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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***
+
+
+
+
+
+
+ BOSSUET
+
+ TRAITÉ
+ DE LA
+ CONCUPISCENCE
+
+ ÉDITION NOUVELLE
+ AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
+ PAR
+ ANDRÉ PÉRATÉ
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE BLOUD & Cie
+ 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7
+ 1908
+ Reproduction et traduction interdites.
+
+
+
+
+MÊME SÉRIE
+
+
+Cette nouvelle série a pour but de mettre à la portée des bourses les
+plus modestes dans des éditions vraiment «populaires» et néanmoins
+«critiques», quelques-uns des textes qui sont, à juste titre, considérés
+comme les classiques de la pensée religieuse.
+
+ Bremond (H.).--Gerbet. Dernières Conférences d’Albéric
+ d’Assige (473) 1 vol.
+
+ Calvet (J.).--La Bruyère. Des Esprits forts (418) 1 vol.
+
+ Giraud (V.).--Pascal. Opuscules choisis (383) 1 vol.
+
+ --Pascal. Pensées. 2 volumes, environ 200 pages (406-407).
+ Prix. 1 fr. 20
+
+ --Bossuet. Pensées chrétiennes et morales (390) 1 vol.
+
+ --Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes, suivies du
+ Livre XVIe des _Martyrs_. (Texte du Manuscrit autographe).
+ Édition nouvelle revue sur les Manuscrits ou les meilleurs
+ Textes avec une Introduction et des Notes (476) 1 vol.
+
+ Vulliaud (P.).--Ballanche. Pensées et fragments. Extraits des
+ œuvres complètes et des manuscrits inédits. 1 vol.
+
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+INTRODUCTION
+
+
+Voici la première édition séparée d’un ouvrage qui mérite de prendre
+place parmi les compagnons quotidiens et les guides de la vie
+spirituelle. Bossuet le composa en 1694, l’intitulant: EXPOSITION DE CES
+PAROLES DE SAINT JEAN: _N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le
+monde_, comme il fit l’admirable petit _Discours sur la vie cachée en
+Dieu_, intitulé de même: EXPOSITION SUR LES PAROLES DE SAINT PAUL: _Vous
+êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ_. En même
+temps que les _Méditations sur l’Évangile_ et les _Élévations sur les
+Mystères_, le _Traité_ ne fut qu’une de ces œuvres de direction, une de
+ces exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses de Jouarre
+et de Meaux, à la façon dont, près d’un siècle auparavant, saint
+François de Sales avait écrit son _Introduction à la vie dévote_. Nulle
+part mieux qu’ici il n’a su donner la vie aux magnifiques lieux communs
+qui furent la source toujours jaillissante de son génie. Mais il n’est
+pas seulement le maître de la chaire chrétienne; il nous laisse
+reconnaître un contemporain de La Rochefoucauld et de La Bruyère, un
+moraliste hardi entre tous, un observateur pénétrant des troubles de la
+chair et du cœur. Les plus belles inspirations du sermonnaire se
+retrouvent toutes condensées en quelques chapitres, avec une âpreté
+parfois terrible et qui va jusqu’au paradoxe, lorsque, non content de
+flétrir la curiosité, éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, il
+englobe dans un même procès les sciences et l’histoire.
+
+Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent; ainsi, et plus
+encore, a fait saint Augustin, que l’on retrouve partout au fond de sa
+pensée. Il s’est assimilé intimement la forte nourriture de l’Écriture
+Sainte; mais il la sent, il la commente, il l’exprime avec toute l’âme
+du grand Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les _Confessions_
+qui lui prêtent leur accent, ce livre admirable que nous ne lisons plus
+et dont tout le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment incorporé
+à notre littérature par la traduction d’Arnauld d’Andilly.
+
+Bossuet continue le traducteur des _Confessions_, dans une langue à
+peine plus noble; il traduit saint Augustin à la façon dont un Cicéron
+traduisait Eschine et Démosthène, non en interprète, disait-il, mais en
+orateur; et c’est le propre de l’art classique. Mais il ajoute en
+commentaire sa longue expérience de prêtre et d’homme du monde. Il a des
+notes familières très inattendues, par exemple l’observation sur les
+emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses (p. 45), et
+il a encore ces beaux traits sur l’orgueil de la vie, où l’on peut
+soupçonner des souvenirs personnels, quelque trace de son existence
+luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète enfin, sublime poète en
+prose, s’il ne fut qu’un rimeur médiocre, termine son Traité, méditation
+tour à tour et homélie, par une évocation des grands spectacles de la
+nature. Nous l’entendons, nous le voyons au travail, assis devant sa
+fenêtre ouverte, et contemplant ce lever de lune (p. 88). Toute son âme
+s’exalte et vibre, et les versets des psaumes chantent dans sa mémoire;
+et il écrit de verve quelques-unes des pages les plus pures qu’il y ait
+dans les lettres françaises. Est-ce que tant de qualités si diverses ne
+méritent pas mieux que l’attention des lecteurs délicats, et n’y a-t-il
+point là, malgré quelque longueur et quelque rudesse, tous les éléments
+d’un livre populaire?
+
+L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre peut se résumer
+brièvement. Il faisait partie des manuscrits que le neveu de Bossuet
+publia bien des années après la mort du grand évêque. Il parut, en 1731,
+sous le titre nouveau qui lui est resté, à la suite du _Traité du libre
+arbitre_. Puis il fut inséré dans les éditions successives des œuvres
+complètes de Bossuet, notamment, en 1772, au tome III (p. 199-269) de la
+grande édition des Bénédictins, avec des corrections données en
+appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, en 1816, au tome X (p.
+341-446) de l’édition de Versailles, qui admet quelques variantes
+nouvelles. Les éditions qui ont suivi, au cours du XIXe siècle,
+n’offrent aucun intérêt pour le texte. Lorsque Silvestre de Sacy
+entreprit de publier chez Techener sa charmante Bibliothèque
+spirituelle, il ne manqua pas d’y comprendre le _Traité de la
+Concupiscence_; malheureusement il crut bon de le donner en complément
+des _Lettres de piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau_; et
+l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires de ces deux volumes
+destinés aux bibliophiles. Enfin il existe en librairie deux ou trois
+recueils des Opuscules de Bossuet, comprenant notre _Traité_. Mais,
+outre qu’il y voisine avec des ouvrages très différents, tels que le
+_Traité du libre arbitre_ et la _Logique_, ou encore la _Lettre_ et les
+_Maximes sur la Comédie_, le texte, pris au hasard, tantôt de l’édition
+de 1731, tantôt des éditions modernes, y est rempli d’incorrections.
+
+Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale. Il porte
+la note suivante, de la main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet:
+
+«Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de cet écrit, dont voici
+l’original de la main même de l’auteur. La copie est parmi les papiers
+de feu M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile et aux
+Élévations sur les Mystères. Et certainement cet écrit n’a été
+communiqué à personne.»
+
+M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la _Revue Bossuet_, qui a eu
+la bonté de me transcrire cette note, me fait observer qu’on peut se
+demander si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale donne l’état
+définitif de la pensée de Bossuet, ou si la copie dont parle l’abbé Le
+Dieu ne serait point préférable. Mais qu’est-elle devenue? Ces sortes de
+copies que Bossuet faisait faire de ses ouvrages étaient souvent revues
+et corrigées par lui; serait-ce de l’une de ces copies au net que
+l’évêque de Troyes se servit pour son édition de 1731? Ainsi pourraient
+s’expliquer bien des différences de rédaction, lesquelles, en vérité,
+s’expliquent d’autres manières encore; car l’évêque de Troyes n’a point
+montré de grands scrupules d’éditeur.
+
+La conclusion toute naturelle, pour un éditeur nouveau, serait de
+reproduire le manuscrit original, en notant les variantes de l’édition
+de 1731. J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. Le
+texte de 1731 me paraît, mieux que celui des éditions suivantes, avoir
+conservé ce caractère oratoire, ou même _parlé_, comme dit très
+justement Brunetière, qui est le propre du génie de Bossuet. Que ce soit
+uniquement dû à l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je crois
+difficile de l’admettre; en tout cas, il me semble que j’y entends mieux
+Bossuet. J’ai donc reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois
+erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, rejetant en note les
+variantes nombreuses et souvent considérables qui proviennent de la
+collation du manuscrit original par Dom Déforis, ou de la révision
+dernière de l’édition de Versailles. Ce qui ne m’empêchera point, je le
+souhaite, de préparer quelque jour une édition critique de ce
+chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée chrétienne; les
+proportions mêmes et le dessein de la collection m’interdisaient ici de
+le faire.
+
+André Pératé.
+
+
+
+
+EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN:
+
+_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc._
+
+I _Joan._, II, 15, 16, 17.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec d’autres
+paroles du même Apôtre et de JÉSUS-CHRIST. Ce que c’est que le Monde,
+que cet Apôtre nous défend d’aimer.
+
+
+_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde. Celui qui aime le
+Monde, l’amour du Père n’est pas en lui, parce que tout ce qui est dans
+le Monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et
+orgueil de la vie: laquelle concupiscence n’est pas du Père, mais elle
+est du Monde. Or le Monde passe, et la concupiscence du Monde passe_
+avec lui: _mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
+éternellement[1]_.
+
+ [1] I _Joan._, II, 15, 16, 17.
+
+Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir que le Monde, dont il
+parle ici, sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux
+invisibles et éternelles.
+
+Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette parole. Et pour
+cela il n’y a qu’à lire les paroles qui précèdent celles-ci: _Je vous
+écris, mes petits enfants, que tous vos péchés vous sont remis au nom de
+Jésus-Christ. Je vous écris, pères, que vous avez connu celui qui dès le
+commencement_, celui qui est le vrai Père de toute éternité. _Je vous
+écris, jeunes gens_, qui êtes au commencement de votre jeunesse, _que
+vous avez surmonté le mauvais; je vous écris, petits enfants, qui avez
+reconnu votre Père: je vous écris, jeunes gens_, qui êtes dans la force
+de l’âge, _que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu est en
+vous, et que vous avez vaincu le mauvais[2]_. A quoi il ajoute aussitôt
+après: _N’aimez pas le Monde_, et le reste que nous venons de rapporter.
+
+ [2] I _Joan._, II, 12-14.
+
+Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au commencement de son
+Évangile, en parlant de Jésus-Christ: _Il était dans le Monde, et le
+Monde a été fait par lui, et le Monde ne l’a point connu[3]._ Et la
+source de tout cela est dans ces paroles du Sauveur: _Je vous donnerai
+l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir parce qu’il ne le veut
+pas et ne le reçoit pas, et ne le connaît pas[4]_: ou il ne sait pas qui
+il est. Et encore: _Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le
+premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde aimerait ce qui est à
+lui; mais parce que vous n’êtes pas du Monde, et que je vous ai élus du
+milieu du Monde_, je vous en ai tirés, _c’est pour cela que le Monde
+vous hait[5]_.
+
+ [3] _Joan._, I, 10.
+
+ [4] _Joan._, XIV, 17.
+
+ [5] _Joan._, XV, 18, 19.
+
+Et encore: _Vous aurez de l’affliction dans le Monde; mais prenez
+courage: j’ai vaincu le Monde[6]._ Et enfin: _J’ai manifesté votre nom
+aux hommes que vous avez tirés du Monde pour me les donner[7]. Je ne
+prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous m’avez donnés, parce
+qu’ils sont à vous[8]. Je ne suis plus dans le Monde_, je retourne à
+vous, et l’heure d’aller à vous est arrivée: _pour eux ils sont dans le
+Monde; mais pour moi je viens à vous[9]. Je leur ai donné votre parole,
+et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du Monde: et je ne suis
+pas du monde. Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les
+garder du mal_, ou de les garder du mauvais. _Ils ne sont pas du Monde,
+comme je ne suis pas du Monde. Sanctifiez-les en vérité[10]. Mon Père
+juste, le Monde ne vous connaît pas: mais moi je vous connais, et
+ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé[11]._
+
+ [6] _Joan._, XVI, 33.
+
+ [7] _Joan._, XVII, 6.
+
+ [8] _Ibid._, 9.
+
+ [9] _Ibid._, 11.
+
+ [10] _Ibid._, 14-17.
+
+ [11] _Joan._, XVII, 25.
+
+Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font
+profession d’être ses disciples, sont tirés du Monde; parce qu’ils sont
+sanctifiés en vérité, que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le
+connaissent pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils
+connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie du Monde est
+donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ, et la vie chrétienne,
+la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine
+et à ses exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus en détail
+par ces tendres paroles: _Mes petits enfants, jeunes et vieux, je vous
+l’écris_, je vous le répète, _n’aimez pas le Monde_, n’aimez pas ceux
+qui s’attachent aux choses sensibles, aux biens périssables: ne les
+aimez pas dans leur erreur: ne les suivez pas dans leur égarement:
+aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses Disciples
+qu’il a tirés du milieu du Monde, du milieu de la corruption: mais
+gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans
+leur commerce, dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter leurs
+exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. Et en voici les
+trois sources: c’est qu’_il n’y a dans le Monde que concupiscence de la
+chair, que concupiscence des yeux, et orgueil de la vie_, qui sont
+toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et qui perdent ceux
+qui s’y attachent. Je le crois, il est ainsi: c’est le Saint Esprit qui
+le dit par la bouche d’un Apôtre: mais il faut encore tâcher de
+l’entendre, afin de haïr le Monde avec plus de connaissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et combien le corps pèse
+à l’âme.
+
+
+La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour des plaisirs des
+sens: car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul
+disait: _Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de
+cette mort[12]?_ et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même
+saint Paul: _Qui me délivrera?_ qui m’affranchira de sa tyrannie? qui en
+brisera les liens? qui m’ôtera un joug si pesant?
+
+ [12] _Rom._, VII, 24.
+
+_Les pensées des mortels sont timides_, et pleines de faiblesses, _et
+nos prévoyances incertaines; parce que le corps qui se corrompt
+appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui
+est fait pour beaucoup penser: et la connaissance même des choses qui
+sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons qu’à peine et
+avec travail les choses qui sont devant nos yeux: mais pour celles qui
+sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera[13]?_ Le corps rabat la
+sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne
+devrions respirer que le ciel. Ce poids nous accable; _et c’est là cet
+empêchement qui a été créé pour tous les hommes[14], et le joug pesant
+qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont
+sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils rentrent, par la
+sépulture, à la mère commune, qui est la terre[15]_. Ainsi l’amour des
+plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est
+devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause
+la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses.
+
+ [13] _Sapient._, IX, 14-16.
+
+ [14] DÉFORIS: _pour tous les hommes_ après le péché.
+
+ [15] _Eccl._, XI, 1.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et qu’elle
+est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette
+source.
+
+
+Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme
+on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles
+l’Ecclésiastique raconte en ces termes: _Ils ont les inquiétudes, les
+terreurs d’un cœur_ continuellement agité, _les inventions de leurs
+espérances_ trompeuses et trop engageantes, _et le jour_ terrible _de la
+mort_. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, _depuis celui
+qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans
+la poussière_, par sa pauvreté, _ou sur la cendre_ dans son affliction
+et dans sa douleur, _depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui
+porte la Couronne, jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus
+grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte_ des passions, _l’agitation
+de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments
+qu’elle nous attire par sa durée, les querelles_, et tous les maux qui
+les suivent; tout cela se répand partout. _Dans le temps du repos et
+dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil_, le trouble nous
+suit, _les songes pendant la nuit changent nos pensées: nous goûtons
+pendant un moment un peu de repos[16] et tout d’un coup il nous vient
+des soins, comme durant le jour, par les songes: on est troublé dans les
+visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour
+de combat: dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme
+en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur_. Tous
+ces troubles sont l’effet d’un corps agité, et d’un sang ému qui envoie
+à la tête de tristes vapeurs: _c’est pourquoi ces agitations_, tant
+celles des passions que celles des songes, _se trouvent dans toute
+chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois
+davantage sur les pécheurs_, où les terreurs de la conscience se
+joignent aux communes infirmités de la nature. _A quoi il faut ajouter
+les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les
+oppressions, les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de
+Dieu. Toutes ces choses_, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver
+parmi les hommes, _ont été créées pour la punition des méchants, et
+c’est pour eux qu’est arrivé le déluge_. Et la source de tous ces maux
+_c’est que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, comme
+toutes les eaux[17] viennent de la mer et y retournent[18]_.
+
+ [16] DÉFORIS: _Un peu de repos qui n’est rien._
+
+ [17] Texte rétabli par DÉFORIS. L’édition de 1731 donne erronément:
+ _toutes les eaux de la mer_.
+
+ [18] _Eccl._, XL, 2-11.
+
+En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre
+humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où
+naissent les agitations et les troubles des passions qui nous
+tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre
+innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus
+comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier
+honneur de notre nature: _Homo cum in honore esset, non intellexit_,
+etc.[19] _Pendant que l’homme était en honneur_ dans son institution
+primitive, _il n’a pas connu cet avantage: il s’est égalé aux animaux
+insensés, et leur a été rendu semblable_. Répétons une et deux fois ce
+verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et
+les passions insensées où nous jette notre corps mortel; et tout ce qui
+nous y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer
+la source de nos maux, et nous attache à l’état de servitude où nous
+sommes.
+
+ [19] _Psal._ XLVIII, 18 et 21.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Que l’attache que nous avons au plaisir des sens est mauvaise et
+vicieuse.
+
+
+Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la défense que nous
+fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la
+chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre
+que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut
+vaincre, une maladie qu’il faut guérir; ou l’on cède et on se livre tout
+à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et
+esclave de la chair et du péché; ou on combat, ce qu’on ne se croirait
+pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend
+visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous
+porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute
+sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul: _Je sais que le
+bien n’habite point en moi_, c’est-à-dire, _dans ma chair[20]_. Et
+encore: _Je trouve en moi une loi de rébellion_ et d’intempérance, qui
+me fait apercevoir, _lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal
+m’est attaché[21]_ et inhérent à mon fond.
+
+ [20] _Rom._, VII, 18.
+
+ [21] _Ibid._, 21.
+
+Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange
+sorte, soit que nous cédions au plaisir[22], soit que nous le
+combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint
+Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal
+dans son principe; pour éviter le consentement, qui est le mal consommé,
+il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement:
+_Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi._
+
+ [22] DÉFORIS: au plaisir des sens.
+
+Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous
+avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non
+contente de nous forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente
+de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les
+accompagnent, nous y invite même par le plaisir qu’elle a attaché aux
+fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de bien toute
+la nature, _envoyant_, comme dit saint Paul, _la pluie et le beau temps,
+et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits,
+remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable[23]_. Et par
+là, comme dit le même saint Paul, _Dieu rend lui-même témoignage_ à sa
+providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les
+animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à
+chacun.
+
+ [23] _Act._, XIV, 16.
+
+Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir,
+pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne
+cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la
+nourriture les captive: au lieu de manger pour vivre, _ils semblent_,
+comme disait un ancien et après lui saint Augustin, _ne vivre que pour
+manger_. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au
+repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir, et engagés
+plus avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au delà des
+justes bornes; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et
+ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le
+boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la
+convoitise ne sait jamais où finit la nécessité: _Nescit cupiditas ubi
+finiatur necessitas[24]._ C’est donc là une maladie que la contagion de
+la chair produit dans l’esprit; une maladie contre laquelle on ne doit
+point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété
+et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. Mais qui oserait
+penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus
+dangereuse dans un autre plaisir des sens? Qui, dis-je, oserait en
+parler, ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et
+qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer? O Dieu, encore un
+coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la
+nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si
+tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui
+cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à
+la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où
+sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui
+s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la
+lumière; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice
+divine contre la corruption du genre humain!
+
+ [24] _Confess._, X, XXXI.
+
+O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la Vierge mère de
+Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix,
+que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux
+petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux
+pères: _N’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce
+que ce qu’il y a dans le Monde est concupiscence de la chair_; un
+attachement à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour
+déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les deux sexes.
+
+O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable
+à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour
+conjugal: mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il
+se mêle tant d’excès dans l’usage de ce sacré remède. Car d’abord ce
+remède sacré, c’est-à-dire le mariage, est un bien, et un grand bien;
+puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Église, et le
+symbole de leur union indissoluble. Mais c’est un bien qui suppose un
+mal dont on use bien; c’est-à-dire qui suppose le mal de la
+concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire
+fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui
+remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance: un remède de ses excès,
+et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se
+tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat
+même du mariage! C’est ce qui fait dire à saint Augustin _qu’il s’en
+trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il
+ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale: un
+amour désordonné pour sa propre femme étant souvent_, selon le même
+Père, _un attrait secret à en aimer d’autres_. O faiblesse de la
+misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer!
+
+Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que _ceux qui sont mariés
+doivent vivre comme n’ayant point de femmes[25]_; les femmes par
+conséquent comme n’ayant point de maris; c’est-à-dire, les uns et les
+autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux
+sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore
+ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair,
+qui sont plongés et attachés par le fond du cœur à ces plaisirs, ne
+peuvent plaire à Dieu: _Qui in carne sunt, Deo placere non possunt[26]._
+C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et sur ce
+fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par
+rapport à la concupiscence de la chair: les chastes mariés usent bien de
+ce mal; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en
+usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour des plaisirs des
+sens[27].
+
+ [25] I _Cor._, VII, 25.
+
+ [26] _Rom._, VIII, 8.
+
+ [27] Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher de la
+ fin du ch. XII et de tout le ch. XXXVIII de la troisième Partie de
+ l’_Introduction à la Vie dévote_.
+
+Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à chacun selon l’état
+où il est: O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez
+de vous y laisser captiver; et vous qui en usez bien dans un chaste
+mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs: et vous qui,
+plus courageux, comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez
+rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste
+disposition qui vous égale aux Anges de Dieu: tous ensemble abattez
+cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui est en nos membres, a
+tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les
+Saints: à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les
+jeûnes; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus faciles les
+victoires des autres appétits plus violents et plus dangereux.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par
+tous les sens.
+
+
+Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la chair consiste
+seulement dans les passions dont nous venons de parler: c’est une racine
+empoisonnée qui étend ses branches dans tous les sens[28], et se répand
+dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est par les yeux
+que l’on commence à avaler le poison de l’amour sensuel; ce qui faisait
+dire à Job: _J’ai fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à
+une fille[29]_; et à saint Pierre, que les yeux des personnes impudiques
+sont _pleins d’adultère[30]_; et à Jésus-Christ même: _Celui qui regarde
+une femme pour la convoiter, s’est déjà souillé avec elle dans son
+cœur[31]_.
+
+ [28] DÉFORIS: sur tous les sens.
+
+ [29] _Job_, XXXI, 1.
+
+ [30] II _Petr._, II, 14.
+
+ [31] _Matth._, V, 28.
+
+Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux, dont saint
+Jean parle dans notre passage. Car c’est ici où l’on ouvre les yeux pour
+s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les
+voir et à en être vu[32]. Les oreilles en sont infectées, quand, par de
+dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l’on allume ou
+l’on entretient les flammes de l’amour impur et cette secrète
+disposition que nous avons aux joies sensuelles: car l’âme, une fois
+touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache
+aux sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, vante les
+parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire
+dans sa chambre, pour en conclure aussitôt après: _Enivrons-nous des
+plaisirs et jouissons des embrassements désirés[33]_, montre assez par
+ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, préparées pour affaiblir
+l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble
+pas offenser la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la
+disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention de ce qui doit
+faire son occupation naturelle, qui est de se rapporter toute à
+Dieu[34].
+
+ [32] DÉFORIS: Car ici, où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la
+ vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en
+ être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair.
+
+ [33] _Prov._, VII, 21.
+
+ [34] DÉFORIS supprime ces derniers mots.
+
+Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres: l’âme qui en
+goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous; ainsi ceux
+qu’on s’imaginerait être les plus innocents[35], si l’on n’est toujours
+sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font
+sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, et réveillent la
+concupiscence. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans
+tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible,
+le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une
+attache qui fait oublier son âme, et l’image de Dieu qu’elle porte
+empreinte dans son fond: on ne se peut rien refuser: un soin excessif de
+sa santé fait qu’on flatte le corps en tout; et tous ces divers
+sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair.
+
+ [35] DÉFORIS: ainsi les plus innocents.
+
+Hélas! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait la santé
+parfaite dans ses Religieux: il savait où elle nous mène, si on ne sait
+châtier son corps avec l’Apôtre, et le réduire en servitude par les
+mortifications, par le jeûne, par la prière et par une continuelle
+occupation de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la
+nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses
+qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures
+exquises: tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair,
+que saint Jean nous défend, et en entretient le feu.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul.
+
+
+Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont fait appeler par
+saint Paul la chair de péché: _Dieu_, dit-il, _a envoyé son Fils dans la
+ressemblance de la chair du péché[36]_. Remarquez donc en Jésus-Christ
+non pas la ressemblance de la chair absolument, mais la ressemblance de
+la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché, dans les
+impressions du péché que nous portons dans notre chair, et dans la pente
+qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens: et en
+Jésus-Christ seulement _la ressemblance de la chair du péché_, parce que
+sa chair virginale est exempte de tout le désordre que le péché a mis
+dans la nôtre. Il a donc non la ressemblance de la chair, car sa chair
+est très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du sang
+d’Abraham et de David; ce qui emporte non la ressemblance, mais la
+véritable nature de la chair. Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non
+pas la ressemblance de la chair, mais _la ressemblance de la chair du
+péché_, à cause que, sans avoir les inclinations perverses, dont les
+semences sont en notre chair, il en a pris seulement la passibilité et
+la mortalité; c’est-à-dire, la seule peine du péché, sans en avoir ni la
+coulpe, ni aucun des mauvais désirs qui nous y portent.
+
+ [36] _Rom._, VIII, 3.
+
+Jugeons maintenant avec combien de raison saint Jean nous commande
+d’avoir le Monde en horreur, à cause qu’il est tout rempli de la
+concupiscence de la chair. Il y a dans notre chair une secrète
+disposition à un soulèvement universel contre l’esprit: _La chair
+convoite contre l’esprit_, comme dit saint Paul[37]; c’est-à-dire que
+c’est là son fond depuis la corruption de notre nature. Tout y nourrit
+la concupiscence, tout y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc
+autant haïr que le péché même, où elle nous porte.
+
+ [37] _Galat._, V, 17.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire la Concupiscence de
+la chair.
+
+
+Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme d’une chair de péché, il
+semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur: _Tout ce qui est
+né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit:
+ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de
+nouveau[38]._ Cette parole nous ramène à l’institution primitive de
+notre nature.
+
+ [38] _Joan._, III, 6, 7.
+
+Dieu a fait l’homme droit[39], et cette droiture consistait en ce que,
+l’esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était
+parfaitement soumis à l’esprit. Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est
+cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme
+il n’y avait point de péché, il n’y avait pas de peine: par la même
+raison il n’y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine
+du péché. Il y avait encore moins de honte: Dieu n’avait rien mis que de
+bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, non plus que dans
+notre âme: l’ouvrage de Dieu subsistait dans son entier: _Ils étaient
+nus l’un et l’autre_, dit l’Écriture, _et ils n’en rougissaient
+pas[40]_.
+
+ [39] DÉFORIS: Dieu a fait l’homme droit, dit le Sage.
+
+ [40] _Gen._, II, 25.
+
+Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: _J’ai entendu
+votre voix_, dit Adam, _et je me suis caché_ dans le bois, _parce que
+j’étais nu_. Et Dieu lui dit: _Qui vous a fait connaître que vous étiez
+nu, si ce n’est que vous avez mangé du fruit que je vous avais
+défendu?[41]_ Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut
+désobéissant[42]: la révolte des sens fit connaître à l’homme sa nudité:
+_leurs yeux furent ouverts: ils se couvrirent et se firent comme une
+ceinture de feuilles de figuier[43]_. L’Écriture ne dédaigne pas de
+marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous
+faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du
+chaud, ni de l’inclémence de l’air; il y eut une autre cause plus
+secrète, que l’Écriture nous enveloppe dans ces paroles, pour ménager
+les oreilles et la pudeur du genre humain et nous faire entendre, sans
+le dire, où la rébellion se faisait le plus sentir.
+
+ [41] _Gen._, III, 10, 11.
+
+ [42] DÉFORIS: dès que l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus
+ maître de ses mouvements et la révolte des sens.
+
+ [43] _Gen._, III, 7.
+
+Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant plus notre honte
+qu’elle semble n’oser la découvrir, de peur de nous donner trop de
+confusion. Depuis ce temps-là, les passions de la chair, par une juste
+punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques: l’homme a
+été plongé dans le plaisir des sens: _Et au lieu_, dit saint Augustin,
+_que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l’esprit,
+il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel,
+même dans l’esprit: Qui futurus erat etiam carne spiritalis, factus est
+etiam mente carnalis[44]_. L’homme tout entier fut livré au mal[45]:
+_Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre, et que
+toute la pensée du cœur humain à tout moment se tournait au mal[46]._
+
+ [44] _De Civit. Dei_, XIV, XV, 1.
+
+ [45] DÉFORIS: On est tombé d’un excès dans un autre: l’homme tout
+ entier.
+
+ [46] _Gen._, VI, 5.
+
+Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source,
+et nous trouverons que l’occasion d’une si forte expression de
+l’Écriture et la cause de tout ce désordre y est clairement marquée dans
+ces paroles qui précèdent: _Les enfants de Dieu virent que Les filles
+des hommes étaient belles, et prirent pour leurs femmes celles d’entre
+elles qui leur avaient plu[47]_, par une nouvelle transgression du
+commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur que les
+filles des hommes n’entraînassent ses enfants dans la corruption. Tout
+le désordre vint de la chair et de l’empire des sens qui prévalaient sur
+la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents; nous en
+naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre
+naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes
+unis à Adam rebelle, à Adam pécheur; nous sommes souillés en celui en
+qui nous étions tous comme la source de notre être. Nos passions
+insensées ne se déclarent pas tout à coup, mais le germe qui les produit
+toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens.
+Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi parler, que corps et
+chair?
+
+ [47] _Ibid._, 2.
+
+Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons corps et chair
+encore plus, en quelque façon, dans le sein de nos mères, et dès le
+moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de
+l’ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller
+notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure
+masse de chair, n’ayant aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes
+pensées que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang,
+qu’à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C’est donc ce qui fait
+dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons
+par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous
+produisent; nous n’avons pas le moindre petit usage de la raison au
+commencement et durant les premières années de notre être: dès qu’elle
+commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu: quand son
+exercice commence à devenir plus parfait, les grands dérèglements de la
+sensualité commencent en même temps à se déclarer. C’est donc ce qui
+s’appelle la chair de péché.
+
+Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première
+impression fait que nous en demeurons esclaves. Quel effort ne faut-il
+point pour nous faire distinguer notre âme d’avec notre corps? Combien y
+en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction[48]? Et ceux
+mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair, et en séparent leur
+âme, ne s’y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s’ils
+ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de
+dominer; et non seulement de dominer, mais de faire tout, et même d’être
+tout en nous? Nous sommes donc, pour ainsi dire, tout corps[49], et nous
+ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne
+renaissions de l’esprit.
+
+ [48] DÉFORIS: Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais
+ venir à connaître ou à sentir cette distinction?
+
+ [49] DÉFORIS: Nous sommes entièrement corps.
+
+Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine dans ce reste immense
+de Peuples sauvages qui n’ont d’esprit que pour leur corps, et en qui,
+pour ainsi parler, ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les
+peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et
+du sang? Comment en sortiraient-ils, s’il y a si peu de chrétiens qui en
+sortent? De quoi s’entretient, de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet
+âge où l’on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les
+vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés; et qu’est-ce qu’ils
+souhaitent continuellement de rappeler, s’ils pouvaient, avec leur
+jeunesse, si ce n’est les plaisirs des sens[50]? Que sommes-nous donc
+autre chose que chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde,
+et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de saint Jean,
+puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: _Que tout ce qui est au
+Monde est concupiscence de la chair_?
+
+ [50]
+
+ Oh! l’amour, c’est la vie,
+ C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie,
+ Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner.
+
+ (V. HUGO, _Chants au Crépuscule_, XXI.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+De la Concupiscence des yeux, et premièrement de la Curiosité.
+
+
+La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint Jean, c’est la
+concupiscence des yeux. Il faut d’abord la distinguer de la
+concupiscence de la chair: car le dessein de saint Jean est ici de nous
+découvrir une autre source de corruption, et un autre vice un peu plus
+délicat en apparence, mais dans le fond aussi mauvais[51], qui consiste
+principalement en deux choses, dont l’une est le désir de voir,
+d’expérimenter, de connaître, en un mot la curiosité; et l’autre est le
+plaisir des yeux, lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat
+capable de les éblouir, ou de les séduire.
+
+ [51] DÉFORIS: aussi grossier et aussi mauvais.
+
+Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la Concupiscence des
+yeux, parce que de tous les organes, nos yeux sont ceux qui étendent le
+plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les
+autres sens; et dans l’usage du langage humain, sentir et voir c’est la
+même chose. On ne dit pas seulement: voyez que cela est beau; mais,
+voyez que cette fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, que
+cette musique est agréable à entendre. C’est donc pour cela, dit saint
+Augustin[52], que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des
+yeux. Le désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui
+d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair,
+qui fait que nous ne cessons de rechercher et de nous imaginer de
+nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la
+cupidité. Mais ce désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut
+distinguer cette seconde concupiscence de la première.
+
+ [52] _Confess._, X, XXXV, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large
+ paraphrase de saint Augustin.
+
+Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de
+savoir ce qui se passe dans le Monde, tout le secret de cette intrigue,
+de quelque nature qu’elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir
+tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde; les
+ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l’adresse
+qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, souvent même de celui de
+la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là
+vaines et faibles! Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être
+connu? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de savoir ce qui meut
+les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes?
+Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous
+produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements injustes, et pour
+vous une redoutable matière des Jugements de celui qui dit: _Ne jugez
+pas, et vous ne serez pas jugés[53]_?
+
+ [53] _Matth._, VII, 1.
+
+Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus éloignés: et c’est
+de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l’Histoire. On
+se transporte en esprit dans le cœur des anciens Rois[54], dans les
+secrets des anciens Peuples; on s’imagine entrer dans les délibérations
+du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un Alexandre ou d’un
+César, dans les jalousies politiques et raffinées d’un Tibère. Si c’est
+pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, à la bonne
+heure; il le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à cette
+recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, comme on le remarque
+dans la plupart des curieux, pour se repaître l’imagination de certains
+objets, qu’y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui
+n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la
+tête d’un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu
+a détruites dans sa Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet
+attirail de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans le néant,
+d’où il est sorti? _Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le cœur
+appesanti? Pourquoi aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous
+délectez-vous à étudier le mensonge?[55]_
+
+ [54] DÉFORIS: dans les Cours des anciens Rois.
+
+ [55] _Psal._, IV, 3.
+
+Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les
+mauvaises sciences, comme sont celles de deviner par les astres, ou par
+les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi
+frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la
+direction particulière de sa providence. C’est entreprendre sur les
+droits de Dieu, c’est détruire la confiance avec laquelle on se doit
+abandonner à sa volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines que
+pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître de choses
+frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas besoin de remarquer que
+c’est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter
+les démons, où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre des
+guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des pactes formés ou
+des traités avec les malins esprits[56]. Car outre que dans toutes ces
+curiosités il y a de l’impiété et une damnable superstition, on peut
+encore ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau
+blessé; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière que d’en suivre
+de si fausses.
+
+ [56] DÉFORIS: et par des pactes formels ou tacites avec ces malins
+ Esprits.
+
+Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui
+est des véritables, on excède beaucoup à s’y livrer trop, ou à
+contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il
+arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu,
+s’adonnent à toutes sortes de lectures[57], surtout des Livres nouveaux,
+des Romans, des Comédies, des Poésies, et se laissent tellement posséder
+au désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes.
+
+ [57] DÉFORIS: s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à
+ toutes sortes de lectures.
+
+Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un
+dérèglement de l’esprit, un dessèchement du cœur, une misérable
+captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une
+source d’erreurs.
+
+C’est encore s’abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve,
+que d’apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou
+des mystères de la Religion. _Ne recherchez point_, dit le Sage, _ce qui
+est au-dessus de vous[58]._ Et encore: _Celui qui sonde trop avant les
+secrets de la divine Majesté, sera accablé de sa gloire[59]._ Et encore:
+_Prenez garde de ne vouloir point être sages plus qu’il ne faut; soyez
+sages sobrement et modérément[60]._ La foi et l’humilité sont les seules
+guides qu’il faut suivre: quand on se jette dans l’abîme, on y périt.
+Combien[61] ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des
+secrets de la prédestination et de la grâce[62]; voulant juger de tout
+par leur propre esprit, et rendre raison de tout; et s’élevant
+superbement au dessus des Docteurs et des Apôtres mêmes?
+
+ [58] _Eccl._, III, 22.
+
+ [59] _Prov._, XXV, 27.
+
+ [60] _Rom._, XII, 3.
+
+ [61] Les Jansénistes.
+
+ [62] DÉFORIS supprime les lignes qui suivent, comme n’étant point dans
+ l’original.
+
+Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien prier, et
+s’humilier véritablement; c’est-à-dire qu’il faut savoir que tout le
+bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher
+curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de
+Dieu? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a faite, la sait
+mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans la détruire? Prions-le
+donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de
+nos désirs par les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la
+nôtre que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire,
+comme la vie future est le temps de voir. C’est tout savoir, dit un
+Père, que de ne rien savoir davantage: _Nihil ultra scire, omnia scire
+est._
+
+Toute âme curieuse est faible et vaine; par là même elle est
+discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement étaler un vain
+savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants.
+
+Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière.
+On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux[63], trop de
+pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le
+plus souvent envie de les lire[64]. Ce n’est qu’amusement et
+ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et
+sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde
+manière de concupiscence des yeux, dont nous allons parler.
+
+ [63] DÉFORIS: trop de bijoux précieux.
+
+ [64] A rapprocher du ch. XIII des _Caractères_ de LA BRUYÈRE: _De la
+ mode_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+De ce qui contente les yeux.
+
+
+Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les
+yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle
+attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux:
+mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence
+de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre
+sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles:
+_N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain
+éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui
+éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la
+modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches
+ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que
+tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux
+bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez
+aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans
+vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout
+cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se
+distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce
+qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à
+se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est
+pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures
+montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de
+ce qui vous relève.
+
+ [65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_.
+
+ [66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation
+ d’abondance.
+
+Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux.
+Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens,
+par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes
+places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui
+qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et
+semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est
+proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en
+cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime
+les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout
+cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour
+lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses
+mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa
+passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature
+ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil,
+qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que
+lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son
+intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi
+le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie
+du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il
+engraisse son corps[68].
+
+ [67] _Eccl._, V, 9, 10
+
+ [68] _Eccl._, V, 17, 18.
+
+Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en
+autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous
+n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout
+pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en
+rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque
+déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente:
+elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se
+consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se
+rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la
+mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se
+satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._
+
+ [69] _Eccl._, IV, 8.
+
+ [70] _Prov._, XXVII, 20.
+
+N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout
+y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus
+pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout
+ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous
+n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne
+savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent
+manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans
+remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une
+semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera
+rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait
+votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui
+vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des
+morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de
+vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura
+fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil
+très court.
+
+Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je
+travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou
+sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de
+plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se
+tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de
+fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de
+conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous
+sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que
+reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir
+orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans
+les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de
+vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit
+saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_.
+
+ [71] _Eccl._, II, 19.
+
+ [72] _Eccl._, V, 14, 15.
+
+ [73] _Rom._, II, 5
+
+Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point
+la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez
+point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire
+entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances
+et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne
+réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les
+malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée
+de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement
+de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on
+est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde:
+Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc
+sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont
+heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus
+ejus[74]._
+
+ [74] _Psal._, CXLIII, 15.
+
+Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je
+verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les
+étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit:
+_Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au
+soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce
+beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré
+qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence
+à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces
+grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur,
+l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté
+qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se
+montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur
+incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du
+soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire
+des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui
+qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_
+
+ [75] _Psal._, VIII, 4.
+
+ [76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11.
+
+ [77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses.
+
+ [78] _Sapient._, XIII, 3.
+
+Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de
+Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et
+l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._
+Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car
+j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un
+vain éclat.
+
+ [79] _Psal._ XXV, 8.
+
+ [80] _Ibid._, 9.
+
+Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et
+l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un
+Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait
+avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble
+qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils
+nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est
+rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu,
+désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous
+vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une
+défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse.
+Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent
+et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un
+lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil
+qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous
+faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse
+un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de
+l’infirmité qui vous environne de toutes parts.
+
+ [81] _Ibid._, CXLIII, 12.
+
+ [82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils
+ remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise;
+ tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants
+ de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences.
+
+Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et
+semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du
+moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces
+illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et
+non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement
+dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites
+cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette
+vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité,
+et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges
+sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui
+voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les
+environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne
+voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de
+ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état
+au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y
+passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde
+comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous
+savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui
+peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est
+jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce
+grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous
+souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler
+avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur
+cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui
+prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination
+attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la
+vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein
+d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._
+
+ [83] DÉFORIS: Aime dans ta table.
+
+ [84] _Psal._ CXVIII, 37.
+
+ [85] I _Cor._, VII, 31.
+
+ [86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18.
+
+ [87] _Num._, XV, 39.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de concupiscence
+réprouvée par saint Jean.
+
+
+Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons de parler,
+semblent être des branches de l’orgueil, elles appartiennent plutôt à la
+vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel;
+tout s’y réduit à l’ostentation, que nous avons rapportée à la
+concupiscence des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de faire
+admirer un vain savoir, et par là se distinguer des autres hommes.
+L’ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne
+cherche qu’à se donner une vaine distinction.
+
+L’orgueil est une dépravation plus profonde: par elle l’homme, livré à
+lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l’excès de son amour
+propre. _Être superbe_, dit saint Augustin, _c’est en laissant le bien
+et le principe commun auquel nous devions tous être attachés, qui n’est
+autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son
+auteur[88]_; c’est-à-dire, se faire son dieu: _Relicto communi, cui
+omnes debent hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium._
+
+ [88] _De Civit. Dei_, XIV, XIII, 1.
+
+C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole
+du Serpent, qui nous disait en la personne d’Ève: _Vous serez comme des
+dieux[89]_; et nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous avons
+succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, et
+toute notre âme en est infectée. Voilà en général ce que c’est que cette
+troisième concupiscence, que saint Jean appelle _l’orgueil_; et il
+ajoute: _l’orgueil de la vie_, parce que toute la vie en est corrompue;
+c’est comme le vice radical d’où pullulent tous les autres vices: il se
+montre dans toutes nos actions; mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est
+qu’il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur.
+
+ [89] _Gen._, III, 5.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil.
+
+
+Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut aller à l’origine
+du péché, et pour cela en revenir à la parole du Sage: _Dieu a fait
+l’homme droit[90]._ Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu
+de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, de toutes ses
+forces, de toute son intelligence, d’un amour parfait[91], et pour
+l’amour de lui-même; et de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la
+droiture et la rectitude de l’âme: voilà l’ordre: voilà la justice. Il
+est juste de donner de l’amour à celui qui est aimable: et le grand
+amour à celui qui est très aimable: et le souverain et parfait amour à
+celui qui est souverainement et parfaitement aimable: et tout l’amour à
+celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-même tout ce qui
+est aimable et parfait; en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime
+soi-même que pour lui.
+
+ [90] _Eccl._, VII, 30.
+
+ [91] DÉFORIS: D’un amour pur et parfait.
+
+Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. Cela même fait la
+beauté de la créature raisonnable, faite à l’image de Dieu: Dieu étant
+la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas
+n’être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle
+est l’image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par
+conséquent il fallait aimer seul d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se
+voyant belle, s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la
+contemplation de son excellence: elle a cessé un moment de se rapporter
+à Dieu: elle a oublié sa dépendance: elle s’est premièrement arrêtée, et
+ensuite livrée à elle-même: déçue par sa liberté, qu’elle a trouvée si
+belle et si douce, elle en fait un essai funeste: _Suâ in æternum
+libertate deceptus._ Mais en cherchant d’être libre jusqu’à s’affranchir
+de l’empire de Dieu, et des lois de la justice, il est devenu captif de
+son péché.
+
+Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même; mais quiconque n’aime que
+soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir,
+n’est plus soumis à la volonté de Dieu; et demeurant incapable d’être
+touché des intérêts d’autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais
+encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les
+autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore
+à ses caprices.
+
+Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée dans le Livre de
+la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que
+quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait
+pécher: _Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur[92]._ Il a fait la
+créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle
+ferait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé
+la cause de son erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se
+cherchant soi-même, est devenu malheureux en se trouvant: Dieu lui a
+soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l’être, pour être
+l’objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa
+vengeance. Il n’a plus trouvé dans lui-même[93] que ce qu’il peut avoir
+sans Dieu: c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, le péché,
+le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la
+tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des
+colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le
+troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au bien général, que
+personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous.
+
+ [92] _Sapient._, XI, 17.
+
+ [93] DÉFORIS: Il n’est plus demeuré à l’homme.
+
+Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la
+fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le
+commencement, mais encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car
+c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui
+ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne
+s’éteignent jamais: elles sortent du fond de notre crime. _Je tirerai_,
+dit le saint Prophète, _un feu du milieu de toi pour te dévorer_:
+_Producam ignem de medio lui qui comedat te[94]._ Ce sont nos péchés qui
+allument le feu de la vengeance divine, d’où sort le feu dévorant qui
+pénètre l’âme par l’impression d’une vive et insupportable douleur.
+Voilà ce que produit l’amour de nous-mêmes: voilà comme il fait d’abord
+notre péché et ensuite notre supplice.
+
+ [94] _Ezech._, XXVIII, 18.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre.
+
+
+Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour
+propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est
+l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en
+cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au
+mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de
+soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu
+va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même
+par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter
+qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers
+principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à
+l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui
+peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste
+n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant
+Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une
+balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de
+poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture
+n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte
+pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière
+justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu
+sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._
+
+ [95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII.
+
+ [96] _Exod._, III, 14.
+
+ [97] _Isa._, XL, 15.
+
+ [98] _Isa._, XL, 17.
+
+En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en
+particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme
+n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau,
+qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une
+Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles
+ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise
+ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais
+toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être?
+Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y
+paraît.
+
+Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris
+de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer
+comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et
+d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint
+Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être
+nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être
+est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de
+plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en
+elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non
+êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre
+chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et
+porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant.
+
+Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au
+mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de
+Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu,
+jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré
+elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne
+s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le
+néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser
+soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie
+la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre
+satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le
+comble de l’injustice et de l’égarement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Combien l’Amour propre rend l’homme faible.
+
+
+Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son
+injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais
+lui-même. Il n’ôte rien à Dieu; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa
+lumière, sa force et la source de tout son bien; et devient aveugle,
+ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir,
+ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de
+ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour
+objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos
+sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre
+esprit.
+
+Cette vérité est notre règle: c’est par là que nos désirs doivent être
+réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi
+dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même; et ce qui fait notre plaisir,
+c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu.
+
+Hélas! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour
+rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas.
+C’est ce qu’ont fait nos premiers parents: c’est le vice héréditaire de
+notre nature. Le démon nous dit comme à eux: Pourquoi Dieu vous a-t-il
+défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût? _Cur
+præcepit vobis Deus[99]?_ Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur
+nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la
+vérité.
+
+ [99] _Gen._, III, 1.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre.
+
+
+Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en
+quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de
+Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la
+douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le
+plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil.
+L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui
+rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par
+un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce
+d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir
+particulier à désobéir, et que la défense irrite.
+
+ [100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop
+ violent du plaisir des sens.
+
+C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots:
+_Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_;
+c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé
+par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver
+à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que,
+par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus
+volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense:
+_Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a
+doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la
+transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par
+le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo
+prævaricationis._
+
+ [101] _Rom._, VII, 11.
+
+ [102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq.
+
+La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant
+la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au
+lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une
+humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la
+faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière
+d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui
+ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu.
+
+Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont
+d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux
+la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature
+raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a
+imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à
+la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en
+elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux
+joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est
+doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé,
+conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil,
+et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._
+
+ [103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature.
+
+ [104] _Matth._, XI, 30.
+
+ [105] _Job_, XI, 12.
+
+A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en
+faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut
+faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un
+certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence
+propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus
+dangereux de la créature raisonnable.
+
+ [106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son
+orgueil.
+
+
+On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation
+de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les
+choses que l’on appelle biens.
+
+Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel
+sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités
+de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs,
+qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut
+être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de
+biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser
+vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre
+tout ce qui est bon.
+
+ [107] DÉFORIS: et où se trouve la félicité de la nature raisonnable.
+
+Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après
+Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les
+objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de
+Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il
+faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui
+est elle-même; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne
+trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa
+félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son
+image, c’est là premièrement qu’elle tombe; et saint Augustin a dit très
+véritablement que _l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu,
+tombe premièrement sur lui-même[108]_. C’est donc là que, perdant sa
+force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas; et de lui-même, où
+il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi
+les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le
+devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses
+extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de
+chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens.
+
+ [108] _De Civit. Dei_, XIV, XIII et seq.
+
+ [109] DÉFORIS: il tombe de nécessité.
+
+ [110] DÉFORIS: et contraint de mendier.
+
+Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui
+d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se
+disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au
+plus profond des abîmes; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même,
+et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas.
+
+Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons
+le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des
+sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et
+vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la
+commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute.
+
+Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau,
+qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute,
+et y fait une impression profonde: ainsi l’âme, tombant sur elle-même,
+fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste
+dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre,
+voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se
+repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours
+concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne
+veuille s’assujettir: d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice,
+la jalousie; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme
+sien: d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout
+cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est
+traité du premier.
+
+
+Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous
+l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux
+effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus
+des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence.
+
+Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans
+les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple,
+accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui
+regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous
+les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à
+réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il
+s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les
+cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est
+le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient
+tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les
+paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire
+qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter
+aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans
+ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les
+guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se
+distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions
+de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté
+et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et
+le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de
+brutalité que les autres hommes.
+
+Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien
+a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections,
+même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les
+brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les
+plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements
+trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir
+peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de
+les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre
+infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil!
+
+ [111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD.
+ VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues.
+
+Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les
+fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil,
+_sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les
+querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les
+dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les
+meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande
+partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi
+venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde
+vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face
+de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches
+sorties de cette racine empoisonnée.
+
+ [112] _Galat._, V, 19.
+
+Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait
+que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en
+voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil
+sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les
+ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre
+humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le
+désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre
+humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir
+cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui,
+pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à
+Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le
+leur.
+
+Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus
+communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la
+médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine
+mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus
+tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler
+tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de
+soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable
+supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet
+de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors.
+
+Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences
+plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à
+l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son
+ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée,
+comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à
+elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après
+s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son
+empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son
+vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre
+croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds
+les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve
+plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les
+siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces
+paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits:
+toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous
+ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti
+sunt ab eâ[113]._
+
+ [113] _Prov._, VII, 26.
+
+Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes,
+comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi
+les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses
+mains[114]._
+
+ [114] _Judith_, XII, 11.
+
+Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on
+pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes
+corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs,
+que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle
+dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un
+côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle
+l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115].
+
+ [115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais
+ avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir
+ en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A
+ rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie
+ dévote_ (_Des amourettes_).
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec
+celle d’une femme qui veut se croire belle.
+
+
+Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse
+de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage.
+Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon
+jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette
+expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la
+gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si
+ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y
+plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre
+erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui
+rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être
+fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des
+autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité
+m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion
+d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes
+défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime
+mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux
+à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille!
+
+Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à
+elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et
+rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau
+trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans
+lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la
+louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est
+qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat.
+
+Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux
+idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter,
+par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines:
+qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de
+fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions
+pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des
+injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre
+humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans
+de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité
+des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné
+dans le solide, plus il est vain et trompeur.
+
+Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y
+doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu
+sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par
+elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et
+qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et
+toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si
+humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un
+bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de
+faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui
+s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi
+dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt
+que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des
+hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un
+mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil
+est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en
+est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à
+craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation
+d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en
+soi-même la racine.
+
+ [116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même?
+ Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui
+ donc les estimera.
+
+ [117] _Confess._, X, XXXVII et seq.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Un bel Esprit, un Philosophe.
+
+
+Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, d’une autre espèce
+de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à
+arrondir une période; en un mot, à rendre agréables des choses non
+seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs
+amours[118], et à remplir l’Univers des folies de leurs jeunesses
+égarées.
+
+ [118] DÉFORIS: comme à chanter un amour feint ou agréable.
+
+Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des
+autres; ils tâchent parmi les Grands, dont ils flattent les erreurs et
+les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils
+remportent, ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du Public,
+enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur
+félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air;
+et prennent rang parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche: _Vous
+qui vous réjouissez dans le néant[119]._ Que si quelque critique vient à
+leurs oreilles; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils
+se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien
+qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du
+Public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement
+la fantaisie et l’humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent
+pas à ce sévère Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur
+vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à
+fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes
+piquantes; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu’ils
+auront versé sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la
+pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs
+folies, ils attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils
+trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes pour des
+ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui
+auront allumé autour d’eux un feu vengeur. O tromperie! ô aveuglement! ô
+vain triomphe de l’orgueil!
+
+ [119] _Amos_, VI, 1.
+
+Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, condamnent ces vains
+écrits. Il n’y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le
+jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple,
+portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils (c’est le discours
+de Platon), aucun égard à la vérité: pourvu qu’ils disent des choses qui
+plaisent, ils sont contents: c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers
+le pour et le contre: des Sentences admirables pour la vertu, et contre
+elle: les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu’ils les
+chantent[120] en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera
+dans ce Philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vertu:
+le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on suivra; et pourvu qu’il
+arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement
+flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art: comme un
+Peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui
+portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce
+qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature.
+C’est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom
+de Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et admirables
+sentences, on n’a qu’à approfondir, et les faire raisonner dessus, on
+trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce Philosophe. Parce
+que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de
+chercher la vérité.
+
+ [120] DÉFORIS: qu’ils le fassent.
+
+Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S’il
+trouve a propos de décrire dans son _Énéide_ l’opinion de Platon sur la
+pensée et l’intelligence qui anime le monde: il le fera en vers
+magnifiques. S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les
+mouvements, de décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement
+les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d’en
+faire sortir l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du
+secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses
+Églogues que bon Platonicien dans son Poème héroïque. Il a contenté
+l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses
+vers, et la vivacité de ses expressions: c’est assez à la poésie: il ne
+croit pas que la vérité lui soit nécessaire.
+
+Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le même esprit: la
+Religion n’est non plus[121] dans le dessein et dans la composition de
+leurs ouvrages que dans ceux des Païens. Celui-là[122] s’est mis dans
+l’esprit de blâmer les femmes: il ne se met point en peine s’il condamne
+le mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un
+remède: pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à
+son humour satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien
+souvent très laides, il est content.
+
+ [121] DÉFORIS: la Religion n’entre non plus.
+
+ [122] Boileau.
+
+Un autre[123] croira fort beau de mépriser l’homme dans ses vanités et
+ses airs; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en
+forme jusqu’à la raison, sans songer qu’il déprise l’image de Dieu dont
+les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui
+sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes
+vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé
+à ses lecteurs, parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et
+dangereuses plaisanteries: tant on s’éloigne de la vérité quand on
+cultive les arts auxquels la coutume et l’erreur ne donnent dans la
+pratique d’autre objet que le plaisir.
+
+ [123] Montaigne.
+
+Un Philosophe[124] blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec
+des couronnes sur la tête, et une branche de laurier dans la main. Mais
+ce Philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu,
+ne le connaît pas pour Dieu? qui n’ose annoncer au peuple la plus
+importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec
+lui la vérité à la coutume? Il en est de même des autres, qui enflés de
+leur vaine Philosophie, parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres,
+ou Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement
+les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu’à tenter de les
+redresser[125]: la simplicité de l’Écriture causera un dégoût extrême à
+leur esprit préoccupé; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par
+intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur orgueil: _Quantum
+propinquaverunt intelligentiâ, tantum superbiâ recesserunt_, dit saint
+Augustin[126]. Voilà ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle
+n’est pas soumise à la sagesse de Dieu: elle n’engendre que des superbes
+et des incrédules[127].
+
+ [124] Platon.
+
+ [125] DÉFORIS: que Dieu envoie au monde pour le redresser.
+
+ [126] _Serm._ CXLI, 2.
+
+ [127] Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des
+ _Confessions_ de saint Augustin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il
+demande.
+
+
+Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière l’orgueil des
+hommes! La gloire est le souverain bien qu’ils se proposent: et vous,
+Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont
+ils sont avides. Car vous en êtes le maître[128], et vous la donnez et
+l’ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l’esprit des hommes.
+Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore
+trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la
+demandent, et vous en faites leur supplice.
+
+ [128] DÉFORIS: En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides?
+ quelquefois: car vous êtes le maître.
+
+Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le Trône le plus auguste
+de l’Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui,
+c’est-à-dire, d’avoir une grande gloire parmi les hommes? _Que de
+peine_, disait-il, _il se faut donner pour faire parler les Athéniens!_
+Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il recherchait avec
+tant d’ardeur; mais il y était entraîné par une espèce de manie, dont il
+n’était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le
+livrer à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la
+soif le tourmentait, avec encore plus d’abondance qu’il ne pouvait
+imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui;
+tout le monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné lui a donné
+plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient
+comme en Occident, et les Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de
+refuser la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé; il l’en a
+rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge; il l’en a enivré; et il
+en a eu plus que sa tête n’était capable d’en porter. O Dieu, quel bien
+est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à
+eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume[129]!
+
+ [129] Tout ce développement est repris par Bossuet du _Sermon pour la
+ profession de Mlle de La Vallière_ (1675): Qu’est-ce qu’il a
+ souhaité, ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de
+ travaux et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a
+ fait souffrir aux autres?... Ceux qui désirent la gloire, la gloire
+ souvent leur est donnée, etc...
+
+Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en avoir autant,
+et durant sa vie et après sa mort, qu’un Homère, qu’un Théocrite, qu’un
+Anacréon, qu’un Cicéron, qu’un Horace, qu’un Virgile? On leur a rendu
+des honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au monde, et la
+postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les
+louer a été poussée jusqu’à leur dresser des temples: ceux qui n’ont pas
+été jusque-là n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des
+esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé dans
+votre Évangile, de cette gloire qu’ils ont reçue, et reçoivent
+continuellement dans la bouche de tous les hommes? _Je vous le dis en
+vérité, ils ont reçu leur récompense[130]._
+
+ [130] _Matth._, VI, 2.
+
+O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre
+balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu’il soit, vous
+avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie
+qui paraît dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et dans les
+écrits de ceux qu’on nomme les grands Auteurs! Vous les avez récompensés
+et punis tout ensemble: vous les avez repus de vents: enflés par la
+gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands
+Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles
+et composer leurs Poèmes! Celui-là étonné lui-même du long et furieux
+travail de son _Énéide_, dont tout le but, après tout, était de flatter
+le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu’il
+s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, _pene vitio
+mentis_. Leur conscience leur reprochait qu’ils se donnaient beaucoup de
+peine pour rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer.
+
+Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, que
+d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, que d’esprit faut-il
+sacrifier à cette vanité! Dieu la condamne, et à la fin il la contente,
+pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu’il fait de
+cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas; il leur
+en donne plus qu’ils n’en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces
+Conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces
+grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont
+élevés au plus haut degré de réputation où l’on puisse parvenir parmi
+les hommes; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs
+desseins: _Receperunt mercedem suam, vani vanam[131]._
+
+ [131] _In Psal._ CXVIII, _Serm._ XII, 2. Cette citation se trouve
+ déjà, en termes analogues, dans le _Sermon pour la profession de
+ Mlle de La Vallière_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre gloire les
+œuvres qui appartiennent à la véritable vertu.
+
+
+Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe le plus. Plus
+vains encore et plus déçus par leur orgueil sont ceux qui sacrifient à
+la gloire, non des choses vaines, mais les propres œuvres que la vertu
+devait produire. Tels sont _ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour être
+glorifiés des hommes_: qui _sonnent de la trompette devant eux-mêmes
+quand ils font l’aumône_: qui _affectent de prier dans les coins des
+rues et d’attrouper le monde autour d’eux_: qui _veulent rendre leurs
+jeûnes publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur
+visage_[132].
+
+ [132] _Matth._, XXIII, 2, 5, 16.
+
+Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou même, par le dernier
+aveuglement, parmi les Chrétiens, ont été justes, équitables,
+tempérants, cléments, pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang.
+Et tous ils ont reçu leur récompense; et ils sont beaucoup plus punis
+que ceux qui mettent la gloire dans des choses vaines. Car plus les
+œuvres qu’ils étalent sont solides par elles-mêmes, plus il est indigne
+et injuste de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de
+chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être loué par les
+hommes, comme si Dieu ne lui suffisait pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du
+monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les
+autres.
+
+
+Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant
+au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse
+séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce
+qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes
+en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de
+l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre
+travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes!
+
+ [133] DÉFORIS: qui illuminez.
+
+Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la
+beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit
+équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque
+façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage
+et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur
+industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des
+hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et
+s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et
+les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des
+louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la
+créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils
+étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et
+d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus
+indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug
+de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient
+leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de
+leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps
+comme le plus bel ouvrage de la raison.
+
+Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier,
+encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer
+en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils
+étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne
+faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer
+leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était
+ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le
+reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est
+aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son
+mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le
+premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se
+serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle
+admiration dont il était plein pour lui-même.
+
+ [134] _Luc._, XVIII, 11.
+
+Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il
+était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes,
+il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître
+comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût
+été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans
+le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son
+besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé
+comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun
+défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il
+n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de
+ses dons.
+
+ [135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu.
+
+ [136] _Psal._ XXXIII, 3.
+
+Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule
+de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût
+pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à
+Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à
+lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne
+qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans
+cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et
+qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en
+lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui
+mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son
+erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour
+l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in
+homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._
+
+ [137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même.
+
+ [138] _Jerem._, XVII, 5.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre de
+tomber dans cette espèce d’orgueil?
+
+
+Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice, pleine
+d’elle-même et de son propre mérite. Ils se regardaient comme les seuls
+dignes du don de Dieu, comme s’ils eussent été[139] d’une autre nature,
+et formés d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des
+humains; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant souffrir qu’on
+annonçât l’Évangile aux Gentils, ni qu’on louât d’autres qu’eux[140].
+C’est là donc cette fausse et abominable justice qui est détestée par
+saint Paul en tant d’endroits: et une telle justice, si clairement
+réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point trouver de place parmi les
+Chrétiens.
+
+ [139] DÉFORIS: et de même que s’ils étaient d’une autre nature.
+
+ [140] DÉFORIS: d’autres hommes qu’eux.
+
+Mais les hommes corrompent tout, et abusent du Christianisme, comme du
+reste des dons de Dieu. Il s’est trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient
+les Pélagiens, qui ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut; et il s’en
+est trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie, ont cru
+trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme, et rendre à Dieu
+toute la gloire qui lui était due.
+
+Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien, tant loué
+par saint Augustin pour cette Sentence, ont dit qu’_il fallait donner,
+non une partie du salut, mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier
+jamais de rien, parce que rien n’était à nous[141]_. Ils l’avaient prise
+de saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure, non que celui
+qui se glorifie se puisse glorifier, du moins en partie, en lui-même,
+mais qu’il ne doit nullement se glorifier en lui-même, mais en Dieu;
+c’est-à-dire, uniquement en lui.
+
+ [141] S. Cypr., _Test. adversus Judæos, ad Quirin._, II, IV; S.
+ August., _Contra duas Ep. Pelag._, VI, X, 25 et seq.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes.
+
+
+Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la justice Judaïque et
+Pharisaïque, que saint Paul appelle _la propre justice[142]_,
+c’est-à-dire, celle qu’on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On
+tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on
+croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu’une petite
+pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même,
+contre la doctrine de saint Paul[143]; ou sans erreur dans l’esprit, par
+une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il
+n’y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature
+raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses
+dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre
+arbitre; une âme qui voit et qui croit voir cette beauté en elle-même,
+qui sent qu’elle fait le bien, et s’y attache par un amour sincère
+autant qu’elle peut, touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et
+regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de
+Dieu. De là vient[144] qu’insensiblement elle oublie que Dieu en est le
+principe, et se l’attribue à soi-même, par un sentiment d’autant plus
+vraisemblable, qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre.
+
+ [142] _Rom._, X, 3.
+
+ [143] II _Cor._, III, 5.
+
+ [144] DÉFORIS: Ce qui fait qu’insensiblement.
+
+C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle espère, qu’elle aime,
+qu’elle consent à la grâce, qu’elle la demande. Ainsi, comme ce bien
+qu’elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l’approprie et se
+l’attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre
+sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération
+propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu’il
+faut[145], tout le bien que nous faisons, et nous donne le bon usage de
+notre liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon exercice: en
+sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu’il ne faille
+demander à Dieu, et lui en rendre grâces.
+
+ [145] DÉFORIS: De la manière qu’il sait.
+
+L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à elle-même, par la
+pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier tout le bien qu’elle a,
+encore qu’il lui vienne de Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui
+le possède que de Dieu qui le donne: ou si elle l’attribue à Dieu, c’est
+à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu: _Je vous rends grâces_, et
+qui s’attribue à soi-même de rendre grâces: ou si elle surpasse ce
+Pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et
+qu’elle demande à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela même, et
+s’en glorifie: ou si elle cesse de s’en glorifier, elle se glorifie de
+cela même, et fait renaître l’orgueil, dans la pensée qu’elle a de
+l’avoir vaincu.
+
+O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, de plus sublime, de
+plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l’orgueil!
+Et à cela quel remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même? En
+un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la
+connaissance qu’on a de son indigence et de son néant, et que les
+retours sur soi-même se multiplient jusqu’à l’infini.
+
+Mais c’est peut-être un petit défaut[146]? Non: c’est la plus grande de
+toutes les fautes, et il n’y a rien de si vrai que cette parole de saint
+Fulgence, dans la lettre à Théodore[147]: _C’est à l’homme un orgueil
+détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais
+c’est encore un orgueil plus détestable, lorsque les hommes s’attribuent
+ce que Dieu leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus ce
+don est excellent, plus est grande la perversité de l’ôter à Dieu pour
+se le donner à soi-même; et plus injuste est l’ingratitude de
+méconnaître l’Auteur d’un si grand bien[148]._
+
+ [146] DÉFORIS: Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut.
+
+ [147] S. Fulg., _Epist._ VI, cap. VIII, n. 11.
+
+ [148] La même citation se trouve dans le _Sermon sur l’honneur du
+ Monde_ (1660).
+
+C’est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande
+tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean
+nous fait détester. C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux
+autres, comme le comble de tous les maux, et le dernier degré du mal.
+_Mes petits enfants_, nous dit-il, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui
+est dans le Monde, parce que tout y est concupiscence de la chair_;
+c’est ce qui représente le premier degré de notre chute[149]: ou
+_concupiscence des yeux_, curiosité et ostentation, qui est le second
+pas que vous faites dans le mal: ou _orgueil de la vie_, qui est l’abîme
+des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés
+radicalement et dans le fond.
+
+ [149] DÉFORIS: c’est ce qui présente le premier et fait le premier
+ degré de notre chute.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer
+tout le bien qu’il a de Dieu?
+
+
+Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous
+avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je,
+inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable
+facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en
+un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité?
+Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins
+que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous?
+Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est
+de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la
+cause première.
+
+Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre
+nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus
+parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si
+parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus
+beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et
+après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi
+beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si
+belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle
+n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant
+point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens
+corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à
+aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose.
+
+Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa
+propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en
+pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son
+entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il
+avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire
+cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba
+dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la
+vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses
+anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la
+vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt
+qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et
+de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la
+maîtresse et la souveraine de tous les esprits.
+
+ [150] _Joan._, VIII, 44.
+
+ [151] _Jacob._, II, 19.
+
+Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du
+matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le
+sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus
+semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans
+votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez
+orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles
+connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès
+votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait
+dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité
+fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous
+regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence?
+
+ [152] _Isa._, XIV, 12.
+
+ [153] _Ezech._, XXVIII, 12-15.
+
+Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait
+aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination,
+fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus
+beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance.
+Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et
+en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu
+abandonne à elle-même, le perd à jamais.
+
+Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature
+qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare
+de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa
+perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à
+lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la
+tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage,
+s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel,
+c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui
+qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son
+orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits,
+et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur
+les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai
+semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut
+ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu:
+rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme
+Dieu?_
+
+ [154] _Isa._, XIV, 13, 14.
+
+Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire
+adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi
+qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers,
+dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in
+profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce
+que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les
+Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est
+le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au
+dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était
+après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de
+Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu
+inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156]
+
+ [155] _Ibid._, 15.
+
+ [156] _Psal._ VIII, 6.
+
+Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à
+l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque
+chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est
+elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange
+est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y
+en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc
+l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il
+lui communique est celle qui était en lui la plus puissante,
+c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._
+L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil,
+qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la
+terre.
+
+ [157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois
+Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil.
+
+
+Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma
+chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été
+tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse
+et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis
+né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu,
+j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la
+bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point
+manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un
+doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous
+a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre
+Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable
+d’avaler tout le poison.
+
+ [158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant.
+
+ [159] _Gen._, III, 1.
+
+Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre
+puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de
+délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de
+ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit
+la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à
+écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la
+souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en
+horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la
+décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour
+que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez
+comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront
+ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous
+voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et
+tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien
+et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou
+malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes
+vous serez dans une sorte d’indépendance[162].
+
+ [160] _Ibid._, 2, 8.
+
+ [161] _Gen._, III, 4.
+
+ [162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement
+ libres et dans une sorte d’indépendance.
+
+Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec
+le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant
+un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une
+certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait
+jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un
+désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui
+arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux
+furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient
+nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans
+leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était
+point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre
+excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes,
+avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en
+leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils
+n’avaient vue qu’en Dieu seul.
+
+ [163] _Gen._, III, 7.
+
+ [164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur.
+
+Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la
+plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous
+a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous
+saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève
+porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait
+séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment
+elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle
+vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle
+considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui
+manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à
+manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments
+qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa
+postérité une source éternelle de péché et de mort[167].
+
+ [165] _Gen._, III, 4, 5.
+
+ [166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et
+ promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le
+ mangeant, etc.
+
+ [167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième
+ semaine_, _Élévations_ I à VI).
+
+Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande
+félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans
+le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de
+concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par
+la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et
+en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement
+on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous
+commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le
+mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez
+comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du
+mal, qui est un attribut divin.
+
+ [168] DÉFORIS: vous éprouverez.
+
+C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel:
+_Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre
+volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être
+guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à
+l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à
+ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur
+pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se
+produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous
+une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais
+effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel
+fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._
+
+Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos
+cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en
+nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette
+promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et
+enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui
+pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son
+éclat.
+
+Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant
+avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et
+prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est
+entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle
+des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout
+le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux
+et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus
+dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que
+l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que
+nous en écartions la pensée[169].
+
+ [169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans
+ l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir
+ tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce
+ que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe
+ partie, ch. 39).
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+La vérité de cette histoire trop constante par ses effets.
+
+
+Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se
+perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque
+de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science
+du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit,
+la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle
+fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que
+parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond
+au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à
+l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il
+pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement
+qu’il lui ferait fût facile?
+
+Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte
+de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu,
+qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets
+sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une
+espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le
+dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers
+parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant
+quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il
+indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser
+attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal?
+
+Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme
+nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient
+obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent
+l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un
+langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle
+sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la
+création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres
+créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui
+apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu
+même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme
+tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On
+entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam
+dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui
+de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures
+que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la
+suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir
+en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les
+autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste
+supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu
+si rampant par son orgueil.
+
+ [170] DÉFORIS: lui était sensible.
+
+Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa
+merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements,
+l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop
+croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait
+aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus
+en toutes manières que nous le sommes?
+
+Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand
+j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui
+qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je
+m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le
+moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu
+même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni
+ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui
+se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle.
+
+ [171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours.
+
+Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit
+encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles
+il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa
+subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle
+source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant
+de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me
+montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du
+plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je
+croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans
+l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173]
+contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me
+montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et
+déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne
+se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange!
+Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine,
+par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que
+je suis vraiment mort par le péché?
+
+ [172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein.
+
+ [173] DÉFORIS: puisse tenir un moment.
+
+ [174] DÉFORIS: ce fruit décevant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Saint Jean explique toute la corruption originelle dans les trois
+Concupiscences.
+
+
+Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant la triple
+concupiscence, celle de la chair et des sens, celle des yeux et de la
+curiosité, et enfin celle de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre
+corruption, dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence, et
+dans la tentation du démon et dans le consentement du premier homme.
+Qu’a prétendu le démon, que de me rendre superbe comme lui, savant et
+curieux comme lui, et à la fin sensuel; ce qu’il n’était pas, parce
+qu’il n’avait point de corps; mais ce qu’il nous a fait être, en
+ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave du corps; pour en
+effacer d’autant plus l’image de Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans
+une bassesse et abjection plus extrême?
+
+Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte dans un autre
+ordre qu’elles ne paraissent dans l’histoire de la tentation, que nous
+venons de voir, parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit
+a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que la tentation
+commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît la curiosité, qui est mère,
+comme on a vu, de l’ostentation; afin que notre chute se terminât enfin,
+comme à l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair. Comme
+c’était par ces degrés que nous étions tombés, Moïse, qui nous a d’abord
+regardés comme étant encore debout, dans la rectitude de notre première
+institution, a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont venus.
+Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus, remonte de degré en degré,
+par la concupiscence de la chair et par la curiosité de l’esprit,
+jusqu’au premier principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil
+de la vie.
+
+Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie diversité de maux
+sont sortis de ces trois concupiscences? On craint, on espère, on
+désespère, on entreprend, on avance, on recule, suivant ses désirs,
+c’est-à-dire, suivant les concupiscences dont on est prévenu: on
+n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on désire pour soi-même: on
+n’est ennemi de personne, qu’autant qu’on en est contrarié: on n’est
+injuste, ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que
+selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences: on ne veut
+ôter du monde que ceux qui s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque
+manière que ce soit, ou de dessein ou sans dessein: on ne veut avoir de
+puissance, ni de crédit, ni de bien que pour contenter ses désirs: on
+veut ne se rendre redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous
+contredire: on ne médit que pour avoir des armes toujours prêtes dans se
+langue, et s’élever sur la ruine des autres.
+
+O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté? Quelle infinité de péchés ai-je
+entrepris de décrire? C’est là le Monde dont Satan est le créateur;
+c’est sa création opposée à celle de Dieu; et c’est pourquoi saint Jean
+nous crie avec tant de charité et de zèle[175]: _Mes petits enfants,
+n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui est le Monde, et tout ce qui
+est dans le Monde, de quelque nom qu’il s’appelle, de quelque dehors
+qu’il se pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens, que
+curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège et impie orgueil,
+par lequel l’homme, enivré de son excellence, s’attribue l’ouvrage de
+Dieu, et se corrompt dans ses dons._
+
+ [175] DÉFORIS: avec tant de charité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est pas du Père, mais du
+Monde_; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre: _Si quelqu’un
+aime le Monde, l’amour du Père n’est point en lui._
+
+
+Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de Dieu; et c’est pour
+cela que saint Jean, après avoir dit: _N’aimez pas le Monde, ni ce qui
+est dans le Monde, parce que tout ce qui est dans le Monde est
+concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la
+vie_, ajoute: _laquelle_ concupiscence, ainsi divisée dans ses trois
+branches, _n’est pas du Père, mais du Monde[176]_. Ce n’est pas
+l’ouvrage du Père, qui d’abord n’avait inspiré à l’homme que la
+soumission à Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne
+voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous environnent, et la
+parfaite sujétion de la chair à l’esprit.
+
+ [176] I _Joan._, II, 16.
+
+Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne sont pas de Dieu, et
+ne tiennent aucun rang[177] dans son ouvrage. Car en regardant tous les
+ouvrages qu’il avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était
+le meilleur, il avait dit que _tout était bon et très bon[178]_. Ainsi
+il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise dans sa source et
+dans ses effets, ni le monde, qui est tout entier dans le mal: _in
+maligno_, dit saint Paul[179]. La concupiscence vient du monde que Satan
+a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur: elle est née en
+Adam avec le monde, et passant de lui à tout le genre humain, elle en a
+composé ce monde, qui n’est que corruption.
+
+ [177] DÉFORIS: ne trouvaient aucun rang.
+
+ [178] _Gen._, I, 31.
+
+ [179] I _Joan._, V, 19.
+
+Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie de cet ouvrage, où Dieu
+ne veut avoir aucune part. De quelque côté que le monde veuille vous
+attirer, soit en vous faisant admirer votre propre perfection, ou en
+vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et toutes les autres
+vanités dont se repaissent les créatures, soit en vous engageant dans
+les plaisirs, dont la chair est la source et l’objet, n’entrez en aucune
+sorte dans cette séduction: n’y entrez, dis-je, par aucun endroit, parce
+qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu: tout est du monde, que Dieu n’a pas
+fait, qu’il déteste, qu’il condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait
+dire à son Apôtre: _Si quelqu’un aime le Monde_ et le moindre de ses
+attraits, jusqu’à y donner son cœur, _l’amour du Père n’est pas en
+lui[180]_. On ne peut pas aimer Dieu et le monde: on ne peut pas nager
+comme entre deux, se donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie
+à l’un et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que vous lui
+ôterez, pour le donner au monde[181], à la fin entraînera tout votre
+cœur, et sera le tout pour vous.
+
+ [180] I _Joan._, II, 15.
+
+ [181] DÉFORIS: et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous
+ donnerez au monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence
+passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._
+
+
+Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint
+Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182],
+dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa
+concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure
+éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous,
+insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que
+le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les
+saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt
+abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au
+monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les
+affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours
+inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le
+monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps:
+c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent
+emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe
+d’elle-même.
+
+ [182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre.
+
+ [183] I _Joan._, II, 17.
+
+ [184] I _Cor._, VII, 31.
+
+Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable
+de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement
+est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous
+favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment
+plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût
+vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de
+tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance.
+
+Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une
+tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout
+avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant
+vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et
+troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il
+me semble que c’est un songe qui s’est dissipé.
+
+ [185] _Sapient._, IV, 12.
+
+ [186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés.
+
+Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité:
+_Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence:
+_Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par
+des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement
+on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que
+dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans
+la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps
+que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente
+des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans
+le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang
+s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui
+tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le
+changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être
+pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia
+concupiscentiæ._
+
+_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les
+suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187].
+Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque
+nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre
+chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la
+mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur:
+elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à
+tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la
+raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents.
+
+ [187] _Num._, XV, 39.
+
+ [188] _Ephes._, II, 3.
+
+Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par
+les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé
+tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le
+mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils
+semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté,
+en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du
+monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent
+liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à
+son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189].
+
+ [189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant
+ qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà
+ et delà, sans savoir où il veut aller.
+
+O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui
+t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades,
+autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne
+faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de
+faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde
+passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la
+volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus:
+tout est fixe, tout est immuable.
+
+ [190] _Joan._, II, 17.
+
+O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité,
+pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit,
+et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui
+passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu
+d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse
+te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir
+fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo
+dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit
+saint Augustin[191].
+
+ [191] _De Civit. Dei_, XXI, XII.
+
+Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le
+Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en
+va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui
+ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses
+qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger
+des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait
+perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès
+inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira
+jamais[192]_.
+
+ [192] II _Cor._, IV, 17, 18.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple
+Concupiscence que nous avons héritée d’Adam.
+
+
+Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et
+saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le
+retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus
+et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il
+serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la
+triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est
+devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces
+maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux
+que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un
+homme de douleurs.
+
+ [193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire
+ jamais.
+
+ [194] _Malach._, III, 6.
+
+ [195] DÉFORIS: s’en est ensuivie.
+
+L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de
+si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si
+admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma
+doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en
+mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de
+faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire;
+mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est
+que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien
+ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance
+m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme
+donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais
+c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez
+bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce
+n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a
+préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on
+aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne
+suis que le ministre de ses conseils.
+
+ [196] _Joan._, VII, 16.
+
+ [197] _Joan._, XIV, 10.
+
+ [198] _Joan._, IV, 4.
+
+ [199] _Joan._, X, 28.
+
+ [200] _Matth._, XXVIII, 18.
+
+ [201] _Id._, XX, 28
+
+Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne
+t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la
+volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il
+fait.
+
+Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle
+doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que
+celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà
+de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de
+doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses
+similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la
+pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus
+communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile
+les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune
+ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples
+plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants,
+plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir
+dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ
+crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut
+savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie.
+
+ [202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3.
+
+ [203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son
+ Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain.
+
+ [204] I _Cor._, II, 2.
+
+Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des
+desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui
+était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans
+s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë,
+dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à
+profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il
+montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait
+secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait
+dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je
+chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et
+demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_:
+par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père.
+C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en
+dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant
+renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de
+voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour
+confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se
+laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui
+mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les
+reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez
+convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner
+s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement.
+
+ [205] _Luc._, XIII, 1, 3-5.
+
+ [206] _Ibid._, 32.
+
+ [207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour
+ curieuse, qui lui mettent.
+
+S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est
+encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards
+ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme
+n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin
+étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants:
+quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du
+Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt
+détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si
+belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux,
+ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes.
+
+ [208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38.
+
+ [209] _Matth._, XXIV, 2.
+
+Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir
+des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes
+déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec
+une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des
+yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une
+langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme
+triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse
+inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître
+abîmé, corps et âme, dans la douleur[210].
+
+ [210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion
+ de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les
+ délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou
+ bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore!
+ flétrissures sacrées, que je vous baise...
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, pères; je vous écris,
+jeunes gens; je vous écris, petits enfants._ Récapitulation de ce qui
+est contenu dans tout le passage de cet Apôtre.
+
+
+En cet état de douleur, que nous dit Jésus? Rien autre chose, si ce
+n’est ce que nous dit en son nom son Disciple bien-aimé: _N’aimez point
+le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_: car je l’ai couvert de
+honte et d’horreur par ma croix: n’en aimez pas les concupiscences, que
+j’ai chargées d’anathèmes par ma mort[211].
+
+ [211] DÉFORIS: que j’ai déclarées mauvaises par ma mort.
+
+Ne présumez point de vous-même; car c’est là le commencement de tout
+péché: c’est par là que votre mère a été séduite, et que votre père vous
+a perdus.
+
+Ne désirez point la gloire des hommes: car vous auriez reçu votre
+récompense, et vous n’auriez à attendre que de véritables
+supplices[212].
+
+ [212] DÉFORIS: d’inévitables supplices.
+
+Ne vous glorifiez pas vous-même: car tout ce que vous vous attribuez
+dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez à Dieu, qui en est l’auteur, et vous
+vous mettez en sa place.
+
+Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur: ne dites point en
+vous-même, comme un superbe[213] orgueilleux: _Je ne servirai
+point[214]_: car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du
+péché, et enfant de la mort.
+
+ [213] DÉFORIS: comme un rebelle orgueilleux.
+
+ [214] _Jerem._, II, 20.
+
+Ne dites point: _Je ne suis point souillé[215]_; et ne croyez pas que
+Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même:
+car le Seigneur vous éveillera en vous disant: _Voyez vos voies dans ce
+vallon secret: je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos
+pas[216]._
+
+ [215] _Ibid._, 23.
+
+ [216] _Jerem._, II, 93 et _Job_, XIV, 16.
+
+Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous
+reprend: car c’est le comble de l’orgueil de se soulever contre la
+vérité même, lorsqu’elle vous avertit, et de regimber contre l’éperon.
+
+Ne cherchez point à savoir beaucoup: apprenez la science du salut: toute
+autre science est vaine, et, comme disait le Sage, _en beaucoup de
+sagesse, il y a beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la
+science, ajoute le travail[217]._
+
+ [217] _Eccl._, I, 18.
+
+Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, en politique, en
+riches habillements, en maisons superbes, en jardins délicieux: _Vanité
+des vanités, et tout est vanité[218]. Malgré elle la créature est
+assujettie à la vanité_, et en est frappée; mais elle doit gémir en
+elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit appelée _à la
+liberté des enfants de Dieu[219]_.
+
+ [218] _Eccl._, I, 2.
+
+ [219] _Rom._, VIII, 20, 21.
+
+N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos yeux de votre or
+et de votre argent: _car où sera votre trésor, là sera votre cœur[220]_.
+Quoi! jamais vous n’écouterez l’Église, qui vous dit et crie de toute sa
+force à chaque Sacrifice qu’elle offre: _Sursum corda_: Le cœur en haut.
+
+ [220] _Matth._, VI, 21.
+
+N’aimez point les plaisirs des sens: n’attachez point vos yeux sur un
+objet qui leur plaît, et songez que David périt par un coup d’œil[221].
+
+ [221] II _Reg._, XI, 2.
+
+Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit votre cœur; ni au
+vin, qui vous porte dans le sein le feu de la concupiscence: _Sa couleur
+trompe_, dit le Sage, _dans une coupe; mais à la fin il vous pique comme
+une couleuvre[222]._
+
+ [222] _Prov._, XXIII, 31, 32.
+
+Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur de l’âme, ni à la
+musique amoureuse, qui fait entrer la mollesse dans le cœur par les
+oreilles.
+
+N’aimez point les spectacles du monde, qui le font paraître beau, et en
+couvrent la vanité et la laideur.
+
+N’assistez point aux théâtres: car tout y est comme dans le monde, dont
+ils sont l’image, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des
+yeux, ou orgueil de la vie; on y rend les passions délectables, et tout
+le plaisir y consiste à les réveiller.
+
+Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en faisant un jeu des
+vicieuses passions des autres: par là on nourrit les siennes: un
+spectateur au dehors est au dedans un acteur secret. Ces maladies sont
+contagieuses, et de la feinte on en veut venir à la vérité.
+
+_Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous le dis,
+petits enfants[223]_, dit saint Jean. Il parle aux trois âges: aux
+pères, qui sont déjà vieux en approchant de la vieillesse; aux jeunes
+gens, qui sont dans la force; et aux enfants.
+
+ [223] I _Joan._, II, 13.
+
+Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez votre gloire dans
+vos enfants, mettez-la plutôt à connaître celui qui est dès le
+commencement, et à l’avoir pour votre père.
+
+Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous vous glorifiez dans
+votre force, et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses vous
+voulez tout emporter: mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le
+malin, qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant plus
+dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs.
+
+Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes gens, dont les périls
+sont si grands. Je reviendrai encore à vous, petits enfants[224]: c’est
+par tendresse que je vous appelle ainsi; car je n’adresserais pas mon
+discours à ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. Je
+parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir de la connaissance.
+Dès qu’elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est
+Dieu: honorez-le dans vos parents[225]: ayez la charité dans le cœur, et
+apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner et conduire à
+la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point à aimer l’ostentation et les
+parures: que la vanité ne soit en vous ni l’attrait ni la récompense du
+bien que vous faites; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos
+passions: qu’on ne vous donne point ces petites Comédies dans vos
+familles: ces jeux, encore innocents, viennent d’un fond qui ne l’est
+pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants;
+les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice
+naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer.
+
+ [224] DÉFORIS: Je dirai un mot aux enfants: et puis, jeunes gens, dont
+ les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits
+ enfants.
+
+ [225] DÉFORIS: dans vos parents, qui sont les images de son éternelle
+ paternité.
+
+Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes dans la
+force: _fortes estis[226]_; mais votre force n’est que faiblesse, si
+elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos
+passions. Que la parole de Dieu demeure en vous: vous commencez à
+l’entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter sur tout;
+mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l’emporter, c’est le
+malin qui vous tente.
+
+ [226] I _Joan._, II, 14.
+
+Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes gens, Enfants,
+Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez pas le Monde ni ce qui est dans le
+Monde: car tout est amour des plaisirs, curiosité et ostentation; enfin
+un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, et ne cessant de
+la persécuter, la corrompt non seulement quand elle est née, mais encore
+quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à
+quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu.
+
+
+Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui
+est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés
+à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que
+consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette
+excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu
+à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos
+vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les
+faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais
+encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous
+élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y
+attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où
+que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos
+premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô
+mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre
+sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui
+inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit
+être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien.
+
+ [227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes.
+
+ [228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même.
+
+Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à
+nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous
+trouvions plus qu’en vous seul.
+
+Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont
+les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez
+fondées[229]. Qu’ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des
+effets de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son approche
+se faisait connaître par une certaine blancheur[230] qui se répandait de
+tous côtés: les étoiles avaient disparu[231], et la lune s’était levée
+avec son croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux en
+étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant
+claire et lumineuse par le côté[232] qu’elle tournait vers lui: tout le
+reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait
+seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du
+soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce
+côté-là[233], elle reçoit une teinture de lumière[234]: plus il la voit,
+plus sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans
+son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui
+d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu’elle rend à son
+céleste illuminateur. A mesure qu’il approchait, je la voyais
+disparaître: le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil
+se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s’évanouissant, se
+perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut
+comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière
+par l’approche du soleil qui l’éclairait; mais un petit astre cédait au
+grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du
+croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau
+rang parmi les étoiles.
+
+ [229] _Psal._ VIII, 4. A rapprocher d’une page des _Élévations sur les
+ mystères_ (_XVIIe semaine, IIIe Élévation_): Figurez-vous une nuit
+ tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses
+ feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les
+ astres... Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à
+ Dieu des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc.
+
+ [230] DÉFORIS: par une céleste blancheur.
+
+ [231] DÉFORIS: les étoiles étaient disparues.
+
+ [232] DÉFORIS: claire et illuminée par le côté.
+
+ [233] DÉFORIS: de ce côté.
+
+ [234] DÉFORIS: une teinte de lumière.
+
+Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui arrive à mon âme,
+quand vous l’éclairez. Elle ne l’est que du côté que vous la voyez[235]:
+partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres; et quand
+ils se retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont
+entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de
+reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si
+vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous
+seul êtes la lumière de notre vie. _Le Seigneur est ma lumière et mon
+salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le protecteur de ma vie: de qui
+aurai-je peur[236]?_ Nous sommes de ceux à qui l’Apôtre a écrit: _Vous
+étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en
+Notre-Seigneur[237]._ Comme s’il eût dit: Si vous étiez par vous-mêmes
+lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité[238]; et si vous
+étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez jamais été dans les
+ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant
+vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être
+éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d’en haut; et
+si vous êtes lumière, c’est seulement en Notre-Seigneur.
+
+ [235] DÉFORIS: quand vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté
+ que vous la voyez.
+
+ [236] _Psal._ XXVI, 4.
+
+ [237] _Ephes._, V, 8.
+
+ [238] DÉFORIS: pleins de sainteté, de vérité et de vertu.
+
+O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui
+vient au monde[239], et d’une façon particulière ceux de qui il est
+écrit: _Marchez comme des enfants de lumière_: outre l’hommage que nous
+vous devons, de vous rapporter toute la lumière et toute la grâce qui
+est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père
+des lumières; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre
+lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la vôtre, et s’évanouisse
+devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n’est pas vous,
+quoiqu’elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de
+disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos
+propres yeux: en sorte que, s’il y a quelques lumières en nous, nous les
+voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné
+pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption[240], afin _que
+celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais
+uniquement en Notre-Seigneur[241]_.
+
+ [239] DÉFORIS: par laquelle vous illuminez tous les hommes qui
+ viennent au monde.
+
+ [240] I _Cor._, I, 30, 31.
+
+ [241] II _Cor._, X, 17.
+
+Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l’oblation pure de
+la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus-Christ, et par
+Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et
+éternel, autant de fois que je respire; je veux vous l’offrir autant de
+fois que je pense; je souhaite de ne penser qu’à vous, et que vous soyez
+tout mon amour: car je vous dois tout. Vous n’êtes pas seulement la
+lumière de mes yeux; mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que
+vous leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la volonté.
+
+O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais: je vous
+aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour:
+envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre
+Saint-Esprit, ce Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de
+tous ceux que vous sanctifiez: qu’il soit la flamme invisible qui
+consume mon cœur d’un saint et pur amour; d’un amour qui ne prenne rien
+pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout
+le bien qu’il reçoit de vous.
+
+O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille: qu’il soit en moi
+un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur,
+qu’il n’y ait plus rien du mien en moi; et que l’encens que je brûlerai
+devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce brasier ardent que vous
+allumerez au fond de mon âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale
+tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne
+me délecte qu’en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma
+vie, maintenant, et aux siècles des siècles.
+
+Amen, Amen.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages
+ Introduction 5
+
+ Chapitre I.--Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde,
+ conférées avec d’autres paroles du même Apôtre, et de
+ Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde, que cet Apôtre nous
+ défend d’aimer 9
+
+ Chapitre II.--Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et
+ combien le corps pèse à l’âme 11
+
+ Chapitre III.--Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur
+ du corps, et qu’elle est dans les misères et dans les passions
+ qui nous viennent de cette source 12
+
+ Chapitre IV.--Que l’attache que nous avons au plaisir des sens
+ est mauvaise et vicieuse 14
+
+ Chapitre V.--Que la Concupiscence de la chair est répandue par
+ tout le corps et par tous les sens 18
+
+ Chapitre VI.--Ce que c’est que la chair de péché dont parle
+ saint Paul 20
+
+ Chapitre VII.--D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire
+ la Concupiscence de la chair 21
+
+ Chapitre VIII.--De la Concupiscence des yeux, et premièrement de
+ la Curiosité 25
+
+ Chapitre IX.--De ce qui contente les yeux 29
+
+ Chapitre X.--De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte
+ de Concupiscence réprouvée par saint Jean 35
+
+ Chapitre XI.--De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil 36
+
+ Chapitre XII.--Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre 38
+
+ Chapitre XIII.--Combien l’Amour propre rend l’homme faible 40
+
+ Chapitre XIV.--Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre 41
+
+ Chapitre XV.--Description de la chute de l’homme, qui consiste
+ principalement dans son orgueil 43
+
+ Chapitre XVI.--Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux
+ principaux: il est traité du premier 45
+
+ Chapitre XVII.--Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les
+ louanges, comparée avec celle d’une femme qui veut se croire
+ belle 48
+
+ Chapitre XVIII.--Un bel Esprit, un Philosophe 50
+
+ Chapitre XIX.--Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil,
+ en lui donnant ce qu’il demande 54
+
+ Chapitre XX.--Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à
+ leur propre gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable
+ vertu 56
+
+ Chapitre XXI.--Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent
+ point la gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire,
+ sont plus trompés que les autres 57
+
+ Chapitre XXII.--Si le Chrétien bien instruit des maximes de la
+ foi peut craindre de tomber dans cette espèce d’orgueil? 60
+
+ Chapitre XXIII.--Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier
+ en eux-mêmes 61
+
+ Chapitre XXIV.--Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse
+ qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu? 63
+
+ Chapitre XXV.--Séduction du démon: chute de nos premiers parents:
+ naissance des trois Concupiscences, dont la dominante est
+ l’orgueil 67
+
+ Chapitre XXVI.--La vérité de cette histoire trop constante par
+ ses effets 70
+
+ Chapitre XXVII.--Saint Jean explique toute la corruption
+ originelle dans les trois Concupiscences 73
+
+ Chapitre XXVIII.--De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est
+ pas du Père, mais du Monde_; qui expliquent ces autres paroles
+ du même Apôtre: _Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père
+ n’est pas en lui_ 75
+
+ Chapitre XXIX.--De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et
+ la Concupiscence passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu
+ demeure éternellement_ 77
+
+ Chapitre XXX.--Jésus-Christ vient changer en nous, par trois
+ saints désirs, la triple Concupiscence que nous avons héritée
+ d’Adam 80
+
+ Chapitre XXXI.--De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris,
+ pères; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, petits
+ enfants._ Récapitulation de ce qui est contenu dans tout le
+ passage de cet Apôtre 84
+
+ Chapitre XXXII.--De la racine commune de la triple Concupiscence,
+ qui est l’amour de soi-même: à quoi il faut opposer le saint
+ et pur amour de Dieu 87
+
+
+1279.--Imp. des Orph. Appr., F. BLÉTIT, 40, rue La Fontaine,
+Paris-Auteuil.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 ***