêle tant d’excès dans l’usage de ce
+sacré remède. Car d’abord ce remède sacré, c’est-à-dire
+le mariage, est un bien, et un grand bien ; puisque
+c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son
+Église, et le symbole de leur union indissoluble. Mais
+c’est un bien qui suppose un mal dont on use bien ;
+c’est-à-dire qui suppose le mal de la concupiscence,
+dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire fructifier
+la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien
+qui remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance :
+un remède de ses excès, et un frein à sa licence. Que de
+peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les
+bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat
+même du mariage ! C’est ce qui fait dire à saint
+Augustin <i>qu’il s’en trouve plus qui gardent une perpétuelle
+et inviolable continence, qu’il ne s’en trouve qui
+demeurent dans les lois de la chasteté conjugale : un
+amour désordonné pour sa propre femme étant souvent</i>,
+selon le même Père, <i>un attrait secret à en aimer d’autres</i>.
+O faiblesse de la misérable humanité, qu’on ne
+peut assez déplorer !</p>
+
+<p>Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que <i>ceux
+qui sont mariés doivent vivre comme n’ayant point de
+femmes<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></i> ; les femmes par conséquent comme n’ayant
+point de maris ; c’est-à-dire, les uns et les autres sans être
+trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux
+sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres.
+C’est encore ce qui fait dire au même saint Paul, que
+ceux qui sont dans la chair, qui sont plongés et attachés
+par le fond du cœur à ces plaisirs, ne peuvent plaire à
+Dieu : <i lang="la" xml:lang="la">Qui in carne sunt, Deo placere non possunt<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</i>
+C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité ; et
+sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états
+de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la
+chair : les chastes mariés usent bien de ce mal ; les
+intempérants en usent mal, les continents perpétuels
+n’en usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour
+des plaisirs des sens<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher
+de la fin du ch. <small>XII</small> et de tout le ch. <small>XXXVIII</small> de la troisième Partie
+de l’<i>Introduction à la Vie dévote</i>.</p>
+</div>
+<p>Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à
+chacun selon l’état où il est : O vous qui vous livrez à
+la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser
+captiver ; et vous qui en usez bien dans un chaste
+mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs :
+et vous qui, plus courageux, comme plus heureux que
+tous les autres, ne lui donnez rien du tout, et la méprisez
+tout à fait, persistez dans cette chaste disposition
+qui vous égale aux Anges de Dieu : tous ensemble
+abattez cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui
+est en nos membres, a tant fait répandre de larmes,
+tant pousser de gémissements à tous les Saints : à
+l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par
+les jeûnes ; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre
+plus faciles les victoires des autres appétits plus violents
+et plus dangereux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="first">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="d">Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps
+et par tous les sens.</span></h2>
+
+
+<p>Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la
+chair consiste seulement dans les passions dont nous
+venons de parler : c’est une racine empoisonnée qui
+étend ses branches dans tous les sens<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, et se répand
+dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est
+par les yeux que l’on commence à avaler le poison de
+l’amour sensuel ; ce qui faisait dire à Job : <i>J’ai fait un
+pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à une
+fille<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a></i> ; et à saint Pierre, que les yeux des personnes
+impudiques sont <i>pleins d’adultère<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></i> ; et à Jésus-Christ
+même : <i>Celui qui regarde une femme pour la convoiter,
+s’est déjà souillé avec elle dans son cœur<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sur tous les sens.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Job</i>, <small>XXXI</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> II <i lang="la" xml:lang="la">Petr.</i>, <small>II</small>, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>V</small>, 28.</p>
+</div>
+<p>Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence
+des yeux, dont saint Jean parle dans notre passage. Car
+c’est ici où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la vue
+des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et
+à en être vu<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Les oreilles en sont infectées, quand, par
+de dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse,
+l’on allume ou l’on entretient les flammes de l’amour
+impur et cette secrète disposition que nous avons
+aux joies sensuelles : car l’âme, une fois touchée de ces
+plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache aux
+sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes,
+vante les parfums qu’elle a répandus sur son lit et la
+douce odeur qu’on respire dans sa chambre, pour en
+conclure aussitôt après : <i>Enivrons-nous des plaisirs et
+jouissons des embrassements désirés<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></i>, montre assez
+par ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs,
+préparées pour affaiblir l’âme, l’attirer aux plaisirs des
+sens par quelque chose qui ne semble pas offenser
+la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la
+disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention
+de ce qui doit faire son occupation naturelle, qui
+est de se rapporter toute à Dieu<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Car ici, où l’on ouvre les yeux
+pour s’assouvir de la
+vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en
+être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>VII</small>, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime ces derniers mots.</p>
+</div>
+<p>Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres :
+l’âme qui en goûte un remonte aisément à la source
+qui les produit tous ; ainsi ceux qu’on s’imaginerait
+être les plus innocents<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, si l’on n’est toujours sur ses
+gardes, préparent aux plus coupables ; les plus petits
+font sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands,
+et réveillent la concupiscence. Il y a même une mollesse
+et délicatesse répandue dans tout le corps, qui,
+faisant chercher un certain repos dans le sensible, le
+réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps
+avec une attache qui fait oublier son âme, et l’image de
+Dieu qu’elle porte empreinte dans son fond : on ne se
+peut rien refuser : un soin excessif de sa santé fait qu’on
+flatte le corps en tout ; et tous ces divers sentiments
+sont autant de branches de la concupiscence de la chair.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ainsi les plus innocents.</p>
+</div>
+<p>Hélas ! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait
+la santé parfaite dans ses Religieux : il savait où
+elle nous mène, si on ne sait châtier son corps avec
+l’Apôtre, et le réduire en servitude par les mortifications,
+par le jeûne, par la prière et par une continuelle occupation
+de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la
+nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité,
+les tendresses qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte
+les sens, les nourritures exquises : tout cela n’est que
+la pâture de la concupiscence de la chair, que saint
+Jean nous défend, et en entretient le feu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="first">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="d">Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul.</span></h2>
+
+
+<p>Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont
+fait appeler par saint Paul la chair de péché : <i>Dieu</i>,
+dit-il, <i>a envoyé son Fils dans la ressemblance de la
+chair du péché<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></i>. Remarquez donc en Jésus-Christ
+non pas la ressemblance de la chair absolument, mais
+la ressemblance de la chair du péché. En nous se
+trouve la chair du péché, dans les impressions du péché
+que nous portons dans notre chair, et dans la pente
+qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens :
+et en Jésus-Christ seulement <i>la ressemblance de la chair
+du péché</i>, parce que sa chair virginale est exempte de
+tout le désordre que le péché a mis dans la nôtre. Il a
+donc non la ressemblance de la chair, car sa chair est
+très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du
+sang d’Abraham et de David ; ce qui emporte non la
+ressemblance, mais la véritable nature de la chair.
+Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non pas la ressemblance
+de la chair, mais <i>la ressemblance de la chair du
+péché</i>, à cause que, sans avoir les inclinations perverses,
+dont les semences sont en notre chair, il en a
+pris seulement la passibilité et la mortalité ; c’est-à-dire,
+la seule peine du péché, sans en avoir ni la coulpe, ni
+aucun des mauvais désirs qui nous y portent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Jugeons maintenant avec combien de raison saint
+Jean nous commande d’avoir le Monde en horreur, à
+cause qu’il est tout rempli de la concupiscence de la
+chair. Il y a dans notre chair une secrète disposition à
+un soulèvement universel contre l’esprit : <i>La chair
+convoite contre l’esprit</i>, comme dit saint Paul<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> ;
+c’est-à-dire que c’est là son fond depuis la corruption
+de notre nature. Tout y nourrit la concupiscence, tout
+y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc autant
+haïr que le péché même, où elle nous porte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Galat.</i>, <small>V</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="first">CHAPITRE VII</span><br>
+<span class="d">D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire
+la Concupiscence de la chair.</span></h2>
+
+
+<p>Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme
+d’une chair de péché, il semble avoir voulu expliquer
+cette parole du Sauveur : <i>Tout ce qui est né de la chair
+est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit : ne
+vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez
+naître de nouveau<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</i> Cette parole nous ramène à l’institution
+primitive de notre nature.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>III</small>, 6, 7.</p>
+</div>
+<p>Dieu a fait l’homme droit<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, et cette droiture consistait
+en ce que, l’esprit étant parfaitement soumis à
+Dieu, le corps aussi était parfaitement soumis à l’esprit.
+Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est cet ordre
+que nous appelons la justice et la droiture originelle.
+Comme il n’y avait point de péché, il n’y avait pas
+de peine : par la même raison il n’y avait point de mort,
+la mort étant établie comme la peine du péché. Il y
+avait encore moins de honte : Dieu n’avait rien mis que de
+bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps,
+non plus que dans notre âme : l’ouvrage de Dieu subsistait
+dans son entier : <i>Ils étaient nus l’un et l’autre</i>, dit
+l’Écriture, <i>et ils n’en rougissaient pas<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Dieu a fait
+l’homme droit, dit le Sage.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>II</small>, 25.</p>
+</div>
+<p>Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent :
+<i>J’ai entendu votre voix</i>, dit Adam, <i>et je me suis
+caché</i> dans le bois, <i>parce que j’étais nu</i>. Et Dieu lui dit :
+<i>Qui vous a fait connaître que vous étiez nu, si ce n’est
+que vous avez mangé du fruit que je vous avais défendu ?<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></i>
+Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut
+désobéissant<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> : la révolte des sens fit connaître à
+l’homme sa nudité : <i>leurs yeux furent ouverts : ils se couvrirent
+et se firent comme une ceinture de feuilles de
+figuier<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a></i>. L’Écriture ne dédaigne pas de marquer et la
+figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous
+faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du
+froid ou du chaud, ni de l’inclémence de l’air ; il y eut une
+autre cause plus secrète, que l’Écriture nous enveloppe
+dans ces paroles, pour ménager les oreilles et la pudeur
+du genre humain et nous faire entendre, sans le dire, où
+la rébellion se faisait le plus sentir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 10, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dès que
+l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus maître de ses mouvements
+et la révolte des sens.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 7.</p>
+</div>
+<p>Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant
+plus notre honte qu’elle semble n’oser la découvrir,
+de peur de nous donner trop de confusion. Depuis ce
+temps-là, les passions de la chair, par une juste punition
+de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques :
+l’homme a été plongé dans le plaisir des sens : <i>Et au
+lieu</i>, dit saint Augustin, <i>que par son immortalité et la
+parfaite soumission du corps à l’esprit, il devait être spirituel,
+même dans la chair, il est devenu charnel, même
+dans l’esprit : <span lang="la" xml:lang="la">Qui futurus erat etiam carne spiritalis,
+factus est etiam mente carnalis</span><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a></i>. L’homme tout entier
+fut livré au mal<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> : <i>Dieu vit que la malice des hommes
+était grande sur la terre, et que toute la pensée du cœur
+humain à tout moment se tournait au mal<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XV</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : On est tombé d’un
+excès dans un autre : l’homme tout entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>VI</small>, 5.</p>
+</div>
+<p>Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage ?
+Allons à la source, et nous trouverons que l’occasion
+d’une si forte expression de l’Écriture et la cause de
+tout ce désordre y est clairement marquée dans ces
+paroles qui précèdent : <i>Les enfants de Dieu virent que
+Les filles des hommes étaient belles, et prirent pour
+leurs femmes celles d’entre elles qui leur avaient
+plu<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a></i>, par une nouvelle transgression du commandement
+de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur
+que les filles des hommes n’entraînassent ses enfants
+dans la corruption. Tout le désordre vint de la chair
+et de l’empire des sens qui prévalaient sur la raison.
+Ce désordre a commencé dans nos premiers parents ;
+nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue
+le principe de notre naissance et de notre corruption
+tout ensemble. Par elle nous sommes unis à Adam
+rebelle, à Adam pécheur ; nous sommes souillés en
+celui en qui nous étions tous comme la source de
+notre être. Nos passions insensées ne se déclarent pas
+tout à coup, mais le germe qui les produit toutes est
+en nous dès notre origine. Notre vie commence par les
+sens. Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi
+parler, que corps et chair ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2.</p>
+</div>
+<p>Mais poussons encore plus loin : nous nous trouverons
+corps et chair encore plus, en quelque façon, dans
+le sein de nos mères, et dès le moment de notre conception,
+où, sans aucun exercice de la vue ni de l’ouïe,
+qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus
+réveiller notre raison, nous étions sans raisonnement,
+sans intelligence, une pure masse de chair, n’ayant
+aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes pensées
+que celles qui sont tellement conjointes au mouvement
+du sang, qu’à peine encore pouvons-nous les en
+distinguer. C’est donc ce qui fait dire au Sauveur que
+nous sommes tous chair, en tant que nous naissons par la
+chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux
+qui nous produisent ; nous n’avons pas le moindre petit
+usage de la raison au commencement et durant les premières
+années de notre être : dès qu’elle commence à
+poindre, tous les vices se déclarent peu à peu : quand
+son exercice commence à devenir plus parfait, les
+grands dérèglements de la sensualité commencent en
+même temps à se déclarer. C’est donc ce qui s’appelle
+la chair de péché.</p>
+
+<p>Livrés au corps, et tout corps dès notre conception,
+cette première impression fait que nous en demeurons
+esclaves. Quel effort ne faut-il point pour nous faire
+distinguer notre âme d’avec notre corps ? Combien y
+en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ?
+Et ceux mêmes qui sortent un peu de cette masse
+de chair, et en séparent leur âme, ne s’y replongeraient-ils
+pas toujours comme naturellement, s’ils ne faisaient
+de continuels efforts pour empêcher leur imagination de
+dominer ; et non seulement de dominer, mais de faire
+tout, et même d’être tout en nous ? Nous sommes donc,
+pour ainsi dire, tout corps<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, et nous ne serions jamais
+autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne
+renaissions de l’esprit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent
+jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction ?</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Nous sommes entièrement corps.</p>
+</div>
+<p>Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine
+dans ce reste immense de Peuples sauvages qui n’ont
+d’esprit que pour leur corps, et en qui, pour ainsi parler,
+ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples
+plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la
+chair et du sang ? Comment en sortiraient-ils, s’il y a
+si peu de chrétiens qui en sortent ? De quoi s’entretient,
+de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet âge où
+l’on se fait un opprobre de la pudeur ? Que regrettent
+les vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés ; et
+qu’est-ce qu’ils souhaitent continuellement de rappeler,
+s’ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n’est les plaisirs
+des sens<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ? Que sommes-nous donc autre chose que
+chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde,
+et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de
+saint Jean, puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable :
+<i>Que tout ce qui est au Monde est concupiscence
+de la chair</i> ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i4">Oh ! l’amour, c’est la vie,</div>
+<div class="verse">C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie,</div>
+<div class="verse">Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign">(V. <span class="sc">Hugo</span>, <i>Chants au Crépuscule</i>, <small>XXI</small>.)</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="first">CHAPITRE VIII</span><br>
+<span class="d">De la Concupiscence des yeux, et premièrement
+de la Curiosité.</span></h2>
+
+
+<p>La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint
+Jean, c’est la concupiscence des yeux. Il faut d’abord
+la distinguer de la concupiscence de la chair : car le
+dessein de saint Jean est ici de nous découvrir une autre
+source de corruption, et un autre vice un peu plus délicat
+en apparence, mais dans le fond aussi mauvais<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,
+qui consiste principalement en deux choses, dont l’une
+est le désir de voir, d’expérimenter, de connaître, en
+un mot la curiosité ; et l’autre est le plaisir des yeux,
+lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat
+capable de les éblouir, ou de les séduire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : aussi grossier et aussi mauvais.</p>
+</div>
+<p>Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la
+Concupiscence des yeux, parce que de tous les organes,
+nos yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances.
+Sous les yeux sont en quelque sorte compris
+les autres sens ; et dans l’usage du langage humain,
+sentir et voir c’est la même chose. On ne dit pas seulement :
+voyez que cela est beau ; mais, voyez que cette
+fleur sent bon, que cette chose est douce à manier,
+que cette musique est agréable à entendre. C’est
+donc pour cela, dit saint Augustin<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, que toute
+curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux. Le
+désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui d’expérimenter,
+nous replonge enfin dans la concupiscence
+de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher et
+de nous imaginer de nouveaux plaisirs, avec de nouveaux
+assaisonnements, pour en irriter la cupidité. Mais ce
+désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut distinguer
+cette seconde concupiscence de la première.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXV</small>, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large
+paraphrase de saint Augustin.</p>
+</div>
+<p>Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces
+vaines curiosités de savoir ce qui se passe dans le Monde,
+tout le secret de cette intrigue, de quelque nature qu’elle
+soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir tels et tels
+qui se donnent tant de mouvements dans le monde ; les
+ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute
+l’adresse qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte,
+souvent même de celui de la vertu. O Dieu, quelle pâture
+pour les âmes curieuses, et par là vaines et faibles !
+Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être
+connu ? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de
+savoir ce qui meut les hommes, et la cause de toutes
+leurs illusions, de tous leurs songes ? Quel fruit retirerez-vous
+de ces curieuses recherches, et que vous
+produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements
+injustes, et pour vous une redoutable matière des Jugements
+de celui qui dit : <i>Ne jugez pas, et vous ne serez
+pas jugés<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a></i> ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VII</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus
+éloignés : et c’est de là que nous vient cette insatiable
+avidité de savoir l’Histoire. On se transporte en esprit
+dans le cœur des anciens Rois<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, dans les secrets des
+anciens Peuples ; on s’imagine entrer dans les délibérations
+du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un
+Alexandre ou d’un César, dans les jalousies politiques
+et raffinées d’un Tibère. Si c’est pour en tirer quelques
+exemples utiles à la vie humaine, à la bonne heure ; il
+le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à
+cette recherche une certaine sobriété. Mais si c’est,
+comme on le remarque dans la plupart des curieux,
+pour se repaître l’imagination de certains objets, qu’y
+a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui
+n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont
+passé dans la tête d’un mortel, que de rappeler avec
+tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa
+Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet attirail
+de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans
+le néant, d’où il est sorti ? <i>Enfants des hommes, jusqu’à
+quand aurez-vous le cœur appesanti ? Pourquoi
+aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous délectez-vous
+à étudier le mensonge ?<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a></i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dans les Cours des anciens Rois.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>IV</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence
+toutes les mauvaises sciences, comme sont
+celles de deviner par les astres, ou par les traits du
+visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi
+frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu
+a soumis à la direction particulière de sa providence.
+C’est entreprendre sur les droits de Dieu, c’est détruire
+la confiance avec laquelle on se doit abandonner à sa
+volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines
+que pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître
+de choses frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas
+besoin de remarquer que c’est encore un plus grand
+excès que de chercher les moyens de consulter les démons,
+où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre
+des guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des
+pactes formés ou des traités avec les malins esprits<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.
+Car outre que dans toutes ces curiosités il y a de
+l’impiété et une damnable superstition, on peut encore
+ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau
+blessé ; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière
+que d’en suivre de si fausses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et par des pactes formels ou tacites
+avec ces malins Esprits.</p>
+</div>
+<p>Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses
+sciences. Et pour ce qui est des véritables, on excède
+beaucoup à s’y livrer trop, ou à contre-temps, ou
+au préjudice de plus grandes obligations ; comme
+il arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer
+la vertu, s’adonnent à toutes sortes de lectures<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>,
+surtout des Livres nouveaux, des Romans, des Comédies,
+des Poésies, et se laissent tellement posséder au
+désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à
+toutes sortes de lectures.</p>
+</div>
+<p>Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance,
+une maladie, un dérèglement de l’esprit, un dessèchement
+du cœur, une misérable captivité qui ne nous
+laisse pas le loisir de penser à nous, et une source
+d’erreurs.</p>
+
+<p>C’est encore s’abandonner à cette concupiscence
+que saint Jean réprouve, que d’apporter des yeux curieux
+à la recherche des choses divines, ou des mystères
+de la Religion. <i>Ne recherchez point</i>, dit le Sage, <i>ce qui
+est au-dessus de vous<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</i> Et encore : <i>Celui qui sonde
+trop avant les secrets de la divine Majesté, sera accablé
+de sa gloire<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</i> Et encore : <i>Prenez garde de ne vouloir
+point être sages plus qu’il ne faut ; soyez sages
+sobrement et modérément<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.</i> La foi et l’humilité
+sont les seules guides qu’il faut suivre : quand on se
+jette dans l’abîme, on y périt. Combien<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> ont trouvé leur
+perte dans la trop grande méditation des secrets de la
+prédestination et de la grâce<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> ; voulant juger de tout
+par leur propre esprit, et rendre raison de tout ; et
+s’élevant superbement au dessus des Docteurs et des
+Apôtres mêmes ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>III</small>, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXV</small>, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>XII</small>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Les Jansénistes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime les
+lignes qui suivent, comme n’étant point dans l’original.</p>
+</div>
+<p>Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien
+prier, et s’humilier véritablement ; c’est-à-dire qu’il faut
+savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de
+nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les
+moyens de concilier notre liberté avec les décrets de
+Dieu ? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a
+faite, la sait mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans
+la détruire ? Prions-le donc de nous diriger dans la
+voie du salut, et de se rendre maître de nos désirs par
+les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la nôtre
+que nous devons nous abandonner. Cette vie est le
+temps de croire, comme la vie future est le temps de
+voir. C’est tout savoir, dit un Père, que de ne rien
+savoir davantage : <i lang="la" xml:lang="la">Nihil ultra scire, omnia scire est.</i></p>
+
+<p>Toute âme curieuse est faible et vaine ; par là même
+elle est discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement
+étaler un vain savoir, qui ne cherche point à
+instruire, mais à éblouir les ignorants.</p>
+
+<p>Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité
+dépensière. On ne saurait avoir trop de raretés,
+trop de bijoux<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, trop de pierreries, trop de tableaux,
+trop de livres curieux, sans avoir même le plus
+souvent envie de les lire<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Ce n’est qu’amusement et
+ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la
+dépense, et sèche la source des aumônes ! Mais elle
+pourra revenir à la seconde manière de concupiscence
+des yeux, dont nous allons parler.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : trop de bijoux précieux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> A rapprocher du ch. <small>XIII</small> des
+<i>Caractères</i> de <span class="sc">La Bruyère</span> : <i>De la mode</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="first">CHAPITRE IX</span><br>
+<span class="d">De ce qui contente les yeux.</span></h2>
+
+
+<p>Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la
+lettre, et pour les yeux de la chair. Et d’abord, il est
+bien certain que ce qui s’appelle attachement du cœur,
+et en général sensibilité, commence par les yeux : mais
+tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la
+concupiscence de la chair, nous avons à présent à remarquer
+avec saint Jean une autre sorte de concupiscence.
+Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles :
+<i>N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles,
+ni son vain éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards,
+ni tout ce qui éblouit<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> les vôtres.</i> Vos yeux sont gâtés,
+vous ne pouvez souffrir la modestie ni les ornements
+médiocres : vous étalez vos riches ameublements, vos
+riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que
+tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux
+proportions et aux bienséances de votre état ? Comme
+vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder ;
+et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-même,
+que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue.
+Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>,
+et désir de se distinguer par des choses
+vaines ? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce qui
+marque en vous de la petitesse. Une grande taille
+ne songe point à se rehausser en exhaussant sa
+chaussure. Tout ce qui emprunte est pauvre ; et tout
+l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures
+montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous
+êtes destitués de ce qui vous relève.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>éblouit et séduit les vôtres</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation
+d’abondance.</p>
+</div>
+<p>Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence
+des yeux. Quand on le regarde comme un
+instrument pour acquérir d’autres biens, par exemple
+pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes
+places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel,
+ambitieux. Celui qui n’ose toucher à son argent, qui
+n’en est que le triste gardien et semble ne se réserver
+aucun droit que celui de le regarder, est proprement
+celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il
+en cette sorte : <i>L’avare ne se remplit point de son
+argent : celui qui aime les richesses n’en reçoit aucun
+fruit : et que sert au possesseur tout cet argent,
+si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ?</i> C’est pour
+lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas
+d’approcher ses mains. Tout cœur passionné embellit
+dans son imagination l’objet de sa passion. Celui-ci
+donne à son or et à son argent un éclat que la nature
+ne lui donne pas : il est ébloui de ce faux éclat : la
+lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui
+paraît pas aussi belle. Et que lui sert de posséder ce qui,
+demeurant hors de lui, ne peut remplir son intérieur ?
+Quel bien lui revient-il de tant de richesses ? C’est
+pourquoi le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange,
+et qui jouit avec joie du fruit de son travail : car il
+remplit du moins son estomac, et il engraisse son
+corps<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 9, 10</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 17, 18.</p>
+</div>
+<p>Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les
+yeux. Disons-en autant des meubles, des bâtiments,
+de tout l’attirail de la vanité. Vous n’en êtes qu’un possesseur
+superficiel, puisque les voir, c’est tout pour
+vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on
+ne s’en rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes
+dans son appétit, quelque déréglé qu’il soit ; cette gourmandise
+des yeux n’est jamais contente : elle n’a, pour
+ainsi parler, ni fond ni rive. <i>L’avare ne cesse de se
+consumer par un vain travail : et ses yeux</i>, continue le
+Sage, <i>ne se rassasient point de richesses<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a></i>. Et encore :
+<i>L’enfer, le sépulcre, la mort ne remplissent jamais
+leur avidité, et engloutissent tout sans se satisfaire,
+ainsi les yeux des hommes sont insatiables<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>IV</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXVII</small>, 20.</p>
+</div>
+<p>N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est
+dans le Monde : car tout y est plein de la concupiscence
+des yeux, qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle est
+immense et insatiable. Ne dites point que tout ce bien
+que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à
+vous : vous n’avez rien en vous-même de quoi le saisir
+et vous l’approprier : vous ne savez pour qui vous le
+gardez : il vous échappe malgré vous par cent manières
+différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin
+sans remède par la mort ; et il passera avec aussi peu
+de solidité et une semblable illusion à un possesseur
+inconnu, qui peut-être ne vous sera rien, ou plutôt qui
+certainement ne vous sera rien, quand ce serait votre
+fils ; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils,
+pour qui vous avez tant travaillé, ne vous servira de
+rien dans ce séjour des morts où vous allez ; et sur la
+terre à peine se ressouviendra-t-il de vos soins, et
+croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura
+fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera
+paré d’un deuil très court.</p>
+
+<p>Et jamais vous ne vous dites à vous-même : Pour
+qui est-ce que je travaille ? Quoi ! pour un héritier
+dont je ne sais pas s’il sera fou ou sage, et s’il ne dissipera
+pas tout en un moment ? <i>Et y a-t-il rien de plus
+vain</i>, s’écrie le Sage<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> ! Qu’y a-t-il de plus insensé,
+que de se tant tourmenter pour se repaître de vent ?
+Que vous servent tant de fatigues et tant de soucis, que
+vous a causé le soin d’entasser et de conserver tant de
+richesses ? Vous n’en emporterez rien, et <i>vous sortirez
+de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a></i>.
+Que reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de
+pourpre, et d’avoir orné sa maison d’une manière convenable
+à un si grand luxe ? Il est dans les flammes éternelles :
+pour tout trésor il a un trésor de colère et de
+vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. <i>Vous
+vous amassez</i>, dit saint Paul, <i>des trésors de colère pour
+le jour de la vengeance<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>II</small>, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 14, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>II</small>, 5</p>
+</div>
+<p>Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le
+Monde ; n’en aimez point la pompe et le vain éclat,
+qui ne fait que tromper les yeux : n’en aimez point les
+spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous
+faire entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser
+dans ses vengeances et dans ses folles amours. Et
+quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne réveillait les
+vôtres ? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les malheurs
+de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition
+frustrée de ce qu’elle souhaitait ? Pourquoi sortez-vous
+content du rassasiement de ces passions dans
+les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on est
+heureux ou malheureux par ces choses ? Vous dites
+donc avec le Monde : Ceux qui ont ces biens sont heureux :
+<i lang="la" xml:lang="la">Beatum dixerunt populum cui hæc sunt.</i> Et comment
+dans ce sentiment pouvez-vous dire : <i>Ceux-là sont
+heureux dont le Seigneur est le Dieu ? <span lang="la" xml:lang="la">Beatus populus
+cujus Dominus Deus ejus</span><a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>CXLIII</small>, 15.</p>
+</div>
+<p>Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux ?
+Chantez avec David : <i>Je verrai vos cieux, qui sont les
+ouvrages de vos doigts ; la lune et les étoiles, que vous
+avez fondées<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</i> Écoutez Jésus-Christ qui vous dit :
+<i>Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent
+du matin au soir. Je vous le dis en vérité, Salomon,
+dans toute sa gloire et avec ce beau diadème dont sa
+mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré qu’une
+de ces fleurs<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</i> Voyez ces riches tapis dont la terre
+commence à se couvrir dans le printemps. Que tout
+est petit en comparaison de ces grands ouvrages de
+Dieu ! On y voit la simplicité avec la grandeur, l’abondance,
+la profusion, l’inépuisable richesse<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>, qui n’ont
+coûté qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de
+beaux objets ne se montrent et n’attirent vos regards
+que pour les porter à leur Auteur incomparablement
+plus beau. <i>Car si les hommes, ravis de la beauté du
+soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à
+en faire des dieux, comment n’ont-ils pas pensé
+combien doit être plus beau celui qui les a faits et
+qui est le père de la beauté<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>VIII</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 28, 29 ;
+<i>Cant.</i>, <small>III</small>, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la profusion d’inépuisables richesses.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>XIII</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins ?
+Ornez le Temple de Dieu, et dites encore avec David :
+<i>Seigneur, j’ai aimé la beauté et l’ornement de votre
+maison, et la gloire du lieu que vous habitez<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</i> Et de
+là conclut-il : <i>Ne perdez point mon âme avec les
+impies<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a></i> : car j’ai aimé les vrais ornements et je ne
+me suis point laissé séduire à un vain éclat.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXV</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Ibid.</i>, 9.</p>
+</div>
+<p>Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle
+de vanité et l’objet de la cupidité publique, et <i>les
+parent comme on fait un Temple<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a></i>. Ils transportent
+les ornements que votre Temple devrait avoir seul, à
+ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble
+qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre
+place. Ils nourrissent leur vanité et celle des autres ;
+et tout par conséquent est rempli d’erreur et de corruption.
+Ah ! fidèles enfants de Dieu, désabusez-vous de
+ces folles concupiscences<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> : pourquoi tournez-vous
+vos nécessités en vanités ? Vous avez besoin d’une maison,
+comme d’une défense nécessaire contre les injures
+de l’air : c’est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture,
+pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent
+à chaque moment : autre faiblesse. Vous avez
+besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement
+et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit
+votre raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de
+tous ces témoins et de tous ces monuments de votre
+faiblesse un spectacle à votre vanité ; et il semble que
+vous vouliez triompher de l’infirmité qui vous environne
+de toutes parts.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, <small>CXLIII</small>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils
+remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise ;
+tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants
+de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.</p>
+</div>
+<p>Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit
+de ses besoins, et semble vouloir orner ses misères, pour
+les cacher à soi-même, toi du moins, ô Chrétien, ô
+disciple de la vérité, retire tes yeux de ces illusions :
+aie dans ta table<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> le nécessaire soutien de ton corps, et
+non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui,
+retirés humblement dans la maison du Seigneur, se
+délectent dans la nudité de leurs petites cellules, et de tout
+le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie, qui
+n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur
+infirmité, et le joug pesant dont le péché les a accablés !
+Heureuses les Vierges sacrées, qui ne veulent
+plus être le spectacle du Monde, et qui voudraient se
+cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les environne !
+Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses
+yeux, pour ne voir point les vanités, et dire avec David :
+<i>Détourne mes yeux, afin de ne les voir point<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a></i> ! Heureux
+ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu
+du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés ;
+qui y passent sans s’y attacher ; qui usent, comme dit
+saint Paul, de ce monde comme n’en usant pas<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> ;
+qui disent avec Esther sous le diadème : <i>Vous savez,
+Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et
+tout ce qui peut servir à la gloire des impies ; et que
+votre servante ne s’est jamais réjouie qu’en vous seul, ô
+Dieu d’Israël<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a></i> ; qui écoutent ce grand précepte de
+la Loi : Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous
+souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et,
+pour parler avec le Texte sacré, la fornication des yeux :
+<i lang="la" xml:lang="la">Nec sequantur cogitationes suas, et oculos per res
+carias fornicantes<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a></i> ; enfin qui prêtent l’oreille à saint
+Jean, qui, pénétré de toute l’abomination attachée aux
+regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par
+la vanité, ne cesse de leur crier : <i>N’aimez pas le
+Monde, où tout est plein d’illusion et de corruption par
+la concupiscence des yeux.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Aime dans ta table.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>CXVIII</small>, 37.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Esth.</i>, <small>XIV</small>, 15, 16, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Num.</i>, <small>XV</small>, 39.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="first">CHAPITRE X</span><br>
+<span class="d">De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de
+concupiscence réprouvée par saint Jean.</span></h2>
+
+
+<p>Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons
+de parler, semblent être des branches de l’orgueil, elles
+appartiennent plutôt à la vanité. La vanité est quelque
+chose de plus extérieur et superficiel ; tout s’y réduit à
+l’ostentation, que nous avons rapportée à la concupiscence
+des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de
+faire admirer un vain savoir, et par là se distinguer
+des autres hommes. L’ostentation des richesses vient
+encore de la même source, et ne cherche qu’à se donner
+une vaine distinction.</p>
+
+<p>L’orgueil est une dépravation plus profonde : par
+elle l’homme, livré à lui-même, se regarde lui-même
+comme son dieu, par l’excès de son amour propre. <i>Être
+superbe</i>, dit saint Augustin, <i>c’est en laissant le bien et
+le principe commun auquel nous devions tous être attachés,
+qui n’est autre chose que Dieu, se faire soi-même
+son bien et son principe, ou son auteur<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a></i> ; c’est-à-dire,
+se faire son dieu : <i lang="la" xml:lang="la">Relicto communi, cui omnes debent
+hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XIII</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos
+entrailles à la parole du Serpent, qui nous disait en la
+personne d’Ève : <i>Vous serez comme des dieux<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a></i> ; et
+nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous
+avons succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à
+la moelle de nos os, et toute notre âme en est infectée.
+Voilà en général ce que c’est que cette troisième concupiscence,
+que saint Jean appelle <i>l’orgueil</i> ; et il ajoute :
+<i>l’orgueil de la vie</i>, parce que toute la vie en est corrompue ;
+c’est comme le vice radical d’où pullulent tous
+les autres vices : il se montre dans toutes nos actions ;
+mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est qu’il est la plus
+secrète comme la plus dangereuse pâture de notre
+cœur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 5.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="first">CHAPITRE XI</span><br>
+<span class="d">De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.</span></h2>
+
+
+<p>Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut
+aller à l’origine du péché, et pour cela en revenir à
+la parole du Sage : <i>Dieu a fait l’homme droit<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</i>
+Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu de
+tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées,
+de toutes ses forces, de toute son intelligence, d’un
+amour parfait<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, et pour l’amour de lui-même ; et
+de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la droiture
+et la rectitude de l’âme : voilà l’ordre : voilà la
+justice. Il est juste de donner de l’amour à celui qui est
+aimable : et le grand amour à celui qui est très
+aimable : et le souverain et parfait amour à celui qui
+est souverainement et parfaitement aimable : et tout
+l’amour à celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse
+en lui-même tout ce qui est aimable et parfait ;
+en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime soi-même
+que pour lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>VII</small>, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : D’un amour pur et parfait.</p>
+</div>
+<p>Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé.
+Cela même fait la beauté de la créature raisonnable,
+faite à l’image de Dieu : Dieu étant la bonté et la beauté
+même, ce qui est fait à son image ne peut pas n’être
+pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu,
+dont elle est l’image, et entièrement dépendante de son
+principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul
+d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se voyant belle,
+s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la
+contemplation de son excellence : elle a cessé un moment
+de se rapporter à Dieu : elle a oublié sa dépendance :
+elle s’est premièrement arrêtée, et ensuite
+livrée à elle-même : déçue par sa liberté, qu’elle a
+trouvée si belle et si douce, elle en fait un essai funeste :
+<i lang="la" xml:lang="la">Suâ in æternum libertate deceptus.</i> Mais en cherchant
+d’être libre jusqu’à s’affranchir de l’empire de Dieu, et
+des lois de la justice, il est devenu captif de son péché.</p>
+
+<p>Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même ;
+mais quiconque n’aime que soi-même, uniquement occupé
+de sa propre volonté et de son plaisir, n’est plus
+soumis à la volonté de Dieu ; et demeurant incapable
+d’être touché des intérêts d’autrui, il est non seulement
+rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable,
+injuste, déraisonnable envers les autres, et veut que
+tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore à
+ses caprices.</p>
+
+<p>Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée
+dans le Livre de la Sagesse et justifiée par toute sa
+conduite sur les impies, que quiconque pèche contre
+lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait pécher :
+<i lang="la" xml:lang="la">Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</i> Il a fait
+la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant
+elle-même, elle ferait elle-même sa peine, et
+trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son
+erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se
+cherchant soi-même, est devenu malheureux en se
+trouvant : Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui a
+laissé que le fond de l’être, pour être l’objet de sa justice,
+et le sujet sur lequel il exercerait sa vengeance. Il
+n’a plus trouvé dans lui-même<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> que ce qu’il peut avoir
+sans Dieu : c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion,
+le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte
+contre la raison, la tromperie de son espérance, les
+horreurs de son désespoir affreux, des colères, des
+jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le
+troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au
+bien général, que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes,
+et qui seul suffit à tous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>XI</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Il n’est plus demeuré à l’homme.</p>
+</div>
+<p>Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance
+le péché, et à la fois la peine du péché ; et non seulement
+au premier abord le commencement, mais
+encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car
+c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver
+dévorant qui ronge la conscience, et enfin ce pleur
+éternel dans des flammes qui ne s’éteignent jamais :
+elles sortent du fond de notre crime. <i>Je tirerai</i>, dit le
+saint Prophète, <i>un feu du milieu de toi pour te dévorer</i> :
+<i lang="la" xml:lang="la">Producam ignem de medio lui qui comedat te<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</i>
+Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance
+divine, d’où sort le feu dévorant qui pénètre l’âme par
+l’impression d’une vive et insupportable douleur. Voilà
+ce que produit l’amour de nous-mêmes : voilà comme
+il fait d’abord notre péché et ensuite notre supplice.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ezech.</i>, <small>XXVIII</small>, 18.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="first">CHAPITRE XII</span><br>
+<span class="d">Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.</span></h2>
+
+
+<p>Les contraires se connaissent l’un par l’autre : l’injustice
+de l’amour propre se connaît par la justice de
+la charité, dont l’amour propre est l’éloignement et la
+privation. Saint Augustin les définit toutes deux en
+cette sorte : <i>La charité</i>, dit ce Saint, <i>c’est l’amour de
+Dieu jusqu’au mépris de soi-même</i> ; et au contraire, <i>la
+cupidité est l’amour de soi-même jusqu’au mépris de
+Dieu<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</i> Quand on dit que l’amour de Dieu va jusqu’au
+mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même
+par rapport à Dieu, et en se comparant à lui : et
+en ce sens, douter qu’on se puisse mépriser soi-même,
+ce serait douter des premiers principes de la raison et
+de la justice. Le mépris est opposé à l’estime : mais
+que peut-on estimer en comparaison de Dieu ? Ou que
+lui peut-on comparer, puisqu’<i>il est celui qui est<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a></i>, et
+que le reste n’est rien devant lui ; ce qui fait dire au Prophète :
+<i>Les Nations devant Dieu ne sont qu’une goutte
+d’eau et comme un petit grain dans une balance, et les
+plus vastes contrées ne sont qu’un peu de poussière<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</i>
+On ne peut rien de plus vil ; et cependant l’Écriture
+n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore
+trop forte pour la créature ; elle en vient donc,
+pour parler avec une entière justesse et précision, à
+cette Sentence : <i>Toutes les Nations devant Dieu sont
+comme n’étant pas, et il les estime comme un néant<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XXVIII</small>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Exod.</i>, <small>III</small>, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XL</small>, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XL</small>, 17.</p>
+</div>
+<p>En voulez-vous davantage ? Ce n’est pas d’un homme
+qu’il parle en particulier ; c’est de toute une Nation,
+auprès de laquelle un seul homme n’est rien. Mais
+toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau,
+qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière : et non
+seulement une Nation n’est que cela, mais toutes les
+Nations sont encore moins : elles ne sont qu’un néant.
+Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise ce
+qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une
+goutte d’eau, mais toutes les Nations que seront-elles ?
+Quelque chose de plus peut-être ? Point du tout : plus
+vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y
+paraît.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille
+jusqu’au mépris de soi-même : on ne peut pas se mépriser
+davantage, que de se considérer comme un néant.
+C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et
+d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à
+dire avec saint Michel : <i>Qui est comme Dieu ?</i> Qui mérite
+de lui être comparé, ou d’être nommé devant sa
+face ? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être est en
+lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections
+de plus en plus jusqu’à l’infini ; ce ne sera
+toujours, à les regarder en elles-mêmes, qu’un non être.
+Et que sert d’amasser beaucoup de non êtres ? de tout
+cela en fera-t-on autre chose qu’un non être ? Rien
+autre chose sans doute. O homme, aime donc Dieu
+comme celui qui est seul ; et porte l’amour de Dieu jusqu’à
+te mépriser comme un néant.</p>
+
+<p>Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il
+devait, jusqu’au mépris de soi-même, il a poussé l’amour
+de soi-même jusqu’au mépris de Dieu : il a suivi sa propre
+volonté jusqu’à oublier celle de Dieu, jusqu’à ne s’en
+souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré
+elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de
+Dieu, et ne s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était
+pas. Ainsi c’est le néant qui compte pour rien celui
+qui est, et qui, au lieu de se mépriser soi-même pour l’amour
+de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie
+la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être,
+à la propre satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit
+qu’un néant ; ce qui est le comble de l’injustice et de
+l’égarement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="first">CHAPITRE XIII</span><br>
+<span class="d">Combien l’Amour propre rend l’homme faible.</span></h2>
+
+
+<p>Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant
+naturel celui de son injustice et de son égarement. Ce
+n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais lui-même. Il n’ôte
+rien à Dieu ; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa lumière,
+sa force et la source de tout son bien ; et devient
+aveugle, ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais,
+captif du plaisir, ennemi de la vérité. Celui qui recherche
+quelque chose, non à cause de ce qu’elle est, mais
+à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour objet.
+Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise
+à nos sens, il y a une vérité qui est naturellement
+la nourriture de notre esprit.</p>
+
+<p>Cette vérité est notre règle : c’est par là que nos désirs
+doivent être réglés, et non par notre plaisir. Car la
+vérité qui fait, pour ainsi dire, le plaisir de Dieu, c’est
+Dieu même ; et ce qui fait notre plaisir, c’est nous-mêmes
+qui nous préférons à Dieu.</p>
+
+<p>Hélas ! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons
+compté Dieu pour rien, en transgressant sa Loi, et agissant
+comme si elle n’était pas. C’est ce qu’ont fait nos premiers
+parents : c’est le vice héréditaire de notre nature.
+Le démon nous dit comme à eux : Pourquoi Dieu vous
+a-t-il défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si
+doux au goût ? <i lang="la" xml:lang="la">Cur præcepit vobis Deus<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> ?</i> Depuis ce
+temps, le plaisir a tout pouvoir sur nous, et la moindre
+flatterie des sens prévaut à l’autorité de la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="first">CHAPITRE XIV</span><br>
+<span class="d">Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.</span></h2>
+
+
+<p>Toute âme attachée à elle-même et corrompue par
+son amour propre, est en quelque sorte superbe et
+rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de Dieu. Mais lorsqu’on
+la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la
+douleur, comme ceux qui succombent dans les maux,
+ou parce que le plaisir des sens nous entraîne<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, c’est
+faiblesse, plutôt qu’orgueil. L’orgueil dont nous parlons
+consiste dans une certaine fausse force, qui rend l’âme
+indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par
+un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une
+espèce d’indépendance : ce qui est cause qu’elle trouve
+un certain plaisir particulier à désobéir, et que la défense
+irrite.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ou parce qu’on ne peut résister à
+l’attrait trop violent du plaisir des sens.</p>
+</div>
+<p>C’est cette funeste disposition que saint Paul explique
+par ces mots : <i>Le péché m’a trompé par la Loi, et par
+elle m’a donné la mort<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a></i> ; c’est-à-dire, comme l’explique
+saint Augustin<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, le péché m’a trompé par une
+fausse douceur, <i lang="la" xml:lang="la">falsâ dulcedine</i>, puisqu’il m’en a fait
+trouver à transgresser la défense ; et par là il m’a donné
+la mort : parce que, par une étrange maladie de ma
+volonté, je me suis d’autant plus volontiers porté au
+plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense :
+<i lang="la" xml:lang="la">Quia quanto minus licet, tanto magis libet.</i> Ainsi la
+Loi m’a doublement donné la mort parce qu’elle a mis
+le comble au péché, par la transgression expresse du
+commandement, et qu’elle a irrité le désir par le puissant
+attrait de la défense : <i lang="la" xml:lang="la">Incentivo prohibitionis et
+cumulo prævaricationis.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Div. quæst. ad Simplic.</i>, I, 5 <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<p>La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons,
+en transgressant la défense, un certain usage de notre
+liberté qui nous déçoit ; et qu’au lieu que la liberté véritable
+de la créature doit consister dans une humble
+soumission de sa volonté à la volonté souveraine de
+Dieu, nous la faisons consister dans notre volonté
+propre, en affectant une manière d’indépendance
+contraire à l’institution primitive de notre nature, qui
+ne peut être vraiment libre et heureuse que sous
+l’empire de Dieu.</p>
+
+<p>Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux,
+qui n’ont d’autres lois que leurs désirs, parce
+que leurs passions sont pour eux la loi de la nature<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>,
+qui les leur inspire. Mais la créature raisonnable, qui a
+une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a imposée,
+est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement
+à la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est
+émanée. C’est donc en elle un grand vice, lorsqu’elle met
+son plaisir à secouer ce bienheureux joug dont Jésus-Christ
+a dit : <i>Mon joug est léger, et mon fardeau est
+doux<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a></i> ; et qu’elle se fait libre comme un animal
+insensé, conformément à cette parole : <i>L’homme vain
+est emporté par son orgueil, et se croit né libre à la
+manière d’un jeune animal fougueux<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la loi de Dieu et de la nature.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XI</small>, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Job</i>, <small>XI</small>, 12.</p>
+</div>
+<p>A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable,
+il en faut joindre encore un autre, qui est
+celui que saint Jean nous veut faire entendre particulièrement
+en cet endroit ; qui est dans l’âme un certain
+amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence
+propre<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> : qui est le vice le plus inhérent et
+ensemble le plus dangereux de la créature raisonnable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sur une opinion de son excellence propre.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="first">CHAPITRE XV</span><br>
+<span class="d">Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement
+dans son orgueil.</span></h2>
+
+
+<p>On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans
+entendre la situation de l’âme raisonnable, et le rang
+qu’elle tient naturellement entre les choses que l’on appelle
+biens.</p>
+
+<p>Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est
+Dieu, autour duquel sont occupées toutes les vertus,
+et où se trouvent toutes les félicités de l’âme raisonnable<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.
+Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui
+sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable
+peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu
+entre ces deux sortes de biens, pouvant s’élever, par
+son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser vers les
+autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen
+entre tout ce qui est bon.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.</p>
+</div>
+<p>Elle est donc par son état le plus excellent de tous
+les biens après Dieu ; infiniment au-dessous de lui, et
+de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles,
+auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de Dieu,
+sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe
+si bas, il faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi
+parler, par le milieu, qui est elle-même ; et c’est là sans
+difficulté sa première attache. Car ne trouvant au-dessous
+de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa
+félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant
+faite à son image, c’est là premièrement qu’elle
+tombe ; et saint Augustin a dit très véritablement que
+<i>l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu,
+tombe premièrement sur lui-même<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a></i>. C’est donc là
+que, perdant sa force, il tombe infailliblement<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a> encore
+plus bas ; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de
+s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles
+et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant
+de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti
+aux choses extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant,
+et obligé de chercher<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a> dans ces objets
+les plaisirs qui en reviennent à ses sens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XIII</small> <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il tombe de nécessité.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et contraint de mendier.</p>
+</div>
+<p>Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable
+à une eau qui d’une haute montagne coule premièrement
+sur un haut rocher, où elle se disperse, pour
+ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au plus
+profond des abîmes ; l’âme raisonnable tombe de Dieu
+sur elle-même, et se trouve précipitée à ce qu’il y a de
+plus bas.</p>
+
+<p>Voilà une image véritable de la chute de notre nature.
+Nous en sentons le dernier effet dans ce corps qui
+nous accable, et dans ce plaisir des sens qui nous captive.
+Nous nous trouvons au-dessous de tout cela,
+et vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui
+étions nés pour la commander. Telle est donc l’extrémité
+de notre chute.</p>
+
+<p>Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes.
+Car comme cette eau, qui tombe premièrement sur ce
+rocher, le cave à l’endroit de sa chute, et y fait une impression
+profonde : ainsi l’âme, tombant sur elle-même,
+fait aussi en elle-même une première et profonde plaie,
+qui consiste dans l’impression de son excellence propre,
+de sa grandeur propre, voulant toujours se persuader
+qu’elle est quelque chose d’admirable, se repaissant de
+la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours
+concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour
+d’elle qu’elle ne veuille s’assujettir : d’où vient l’ambition,
+la domination, l’injustice, la jalousie ; ni rien en
+elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme sien :
+d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est
+en tout cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui
+s’appelle orgueil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="first">CHAPITRE XVI</span><br>
+<span class="d">Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux :
+il est traité du premier.</span></h2>
+
+
+<p>Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire,
+comme nous l’avons défini, l’amour et l’opinion
+de sa grandeur propre, a deux effets principaux, dont
+l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus des autres ;
+l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre
+excellence.</p>
+
+<p id="bancs">Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se
+trouve que dans les gens savants, ou riches ; et qu’il
+n’est guère dans le bas peuple, accoutumé au travail,
+à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui regardent
+les choses de plus près, voient que ce vice règne
+dans tous les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à
+voir la peine qu’on a à réconcilier les esprits dans les
+conditions les plus viles, lorsqu’il s’élève des querelles
+et des procès pour cause d’injures. On trouve les cœurs
+ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance,
+qui est le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité.
+Ceux qui voient tous les jours les emportements
+des Paysans pour des bancs dans les paroisses,
+et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à
+dire qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait,
+sans écouter aucune raison ni céder à aucune autorité,
+ne reconnaissent que trop dans ces âmes basses la
+plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les guerres
+parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout
+remuer pour se distinguer des autres. Il ne faut pas
+beaucoup étudier les dispositions de ceux qui dominent
+dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté
+et un ascendant sur leurs compagnons, pour
+reconnaître que l’orgueil et le désir d’exceller les transportent
+avec la même force, et plus de brutalité que les
+autres hommes.</p>
+
+<p>Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus
+épurées, combien a-t-il fallu prendre de précautions
+pour empêcher dans les élections, même ecclésiastiques
+et religieuses, l’ambition, les cabales, les brigues, les
+secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les
+plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres
+dérèglements trop communs en cette matière<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, sans
+qu’on se puisse vanter d’avoir peut-être fait autre chose
+que de couvrir ou pallier ces vices, loin de les avoir entièrement
+déracinés ? Malheur donc, malheur à la terre
+infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et les autres dérèglements trop connus. — <span class="sc">Éd.
+Versailles</span> : et toutes les autres ordures trop connues.</p>
+</div>
+<p>Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits
+par ces paroles : <i>Les fruits de la chair</i>, dit-il<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, et
+sous ce nom il comprend l’orgueil, <i>sont les inimitiés,
+les disputes, les jalousies, les colères, les querelles</i>, sous
+lesquelles il faut comprendre les guerres, <i>les dissensions,
+les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les meurtres</i>,
+dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus
+grande partie, <i>les médisances</i>, où l’on enfonce jusqu’au
+vif une dent aussi venimeuse que celle des vipères,
+dans la réputation, qui est une seconde vie du prochain :
+ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face
+de la terre, <i>sont autant d’enfants</i> de l’orgueil, autant
+de branches sorties de cette racine empoisonnée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Galat.</i>, <small>V</small>, 19.</p>
+</div>
+<p>Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices,
+que saint Paul ne fait que nommer ; et nous verrons
+combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en voit les
+derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil
+sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire
+dans tous les ravages et dans toutes les désolations
+qu’elles causent dans le genre humain, puisque
+dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le
+désir de domination, et la gloire dont les premières têtes
+du genre humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies
+font encore mieux voir cet esprit d’orgueil, puisque
+c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, pour se faire
+un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à
+Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples
+qui portent le leur.</p>
+
+<p>Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil
+à des vices plus communs, il ne faut que s’attacher
+un moment à l’envie et à sa fille la médisance, pour
+voir tous les hommes pleins de venin et de haine mutuelle,
+qui fait changer la langue en armes offensives, plus tranchantes
+qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche,
+pour désoler tout ce qui se présente. Tout cela vient de
+ce que chacun, épris de soi-même, veut tout mettre à
+ses pieds, et s’établir une damnable supériorité, en dénigrant
+tout le genre humain. Voilà le premier effet de
+l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.</p>
+
+<p>Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres
+concupiscences plus grossières et plus charnelles, je ne
+sais quoi qui les pousse à l’extrémité. Voyez cette
+femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation,
+dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée,
+comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend
+premièrement à elle-même cette adoration ; elle est elle-même
+son idole ; et c’est après s’être adorée et admirée
+elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son empire.
+Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer
+son vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son
+fard. Une Cléopâtre croit porter dans ses yeux et sur
+son visage de quoi abattre à ses pieds les Conquérants ;
+et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve
+plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent.
+Tous les siècles portent de ces fameuses beautés,
+que le Sage nous décrit par ces paroles : Elle a renversé
+un nombre infini de gens percés de ses traits : toutes
+ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés
+sous ses coups : <i lang="la" xml:lang="la">Multos vulneratos dejecit, et fortissimi
+quique interfecti sunt ab eâ<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>VII</small>, 26.</p>
+</div>
+<p>Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la
+chair. Les hommes, comme les femmes, se piquent
+d’être vainqueurs. <i>C’est un opprobre parmi les Assyriens,
+si une femme se moque d’un homme, en se sauvant
+de ses mains<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Judith</i>, <small>XII</small>, 11.</p>
+</div>
+<p>Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là ?
+Où ne se glorifie-t-on pas de ces damnables victoires ?
+Où ne célèbre-t-on pas ces insignes corrupteurs de la
+pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, que
+nulle vertu n’échappe à leurs mains impures ? La
+gloire donc se mêle dans leurs désirs sensuels ; et on imagine
+une certaine excellence, d’un côté à se faire désirer,
+et de l’autre à corrompre ; ou, comme parle l’Écriture,
+à humilier un sexe infirme<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Saint <span class="sc">Augustin</span>, <i>Confessions</i>, livre II,
+ch. III : « Je me portais avec ardeur dans le péché non seulement
+pour trouver quelque plaisir en le commettant, mais encore pour être
+loué de l’avoir commis. » A rapprocher du ch. <small>XVIII</small>, III<sup>e</sup> Partie de
+l’<i>Introduction à la Vie dévote</i> (<i>Des amourettes</i>).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="first">CHAPITRE XVII</span><br>
+<span class="d">Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée
+avec celle d’une femme qui veut se croire belle.</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous
+vos yeux, la faiblesse de l’orgueil, et la vaine délectation
+des louanges où il nous engage. Qu’est-ce, ô Seigneur,
+que la louange, sinon l’expression d’un bon
+jugement que les hommes font de nous ? Et si ce jugement
+et cette expression s’étend beaucoup parmi les
+hommes, c’est ce qui s’appelle la gloire ; c’est-à-dire
+une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si ces
+louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur
+de m’y plaire tant ? Et si elles sont véritables, d’où me
+vient cette autre erreur, de me délecter moins de la
+vérité, que du témoignage que lui rendent les hommes ?
+Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être
+fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage
+des autres, et s’il se peut, de tout le genre
+humain ? Quoi ! la vérité m’est-elle si peu connue, que
+je veuille l’aller chercher dans l’opinion d’autrui ? Ou
+bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes
+défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable
+témoin, j’aime mieux me voir, comme dans un
+miroir flatteur, dans le témoignage de ceux à qui je les
+cache avec tant de soin ? Quelle faiblesse pareille !</p>
+
+<p>Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté,
+qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare
+sa maigreur extrême, et rétablit ses traits effacés ;
+ou qui fait peindre dans un tableau trompeur ce qu’elle
+n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans lui ont
+volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de
+la louange, de la réputation, de la gloire. La gloire
+ordinairement n’est qu’un miroir, où l’on fait paraître
+le faux avec un certain éclat.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre,
+de ces deux idoles du monde, que les hommes
+semblent encore s’efforcer de porter, par leurs louanges
+et leurs admirations, au faîte des choses humaines :
+qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas
+confus de fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus
+par des actions pleines d’une vigueur mal entendue,
+puisqu’elle n’aboutit qu’à des injustices, ou en
+tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre
+humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui
+s’est engagée dans de semblables erreurs, et transporté
+par de semblables passions ? Vanité des vanités, et tout est
+vanité : et plus l’orgueil s’imagine avoir donné dans le
+solide, plus il est vain et trompeur.</p>
+
+<p>Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la
+vérité, comme elle y doit être naturellement : quelle
+erreur de ne pouvoir estimer la vertu sans la louange des
+hommes ! La vertu est-elle si peu considérable par elle-même
+aux yeux de Dieu ? fait-il si peu de chose pour
+un vertueux ? Et qui donc les estimera<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, si les sages ne
+s’en contentent pas ? Et toutefois je vois un saint
+Augustin<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, un si grand homme, un homme si humble,
+un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la
+louange que comme un bien de celui qui loue, dont le
+bonheur est de connaître la vérité et de faire justice à
+la vertu ; je vois, dis-je, un si saint homme, qui s’examinant
+lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente,
+pour ainsi dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges
+pour lui-même, plutôt que pour ceux qui les lui
+donnent ; s’il ne veut point être aimé des hommes pour
+d’autres motifs que pour celui de leur profiter ; et, en un
+mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux :
+tant l’orgueil est un mal caché : tant il est inhérent à
+nos entrailles : tant l’appas en est subtil et imperceptible ;
+et tant il est vrai que les humbles ont à craindre
+jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque
+tentation d’un vice qu’on respire avec l’air du monde,
+et dont on porte en soi-même la racine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : La vertu est-elle si peu considérable par elle-même ?
+Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux ? Et
+qui donc les estimera.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXVII</small> <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="first">CHAPITRE XVIII</span><br>
+<span class="d">Un bel Esprit, un Philosophe.</span></h2>
+
+
+<p>Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire,
+d’une autre espèce de faiblesse. On en voit qui passent
+leur vie à tourner un vers, à arrondir une période ; en
+un mot, à rendre agréables des choses non seulement
+inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter
+leurs amours<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, et à remplir l’Univers des folies de
+leurs jeunesses égarées.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : comme à chanter un
+amour feint ou agréable.</p>
+</div>
+<p>Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent
+souffrir ceux des autres ; ils tâchent parmi les
+Grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de
+gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils remportent,
+ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du
+Public, enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils
+apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses,
+dans un bruit qui se fait dans l’air ; et prennent rang
+parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche :
+<i>Vous qui vous réjouissez dans le néant<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</i> Que si
+quelque critique vient à leurs oreilles ; avec un dédain
+apparent, ou une douleur véritable, ils se font justice à
+eux-mêmes ; de peur de les affliger, il faut bien qu’une
+troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent
+du Public. Attentifs à son jugement, où le goût,
+c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur ont
+plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère
+Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie,
+la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries,
+et à fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs
+épigrammes piquantes ; plus que tout cela les douceurs et
+les agréments qu’ils auront versé sur le poison de leurs
+écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle
+ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils
+attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils
+trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes
+pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés
+avec Dieu même, et qui auront allumé autour d’eux un
+feu vengeur. O tromperie ! ô aveuglement ! ô vain
+triomphe de l’orgueil !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Amos</i>, <small>VI</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes,
+condamnent ces vains écrits. Il n’y a rien en apparence
+de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu’un
+Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple,
+portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils
+(c’est le discours de Platon), aucun égard à la vérité :
+pourvu qu’ils disent des choses qui plaisent, ils sont
+contents : c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers le
+pour et le contre : des Sentences admirables pour la
+vertu, et contre elle : les vices y sont blâmés et loués
+également ; et pourvu qu’ils les chantent<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> en de beaux
+vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce Philosophe
+un recueil de vers d’Homère pour et contre la
+vertu : le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on
+suivra ; et pourvu qu’il arrache à son lecteur le témoignage
+que son oreille a été agréablement flattée, il croit
+avoir satisfait aux règles de son art : comme un Peintre
+qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui
+portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir
+accompli ce qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a
+parfaitement imité la nature. C’est pourquoi (ceci est
+encore le raisonnement de Platon, sous le nom de
+Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et
+admirables sentences, on n’a qu’à approfondir, et les
+faire raisonner dessus, on trouvera qu’ils ne les entendent
+pas. Pourquoi ? dit ce Philosophe. Parce que,
+songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune
+peine de chercher la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : qu’ils le fassent.</p>
+</div>
+<p>Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également
+étalés. S’il trouve a propos de décrire dans son
+<i>Énéide</i> l’opinion de Platon sur la pensée et l’intelligence
+qui anime le monde : il le fera en vers magnifiques.
+S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en
+anime les mouvements, de décrire le concours d’atomes
+qui assemble fortuitement les premiers principes des
+terres, des mers, des airs et du feu, et d’en faire sortir
+l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du
+secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien
+dans une de ses Églogues que bon Platonicien dans son
+Poème héroïque. Il a contenté l’oreille, il a étalé le
+beau tour de son esprit, le beau son de ses vers, et la
+vivacité de ses expressions : c’est assez à la poésie : il
+ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.</p>
+
+<p>Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le
+même esprit : la Religion n’est non plus<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> dans le dessein
+et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux
+des Païens. Celui-là<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> s’est mis dans l’esprit de blâmer
+les femmes : il ne se met point en peine s’il condamne le
+mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné
+comme un remède : pourvu qu’avec de beaux vers il
+sacrifie la pudeur des femmes à son humour satirique,
+et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien souvent
+très laides, il est content.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la Religion n’entre non plus.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Boileau.</p>
+</div>
+<p>Un autre<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> croira fort beau de mépriser l’homme dans
+ses vanités et ses airs ; il plaidera contre lui la cause
+des bêtes, et attaquera en forme jusqu’à la raison, sans
+songer qu’il déprise l’image de Dieu dont les restes
+sont encore si vivement empreints dans notre chute, et
+qui sont si heureusement renouvelés dans notre régénération.
+Ces grandes vérités ne lui sont de rien ; au
+contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs,
+parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et
+dangereuses plaisanteries : tant on s’éloigne de la
+vérité quand on cultive les arts auxquels la coutume et
+l’erreur ne donnent dans la pratique d’autre objet que
+le plaisir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Montaigne.</p>
+</div>
+<p>Un Philosophe<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a> blâme ces arts, et les bannit de sa
+république, avec des couronnes sur la tête, et une branche
+de laurier dans la main. Mais ce Philosophe est-il
+lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, ne le
+connaît pas pour Dieu ? qui n’ose annoncer au peuple la
+plus importante des vérités, qui adore avec lui des idoles,
+et sacrifie avec lui la vérité à la coutume ? Il en est de
+même des autres, qui enflés de leur vaine Philosophie,
+parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, ou
+Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à
+leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde,
+jusqu’à tenter de les redresser<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> : la simplicité de
+l’Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit
+préoccupé ; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par
+intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur
+orgueil : <i lang="la" xml:lang="la">Quantum propinquaverunt intelligentiâ, tantum
+superbiâ recesserunt</i>, dit saint Augustin<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Voilà
+ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle
+n’est pas soumise à la sagesse de Dieu : elle n’engendre
+que des superbes et des incrédules<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Platon.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : que Dieu envoie au
+monde pour le redresser.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Serm.</i> <small>CXLI</small>, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des <i>Confessions</i>
+de saint Augustin.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19"><span class="first">CHAPITRE XIX</span><br>
+<span class="d">Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil,
+en lui donnant ce qu’il demande.</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière
+l’orgueil des hommes ! La gloire est le souverain
+bien qu’ils se proposent : et vous, Seigneur, comment
+les punissez-vous ? En leur donnant cette gloire dont
+ils sont avides. Car vous en êtes le maître<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, et
+vous la donnez et l’ôtez comme il vous plaît, selon
+que vous tournez l’esprit des hommes. Mais pour montrer
+combien elle est, non seulement vaine, mais encore
+trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent
+à ceux qui la demandent, et vous en faites leur supplice.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : En leur ôtant cette gloire
+dont ils sont avides ? quelquefois : car vous êtes le maître.</p>
+</div>
+<p>Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le
+Trône le plus auguste de l’Asie et de tout le monde,
+sinon de faire parler de lui, c’est-à-dire, d’avoir une
+grande gloire parmi les hommes ? <i>Que de peine</i>, disait-il,
+<i>il se faut donner pour faire parler les Athéniens !</i>
+Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il
+recherchait avec tant d’ardeur ; mais il y était entraîné
+par une espèce de manie, dont il n’était pas le
+maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le livrer
+à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette
+gloire dont la soif le tourmentait, avec encore plus
+d’abondance qu’il ne pouvait imaginer ? Ce ne sont pas
+seulement les Athéniens qui parlent de lui ; tout le
+monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné
+lui a donné plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son
+nom est grand en Orient comme en Occident, et les
+Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de refuser
+la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé ; il l’en
+a rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge ; il l’en a
+enivré ; et il en a eu plus que sa tête n’était capable
+d’en porter. O Dieu, quel bien est celui que vous prodiguez
+aux hommes que vous avez livrés à eux-mêmes,
+et que vous avez réprouvés de votre royaume<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Tout ce développement est repris par Bossuet du <i>Sermon pour
+la profession de M<sup>lle</sup> de La Vallière</i> (1675) : Qu’est-ce qu’il a souhaité,
+ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de travaux
+et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a fait souffrir
+aux autres ?… Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est
+donnée, etc…</p>
+</div>
+<p>Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en
+avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qu’un
+Homère, qu’un Théocrite, qu’un Anacréon, qu’un Cicéron,
+qu’un Horace, qu’un Virgile ? On leur a rendu des
+honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au
+monde, et la postérité en a fait ses modèles et presque
+ses idoles. La folie de les louer a été poussée jusqu’à leur
+dresser des temples : ceux qui n’ont pas été jusque-là
+n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des
+esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé
+dans votre Évangile, de cette gloire qu’ils
+ont reçue, et reçoivent continuellement dans la bouche
+de tous les hommes ? <i>Je vous le dis en vérité, ils ont reçu
+leur récompense<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez
+tout dans votre balance, et donnez le prix à tout le bien,
+pour petit qu’il soit, vous avez préparé une récompense
+convenable à cette telle quelle industrie qui paraît
+dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et
+dans les écrits de ceux qu’on nomme les grands
+Auteurs ! Vous les avez récompensés et punis tout
+ensemble : vous les avez repus de vents : enflés par la
+gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien
+ces grands Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit,
+pour arranger leurs paroles et composer leurs Poèmes !
+Celui-là étonné lui-même du long et furieux travail de
+son <i>Énéide</i>, dont tout le but, après tout, était de flatter
+le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une
+lettre qu’il s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce
+de manie, <i lang="la" xml:lang="la">pene vitio mentis</i>. Leur conscience leur reprochait
+qu’ils se donnaient beaucoup de peine pour
+rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.</p>
+
+<p>Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches,
+que d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie,
+que d’esprit faut-il sacrifier à cette vanité !
+Dieu la condamne, et à la fin il la contente, pour laisser
+aux hommes un monument éternel du mépris qu’il
+fait de cette gloire si désirée par les gens qui ne la
+connaissent pas ; il leur en donne plus qu’ils n’en
+veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces Conquérants,
+ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces
+grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés
+du genre humain, sont élevés au plus haut degré
+de réputation où l’on puisse parvenir parmi les hommes ;
+et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que
+leurs desseins : <i lang="la" xml:lang="la">Receperunt mercedem suam, vani
+vanam<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>In Psal.</i> <small>CXVIII</small>, <i>Serm.</i> <small>XII</small>, 2.
+Cette citation se trouve déjà,
+en termes analogues, dans le <i>Sermon pour la profession de M<sup>lle</sup>
+de La Vallière</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20"><span class="first">CHAPITRE XX</span><br>
+<span class="d">Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre
+gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable vertu.</span></h2>
+
+
+<p>Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe
+le plus. Plus vains encore et plus déçus par leur orgueil
+sont ceux qui sacrifient à la gloire, non des choses
+vaines, mais les propres œuvres que la vertu devait produire.
+Tels sont <i>ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour
+être glorifiés des hommes</i> : qui <i>sonnent de la trompette
+devant eux-mêmes quand ils font l’aumône</i> : qui <i>affectent
+de prier dans les coins des rues et d’attrouper
+le monde autour d’eux</i> : qui <i>veulent rendre leurs jeûnes
+publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur
+visage</i><a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXIII</small>, 2, 5, 16.</p>
+</div>
+<p>Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou
+même, par le dernier aveuglement, parmi les Chrétiens,
+ont été justes, équitables, tempérants, cléments,
+pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang. Et
+tous ils ont reçu leur récompense ; et ils sont beaucoup
+plus punis que ceux qui mettent la gloire dans des
+choses vaines. Car plus les œuvres qu’ils étalent sont
+solides par elles-mêmes, plus il est indigne et injuste
+de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de
+chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être
+loué par les hommes, comme si Dieu ne lui suffisait
+pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="first">CHAPITRE XXI</span><br>
+<span class="d">Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la
+gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont
+plus trompés que les autres.</span></h2>
+
+
+<p>Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>
+tout homme venant au monde, vous me découvrez dans
+votre lumière une autre plus dangereuse séduction et
+déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à
+ce qui leur semble, au-dessus des louanges humaines,
+s’admirent eux-mêmes en secret, se font eux-mêmes
+leur dieu et leur idole, se repaissant de l’idée de leur
+vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre
+travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : qui illuminez.</p>
+</div>
+<p>Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens : <i>Que
+Dieu me donne la beauté et les richesses ; pour moi je
+me donnerai la vertu, et un esprit équitable et toujours
+égal</i> ; et qui par là même s’élevaient en quelque façon au-dessus
+de leur Dieu, <i>parce qu’il était</i>, disaient-ils, <i>sage
+et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur
+industrie</i>. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus
+des hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes,
+qui se louaient et s’admiraient en cette sorte,
+eussent été autre chose que des hommes ; et les louanges
+qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des
+louanges humaines ; ou que tout cela fût autre
+chose que de servir la créature plutôt que le Créateur ;
+puisqu’eux-mêmes bien certainement ils étaient des
+créatures, et des créatures d’autant plus faibles et
+d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait
+plus indépendant et plus épuré ; lorsqu’affranchis,
+s’ils l’étaient, du joug de la dépendance des opinions et
+des louanges des autres, ils faisaient leur félicité et
+leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de
+leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et
+en même temps comme le plus bel ouvrage de la raison.</p>
+
+<p>Dieu ! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était
+grossier, encore qu’ils prissent un tour apparemment
+plus délicat pour se reposer en eux-mêmes ! O qu’ils
+étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils étaient dédaigneux,
+et qu’ils méprisaient les autres hommes ! Ils
+ne faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles,
+et déplorer leur erreur, réservant toute leur admiration
+pour eux-mêmes. Tel était ce Pharisien qui
+disait à Dieu dans sa prière : <i>Je ne suis pas comme le
+reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques,
+tel qu’est aussi ce Publicain<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</i> S’il appliquait à
+cet homme particulier son mépris universel pour le
+genre humain, c’est parce qu’il le trouva le premier
+devant ses yeux ; et il en eût fait autant à tout autre qui
+se serait présenté de même : et ce dédain était l’effet
+de l’aveugle admiration dont il était plein pour lui-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Luc.</i>, <small>XVIII</small>, 11.</p>
+</div>
+<p>Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les
+vertus dont il était revêtu<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, puisqu’en se mettant
+au-dessus du reste des hommes, il disait à Dieu : <i>Je
+vous en rends grâces</i>, et semblait le reconnaître comme
+l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais
+s’il eût été de ceux qui disent sincèrement avec David :
+<i>Mon âme sera louée dans le Seigneur<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a></i>, non content
+de lui rendre grâces, il aurait connu son besoin et lui
+aurait fait quelques demandes ; il ne se serait pas regardé
+comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de
+se corriger d’aucun défaut, mais seulement de remercier
+Dieu de ses vertus ; enfin il n’aurait pas cru que Dieu
+le regardât seul et qu’il l’honorât seul de ses dons.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dont il se croyait revêtu.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXXIII</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Quand donc il disait à Dieu : <i>Je vous rends grâces</i>,
+c’était une formule de prière, plutôt qu’une humilité sincère
+dans son cœur : et qui eût pénétré le dedans de ce
+cœur<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, y eût trouvé qu’en rendant grâces à Dieu de
+ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait
+grâces à lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et
+de s’être seul rendu digne qu’il arrêtât ses yeux sur
+lui. Par où il retombait nécessairement dans cette
+malédiction du Prophète : <i>Maudit l’homme qui espère
+en l’homme, et qui se fait un bras de chair<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a></i>,
+puisque lui-même, qui se confiait en lui-même, était un
+homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui
+mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa
+vertu. Et son erreur, c’était, poursuit le Prophète, de
+retirer son cœur de Dieu, pour l’occuper de soi-même
+et de sa vertu : <i lang="la" xml:lang="la">Maledictus homo qui confidit in
+homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino
+recedit cor ejus.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de ce cœur tout à lui-même.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>XVII</small>, 5.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22"><span class="first">CHAPITRE XXII</span><br>
+<span class="d">Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre
+de tomber dans cette espèce d’orgueil ?</span></h2>
+
+
+<p>Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice,
+pleine d’elle-même et de son propre mérite. Ils se
+regardaient comme les seuls dignes du don de Dieu,
+comme s’ils eussent été<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> d’une autre nature, et formés
+d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des
+humains ; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant
+souffrir qu’on annonçât l’Évangile aux Gentils, ni
+qu’on louât d’autres qu’eux<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. C’est là donc cette
+fausse et abominable justice qui est détestée par saint
+Paul en tant d’endroits : et une telle justice, si clairement
+réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point
+trouver de place parmi les Chrétiens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et de même que s’ils étaient d’une autre nature.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : d’autres hommes qu’eux.</p>
+</div>
+<p>Mais les hommes corrompent tout, et abusent du
+Christianisme, comme du reste des dons de Dieu. Il s’est
+trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient les Pélagiens, qui
+ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut ; et il s’en est
+trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie,
+ont cru trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme,
+et rendre à Dieu toute la gloire qui lui était due.</p>
+
+<p>Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien,
+tant loué par saint Augustin pour cette Sentence,
+ont dit qu’<i>il fallait donner, non une partie du salut,
+mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier jamais de rien,
+parce que rien n’était à nous<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a></i>. Ils l’avaient prise de
+saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure,
+non que celui qui se glorifie se puisse glorifier, du
+moins en partie, en lui-même, mais qu’il ne doit nullement
+se glorifier en lui-même, mais en Dieu ; c’est-à-dire,
+uniquement en lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> S. Cypr., <i lang="la" xml:lang="la">Test. adversus
+Judæos, ad Quirin.</i>, II, <small>IV</small> ; S. August., <i lang="la" xml:lang="la">Contra duas Ep. Pelag.</i>, VI, <small>X</small>,
+25 <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="first">CHAPITRE XXIII</span><br>
+<span class="d">Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.</span></h2>
+
+
+<p>Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la
+justice Judaïque et Pharisaïque, que saint Paul appelle
+<i>la propre justice<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a></i>, c’est-à-dire, celle qu’on trouve en
+soi-même, et non pas en Dieu. On tombe dans cette
+fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on
+croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce
+qu’une petite pensée et le moindre de tous les désirs,
+de soi-même, comme de soi-même, contre la doctrine
+de saint Paul<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> ; ou sans erreur dans l’esprit, par une
+certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme,
+après Dieu, il n’y a rien de plus beau ni de plus semblable
+à Dieu que la créature raisonnable, sanctifiée
+par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses dons,
+vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son
+libre arbitre ; une âme qui voit et qui croit voir cette
+beauté en elle-même, qui sent qu’elle fait le bien, et s’y
+attache par un amour sincère autant qu’elle peut,
+touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et regarde un
+si grand bien plutôt comme étant en soi que comme
+venant de Dieu. De là vient<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> qu’insensiblement elle
+oublie que Dieu en est le principe, et se l’attribue à soi-même,
+par un sentiment d’autant plus vraisemblable,
+qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>X</small>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>III</small>, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ce qui fait qu’insensiblement.</p>
+</div>
+<p>C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle
+espère, qu’elle aime, qu’elle consent à la grâce, qu’elle
+la demande. Ainsi, comme ce bien qu’elle fait lui est
+propre en quelque façon, elle se l’approprie et se l’attribue,
+sans songer que tous les bons mouvements du
+libre arbitre sont prévenus, préparés, dirigés, excités,
+conservés par une opération propre et spéciale de Dieu,
+qui nous fait faire, de la manière qu’il faut<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, tout le bien
+que nous faisons, et nous donne le bon usage de notre
+liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon
+exercice : en sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le
+plus de nous, qu’il ne faille demander à Dieu, et lui en
+rendre grâces.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : De la manière qu’il sait.</p>
+</div>
+<p>L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à
+elle-même, par la pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier
+tout le bien qu’elle a, encore qu’il lui vienne de
+Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui le possède
+que de Dieu qui le donne : ou si elle l’attribue à Dieu,
+c’est à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu : <i>Je vous
+rends grâces</i>, et qui s’attribue à soi-même de rendre
+grâces : ou si elle surpasse ce Pharisien, qui se contente
+de rendre grâces, sans rien demander, et qu’elle demande
+à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela
+même, et s’en glorifie : ou si elle cesse de s’en glorifier,
+elle se glorifie de cela même, et fait renaître l’orgueil,
+dans la pensée qu’elle a de l’avoir vaincu.</p>
+
+<p>O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré,
+de plus sublime, de plus vrai dans la vertu, devient
+naturellement la pâture de l’orgueil ! Et à cela quel
+remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même ?
+En un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se
+glorifie de la connaissance qu’on a de son indigence et
+de son néant, et que les retours sur soi-même se multiplient
+jusqu’à l’infini.</p>
+
+<p>Mais c’est peut-être un petit défaut<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> ? Non :
+c’est la plus grande de toutes les fautes, et il n’y
+a rien de si vrai que cette parole de saint Fulgence,
+dans la lettre à Théodore<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> : <i>C’est à l’homme un orgueil
+détestable, quand il fait ce que Dieu condamne
+dans les hommes ; mais c’est encore un orgueil plus
+détestable, lorsque les hommes s’attribuent ce que Dieu
+leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus
+ce don est excellent, plus est grande la perversité de
+l’ôter à Dieu pour se le donner à soi-même ; et plus
+injuste est l’ingratitude de méconnaître l’Auteur d’un
+si grand bien<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> S. Fulg., <i lang="la" xml:lang="la">Epist.</i> <small>VI</small>, cap. <small>VIII</small>, n. 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> La même citation se trouve dans le <i>Sermon sur l’honneur du
+Monde</i> (1660).</p>
+</div>
+<p>C’est donc la plus grande peste, et en même temps
+la plus grande tentation de la vie humaine, que cet
+orgueil de la vie, que saint Jean nous fait détester.
+C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux autres,
+comme le comble de tous les maux, et le dernier
+degré du mal. <i>Mes petits enfants</i>, nous dit-il, <i>n’aimez
+pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce que
+tout y est concupiscence de la chair</i> ; c’est ce qui représente
+le premier degré de notre chute<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> : ou <i>concupiscence
+des yeux</i>, curiosité et ostentation, qui est le second
+pas que vous faites dans le mal : ou <i>orgueil de la vie</i>, qui
+est l’abîme des abîmes, et le mal dont toute la vie et
+tous ses actes sont infectés radicalement et dans le
+fond.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : c’est ce qui présente le premier et
+fait le premier degré de notre chute.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="first">CHAPITRE XXIV</span><br>
+<span class="d">Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a
+de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu ?</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse
+que nous avons à nous-mêmes, et qui nous l’a
+inspirée ? Qui nous a, dis-je, inspiré cette aveugle et
+malheureuse inclination, cette pitoyable facilité d’attribuer
+à nos propres forces et à nos propres efforts,
+en un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous
+par votre libéralité ? Ne sommes-nous pas assez néant,
+pour être capables d’entendre du moins que nous
+sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit
+de vous ? Et d’où vient que la chose du monde la plus
+difficile à ce néant, c’est de dire véritablement : Je suis
+un néant, je ne suis rien ? En voici la cause première.</p>
+
+<p>Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et
+avant toute autre nature, en avait fait une qui devait
+être la plus belle et la plus parfaite de toutes ; c’était
+la nature angélique ; et dans une nature si parfaite il
+s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent,
+plus beau et plus parfait que tous les autres : en sorte
+que sous Dieu et après Dieu l’Univers ne devait rien
+avoir d’aussi parfait ni d’aussi beau. Mais tout ce qui
+est tiré du néant peut succomber au péché. Une si belle
+Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle.
+Elle n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps ;
+de sorte que, n’ayant point à tomber plus bas qu’elle-même
+par l’inclination aux biens corporels, toute sa
+force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à
+aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre
+chose.</p>
+
+<p>Vraiment toute créature n’est rien ; et quiconque
+s’aime soi-même et sa propre perfection, excepté Dieu,
+qui est seul parfait, se dégrade, en pensant s’élever.
+Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son
+entendement était orné ? <i>Il ne demeura pas dans la
+vérité<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a></i>, où il avait été créé. C’est ce qu’a prononcé
+la Vérité même. Que veut dire cette parole qu’<i>il ne
+demeura pas dans la vérité</i> ? Est-ce qu’il tomba dans
+l’erreur et dans l’ignorance ? Point du tout : il connaît
+encore la vérité dans sa chute même ; comme dit
+l’apôtre saint Jacques, <i>lui et ses anges la croient et en
+tremblent<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a></i>. Ainsi, ne demeurer pas dans la vérité,
+fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même,
+plutôt qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant
+d’en faire sa règle et de l’aimer, comme elle veut et
+doit être aimée, c’est-à-dire comme la maîtresse et la
+souveraine de tous les esprits.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>VIII</small>, 44.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jacob.</i>, <small>II</small>, 19.</p>
+</div>
+<p>Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos
+lumières à l’étoile du matin, <i>comment êtes-vous tombé
+du ciel ?</i> dit Isaïe<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. <i>Vous étiez le sceau de la ressemblance
+de Dieu<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a></i> : nulle créature ne lui était plus semblable
+que vous : <i>vous étiez plein de sa sagesse et parfait
+dans votre beauté. Créé dans les délices du paradis
+de votre Dieu, vous étiez orné, comme d’autant de
+pierres précieuses, de toutes les plus belles connaissances :
+l’or précieux de la charité vous avait été donné,
+et dès votre création vous aviez été préparé à la recevoir.
+Vous étiez parfait dans vos voies dès le jour de votre
+origine, jusqu’à ce que l’iniquité fût trouvée en vous.</i> Et
+quelle est cette iniquité, sinon de vous regarder vous-même,
+et de faire votre piège de votre propre excellence ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XIV</small>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ezech.</i>, <small>XXVIII</small>, 12-15.</p>
+</div>
+<p>Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un
+seul regard, avait aussi une force dans sa volonté qui,
+dès sa première détermination, fixait ses résolutions et
+les rendait immuables : qui était l’un des plus beaux
+traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance.
+Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en
+est trop épris, il pèche et en même temps il se rend
+inflexible dans le mal ; et sa force, que Dieu abandonne
+à elle-même, le perd à jamais.</p>
+
+<p>Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur
+à la créature qui ne se voit point en Dieu ; et qui,
+se fixant en elle-même, se sépare de la source de son
+être, qui l’est aussi par conséquent de sa perfection et
+de son bonheur ! Ce superbe, qui s’était fait son dieu
+à lui-même, mit la révolte dans le ciel ; et Michel, qui
+se trouva à la tête de l’Ordre où la rébellion faisait
+peut-être plus de ravage, s’écria : <i>Qui est comme Dieu ?</i>
+D’où lui vient le nom de Michel, c’est-à-dire <i>Qui est
+comme Dieu ?</i> comme s’il eût dit : Quel est celui qui
+nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit
+dans son orgueil : <i>Je m’élèverai jusqu’aux cieux</i> ; je
+dominerai tous les Esprits, et <i>j’exalterai mon trône
+par-dessus les astres de Dieu : je monterai sur les nuées
+les plus hautes</i>, dont Dieu fait son char, <i>et je serai
+semblable au Très-Haut<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a></i> ? Qui est donc ce nouveau
+Dieu, qui se veut ainsi élever au-dessus de nous ?
+Mais il n’y a qu’un seul Dieu : rallions-nous tous à le
+suivre : disons tous ensemble : <i>Qui est comme Dieu ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XIV</small>, 13, 14.</p>
+</div>
+<p>Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui
+se voulait faire adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe
+avec les Anges ses imitateurs. <i>Toi qui t’élevais au
+plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers, dans
+les cachots les plus profonds</i> : <i lang="la" xml:lang="la">In infernum detraheris,
+in profundum laci<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</i> Dans sa chute il
+conserve tout son orgueil, parce que son orgueil doit
+être son supplice. N’ayant pu gagner tous les Anges,
+pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont
+il est le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que
+<i>Dieu avait mis au dessous des Anges, mais seulement
+un peu au dessous</i>, parce que c’était après eux la créature
+la plus excellente, une créature où l’image de Dieu
+reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans
+un degré un peu inférieur : <i lang="la" xml:lang="la">Minusti eum paulo</i>, etc.<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Ibid.</i>, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>VIII</small>, 6.</p>
+</div>
+<p>Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le
+diable, vient donc à l’homme dans le paradis, où Dieu
+l’avait fait heureux et saint. Chaque chose qui touche
+une autre, la pousse par l’endroit où elle est elle-même
+le plus en mouvement. Le mouvement par lequel
+ce mauvais Ange est entraîné, c’est l’orgueil ; et jamais
+il n’y en eut, ni il ne peut y en avoir de plus violent ni de
+plus rapide que le sien. Il pousse donc l’homme
+à l’endroit où il était tombé lui-même ; et l’impression
+qu’il lui communique est celle qui était en lui la plus
+puissante, c’est-à-dire, celle de l’orgueil : <i lang="la" xml:lang="la">Unde cecidit,
+inde dejecit<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</i> L’homme se trouva trop faible pour y
+résister ; et l’empire de l’orgueil, qui avait commencé
+dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la terre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> S. August., <i>Serm.</i> <small>CLXIV</small>, n. 8.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c25"><span class="first">CHAPITRE XXV</span><br>
+<span class="d">Séduction du démon : chute de nos premiers parents : naissance
+des trois Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire
+trop véritable de ma chute, dans celui en qui j’étais avec
+tous les hommes, en qui j’ai été tenté, en qui j’ai été
+vaincu, de qui j’ai tiré<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> toute ma faiblesse et
+toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du
+péché où je suis né, preuve incontestable, et irréprochable
+témoin de ma misère ! O Dieu, j’ai écouté, dans
+ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la bouche
+du serpent<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé
+de ne point manger du fruit de cet arbre ?</i> Ce n’est
+qu’une question : ce n’est qu’un doute qu’il veut introduire
+dans votre esprit : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il
+commandé ?</i> Mais qui est capable d’écouter une question
+contre Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre
+doute, est capable d’avaler tout le poison.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de qui j’ai tiré en naissant.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>Ève lui répondit la vérité : <i>Dieu a mis tous les autres
+fruits en notre puissance ; il n’y a que l’arbre qui est
+au milieu de ce jardin de délices dont il nous a commandé
+de ne point manger le fruit, et même de ne le
+point toucher, de peur que nous ne mourions<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</i> Elle
+répondit la vérité ; mais le premier mal fut de répondre :
+car il n’y a point à écouter de <i>pourquoi</i> contre Dieu :
+et tout ce qui met en doute la souveraine raison et
+la souveraine sagesse, devait dès là vous être en horreur,
+Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du
+doute à la décision : <i>Vous ne mourrez point</i>, dit-il,
+<i>mais Dieu sait qu’au jour que vous mangerez de ce
+fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des
+dieux, sachant le bien et le mal<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Vos yeux seront
+ouverts</i> : vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes,
+au lieu de vous voir toujours en Dieu : vous aurez
+vous-mêmes une excellence divine ; et tout à coup devenus
+comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le
+bien et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou
+mauvais, heureux ou malheureux : vous en aurez la
+clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes vous serez dans
+une sorte d’indépendance<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement
+libres et dans une sorte d’indépendance.</p>
+</div>
+<p>Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait
+ici le vrai avec le faux. Car il est vrai qu’en se
+soulevant contre Dieu, et se faisant un dieu soi-même,
+comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît
+d’une certaine façon le bien, en le perdant : on connaît
+le mal, qu’on n’avait jamais éprouvé : on a les yeux
+ouverts pour connaître son malheur, et un désordre en
+soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce
+qui arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi,
+<i>leurs yeux furent ouverts</i>, dit le Texte sacré, <i>et ils
+virent qu’ils étaient nus<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a></i> ; et leur nudité commença à
+les confondre. Ce fut d’abord dans leur cœur<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a> une
+certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était point
+permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de
+leur propre excellence : et de tout cela un secret plaisir
+de se goûter eux-mêmes, avant que de goûter le fruit
+défendu ; de se plaire en eux-mêmes et en leur propre
+perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils n’avaient
+vue qu’en Dieu seul.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.</p>
+</div>
+<p>Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée
+la première, comme la plus faible, mais il lui parla pour
+tous les deux : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ? <span lang="la" xml:lang="la">Cur
+præcepit vobis Deus ?</span> Vous ne mourrez point, vous
+saurez : <span lang="la" xml:lang="la">Nequaquam moriemini, scientes</span><a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a></i> : en nombre
+pluriel. Ève porta en effet à son mari toute la
+tentation du malin, qui l’avait séduite : elle commença
+par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment elle
+n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre
+de Dieu : elle vit qu’il était bon à manger, beau à
+voir : le goût, la vue, elle considère tout, et se promet
+en le mangeant un nouveau plaisir, qui manquait
+encore à ses sens<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. Elle en mangea donc, et en
+donne à manger à son mari, qui le prenant de sa main
+avec les mêmes sentiments qui l’avaient séduite, mit le
+comble à notre malheur, et fut à toute sa postérité
+une source éternelle de péché et de mort<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 4, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et promettant
+par la seule vue un goût agréable : elle se promit en le
+mangeant, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> A rapprocher des <i>Élévations sur les Mystères</i>
+(<i>Sixième semaine</i>, <i>Élévations</i> <small>I</small> à <small>VI</small>).</p>
+</div>
+<p>Comprenons donc tous les degrés de notre perte.
+Dans une si grande félicité, dans une si grande facilité de
+ne pécher pas, n’y ayant dans le corps nulle faiblesse,
+nulle révolte dans les sens, nulle sorte de concupiscence
+dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal
+que par la complaisance pour soi-même, par l’amour de
+sa propre excellence, et en un mot, par l’orgueil. C’est
+donc par là qu’on le tente ; obliquement on lui montre
+Dieu comme jaloux de son bien : <i>Pourquoi le Seigneur
+vous commande-t-il de ne point toucher à ce fruit ? C’est
+qu’il sait qu’en le mangeant, vous y trouverez un bonheur<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>
+qu’il vous envie : Vous serez comme des dieux</i>,
+et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et
+du mal, qui est un attribut divin.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : vous éprouverez.</p>
+</div>
+<p>C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait
+saint Michel : <i>Qui est comme Dieu ?</i> Qui, comme lui,
+doit se plaire dans sa propre volonté ? être par lui-même
+parfait et heureux ? savoir tout et n’être guidé
+dans tous ses desseins que de sa propre lumière ?
+L’homme, à l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation,
+se laisse prendre à ce vain éclat ; et dès là
+l’amour de soi-même et de sa propre grandeur pénétra
+tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour
+se produire à toute occasion et infecter toute notre vie ;
+et fit en nous une empreinte et une plaie si profonde,
+qu’elle ne se peut jamais effacer, ni guérir entièrement,
+tant que nous vivons sur la terre. Tel fut l’effet
+de ces paroles : <i>Vous serez comme des dieux.</i></p>
+
+<p>Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité
+infinie au fond de nos cœurs. Car tout savoir étant le
+propre de Dieu seul, le tentateur en nous flattant de la
+pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette promesse
+la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute
+science ; et enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et
+mauvaises et tout ce qui pouvait repaître l’esprit par
+sa nouveauté, par sa singularité, par son éclat.</p>
+
+<p>Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des
+sens : en voyant avec agrément le fruit défendu, en le
+dévorant d’abord par les yeux, et prévenant par son appétit
+son goût délectable, l’amour du plaisir est entré,
+et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans
+la moelle des os. Hélas ! hélas ! le plaisir des sens se
+fit bientôt sentir par tout le corps ; ce ne fut point seulement
+le fruit défendu qui plut aux yeux et au goût :
+Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus
+dangereuse que toutes les autres sensibles ; il fallut cacher
+tout ce que l’on sentait de désordre ; et forcés d’y
+penser nous-mêmes, il faut que nous en écartions la
+pensée<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime cette dernière phrase, comme n’étant point
+dans l’original. Saint <span class="sc">François de Sales</span> écrit de même : Je pense
+avoir tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire,
+ce que je ne voulais pas dire (<i>Introduction à la Vie dévote</i>,
+III<sup>e</sup> partie, ch. 39).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c26"><span class="first">CHAPITRE XXVI</span><br>
+<span class="d">La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.</span></h2>
+
+
+<p>Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de
+l’Écriture, et se perdent dans sa profondeur, traitent
+cette histoire de vaine et presque de puérile. Un serpent
+qui parle, un arbre dont l’on espère la science du bien
+et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant
+d’un fruit, la perte du genre humain attachée à une
+action si peu importante : quelle fable moins croyable
+trouvent-ils dans les Poètes ? C’est ainsi que parlent les
+impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond
+au contraire : Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu
+quelque chose à l’homme, pour lui faire sentir qu’il
+avait un Souverain ? Et n’était-il pas de la félicité de
+l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement qu’il
+lui ferait fût facile ?</p>
+
+<p>Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance
+de toute sorte de fruits, que de n’en réserver
+qu’un seul ! Quel inconvénient que Dieu, qui avait
+fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux
+objets sensibles des grâces intellectuelles, et fît de
+l’arbre interdit une espèce de sacrement de la science
+du bien et du mal ? Qui sait si le dessein de sa sagesse
+n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers
+parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance,
+après avoir durant quelque temps éprouvé leur fidélité ?
+Quoi qu’il en soit, était-il indigne de Dieu de les mettre
+à cette épreuve, et de leur laisser attendre de sa seule
+bonté la connaissance si désirée du bien et du mal ?</p>
+
+<p>Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en
+eût horreur, comme nous en avons à présent, dans un
+temps où tous les animaux étaient obéissants à l’homme,
+sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent l’effrayer ?
+Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes
+eussent un langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu,
+des mains de qui elle sortait, et dont la toute-puissance
+lui était si bien connue<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> par la création de tant de
+choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres créatures
+intelligentes que l’homme ; ou que ces créatures invisibles
+lui apparussent et se rendissent sensibles sous la
+forme des animaux ? Dieu même, qui avait fait les sens,
+prenait bien, pour rendre heureux l’homme tout entier,
+une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On
+entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et
+s’avancer vers Adam dans le Paradis. Pourquoi donc
+les autres Esprits, différents de celui de l’homme, ne se
+seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures que
+Dieu permettait ? Le serpent alors innocent, mais qui
+devait dans la suite devenir si odieux, comme si nuisible
+à notre nature, devait servir en son temps à nous rendre
+la séduction du démon plus odieuse ; et les autres qualités
+de cet animal étaient propres à nous figurer le
+juste supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main
+de Dieu, et devenu si rampant par son orgueil.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : lui était sensible.</p>
+</div>
+<p>Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture
+sainte, dans sa merveilleuse et profonde brièveté. Mais,
+sans tous ces raisonnements, l’histoire de notre perte
+ne nous est devenue que trop sensible et trop croyable,
+par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous
+fait aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un
+mot aussi corrompus en toutes manières que nous
+le sommes ?</p>
+
+<p>Mon Dieu, n’entends-je pas encore<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> le sifflement du
+serpent, quand j’hésite si je suivrai votre volonté, ou
+mes appétits ? N’est-ce pas lui qui me dit secrètement :
+<i>Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ?</i> quand je m’admire
+moi-même, dès que je sens en moi la moindre
+lumière, ou le moindre commencement de vertu, et que
+je m’y attache plus qu’à Dieu même, qui me l’a donné,
+jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni
+ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas
+retenir mon cœur, qui se l’attribue, comme si j’étais
+moi-même ma règle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : n’entends-je pas encore tous les jours.</p>
+</div>
+<p>Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce
+pas ce serpent qui me dit encore : <i>Vous serez comme
+des dieux ?</i> Toutes les adresses par lesquelles il m’insinue
+l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa
+subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux ?
+Mais quelle source de curiosité ne me met-il pas dans
+l’esprit<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a> en me promettant de m’ouvrir les yeux, et
+de me faire trouver dans le fruit qu’il me montre la
+science du bien et du mal ? Et lorsqu’à la moindre
+atteinte du plaisir des sens je me sens si faible, et que
+mes résolutions, que je croyais si fermes dans l’amour
+de Dieu, tout d’un coup se perdent dans l’air, sans que
+ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>
+contre cet attrait : hélas ! qu’est-ce autre chose que le
+serpent qui me montre ce fruit séducteur<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a> ? Je ne le
+voyais encore que de loin, et déjà mes yeux en sont
+épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne se coule
+pas dans mes veines ! Et combien serai-je perdu, si je
+le mange ! Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme
+ait péri dans son origine, par ce qui me rend encore si
+malade, ou plutôt par ce qui me montre que je suis
+vraiment mort par le péché ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : puisse tenir un moment.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ce fruit décevant.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c27"><span class="first">CHAPITRE XXVII</span><br>
+<span class="d">Saint Jean explique toute la corruption originelle dans
+les trois Concupiscences.</span></h2>
+
+
+<p>Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant
+la triple concupiscence, celle de la chair et des
+sens, celle des yeux et de la curiosité, et enfin celle
+de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre corruption,
+dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence,
+et dans la tentation du démon et dans le consentement
+du premier homme. Qu’a prétendu le démon, que de
+me rendre superbe comme lui, savant et curieux
+comme lui, et à la fin sensuel ; ce qu’il n’était pas, parce
+qu’il n’avait point de corps ; mais ce qu’il nous a fait
+être, en ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave
+du corps ; pour en effacer d’autant plus l’image de
+Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans une bassesse
+et abjection plus extrême ?</p>
+
+<p>Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte
+dans un autre ordre qu’elles ne paraissent dans
+l’histoire de la tentation, que nous venons de voir,
+parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit
+a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que
+la tentation commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît
+la curiosité, qui est mère, comme on a vu, de l’ostentation ;
+afin que notre chute se terminât enfin, comme à
+l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair.
+Comme c’était par ces degrés que nous étions tombés,
+Moïse, qui nous a d’abord regardés comme étant encore
+debout, dans la rectitude de notre première institution,
+a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont
+venus. Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus,
+remonte de degré en degré, par la concupiscence de la
+chair et par la curiosité de l’esprit, jusqu’au premier
+principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil de
+la vie.</p>
+
+<p>Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie
+diversité de maux sont sortis de ces trois concupiscences ?
+On craint, on espère, on désespère, on entreprend,
+on avance, on recule, suivant ses désirs, c’est-à-dire,
+suivant les concupiscences dont on est prévenu :
+on n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on
+désire pour soi-même : on n’est ennemi de personne,
+qu’autant qu’on en est contrarié : on n’est injuste,
+ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que
+selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences :
+on ne veut ôter du monde que ceux qui
+s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque manière
+que ce soit, ou de dessein ou sans dessein : on ne
+veut avoir de puissance, ni de crédit, ni de bien que
+pour contenter ses désirs : on veut ne se rendre
+redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous
+contredire : on ne médit que pour avoir des armes
+toujours prêtes dans se langue, et s’élever sur la ruine
+des autres.</p>
+
+<p>O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté ? Quelle infinité
+de péchés ai-je entrepris de décrire ? C’est là le
+Monde dont Satan est le créateur ; c’est sa création
+opposée à celle de Dieu ; et c’est pourquoi saint Jean
+nous crie avec tant de charité et de zèle<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> : <i>Mes petits
+enfants, n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui
+est le Monde, et tout ce qui est dans le Monde, de quelque
+nom qu’il s’appelle, de quelque dehors qu’il se
+pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens,
+que curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège
+et impie orgueil, par lequel l’homme, enivré de son
+excellence, s’attribue l’ouvrage de Dieu, et se corrompt
+dans ses dons.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : avec tant de charité.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c28"><span class="first">CHAPITRE XXVIII</span><br>
+<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Laquelle n’est pas du Père, mais
+du Monde</i> ; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre :
+<i>Si quelqu’un aime le Monde, l’amour du Père n’est point en
+lui.</i></span></h2>
+
+
+<p>Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de
+Dieu ; et c’est pour cela que saint Jean, après avoir dit :
+<i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde,
+parce que tout ce qui est dans le Monde est concupiscence
+de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil
+de la vie</i>, ajoute : <i>laquelle</i> concupiscence, ainsi divisée
+dans ses trois branches, <i>n’est pas du Père, mais
+du Monde<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a></i>. Ce n’est pas l’ouvrage du Père, qui
+d’abord n’avait inspiré à l’homme que la soumission à
+Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne
+voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous
+environnent, et la parfaite sujétion de la chair à l’esprit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 16.</p>
+</div>
+<p>Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne
+sont pas de Dieu, et ne tiennent aucun rang<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a> dans
+son ouvrage. Car en regardant tous les ouvrages qu’il
+avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était
+le meilleur, il avait dit que <i>tout était bon et très bon<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a></i>.
+Ainsi il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise
+dans sa source et dans ses effets, ni le monde,
+qui est tout entier dans le mal : <i lang="la" xml:lang="la">in maligno</i>, dit saint
+Paul<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. La concupiscence vient du monde que Satan
+a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur : elle
+est née en Adam avec le monde, et passant de lui à tout
+le genre humain, elle en a composé ce monde, qui n’est
+que corruption.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ne trouvaient aucun rang.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>I</small>, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>V</small>, 19.</p>
+</div>
+<p>Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie
+de cet ouvrage, où Dieu ne veut avoir aucune part. De
+quelque côté que le monde veuille vous attirer, soit
+en vous faisant admirer votre propre perfection, ou
+en vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et
+toutes les autres vanités dont se repaissent les créatures,
+soit en vous engageant dans les plaisirs, dont la chair
+est la source et l’objet, n’entrez en aucune sorte dans
+cette séduction : n’y entrez, dis-je, par aucun endroit,
+parce qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu : tout est du
+monde, que Dieu n’a pas fait, qu’il déteste, qu’il
+condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait dire à son
+Apôtre : <i>Si quelqu’un aime le Monde</i> et le moindre de
+ses attraits, jusqu’à y donner son cœur, <i>l’amour du
+Père n’est pas en lui<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a></i>. On ne peut pas aimer Dieu et
+le monde : on ne peut pas nager comme entre deux, se
+donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie à l’un
+et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que
+vous lui ôterez, pour le donner au monde<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, à la fin
+entraînera tout votre cœur, et sera le tout pour vous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous
+donnerez au monde.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c29"><span class="first">CHAPITRE XXIX</span><br>
+<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Le Monde passe, et la Concupiscence
+passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
+éternellement.</i></span></h2>
+
+
+<p>Après avoir parlé du monde, et des plaies de la
+concupiscence, saint Jean découvre la cause de notre
+erreur et en même temps le remède<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, dans ces
+dernières paroles de notre passage : <i>Et le Monde
+passe avec sa concupiscence ; mais celui qui fait la
+volonté de Dieu demeure éternellement<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</i> Comme
+s’il disait : A quoi vous arrêtez-vous, insensés ? Au
+monde ? à son éclat ? à ses plaisirs ? Ne voyez-vous
+pas que le monde passe ? Les jours sont tantôt sereins,
+tantôt nébuleux : les saisons sont tantôt réglées, tantôt
+déréglées : les années tantôt abondantes, tantôt infructueuses :
+et pour passer du monde naturel au monde
+moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante,
+les affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses ;
+la fortune toujours inconstante. Le monde
+passe : <i>La figure de ce monde passe<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</i> Le monde, que
+vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps :
+c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère,
+que le vent emporte : et ce qui est encore plus faible,
+une ombre qui se dissipe d’elle-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : le remède de tout le désordre.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 31.</p>
+</div>
+<p>Le monde passe, et sa concupiscence : non seulement
+le monde est variable de soi-même, mais encore sa concupiscence
+varie elle-même : le changement est des deux
+côtés. Souvent le monde change pour vous : ceux qui
+vous favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent
+plus, ne vous aiment plus : mais souvent même sans
+qu’ils changent, vous changez : le dégoût vous prend :
+une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre ;
+et de tous côtés vous êtes livrés au changement et à
+l’inconstance.</p>
+
+<p>Écoutez le Sage : <i>La vie humaine est une fascination<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a></i>,
+une tromperie des yeux : on croit voir ce qu’on
+ne voit pas ; on voit tout avec des yeux malades. Mais
+vous l’aimiez si éperdument, et maintenant vous ne
+l’aimez plus ? J’étais ébloui ; j’avais les yeux fascinés
+et troublés<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>. Qui vous avait fasciné les yeux ? Une
+passion insensée : il me semble que c’est un songe qui
+s’est dissipé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>IV</small>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : J’avais les yeux fascinés : je les avais troublés.</p>
+</div>
+<p>Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité :
+<i lang="la" xml:lang="la">Fascinatio nugacitatis.</i> Ajoutez-y l’inconstance
+de la concupiscence : <i lang="la" xml:lang="la">Inconstantia concupiscentiæ</i> :
+voilà son propre caractère. Elle va par des
+mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse.
+Non seulement on veut autre chose malade que sain ;
+autre chose dans la jeunesse que dans l’enfance ; et dans
+l’âge plus avancé que dans la jeunesse ; et dans la vieillesse
+que dans la force de l’âge, autre chose dans le
+beau temps que dans le mauvais ; autre chose pendant la
+nuit, qui vous représente des idées sombres, que dans le
+jour, qui les dissipe ; mais encore dans le même âge, dans
+le même état on change, sans savoir pourquoi : le sang
+s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie : on se trouve
+aujourd’hui tout autre qu’hier ; on ne sait pourquoi,
+si ce n’est qu’on aime le changement : la variété divertit,
+elle désennuie : on change pour n’être pas mieux ;
+mais la nouveauté nous charme pour un moment : <i lang="la" xml:lang="la">Inconstantia
+concupiscentiæ.</i></p>
+
+<p><i>Prenez garde</i>, disait Moïse, <i>à vos yeux et à vos pensées :
+ne les suivez pas : car elles vous souilleront sur
+divers objets<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. Sommes-nous</i>, dit saint Paul, <i>tels que
+nous étions autrefois, lorsque nous vivions dans
+les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre
+chair et de nos pensées<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a> ?</i> Il ne s’élève pas plus de
+vagues dans la mer, que de pensées et de désirs dans
+notre esprit et dans notre cœur : elles s’effacent mutuellement,
+et aussi elles nous emportent tour à tour :
+nous allons au gré de nos désirs : il n’y a plus de
+pilote : la raison dort, et se laisse emporter aux flots
+et aux vents.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Num.</i>, <small>XV</small>, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i>, <small>II</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Saint Augustin compare un homme qui aime le
+monde, et qui est guidé par les sens, à un arbre qui, s’élevant
+au milieu des airs, est poussé tantôt d’un côté
+tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le mène :
+<i>Tels</i>, dit-il, <i>sont les hommes sensuels et voluptueux : ils
+semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain
+air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues
+désirs.</i> Tels sont donc les hommes du monde : ils vont
+çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent
+liberté leurs changements, comme un enfant qui se
+croit libre, échappe à son conducteur ; il court, sans
+savoir où il veut aller<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ils appellent liberté leur égarement,
+comme un enfant qui se croit libre, lorsqu’échappé à son
+conducteur, il court deçà et delà, sans savoir où il veut aller.</p>
+</div>
+<p>O homme ! ne verras-tu jamais ton malheur ? Tous ces
+désirs qui t’entraînent l’un après l’autre, sont autant
+de fantaisies de malades, autant de vaines images qui
+se promènent dans un cerveau creux : il ne faudrait
+que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme,
+c’est de faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher
+à sa parole : <i>Le Monde passe, la concupiscence passe</i>,
+dit saint Jean, <i>mais celui qui fait la volonté du Seigneur
+demeure éternellement<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a></i> : rien ne passe plus :
+tout est fixe, tout est immuable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 17.</p>
+</div>
+<p>O homme ! tu étais fait pour cet état immuable, pour
+cette stabilité, pour cette éternité : tu étais fait pour
+être avec Dieu un même esprit, et participer par ce
+moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui
+passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend :
+au lieu d’une éternité pleine de lumière, une
+éternité ténébreuse et malheureuse te sera donnée ; et
+l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir
+fait mourir en soi un bien qui le devait être : <i lang="la" xml:lang="la">Et factus
+est malo dignus æterno, qui hoc in se peremit quod
+esse posset æternum</i>, dit saint Augustin<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XXI, <small>XII</small>.</p>
+</div>
+<p>Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants,
+<i>n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le
+Monde</i>, parce que tout y passe et s’en va en pure
+perte : ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à
+ce qui ne se voit pas ; parce que ce qui se voit est temporel,
+mais les choses qui ne se voient pas sont éternelles.
+<i>Ce moment si court et si léger des afflictions
+de cette vie</i>, que nous pleurons tant et qui nous fait
+perdre patience, <i>produira en nous, dans un excès surprenant,
+l’excès inespéré, et tout le poids éternel d’une
+gloire qui ne finira jamais<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>IV</small>, 17, 18.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c30"><span class="first">CHAPITRE XXX</span><br>
+<span class="d">Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la
+triple Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.</span></h2>
+
+
+<p>Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu
+l’avait fait heureux et saint ; ce bien de sa nature
+était immuable ; car Dieu de lui-même ne le retire
+jamais<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, parce qu’il est Dieu, et ne change pas : <i lang="la" xml:lang="la">Ego
+Dominus et non mutor<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.</i> L’homme donc n’avait qu’à
+ne changer pas et il serait demeuré dans un état
+immuable. Il a changé volontairement, et la triple
+concupiscence est venue<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a> : il est devenu superbe,
+il est devenu curieux : il est devenu sensuel. Mais
+pour nous guérir de ces maux, Dieu nous a envoyé un
+Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux que
+du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine,
+et qui est un homme de douleurs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire jamais.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> <i>Malach.</i>, <small>III</small>, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : s’en est ensuivie.</p>
+</div>
+<p>L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et
+Jésus-Christ, qui fait de si grandes choses, dont la doctrine
+est si sublime et les œuvres si admirables, ne s’attribue
+rien à lui-même : <i>Ma doctrine n’est pas ma doctrine,
+mais de celui qui m’a envoyé<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a> : mon Père, qui demeure
+en mot, y fait les œuvres que vous admirez<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> :
+ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon
+Père<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</i> Il a des élus, et c’est sa gloire ; mais <i>son
+Père les lui a donnés ; et si on ne peut les lui ôter,
+c’est que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand
+que tout, et que rien ne peut être ôté de ses mains</i> toutes
+puissantes<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>. <i>Toute puissance m’est donnée dans le
+ciel et dans la terre<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a></i> : je l’ai, mais comme donnée : j’ai
+en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle ;
+mais c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en
+moi-même : <i>Vous boirez bien mon calice, mais pour être
+assis à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi
+de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a
+préparé<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a></i> : c’est lui qui dispose et de moi-même et
+des places qu’on aura autour de moi : il a mis tous
+les temps en sa puissance, et je ne suis que le ministre
+de ses conseils.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>VII</small>, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XIV</small>, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>IV</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>X</small>, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXVIII</small>, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> <i>Id.</i>, <small>XX</small>, 28</p>
+</div>
+<p>Chrétien, écoute, ne sois point superbe ; ne fais point
+ta volonté, ne t’attribue rien : tu es le disciple de Jésus-Christ,
+qui ne fait que la volonté de son Père, qui lui
+rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il fait.</p>
+
+<p>Jésus-Christ était <i>la science et la sagesse de Dieu<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a></i> :
+quelle doctrine ne pouvait-il pas étaler ? Mais il ne
+montre aucune science, que celle du salut. A la vérité,
+de ce côté-là sa science est haute au delà de toute
+hauteur ; mais, dans les choses humaines, il n’est
+curieux ni de doctrine ni d’éloquence. Il ne montre
+aucune étude recherchée ; ses similitudes sont tirées
+des choses communes, de l’agriculture, de la pêche, du
+trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les
+plus communes et les plus connues, de la royauté, et
+ainsi du reste. Il voile les secrets de Dieu sous cette
+apparence vulgaire, sans aucune ostentation<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> ; il ne
+veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples plusieurs
+sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants,
+plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la
+science qu’il faut avoir dans son École, <i>est de connaître
+Jésus-Christ</i> et encore <i>Jésus-Christ crucifié<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a></i> : le plus
+docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut savoir autre
+chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>I</small>, 30 ;
+<i>Coloss.</i>, <small>II</small>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sans aucune ostentation : il dit seulement ce que son
+Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>II</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le
+monde, ou des desseins des politiques ? Non : il se laisse
+raconter, à la vérité, ce qui était arrivé à ceux dont
+Pilate mêla le sang à leur sacrifice ; mais sans s’arrêter
+à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë,
+dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut
+de là seulement à profiter de cet exemple<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. Et pour
+ce qui est de la politique, il montre qu’il connaît
+bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait secrètement
+contre lui, mais seulement pour le mépriser ; et il
+lui fait dire : <i>Allez, dites à ce renard que, malgré lui
+et ses finesses, je chasserai les démons, et que je guérirai
+les malades aujourd’hui et demain ; et quoi qu’il
+fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a></i> : par où
+il entend le troisième an, parce que c’est le moment de
+son Père. C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du
+monde : que Dieu en dispose, et qu’elles roulent selon
+ses ordres. C’est pourquoi, étant renvoyé au même Hérode,
+loin de contenter le vain désir qu’il avait de voir
+des miracles, il ne daigne pas même lui dire une
+parole ; et pour confondre la vanité et la curiosité des
+Politiques du monde, il se laisse traiter de fou par ce Prince
+et par sa Cour curieuse. Ils lui mettent<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a> par mépris un
+habit blanc, comme à un insensé : il ne les reprend ni
+ne les punit : c’est à la Sagesse divine assez punir et
+assez convaincre les fous, que de se retirer du milieu
+d’eux, sans daigner s’en faire connaître, et les laisser
+dans leur aveuglement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Luc.</i>, <small>XIII</small>, 1, 3-5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Ibid.</i>, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il se laisse traiter de fou par Hérode et par
+sa Cour curieuse, qui lui mettent.</p>
+</div>
+<p>S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du
+monde, il l’est encore moins des riches habits et des
+riches ameublements : <i>Les renards ont leurs tanières,
+et les oiseaux leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a
+pas où reposer sa tête<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.</i> Il dort dans un bateau, sur
+un coussin étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux
+sur des édifices éclatants : quand on lui montre ces
+belles pierres et ces belles structures du Temple, il ne
+les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt
+détruit<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe
+et si belle, que sa ruine qui viendra bientôt ; et
+au lieu de regards curieux, ses yeux ne lui fournissent
+pour elle que des larmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VII</small>, 20 ;
+<i>Marc</i>, <small>IV</small>, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXIV</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>Enfin pour combattre la concupiscence de la chair,
+il oppose au plaisir des sens un corps tout plongé dans
+la douleur, des épaules toutes déchirées par des fouets,
+une tête couronnée d’épines et frappée avec une canne
+par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats,
+des yeux meurtris, des joues flétries et livides à
+force de soufflets, une langue abreuvée de fiel et de vinaigre,
+et par dessus tout cela une âme triste jusqu’à
+la mort ; des frayeurs, des désolations, et une détresse
+inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels : voilà
+votre Maître abîmé, corps et âme, dans la douleur<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> A rapprocher de l’admirable
+peinture du <i>Sermon sur la Passion de Notre-Seigneur</i> (1660) :
+Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des
+yeux… est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée ?…
+O plaies, que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise…</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c31"><span class="first">CHAPITRE XXXI</span><br>
+<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Je vous écris, pères ; je vous écris,
+jeunes gens ; je vous écris, petits enfants.</i> Récapitulation de ce
+qui est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.</span></h2>
+
+
+<p>En cet état de douleur, que nous dit Jésus ? Rien autre
+chose, si ce n’est ce que nous dit en son nom son Disciple
+bien-aimé : <i>N’aimez point le Monde, ni tout ce qui
+est dans le Monde</i> : car je l’ai couvert de honte et
+d’horreur par ma croix : n’en aimez pas les concupiscences,
+que j’ai chargées d’anathèmes par ma mort<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.</p>
+</div>
+<p>Ne présumez point de vous-même ; car c’est là le
+commencement de tout péché : c’est par là que votre
+mère a été séduite, et que votre père vous a perdus.</p>
+
+<p>Ne désirez point la gloire des hommes : car vous auriez
+reçu votre récompense, et vous n’auriez à attendre que
+de véritables supplices<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : d’inévitables supplices.</p>
+</div>
+<p>Ne vous glorifiez pas vous-même : car tout ce que
+vous vous attribuez dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez
+à Dieu, qui en est l’auteur, et vous vous mettez en sa
+place.</p>
+
+<p>Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur :
+ne dites point en vous-même, comme un superbe<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> orgueilleux :
+<i>Je ne servirai point<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a></i> : car si vous ne servez
+à la justice, vous serez esclave du péché, et enfant
+de la mort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : comme un
+rebelle orgueilleux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>II</small>, 20.</p>
+</div>
+<p>Ne dites point : <i>Je ne suis point souillé<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a></i> ; et ne
+croyez pas que Dieu ait oublié vos péchés, parce que
+vous les avez oubliés vous-même : car le Seigneur vous
+éveillera en vous disant : <i>Voyez vos voies dans ce vallon
+secret : je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos
+pas<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Ibid.</i>, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>II</small>, 93 et <i>Job</i>, <small>XIV</small>, 16.</p>
+</div>
+<p>Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez
+pas quand on vous reprend : car c’est le comble
+de l’orgueil de se soulever contre la vérité même, lorsqu’elle
+vous avertit, et de regimber contre l’éperon.</p>
+
+<p>Ne cherchez point à savoir beaucoup : apprenez la
+science du salut : toute autre science est vaine, et,
+comme disait le Sage, <i>en beaucoup de sagesse, il y a
+beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la
+science, ajoute le travail<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>I</small>, 18.</p>
+</div>
+<p>Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles,
+en politique, en riches habillements, en maisons superbes,
+en jardins délicieux : <i>Vanité des vanités, et tout
+est vanité<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Malgré elle la créature est assujettie à
+la vanité</i>, et en est frappée ; mais elle doit gémir en
+elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit
+appelée <i>à la liberté des enfants de Dieu<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>I</small>, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 20, 21.</p>
+</div>
+<p>N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos
+yeux de votre or et de votre argent : <i>car où sera votre
+trésor, là sera votre cœur<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a></i>. Quoi ! jamais vous n’écouterez
+l’Église, qui vous dit et crie de toute sa force à
+chaque Sacrifice qu’elle offre : <i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda</i> : Le
+cœur en haut.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 21.</p>
+</div>
+<p>N’aimez point les plaisirs des sens : n’attachez point
+vos yeux sur un objet qui leur plaît, et songez que David
+périt par un coup d’œil<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> II <i lang="la" xml:lang="la">Reg.</i>, <small>XI</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit
+votre cœur ; ni au vin, qui vous porte dans le sein
+le feu de la concupiscence : <i>Sa couleur trompe</i>, dit le
+Sage, <i>dans une coupe ; mais à la fin il vous pique comme
+une couleuvre<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXIII</small>, 31, 32.</p>
+</div>
+<p>Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur
+de l’âme, ni à la musique amoureuse, qui fait entrer la
+mollesse dans le cœur par les oreilles.</p>
+
+<p>N’aimez point les spectacles du monde, qui le font
+paraître beau, et en couvrent la vanité et la laideur.</p>
+
+<p>N’assistez point aux théâtres : car tout y est comme
+dans le monde, dont ils sont l’image, ou concupiscence
+de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de
+la vie ; on y rend les passions délectables, et tout le
+plaisir y consiste à les réveiller.</p>
+
+<p>Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en
+faisant un jeu des vicieuses passions des autres : par là
+on nourrit les siennes : un spectateur au dehors est au
+dedans un acteur secret. Ces maladies sont contagieuses,
+et de la feinte on en veut venir à la vérité.</p>
+
+<p><i>Je vous écris, pères ; je vous écris, jeunes gens ; je
+vous le dis, petits enfants<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a></i>, dit saint Jean. Il parle aux
+trois âges : aux pères, qui sont déjà vieux en approchant
+de la vieillesse ; aux jeunes gens, qui sont dans la force ;
+et aux enfants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 13.</p>
+</div>
+<p>Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez
+votre gloire dans vos enfants, mettez-la plutôt à connaître
+celui qui est dès le commencement, et à l’avoir
+pour votre père.</p>
+
+<p>Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous
+vous glorifiez dans votre force, et par vos vives saillies
+et vos fougues impétueuses vous voulez tout emporter :
+mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le malin,
+qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant
+plus dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.</p>
+
+<p>Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes
+gens, dont les périls sont si grands. Je reviendrai encore
+à vous, petits enfants<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a> : c’est par tendresse que je vous
+appelle ainsi ; car je n’adresserais pas mon discours à
+ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore.
+Je parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir
+de la connaissance. Dès qu’elle commence à poindre,
+connaissez votre véritable père, qui est Dieu : honorez-le
+dans vos parents<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a> : ayez la charité dans le cœur, et
+apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner
+et conduire à la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point
+à aimer l’ostentation et les parures : que la vanité ne
+soit en vous ni l’attrait ni la récompense du bien que
+vous faites ; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos
+passions : qu’on ne vous donne point ces petites
+Comédies dans vos familles : ces jeux, encore innocents,
+viennent d’un fond qui ne l’est pas. Les filles n’apprennent
+que trop tôt qu’il faut avoir des galants ; les
+garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage.
+Le vice naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il
+commence à germer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Je dirai un mot aux enfants :
+et puis, jeunes gens, dont les périls sont si grands, je reviendrai
+encore à vous. Petits enfants.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dans vos parents,
+qui sont les images de son éternelle paternité.</p>
+</div>
+<p>Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous
+êtes dans la force : <i lang="la" xml:lang="la">fortes estis<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a></i> ; mais votre force
+n’est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par
+l’ardeur et la violence de vos passions. Que la parole
+de Dieu demeure en vous : vous commencez à l’entendre,
+commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter
+sur tout ; mais je vous ai déjà dit que celui sur
+qui il faut l’emporter, c’est le malin qui vous tente.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 14.</p>
+</div>
+<p>Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes
+gens, Enfants, Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez
+pas le Monde ni ce qui est dans le Monde : car tout
+est amour des plaisirs, curiosité et ostentation ; enfin
+un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence,
+et ne cessant de la persécuter, la corrompt non seulement
+quand elle est née, mais encore quand elle semble
+avoir pris son accroissement et sa perfection.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c32"><span class="first">CHAPITRE XXXII</span><br>
+<span class="d">De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même :
+à quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.</span></h2>
+
+
+<p>Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en
+quittant Dieu, en qui est la source et la perfection de
+notre être, nous nous sommes attachés à nous-mêmes,
+et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que
+consiste la tache originelle ; principalement dans l’amour
+de cette excellence propre ; puisque c’est celui qui nous
+fait véritablement dieu à nous-mêmes<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, idolâtres de
+nos pensées, de nos opinions, de nos vices, de nos vertus
+mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les faux
+biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent,
+mais encore les vrais biens qui viennent de Dieu ;
+parce qu’au lieu de nous élever à celui qui les donne
+afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y attachons je ne
+sais comment, de même que s’ils nous étaient propres
+où que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre,
+qui a trompé nos premiers parents, nous séduit encore :
+et parce que vous avez voulu, ô mon Dieu, qu’il concourût
+à votre grande œuvre, qui est notre sanctification,
+sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui inspirez
+le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>,
+et croit être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dieux à nous-mêmes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.</p>
+</div>
+<p>Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité : que nous soyons
+saints, non pas à nos yeux, mais aux vôtres : cachez-nous
+à nous-mêmes, et que nous ne nous trouvions
+plus qu’en vous seul.</p>
+
+<p id="lune">Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour
+voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la
+lune et les étoiles que vous avez fondées<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Qu’ai-je
+vu, Seigneur, et quelle admirable image des effets de
+votre lumière infinie ! Le soleil s’avançait, et son approche se
+faisait connaître par une certaine blancheur<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>
+qui se répandait de tous côtés : les étoiles avaient disparu<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>,
+et la lune s’était levée avec son croissant
+d’un argent si beau et si vif, que les yeux en étaient charmés.
+Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant
+claire et lumineuse par le côté<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qu’elle tournait
+vers lui : tout le reste était obscur et ténébreux, et un
+petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là
+un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme
+du père de la lumière. Quand il la voit de ce côté-là<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>,
+elle reçoit une teinture de lumière<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a> : plus il la voit, plus
+sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est
+dans son plein ; et plus elle a de lumière, plus elle fait
+honneur à celui d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel
+hommage qu’elle rend à son céleste illuminateur. A
+mesure qu’il approchait, je la voyais disparaître : le
+faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil
+se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière
+s’évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui
+paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On
+voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière
+par l’approche du soleil qui l’éclairait ; mais un petit
+astre cédait au grand, une petite lumière se confondait
+avec la grande ; et la place du croissant ne parut plus
+dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang
+parmi les étoiles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>VIII</small>, 4. A rapprocher d’une page des <i>Élévations sur
+les mystères</i> (<i>XVII<sup>e</sup> semaine, III<sup>e</sup> Élévation</i>) : Figurez-vous
+une nuit tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous
+ses feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les
+astres… Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à Dieu
+des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : par une céleste blancheur.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : les étoiles étaient disparues.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : claire et illuminée par le côté.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de ce côté.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : une teinte de lumière.</p>
+</div>
+<p>Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui
+arrive à mon âme, quand vous l’éclairez. Elle ne l’est
+que du côté que vous la voyez<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> : partout où vos rayons
+ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres ; et quand ils se
+retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont
+entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon
+de reconnaître, comme étant de vous, toute la
+lumière que je reçois ? Si vous détournez votre face, une
+nuit affreuse nous enveloppe, et vous seul êtes la lumière
+de notre vie. <i>Le Seigneur est ma lumière et mon salut,
+qui craindrai-je ? Le Seigneur est le protecteur de ma
+vie : de qui aurai-je peur<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a> ?</i> Nous sommes de ceux à
+qui l’Apôtre a écrit : <i>Vous étiez autrefois ténèbres, mais
+maintenant vous êtes lumière en Notre-Seigneur<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</i>
+Comme s’il eût dit : Si vous étiez par vous-mêmes lumineux,
+pleins de sainteté, de vertus et de vérité<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a> ; et
+si vous étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez
+jamais été dans les ténèbres, et la lumière ne vous
+aurait jamais quittés. Mais maintenant vous reconnaissez
+par tous vos égarements que vous ne pouvez être
+éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors
+et d’en haut ; et si vous êtes lumière, c’est seulement
+en Notre-Seigneur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : quand
+vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté que vous la voyez.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXVI</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i>, <small>V</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : pleins de sainteté, de vérité et de
+vertu.</p>
+</div>
+<p>O lumière incompréhensible, par laquelle vous
+éclairez tout homme qui vient au monde<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>, et d’une
+façon particulière ceux de qui il est écrit : <i>Marchez
+comme des enfants de lumière</i> : outre l’hommage
+que nous vous devons, de vous rapporter toute
+la lumière et toute la grâce qui est en nous, comme la
+tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père des
+lumières ; nous vous en demandons encore une autre, qui
+est que notre lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la
+vôtre, et s’évanouisse devant vous. Oui, Seigneur, toute
+lumière créée, et qui n’est pas vous, quoiqu’elle vienne
+de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de disparaître
+en votre présence, et disparaître principalement
+à nos propres yeux : en sorte que, s’il y a quelques
+lumières en nous, nous les voyions, non pas en nous-mêmes,
+mais en celui que vous nous avez donné pour
+nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>,
+afin <i>que celui qui se glorifie se glorifie, non point en
+lui-même, mais uniquement en Notre-Seigneur<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : par laquelle vous illuminez tous les hommes qui
+viennent au monde.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>I</small>, 30, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>X</small>, 17.</p>
+</div>
+<p>Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et
+l’oblation pure de la nouvelle alliance qui vous doit être
+offerte en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ dans toute la
+terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et éternel, autant
+de fois que je respire ; je veux vous l’offrir autant de
+fois que je pense ; je souhaite de ne penser qu’à vous, et
+que vous soyez tout mon amour : car je vous dois tout.
+Vous n’êtes pas seulement la lumière de mes yeux ;
+mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que vous
+leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la
+volonté.</p>
+
+<p>O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à
+jamais : je vous aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force.
+Allumez en moi cet amour : envoyez-moi du plus haut
+des cieux et de votre sein éternel votre Saint-Esprit, ce
+Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de
+tous ceux que vous sanctifiez : qu’il soit la flamme invisible
+qui consume mon cœur d’un saint et pur amour ;
+d’un amour qui ne prenne rien pour soi-même, pas la
+moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout le
+bien qu’il reçoit de vous.</p>
+
+<p>O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille :
+qu’il soit en moi un charbon ardent, qui purifie
+de telle sorte mes lèvres et mon cœur, qu’il n’y ait
+plus rien du mien en moi ; et que l’encens que je brûlerai
+devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce
+brasier ardent que vous allumerez au fond de mon
+âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale tout en vapeur
+vers le ciel, pour vous être en agréable odeur.
+Que je ne me délecte qu’en vous, en qui seul je veux
+trouver mon bonheur et ma vie, maintenant, et aux
+siècles des siècles.</p>
+
+<p class="c gap sc">Amen, Amen.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="sc drap">Introduction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I.</span> — Paroles de l’Apôtre saint Jean contre
+le Monde, conférées avec d’autres paroles du même Apôtre,
+et de Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde,
+que cet Apôtre nous défend d’aimer</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — Ce que c’est que la Concupiscence de la
+chair : et combien le corps pèse à l’âme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">11</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur
+du corps, et qu’elle est dans les misères et dans
+les passions qui nous viennent de cette source</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Que l’attache que nous avons au plaisir
+des sens est mauvaise et vicieuse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">14</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Que la Concupiscence de la chair est
+répandue par tout le corps et par tous les sens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">18</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Ce que c’est que la chair de péché dont
+parle saint Paul</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">20</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — D’où vient en nous la chair de péché,
+c’est-à-dire la Concupiscence de la chair</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">21</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — De la Concupiscence des yeux, et premièrement
+de la Curiosité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — De ce qui contente les yeux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième
+sorte de Concupiscence réprouvée par saint Jean</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">35</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — De l’Amour propre, qui est la racine de
+l’Orgueil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">36</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Opposition de l’Amour de Dieu et de
+l’Amour propre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">38</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Combien l’Amour propre rend l’homme
+faible</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">40</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">41</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Description de la chute de l’homme,
+qui consiste principalement dans son orgueil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">43</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Les effets de l’Orgueil sont distribués
+en deux principaux : il est traité du premier</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui
+aime les louanges, comparée avec celle d’une femme qui
+veut se croire belle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">48</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Un bel Esprit, un Philosophe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">50</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — Merveilleuse manière dont Dieu punit
+l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il demande</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">54</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — Erreur encore plus grande de ceux qui
+tournent à leur propre gloire les œuvres qui appartiennent
+à la véritable vertu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">56</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Ceux qui dans la pratique des vertus
+ne cherchent point la gloire du monde, mais se font
+eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les autres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXII.</span> — Si le Chrétien bien instruit des maximes
+de la foi peut craindre de tomber dans cette espèce
+d’orgueil ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">60</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIII.</span> — Comment il arrive aux Chrétiens de
+se glorifier en eux-mêmes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIV.</span> — Qui a inspiré à l’homme cette pente
+prodigieuse qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a
+de Dieu ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXV.</span> — Séduction du démon : chute de nos
+premiers parents : naissance des trois Concupiscences,
+dont la dominante est l’orgueil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVI.</span> — La vérité de cette histoire trop constante
+par ses effets</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">70</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVII.</span> — Saint Jean explique toute la corruption
+originelle dans les trois Concupiscences</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVIII.</span> — De ces paroles de saint Jean :
+<i>Laquelle n’est pas du Père, mais du Monde</i> ; qui expliquent
+ces autres paroles du même Apôtre : <i>Si quelqu’un
+aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIX.</span> — De ces paroles de saint Jean : <i>Le
+Monde passe, et la Concupiscence passe, mais celui qui
+fait la volonté de Dieu demeure éternellement</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">77</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXX.</span> — Jésus-Christ vient changer en nous,
+par trois saints désirs, la triple Concupiscence que nous
+avons héritée d’Adam</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">80</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXI.</span> — De ces paroles de saint Jean : <i>Je vous
+écris, pères ; je vous écris, jeunes gens ; je vous écris,
+petits enfants.</i> Récapitulation de ce qui est contenu dans
+tout le passage de cet Apôtre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">84</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXII.</span> — De la racine commune de la triple
+Concupiscence, qui est l’amour de soi-même : à quoi il
+faut opposer le saint et pur amour de Dieu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">87</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">1279. — Imp. des Orph. Appr., F. <span class="sc">Blétit</span>, 40, rue La Fontaine,
+Paris-Auteuil.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***</div>
+</body>
+</html>
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