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Dernières Conférences d’Albéric + d’Assige (473) 1 vol. + + Calvet (J.).--La Bruyère. Des Esprits forts (418) 1 vol. + + Giraud (V.).--Pascal. Opuscules choisis (383) 1 vol. + + --Pascal. Pensées. 2 volumes, environ 200 pages (406-407). + Prix. 1 fr. 20 + + --Bossuet. Pensées chrétiennes et morales (390) 1 vol. + + --Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes, suivies du + Livre XVIe des _Martyrs_. (Texte du Manuscrit autographe). + Édition nouvelle revue sur les Manuscrits ou les meilleurs + Textes avec une Introduction et des Notes (476) 1 vol. + + Vulliaud (P.).--Ballanche. Pensées et fragments. Extraits des + œuvres complètes et des manuscrits inédits. 1 vol. + + + + +INTRODUCTION + + +Voici la première édition séparée d’un ouvrage qui mérite de prendre +place parmi les compagnons quotidiens et les guides de la vie +spirituelle. Bossuet le composa en 1694, l’intitulant: EXPOSITION DE CES +PAROLES DE SAINT JEAN: _N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le +monde_, comme il fit l’admirable petit _Discours sur la vie cachée en +Dieu_, intitulé de même: EXPOSITION SUR LES PAROLES DE SAINT PAUL: _Vous +êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ_. En même +temps que les _Méditations sur l’Évangile_ et les _Élévations sur les +Mystères_, le _Traité_ ne fut qu’une de ces œuvres de direction, une de +ces exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses de Jouarre +et de Meaux, à la façon dont, près d’un siècle auparavant, saint +François de Sales avait écrit son _Introduction à la vie dévote_. Nulle +part mieux qu’ici il n’a su donner la vie aux magnifiques lieux communs +qui furent la source toujours jaillissante de son génie. Mais il n’est +pas seulement le maître de la chaire chrétienne; il nous laisse +reconnaître un contemporain de La Rochefoucauld et de La Bruyère, un +moraliste hardi entre tous, un observateur pénétrant des troubles de la +chair et du cœur. Les plus belles inspirations du sermonnaire se +retrouvent toutes condensées en quelques chapitres, avec une âpreté +parfois terrible et qui va jusqu’au paradoxe, lorsque, non content de +flétrir la curiosité, éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, il +englobe dans un même procès les sciences et l’histoire. + +Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent; ainsi, et plus +encore, a fait saint Augustin, que l’on retrouve partout au fond de sa +pensée. Il s’est assimilé intimement la forte nourriture de l’Écriture +Sainte; mais il la sent, il la commente, il l’exprime avec toute l’âme +du grand Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les _Confessions_ +qui lui prêtent leur accent, ce livre admirable que nous ne lisons plus +et dont tout le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment incorporé +à notre littérature par la traduction d’Arnauld d’Andilly. + +Bossuet continue le traducteur des _Confessions_, dans une langue à +peine plus noble; il traduit saint Augustin à la façon dont un Cicéron +traduisait Eschine et Démosthène, non en interprète, disait-il, mais en +orateur; et c’est le propre de l’art classique. Mais il ajoute en +commentaire sa longue expérience de prêtre et d’homme du monde. Il a des +notes familières très inattendues, par exemple l’observation sur les +emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses (p. 45), et +il a encore ces beaux traits sur l’orgueil de la vie, où l’on peut +soupçonner des souvenirs personnels, quelque trace de son existence +luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète enfin, sublime poète en +prose, s’il ne fut qu’un rimeur médiocre, termine son Traité, méditation +tour à tour et homélie, par une évocation des grands spectacles de la +nature. Nous l’entendons, nous le voyons au travail, assis devant sa +fenêtre ouverte, et contemplant ce lever de lune (p. 88). Toute son âme +s’exalte et vibre, et les versets des psaumes chantent dans sa mémoire; +et il écrit de verve quelques-unes des pages les plus pures qu’il y ait +dans les lettres françaises. Est-ce que tant de qualités si diverses ne +méritent pas mieux que l’attention des lecteurs délicats, et n’y a-t-il +point là, malgré quelque longueur et quelque rudesse, tous les éléments +d’un livre populaire? + +L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre peut se résumer +brièvement. Il faisait partie des manuscrits que le neveu de Bossuet +publia bien des années après la mort du grand évêque. Il parut, en 1731, +sous le titre nouveau qui lui est resté, à la suite du _Traité du libre +arbitre_. Puis il fut inséré dans les éditions successives des œuvres +complètes de Bossuet, notamment, en 1772, au tome III (p. 199-269) de la +grande édition des Bénédictins, avec des corrections données en +appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, en 1816, au tome X (p. +341-446) de l’édition de Versailles, qui admet quelques variantes +nouvelles. Les éditions qui ont suivi, au cours du XIXe siècle, +n’offrent aucun intérêt pour le texte. Lorsque Silvestre de Sacy +entreprit de publier chez Techener sa charmante Bibliothèque +spirituelle, il ne manqua pas d’y comprendre le _Traité de la +Concupiscence_; malheureusement il crut bon de le donner en complément +des _Lettres de piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau_; et +l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires de ces deux volumes +destinés aux bibliophiles. Enfin il existe en librairie deux ou trois +recueils des Opuscules de Bossuet, comprenant notre _Traité_. Mais, +outre qu’il y voisine avec des ouvrages très différents, tels que le +_Traité du libre arbitre_ et la _Logique_, ou encore la _Lettre_ et les +_Maximes sur la Comédie_, le texte, pris au hasard, tantôt de l’édition +de 1731, tantôt des éditions modernes, y est rempli d’incorrections. + +Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale. Il porte +la note suivante, de la main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet: + +«Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de cet écrit, dont voici +l’original de la main même de l’auteur. La copie est parmi les papiers +de feu M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile et aux +Élévations sur les Mystères. Et certainement cet écrit n’a été +communiqué à personne.» + +M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la _Revue Bossuet_, qui a eu +la bonté de me transcrire cette note, me fait observer qu’on peut se +demander si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale donne l’état +définitif de la pensée de Bossuet, ou si la copie dont parle l’abbé Le +Dieu ne serait point préférable. Mais qu’est-elle devenue? Ces sortes de +copies que Bossuet faisait faire de ses ouvrages étaient souvent revues +et corrigées par lui; serait-ce de l’une de ces copies au net que +l’évêque de Troyes se servit pour son édition de 1731? Ainsi pourraient +s’expliquer bien des différences de rédaction, lesquelles, en vérité, +s’expliquent d’autres manières encore; car l’évêque de Troyes n’a point +montré de grands scrupules d’éditeur. + +La conclusion toute naturelle, pour un éditeur nouveau, serait de +reproduire le manuscrit original, en notant les variantes de l’édition +de 1731. J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. Le +texte de 1731 me paraît, mieux que celui des éditions suivantes, avoir +conservé ce caractère oratoire, ou même _parlé_, comme dit très +justement Brunetière, qui est le propre du génie de Bossuet. Que ce soit +uniquement dû à l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je crois +difficile de l’admettre; en tout cas, il me semble que j’y entends mieux +Bossuet. J’ai donc reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois +erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, rejetant en note les +variantes nombreuses et souvent considérables qui proviennent de la +collation du manuscrit original par Dom Déforis, ou de la révision +dernière de l’édition de Versailles. Ce qui ne m’empêchera point, je le +souhaite, de préparer quelque jour une édition critique de ce +chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée chrétienne; les +proportions mêmes et le dessein de la collection m’interdisaient ici de +le faire. + +André Pératé. + + + + +EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN: + +_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc._ + +I _Joan._, II, 15, 16, 17. + + + + +CHAPITRE I + +Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec d’autres +paroles du même Apôtre et de JÉSUS-CHRIST. Ce que c’est que le Monde, +que cet Apôtre nous défend d’aimer. + + +_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde. Celui qui aime le +Monde, l’amour du Père n’est pas en lui, parce que tout ce qui est dans +le Monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et +orgueil de la vie: laquelle concupiscence n’est pas du Père, mais elle +est du Monde. Or le Monde passe, et la concupiscence du Monde passe_ +avec lui: _mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure +éternellement[1]_. + + [1] I _Joan._, II, 15, 16, 17. + +Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir que le Monde, dont il +parle ici, sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux +invisibles et éternelles. + +Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette parole. Et pour +cela il n’y a qu’à lire les paroles qui précèdent celles-ci: _Je vous +écris, mes petits enfants, que tous vos péchés vous sont remis au nom de +Jésus-Christ. Je vous écris, pères, que vous avez connu celui qui dès le +commencement_, celui qui est le vrai Père de toute éternité. _Je vous +écris, jeunes gens_, qui êtes au commencement de votre jeunesse, _que +vous avez surmonté le mauvais; je vous écris, petits enfants, qui avez +reconnu votre Père: je vous écris, jeunes gens_, qui êtes dans la force +de l’âge, _que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu est en +vous, et que vous avez vaincu le mauvais[2]_. A quoi il ajoute aussitôt +après: _N’aimez pas le Monde_, et le reste que nous venons de rapporter. + + [2] I _Joan._, II, 12-14. + +Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au commencement de son +Évangile, en parlant de Jésus-Christ: _Il était dans le Monde, et le +Monde a été fait par lui, et le Monde ne l’a point connu[3]._ Et la +source de tout cela est dans ces paroles du Sauveur: _Je vous donnerai +l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir parce qu’il ne le veut +pas et ne le reçoit pas, et ne le connaît pas[4]_: ou il ne sait pas qui +il est. Et encore: _Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le +premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde aimerait ce qui est à +lui; mais parce que vous n’êtes pas du Monde, et que je vous ai élus du +milieu du Monde_, je vous en ai tirés, _c’est pour cela que le Monde +vous hait[5]_. + + [3] _Joan._, I, 10. + + [4] _Joan._, XIV, 17. + + [5] _Joan._, XV, 18, 19. + +Et encore: _Vous aurez de l’affliction dans le Monde; mais prenez +courage: j’ai vaincu le Monde[6]._ Et enfin: _J’ai manifesté votre nom +aux hommes que vous avez tirés du Monde pour me les donner[7]. Je ne +prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous m’avez donnés, parce +qu’ils sont à vous[8]. Je ne suis plus dans le Monde_, je retourne à +vous, et l’heure d’aller à vous est arrivée: _pour eux ils sont dans le +Monde; mais pour moi je viens à vous[9]. Je leur ai donné votre parole, +et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du Monde: et je ne suis +pas du monde. Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les +garder du mal_, ou de les garder du mauvais. _Ils ne sont pas du Monde, +comme je ne suis pas du Monde. Sanctifiez-les en vérité[10]. Mon Père +juste, le Monde ne vous connaît pas: mais moi je vous connais, et +ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé[11]._ + + [6] _Joan._, XVI, 33. + + [7] _Joan._, XVII, 6. + + [8] _Ibid._, 9. + + [9] _Ibid._, 11. + + [10] _Ibid._, 14-17. + + [11] _Joan._, XVII, 25. + +Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font +profession d’être ses disciples, sont tirés du Monde; parce qu’ils sont +sanctifiés en vérité, que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le +connaissent pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils +connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie du Monde est +donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ, et la vie chrétienne, +la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine +et à ses exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus en détail +par ces tendres paroles: _Mes petits enfants, jeunes et vieux, je vous +l’écris_, je vous le répète, _n’aimez pas le Monde_, n’aimez pas ceux +qui s’attachent aux choses sensibles, aux biens périssables: ne les +aimez pas dans leur erreur: ne les suivez pas dans leur égarement: +aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses Disciples +qu’il a tirés du milieu du Monde, du milieu de la corruption: mais +gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans +leur commerce, dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter leurs +exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. Et en voici les +trois sources: c’est qu’_il n’y a dans le Monde que concupiscence de la +chair, que concupiscence des yeux, et orgueil de la vie_, qui sont +toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et qui perdent ceux +qui s’y attachent. Je le crois, il est ainsi: c’est le Saint Esprit qui +le dit par la bouche d’un Apôtre: mais il faut encore tâcher de +l’entendre, afin de haïr le Monde avec plus de connaissance. + + + + +CHAPITRE II + +Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et combien le corps pèse +à l’âme. + + +La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour des plaisirs des +sens: car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul +disait: _Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de +cette mort[12]?_ et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même +saint Paul: _Qui me délivrera?_ qui m’affranchira de sa tyrannie? qui en +brisera les liens? qui m’ôtera un joug si pesant? + + [12] _Rom._, VII, 24. + +_Les pensées des mortels sont timides_, et pleines de faiblesses, _et +nos prévoyances incertaines; parce que le corps qui se corrompt +appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui +est fait pour beaucoup penser: et la connaissance même des choses qui +sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons qu’à peine et +avec travail les choses qui sont devant nos yeux: mais pour celles qui +sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera[13]?_ Le corps rabat la +sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne +devrions respirer que le ciel. Ce poids nous accable; _et c’est là cet +empêchement qui a été créé pour tous les hommes[14], et le joug pesant +qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont +sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils rentrent, par la +sépulture, à la mère commune, qui est la terre[15]_. Ainsi l’amour des +plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est +devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause +la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses. + + [13] _Sapient._, IX, 14-16. + + [14] DÉFORIS: _pour tous les hommes_ après le péché. + + [15] _Eccl._, XI, 1. + + + + +CHAPITRE III + +Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et qu’elle +est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette +source. + + +Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme +on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles +l’Ecclésiastique raconte en ces termes: _Ils ont les inquiétudes, les +terreurs d’un cœur_ continuellement agité, _les inventions de leurs +espérances_ trompeuses et trop engageantes, _et le jour_ terrible _de la +mort_. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, _depuis celui +qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans +la poussière_, par sa pauvreté, _ou sur la cendre_ dans son affliction +et dans sa douleur, _depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui +porte la Couronne, jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus +grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte_ des passions, _l’agitation +de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments +qu’elle nous attire par sa durée, les querelles_, et tous les maux qui +les suivent; tout cela se répand partout. _Dans le temps du repos et +dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil_, le trouble nous +suit, _les songes pendant la nuit changent nos pensées: nous goûtons +pendant un moment un peu de repos[16] et tout d’un coup il nous vient +des soins, comme durant le jour, par les songes: on est troublé dans les +visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour +de combat: dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme +en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur_. Tous +ces troubles sont l’effet d’un corps agité, et d’un sang ému qui envoie +à la tête de tristes vapeurs: _c’est pourquoi ces agitations_, tant +celles des passions que celles des songes, _se trouvent dans toute +chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois +davantage sur les pécheurs_, où les terreurs de la conscience se +joignent aux communes infirmités de la nature. _A quoi il faut ajouter +les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les +oppressions, les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de +Dieu. Toutes ces choses_, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver +parmi les hommes, _ont été créées pour la punition des méchants, et +c’est pour eux qu’est arrivé le déluge_. Et la source de tous ces maux +_c’est que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, comme +toutes les eaux[17] viennent de la mer et y retournent[18]_. + + [16] DÉFORIS: _Un peu de repos qui n’est rien._ + + [17] Texte rétabli par DÉFORIS. L’édition de 1731 donne erronément: + _toutes les eaux de la mer_. + + [18] _Eccl._, XL, 2-11. + +En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre +humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où +naissent les agitations et les troubles des passions qui nous +tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre +innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus +comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier +honneur de notre nature: _Homo cum in honore esset, non intellexit_, +etc.[19] _Pendant que l’homme était en honneur_ dans son institution +primitive, _il n’a pas connu cet avantage: il s’est égalé aux animaux +insensés, et leur a été rendu semblable_. Répétons une et deux fois ce +verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et +les passions insensées où nous jette notre corps mortel; et tout ce qui +nous y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer +la source de nos maux, et nous attache à l’état de servitude où nous +sommes. + + [19] _Psal._ XLVIII, 18 et 21. + + + + +CHAPITRE IV + +Que l’attache que nous avons au plaisir des sens est mauvaise et +vicieuse. + + +Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la défense que nous +fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la +chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre +que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut +vaincre, une maladie qu’il faut guérir; ou l’on cède et on se livre tout +à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et +esclave de la chair et du péché; ou on combat, ce qu’on ne se croirait +pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend +visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous +porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute +sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul: _Je sais que le +bien n’habite point en moi_, c’est-à-dire, _dans ma chair[20]_. Et +encore: _Je trouve en moi une loi de rébellion_ et d’intempérance, qui +me fait apercevoir, _lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal +m’est attaché[21]_ et inhérent à mon fond. + + [20] _Rom._, VII, 18. + + [21] _Ibid._, 21. + +Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange +sorte, soit que nous cédions au plaisir[22], soit que nous le +combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint +Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal +dans son principe; pour éviter le consentement, qui est le mal consommé, +il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement: +_Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi._ + + [22] DÉFORIS: au plaisir des sens. + +Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous +avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non +contente de nous forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente +de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les +accompagnent, nous y invite même par le plaisir qu’elle a attaché aux +fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de bien toute +la nature, _envoyant_, comme dit saint Paul, _la pluie et le beau temps, +et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits, +remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable[23]_. Et par +là, comme dit le même saint Paul, _Dieu rend lui-même témoignage_ à sa +providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les +animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à +chacun. + + [23] _Act._, XIV, 16. + +Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir, +pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne +cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la +nourriture les captive: au lieu de manger pour vivre, _ils semblent_, +comme disait un ancien et après lui saint Augustin, _ne vivre que pour +manger_. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au +repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir, et engagés +plus avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au delà des +justes bornes; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et +ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le +boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la +convoitise ne sait jamais où finit la nécessité: _Nescit cupiditas ubi +finiatur necessitas[24]._ C’est donc là une maladie que la contagion de +la chair produit dans l’esprit; une maladie contre laquelle on ne doit +point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété +et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. Mais qui oserait +penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus +dangereuse dans un autre plaisir des sens? Qui, dis-je, oserait en +parler, ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et +qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer? O Dieu, encore un +coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la +nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si +tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui +cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à +la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où +sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui +s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la +lumière; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice +divine contre la corruption du genre humain! + + [24] _Confess._, X, XXXI. + +O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la Vierge mère de +Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix, +que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux +petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux +pères: _N’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce +que ce qu’il y a dans le Monde est concupiscence de la chair_; un +attachement à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour +déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les deux sexes. + +O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable +à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour +conjugal: mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il +se mêle tant d’excès dans l’usage de ce sacré remède. Car d’abord ce +remède sacré, c’est-à-dire le mariage, est un bien, et un grand bien; +puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Église, et le +symbole de leur union indissoluble. Mais c’est un bien qui suppose un +mal dont on use bien; c’est-à-dire qui suppose le mal de la +concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire +fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui +remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance: un remède de ses excès, +et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se +tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat +même du mariage! C’est ce qui fait dire à saint Augustin _qu’il s’en +trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il +ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale: un +amour désordonné pour sa propre femme étant souvent_, selon le même +Père, _un attrait secret à en aimer d’autres_. O faiblesse de la +misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer! + +Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que _ceux qui sont mariés +doivent vivre comme n’ayant point de femmes[25]_; les femmes par +conséquent comme n’ayant point de maris; c’est-à-dire, les uns et les +autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux +sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore +ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair, +qui sont plongés et attachés par le fond du cœur à ces plaisirs, ne +peuvent plaire à Dieu: _Qui in carne sunt, Deo placere non possunt[26]._ +C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et sur ce +fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par +rapport à la concupiscence de la chair: les chastes mariés usent bien de +ce mal; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en +usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour des plaisirs des +sens[27]. + + [25] I _Cor._, VII, 25. + + [26] _Rom._, VIII, 8. + + [27] Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher de la + fin du ch. XII et de tout le ch. XXXVIII de la troisième Partie de + l’_Introduction à la Vie dévote_. + +Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à chacun selon l’état +où il est: O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez +de vous y laisser captiver; et vous qui en usez bien dans un chaste +mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs: et vous qui, +plus courageux, comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez +rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste +disposition qui vous égale aux Anges de Dieu: tous ensemble abattez +cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui est en nos membres, a +tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les +Saints: à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les +jeûnes; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus faciles les +victoires des autres appétits plus violents et plus dangereux. + + + + +CHAPITRE V + +Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par +tous les sens. + + +Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la chair consiste +seulement dans les passions dont nous venons de parler: c’est une racine +empoisonnée qui étend ses branches dans tous les sens[28], et se répand +dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est par les yeux +que l’on commence à avaler le poison de l’amour sensuel; ce qui faisait +dire à Job: _J’ai fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à +une fille[29]_; et à saint Pierre, que les yeux des personnes impudiques +sont _pleins d’adultère[30]_; et à Jésus-Christ même: _Celui qui regarde +une femme pour la convoiter, s’est déjà souillé avec elle dans son +cœur[31]_. + + [28] DÉFORIS: sur tous les sens. + + [29] _Job_, XXXI, 1. + + [30] II _Petr._, II, 14. + + [31] _Matth._, V, 28. + +Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux, dont saint +Jean parle dans notre passage. Car c’est ici où l’on ouvre les yeux pour +s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les +voir et à en être vu[32]. Les oreilles en sont infectées, quand, par de +dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l’on allume ou +l’on entretient les flammes de l’amour impur et cette secrète +disposition que nous avons aux joies sensuelles: car l’âme, une fois +touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache +aux sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, vante les +parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire +dans sa chambre, pour en conclure aussitôt après: _Enivrons-nous des +plaisirs et jouissons des embrassements désirés[33]_, montre assez par +ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, préparées pour affaiblir +l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble +pas offenser la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la +disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention de ce qui doit +faire son occupation naturelle, qui est de se rapporter toute à +Dieu[34]. + + [32] DÉFORIS: Car ici, où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la + vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en + être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair. + + [33] _Prov._, VII, 21. + + [34] DÉFORIS supprime ces derniers mots. + +Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres: l’âme qui en +goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous; ainsi ceux +qu’on s’imaginerait être les plus innocents[35], si l’on n’est toujours +sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font +sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, et réveillent la +concupiscence. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans +tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible, +le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une +attache qui fait oublier son âme, et l’image de Dieu qu’elle porte +empreinte dans son fond: on ne se peut rien refuser: un soin excessif de +sa santé fait qu’on flatte le corps en tout; et tous ces divers +sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair. + + [35] DÉFORIS: ainsi les plus innocents. + +Hélas! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait la santé +parfaite dans ses Religieux: il savait où elle nous mène, si on ne sait +châtier son corps avec l’Apôtre, et le réduire en servitude par les +mortifications, par le jeûne, par la prière et par une continuelle +occupation de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la +nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses +qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures +exquises: tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair, +que saint Jean nous défend, et en entretient le feu. + + + + +CHAPITRE VI + +Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul. + + +Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont fait appeler par +saint Paul la chair de péché: _Dieu_, dit-il, _a envoyé son Fils dans la +ressemblance de la chair du péché[36]_. Remarquez donc en Jésus-Christ +non pas la ressemblance de la chair absolument, mais la ressemblance de +la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché, dans les +impressions du péché que nous portons dans notre chair, et dans la pente +qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens: et en +Jésus-Christ seulement _la ressemblance de la chair du péché_, parce que +sa chair virginale est exempte de tout le désordre que le péché a mis +dans la nôtre. Il a donc non la ressemblance de la chair, car sa chair +est très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du sang +d’Abraham et de David; ce qui emporte non la ressemblance, mais la +véritable nature de la chair. Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non +pas la ressemblance de la chair, mais _la ressemblance de la chair du +péché_, à cause que, sans avoir les inclinations perverses, dont les +semences sont en notre chair, il en a pris seulement la passibilité et +la mortalité; c’est-à-dire, la seule peine du péché, sans en avoir ni la +coulpe, ni aucun des mauvais désirs qui nous y portent. + + [36] _Rom._, VIII, 3. + +Jugeons maintenant avec combien de raison saint Jean nous commande +d’avoir le Monde en horreur, à cause qu’il est tout rempli de la +concupiscence de la chair. Il y a dans notre chair une secrète +disposition à un soulèvement universel contre l’esprit: _La chair +convoite contre l’esprit_, comme dit saint Paul[37]; c’est-à-dire que +c’est là son fond depuis la corruption de notre nature. Tout y nourrit +la concupiscence, tout y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc +autant haïr que le péché même, où elle nous porte. + + [37] _Galat._, V, 17. + + + + +CHAPITRE VII + +D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire la Concupiscence de +la chair. + + +Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme d’une chair de péché, il +semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur: _Tout ce qui est +né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit: +ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de +nouveau[38]._ Cette parole nous ramène à l’institution primitive de +notre nature. + + [38] _Joan._, III, 6, 7. + +Dieu a fait l’homme droit[39], et cette droiture consistait en ce que, +l’esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était +parfaitement soumis à l’esprit. Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est +cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme +il n’y avait point de péché, il n’y avait pas de peine: par la même +raison il n’y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine +du péché. Il y avait encore moins de honte: Dieu n’avait rien mis que de +bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, non plus que dans +notre âme: l’ouvrage de Dieu subsistait dans son entier: _Ils étaient +nus l’un et l’autre_, dit l’Écriture, _et ils n’en rougissaient +pas[40]_. + + [39] DÉFORIS: Dieu a fait l’homme droit, dit le Sage. + + [40] _Gen._, II, 25. + +Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: _J’ai entendu +votre voix_, dit Adam, _et je me suis caché_ dans le bois, _parce que +j’étais nu_. Et Dieu lui dit: _Qui vous a fait connaître que vous étiez +nu, si ce n’est que vous avez mangé du fruit que je vous avais +défendu?[41]_ Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut +désobéissant[42]: la révolte des sens fit connaître à l’homme sa nudité: +_leurs yeux furent ouverts: ils se couvrirent et se firent comme une +ceinture de feuilles de figuier[43]_. L’Écriture ne dédaigne pas de +marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous +faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du +chaud, ni de l’inclémence de l’air; il y eut une autre cause plus +secrète, que l’Écriture nous enveloppe dans ces paroles, pour ménager +les oreilles et la pudeur du genre humain et nous faire entendre, sans +le dire, où la rébellion se faisait le plus sentir. + + [41] _Gen._, III, 10, 11. + + [42] DÉFORIS: dès que l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus + maître de ses mouvements et la révolte des sens. + + [43] _Gen._, III, 7. + +Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant plus notre honte +qu’elle semble n’oser la découvrir, de peur de nous donner trop de +confusion. Depuis ce temps-là, les passions de la chair, par une juste +punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques: l’homme a +été plongé dans le plaisir des sens: _Et au lieu_, dit saint Augustin, +_que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l’esprit, +il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel, +même dans l’esprit: Qui futurus erat etiam carne spiritalis, factus est +etiam mente carnalis[44]_. L’homme tout entier fut livré au mal[45]: +_Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre, et que +toute la pensée du cœur humain à tout moment se tournait au mal[46]._ + + [44] _De Civit. Dei_, XIV, XV, 1. + + [45] DÉFORIS: On est tombé d’un excès dans un autre: l’homme tout + entier. + + [46] _Gen._, VI, 5. + +Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source, +et nous trouverons que l’occasion d’une si forte expression de +l’Écriture et la cause de tout ce désordre y est clairement marquée dans +ces paroles qui précèdent: _Les enfants de Dieu virent que Les filles +des hommes étaient belles, et prirent pour leurs femmes celles d’entre +elles qui leur avaient plu[47]_, par une nouvelle transgression du +commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur que les +filles des hommes n’entraînassent ses enfants dans la corruption. Tout +le désordre vint de la chair et de l’empire des sens qui prévalaient sur +la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents; nous en +naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre +naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes +unis à Adam rebelle, à Adam pécheur; nous sommes souillés en celui en +qui nous étions tous comme la source de notre être. Nos passions +insensées ne se déclarent pas tout à coup, mais le germe qui les produit +toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens. +Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi parler, que corps et +chair? + + [47] _Ibid._, 2. + +Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons corps et chair +encore plus, en quelque façon, dans le sein de nos mères, et dès le +moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de +l’ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller +notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure +masse de chair, n’ayant aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes +pensées que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang, +qu’à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C’est donc ce qui fait +dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons +par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous +produisent; nous n’avons pas le moindre petit usage de la raison au +commencement et durant les premières années de notre être: dès qu’elle +commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu: quand son +exercice commence à devenir plus parfait, les grands dérèglements de la +sensualité commencent en même temps à se déclarer. C’est donc ce qui +s’appelle la chair de péché. + +Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première +impression fait que nous en demeurons esclaves. Quel effort ne faut-il +point pour nous faire distinguer notre âme d’avec notre corps? Combien y +en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction[48]? Et ceux +mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair, et en séparent leur +âme, ne s’y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s’ils +ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de +dominer; et non seulement de dominer, mais de faire tout, et même d’être +tout en nous? Nous sommes donc, pour ainsi dire, tout corps[49], et nous +ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne +renaissions de l’esprit. + + [48] DÉFORIS: Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais + venir à connaître ou à sentir cette distinction? + + [49] DÉFORIS: Nous sommes entièrement corps. + +Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine dans ce reste immense +de Peuples sauvages qui n’ont d’esprit que pour leur corps, et en qui, +pour ainsi parler, ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les +peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et +du sang? Comment en sortiraient-ils, s’il y a si peu de chrétiens qui en +sortent? De quoi s’entretient, de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet +âge où l’on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les +vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés; et qu’est-ce qu’ils +souhaitent continuellement de rappeler, s’ils pouvaient, avec leur +jeunesse, si ce n’est les plaisirs des sens[50]? Que sommes-nous donc +autre chose que chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde, +et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de saint Jean, +puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: _Que tout ce qui est au +Monde est concupiscence de la chair_? + + [50] + + Oh! l’amour, c’est la vie, + C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie, + Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner. + + (V. HUGO, _Chants au Crépuscule_, XXI.) + + + + +CHAPITRE VIII + +De la Concupiscence des yeux, et premièrement de la Curiosité. + + +La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint Jean, c’est la +concupiscence des yeux. Il faut d’abord la distinguer de la +concupiscence de la chair: car le dessein de saint Jean est ici de nous +découvrir une autre source de corruption, et un autre vice un peu plus +délicat en apparence, mais dans le fond aussi mauvais[51], qui consiste +principalement en deux choses, dont l’une est le désir de voir, +d’expérimenter, de connaître, en un mot la curiosité; et l’autre est le +plaisir des yeux, lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat +capable de les éblouir, ou de les séduire. + + [51] DÉFORIS: aussi grossier et aussi mauvais. + +Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la Concupiscence des +yeux, parce que de tous les organes, nos yeux sont ceux qui étendent le +plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les +autres sens; et dans l’usage du langage humain, sentir et voir c’est la +même chose. On ne dit pas seulement: voyez que cela est beau; mais, +voyez que cette fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, que +cette musique est agréable à entendre. C’est donc pour cela, dit saint +Augustin[52], que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des +yeux. Le désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui +d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair, +qui fait que nous ne cessons de rechercher et de nous imaginer de +nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la +cupidité. Mais ce désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut +distinguer cette seconde concupiscence de la première. + + [52] _Confess._, X, XXXV, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large + paraphrase de saint Augustin. + +Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de +savoir ce qui se passe dans le Monde, tout le secret de cette intrigue, +de quelque nature qu’elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir +tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde; les +ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l’adresse +qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, souvent même de celui de +la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là +vaines et faibles! Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être +connu? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de savoir ce qui meut +les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes? +Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous +produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements injustes, et pour +vous une redoutable matière des Jugements de celui qui dit: _Ne jugez +pas, et vous ne serez pas jugés[53]_? + + [53] _Matth._, VII, 1. + +Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus éloignés: et c’est +de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l’Histoire. On +se transporte en esprit dans le cœur des anciens Rois[54], dans les +secrets des anciens Peuples; on s’imagine entrer dans les délibérations +du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un Alexandre ou d’un +César, dans les jalousies politiques et raffinées d’un Tibère. Si c’est +pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, à la bonne +heure; il le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à cette +recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, comme on le remarque +dans la plupart des curieux, pour se repaître l’imagination de certains +objets, qu’y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui +n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la +tête d’un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu +a détruites dans sa Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet +attirail de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans le néant, +d’où il est sorti? _Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le cœur +appesanti? Pourquoi aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous +délectez-vous à étudier le mensonge?[55]_ + + [54] DÉFORIS: dans les Cours des anciens Rois. + + [55] _Psal._, IV, 3. + +Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les +mauvaises sciences, comme sont celles de deviner par les astres, ou par +les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi +frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la +direction particulière de sa providence. C’est entreprendre sur les +droits de Dieu, c’est détruire la confiance avec laquelle on se doit +abandonner à sa volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines que +pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître de choses +frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas besoin de remarquer que +c’est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter +les démons, où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre des +guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des pactes formés ou +des traités avec les malins esprits[56]. Car outre que dans toutes ces +curiosités il y a de l’impiété et une damnable superstition, on peut +encore ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau +blessé; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière que d’en suivre +de si fausses. + + [56] DÉFORIS: et par des pactes formels ou tacites avec ces malins + Esprits. + +Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui +est des véritables, on excède beaucoup à s’y livrer trop, ou à +contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il +arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu, +s’adonnent à toutes sortes de lectures[57], surtout des Livres nouveaux, +des Romans, des Comédies, des Poésies, et se laissent tellement posséder +au désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes. + + [57] DÉFORIS: s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à + toutes sortes de lectures. + +Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un +dérèglement de l’esprit, un dessèchement du cœur, une misérable +captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une +source d’erreurs. + +C’est encore s’abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve, +que d’apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou +des mystères de la Religion. _Ne recherchez point_, dit le Sage, _ce qui +est au-dessus de vous[58]._ Et encore: _Celui qui sonde trop avant les +secrets de la divine Majesté, sera accablé de sa gloire[59]._ Et encore: +_Prenez garde de ne vouloir point être sages plus qu’il ne faut; soyez +sages sobrement et modérément[60]._ La foi et l’humilité sont les seules +guides qu’il faut suivre: quand on se jette dans l’abîme, on y périt. +Combien[61] ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des +secrets de la prédestination et de la grâce[62]; voulant juger de tout +par leur propre esprit, et rendre raison de tout; et s’élevant +superbement au dessus des Docteurs et des Apôtres mêmes? + + [58] _Eccl._, III, 22. + + [59] _Prov._, XXV, 27. + + [60] _Rom._, XII, 3. + + [61] Les Jansénistes. + + [62] DÉFORIS supprime les lignes qui suivent, comme n’étant point dans + l’original. + +Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien prier, et +s’humilier véritablement; c’est-à-dire qu’il faut savoir que tout le +bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher +curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de +Dieu? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a faite, la sait +mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans la détruire? Prions-le +donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de +nos désirs par les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la +nôtre que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire, +comme la vie future est le temps de voir. C’est tout savoir, dit un +Père, que de ne rien savoir davantage: _Nihil ultra scire, omnia scire +est._ + +Toute âme curieuse est faible et vaine; par là même elle est +discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement étaler un vain +savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants. + +Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière. +On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux[63], trop de +pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le +plus souvent envie de les lire[64]. Ce n’est qu’amusement et +ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et +sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde +manière de concupiscence des yeux, dont nous allons parler. + + [63] DÉFORIS: trop de bijoux précieux. + + [64] A rapprocher du ch. XIII des _Caractères_ de LA BRUYÈRE: _De la + mode_. + + + + +CHAPITRE IX + +De ce qui contente les yeux. + + +Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les +yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle +attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux: +mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence +de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre +sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles: +_N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain +éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui +éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la +modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches +ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que +tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux +bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez +aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans +vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout +cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se +distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce +qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à +se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est +pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures +montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de +ce qui vous relève. + + [65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_. + + [66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation + d’abondance. + +Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux. +Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens, +par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes +places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui +qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et +semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est +proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en +cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime +les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout +cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour +lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses +mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa +passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature +ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil, +qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que +lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son +intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi +le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie +du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il +engraisse son corps[68]. + + [67] _Eccl._, V, 9, 10 + + [68] _Eccl._, V, 17, 18. + +Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en +autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous +n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout +pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en +rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque +déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente: +elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se +consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se +rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la +mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se +satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._ + + [69] _Eccl._, IV, 8. + + [70] _Prov._, XXVII, 20. + +N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout +y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus +pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout +ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous +n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne +savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent +manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans +remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une +semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera +rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait +votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui +vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des +morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de +vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura +fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil +très court. + +Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je +travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou +sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de +plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se +tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de +fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de +conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous +sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que +reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir +orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans +les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de +vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit +saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_. + + [71] _Eccl._, II, 19. + + [72] _Eccl._, V, 14, 15. + + [73] _Rom._, II, 5 + +Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point +la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez +point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire +entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances +et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne +réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les +malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée +de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement +de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on +est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde: +Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc +sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont +heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus +ejus[74]._ + + [74] _Psal._, CXLIII, 15. + +Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je +verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les +étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit: +_Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au +soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce +beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré +qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence +à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces +grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur, +l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté +qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se +montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur +incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du +soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire +des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui +qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_ + + [75] _Psal._, VIII, 4. + + [76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11. + + [77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses. + + [78] _Sapient._, XIII, 3. + +Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de +Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et +l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._ +Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car +j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un +vain éclat. + + [79] _Psal._ XXV, 8. + + [80] _Ibid._, 9. + +Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et +l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un +Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait +avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble +qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils +nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est +rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu, +désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous +vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une +défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse. +Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent +et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un +lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil +qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous +faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse +un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de +l’infirmité qui vous environne de toutes parts. + + [81] _Ibid._, CXLIII, 12. + + [82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils + remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise; + tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants + de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences. + +Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et +semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du +moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces +illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et +non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement +dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites +cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette +vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité, +et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges +sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui +voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les +environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne +voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de +ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état +au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y +passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde +comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous +savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui +peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est +jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce +grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous +souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler +avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur +cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui +prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination +attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la +vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein +d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._ + + [83] DÉFORIS: Aime dans ta table. + + [84] _Psal._ CXVIII, 37. + + [85] I _Cor._, VII, 31. + + [86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18. + + [87] _Num._, XV, 39. + + + + +CHAPITRE X + +De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de concupiscence +réprouvée par saint Jean. + + +Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons de parler, +semblent être des branches de l’orgueil, elles appartiennent plutôt à la +vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel; +tout s’y réduit à l’ostentation, que nous avons rapportée à la +concupiscence des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de faire +admirer un vain savoir, et par là se distinguer des autres hommes. +L’ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne +cherche qu’à se donner une vaine distinction. + +L’orgueil est une dépravation plus profonde: par elle l’homme, livré à +lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l’excès de son amour +propre. _Être superbe_, dit saint Augustin, _c’est en laissant le bien +et le principe commun auquel nous devions tous être attachés, qui n’est +autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son +auteur[88]_; c’est-à-dire, se faire son dieu: _Relicto communi, cui +omnes debent hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium._ + + [88] _De Civit. Dei_, XIV, XIII, 1. + +C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole +du Serpent, qui nous disait en la personne d’Ève: _Vous serez comme des +dieux[89]_; et nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous avons +succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, et +toute notre âme en est infectée. Voilà en général ce que c’est que cette +troisième concupiscence, que saint Jean appelle _l’orgueil_; et il +ajoute: _l’orgueil de la vie_, parce que toute la vie en est corrompue; +c’est comme le vice radical d’où pullulent tous les autres vices: il se +montre dans toutes nos actions; mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est +qu’il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur. + + [89] _Gen._, III, 5. + + + + +CHAPITRE XI + +De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil. + + +Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut aller à l’origine +du péché, et pour cela en revenir à la parole du Sage: _Dieu a fait +l’homme droit[90]._ Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu +de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, de toutes ses +forces, de toute son intelligence, d’un amour parfait[91], et pour +l’amour de lui-même; et de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la +droiture et la rectitude de l’âme: voilà l’ordre: voilà la justice. Il +est juste de donner de l’amour à celui qui est aimable: et le grand +amour à celui qui est très aimable: et le souverain et parfait amour à +celui qui est souverainement et parfaitement aimable: et tout l’amour à +celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-même tout ce qui +est aimable et parfait; en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime +soi-même que pour lui. + + [90] _Eccl._, VII, 30. + + [91] DÉFORIS: D’un amour pur et parfait. + +Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. Cela même fait la +beauté de la créature raisonnable, faite à l’image de Dieu: Dieu étant +la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas +n’être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle +est l’image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par +conséquent il fallait aimer seul d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se +voyant belle, s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la +contemplation de son excellence: elle a cessé un moment de se rapporter +à Dieu: elle a oublié sa dépendance: elle s’est premièrement arrêtée, et +ensuite livrée à elle-même: déçue par sa liberté, qu’elle a trouvée si +belle et si douce, elle en fait un essai funeste: _Suâ in æternum +libertate deceptus._ Mais en cherchant d’être libre jusqu’à s’affranchir +de l’empire de Dieu, et des lois de la justice, il est devenu captif de +son péché. + +Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même; mais quiconque n’aime que +soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, +n’est plus soumis à la volonté de Dieu; et demeurant incapable d’être +touché des intérêts d’autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais +encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les +autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore +à ses caprices. + +Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée dans le Livre de +la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que +quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait +pécher: _Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur[92]._ Il a fait la +créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle +ferait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé +la cause de son erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se +cherchant soi-même, est devenu malheureux en se trouvant: Dieu lui a +soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l’être, pour être +l’objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa +vengeance. Il n’a plus trouvé dans lui-même[93] que ce qu’il peut avoir +sans Dieu: c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, le péché, +le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la +tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des +colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le +troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au bien général, que +personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous. + + [92] _Sapient._, XI, 17. + + [93] DÉFORIS: Il n’est plus demeuré à l’homme. + +Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la +fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le +commencement, mais encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car +c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui +ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne +s’éteignent jamais: elles sortent du fond de notre crime. _Je tirerai_, +dit le saint Prophète, _un feu du milieu de toi pour te dévorer_: +_Producam ignem de medio lui qui comedat te[94]._ Ce sont nos péchés qui +allument le feu de la vengeance divine, d’où sort le feu dévorant qui +pénètre l’âme par l’impression d’une vive et insupportable douleur. +Voilà ce que produit l’amour de nous-mêmes: voilà comme il fait d’abord +notre péché et ensuite notre supplice. + + [94] _Ezech._, XXVIII, 18. + + + + +CHAPITRE XII + +Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre. + + +Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour +propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est +l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en +cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au +mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de +soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu +va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même +par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter +qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers +principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à +l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui +peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste +n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant +Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une +balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de +poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture +n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte +pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière +justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu +sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._ + + [95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII. + + [96] _Exod._, III, 14. + + [97] _Isa._, XL, 15. + + [98] _Isa._, XL, 17. + +En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en +particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme +n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau, +qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une +Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles +ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise +ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais +toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être? +Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y +paraît. + +Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris +de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer +comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et +d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint +Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être +nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être +est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de +plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en +elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non +êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre +chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et +porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant. + +Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au +mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de +Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu, +jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré +elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne +s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le +néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser +soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie +la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre +satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le +comble de l’injustice et de l’égarement. + + + + +CHAPITRE XIII + +Combien l’Amour propre rend l’homme faible. + + +Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son +injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais +lui-même. Il n’ôte rien à Dieu; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa +lumière, sa force et la source de tout son bien; et devient aveugle, +ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir, +ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de +ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour +objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos +sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre +esprit. + +Cette vérité est notre règle: c’est par là que nos désirs doivent être +réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi +dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même; et ce qui fait notre plaisir, +c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu. + +Hélas! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour +rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas. +C’est ce qu’ont fait nos premiers parents: c’est le vice héréditaire de +notre nature. Le démon nous dit comme à eux: Pourquoi Dieu vous a-t-il +défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût? _Cur +præcepit vobis Deus[99]?_ Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur +nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la +vérité. + + [99] _Gen._, III, 1. + + + + +CHAPITRE XIV + +Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre. + + +Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en +quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de +Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la +douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le +plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil. +L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui +rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par +un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce +d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir +particulier à désobéir, et que la défense irrite. + + [100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop + violent du plaisir des sens. + +C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots: +_Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_; +c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé +par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver +à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que, +par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus +volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense: +_Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a +doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la +transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par +le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo +prævaricationis._ + + [101] _Rom._, VII, 11. + + [102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq. + +La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant +la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au +lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une +humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la +faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière +d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui +ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu. + +Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont +d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux +la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature +raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a +imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à +la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en +elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux +joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est +doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé, +conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil, +et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._ + + [103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature. + + [104] _Matth._, XI, 30. + + [105] _Job_, XI, 12. + +A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en +faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut +faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un +certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence +propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus +dangereux de la créature raisonnable. + + [106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre. + + + + +CHAPITRE XV + +Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son +orgueil. + + +On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation +de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les +choses que l’on appelle biens. + +Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel +sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités +de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, +qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut +être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de +biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser +vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre +tout ce qui est bon. + + [107] DÉFORIS: et où se trouve la félicité de la nature raisonnable. + +Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après +Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les +objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de +Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il +faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui +est elle-même; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne +trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa +félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son +image, c’est là premièrement qu’elle tombe; et saint Augustin a dit très +véritablement que _l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu, +tombe premièrement sur lui-même[108]_. C’est donc là que, perdant sa +force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas; et de lui-même, où +il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi +les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le +devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses +extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de +chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens. + + [108] _De Civit. Dei_, XIV, XIII et seq. + + [109] DÉFORIS: il tombe de nécessité. + + [110] DÉFORIS: et contraint de mendier. + +Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui +d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se +disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au +plus profond des abîmes; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même, +et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas. + +Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons +le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des +sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et +vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la +commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute. + +Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau, +qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute, +et y fait une impression profonde: ainsi l’âme, tombant sur elle-même, +fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste +dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre, +voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se +repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours +concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne +veuille s’assujettir: d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice, +la jalousie; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme +sien: d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout +cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil. + + + + +CHAPITRE XVI + +Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est +traité du premier. + + +Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous +l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux +effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus +des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence. + +Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans +les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple, +accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui +regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous +les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à +réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il +s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les +cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est +le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient +tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les +paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire +qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter +aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans +ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les +guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se +distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions +de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté +et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et +le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de +brutalité que les autres hommes. + +Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien +a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections, +même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les +brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les +plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements +trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir +peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de +les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre +infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil! + + [111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD. + VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues. + +Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les +fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil, +_sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les +querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les +dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les +meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande +partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi +venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde +vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face +de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches +sorties de cette racine empoisonnée. + + [112] _Galat._, V, 19. + +Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait +que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en +voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil +sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les +ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre +humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le +désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre +humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir +cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, +pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à +Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le +leur. + +Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus +communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la +médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine +mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus +tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler +tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de +soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable +supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet +de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors. + +Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences +plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à +l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son +ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée, +comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à +elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après +s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son +empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son +vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre +croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds +les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve +plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les +siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces +paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits: +toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous +ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti +sunt ab eâ[113]._ + + [113] _Prov._, VII, 26. + +Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes, +comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi +les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses +mains[114]._ + + [114] _Judith_, XII, 11. + +Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on +pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes +corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, +que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle +dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un +côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle +l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115]. + + [115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais + avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir + en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A + rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie + dévote_ (_Des amourettes_). + + + + +CHAPITRE XVII + +Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec +celle d’une femme qui veut se croire belle. + + +Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse +de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage. +Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon +jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette +expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la +gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si +ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y +plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre +erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui +rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être +fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des +autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité +m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion +d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes +défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime +mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux +à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille! + +Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à +elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et +rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau +trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans +lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la +louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est +qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat. + +Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux +idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter, +par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines: +qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de +fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions +pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des +injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre +humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans +de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité +des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné +dans le solide, plus il est vain et trompeur. + +Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y +doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu +sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par +elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et +qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et +toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si +humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un +bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de +faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui +s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi +dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt +que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des +hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un +mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil +est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en +est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à +craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation +d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en +soi-même la racine. + + [116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même? + Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui + donc les estimera. + + [117] _Confess._, X, XXXVII et seq. + + + + +CHAPITRE XVIII + +Un bel Esprit, un Philosophe. + + +Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, d’une autre espèce +de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à +arrondir une période; en un mot, à rendre agréables des choses non +seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs +amours[118], et à remplir l’Univers des folies de leurs jeunesses +égarées. + + [118] DÉFORIS: comme à chanter un amour feint ou agréable. + +Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des +autres; ils tâchent parmi les Grands, dont ils flattent les erreurs et +les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils +remportent, ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du Public, +enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur +félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air; +et prennent rang parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche: _Vous +qui vous réjouissez dans le néant[119]._ Que si quelque critique vient à +leurs oreilles; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils +se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien +qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du +Public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement +la fantaisie et l’humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent +pas à ce sévère Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur +vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à +fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes +piquantes; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu’ils +auront versé sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la +pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs +folies, ils attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils +trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes pour des +ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui +auront allumé autour d’eux un feu vengeur. O tromperie! ô aveuglement! ô +vain triomphe de l’orgueil! + + [119] _Amos_, VI, 1. + +Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, condamnent ces vains +écrits. Il n’y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le +jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple, +portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils (c’est le discours +de Platon), aucun égard à la vérité: pourvu qu’ils disent des choses qui +plaisent, ils sont contents: c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers +le pour et le contre: des Sentences admirables pour la vertu, et contre +elle: les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu’ils les +chantent[120] en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera +dans ce Philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vertu: +le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on suivra; et pourvu qu’il +arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement +flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art: comme un +Peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui +portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce +qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature. +C’est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom +de Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et admirables +sentences, on n’a qu’à approfondir, et les faire raisonner dessus, on +trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce Philosophe. Parce +que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de +chercher la vérité. + + [120] DÉFORIS: qu’ils le fassent. + +Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S’il +trouve a propos de décrire dans son _Énéide_ l’opinion de Platon sur la +pensée et l’intelligence qui anime le monde: il le fera en vers +magnifiques. S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les +mouvements, de décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement +les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d’en +faire sortir l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du +secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses +Églogues que bon Platonicien dans son Poème héroïque. Il a contenté +l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses +vers, et la vivacité de ses expressions: c’est assez à la poésie: il ne +croit pas que la vérité lui soit nécessaire. + +Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le même esprit: la +Religion n’est non plus[121] dans le dessein et dans la composition de +leurs ouvrages que dans ceux des Païens. Celui-là[122] s’est mis dans +l’esprit de blâmer les femmes: il ne se met point en peine s’il condamne +le mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un +remède: pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à +son humour satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien +souvent très laides, il est content. + + [121] DÉFORIS: la Religion n’entre non plus. + + [122] Boileau. + +Un autre[123] croira fort beau de mépriser l’homme dans ses vanités et +ses airs; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en +forme jusqu’à la raison, sans songer qu’il déprise l’image de Dieu dont +les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui +sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes +vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé +à ses lecteurs, parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et +dangereuses plaisanteries: tant on s’éloigne de la vérité quand on +cultive les arts auxquels la coutume et l’erreur ne donnent dans la +pratique d’autre objet que le plaisir. + + [123] Montaigne. + +Un Philosophe[124] blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec +des couronnes sur la tête, et une branche de laurier dans la main. Mais +ce Philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, +ne le connaît pas pour Dieu? qui n’ose annoncer au peuple la plus +importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec +lui la vérité à la coutume? Il en est de même des autres, qui enflés de +leur vaine Philosophie, parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, +ou Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement +les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu’à tenter de les +redresser[125]: la simplicité de l’Écriture causera un dégoût extrême à +leur esprit préoccupé; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par +intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur orgueil: _Quantum +propinquaverunt intelligentiâ, tantum superbiâ recesserunt_, dit saint +Augustin[126]. Voilà ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle +n’est pas soumise à la sagesse de Dieu: elle n’engendre que des superbes +et des incrédules[127]. + + [124] Platon. + + [125] DÉFORIS: que Dieu envoie au monde pour le redresser. + + [126] _Serm._ CXLI, 2. + + [127] Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des + _Confessions_ de saint Augustin. + + + + +CHAPITRE XIX + +Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il +demande. + + +Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière l’orgueil des +hommes! La gloire est le souverain bien qu’ils se proposent: et vous, +Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont +ils sont avides. Car vous en êtes le maître[128], et vous la donnez et +l’ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l’esprit des hommes. +Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore +trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la +demandent, et vous en faites leur supplice. + + [128] DÉFORIS: En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides? + quelquefois: car vous êtes le maître. + +Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le Trône le plus auguste +de l’Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui, +c’est-à-dire, d’avoir une grande gloire parmi les hommes? _Que de +peine_, disait-il, _il se faut donner pour faire parler les Athéniens!_ +Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il recherchait avec +tant d’ardeur; mais il y était entraîné par une espèce de manie, dont il +n’était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le +livrer à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la +soif le tourmentait, avec encore plus d’abondance qu’il ne pouvait +imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui; +tout le monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné lui a donné +plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient +comme en Occident, et les Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de +refuser la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé; il l’en a +rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge; il l’en a enivré; et il +en a eu plus que sa tête n’était capable d’en porter. O Dieu, quel bien +est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à +eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume[129]! + + [129] Tout ce développement est repris par Bossuet du _Sermon pour la + profession de Mlle de La Vallière_ (1675): Qu’est-ce qu’il a + souhaité, ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de + travaux et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a + fait souffrir aux autres?... Ceux qui désirent la gloire, la gloire + souvent leur est donnée, etc... + +Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en avoir autant, +et durant sa vie et après sa mort, qu’un Homère, qu’un Théocrite, qu’un +Anacréon, qu’un Cicéron, qu’un Horace, qu’un Virgile? On leur a rendu +des honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au monde, et la +postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les +louer a été poussée jusqu’à leur dresser des temples: ceux qui n’ont pas +été jusque-là n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des +esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé dans +votre Évangile, de cette gloire qu’ils ont reçue, et reçoivent +continuellement dans la bouche de tous les hommes? _Je vous le dis en +vérité, ils ont reçu leur récompense[130]._ + + [130] _Matth._, VI, 2. + +O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre +balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu’il soit, vous +avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie +qui paraît dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et dans les +écrits de ceux qu’on nomme les grands Auteurs! Vous les avez récompensés +et punis tout ensemble: vous les avez repus de vents: enflés par la +gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands +Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles +et composer leurs Poèmes! Celui-là étonné lui-même du long et furieux +travail de son _Énéide_, dont tout le but, après tout, était de flatter +le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu’il +s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, _pene vitio +mentis_. Leur conscience leur reprochait qu’ils se donnaient beaucoup de +peine pour rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer. + +Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, que +d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, que d’esprit faut-il +sacrifier à cette vanité! Dieu la condamne, et à la fin il la contente, +pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu’il fait de +cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas; il leur +en donne plus qu’ils n’en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces +Conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces +grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont +élevés au plus haut degré de réputation où l’on puisse parvenir parmi +les hommes; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs +desseins: _Receperunt mercedem suam, vani vanam[131]._ + + [131] _In Psal._ CXVIII, _Serm._ XII, 2. Cette citation se trouve + déjà, en termes analogues, dans le _Sermon pour la profession de + Mlle de La Vallière_. + + + + +CHAPITRE XX + +Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre gloire les +œuvres qui appartiennent à la véritable vertu. + + +Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe le plus. Plus +vains encore et plus déçus par leur orgueil sont ceux qui sacrifient à +la gloire, non des choses vaines, mais les propres œuvres que la vertu +devait produire. Tels sont _ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour être +glorifiés des hommes_: qui _sonnent de la trompette devant eux-mêmes +quand ils font l’aumône_: qui _affectent de prier dans les coins des +rues et d’attrouper le monde autour d’eux_: qui _veulent rendre leurs +jeûnes publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur +visage_[132]. + + [132] _Matth._, XXIII, 2, 5, 16. + +Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou même, par le dernier +aveuglement, parmi les Chrétiens, ont été justes, équitables, +tempérants, cléments, pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang. +Et tous ils ont reçu leur récompense; et ils sont beaucoup plus punis +que ceux qui mettent la gloire dans des choses vaines. Car plus les +œuvres qu’ils étalent sont solides par elles-mêmes, plus il est indigne +et injuste de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de +chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être loué par les +hommes, comme si Dieu ne lui suffisait pas. + + + + +CHAPITRE XXI + +Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du +monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les +autres. + + +Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant +au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse +séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce +qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes +en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de +l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre +travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes! + + [133] DÉFORIS: qui illuminez. + +Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la +beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit +équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque +façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage +et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur +industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des +hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et +s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et +les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des +louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la +créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils +étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et +d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus +indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug +de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient +leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de +leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps +comme le plus bel ouvrage de la raison. + +Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier, +encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer +en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils +étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne +faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer +leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était +ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le +reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est +aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son +mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le +premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se +serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle +admiration dont il était plein pour lui-même. + + [134] _Luc._, XVIII, 11. + +Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il +était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes, +il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître +comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût +été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans +le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son +besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé +comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun +défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il +n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de +ses dons. + + [135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu. + + [136] _Psal._ XXXIII, 3. + +Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule +de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût +pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à +Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à +lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne +qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans +cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et +qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en +lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui +mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son +erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour +l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in +homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._ + + [137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même. + + [138] _Jerem._, XVII, 5. + + + + +CHAPITRE XXII + +Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre de +tomber dans cette espèce d’orgueil? + + +Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice, pleine +d’elle-même et de son propre mérite. Ils se regardaient comme les seuls +dignes du don de Dieu, comme s’ils eussent été[139] d’une autre nature, +et formés d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des +humains; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant souffrir qu’on +annonçât l’Évangile aux Gentils, ni qu’on louât d’autres qu’eux[140]. +C’est là donc cette fausse et abominable justice qui est détestée par +saint Paul en tant d’endroits: et une telle justice, si clairement +réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point trouver de place parmi les +Chrétiens. + + [139] DÉFORIS: et de même que s’ils étaient d’une autre nature. + + [140] DÉFORIS: d’autres hommes qu’eux. + +Mais les hommes corrompent tout, et abusent du Christianisme, comme du +reste des dons de Dieu. Il s’est trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient +les Pélagiens, qui ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut; et il s’en +est trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie, ont cru +trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme, et rendre à Dieu +toute la gloire qui lui était due. + +Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien, tant loué +par saint Augustin pour cette Sentence, ont dit qu’_il fallait donner, +non une partie du salut, mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier +jamais de rien, parce que rien n’était à nous[141]_. Ils l’avaient prise +de saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure, non que celui +qui se glorifie se puisse glorifier, du moins en partie, en lui-même, +mais qu’il ne doit nullement se glorifier en lui-même, mais en Dieu; +c’est-à-dire, uniquement en lui. + + [141] S. Cypr., _Test. adversus Judæos, ad Quirin._, II, IV; S. + August., _Contra duas Ep. Pelag._, VI, X, 25 et seq. + + + + +CHAPITRE XXIII + +Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes. + + +Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la justice Judaïque et +Pharisaïque, que saint Paul appelle _la propre justice[142]_, +c’est-à-dire, celle qu’on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On +tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on +croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu’une petite +pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même, +contre la doctrine de saint Paul[143]; ou sans erreur dans l’esprit, par +une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il +n’y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature +raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses +dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre +arbitre; une âme qui voit et qui croit voir cette beauté en elle-même, +qui sent qu’elle fait le bien, et s’y attache par un amour sincère +autant qu’elle peut, touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et +regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de +Dieu. De là vient[144] qu’insensiblement elle oublie que Dieu en est le +principe, et se l’attribue à soi-même, par un sentiment d’autant plus +vraisemblable, qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre. + + [142] _Rom._, X, 3. + + [143] II _Cor._, III, 5. + + [144] DÉFORIS: Ce qui fait qu’insensiblement. + +C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle espère, qu’elle aime, +qu’elle consent à la grâce, qu’elle la demande. Ainsi, comme ce bien +qu’elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l’approprie et se +l’attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre +sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération +propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu’il +faut[145], tout le bien que nous faisons, et nous donne le bon usage de +notre liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon exercice: en +sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu’il ne faille +demander à Dieu, et lui en rendre grâces. + + [145] DÉFORIS: De la manière qu’il sait. + +L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à elle-même, par la +pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier tout le bien qu’elle a, +encore qu’il lui vienne de Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui +le possède que de Dieu qui le donne: ou si elle l’attribue à Dieu, c’est +à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu: _Je vous rends grâces_, et +qui s’attribue à soi-même de rendre grâces: ou si elle surpasse ce +Pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et +qu’elle demande à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela même, et +s’en glorifie: ou si elle cesse de s’en glorifier, elle se glorifie de +cela même, et fait renaître l’orgueil, dans la pensée qu’elle a de +l’avoir vaincu. + +O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, de plus sublime, de +plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l’orgueil! +Et à cela quel remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même? En +un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la +connaissance qu’on a de son indigence et de son néant, et que les +retours sur soi-même se multiplient jusqu’à l’infini. + +Mais c’est peut-être un petit défaut[146]? Non: c’est la plus grande de +toutes les fautes, et il n’y a rien de si vrai que cette parole de saint +Fulgence, dans la lettre à Théodore[147]: _C’est à l’homme un orgueil +détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais +c’est encore un orgueil plus détestable, lorsque les hommes s’attribuent +ce que Dieu leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus ce +don est excellent, plus est grande la perversité de l’ôter à Dieu pour +se le donner à soi-même; et plus injuste est l’ingratitude de +méconnaître l’Auteur d’un si grand bien[148]._ + + [146] DÉFORIS: Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut. + + [147] S. Fulg., _Epist._ VI, cap. VIII, n. 11. + + [148] La même citation se trouve dans le _Sermon sur l’honneur du + Monde_ (1660). + +C’est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande +tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean +nous fait détester. C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux +autres, comme le comble de tous les maux, et le dernier degré du mal. +_Mes petits enfants_, nous dit-il, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui +est dans le Monde, parce que tout y est concupiscence de la chair_; +c’est ce qui représente le premier degré de notre chute[149]: ou +_concupiscence des yeux_, curiosité et ostentation, qui est le second +pas que vous faites dans le mal: ou _orgueil de la vie_, qui est l’abîme +des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés +radicalement et dans le fond. + + [149] DÉFORIS: c’est ce qui présente le premier et fait le premier + degré de notre chute. + + + + +CHAPITRE XXIV + +Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer +tout le bien qu’il a de Dieu? + + +Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous +avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je, +inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable +facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en +un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité? +Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins +que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous? +Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est +de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la +cause première. + +Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre +nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus +parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si +parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus +beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et +après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi +beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si +belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle +n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant +point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens +corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à +aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose. + +Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa +propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en +pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son +entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il +avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire +cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba +dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la +vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses +anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la +vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt +qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et +de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la +maîtresse et la souveraine de tous les esprits. + + [150] _Joan._, VIII, 44. + + [151] _Jacob._, II, 19. + +Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du +matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le +sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus +semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans +votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez +orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles +connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès +votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait +dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité +fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous +regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence? + + [152] _Isa._, XIV, 12. + + [153] _Ezech._, XXVIII, 12-15. + +Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait +aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination, +fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus +beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance. +Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et +en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu +abandonne à elle-même, le perd à jamais. + +Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature +qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare +de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa +perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à +lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la +tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage, +s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel, +c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui +qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son +orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits, +et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur +les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai +semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut +ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu: +rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme +Dieu?_ + + [154] _Isa._, XIV, 13, 14. + +Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire +adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi +qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers, +dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in +profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce +que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les +Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est +le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au +dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était +après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de +Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu +inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156] + + [155] _Ibid._, 15. + + [156] _Psal._ VIII, 6. + +Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à +l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque +chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est +elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange +est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y +en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc +l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il +lui communique est celle qui était en lui la plus puissante, +c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._ +L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil, +qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la +terre. + + [157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8. + + + + +CHAPITRE XXV + +Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois +Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil. + + +Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma +chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été +tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse +et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis +né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu, +j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la +bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point +manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un +doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous +a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre +Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable +d’avaler tout le poison. + + [158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant. + + [159] _Gen._, III, 1. + +Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre +puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de +délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de +ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit +la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à +écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la +souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en +horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la +décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour +que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez +comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront +ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous +voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et +tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien +et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou +malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes +vous serez dans une sorte d’indépendance[162]. + + [160] _Ibid._, 2, 8. + + [161] _Gen._, III, 4. + + [162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement + libres et dans une sorte d’indépendance. + +Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec +le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant +un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une +certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait +jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un +désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui +arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux +furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient +nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans +leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était +point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre +excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes, +avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en +leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils +n’avaient vue qu’en Dieu seul. + + [163] _Gen._, III, 7. + + [164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur. + +Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la +plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous +a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous +saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève +porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait +séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment +elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle +vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle +considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui +manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à +manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments +qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa +postérité une source éternelle de péché et de mort[167]. + + [165] _Gen._, III, 4, 5. + + [166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et + promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le + mangeant, etc. + + [167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième + semaine_, _Élévations_ I à VI). + +Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande +félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans +le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de +concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par +la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et +en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement +on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous +commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le +mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez +comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du +mal, qui est un attribut divin. + + [168] DÉFORIS: vous éprouverez. + +C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel: +_Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre +volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être +guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à +l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à +ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur +pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se +produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous +une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais +effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel +fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._ + +Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos +cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en +nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette +promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et +enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui +pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son +éclat. + +Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant +avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et +prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est +entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle +des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout +le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux +et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus +dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que +l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que +nous en écartions la pensée[169]. + + [169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans + l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir + tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce + que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe + partie, ch. 39). + + + + +CHAPITRE XXVI + +La vérité de cette histoire trop constante par ses effets. + + +Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se +perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque +de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science +du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit, +la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle +fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que +parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond +au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à +l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il +pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement +qu’il lui ferait fût facile? + +Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte +de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu, +qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets +sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une +espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le +dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers +parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant +quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il +indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser +attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal? + +Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme +nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient +obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent +l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un +langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle +sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la +création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres +créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui +apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu +même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme +tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On +entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam +dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui +de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures +que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la +suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir +en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les +autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste +supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu +si rampant par son orgueil. + + [170] DÉFORIS: lui était sensible. + +Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa +merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements, +l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop +croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait +aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus +en toutes manières que nous le sommes? + +Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand +j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui +qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je +m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le +moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu +même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni +ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui +se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle. + + [171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours. + +Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit +encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles +il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa +subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle +source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant +de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me +montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du +plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je +croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans +l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173] +contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me +montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et +déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne +se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange! +Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine, +par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que +je suis vraiment mort par le péché? + + [172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein. + + [173] DÉFORIS: puisse tenir un moment. + + [174] DÉFORIS: ce fruit décevant. + + + + +CHAPITRE XXVII + +Saint Jean explique toute la corruption originelle dans les trois +Concupiscences. + + +Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant la triple +concupiscence, celle de la chair et des sens, celle des yeux et de la +curiosité, et enfin celle de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre +corruption, dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence, et +dans la tentation du démon et dans le consentement du premier homme. +Qu’a prétendu le démon, que de me rendre superbe comme lui, savant et +curieux comme lui, et à la fin sensuel; ce qu’il n’était pas, parce +qu’il n’avait point de corps; mais ce qu’il nous a fait être, en +ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave du corps; pour en +effacer d’autant plus l’image de Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans +une bassesse et abjection plus extrême? + +Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte dans un autre +ordre qu’elles ne paraissent dans l’histoire de la tentation, que nous +venons de voir, parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit +a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que la tentation +commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît la curiosité, qui est mère, +comme on a vu, de l’ostentation; afin que notre chute se terminât enfin, +comme à l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair. Comme +c’était par ces degrés que nous étions tombés, Moïse, qui nous a d’abord +regardés comme étant encore debout, dans la rectitude de notre première +institution, a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont venus. +Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus, remonte de degré en degré, +par la concupiscence de la chair et par la curiosité de l’esprit, +jusqu’au premier principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil +de la vie. + +Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie diversité de maux +sont sortis de ces trois concupiscences? On craint, on espère, on +désespère, on entreprend, on avance, on recule, suivant ses désirs, +c’est-à-dire, suivant les concupiscences dont on est prévenu: on +n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on désire pour soi-même: on +n’est ennemi de personne, qu’autant qu’on en est contrarié: on n’est +injuste, ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que +selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences: on ne veut +ôter du monde que ceux qui s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque +manière que ce soit, ou de dessein ou sans dessein: on ne veut avoir de +puissance, ni de crédit, ni de bien que pour contenter ses désirs: on +veut ne se rendre redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous +contredire: on ne médit que pour avoir des armes toujours prêtes dans se +langue, et s’élever sur la ruine des autres. + +O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté? Quelle infinité de péchés ai-je +entrepris de décrire? C’est là le Monde dont Satan est le créateur; +c’est sa création opposée à celle de Dieu; et c’est pourquoi saint Jean +nous crie avec tant de charité et de zèle[175]: _Mes petits enfants, +n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui est le Monde, et tout ce qui +est dans le Monde, de quelque nom qu’il s’appelle, de quelque dehors +qu’il se pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens, que +curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège et impie orgueil, +par lequel l’homme, enivré de son excellence, s’attribue l’ouvrage de +Dieu, et se corrompt dans ses dons._ + + [175] DÉFORIS: avec tant de charité. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est pas du Père, mais du +Monde_; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre: _Si quelqu’un +aime le Monde, l’amour du Père n’est point en lui._ + + +Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de Dieu; et c’est pour +cela que saint Jean, après avoir dit: _N’aimez pas le Monde, ni ce qui +est dans le Monde, parce que tout ce qui est dans le Monde est +concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la +vie_, ajoute: _laquelle_ concupiscence, ainsi divisée dans ses trois +branches, _n’est pas du Père, mais du Monde[176]_. Ce n’est pas +l’ouvrage du Père, qui d’abord n’avait inspiré à l’homme que la +soumission à Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne +voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous environnent, et la +parfaite sujétion de la chair à l’esprit. + + [176] I _Joan._, II, 16. + +Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne sont pas de Dieu, et +ne tiennent aucun rang[177] dans son ouvrage. Car en regardant tous les +ouvrages qu’il avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était +le meilleur, il avait dit que _tout était bon et très bon[178]_. Ainsi +il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise dans sa source et +dans ses effets, ni le monde, qui est tout entier dans le mal: _in +maligno_, dit saint Paul[179]. La concupiscence vient du monde que Satan +a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur: elle est née en +Adam avec le monde, et passant de lui à tout le genre humain, elle en a +composé ce monde, qui n’est que corruption. + + [177] DÉFORIS: ne trouvaient aucun rang. + + [178] _Gen._, I, 31. + + [179] I _Joan._, V, 19. + +Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie de cet ouvrage, où Dieu +ne veut avoir aucune part. De quelque côté que le monde veuille vous +attirer, soit en vous faisant admirer votre propre perfection, ou en +vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et toutes les autres +vanités dont se repaissent les créatures, soit en vous engageant dans +les plaisirs, dont la chair est la source et l’objet, n’entrez en aucune +sorte dans cette séduction: n’y entrez, dis-je, par aucun endroit, parce +qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu: tout est du monde, que Dieu n’a pas +fait, qu’il déteste, qu’il condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait +dire à son Apôtre: _Si quelqu’un aime le Monde_ et le moindre de ses +attraits, jusqu’à y donner son cœur, _l’amour du Père n’est pas en +lui[180]_. On ne peut pas aimer Dieu et le monde: on ne peut pas nager +comme entre deux, se donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie +à l’un et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que vous lui +ôterez, pour le donner au monde[181], à la fin entraînera tout votre +cœur, et sera le tout pour vous. + + [180] I _Joan._, II, 15. + + [181] DÉFORIS: et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous + donnerez au monde. + + + + +CHAPITRE XXIX + +De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence +passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._ + + +Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint +Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182], +dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa +concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure +éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous, +insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que +le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les +saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt +abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au +monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les +affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours +inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le +monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps: +c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent +emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe +d’elle-même. + + [182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre. + + [183] I _Joan._, II, 17. + + [184] I _Cor._, VII, 31. + +Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable +de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement +est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous +favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment +plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût +vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de +tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance. + +Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une +tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout +avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant +vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et +troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il +me semble que c’est un songe qui s’est dissipé. + + [185] _Sapient._, IV, 12. + + [186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés. + +Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité: +_Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence: +_Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par +des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement +on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que +dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans +la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps +que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente +des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans +le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang +s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui +tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le +changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être +pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia +concupiscentiæ._ + +_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les +suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187]. +Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque +nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre +chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la +mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur: +elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à +tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la +raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents. + + [187] _Num._, XV, 39. + + [188] _Ephes._, II, 3. + +Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par +les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé +tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le +mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils +semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté, +en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du +monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent +liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à +son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189]. + + [189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant + qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà + et delà, sans savoir où il veut aller. + +O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui +t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades, +autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne +faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de +faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde +passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la +volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus: +tout est fixe, tout est immuable. + + [190] _Joan._, II, 17. + +O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité, +pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit, +et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui +passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu +d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse +te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir +fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo +dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit +saint Augustin[191]. + + [191] _De Civit. Dei_, XXI, XII. + +Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le +Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en +va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui +ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses +qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger +des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait +perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès +inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira +jamais[192]_. + + [192] II _Cor._, IV, 17, 18. + + + + +CHAPITRE XXX + +Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple +Concupiscence que nous avons héritée d’Adam. + + +Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et +saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le +retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus +et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il +serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la +triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est +devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces +maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux +que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un +homme de douleurs. + + [193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire + jamais. + + [194] _Malach._, III, 6. + + [195] DÉFORIS: s’en est ensuivie. + +L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de +si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si +admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma +doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en +mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de +faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire; +mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est +que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien +ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance +m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme +donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais +c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez +bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce +n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a +préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on +aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne +suis que le ministre de ses conseils. + + [196] _Joan._, VII, 16. + + [197] _Joan._, XIV, 10. + + [198] _Joan._, IV, 4. + + [199] _Joan._, X, 28. + + [200] _Matth._, XXVIII, 18. + + [201] _Id._, XX, 28 + +Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne +t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la +volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il +fait. + +Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle +doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que +celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà +de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de +doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses +similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la +pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus +communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile +les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune +ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples +plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants, +plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir +dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ +crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut +savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie. + + [202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3. + + [203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son + Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain. + + [204] I _Cor._, II, 2. + +Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des +desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui +était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans +s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë, +dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à +profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il +montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait +secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait +dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je +chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et +demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_: +par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père. +C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en +dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant +renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de +voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour +confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se +laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui +mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les +reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez +convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner +s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement. + + [205] _Luc._, XIII, 1, 3-5. + + [206] _Ibid._, 32. + + [207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour + curieuse, qui lui mettent. + +S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est +encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards +ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme +n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin +étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants: +quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du +Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt +détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si +belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux, +ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes. + + [208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38. + + [209] _Matth._, XXIV, 2. + +Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir +des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes +déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec +une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des +yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une +langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme +triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse +inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître +abîmé, corps et âme, dans la douleur[210]. + + [210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion + de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les + délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou + bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore! + flétrissures sacrées, que je vous baise... + + + + +CHAPITRE XXXI + +De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, pères; je vous écris, +jeunes gens; je vous écris, petits enfants._ Récapitulation de ce qui +est contenu dans tout le passage de cet Apôtre. + + +En cet état de douleur, que nous dit Jésus? Rien autre chose, si ce +n’est ce que nous dit en son nom son Disciple bien-aimé: _N’aimez point +le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_: car je l’ai couvert de +honte et d’horreur par ma croix: n’en aimez pas les concupiscences, que +j’ai chargées d’anathèmes par ma mort[211]. + + [211] DÉFORIS: que j’ai déclarées mauvaises par ma mort. + +Ne présumez point de vous-même; car c’est là le commencement de tout +péché: c’est par là que votre mère a été séduite, et que votre père vous +a perdus. + +Ne désirez point la gloire des hommes: car vous auriez reçu votre +récompense, et vous n’auriez à attendre que de véritables +supplices[212]. + + [212] DÉFORIS: d’inévitables supplices. + +Ne vous glorifiez pas vous-même: car tout ce que vous vous attribuez +dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez à Dieu, qui en est l’auteur, et vous +vous mettez en sa place. + +Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur: ne dites point en +vous-même, comme un superbe[213] orgueilleux: _Je ne servirai +point[214]_: car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du +péché, et enfant de la mort. + + [213] DÉFORIS: comme un rebelle orgueilleux. + + [214] _Jerem._, II, 20. + +Ne dites point: _Je ne suis point souillé[215]_; et ne croyez pas que +Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même: +car le Seigneur vous éveillera en vous disant: _Voyez vos voies dans ce +vallon secret: je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos +pas[216]._ + + [215] _Ibid._, 23. + + [216] _Jerem._, II, 93 et _Job_, XIV, 16. + +Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous +reprend: car c’est le comble de l’orgueil de se soulever contre la +vérité même, lorsqu’elle vous avertit, et de regimber contre l’éperon. + +Ne cherchez point à savoir beaucoup: apprenez la science du salut: toute +autre science est vaine, et, comme disait le Sage, _en beaucoup de +sagesse, il y a beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la +science, ajoute le travail[217]._ + + [217] _Eccl._, I, 18. + +Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, en politique, en +riches habillements, en maisons superbes, en jardins délicieux: _Vanité +des vanités, et tout est vanité[218]. Malgré elle la créature est +assujettie à la vanité_, et en est frappée; mais elle doit gémir en +elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit appelée _à la +liberté des enfants de Dieu[219]_. + + [218] _Eccl._, I, 2. + + [219] _Rom._, VIII, 20, 21. + +N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos yeux de votre or +et de votre argent: _car où sera votre trésor, là sera votre cœur[220]_. +Quoi! jamais vous n’écouterez l’Église, qui vous dit et crie de toute sa +force à chaque Sacrifice qu’elle offre: _Sursum corda_: Le cœur en haut. + + [220] _Matth._, VI, 21. + +N’aimez point les plaisirs des sens: n’attachez point vos yeux sur un +objet qui leur plaît, et songez que David périt par un coup d’œil[221]. + + [221] II _Reg._, XI, 2. + +Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit votre cœur; ni au +vin, qui vous porte dans le sein le feu de la concupiscence: _Sa couleur +trompe_, dit le Sage, _dans une coupe; mais à la fin il vous pique comme +une couleuvre[222]._ + + [222] _Prov._, XXIII, 31, 32. + +Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur de l’âme, ni à la +musique amoureuse, qui fait entrer la mollesse dans le cœur par les +oreilles. + +N’aimez point les spectacles du monde, qui le font paraître beau, et en +couvrent la vanité et la laideur. + +N’assistez point aux théâtres: car tout y est comme dans le monde, dont +ils sont l’image, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des +yeux, ou orgueil de la vie; on y rend les passions délectables, et tout +le plaisir y consiste à les réveiller. + +Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en faisant un jeu des +vicieuses passions des autres: par là on nourrit les siennes: un +spectateur au dehors est au dedans un acteur secret. Ces maladies sont +contagieuses, et de la feinte on en veut venir à la vérité. + +_Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous le dis, +petits enfants[223]_, dit saint Jean. Il parle aux trois âges: aux +pères, qui sont déjà vieux en approchant de la vieillesse; aux jeunes +gens, qui sont dans la force; et aux enfants. + + [223] I _Joan._, II, 13. + +Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez votre gloire dans +vos enfants, mettez-la plutôt à connaître celui qui est dès le +commencement, et à l’avoir pour votre père. + +Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous vous glorifiez dans +votre force, et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses vous +voulez tout emporter: mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le +malin, qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant plus +dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs. + +Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes gens, dont les périls +sont si grands. Je reviendrai encore à vous, petits enfants[224]: c’est +par tendresse que je vous appelle ainsi; car je n’adresserais pas mon +discours à ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. Je +parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir de la connaissance. +Dès qu’elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est +Dieu: honorez-le dans vos parents[225]: ayez la charité dans le cœur, et +apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner et conduire à +la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point à aimer l’ostentation et les +parures: que la vanité ne soit en vous ni l’attrait ni la récompense du +bien que vous faites; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos +passions: qu’on ne vous donne point ces petites Comédies dans vos +familles: ces jeux, encore innocents, viennent d’un fond qui ne l’est +pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants; +les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice +naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer. + + [224] DÉFORIS: Je dirai un mot aux enfants: et puis, jeunes gens, dont + les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits + enfants. + + [225] DÉFORIS: dans vos parents, qui sont les images de son éternelle + paternité. + +Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes dans la +force: _fortes estis[226]_; mais votre force n’est que faiblesse, si +elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos +passions. Que la parole de Dieu demeure en vous: vous commencez à +l’entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter sur tout; +mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l’emporter, c’est le +malin qui vous tente. + + [226] I _Joan._, II, 14. + +Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes gens, Enfants, +Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez pas le Monde ni ce qui est dans le +Monde: car tout est amour des plaisirs, curiosité et ostentation; enfin +un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, et ne cessant de +la persécuter, la corrompt non seulement quand elle est née, mais encore +quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection. + + + + +CHAPITRE XXXII + +De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à +quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu. + + +Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui +est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés +à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que +consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette +excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu +à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos +vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les +faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais +encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous +élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y +attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où +que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos +premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô +mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre +sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui +inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit +être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien. + + [227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes. + + [228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même. + +Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à +nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous +trouvions plus qu’en vous seul. + +Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont +les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez +fondées[229]. Qu’ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des +effets de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son approche +se faisait connaître par une certaine blancheur[230] qui se répandait de +tous côtés: les étoiles avaient disparu[231], et la lune s’était levée +avec son croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux en +étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant +claire et lumineuse par le côté[232] qu’elle tournait vers lui: tout le +reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait +seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du +soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce +côté-là[233], elle reçoit une teinture de lumière[234]: plus il la voit, +plus sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans +son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui +d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu’elle rend à son +céleste illuminateur. A mesure qu’il approchait, je la voyais +disparaître: le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil +se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s’évanouissant, se +perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut +comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière +par l’approche du soleil qui l’éclairait; mais un petit astre cédait au +grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du +croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau +rang parmi les étoiles. + + [229] _Psal._ VIII, 4. A rapprocher d’une page des _Élévations sur les + mystères_ (_XVIIe semaine, IIIe Élévation_): Figurez-vous une nuit + tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses + feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les + astres... Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à + Dieu des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc. + + [230] DÉFORIS: par une céleste blancheur. + + [231] DÉFORIS: les étoiles étaient disparues. + + [232] DÉFORIS: claire et illuminée par le côté. + + [233] DÉFORIS: de ce côté. + + [234] DÉFORIS: une teinte de lumière. + +Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui arrive à mon âme, +quand vous l’éclairez. Elle ne l’est que du côté que vous la voyez[235]: +partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres; et quand +ils se retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont +entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de +reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si +vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous +seul êtes la lumière de notre vie. _Le Seigneur est ma lumière et mon +salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le protecteur de ma vie: de qui +aurai-je peur[236]?_ Nous sommes de ceux à qui l’Apôtre a écrit: _Vous +étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en +Notre-Seigneur[237]._ Comme s’il eût dit: Si vous étiez par vous-mêmes +lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité[238]; et si vous +étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez jamais été dans les +ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant +vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être +éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d’en haut; et +si vous êtes lumière, c’est seulement en Notre-Seigneur. + + [235] DÉFORIS: quand vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté + que vous la voyez. + + [236] _Psal._ XXVI, 4. + + [237] _Ephes._, V, 8. + + [238] DÉFORIS: pleins de sainteté, de vérité et de vertu. + +O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui +vient au monde[239], et d’une façon particulière ceux de qui il est +écrit: _Marchez comme des enfants de lumière_: outre l’hommage que nous +vous devons, de vous rapporter toute la lumière et toute la grâce qui +est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père +des lumières; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre +lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la vôtre, et s’évanouisse +devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n’est pas vous, +quoiqu’elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de +disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos +propres yeux: en sorte que, s’il y a quelques lumières en nous, nous les +voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné +pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption[240], afin _que +celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais +uniquement en Notre-Seigneur[241]_. + + [239] DÉFORIS: par laquelle vous illuminez tous les hommes qui + viennent au monde. + + [240] I _Cor._, I, 30, 31. + + [241] II _Cor._, X, 17. + +Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l’oblation pure de +la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus-Christ, et par +Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et +éternel, autant de fois que je respire; je veux vous l’offrir autant de +fois que je pense; je souhaite de ne penser qu’à vous, et que vous soyez +tout mon amour: car je vous dois tout. Vous n’êtes pas seulement la +lumière de mes yeux; mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que +vous leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la volonté. + +O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais: je vous +aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour: +envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre +Saint-Esprit, ce Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de +tous ceux que vous sanctifiez: qu’il soit la flamme invisible qui +consume mon cœur d’un saint et pur amour; d’un amour qui ne prenne rien +pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout +le bien qu’il reçoit de vous. + +O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille: qu’il soit en moi +un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur, +qu’il n’y ait plus rien du mien en moi; et que l’encens que je brûlerai +devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce brasier ardent que vous +allumerez au fond de mon âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale +tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne +me délecte qu’en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma +vie, maintenant, et aux siècles des siècles. + +Amen, Amen. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Introduction 5 + + Chapitre I.--Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, + conférées avec d’autres paroles du même Apôtre, et de + Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde, que cet Apôtre nous + défend d’aimer 9 + + Chapitre II.--Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et + combien le corps pèse à l’âme 11 + + Chapitre III.--Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur + du corps, et qu’elle est dans les misères et dans les passions + qui nous viennent de cette source 12 + + Chapitre IV.--Que l’attache que nous avons au plaisir des sens + est mauvaise et vicieuse 14 + + Chapitre V.--Que la Concupiscence de la chair est répandue par + tout le corps et par tous les sens 18 + + Chapitre VI.--Ce que c’est que la chair de péché dont parle + saint Paul 20 + + Chapitre VII.--D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire + la Concupiscence de la chair 21 + + Chapitre VIII.--De la Concupiscence des yeux, et premièrement de + la Curiosité 25 + + Chapitre IX.--De ce qui contente les yeux 29 + + Chapitre X.--De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte + de Concupiscence réprouvée par saint Jean 35 + + Chapitre XI.--De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil 36 + + Chapitre XII.--Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre 38 + + Chapitre XIII.--Combien l’Amour propre rend l’homme faible 40 + + Chapitre XIV.--Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre 41 + + Chapitre XV.--Description de la chute de l’homme, qui consiste + principalement dans son orgueil 43 + + Chapitre XVI.--Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux + principaux: il est traité du premier 45 + + Chapitre XVII.--Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les + louanges, comparée avec celle d’une femme qui veut se croire + belle 48 + + Chapitre XVIII.--Un bel Esprit, un Philosophe 50 + + Chapitre XIX.--Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, + en lui donnant ce qu’il demande 54 + + Chapitre XX.--Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à + leur propre gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable + vertu 56 + + Chapitre XXI.--Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent + point la gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, + sont plus trompés que les autres 57 + + Chapitre XXII.--Si le Chrétien bien instruit des maximes de la + foi peut craindre de tomber dans cette espèce d’orgueil? 60 + + Chapitre XXIII.--Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier + en eux-mêmes 61 + + Chapitre XXIV.--Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse + qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu? 63 + + Chapitre XXV.--Séduction du démon: chute de nos premiers parents: + naissance des trois Concupiscences, dont la dominante est + l’orgueil 67 + + Chapitre XXVI.--La vérité de cette histoire trop constante par + ses effets 70 + + Chapitre XXVII.--Saint Jean explique toute la corruption + originelle dans les trois Concupiscences 73 + + Chapitre XXVIII.--De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est + pas du Père, mais du Monde_; qui expliquent ces autres paroles + du même Apôtre: _Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père + n’est pas en lui_ 75 + + Chapitre XXIX.--De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et + la Concupiscence passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu + demeure éternellement_ 77 + + Chapitre XXX.--Jésus-Christ vient changer en nous, par trois + saints désirs, la triple Concupiscence que nous avons héritée + d’Adam 80 + + Chapitre XXXI.--De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, + pères; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, petits + enfants._ Récapitulation de ce qui est contenu dans tout le + passage de cet Apôtre 84 + + Chapitre XXXII.--De la racine commune de la triple Concupiscence, + qui est l’amour de soi-même: à quoi il faut opposer le saint + et pur amour de Dieu 87 + + +1279.--Imp. des Orph. Appr., F. BLÉTIT, 40, rue La Fontaine, +Paris-Auteuil. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 *** diff --git a/77228-h/77228-h.htm b/77228-h/77228-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fb53f86 --- /dev/null +++ b/77228-h/77228-h.htm @@ -0,0 +1,4185 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Traité de la concupiscence | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; margin: 4em 0 2em 0; } +.first { display: inline-block; padding-bottom: .5em; } +.d { font-size: 85%; font-weight: normal; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.b { font-weight: bold; } +.maigre { font-weight: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } +.ssf { font-family: sans-serif; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } +.i4 { text-indent: 1em; } + +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } +td.w4 { width: 4em; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">BOSSUET</p> + +<h1>TRAITÉ<br> +<span class="xsmall maigre">DE LA</span><br> +<span class="large">CONCUPISCENCE</span></h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">ÉDITION NOUVELLE<br> +AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES<br> +PAR</span><br> +<span class="b">ANDRÉ PÉRATÉ</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +LIBRAIRIE BLOUD & C<sup>ie</sup><br> +7, <span class="xsmall">PLACE SAINT-SULPICE</span>, 7<br> +1908<br> +<span class="small">Reproduction et traduction interdites.</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c b large ssf top4em">MÊME SÉRIE</p> + + +<p>Cette nouvelle série a pour but de mettre à la portée +des bourses les plus modestes dans des éditions vraiment +« populaires » et néanmoins « critiques », quelques-uns +des textes qui sont, à juste titre, considérés comme les +classiques de la pensée religieuse.</p> + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Bremond</span> (H.). — <b>Gerbet. Dernières Conférences +d’Albéric d’Assige</b> <i>(473)</i></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Calvet</span> (J.). — <b>La Bruyère. Des Esprits forts</b> +<i>(418)</i></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Giraud</span> (V.). — <b>Pascal. Opuscules choisis</b> <i>(383)</i></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">— <b>Pascal. Pensées.</b> 2 volumes, environ 200 pages +<i>(406-407)</i>. Prix.</td> +<td class="bot r w4"><div><b>1</b> fr. <b>20</b></div></td></tr> +<tr><td class="drap">— <b>Bossuet.</b> Pensées chrétiennes et morales <i>(390)</i></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap">— <b>Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes,</b> +suivies du Livre XVI<sup>e</sup> des <i>Martyrs</i>. (Texte du Manuscrit +autographe). Édition nouvelle revue sur les Manuscrits +ou les meilleurs Textes avec une Introduction et +des Notes <i>(476)</i></td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Vulliaud</span> (P.). — <b>Ballanche. Pensées et fragments.</b> +Extraits des œuvres complètes et des manuscrits inédits.</td> +<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2> + + +<p>Voici la première édition séparée d’un ouvrage +qui mérite de prendre place parmi les compagnons +quotidiens et les guides de la vie spirituelle. +Bossuet le composa en 1694, l’intitulant : +<span class="sc">Exposition de ces paroles de saint Jean</span> : <i>N’aimez +pas le monde, ni ce qui est dans le monde</i>, comme +il fit l’admirable petit <i>Discours sur la vie cachée +en Dieu</i>, intitulé de même : <span class="sc">Exposition sur les +paroles de saint Paul</span> : <i>Vous êtes morts, et votre +vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ</i>. En +même temps que les <i>Méditations sur l’Évangile</i> +et les <i>Élévations sur les Mystères</i>, le <i>Traité</i> ne fut +qu’une de ces œuvres de direction, une de ces +exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses +de Jouarre et de Meaux, à la façon dont, +près d’un siècle auparavant, saint François de +Sales avait écrit son <i>Introduction à la vie dévote</i>. +Nulle part mieux qu’ici il n’a su donner la vie +aux magnifiques lieux communs qui furent la +source toujours jaillissante de son génie. Mais il +n’est pas seulement le maître de la chaire chrétienne ; +il nous laisse reconnaître un contemporain +de La Rochefoucauld et de La Bruyère, +un moraliste hardi entre tous, un observateur +pénétrant des troubles de la chair et du cœur. Les +plus belles inspirations du sermonnaire se retrouvent +toutes condensées en quelques chapitres, +avec une âpreté parfois terrible et qui va jusqu’au +paradoxe, lorsque, non content de flétrir la curiosité, +éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, +il englobe dans un même procès les sciences et +l’histoire.</p> + +<p>Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent ; +ainsi, et plus encore, a fait saint Augustin, +que l’on retrouve partout au fond de sa pensée. +Il s’est assimilé intimement la forte nourriture +de l’Écriture Sainte ; mais il la sent, il la commente, +il l’exprime avec toute l’âme du grand +Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les +<i>Confessions</i> qui lui prêtent leur accent, ce livre +admirable que nous ne lisons plus et dont tout +le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment +incorporé à notre littérature par la traduction +d’Arnauld d’Andilly.</p> + +<p>Bossuet continue le traducteur des <i>Confessions</i>, +dans une langue à peine plus noble ; il traduit +saint Augustin à la façon dont un Cicéron traduisait +Eschine et Démosthène, non en interprète, +disait-il, mais en orateur ; et c’est le propre de +l’art classique. Mais il ajoute en commentaire sa +longue expérience de prêtre et d’homme du +monde. Il a des notes familières très inattendues, +par exemple l’observation sur les emportements +des paysans pour des bancs dans leurs paroisses +(<a href="#bancs">p. 45</a>), et il a encore ces beaux traits sur l’orgueil +de la vie, où l’on peut soupçonner des souvenirs +personnels, quelque trace de son existence +luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète +enfin, sublime poète en prose, s’il ne fut qu’un +rimeur médiocre, termine son Traité, méditation +tour à tour et homélie, par une évocation des +grands spectacles de la nature. Nous l’entendons, +nous le voyons au travail, assis devant sa fenêtre +ouverte, et contemplant ce lever de lune (<a href="#lune">p. 88</a>). +Toute son âme s’exalte et vibre, et les versets +des psaumes chantent dans sa mémoire ; et il +écrit de verve quelques-unes des pages les plus +pures qu’il y ait dans les lettres françaises. Est-ce +que tant de qualités si diverses ne méritent pas +mieux que l’attention des lecteurs délicats, et +n’y a-t-il point là, malgré quelque longueur et +quelque rudesse, tous les éléments d’un livre +populaire ?</p> + +<p>L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre +peut se résumer brièvement. Il faisait partie des +manuscrits que le neveu de Bossuet publia bien +des années après la mort du grand évêque. Il +parut, en 1731, sous le titre nouveau qui lui est +resté, à la suite du <i>Traité du libre arbitre</i>. Puis +il fut inséré dans les éditions successives des +œuvres complètes de Bossuet, notamment, en +1772, au tome III (p. 199-269) de la grande édition +des Bénédictins, avec des corrections données +en appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, +en 1816, au tome X (p. 341-446) de l’édition de +Versailles, qui admet quelques variantes nouvelles. +Les éditions qui ont suivi, au cours du +<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, n’offrent aucun intérêt pour le texte. +Lorsque Silvestre de Sacy entreprit de publier +chez Techener sa charmante Bibliothèque spirituelle, +il ne manqua pas d’y comprendre le <i>Traité +de la Concupiscence</i> ; malheureusement il crut +bon de le donner en complément des <i>Lettres de +piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau</i> ; +et l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires +de ces deux volumes destinés aux bibliophiles. +Enfin il existe en librairie deux ou trois recueils +des Opuscules de Bossuet, comprenant notre +<i>Traité</i>. Mais, outre qu’il y voisine avec des ouvrages +très différents, tels que le <i>Traité du libre +arbitre</i> et la <i>Logique</i>, ou encore la <i>Lettre</i> et les +<i>Maximes sur la Comédie</i>, le texte, pris au hasard, +tantôt de l’édition de 1731, tantôt des éditions +modernes, y est rempli d’incorrections.</p> + +<p>Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque +Nationale. Il porte la note suivante, de la +main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet :</p> + +<p>« Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de +cet écrit, dont voici l’original de la main même +de l’auteur. La copie est parmi les papiers de feu +M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile +et aux Élévations sur les Mystères. Et certainement +cet écrit n’a été communiqué à personne. »</p> + +<p>M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la +<i>Revue Bossuet</i>, qui a eu la bonté de me transcrire +cette note, me fait observer qu’on peut se demander +si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale +donne l’état définitif de la pensée de Bossuet, ou +si la copie dont parle l’abbé Le Dieu ne serait +point préférable. Mais qu’est-elle devenue ? Ces +sortes de copies que Bossuet faisait faire de ses +ouvrages étaient souvent revues et corrigées par +lui ; serait-ce de l’une de ces copies au net que +l’évêque de Troyes se servit pour son édition de +1731 ? Ainsi pourraient s’expliquer bien des différences +de rédaction, lesquelles, en vérité, s’expliquent +d’autres manières encore ; car l’évêque de +Troyes n’a point montré de grands scrupules +d’éditeur.</p> + +<p>La conclusion toute naturelle, pour un éditeur +nouveau, serait de reproduire le manuscrit original, +en notant les variantes de l’édition de 1731. +J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. +Le texte de 1731 me paraît, mieux que +celui des éditions suivantes, avoir conservé ce +caractère oratoire, ou même <i>parlé</i>, comme dit +très justement Brunetière, qui est le propre du +génie de Bossuet. Que ce soit uniquement dû à +l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je +crois difficile de l’admettre ; en tout cas, il me +semble que j’y entends mieux Bossuet. J’ai donc +reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois +erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, +rejetant en note les variantes nombreuses et +souvent considérables qui proviennent de la collation +du manuscrit original par Dom Déforis, ou +de la révision dernière de l’édition de Versailles. +Ce qui ne m’empêchera point, je le souhaite, de +préparer quelque jour une édition critique de ce +chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée +chrétienne ; les proportions mêmes et le dessein +de la collection m’interdisaient ici de le faire.</p> + +<p class="sign sc">André Pératé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c"><b class="xlarge">EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN :</b><br> +<i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc.</i></p> + +<p class="sign">I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15, 16, 17.</p> + + + + +<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="first">CHAPITRE I</span><br> +<span class="d">Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec +d’autres paroles du même Apôtre et de <span class="sc">Jésus-Christ</span>. Ce que +c’est que le Monde, que cet Apôtre nous défend d’aimer.</span></h2> + + +<p><i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde. +Celui qui aime le Monde, l’amour du Père n’est +pas en lui, parce que tout ce qui est dans le Monde est +concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, +et orgueil de la vie : laquelle concupiscence n’est pas +du Père, mais elle est du Monde. Or le Monde passe, +et la concupiscence du Monde passe</i> avec lui : <i>mais +celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15, 16, 17.</p> +</div> +<p>Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir +que le Monde, dont il parle ici, sont ceux qui préfèrent +les choses visibles et passagères aux invisibles et éternelles.</p> + +<p>Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette +parole. Et pour cela il n’y a qu’à lire les paroles qui +précèdent celles-ci : <i>Je vous écris, mes petits enfants, +que tous vos péchés vous sont remis au nom de Jésus-Christ. +Je vous écris, pères, que vous avez connu celui +qui dès le commencement</i>, celui qui est le vrai Père de +toute éternité. <i>Je vous écris, jeunes gens</i>, qui êtes au +commencement de votre jeunesse, <i>que vous avez surmonté +le mauvais ; je vous écris, petits enfants, qui +avez reconnu votre Père : je vous écris, jeunes gens</i>, qui +êtes dans la force de l’âge, <i>que vous êtes courageux, et +que la parole de Dieu est en vous, et que vous avez +vaincu le mauvais<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></i>. A quoi il ajoute aussitôt après : +<i>N’aimez pas le Monde</i>, et le reste que nous venons de +rapporter.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 12-14.</p> +</div> +<p>Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au +commencement de son Évangile, en parlant de Jésus-Christ : +<i>Il était dans le Monde, et le Monde a été fait +par lui, et le Monde ne l’a point connu<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i> Et la source +de tout cela est dans ces paroles du Sauveur : <i>Je vous +donnerai l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir +parce qu’il ne le veut pas et ne le reçoit pas, et ne +le connaît pas<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></i> : ou il ne sait pas qui il est. Et +encore : <i>Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le +premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde +aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n’êtes +pas du Monde, et que je vous ai élus du milieu du +Monde</i>, je vous en ai tirés, <i>c’est pour cela que le +Monde vous hait<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>I</small>, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XIV</small>, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XV</small>, 18, 19.</p> +</div> +<p>Et encore : <i>Vous aurez de l’affliction dans le +Monde ; mais prenez courage : j’ai vaincu le Monde<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</i> +Et enfin : <i>J’ai manifesté votre nom aux hommes que +vous avez tirés du Monde pour me les donner<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Je +ne prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous +m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je ne suis +plus dans le Monde</i>, je retourne à vous, et l’heure +d’aller à vous est arrivée : <i>pour eux ils sont dans le +Monde ; mais pour moi je viens à vous<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Je leur ai +donné votre parole, et le monde les a haïs, parce +qu’ils ne sont pas du Monde : et je ne suis pas du monde. +Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les +garder du mal</i>, ou de les garder du mauvais. <i>Ils ne +sont pas du Monde, comme je ne suis pas du Monde. +Sanctifiez-les en vérité<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Mon Père juste, le Monde ne +vous connaît pas : mais moi je vous connais, et ceux-ci +ont connu que vous m’avez envoyé<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVI</small>, 33.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVII</small>, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Ibid.</i>, 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Ibid.</i>, 14-17.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVII</small>, 25.</p> +</div> +<p>Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que +tous ceux qui font profession d’être ses disciples, sont +tirés du Monde ; parce qu’ils sont sanctifiés en vérité, +que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le connaissent +pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils +connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie +du Monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ, +et la vie chrétienne, la vie des disciples de +Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine et à ses +exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus +en détail par ces tendres paroles : <i>Mes petits enfants, +jeunes et vieux, je vous l’écris</i>, je vous le répète, <i>n’aimez +pas le Monde</i>, n’aimez pas ceux qui s’attachent aux +choses sensibles, aux biens périssables : ne les aimez +pas dans leur erreur : ne les suivez pas dans leur égarement : +aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ +a aimé ses Disciples qu’il a tirés du milieu du Monde, du +milieu de la corruption : mais gardez-vous bien de les +aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans leur commerce, +dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter +leurs exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. +Et en voici les trois sources : c’est qu’<i>il n’y a +dans le Monde que concupiscence de la chair, que +concupiscence des yeux, et orgueil de la vie</i>, qui sont +toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et +qui perdent ceux qui s’y attachent. Je le crois, il est +ainsi : c’est le Saint Esprit qui le dit par la bouche +d’un Apôtre : mais il faut encore tâcher de l’entendre, +afin de haïr le Monde avec plus de connaissance.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="first">CHAPITRE II</span><br> +<span class="d">Ce que c’est que la Concupiscence de la chair : et combien +le corps pèse à l’âme.</span></h2> + + +<p>La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour +des plaisirs des sens : car ces plaisirs nous attachent à +ce corps mortel, dont saint Paul disait : <i>Malheureux +homme que je suis, qui me délivrera du corps de +cette mort<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ?</i> et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait +dire au même saint Paul : <i>Qui me délivrera ?</i> qui m’affranchira +de sa tyrannie ? qui en brisera les liens ? qui +m’ôtera un joug si pesant ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 24.</p> +</div> +<p><i>Les pensées des mortels sont timides</i>, et pleines de +faiblesses, <i>et nos prévoyances incertaines ; parce que +le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et que notre +demeure terrestre opprime l’esprit, qui est fait pour +beaucoup penser : et la connaissance même des choses +qui sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons +qu’à peine et avec travail les choses qui sont devant +nos yeux : mais pour celles qui sont dans le ciel, +qui de nous les pénétrera<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> ?</i> Le corps rabat la sublimité +de nos pensées, et nous attache à la terre, nous +qui ne devrions respirer que le ciel. Ce poids nous +accable ; <i>et c’est là cet empêchement qui a été créé +pour tous les hommes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et le joug pesant qui a été +mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils +sont sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils +rentrent, par la sépulture, à la mère commune, qui est +la terre<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></i>. Ainsi l’amour des plaisirs des sens, qui +nous attache au corps, qui par sa mortalité est devenu +le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, +est la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses +faiblesses.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>IX</small>, 14-16.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>pour +tous les hommes</i> après le péché.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>XI</small>, 1.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="first">CHAPITRE III</span><br> +<span class="d">Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et +qu’elle est dans les misères et dans les passions qui nous +viennent de cette source.</span></h2> + + +<p>Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est +autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités +de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique +raconte en ces termes : <i>Ils ont les inquiétudes, les +terreurs d’un cœur</i> continuellement agité, <i>les inventions +de leurs espérances</i> trompeuses et trop engageantes, +<i>et le jour</i> terrible <i>de la mort</i>. Tous ces maux +sont répandus sur tous les hommes, <i>depuis celui qui +est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la +terre et dans la poussière</i>, par sa pauvreté, <i>ou sur la +cendre</i> dans son affliction et dans sa douleur, <i>depuis +celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la Couronne, +jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus +grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte</i> des passions, +<i>l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort, +la colère et les longs tourments qu’elle nous attire par +sa durée, les querelles</i>, et tous les maux qui les suivent ; +tout cela se répand partout. <i>Dans le temps du repos +et dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil</i>, +le trouble nous suit, <i>les songes pendant la nuit changent +nos pensées : nous goûtons pendant un moment un +peu de repos<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> et tout d’un coup il nous vient des +soins, comme durant le jour, par les songes : on +est troublé dans les visions de son cœur, comme si +l’on venait d’éviter les périls d’un jour de combat : +dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève +comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien +tant de terreur</i>. Tous ces troubles sont l’effet d’un corps +agité, et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes +vapeurs : <i>c’est pourquoi ces agitations</i>, tant celles des +passions que celles des songes, <i>se trouvent dans toute +chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent +sept fois davantage sur les pécheurs</i>, où les terreurs +de la conscience se joignent aux communes infirmités +de la nature. <i>A quoi il faut ajouter les morts violentes, +le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions, +les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de +Dieu. Toutes ces choses</i>, qui dans l’origine ne se devaient +pas trouver parmi les hommes, <i>ont été créées +pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est +arrivé le déluge</i>. Et la source de tous ces maux <i>c’est +que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, +comme toutes les eaux<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> viennent de la mer et y +retournent<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>Un peu de repos qui n’est rien.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Texte rétabli par <span class="sc">Déforis</span>. L’édition de 1731 donne +erronément : <i>toutes les eaux de la mer</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>XL</small>, 2-11.</p> +</div> +<p>En un mot, la mortalité introduite par le péché a +attiré sur le genre humain cette inondation de maux, +cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations +et les troubles des passions qui nous tourmentent, +nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre +innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, +sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait +David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature : +<i lang="la" xml:lang="la">Homo cum in honore esset, non intellexit</i>, etc.<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> +<i>Pendant que l’homme était en honneur</i> dans son +institution primitive, <i>il n’a pas connu cet avantage : +il s’est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu +semblable</i>. Répétons une et deux fois ce verset avec le +Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères +et les passions insensées où nous jette notre corps +mortel ; et tout ce qui nous y attache, comme fait l’amour +du plaisir des sens, nous fait aimer la source de +nos maux, et nous attache à l’état de servitude où +nous sommes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XLVIII</small>, 18 et 21.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="first">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="d">Que l’attache que nous avons au plaisir des sens +est mauvaise et vicieuse.</span></h2> + + +<p>Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la +défense que nous fait saint Jean, de nous laisser entraîner +à la concupiscence de la chair, c’est-à-dire à l’attache +au plaisir des sens, il faut entendre que cette +attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il +faut vaincre, une maladie qu’il faut guérir ; ou l’on +cède et on se livre tout à fait à ce violent amour du +plaisir des sens, et on se rend criminel et esclave de la +chair et du péché ; ou on combat, ce qu’on ne se croirait +pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui +la rend visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au +mal, puisqu’elle nous porte à des excès terribles, à la +gourmandise, à l’ivrognerie, à toute sorte d’intempérances. +Ce qui faisait dire à saint Paul : <i>Je sais que +le bien n’habite point en moi</i>, c’est-à-dire, <i>dans ma +chair<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></i>. Et encore : <i>Je trouve en moi une loi de +rébellion</i> et d’intempérance, qui me fait apercevoir, +<i>lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal m’est +attaché<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a></i> et inhérent à mon fond.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, 21.</p> +</div> +<p>Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles +d’une étrange sorte, soit que nous cédions au plaisir<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, +soit que nous le combattions par une continuelle résistance, +puisque, comme dit saint Augustin, pour ne point +tomber dans l’excès, il faut combattre le mal dans son +principe ; pour éviter le consentement, qui est le mal +consommé, il faut continuellement résister au désir, qui +en est le commencement : <i lang="la" xml:lang="la">Ut non fiat malum excedendi, +resistendum est malo concupiscendi.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : au plaisir des sens.</p> +</div> +<p>Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans +le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture. +La sagesse du Créateur, non contente de nous +forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente +de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables +qui les accompagnent, nous y invite même par +le plaisir qu’elle a attaché aux fonctions naturelles de +boire et de manger. Elle a rempli de bien toute la nature, +<i>envoyant</i>, comme dit saint Paul, <i>la pluie et le +beau temps, et les saisons qui rendent la terre féconde +en toutes sortes de fruits, remplissant nos cœurs de joie +par une nourriture convenable<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></i>. Et par là, comme +dit le même saint Paul, <i>Dieu rend lui-même témoignage</i> +à sa providence et à sa bonté paternelle, qui +nourrit les hommes comme les animaux, et sauve les +uns et les autres de la manière qui convient à chacun.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <small>XIV</small>, 16.</p> +</div> +<p>Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion +de ce plaisir, pour s’attacher à leur corps plutôt +qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne cessait de le sustenter +par des moyens si agréables. Le plaisir de la nourriture +les captive : au lieu de manger pour vivre, <i>ils semblent</i>, +comme disait un ancien et après lui saint Augustin, <i>ne +vivre que pour manger</i>. Ceux-là mêmes qui savent régler +leurs désirs et sont amenés au repas par la nécessité +de la nature, trompés par le plaisir, et engagés plus +avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au +delà des justes bornes ; ils se laissent insensiblement +gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait +entièrement au besoin, tant que le boire et le manger +flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la convoitise +ne sait jamais où finit la nécessité : <i lang="la" xml:lang="la">Nescit cupiditas +ubi finiatur necessitas<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</i> C’est donc là une maladie +que la contagion de la chair produit dans l’esprit ; une +maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre, +ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et +la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. +Mais qui oserait penser à d’autres excès qui se déclarent +d’une manière bien plus dangereuse dans un +autre plaisir des sens ? Qui, dis-je, oserait en parler, +ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, +et qu’on n’y pense point sans péril, même pour +le blâmer ? O Dieu, encore un coup, qui oserait parler de +cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette +concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si +tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, +et qui cause aussi dans le genre humain de si +effroyables désordres ? Malheur à la terre, malheur à la +terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où sort +continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si +noires qui s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui +nous cachent le ciel et la lumière ; d’où partent aussi +des éclairs et des foudres de la justice divine contre la +corruption du genre humain !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXI</small>.</p> +</div> +<p>O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la +Vierge mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge +lui a donné pour mère à la croix, que cet Apôtre a +raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits, +aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants +comme aux pères : <i>N’aimez pas le Monde, ni tout ce +qui est dans le Monde, parce que ce qu’il y a dans le +Monde est concupiscence de la chair</i> ; un attachement +à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour +déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les +deux sexes.</p> + +<p>O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature +humaine coupable à ce principe d’incontinence, +vous y avez préparé un remède dans l’amour conjugal : +mais ce remède fait voir encore la grandeur du +mal, puisqu’il se mêle tant d’excès dans l’usage de ce +sacré remède. Car d’abord ce remède sacré, c’est-à-dire +le mariage, est un bien, et un grand bien ; puisque +c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son +Église, et le symbole de leur union indissoluble. Mais +c’est un bien qui suppose un mal dont on use bien ; +c’est-à-dire qui suppose le mal de la concupiscence, +dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire fructifier +la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien +qui remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance : +un remède de ses excès, et un frein à sa licence. Que de +peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les +bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat +même du mariage ! C’est ce qui fait dire à saint +Augustin <i>qu’il s’en trouve plus qui gardent une perpétuelle +et inviolable continence, qu’il ne s’en trouve qui +demeurent dans les lois de la chasteté conjugale : un +amour désordonné pour sa propre femme étant souvent</i>, +selon le même Père, <i>un attrait secret à en aimer d’autres</i>. +O faiblesse de la misérable humanité, qu’on ne +peut assez déplorer !</p> + +<p>Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que <i>ceux +qui sont mariés doivent vivre comme n’ayant point de +femmes<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></i> ; les femmes par conséquent comme n’ayant +point de maris ; c’est-à-dire, les uns et les autres sans être +trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux +sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. +C’est encore ce qui fait dire au même saint Paul, que +ceux qui sont dans la chair, qui sont plongés et attachés +par le fond du cœur à ces plaisirs, ne peuvent plaire à +Dieu : <i lang="la" xml:lang="la">Qui in carne sunt, Deo placere non possunt<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</i> +C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité ; et +sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états +de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la +chair : les chastes mariés usent bien de ce mal ; les +intempérants en usent mal, les continents perpétuels +n’en usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour +des plaisirs des sens<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 25.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher +de la fin du ch. <small>XII</small> et de tout le ch. <small>XXXVIII</small> de la troisième Partie +de l’<i>Introduction à la Vie dévote</i>.</p> +</div> +<p>Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à +chacun selon l’état où il est : O vous qui vous livrez à +la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser +captiver ; et vous qui en usez bien dans un chaste +mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs : +et vous qui, plus courageux, comme plus heureux que +tous les autres, ne lui donnez rien du tout, et la méprisez +tout à fait, persistez dans cette chaste disposition +qui vous égale aux Anges de Dieu : tous ensemble +abattez cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui +est en nos membres, a tant fait répandre de larmes, +tant pousser de gémissements à tous les Saints : à +l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par +les jeûnes ; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre +plus faciles les victoires des autres appétits plus violents +et plus dangereux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="first">CHAPITRE V</span><br> +<span class="d">Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps +et par tous les sens.</span></h2> + + +<p>Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la +chair consiste seulement dans les passions dont nous +venons de parler : c’est une racine empoisonnée qui +étend ses branches dans tous les sens<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, et se répand +dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est +par les yeux que l’on commence à avaler le poison de +l’amour sensuel ; ce qui faisait dire à Job : <i>J’ai fait un +pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à une +fille<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a></i> ; et à saint Pierre, que les yeux des personnes +impudiques sont <i>pleins d’adultère<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></i> ; et à Jésus-Christ +même : <i>Celui qui regarde une femme pour la convoiter, +s’est déjà souillé avec elle dans son cœur<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sur tous les sens.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Job</i>, <small>XXXI</small>, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> II <i lang="la" xml:lang="la">Petr.</i>, <small>II</small>, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>V</small>, 28.</p> +</div> +<p>Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence +des yeux, dont saint Jean parle dans notre passage. Car +c’est ici où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la vue +des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et +à en être vu<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Les oreilles en sont infectées, quand, par +de dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, +l’on allume ou l’on entretient les flammes de l’amour +impur et cette secrète disposition que nous avons +aux joies sensuelles : car l’âme, une fois touchée de ces +plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache aux +sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, +vante les parfums qu’elle a répandus sur son lit et la +douce odeur qu’on respire dans sa chambre, pour en +conclure aussitôt après : <i>Enivrons-nous des plaisirs et +jouissons des embrassements désirés<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></i>, montre assez +par ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, +préparées pour affaiblir l’âme, l’attirer aux plaisirs des +sens par quelque chose qui ne semble pas offenser +la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la +disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention +de ce qui doit faire son occupation naturelle, qui +est de se rapporter toute à Dieu<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Car ici, où l’on ouvre les yeux +pour s’assouvir de la +vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en +être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>VII</small>, 21.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime ces derniers mots.</p> +</div> +<p>Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres : +l’âme qui en goûte un remonte aisément à la source +qui les produit tous ; ainsi ceux qu’on s’imaginerait +être les plus innocents<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, si l’on n’est toujours sur ses +gardes, préparent aux plus coupables ; les plus petits +font sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, +et réveillent la concupiscence. Il y a même une mollesse +et délicatesse répandue dans tout le corps, qui, +faisant chercher un certain repos dans le sensible, le +réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps +avec une attache qui fait oublier son âme, et l’image de +Dieu qu’elle porte empreinte dans son fond : on ne se +peut rien refuser : un soin excessif de sa santé fait qu’on +flatte le corps en tout ; et tous ces divers sentiments +sont autant de branches de la concupiscence de la chair.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ainsi les plus innocents.</p> +</div> +<p>Hélas ! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait +la santé parfaite dans ses Religieux : il savait où +elle nous mène, si on ne sait châtier son corps avec +l’Apôtre, et le réduire en servitude par les mortifications, +par le jeûne, par la prière et par une continuelle occupation +de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la +nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, +les tendresses qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte +les sens, les nourritures exquises : tout cela n’est que +la pâture de la concupiscence de la chair, que saint +Jean nous défend, et en entretient le feu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="first">CHAPITRE VI</span><br> +<span class="d">Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul.</span></h2> + + +<p>Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont +fait appeler par saint Paul la chair de péché : <i>Dieu</i>, +dit-il, <i>a envoyé son Fils dans la ressemblance de la +chair du péché<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></i>. Remarquez donc en Jésus-Christ +non pas la ressemblance de la chair absolument, mais +la ressemblance de la chair du péché. En nous se +trouve la chair du péché, dans les impressions du péché +que nous portons dans notre chair, et dans la pente +qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens : +et en Jésus-Christ seulement <i>la ressemblance de la chair +du péché</i>, parce que sa chair virginale est exempte de +tout le désordre que le péché a mis dans la nôtre. Il a +donc non la ressemblance de la chair, car sa chair est +très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du +sang d’Abraham et de David ; ce qui emporte non la +ressemblance, mais la véritable nature de la chair. +Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non pas la ressemblance +de la chair, mais <i>la ressemblance de la chair du +péché</i>, à cause que, sans avoir les inclinations perverses, +dont les semences sont en notre chair, il en a +pris seulement la passibilité et la mortalité ; c’est-à-dire, +la seule peine du péché, sans en avoir ni la coulpe, ni +aucun des mauvais désirs qui nous y portent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 3.</p> +</div> +<p>Jugeons maintenant avec combien de raison saint +Jean nous commande d’avoir le Monde en horreur, à +cause qu’il est tout rempli de la concupiscence de la +chair. Il y a dans notre chair une secrète disposition à +un soulèvement universel contre l’esprit : <i>La chair +convoite contre l’esprit</i>, comme dit saint Paul<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> ; +c’est-à-dire que c’est là son fond depuis la corruption +de notre nature. Tout y nourrit la concupiscence, tout +y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc autant +haïr que le péché même, où elle nous porte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Galat.</i>, <small>V</small>, 17.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="first">CHAPITRE VII</span><br> +<span class="d">D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire +la Concupiscence de la chair.</span></h2> + + +<p>Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme +d’une chair de péché, il semble avoir voulu expliquer +cette parole du Sauveur : <i>Tout ce qui est né de la chair +est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit : ne +vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez +naître de nouveau<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</i> Cette parole nous ramène à l’institution +primitive de notre nature.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>III</small>, 6, 7.</p> +</div> +<p>Dieu a fait l’homme droit<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, et cette droiture consistait +en ce que, l’esprit étant parfaitement soumis à +Dieu, le corps aussi était parfaitement soumis à l’esprit. +Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est cet ordre +que nous appelons la justice et la droiture originelle. +Comme il n’y avait point de péché, il n’y avait pas +de peine : par la même raison il n’y avait point de mort, +la mort étant établie comme la peine du péché. Il y +avait encore moins de honte : Dieu n’avait rien mis que de +bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, +non plus que dans notre âme : l’ouvrage de Dieu subsistait +dans son entier : <i>Ils étaient nus l’un et l’autre</i>, dit +l’Écriture, <i>et ils n’en rougissaient pas<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Dieu a fait +l’homme droit, dit le Sage.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>II</small>, 25.</p> +</div> +<p>Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent : +<i>J’ai entendu votre voix</i>, dit Adam, <i>et je me suis +caché</i> dans le bois, <i>parce que j’étais nu</i>. Et Dieu lui dit : +<i>Qui vous a fait connaître que vous étiez nu, si ce n’est +que vous avez mangé du fruit que je vous avais défendu ?<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></i> +Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut +désobéissant<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> : la révolte des sens fit connaître à +l’homme sa nudité : <i>leurs yeux furent ouverts : ils se couvrirent +et se firent comme une ceinture de feuilles de +figuier<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a></i>. L’Écriture ne dédaigne pas de marquer et la +figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous +faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du +froid ou du chaud, ni de l’inclémence de l’air ; il y eut une +autre cause plus secrète, que l’Écriture nous enveloppe +dans ces paroles, pour ménager les oreilles et la pudeur +du genre humain et nous faire entendre, sans le dire, où +la rébellion se faisait le plus sentir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 10, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dès que +l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus maître de ses mouvements +et la révolte des sens.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 7.</p> +</div> +<p>Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant +plus notre honte qu’elle semble n’oser la découvrir, +de peur de nous donner trop de confusion. Depuis ce +temps-là, les passions de la chair, par une juste punition +de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques : +l’homme a été plongé dans le plaisir des sens : <i>Et au +lieu</i>, dit saint Augustin, <i>que par son immortalité et la +parfaite soumission du corps à l’esprit, il devait être spirituel, +même dans la chair, il est devenu charnel, même +dans l’esprit : <span lang="la" xml:lang="la">Qui futurus erat etiam carne spiritalis, +factus est etiam mente carnalis</span><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a></i>. L’homme tout entier +fut livré au mal<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> : <i>Dieu vit que la malice des hommes +était grande sur la terre, et que toute la pensée du cœur +humain à tout moment se tournait au mal<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XV</small>, 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : On est tombé d’un +excès dans un autre : l’homme tout entier.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>VI</small>, 5.</p> +</div> +<p>Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage ? +Allons à la source, et nous trouverons que l’occasion +d’une si forte expression de l’Écriture et la cause de +tout ce désordre y est clairement marquée dans ces +paroles qui précèdent : <i>Les enfants de Dieu virent que +Les filles des hommes étaient belles, et prirent pour +leurs femmes celles d’entre elles qui leur avaient +plu<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a></i>, par une nouvelle transgression du commandement +de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur +que les filles des hommes n’entraînassent ses enfants +dans la corruption. Tout le désordre vint de la chair +et de l’empire des sens qui prévalaient sur la raison. +Ce désordre a commencé dans nos premiers parents ; +nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue +le principe de notre naissance et de notre corruption +tout ensemble. Par elle nous sommes unis à Adam +rebelle, à Adam pécheur ; nous sommes souillés en +celui en qui nous étions tous comme la source de +notre être. Nos passions insensées ne se déclarent pas +tout à coup, mais le germe qui les produit toutes est +en nous dès notre origine. Notre vie commence par les +sens. Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi +parler, que corps et chair ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2.</p> +</div> +<p>Mais poussons encore plus loin : nous nous trouverons +corps et chair encore plus, en quelque façon, dans +le sein de nos mères, et dès le moment de notre conception, +où, sans aucun exercice de la vue ni de l’ouïe, +qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus +réveiller notre raison, nous étions sans raisonnement, +sans intelligence, une pure masse de chair, n’ayant +aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes pensées +que celles qui sont tellement conjointes au mouvement +du sang, qu’à peine encore pouvons-nous les en +distinguer. C’est donc ce qui fait dire au Sauveur que +nous sommes tous chair, en tant que nous naissons par la +chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux +qui nous produisent ; nous n’avons pas le moindre petit +usage de la raison au commencement et durant les premières +années de notre être : dès qu’elle commence à +poindre, tous les vices se déclarent peu à peu : quand +son exercice commence à devenir plus parfait, les +grands dérèglements de la sensualité commencent en +même temps à se déclarer. C’est donc ce qui s’appelle +la chair de péché.</p> + +<p>Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, +cette première impression fait que nous en demeurons +esclaves. Quel effort ne faut-il point pour nous faire +distinguer notre âme d’avec notre corps ? Combien y +en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ? +Et ceux mêmes qui sortent un peu de cette masse +de chair, et en séparent leur âme, ne s’y replongeraient-ils +pas toujours comme naturellement, s’ils ne faisaient +de continuels efforts pour empêcher leur imagination de +dominer ; et non seulement de dominer, mais de faire +tout, et même d’être tout en nous ? Nous sommes donc, +pour ainsi dire, tout corps<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, et nous ne serions jamais +autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne +renaissions de l’esprit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent +jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction ?</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Nous sommes entièrement corps.</p> +</div> +<p>Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine +dans ce reste immense de Peuples sauvages qui n’ont +d’esprit que pour leur corps, et en qui, pour ainsi parler, +ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples +plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la +chair et du sang ? Comment en sortiraient-ils, s’il y a +si peu de chrétiens qui en sortent ? De quoi s’entretient, +de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet âge où +l’on se fait un opprobre de la pudeur ? Que regrettent +les vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés ; et +qu’est-ce qu’ils souhaitent continuellement de rappeler, +s’ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n’est les plaisirs +des sens<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ? Que sommes-nous donc autre chose que +chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde, +et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de +saint Jean, puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable : +<i>Que tout ce qui est au Monde est concupiscence +de la chair</i> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a></p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">Oh ! l’amour, c’est la vie,</div> +<div class="verse">C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie,</div> +<div class="verse">Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.</div> +</div> + +</div> +<p class="sign">(V. <span class="sc">Hugo</span>, <i>Chants au Crépuscule</i>, <small>XXI</small>.)</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="first">CHAPITRE VIII</span><br> +<span class="d">De la Concupiscence des yeux, et premièrement +de la Curiosité.</span></h2> + + +<p>La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint +Jean, c’est la concupiscence des yeux. Il faut d’abord +la distinguer de la concupiscence de la chair : car le +dessein de saint Jean est ici de nous découvrir une autre +source de corruption, et un autre vice un peu plus délicat +en apparence, mais dans le fond aussi mauvais<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>, +qui consiste principalement en deux choses, dont l’une +est le désir de voir, d’expérimenter, de connaître, en +un mot la curiosité ; et l’autre est le plaisir des yeux, +lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat +capable de les éblouir, ou de les séduire.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : aussi grossier et aussi mauvais.</p> +</div> +<p>Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la +Concupiscence des yeux, parce que de tous les organes, +nos yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances. +Sous les yeux sont en quelque sorte compris +les autres sens ; et dans l’usage du langage humain, +sentir et voir c’est la même chose. On ne dit pas seulement : +voyez que cela est beau ; mais, voyez que cette +fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, +que cette musique est agréable à entendre. C’est +donc pour cela, dit saint Augustin<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, que toute +curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux. Le +désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui d’expérimenter, +nous replonge enfin dans la concupiscence +de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher et +de nous imaginer de nouveaux plaisirs, avec de nouveaux +assaisonnements, pour en irriter la cupidité. Mais ce +désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut distinguer +cette seconde concupiscence de la première.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXV</small>, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large +paraphrase de saint Augustin.</p> +</div> +<p>Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces +vaines curiosités de savoir ce qui se passe dans le Monde, +tout le secret de cette intrigue, de quelque nature qu’elle +soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir tels et tels +qui se donnent tant de mouvements dans le monde ; les +ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute +l’adresse qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, +souvent même de celui de la vertu. O Dieu, quelle pâture +pour les âmes curieuses, et par là vaines et faibles ! +Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être +connu ? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de +savoir ce qui meut les hommes, et la cause de toutes +leurs illusions, de tous leurs songes ? Quel fruit retirerez-vous +de ces curieuses recherches, et que vous +produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements +injustes, et pour vous une redoutable matière des Jugements +de celui qui dit : <i>Ne jugez pas, et vous ne serez +pas jugés<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a></i> ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VII</small>, 1.</p> +</div> +<p>Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus +éloignés : et c’est de là que nous vient cette insatiable +avidité de savoir l’Histoire. On se transporte en esprit +dans le cœur des anciens Rois<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, dans les secrets des +anciens Peuples ; on s’imagine entrer dans les délibérations +du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un +Alexandre ou d’un César, dans les jalousies politiques +et raffinées d’un Tibère. Si c’est pour en tirer quelques +exemples utiles à la vie humaine, à la bonne heure ; il +le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à +cette recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, +comme on le remarque dans la plupart des curieux, +pour se repaître l’imagination de certains objets, qu’y +a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui +n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont +passé dans la tête d’un mortel, que de rappeler avec +tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa +Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet attirail +de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans +le néant, d’où il est sorti ? <i>Enfants des hommes, jusqu’à +quand aurez-vous le cœur appesanti ? Pourquoi +aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous délectez-vous +à étudier le mensonge ?<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a></i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dans les Cours des anciens Rois.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>IV</small>, 3.</p> +</div> +<p>Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence +toutes les mauvaises sciences, comme sont +celles de deviner par les astres, ou par les traits du +visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi +frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu +a soumis à la direction particulière de sa providence. +C’est entreprendre sur les droits de Dieu, c’est détruire +la confiance avec laquelle on se doit abandonner à sa +volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines +que pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître +de choses frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas +besoin de remarquer que c’est encore un plus grand +excès que de chercher les moyens de consulter les démons, +où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre +des guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des +pactes formés ou des traités avec les malins esprits<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. +Car outre que dans toutes ces curiosités il y a de +l’impiété et une damnable superstition, on peut encore +ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau +blessé ; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière +que d’en suivre de si fausses.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et par des pactes formels ou tacites +avec ces malins Esprits.</p> +</div> +<p>Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses +sciences. Et pour ce qui est des véritables, on excède +beaucoup à s’y livrer trop, ou à contre-temps, ou +au préjudice de plus grandes obligations ; comme +il arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer +la vertu, s’adonnent à toutes sortes de lectures<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, +surtout des Livres nouveaux, des Romans, des Comédies, +des Poésies, et se laissent tellement posséder au +désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à +toutes sortes de lectures.</p> +</div> +<p>Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, +une maladie, un dérèglement de l’esprit, un dessèchement +du cœur, une misérable captivité qui ne nous +laisse pas le loisir de penser à nous, et une source +d’erreurs.</p> + +<p>C’est encore s’abandonner à cette concupiscence +que saint Jean réprouve, que d’apporter des yeux curieux +à la recherche des choses divines, ou des mystères +de la Religion. <i>Ne recherchez point</i>, dit le Sage, <i>ce qui +est au-dessus de vous<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</i> Et encore : <i>Celui qui sonde +trop avant les secrets de la divine Majesté, sera accablé +de sa gloire<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</i> Et encore : <i>Prenez garde de ne vouloir +point être sages plus qu’il ne faut ; soyez sages +sobrement et modérément<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.</i> La foi et l’humilité +sont les seules guides qu’il faut suivre : quand on se +jette dans l’abîme, on y périt. Combien<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> ont trouvé leur +perte dans la trop grande méditation des secrets de la +prédestination et de la grâce<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> ; voulant juger de tout +par leur propre esprit, et rendre raison de tout ; et +s’élevant superbement au dessus des Docteurs et des +Apôtres mêmes ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>III</small>, 22.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXV</small>, 27.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>XII</small>, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Les Jansénistes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime les +lignes qui suivent, comme n’étant point dans l’original.</p> +</div> +<p>Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien +prier, et s’humilier véritablement ; c’est-à-dire qu’il faut +savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de +nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les +moyens de concilier notre liberté avec les décrets de +Dieu ? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a +faite, la sait mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans +la détruire ? Prions-le donc de nous diriger dans la +voie du salut, et de se rendre maître de nos désirs par +les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la nôtre +que nous devons nous abandonner. Cette vie est le +temps de croire, comme la vie future est le temps de +voir. C’est tout savoir, dit un Père, que de ne rien +savoir davantage : <i lang="la" xml:lang="la">Nihil ultra scire, omnia scire est.</i></p> + +<p>Toute âme curieuse est faible et vaine ; par là même +elle est discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement +étaler un vain savoir, qui ne cherche point à +instruire, mais à éblouir les ignorants.</p> + +<p>Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité +dépensière. On ne saurait avoir trop de raretés, +trop de bijoux<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, trop de pierreries, trop de tableaux, +trop de livres curieux, sans avoir même le plus +souvent envie de les lire<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Ce n’est qu’amusement et +ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la +dépense, et sèche la source des aumônes ! Mais elle +pourra revenir à la seconde manière de concupiscence +des yeux, dont nous allons parler.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : trop de bijoux précieux.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> A rapprocher du ch. <small>XIII</small> des +<i>Caractères</i> de <span class="sc">La Bruyère</span> : <i>De la mode</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="first">CHAPITRE IX</span><br> +<span class="d">De ce qui contente les yeux.</span></h2> + + +<p>Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la +lettre, et pour les yeux de la chair. Et d’abord, il est +bien certain que ce qui s’appelle attachement du cœur, +et en général sensibilité, commence par les yeux : mais +tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la +concupiscence de la chair, nous avons à présent à remarquer +avec saint Jean une autre sorte de concupiscence. +Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles : +<i>N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, +ni son vain éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, +ni tout ce qui éblouit<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> les vôtres.</i> Vos yeux sont gâtés, +vous ne pouvez souffrir la modestie ni les ornements +médiocres : vous étalez vos riches ameublements, vos +riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que +tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux +proportions et aux bienséances de votre état ? Comme +vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder ; +et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-même, +que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. +Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>, +et désir de se distinguer par des choses +vaines ? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce qui +marque en vous de la petitesse. Une grande taille +ne songe point à se rehausser en exhaussant sa +chaussure. Tout ce qui emprunte est pauvre ; et tout +l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures +montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous +êtes destitués de ce qui vous relève.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>éblouit et séduit les vôtres</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation +d’abondance.</p> +</div> +<p>Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence +des yeux. Quand on le regarde comme un +instrument pour acquérir d’autres biens, par exemple +pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes +places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, +ambitieux. Celui qui n’ose toucher à son argent, qui +n’en est que le triste gardien et semble ne se réserver +aucun droit que celui de le regarder, est proprement +celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il +en cette sorte : <i>L’avare ne se remplit point de son +argent : celui qui aime les richesses n’en reçoit aucun +fruit : et que sert au possesseur tout cet argent, +si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ?</i> C’est pour +lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas +d’approcher ses mains. Tout cœur passionné embellit +dans son imagination l’objet de sa passion. Celui-ci +donne à son or et à son argent un éclat que la nature +ne lui donne pas : il est ébloui de ce faux éclat : la +lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui +paraît pas aussi belle. Et que lui sert de posséder ce qui, +demeurant hors de lui, ne peut remplir son intérieur ? +Quel bien lui revient-il de tant de richesses ? C’est +pourquoi le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, +et qui jouit avec joie du fruit de son travail : car il +remplit du moins son estomac, et il engraisse son +corps<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 9, 10</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 17, 18.</p> +</div> +<p>Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les +yeux. Disons-en autant des meubles, des bâtiments, +de tout l’attirail de la vanité. Vous n’en êtes qu’un possesseur +superficiel, puisque les voir, c’est tout pour +vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on +ne s’en rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes +dans son appétit, quelque déréglé qu’il soit ; cette gourmandise +des yeux n’est jamais contente : elle n’a, pour +ainsi parler, ni fond ni rive. <i>L’avare ne cesse de se +consumer par un vain travail : et ses yeux</i>, continue le +Sage, <i>ne se rassasient point de richesses<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a></i>. Et encore : +<i>L’enfer, le sépulcre, la mort ne remplissent jamais +leur avidité, et engloutissent tout sans se satisfaire, +ainsi les yeux des hommes sont insatiables<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>IV</small>, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXVII</small>, 20.</p> +</div> +<p>N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est +dans le Monde : car tout y est plein de la concupiscence +des yeux, qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle est +immense et insatiable. Ne dites point que tout ce bien +que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à +vous : vous n’avez rien en vous-même de quoi le saisir +et vous l’approprier : vous ne savez pour qui vous le +gardez : il vous échappe malgré vous par cent manières +différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin +sans remède par la mort ; et il passera avec aussi peu +de solidité et une semblable illusion à un possesseur +inconnu, qui peut-être ne vous sera rien, ou plutôt qui +certainement ne vous sera rien, quand ce serait votre +fils ; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, +pour qui vous avez tant travaillé, ne vous servira de +rien dans ce séjour des morts où vous allez ; et sur la +terre à peine se ressouviendra-t-il de vos soins, et +croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura +fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera +paré d’un deuil très court.</p> + +<p>Et jamais vous ne vous dites à vous-même : Pour +qui est-ce que je travaille ? Quoi ! pour un héritier +dont je ne sais pas s’il sera fou ou sage, et s’il ne dissipera +pas tout en un moment ? <i>Et y a-t-il rien de plus +vain</i>, s’écrie le Sage<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> ! Qu’y a-t-il de plus insensé, +que de se tant tourmenter pour se repaître de vent ? +Que vous servent tant de fatigues et tant de soucis, que +vous a causé le soin d’entasser et de conserver tant de +richesses ? Vous n’en emporterez rien, et <i>vous sortirez +de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a></i>. +Que reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de +pourpre, et d’avoir orné sa maison d’une manière convenable +à un si grand luxe ? Il est dans les flammes éternelles : +pour tout trésor il a un trésor de colère et de +vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. <i>Vous +vous amassez</i>, dit saint Paul, <i>des trésors de colère pour +le jour de la vengeance<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>II</small>, 19.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 14, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>II</small>, 5</p> +</div> +<p>Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le +Monde ; n’en aimez point la pompe et le vain éclat, +qui ne fait que tromper les yeux : n’en aimez point les +spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous +faire entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser +dans ses vengeances et dans ses folles amours. Et +quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne réveillait les +vôtres ? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les malheurs +de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition +frustrée de ce qu’elle souhaitait ? Pourquoi sortez-vous +content du rassasiement de ces passions dans +les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on est +heureux ou malheureux par ces choses ? Vous dites +donc avec le Monde : Ceux qui ont ces biens sont heureux : +<i lang="la" xml:lang="la">Beatum dixerunt populum cui hæc sunt.</i> Et comment +dans ce sentiment pouvez-vous dire : <i>Ceux-là sont +heureux dont le Seigneur est le Dieu ? <span lang="la" xml:lang="la">Beatus populus +cujus Dominus Deus ejus</span><a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>CXLIII</small>, 15.</p> +</div> +<p>Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux ? +Chantez avec David : <i>Je verrai vos cieux, qui sont les +ouvrages de vos doigts ; la lune et les étoiles, que vous +avez fondées<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</i> Écoutez Jésus-Christ qui vous dit : +<i>Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent +du matin au soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, +dans toute sa gloire et avec ce beau diadème dont sa +mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré qu’une +de ces fleurs<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</i> Voyez ces riches tapis dont la terre +commence à se couvrir dans le printemps. Que tout +est petit en comparaison de ces grands ouvrages de +Dieu ! On y voit la simplicité avec la grandeur, l’abondance, +la profusion, l’inépuisable richesse<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>, qui n’ont +coûté qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de +beaux objets ne se montrent et n’attirent vos regards +que pour les porter à leur Auteur incomparablement +plus beau. <i>Car si les hommes, ravis de la beauté du +soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à +en faire des dieux, comment n’ont-ils pas pensé +combien doit être plus beau celui qui les a faits et +qui est le père de la beauté<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>VIII</small>, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 28, 29 ; +<i>Cant.</i>, <small>III</small>, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la profusion d’inépuisables richesses.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>XIII</small>, 3.</p> +</div> +<p>Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins ? +Ornez le Temple de Dieu, et dites encore avec David : +<i>Seigneur, j’ai aimé la beauté et l’ornement de votre +maison, et la gloire du lieu que vous habitez<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</i> Et de +là conclut-il : <i>Ne perdez point mon âme avec les +impies<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a></i> : car j’ai aimé les vrais ornements et je ne +me suis point laissé séduire à un vain éclat.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXV</small>, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Ibid.</i>, 9.</p> +</div> +<p>Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle +de vanité et l’objet de la cupidité publique, et <i>les +parent comme on fait un Temple<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a></i>. Ils transportent +les ornements que votre Temple devrait avoir seul, à +ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble +qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre +place. Ils nourrissent leur vanité et celle des autres ; +et tout par conséquent est rempli d’erreur et de corruption. +Ah ! fidèles enfants de Dieu, désabusez-vous de +ces folles concupiscences<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> : pourquoi tournez-vous +vos nécessités en vanités ? Vous avez besoin d’une maison, +comme d’une défense nécessaire contre les injures +de l’air : c’est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture, +pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent +à chaque moment : autre faiblesse. Vous avez +besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement +et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit +votre raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de +tous ces témoins et de tous ces monuments de votre +faiblesse un spectacle à votre vanité ; et il semble que +vous vouliez triompher de l’infirmité qui vous environne +de toutes parts.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, <small>CXLIII</small>, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils +remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise ; +tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants +de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.</p> +</div> +<p>Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit +de ses besoins, et semble vouloir orner ses misères, pour +les cacher à soi-même, toi du moins, ô Chrétien, ô +disciple de la vérité, retire tes yeux de ces illusions : +aie dans ta table<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> le nécessaire soutien de ton corps, et +non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, +retirés humblement dans la maison du Seigneur, se +délectent dans la nudité de leurs petites cellules, et de tout +le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie, qui +n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur +infirmité, et le joug pesant dont le péché les a accablés ! +Heureuses les Vierges sacrées, qui ne veulent +plus être le spectacle du Monde, et qui voudraient se +cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les environne ! +Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses +yeux, pour ne voir point les vanités, et dire avec David : +<i>Détourne mes yeux, afin de ne les voir point<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a></i> ! Heureux +ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu +du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés ; +qui y passent sans s’y attacher ; qui usent, comme dit +saint Paul, de ce monde comme n’en usant pas<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> ; +qui disent avec Esther sous le diadème : <i>Vous savez, +Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et +tout ce qui peut servir à la gloire des impies ; et que +votre servante ne s’est jamais réjouie qu’en vous seul, ô +Dieu d’Israël<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a></i> ; qui écoutent ce grand précepte de +la Loi : Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous +souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, +pour parler avec le Texte sacré, la fornication des yeux : +<i lang="la" xml:lang="la">Nec sequantur cogitationes suas, et oculos per res +carias fornicantes<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a></i> ; enfin qui prêtent l’oreille à saint +Jean, qui, pénétré de toute l’abomination attachée aux +regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par +la vanité, ne cesse de leur crier : <i>N’aimez pas le +Monde, où tout est plein d’illusion et de corruption par +la concupiscence des yeux.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Aime dans ta table.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>CXVIII</small>, 37.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Esth.</i>, <small>XIV</small>, 15, 16, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Num.</i>, <small>XV</small>, 39.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="first">CHAPITRE X</span><br> +<span class="d">De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de +concupiscence réprouvée par saint Jean.</span></h2> + + +<p>Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons +de parler, semblent être des branches de l’orgueil, elles +appartiennent plutôt à la vanité. La vanité est quelque +chose de plus extérieur et superficiel ; tout s’y réduit à +l’ostentation, que nous avons rapportée à la concupiscence +des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de +faire admirer un vain savoir, et par là se distinguer +des autres hommes. L’ostentation des richesses vient +encore de la même source, et ne cherche qu’à se donner +une vaine distinction.</p> + +<p>L’orgueil est une dépravation plus profonde : par +elle l’homme, livré à lui-même, se regarde lui-même +comme son dieu, par l’excès de son amour propre. <i>Être +superbe</i>, dit saint Augustin, <i>c’est en laissant le bien et +le principe commun auquel nous devions tous être attachés, +qui n’est autre chose que Dieu, se faire soi-même +son bien et son principe, ou son auteur<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a></i> ; c’est-à-dire, +se faire son dieu : <i lang="la" xml:lang="la">Relicto communi, cui omnes debent +hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XIII</small>, 1.</p> +</div> +<p>C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos +entrailles à la parole du Serpent, qui nous disait en la +personne d’Ève : <i>Vous serez comme des dieux<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a></i> ; et +nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous +avons succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à +la moelle de nos os, et toute notre âme en est infectée. +Voilà en général ce que c’est que cette troisième concupiscence, +que saint Jean appelle <i>l’orgueil</i> ; et il ajoute : +<i>l’orgueil de la vie</i>, parce que toute la vie en est corrompue ; +c’est comme le vice radical d’où pullulent tous +les autres vices : il se montre dans toutes nos actions ; +mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est qu’il est la plus +secrète comme la plus dangereuse pâture de notre +cœur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 5.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="first">CHAPITRE XI</span><br> +<span class="d">De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.</span></h2> + + +<p>Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut +aller à l’origine du péché, et pour cela en revenir à +la parole du Sage : <i>Dieu a fait l’homme droit<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</i> +Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu de +tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, +de toutes ses forces, de toute son intelligence, d’un +amour parfait<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, et pour l’amour de lui-même ; et +de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la droiture +et la rectitude de l’âme : voilà l’ordre : voilà la +justice. Il est juste de donner de l’amour à celui qui est +aimable : et le grand amour à celui qui est très +aimable : et le souverain et parfait amour à celui qui +est souverainement et parfaitement aimable : et tout +l’amour à celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse +en lui-même tout ce qui est aimable et parfait ; +en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime soi-même +que pour lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>VII</small>, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : D’un amour pur et parfait.</p> +</div> +<p>Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. +Cela même fait la beauté de la créature raisonnable, +faite à l’image de Dieu : Dieu étant la bonté et la beauté +même, ce qui est fait à son image ne peut pas n’être +pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, +dont elle est l’image, et entièrement dépendante de son +principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul +d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se voyant belle, +s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la +contemplation de son excellence : elle a cessé un moment +de se rapporter à Dieu : elle a oublié sa dépendance : +elle s’est premièrement arrêtée, et ensuite +livrée à elle-même : déçue par sa liberté, qu’elle a +trouvée si belle et si douce, elle en fait un essai funeste : +<i lang="la" xml:lang="la">Suâ in æternum libertate deceptus.</i> Mais en cherchant +d’être libre jusqu’à s’affranchir de l’empire de Dieu, et +des lois de la justice, il est devenu captif de son péché.</p> + +<p>Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même ; +mais quiconque n’aime que soi-même, uniquement occupé +de sa propre volonté et de son plaisir, n’est plus +soumis à la volonté de Dieu ; et demeurant incapable +d’être touché des intérêts d’autrui, il est non seulement +rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable, +injuste, déraisonnable envers les autres, et veut que +tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore à +ses caprices.</p> + +<p>Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée +dans le Livre de la Sagesse et justifiée par toute sa +conduite sur les impies, que quiconque pèche contre +lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait pécher : +<i lang="la" xml:lang="la">Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</i> Il a fait +la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant +elle-même, elle ferait elle-même sa peine, et +trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son +erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se +cherchant soi-même, est devenu malheureux en se +trouvant : Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui a +laissé que le fond de l’être, pour être l’objet de sa justice, +et le sujet sur lequel il exercerait sa vengeance. Il +n’a plus trouvé dans lui-même<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> que ce qu’il peut avoir +sans Dieu : c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, +le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte +contre la raison, la tromperie de son espérance, les +horreurs de son désespoir affreux, des colères, des +jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le +troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au +bien général, que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, +et qui seul suffit à tous.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>XI</small>, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Il n’est plus demeuré à l’homme.</p> +</div> +<p>Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance +le péché, et à la fois la peine du péché ; et non seulement +au premier abord le commencement, mais +encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car +c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver +dévorant qui ronge la conscience, et enfin ce pleur +éternel dans des flammes qui ne s’éteignent jamais : +elles sortent du fond de notre crime. <i>Je tirerai</i>, dit le +saint Prophète, <i>un feu du milieu de toi pour te dévorer</i> : +<i lang="la" xml:lang="la">Producam ignem de medio lui qui comedat te<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</i> +Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance +divine, d’où sort le feu dévorant qui pénètre l’âme par +l’impression d’une vive et insupportable douleur. Voilà +ce que produit l’amour de nous-mêmes : voilà comme +il fait d’abord notre péché et ensuite notre supplice.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ezech.</i>, <small>XXVIII</small>, 18.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="first">CHAPITRE XII</span><br> +<span class="d">Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.</span></h2> + + +<p>Les contraires se connaissent l’un par l’autre : l’injustice +de l’amour propre se connaît par la justice de +la charité, dont l’amour propre est l’éloignement et la +privation. Saint Augustin les définit toutes deux en +cette sorte : <i>La charité</i>, dit ce Saint, <i>c’est l’amour de +Dieu jusqu’au mépris de soi-même</i> ; et au contraire, <i>la +cupidité est l’amour de soi-même jusqu’au mépris de +Dieu<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</i> Quand on dit que l’amour de Dieu va jusqu’au +mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même +par rapport à Dieu, et en se comparant à lui : et +en ce sens, douter qu’on se puisse mépriser soi-même, +ce serait douter des premiers principes de la raison et +de la justice. Le mépris est opposé à l’estime : mais +que peut-on estimer en comparaison de Dieu ? Ou que +lui peut-on comparer, puisqu’<i>il est celui qui est<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a></i>, et +que le reste n’est rien devant lui ; ce qui fait dire au Prophète : +<i>Les Nations devant Dieu ne sont qu’une goutte +d’eau et comme un petit grain dans une balance, et les +plus vastes contrées ne sont qu’un peu de poussière<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</i> +On ne peut rien de plus vil ; et cependant l’Écriture +n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore +trop forte pour la créature ; elle en vient donc, +pour parler avec une entière justesse et précision, à +cette Sentence : <i>Toutes les Nations devant Dieu sont +comme n’étant pas, et il les estime comme un néant<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XXVIII</small>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Exod.</i>, <small>III</small>, 14.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XL</small>, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XL</small>, 17.</p> +</div> +<p>En voulez-vous davantage ? Ce n’est pas d’un homme +qu’il parle en particulier ; c’est de toute une Nation, +auprès de laquelle un seul homme n’est rien. Mais +toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau, +qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière : et non +seulement une Nation n’est que cela, mais toutes les +Nations sont encore moins : elles ne sont qu’un néant. +Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise ce +qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une +goutte d’eau, mais toutes les Nations que seront-elles ? +Quelque chose de plus peut-être ? Point du tout : plus +vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y +paraît.</p> + +<p>Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille +jusqu’au mépris de soi-même : on ne peut pas se mépriser +davantage, que de se considérer comme un néant. +C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et +d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à +dire avec saint Michel : <i>Qui est comme Dieu ?</i> Qui mérite +de lui être comparé, ou d’être nommé devant sa +face ? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être est en +lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections +de plus en plus jusqu’à l’infini ; ce ne sera +toujours, à les regarder en elles-mêmes, qu’un non être. +Et que sert d’amasser beaucoup de non êtres ? de tout +cela en fera-t-on autre chose qu’un non être ? Rien +autre chose sans doute. O homme, aime donc Dieu +comme celui qui est seul ; et porte l’amour de Dieu jusqu’à +te mépriser comme un néant.</p> + +<p>Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il +devait, jusqu’au mépris de soi-même, il a poussé l’amour +de soi-même jusqu’au mépris de Dieu : il a suivi sa propre +volonté jusqu’à oublier celle de Dieu, jusqu’à ne s’en +souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré +elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de +Dieu, et ne s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était +pas. Ainsi c’est le néant qui compte pour rien celui +qui est, et qui, au lieu de se mépriser soi-même pour l’amour +de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie +la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, +à la propre satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit +qu’un néant ; ce qui est le comble de l’injustice et de +l’égarement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="first">CHAPITRE XIII</span><br> +<span class="d">Combien l’Amour propre rend l’homme faible.</span></h2> + + +<p>Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant +naturel celui de son injustice et de son égarement. Ce +n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais lui-même. Il n’ôte +rien à Dieu ; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa lumière, +sa force et la source de tout son bien ; et devient +aveugle, ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, +captif du plaisir, ennemi de la vérité. Celui qui recherche +quelque chose, non à cause de ce qu’elle est, mais +à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour objet. +Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise +à nos sens, il y a une vérité qui est naturellement +la nourriture de notre esprit.</p> + +<p>Cette vérité est notre règle : c’est par là que nos désirs +doivent être réglés, et non par notre plaisir. Car la +vérité qui fait, pour ainsi dire, le plaisir de Dieu, c’est +Dieu même ; et ce qui fait notre plaisir, c’est nous-mêmes +qui nous préférons à Dieu.</p> + +<p>Hélas ! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons +compté Dieu pour rien, en transgressant sa Loi, et agissant +comme si elle n’était pas. C’est ce qu’ont fait nos premiers +parents : c’est le vice héréditaire de notre nature. +Le démon nous dit comme à eux : Pourquoi Dieu vous +a-t-il défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si +doux au goût ? <i lang="la" xml:lang="la">Cur præcepit vobis Deus<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> ?</i> Depuis ce +temps, le plaisir a tout pouvoir sur nous, et la moindre +flatterie des sens prévaut à l’autorité de la vérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 1.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="first">CHAPITRE XIV</span><br> +<span class="d">Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.</span></h2> + + +<p>Toute âme attachée à elle-même et corrompue par +son amour propre, est en quelque sorte superbe et +rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de Dieu. Mais lorsqu’on +la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la +douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, +ou parce que le plaisir des sens nous entraîne<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, c’est +faiblesse, plutôt qu’orgueil. L’orgueil dont nous parlons +consiste dans une certaine fausse force, qui rend l’âme +indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par +un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une +espèce d’indépendance : ce qui est cause qu’elle trouve +un certain plaisir particulier à désobéir, et que la défense +irrite.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ou parce qu’on ne peut résister à +l’attrait trop violent du plaisir des sens.</p> +</div> +<p>C’est cette funeste disposition que saint Paul explique +par ces mots : <i>Le péché m’a trompé par la Loi, et par +elle m’a donné la mort<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a></i> ; c’est-à-dire, comme l’explique +saint Augustin<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, le péché m’a trompé par une +fausse douceur, <i lang="la" xml:lang="la">falsâ dulcedine</i>, puisqu’il m’en a fait +trouver à transgresser la défense ; et par là il m’a donné +la mort : parce que, par une étrange maladie de ma +volonté, je me suis d’autant plus volontiers porté au +plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense : +<i lang="la" xml:lang="la">Quia quanto minus licet, tanto magis libet.</i> Ainsi la +Loi m’a doublement donné la mort parce qu’elle a mis +le comble au péché, par la transgression expresse du +commandement, et qu’elle a irrité le désir par le puissant +attrait de la défense : <i lang="la" xml:lang="la">Incentivo prohibitionis et +cumulo prævaricationis.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Div. quæst. ad Simplic.</i>, I, 5 <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p> +</div> +<p>La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, +en transgressant la défense, un certain usage de notre +liberté qui nous déçoit ; et qu’au lieu que la liberté véritable +de la créature doit consister dans une humble +soumission de sa volonté à la volonté souveraine de +Dieu, nous la faisons consister dans notre volonté +propre, en affectant une manière d’indépendance +contraire à l’institution primitive de notre nature, qui +ne peut être vraiment libre et heureuse que sous +l’empire de Dieu.</p> + +<p>Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, +qui n’ont d’autres lois que leurs désirs, parce +que leurs passions sont pour eux la loi de la nature<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>, +qui les leur inspire. Mais la créature raisonnable, qui a +une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a imposée, +est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement +à la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est +émanée. C’est donc en elle un grand vice, lorsqu’elle met +son plaisir à secouer ce bienheureux joug dont Jésus-Christ +a dit : <i>Mon joug est léger, et mon fardeau est +doux<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a></i> ; et qu’elle se fait libre comme un animal +insensé, conformément à cette parole : <i>L’homme vain +est emporté par son orgueil, et se croit né libre à la +manière d’un jeune animal fougueux<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la loi de Dieu et de la nature.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XI</small>, 30.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Job</i>, <small>XI</small>, 12.</p> +</div> +<p>A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, +il en faut joindre encore un autre, qui est +celui que saint Jean nous veut faire entendre particulièrement +en cet endroit ; qui est dans l’âme un certain +amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence +propre<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> : qui est le vice le plus inhérent et +ensemble le plus dangereux de la créature raisonnable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sur une opinion de son excellence propre.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="first">CHAPITRE XV</span><br> +<span class="d">Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement +dans son orgueil.</span></h2> + + +<p>On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans +entendre la situation de l’âme raisonnable, et le rang +qu’elle tient naturellement entre les choses que l’on appelle +biens.</p> + +<p>Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est +Dieu, autour duquel sont occupées toutes les vertus, +et où se trouvent toutes les félicités de l’âme raisonnable<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>. +Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui +sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable +peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu +entre ces deux sortes de biens, pouvant s’élever, par +son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser vers les +autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen +entre tout ce qui est bon.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.</p> +</div> +<p>Elle est donc par son état le plus excellent de tous +les biens après Dieu ; infiniment au-dessous de lui, et +de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles, +auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de Dieu, +sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe +si bas, il faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi +parler, par le milieu, qui est elle-même ; et c’est là sans +difficulté sa première attache. Car ne trouvant au-dessous +de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa +félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant +faite à son image, c’est là premièrement qu’elle +tombe ; et saint Augustin a dit très véritablement que +<i>l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu, +tombe premièrement sur lui-même<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a></i>. C’est donc là +que, perdant sa force, il tombe infailliblement<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a> encore +plus bas ; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de +s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles +et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant +de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti +aux choses extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, +et obligé de chercher<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a> dans ces objets +les plaisirs qui en reviennent à ses sens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XIII</small> <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il tombe de nécessité.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et contraint de mendier.</p> +</div> +<p>Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable +à une eau qui d’une haute montagne coule premièrement +sur un haut rocher, où elle se disperse, pour +ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au plus +profond des abîmes ; l’âme raisonnable tombe de Dieu +sur elle-même, et se trouve précipitée à ce qu’il y a de +plus bas.</p> + +<p>Voilà une image véritable de la chute de notre nature. +Nous en sentons le dernier effet dans ce corps qui +nous accable, et dans ce plaisir des sens qui nous captive. +Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, +et vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui +étions nés pour la commander. Telle est donc l’extrémité +de notre chute.</p> + +<p>Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. +Car comme cette eau, qui tombe premièrement sur ce +rocher, le cave à l’endroit de sa chute, et y fait une impression +profonde : ainsi l’âme, tombant sur elle-même, +fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, +qui consiste dans l’impression de son excellence propre, +de sa grandeur propre, voulant toujours se persuader +qu’elle est quelque chose d’admirable, se repaissant de +la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours +concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour +d’elle qu’elle ne veuille s’assujettir : d’où vient l’ambition, +la domination, l’injustice, la jalousie ; ni rien en +elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme sien : +d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est +en tout cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui +s’appelle orgueil.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="first">CHAPITRE XVI</span><br> +<span class="d">Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux : +il est traité du premier.</span></h2> + + +<p>Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, +comme nous l’avons défini, l’amour et l’opinion +de sa grandeur propre, a deux effets principaux, dont +l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus des autres ; +l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre +excellence.</p> + +<p id="bancs">Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se +trouve que dans les gens savants, ou riches ; et qu’il +n’est guère dans le bas peuple, accoutumé au travail, +à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui regardent +les choses de plus près, voient que ce vice règne +dans tous les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à +voir la peine qu’on a à réconcilier les esprits dans les +conditions les plus viles, lorsqu’il s’élève des querelles +et des procès pour cause d’injures. On trouve les cœurs +ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, +qui est le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. +Ceux qui voient tous les jours les emportements +des Paysans pour des bancs dans les paroisses, +et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à +dire qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, +sans écouter aucune raison ni céder à aucune autorité, +ne reconnaissent que trop dans ces âmes basses la +plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les guerres +parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout +remuer pour se distinguer des autres. Il ne faut pas +beaucoup étudier les dispositions de ceux qui dominent +dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté +et un ascendant sur leurs compagnons, pour +reconnaître que l’orgueil et le désir d’exceller les transportent +avec la même force, et plus de brutalité que les +autres hommes.</p> + +<p>Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus +épurées, combien a-t-il fallu prendre de précautions +pour empêcher dans les élections, même ecclésiastiques +et religieuses, l’ambition, les cabales, les brigues, les +secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les +plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres +dérèglements trop communs en cette matière<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, sans +qu’on se puisse vanter d’avoir peut-être fait autre chose +que de couvrir ou pallier ces vices, loin de les avoir entièrement +déracinés ? Malheur donc, malheur à la terre +infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et les autres dérèglements trop connus. — <span class="sc">Éd. +Versailles</span> : et toutes les autres ordures trop connues.</p> +</div> +<p>Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits +par ces paroles : <i>Les fruits de la chair</i>, dit-il<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, et +sous ce nom il comprend l’orgueil, <i>sont les inimitiés, +les disputes, les jalousies, les colères, les querelles</i>, sous +lesquelles il faut comprendre les guerres, <i>les dissensions, +les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les meurtres</i>, +dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus +grande partie, <i>les médisances</i>, où l’on enfonce jusqu’au +vif une dent aussi venimeuse que celle des vipères, +dans la réputation, qui est une seconde vie du prochain : +ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face +de la terre, <i>sont autant d’enfants</i> de l’orgueil, autant +de branches sorties de cette racine empoisonnée.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Galat.</i>, <small>V</small>, 19.</p> +</div> +<p>Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, +que saint Paul ne fait que nommer ; et nous verrons +combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en voit les +derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil +sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire +dans tous les ravages et dans toutes les désolations +qu’elles causent dans le genre humain, puisque +dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le +désir de domination, et la gloire dont les premières têtes +du genre humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies +font encore mieux voir cet esprit d’orgueil, puisque +c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, pour se faire +un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à +Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples +qui portent le leur.</p> + +<p>Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil +à des vices plus communs, il ne faut que s’attacher +un moment à l’envie et à sa fille la médisance, pour +voir tous les hommes pleins de venin et de haine mutuelle, +qui fait changer la langue en armes offensives, plus tranchantes +qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, +pour désoler tout ce qui se présente. Tout cela vient de +ce que chacun, épris de soi-même, veut tout mettre à +ses pieds, et s’établir une damnable supériorité, en dénigrant +tout le genre humain. Voilà le premier effet de +l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.</p> + +<p>Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres +concupiscences plus grossières et plus charnelles, je ne +sais quoi qui les pousse à l’extrémité. Voyez cette +femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation, +dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée, +comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend +premièrement à elle-même cette adoration ; elle est elle-même +son idole ; et c’est après s’être adorée et admirée +elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son empire. +Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer +son vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son +fard. Une Cléopâtre croit porter dans ses yeux et sur +son visage de quoi abattre à ses pieds les Conquérants ; +et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve +plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. +Tous les siècles portent de ces fameuses beautés, +que le Sage nous décrit par ces paroles : Elle a renversé +un nombre infini de gens percés de ses traits : toutes +ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés +sous ses coups : <i lang="la" xml:lang="la">Multos vulneratos dejecit, et fortissimi +quique interfecti sunt ab eâ<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>VII</small>, 26.</p> +</div> +<p>Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la +chair. Les hommes, comme les femmes, se piquent +d’être vainqueurs. <i>C’est un opprobre parmi les Assyriens, +si une femme se moque d’un homme, en se sauvant +de ses mains<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Judith</i>, <small>XII</small>, 11.</p> +</div> +<p>Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là ? +Où ne se glorifie-t-on pas de ces damnables victoires ? +Où ne célèbre-t-on pas ces insignes corrupteurs de la +pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, que +nulle vertu n’échappe à leurs mains impures ? La +gloire donc se mêle dans leurs désirs sensuels ; et on imagine +une certaine excellence, d’un côté à se faire désirer, +et de l’autre à corrompre ; ou, comme parle l’Écriture, +à humilier un sexe infirme<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Saint <span class="sc">Augustin</span>, <i>Confessions</i>, livre II, +ch. III : « Je me portais avec ardeur dans le péché non seulement +pour trouver quelque plaisir en le commettant, mais encore pour être +loué de l’avoir commis. » A rapprocher du ch. <small>XVIII</small>, III<sup>e</sup> Partie de +l’<i>Introduction à la Vie dévote</i> (<i>Des amourettes</i>).</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="first">CHAPITRE XVII</span><br> +<span class="d">Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée +avec celle d’une femme qui veut se croire belle.</span></h2> + + +<p>Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous +vos yeux, la faiblesse de l’orgueil, et la vaine délectation +des louanges où il nous engage. Qu’est-ce, ô Seigneur, +que la louange, sinon l’expression d’un bon +jugement que les hommes font de nous ? Et si ce jugement +et cette expression s’étend beaucoup parmi les +hommes, c’est ce qui s’appelle la gloire ; c’est-à-dire +une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si ces +louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur +de m’y plaire tant ? Et si elles sont véritables, d’où me +vient cette autre erreur, de me délecter moins de la +vérité, que du témoignage que lui rendent les hommes ? +Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être +fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage +des autres, et s’il se peut, de tout le genre +humain ? Quoi ! la vérité m’est-elle si peu connue, que +je veuille l’aller chercher dans l’opinion d’autrui ? Ou +bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes +défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable +témoin, j’aime mieux me voir, comme dans un +miroir flatteur, dans le témoignage de ceux à qui je les +cache avec tant de soin ? Quelle faiblesse pareille !</p> + +<p>Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, +qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare +sa maigreur extrême, et rétablit ses traits effacés ; +ou qui fait peindre dans un tableau trompeur ce qu’elle +n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans lui ont +volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de +la louange, de la réputation, de la gloire. La gloire +ordinairement n’est qu’un miroir, où l’on fait paraître +le faux avec un certain éclat.</p> + +<p>Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, +de ces deux idoles du monde, que les hommes +semblent encore s’efforcer de porter, par leurs louanges +et leurs admirations, au faîte des choses humaines : +qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas +confus de fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus +par des actions pleines d’une vigueur mal entendue, +puisqu’elle n’aboutit qu’à des injustices, ou en +tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre +humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui +s’est engagée dans de semblables erreurs, et transporté +par de semblables passions ? Vanité des vanités, et tout est +vanité : et plus l’orgueil s’imagine avoir donné dans le +solide, plus il est vain et trompeur.</p> + +<p>Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la +vérité, comme elle y doit être naturellement : quelle +erreur de ne pouvoir estimer la vertu sans la louange des +hommes ! La vertu est-elle si peu considérable par elle-même +aux yeux de Dieu ? fait-il si peu de chose pour +un vertueux ? Et qui donc les estimera<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, si les sages ne +s’en contentent pas ? Et toutefois je vois un saint +Augustin<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, un si grand homme, un homme si humble, +un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la +louange que comme un bien de celui qui loue, dont le +bonheur est de connaître la vérité et de faire justice à +la vertu ; je vois, dis-je, un si saint homme, qui s’examinant +lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, +pour ainsi dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges +pour lui-même, plutôt que pour ceux qui les lui +donnent ; s’il ne veut point être aimé des hommes pour +d’autres motifs que pour celui de leur profiter ; et, en un +mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux : +tant l’orgueil est un mal caché : tant il est inhérent à +nos entrailles : tant l’appas en est subtil et imperceptible ; +et tant il est vrai que les humbles ont à craindre +jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque +tentation d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, +et dont on porte en soi-même la racine.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : La vertu est-elle si peu considérable par elle-même ? +Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux ? Et +qui donc les estimera.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXVII</small> <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="first">CHAPITRE XVIII</span><br> +<span class="d">Un bel Esprit, un Philosophe.</span></h2> + + +<p>Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, +d’une autre espèce de faiblesse. On en voit qui passent +leur vie à tourner un vers, à arrondir une période ; en +un mot, à rendre agréables des choses non seulement +inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter +leurs amours<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, et à remplir l’Univers des folies de +leurs jeunesses égarées.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : comme à chanter un +amour feint ou agréable.</p> +</div> +<p>Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent +souffrir ceux des autres ; ils tâchent parmi les +Grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de +gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils remportent, +ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du +Public, enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils +apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses, +dans un bruit qui se fait dans l’air ; et prennent rang +parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche : +<i>Vous qui vous réjouissez dans le néant<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</i> Que si +quelque critique vient à leurs oreilles ; avec un dédain +apparent, ou une douleur véritable, ils se font justice à +eux-mêmes ; de peur de les affliger, il faut bien qu’une +troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent +du Public. Attentifs à son jugement, où le goût, +c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur ont +plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère +Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie, +la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, +et à fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs +épigrammes piquantes ; plus que tout cela les douceurs et +les agréments qu’ils auront versé sur le poison de leurs +écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle +ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils +attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils +trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes +pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés +avec Dieu même, et qui auront allumé autour d’eux un +feu vengeur. O tromperie ! ô aveuglement ! ô vain +triomphe de l’orgueil !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Amos</i>, <small>VI</small>, 1.</p> +</div> +<p>Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, +condamnent ces vains écrits. Il n’y a rien en apparence +de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu’un +Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple, +portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils +(c’est le discours de Platon), aucun égard à la vérité : +pourvu qu’ils disent des choses qui plaisent, ils sont +contents : c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers le +pour et le contre : des Sentences admirables pour la +vertu, et contre elle : les vices y sont blâmés et loués +également ; et pourvu qu’ils les chantent<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> en de beaux +vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce Philosophe +un recueil de vers d’Homère pour et contre la +vertu : le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on +suivra ; et pourvu qu’il arrache à son lecteur le témoignage +que son oreille a été agréablement flattée, il croit +avoir satisfait aux règles de son art : comme un Peintre +qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui +portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir +accompli ce qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a +parfaitement imité la nature. C’est pourquoi (ceci est +encore le raisonnement de Platon, sous le nom de +Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et +admirables sentences, on n’a qu’à approfondir, et les +faire raisonner dessus, on trouvera qu’ils ne les entendent +pas. Pourquoi ? dit ce Philosophe. Parce que, +songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune +peine de chercher la vérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : qu’ils le fassent.</p> +</div> +<p>Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également +étalés. S’il trouve a propos de décrire dans son +<i>Énéide</i> l’opinion de Platon sur la pensée et l’intelligence +qui anime le monde : il le fera en vers magnifiques. +S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en +anime les mouvements, de décrire le concours d’atomes +qui assemble fortuitement les premiers principes des +terres, des mers, des airs et du feu, et d’en faire sortir +l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du +secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien +dans une de ses Églogues que bon Platonicien dans son +Poème héroïque. Il a contenté l’oreille, il a étalé le +beau tour de son esprit, le beau son de ses vers, et la +vivacité de ses expressions : c’est assez à la poésie : il +ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.</p> + +<p>Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le +même esprit : la Religion n’est non plus<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> dans le dessein +et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux +des Païens. Celui-là<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> s’est mis dans l’esprit de blâmer +les femmes : il ne se met point en peine s’il condamne le +mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné +comme un remède : pourvu qu’avec de beaux vers il +sacrifie la pudeur des femmes à son humour satirique, +et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien souvent +très laides, il est content.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la Religion n’entre non plus.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Boileau.</p> +</div> +<p>Un autre<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> croira fort beau de mépriser l’homme dans +ses vanités et ses airs ; il plaidera contre lui la cause +des bêtes, et attaquera en forme jusqu’à la raison, sans +songer qu’il déprise l’image de Dieu dont les restes +sont encore si vivement empreints dans notre chute, et +qui sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. +Ces grandes vérités ne lui sont de rien ; au +contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs, +parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et +dangereuses plaisanteries : tant on s’éloigne de la +vérité quand on cultive les arts auxquels la coutume et +l’erreur ne donnent dans la pratique d’autre objet que +le plaisir.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Montaigne.</p> +</div> +<p>Un Philosophe<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a> blâme ces arts, et les bannit de sa +république, avec des couronnes sur la tête, et une branche +de laurier dans la main. Mais ce Philosophe est-il +lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, ne le +connaît pas pour Dieu ? qui n’ose annoncer au peuple la +plus importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, +et sacrifie avec lui la vérité à la coutume ? Il en est de +même des autres, qui enflés de leur vaine Philosophie, +parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, ou +Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à +leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde, +jusqu’à tenter de les redresser<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> : la simplicité de +l’Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit +préoccupé ; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par +intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur +orgueil : <i lang="la" xml:lang="la">Quantum propinquaverunt intelligentiâ, tantum +superbiâ recesserunt</i>, dit saint Augustin<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Voilà +ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle +n’est pas soumise à la sagesse de Dieu : elle n’engendre +que des superbes et des incrédules<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Platon.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : que Dieu envoie au +monde pour le redresser.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Serm.</i> <small>CXLI</small>, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des <i>Confessions</i> +de saint Augustin.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c19"><span class="first">CHAPITRE XIX</span><br> +<span class="d">Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, +en lui donnant ce qu’il demande.</span></h2> + + +<p>Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière +l’orgueil des hommes ! La gloire est le souverain +bien qu’ils se proposent : et vous, Seigneur, comment +les punissez-vous ? En leur donnant cette gloire dont +ils sont avides. Car vous en êtes le maître<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, et +vous la donnez et l’ôtez comme il vous plaît, selon +que vous tournez l’esprit des hommes. Mais pour montrer +combien elle est, non seulement vaine, mais encore +trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent +à ceux qui la demandent, et vous en faites leur supplice.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : En leur ôtant cette gloire +dont ils sont avides ? quelquefois : car vous êtes le maître.</p> +</div> +<p>Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le +Trône le plus auguste de l’Asie et de tout le monde, +sinon de faire parler de lui, c’est-à-dire, d’avoir une +grande gloire parmi les hommes ? <i>Que de peine</i>, disait-il, +<i>il se faut donner pour faire parler les Athéniens !</i> +Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il +recherchait avec tant d’ardeur ; mais il y était entraîné +par une espèce de manie, dont il n’était pas le +maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le livrer +à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette +gloire dont la soif le tourmentait, avec encore plus +d’abondance qu’il ne pouvait imaginer ? Ce ne sont pas +seulement les Athéniens qui parlent de lui ; tout le +monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné +lui a donné plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son +nom est grand en Orient comme en Occident, et les +Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de refuser +la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé ; il l’en +a rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge ; il l’en a +enivré ; et il en a eu plus que sa tête n’était capable +d’en porter. O Dieu, quel bien est celui que vous prodiguez +aux hommes que vous avez livrés à eux-mêmes, +et que vous avez réprouvés de votre royaume<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Tout ce développement est repris par Bossuet du <i>Sermon pour +la profession de M<sup>lle</sup> de La Vallière</i> (1675) : Qu’est-ce qu’il a souhaité, +ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de travaux +et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a fait souffrir +aux autres ?… Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est +donnée, etc…</p> +</div> +<p>Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en +avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qu’un +Homère, qu’un Théocrite, qu’un Anacréon, qu’un Cicéron, +qu’un Horace, qu’un Virgile ? On leur a rendu des +honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au +monde, et la postérité en a fait ses modèles et presque +ses idoles. La folie de les louer a été poussée jusqu’à leur +dresser des temples : ceux qui n’ont pas été jusque-là +n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des +esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé +dans votre Évangile, de cette gloire qu’ils +ont reçue, et reçoivent continuellement dans la bouche +de tous les hommes ? <i>Je vous le dis en vérité, ils ont reçu +leur récompense<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 2.</p> +</div> +<p>O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez +tout dans votre balance, et donnez le prix à tout le bien, +pour petit qu’il soit, vous avez préparé une récompense +convenable à cette telle quelle industrie qui paraît +dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et +dans les écrits de ceux qu’on nomme les grands +Auteurs ! Vous les avez récompensés et punis tout +ensemble : vous les avez repus de vents : enflés par la +gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien +ces grands Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, +pour arranger leurs paroles et composer leurs Poèmes ! +Celui-là étonné lui-même du long et furieux travail de +son <i>Énéide</i>, dont tout le but, après tout, était de flatter +le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une +lettre qu’il s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce +de manie, <i lang="la" xml:lang="la">pene vitio mentis</i>. Leur conscience leur reprochait +qu’ils se donnaient beaucoup de peine pour +rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.</p> + +<p>Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, +que d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, +que d’esprit faut-il sacrifier à cette vanité ! +Dieu la condamne, et à la fin il la contente, pour laisser +aux hommes un monument éternel du mépris qu’il +fait de cette gloire si désirée par les gens qui ne la +connaissent pas ; il leur en donne plus qu’ils n’en +veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces Conquérants, +ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces +grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés +du genre humain, sont élevés au plus haut degré +de réputation où l’on puisse parvenir parmi les hommes ; +et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que +leurs desseins : <i lang="la" xml:lang="la">Receperunt mercedem suam, vani +vanam<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>In Psal.</i> <small>CXVIII</small>, <i>Serm.</i> <small>XII</small>, 2. +Cette citation se trouve déjà, +en termes analogues, dans le <i>Sermon pour la profession de M<sup>lle</sup> +de La Vallière</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c20"><span class="first">CHAPITRE XX</span><br> +<span class="d">Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre +gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable vertu.</span></h2> + + +<p>Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe +le plus. Plus vains encore et plus déçus par leur orgueil +sont ceux qui sacrifient à la gloire, non des choses +vaines, mais les propres œuvres que la vertu devait produire. +Tels sont <i>ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour +être glorifiés des hommes</i> : qui <i>sonnent de la trompette +devant eux-mêmes quand ils font l’aumône</i> : qui <i>affectent +de prier dans les coins des rues et d’attrouper +le monde autour d’eux</i> : qui <i>veulent rendre leurs jeûnes +publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur +visage</i><a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXIII</small>, 2, 5, 16.</p> +</div> +<p>Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou +même, par le dernier aveuglement, parmi les Chrétiens, +ont été justes, équitables, tempérants, cléments, +pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang. Et +tous ils ont reçu leur récompense ; et ils sont beaucoup +plus punis que ceux qui mettent la gloire dans des +choses vaines. Car plus les œuvres qu’ils étalent sont +solides par elles-mêmes, plus il est indigne et injuste +de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de +chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être +loué par les hommes, comme si Dieu ne lui suffisait +pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="first">CHAPITRE XXI</span><br> +<span class="d">Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la +gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont +plus trompés que les autres.</span></h2> + + +<p>Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a> +tout homme venant au monde, vous me découvrez dans +votre lumière une autre plus dangereuse séduction et +déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à +ce qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, +s’admirent eux-mêmes en secret, se font eux-mêmes +leur dieu et leur idole, se repaissant de l’idée de leur +vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre +travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : qui illuminez.</p> +</div> +<p>Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens : <i>Que +Dieu me donne la beauté et les richesses ; pour moi je +me donnerai la vertu, et un esprit équitable et toujours +égal</i> ; et qui par là même s’élevaient en quelque façon au-dessus +de leur Dieu, <i>parce qu’il était</i>, disaient-ils, <i>sage +et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur +industrie</i>. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus +des hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, +qui se louaient et s’admiraient en cette sorte, +eussent été autre chose que des hommes ; et les louanges +qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des +louanges humaines ; ou que tout cela fût autre +chose que de servir la créature plutôt que le Créateur ; +puisqu’eux-mêmes bien certainement ils étaient des +créatures, et des créatures d’autant plus faibles et +d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait +plus indépendant et plus épuré ; lorsqu’affranchis, +s’ils l’étaient, du joug de la dépendance des opinions et +des louanges des autres, ils faisaient leur félicité et +leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de +leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et +en même temps comme le plus bel ouvrage de la raison.</p> + +<p>Dieu ! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était +grossier, encore qu’ils prissent un tour apparemment +plus délicat pour se reposer en eux-mêmes ! O qu’ils +étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils étaient dédaigneux, +et qu’ils méprisaient les autres hommes ! Ils +ne faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, +et déplorer leur erreur, réservant toute leur admiration +pour eux-mêmes. Tel était ce Pharisien qui +disait à Dieu dans sa prière : <i>Je ne suis pas comme le +reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, +tel qu’est aussi ce Publicain<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</i> S’il appliquait à +cet homme particulier son mépris universel pour le +genre humain, c’est parce qu’il le trouva le premier +devant ses yeux ; et il en eût fait autant à tout autre qui +se serait présenté de même : et ce dédain était l’effet +de l’aveugle admiration dont il était plein pour lui-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Luc.</i>, <small>XVIII</small>, 11.</p> +</div> +<p>Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les +vertus dont il était revêtu<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, puisqu’en se mettant +au-dessus du reste des hommes, il disait à Dieu : <i>Je +vous en rends grâces</i>, et semblait le reconnaître comme +l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais +s’il eût été de ceux qui disent sincèrement avec David : +<i>Mon âme sera louée dans le Seigneur<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a></i>, non content +de lui rendre grâces, il aurait connu son besoin et lui +aurait fait quelques demandes ; il ne se serait pas regardé +comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de +se corriger d’aucun défaut, mais seulement de remercier +Dieu de ses vertus ; enfin il n’aurait pas cru que Dieu +le regardât seul et qu’il l’honorât seul de ses dons.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dont il se croyait revêtu.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXXIII</small>, 3.</p> +</div> +<p>Quand donc il disait à Dieu : <i>Je vous rends grâces</i>, +c’était une formule de prière, plutôt qu’une humilité sincère +dans son cœur : et qui eût pénétré le dedans de ce +cœur<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, y eût trouvé qu’en rendant grâces à Dieu de +ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait +grâces à lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et +de s’être seul rendu digne qu’il arrêtât ses yeux sur +lui. Par où il retombait nécessairement dans cette +malédiction du Prophète : <i>Maudit l’homme qui espère +en l’homme, et qui se fait un bras de chair<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a></i>, +puisque lui-même, qui se confiait en lui-même, était un +homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui +mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa +vertu. Et son erreur, c’était, poursuit le Prophète, de +retirer son cœur de Dieu, pour l’occuper de soi-même +et de sa vertu : <i lang="la" xml:lang="la">Maledictus homo qui confidit in +homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino +recedit cor ejus.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de ce cœur tout à lui-même.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>XVII</small>, 5.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c22"><span class="first">CHAPITRE XXII</span><br> +<span class="d">Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre +de tomber dans cette espèce d’orgueil ?</span></h2> + + +<p>Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice, +pleine d’elle-même et de son propre mérite. Ils se +regardaient comme les seuls dignes du don de Dieu, +comme s’ils eussent été<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> d’une autre nature, et formés +d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des +humains ; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant +souffrir qu’on annonçât l’Évangile aux Gentils, ni +qu’on louât d’autres qu’eux<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. C’est là donc cette +fausse et abominable justice qui est détestée par saint +Paul en tant d’endroits : et une telle justice, si clairement +réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point +trouver de place parmi les Chrétiens.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et de même que s’ils étaient d’une autre nature.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : d’autres hommes qu’eux.</p> +</div> +<p>Mais les hommes corrompent tout, et abusent du +Christianisme, comme du reste des dons de Dieu. Il s’est +trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient les Pélagiens, qui +ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut ; et il s’en est +trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie, +ont cru trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme, +et rendre à Dieu toute la gloire qui lui était due.</p> + +<p>Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien, +tant loué par saint Augustin pour cette Sentence, +ont dit qu’<i>il fallait donner, non une partie du salut, +mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier jamais de rien, +parce que rien n’était à nous<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a></i>. Ils l’avaient prise de +saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure, +non que celui qui se glorifie se puisse glorifier, du +moins en partie, en lui-même, mais qu’il ne doit nullement +se glorifier en lui-même, mais en Dieu ; c’est-à-dire, +uniquement en lui.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> S. Cypr., <i lang="la" xml:lang="la">Test. adversus +Judæos, ad Quirin.</i>, II, <small>IV</small> ; S. August., <i lang="la" xml:lang="la">Contra duas Ep. Pelag.</i>, VI, <small>X</small>, +25 <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="first">CHAPITRE XXIII</span><br> +<span class="d">Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.</span></h2> + + +<p>Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la +justice Judaïque et Pharisaïque, que saint Paul appelle +<i>la propre justice<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a></i>, c’est-à-dire, celle qu’on trouve en +soi-même, et non pas en Dieu. On tombe dans cette +fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on +croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce +qu’une petite pensée et le moindre de tous les désirs, +de soi-même, comme de soi-même, contre la doctrine +de saint Paul<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> ; ou sans erreur dans l’esprit, par une +certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, +après Dieu, il n’y a rien de plus beau ni de plus semblable +à Dieu que la créature raisonnable, sanctifiée +par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses dons, +vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son +libre arbitre ; une âme qui voit et qui croit voir cette +beauté en elle-même, qui sent qu’elle fait le bien, et s’y +attache par un amour sincère autant qu’elle peut, +touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et regarde un +si grand bien plutôt comme étant en soi que comme +venant de Dieu. De là vient<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> qu’insensiblement elle +oublie que Dieu en est le principe, et se l’attribue à soi-même, +par un sentiment d’autant plus vraisemblable, +qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>X</small>, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>III</small>, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ce qui fait qu’insensiblement.</p> +</div> +<p>C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle +espère, qu’elle aime, qu’elle consent à la grâce, qu’elle +la demande. Ainsi, comme ce bien qu’elle fait lui est +propre en quelque façon, elle se l’approprie et se l’attribue, +sans songer que tous les bons mouvements du +libre arbitre sont prévenus, préparés, dirigés, excités, +conservés par une opération propre et spéciale de Dieu, +qui nous fait faire, de la manière qu’il faut<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, tout le bien +que nous faisons, et nous donne le bon usage de notre +liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon +exercice : en sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le +plus de nous, qu’il ne faille demander à Dieu, et lui en +rendre grâces.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : De la manière qu’il sait.</p> +</div> +<p>L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à +elle-même, par la pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier +tout le bien qu’elle a, encore qu’il lui vienne de +Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui le possède +que de Dieu qui le donne : ou si elle l’attribue à Dieu, +c’est à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu : <i>Je vous +rends grâces</i>, et qui s’attribue à soi-même de rendre +grâces : ou si elle surpasse ce Pharisien, qui se contente +de rendre grâces, sans rien demander, et qu’elle demande +à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela +même, et s’en glorifie : ou si elle cesse de s’en glorifier, +elle se glorifie de cela même, et fait renaître l’orgueil, +dans la pensée qu’elle a de l’avoir vaincu.</p> + +<p>O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, +de plus sublime, de plus vrai dans la vertu, devient +naturellement la pâture de l’orgueil ! Et à cela quel +remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même ? +En un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se +glorifie de la connaissance qu’on a de son indigence et +de son néant, et que les retours sur soi-même se multiplient +jusqu’à l’infini.</p> + +<p>Mais c’est peut-être un petit défaut<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> ? Non : +c’est la plus grande de toutes les fautes, et il n’y +a rien de si vrai que cette parole de saint Fulgence, +dans la lettre à Théodore<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> : <i>C’est à l’homme un orgueil +détestable, quand il fait ce que Dieu condamne +dans les hommes ; mais c’est encore un orgueil plus +détestable, lorsque les hommes s’attribuent ce que Dieu +leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus +ce don est excellent, plus est grande la perversité de +l’ôter à Dieu pour se le donner à soi-même ; et plus +injuste est l’ingratitude de méconnaître l’Auteur d’un +si grand bien<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> S. Fulg., <i lang="la" xml:lang="la">Epist.</i> <small>VI</small>, cap. <small>VIII</small>, n. 11.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> La même citation se trouve dans le <i>Sermon sur l’honneur du +Monde</i> (1660).</p> +</div> +<p>C’est donc la plus grande peste, et en même temps +la plus grande tentation de la vie humaine, que cet +orgueil de la vie, que saint Jean nous fait détester. +C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux autres, +comme le comble de tous les maux, et le dernier +degré du mal. <i>Mes petits enfants</i>, nous dit-il, <i>n’aimez +pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce que +tout y est concupiscence de la chair</i> ; c’est ce qui représente +le premier degré de notre chute<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> : ou <i>concupiscence +des yeux</i>, curiosité et ostentation, qui est le second +pas que vous faites dans le mal : ou <i>orgueil de la vie</i>, qui +est l’abîme des abîmes, et le mal dont toute la vie et +tous ses actes sont infectés radicalement et dans le +fond.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : c’est ce qui présente le premier et +fait le premier degré de notre chute.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="first">CHAPITRE XXIV</span><br> +<span class="d">Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a +de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu ?</span></h2> + + +<p>Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse +que nous avons à nous-mêmes, et qui nous l’a +inspirée ? Qui nous a, dis-je, inspiré cette aveugle et +malheureuse inclination, cette pitoyable facilité d’attribuer +à nos propres forces et à nos propres efforts, +en un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous +par votre libéralité ? Ne sommes-nous pas assez néant, +pour être capables d’entendre du moins que nous +sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit +de vous ? Et d’où vient que la chose du monde la plus +difficile à ce néant, c’est de dire véritablement : Je suis +un néant, je ne suis rien ? En voici la cause première.</p> + +<p>Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et +avant toute autre nature, en avait fait une qui devait +être la plus belle et la plus parfaite de toutes ; c’était +la nature angélique ; et dans une nature si parfaite il +s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, +plus beau et plus parfait que tous les autres : en sorte +que sous Dieu et après Dieu l’Univers ne devait rien +avoir d’aussi parfait ni d’aussi beau. Mais tout ce qui +est tiré du néant peut succomber au péché. Une si belle +Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. +Elle n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps ; +de sorte que, n’ayant point à tomber plus bas qu’elle-même +par l’inclination aux biens corporels, toute sa +force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à +aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre +chose.</p> + +<p>Vraiment toute créature n’est rien ; et quiconque +s’aime soi-même et sa propre perfection, excepté Dieu, +qui est seul parfait, se dégrade, en pensant s’élever. +Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son +entendement était orné ? <i>Il ne demeura pas dans la +vérité<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a></i>, où il avait été créé. C’est ce qu’a prononcé +la Vérité même. Que veut dire cette parole qu’<i>il ne +demeura pas dans la vérité</i> ? Est-ce qu’il tomba dans +l’erreur et dans l’ignorance ? Point du tout : il connaît +encore la vérité dans sa chute même ; comme dit +l’apôtre saint Jacques, <i>lui et ses anges la croient et en +tremblent<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a></i>. Ainsi, ne demeurer pas dans la vérité, +fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, +plutôt qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant +d’en faire sa règle et de l’aimer, comme elle veut et +doit être aimée, c’est-à-dire comme la maîtresse et la +souveraine de tous les esprits.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>VIII</small>, 44.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jacob.</i>, <small>II</small>, 19.</p> +</div> +<p>Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos +lumières à l’étoile du matin, <i>comment êtes-vous tombé +du ciel ?</i> dit Isaïe<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. <i>Vous étiez le sceau de la ressemblance +de Dieu<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a></i> : nulle créature ne lui était plus semblable +que vous : <i>vous étiez plein de sa sagesse et parfait +dans votre beauté. Créé dans les délices du paradis +de votre Dieu, vous étiez orné, comme d’autant de +pierres précieuses, de toutes les plus belles connaissances : +l’or précieux de la charité vous avait été donné, +et dès votre création vous aviez été préparé à la recevoir. +Vous étiez parfait dans vos voies dès le jour de votre +origine, jusqu’à ce que l’iniquité fût trouvée en vous.</i> Et +quelle est cette iniquité, sinon de vous regarder vous-même, +et de faire votre piège de votre propre excellence ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XIV</small>, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ezech.</i>, <small>XXVIII</small>, 12-15.</p> +</div> +<p>Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un +seul regard, avait aussi une force dans sa volonté qui, +dès sa première détermination, fixait ses résolutions et +les rendait immuables : qui était l’un des plus beaux +traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance. +Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en +est trop épris, il pèche et en même temps il se rend +inflexible dans le mal ; et sa force, que Dieu abandonne +à elle-même, le perd à jamais.</p> + +<p>Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur +à la créature qui ne se voit point en Dieu ; et qui, +se fixant en elle-même, se sépare de la source de son +être, qui l’est aussi par conséquent de sa perfection et +de son bonheur ! Ce superbe, qui s’était fait son dieu +à lui-même, mit la révolte dans le ciel ; et Michel, qui +se trouva à la tête de l’Ordre où la rébellion faisait +peut-être plus de ravage, s’écria : <i>Qui est comme Dieu ?</i> +D’où lui vient le nom de Michel, c’est-à-dire <i>Qui est +comme Dieu ?</i> comme s’il eût dit : Quel est celui qui +nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit +dans son orgueil : <i>Je m’élèverai jusqu’aux cieux</i> ; je +dominerai tous les Esprits, et <i>j’exalterai mon trône +par-dessus les astres de Dieu : je monterai sur les nuées +les plus hautes</i>, dont Dieu fait son char, <i>et je serai +semblable au Très-Haut<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a></i> ? Qui est donc ce nouveau +Dieu, qui se veut ainsi élever au-dessus de nous ? +Mais il n’y a qu’un seul Dieu : rallions-nous tous à le +suivre : disons tous ensemble : <i>Qui est comme Dieu ?</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XIV</small>, 13, 14.</p> +</div> +<p>Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui +se voulait faire adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe +avec les Anges ses imitateurs. <i>Toi qui t’élevais au +plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers, dans +les cachots les plus profonds</i> : <i lang="la" xml:lang="la">In infernum detraheris, +in profundum laci<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</i> Dans sa chute il +conserve tout son orgueil, parce que son orgueil doit +être son supplice. N’ayant pu gagner tous les Anges, +pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont +il est le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que +<i>Dieu avait mis au dessous des Anges, mais seulement +un peu au dessous</i>, parce que c’était après eux la créature +la plus excellente, une créature où l’image de Dieu +reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans +un degré un peu inférieur : <i lang="la" xml:lang="la">Minusti eum paulo</i>, etc.<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Ibid.</i>, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>VIII</small>, 6.</p> +</div> +<p>Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le +diable, vient donc à l’homme dans le paradis, où Dieu +l’avait fait heureux et saint. Chaque chose qui touche +une autre, la pousse par l’endroit où elle est elle-même +le plus en mouvement. Le mouvement par lequel +ce mauvais Ange est entraîné, c’est l’orgueil ; et jamais +il n’y en eut, ni il ne peut y en avoir de plus violent ni de +plus rapide que le sien. Il pousse donc l’homme +à l’endroit où il était tombé lui-même ; et l’impression +qu’il lui communique est celle qui était en lui la plus +puissante, c’est-à-dire, celle de l’orgueil : <i lang="la" xml:lang="la">Unde cecidit, +inde dejecit<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</i> L’homme se trouva trop faible pour y +résister ; et l’empire de l’orgueil, qui avait commencé +dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la terre.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> S. August., <i>Serm.</i> <small>CLXIV</small>, n. 8.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c25"><span class="first">CHAPITRE XXV</span><br> +<span class="d">Séduction du démon : chute de nos premiers parents : naissance +des trois Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.</span></h2> + + +<p>Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire +trop véritable de ma chute, dans celui en qui j’étais avec +tous les hommes, en qui j’ai été tenté, en qui j’ai été +vaincu, de qui j’ai tiré<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> toute ma faiblesse et +toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du +péché où je suis né, preuve incontestable, et irréprochable +témoin de ma misère ! O Dieu, j’ai écouté, dans +ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la bouche +du serpent<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé +de ne point manger du fruit de cet arbre ?</i> Ce n’est +qu’une question : ce n’est qu’un doute qu’il veut introduire +dans votre esprit : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il +commandé ?</i> Mais qui est capable d’écouter une question +contre Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre +doute, est capable d’avaler tout le poison.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de qui j’ai tiré en naissant.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 1.</p> +</div> +<p>Ève lui répondit la vérité : <i>Dieu a mis tous les autres +fruits en notre puissance ; il n’y a que l’arbre qui est +au milieu de ce jardin de délices dont il nous a commandé +de ne point manger le fruit, et même de ne le +point toucher, de peur que nous ne mourions<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</i> Elle +répondit la vérité ; mais le premier mal fut de répondre : +car il n’y a point à écouter de <i>pourquoi</i> contre Dieu : +et tout ce qui met en doute la souveraine raison et +la souveraine sagesse, devait dès là vous être en horreur, +Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du +doute à la décision : <i>Vous ne mourrez point</i>, dit-il, +<i>mais Dieu sait qu’au jour que vous mangerez de ce +fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des +dieux, sachant le bien et le mal<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Vos yeux seront +ouverts</i> : vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, +au lieu de vous voir toujours en Dieu : vous aurez +vous-mêmes une excellence divine ; et tout à coup devenus +comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le +bien et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou +mauvais, heureux ou malheureux : vous en aurez la +clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes vous serez dans +une sorte d’indépendance<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement +libres et dans une sorte d’indépendance.</p> +</div> +<p>Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait +ici le vrai avec le faux. Car il est vrai qu’en se +soulevant contre Dieu, et se faisant un dieu soi-même, +comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît +d’une certaine façon le bien, en le perdant : on connaît +le mal, qu’on n’avait jamais éprouvé : on a les yeux +ouverts pour connaître son malheur, et un désordre en +soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce +qui arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, +<i>leurs yeux furent ouverts</i>, dit le Texte sacré, <i>et ils +virent qu’ils étaient nus<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a></i> ; et leur nudité commença à +les confondre. Ce fut d’abord dans leur cœur<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a> une +certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était point +permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de +leur propre excellence : et de tout cela un secret plaisir +de se goûter eux-mêmes, avant que de goûter le fruit +défendu ; de se plaire en eux-mêmes et en leur propre +perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils n’avaient +vue qu’en Dieu seul.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.</p> +</div> +<p>Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée +la première, comme la plus faible, mais il lui parla pour +tous les deux : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ? <span lang="la" xml:lang="la">Cur +præcepit vobis Deus ?</span> Vous ne mourrez point, vous +saurez : <span lang="la" xml:lang="la">Nequaquam moriemini, scientes</span><a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a></i> : en nombre +pluriel. Ève porta en effet à son mari toute la +tentation du malin, qui l’avait séduite : elle commença +par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment elle +n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre +de Dieu : elle vit qu’il était bon à manger, beau à +voir : le goût, la vue, elle considère tout, et se promet +en le mangeant un nouveau plaisir, qui manquait +encore à ses sens<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. Elle en mangea donc, et en +donne à manger à son mari, qui le prenant de sa main +avec les mêmes sentiments qui l’avaient séduite, mit le +comble à notre malheur, et fut à toute sa postérité +une source éternelle de péché et de mort<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 4, 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et promettant +par la seule vue un goût agréable : elle se promit en le +mangeant, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> A rapprocher des <i>Élévations sur les Mystères</i> +(<i>Sixième semaine</i>, <i>Élévations</i> <small>I</small> à <small>VI</small>).</p> +</div> +<p>Comprenons donc tous les degrés de notre perte. +Dans une si grande félicité, dans une si grande facilité de +ne pécher pas, n’y ayant dans le corps nulle faiblesse, +nulle révolte dans les sens, nulle sorte de concupiscence +dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal +que par la complaisance pour soi-même, par l’amour de +sa propre excellence, et en un mot, par l’orgueil. C’est +donc par là qu’on le tente ; obliquement on lui montre +Dieu comme jaloux de son bien : <i>Pourquoi le Seigneur +vous commande-t-il de ne point toucher à ce fruit ? C’est +qu’il sait qu’en le mangeant, vous y trouverez un bonheur<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> +qu’il vous envie : Vous serez comme des dieux</i>, +et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et +du mal, qui est un attribut divin.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : vous éprouverez.</p> +</div> +<p>C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait +saint Michel : <i>Qui est comme Dieu ?</i> Qui, comme lui, +doit se plaire dans sa propre volonté ? être par lui-même +parfait et heureux ? savoir tout et n’être guidé +dans tous ses desseins que de sa propre lumière ? +L’homme, à l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, +se laisse prendre à ce vain éclat ; et dès là +l’amour de soi-même et de sa propre grandeur pénétra +tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour +se produire à toute occasion et infecter toute notre vie ; +et fit en nous une empreinte et une plaie si profonde, +qu’elle ne se peut jamais effacer, ni guérir entièrement, +tant que nous vivons sur la terre. Tel fut l’effet +de ces paroles : <i>Vous serez comme des dieux.</i></p> + +<p>Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité +infinie au fond de nos cœurs. Car tout savoir étant le +propre de Dieu seul, le tentateur en nous flattant de la +pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette promesse +la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute +science ; et enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et +mauvaises et tout ce qui pouvait repaître l’esprit par +sa nouveauté, par sa singularité, par son éclat.</p> + +<p>Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des +sens : en voyant avec agrément le fruit défendu, en le +dévorant d’abord par les yeux, et prévenant par son appétit +son goût délectable, l’amour du plaisir est entré, +et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans +la moelle des os. Hélas ! hélas ! le plaisir des sens se +fit bientôt sentir par tout le corps ; ce ne fut point seulement +le fruit défendu qui plut aux yeux et au goût : +Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus +dangereuse que toutes les autres sensibles ; il fallut cacher +tout ce que l’on sentait de désordre ; et forcés d’y +penser nous-mêmes, il faut que nous en écartions la +pensée<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime cette dernière phrase, comme n’étant point +dans l’original. Saint <span class="sc">François de Sales</span> écrit de même : Je pense +avoir tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, +ce que je ne voulais pas dire (<i>Introduction à la Vie dévote</i>, +III<sup>e</sup> partie, ch. 39).</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c26"><span class="first">CHAPITRE XXVI</span><br> +<span class="d">La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.</span></h2> + + +<p>Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de +l’Écriture, et se perdent dans sa profondeur, traitent +cette histoire de vaine et presque de puérile. Un serpent +qui parle, un arbre dont l’on espère la science du bien +et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant +d’un fruit, la perte du genre humain attachée à une +action si peu importante : quelle fable moins croyable +trouvent-ils dans les Poètes ? C’est ainsi que parlent les +impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond +au contraire : Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu +quelque chose à l’homme, pour lui faire sentir qu’il +avait un Souverain ? Et n’était-il pas de la félicité de +l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement qu’il +lui ferait fût facile ?</p> + +<p>Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance +de toute sorte de fruits, que de n’en réserver +qu’un seul ! Quel inconvénient que Dieu, qui avait +fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux +objets sensibles des grâces intellectuelles, et fît de +l’arbre interdit une espèce de sacrement de la science +du bien et du mal ? Qui sait si le dessein de sa sagesse +n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers +parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, +après avoir durant quelque temps éprouvé leur fidélité ? +Quoi qu’il en soit, était-il indigne de Dieu de les mettre +à cette épreuve, et de leur laisser attendre de sa seule +bonté la connaissance si désirée du bien et du mal ?</p> + +<p>Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en +eût horreur, comme nous en avons à présent, dans un +temps où tous les animaux étaient obéissants à l’homme, +sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent l’effrayer ? +Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes +eussent un langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, +des mains de qui elle sortait, et dont la toute-puissance +lui était si bien connue<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> par la création de tant de +choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres créatures +intelligentes que l’homme ; ou que ces créatures invisibles +lui apparussent et se rendissent sensibles sous la +forme des animaux ? Dieu même, qui avait fait les sens, +prenait bien, pour rendre heureux l’homme tout entier, +une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On +entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et +s’avancer vers Adam dans le Paradis. Pourquoi donc +les autres Esprits, différents de celui de l’homme, ne se +seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures que +Dieu permettait ? Le serpent alors innocent, mais qui +devait dans la suite devenir si odieux, comme si nuisible +à notre nature, devait servir en son temps à nous rendre +la séduction du démon plus odieuse ; et les autres qualités +de cet animal étaient propres à nous figurer le +juste supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main +de Dieu, et devenu si rampant par son orgueil.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : lui était sensible.</p> +</div> +<p>Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture +sainte, dans sa merveilleuse et profonde brièveté. Mais, +sans tous ces raisonnements, l’histoire de notre perte +ne nous est devenue que trop sensible et trop croyable, +par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous +fait aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un +mot aussi corrompus en toutes manières que nous +le sommes ?</p> + +<p>Mon Dieu, n’entends-je pas encore<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> le sifflement du +serpent, quand j’hésite si je suivrai votre volonté, ou +mes appétits ? N’est-ce pas lui qui me dit secrètement : +<i>Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ?</i> quand je m’admire +moi-même, dès que je sens en moi la moindre +lumière, ou le moindre commencement de vertu, et que +je m’y attache plus qu’à Dieu même, qui me l’a donné, +jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni +ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas +retenir mon cœur, qui se l’attribue, comme si j’étais +moi-même ma règle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : n’entends-je pas encore tous les jours.</p> +</div> +<p>Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce +pas ce serpent qui me dit encore : <i>Vous serez comme +des dieux ?</i> Toutes les adresses par lesquelles il m’insinue +l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa +subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux ? +Mais quelle source de curiosité ne me met-il pas dans +l’esprit<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a> en me promettant de m’ouvrir les yeux, et +de me faire trouver dans le fruit qu’il me montre la +science du bien et du mal ? Et lorsqu’à la moindre +atteinte du plaisir des sens je me sens si faible, et que +mes résolutions, que je croyais si fermes dans l’amour +de Dieu, tout d’un coup se perdent dans l’air, sans que +ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a> +contre cet attrait : hélas ! qu’est-ce autre chose que le +serpent qui me montre ce fruit séducteur<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a> ? Je ne le +voyais encore que de loin, et déjà mes yeux en sont +épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne se coule +pas dans mes veines ! Et combien serai-je perdu, si je +le mange ! Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme +ait péri dans son origine, par ce qui me rend encore si +malade, ou plutôt par ce qui me montre que je suis +vraiment mort par le péché ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : puisse tenir un moment.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ce fruit décevant.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c27"><span class="first">CHAPITRE XXVII</span><br> +<span class="d">Saint Jean explique toute la corruption originelle dans +les trois Concupiscences.</span></h2> + + +<p>Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant +la triple concupiscence, celle de la chair et des +sens, celle des yeux et de la curiosité, et enfin celle +de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre corruption, +dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence, +et dans la tentation du démon et dans le consentement +du premier homme. Qu’a prétendu le démon, que de +me rendre superbe comme lui, savant et curieux +comme lui, et à la fin sensuel ; ce qu’il n’était pas, parce +qu’il n’avait point de corps ; mais ce qu’il nous a fait +être, en ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave +du corps ; pour en effacer d’autant plus l’image de +Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans une bassesse +et abjection plus extrême ?</p> + +<p>Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte +dans un autre ordre qu’elles ne paraissent dans +l’histoire de la tentation, que nous venons de voir, +parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit +a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que +la tentation commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît +la curiosité, qui est mère, comme on a vu, de l’ostentation ; +afin que notre chute se terminât enfin, comme à +l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair. +Comme c’était par ces degrés que nous étions tombés, +Moïse, qui nous a d’abord regardés comme étant encore +debout, dans la rectitude de notre première institution, +a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont +venus. Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus, +remonte de degré en degré, par la concupiscence de la +chair et par la curiosité de l’esprit, jusqu’au premier +principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil de +la vie.</p> + +<p>Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie +diversité de maux sont sortis de ces trois concupiscences ? +On craint, on espère, on désespère, on entreprend, +on avance, on recule, suivant ses désirs, c’est-à-dire, +suivant les concupiscences dont on est prévenu : +on n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on +désire pour soi-même : on n’est ennemi de personne, +qu’autant qu’on en est contrarié : on n’est injuste, +ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que +selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences : +on ne veut ôter du monde que ceux qui +s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque manière +que ce soit, ou de dessein ou sans dessein : on ne +veut avoir de puissance, ni de crédit, ni de bien que +pour contenter ses désirs : on veut ne se rendre +redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous +contredire : on ne médit que pour avoir des armes +toujours prêtes dans se langue, et s’élever sur la ruine +des autres.</p> + +<p>O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté ? Quelle infinité +de péchés ai-je entrepris de décrire ? C’est là le +Monde dont Satan est le créateur ; c’est sa création +opposée à celle de Dieu ; et c’est pourquoi saint Jean +nous crie avec tant de charité et de zèle<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> : <i>Mes petits +enfants, n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui +est le Monde, et tout ce qui est dans le Monde, de quelque +nom qu’il s’appelle, de quelque dehors qu’il se +pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens, +que curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège +et impie orgueil, par lequel l’homme, enivré de son +excellence, s’attribue l’ouvrage de Dieu, et se corrompt +dans ses dons.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : avec tant de charité.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c28"><span class="first">CHAPITRE XXVIII</span><br> +<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Laquelle n’est pas du Père, mais +du Monde</i> ; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre : +<i>Si quelqu’un aime le Monde, l’amour du Père n’est point en +lui.</i></span></h2> + + +<p>Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de +Dieu ; et c’est pour cela que saint Jean, après avoir dit : +<i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, +parce que tout ce qui est dans le Monde est concupiscence +de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil +de la vie</i>, ajoute : <i>laquelle</i> concupiscence, ainsi divisée +dans ses trois branches, <i>n’est pas du Père, mais +du Monde<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a></i>. Ce n’est pas l’ouvrage du Père, qui +d’abord n’avait inspiré à l’homme que la soumission à +Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne +voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous +environnent, et la parfaite sujétion de la chair à l’esprit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 16.</p> +</div> +<p>Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne +sont pas de Dieu, et ne tiennent aucun rang<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a> dans +son ouvrage. Car en regardant tous les ouvrages qu’il +avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était +le meilleur, il avait dit que <i>tout était bon et très bon<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a></i>. +Ainsi il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise +dans sa source et dans ses effets, ni le monde, +qui est tout entier dans le mal : <i lang="la" xml:lang="la">in maligno</i>, dit saint +Paul<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. La concupiscence vient du monde que Satan +a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur : elle +est née en Adam avec le monde, et passant de lui à tout +le genre humain, elle en a composé ce monde, qui n’est +que corruption.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ne trouvaient aucun rang.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>I</small>, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>V</small>, 19.</p> +</div> +<p>Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie +de cet ouvrage, où Dieu ne veut avoir aucune part. De +quelque côté que le monde veuille vous attirer, soit +en vous faisant admirer votre propre perfection, ou +en vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et +toutes les autres vanités dont se repaissent les créatures, +soit en vous engageant dans les plaisirs, dont la chair +est la source et l’objet, n’entrez en aucune sorte dans +cette séduction : n’y entrez, dis-je, par aucun endroit, +parce qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu : tout est du +monde, que Dieu n’a pas fait, qu’il déteste, qu’il +condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait dire à son +Apôtre : <i>Si quelqu’un aime le Monde</i> et le moindre de +ses attraits, jusqu’à y donner son cœur, <i>l’amour du +Père n’est pas en lui<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a></i>. On ne peut pas aimer Dieu et +le monde : on ne peut pas nager comme entre deux, se +donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie à l’un +et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que +vous lui ôterez, pour le donner au monde<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, à la fin +entraînera tout votre cœur, et sera le tout pour vous.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous +donnerez au monde.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c29"><span class="first">CHAPITRE XXIX</span><br> +<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Le Monde passe, et la Concupiscence +passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure +éternellement.</i></span></h2> + + +<p>Après avoir parlé du monde, et des plaies de la +concupiscence, saint Jean découvre la cause de notre +erreur et en même temps le remède<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, dans ces +dernières paroles de notre passage : <i>Et le Monde +passe avec sa concupiscence ; mais celui qui fait la +volonté de Dieu demeure éternellement<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</i> Comme +s’il disait : A quoi vous arrêtez-vous, insensés ? Au +monde ? à son éclat ? à ses plaisirs ? Ne voyez-vous +pas que le monde passe ? Les jours sont tantôt sereins, +tantôt nébuleux : les saisons sont tantôt réglées, tantôt +déréglées : les années tantôt abondantes, tantôt infructueuses : +et pour passer du monde naturel au monde +moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, +les affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses ; +la fortune toujours inconstante. Le monde +passe : <i>La figure de ce monde passe<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</i> Le monde, que +vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps : +c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, +que le vent emporte : et ce qui est encore plus faible, +une ombre qui se dissipe d’elle-même.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : le remède de tout le désordre.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 17.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 31.</p> +</div> +<p>Le monde passe, et sa concupiscence : non seulement +le monde est variable de soi-même, mais encore sa concupiscence +varie elle-même : le changement est des deux +côtés. Souvent le monde change pour vous : ceux qui +vous favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent +plus, ne vous aiment plus : mais souvent même sans +qu’ils changent, vous changez : le dégoût vous prend : +une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre ; +et de tous côtés vous êtes livrés au changement et à +l’inconstance.</p> + +<p>Écoutez le Sage : <i>La vie humaine est une fascination<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a></i>, +une tromperie des yeux : on croit voir ce qu’on +ne voit pas ; on voit tout avec des yeux malades. Mais +vous l’aimiez si éperdument, et maintenant vous ne +l’aimez plus ? J’étais ébloui ; j’avais les yeux fascinés +et troublés<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>. Qui vous avait fasciné les yeux ? Une +passion insensée : il me semble que c’est un songe qui +s’est dissipé.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>IV</small>, 12.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : J’avais les yeux fascinés : je les avais troublés.</p> +</div> +<p>Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité : +<i lang="la" xml:lang="la">Fascinatio nugacitatis.</i> Ajoutez-y l’inconstance +de la concupiscence : <i lang="la" xml:lang="la">Inconstantia concupiscentiæ</i> : +voilà son propre caractère. Elle va par des +mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. +Non seulement on veut autre chose malade que sain ; +autre chose dans la jeunesse que dans l’enfance ; et dans +l’âge plus avancé que dans la jeunesse ; et dans la vieillesse +que dans la force de l’âge, autre chose dans le +beau temps que dans le mauvais ; autre chose pendant la +nuit, qui vous représente des idées sombres, que dans le +jour, qui les dissipe ; mais encore dans le même âge, dans +le même état on change, sans savoir pourquoi : le sang +s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie : on se trouve +aujourd’hui tout autre qu’hier ; on ne sait pourquoi, +si ce n’est qu’on aime le changement : la variété divertit, +elle désennuie : on change pour n’être pas mieux ; +mais la nouveauté nous charme pour un moment : <i lang="la" xml:lang="la">Inconstantia +concupiscentiæ.</i></p> + +<p><i>Prenez garde</i>, disait Moïse, <i>à vos yeux et à vos pensées : +ne les suivez pas : car elles vous souilleront sur +divers objets<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. Sommes-nous</i>, dit saint Paul, <i>tels que +nous étions autrefois, lorsque nous vivions dans +les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre +chair et de nos pensées<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a> ?</i> Il ne s’élève pas plus de +vagues dans la mer, que de pensées et de désirs dans +notre esprit et dans notre cœur : elles s’effacent mutuellement, +et aussi elles nous emportent tour à tour : +nous allons au gré de nos désirs : il n’y a plus de +pilote : la raison dort, et se laisse emporter aux flots +et aux vents.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Num.</i>, <small>XV</small>, 39.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i>, <small>II</small>, 3.</p> +</div> +<p>Saint Augustin compare un homme qui aime le +monde, et qui est guidé par les sens, à un arbre qui, s’élevant +au milieu des airs, est poussé tantôt d’un côté +tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le mène : +<i>Tels</i>, dit-il, <i>sont les hommes sensuels et voluptueux : ils +semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain +air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues +désirs.</i> Tels sont donc les hommes du monde : ils vont +çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent +liberté leurs changements, comme un enfant qui se +croit libre, échappe à son conducteur ; il court, sans +savoir où il veut aller<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ils appellent liberté leur égarement, +comme un enfant qui se croit libre, lorsqu’échappé à son +conducteur, il court deçà et delà, sans savoir où il veut aller.</p> +</div> +<p>O homme ! ne verras-tu jamais ton malheur ? Tous ces +désirs qui t’entraînent l’un après l’autre, sont autant +de fantaisies de malades, autant de vaines images qui +se promènent dans un cerveau creux : il ne faudrait +que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, +c’est de faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher +à sa parole : <i>Le Monde passe, la concupiscence passe</i>, +dit saint Jean, <i>mais celui qui fait la volonté du Seigneur +demeure éternellement<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a></i> : rien ne passe plus : +tout est fixe, tout est immuable.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 17.</p> +</div> +<p>O homme ! tu étais fait pour cet état immuable, pour +cette stabilité, pour cette éternité : tu étais fait pour +être avec Dieu un même esprit, et participer par ce +moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui +passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend : +au lieu d’une éternité pleine de lumière, une +éternité ténébreuse et malheureuse te sera donnée ; et +l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir +fait mourir en soi un bien qui le devait être : <i lang="la" xml:lang="la">Et factus +est malo dignus æterno, qui hoc in se peremit quod +esse posset æternum</i>, dit saint Augustin<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XXI, <small>XII</small>.</p> +</div> +<p>Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, +<i>n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le +Monde</i>, parce que tout y passe et s’en va en pure +perte : ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à +ce qui ne se voit pas ; parce que ce qui se voit est temporel, +mais les choses qui ne se voient pas sont éternelles. +<i>Ce moment si court et si léger des afflictions +de cette vie</i>, que nous pleurons tant et qui nous fait +perdre patience, <i>produira en nous, dans un excès surprenant, +l’excès inespéré, et tout le poids éternel d’une +gloire qui ne finira jamais<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>IV</small>, 17, 18.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c30"><span class="first">CHAPITRE XXX</span><br> +<span class="d">Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la +triple Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.</span></h2> + + +<p>Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu +l’avait fait heureux et saint ; ce bien de sa nature +était immuable ; car Dieu de lui-même ne le retire +jamais<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, parce qu’il est Dieu, et ne change pas : <i lang="la" xml:lang="la">Ego +Dominus et non mutor<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.</i> L’homme donc n’avait qu’à +ne changer pas et il serait demeuré dans un état +immuable. Il a changé volontairement, et la triple +concupiscence est venue<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a> : il est devenu superbe, +il est devenu curieux : il est devenu sensuel. Mais +pour nous guérir de ces maux, Dieu nous a envoyé un +Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux que +du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, +et qui est un homme de douleurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire jamais.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> <i>Malach.</i>, <small>III</small>, 6.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : s’en est ensuivie.</p> +</div> +<p>L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et +Jésus-Christ, qui fait de si grandes choses, dont la doctrine +est si sublime et les œuvres si admirables, ne s’attribue +rien à lui-même : <i>Ma doctrine n’est pas ma doctrine, +mais de celui qui m’a envoyé<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a> : mon Père, qui demeure +en mot, y fait les œuvres que vous admirez<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> : +ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon +Père<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</i> Il a des élus, et c’est sa gloire ; mais <i>son +Père les lui a donnés ; et si on ne peut les lui ôter, +c’est que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand +que tout, et que rien ne peut être ôté de ses mains</i> toutes +puissantes<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>. <i>Toute puissance m’est donnée dans le +ciel et dans la terre<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a></i> : je l’ai, mais comme donnée : j’ai +en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle ; +mais c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en +moi-même : <i>Vous boirez bien mon calice, mais pour être +assis à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi +de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a +préparé<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a></i> : c’est lui qui dispose et de moi-même et +des places qu’on aura autour de moi : il a mis tous +les temps en sa puissance, et je ne suis que le ministre +de ses conseils.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>VII</small>, 16.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XIV</small>, 10.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>IV</small>, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>X</small>, 28.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXVIII</small>, 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> <i>Id.</i>, <small>XX</small>, 28</p> +</div> +<p>Chrétien, écoute, ne sois point superbe ; ne fais point +ta volonté, ne t’attribue rien : tu es le disciple de Jésus-Christ, +qui ne fait que la volonté de son Père, qui lui +rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il fait.</p> + +<p>Jésus-Christ était <i>la science et la sagesse de Dieu<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a></i> : +quelle doctrine ne pouvait-il pas étaler ? Mais il ne +montre aucune science, que celle du salut. A la vérité, +de ce côté-là sa science est haute au delà de toute +hauteur ; mais, dans les choses humaines, il n’est +curieux ni de doctrine ni d’éloquence. Il ne montre +aucune étude recherchée ; ses similitudes sont tirées +des choses communes, de l’agriculture, de la pêche, du +trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les +plus communes et les plus connues, de la royauté, et +ainsi du reste. Il voile les secrets de Dieu sous cette +apparence vulgaire, sans aucune ostentation<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> ; il ne +veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples plusieurs +sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants, +plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la +science qu’il faut avoir dans son École, <i>est de connaître +Jésus-Christ</i> et encore <i>Jésus-Christ crucifié<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a></i> : le plus +docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut savoir autre +chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>I</small>, 30 ; +<i>Coloss.</i>, <small>II</small>, 3.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sans aucune ostentation : il dit seulement ce que son +Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>II</small>, 2.</p> +</div> +<p>Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le +monde, ou des desseins des politiques ? Non : il se laisse +raconter, à la vérité, ce qui était arrivé à ceux dont +Pilate mêla le sang à leur sacrifice ; mais sans s’arrêter +à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë, +dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut +de là seulement à profiter de cet exemple<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. Et pour +ce qui est de la politique, il montre qu’il connaît +bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait secrètement +contre lui, mais seulement pour le mépriser ; et il +lui fait dire : <i>Allez, dites à ce renard que, malgré lui +et ses finesses, je chasserai les démons, et que je guérirai +les malades aujourd’hui et demain ; et quoi qu’il +fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a></i> : par où +il entend le troisième an, parce que c’est le moment de +son Père. C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du +monde : que Dieu en dispose, et qu’elles roulent selon +ses ordres. C’est pourquoi, étant renvoyé au même Hérode, +loin de contenter le vain désir qu’il avait de voir +des miracles, il ne daigne pas même lui dire une +parole ; et pour confondre la vanité et la curiosité des +Politiques du monde, il se laisse traiter de fou par ce Prince +et par sa Cour curieuse. Ils lui mettent<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a> par mépris un +habit blanc, comme à un insensé : il ne les reprend ni +ne les punit : c’est à la Sagesse divine assez punir et +assez convaincre les fous, que de se retirer du milieu +d’eux, sans daigner s’en faire connaître, et les laisser +dans leur aveuglement.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Luc.</i>, <small>XIII</small>, 1, 3-5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Ibid.</i>, 32.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il se laisse traiter de fou par Hérode et par +sa Cour curieuse, qui lui mettent.</p> +</div> +<p>S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du +monde, il l’est encore moins des riches habits et des +riches ameublements : <i>Les renards ont leurs tanières, +et les oiseaux leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a +pas où reposer sa tête<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.</i> Il dort dans un bateau, sur +un coussin étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux +sur des édifices éclatants : quand on lui montre ces +belles pierres et ces belles structures du Temple, il ne +les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt +détruit<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe +et si belle, que sa ruine qui viendra bientôt ; et +au lieu de regards curieux, ses yeux ne lui fournissent +pour elle que des larmes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VII</small>, 20 ; +<i>Marc</i>, <small>IV</small>, 38.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXIV</small>, 2.</p> +</div> +<p>Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, +il oppose au plaisir des sens un corps tout plongé dans +la douleur, des épaules toutes déchirées par des fouets, +une tête couronnée d’épines et frappée avec une canne +par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, +des yeux meurtris, des joues flétries et livides à +force de soufflets, une langue abreuvée de fiel et de vinaigre, +et par dessus tout cela une âme triste jusqu’à +la mort ; des frayeurs, des désolations, et une détresse +inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels : voilà +votre Maître abîmé, corps et âme, dans la douleur<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> A rapprocher de l’admirable +peinture du <i>Sermon sur la Passion de Notre-Seigneur</i> (1660) : +Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des +yeux… est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée ?… +O plaies, que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise…</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c31"><span class="first">CHAPITRE XXXI</span><br> +<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Je vous écris, pères ; je vous écris, +jeunes gens ; je vous écris, petits enfants.</i> Récapitulation de ce +qui est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.</span></h2> + + +<p>En cet état de douleur, que nous dit Jésus ? Rien autre +chose, si ce n’est ce que nous dit en son nom son Disciple +bien-aimé : <i>N’aimez point le Monde, ni tout ce qui +est dans le Monde</i> : car je l’ai couvert de honte et +d’horreur par ma croix : n’en aimez pas les concupiscences, +que j’ai chargées d’anathèmes par ma mort<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.</p> +</div> +<p>Ne présumez point de vous-même ; car c’est là le +commencement de tout péché : c’est par là que votre +mère a été séduite, et que votre père vous a perdus.</p> + +<p>Ne désirez point la gloire des hommes : car vous auriez +reçu votre récompense, et vous n’auriez à attendre que +de véritables supplices<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : d’inévitables supplices.</p> +</div> +<p>Ne vous glorifiez pas vous-même : car tout ce que +vous vous attribuez dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez +à Dieu, qui en est l’auteur, et vous vous mettez en sa +place.</p> + +<p>Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur : +ne dites point en vous-même, comme un superbe<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> orgueilleux : +<i>Je ne servirai point<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a></i> : car si vous ne servez +à la justice, vous serez esclave du péché, et enfant +de la mort.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : comme un +rebelle orgueilleux.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>II</small>, 20.</p> +</div> +<p>Ne dites point : <i>Je ne suis point souillé<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a></i> ; et ne +croyez pas que Dieu ait oublié vos péchés, parce que +vous les avez oubliés vous-même : car le Seigneur vous +éveillera en vous disant : <i>Voyez vos voies dans ce vallon +secret : je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos +pas<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Ibid.</i>, 23.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>II</small>, 93 et <i>Job</i>, <small>XIV</small>, 16.</p> +</div> +<p>Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez +pas quand on vous reprend : car c’est le comble +de l’orgueil de se soulever contre la vérité même, lorsqu’elle +vous avertit, et de regimber contre l’éperon.</p> + +<p>Ne cherchez point à savoir beaucoup : apprenez la +science du salut : toute autre science est vaine, et, +comme disait le Sage, <i>en beaucoup de sagesse, il y a +beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la +science, ajoute le travail<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>I</small>, 18.</p> +</div> +<p>Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, +en politique, en riches habillements, en maisons superbes, +en jardins délicieux : <i>Vanité des vanités, et tout +est vanité<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Malgré elle la créature est assujettie à +la vanité</i>, et en est frappée ; mais elle doit gémir en +elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit +appelée <i>à la liberté des enfants de Dieu<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>I</small>, 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 20, 21.</p> +</div> +<p>N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos +yeux de votre or et de votre argent : <i>car où sera votre +trésor, là sera votre cœur<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a></i>. Quoi ! jamais vous n’écouterez +l’Église, qui vous dit et crie de toute sa force à +chaque Sacrifice qu’elle offre : <i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda</i> : Le +cœur en haut.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 21.</p> +</div> +<p>N’aimez point les plaisirs des sens : n’attachez point +vos yeux sur un objet qui leur plaît, et songez que David +périt par un coup d’œil<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> II <i lang="la" xml:lang="la">Reg.</i>, <small>XI</small>, 2.</p> +</div> +<p>Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit +votre cœur ; ni au vin, qui vous porte dans le sein +le feu de la concupiscence : <i>Sa couleur trompe</i>, dit le +Sage, <i>dans une coupe ; mais à la fin il vous pique comme +une couleuvre<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</i></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXIII</small>, 31, 32.</p> +</div> +<p>Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur +de l’âme, ni à la musique amoureuse, qui fait entrer la +mollesse dans le cœur par les oreilles.</p> + +<p>N’aimez point les spectacles du monde, qui le font +paraître beau, et en couvrent la vanité et la laideur.</p> + +<p>N’assistez point aux théâtres : car tout y est comme +dans le monde, dont ils sont l’image, ou concupiscence +de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de +la vie ; on y rend les passions délectables, et tout le +plaisir y consiste à les réveiller.</p> + +<p>Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en +faisant un jeu des vicieuses passions des autres : par là +on nourrit les siennes : un spectateur au dehors est au +dedans un acteur secret. Ces maladies sont contagieuses, +et de la feinte on en veut venir à la vérité.</p> + +<p><i>Je vous écris, pères ; je vous écris, jeunes gens ; je +vous le dis, petits enfants<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a></i>, dit saint Jean. Il parle aux +trois âges : aux pères, qui sont déjà vieux en approchant +de la vieillesse ; aux jeunes gens, qui sont dans la force ; +et aux enfants.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 13.</p> +</div> +<p>Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez +votre gloire dans vos enfants, mettez-la plutôt à connaître +celui qui est dès le commencement, et à l’avoir +pour votre père.</p> + +<p>Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous +vous glorifiez dans votre force, et par vos vives saillies +et vos fougues impétueuses vous voulez tout emporter : +mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le malin, +qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant +plus dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.</p> + +<p>Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes +gens, dont les périls sont si grands. Je reviendrai encore +à vous, petits enfants<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a> : c’est par tendresse que je vous +appelle ainsi ; car je n’adresserais pas mon discours à +ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. +Je parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir +de la connaissance. Dès qu’elle commence à poindre, +connaissez votre véritable père, qui est Dieu : honorez-le +dans vos parents<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a> : ayez la charité dans le cœur, et +apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner +et conduire à la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point +à aimer l’ostentation et les parures : que la vanité ne +soit en vous ni l’attrait ni la récompense du bien que +vous faites ; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos +passions : qu’on ne vous donne point ces petites +Comédies dans vos familles : ces jeux, encore innocents, +viennent d’un fond qui ne l’est pas. Les filles n’apprennent +que trop tôt qu’il faut avoir des galants ; les +garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. +Le vice naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il +commence à germer.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Je dirai un mot aux enfants : +et puis, jeunes gens, dont les périls sont si grands, je reviendrai +encore à vous. Petits enfants.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dans vos parents, +qui sont les images de son éternelle paternité.</p> +</div> +<p>Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous +êtes dans la force : <i lang="la" xml:lang="la">fortes estis<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a></i> ; mais votre force +n’est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par +l’ardeur et la violence de vos passions. Que la parole +de Dieu demeure en vous : vous commencez à l’entendre, +commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter +sur tout ; mais je vous ai déjà dit que celui sur +qui il faut l’emporter, c’est le malin qui vous tente.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 14.</p> +</div> +<p>Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes +gens, Enfants, Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez +pas le Monde ni ce qui est dans le Monde : car tout +est amour des plaisirs, curiosité et ostentation ; enfin +un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, +et ne cessant de la persécuter, la corrompt non seulement +quand elle est née, mais encore quand elle semble +avoir pris son accroissement et sa perfection.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c32"><span class="first">CHAPITRE XXXII</span><br> +<span class="d">De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même : +à quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.</span></h2> + + +<p>Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en +quittant Dieu, en qui est la source et la perfection de +notre être, nous nous sommes attachés à nous-mêmes, +et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que +consiste la tache originelle ; principalement dans l’amour +de cette excellence propre ; puisque c’est celui qui nous +fait véritablement dieu à nous-mêmes<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, idolâtres de +nos pensées, de nos opinions, de nos vices, de nos vertus +mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les faux +biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, +mais encore les vrais biens qui viennent de Dieu ; +parce qu’au lieu de nous élever à celui qui les donne +afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y attachons je ne +sais comment, de même que s’ils nous étaient propres +où que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, +qui a trompé nos premiers parents, nous séduit encore : +et parce que vous avez voulu, ô mon Dieu, qu’il concourût +à votre grande œuvre, qui est notre sanctification, +sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui inspirez +le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, +et croit être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dieux à nous-mêmes.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.</p> +</div> +<p>Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité : que nous soyons +saints, non pas à nos yeux, mais aux vôtres : cachez-nous +à nous-mêmes, et que nous ne nous trouvions +plus qu’en vous seul.</p> + +<p id="lune">Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour +voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la +lune et les étoiles que vous avez fondées<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Qu’ai-je +vu, Seigneur, et quelle admirable image des effets de +votre lumière infinie ! Le soleil s’avançait, et son approche se +faisait connaître par une certaine blancheur<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a> +qui se répandait de tous côtés : les étoiles avaient disparu<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>, +et la lune s’était levée avec son croissant +d’un argent si beau et si vif, que les yeux en étaient charmés. +Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant +claire et lumineuse par le côté<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qu’elle tournait +vers lui : tout le reste était obscur et ténébreux, et un +petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là +un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme +du père de la lumière. Quand il la voit de ce côté-là<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>, +elle reçoit une teinture de lumière<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a> : plus il la voit, plus +sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est +dans son plein ; et plus elle a de lumière, plus elle fait +honneur à celui d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel +hommage qu’elle rend à son céleste illuminateur. A +mesure qu’il approchait, je la voyais disparaître : le +faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil +se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière +s’évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui +paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On +voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière +par l’approche du soleil qui l’éclairait ; mais un petit +astre cédait au grand, une petite lumière se confondait +avec la grande ; et la place du croissant ne parut plus +dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang +parmi les étoiles.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>VIII</small>, 4. A rapprocher d’une page des <i>Élévations sur +les mystères</i> (<i>XVII<sup>e</sup> semaine, III<sup>e</sup> Élévation</i>) : Figurez-vous +une nuit tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous +ses feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les +astres… Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à Dieu +des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : par une céleste blancheur.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : les étoiles étaient disparues.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : claire et illuminée par le côté.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de ce côté.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : une teinte de lumière.</p> +</div> +<p>Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui +arrive à mon âme, quand vous l’éclairez. Elle ne l’est +que du côté que vous la voyez<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> : partout où vos rayons +ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres ; et quand ils se +retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont +entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon +de reconnaître, comme étant de vous, toute la +lumière que je reçois ? Si vous détournez votre face, une +nuit affreuse nous enveloppe, et vous seul êtes la lumière +de notre vie. <i>Le Seigneur est ma lumière et mon salut, +qui craindrai-je ? Le Seigneur est le protecteur de ma +vie : de qui aurai-je peur<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a> ?</i> Nous sommes de ceux à +qui l’Apôtre a écrit : <i>Vous étiez autrefois ténèbres, mais +maintenant vous êtes lumière en Notre-Seigneur<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</i> +Comme s’il eût dit : Si vous étiez par vous-mêmes lumineux, +pleins de sainteté, de vertus et de vérité<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a> ; et +si vous étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez +jamais été dans les ténèbres, et la lumière ne vous +aurait jamais quittés. Mais maintenant vous reconnaissez +par tous vos égarements que vous ne pouvez être +éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors +et d’en haut ; et si vous êtes lumière, c’est seulement +en Notre-Seigneur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : quand +vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté que vous la voyez.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXVI</small>, 4.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i>, <small>V</small>, 8.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : pleins de sainteté, de vérité et de +vertu.</p> +</div> +<p>O lumière incompréhensible, par laquelle vous +éclairez tout homme qui vient au monde<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>, et d’une +façon particulière ceux de qui il est écrit : <i>Marchez +comme des enfants de lumière</i> : outre l’hommage +que nous vous devons, de vous rapporter toute +la lumière et toute la grâce qui est en nous, comme la +tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père des +lumières ; nous vous en demandons encore une autre, qui +est que notre lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la +vôtre, et s’évanouisse devant vous. Oui, Seigneur, toute +lumière créée, et qui n’est pas vous, quoiqu’elle vienne +de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de disparaître +en votre présence, et disparaître principalement +à nos propres yeux : en sorte que, s’il y a quelques +lumières en nous, nous les voyions, non pas en nous-mêmes, +mais en celui que vous nous avez donné pour +nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, +afin <i>que celui qui se glorifie se glorifie, non point en +lui-même, mais uniquement en Notre-Seigneur<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a></i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : par laquelle vous illuminez tous les hommes qui +viennent au monde.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>I</small>, 30, 31.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>X</small>, 17.</p> +</div> +<p>Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et +l’oblation pure de la nouvelle alliance qui vous doit être +offerte en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ dans toute la +terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et éternel, autant +de fois que je respire ; je veux vous l’offrir autant de +fois que je pense ; je souhaite de ne penser qu’à vous, et +que vous soyez tout mon amour : car je vous dois tout. +Vous n’êtes pas seulement la lumière de mes yeux ; +mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que vous +leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la +volonté.</p> + +<p>O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à +jamais : je vous aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. +Allumez en moi cet amour : envoyez-moi du plus haut +des cieux et de votre sein éternel votre Saint-Esprit, ce +Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de +tous ceux que vous sanctifiez : qu’il soit la flamme invisible +qui consume mon cœur d’un saint et pur amour ; +d’un amour qui ne prenne rien pour soi-même, pas la +moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout le +bien qu’il reçoit de vous.</p> + +<p>O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille : +qu’il soit en moi un charbon ardent, qui purifie +de telle sorte mes lèvres et mon cœur, qu’il n’y ait +plus rien du mien en moi ; et que l’encens que je brûlerai +devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce +brasier ardent que vous allumerez au fond de mon +âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale tout en vapeur +vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. +Que je ne me délecte qu’en vous, en qui seul je veux +trouver mon bonheur et ma vie, maintenant, et aux +siècles des siècles.</p> + +<p class="c gap sc">Amen, Amen.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak ssf">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr> +<tr><td class="sc drap">Introduction</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I.</span> — Paroles de l’Apôtre saint Jean contre +le Monde, conférées avec d’autres paroles du même Apôtre, +et de Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde, +que cet Apôtre nous défend d’aimer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — Ce que c’est que la Concupiscence de la +chair : et combien le corps pèse à l’âme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">11</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur +du corps, et qu’elle est dans les misères et dans +les passions qui nous viennent de cette source</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">12</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Que l’attache que nous avons au plaisir +des sens est mauvaise et vicieuse</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">14</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Que la Concupiscence de la chair est +répandue par tout le corps et par tous les sens</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">18</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Ce que c’est que la chair de péché dont +parle saint Paul</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">20</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — D’où vient en nous la chair de péché, +c’est-à-dire la Concupiscence de la chair</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">21</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — De la Concupiscence des yeux, et premièrement +de la Curiosité</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">25</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — De ce qui contente les yeux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">29</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième +sorte de Concupiscence réprouvée par saint Jean</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">35</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — De l’Amour propre, qui est la racine de +l’Orgueil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">36</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Opposition de l’Amour de Dieu et de +l’Amour propre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">38</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Combien l’Amour propre rend l’homme +faible</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">40</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">41</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Description de la chute de l’homme, +qui consiste principalement dans son orgueil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">43</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Les effets de l’Orgueil sont distribués +en deux principaux : il est traité du premier</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">45</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui +aime les louanges, comparée avec celle d’une femme qui +veut se croire belle</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">48</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Un bel Esprit, un Philosophe</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">50</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — Merveilleuse manière dont Dieu punit +l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il demande</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">54</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — Erreur encore plus grande de ceux qui +tournent à leur propre gloire les œuvres qui appartiennent +à la véritable vertu</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">56</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Ceux qui dans la pratique des vertus +ne cherchent point la gloire du monde, mais se font +eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les autres</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">57</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXII.</span> — Si le Chrétien bien instruit des maximes +de la foi peut craindre de tomber dans cette espèce +d’orgueil ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">60</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIII.</span> — Comment il arrive aux Chrétiens de +se glorifier en eux-mêmes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">61</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIV.</span> — Qui a inspiré à l’homme cette pente +prodigieuse qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a +de Dieu ?</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">63</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXV.</span> — Séduction du démon : chute de nos +premiers parents : naissance des trois Concupiscences, +dont la dominante est l’orgueil</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVI.</span> — La vérité de cette histoire trop constante +par ses effets</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">70</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVII.</span> — Saint Jean explique toute la corruption +originelle dans les trois Concupiscences</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVIII.</span> — De ces paroles de saint Jean : +<i>Laquelle n’est pas du Père, mais du Monde</i> ; qui expliquent +ces autres paroles du même Apôtre : <i>Si quelqu’un +aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIX.</span> — De ces paroles de saint Jean : <i>Le +Monde passe, et la Concupiscence passe, mais celui qui +fait la volonté de Dieu demeure éternellement</i></td> +<td class="bot r"><div><a href="#c29">77</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXX.</span> — Jésus-Christ vient changer en nous, +par trois saints désirs, la triple Concupiscence que nous +avons héritée d’Adam</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c30">80</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXI.</span> — De ces paroles de saint Jean : <i>Je vous +écris, pères ; je vous écris, jeunes gens ; je vous écris, +petits enfants.</i> Récapitulation de ce qui est contenu dans +tout le passage de cet Apôtre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c31">84</a></div></td></tr> +<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXII.</span> — De la racine commune de la triple +Concupiscence, qui est l’amour de soi-même : à quoi il +faut opposer le saint et pur amour de Dieu</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c32">87</a></div></td></tr> +</table> +</div> + +<p class="c gap small">1279. — Imp. des Orph. Appr., F. <span class="sc">Blétit</span>, 40, rue La Fontaine, +Paris-Auteuil.</p> + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77228-h/images/cover.jpg b/77228-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aa6f12b --- /dev/null +++ b/77228-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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