summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--77228-0.txt3511
-rw-r--r--77228-h/77228-h.htm4185
-rw-r--r--77228-h/images/cover.jpgbin0 -> 117232 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 7712 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/77228-0.txt b/77228-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..d4e37b9
--- /dev/null
+++ b/77228-0.txt
@@ -0,0 +1,3511 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***
+
+
+
+
+
+
+ BOSSUET
+
+ TRAITÉ
+ DE LA
+ CONCUPISCENCE
+
+ ÉDITION NOUVELLE
+ AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
+ PAR
+ ANDRÉ PÉRATÉ
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE BLOUD & Cie
+ 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7
+ 1908
+ Reproduction et traduction interdites.
+
+
+
+
+MÊME SÉRIE
+
+
+Cette nouvelle série a pour but de mettre à la portée des bourses les
+plus modestes dans des éditions vraiment «populaires» et néanmoins
+«critiques», quelques-uns des textes qui sont, à juste titre, considérés
+comme les classiques de la pensée religieuse.
+
+ Bremond (H.).--Gerbet. Dernières Conférences d’Albéric
+ d’Assige (473) 1 vol.
+
+ Calvet (J.).--La Bruyère. Des Esprits forts (418) 1 vol.
+
+ Giraud (V.).--Pascal. Opuscules choisis (383) 1 vol.
+
+ --Pascal. Pensées. 2 volumes, environ 200 pages (406-407).
+ Prix. 1 fr. 20
+
+ --Bossuet. Pensées chrétiennes et morales (390) 1 vol.
+
+ --Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes, suivies du
+ Livre XVIe des _Martyrs_. (Texte du Manuscrit autographe).
+ Édition nouvelle revue sur les Manuscrits ou les meilleurs
+ Textes avec une Introduction et des Notes (476) 1 vol.
+
+ Vulliaud (P.).--Ballanche. Pensées et fragments. Extraits des
+ œuvres complètes et des manuscrits inédits. 1 vol.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Voici la première édition séparée d’un ouvrage qui mérite de prendre
+place parmi les compagnons quotidiens et les guides de la vie
+spirituelle. Bossuet le composa en 1694, l’intitulant: EXPOSITION DE CES
+PAROLES DE SAINT JEAN: _N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le
+monde_, comme il fit l’admirable petit _Discours sur la vie cachée en
+Dieu_, intitulé de même: EXPOSITION SUR LES PAROLES DE SAINT PAUL: _Vous
+êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ_. En même
+temps que les _Méditations sur l’Évangile_ et les _Élévations sur les
+Mystères_, le _Traité_ ne fut qu’une de ces œuvres de direction, une de
+ces exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses de Jouarre
+et de Meaux, à la façon dont, près d’un siècle auparavant, saint
+François de Sales avait écrit son _Introduction à la vie dévote_. Nulle
+part mieux qu’ici il n’a su donner la vie aux magnifiques lieux communs
+qui furent la source toujours jaillissante de son génie. Mais il n’est
+pas seulement le maître de la chaire chrétienne; il nous laisse
+reconnaître un contemporain de La Rochefoucauld et de La Bruyère, un
+moraliste hardi entre tous, un observateur pénétrant des troubles de la
+chair et du cœur. Les plus belles inspirations du sermonnaire se
+retrouvent toutes condensées en quelques chapitres, avec une âpreté
+parfois terrible et qui va jusqu’au paradoxe, lorsque, non content de
+flétrir la curiosité, éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, il
+englobe dans un même procès les sciences et l’histoire.
+
+Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent; ainsi, et plus
+encore, a fait saint Augustin, que l’on retrouve partout au fond de sa
+pensée. Il s’est assimilé intimement la forte nourriture de l’Écriture
+Sainte; mais il la sent, il la commente, il l’exprime avec toute l’âme
+du grand Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les _Confessions_
+qui lui prêtent leur accent, ce livre admirable que nous ne lisons plus
+et dont tout le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment incorporé
+à notre littérature par la traduction d’Arnauld d’Andilly.
+
+Bossuet continue le traducteur des _Confessions_, dans une langue à
+peine plus noble; il traduit saint Augustin à la façon dont un Cicéron
+traduisait Eschine et Démosthène, non en interprète, disait-il, mais en
+orateur; et c’est le propre de l’art classique. Mais il ajoute en
+commentaire sa longue expérience de prêtre et d’homme du monde. Il a des
+notes familières très inattendues, par exemple l’observation sur les
+emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses (p. 45), et
+il a encore ces beaux traits sur l’orgueil de la vie, où l’on peut
+soupçonner des souvenirs personnels, quelque trace de son existence
+luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète enfin, sublime poète en
+prose, s’il ne fut qu’un rimeur médiocre, termine son Traité, méditation
+tour à tour et homélie, par une évocation des grands spectacles de la
+nature. Nous l’entendons, nous le voyons au travail, assis devant sa
+fenêtre ouverte, et contemplant ce lever de lune (p. 88). Toute son âme
+s’exalte et vibre, et les versets des psaumes chantent dans sa mémoire;
+et il écrit de verve quelques-unes des pages les plus pures qu’il y ait
+dans les lettres françaises. Est-ce que tant de qualités si diverses ne
+méritent pas mieux que l’attention des lecteurs délicats, et n’y a-t-il
+point là, malgré quelque longueur et quelque rudesse, tous les éléments
+d’un livre populaire?
+
+L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre peut se résumer
+brièvement. Il faisait partie des manuscrits que le neveu de Bossuet
+publia bien des années après la mort du grand évêque. Il parut, en 1731,
+sous le titre nouveau qui lui est resté, à la suite du _Traité du libre
+arbitre_. Puis il fut inséré dans les éditions successives des œuvres
+complètes de Bossuet, notamment, en 1772, au tome III (p. 199-269) de la
+grande édition des Bénédictins, avec des corrections données en
+appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, en 1816, au tome X (p.
+341-446) de l’édition de Versailles, qui admet quelques variantes
+nouvelles. Les éditions qui ont suivi, au cours du XIXe siècle,
+n’offrent aucun intérêt pour le texte. Lorsque Silvestre de Sacy
+entreprit de publier chez Techener sa charmante Bibliothèque
+spirituelle, il ne manqua pas d’y comprendre le _Traité de la
+Concupiscence_; malheureusement il crut bon de le donner en complément
+des _Lettres de piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau_; et
+l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires de ces deux volumes
+destinés aux bibliophiles. Enfin il existe en librairie deux ou trois
+recueils des Opuscules de Bossuet, comprenant notre _Traité_. Mais,
+outre qu’il y voisine avec des ouvrages très différents, tels que le
+_Traité du libre arbitre_ et la _Logique_, ou encore la _Lettre_ et les
+_Maximes sur la Comédie_, le texte, pris au hasard, tantôt de l’édition
+de 1731, tantôt des éditions modernes, y est rempli d’incorrections.
+
+Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale. Il porte
+la note suivante, de la main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet:
+
+«Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de cet écrit, dont voici
+l’original de la main même de l’auteur. La copie est parmi les papiers
+de feu M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile et aux
+Élévations sur les Mystères. Et certainement cet écrit n’a été
+communiqué à personne.»
+
+M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la _Revue Bossuet_, qui a eu
+la bonté de me transcrire cette note, me fait observer qu’on peut se
+demander si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale donne l’état
+définitif de la pensée de Bossuet, ou si la copie dont parle l’abbé Le
+Dieu ne serait point préférable. Mais qu’est-elle devenue? Ces sortes de
+copies que Bossuet faisait faire de ses ouvrages étaient souvent revues
+et corrigées par lui; serait-ce de l’une de ces copies au net que
+l’évêque de Troyes se servit pour son édition de 1731? Ainsi pourraient
+s’expliquer bien des différences de rédaction, lesquelles, en vérité,
+s’expliquent d’autres manières encore; car l’évêque de Troyes n’a point
+montré de grands scrupules d’éditeur.
+
+La conclusion toute naturelle, pour un éditeur nouveau, serait de
+reproduire le manuscrit original, en notant les variantes de l’édition
+de 1731. J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. Le
+texte de 1731 me paraît, mieux que celui des éditions suivantes, avoir
+conservé ce caractère oratoire, ou même _parlé_, comme dit très
+justement Brunetière, qui est le propre du génie de Bossuet. Que ce soit
+uniquement dû à l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je crois
+difficile de l’admettre; en tout cas, il me semble que j’y entends mieux
+Bossuet. J’ai donc reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois
+erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, rejetant en note les
+variantes nombreuses et souvent considérables qui proviennent de la
+collation du manuscrit original par Dom Déforis, ou de la révision
+dernière de l’édition de Versailles. Ce qui ne m’empêchera point, je le
+souhaite, de préparer quelque jour une édition critique de ce
+chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée chrétienne; les
+proportions mêmes et le dessein de la collection m’interdisaient ici de
+le faire.
+
+André Pératé.
+
+
+
+
+EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN:
+
+_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc._
+
+I _Joan._, II, 15, 16, 17.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec d’autres
+paroles du même Apôtre et de JÉSUS-CHRIST. Ce que c’est que le Monde,
+que cet Apôtre nous défend d’aimer.
+
+
+_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde. Celui qui aime le
+Monde, l’amour du Père n’est pas en lui, parce que tout ce qui est dans
+le Monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et
+orgueil de la vie: laquelle concupiscence n’est pas du Père, mais elle
+est du Monde. Or le Monde passe, et la concupiscence du Monde passe_
+avec lui: _mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
+éternellement[1]_.
+
+ [1] I _Joan._, II, 15, 16, 17.
+
+Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir que le Monde, dont il
+parle ici, sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux
+invisibles et éternelles.
+
+Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette parole. Et pour
+cela il n’y a qu’à lire les paroles qui précèdent celles-ci: _Je vous
+écris, mes petits enfants, que tous vos péchés vous sont remis au nom de
+Jésus-Christ. Je vous écris, pères, que vous avez connu celui qui dès le
+commencement_, celui qui est le vrai Père de toute éternité. _Je vous
+écris, jeunes gens_, qui êtes au commencement de votre jeunesse, _que
+vous avez surmonté le mauvais; je vous écris, petits enfants, qui avez
+reconnu votre Père: je vous écris, jeunes gens_, qui êtes dans la force
+de l’âge, _que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu est en
+vous, et que vous avez vaincu le mauvais[2]_. A quoi il ajoute aussitôt
+après: _N’aimez pas le Monde_, et le reste que nous venons de rapporter.
+
+ [2] I _Joan._, II, 12-14.
+
+Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au commencement de son
+Évangile, en parlant de Jésus-Christ: _Il était dans le Monde, et le
+Monde a été fait par lui, et le Monde ne l’a point connu[3]._ Et la
+source de tout cela est dans ces paroles du Sauveur: _Je vous donnerai
+l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir parce qu’il ne le veut
+pas et ne le reçoit pas, et ne le connaît pas[4]_: ou il ne sait pas qui
+il est. Et encore: _Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le
+premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde aimerait ce qui est à
+lui; mais parce que vous n’êtes pas du Monde, et que je vous ai élus du
+milieu du Monde_, je vous en ai tirés, _c’est pour cela que le Monde
+vous hait[5]_.
+
+ [3] _Joan._, I, 10.
+
+ [4] _Joan._, XIV, 17.
+
+ [5] _Joan._, XV, 18, 19.
+
+Et encore: _Vous aurez de l’affliction dans le Monde; mais prenez
+courage: j’ai vaincu le Monde[6]._ Et enfin: _J’ai manifesté votre nom
+aux hommes que vous avez tirés du Monde pour me les donner[7]. Je ne
+prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous m’avez donnés, parce
+qu’ils sont à vous[8]. Je ne suis plus dans le Monde_, je retourne à
+vous, et l’heure d’aller à vous est arrivée: _pour eux ils sont dans le
+Monde; mais pour moi je viens à vous[9]. Je leur ai donné votre parole,
+et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du Monde: et je ne suis
+pas du monde. Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les
+garder du mal_, ou de les garder du mauvais. _Ils ne sont pas du Monde,
+comme je ne suis pas du Monde. Sanctifiez-les en vérité[10]. Mon Père
+juste, le Monde ne vous connaît pas: mais moi je vous connais, et
+ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé[11]._
+
+ [6] _Joan._, XVI, 33.
+
+ [7] _Joan._, XVII, 6.
+
+ [8] _Ibid._, 9.
+
+ [9] _Ibid._, 11.
+
+ [10] _Ibid._, 14-17.
+
+ [11] _Joan._, XVII, 25.
+
+Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font
+profession d’être ses disciples, sont tirés du Monde; parce qu’ils sont
+sanctifiés en vérité, que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le
+connaissent pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils
+connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie du Monde est
+donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ, et la vie chrétienne,
+la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine
+et à ses exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus en détail
+par ces tendres paroles: _Mes petits enfants, jeunes et vieux, je vous
+l’écris_, je vous le répète, _n’aimez pas le Monde_, n’aimez pas ceux
+qui s’attachent aux choses sensibles, aux biens périssables: ne les
+aimez pas dans leur erreur: ne les suivez pas dans leur égarement:
+aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses Disciples
+qu’il a tirés du milieu du Monde, du milieu de la corruption: mais
+gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans
+leur commerce, dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter leurs
+exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. Et en voici les
+trois sources: c’est qu’_il n’y a dans le Monde que concupiscence de la
+chair, que concupiscence des yeux, et orgueil de la vie_, qui sont
+toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et qui perdent ceux
+qui s’y attachent. Je le crois, il est ainsi: c’est le Saint Esprit qui
+le dit par la bouche d’un Apôtre: mais il faut encore tâcher de
+l’entendre, afin de haïr le Monde avec plus de connaissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et combien le corps pèse
+à l’âme.
+
+
+La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour des plaisirs des
+sens: car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul
+disait: _Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de
+cette mort[12]?_ et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même
+saint Paul: _Qui me délivrera?_ qui m’affranchira de sa tyrannie? qui en
+brisera les liens? qui m’ôtera un joug si pesant?
+
+ [12] _Rom._, VII, 24.
+
+_Les pensées des mortels sont timides_, et pleines de faiblesses, _et
+nos prévoyances incertaines; parce que le corps qui se corrompt
+appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui
+est fait pour beaucoup penser: et la connaissance même des choses qui
+sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons qu’à peine et
+avec travail les choses qui sont devant nos yeux: mais pour celles qui
+sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera[13]?_ Le corps rabat la
+sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne
+devrions respirer que le ciel. Ce poids nous accable; _et c’est là cet
+empêchement qui a été créé pour tous les hommes[14], et le joug pesant
+qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont
+sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils rentrent, par la
+sépulture, à la mère commune, qui est la terre[15]_. Ainsi l’amour des
+plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est
+devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause
+la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses.
+
+ [13] _Sapient._, IX, 14-16.
+
+ [14] DÉFORIS: _pour tous les hommes_ après le péché.
+
+ [15] _Eccl._, XI, 1.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et qu’elle
+est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette
+source.
+
+
+Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme
+on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles
+l’Ecclésiastique raconte en ces termes: _Ils ont les inquiétudes, les
+terreurs d’un cœur_ continuellement agité, _les inventions de leurs
+espérances_ trompeuses et trop engageantes, _et le jour_ terrible _de la
+mort_. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, _depuis celui
+qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans
+la poussière_, par sa pauvreté, _ou sur la cendre_ dans son affliction
+et dans sa douleur, _depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui
+porte la Couronne, jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus
+grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte_ des passions, _l’agitation
+de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments
+qu’elle nous attire par sa durée, les querelles_, et tous les maux qui
+les suivent; tout cela se répand partout. _Dans le temps du repos et
+dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil_, le trouble nous
+suit, _les songes pendant la nuit changent nos pensées: nous goûtons
+pendant un moment un peu de repos[16] et tout d’un coup il nous vient
+des soins, comme durant le jour, par les songes: on est troublé dans les
+visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour
+de combat: dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme
+en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur_. Tous
+ces troubles sont l’effet d’un corps agité, et d’un sang ému qui envoie
+à la tête de tristes vapeurs: _c’est pourquoi ces agitations_, tant
+celles des passions que celles des songes, _se trouvent dans toute
+chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois
+davantage sur les pécheurs_, où les terreurs de la conscience se
+joignent aux communes infirmités de la nature. _A quoi il faut ajouter
+les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les
+oppressions, les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de
+Dieu. Toutes ces choses_, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver
+parmi les hommes, _ont été créées pour la punition des méchants, et
+c’est pour eux qu’est arrivé le déluge_. Et la source de tous ces maux
+_c’est que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, comme
+toutes les eaux[17] viennent de la mer et y retournent[18]_.
+
+ [16] DÉFORIS: _Un peu de repos qui n’est rien._
+
+ [17] Texte rétabli par DÉFORIS. L’édition de 1731 donne erronément:
+ _toutes les eaux de la mer_.
+
+ [18] _Eccl._, XL, 2-11.
+
+En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre
+humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où
+naissent les agitations et les troubles des passions qui nous
+tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre
+innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus
+comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier
+honneur de notre nature: _Homo cum in honore esset, non intellexit_,
+etc.[19] _Pendant que l’homme était en honneur_ dans son institution
+primitive, _il n’a pas connu cet avantage: il s’est égalé aux animaux
+insensés, et leur a été rendu semblable_. Répétons une et deux fois ce
+verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et
+les passions insensées où nous jette notre corps mortel; et tout ce qui
+nous y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer
+la source de nos maux, et nous attache à l’état de servitude où nous
+sommes.
+
+ [19] _Psal._ XLVIII, 18 et 21.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Que l’attache que nous avons au plaisir des sens est mauvaise et
+vicieuse.
+
+
+Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la défense que nous
+fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la
+chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre
+que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut
+vaincre, une maladie qu’il faut guérir; ou l’on cède et on se livre tout
+à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et
+esclave de la chair et du péché; ou on combat, ce qu’on ne se croirait
+pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend
+visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous
+porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute
+sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul: _Je sais que le
+bien n’habite point en moi_, c’est-à-dire, _dans ma chair[20]_. Et
+encore: _Je trouve en moi une loi de rébellion_ et d’intempérance, qui
+me fait apercevoir, _lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal
+m’est attaché[21]_ et inhérent à mon fond.
+
+ [20] _Rom._, VII, 18.
+
+ [21] _Ibid._, 21.
+
+Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange
+sorte, soit que nous cédions au plaisir[22], soit que nous le
+combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint
+Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal
+dans son principe; pour éviter le consentement, qui est le mal consommé,
+il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement:
+_Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi._
+
+ [22] DÉFORIS: au plaisir des sens.
+
+Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous
+avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non
+contente de nous forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente
+de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les
+accompagnent, nous y invite même par le plaisir qu’elle a attaché aux
+fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de bien toute
+la nature, _envoyant_, comme dit saint Paul, _la pluie et le beau temps,
+et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits,
+remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable[23]_. Et par
+là, comme dit le même saint Paul, _Dieu rend lui-même témoignage_ à sa
+providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les
+animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à
+chacun.
+
+ [23] _Act._, XIV, 16.
+
+Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir,
+pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne
+cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la
+nourriture les captive: au lieu de manger pour vivre, _ils semblent_,
+comme disait un ancien et après lui saint Augustin, _ne vivre que pour
+manger_. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au
+repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir, et engagés
+plus avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au delà des
+justes bornes; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et
+ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le
+boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la
+convoitise ne sait jamais où finit la nécessité: _Nescit cupiditas ubi
+finiatur necessitas[24]._ C’est donc là une maladie que la contagion de
+la chair produit dans l’esprit; une maladie contre laquelle on ne doit
+point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété
+et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. Mais qui oserait
+penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus
+dangereuse dans un autre plaisir des sens? Qui, dis-je, oserait en
+parler, ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et
+qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer? O Dieu, encore un
+coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la
+nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si
+tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui
+cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à
+la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où
+sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui
+s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la
+lumière; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice
+divine contre la corruption du genre humain!
+
+ [24] _Confess._, X, XXXI.
+
+O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la Vierge mère de
+Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix,
+que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux
+petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux
+pères: _N’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce
+que ce qu’il y a dans le Monde est concupiscence de la chair_; un
+attachement à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour
+déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les deux sexes.
+
+O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable
+à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour
+conjugal: mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il
+se mêle tant d’excès dans l’usage de ce sacré remède. Car d’abord ce
+remède sacré, c’est-à-dire le mariage, est un bien, et un grand bien;
+puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Église, et le
+symbole de leur union indissoluble. Mais c’est un bien qui suppose un
+mal dont on use bien; c’est-à-dire qui suppose le mal de la
+concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire
+fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui
+remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance: un remède de ses excès,
+et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se
+tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat
+même du mariage! C’est ce qui fait dire à saint Augustin _qu’il s’en
+trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il
+ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale: un
+amour désordonné pour sa propre femme étant souvent_, selon le même
+Père, _un attrait secret à en aimer d’autres_. O faiblesse de la
+misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer!
+
+Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que _ceux qui sont mariés
+doivent vivre comme n’ayant point de femmes[25]_; les femmes par
+conséquent comme n’ayant point de maris; c’est-à-dire, les uns et les
+autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux
+sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore
+ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair,
+qui sont plongés et attachés par le fond du cœur à ces plaisirs, ne
+peuvent plaire à Dieu: _Qui in carne sunt, Deo placere non possunt[26]._
+C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et sur ce
+fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par
+rapport à la concupiscence de la chair: les chastes mariés usent bien de
+ce mal; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en
+usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour des plaisirs des
+sens[27].
+
+ [25] I _Cor._, VII, 25.
+
+ [26] _Rom._, VIII, 8.
+
+ [27] Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher de la
+ fin du ch. XII et de tout le ch. XXXVIII de la troisième Partie de
+ l’_Introduction à la Vie dévote_.
+
+Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à chacun selon l’état
+où il est: O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez
+de vous y laisser captiver; et vous qui en usez bien dans un chaste
+mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs: et vous qui,
+plus courageux, comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez
+rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste
+disposition qui vous égale aux Anges de Dieu: tous ensemble abattez
+cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui est en nos membres, a
+tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les
+Saints: à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les
+jeûnes; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus faciles les
+victoires des autres appétits plus violents et plus dangereux.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par
+tous les sens.
+
+
+Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la chair consiste
+seulement dans les passions dont nous venons de parler: c’est une racine
+empoisonnée qui étend ses branches dans tous les sens[28], et se répand
+dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est par les yeux
+que l’on commence à avaler le poison de l’amour sensuel; ce qui faisait
+dire à Job: _J’ai fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à
+une fille[29]_; et à saint Pierre, que les yeux des personnes impudiques
+sont _pleins d’adultère[30]_; et à Jésus-Christ même: _Celui qui regarde
+une femme pour la convoiter, s’est déjà souillé avec elle dans son
+cœur[31]_.
+
+ [28] DÉFORIS: sur tous les sens.
+
+ [29] _Job_, XXXI, 1.
+
+ [30] II _Petr._, II, 14.
+
+ [31] _Matth._, V, 28.
+
+Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux, dont saint
+Jean parle dans notre passage. Car c’est ici où l’on ouvre les yeux pour
+s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les
+voir et à en être vu[32]. Les oreilles en sont infectées, quand, par de
+dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l’on allume ou
+l’on entretient les flammes de l’amour impur et cette secrète
+disposition que nous avons aux joies sensuelles: car l’âme, une fois
+touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache
+aux sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, vante les
+parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire
+dans sa chambre, pour en conclure aussitôt après: _Enivrons-nous des
+plaisirs et jouissons des embrassements désirés[33]_, montre assez par
+ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, préparées pour affaiblir
+l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble
+pas offenser la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la
+disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention de ce qui doit
+faire son occupation naturelle, qui est de se rapporter toute à
+Dieu[34].
+
+ [32] DÉFORIS: Car ici, où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la
+ vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en
+ être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.
+
+ [33] _Prov._, VII, 21.
+
+ [34] DÉFORIS supprime ces derniers mots.
+
+Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres: l’âme qui en
+goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous; ainsi ceux
+qu’on s’imaginerait être les plus innocents[35], si l’on n’est toujours
+sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font
+sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, et réveillent la
+concupiscence. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans
+tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible,
+le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une
+attache qui fait oublier son âme, et l’image de Dieu qu’elle porte
+empreinte dans son fond: on ne se peut rien refuser: un soin excessif de
+sa santé fait qu’on flatte le corps en tout; et tous ces divers
+sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair.
+
+ [35] DÉFORIS: ainsi les plus innocents.
+
+Hélas! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait la santé
+parfaite dans ses Religieux: il savait où elle nous mène, si on ne sait
+châtier son corps avec l’Apôtre, et le réduire en servitude par les
+mortifications, par le jeûne, par la prière et par une continuelle
+occupation de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la
+nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses
+qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures
+exquises: tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair,
+que saint Jean nous défend, et en entretient le feu.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul.
+
+
+Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont fait appeler par
+saint Paul la chair de péché: _Dieu_, dit-il, _a envoyé son Fils dans la
+ressemblance de la chair du péché[36]_. Remarquez donc en Jésus-Christ
+non pas la ressemblance de la chair absolument, mais la ressemblance de
+la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché, dans les
+impressions du péché que nous portons dans notre chair, et dans la pente
+qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens: et en
+Jésus-Christ seulement _la ressemblance de la chair du péché_, parce que
+sa chair virginale est exempte de tout le désordre que le péché a mis
+dans la nôtre. Il a donc non la ressemblance de la chair, car sa chair
+est très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du sang
+d’Abraham et de David; ce qui emporte non la ressemblance, mais la
+véritable nature de la chair. Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non
+pas la ressemblance de la chair, mais _la ressemblance de la chair du
+péché_, à cause que, sans avoir les inclinations perverses, dont les
+semences sont en notre chair, il en a pris seulement la passibilité et
+la mortalité; c’est-à-dire, la seule peine du péché, sans en avoir ni la
+coulpe, ni aucun des mauvais désirs qui nous y portent.
+
+ [36] _Rom._, VIII, 3.
+
+Jugeons maintenant avec combien de raison saint Jean nous commande
+d’avoir le Monde en horreur, à cause qu’il est tout rempli de la
+concupiscence de la chair. Il y a dans notre chair une secrète
+disposition à un soulèvement universel contre l’esprit: _La chair
+convoite contre l’esprit_, comme dit saint Paul[37]; c’est-à-dire que
+c’est là son fond depuis la corruption de notre nature. Tout y nourrit
+la concupiscence, tout y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc
+autant haïr que le péché même, où elle nous porte.
+
+ [37] _Galat._, V, 17.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire la Concupiscence de
+la chair.
+
+
+Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme d’une chair de péché, il
+semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur: _Tout ce qui est
+né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit:
+ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de
+nouveau[38]._ Cette parole nous ramène à l’institution primitive de
+notre nature.
+
+ [38] _Joan._, III, 6, 7.
+
+Dieu a fait l’homme droit[39], et cette droiture consistait en ce que,
+l’esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était
+parfaitement soumis à l’esprit. Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est
+cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme
+il n’y avait point de péché, il n’y avait pas de peine: par la même
+raison il n’y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine
+du péché. Il y avait encore moins de honte: Dieu n’avait rien mis que de
+bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, non plus que dans
+notre âme: l’ouvrage de Dieu subsistait dans son entier: _Ils étaient
+nus l’un et l’autre_, dit l’Écriture, _et ils n’en rougissaient
+pas[40]_.
+
+ [39] DÉFORIS: Dieu a fait l’homme droit, dit le Sage.
+
+ [40] _Gen._, II, 25.
+
+Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: _J’ai entendu
+votre voix_, dit Adam, _et je me suis caché_ dans le bois, _parce que
+j’étais nu_. Et Dieu lui dit: _Qui vous a fait connaître que vous étiez
+nu, si ce n’est que vous avez mangé du fruit que je vous avais
+défendu?[41]_ Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut
+désobéissant[42]: la révolte des sens fit connaître à l’homme sa nudité:
+_leurs yeux furent ouverts: ils se couvrirent et se firent comme une
+ceinture de feuilles de figuier[43]_. L’Écriture ne dédaigne pas de
+marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous
+faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du
+chaud, ni de l’inclémence de l’air; il y eut une autre cause plus
+secrète, que l’Écriture nous enveloppe dans ces paroles, pour ménager
+les oreilles et la pudeur du genre humain et nous faire entendre, sans
+le dire, où la rébellion se faisait le plus sentir.
+
+ [41] _Gen._, III, 10, 11.
+
+ [42] DÉFORIS: dès que l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus
+ maître de ses mouvements et la révolte des sens.
+
+ [43] _Gen._, III, 7.
+
+Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant plus notre honte
+qu’elle semble n’oser la découvrir, de peur de nous donner trop de
+confusion. Depuis ce temps-là, les passions de la chair, par une juste
+punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques: l’homme a
+été plongé dans le plaisir des sens: _Et au lieu_, dit saint Augustin,
+_que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l’esprit,
+il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel,
+même dans l’esprit: Qui futurus erat etiam carne spiritalis, factus est
+etiam mente carnalis[44]_. L’homme tout entier fut livré au mal[45]:
+_Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre, et que
+toute la pensée du cœur humain à tout moment se tournait au mal[46]._
+
+ [44] _De Civit. Dei_, XIV, XV, 1.
+
+ [45] DÉFORIS: On est tombé d’un excès dans un autre: l’homme tout
+ entier.
+
+ [46] _Gen._, VI, 5.
+
+Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source,
+et nous trouverons que l’occasion d’une si forte expression de
+l’Écriture et la cause de tout ce désordre y est clairement marquée dans
+ces paroles qui précèdent: _Les enfants de Dieu virent que Les filles
+des hommes étaient belles, et prirent pour leurs femmes celles d’entre
+elles qui leur avaient plu[47]_, par une nouvelle transgression du
+commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur que les
+filles des hommes n’entraînassent ses enfants dans la corruption. Tout
+le désordre vint de la chair et de l’empire des sens qui prévalaient sur
+la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents; nous en
+naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre
+naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes
+unis à Adam rebelle, à Adam pécheur; nous sommes souillés en celui en
+qui nous étions tous comme la source de notre être. Nos passions
+insensées ne se déclarent pas tout à coup, mais le germe qui les produit
+toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens.
+Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi parler, que corps et
+chair?
+
+ [47] _Ibid._, 2.
+
+Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons corps et chair
+encore plus, en quelque façon, dans le sein de nos mères, et dès le
+moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de
+l’ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller
+notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure
+masse de chair, n’ayant aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes
+pensées que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang,
+qu’à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C’est donc ce qui fait
+dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons
+par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous
+produisent; nous n’avons pas le moindre petit usage de la raison au
+commencement et durant les premières années de notre être: dès qu’elle
+commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu: quand son
+exercice commence à devenir plus parfait, les grands dérèglements de la
+sensualité commencent en même temps à se déclarer. C’est donc ce qui
+s’appelle la chair de péché.
+
+Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première
+impression fait que nous en demeurons esclaves. Quel effort ne faut-il
+point pour nous faire distinguer notre âme d’avec notre corps? Combien y
+en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction[48]? Et ceux
+mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair, et en séparent leur
+âme, ne s’y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s’ils
+ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de
+dominer; et non seulement de dominer, mais de faire tout, et même d’être
+tout en nous? Nous sommes donc, pour ainsi dire, tout corps[49], et nous
+ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne
+renaissions de l’esprit.
+
+ [48] DÉFORIS: Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais
+ venir à connaître ou à sentir cette distinction?
+
+ [49] DÉFORIS: Nous sommes entièrement corps.
+
+Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine dans ce reste immense
+de Peuples sauvages qui n’ont d’esprit que pour leur corps, et en qui,
+pour ainsi parler, ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les
+peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et
+du sang? Comment en sortiraient-ils, s’il y a si peu de chrétiens qui en
+sortent? De quoi s’entretient, de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet
+âge où l’on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les
+vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés; et qu’est-ce qu’ils
+souhaitent continuellement de rappeler, s’ils pouvaient, avec leur
+jeunesse, si ce n’est les plaisirs des sens[50]? Que sommes-nous donc
+autre chose que chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde,
+et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de saint Jean,
+puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: _Que tout ce qui est au
+Monde est concupiscence de la chair_?
+
+ [50]
+
+ Oh! l’amour, c’est la vie,
+ C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie,
+ Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
+
+ (V. HUGO, _Chants au Crépuscule_, XXI.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+De la Concupiscence des yeux, et premièrement de la Curiosité.
+
+
+La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint Jean, c’est la
+concupiscence des yeux. Il faut d’abord la distinguer de la
+concupiscence de la chair: car le dessein de saint Jean est ici de nous
+découvrir une autre source de corruption, et un autre vice un peu plus
+délicat en apparence, mais dans le fond aussi mauvais[51], qui consiste
+principalement en deux choses, dont l’une est le désir de voir,
+d’expérimenter, de connaître, en un mot la curiosité; et l’autre est le
+plaisir des yeux, lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat
+capable de les éblouir, ou de les séduire.
+
+ [51] DÉFORIS: aussi grossier et aussi mauvais.
+
+Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la Concupiscence des
+yeux, parce que de tous les organes, nos yeux sont ceux qui étendent le
+plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les
+autres sens; et dans l’usage du langage humain, sentir et voir c’est la
+même chose. On ne dit pas seulement: voyez que cela est beau; mais,
+voyez que cette fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, que
+cette musique est agréable à entendre. C’est donc pour cela, dit saint
+Augustin[52], que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des
+yeux. Le désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui
+d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair,
+qui fait que nous ne cessons de rechercher et de nous imaginer de
+nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la
+cupidité. Mais ce désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut
+distinguer cette seconde concupiscence de la première.
+
+ [52] _Confess._, X, XXXV, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large
+ paraphrase de saint Augustin.
+
+Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de
+savoir ce qui se passe dans le Monde, tout le secret de cette intrigue,
+de quelque nature qu’elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir
+tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde; les
+ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l’adresse
+qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, souvent même de celui de
+la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là
+vaines et faibles! Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être
+connu? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de savoir ce qui meut
+les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes?
+Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous
+produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements injustes, et pour
+vous une redoutable matière des Jugements de celui qui dit: _Ne jugez
+pas, et vous ne serez pas jugés[53]_?
+
+ [53] _Matth._, VII, 1.
+
+Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus éloignés: et c’est
+de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l’Histoire. On
+se transporte en esprit dans le cœur des anciens Rois[54], dans les
+secrets des anciens Peuples; on s’imagine entrer dans les délibérations
+du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un Alexandre ou d’un
+César, dans les jalousies politiques et raffinées d’un Tibère. Si c’est
+pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, à la bonne
+heure; il le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à cette
+recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, comme on le remarque
+dans la plupart des curieux, pour se repaître l’imagination de certains
+objets, qu’y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui
+n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la
+tête d’un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu
+a détruites dans sa Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet
+attirail de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans le néant,
+d’où il est sorti? _Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le cœur
+appesanti? Pourquoi aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous
+délectez-vous à étudier le mensonge?[55]_
+
+ [54] DÉFORIS: dans les Cours des anciens Rois.
+
+ [55] _Psal._, IV, 3.
+
+Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les
+mauvaises sciences, comme sont celles de deviner par les astres, ou par
+les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi
+frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la
+direction particulière de sa providence. C’est entreprendre sur les
+droits de Dieu, c’est détruire la confiance avec laquelle on se doit
+abandonner à sa volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines que
+pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître de choses
+frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas besoin de remarquer que
+c’est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter
+les démons, où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre des
+guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des pactes formés ou
+des traités avec les malins esprits[56]. Car outre que dans toutes ces
+curiosités il y a de l’impiété et une damnable superstition, on peut
+encore ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau
+blessé; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière que d’en suivre
+de si fausses.
+
+ [56] DÉFORIS: et par des pactes formels ou tacites avec ces malins
+ Esprits.
+
+Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui
+est des véritables, on excède beaucoup à s’y livrer trop, ou à
+contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il
+arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu,
+s’adonnent à toutes sortes de lectures[57], surtout des Livres nouveaux,
+des Romans, des Comédies, des Poésies, et se laissent tellement posséder
+au désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.
+
+ [57] DÉFORIS: s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à
+ toutes sortes de lectures.
+
+Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un
+dérèglement de l’esprit, un dessèchement du cœur, une misérable
+captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une
+source d’erreurs.
+
+C’est encore s’abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve,
+que d’apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou
+des mystères de la Religion. _Ne recherchez point_, dit le Sage, _ce qui
+est au-dessus de vous[58]._ Et encore: _Celui qui sonde trop avant les
+secrets de la divine Majesté, sera accablé de sa gloire[59]._ Et encore:
+_Prenez garde de ne vouloir point être sages plus qu’il ne faut; soyez
+sages sobrement et modérément[60]._ La foi et l’humilité sont les seules
+guides qu’il faut suivre: quand on se jette dans l’abîme, on y périt.
+Combien[61] ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des
+secrets de la prédestination et de la grâce[62]; voulant juger de tout
+par leur propre esprit, et rendre raison de tout; et s’élevant
+superbement au dessus des Docteurs et des Apôtres mêmes?
+
+ [58] _Eccl._, III, 22.
+
+ [59] _Prov._, XXV, 27.
+
+ [60] _Rom._, XII, 3.
+
+ [61] Les Jansénistes.
+
+ [62] DÉFORIS supprime les lignes qui suivent, comme n’étant point dans
+ l’original.
+
+Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien prier, et
+s’humilier véritablement; c’est-à-dire qu’il faut savoir que tout le
+bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher
+curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de
+Dieu? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a faite, la sait
+mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans la détruire? Prions-le
+donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de
+nos désirs par les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la
+nôtre que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire,
+comme la vie future est le temps de voir. C’est tout savoir, dit un
+Père, que de ne rien savoir davantage: _Nihil ultra scire, omnia scire
+est._
+
+Toute âme curieuse est faible et vaine; par là même elle est
+discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement étaler un vain
+savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants.
+
+Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière.
+On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux[63], trop de
+pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le
+plus souvent envie de les lire[64]. Ce n’est qu’amusement et
+ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et
+sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde
+manière de concupiscence des yeux, dont nous allons parler.
+
+ [63] DÉFORIS: trop de bijoux précieux.
+
+ [64] A rapprocher du ch. XIII des _Caractères_ de LA BRUYÈRE: _De la
+ mode_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+De ce qui contente les yeux.
+
+
+Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les
+yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle
+attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux:
+mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence
+de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre
+sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles:
+_N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain
+éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui
+éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la
+modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches
+ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que
+tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux
+bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez
+aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans
+vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout
+cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se
+distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce
+qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à
+se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est
+pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures
+montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de
+ce qui vous relève.
+
+ [65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_.
+
+ [66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation
+ d’abondance.
+
+Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux.
+Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens,
+par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes
+places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui
+qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et
+semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est
+proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en
+cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime
+les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout
+cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour
+lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses
+mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa
+passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature
+ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil,
+qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que
+lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son
+intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi
+le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie
+du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il
+engraisse son corps[68].
+
+ [67] _Eccl._, V, 9, 10
+
+ [68] _Eccl._, V, 17, 18.
+
+Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en
+autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous
+n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout
+pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en
+rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque
+déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente:
+elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se
+consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se
+rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la
+mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se
+satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._
+
+ [69] _Eccl._, IV, 8.
+
+ [70] _Prov._, XXVII, 20.
+
+N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout
+y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus
+pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout
+ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous
+n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne
+savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent
+manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans
+remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une
+semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera
+rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait
+votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui
+vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des
+morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de
+vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura
+fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil
+très court.
+
+Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je
+travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou
+sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de
+plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se
+tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de
+fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de
+conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous
+sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que
+reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir
+orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans
+les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de
+vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit
+saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_.
+
+ [71] _Eccl._, II, 19.
+
+ [72] _Eccl._, V, 14, 15.
+
+ [73] _Rom._, II, 5
+
+Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point
+la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez
+point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire
+entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances
+et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne
+réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les
+malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée
+de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement
+de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on
+est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde:
+Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc
+sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont
+heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus
+ejus[74]._
+
+ [74] _Psal._, CXLIII, 15.
+
+Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je
+verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les
+étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit:
+_Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au
+soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce
+beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré
+qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence
+à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces
+grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur,
+l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté
+qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se
+montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur
+incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du
+soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire
+des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui
+qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_
+
+ [75] _Psal._, VIII, 4.
+
+ [76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11.
+
+ [77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses.
+
+ [78] _Sapient._, XIII, 3.
+
+Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de
+Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et
+l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._
+Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car
+j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un
+vain éclat.
+
+ [79] _Psal._ XXV, 8.
+
+ [80] _Ibid._, 9.
+
+Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et
+l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un
+Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait
+avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble
+qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils
+nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est
+rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu,
+désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous
+vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une
+défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse.
+Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent
+et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un
+lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil
+qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous
+faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse
+un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de
+l’infirmité qui vous environne de toutes parts.
+
+ [81] _Ibid._, CXLIII, 12.
+
+ [82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils
+ remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise;
+ tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants
+ de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.
+
+Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et
+semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du
+moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces
+illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et
+non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement
+dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites
+cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette
+vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité,
+et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges
+sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui
+voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les
+environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne
+voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de
+ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état
+au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y
+passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde
+comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous
+savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui
+peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est
+jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce
+grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous
+souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler
+avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur
+cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui
+prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination
+attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la
+vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein
+d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._
+
+ [83] DÉFORIS: Aime dans ta table.
+
+ [84] _Psal._ CXVIII, 37.
+
+ [85] I _Cor._, VII, 31.
+
+ [86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18.
+
+ [87] _Num._, XV, 39.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de concupiscence
+réprouvée par saint Jean.
+
+
+Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons de parler,
+semblent être des branches de l’orgueil, elles appartiennent plutôt à la
+vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel;
+tout s’y réduit à l’ostentation, que nous avons rapportée à la
+concupiscence des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de faire
+admirer un vain savoir, et par là se distinguer des autres hommes.
+L’ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne
+cherche qu’à se donner une vaine distinction.
+
+L’orgueil est une dépravation plus profonde: par elle l’homme, livré à
+lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l’excès de son amour
+propre. _Être superbe_, dit saint Augustin, _c’est en laissant le bien
+et le principe commun auquel nous devions tous être attachés, qui n’est
+autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son
+auteur[88]_; c’est-à-dire, se faire son dieu: _Relicto communi, cui
+omnes debent hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium._
+
+ [88] _De Civit. Dei_, XIV, XIII, 1.
+
+C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole
+du Serpent, qui nous disait en la personne d’Ève: _Vous serez comme des
+dieux[89]_; et nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous avons
+succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, et
+toute notre âme en est infectée. Voilà en général ce que c’est que cette
+troisième concupiscence, que saint Jean appelle _l’orgueil_; et il
+ajoute: _l’orgueil de la vie_, parce que toute la vie en est corrompue;
+c’est comme le vice radical d’où pullulent tous les autres vices: il se
+montre dans toutes nos actions; mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est
+qu’il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur.
+
+ [89] _Gen._, III, 5.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.
+
+
+Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut aller à l’origine
+du péché, et pour cela en revenir à la parole du Sage: _Dieu a fait
+l’homme droit[90]._ Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu
+de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, de toutes ses
+forces, de toute son intelligence, d’un amour parfait[91], et pour
+l’amour de lui-même; et de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la
+droiture et la rectitude de l’âme: voilà l’ordre: voilà la justice. Il
+est juste de donner de l’amour à celui qui est aimable: et le grand
+amour à celui qui est très aimable: et le souverain et parfait amour à
+celui qui est souverainement et parfaitement aimable: et tout l’amour à
+celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-même tout ce qui
+est aimable et parfait; en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime
+soi-même que pour lui.
+
+ [90] _Eccl._, VII, 30.
+
+ [91] DÉFORIS: D’un amour pur et parfait.
+
+Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. Cela même fait la
+beauté de la créature raisonnable, faite à l’image de Dieu: Dieu étant
+la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas
+n’être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle
+est l’image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par
+conséquent il fallait aimer seul d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se
+voyant belle, s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la
+contemplation de son excellence: elle a cessé un moment de se rapporter
+à Dieu: elle a oublié sa dépendance: elle s’est premièrement arrêtée, et
+ensuite livrée à elle-même: déçue par sa liberté, qu’elle a trouvée si
+belle et si douce, elle en fait un essai funeste: _Suâ in æternum
+libertate deceptus._ Mais en cherchant d’être libre jusqu’à s’affranchir
+de l’empire de Dieu, et des lois de la justice, il est devenu captif de
+son péché.
+
+Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même; mais quiconque n’aime que
+soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir,
+n’est plus soumis à la volonté de Dieu; et demeurant incapable d’être
+touché des intérêts d’autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais
+encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les
+autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore
+à ses caprices.
+
+Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée dans le Livre de
+la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que
+quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait
+pécher: _Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur[92]._ Il a fait la
+créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle
+ferait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé
+la cause de son erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se
+cherchant soi-même, est devenu malheureux en se trouvant: Dieu lui a
+soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l’être, pour être
+l’objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa
+vengeance. Il n’a plus trouvé dans lui-même[93] que ce qu’il peut avoir
+sans Dieu: c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, le péché,
+le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la
+tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des
+colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le
+troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au bien général, que
+personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous.
+
+ [92] _Sapient._, XI, 17.
+
+ [93] DÉFORIS: Il n’est plus demeuré à l’homme.
+
+Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la
+fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le
+commencement, mais encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car
+c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui
+ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne
+s’éteignent jamais: elles sortent du fond de notre crime. _Je tirerai_,
+dit le saint Prophète, _un feu du milieu de toi pour te dévorer_:
+_Producam ignem de medio lui qui comedat te[94]._ Ce sont nos péchés qui
+allument le feu de la vengeance divine, d’où sort le feu dévorant qui
+pénètre l’âme par l’impression d’une vive et insupportable douleur.
+Voilà ce que produit l’amour de nous-mêmes: voilà comme il fait d’abord
+notre péché et ensuite notre supplice.
+
+ [94] _Ezech._, XXVIII, 18.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.
+
+
+Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour
+propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est
+l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en
+cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au
+mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de
+soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu
+va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même
+par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter
+qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers
+principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à
+l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui
+peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste
+n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant
+Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une
+balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de
+poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture
+n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte
+pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière
+justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu
+sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._
+
+ [95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII.
+
+ [96] _Exod._, III, 14.
+
+ [97] _Isa._, XL, 15.
+
+ [98] _Isa._, XL, 17.
+
+En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en
+particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme
+n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau,
+qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une
+Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles
+ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise
+ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais
+toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être?
+Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y
+paraît.
+
+Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris
+de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer
+comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et
+d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint
+Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être
+nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être
+est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de
+plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en
+elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non
+êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre
+chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et
+porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant.
+
+Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au
+mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de
+Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu,
+jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré
+elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne
+s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le
+néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser
+soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie
+la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre
+satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le
+comble de l’injustice et de l’égarement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Combien l’Amour propre rend l’homme faible.
+
+
+Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son
+injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais
+lui-même. Il n’ôte rien à Dieu; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa
+lumière, sa force et la source de tout son bien; et devient aveugle,
+ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir,
+ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de
+ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour
+objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos
+sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre
+esprit.
+
+Cette vérité est notre règle: c’est par là que nos désirs doivent être
+réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi
+dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même; et ce qui fait notre plaisir,
+c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu.
+
+Hélas! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour
+rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas.
+C’est ce qu’ont fait nos premiers parents: c’est le vice héréditaire de
+notre nature. Le démon nous dit comme à eux: Pourquoi Dieu vous a-t-il
+défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût? _Cur
+præcepit vobis Deus[99]?_ Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur
+nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la
+vérité.
+
+ [99] _Gen._, III, 1.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.
+
+
+Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en
+quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de
+Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la
+douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le
+plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil.
+L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui
+rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par
+un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce
+d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir
+particulier à désobéir, et que la défense irrite.
+
+ [100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop
+ violent du plaisir des sens.
+
+C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots:
+_Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_;
+c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé
+par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver
+à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que,
+par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus
+volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense:
+_Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a
+doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la
+transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par
+le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo
+prævaricationis._
+
+ [101] _Rom._, VII, 11.
+
+ [102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq.
+
+La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant
+la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au
+lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une
+humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la
+faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière
+d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui
+ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu.
+
+Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont
+d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux
+la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature
+raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a
+imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à
+la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en
+elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux
+joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est
+doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé,
+conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil,
+et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._
+
+ [103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature.
+
+ [104] _Matth._, XI, 30.
+
+ [105] _Job_, XI, 12.
+
+A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en
+faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut
+faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un
+certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence
+propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus
+dangereux de la créature raisonnable.
+
+ [106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son
+orgueil.
+
+
+On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation
+de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les
+choses que l’on appelle biens.
+
+Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel
+sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités
+de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs,
+qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut
+être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de
+biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser
+vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre
+tout ce qui est bon.
+
+ [107] DÉFORIS: et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.
+
+Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après
+Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les
+objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de
+Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il
+faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui
+est elle-même; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne
+trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa
+félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son
+image, c’est là premièrement qu’elle tombe; et saint Augustin a dit très
+véritablement que _l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu,
+tombe premièrement sur lui-même[108]_. C’est donc là que, perdant sa
+force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas; et de lui-même, où
+il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi
+les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le
+devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses
+extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de
+chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens.
+
+ [108] _De Civit. Dei_, XIV, XIII et seq.
+
+ [109] DÉFORIS: il tombe de nécessité.
+
+ [110] DÉFORIS: et contraint de mendier.
+
+Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui
+d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se
+disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au
+plus profond des abîmes; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même,
+et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas.
+
+Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons
+le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des
+sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et
+vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la
+commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute.
+
+Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau,
+qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute,
+et y fait une impression profonde: ainsi l’âme, tombant sur elle-même,
+fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste
+dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre,
+voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se
+repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours
+concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne
+veuille s’assujettir: d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice,
+la jalousie; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme
+sien: d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout
+cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est
+traité du premier.
+
+
+Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous
+l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux
+effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus
+des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence.
+
+Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans
+les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple,
+accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui
+regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous
+les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à
+réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il
+s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les
+cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est
+le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient
+tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les
+paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire
+qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter
+aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans
+ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les
+guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se
+distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions
+de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté
+et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et
+le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de
+brutalité que les autres hommes.
+
+Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien
+a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections,
+même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les
+brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les
+plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements
+trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir
+peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de
+les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre
+infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil!
+
+ [111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD.
+ VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues.
+
+Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les
+fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil,
+_sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les
+querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les
+dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les
+meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande
+partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi
+venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde
+vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face
+de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches
+sorties de cette racine empoisonnée.
+
+ [112] _Galat._, V, 19.
+
+Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait
+que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en
+voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil
+sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les
+ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre
+humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le
+désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre
+humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir
+cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui,
+pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à
+Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le
+leur.
+
+Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus
+communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la
+médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine
+mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus
+tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler
+tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de
+soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable
+supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet
+de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.
+
+Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences
+plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à
+l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son
+ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée,
+comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à
+elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après
+s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son
+empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son
+vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre
+croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds
+les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve
+plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les
+siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces
+paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits:
+toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous
+ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti
+sunt ab eâ[113]._
+
+ [113] _Prov._, VII, 26.
+
+Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes,
+comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi
+les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses
+mains[114]._
+
+ [114] _Judith_, XII, 11.
+
+Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on
+pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes
+corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs,
+que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle
+dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un
+côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle
+l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115].
+
+ [115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais
+ avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir
+ en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A
+ rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie
+ dévote_ (_Des amourettes_).
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec
+celle d’une femme qui veut se croire belle.
+
+
+Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse
+de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage.
+Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon
+jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette
+expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la
+gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si
+ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y
+plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre
+erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui
+rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être
+fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des
+autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité
+m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion
+d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes
+défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime
+mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux
+à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille!
+
+Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à
+elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et
+rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau
+trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans
+lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la
+louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est
+qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat.
+
+Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux
+idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter,
+par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines:
+qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de
+fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions
+pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des
+injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre
+humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans
+de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité
+des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné
+dans le solide, plus il est vain et trompeur.
+
+Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y
+doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu
+sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par
+elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et
+qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et
+toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si
+humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un
+bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de
+faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui
+s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi
+dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt
+que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des
+hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un
+mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil
+est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en
+est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à
+craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation
+d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en
+soi-même la racine.
+
+ [116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même?
+ Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui
+ donc les estimera.
+
+ [117] _Confess._, X, XXXVII et seq.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Un bel Esprit, un Philosophe.
+
+
+Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, d’une autre espèce
+de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à
+arrondir une période; en un mot, à rendre agréables des choses non
+seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs
+amours[118], et à remplir l’Univers des folies de leurs jeunesses
+égarées.
+
+ [118] DÉFORIS: comme à chanter un amour feint ou agréable.
+
+Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des
+autres; ils tâchent parmi les Grands, dont ils flattent les erreurs et
+les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils
+remportent, ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du Public,
+enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur
+félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air;
+et prennent rang parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche: _Vous
+qui vous réjouissez dans le néant[119]._ Que si quelque critique vient à
+leurs oreilles; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils
+se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien
+qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du
+Public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement
+la fantaisie et l’humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent
+pas à ce sévère Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur
+vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à
+fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes
+piquantes; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu’ils
+auront versé sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la
+pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs
+folies, ils attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils
+trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes pour des
+ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui
+auront allumé autour d’eux un feu vengeur. O tromperie! ô aveuglement! ô
+vain triomphe de l’orgueil!
+
+ [119] _Amos_, VI, 1.
+
+Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, condamnent ces vains
+écrits. Il n’y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le
+jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple,
+portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils (c’est le discours
+de Platon), aucun égard à la vérité: pourvu qu’ils disent des choses qui
+plaisent, ils sont contents: c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers
+le pour et le contre: des Sentences admirables pour la vertu, et contre
+elle: les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu’ils les
+chantent[120] en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera
+dans ce Philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vertu:
+le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on suivra; et pourvu qu’il
+arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement
+flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art: comme un
+Peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui
+portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce
+qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature.
+C’est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom
+de Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et admirables
+sentences, on n’a qu’à approfondir, et les faire raisonner dessus, on
+trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce Philosophe. Parce
+que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de
+chercher la vérité.
+
+ [120] DÉFORIS: qu’ils le fassent.
+
+Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S’il
+trouve a propos de décrire dans son _Énéide_ l’opinion de Platon sur la
+pensée et l’intelligence qui anime le monde: il le fera en vers
+magnifiques. S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les
+mouvements, de décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement
+les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d’en
+faire sortir l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du
+secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses
+Églogues que bon Platonicien dans son Poème héroïque. Il a contenté
+l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses
+vers, et la vivacité de ses expressions: c’est assez à la poésie: il ne
+croit pas que la vérité lui soit nécessaire.
+
+Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le même esprit: la
+Religion n’est non plus[121] dans le dessein et dans la composition de
+leurs ouvrages que dans ceux des Païens. Celui-là[122] s’est mis dans
+l’esprit de blâmer les femmes: il ne se met point en peine s’il condamne
+le mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un
+remède: pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à
+son humour satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien
+souvent très laides, il est content.
+
+ [121] DÉFORIS: la Religion n’entre non plus.
+
+ [122] Boileau.
+
+Un autre[123] croira fort beau de mépriser l’homme dans ses vanités et
+ses airs; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en
+forme jusqu’à la raison, sans songer qu’il déprise l’image de Dieu dont
+les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui
+sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes
+vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé
+à ses lecteurs, parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et
+dangereuses plaisanteries: tant on s’éloigne de la vérité quand on
+cultive les arts auxquels la coutume et l’erreur ne donnent dans la
+pratique d’autre objet que le plaisir.
+
+ [123] Montaigne.
+
+Un Philosophe[124] blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec
+des couronnes sur la tête, et une branche de laurier dans la main. Mais
+ce Philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu,
+ne le connaît pas pour Dieu? qui n’ose annoncer au peuple la plus
+importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec
+lui la vérité à la coutume? Il en est de même des autres, qui enflés de
+leur vaine Philosophie, parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres,
+ou Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement
+les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu’à tenter de les
+redresser[125]: la simplicité de l’Écriture causera un dégoût extrême à
+leur esprit préoccupé; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par
+intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur orgueil: _Quantum
+propinquaverunt intelligentiâ, tantum superbiâ recesserunt_, dit saint
+Augustin[126]. Voilà ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle
+n’est pas soumise à la sagesse de Dieu: elle n’engendre que des superbes
+et des incrédules[127].
+
+ [124] Platon.
+
+ [125] DÉFORIS: que Dieu envoie au monde pour le redresser.
+
+ [126] _Serm._ CXLI, 2.
+
+ [127] Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des
+ _Confessions_ de saint Augustin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il
+demande.
+
+
+Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière l’orgueil des
+hommes! La gloire est le souverain bien qu’ils se proposent: et vous,
+Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont
+ils sont avides. Car vous en êtes le maître[128], et vous la donnez et
+l’ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l’esprit des hommes.
+Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore
+trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la
+demandent, et vous en faites leur supplice.
+
+ [128] DÉFORIS: En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides?
+ quelquefois: car vous êtes le maître.
+
+Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le Trône le plus auguste
+de l’Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui,
+c’est-à-dire, d’avoir une grande gloire parmi les hommes? _Que de
+peine_, disait-il, _il se faut donner pour faire parler les Athéniens!_
+Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il recherchait avec
+tant d’ardeur; mais il y était entraîné par une espèce de manie, dont il
+n’était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le
+livrer à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la
+soif le tourmentait, avec encore plus d’abondance qu’il ne pouvait
+imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui;
+tout le monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné lui a donné
+plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient
+comme en Occident, et les Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de
+refuser la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé; il l’en a
+rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge; il l’en a enivré; et il
+en a eu plus que sa tête n’était capable d’en porter. O Dieu, quel bien
+est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à
+eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume[129]!
+
+ [129] Tout ce développement est repris par Bossuet du _Sermon pour la
+ profession de Mlle de La Vallière_ (1675): Qu’est-ce qu’il a
+ souhaité, ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de
+ travaux et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a
+ fait souffrir aux autres?... Ceux qui désirent la gloire, la gloire
+ souvent leur est donnée, etc...
+
+Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en avoir autant,
+et durant sa vie et après sa mort, qu’un Homère, qu’un Théocrite, qu’un
+Anacréon, qu’un Cicéron, qu’un Horace, qu’un Virgile? On leur a rendu
+des honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au monde, et la
+postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les
+louer a été poussée jusqu’à leur dresser des temples: ceux qui n’ont pas
+été jusque-là n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des
+esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé dans
+votre Évangile, de cette gloire qu’ils ont reçue, et reçoivent
+continuellement dans la bouche de tous les hommes? _Je vous le dis en
+vérité, ils ont reçu leur récompense[130]._
+
+ [130] _Matth._, VI, 2.
+
+O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre
+balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu’il soit, vous
+avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie
+qui paraît dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et dans les
+écrits de ceux qu’on nomme les grands Auteurs! Vous les avez récompensés
+et punis tout ensemble: vous les avez repus de vents: enflés par la
+gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands
+Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles
+et composer leurs Poèmes! Celui-là étonné lui-même du long et furieux
+travail de son _Énéide_, dont tout le but, après tout, était de flatter
+le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu’il
+s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, _pene vitio
+mentis_. Leur conscience leur reprochait qu’ils se donnaient beaucoup de
+peine pour rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.
+
+Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, que
+d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, que d’esprit faut-il
+sacrifier à cette vanité! Dieu la condamne, et à la fin il la contente,
+pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu’il fait de
+cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas; il leur
+en donne plus qu’ils n’en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces
+Conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces
+grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont
+élevés au plus haut degré de réputation où l’on puisse parvenir parmi
+les hommes; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs
+desseins: _Receperunt mercedem suam, vani vanam[131]._
+
+ [131] _In Psal._ CXVIII, _Serm._ XII, 2. Cette citation se trouve
+ déjà, en termes analogues, dans le _Sermon pour la profession de
+ Mlle de La Vallière_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre gloire les
+œuvres qui appartiennent à la véritable vertu.
+
+
+Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe le plus. Plus
+vains encore et plus déçus par leur orgueil sont ceux qui sacrifient à
+la gloire, non des choses vaines, mais les propres œuvres que la vertu
+devait produire. Tels sont _ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour être
+glorifiés des hommes_: qui _sonnent de la trompette devant eux-mêmes
+quand ils font l’aumône_: qui _affectent de prier dans les coins des
+rues et d’attrouper le monde autour d’eux_: qui _veulent rendre leurs
+jeûnes publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur
+visage_[132].
+
+ [132] _Matth._, XXIII, 2, 5, 16.
+
+Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou même, par le dernier
+aveuglement, parmi les Chrétiens, ont été justes, équitables,
+tempérants, cléments, pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang.
+Et tous ils ont reçu leur récompense; et ils sont beaucoup plus punis
+que ceux qui mettent la gloire dans des choses vaines. Car plus les
+œuvres qu’ils étalent sont solides par elles-mêmes, plus il est indigne
+et injuste de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de
+chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être loué par les
+hommes, comme si Dieu ne lui suffisait pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du
+monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les
+autres.
+
+
+Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant
+au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse
+séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce
+qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes
+en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de
+l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre
+travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes!
+
+ [133] DÉFORIS: qui illuminez.
+
+Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la
+beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit
+équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque
+façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage
+et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur
+industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des
+hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et
+s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et
+les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des
+louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la
+créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils
+étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et
+d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus
+indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug
+de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient
+leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de
+leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps
+comme le plus bel ouvrage de la raison.
+
+Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier,
+encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer
+en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils
+étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne
+faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer
+leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était
+ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le
+reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est
+aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son
+mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le
+premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se
+serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle
+admiration dont il était plein pour lui-même.
+
+ [134] _Luc._, XVIII, 11.
+
+Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il
+était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes,
+il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître
+comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût
+été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans
+le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son
+besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé
+comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun
+défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il
+n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de
+ses dons.
+
+ [135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu.
+
+ [136] _Psal._ XXXIII, 3.
+
+Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule
+de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût
+pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à
+Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à
+lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne
+qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans
+cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et
+qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en
+lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui
+mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son
+erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour
+l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in
+homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._
+
+ [137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même.
+
+ [138] _Jerem._, XVII, 5.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre de
+tomber dans cette espèce d’orgueil?
+
+
+Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice, pleine
+d’elle-même et de son propre mérite. Ils se regardaient comme les seuls
+dignes du don de Dieu, comme s’ils eussent été[139] d’une autre nature,
+et formés d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des
+humains; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant souffrir qu’on
+annonçât l’Évangile aux Gentils, ni qu’on louât d’autres qu’eux[140].
+C’est là donc cette fausse et abominable justice qui est détestée par
+saint Paul en tant d’endroits: et une telle justice, si clairement
+réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point trouver de place parmi les
+Chrétiens.
+
+ [139] DÉFORIS: et de même que s’ils étaient d’une autre nature.
+
+ [140] DÉFORIS: d’autres hommes qu’eux.
+
+Mais les hommes corrompent tout, et abusent du Christianisme, comme du
+reste des dons de Dieu. Il s’est trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient
+les Pélagiens, qui ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut; et il s’en
+est trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie, ont cru
+trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme, et rendre à Dieu
+toute la gloire qui lui était due.
+
+Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien, tant loué
+par saint Augustin pour cette Sentence, ont dit qu’_il fallait donner,
+non une partie du salut, mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier
+jamais de rien, parce que rien n’était à nous[141]_. Ils l’avaient prise
+de saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure, non que celui
+qui se glorifie se puisse glorifier, du moins en partie, en lui-même,
+mais qu’il ne doit nullement se glorifier en lui-même, mais en Dieu;
+c’est-à-dire, uniquement en lui.
+
+ [141] S. Cypr., _Test. adversus Judæos, ad Quirin._, II, IV; S.
+ August., _Contra duas Ep. Pelag._, VI, X, 25 et seq.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.
+
+
+Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la justice Judaïque et
+Pharisaïque, que saint Paul appelle _la propre justice[142]_,
+c’est-à-dire, celle qu’on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On
+tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on
+croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu’une petite
+pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même,
+contre la doctrine de saint Paul[143]; ou sans erreur dans l’esprit, par
+une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il
+n’y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature
+raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses
+dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre
+arbitre; une âme qui voit et qui croit voir cette beauté en elle-même,
+qui sent qu’elle fait le bien, et s’y attache par un amour sincère
+autant qu’elle peut, touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et
+regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de
+Dieu. De là vient[144] qu’insensiblement elle oublie que Dieu en est le
+principe, et se l’attribue à soi-même, par un sentiment d’autant plus
+vraisemblable, qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.
+
+ [142] _Rom._, X, 3.
+
+ [143] II _Cor._, III, 5.
+
+ [144] DÉFORIS: Ce qui fait qu’insensiblement.
+
+C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle espère, qu’elle aime,
+qu’elle consent à la grâce, qu’elle la demande. Ainsi, comme ce bien
+qu’elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l’approprie et se
+l’attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre
+sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération
+propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu’il
+faut[145], tout le bien que nous faisons, et nous donne le bon usage de
+notre liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon exercice: en
+sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu’il ne faille
+demander à Dieu, et lui en rendre grâces.
+
+ [145] DÉFORIS: De la manière qu’il sait.
+
+L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à elle-même, par la
+pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier tout le bien qu’elle a,
+encore qu’il lui vienne de Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui
+le possède que de Dieu qui le donne: ou si elle l’attribue à Dieu, c’est
+à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu: _Je vous rends grâces_, et
+qui s’attribue à soi-même de rendre grâces: ou si elle surpasse ce
+Pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et
+qu’elle demande à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela même, et
+s’en glorifie: ou si elle cesse de s’en glorifier, elle se glorifie de
+cela même, et fait renaître l’orgueil, dans la pensée qu’elle a de
+l’avoir vaincu.
+
+O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, de plus sublime, de
+plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l’orgueil!
+Et à cela quel remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même? En
+un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la
+connaissance qu’on a de son indigence et de son néant, et que les
+retours sur soi-même se multiplient jusqu’à l’infini.
+
+Mais c’est peut-être un petit défaut[146]? Non: c’est la plus grande de
+toutes les fautes, et il n’y a rien de si vrai que cette parole de saint
+Fulgence, dans la lettre à Théodore[147]: _C’est à l’homme un orgueil
+détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais
+c’est encore un orgueil plus détestable, lorsque les hommes s’attribuent
+ce que Dieu leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus ce
+don est excellent, plus est grande la perversité de l’ôter à Dieu pour
+se le donner à soi-même; et plus injuste est l’ingratitude de
+méconnaître l’Auteur d’un si grand bien[148]._
+
+ [146] DÉFORIS: Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.
+
+ [147] S. Fulg., _Epist._ VI, cap. VIII, n. 11.
+
+ [148] La même citation se trouve dans le _Sermon sur l’honneur du
+ Monde_ (1660).
+
+C’est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande
+tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean
+nous fait détester. C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux
+autres, comme le comble de tous les maux, et le dernier degré du mal.
+_Mes petits enfants_, nous dit-il, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui
+est dans le Monde, parce que tout y est concupiscence de la chair_;
+c’est ce qui représente le premier degré de notre chute[149]: ou
+_concupiscence des yeux_, curiosité et ostentation, qui est le second
+pas que vous faites dans le mal: ou _orgueil de la vie_, qui est l’abîme
+des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés
+radicalement et dans le fond.
+
+ [149] DÉFORIS: c’est ce qui présente le premier et fait le premier
+ degré de notre chute.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer
+tout le bien qu’il a de Dieu?
+
+
+Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous
+avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je,
+inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable
+facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en
+un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité?
+Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins
+que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous?
+Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est
+de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la
+cause première.
+
+Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre
+nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus
+parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si
+parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus
+beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et
+après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi
+beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si
+belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle
+n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant
+point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens
+corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à
+aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose.
+
+Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa
+propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en
+pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son
+entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il
+avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire
+cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba
+dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la
+vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses
+anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la
+vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt
+qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et
+de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la
+maîtresse et la souveraine de tous les esprits.
+
+ [150] _Joan._, VIII, 44.
+
+ [151] _Jacob._, II, 19.
+
+Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du
+matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le
+sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus
+semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans
+votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez
+orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles
+connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès
+votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait
+dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité
+fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous
+regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence?
+
+ [152] _Isa._, XIV, 12.
+
+ [153] _Ezech._, XXVIII, 12-15.
+
+Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait
+aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination,
+fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus
+beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance.
+Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et
+en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu
+abandonne à elle-même, le perd à jamais.
+
+Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature
+qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare
+de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa
+perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à
+lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la
+tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage,
+s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel,
+c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui
+qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son
+orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits,
+et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur
+les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai
+semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut
+ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu:
+rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme
+Dieu?_
+
+ [154] _Isa._, XIV, 13, 14.
+
+Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire
+adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi
+qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers,
+dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in
+profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce
+que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les
+Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est
+le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au
+dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était
+après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de
+Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu
+inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156]
+
+ [155] _Ibid._, 15.
+
+ [156] _Psal._ VIII, 6.
+
+Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à
+l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque
+chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est
+elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange
+est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y
+en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc
+l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il
+lui communique est celle qui était en lui la plus puissante,
+c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._
+L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil,
+qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la
+terre.
+
+ [157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois
+Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.
+
+
+Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma
+chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été
+tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse
+et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis
+né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu,
+j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la
+bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point
+manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un
+doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous
+a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre
+Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable
+d’avaler tout le poison.
+
+ [158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant.
+
+ [159] _Gen._, III, 1.
+
+Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre
+puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de
+délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de
+ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit
+la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à
+écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la
+souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en
+horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la
+décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour
+que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez
+comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront
+ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous
+voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et
+tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien
+et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou
+malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes
+vous serez dans une sorte d’indépendance[162].
+
+ [160] _Ibid._, 2, 8.
+
+ [161] _Gen._, III, 4.
+
+ [162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement
+ libres et dans une sorte d’indépendance.
+
+Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec
+le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant
+un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une
+certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait
+jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un
+désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui
+arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux
+furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient
+nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans
+leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était
+point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre
+excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes,
+avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en
+leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils
+n’avaient vue qu’en Dieu seul.
+
+ [163] _Gen._, III, 7.
+
+ [164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.
+
+Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la
+plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous
+a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous
+saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève
+porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait
+séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment
+elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle
+vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle
+considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui
+manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à
+manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments
+qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa
+postérité une source éternelle de péché et de mort[167].
+
+ [165] _Gen._, III, 4, 5.
+
+ [166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et
+ promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le
+ mangeant, etc.
+
+ [167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième
+ semaine_, _Élévations_ I à VI).
+
+Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande
+félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans
+le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de
+concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par
+la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et
+en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement
+on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous
+commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le
+mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez
+comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du
+mal, qui est un attribut divin.
+
+ [168] DÉFORIS: vous éprouverez.
+
+C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel:
+_Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre
+volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être
+guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à
+l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à
+ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur
+pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se
+produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous
+une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais
+effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel
+fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._
+
+Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos
+cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en
+nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette
+promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et
+enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui
+pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son
+éclat.
+
+Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant
+avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et
+prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est
+entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle
+des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout
+le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux
+et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus
+dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que
+l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que
+nous en écartions la pensée[169].
+
+ [169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans
+ l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir
+ tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce
+ que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe
+ partie, ch. 39).
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.
+
+
+Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se
+perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque
+de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science
+du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit,
+la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle
+fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que
+parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond
+au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à
+l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il
+pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement
+qu’il lui ferait fût facile?
+
+Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte
+de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu,
+qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets
+sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une
+espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le
+dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers
+parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant
+quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il
+indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser
+attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal?
+
+Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme
+nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient
+obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent
+l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un
+langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle
+sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la
+création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres
+créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui
+apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu
+même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme
+tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On
+entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam
+dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui
+de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures
+que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la
+suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir
+en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les
+autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste
+supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu
+si rampant par son orgueil.
+
+ [170] DÉFORIS: lui était sensible.
+
+Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa
+merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements,
+l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop
+croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait
+aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus
+en toutes manières que nous le sommes?
+
+Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand
+j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui
+qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je
+m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le
+moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu
+même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni
+ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui
+se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle.
+
+ [171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours.
+
+Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit
+encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles
+il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa
+subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle
+source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant
+de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me
+montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du
+plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je
+croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans
+l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173]
+contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me
+montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et
+déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne
+se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange!
+Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine,
+par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que
+je suis vraiment mort par le péché?
+
+ [172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.
+
+ [173] DÉFORIS: puisse tenir un moment.
+
+ [174] DÉFORIS: ce fruit décevant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Saint Jean explique toute la corruption originelle dans les trois
+Concupiscences.
+
+
+Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant la triple
+concupiscence, celle de la chair et des sens, celle des yeux et de la
+curiosité, et enfin celle de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre
+corruption, dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence, et
+dans la tentation du démon et dans le consentement du premier homme.
+Qu’a prétendu le démon, que de me rendre superbe comme lui, savant et
+curieux comme lui, et à la fin sensuel; ce qu’il n’était pas, parce
+qu’il n’avait point de corps; mais ce qu’il nous a fait être, en
+ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave du corps; pour en
+effacer d’autant plus l’image de Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans
+une bassesse et abjection plus extrême?
+
+Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte dans un autre
+ordre qu’elles ne paraissent dans l’histoire de la tentation, que nous
+venons de voir, parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit
+a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que la tentation
+commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît la curiosité, qui est mère,
+comme on a vu, de l’ostentation; afin que notre chute se terminât enfin,
+comme à l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair. Comme
+c’était par ces degrés que nous étions tombés, Moïse, qui nous a d’abord
+regardés comme étant encore debout, dans la rectitude de notre première
+institution, a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont venus.
+Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus, remonte de degré en degré,
+par la concupiscence de la chair et par la curiosité de l’esprit,
+jusqu’au premier principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil
+de la vie.
+
+Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie diversité de maux
+sont sortis de ces trois concupiscences? On craint, on espère, on
+désespère, on entreprend, on avance, on recule, suivant ses désirs,
+c’est-à-dire, suivant les concupiscences dont on est prévenu: on
+n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on désire pour soi-même: on
+n’est ennemi de personne, qu’autant qu’on en est contrarié: on n’est
+injuste, ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que
+selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences: on ne veut
+ôter du monde que ceux qui s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque
+manière que ce soit, ou de dessein ou sans dessein: on ne veut avoir de
+puissance, ni de crédit, ni de bien que pour contenter ses désirs: on
+veut ne se rendre redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous
+contredire: on ne médit que pour avoir des armes toujours prêtes dans se
+langue, et s’élever sur la ruine des autres.
+
+O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté? Quelle infinité de péchés ai-je
+entrepris de décrire? C’est là le Monde dont Satan est le créateur;
+c’est sa création opposée à celle de Dieu; et c’est pourquoi saint Jean
+nous crie avec tant de charité et de zèle[175]: _Mes petits enfants,
+n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui est le Monde, et tout ce qui
+est dans le Monde, de quelque nom qu’il s’appelle, de quelque dehors
+qu’il se pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens, que
+curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège et impie orgueil,
+par lequel l’homme, enivré de son excellence, s’attribue l’ouvrage de
+Dieu, et se corrompt dans ses dons._
+
+ [175] DÉFORIS: avec tant de charité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est pas du Père, mais du
+Monde_; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre: _Si quelqu’un
+aime le Monde, l’amour du Père n’est point en lui._
+
+
+Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de Dieu; et c’est pour
+cela que saint Jean, après avoir dit: _N’aimez pas le Monde, ni ce qui
+est dans le Monde, parce que tout ce qui est dans le Monde est
+concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la
+vie_, ajoute: _laquelle_ concupiscence, ainsi divisée dans ses trois
+branches, _n’est pas du Père, mais du Monde[176]_. Ce n’est pas
+l’ouvrage du Père, qui d’abord n’avait inspiré à l’homme que la
+soumission à Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne
+voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous environnent, et la
+parfaite sujétion de la chair à l’esprit.
+
+ [176] I _Joan._, II, 16.
+
+Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne sont pas de Dieu, et
+ne tiennent aucun rang[177] dans son ouvrage. Car en regardant tous les
+ouvrages qu’il avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était
+le meilleur, il avait dit que _tout était bon et très bon[178]_. Ainsi
+il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise dans sa source et
+dans ses effets, ni le monde, qui est tout entier dans le mal: _in
+maligno_, dit saint Paul[179]. La concupiscence vient du monde que Satan
+a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur: elle est née en
+Adam avec le monde, et passant de lui à tout le genre humain, elle en a
+composé ce monde, qui n’est que corruption.
+
+ [177] DÉFORIS: ne trouvaient aucun rang.
+
+ [178] _Gen._, I, 31.
+
+ [179] I _Joan._, V, 19.
+
+Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie de cet ouvrage, où Dieu
+ne veut avoir aucune part. De quelque côté que le monde veuille vous
+attirer, soit en vous faisant admirer votre propre perfection, ou en
+vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et toutes les autres
+vanités dont se repaissent les créatures, soit en vous engageant dans
+les plaisirs, dont la chair est la source et l’objet, n’entrez en aucune
+sorte dans cette séduction: n’y entrez, dis-je, par aucun endroit, parce
+qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu: tout est du monde, que Dieu n’a pas
+fait, qu’il déteste, qu’il condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait
+dire à son Apôtre: _Si quelqu’un aime le Monde_ et le moindre de ses
+attraits, jusqu’à y donner son cœur, _l’amour du Père n’est pas en
+lui[180]_. On ne peut pas aimer Dieu et le monde: on ne peut pas nager
+comme entre deux, se donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie
+à l’un et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que vous lui
+ôterez, pour le donner au monde[181], à la fin entraînera tout votre
+cœur, et sera le tout pour vous.
+
+ [180] I _Joan._, II, 15.
+
+ [181] DÉFORIS: et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous
+ donnerez au monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence
+passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._
+
+
+Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint
+Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182],
+dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa
+concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
+éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous,
+insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que
+le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les
+saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt
+abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au
+monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les
+affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours
+inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le
+monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps:
+c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent
+emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe
+d’elle-même.
+
+ [182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre.
+
+ [183] I _Joan._, II, 17.
+
+ [184] I _Cor._, VII, 31.
+
+Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable
+de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement
+est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous
+favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment
+plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût
+vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de
+tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance.
+
+Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une
+tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout
+avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant
+vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et
+troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il
+me semble que c’est un songe qui s’est dissipé.
+
+ [185] _Sapient._, IV, 12.
+
+ [186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés.
+
+Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité:
+_Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence:
+_Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par
+des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement
+on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que
+dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans
+la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps
+que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente
+des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans
+le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang
+s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui
+tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le
+changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être
+pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia
+concupiscentiæ._
+
+_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les
+suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187].
+Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque
+nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre
+chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la
+mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur:
+elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à
+tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la
+raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents.
+
+ [187] _Num._, XV, 39.
+
+ [188] _Ephes._, II, 3.
+
+Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par
+les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé
+tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le
+mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils
+semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté,
+en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du
+monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent
+liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à
+son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189].
+
+ [189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant
+ qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà
+ et delà, sans savoir où il veut aller.
+
+O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui
+t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades,
+autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne
+faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de
+faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde
+passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la
+volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus:
+tout est fixe, tout est immuable.
+
+ [190] _Joan._, II, 17.
+
+O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité,
+pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit,
+et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui
+passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu
+d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse
+te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir
+fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo
+dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit
+saint Augustin[191].
+
+ [191] _De Civit. Dei_, XXI, XII.
+
+Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le
+Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en
+va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui
+ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses
+qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger
+des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait
+perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès
+inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira
+jamais[192]_.
+
+ [192] II _Cor._, IV, 17, 18.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple
+Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.
+
+
+Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et
+saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le
+retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus
+et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il
+serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la
+triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est
+devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces
+maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux
+que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un
+homme de douleurs.
+
+ [193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire
+ jamais.
+
+ [194] _Malach._, III, 6.
+
+ [195] DÉFORIS: s’en est ensuivie.
+
+L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de
+si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si
+admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma
+doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en
+mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de
+faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire;
+mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est
+que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien
+ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance
+m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme
+donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais
+c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez
+bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce
+n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a
+préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on
+aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne
+suis que le ministre de ses conseils.
+
+ [196] _Joan._, VII, 16.
+
+ [197] _Joan._, XIV, 10.
+
+ [198] _Joan._, IV, 4.
+
+ [199] _Joan._, X, 28.
+
+ [200] _Matth._, XXVIII, 18.
+
+ [201] _Id._, XX, 28
+
+Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne
+t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la
+volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il
+fait.
+
+Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle
+doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que
+celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà
+de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de
+doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses
+similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la
+pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus
+communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile
+les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune
+ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples
+plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants,
+plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir
+dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ
+crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut
+savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.
+
+ [202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3.
+
+ [203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son
+ Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.
+
+ [204] I _Cor._, II, 2.
+
+Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des
+desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui
+était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans
+s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë,
+dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à
+profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il
+montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait
+secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait
+dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je
+chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et
+demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_:
+par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père.
+C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en
+dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant
+renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de
+voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour
+confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se
+laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui
+mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les
+reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez
+convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner
+s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement.
+
+ [205] _Luc._, XIII, 1, 3-5.
+
+ [206] _Ibid._, 32.
+
+ [207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour
+ curieuse, qui lui mettent.
+
+S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est
+encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards
+ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme
+n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin
+étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants:
+quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du
+Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt
+détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si
+belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux,
+ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes.
+
+ [208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38.
+
+ [209] _Matth._, XXIV, 2.
+
+Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir
+des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes
+déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec
+une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des
+yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une
+langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme
+triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse
+inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître
+abîmé, corps et âme, dans la douleur[210].
+
+ [210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion
+ de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les
+ délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou
+ bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore!
+ flétrissures sacrées, que je vous baise...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, pères; je vous écris,
+jeunes gens; je vous écris, petits enfants._ Récapitulation de ce qui
+est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.
+
+
+En cet état de douleur, que nous dit Jésus? Rien autre chose, si ce
+n’est ce que nous dit en son nom son Disciple bien-aimé: _N’aimez point
+le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_: car je l’ai couvert de
+honte et d’horreur par ma croix: n’en aimez pas les concupiscences, que
+j’ai chargées d’anathèmes par ma mort[211].
+
+ [211] DÉFORIS: que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.
+
+Ne présumez point de vous-même; car c’est là le commencement de tout
+péché: c’est par là que votre mère a été séduite, et que votre père vous
+a perdus.
+
+Ne désirez point la gloire des hommes: car vous auriez reçu votre
+récompense, et vous n’auriez à attendre que de véritables
+supplices[212].
+
+ [212] DÉFORIS: d’inévitables supplices.
+
+Ne vous glorifiez pas vous-même: car tout ce que vous vous attribuez
+dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez à Dieu, qui en est l’auteur, et vous
+vous mettez en sa place.
+
+Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur: ne dites point en
+vous-même, comme un superbe[213] orgueilleux: _Je ne servirai
+point[214]_: car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du
+péché, et enfant de la mort.
+
+ [213] DÉFORIS: comme un rebelle orgueilleux.
+
+ [214] _Jerem._, II, 20.
+
+Ne dites point: _Je ne suis point souillé[215]_; et ne croyez pas que
+Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même:
+car le Seigneur vous éveillera en vous disant: _Voyez vos voies dans ce
+vallon secret: je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos
+pas[216]._
+
+ [215] _Ibid._, 23.
+
+ [216] _Jerem._, II, 93 et _Job_, XIV, 16.
+
+Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous
+reprend: car c’est le comble de l’orgueil de se soulever contre la
+vérité même, lorsqu’elle vous avertit, et de regimber contre l’éperon.
+
+Ne cherchez point à savoir beaucoup: apprenez la science du salut: toute
+autre science est vaine, et, comme disait le Sage, _en beaucoup de
+sagesse, il y a beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la
+science, ajoute le travail[217]._
+
+ [217] _Eccl._, I, 18.
+
+Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, en politique, en
+riches habillements, en maisons superbes, en jardins délicieux: _Vanité
+des vanités, et tout est vanité[218]. Malgré elle la créature est
+assujettie à la vanité_, et en est frappée; mais elle doit gémir en
+elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit appelée _à la
+liberté des enfants de Dieu[219]_.
+
+ [218] _Eccl._, I, 2.
+
+ [219] _Rom._, VIII, 20, 21.
+
+N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos yeux de votre or
+et de votre argent: _car où sera votre trésor, là sera votre cœur[220]_.
+Quoi! jamais vous n’écouterez l’Église, qui vous dit et crie de toute sa
+force à chaque Sacrifice qu’elle offre: _Sursum corda_: Le cœur en haut.
+
+ [220] _Matth._, VI, 21.
+
+N’aimez point les plaisirs des sens: n’attachez point vos yeux sur un
+objet qui leur plaît, et songez que David périt par un coup d’œil[221].
+
+ [221] II _Reg._, XI, 2.
+
+Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit votre cœur; ni au
+vin, qui vous porte dans le sein le feu de la concupiscence: _Sa couleur
+trompe_, dit le Sage, _dans une coupe; mais à la fin il vous pique comme
+une couleuvre[222]._
+
+ [222] _Prov._, XXIII, 31, 32.
+
+Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur de l’âme, ni à la
+musique amoureuse, qui fait entrer la mollesse dans le cœur par les
+oreilles.
+
+N’aimez point les spectacles du monde, qui le font paraître beau, et en
+couvrent la vanité et la laideur.
+
+N’assistez point aux théâtres: car tout y est comme dans le monde, dont
+ils sont l’image, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des
+yeux, ou orgueil de la vie; on y rend les passions délectables, et tout
+le plaisir y consiste à les réveiller.
+
+Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en faisant un jeu des
+vicieuses passions des autres: par là on nourrit les siennes: un
+spectateur au dehors est au dedans un acteur secret. Ces maladies sont
+contagieuses, et de la feinte on en veut venir à la vérité.
+
+_Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous le dis,
+petits enfants[223]_, dit saint Jean. Il parle aux trois âges: aux
+pères, qui sont déjà vieux en approchant de la vieillesse; aux jeunes
+gens, qui sont dans la force; et aux enfants.
+
+ [223] I _Joan._, II, 13.
+
+Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez votre gloire dans
+vos enfants, mettez-la plutôt à connaître celui qui est dès le
+commencement, et à l’avoir pour votre père.
+
+Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous vous glorifiez dans
+votre force, et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses vous
+voulez tout emporter: mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le
+malin, qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant plus
+dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.
+
+Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes gens, dont les périls
+sont si grands. Je reviendrai encore à vous, petits enfants[224]: c’est
+par tendresse que je vous appelle ainsi; car je n’adresserais pas mon
+discours à ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. Je
+parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir de la connaissance.
+Dès qu’elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est
+Dieu: honorez-le dans vos parents[225]: ayez la charité dans le cœur, et
+apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner et conduire à
+la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point à aimer l’ostentation et les
+parures: que la vanité ne soit en vous ni l’attrait ni la récompense du
+bien que vous faites; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos
+passions: qu’on ne vous donne point ces petites Comédies dans vos
+familles: ces jeux, encore innocents, viennent d’un fond qui ne l’est
+pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants;
+les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice
+naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer.
+
+ [224] DÉFORIS: Je dirai un mot aux enfants: et puis, jeunes gens, dont
+ les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits
+ enfants.
+
+ [225] DÉFORIS: dans vos parents, qui sont les images de son éternelle
+ paternité.
+
+Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes dans la
+force: _fortes estis[226]_; mais votre force n’est que faiblesse, si
+elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos
+passions. Que la parole de Dieu demeure en vous: vous commencez à
+l’entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter sur tout;
+mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l’emporter, c’est le
+malin qui vous tente.
+
+ [226] I _Joan._, II, 14.
+
+Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes gens, Enfants,
+Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez pas le Monde ni ce qui est dans le
+Monde: car tout est amour des plaisirs, curiosité et ostentation; enfin
+un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, et ne cessant de
+la persécuter, la corrompt non seulement quand elle est née, mais encore
+quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à
+quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.
+
+
+Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui
+est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés
+à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que
+consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette
+excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu
+à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos
+vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les
+faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais
+encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous
+élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y
+attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où
+que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos
+premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô
+mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre
+sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui
+inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit
+être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.
+
+ [227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes.
+
+ [228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.
+
+Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à
+nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous
+trouvions plus qu’en vous seul.
+
+Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont
+les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez
+fondées[229]. Qu’ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des
+effets de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son approche
+se faisait connaître par une certaine blancheur[230] qui se répandait de
+tous côtés: les étoiles avaient disparu[231], et la lune s’était levée
+avec son croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux en
+étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant
+claire et lumineuse par le côté[232] qu’elle tournait vers lui: tout le
+reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait
+seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du
+soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce
+côté-là[233], elle reçoit une teinture de lumière[234]: plus il la voit,
+plus sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans
+son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui
+d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu’elle rend à son
+céleste illuminateur. A mesure qu’il approchait, je la voyais
+disparaître: le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil
+se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s’évanouissant, se
+perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut
+comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière
+par l’approche du soleil qui l’éclairait; mais un petit astre cédait au
+grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du
+croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau
+rang parmi les étoiles.
+
+ [229] _Psal._ VIII, 4. A rapprocher d’une page des _Élévations sur les
+ mystères_ (_XVIIe semaine, IIIe Élévation_): Figurez-vous une nuit
+ tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses
+ feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les
+ astres... Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à
+ Dieu des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.
+
+ [230] DÉFORIS: par une céleste blancheur.
+
+ [231] DÉFORIS: les étoiles étaient disparues.
+
+ [232] DÉFORIS: claire et illuminée par le côté.
+
+ [233] DÉFORIS: de ce côté.
+
+ [234] DÉFORIS: une teinte de lumière.
+
+Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui arrive à mon âme,
+quand vous l’éclairez. Elle ne l’est que du côté que vous la voyez[235]:
+partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres; et quand
+ils se retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont
+entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de
+reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si
+vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous
+seul êtes la lumière de notre vie. _Le Seigneur est ma lumière et mon
+salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le protecteur de ma vie: de qui
+aurai-je peur[236]?_ Nous sommes de ceux à qui l’Apôtre a écrit: _Vous
+étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en
+Notre-Seigneur[237]._ Comme s’il eût dit: Si vous étiez par vous-mêmes
+lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité[238]; et si vous
+étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez jamais été dans les
+ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant
+vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être
+éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d’en haut; et
+si vous êtes lumière, c’est seulement en Notre-Seigneur.
+
+ [235] DÉFORIS: quand vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté
+ que vous la voyez.
+
+ [236] _Psal._ XXVI, 4.
+
+ [237] _Ephes._, V, 8.
+
+ [238] DÉFORIS: pleins de sainteté, de vérité et de vertu.
+
+O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui
+vient au monde[239], et d’une façon particulière ceux de qui il est
+écrit: _Marchez comme des enfants de lumière_: outre l’hommage que nous
+vous devons, de vous rapporter toute la lumière et toute la grâce qui
+est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père
+des lumières; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre
+lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la vôtre, et s’évanouisse
+devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n’est pas vous,
+quoiqu’elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de
+disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos
+propres yeux: en sorte que, s’il y a quelques lumières en nous, nous les
+voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné
+pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption[240], afin _que
+celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais
+uniquement en Notre-Seigneur[241]_.
+
+ [239] DÉFORIS: par laquelle vous illuminez tous les hommes qui
+ viennent au monde.
+
+ [240] I _Cor._, I, 30, 31.
+
+ [241] II _Cor._, X, 17.
+
+Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l’oblation pure de
+la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus-Christ, et par
+Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et
+éternel, autant de fois que je respire; je veux vous l’offrir autant de
+fois que je pense; je souhaite de ne penser qu’à vous, et que vous soyez
+tout mon amour: car je vous dois tout. Vous n’êtes pas seulement la
+lumière de mes yeux; mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que
+vous leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la volonté.
+
+O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais: je vous
+aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour:
+envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre
+Saint-Esprit, ce Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de
+tous ceux que vous sanctifiez: qu’il soit la flamme invisible qui
+consume mon cœur d’un saint et pur amour; d’un amour qui ne prenne rien
+pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout
+le bien qu’il reçoit de vous.
+
+O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille: qu’il soit en moi
+un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur,
+qu’il n’y ait plus rien du mien en moi; et que l’encens que je brûlerai
+devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce brasier ardent que vous
+allumerez au fond de mon âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale
+tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne
+me délecte qu’en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma
+vie, maintenant, et aux siècles des siècles.
+
+Amen, Amen.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Introduction 5
+
+ Chapitre I.--Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde,
+ conférées avec d’autres paroles du même Apôtre, et de
+ Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde, que cet Apôtre nous
+ défend d’aimer 9
+
+ Chapitre II.--Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et
+ combien le corps pèse à l’âme 11
+
+ Chapitre III.--Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur
+ du corps, et qu’elle est dans les misères et dans les passions
+ qui nous viennent de cette source 12
+
+ Chapitre IV.--Que l’attache que nous avons au plaisir des sens
+ est mauvaise et vicieuse 14
+
+ Chapitre V.--Que la Concupiscence de la chair est répandue par
+ tout le corps et par tous les sens 18
+
+ Chapitre VI.--Ce que c’est que la chair de péché dont parle
+ saint Paul 20
+
+ Chapitre VII.--D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire
+ la Concupiscence de la chair 21
+
+ Chapitre VIII.--De la Concupiscence des yeux, et premièrement de
+ la Curiosité 25
+
+ Chapitre IX.--De ce qui contente les yeux 29
+
+ Chapitre X.--De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte
+ de Concupiscence réprouvée par saint Jean 35
+
+ Chapitre XI.--De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil 36
+
+ Chapitre XII.--Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre 38
+
+ Chapitre XIII.--Combien l’Amour propre rend l’homme faible 40
+
+ Chapitre XIV.--Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre 41
+
+ Chapitre XV.--Description de la chute de l’homme, qui consiste
+ principalement dans son orgueil 43
+
+ Chapitre XVI.--Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux
+ principaux: il est traité du premier 45
+
+ Chapitre XVII.--Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les
+ louanges, comparée avec celle d’une femme qui veut se croire
+ belle 48
+
+ Chapitre XVIII.--Un bel Esprit, un Philosophe 50
+
+ Chapitre XIX.--Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil,
+ en lui donnant ce qu’il demande 54
+
+ Chapitre XX.--Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à
+ leur propre gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable
+ vertu 56
+
+ Chapitre XXI.--Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent
+ point la gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire,
+ sont plus trompés que les autres 57
+
+ Chapitre XXII.--Si le Chrétien bien instruit des maximes de la
+ foi peut craindre de tomber dans cette espèce d’orgueil? 60
+
+ Chapitre XXIII.--Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier
+ en eux-mêmes 61
+
+ Chapitre XXIV.--Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse
+ qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu? 63
+
+ Chapitre XXV.--Séduction du démon: chute de nos premiers parents:
+ naissance des trois Concupiscences, dont la dominante est
+ l’orgueil 67
+
+ Chapitre XXVI.--La vérité de cette histoire trop constante par
+ ses effets 70
+
+ Chapitre XXVII.--Saint Jean explique toute la corruption
+ originelle dans les trois Concupiscences 73
+
+ Chapitre XXVIII.--De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est
+ pas du Père, mais du Monde_; qui expliquent ces autres paroles
+ du même Apôtre: _Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père
+ n’est pas en lui_ 75
+
+ Chapitre XXIX.--De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et
+ la Concupiscence passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu
+ demeure éternellement_ 77
+
+ Chapitre XXX.--Jésus-Christ vient changer en nous, par trois
+ saints désirs, la triple Concupiscence que nous avons héritée
+ d’Adam 80
+
+ Chapitre XXXI.--De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris,
+ pères; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, petits
+ enfants._ Récapitulation de ce qui est contenu dans tout le
+ passage de cet Apôtre 84
+
+ Chapitre XXXII.--De la racine commune de la triple Concupiscence,
+ qui est l’amour de soi-même: à quoi il faut opposer le saint
+ et pur amour de Dieu 87
+
+
+1279.--Imp. des Orph. Appr., F. BLÉTIT, 40, rue La Fontaine,
+Paris-Auteuil.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***
diff --git a/77228-h/77228-h.htm b/77228-h/77228-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..fb53f86
--- /dev/null
+++ b/77228-h/77228-h.htm
@@ -0,0 +1,4185 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <title>Traité de la concupiscence | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; margin: 4em 0 2em 0; }
+.first { display: inline-block; padding-bottom: .5em; }
+.d { font-size: 85%; font-weight: normal; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.xlarge {font-size: 150%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall, small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.b { font-weight: bold; }
+.maigre { font-weight: normal; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+.ssf { font-family: sans-serif; }
+
+.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
+.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
+.i4 { text-indent: 1em; }
+
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.flex { display: flex; justify-content: center; }
+table { margin: 1em auto; }
+td { vertical-align: top; }
+td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
+td.c div { text-align: center; }
+td.r div { text-align: right; }
+td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
+td.w4 { width: 4em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
+ text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em;
+}
+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
+.footnote .label { }
+.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">BOSSUET</p>
+
+<h1>TRAITÉ<br>
+<span class="xsmall maigre">DE LA</span><br>
+<span class="large">CONCUPISCENCE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">ÉDITION NOUVELLE<br>
+AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES<br>
+PAR</span><br>
+<span class="b">ANDRÉ PÉRATÉ</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LIBRAIRIE BLOUD &amp; C<sup>ie</sup><br>
+7, <span class="xsmall">PLACE SAINT-SULPICE</span>, 7<br>
+1908<br>
+<span class="small">Reproduction et traduction interdites.</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c b large ssf top4em">MÊME SÉRIE</p>
+
+
+<p>Cette nouvelle série a pour but de mettre à la portée
+des bourses les plus modestes dans des éditions vraiment
+« populaires » et néanmoins « critiques », quelques-uns
+des textes qui sont, à juste titre, considérés comme les
+classiques de la pensée religieuse.</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Bremond</span> (H.). — <b>Gerbet. Dernières Conférences
+d’Albéric d’Assige</b> <i>(473)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Calvet</span> (J.). — <b>La Bruyère. Des Esprits forts</b>
+<i>(418)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Giraud</span> (V.). — <b>Pascal. Opuscules choisis</b> <i>(383)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">— <b>Pascal. Pensées.</b> 2 volumes, environ 200 pages
+<i>(406-407)</i>. Prix.</td>
+<td class="bot r w4"><div><b>1</b> fr. <b>20</b></div></td></tr>
+<tr><td class="drap">— <b>Bossuet.</b> Pensées chrétiennes et morales <i>(390)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap">— <b>Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes,</b>
+suivies du Livre XVI<sup>e</sup> des <i>Martyrs</i>. (Texte du Manuscrit
+autographe). Édition nouvelle revue sur les Manuscrits
+ou les meilleurs Textes avec une Introduction et
+des Notes <i>(476)</i></td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Vulliaud</span> (P.). — <b>Ballanche. Pensées et fragments.</b>
+Extraits des œuvres complètes et des manuscrits inédits.</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 vol.</div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c0">INTRODUCTION</h2>
+
+
+<p>Voici la première édition séparée d’un ouvrage
+qui mérite de prendre place parmi les compagnons
+quotidiens et les guides de la vie spirituelle.
+Bossuet le composa en 1694, l’intitulant :
+<span class="sc">Exposition de ces paroles de saint Jean</span> : <i>N’aimez
+pas le monde, ni ce qui est dans le monde</i>, comme
+il fit l’admirable petit <i>Discours sur la vie cachée
+en Dieu</i>, intitulé de même : <span class="sc">Exposition sur les
+paroles de saint Paul</span> : <i>Vous êtes morts, et votre
+vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ</i>. En
+même temps que les <i>Méditations sur l’Évangile</i>
+et les <i>Élévations sur les Mystères</i>, le <i>Traité</i> ne fut
+qu’une de ces œuvres de direction, une de ces
+exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses
+de Jouarre et de Meaux, à la façon dont,
+près d’un siècle auparavant, saint François de
+Sales avait écrit son <i>Introduction à la vie dévote</i>.
+Nulle part mieux qu’ici il n’a su donner la vie
+aux magnifiques lieux communs qui furent la
+source toujours jaillissante de son génie. Mais il
+n’est pas seulement le maître de la chaire chrétienne ;
+il nous laisse reconnaître un contemporain
+de La Rochefoucauld et de La Bruyère,
+un moraliste hardi entre tous, un observateur
+pénétrant des troubles de la chair et du cœur. Les
+plus belles inspirations du sermonnaire se retrouvent
+toutes condensées en quelques chapitres,
+avec une âpreté parfois terrible et qui va jusqu’au
+paradoxe, lorsque, non content de flétrir la curiosité,
+éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge,
+il englobe dans un même procès les sciences et
+l’histoire.</p>
+
+<p>Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent ;
+ainsi, et plus encore, a fait saint Augustin,
+que l’on retrouve partout au fond de sa pensée.
+Il s’est assimilé intimement la forte nourriture
+de l’Écriture Sainte ; mais il la sent, il la commente,
+il l’exprime avec toute l’âme du grand
+Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les
+<i>Confessions</i> qui lui prêtent leur accent, ce livre
+admirable que nous ne lisons plus et dont tout
+le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment
+incorporé à notre littérature par la traduction
+d’Arnauld d’Andilly.</p>
+
+<p>Bossuet continue le traducteur des <i>Confessions</i>,
+dans une langue à peine plus noble ; il traduit
+saint Augustin à la façon dont un Cicéron traduisait
+Eschine et Démosthène, non en interprète,
+disait-il, mais en orateur ; et c’est le propre de
+l’art classique. Mais il ajoute en commentaire sa
+longue expérience de prêtre et d’homme du
+monde. Il a des notes familières très inattendues,
+par exemple l’observation sur les emportements
+des paysans pour des bancs dans leurs paroisses
+(<a href="#bancs">p. 45</a>), et il a encore ces beaux traits sur l’orgueil
+de la vie, où l’on peut soupçonner des souvenirs
+personnels, quelque trace de son existence
+luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète
+enfin, sublime poète en prose, s’il ne fut qu’un
+rimeur médiocre, termine son Traité, méditation
+tour à tour et homélie, par une évocation des
+grands spectacles de la nature. Nous l’entendons,
+nous le voyons au travail, assis devant sa fenêtre
+ouverte, et contemplant ce lever de lune (<a href="#lune">p. 88</a>).
+Toute son âme s’exalte et vibre, et les versets
+des psaumes chantent dans sa mémoire ; et il
+écrit de verve quelques-unes des pages les plus
+pures qu’il y ait dans les lettres françaises. Est-ce
+que tant de qualités si diverses ne méritent pas
+mieux que l’attention des lecteurs délicats, et
+n’y a-t-il point là, malgré quelque longueur et
+quelque rudesse, tous les éléments d’un livre
+populaire ?</p>
+
+<p>L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre
+peut se résumer brièvement. Il faisait partie des
+manuscrits que le neveu de Bossuet publia bien
+des années après la mort du grand évêque. Il
+parut, en 1731, sous le titre nouveau qui lui est
+resté, à la suite du <i>Traité du libre arbitre</i>. Puis
+il fut inséré dans les éditions successives des
+œuvres complètes de Bossuet, notamment, en
+1772, au tome III (p. 199-269) de la grande édition
+des Bénédictins, avec des corrections données
+en appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et,
+en 1816, au tome X (p. 341-446) de l’édition de
+Versailles, qui admet quelques variantes nouvelles.
+Les éditions qui ont suivi, au cours du
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, n’offrent aucun intérêt pour le texte.
+Lorsque Silvestre de Sacy entreprit de publier
+chez Techener sa charmante Bibliothèque spirituelle,
+il ne manqua pas d’y comprendre le <i>Traité
+de la Concupiscence</i> ; malheureusement il crut
+bon de le donner en complément des <i>Lettres de
+piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau</i> ;
+et l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires
+de ces deux volumes destinés aux bibliophiles.
+Enfin il existe en librairie deux ou trois recueils
+des Opuscules de Bossuet, comprenant notre
+<i>Traité</i>. Mais, outre qu’il y voisine avec des ouvrages
+très différents, tels que le <i>Traité du libre
+arbitre</i> et la <i>Logique</i>, ou encore la <i>Lettre</i> et les
+<i>Maximes sur la Comédie</i>, le texte, pris au hasard,
+tantôt de l’édition de 1731, tantôt des éditions
+modernes, y est rempli d’incorrections.</p>
+
+<p>Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque
+Nationale. Il porte la note suivante, de la
+main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet :</p>
+
+<p>« Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de
+cet écrit, dont voici l’original de la main même
+de l’auteur. La copie est parmi les papiers de feu
+M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile
+et aux Élévations sur les Mystères. Et certainement
+cet écrit n’a été communiqué à personne. »</p>
+
+<p>M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la
+<i>Revue Bossuet</i>, qui a eu la bonté de me transcrire
+cette note, me fait observer qu’on peut se demander
+si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale
+donne l’état définitif de la pensée de Bossuet, ou
+si la copie dont parle l’abbé Le Dieu ne serait
+point préférable. Mais qu’est-elle devenue ? Ces
+sortes de copies que Bossuet faisait faire de ses
+ouvrages étaient souvent revues et corrigées par
+lui ; serait-ce de l’une de ces copies au net que
+l’évêque de Troyes se servit pour son édition de
+1731 ? Ainsi pourraient s’expliquer bien des différences
+de rédaction, lesquelles, en vérité, s’expliquent
+d’autres manières encore ; car l’évêque de
+Troyes n’a point montré de grands scrupules
+d’éditeur.</p>
+
+<p>La conclusion toute naturelle, pour un éditeur
+nouveau, serait de reproduire le manuscrit original,
+en notant les variantes de l’édition de 1731.
+J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment.
+Le texte de 1731 me paraît, mieux que
+celui des éditions suivantes, avoir conservé ce
+caractère oratoire, ou même <i>parlé</i>, comme dit
+très justement Brunetière, qui est le propre du
+génie de Bossuet. Que ce soit uniquement dû à
+l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je
+crois difficile de l’admettre ; en tout cas, il me
+semble que j’y entends mieux Bossuet. J’ai donc
+reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois
+erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée,
+rejetant en note les variantes nombreuses et
+souvent considérables qui proviennent de la collation
+du manuscrit original par Dom Déforis, ou
+de la révision dernière de l’édition de Versailles.
+Ce qui ne m’empêchera point, je le souhaite, de
+préparer quelque jour une édition critique de ce
+chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée
+chrétienne ; les proportions mêmes et le dessein
+de la collection m’interdisaient ici de le faire.</p>
+
+<p class="sign sc">André Pératé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><b class="xlarge">EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN :</b><br>
+<i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc.</i></p>
+
+<p class="sign">I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15, 16, 17.</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="c1"><span class="first">CHAPITRE I</span><br>
+<span class="d">Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec
+d’autres paroles du même Apôtre et de <span class="sc">Jésus-Christ</span>. Ce que
+c’est que le Monde, que cet Apôtre nous défend d’aimer.</span></h2>
+
+
+<p><i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde.
+Celui qui aime le Monde, l’amour du Père n’est
+pas en lui, parce que tout ce qui est dans le Monde est
+concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux,
+et orgueil de la vie : laquelle concupiscence n’est pas
+du Père, mais elle est du Monde. Or le Monde passe,
+et la concupiscence du Monde passe</i> avec lui : <i>mais
+celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15, 16, 17.</p>
+</div>
+<p>Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir
+que le Monde, dont il parle ici, sont ceux qui préfèrent
+les choses visibles et passagères aux invisibles et éternelles.</p>
+
+<p>Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette
+parole. Et pour cela il n’y a qu’à lire les paroles qui
+précèdent celles-ci : <i>Je vous écris, mes petits enfants,
+que tous vos péchés vous sont remis au nom de Jésus-Christ.
+Je vous écris, pères, que vous avez connu celui
+qui dès le commencement</i>, celui qui est le vrai Père de
+toute éternité. <i>Je vous écris, jeunes gens</i>, qui êtes au
+commencement de votre jeunesse, <i>que vous avez surmonté
+le mauvais ; je vous écris, petits enfants, qui
+avez reconnu votre Père : je vous écris, jeunes gens</i>, qui
+êtes dans la force de l’âge, <i>que vous êtes courageux, et
+que la parole de Dieu est en vous, et que vous avez
+vaincu le mauvais<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></i>. A quoi il ajoute aussitôt après :
+<i>N’aimez pas le Monde</i>, et le reste que nous venons de
+rapporter.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 12-14.</p>
+</div>
+<p>Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au
+commencement de son Évangile, en parlant de Jésus-Christ :
+<i>Il était dans le Monde, et le Monde a été fait
+par lui, et le Monde ne l’a point connu<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i> Et la source
+de tout cela est dans ces paroles du Sauveur : <i>Je vous
+donnerai l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir
+parce qu’il ne le veut pas et ne le reçoit pas, et ne
+le connaît pas<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></i> : ou il ne sait pas qui il est. Et
+encore : <i>Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le
+premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde
+aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n’êtes
+pas du Monde, et que je vous ai élus du milieu du
+Monde</i>, je vous en ai tirés, <i>c’est pour cela que le
+Monde vous hait<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>I</small>, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XIV</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XV</small>, 18, 19.</p>
+</div>
+<p>Et encore : <i>Vous aurez de l’affliction dans le
+Monde ; mais prenez courage : j’ai vaincu le Monde<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</i>
+Et enfin : <i>J’ai manifesté votre nom aux hommes que
+vous avez tirés du Monde pour me les donner<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Je
+ne prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous
+m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Je ne suis
+plus dans le Monde</i>, je retourne à vous, et l’heure
+d’aller à vous est arrivée : <i>pour eux ils sont dans le
+Monde ; mais pour moi je viens à vous<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Je leur ai
+donné votre parole, et le monde les a haïs, parce
+qu’ils ne sont pas du Monde : et je ne suis pas du monde.
+Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les
+garder du mal</i>, ou de les garder du mauvais. <i>Ils ne
+sont pas du Monde, comme je ne suis pas du Monde.
+Sanctifiez-les en vérité<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Mon Père juste, le Monde ne
+vous connaît pas : mais moi je vous connais, et ceux-ci
+ont connu que vous m’avez envoyé<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVI</small>, 33.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVII</small>, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Ibid.</i>, 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Ibid.</i>, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Ibid.</i>, 14-17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XVII</small>, 25.</p>
+</div>
+<p>Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que
+tous ceux qui font profession d’être ses disciples, sont
+tirés du Monde ; parce qu’ils sont sanctifiés en vérité,
+que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le connaissent
+pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils
+connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie
+du Monde est donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ,
+et la vie chrétienne, la vie des disciples de
+Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine et à ses
+exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus
+en détail par ces tendres paroles : <i>Mes petits enfants,
+jeunes et vieux, je vous l’écris</i>, je vous le répète, <i>n’aimez
+pas le Monde</i>, n’aimez pas ceux qui s’attachent aux
+choses sensibles, aux biens périssables : ne les aimez
+pas dans leur erreur : ne les suivez pas dans leur égarement :
+aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ
+a aimé ses Disciples qu’il a tirés du milieu du Monde, du
+milieu de la corruption : mais gardez-vous bien de les
+aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans leur commerce,
+dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter
+leurs exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption.
+Et en voici les trois sources : c’est qu’<i>il n’y a
+dans le Monde que concupiscence de la chair, que
+concupiscence des yeux, et orgueil de la vie</i>, qui sont
+toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et
+qui perdent ceux qui s’y attachent. Je le crois, il est
+ainsi : c’est le Saint Esprit qui le dit par la bouche
+d’un Apôtre : mais il faut encore tâcher de l’entendre,
+afin de haïr le Monde avec plus de connaissance.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2"><span class="first">CHAPITRE II</span><br>
+<span class="d">Ce que c’est que la Concupiscence de la chair : et combien
+le corps pèse à l’âme.</span></h2>
+
+
+<p>La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour
+des plaisirs des sens : car ces plaisirs nous attachent à
+ce corps mortel, dont saint Paul disait : <i>Malheureux
+homme que je suis, qui me délivrera du corps de
+cette mort<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ?</i> et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait
+dire au même saint Paul : <i>Qui me délivrera ?</i> qui m’affranchira
+de sa tyrannie ? qui en brisera les liens ? qui
+m’ôtera un joug si pesant ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 24.</p>
+</div>
+<p><i>Les pensées des mortels sont timides</i>, et pleines de
+faiblesses, <i>et nos prévoyances incertaines ; parce que
+le corps qui se corrompt appesantit l’âme, et que notre
+demeure terrestre opprime l’esprit, qui est fait pour
+beaucoup penser : et la connaissance même des choses
+qui sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons
+qu’à peine et avec travail les choses qui sont devant
+nos yeux : mais pour celles qui sont dans le ciel,
+qui de nous les pénétrera<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> ?</i> Le corps rabat la sublimité
+de nos pensées, et nous attache à la terre, nous
+qui ne devrions respirer que le ciel. Ce poids nous
+accable ; <i>et c’est là cet empêchement qui a été créé
+pour tous les hommes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et le joug pesant qui a été
+mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils
+sont sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils
+rentrent, par la sépulture, à la mère commune, qui est
+la terre<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></i>. Ainsi l’amour des plaisirs des sens, qui
+nous attache au corps, qui par sa mortalité est devenu
+le joug le plus accablant que l’âme puisse porter,
+est la cause la plus manifeste de sa servitude et de ses
+faiblesses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>IX</small>, 14-16.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>pour
+tous les hommes</i> après le péché.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>XI</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3"><span class="first">CHAPITRE III</span><br>
+<span class="d">Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et
+qu’elle est dans les misères et dans les passions qui nous
+viennent de cette source.</span></h2>
+
+
+<p>Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est
+autre chose, comme on vient de voir, que les infirmités
+de leur chair mortelle, lesquelles l’Ecclésiastique
+raconte en ces termes : <i>Ils ont les inquiétudes, les
+terreurs d’un cœur</i> continuellement agité, <i>les inventions
+de leurs espérances</i> trompeuses et trop engageantes,
+<i>et le jour</i> terrible <i>de la mort</i>. Tous ces maux
+sont répandus sur tous les hommes, <i>depuis celui qui
+est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la
+terre et dans la poussière</i>, par sa pauvreté, <i>ou sur la
+cendre</i> dans son affliction et dans sa douleur, <i>depuis
+celui qui est revêtu de pourpre, et qui porte la Couronne,
+jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus
+grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte</i> des passions,
+<i>l’agitation de l’esprit, la crainte de la mort,
+la colère et les longs tourments qu’elle nous attire par
+sa durée, les querelles</i>, et tous les maux qui les suivent ;
+tout cela se répand partout. <i>Dans le temps du repos
+et dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil</i>,
+le trouble nous suit, <i>les songes pendant la nuit changent
+nos pensées : nous goûtons pendant un moment un
+peu de repos<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> et tout d’un coup il nous vient des
+soins, comme durant le jour, par les songes : on
+est troublé dans les visions de son cœur, comme si
+l’on venait d’éviter les périls d’un jour de combat :
+dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève
+comme en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien
+tant de terreur</i>. Tous ces troubles sont l’effet d’un corps
+agité, et d’un sang ému qui envoie à la tête de tristes
+vapeurs : <i>c’est pourquoi ces agitations</i>, tant celles des
+passions que celles des songes, <i>se trouvent dans toute
+chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent
+sept fois davantage sur les pécheurs</i>, où les terreurs
+de la conscience se joignent aux communes infirmités
+de la nature. <i>A quoi il faut ajouter les morts violentes,
+le sang répandu, les combats, l’épée, les oppressions,
+les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de
+Dieu. Toutes ces choses</i>, qui dans l’origine ne se devaient
+pas trouver parmi les hommes, <i>ont été créées
+pour la punition des méchants, et c’est pour eux qu’est
+arrivé le déluge</i>. Et la source de tous ces maux <i>c’est
+que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre,
+comme toutes les eaux<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> viennent de la mer et y
+retournent<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>Un peu de repos qui n’est rien.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Texte rétabli par <span class="sc">Déforis</span>. L’édition de 1731 donne
+erronément : <i>toutes les eaux de la mer</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>XL</small>, 2-11.</p>
+</div>
+<p>En un mot, la mortalité introduite par le péché a
+attiré sur le genre humain cette inondation de maux,
+cette suite infinie de misères d’où naissent les agitations
+et les troubles des passions qui nous tourmentent,
+nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre
+innocence devions être semblables aux Anges de Dieu,
+sommes devenus comme les bêtes, et, comme disait
+David, nous avons perdu le premier honneur de notre nature :
+<i lang="la" xml:lang="la">Homo cum in honore esset, non intellexit</i>, etc.<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>
+<i>Pendant que l’homme était en honneur</i> dans son
+institution primitive, <i>il n’a pas connu cet avantage :
+il s’est égalé aux animaux insensés, et leur a été rendu
+semblable</i>. Répétons une et deux fois ce verset avec le
+Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères
+et les passions insensées où nous jette notre corps
+mortel ; et tout ce qui nous y attache, comme fait l’amour
+du plaisir des sens, nous fait aimer la source de
+nos maux, et nous attache à l’état de servitude où
+nous sommes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XLVIII</small>, 18 et 21.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4"><span class="first">CHAPITRE IV</span><br>
+<span class="d">Que l’attache que nous avons au plaisir des sens
+est mauvaise et vicieuse.</span></h2>
+
+
+<p>Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la
+défense que nous fait saint Jean, de nous laisser entraîner
+à la concupiscence de la chair, c’est-à-dire à l’attache
+au plaisir des sens, il faut entendre que cette
+attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il
+faut vaincre, une maladie qu’il faut guérir ; ou l’on
+cède et on se livre tout à fait à ce violent amour du
+plaisir des sens, et on se rend criminel et esclave de la
+chair et du péché ; ou on combat, ce qu’on ne se croirait
+pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui
+la rend visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au
+mal, puisqu’elle nous porte à des excès terribles, à la
+gourmandise, à l’ivrognerie, à toute sorte d’intempérances.
+Ce qui faisait dire à saint Paul : <i>Je sais que
+le bien n’habite point en moi</i>, c’est-à-dire, <i>dans ma
+chair<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></i>. Et encore : <i>Je trouve en moi une loi de
+rébellion</i> et d’intempérance, qui me fait apercevoir,
+<i>lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal m’est
+attaché<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a></i> et inhérent à mon fond.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Ibid.</i>, 21.</p>
+</div>
+<p>Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles
+d’une étrange sorte, soit que nous cédions au plaisir<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>,
+soit que nous le combattions par une continuelle résistance,
+puisque, comme dit saint Augustin, pour ne point
+tomber dans l’excès, il faut combattre le mal dans son
+principe ; pour éviter le consentement, qui est le mal
+consommé, il faut continuellement résister au désir, qui
+en est le commencement : <i lang="la" xml:lang="la">Ut non fiat malum excedendi,
+resistendum est malo concupiscendi.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : au plaisir des sens.</p>
+</div>
+<p>Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans
+le besoin que nous avons de nous soutenir par la nourriture.
+La sagesse du Créateur, non contente de nous
+forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente
+de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables
+qui les accompagnent, nous y invite même par
+le plaisir qu’elle a attaché aux fonctions naturelles de
+boire et de manger. Elle a rempli de bien toute la nature,
+<i>envoyant</i>, comme dit saint Paul, <i>la pluie et le
+beau temps, et les saisons qui rendent la terre féconde
+en toutes sortes de fruits, remplissant nos cœurs de joie
+par une nourriture convenable<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></i>. Et par là, comme
+dit le même saint Paul, <i>Dieu rend lui-même témoignage</i>
+à sa providence et à sa bonté paternelle, qui
+nourrit les hommes comme les animaux, et sauve les
+uns et les autres de la manière qui convient à chacun.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Act.</i>, <small>XIV</small>, 16.</p>
+</div>
+<p>Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion
+de ce plaisir, pour s’attacher à leur corps plutôt
+qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne cessait de le sustenter
+par des moyens si agréables. Le plaisir de la nourriture
+les captive : au lieu de manger pour vivre, <i>ils semblent</i>,
+comme disait un ancien et après lui saint Augustin, <i>ne
+vivre que pour manger</i>. Ceux-là mêmes qui savent régler
+leurs désirs et sont amenés au repas par la nécessité
+de la nature, trompés par le plaisir, et engagés plus
+avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au
+delà des justes bornes ; ils se laissent insensiblement
+gagner à leur appétit, et ne croient jamais avoir satisfait
+entièrement au besoin, tant que le boire et le manger
+flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la convoitise
+ne sait jamais où finit la nécessité : <i lang="la" xml:lang="la">Nescit cupiditas
+ubi finiatur necessitas<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.</i> C’est donc là une maladie
+que la contagion de la chair produit dans l’esprit ; une
+maladie contre laquelle on ne doit point cesser de combattre,
+ni d’y chercher des remèdes par la sobriété et
+la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne.
+Mais qui oserait penser à d’autres excès qui se déclarent
+d’une manière bien plus dangereuse dans un
+autre plaisir des sens ? Qui, dis-je, oserait en parler,
+ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur,
+et qu’on n’y pense point sans péril, même pour
+le blâmer ? O Dieu, encore un coup, qui oserait parler de
+cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette
+concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si
+tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre,
+et qui cause aussi dans le genre humain de si
+effroyables désordres ? Malheur à la terre, malheur à la
+terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où sort
+continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si
+noires qui s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui
+nous cachent le ciel et la lumière ; d’où partent aussi
+des éclairs et des foudres de la justice divine contre la
+corruption du genre humain !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXI</small>.</p>
+</div>
+<p>O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la
+Vierge mère de Jésus, que Jésus aussi toujours vierge
+lui a donné pour mère à la croix, que cet Apôtre a
+raison de crier de toute sa force aux grands et aux petits,
+aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants
+comme aux pères : <i>N’aimez pas le Monde, ni tout ce
+qui est dans le Monde, parce que ce qu’il y a dans le
+Monde est concupiscence de la chair</i> ; un attachement
+à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour
+déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les
+deux sexes.</p>
+
+<p>O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature
+humaine coupable à ce principe d’incontinence,
+vous y avez préparé un remède dans l’amour conjugal :
+mais ce remède fait voir encore la grandeur du
+mal, puisqu’il se mêle tant d’excès dans l’usage de ce
+sacré remède. Car d’abord ce remède sacré, c’est-à-dire
+le mariage, est un bien, et un grand bien ; puisque
+c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son
+Église, et le symbole de leur union indissoluble. Mais
+c’est un bien qui suppose un mal dont on use bien ;
+c’est-à-dire qui suppose le mal de la concupiscence,
+dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire fructifier
+la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien
+qui remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance :
+un remède de ses excès, et un frein à sa licence. Que de
+peine n’a pas la faiblesse humaine à se tenir dans les
+bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat
+même du mariage ! C’est ce qui fait dire à saint
+Augustin <i>qu’il s’en trouve plus qui gardent une perpétuelle
+et inviolable continence, qu’il ne s’en trouve qui
+demeurent dans les lois de la chasteté conjugale : un
+amour désordonné pour sa propre femme étant souvent</i>,
+selon le même Père, <i>un attrait secret à en aimer d’autres</i>.
+O faiblesse de la misérable humanité, qu’on ne
+peut assez déplorer !</p>
+
+<p>Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que <i>ceux
+qui sont mariés doivent vivre comme n’ayant point de
+femmes<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></i> ; les femmes par conséquent comme n’ayant
+point de maris ; c’est-à-dire, les uns et les autres sans être
+trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux
+sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres.
+C’est encore ce qui fait dire au même saint Paul, que
+ceux qui sont dans la chair, qui sont plongés et attachés
+par le fond du cœur à ces plaisirs, ne peuvent plaire à
+Dieu : <i lang="la" xml:lang="la">Qui in carne sunt, Deo placere non possunt<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</i>
+C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité ; et
+sur ce fondement, saint Augustin distingue trois états
+de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la
+chair : les chastes mariés usent bien de ce mal ; les
+intempérants en usent mal, les continents perpétuels
+n’en usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour
+des plaisirs des sens<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 25.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher
+de la fin du ch. <small>XII</small> et de tout le ch. <small>XXXVIII</small> de la troisième Partie
+de l’<i>Introduction à la Vie dévote</i>.</p>
+</div>
+<p>Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à
+chacun selon l’état où il est : O vous qui vous livrez à
+la concupiscence de la chair, cessez de vous y laisser
+captiver ; et vous qui en usez bien dans un chaste
+mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs :
+et vous qui, plus courageux, comme plus heureux que
+tous les autres, ne lui donnez rien du tout, et la méprisez
+tout à fait, persistez dans cette chaste disposition
+qui vous égale aux Anges de Dieu : tous ensemble
+abattez cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui
+est en nos membres, a tant fait répandre de larmes,
+tant pousser de gémissements à tous les Saints : à
+l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par
+les jeûnes ; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre
+plus faciles les victoires des autres appétits plus violents
+et plus dangereux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5"><span class="first">CHAPITRE V</span><br>
+<span class="d">Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps
+et par tous les sens.</span></h2>
+
+
+<p>Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la
+chair consiste seulement dans les passions dont nous
+venons de parler : c’est une racine empoisonnée qui
+étend ses branches dans tous les sens<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, et se répand
+dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est
+par les yeux que l’on commence à avaler le poison de
+l’amour sensuel ; ce qui faisait dire à Job : <i>J’ai fait un
+pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à une
+fille<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a></i> ; et à saint Pierre, que les yeux des personnes
+impudiques sont <i>pleins d’adultère<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></i> ; et à Jésus-Christ
+même : <i>Celui qui regarde une femme pour la convoiter,
+s’est déjà souillé avec elle dans son cœur<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sur tous les sens.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Job</i>, <small>XXXI</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> II <i lang="la" xml:lang="la">Petr.</i>, <small>II</small>, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>V</small>, 28.</p>
+</div>
+<p>Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence
+des yeux, dont saint Jean parle dans notre passage. Car
+c’est ici où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la vue
+des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et
+à en être vu<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. Les oreilles en sont infectées, quand, par
+de dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse,
+l’on allume ou l’on entretient les flammes de l’amour
+impur et cette secrète disposition que nous avons
+aux joies sensuelles : car l’âme, une fois touchée de ces
+plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache aux
+sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes,
+vante les parfums qu’elle a répandus sur son lit et la
+douce odeur qu’on respire dans sa chambre, pour en
+conclure aussitôt après : <i>Enivrons-nous des plaisirs et
+jouissons des embrassements désirés<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></i>, montre assez
+par ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs,
+préparées pour affaiblir l’âme, l’attirer aux plaisirs des
+sens par quelque chose qui ne semble pas offenser
+la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la
+disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention
+de ce qui doit faire son occupation naturelle, qui
+est de se rapporter toute à Dieu<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Car ici, où l’on ouvre les yeux
+pour s’assouvir de la
+vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en
+être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>VII</small>, 21.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime ces derniers mots.</p>
+</div>
+<p>Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres :
+l’âme qui en goûte un remonte aisément à la source
+qui les produit tous ; ainsi ceux qu’on s’imaginerait
+être les plus innocents<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, si l’on n’est toujours sur ses
+gardes, préparent aux plus coupables ; les plus petits
+font sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands,
+et réveillent la concupiscence. Il y a même une mollesse
+et délicatesse répandue dans tout le corps, qui,
+faisant chercher un certain repos dans le sensible, le
+réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps
+avec une attache qui fait oublier son âme, et l’image de
+Dieu qu’elle porte empreinte dans son fond : on ne se
+peut rien refuser : un soin excessif de sa santé fait qu’on
+flatte le corps en tout ; et tous ces divers sentiments
+sont autant de branches de la concupiscence de la chair.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ainsi les plus innocents.</p>
+</div>
+<p>Hélas ! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait
+la santé parfaite dans ses Religieux : il savait où
+elle nous mène, si on ne sait châtier son corps avec
+l’Apôtre, et le réduire en servitude par les mortifications,
+par le jeûne, par la prière et par une continuelle occupation
+de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la
+nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité,
+les tendresses qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte
+les sens, les nourritures exquises : tout cela n’est que
+la pâture de la concupiscence de la chair, que saint
+Jean nous défend, et en entretient le feu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6"><span class="first">CHAPITRE VI</span><br>
+<span class="d">Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul.</span></h2>
+
+
+<p>Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont
+fait appeler par saint Paul la chair de péché : <i>Dieu</i>,
+dit-il, <i>a envoyé son Fils dans la ressemblance de la
+chair du péché<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></i>. Remarquez donc en Jésus-Christ
+non pas la ressemblance de la chair absolument, mais
+la ressemblance de la chair du péché. En nous se
+trouve la chair du péché, dans les impressions du péché
+que nous portons dans notre chair, et dans la pente
+qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens :
+et en Jésus-Christ seulement <i>la ressemblance de la chair
+du péché</i>, parce que sa chair virginale est exempte de
+tout le désordre que le péché a mis dans la nôtre. Il a
+donc non la ressemblance de la chair, car sa chair est
+très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du
+sang d’Abraham et de David ; ce qui emporte non la
+ressemblance, mais la véritable nature de la chair.
+Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non pas la ressemblance
+de la chair, mais <i>la ressemblance de la chair du
+péché</i>, à cause que, sans avoir les inclinations perverses,
+dont les semences sont en notre chair, il en a
+pris seulement la passibilité et la mortalité ; c’est-à-dire,
+la seule peine du péché, sans en avoir ni la coulpe, ni
+aucun des mauvais désirs qui nous y portent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Jugeons maintenant avec combien de raison saint
+Jean nous commande d’avoir le Monde en horreur, à
+cause qu’il est tout rempli de la concupiscence de la
+chair. Il y a dans notre chair une secrète disposition à
+un soulèvement universel contre l’esprit : <i>La chair
+convoite contre l’esprit</i>, comme dit saint Paul<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> ;
+c’est-à-dire que c’est là son fond depuis la corruption
+de notre nature. Tout y nourrit la concupiscence, tout
+y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc autant
+haïr que le péché même, où elle nous porte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Galat.</i>, <small>V</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7"><span class="first">CHAPITRE VII</span><br>
+<span class="d">D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire
+la Concupiscence de la chair.</span></h2>
+
+
+<p>Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme
+d’une chair de péché, il semble avoir voulu expliquer
+cette parole du Sauveur : <i>Tout ce qui est né de la chair
+est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit : ne
+vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez
+naître de nouveau<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</i> Cette parole nous ramène à l’institution
+primitive de notre nature.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>III</small>, 6, 7.</p>
+</div>
+<p>Dieu a fait l’homme droit<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, et cette droiture consistait
+en ce que, l’esprit étant parfaitement soumis à
+Dieu, le corps aussi était parfaitement soumis à l’esprit.
+Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est cet ordre
+que nous appelons la justice et la droiture originelle.
+Comme il n’y avait point de péché, il n’y avait pas
+de peine : par la même raison il n’y avait point de mort,
+la mort étant établie comme la peine du péché. Il y
+avait encore moins de honte : Dieu n’avait rien mis que de
+bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps,
+non plus que dans notre âme : l’ouvrage de Dieu subsistait
+dans son entier : <i>Ils étaient nus l’un et l’autre</i>, dit
+l’Écriture, <i>et ils n’en rougissaient pas<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Dieu a fait
+l’homme droit, dit le Sage.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>II</small>, 25.</p>
+</div>
+<p>Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent :
+<i>J’ai entendu votre voix</i>, dit Adam, <i>et je me suis
+caché</i> dans le bois, <i>parce que j’étais nu</i>. Et Dieu lui dit :
+<i>Qui vous a fait connaître que vous étiez nu, si ce n’est
+que vous avez mangé du fruit que je vous avais défendu ?<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a></i>
+Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut
+désobéissant<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> : la révolte des sens fit connaître à
+l’homme sa nudité : <i>leurs yeux furent ouverts : ils se couvrirent
+et se firent comme une ceinture de feuilles de
+figuier<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a></i>. L’Écriture ne dédaigne pas de marquer et la
+figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous
+faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du
+froid ou du chaud, ni de l’inclémence de l’air ; il y eut une
+autre cause plus secrète, que l’Écriture nous enveloppe
+dans ces paroles, pour ménager les oreilles et la pudeur
+du genre humain et nous faire entendre, sans le dire, où
+la rébellion se faisait le plus sentir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 10, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dès que
+l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus maître de ses mouvements
+et la révolte des sens.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 7.</p>
+</div>
+<p>Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant
+plus notre honte qu’elle semble n’oser la découvrir,
+de peur de nous donner trop de confusion. Depuis ce
+temps-là, les passions de la chair, par une juste punition
+de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques :
+l’homme a été plongé dans le plaisir des sens : <i>Et au
+lieu</i>, dit saint Augustin, <i>que par son immortalité et la
+parfaite soumission du corps à l’esprit, il devait être spirituel,
+même dans la chair, il est devenu charnel, même
+dans l’esprit : <span lang="la" xml:lang="la">Qui futurus erat etiam carne spiritalis,
+factus est etiam mente carnalis</span><a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a></i>. L’homme tout entier
+fut livré au mal<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> : <i>Dieu vit que la malice des hommes
+était grande sur la terre, et que toute la pensée du cœur
+humain à tout moment se tournait au mal<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XV</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : On est tombé d’un
+excès dans un autre : l’homme tout entier.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>VI</small>, 5.</p>
+</div>
+<p>Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage ?
+Allons à la source, et nous trouverons que l’occasion
+d’une si forte expression de l’Écriture et la cause de
+tout ce désordre y est clairement marquée dans ces
+paroles qui précèdent : <i>Les enfants de Dieu virent que
+Les filles des hommes étaient belles, et prirent pour
+leurs femmes celles d’entre elles qui leur avaient
+plu<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a></i>, par une nouvelle transgression du commandement
+de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur
+que les filles des hommes n’entraînassent ses enfants
+dans la corruption. Tout le désordre vint de la chair
+et de l’empire des sens qui prévalaient sur la raison.
+Ce désordre a commencé dans nos premiers parents ;
+nous en naissons, et cette ardeur démesurée est devenue
+le principe de notre naissance et de notre corruption
+tout ensemble. Par elle nous sommes unis à Adam
+rebelle, à Adam pécheur ; nous sommes souillés en
+celui en qui nous étions tous comme la source de
+notre être. Nos passions insensées ne se déclarent pas
+tout à coup, mais le germe qui les produit toutes est
+en nous dès notre origine. Notre vie commence par les
+sens. Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi
+parler, que corps et chair ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2.</p>
+</div>
+<p>Mais poussons encore plus loin : nous nous trouverons
+corps et chair encore plus, en quelque façon, dans
+le sein de nos mères, et dès le moment de notre conception,
+où, sans aucun exercice de la vue ni de l’ouïe,
+qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus
+réveiller notre raison, nous étions sans raisonnement,
+sans intelligence, une pure masse de chair, n’ayant
+aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes pensées
+que celles qui sont tellement conjointes au mouvement
+du sang, qu’à peine encore pouvons-nous les en
+distinguer. C’est donc ce qui fait dire au Sauveur que
+nous sommes tous chair, en tant que nous naissons par la
+chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux
+qui nous produisent ; nous n’avons pas le moindre petit
+usage de la raison au commencement et durant les premières
+années de notre être : dès qu’elle commence à
+poindre, tous les vices se déclarent peu à peu : quand
+son exercice commence à devenir plus parfait, les
+grands dérèglements de la sensualité commencent en
+même temps à se déclarer. C’est donc ce qui s’appelle
+la chair de péché.</p>
+
+<p>Livrés au corps, et tout corps dès notre conception,
+cette première impression fait que nous en demeurons
+esclaves. Quel effort ne faut-il point pour nous faire
+distinguer notre âme d’avec notre corps ? Combien y
+en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> ?
+Et ceux mêmes qui sortent un peu de cette masse
+de chair, et en séparent leur âme, ne s’y replongeraient-ils
+pas toujours comme naturellement, s’ils ne faisaient
+de continuels efforts pour empêcher leur imagination de
+dominer ; et non seulement de dominer, mais de faire
+tout, et même d’être tout en nous ? Nous sommes donc,
+pour ainsi dire, tout corps<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>, et nous ne serions jamais
+autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne
+renaissions de l’esprit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent
+jamais venir à connaître ou à sentir cette distinction ?</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Nous sommes entièrement corps.</p>
+</div>
+<p>Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine
+dans ce reste immense de Peuples sauvages qui n’ont
+d’esprit que pour leur corps, et en qui, pour ainsi parler,
+ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les peuples
+plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la
+chair et du sang ? Comment en sortiraient-ils, s’il y a
+si peu de chrétiens qui en sortent ? De quoi s’entretient,
+de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet âge où
+l’on se fait un opprobre de la pudeur ? Que regrettent
+les vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés ; et
+qu’est-ce qu’ils souhaitent continuellement de rappeler,
+s’ils pouvaient, avec leur jeunesse, si ce n’est les plaisirs
+des sens<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> ? Que sommes-nous donc autre chose que
+chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde,
+et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de
+saint Jean, puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable :
+<i>Que tout ce qui est au Monde est concupiscence
+de la chair</i> ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a></p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i4">Oh ! l’amour, c’est la vie,</div>
+<div class="verse">C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie,</div>
+<div class="verse">Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign">(V. <span class="sc">Hugo</span>, <i>Chants au Crépuscule</i>, <small>XXI</small>.)</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8"><span class="first">CHAPITRE VIII</span><br>
+<span class="d">De la Concupiscence des yeux, et premièrement
+de la Curiosité.</span></h2>
+
+
+<p>La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint
+Jean, c’est la concupiscence des yeux. Il faut d’abord
+la distinguer de la concupiscence de la chair : car le
+dessein de saint Jean est ici de nous découvrir une autre
+source de corruption, et un autre vice un peu plus délicat
+en apparence, mais dans le fond aussi mauvais<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>,
+qui consiste principalement en deux choses, dont l’une
+est le désir de voir, d’expérimenter, de connaître, en
+un mot la curiosité ; et l’autre est le plaisir des yeux,
+lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat
+capable de les éblouir, ou de les séduire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : aussi grossier et aussi mauvais.</p>
+</div>
+<p>Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la
+Concupiscence des yeux, parce que de tous les organes,
+nos yeux sont ceux qui étendent le plus nos connaissances.
+Sous les yeux sont en quelque sorte compris
+les autres sens ; et dans l’usage du langage humain,
+sentir et voir c’est la même chose. On ne dit pas seulement :
+voyez que cela est beau ; mais, voyez que cette
+fleur sent bon, que cette chose est douce à manier,
+que cette musique est agréable à entendre. C’est
+donc pour cela, dit saint Augustin<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>, que toute
+curiosité se rapporte à la concupiscence des yeux. Le
+désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui d’expérimenter,
+nous replonge enfin dans la concupiscence
+de la chair, qui fait que nous ne cessons de rechercher et
+de nous imaginer de nouveaux plaisirs, avec de nouveaux
+assaisonnements, pour en irriter la cupidité. Mais ce
+désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut distinguer
+cette seconde concupiscence de la première.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXV</small>, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large
+paraphrase de saint Augustin.</p>
+</div>
+<p>Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces
+vaines curiosités de savoir ce qui se passe dans le Monde,
+tout le secret de cette intrigue, de quelque nature qu’elle
+soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir tels et tels
+qui se donnent tant de mouvements dans le monde ; les
+ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute
+l’adresse qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte,
+souvent même de celui de la vertu. O Dieu, quelle pâture
+pour les âmes curieuses, et par là vaines et faibles !
+Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être
+connu ? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de
+savoir ce qui meut les hommes, et la cause de toutes
+leurs illusions, de tous leurs songes ? Quel fruit retirerez-vous
+de ces curieuses recherches, et que vous
+produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements
+injustes, et pour vous une redoutable matière des Jugements
+de celui qui dit : <i>Ne jugez pas, et vous ne serez
+pas jugés<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a></i> ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VII</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus
+éloignés : et c’est de là que nous vient cette insatiable
+avidité de savoir l’Histoire. On se transporte en esprit
+dans le cœur des anciens Rois<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, dans les secrets des
+anciens Peuples ; on s’imagine entrer dans les délibérations
+du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un
+Alexandre ou d’un César, dans les jalousies politiques
+et raffinées d’un Tibère. Si c’est pour en tirer quelques
+exemples utiles à la vie humaine, à la bonne heure ; il
+le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à
+cette recherche une certaine sobriété. Mais si c’est,
+comme on le remarque dans la plupart des curieux,
+pour se repaître l’imagination de certains objets, qu’y
+a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui
+n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont
+passé dans la tête d’un mortel, que de rappeler avec
+tant de soin ces images que Dieu a détruites dans sa
+Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet attirail
+de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans
+le néant, d’où il est sorti ? <i>Enfants des hommes, jusqu’à
+quand aurez-vous le cœur appesanti ? Pourquoi
+aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous délectez-vous
+à étudier le mensonge ?<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a></i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dans les Cours des anciens Rois.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>IV</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence
+toutes les mauvaises sciences, comme sont
+celles de deviner par les astres, ou par les traits du
+visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi
+frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu
+a soumis à la direction particulière de sa providence.
+C’est entreprendre sur les droits de Dieu, c’est détruire
+la confiance avec laquelle on se doit abandonner à sa
+volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines
+que pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître
+de choses frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas
+besoin de remarquer que c’est encore un plus grand
+excès que de chercher les moyens de consulter les démons,
+où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre
+des guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des
+pactes formés ou des traités avec les malins esprits<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.
+Car outre que dans toutes ces curiosités il y a de
+l’impiété et une damnable superstition, on peut encore
+ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau
+blessé ; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière
+que d’en suivre de si fausses.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et par des pactes formels ou tacites
+avec ces malins Esprits.</p>
+</div>
+<p>Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses
+sciences. Et pour ce qui est des véritables, on excède
+beaucoup à s’y livrer trop, ou à contre-temps, ou
+au préjudice de plus grandes obligations ; comme
+il arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer
+la vertu, s’adonnent à toutes sortes de lectures<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>,
+surtout des Livres nouveaux, des Romans, des Comédies,
+des Poésies, et se laissent tellement posséder au
+désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à
+toutes sortes de lectures.</p>
+</div>
+<p>Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance,
+une maladie, un dérèglement de l’esprit, un dessèchement
+du cœur, une misérable captivité qui ne nous
+laisse pas le loisir de penser à nous, et une source
+d’erreurs.</p>
+
+<p>C’est encore s’abandonner à cette concupiscence
+que saint Jean réprouve, que d’apporter des yeux curieux
+à la recherche des choses divines, ou des mystères
+de la Religion. <i>Ne recherchez point</i>, dit le Sage, <i>ce qui
+est au-dessus de vous<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.</i> Et encore : <i>Celui qui sonde
+trop avant les secrets de la divine Majesté, sera accablé
+de sa gloire<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>.</i> Et encore : <i>Prenez garde de ne vouloir
+point être sages plus qu’il ne faut ; soyez sages
+sobrement et modérément<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.</i> La foi et l’humilité
+sont les seules guides qu’il faut suivre : quand on se
+jette dans l’abîme, on y périt. Combien<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> ont trouvé leur
+perte dans la trop grande méditation des secrets de la
+prédestination et de la grâce<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> ; voulant juger de tout
+par leur propre esprit, et rendre raison de tout ; et
+s’élevant superbement au dessus des Docteurs et des
+Apôtres mêmes ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>III</small>, 22.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXV</small>, 27.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>XII</small>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Les Jansénistes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime les
+lignes qui suivent, comme n’étant point dans l’original.</p>
+</div>
+<p>Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien
+prier, et s’humilier véritablement ; c’est-à-dire qu’il faut
+savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de
+nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les
+moyens de concilier notre liberté avec les décrets de
+Dieu ? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a
+faite, la sait mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans
+la détruire ? Prions-le donc de nous diriger dans la
+voie du salut, et de se rendre maître de nos désirs par
+les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la nôtre
+que nous devons nous abandonner. Cette vie est le
+temps de croire, comme la vie future est le temps de
+voir. C’est tout savoir, dit un Père, que de ne rien
+savoir davantage : <i lang="la" xml:lang="la">Nihil ultra scire, omnia scire est.</i></p>
+
+<p>Toute âme curieuse est faible et vaine ; par là même
+elle est discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement
+étaler un vain savoir, qui ne cherche point à
+instruire, mais à éblouir les ignorants.</p>
+
+<p>Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité
+dépensière. On ne saurait avoir trop de raretés,
+trop de bijoux<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>, trop de pierreries, trop de tableaux,
+trop de livres curieux, sans avoir même le plus
+souvent envie de les lire<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Ce n’est qu’amusement et
+ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la
+dépense, et sèche la source des aumônes ! Mais elle
+pourra revenir à la seconde manière de concupiscence
+des yeux, dont nous allons parler.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : trop de bijoux précieux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> A rapprocher du ch. <small>XIII</small> des
+<i>Caractères</i> de <span class="sc">La Bruyère</span> : <i>De la mode</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9"><span class="first">CHAPITRE IX</span><br>
+<span class="d">De ce qui contente les yeux.</span></h2>
+
+
+<p>Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la
+lettre, et pour les yeux de la chair. Et d’abord, il est
+bien certain que ce qui s’appelle attachement du cœur,
+et en général sensibilité, commence par les yeux : mais
+tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la
+concupiscence de la chair, nous avons à présent à remarquer
+avec saint Jean une autre sorte de concupiscence.
+Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles :
+<i>N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles,
+ni son vain éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards,
+ni tout ce qui éblouit<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a> les vôtres.</i> Vos yeux sont gâtés,
+vous ne pouvez souffrir la modestie ni les ornements
+médiocres : vous étalez vos riches ameublements, vos
+riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que
+tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux
+proportions et aux bienséances de votre état ? Comme
+vous voulez être regardé, vous voulez aussi regarder ;
+et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans vous-même,
+que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue.
+Et tout cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>,
+et désir de se distinguer par des choses
+vaines ? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce qui
+marque en vous de la petitesse. Une grande taille
+ne songe point à se rehausser en exhaussant sa
+chaussure. Tout ce qui emprunte est pauvre ; et tout
+l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures
+montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous
+êtes destitués de ce qui vous relève.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : <i>éblouit et séduit les vôtres</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation
+d’abondance.</p>
+</div>
+<p>Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence
+des yeux. Quand on le regarde comme un
+instrument pour acquérir d’autres biens, par exemple
+pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes
+places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel,
+ambitieux. Celui qui n’ose toucher à son argent, qui
+n’en est que le triste gardien et semble ne se réserver
+aucun droit que celui de le regarder, est proprement
+celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il
+en cette sorte : <i>L’avare ne se remplit point de son
+argent : celui qui aime les richesses n’en reçoit aucun
+fruit : et que sert au possesseur tout cet argent,
+si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> ?</i> C’est pour
+lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas
+d’approcher ses mains. Tout cœur passionné embellit
+dans son imagination l’objet de sa passion. Celui-ci
+donne à son or et à son argent un éclat que la nature
+ne lui donne pas : il est ébloui de ce faux éclat : la
+lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui
+paraît pas aussi belle. Et que lui sert de posséder ce qui,
+demeurant hors de lui, ne peut remplir son intérieur ?
+Quel bien lui revient-il de tant de richesses ? C’est
+pourquoi le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange,
+et qui jouit avec joie du fruit de son travail : car il
+remplit du moins son estomac, et il engraisse son
+corps<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 9, 10</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 17, 18.</p>
+</div>
+<p>Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les
+yeux. Disons-en autant des meubles, des bâtiments,
+de tout l’attirail de la vanité. Vous n’en êtes qu’un possesseur
+superficiel, puisque les voir, c’est tout pour
+vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on
+ne s’en rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes
+dans son appétit, quelque déréglé qu’il soit ; cette gourmandise
+des yeux n’est jamais contente : elle n’a, pour
+ainsi parler, ni fond ni rive. <i>L’avare ne cesse de se
+consumer par un vain travail : et ses yeux</i>, continue le
+Sage, <i>ne se rassasient point de richesses<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a></i>. Et encore :
+<i>L’enfer, le sépulcre, la mort ne remplissent jamais
+leur avidité, et engloutissent tout sans se satisfaire,
+ainsi les yeux des hommes sont insatiables<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>IV</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXVII</small>, 20.</p>
+</div>
+<p>N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est
+dans le Monde : car tout y est plein de la concupiscence
+des yeux, qui est d’autant plus pernicieuse qu’elle est
+immense et insatiable. Ne dites point que tout ce bien
+que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à
+vous : vous n’avez rien en vous-même de quoi le saisir
+et vous l’approprier : vous ne savez pour qui vous le
+gardez : il vous échappe malgré vous par cent manières
+différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin
+sans remède par la mort ; et il passera avec aussi peu
+de solidité et une semblable illusion à un possesseur
+inconnu, qui peut-être ne vous sera rien, ou plutôt qui
+certainement ne vous sera rien, quand ce serait votre
+fils ; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils,
+pour qui vous avez tant travaillé, ne vous servira de
+rien dans ce séjour des morts où vous allez ; et sur la
+terre à peine se ressouviendra-t-il de vos soins, et
+croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura
+fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera
+paré d’un deuil très court.</p>
+
+<p>Et jamais vous ne vous dites à vous-même : Pour
+qui est-ce que je travaille ? Quoi ! pour un héritier
+dont je ne sais pas s’il sera fou ou sage, et s’il ne dissipera
+pas tout en un moment ? <i>Et y a-t-il rien de plus
+vain</i>, s’écrie le Sage<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> ! Qu’y a-t-il de plus insensé,
+que de se tant tourmenter pour se repaître de vent ?
+Que vous servent tant de fatigues et tant de soucis, que
+vous a causé le soin d’entasser et de conserver tant de
+richesses ? Vous n’en emporterez rien, et <i>vous sortirez
+de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a></i>.
+Que reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de
+pourpre, et d’avoir orné sa maison d’une manière convenable
+à un si grand luxe ? Il est dans les flammes éternelles :
+pour tout trésor il a un trésor de colère et de
+vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. <i>Vous
+vous amassez</i>, dit saint Paul, <i>des trésors de colère pour
+le jour de la vengeance<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>II</small>, 19.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>V</small>, 14, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>II</small>, 5</p>
+</div>
+<p>Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le
+Monde ; n’en aimez point la pompe et le vain éclat,
+qui ne fait que tromper les yeux : n’en aimez point les
+spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous
+faire entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser
+dans ses vengeances et dans ses folles amours. Et
+quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne réveillait les
+vôtres ? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les malheurs
+de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition
+frustrée de ce qu’elle souhaitait ? Pourquoi sortez-vous
+content du rassasiement de ces passions dans
+les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on est
+heureux ou malheureux par ces choses ? Vous dites
+donc avec le Monde : Ceux qui ont ces biens sont heureux :
+<i lang="la" xml:lang="la">Beatum dixerunt populum cui hæc sunt.</i> Et comment
+dans ce sentiment pouvez-vous dire : <i>Ceux-là sont
+heureux dont le Seigneur est le Dieu ? <span lang="la" xml:lang="la">Beatus populus
+cujus Dominus Deus ejus</span><a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>CXLIII</small>, 15.</p>
+</div>
+<p>Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux ?
+Chantez avec David : <i>Je verrai vos cieux, qui sont les
+ouvrages de vos doigts ; la lune et les étoiles, que vous
+avez fondées<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>.</i> Écoutez Jésus-Christ qui vous dit :
+<i>Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent
+du matin au soir. Je vous le dis en vérité, Salomon,
+dans toute sa gloire et avec ce beau diadème dont sa
+mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré qu’une
+de ces fleurs<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</i> Voyez ces riches tapis dont la terre
+commence à se couvrir dans le printemps. Que tout
+est petit en comparaison de ces grands ouvrages de
+Dieu ! On y voit la simplicité avec la grandeur, l’abondance,
+la profusion, l’inépuisable richesse<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>, qui n’ont
+coûté qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de
+beaux objets ne se montrent et n’attirent vos regards
+que pour les porter à leur Auteur incomparablement
+plus beau. <i>Car si les hommes, ravis de la beauté du
+soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à
+en faire des dieux, comment n’ont-ils pas pensé
+combien doit être plus beau celui qui les a faits et
+qui est le père de la beauté<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i>, <small>VIII</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 28, 29 ;
+<i>Cant.</i>, <small>III</small>, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la profusion d’inépuisables richesses.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>XIII</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins ?
+Ornez le Temple de Dieu, et dites encore avec David :
+<i>Seigneur, j’ai aimé la beauté et l’ornement de votre
+maison, et la gloire du lieu que vous habitez<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</i> Et de
+là conclut-il : <i>Ne perdez point mon âme avec les
+impies<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a></i> : car j’ai aimé les vrais ornements et je ne
+me suis point laissé séduire à un vain éclat.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXV</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Ibid.</i>, 9.</p>
+</div>
+<p>Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle
+de vanité et l’objet de la cupidité publique, et <i>les
+parent comme on fait un Temple<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a></i>. Ils transportent
+les ornements que votre Temple devrait avoir seul, à
+ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble
+qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre
+place. Ils nourrissent leur vanité et celle des autres ;
+et tout par conséquent est rempli d’erreur et de corruption.
+Ah ! fidèles enfants de Dieu, désabusez-vous de
+ces folles concupiscences<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> : pourquoi tournez-vous
+vos nécessités en vanités ? Vous avez besoin d’une maison,
+comme d’une défense nécessaire contre les injures
+de l’air : c’est une faiblesse. Vous avez besoin de nourriture,
+pour réparer vos forces qui se perdent et se dissipent
+à chaque moment : autre faiblesse. Vous avez
+besoin d’un lit pour vous reposer dans votre accablement
+et vous y livrer au sommeil qui lie et ensevelit
+votre raison : autre faiblesse déplorable. Vous faites de
+tous ces témoins et de tous ces monuments de votre
+faiblesse un spectacle à votre vanité ; et il semble que
+vous vouliez triompher de l’infirmité qui vous environne
+de toutes parts.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, <small>CXLIII</small>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils
+remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise ;
+tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants
+de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.</p>
+</div>
+<p>Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit
+de ses besoins, et semble vouloir orner ses misères, pour
+les cacher à soi-même, toi du moins, ô Chrétien, ô
+disciple de la vérité, retire tes yeux de ces illusions :
+aie dans ta table<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> le nécessaire soutien de ton corps, et
+non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui,
+retirés humblement dans la maison du Seigneur, se
+délectent dans la nudité de leurs petites cellules, et de tout
+le faible attirail dont ils ont besoin dans cette vie, qui
+n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur
+infirmité, et le joug pesant dont le péché les a accablés !
+Heureuses les Vierges sacrées, qui ne veulent
+plus être le spectacle du Monde, et qui voudraient se
+cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les environne !
+Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses
+yeux, pour ne voir point les vanités, et dire avec David :
+<i>Détourne mes yeux, afin de ne les voir point<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a></i> ! Heureux
+ceux qui, en demeurant selon leur état au milieu
+du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés ;
+qui y passent sans s’y attacher ; qui usent, comme dit
+saint Paul, de ce monde comme n’en usant pas<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> ;
+qui disent avec Esther sous le diadème : <i>Vous savez,
+Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et
+tout ce qui peut servir à la gloire des impies ; et que
+votre servante ne s’est jamais réjouie qu’en vous seul, ô
+Dieu d’Israël<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a></i> ; qui écoutent ce grand précepte de
+la Loi : Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous
+souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et,
+pour parler avec le Texte sacré, la fornication des yeux :
+<i lang="la" xml:lang="la">Nec sequantur cogitationes suas, et oculos per res
+carias fornicantes<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a></i> ; enfin qui prêtent l’oreille à saint
+Jean, qui, pénétré de toute l’abomination attachée aux
+regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par
+la vanité, ne cesse de leur crier : <i>N’aimez pas le
+Monde, où tout est plein d’illusion et de corruption par
+la concupiscence des yeux.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Aime dans ta table.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>CXVIII</small>, 37.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Esth.</i>, <small>XIV</small>, 15, 16, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Num.</i>, <small>XV</small>, 39.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10"><span class="first">CHAPITRE X</span><br>
+<span class="d">De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de
+concupiscence réprouvée par saint Jean.</span></h2>
+
+
+<p>Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons
+de parler, semblent être des branches de l’orgueil, elles
+appartiennent plutôt à la vanité. La vanité est quelque
+chose de plus extérieur et superficiel ; tout s’y réduit à
+l’ostentation, que nous avons rapportée à la concupiscence
+des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de
+faire admirer un vain savoir, et par là se distinguer
+des autres hommes. L’ostentation des richesses vient
+encore de la même source, et ne cherche qu’à se donner
+une vaine distinction.</p>
+
+<p>L’orgueil est une dépravation plus profonde : par
+elle l’homme, livré à lui-même, se regarde lui-même
+comme son dieu, par l’excès de son amour propre. <i>Être
+superbe</i>, dit saint Augustin, <i>c’est en laissant le bien et
+le principe commun auquel nous devions tous être attachés,
+qui n’est autre chose que Dieu, se faire soi-même
+son bien et son principe, ou son auteur<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a></i> ; c’est-à-dire,
+se faire son dieu : <i lang="la" xml:lang="la">Relicto communi, cui omnes debent
+hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XIII</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos
+entrailles à la parole du Serpent, qui nous disait en la
+personne d’Ève : <i>Vous serez comme des dieux<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a></i> ; et
+nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous
+avons succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à
+la moelle de nos os, et toute notre âme en est infectée.
+Voilà en général ce que c’est que cette troisième concupiscence,
+que saint Jean appelle <i>l’orgueil</i> ; et il ajoute :
+<i>l’orgueil de la vie</i>, parce que toute la vie en est corrompue ;
+c’est comme le vice radical d’où pullulent tous
+les autres vices : il se montre dans toutes nos actions ;
+mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est qu’il est la plus
+secrète comme la plus dangereuse pâture de notre
+cœur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 5.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11"><span class="first">CHAPITRE XI</span><br>
+<span class="d">De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.</span></h2>
+
+
+<p>Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut
+aller à l’origine du péché, et pour cela en revenir à
+la parole du Sage : <i>Dieu a fait l’homme droit<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</i>
+Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu de
+tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées,
+de toutes ses forces, de toute son intelligence, d’un
+amour parfait<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, et pour l’amour de lui-même ; et
+de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la droiture
+et la rectitude de l’âme : voilà l’ordre : voilà la
+justice. Il est juste de donner de l’amour à celui qui est
+aimable : et le grand amour à celui qui est très
+aimable : et le souverain et parfait amour à celui qui
+est souverainement et parfaitement aimable : et tout
+l’amour à celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse
+en lui-même tout ce qui est aimable et parfait ;
+en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime soi-même
+que pour lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>VII</small>, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : D’un amour pur et parfait.</p>
+</div>
+<p>Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé.
+Cela même fait la beauté de la créature raisonnable,
+faite à l’image de Dieu : Dieu étant la bonté et la beauté
+même, ce qui est fait à son image ne peut pas n’être
+pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu,
+dont elle est l’image, et entièrement dépendante de son
+principe, lequel par conséquent il fallait aimer seul
+d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se voyant belle,
+s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la
+contemplation de son excellence : elle a cessé un moment
+de se rapporter à Dieu : elle a oublié sa dépendance :
+elle s’est premièrement arrêtée, et ensuite
+livrée à elle-même : déçue par sa liberté, qu’elle a
+trouvée si belle et si douce, elle en fait un essai funeste :
+<i lang="la" xml:lang="la">Suâ in æternum libertate deceptus.</i> Mais en cherchant
+d’être libre jusqu’à s’affranchir de l’empire de Dieu, et
+des lois de la justice, il est devenu captif de son péché.</p>
+
+<p>Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même ;
+mais quiconque n’aime que soi-même, uniquement occupé
+de sa propre volonté et de son plaisir, n’est plus
+soumis à la volonté de Dieu ; et demeurant incapable
+d’être touché des intérêts d’autrui, il est non seulement
+rebelle à Dieu, mais encore insociable, intraitable,
+injuste, déraisonnable envers les autres, et veut que
+tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore à
+ses caprices.</p>
+
+<p>Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée
+dans le Livre de la Sagesse et justifiée par toute sa
+conduite sur les impies, que quiconque pèche contre
+lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait pécher :
+<i lang="la" xml:lang="la">Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</i> Il a fait
+la créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant
+elle-même, elle ferait elle-même sa peine, et
+trouverait son supplice où elle a trouvé la cause de son
+erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se
+cherchant soi-même, est devenu malheureux en se
+trouvant : Dieu lui a soustrait ses dons, et ne lui a
+laissé que le fond de l’être, pour être l’objet de sa justice,
+et le sujet sur lequel il exercerait sa vengeance. Il
+n’a plus trouvé dans lui-même<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a> que ce qu’il peut avoir
+sans Dieu : c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion,
+le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte
+contre la raison, la tromperie de son espérance, les
+horreurs de son désespoir affreux, des colères, des
+jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le
+troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au
+bien général, que personne ne nous peut ôter que nous-mêmes,
+et qui seul suffit à tous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>XI</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Il n’est plus demeuré à l’homme.</p>
+</div>
+<p>Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance
+le péché, et à la fois la peine du péché ; et non seulement
+au premier abord le commencement, mais
+encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car
+c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver
+dévorant qui ronge la conscience, et enfin ce pleur
+éternel dans des flammes qui ne s’éteignent jamais :
+elles sortent du fond de notre crime. <i>Je tirerai</i>, dit le
+saint Prophète, <i>un feu du milieu de toi pour te dévorer</i> :
+<i lang="la" xml:lang="la">Producam ignem de medio lui qui comedat te<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</i>
+Ce sont nos péchés qui allument le feu de la vengeance
+divine, d’où sort le feu dévorant qui pénètre l’âme par
+l’impression d’une vive et insupportable douleur. Voilà
+ce que produit l’amour de nous-mêmes : voilà comme
+il fait d’abord notre péché et ensuite notre supplice.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ezech.</i>, <small>XXVIII</small>, 18.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12"><span class="first">CHAPITRE XII</span><br>
+<span class="d">Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.</span></h2>
+
+
+<p>Les contraires se connaissent l’un par l’autre : l’injustice
+de l’amour propre se connaît par la justice de
+la charité, dont l’amour propre est l’éloignement et la
+privation. Saint Augustin les définit toutes deux en
+cette sorte : <i>La charité</i>, dit ce Saint, <i>c’est l’amour de
+Dieu jusqu’au mépris de soi-même</i> ; et au contraire, <i>la
+cupidité est l’amour de soi-même jusqu’au mépris de
+Dieu<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>.</i> Quand on dit que l’amour de Dieu va jusqu’au
+mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même
+par rapport à Dieu, et en se comparant à lui : et
+en ce sens, douter qu’on se puisse mépriser soi-même,
+ce serait douter des premiers principes de la raison et
+de la justice. Le mépris est opposé à l’estime : mais
+que peut-on estimer en comparaison de Dieu ? Ou que
+lui peut-on comparer, puisqu’<i>il est celui qui est<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a></i>, et
+que le reste n’est rien devant lui ; ce qui fait dire au Prophète :
+<i>Les Nations devant Dieu ne sont qu’une goutte
+d’eau et comme un petit grain dans une balance, et les
+plus vastes contrées ne sont qu’un peu de poussière<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>.</i>
+On ne peut rien de plus vil ; et cependant l’Écriture
+n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore
+trop forte pour la créature ; elle en vient donc,
+pour parler avec une entière justesse et précision, à
+cette Sentence : <i>Toutes les Nations devant Dieu sont
+comme n’étant pas, et il les estime comme un néant<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XXVIII</small>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Exod.</i>, <small>III</small>, 14.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XL</small>, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XL</small>, 17.</p>
+</div>
+<p>En voulez-vous davantage ? Ce n’est pas d’un homme
+qu’il parle en particulier ; c’est de toute une Nation,
+auprès de laquelle un seul homme n’est rien. Mais
+toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau,
+qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière : et non
+seulement une Nation n’est que cela, mais toutes les
+Nations sont encore moins : elles ne sont qu’un néant.
+Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise ce
+qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une
+goutte d’eau, mais toutes les Nations que seront-elles ?
+Quelque chose de plus peut-être ? Point du tout : plus
+vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y
+paraît.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille
+jusqu’au mépris de soi-même : on ne peut pas se mépriser
+davantage, que de se considérer comme un néant.
+C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et
+d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à
+dire avec saint Michel : <i>Qui est comme Dieu ?</i> Qui mérite
+de lui être comparé, ou d’être nommé devant sa
+face ? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être est en
+lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections
+de plus en plus jusqu’à l’infini ; ce ne sera
+toujours, à les regarder en elles-mêmes, qu’un non être.
+Et que sert d’amasser beaucoup de non êtres ? de tout
+cela en fera-t-on autre chose qu’un non être ? Rien
+autre chose sans doute. O homme, aime donc Dieu
+comme celui qui est seul ; et porte l’amour de Dieu jusqu’à
+te mépriser comme un néant.</p>
+
+<p>Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il
+devait, jusqu’au mépris de soi-même, il a poussé l’amour
+de soi-même jusqu’au mépris de Dieu : il a suivi sa propre
+volonté jusqu’à oublier celle de Dieu, jusqu’à ne s’en
+souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré
+elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de
+Dieu, et ne s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était
+pas. Ainsi c’est le néant qui compte pour rien celui
+qui est, et qui, au lieu de se mépriser soi-même pour l’amour
+de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie
+la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être,
+à la propre satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit
+qu’un néant ; ce qui est le comble de l’injustice et de
+l’égarement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13"><span class="first">CHAPITRE XIII</span><br>
+<span class="d">Combien l’Amour propre rend l’homme faible.</span></h2>
+
+
+<p>Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant
+naturel celui de son injustice et de son égarement. Ce
+n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais lui-même. Il n’ôte
+rien à Dieu ; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa lumière,
+sa force et la source de tout son bien ; et devient
+aveugle, ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais,
+captif du plaisir, ennemi de la vérité. Celui qui recherche
+quelque chose, non à cause de ce qu’elle est, mais
+à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour objet.
+Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise
+à nos sens, il y a une vérité qui est naturellement
+la nourriture de notre esprit.</p>
+
+<p>Cette vérité est notre règle : c’est par là que nos désirs
+doivent être réglés, et non par notre plaisir. Car la
+vérité qui fait, pour ainsi dire, le plaisir de Dieu, c’est
+Dieu même ; et ce qui fait notre plaisir, c’est nous-mêmes
+qui nous préférons à Dieu.</p>
+
+<p>Hélas ! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons
+compté Dieu pour rien, en transgressant sa Loi, et agissant
+comme si elle n’était pas. C’est ce qu’ont fait nos premiers
+parents : c’est le vice héréditaire de notre nature.
+Le démon nous dit comme à eux : Pourquoi Dieu vous
+a-t-il défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si
+doux au goût ? <i lang="la" xml:lang="la">Cur præcepit vobis Deus<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a> ?</i> Depuis ce
+temps, le plaisir a tout pouvoir sur nous, et la moindre
+flatterie des sens prévaut à l’autorité de la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 1.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14"><span class="first">CHAPITRE XIV</span><br>
+<span class="d">Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.</span></h2>
+
+
+<p>Toute âme attachée à elle-même et corrompue par
+son amour propre, est en quelque sorte superbe et
+rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de Dieu. Mais lorsqu’on
+la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la
+douleur, comme ceux qui succombent dans les maux,
+ou parce que le plaisir des sens nous entraîne<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>, c’est
+faiblesse, plutôt qu’orgueil. L’orgueil dont nous parlons
+consiste dans une certaine fausse force, qui rend l’âme
+indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par
+un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une
+espèce d’indépendance : ce qui est cause qu’elle trouve
+un certain plaisir particulier à désobéir, et que la défense
+irrite.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ou parce qu’on ne peut résister à
+l’attrait trop violent du plaisir des sens.</p>
+</div>
+<p>C’est cette funeste disposition que saint Paul explique
+par ces mots : <i>Le péché m’a trompé par la Loi, et par
+elle m’a donné la mort<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a></i> ; c’est-à-dire, comme l’explique
+saint Augustin<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>, le péché m’a trompé par une
+fausse douceur, <i lang="la" xml:lang="la">falsâ dulcedine</i>, puisqu’il m’en a fait
+trouver à transgresser la défense ; et par là il m’a donné
+la mort : parce que, par une étrange maladie de ma
+volonté, je me suis d’autant plus volontiers porté au
+plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense :
+<i lang="la" xml:lang="la">Quia quanto minus licet, tanto magis libet.</i> Ainsi la
+Loi m’a doublement donné la mort parce qu’elle a mis
+le comble au péché, par la transgression expresse du
+commandement, et qu’elle a irrité le désir par le puissant
+attrait de la défense : <i lang="la" xml:lang="la">Incentivo prohibitionis et
+cumulo prævaricationis.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VII</small>, 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Div. quæst. ad Simplic.</i>, I, 5 <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<p>La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons,
+en transgressant la défense, un certain usage de notre
+liberté qui nous déçoit ; et qu’au lieu que la liberté véritable
+de la créature doit consister dans une humble
+soumission de sa volonté à la volonté souveraine de
+Dieu, nous la faisons consister dans notre volonté
+propre, en affectant une manière d’indépendance
+contraire à l’institution primitive de notre nature, qui
+ne peut être vraiment libre et heureuse que sous
+l’empire de Dieu.</p>
+
+<p>Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux,
+qui n’ont d’autres lois que leurs désirs, parce
+que leurs passions sont pour eux la loi de la nature<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>,
+qui les leur inspire. Mais la créature raisonnable, qui a
+une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a imposée,
+est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement
+à la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est
+émanée. C’est donc en elle un grand vice, lorsqu’elle met
+son plaisir à secouer ce bienheureux joug dont Jésus-Christ
+a dit : <i>Mon joug est léger, et mon fardeau est
+doux<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a></i> ; et qu’elle se fait libre comme un animal
+insensé, conformément à cette parole : <i>L’homme vain
+est emporté par son orgueil, et se croit né libre à la
+manière d’un jeune animal fougueux<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la loi de Dieu et de la nature.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XI</small>, 30.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Job</i>, <small>XI</small>, 12.</p>
+</div>
+<p>A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable,
+il en faut joindre encore un autre, qui est
+celui que saint Jean nous veut faire entendre particulièrement
+en cet endroit ; qui est dans l’âme un certain
+amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence
+propre<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a> : qui est le vice le plus inhérent et
+ensemble le plus dangereux de la créature raisonnable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sur une opinion de son excellence propre.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15"><span class="first">CHAPITRE XV</span><br>
+<span class="d">Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement
+dans son orgueil.</span></h2>
+
+
+<p>On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans
+entendre la situation de l’âme raisonnable, et le rang
+qu’elle tient naturellement entre les choses que l’on appelle
+biens.</p>
+
+<p>Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est
+Dieu, autour duquel sont occupées toutes les vertus,
+et où se trouvent toutes les félicités de l’âme raisonnable<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.
+Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, qui
+sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable
+peut être touchée. Elle tient elle-même le milieu
+entre ces deux sortes de biens, pouvant s’élever, par
+son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser vers les
+autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen
+entre tout ce qui est bon.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.</p>
+</div>
+<p>Elle est donc par son état le plus excellent de tous
+les biens après Dieu ; infiniment au-dessous de lui, et
+de beaucoup au-dessus de tous les objets sensibles,
+auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de Dieu,
+sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe
+si bas, il faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi
+parler, par le milieu, qui est elle-même ; et c’est là sans
+difficulté sa première attache. Car ne trouvant au-dessous
+de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa
+félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant
+faite à son image, c’est là premièrement qu’elle
+tombe ; et saint Augustin a dit très véritablement que
+<i>l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu,
+tombe premièrement sur lui-même<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a></i>. C’est donc là
+que, perdant sa force, il tombe infailliblement<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a> encore
+plus bas ; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de
+s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles
+et inférieurs, dont il devient le captif. Car le devenant
+de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti
+aux choses extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant,
+et obligé de chercher<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a> dans ces objets
+les plaisirs qui en reviennent à ses sens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XIV, <small>XIII</small> <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il tombe de nécessité.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et contraint de mendier.</p>
+</div>
+<p>Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable
+à une eau qui d’une haute montagne coule premièrement
+sur un haut rocher, où elle se disperse, pour
+ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au plus
+profond des abîmes ; l’âme raisonnable tombe de Dieu
+sur elle-même, et se trouve précipitée à ce qu’il y a de
+plus bas.</p>
+
+<p>Voilà une image véritable de la chute de notre nature.
+Nous en sentons le dernier effet dans ce corps qui
+nous accable, et dans ce plaisir des sens qui nous captive.
+Nous nous trouvons au-dessous de tout cela,
+et vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui
+étions nés pour la commander. Telle est donc l’extrémité
+de notre chute.</p>
+
+<p>Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes.
+Car comme cette eau, qui tombe premièrement sur ce
+rocher, le cave à l’endroit de sa chute, et y fait une impression
+profonde : ainsi l’âme, tombant sur elle-même,
+fait aussi en elle-même une première et profonde plaie,
+qui consiste dans l’impression de son excellence propre,
+de sa grandeur propre, voulant toujours se persuader
+qu’elle est quelque chose d’admirable, se repaissant de
+la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours
+concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour
+d’elle qu’elle ne veuille s’assujettir : d’où vient l’ambition,
+la domination, l’injustice, la jalousie ; ni rien en
+elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme sien :
+d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est
+en tout cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui
+s’appelle orgueil.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c16"><span class="first">CHAPITRE XVI</span><br>
+<span class="d">Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux :
+il est traité du premier.</span></h2>
+
+
+<p>Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire,
+comme nous l’avons défini, l’amour et l’opinion
+de sa grandeur propre, a deux effets principaux, dont
+l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus des autres ;
+l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre
+excellence.</p>
+
+<p id="bancs">Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se
+trouve que dans les gens savants, ou riches ; et qu’il
+n’est guère dans le bas peuple, accoutumé au travail,
+à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui regardent
+les choses de plus près, voient que ce vice règne
+dans tous les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à
+voir la peine qu’on a à réconcilier les esprits dans les
+conditions les plus viles, lorsqu’il s’élève des querelles
+et des procès pour cause d’injures. On trouve les cœurs
+ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance,
+qui est le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité.
+Ceux qui voient tous les jours les emportements
+des Paysans pour des bancs dans les paroisses,
+et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à
+dire qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait,
+sans écouter aucune raison ni céder à aucune autorité,
+ne reconnaissent que trop dans ces âmes basses la
+plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les guerres
+parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout
+remuer pour se distinguer des autres. Il ne faut pas
+beaucoup étudier les dispositions de ceux qui dominent
+dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté
+et un ascendant sur leurs compagnons, pour
+reconnaître que l’orgueil et le désir d’exceller les transportent
+avec la même force, et plus de brutalité que les
+autres hommes.</p>
+
+<p>Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus
+épurées, combien a-t-il fallu prendre de précautions
+pour empêcher dans les élections, même ecclésiastiques
+et religieuses, l’ambition, les cabales, les brigues, les
+secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les
+plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres
+dérèglements trop communs en cette matière<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>, sans
+qu’on se puisse vanter d’avoir peut-être fait autre chose
+que de couvrir ou pallier ces vices, loin de les avoir entièrement
+déracinés ? Malheur donc, malheur à la terre
+infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et les autres dérèglements trop connus. — <span class="sc">Éd.
+Versailles</span> : et toutes les autres ordures trop connues.</p>
+</div>
+<p>Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits
+par ces paroles : <i>Les fruits de la chair</i>, dit-il<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>, et
+sous ce nom il comprend l’orgueil, <i>sont les inimitiés,
+les disputes, les jalousies, les colères, les querelles</i>, sous
+lesquelles il faut comprendre les guerres, <i>les dissensions,
+les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les meurtres</i>,
+dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus
+grande partie, <i>les médisances</i>, où l’on enfonce jusqu’au
+vif une dent aussi venimeuse que celle des vipères,
+dans la réputation, qui est une seconde vie du prochain :
+ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face
+de la terre, <i>sont autant d’enfants</i> de l’orgueil, autant
+de branches sorties de cette racine empoisonnée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Galat.</i>, <small>V</small>, 19.</p>
+</div>
+<p>Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices,
+que saint Paul ne fait que nommer ; et nous verrons
+combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en voit les
+derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil
+sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire
+dans tous les ravages et dans toutes les désolations
+qu’elles causent dans le genre humain, puisque
+dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le
+désir de domination, et la gloire dont les premières têtes
+du genre humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies
+font encore mieux voir cet esprit d’orgueil, puisque
+c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, pour se faire
+un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à
+Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples
+qui portent le leur.</p>
+
+<p>Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil
+à des vices plus communs, il ne faut que s’attacher
+un moment à l’envie et à sa fille la médisance, pour
+voir tous les hommes pleins de venin et de haine mutuelle,
+qui fait changer la langue en armes offensives, plus tranchantes
+qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche,
+pour désoler tout ce qui se présente. Tout cela vient de
+ce que chacun, épris de soi-même, veut tout mettre à
+ses pieds, et s’établir une damnable supériorité, en dénigrant
+tout le genre humain. Voilà le premier effet de
+l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.</p>
+
+<p>Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres
+concupiscences plus grossières et plus charnelles, je ne
+sais quoi qui les pousse à l’extrémité. Voyez cette
+femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation,
+dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée,
+comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend
+premièrement à elle-même cette adoration ; elle est elle-même
+son idole ; et c’est après s’être adorée et admirée
+elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son empire.
+Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer
+son vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son
+fard. Une Cléopâtre croit porter dans ses yeux et sur
+son visage de quoi abattre à ses pieds les Conquérants ;
+et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve
+plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent.
+Tous les siècles portent de ces fameuses beautés,
+que le Sage nous décrit par ces paroles : Elle a renversé
+un nombre infini de gens percés de ses traits : toutes
+ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés
+sous ses coups : <i lang="la" xml:lang="la">Multos vulneratos dejecit, et fortissimi
+quique interfecti sunt ab eâ<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>VII</small>, 26.</p>
+</div>
+<p>Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la
+chair. Les hommes, comme les femmes, se piquent
+d’être vainqueurs. <i>C’est un opprobre parmi les Assyriens,
+si une femme se moque d’un homme, en se sauvant
+de ses mains<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Judith</i>, <small>XII</small>, 11.</p>
+</div>
+<p>Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là ?
+Où ne se glorifie-t-on pas de ces damnables victoires ?
+Où ne célèbre-t-on pas ces insignes corrupteurs de la
+pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, que
+nulle vertu n’échappe à leurs mains impures ? La
+gloire donc se mêle dans leurs désirs sensuels ; et on imagine
+une certaine excellence, d’un côté à se faire désirer,
+et de l’autre à corrompre ; ou, comme parle l’Écriture,
+à humilier un sexe infirme<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Saint <span class="sc">Augustin</span>, <i>Confessions</i>, livre II,
+ch. III : « Je me portais avec ardeur dans le péché non seulement
+pour trouver quelque plaisir en le commettant, mais encore pour être
+loué de l’avoir commis. » A rapprocher du ch. <small>XVIII</small>, III<sup>e</sup> Partie de
+l’<i>Introduction à la Vie dévote</i> (<i>Des amourettes</i>).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c17"><span class="first">CHAPITRE XVII</span><br>
+<span class="d">Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée
+avec celle d’une femme qui veut se croire belle.</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous
+vos yeux, la faiblesse de l’orgueil, et la vaine délectation
+des louanges où il nous engage. Qu’est-ce, ô Seigneur,
+que la louange, sinon l’expression d’un bon
+jugement que les hommes font de nous ? Et si ce jugement
+et cette expression s’étend beaucoup parmi les
+hommes, c’est ce qui s’appelle la gloire ; c’est-à-dire
+une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si ces
+louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur
+de m’y plaire tant ? Et si elles sont véritables, d’où me
+vient cette autre erreur, de me délecter moins de la
+vérité, que du témoignage que lui rendent les hommes ?
+Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être
+fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage
+des autres, et s’il se peut, de tout le genre
+humain ? Quoi ! la vérité m’est-elle si peu connue, que
+je veuille l’aller chercher dans l’opinion d’autrui ? Ou
+bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes
+défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable
+témoin, j’aime mieux me voir, comme dans un
+miroir flatteur, dans le témoignage de ceux à qui je les
+cache avec tant de soin ? Quelle faiblesse pareille !</p>
+
+<p>Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté,
+qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare
+sa maigreur extrême, et rétablit ses traits effacés ;
+ou qui fait peindre dans un tableau trompeur ce qu’elle
+n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans lui ont
+volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de
+la louange, de la réputation, de la gloire. La gloire
+ordinairement n’est qu’un miroir, où l’on fait paraître
+le faux avec un certain éclat.</p>
+
+<p>Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre,
+de ces deux idoles du monde, que les hommes
+semblent encore s’efforcer de porter, par leurs louanges
+et leurs admirations, au faîte des choses humaines :
+qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas
+confus de fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus
+par des actions pleines d’une vigueur mal entendue,
+puisqu’elle n’aboutit qu’à des injustices, ou en
+tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre
+humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui
+s’est engagée dans de semblables erreurs, et transporté
+par de semblables passions ? Vanité des vanités, et tout est
+vanité : et plus l’orgueil s’imagine avoir donné dans le
+solide, plus il est vain et trompeur.</p>
+
+<p>Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la
+vérité, comme elle y doit être naturellement : quelle
+erreur de ne pouvoir estimer la vertu sans la louange des
+hommes ! La vertu est-elle si peu considérable par elle-même
+aux yeux de Dieu ? fait-il si peu de chose pour
+un vertueux ? Et qui donc les estimera<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>, si les sages ne
+s’en contentent pas ? Et toutefois je vois un saint
+Augustin<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, un si grand homme, un homme si humble,
+un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la
+louange que comme un bien de celui qui loue, dont le
+bonheur est de connaître la vérité et de faire justice à
+la vertu ; je vois, dis-je, un si saint homme, qui s’examinant
+lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente,
+pour ainsi dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges
+pour lui-même, plutôt que pour ceux qui les lui
+donnent ; s’il ne veut point être aimé des hommes pour
+d’autres motifs que pour celui de leur profiter ; et, en un
+mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux :
+tant l’orgueil est un mal caché : tant il est inhérent à
+nos entrailles : tant l’appas en est subtil et imperceptible ;
+et tant il est vrai que les humbles ont à craindre
+jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque
+tentation d’un vice qu’on respire avec l’air du monde,
+et dont on porte en soi-même la racine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : La vertu est-elle si peu considérable par elle-même ?
+Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux ? Et
+qui donc les estimera.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Confess.</i>, X, <small>XXXVII</small> <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c18"><span class="first">CHAPITRE XVIII</span><br>
+<span class="d">Un bel Esprit, un Philosophe.</span></h2>
+
+
+<p>Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire,
+d’une autre espèce de faiblesse. On en voit qui passent
+leur vie à tourner un vers, à arrondir une période ; en
+un mot, à rendre agréables des choses non seulement
+inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter
+leurs amours<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>, et à remplir l’Univers des folies de
+leurs jeunesses égarées.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : comme à chanter un
+amour feint ou agréable.</p>
+</div>
+<p>Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent
+souffrir ceux des autres ; ils tâchent parmi les
+Grands, dont ils flattent les erreurs et les faiblesses, de
+gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils remportent,
+ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du
+Public, enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils
+apprennent à mettre leur félicité dans des voix confuses,
+dans un bruit qui se fait dans l’air ; et prennent rang
+parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche :
+<i>Vous qui vous réjouissez dans le néant<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</i> Que si
+quelque critique vient à leurs oreilles ; avec un dédain
+apparent, ou une douleur véritable, ils se font justice à
+eux-mêmes ; de peur de les affliger, il faut bien qu’une
+troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent
+du Public. Attentifs à son jugement, où le goût,
+c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur ont
+plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère
+Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie,
+la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries,
+et à fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs
+épigrammes piquantes ; plus que tout cela les douceurs et
+les agréments qu’ils auront versé sur le poison de leurs
+écrits, ennemis de la piété et de la pudeur. Si leur siècle
+ne leur paraît pas assez favorable à leurs folies, ils
+attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils
+trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes
+pour des ouvrages que leur conscience aura condamnés
+avec Dieu même, et qui auront allumé autour d’eux un
+feu vengeur. O tromperie ! ô aveuglement ! ô vain
+triomphe de l’orgueil !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> <i>Amos</i>, <small>VI</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes,
+condamnent ces vains écrits. Il n’y a rien en apparence
+de plus grave ni de plus vrai que le jugement qu’un
+Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple,
+portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils
+(c’est le discours de Platon), aucun égard à la vérité :
+pourvu qu’ils disent des choses qui plaisent, ils sont
+contents : c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers le
+pour et le contre : des Sentences admirables pour la
+vertu, et contre elle : les vices y sont blâmés et loués
+également ; et pourvu qu’ils les chantent<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a> en de beaux
+vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera dans ce Philosophe
+un recueil de vers d’Homère pour et contre la
+vertu : le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on
+suivra ; et pourvu qu’il arrache à son lecteur le témoignage
+que son oreille a été agréablement flattée, il croit
+avoir satisfait aux règles de son art : comme un Peintre
+qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui
+portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir
+accompli ce qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a
+parfaitement imité la nature. C’est pourquoi (ceci est
+encore le raisonnement de Platon, sous le nom de
+Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et
+admirables sentences, on n’a qu’à approfondir, et les
+faire raisonner dessus, on trouvera qu’ils ne les entendent
+pas. Pourquoi ? dit ce Philosophe. Parce que,
+songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune
+peine de chercher la vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : qu’ils le fassent.</p>
+</div>
+<p>Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également
+étalés. S’il trouve a propos de décrire dans son
+<i>Énéide</i> l’opinion de Platon sur la pensée et l’intelligence
+qui anime le monde : il le fera en vers magnifiques.
+S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en
+anime les mouvements, de décrire le concours d’atomes
+qui assemble fortuitement les premiers principes des
+terres, des mers, des airs et du feu, et d’en faire sortir
+l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du
+secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien
+dans une de ses Églogues que bon Platonicien dans son
+Poème héroïque. Il a contenté l’oreille, il a étalé le
+beau tour de son esprit, le beau son de ses vers, et la
+vivacité de ses expressions : c’est assez à la poésie : il
+ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire.</p>
+
+<p>Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le
+même esprit : la Religion n’est non plus<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a> dans le dessein
+et dans la composition de leurs ouvrages que dans ceux
+des Païens. Celui-là<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a> s’est mis dans l’esprit de blâmer
+les femmes : il ne se met point en peine s’il condamne le
+mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné
+comme un remède : pourvu qu’avec de beaux vers il
+sacrifie la pudeur des femmes à son humour satirique,
+et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien souvent
+très laides, il est content.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : la Religion n’entre non plus.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Boileau.</p>
+</div>
+<p>Un autre<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> croira fort beau de mépriser l’homme dans
+ses vanités et ses airs ; il plaidera contre lui la cause
+des bêtes, et attaquera en forme jusqu’à la raison, sans
+songer qu’il déprise l’image de Dieu dont les restes
+sont encore si vivement empreints dans notre chute, et
+qui sont si heureusement renouvelés dans notre régénération.
+Ces grandes vérités ne lui sont de rien ; au
+contraire, il les cache de dessein formé à ses lecteurs,
+parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et
+dangereuses plaisanteries : tant on s’éloigne de la
+vérité quand on cultive les arts auxquels la coutume et
+l’erreur ne donnent dans la pratique d’autre objet que
+le plaisir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Montaigne.</p>
+</div>
+<p>Un Philosophe<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a> blâme ces arts, et les bannit de sa
+république, avec des couronnes sur la tête, et une branche
+de laurier dans la main. Mais ce Philosophe est-il
+lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, ne le
+connaît pas pour Dieu ? qui n’ose annoncer au peuple la
+plus importante des vérités, qui adore avec lui des idoles,
+et sacrifie avec lui la vérité à la coutume ? Il en est de
+même des autres, qui enflés de leur vaine Philosophie,
+parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, ou
+Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à
+leur jugement les oracles que Dieu envoie au monde,
+jusqu’à tenter de les redresser<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a> : la simplicité de
+l’Écriture causera un dégoût extrême à leur esprit
+préoccupé ; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par
+intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur
+orgueil : <i lang="la" xml:lang="la">Quantum propinquaverunt intelligentiâ, tantum
+superbiâ recesserunt</i>, dit saint Augustin<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>. Voilà
+ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle
+n’est pas soumise à la sagesse de Dieu : elle n’engendre
+que des superbes et des incrédules<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Platon.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : que Dieu envoie au
+monde pour le redresser.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Serm.</i> <small>CXLI</small>, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des <i>Confessions</i>
+de saint Augustin.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c19"><span class="first">CHAPITRE XIX</span><br>
+<span class="d">Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil,
+en lui donnant ce qu’il demande.</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière
+l’orgueil des hommes ! La gloire est le souverain
+bien qu’ils se proposent : et vous, Seigneur, comment
+les punissez-vous ? En leur donnant cette gloire dont
+ils sont avides. Car vous en êtes le maître<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>, et
+vous la donnez et l’ôtez comme il vous plaît, selon
+que vous tournez l’esprit des hommes. Mais pour montrer
+combien elle est, non seulement vaine, mais encore
+trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent
+à ceux qui la demandent, et vous en faites leur supplice.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : En leur ôtant cette gloire
+dont ils sont avides ? quelquefois : car vous êtes le maître.</p>
+</div>
+<p>Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le
+Trône le plus auguste de l’Asie et de tout le monde,
+sinon de faire parler de lui, c’est-à-dire, d’avoir une
+grande gloire parmi les hommes ? <i>Que de peine</i>, disait-il,
+<i>il se faut donner pour faire parler les Athéniens !</i>
+Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il
+recherchait avec tant d’ardeur ; mais il y était entraîné
+par une espèce de manie, dont il n’était pas le
+maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le livrer
+à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette
+gloire dont la soif le tourmentait, avec encore plus
+d’abondance qu’il ne pouvait imaginer ? Ce ne sont pas
+seulement les Athéniens qui parlent de lui ; tout le
+monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné
+lui a donné plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son
+nom est grand en Orient comme en Occident, et les
+Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de refuser
+la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé ; il l’en
+a rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge ; il l’en a
+enivré ; et il en a eu plus que sa tête n’était capable
+d’en porter. O Dieu, quel bien est celui que vous prodiguez
+aux hommes que vous avez livrés à eux-mêmes,
+et que vous avez réprouvés de votre royaume<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Tout ce développement est repris par Bossuet du <i>Sermon pour
+la profession de M<sup>lle</sup> de La Vallière</i> (1675) : Qu’est-ce qu’il a souhaité,
+ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de travaux
+et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a fait souffrir
+aux autres ?… Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est
+donnée, etc…</p>
+</div>
+<p>Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en
+avoir autant, et durant sa vie et après sa mort, qu’un
+Homère, qu’un Théocrite, qu’un Anacréon, qu’un Cicéron,
+qu’un Horace, qu’un Virgile ? On leur a rendu des
+honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au
+monde, et la postérité en a fait ses modèles et presque
+ses idoles. La folie de les louer a été poussée jusqu’à leur
+dresser des temples : ceux qui n’ont pas été jusque-là
+n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des
+esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé
+dans votre Évangile, de cette gloire qu’ils
+ont reçue, et reçoivent continuellement dans la bouche
+de tous les hommes ? <i>Je vous le dis en vérité, ils ont reçu
+leur récompense<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez
+tout dans votre balance, et donnez le prix à tout le bien,
+pour petit qu’il soit, vous avez préparé une récompense
+convenable à cette telle quelle industrie qui paraît
+dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et
+dans les écrits de ceux qu’on nomme les grands
+Auteurs ! Vous les avez récompensés et punis tout
+ensemble : vous les avez repus de vents : enflés par la
+gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien
+ces grands Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit,
+pour arranger leurs paroles et composer leurs Poèmes !
+Celui-là étonné lui-même du long et furieux travail de
+son <i>Énéide</i>, dont tout le but, après tout, était de flatter
+le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une
+lettre qu’il s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce
+de manie, <i lang="la" xml:lang="la">pene vitio mentis</i>. Leur conscience leur reprochait
+qu’ils se donnaient beaucoup de peine pour
+rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.</p>
+
+<p>Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches,
+que d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie,
+que d’esprit faut-il sacrifier à cette vanité !
+Dieu la condamne, et à la fin il la contente, pour laisser
+aux hommes un monument éternel du mépris qu’il
+fait de cette gloire si désirée par les gens qui ne la
+connaissent pas ; il leur en donne plus qu’ils n’en
+veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces Conquérants,
+ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces
+grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés
+du genre humain, sont élevés au plus haut degré
+de réputation où l’on puisse parvenir parmi les hommes ;
+et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que
+leurs desseins : <i lang="la" xml:lang="la">Receperunt mercedem suam, vani
+vanam<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> <i>In Psal.</i> <small>CXVIII</small>, <i>Serm.</i> <small>XII</small>, 2.
+Cette citation se trouve déjà,
+en termes analogues, dans le <i>Sermon pour la profession de M<sup>lle</sup>
+de La Vallière</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c20"><span class="first">CHAPITRE XX</span><br>
+<span class="d">Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre
+gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable vertu.</span></h2>
+
+
+<p>Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe
+le plus. Plus vains encore et plus déçus par leur orgueil
+sont ceux qui sacrifient à la gloire, non des choses
+vaines, mais les propres œuvres que la vertu devait produire.
+Tels sont <i>ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour
+être glorifiés des hommes</i> : qui <i>sonnent de la trompette
+devant eux-mêmes quand ils font l’aumône</i> : qui <i>affectent
+de prier dans les coins des rues et d’attrouper
+le monde autour d’eux</i> : qui <i>veulent rendre leurs jeûnes
+publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur
+visage</i><a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXIII</small>, 2, 5, 16.</p>
+</div>
+<p>Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou
+même, par le dernier aveuglement, parmi les Chrétiens,
+ont été justes, équitables, tempérants, cléments,
+pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang. Et
+tous ils ont reçu leur récompense ; et ils sont beaucoup
+plus punis que ceux qui mettent la gloire dans des
+choses vaines. Car plus les œuvres qu’ils étalent sont
+solides par elles-mêmes, plus il est indigne et injuste
+de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de
+chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être
+loué par les hommes, comme si Dieu ne lui suffisait
+pas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c21"><span class="first">CHAPITRE XXI</span><br>
+<span class="d">Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la
+gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont
+plus trompés que les autres.</span></h2>
+
+
+<p>Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>
+tout homme venant au monde, vous me découvrez dans
+votre lumière une autre plus dangereuse séduction et
+déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à
+ce qui leur semble, au-dessus des louanges humaines,
+s’admirent eux-mêmes en secret, se font eux-mêmes
+leur dieu et leur idole, se repaissant de l’idée de leur
+vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre
+travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : qui illuminez.</p>
+</div>
+<p>Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens : <i>Que
+Dieu me donne la beauté et les richesses ; pour moi je
+me donnerai la vertu, et un esprit équitable et toujours
+égal</i> ; et qui par là même s’élevaient en quelque façon au-dessus
+de leur Dieu, <i>parce qu’il était</i>, disaient-ils, <i>sage
+et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur
+industrie</i>. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus
+des hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes,
+qui se louaient et s’admiraient en cette sorte,
+eussent été autre chose que des hommes ; et les louanges
+qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des
+louanges humaines ; ou que tout cela fût autre
+chose que de servir la créature plutôt que le Créateur ;
+puisqu’eux-mêmes bien certainement ils étaient des
+créatures, et des créatures d’autant plus faibles et
+d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait
+plus indépendant et plus épuré ; lorsqu’affranchis,
+s’ils l’étaient, du joug de la dépendance des opinions et
+des louanges des autres, ils faisaient leur félicité et
+leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de
+leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et
+en même temps comme le plus bel ouvrage de la raison.</p>
+
+<p>Dieu ! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était
+grossier, encore qu’ils prissent un tour apparemment
+plus délicat pour se reposer en eux-mêmes ! O qu’ils
+étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils étaient dédaigneux,
+et qu’ils méprisaient les autres hommes ! Ils
+ne faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles,
+et déplorer leur erreur, réservant toute leur admiration
+pour eux-mêmes. Tel était ce Pharisien qui
+disait à Dieu dans sa prière : <i>Je ne suis pas comme le
+reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques,
+tel qu’est aussi ce Publicain<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</i> S’il appliquait à
+cet homme particulier son mépris universel pour le
+genre humain, c’est parce qu’il le trouva le premier
+devant ses yeux ; et il en eût fait autant à tout autre qui
+se serait présenté de même : et ce dédain était l’effet
+de l’aveugle admiration dont il était plein pour lui-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Luc.</i>, <small>XVIII</small>, 11.</p>
+</div>
+<p>Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les
+vertus dont il était revêtu<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>, puisqu’en se mettant
+au-dessus du reste des hommes, il disait à Dieu : <i>Je
+vous en rends grâces</i>, et semblait le reconnaître comme
+l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais
+s’il eût été de ceux qui disent sincèrement avec David :
+<i>Mon âme sera louée dans le Seigneur<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a></i>, non content
+de lui rendre grâces, il aurait connu son besoin et lui
+aurait fait quelques demandes ; il ne se serait pas regardé
+comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de
+se corriger d’aucun défaut, mais seulement de remercier
+Dieu de ses vertus ; enfin il n’aurait pas cru que Dieu
+le regardât seul et qu’il l’honorât seul de ses dons.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dont il se croyait revêtu.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXXIII</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Quand donc il disait à Dieu : <i>Je vous rends grâces</i>,
+c’était une formule de prière, plutôt qu’une humilité sincère
+dans son cœur : et qui eût pénétré le dedans de ce
+cœur<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, y eût trouvé qu’en rendant grâces à Dieu de
+ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait
+grâces à lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et
+de s’être seul rendu digne qu’il arrêtât ses yeux sur
+lui. Par où il retombait nécessairement dans cette
+malédiction du Prophète : <i>Maudit l’homme qui espère
+en l’homme, et qui se fait un bras de chair<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a></i>,
+puisque lui-même, qui se confiait en lui-même, était un
+homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui
+mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa
+vertu. Et son erreur, c’était, poursuit le Prophète, de
+retirer son cœur de Dieu, pour l’occuper de soi-même
+et de sa vertu : <i lang="la" xml:lang="la">Maledictus homo qui confidit in
+homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino
+recedit cor ejus.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de ce cœur tout à lui-même.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>XVII</small>, 5.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c22"><span class="first">CHAPITRE XXII</span><br>
+<span class="d">Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre
+de tomber dans cette espèce d’orgueil ?</span></h2>
+
+
+<p>Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice,
+pleine d’elle-même et de son propre mérite. Ils se
+regardaient comme les seuls dignes du don de Dieu,
+comme s’ils eussent été<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a> d’une autre nature, et formés
+d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des
+humains ; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant
+souffrir qu’on annonçât l’Évangile aux Gentils, ni
+qu’on louât d’autres qu’eux<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. C’est là donc cette
+fausse et abominable justice qui est détestée par saint
+Paul en tant d’endroits : et une telle justice, si clairement
+réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point
+trouver de place parmi les Chrétiens.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et de même que s’ils étaient d’une autre nature.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : d’autres hommes qu’eux.</p>
+</div>
+<p>Mais les hommes corrompent tout, et abusent du
+Christianisme, comme du reste des dons de Dieu. Il s’est
+trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient les Pélagiens, qui
+ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut ; et il s’en est
+trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie,
+ont cru trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme,
+et rendre à Dieu toute la gloire qui lui était due.</p>
+
+<p>Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien,
+tant loué par saint Augustin pour cette Sentence,
+ont dit qu’<i>il fallait donner, non une partie du salut,
+mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier jamais de rien,
+parce que rien n’était à nous<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a></i>. Ils l’avaient prise de
+saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure,
+non que celui qui se glorifie se puisse glorifier, du
+moins en partie, en lui-même, mais qu’il ne doit nullement
+se glorifier en lui-même, mais en Dieu ; c’est-à-dire,
+uniquement en lui.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> S. Cypr., <i lang="la" xml:lang="la">Test. adversus
+Judæos, ad Quirin.</i>, II, <small>IV</small> ; S. August., <i lang="la" xml:lang="la">Contra duas Ep. Pelag.</i>, VI, <small>X</small>,
+25 <span lang="la" xml:lang="la">et seq.</span></p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c23"><span class="first">CHAPITRE XXIII</span><br>
+<span class="d">Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.</span></h2>
+
+
+<p>Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la
+justice Judaïque et Pharisaïque, que saint Paul appelle
+<i>la propre justice<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a></i>, c’est-à-dire, celle qu’on trouve en
+soi-même, et non pas en Dieu. On tombe dans cette
+fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on
+croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce
+qu’une petite pensée et le moindre de tous les désirs,
+de soi-même, comme de soi-même, contre la doctrine
+de saint Paul<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a> ; ou sans erreur dans l’esprit, par une
+certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme,
+après Dieu, il n’y a rien de plus beau ni de plus semblable
+à Dieu que la créature raisonnable, sanctifiée
+par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses dons,
+vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son
+libre arbitre ; une âme qui voit et qui croit voir cette
+beauté en elle-même, qui sent qu’elle fait le bien, et s’y
+attache par un amour sincère autant qu’elle peut,
+touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et regarde un
+si grand bien plutôt comme étant en soi que comme
+venant de Dieu. De là vient<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a> qu’insensiblement elle
+oublie que Dieu en est le principe, et se l’attribue à soi-même,
+par un sentiment d’autant plus vraisemblable,
+qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>X</small>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>III</small>, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ce qui fait qu’insensiblement.</p>
+</div>
+<p>C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle
+espère, qu’elle aime, qu’elle consent à la grâce, qu’elle
+la demande. Ainsi, comme ce bien qu’elle fait lui est
+propre en quelque façon, elle se l’approprie et se l’attribue,
+sans songer que tous les bons mouvements du
+libre arbitre sont prévenus, préparés, dirigés, excités,
+conservés par une opération propre et spéciale de Dieu,
+qui nous fait faire, de la manière qu’il faut<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>, tout le bien
+que nous faisons, et nous donne le bon usage de notre
+liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon
+exercice : en sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le
+plus de nous, qu’il ne faille demander à Dieu, et lui en
+rendre grâces.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : De la manière qu’il sait.</p>
+</div>
+<p>L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à
+elle-même, par la pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier
+tout le bien qu’elle a, encore qu’il lui vienne de
+Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui le possède
+que de Dieu qui le donne : ou si elle l’attribue à Dieu,
+c’est à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu : <i>Je vous
+rends grâces</i>, et qui s’attribue à soi-même de rendre
+grâces : ou si elle surpasse ce Pharisien, qui se contente
+de rendre grâces, sans rien demander, et qu’elle demande
+à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela
+même, et s’en glorifie : ou si elle cesse de s’en glorifier,
+elle se glorifie de cela même, et fait renaître l’orgueil,
+dans la pensée qu’elle a de l’avoir vaincu.</p>
+
+<p>O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré,
+de plus sublime, de plus vrai dans la vertu, devient
+naturellement la pâture de l’orgueil ! Et à cela quel
+remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même ?
+En un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se
+glorifie de la connaissance qu’on a de son indigence et
+de son néant, et que les retours sur soi-même se multiplient
+jusqu’à l’infini.</p>
+
+<p>Mais c’est peut-être un petit défaut<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> ? Non :
+c’est la plus grande de toutes les fautes, et il n’y
+a rien de si vrai que cette parole de saint Fulgence,
+dans la lettre à Théodore<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a> : <i>C’est à l’homme un orgueil
+détestable, quand il fait ce que Dieu condamne
+dans les hommes ; mais c’est encore un orgueil plus
+détestable, lorsque les hommes s’attribuent ce que Dieu
+leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus
+ce don est excellent, plus est grande la perversité de
+l’ôter à Dieu pour se le donner à soi-même ; et plus
+injuste est l’ingratitude de méconnaître l’Auteur d’un
+si grand bien<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> S. Fulg., <i lang="la" xml:lang="la">Epist.</i> <small>VI</small>, cap. <small>VIII</small>, n. 11.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> La même citation se trouve dans le <i>Sermon sur l’honneur du
+Monde</i> (1660).</p>
+</div>
+<p>C’est donc la plus grande peste, et en même temps
+la plus grande tentation de la vie humaine, que cet
+orgueil de la vie, que saint Jean nous fait détester.
+C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux autres,
+comme le comble de tous les maux, et le dernier
+degré du mal. <i>Mes petits enfants</i>, nous dit-il, <i>n’aimez
+pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce que
+tout y est concupiscence de la chair</i> ; c’est ce qui représente
+le premier degré de notre chute<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a> : ou <i>concupiscence
+des yeux</i>, curiosité et ostentation, qui est le second
+pas que vous faites dans le mal : ou <i>orgueil de la vie</i>, qui
+est l’abîme des abîmes, et le mal dont toute la vie et
+tous ses actes sont infectés radicalement et dans le
+fond.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : c’est ce qui présente le premier et
+fait le premier degré de notre chute.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c24"><span class="first">CHAPITRE XXIV</span><br>
+<span class="d">Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a
+de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu ?</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse
+que nous avons à nous-mêmes, et qui nous l’a
+inspirée ? Qui nous a, dis-je, inspiré cette aveugle et
+malheureuse inclination, cette pitoyable facilité d’attribuer
+à nos propres forces et à nos propres efforts,
+en un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous
+par votre libéralité ? Ne sommes-nous pas assez néant,
+pour être capables d’entendre du moins que nous
+sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit
+de vous ? Et d’où vient que la chose du monde la plus
+difficile à ce néant, c’est de dire véritablement : Je suis
+un néant, je ne suis rien ? En voici la cause première.</p>
+
+<p>Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et
+avant toute autre nature, en avait fait une qui devait
+être la plus belle et la plus parfaite de toutes ; c’était
+la nature angélique ; et dans une nature si parfaite il
+s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent,
+plus beau et plus parfait que tous les autres : en sorte
+que sous Dieu et après Dieu l’Univers ne devait rien
+avoir d’aussi parfait ni d’aussi beau. Mais tout ce qui
+est tiré du néant peut succomber au péché. Une si belle
+Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle.
+Elle n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps ;
+de sorte que, n’ayant point à tomber plus bas qu’elle-même
+par l’inclination aux biens corporels, toute sa
+force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à
+aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre
+chose.</p>
+
+<p>Vraiment toute créature n’est rien ; et quiconque
+s’aime soi-même et sa propre perfection, excepté Dieu,
+qui est seul parfait, se dégrade, en pensant s’élever.
+Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son
+entendement était orné ? <i>Il ne demeura pas dans la
+vérité<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a></i>, où il avait été créé. C’est ce qu’a prononcé
+la Vérité même. Que veut dire cette parole qu’<i>il ne
+demeura pas dans la vérité</i> ? Est-ce qu’il tomba dans
+l’erreur et dans l’ignorance ? Point du tout : il connaît
+encore la vérité dans sa chute même ; comme dit
+l’apôtre saint Jacques, <i>lui et ses anges la croient et en
+tremblent<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a></i>. Ainsi, ne demeurer pas dans la vérité,
+fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même,
+plutôt qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant
+d’en faire sa règle et de l’aimer, comme elle veut et
+doit être aimée, c’est-à-dire comme la maîtresse et la
+souveraine de tous les esprits.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>VIII</small>, 44.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jacob.</i>, <small>II</small>, 19.</p>
+</div>
+<p>Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos
+lumières à l’étoile du matin, <i>comment êtes-vous tombé
+du ciel ?</i> dit Isaïe<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. <i>Vous étiez le sceau de la ressemblance
+de Dieu<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a></i> : nulle créature ne lui était plus semblable
+que vous : <i>vous étiez plein de sa sagesse et parfait
+dans votre beauté. Créé dans les délices du paradis
+de votre Dieu, vous étiez orné, comme d’autant de
+pierres précieuses, de toutes les plus belles connaissances :
+l’or précieux de la charité vous avait été donné,
+et dès votre création vous aviez été préparé à la recevoir.
+Vous étiez parfait dans vos voies dès le jour de votre
+origine, jusqu’à ce que l’iniquité fût trouvée en vous.</i> Et
+quelle est cette iniquité, sinon de vous regarder vous-même,
+et de faire votre piège de votre propre excellence ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XIV</small>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ezech.</i>, <small>XXVIII</small>, 12-15.</p>
+</div>
+<p>Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un
+seul regard, avait aussi une force dans sa volonté qui,
+dès sa première détermination, fixait ses résolutions et
+les rendait immuables : qui était l’un des plus beaux
+traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance.
+Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en
+est trop épris, il pèche et en même temps il se rend
+inflexible dans le mal ; et sa force, que Dieu abandonne
+à elle-même, le perd à jamais.</p>
+
+<p>Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur
+à la créature qui ne se voit point en Dieu ; et qui,
+se fixant en elle-même, se sépare de la source de son
+être, qui l’est aussi par conséquent de sa perfection et
+de son bonheur ! Ce superbe, qui s’était fait son dieu
+à lui-même, mit la révolte dans le ciel ; et Michel, qui
+se trouva à la tête de l’Ordre où la rébellion faisait
+peut-être plus de ravage, s’écria : <i>Qui est comme Dieu ?</i>
+D’où lui vient le nom de Michel, c’est-à-dire <i>Qui est
+comme Dieu ?</i> comme s’il eût dit : Quel est celui qui
+nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit
+dans son orgueil : <i>Je m’élèverai jusqu’aux cieux</i> ; je
+dominerai tous les Esprits, et <i>j’exalterai mon trône
+par-dessus les astres de Dieu : je monterai sur les nuées
+les plus hautes</i>, dont Dieu fait son char, <i>et je serai
+semblable au Très-Haut<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a></i> ? Qui est donc ce nouveau
+Dieu, qui se veut ainsi élever au-dessus de nous ?
+Mais il n’y a qu’un seul Dieu : rallions-nous tous à le
+suivre : disons tous ensemble : <i>Qui est comme Dieu ?</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> <i>Isa.</i>, <small>XIV</small>, 13, 14.</p>
+</div>
+<p>Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui
+se voulait faire adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe
+avec les Anges ses imitateurs. <i>Toi qui t’élevais au
+plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers, dans
+les cachots les plus profonds</i> : <i lang="la" xml:lang="la">In infernum detraheris,
+in profundum laci<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>.</i> Dans sa chute il
+conserve tout son orgueil, parce que son orgueil doit
+être son supplice. N’ayant pu gagner tous les Anges,
+pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont
+il est le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que
+<i>Dieu avait mis au dessous des Anges, mais seulement
+un peu au dessous</i>, parce que c’était après eux la créature
+la plus excellente, une créature où l’image de Dieu
+reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans
+un degré un peu inférieur : <i lang="la" xml:lang="la">Minusti eum paulo</i>, etc.<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Ibid.</i>, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>VIII</small>, 6.</p>
+</div>
+<p>Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le
+diable, vient donc à l’homme dans le paradis, où Dieu
+l’avait fait heureux et saint. Chaque chose qui touche
+une autre, la pousse par l’endroit où elle est elle-même
+le plus en mouvement. Le mouvement par lequel
+ce mauvais Ange est entraîné, c’est l’orgueil ; et jamais
+il n’y en eut, ni il ne peut y en avoir de plus violent ni de
+plus rapide que le sien. Il pousse donc l’homme
+à l’endroit où il était tombé lui-même ; et l’impression
+qu’il lui communique est celle qui était en lui la plus
+puissante, c’est-à-dire, celle de l’orgueil : <i lang="la" xml:lang="la">Unde cecidit,
+inde dejecit<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>.</i> L’homme se trouva trop faible pour y
+résister ; et l’empire de l’orgueil, qui avait commencé
+dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la terre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> S. August., <i>Serm.</i> <small>CLXIV</small>, n. 8.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c25"><span class="first">CHAPITRE XXV</span><br>
+<span class="d">Séduction du démon : chute de nos premiers parents : naissance
+des trois Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.</span></h2>
+
+
+<p>Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire
+trop véritable de ma chute, dans celui en qui j’étais avec
+tous les hommes, en qui j’ai été tenté, en qui j’ai été
+vaincu, de qui j’ai tiré<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a> toute ma faiblesse et
+toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du
+péché où je suis né, preuve incontestable, et irréprochable
+témoin de ma misère ! O Dieu, j’ai écouté, dans
+ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la bouche
+du serpent<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a> : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé
+de ne point manger du fruit de cet arbre ?</i> Ce n’est
+qu’une question : ce n’est qu’un doute qu’il veut introduire
+dans votre esprit : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il
+commandé ?</i> Mais qui est capable d’écouter une question
+contre Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre
+doute, est capable d’avaler tout le poison.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de qui j’ai tiré en naissant.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 1.</p>
+</div>
+<p>Ève lui répondit la vérité : <i>Dieu a mis tous les autres
+fruits en notre puissance ; il n’y a que l’arbre qui est
+au milieu de ce jardin de délices dont il nous a commandé
+de ne point manger le fruit, et même de ne le
+point toucher, de peur que nous ne mourions<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</i> Elle
+répondit la vérité ; mais le premier mal fut de répondre :
+car il n’y a point à écouter de <i>pourquoi</i> contre Dieu :
+et tout ce qui met en doute la souveraine raison et
+la souveraine sagesse, devait dès là vous être en horreur,
+Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du
+doute à la décision : <i>Vous ne mourrez point</i>, dit-il,
+<i>mais Dieu sait qu’au jour que vous mangerez de ce
+fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des
+dieux, sachant le bien et le mal<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Vos yeux seront
+ouverts</i> : vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes,
+au lieu de vous voir toujours en Dieu : vous aurez
+vous-mêmes une excellence divine ; et tout à coup devenus
+comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le
+bien et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou
+mauvais, heureux ou malheureux : vous en aurez la
+clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes vous serez dans
+une sorte d’indépendance<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement
+libres et dans une sorte d’indépendance.</p>
+</div>
+<p>Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait
+ici le vrai avec le faux. Car il est vrai qu’en se
+soulevant contre Dieu, et se faisant un dieu soi-même,
+comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît
+d’une certaine façon le bien, en le perdant : on connaît
+le mal, qu’on n’avait jamais éprouvé : on a les yeux
+ouverts pour connaître son malheur, et un désordre en
+soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce
+qui arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi,
+<i>leurs yeux furent ouverts</i>, dit le Texte sacré, <i>et ils
+virent qu’ils étaient nus<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a></i> ; et leur nudité commença à
+les confondre. Ce fut d’abord dans leur cœur<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a> une
+certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était point
+permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de
+leur propre excellence : et de tout cela un secret plaisir
+de se goûter eux-mêmes, avant que de goûter le fruit
+défendu ; de se plaire en eux-mêmes et en leur propre
+perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils n’avaient
+vue qu’en Dieu seul.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.</p>
+</div>
+<p>Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée
+la première, comme la plus faible, mais il lui parla pour
+tous les deux : <i>Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ? <span lang="la" xml:lang="la">Cur
+præcepit vobis Deus ?</span> Vous ne mourrez point, vous
+saurez : <span lang="la" xml:lang="la">Nequaquam moriemini, scientes</span><a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a></i> : en nombre
+pluriel. Ève porta en effet à son mari toute la
+tentation du malin, qui l’avait séduite : elle commença
+par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment elle
+n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre
+de Dieu : elle vit qu’il était bon à manger, beau à
+voir : le goût, la vue, elle considère tout, et se promet
+en le mangeant un nouveau plaisir, qui manquait
+encore à ses sens<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>. Elle en mangea donc, et en
+donne à manger à son mari, qui le prenant de sa main
+avec les mêmes sentiments qui l’avaient séduite, mit le
+comble à notre malheur, et fut à toute sa postérité
+une source éternelle de péché et de mort<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>III</small>, 4, 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et promettant
+par la seule vue un goût agréable : elle se promit en le
+mangeant, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> A rapprocher des <i>Élévations sur les Mystères</i>
+(<i>Sixième semaine</i>, <i>Élévations</i> <small>I</small> à <small>VI</small>).</p>
+</div>
+<p>Comprenons donc tous les degrés de notre perte.
+Dans une si grande félicité, dans une si grande facilité de
+ne pécher pas, n’y ayant dans le corps nulle faiblesse,
+nulle révolte dans les sens, nulle sorte de concupiscence
+dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal
+que par la complaisance pour soi-même, par l’amour de
+sa propre excellence, et en un mot, par l’orgueil. C’est
+donc par là qu’on le tente ; obliquement on lui montre
+Dieu comme jaloux de son bien : <i>Pourquoi le Seigneur
+vous commande-t-il de ne point toucher à ce fruit ? C’est
+qu’il sait qu’en le mangeant, vous y trouverez un bonheur<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>
+qu’il vous envie : Vous serez comme des dieux</i>,
+et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et
+du mal, qui est un attribut divin.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : vous éprouverez.</p>
+</div>
+<p>C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait
+saint Michel : <i>Qui est comme Dieu ?</i> Qui, comme lui,
+doit se plaire dans sa propre volonté ? être par lui-même
+parfait et heureux ? savoir tout et n’être guidé
+dans tous ses desseins que de sa propre lumière ?
+L’homme, à l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation,
+se laisse prendre à ce vain éclat ; et dès là
+l’amour de soi-même et de sa propre grandeur pénétra
+tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour
+se produire à toute occasion et infecter toute notre vie ;
+et fit en nous une empreinte et une plaie si profonde,
+qu’elle ne se peut jamais effacer, ni guérir entièrement,
+tant que nous vivons sur la terre. Tel fut l’effet
+de ces paroles : <i>Vous serez comme des dieux.</i></p>
+
+<p>Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité
+infinie au fond de nos cœurs. Car tout savoir étant le
+propre de Dieu seul, le tentateur en nous flattant de la
+pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette promesse
+la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute
+science ; et enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et
+mauvaises et tout ce qui pouvait repaître l’esprit par
+sa nouveauté, par sa singularité, par son éclat.</p>
+
+<p>Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des
+sens : en voyant avec agrément le fruit défendu, en le
+dévorant d’abord par les yeux, et prévenant par son appétit
+son goût délectable, l’amour du plaisir est entré,
+et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans
+la moelle des os. Hélas ! hélas ! le plaisir des sens se
+fit bientôt sentir par tout le corps ; ce ne fut point seulement
+le fruit défendu qui plut aux yeux et au goût :
+Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus
+dangereuse que toutes les autres sensibles ; il fallut cacher
+tout ce que l’on sentait de désordre ; et forcés d’y
+penser nous-mêmes, il faut que nous en écartions la
+pensée<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> supprime cette dernière phrase, comme n’étant point
+dans l’original. Saint <span class="sc">François de Sales</span> écrit de même : Je pense
+avoir tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire,
+ce que je ne voulais pas dire (<i>Introduction à la Vie dévote</i>,
+III<sup>e</sup> partie, ch. 39).</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c26"><span class="first">CHAPITRE XXVI</span><br>
+<span class="d">La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.</span></h2>
+
+
+<p>Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de
+l’Écriture, et se perdent dans sa profondeur, traitent
+cette histoire de vaine et presque de puérile. Un serpent
+qui parle, un arbre dont l’on espère la science du bien
+et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant
+d’un fruit, la perte du genre humain attachée à une
+action si peu importante : quelle fable moins croyable
+trouvent-ils dans les Poètes ? C’est ainsi que parlent les
+impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond
+au contraire : Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu
+quelque chose à l’homme, pour lui faire sentir qu’il
+avait un Souverain ? Et n’était-il pas de la félicité de
+l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement qu’il
+lui ferait fût facile ?</p>
+
+<p>Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance
+de toute sorte de fruits, que de n’en réserver
+qu’un seul ! Quel inconvénient que Dieu, qui avait
+fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux
+objets sensibles des grâces intellectuelles, et fît de
+l’arbre interdit une espèce de sacrement de la science
+du bien et du mal ? Qui sait si le dessein de sa sagesse
+n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers
+parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance,
+après avoir durant quelque temps éprouvé leur fidélité ?
+Quoi qu’il en soit, était-il indigne de Dieu de les mettre
+à cette épreuve, et de leur laisser attendre de sa seule
+bonté la connaissance si désirée du bien et du mal ?</p>
+
+<p>Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en
+eût horreur, comme nous en avons à présent, dans un
+temps où tous les animaux étaient obéissants à l’homme,
+sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent l’effrayer ?
+Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes
+eussent un langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu,
+des mains de qui elle sortait, et dont la toute-puissance
+lui était si bien connue<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a> par la création de tant de
+choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres créatures
+intelligentes que l’homme ; ou que ces créatures invisibles
+lui apparussent et se rendissent sensibles sous la
+forme des animaux ? Dieu même, qui avait fait les sens,
+prenait bien, pour rendre heureux l’homme tout entier,
+une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On
+entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et
+s’avancer vers Adam dans le Paradis. Pourquoi donc
+les autres Esprits, différents de celui de l’homme, ne se
+seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures que
+Dieu permettait ? Le serpent alors innocent, mais qui
+devait dans la suite devenir si odieux, comme si nuisible
+à notre nature, devait servir en son temps à nous rendre
+la séduction du démon plus odieuse ; et les autres qualités
+de cet animal étaient propres à nous figurer le
+juste supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main
+de Dieu, et devenu si rampant par son orgueil.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : lui était sensible.</p>
+</div>
+<p>Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture
+sainte, dans sa merveilleuse et profonde brièveté. Mais,
+sans tous ces raisonnements, l’histoire de notre perte
+ne nous est devenue que trop sensible et trop croyable,
+par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous
+fait aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un
+mot aussi corrompus en toutes manières que nous
+le sommes ?</p>
+
+<p>Mon Dieu, n’entends-je pas encore<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a> le sifflement du
+serpent, quand j’hésite si je suivrai votre volonté, ou
+mes appétits ? N’est-ce pas lui qui me dit secrètement :
+<i>Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ?</i> quand je m’admire
+moi-même, dès que je sens en moi la moindre
+lumière, ou le moindre commencement de vertu, et que
+je m’y attache plus qu’à Dieu même, qui me l’a donné,
+jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni
+ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas
+retenir mon cœur, qui se l’attribue, comme si j’étais
+moi-même ma règle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : n’entends-je pas encore tous les jours.</p>
+</div>
+<p>Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce
+pas ce serpent qui me dit encore : <i>Vous serez comme
+des dieux ?</i> Toutes les adresses par lesquelles il m’insinue
+l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa
+subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux ?
+Mais quelle source de curiosité ne me met-il pas dans
+l’esprit<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a> en me promettant de m’ouvrir les yeux, et
+de me faire trouver dans le fruit qu’il me montre la
+science du bien et du mal ? Et lorsqu’à la moindre
+atteinte du plaisir des sens je me sens si faible, et que
+mes résolutions, que je croyais si fermes dans l’amour
+de Dieu, tout d’un coup se perdent dans l’air, sans que
+ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>
+contre cet attrait : hélas ! qu’est-ce autre chose que le
+serpent qui me montre ce fruit séducteur<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a> ? Je ne le
+voyais encore que de loin, et déjà mes yeux en sont
+épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne se coule
+pas dans mes veines ! Et combien serai-je perdu, si je
+le mange ! Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme
+ait péri dans son origine, par ce qui me rend encore si
+malade, ou plutôt par ce qui me montre que je suis
+vraiment mort par le péché ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : puisse tenir un moment.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ce fruit décevant.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c27"><span class="first">CHAPITRE XXVII</span><br>
+<span class="d">Saint Jean explique toute la corruption originelle dans
+les trois Concupiscences.</span></h2>
+
+
+<p>Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant
+la triple concupiscence, celle de la chair et des
+sens, celle des yeux et de la curiosité, et enfin celle
+de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre corruption,
+dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence,
+et dans la tentation du démon et dans le consentement
+du premier homme. Qu’a prétendu le démon, que de
+me rendre superbe comme lui, savant et curieux
+comme lui, et à la fin sensuel ; ce qu’il n’était pas, parce
+qu’il n’avait point de corps ; mais ce qu’il nous a fait
+être, en ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave
+du corps ; pour en effacer d’autant plus l’image de
+Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans une bassesse
+et abjection plus extrême ?</p>
+
+<p>Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte
+dans un autre ordre qu’elles ne paraissent dans
+l’histoire de la tentation, que nous venons de voir,
+parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit
+a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que
+la tentation commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît
+la curiosité, qui est mère, comme on a vu, de l’ostentation ;
+afin que notre chute se terminât enfin, comme à
+l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair.
+Comme c’était par ces degrés que nous étions tombés,
+Moïse, qui nous a d’abord regardés comme étant encore
+debout, dans la rectitude de notre première institution,
+a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont
+venus. Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus,
+remonte de degré en degré, par la concupiscence de la
+chair et par la curiosité de l’esprit, jusqu’au premier
+principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil de
+la vie.</p>
+
+<p>Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie
+diversité de maux sont sortis de ces trois concupiscences ?
+On craint, on espère, on désespère, on entreprend,
+on avance, on recule, suivant ses désirs, c’est-à-dire,
+suivant les concupiscences dont on est prévenu :
+on n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on
+désire pour soi-même : on n’est ennemi de personne,
+qu’autant qu’on en est contrarié : on n’est injuste,
+ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que
+selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences :
+on ne veut ôter du monde que ceux qui
+s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque manière
+que ce soit, ou de dessein ou sans dessein : on ne
+veut avoir de puissance, ni de crédit, ni de bien que
+pour contenter ses désirs : on veut ne se rendre
+redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous
+contredire : on ne médit que pour avoir des armes
+toujours prêtes dans se langue, et s’élever sur la ruine
+des autres.</p>
+
+<p>O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté ? Quelle infinité
+de péchés ai-je entrepris de décrire ? C’est là le
+Monde dont Satan est le créateur ; c’est sa création
+opposée à celle de Dieu ; et c’est pourquoi saint Jean
+nous crie avec tant de charité et de zèle<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a> : <i>Mes petits
+enfants, n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui
+est le Monde, et tout ce qui est dans le Monde, de quelque
+nom qu’il s’appelle, de quelque dehors qu’il se
+pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens,
+que curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège
+et impie orgueil, par lequel l’homme, enivré de son
+excellence, s’attribue l’ouvrage de Dieu, et se corrompt
+dans ses dons.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : avec tant de charité.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c28"><span class="first">CHAPITRE XXVIII</span><br>
+<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Laquelle n’est pas du Père, mais
+du Monde</i> ; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre :
+<i>Si quelqu’un aime le Monde, l’amour du Père n’est point en
+lui.</i></span></h2>
+
+
+<p>Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de
+Dieu ; et c’est pour cela que saint Jean, après avoir dit :
+<i>N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde,
+parce que tout ce qui est dans le Monde est concupiscence
+de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil
+de la vie</i>, ajoute : <i>laquelle</i> concupiscence, ainsi divisée
+dans ses trois branches, <i>n’est pas du Père, mais
+du Monde<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a></i>. Ce n’est pas l’ouvrage du Père, qui
+d’abord n’avait inspiré à l’homme que la soumission à
+Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne
+voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous
+environnent, et la parfaite sujétion de la chair à l’esprit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 16.</p>
+</div>
+<p>Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne
+sont pas de Dieu, et ne tiennent aucun rang<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a> dans
+son ouvrage. Car en regardant tous les ouvrages qu’il
+avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était
+le meilleur, il avait dit que <i>tout était bon et très bon<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a></i>.
+Ainsi il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise
+dans sa source et dans ses effets, ni le monde,
+qui est tout entier dans le mal : <i lang="la" xml:lang="la">in maligno</i>, dit saint
+Paul<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>. La concupiscence vient du monde que Satan
+a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur : elle
+est née en Adam avec le monde, et passant de lui à tout
+le genre humain, elle en a composé ce monde, qui n’est
+que corruption.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : ne trouvaient aucun rang.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Gen.</i>, <small>I</small>, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>V</small>, 19.</p>
+</div>
+<p>Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie
+de cet ouvrage, où Dieu ne veut avoir aucune part. De
+quelque côté que le monde veuille vous attirer, soit
+en vous faisant admirer votre propre perfection, ou
+en vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et
+toutes les autres vanités dont se repaissent les créatures,
+soit en vous engageant dans les plaisirs, dont la chair
+est la source et l’objet, n’entrez en aucune sorte dans
+cette séduction : n’y entrez, dis-je, par aucun endroit,
+parce qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu : tout est du
+monde, que Dieu n’a pas fait, qu’il déteste, qu’il
+condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait dire à son
+Apôtre : <i>Si quelqu’un aime le Monde</i> et le moindre de
+ses attraits, jusqu’à y donner son cœur, <i>l’amour du
+Père n’est pas en lui<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a></i>. On ne peut pas aimer Dieu et
+le monde : on ne peut pas nager comme entre deux, se
+donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie à l’un
+et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que
+vous lui ôterez, pour le donner au monde<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, à la fin
+entraînera tout votre cœur, et sera le tout pour vous.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 15.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous
+donnerez au monde.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c29"><span class="first">CHAPITRE XXIX</span><br>
+<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Le Monde passe, et la Concupiscence
+passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
+éternellement.</i></span></h2>
+
+
+<p>Après avoir parlé du monde, et des plaies de la
+concupiscence, saint Jean découvre la cause de notre
+erreur et en même temps le remède<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>, dans ces
+dernières paroles de notre passage : <i>Et le Monde
+passe avec sa concupiscence ; mais celui qui fait la
+volonté de Dieu demeure éternellement<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>.</i> Comme
+s’il disait : A quoi vous arrêtez-vous, insensés ? Au
+monde ? à son éclat ? à ses plaisirs ? Ne voyez-vous
+pas que le monde passe ? Les jours sont tantôt sereins,
+tantôt nébuleux : les saisons sont tantôt réglées, tantôt
+déréglées : les années tantôt abondantes, tantôt infructueuses :
+et pour passer du monde naturel au monde
+moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante,
+les affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses ;
+la fortune toujours inconstante. Le monde
+passe : <i>La figure de ce monde passe<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>.</i> Le monde, que
+vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps :
+c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère,
+que le vent emporte : et ce qui est encore plus faible,
+une ombre qui se dissipe d’elle-même.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : le remède de tout le désordre.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 17.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>VII</small>, 31.</p>
+</div>
+<p>Le monde passe, et sa concupiscence : non seulement
+le monde est variable de soi-même, mais encore sa concupiscence
+varie elle-même : le changement est des deux
+côtés. Souvent le monde change pour vous : ceux qui
+vous favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent
+plus, ne vous aiment plus : mais souvent même sans
+qu’ils changent, vous changez : le dégoût vous prend :
+une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre ;
+et de tous côtés vous êtes livrés au changement et à
+l’inconstance.</p>
+
+<p>Écoutez le Sage : <i>La vie humaine est une fascination<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a></i>,
+une tromperie des yeux : on croit voir ce qu’on
+ne voit pas ; on voit tout avec des yeux malades. Mais
+vous l’aimiez si éperdument, et maintenant vous ne
+l’aimez plus ? J’étais ébloui ; j’avais les yeux fascinés
+et troublés<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>. Qui vous avait fasciné les yeux ? Une
+passion insensée : il me semble que c’est un songe qui
+s’est dissipé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sapient.</i>, <small>IV</small>, 12.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : J’avais les yeux fascinés : je les avais troublés.</p>
+</div>
+<p>Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité :
+<i lang="la" xml:lang="la">Fascinatio nugacitatis.</i> Ajoutez-y l’inconstance
+de la concupiscence : <i lang="la" xml:lang="la">Inconstantia concupiscentiæ</i> :
+voilà son propre caractère. Elle va par des
+mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse.
+Non seulement on veut autre chose malade que sain ;
+autre chose dans la jeunesse que dans l’enfance ; et dans
+l’âge plus avancé que dans la jeunesse ; et dans la vieillesse
+que dans la force de l’âge, autre chose dans le
+beau temps que dans le mauvais ; autre chose pendant la
+nuit, qui vous représente des idées sombres, que dans le
+jour, qui les dissipe ; mais encore dans le même âge, dans
+le même état on change, sans savoir pourquoi : le sang
+s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie : on se trouve
+aujourd’hui tout autre qu’hier ; on ne sait pourquoi,
+si ce n’est qu’on aime le changement : la variété divertit,
+elle désennuie : on change pour n’être pas mieux ;
+mais la nouveauté nous charme pour un moment : <i lang="la" xml:lang="la">Inconstantia
+concupiscentiæ.</i></p>
+
+<p><i>Prenez garde</i>, disait Moïse, <i>à vos yeux et à vos pensées :
+ne les suivez pas : car elles vous souilleront sur
+divers objets<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. Sommes-nous</i>, dit saint Paul, <i>tels que
+nous étions autrefois, lorsque nous vivions dans
+les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre
+chair et de nos pensées<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a> ?</i> Il ne s’élève pas plus de
+vagues dans la mer, que de pensées et de désirs dans
+notre esprit et dans notre cœur : elles s’effacent mutuellement,
+et aussi elles nous emportent tour à tour :
+nous allons au gré de nos désirs : il n’y a plus de
+pilote : la raison dort, et se laisse emporter aux flots
+et aux vents.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Num.</i>, <small>XV</small>, 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i>, <small>II</small>, 3.</p>
+</div>
+<p>Saint Augustin compare un homme qui aime le
+monde, et qui est guidé par les sens, à un arbre qui, s’élevant
+au milieu des airs, est poussé tantôt d’un côté
+tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le mène :
+<i>Tels</i>, dit-il, <i>sont les hommes sensuels et voluptueux : ils
+semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain
+air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues
+désirs.</i> Tels sont donc les hommes du monde : ils vont
+çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent
+liberté leurs changements, comme un enfant qui se
+croit libre, échappe à son conducteur ; il court, sans
+savoir où il veut aller<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Ils appellent liberté leur égarement,
+comme un enfant qui se croit libre, lorsqu’échappé à son
+conducteur, il court deçà et delà, sans savoir où il veut aller.</p>
+</div>
+<p>O homme ! ne verras-tu jamais ton malheur ? Tous ces
+désirs qui t’entraînent l’un après l’autre, sont autant
+de fantaisies de malades, autant de vaines images qui
+se promènent dans un cerveau creux : il ne faudrait
+que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme,
+c’est de faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher
+à sa parole : <i>Le Monde passe, la concupiscence passe</i>,
+dit saint Jean, <i>mais celui qui fait la volonté du Seigneur
+demeure éternellement<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a></i> : rien ne passe plus :
+tout est fixe, tout est immuable.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 17.</p>
+</div>
+<p>O homme ! tu étais fait pour cet état immuable, pour
+cette stabilité, pour cette éternité : tu étais fait pour
+être avec Dieu un même esprit, et participer par ce
+moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui
+passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend :
+au lieu d’une éternité pleine de lumière, une
+éternité ténébreuse et malheureuse te sera donnée ; et
+l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir
+fait mourir en soi un bien qui le devait être : <i lang="la" xml:lang="la">Et factus
+est malo dignus æterno, qui hoc in se peremit quod
+esse posset æternum</i>, dit saint Augustin<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De Civit. Dei</i>, XXI, <small>XII</small>.</p>
+</div>
+<p>Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants,
+<i>n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le
+Monde</i>, parce que tout y passe et s’en va en pure
+perte : ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à
+ce qui ne se voit pas ; parce que ce qui se voit est temporel,
+mais les choses qui ne se voient pas sont éternelles.
+<i>Ce moment si court et si léger des afflictions
+de cette vie</i>, que nous pleurons tant et qui nous fait
+perdre patience, <i>produira en nous, dans un excès surprenant,
+l’excès inespéré, et tout le poids éternel d’une
+gloire qui ne finira jamais<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>IV</small>, 17, 18.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c30"><span class="first">CHAPITRE XXX</span><br>
+<span class="d">Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la
+triple Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.</span></h2>
+
+
+<p>Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu
+l’avait fait heureux et saint ; ce bien de sa nature
+était immuable ; car Dieu de lui-même ne le retire
+jamais<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, parce qu’il est Dieu, et ne change pas : <i lang="la" xml:lang="la">Ego
+Dominus et non mutor<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.</i> L’homme donc n’avait qu’à
+ne changer pas et il serait demeuré dans un état
+immuable. Il a changé volontairement, et la triple
+concupiscence est venue<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a> : il est devenu superbe,
+il est devenu curieux : il est devenu sensuel. Mais
+pour nous guérir de ces maux, Dieu nous a envoyé un
+Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux que
+du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine,
+et qui est un homme de douleurs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire jamais.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> <i>Malach.</i>, <small>III</small>, 6.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : s’en est ensuivie.</p>
+</div>
+<p>L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et
+Jésus-Christ, qui fait de si grandes choses, dont la doctrine
+est si sublime et les œuvres si admirables, ne s’attribue
+rien à lui-même : <i>Ma doctrine n’est pas ma doctrine,
+mais de celui qui m’a envoyé<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a> : mon Père, qui demeure
+en mot, y fait les œuvres que vous admirez<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a> :
+ma nourriture, c’est de faire la volonté de mon
+Père<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</i> Il a des élus, et c’est sa gloire ; mais <i>son
+Père les lui a donnés ; et si on ne peut les lui ôter,
+c’est que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand
+que tout, et que rien ne peut être ôté de ses mains</i> toutes
+puissantes<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>. <i>Toute puissance m’est donnée dans le
+ciel et dans la terre<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a></i> : je l’ai, mais comme donnée : j’ai
+en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle ;
+mais c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en
+moi-même : <i>Vous boirez bien mon calice, mais pour être
+assis à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi
+de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a
+préparé<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a></i> : c’est lui qui dispose et de moi-même et
+des places qu’on aura autour de moi : il a mis tous
+les temps en sa puissance, et je ne suis que le ministre
+de ses conseils.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>VII</small>, 16.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>XIV</small>, 10.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>IV</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>X</small>, 28.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXVIII</small>, 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> <i>Id.</i>, <small>XX</small>, 28</p>
+</div>
+<p>Chrétien, écoute, ne sois point superbe ; ne fais point
+ta volonté, ne t’attribue rien : tu es le disciple de Jésus-Christ,
+qui ne fait que la volonté de son Père, qui lui
+rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il fait.</p>
+
+<p>Jésus-Christ était <i>la science et la sagesse de Dieu<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a></i> :
+quelle doctrine ne pouvait-il pas étaler ? Mais il ne
+montre aucune science, que celle du salut. A la vérité,
+de ce côté-là sa science est haute au delà de toute
+hauteur ; mais, dans les choses humaines, il n’est
+curieux ni de doctrine ni d’éloquence. Il ne montre
+aucune étude recherchée ; ses similitudes sont tirées
+des choses communes, de l’agriculture, de la pêche, du
+trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les
+plus communes et les plus connues, de la royauté, et
+ainsi du reste. Il voile les secrets de Dieu sous cette
+apparence vulgaire, sans aucune ostentation<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a> ; il ne
+veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples plusieurs
+sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants,
+plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la
+science qu’il faut avoir dans son École, <i>est de connaître
+Jésus-Christ</i> et encore <i>Jésus-Christ crucifié<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a></i> : le plus
+docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut savoir autre
+chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>I</small>, 30 ;
+<i>Coloss.</i>, <small>II</small>, 3.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : sans aucune ostentation : il dit seulement ce que son
+Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>II</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le
+monde, ou des desseins des politiques ? Non : il se laisse
+raconter, à la vérité, ce qui était arrivé à ceux dont
+Pilate mêla le sang à leur sacrifice ; mais sans s’arrêter
+à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë,
+dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut
+de là seulement à profiter de cet exemple<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>. Et pour
+ce qui est de la politique, il montre qu’il connaît
+bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait secrètement
+contre lui, mais seulement pour le mépriser ; et il
+lui fait dire : <i>Allez, dites à ce renard que, malgré lui
+et ses finesses, je chasserai les démons, et que je guérirai
+les malades aujourd’hui et demain ; et quoi qu’il
+fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a></i> : par où
+il entend le troisième an, parce que c’est le moment de
+son Père. C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du
+monde : que Dieu en dispose, et qu’elles roulent selon
+ses ordres. C’est pourquoi, étant renvoyé au même Hérode,
+loin de contenter le vain désir qu’il avait de voir
+des miracles, il ne daigne pas même lui dire une
+parole ; et pour confondre la vanité et la curiosité des
+Politiques du monde, il se laisse traiter de fou par ce Prince
+et par sa Cour curieuse. Ils lui mettent<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a> par mépris un
+habit blanc, comme à un insensé : il ne les reprend ni
+ne les punit : c’est à la Sagesse divine assez punir et
+assez convaincre les fous, que de se retirer du milieu
+d’eux, sans daigner s’en faire connaître, et les laisser
+dans leur aveuglement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Luc.</i>, <small>XIII</small>, 1, 3-5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Ibid.</i>, 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il se laisse traiter de fou par Hérode et par
+sa Cour curieuse, qui lui mettent.</p>
+</div>
+<p>S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du
+monde, il l’est encore moins des riches habits et des
+riches ameublements : <i>Les renards ont leurs tanières,
+et les oiseaux leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a
+pas où reposer sa tête<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.</i> Il dort dans un bateau, sur
+un coussin étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux
+sur des édifices éclatants : quand on lui montre ces
+belles pierres et ces belles structures du Temple, il ne
+les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt
+détruit<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe
+et si belle, que sa ruine qui viendra bientôt ; et
+au lieu de regards curieux, ses yeux ne lui fournissent
+pour elle que des larmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VII</small>, 20 ;
+<i>Marc</i>, <small>IV</small>, 38.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>XXIV</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>Enfin pour combattre la concupiscence de la chair,
+il oppose au plaisir des sens un corps tout plongé dans
+la douleur, des épaules toutes déchirées par des fouets,
+une tête couronnée d’épines et frappée avec une canne
+par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats,
+des yeux meurtris, des joues flétries et livides à
+force de soufflets, une langue abreuvée de fiel et de vinaigre,
+et par dessus tout cela une âme triste jusqu’à
+la mort ; des frayeurs, des désolations, et une détresse
+inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels : voilà
+votre Maître abîmé, corps et âme, dans la douleur<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> A rapprocher de l’admirable
+peinture du <i>Sermon sur la Passion de Notre-Seigneur</i> (1660) :
+Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des
+yeux… est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée ?…
+O plaies, que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise…</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c31"><span class="first">CHAPITRE XXXI</span><br>
+<span class="d">De ces paroles de saint Jean : <i>Je vous écris, pères ; je vous écris,
+jeunes gens ; je vous écris, petits enfants.</i> Récapitulation de ce
+qui est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.</span></h2>
+
+
+<p>En cet état de douleur, que nous dit Jésus ? Rien autre
+chose, si ce n’est ce que nous dit en son nom son Disciple
+bien-aimé : <i>N’aimez point le Monde, ni tout ce qui
+est dans le Monde</i> : car je l’ai couvert de honte et
+d’horreur par ma croix : n’en aimez pas les concupiscences,
+que j’ai chargées d’anathèmes par ma mort<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.</p>
+</div>
+<p>Ne présumez point de vous-même ; car c’est là le
+commencement de tout péché : c’est par là que votre
+mère a été séduite, et que votre père vous a perdus.</p>
+
+<p>Ne désirez point la gloire des hommes : car vous auriez
+reçu votre récompense, et vous n’auriez à attendre que
+de véritables supplices<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : d’inévitables supplices.</p>
+</div>
+<p>Ne vous glorifiez pas vous-même : car tout ce que
+vous vous attribuez dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez
+à Dieu, qui en est l’auteur, et vous vous mettez en sa
+place.</p>
+
+<p>Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur :
+ne dites point en vous-même, comme un superbe<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> orgueilleux :
+<i>Je ne servirai point<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a></i> : car si vous ne servez
+à la justice, vous serez esclave du péché, et enfant
+de la mort.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : comme un
+rebelle orgueilleux.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>II</small>, 20.</p>
+</div>
+<p>Ne dites point : <i>Je ne suis point souillé<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a></i> ; et ne
+croyez pas que Dieu ait oublié vos péchés, parce que
+vous les avez oubliés vous-même : car le Seigneur vous
+éveillera en vous disant : <i>Voyez vos voies dans ce vallon
+secret : je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos
+pas<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Ibid.</i>, 23.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Jerem.</i>, <small>II</small>, 93 et <i>Job</i>, <small>XIV</small>, 16.</p>
+</div>
+<p>Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez
+pas quand on vous reprend : car c’est le comble
+de l’orgueil de se soulever contre la vérité même, lorsqu’elle
+vous avertit, et de regimber contre l’éperon.</p>
+
+<p>Ne cherchez point à savoir beaucoup : apprenez la
+science du salut : toute autre science est vaine, et,
+comme disait le Sage, <i>en beaucoup de sagesse, il y a
+beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la
+science, ajoute le travail<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>I</small>, 18.</p>
+</div>
+<p>Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles,
+en politique, en riches habillements, en maisons superbes,
+en jardins délicieux : <i>Vanité des vanités, et tout
+est vanité<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Malgré elle la créature est assujettie à
+la vanité</i>, et en est frappée ; mais elle doit gémir en
+elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit
+appelée <i>à la liberté des enfants de Dieu<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> <i>Eccl.</i>, <small>I</small>, 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>Rom.</i>, <small>VIII</small>, 20, 21.</p>
+</div>
+<p>N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos
+yeux de votre or et de votre argent : <i>car où sera votre
+trésor, là sera votre cœur<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a></i>. Quoi ! jamais vous n’écouterez
+l’Église, qui vous dit et crie de toute sa force à
+chaque Sacrifice qu’elle offre : <i lang="la" xml:lang="la">Sursum corda</i> : Le
+cœur en haut.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Matth.</i>, <small>VI</small>, 21.</p>
+</div>
+<p>N’aimez point les plaisirs des sens : n’attachez point
+vos yeux sur un objet qui leur plaît, et songez que David
+périt par un coup d’œil<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> II <i lang="la" xml:lang="la">Reg.</i>, <small>XI</small>, 2.</p>
+</div>
+<p>Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit
+votre cœur ; ni au vin, qui vous porte dans le sein
+le feu de la concupiscence : <i>Sa couleur trompe</i>, dit le
+Sage, <i>dans une coupe ; mais à la fin il vous pique comme
+une couleuvre<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>.</i></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Prov.</i>, <small>XXIII</small>, 31, 32.</p>
+</div>
+<p>Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur
+de l’âme, ni à la musique amoureuse, qui fait entrer la
+mollesse dans le cœur par les oreilles.</p>
+
+<p>N’aimez point les spectacles du monde, qui le font
+paraître beau, et en couvrent la vanité et la laideur.</p>
+
+<p>N’assistez point aux théâtres : car tout y est comme
+dans le monde, dont ils sont l’image, ou concupiscence
+de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de
+la vie ; on y rend les passions délectables, et tout le
+plaisir y consiste à les réveiller.</p>
+
+<p>Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en
+faisant un jeu des vicieuses passions des autres : par là
+on nourrit les siennes : un spectateur au dehors est au
+dedans un acteur secret. Ces maladies sont contagieuses,
+et de la feinte on en veut venir à la vérité.</p>
+
+<p><i>Je vous écris, pères ; je vous écris, jeunes gens ; je
+vous le dis, petits enfants<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a></i>, dit saint Jean. Il parle aux
+trois âges : aux pères, qui sont déjà vieux en approchant
+de la vieillesse ; aux jeunes gens, qui sont dans la force ;
+et aux enfants.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 13.</p>
+</div>
+<p>Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez
+votre gloire dans vos enfants, mettez-la plutôt à connaître
+celui qui est dès le commencement, et à l’avoir
+pour votre père.</p>
+
+<p>Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous
+vous glorifiez dans votre force, et par vos vives saillies
+et vos fougues impétueuses vous voulez tout emporter :
+mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le malin,
+qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant
+plus dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.</p>
+
+<p>Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes
+gens, dont les périls sont si grands. Je reviendrai encore
+à vous, petits enfants<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a> : c’est par tendresse que je vous
+appelle ainsi ; car je n’adresserais pas mon discours à
+ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore.
+Je parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir
+de la connaissance. Dès qu’elle commence à poindre,
+connaissez votre véritable père, qui est Dieu : honorez-le
+dans vos parents<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a> : ayez la charité dans le cœur, et
+apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner
+et conduire à la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point
+à aimer l’ostentation et les parures : que la vanité ne
+soit en vous ni l’attrait ni la récompense du bien que
+vous faites ; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos
+passions : qu’on ne vous donne point ces petites
+Comédies dans vos familles : ces jeux, encore innocents,
+viennent d’un fond qui ne l’est pas. Les filles n’apprennent
+que trop tôt qu’il faut avoir des galants ; les
+garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage.
+Le vice naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il
+commence à germer.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : Je dirai un mot aux enfants :
+et puis, jeunes gens, dont les périls sont si grands, je reviendrai
+encore à vous. Petits enfants.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dans vos parents,
+qui sont les images de son éternelle paternité.</p>
+</div>
+<p>Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous
+êtes dans la force : <i lang="la" xml:lang="la">fortes estis<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a></i> ; mais votre force
+n’est que faiblesse, si elle ne se fait paraître que par
+l’ardeur et la violence de vos passions. Que la parole
+de Dieu demeure en vous : vous commencez à l’entendre,
+commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter
+sur tout ; mais je vous ai déjà dit que celui sur
+qui il faut l’emporter, c’est le malin qui vous tente.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> I <i lang="la" xml:lang="la">Joan.</i>, <small>II</small>, 14.</p>
+</div>
+<p>Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes
+gens, Enfants, Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez
+pas le Monde ni ce qui est dans le Monde : car tout
+est amour des plaisirs, curiosité et ostentation ; enfin
+un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence,
+et ne cessant de la persécuter, la corrompt non seulement
+quand elle est née, mais encore quand elle semble
+avoir pris son accroissement et sa perfection.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c32"><span class="first">CHAPITRE XXXII</span><br>
+<span class="d">De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même :
+à quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.</span></h2>
+
+
+<p>Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en
+quittant Dieu, en qui est la source et la perfection de
+notre être, nous nous sommes attachés à nous-mêmes,
+et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que
+consiste la tache originelle ; principalement dans l’amour
+de cette excellence propre ; puisque c’est celui qui nous
+fait véritablement dieu à nous-mêmes<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>, idolâtres de
+nos pensées, de nos opinions, de nos vices, de nos vertus
+mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les faux
+biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent,
+mais encore les vrais biens qui viennent de Dieu ;
+parce qu’au lieu de nous élever à celui qui les donne
+afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y attachons je ne
+sais comment, de même que s’ils nous étaient propres
+où que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre,
+qui a trompé nos premiers parents, nous séduit encore :
+et parce que vous avez voulu, ô mon Dieu, qu’il concourût
+à votre grande œuvre, qui est notre sanctification,
+sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui inspirez
+le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>,
+et croit être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : dieux à nous-mêmes.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.</p>
+</div>
+<p>Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité : que nous soyons
+saints, non pas à nos yeux, mais aux vôtres : cachez-nous
+à nous-mêmes, et que nous ne nous trouvions
+plus qu’en vous seul.</p>
+
+<p id="lune">Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour
+voir vos cieux qui sont les ouvrages de vos doigts, la
+lune et les étoiles que vous avez fondées<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Qu’ai-je
+vu, Seigneur, et quelle admirable image des effets de
+votre lumière infinie ! Le soleil s’avançait, et son approche se
+faisait connaître par une certaine blancheur<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>
+qui se répandait de tous côtés : les étoiles avaient disparu<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>,
+et la lune s’était levée avec son croissant
+d’un argent si beau et si vif, que les yeux en étaient charmés.
+Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant
+claire et lumineuse par le côté<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a> qu’elle tournait
+vers lui : tout le reste était obscur et ténébreux, et un
+petit demi-cercle recevait seulement dans cet endroit-là
+un ravissant éclat par les rayons du soleil, comme
+du père de la lumière. Quand il la voit de ce côté-là<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>,
+elle reçoit une teinture de lumière<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a> : plus il la voit, plus
+sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est
+dans son plein ; et plus elle a de lumière, plus elle fait
+honneur à celui d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel
+hommage qu’elle rend à son céleste illuminateur. A
+mesure qu’il approchait, je la voyais disparaître : le
+faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil
+se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière
+s’évanouissant, se perdit dans celle du grand astre qui
+paraissait, dans laquelle elle fut comme absorbée. On
+voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière
+par l’approche du soleil qui l’éclairait ; mais un petit
+astre cédait au grand, une petite lumière se confondait
+avec la grande ; et la place du croissant ne parut plus
+dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau rang
+parmi les étoiles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>VIII</small>, 4. A rapprocher d’une page des <i>Élévations sur
+les mystères</i> (<i>XVII<sup>e</sup> semaine, III<sup>e</sup> Élévation</i>) : Figurez-vous
+une nuit tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous
+ses feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les
+astres… Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à Dieu
+des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : par une céleste blancheur.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : les étoiles étaient disparues.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : claire et illuminée par le côté.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : de ce côté.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : une teinte de lumière.</p>
+</div>
+<p>Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui
+arrive à mon âme, quand vous l’éclairez. Elle ne l’est
+que du côté que vous la voyez<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a> : partout où vos rayons
+ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres ; et quand ils se
+retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont
+entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon
+de reconnaître, comme étant de vous, toute la
+lumière que je reçois ? Si vous détournez votre face, une
+nuit affreuse nous enveloppe, et vous seul êtes la lumière
+de notre vie. <i>Le Seigneur est ma lumière et mon salut,
+qui craindrai-je ? Le Seigneur est le protecteur de ma
+vie : de qui aurai-je peur<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a> ?</i> Nous sommes de ceux à
+qui l’Apôtre a écrit : <i>Vous étiez autrefois ténèbres, mais
+maintenant vous êtes lumière en Notre-Seigneur<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>.</i>
+Comme s’il eût dit : Si vous étiez par vous-mêmes lumineux,
+pleins de sainteté, de vertus et de vérité<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a> ; et
+si vous étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez
+jamais été dans les ténèbres, et la lumière ne vous
+aurait jamais quittés. Mais maintenant vous reconnaissez
+par tous vos égarements que vous ne pouvez être
+éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors
+et d’en haut ; et si vous êtes lumière, c’est seulement
+en Notre-Seigneur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : quand
+vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté que vous la voyez.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Psal.</i> <small>XXVI</small>, 4.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ephes.</i>, <small>V</small>, 8.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : pleins de sainteté, de vérité et de
+vertu.</p>
+</div>
+<p>O lumière incompréhensible, par laquelle vous
+éclairez tout homme qui vient au monde<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>, et d’une
+façon particulière ceux de qui il est écrit : <i>Marchez
+comme des enfants de lumière</i> : outre l’hommage
+que nous vous devons, de vous rapporter toute
+la lumière et toute la grâce qui est en nous, comme la
+tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père des
+lumières ; nous vous en demandons encore une autre, qui
+est que notre lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la
+vôtre, et s’évanouisse devant vous. Oui, Seigneur, toute
+lumière créée, et qui n’est pas vous, quoiqu’elle vienne
+de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de disparaître
+en votre présence, et disparaître principalement
+à nos propres yeux : en sorte que, s’il y a quelques
+lumières en nous, nous les voyions, non pas en nous-mêmes,
+mais en celui que vous nous avez donné pour
+nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>,
+afin <i>que celui qui se glorifie se glorifie, non point en
+lui-même, mais uniquement en Notre-Seigneur<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a></i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> <span class="sc">Déforis</span> : par laquelle vous illuminez tous les hommes qui
+viennent au monde.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> I <i>Cor.</i>, <small>I</small>, 30, 31.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> II <i>Cor.</i>, <small>X</small>, 17.</p>
+</div>
+<p>Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et
+l’oblation pure de la nouvelle alliance qui vous doit être
+offerte en Jésus-Christ, et par Jésus-Christ dans toute la
+terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et éternel, autant
+de fois que je respire ; je veux vous l’offrir autant de
+fois que je pense ; je souhaite de ne penser qu’à vous, et
+que vous soyez tout mon amour : car je vous dois tout.
+Vous n’êtes pas seulement la lumière de mes yeux ;
+mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que vous
+leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la
+volonté.</p>
+
+<p>O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à
+jamais : je vous aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force.
+Allumez en moi cet amour : envoyez-moi du plus haut
+des cieux et de votre sein éternel votre Saint-Esprit, ce
+Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de
+tous ceux que vous sanctifiez : qu’il soit la flamme invisible
+qui consume mon cœur d’un saint et pur amour ;
+d’un amour qui ne prenne rien pour soi-même, pas la
+moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout le
+bien qu’il reçoit de vous.</p>
+
+<p>O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille :
+qu’il soit en moi un charbon ardent, qui purifie
+de telle sorte mes lèvres et mon cœur, qu’il n’y ait
+plus rien du mien en moi ; et que l’encens que je brûlerai
+devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce
+brasier ardent que vous allumerez au fond de mon
+âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale tout en vapeur
+vers le ciel, pour vous être en agréable odeur.
+Que je ne me délecte qu’en vous, en qui seul je veux
+trouver mon bonheur et ma vie, maintenant, et aux
+siècles des siècles.</p>
+
+<p class="c gap sc">Amen, Amen.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak ssf">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td> <td class="bot r small"><div>Pages</div></td></tr>
+<tr><td class="sc drap">Introduction</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c0">5</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I.</span> — Paroles de l’Apôtre saint Jean contre
+le Monde, conférées avec d’autres paroles du même Apôtre,
+et de Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde,
+que cet Apôtre nous défend d’aimer</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — Ce que c’est que la Concupiscence de la
+chair : et combien le corps pèse à l’âme</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">11</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur
+du corps, et qu’elle est dans les misères et dans
+les passions qui nous viennent de cette source</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Que l’attache que nous avons au plaisir
+des sens est mauvaise et vicieuse</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">14</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Que la Concupiscence de la chair est
+répandue par tout le corps et par tous les sens</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">18</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Ce que c’est que la chair de péché dont
+parle saint Paul</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">20</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — D’où vient en nous la chair de péché,
+c’est-à-dire la Concupiscence de la chair</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">21</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — De la Concupiscence des yeux, et premièrement
+de la Curiosité</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — De ce qui contente les yeux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">29</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième
+sorte de Concupiscence réprouvée par saint Jean</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">35</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — De l’Amour propre, qui est la racine de
+l’Orgueil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">36</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Opposition de l’Amour de Dieu et de
+l’Amour propre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">38</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Combien l’Amour propre rend l’homme
+faible</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">40</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">41</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Description de la chute de l’homme,
+qui consiste principalement dans son orgueil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">43</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Les effets de l’Orgueil sont distribués
+en deux principaux : il est traité du premier</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">45</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui
+aime les louanges, comparée avec celle d’une femme qui
+veut se croire belle</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">48</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Un bel Esprit, un Philosophe</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">50</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — Merveilleuse manière dont Dieu punit
+l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il demande</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">54</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — Erreur encore plus grande de ceux qui
+tournent à leur propre gloire les œuvres qui appartiennent
+à la véritable vertu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">56</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Ceux qui dans la pratique des vertus
+ne cherchent point la gloire du monde, mais se font
+eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les autres</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">57</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXII.</span> — Si le Chrétien bien instruit des maximes
+de la foi peut craindre de tomber dans cette espèce
+d’orgueil ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">60</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIII.</span> — Comment il arrive aux Chrétiens de
+se glorifier en eux-mêmes</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">61</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIV.</span> — Qui a inspiré à l’homme cette pente
+prodigieuse qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a
+de Dieu ?</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXV.</span> — Séduction du démon : chute de nos
+premiers parents : naissance des trois Concupiscences,
+dont la dominante est l’orgueil</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">67</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVI.</span> — La vérité de cette histoire trop constante
+par ses effets</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">70</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVII.</span> — Saint Jean explique toute la corruption
+originelle dans les trois Concupiscences</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">73</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVIII.</span> — De ces paroles de saint Jean :
+<i>Laquelle n’est pas du Père, mais du Monde</i> ; qui expliquent
+ces autres paroles du même Apôtre : <i>Si quelqu’un
+aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIX.</span> — De ces paroles de saint Jean : <i>Le
+Monde passe, et la Concupiscence passe, mais celui qui
+fait la volonté de Dieu demeure éternellement</i></td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">77</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXX.</span> — Jésus-Christ vient changer en nous,
+par trois saints désirs, la triple Concupiscence que nous
+avons héritée d’Adam</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">80</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXI.</span> — De ces paroles de saint Jean : <i>Je vous
+écris, pères ; je vous écris, jeunes gens ; je vous écris,
+petits enfants.</i> Récapitulation de ce qui est contenu dans
+tout le passage de cet Apôtre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">84</a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXII.</span> — De la racine commune de la triple
+Concupiscence, qui est l’amour de soi-même : à quoi il
+faut opposer le saint et pur amour de Dieu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c32">87</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap small">1279. — Imp. des Orph. Appr., F. <span class="sc">Blétit</span>, 40, rue La Fontaine,
+Paris-Auteuil.</p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/77228-h/images/cover.jpg b/77228-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..aa6f12b
--- /dev/null
+++ b/77228-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..5df8999
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #77228
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/77228)