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diff --git a/77228-0.txt b/77228-0.txt new file mode 100644 index 0000000..d4e37b9 --- /dev/null +++ b/77228-0.txt @@ -0,0 +1,3511 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 *** + + + + + + + BOSSUET + + TRAITÉ + DE LA + CONCUPISCENCE + + ÉDITION NOUVELLE + AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES + PAR + ANDRÉ PÉRATÉ + + + PARIS + LIBRAIRIE BLOUD & Cie + 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 + 1908 + Reproduction et traduction interdites. + + + + +MÊME SÉRIE + + +Cette nouvelle série a pour but de mettre à la portée des bourses les +plus modestes dans des éditions vraiment «populaires» et néanmoins +«critiques», quelques-uns des textes qui sont, à juste titre, considérés +comme les classiques de la pensée religieuse. + + Bremond (H.).--Gerbet. Dernières Conférences d’Albéric + d’Assige (473) 1 vol. + + Calvet (J.).--La Bruyère. Des Esprits forts (418) 1 vol. + + Giraud (V.).--Pascal. Opuscules choisis (383) 1 vol. + + --Pascal. Pensées. 2 volumes, environ 200 pages (406-407). + Prix. 1 fr. 20 + + --Bossuet. Pensées chrétiennes et morales (390) 1 vol. + + --Chateaubriand. Pensées, Réflexions et Maximes, suivies du + Livre XVIe des _Martyrs_. (Texte du Manuscrit autographe). + Édition nouvelle revue sur les Manuscrits ou les meilleurs + Textes avec une Introduction et des Notes (476) 1 vol. + + Vulliaud (P.).--Ballanche. Pensées et fragments. Extraits des + œuvres complètes et des manuscrits inédits. 1 vol. + + + + +INTRODUCTION + + +Voici la première édition séparée d’un ouvrage qui mérite de prendre +place parmi les compagnons quotidiens et les guides de la vie +spirituelle. Bossuet le composa en 1694, l’intitulant: EXPOSITION DE CES +PAROLES DE SAINT JEAN: _N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le +monde_, comme il fit l’admirable petit _Discours sur la vie cachée en +Dieu_, intitulé de même: EXPOSITION SUR LES PAROLES DE SAINT PAUL: _Vous +êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ_. En même +temps que les _Méditations sur l’Évangile_ et les _Élévations sur les +Mystères_, le _Traité_ ne fut qu’une de ces œuvres de direction, une de +ces exhortations éloquentes qu’il adressait aux religieuses de Jouarre +et de Meaux, à la façon dont, près d’un siècle auparavant, saint +François de Sales avait écrit son _Introduction à la vie dévote_. Nulle +part mieux qu’ici il n’a su donner la vie aux magnifiques lieux communs +qui furent la source toujours jaillissante de son génie. Mais il n’est +pas seulement le maître de la chaire chrétienne; il nous laisse +reconnaître un contemporain de La Rochefoucauld et de La Bruyère, un +moraliste hardi entre tous, un observateur pénétrant des troubles de la +chair et du cœur. Les plus belles inspirations du sermonnaire se +retrouvent toutes condensées en quelques chapitres, avec une âpreté +parfois terrible et qui va jusqu’au paradoxe, lorsque, non content de +flétrir la curiosité, éternelle maîtresse d’erreur et de mensonge, il +englobe dans un même procès les sciences et l’histoire. + +Ainsi fait Pascal, dont il se rapproche si souvent; ainsi, et plus +encore, a fait saint Augustin, que l’on retrouve partout au fond de sa +pensée. Il s’est assimilé intimement la forte nourriture de l’Écriture +Sainte; mais il la sent, il la commente, il l’exprime avec toute l’âme +du grand Docteur de l’Église. Ce sont particulièrement les _Confessions_ +qui lui prêtent leur accent, ce livre admirable que nous ne lisons plus +et dont tout le dix-septième siècle chrétien a vécu, vraiment incorporé +à notre littérature par la traduction d’Arnauld d’Andilly. + +Bossuet continue le traducteur des _Confessions_, dans une langue à +peine plus noble; il traduit saint Augustin à la façon dont un Cicéron +traduisait Eschine et Démosthène, non en interprète, disait-il, mais en +orateur; et c’est le propre de l’art classique. Mais il ajoute en +commentaire sa longue expérience de prêtre et d’homme du monde. Il a des +notes familières très inattendues, par exemple l’observation sur les +emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses (p. 45), et +il a encore ces beaux traits sur l’orgueil de la vie, où l’on peut +soupçonner des souvenirs personnels, quelque trace de son existence +luxueuse et prodigue de grand seigneur. Le poète enfin, sublime poète en +prose, s’il ne fut qu’un rimeur médiocre, termine son Traité, méditation +tour à tour et homélie, par une évocation des grands spectacles de la +nature. Nous l’entendons, nous le voyons au travail, assis devant sa +fenêtre ouverte, et contemplant ce lever de lune (p. 88). Toute son âme +s’exalte et vibre, et les versets des psaumes chantent dans sa mémoire; +et il écrit de verve quelques-unes des pages les plus pures qu’il y ait +dans les lettres françaises. Est-ce que tant de qualités si diverses ne +méritent pas mieux que l’attention des lecteurs délicats, et n’y a-t-il +point là, malgré quelque longueur et quelque rudesse, tous les éléments +d’un livre populaire? + +L’histoire des éditions de ce petit chef-d’œuvre peut se résumer +brièvement. Il faisait partie des manuscrits que le neveu de Bossuet +publia bien des années après la mort du grand évêque. Il parut, en 1731, +sous le titre nouveau qui lui est resté, à la suite du _Traité du libre +arbitre_. Puis il fut inséré dans les éditions successives des œuvres +complètes de Bossuet, notamment, en 1772, au tome III (p. 199-269) de la +grande édition des Bénédictins, avec des corrections données en +appendice (p. 794-796) par Dom Déforis, et, en 1816, au tome X (p. +341-446) de l’édition de Versailles, qui admet quelques variantes +nouvelles. Les éditions qui ont suivi, au cours du XIXe siècle, +n’offrent aucun intérêt pour le texte. Lorsque Silvestre de Sacy +entreprit de publier chez Techener sa charmante Bibliothèque +spirituelle, il ne manqua pas d’y comprendre le _Traité de la +Concupiscence_; malheureusement il crut bon de le donner en complément +des _Lettres de piété et de direction écrites à la Sœur Cornuau_; et +l’on ne tira qu’un petit nombre d’exemplaires de ces deux volumes +destinés aux bibliophiles. Enfin il existe en librairie deux ou trois +recueils des Opuscules de Bossuet, comprenant notre _Traité_. Mais, +outre qu’il y voisine avec des ouvrages très différents, tels que le +_Traité du libre arbitre_ et la _Logique_, ou encore la _Lettre_ et les +_Maximes sur la Comédie_, le texte, pris au hasard, tantôt de l’édition +de 1731, tantôt des éditions modernes, y est rempli d’incorrections. + +Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale. Il porte +la note suivante, de la main de l’abbé Le Dieu, secrétaire de Bossuet: + +«Il ne s’est fait qu’une seule copie au net de cet écrit, dont voici +l’original de la main même de l’auteur. La copie est parmi les papiers +de feu M. de Meaux jointe aux Méditations sur l’Évangile et aux +Élévations sur les Mystères. Et certainement cet écrit n’a été +communiqué à personne.» + +M. l’abbé Lévesque, le savant directeur de la _Revue Bossuet_, qui a eu +la bonté de me transcrire cette note, me fait observer qu’on peut se +demander si le manuscrit de la Bibliothèque Nationale donne l’état +définitif de la pensée de Bossuet, ou si la copie dont parle l’abbé Le +Dieu ne serait point préférable. Mais qu’est-elle devenue? Ces sortes de +copies que Bossuet faisait faire de ses ouvrages étaient souvent revues +et corrigées par lui; serait-ce de l’une de ces copies au net que +l’évêque de Troyes se servit pour son édition de 1731? Ainsi pourraient +s’expliquer bien des différences de rédaction, lesquelles, en vérité, +s’expliquent d’autres manières encore; car l’évêque de Troyes n’a point +montré de grands scrupules d’éditeur. + +La conclusion toute naturelle, pour un éditeur nouveau, serait de +reproduire le manuscrit original, en notant les variantes de l’édition +de 1731. J’espère que l’on me pardonnera d’avoir agi différemment. Le +texte de 1731 me paraît, mieux que celui des éditions suivantes, avoir +conservé ce caractère oratoire, ou même _parlé_, comme dit très +justement Brunetière, qui est le propre du génie de Bossuet. Que ce soit +uniquement dû à l’incurie et au sans-gêne du premier éditeur, je crois +difficile de l’admettre; en tout cas, il me semble que j’y entends mieux +Bossuet. J’ai donc reproduit ce texte, à l’exception de deux ou trois +erreurs évidentes, avec une orthographe modernisée, rejetant en note les +variantes nombreuses et souvent considérables qui proviennent de la +collation du manuscrit original par Dom Déforis, ou de la révision +dernière de l’édition de Versailles. Ce qui ne m’empêchera point, je le +souhaite, de préparer quelque jour une édition critique de ce +chef-d’œuvre de la langue française et de la pensée chrétienne; les +proportions mêmes et le dessein de la collection m’interdisaient ici de +le faire. + +André Pératé. + + + + +EXPOSITION DE CES PAROLES DE SAINT JEAN: + +_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde, etc._ + +I _Joan._, II, 15, 16, 17. + + + + +CHAPITRE I + +Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, conférées avec d’autres +paroles du même Apôtre et de JÉSUS-CHRIST. Ce que c’est que le Monde, +que cet Apôtre nous défend d’aimer. + + +_N’aimez pas le Monde, ni ce qui est dans le Monde. Celui qui aime le +Monde, l’amour du Père n’est pas en lui, parce que tout ce qui est dans +le Monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et +orgueil de la vie: laquelle concupiscence n’est pas du Père, mais elle +est du Monde. Or le Monde passe, et la concupiscence du Monde passe_ +avec lui: _mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure +éternellement[1]_. + + [1] I _Joan._, II, 15, 16, 17. + +Les dernières paroles de cet Apôtre nous font voir que le Monde, dont il +parle ici, sont ceux qui préfèrent les choses visibles et passagères aux +invisibles et éternelles. + +Il faut maintenant considérer à qui il adresse cette parole. Et pour +cela il n’y a qu’à lire les paroles qui précèdent celles-ci: _Je vous +écris, mes petits enfants, que tous vos péchés vous sont remis au nom de +Jésus-Christ. Je vous écris, pères, que vous avez connu celui qui dès le +commencement_, celui qui est le vrai Père de toute éternité. _Je vous +écris, jeunes gens_, qui êtes au commencement de votre jeunesse, _que +vous avez surmonté le mauvais; je vous écris, petits enfants, qui avez +reconnu votre Père: je vous écris, jeunes gens_, qui êtes dans la force +de l’âge, _que vous êtes courageux, et que la parole de Dieu est en +vous, et que vous avez vaincu le mauvais[2]_. A quoi il ajoute aussitôt +après: _N’aimez pas le Monde_, et le reste que nous venons de rapporter. + + [2] I _Joan._, II, 12-14. + +Cela est conforme à ce que dit le même Apôtre au commencement de son +Évangile, en parlant de Jésus-Christ: _Il était dans le Monde, et le +Monde a été fait par lui, et le Monde ne l’a point connu[3]._ Et la +source de tout cela est dans ces paroles du Sauveur: _Je vous donnerai +l’Esprit de vérité, que le Monde ne peut recevoir parce qu’il ne le veut +pas et ne le reçoit pas, et ne le connaît pas[4]_: ou il ne sait pas qui +il est. Et encore: _Si le Monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le +premier. Si vous eussiez été du Monde, le Monde aimerait ce qui est à +lui; mais parce que vous n’êtes pas du Monde, et que je vous ai élus du +milieu du Monde_, je vous en ai tirés, _c’est pour cela que le Monde +vous hait[5]_. + + [3] _Joan._, I, 10. + + [4] _Joan._, XIV, 17. + + [5] _Joan._, XV, 18, 19. + +Et encore: _Vous aurez de l’affliction dans le Monde; mais prenez +courage: j’ai vaincu le Monde[6]._ Et enfin: _J’ai manifesté votre nom +aux hommes que vous avez tirés du Monde pour me les donner[7]. Je ne +prie pas pour le Monde, mais pour ceux que vous m’avez donnés, parce +qu’ils sont à vous[8]. Je ne suis plus dans le Monde_, je retourne à +vous, et l’heure d’aller à vous est arrivée: _pour eux ils sont dans le +Monde; mais pour moi je viens à vous[9]. Je leur ai donné votre parole, +et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du Monde: et je ne suis +pas du monde. Je ne vous prie pas de les tirer du Monde, mais de les +garder du mal_, ou de les garder du mauvais. _Ils ne sont pas du Monde, +comme je ne suis pas du Monde. Sanctifiez-les en vérité[10]. Mon Père +juste, le Monde ne vous connaît pas: mais moi je vous connais, et +ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé[11]._ + + [6] _Joan._, XVI, 33. + + [7] _Joan._, XVII, 6. + + [8] _Ibid._, 9. + + [9] _Ibid._, 11. + + [10] _Ibid._, 14-17. + + [11] _Joan._, XVII, 25. + +Toutes ces paroles de notre Sauveur font voir que tous ceux qui font +profession d’être ses disciples, sont tirés du Monde; parce qu’ils sont +sanctifiés en vérité, que la parole de Dieu est en eux, qu’ils le +connaissent pendant que le Monde ne le connaît pas, et qu’ils +connaissent Jésus-Christ, le suivent et l’imitent. La vie du Monde est +donc la vie éloignée de Dieu et de Jésus-Christ, et la vie chrétienne, +la vie des disciples de Jésus-Christ, est la vie conforme à sa doctrine +et à ses exemples. C’est ce que saint Jean nous explique plus en détail +par ces tendres paroles: _Mes petits enfants, jeunes et vieux, je vous +l’écris_, je vous le répète, _n’aimez pas le Monde_, n’aimez pas ceux +qui s’attachent aux choses sensibles, aux biens périssables: ne les +aimez pas dans leur erreur: ne les suivez pas dans leur égarement: +aimez-les pour les en tirer, comme Jésus-Christ a aimé ses Disciples +qu’il a tirés du milieu du Monde, du milieu de la corruption: mais +gardez-vous bien de les aimer comme amateurs du Monde, d’entrer dans +leur commerce, dans leur société, dans leurs maximes, et d’imiter leurs +exemples, parce qu’il n’y a parmi eux que corruption. Et en voici les +trois sources: c’est qu’_il n’y a dans le Monde que concupiscence de la +chair, que concupiscence des yeux, et orgueil de la vie_, qui sont +toutes choses trompeuses, inconstantes, périssables, et qui perdent ceux +qui s’y attachent. Je le crois, il est ainsi: c’est le Saint Esprit qui +le dit par la bouche d’un Apôtre: mais il faut encore tâcher de +l’entendre, afin de haïr le Monde avec plus de connaissance. + + + + +CHAPITRE II + +Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et combien le corps pèse +à l’âme. + + +La concupiscence de la chair est ici d’abord l’amour des plaisirs des +sens: car ces plaisirs nous attachent à ce corps mortel, dont saint Paul +disait: _Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de +cette mort[12]?_ et nous en rendent l’esclave. Ce qui fait dire au même +saint Paul: _Qui me délivrera?_ qui m’affranchira de sa tyrannie? qui en +brisera les liens? qui m’ôtera un joug si pesant? + + [12] _Rom._, VII, 24. + +_Les pensées des mortels sont timides_, et pleines de faiblesses, _et +nos prévoyances incertaines; parce que le corps qui se corrompt +appesantit l’âme, et que notre demeure terrestre opprime l’esprit, qui +est fait pour beaucoup penser: et la connaissance même des choses qui +sont sur la terre nous est difficile. Nous ne pénétrons qu’à peine et +avec travail les choses qui sont devant nos yeux: mais pour celles qui +sont dans le ciel, qui de nous les pénétrera[13]?_ Le corps rabat la +sublimité de nos pensées, et nous attache à la terre, nous qui ne +devrions respirer que le ciel. Ce poids nous accable; _et c’est là cet +empêchement qui a été créé pour tous les hommes[14], et le joug pesant +qui a été mis sur tous les enfants d’Adam, depuis le jour qu’ils sont +sortis du sein de leur mère, jusqu’à celui où ils rentrent, par la +sépulture, à la mère commune, qui est la terre[15]_. Ainsi l’amour des +plaisirs des sens, qui nous attache au corps, qui par sa mortalité est +devenu le joug le plus accablant que l’âme puisse porter, est la cause +la plus manifeste de sa servitude et de ses faiblesses. + + [13] _Sapient._, IX, 14-16. + + [14] DÉFORIS: _pour tous les hommes_ après le péché. + + [15] _Eccl._, XI, 1. + + + + +CHAPITRE III + +Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur du corps, et qu’elle +est dans les misères et dans les passions qui nous viennent de cette +source. + + +Ce joug pesant qui accable les enfants d’Adam, n’est autre chose, comme +on vient de voir, que les infirmités de leur chair mortelle, lesquelles +l’Ecclésiastique raconte en ces termes: _Ils ont les inquiétudes, les +terreurs d’un cœur_ continuellement agité, _les inventions de leurs +espérances_ trompeuses et trop engageantes, _et le jour_ terrible _de la +mort_. Tous ces maux sont répandus sur tous les hommes, _depuis celui +qui est assis sur le trône jusqu’à celui qui couche sur la terre et dans +la poussière_, par sa pauvreté, _ou sur la cendre_ dans son affliction +et dans sa douleur, _depuis celui qui est revêtu de pourpre, et qui +porte la Couronne, jusqu’à celui qui est habillé du linge le plus +grossier. La fureur, la jalousie, le tumulte_ des passions, _l’agitation +de l’esprit, la crainte de la mort, la colère et les longs tourments +qu’elle nous attire par sa durée, les querelles_, et tous les maux qui +les suivent; tout cela se répand partout. _Dans le temps du repos et +dans le lit, où on répare ses forces par le sommeil_, le trouble nous +suit, _les songes pendant la nuit changent nos pensées: nous goûtons +pendant un moment un peu de repos[16] et tout d’un coup il nous vient +des soins, comme durant le jour, par les songes: on est troublé dans les +visions de son cœur, comme si l’on venait d’éviter les périls d’un jour +de combat: dans le temps où l’on est le plus en sûreté, on se lève comme +en sursaut, et on s’étonne d’avoir eu pour rien tant de terreur_. Tous +ces troubles sont l’effet d’un corps agité, et d’un sang ému qui envoie +à la tête de tristes vapeurs: _c’est pourquoi ces agitations_, tant +celles des passions que celles des songes, _se trouvent dans toute +chair, depuis l’homme jusqu’à la bête, et se trouvent sept fois +davantage sur les pécheurs_, où les terreurs de la conscience se +joignent aux communes infirmités de la nature. _A quoi il faut ajouter +les morts violentes, le sang répandu, les combats, l’épée, les +oppressions, les famines, les mortalités, et tous les autres fléaux de +Dieu. Toutes ces choses_, qui dans l’origine ne se devaient pas trouver +parmi les hommes, _ont été créées pour la punition des méchants, et +c’est pour eux qu’est arrivé le déluge_. Et la source de tous ces maux +_c’est que tout ce qui sort de la terre, retourne à la terre, comme +toutes les eaux[17] viennent de la mer et y retournent[18]_. + + [16] DÉFORIS: _Un peu de repos qui n’est rien._ + + [17] Texte rétabli par DÉFORIS. L’édition de 1731 donne erronément: + _toutes les eaux de la mer_. + + [18] _Eccl._, XL, 2-11. + +En un mot, la mortalité introduite par le péché a attiré sur le genre +humain cette inondation de maux, cette suite infinie de misères d’où +naissent les agitations et les troubles des passions qui nous +tourmentent, nous trompent, nous aveuglent. Nous qui dans notre +innocence devions être semblables aux Anges de Dieu, sommes devenus +comme les bêtes, et, comme disait David, nous avons perdu le premier +honneur de notre nature: _Homo cum in honore esset, non intellexit_, +etc.[19] _Pendant que l’homme était en honneur_ dans son institution +primitive, _il n’a pas connu cet avantage: il s’est égalé aux animaux +insensés, et leur a été rendu semblable_. Répétons une et deux fois ce +verset avec le Psalmiste. Nous ne saurions trop déplorer les misères et +les passions insensées où nous jette notre corps mortel; et tout ce qui +nous y attache, comme fait l’amour du plaisir des sens, nous fait aimer +la source de nos maux, et nous attache à l’état de servitude où nous +sommes. + + [19] _Psal._ XLVIII, 18 et 21. + + + + +CHAPITRE IV + +Que l’attache que nous avons au plaisir des sens est mauvaise et +vicieuse. + + +Pour reconnaître encore plus à fond la raison de la défense que nous +fait saint Jean, de nous laisser entraîner à la concupiscence de la +chair, c’est-à-dire à l’attache au plaisir des sens, il faut entendre +que cette attache est en nous un mal qu’il faut ôter, un vice qu’il faut +vaincre, une maladie qu’il faut guérir; ou l’on cède et on se livre tout +à fait à ce violent amour du plaisir des sens, et on se rend criminel et +esclave de la chair et du péché; ou on combat, ce qu’on ne se croirait +pas obligé de faire, si elle n’était mauvaise. Et ce qui la rend +visiblement telle, c’est qu’elle nous porte au mal, puisqu’elle nous +porte à des excès terribles, à la gourmandise, à l’ivrognerie, à toute +sorte d’intempérances. Ce qui faisait dire à saint Paul: _Je sais que le +bien n’habite point en moi_, c’est-à-dire, _dans ma chair[20]_. Et +encore: _Je trouve en moi une loi de rébellion_ et d’intempérance, qui +me fait apercevoir, _lorsque je m’efforce à faire le bien, que le mal +m’est attaché[21]_ et inhérent à mon fond. + + [20] _Rom._, VII, 18. + + [21] _Ibid._, 21. + +Ainsi le mal est en nous, et attaché à nos entrailles d’une étrange +sorte, soit que nous cédions au plaisir[22], soit que nous le +combattions par une continuelle résistance, puisque, comme dit saint +Augustin, pour ne point tomber dans l’excès, il faut combattre le mal +dans son principe; pour éviter le consentement, qui est le mal consommé, +il faut continuellement résister au désir, qui en est le commencement: +_Ut non fiat malum excedendi, resistendum est malo concupiscendi._ + + [22] DÉFORIS: au plaisir des sens. + +Nous faisons une terrible épreuve de ce combat dans le besoin que nous +avons de nous soutenir par la nourriture. La sagesse du Créateur, non +contente de nous forcer à ce soutien nécessaire, par la douleur violente +de la faim et de la soif, et par les défaillances insupportables qui les +accompagnent, nous y invite même par le plaisir qu’elle a attaché aux +fonctions naturelles de boire et de manger. Elle a rempli de bien toute +la nature, _envoyant_, comme dit saint Paul, _la pluie et le beau temps, +et les saisons qui rendent la terre féconde en toutes sortes de fruits, +remplissant nos cœurs de joie par une nourriture convenable[23]_. Et par +là, comme dit le même saint Paul, _Dieu rend lui-même témoignage_ à sa +providence et à sa bonté paternelle, qui nourrit les hommes comme les +animaux, et sauve les uns et les autres de la manière qui convient à +chacun. + + [23] _Act._, XIV, 16. + +Mais les hommes ingrats et charnels ont pris occasion de ce plaisir, +pour s’attacher à leur corps plutôt qu’à Dieu qui l’avait fait, et ne +cessait de le sustenter par des moyens si agréables. Le plaisir de la +nourriture les captive: au lieu de manger pour vivre, _ils semblent_, +comme disait un ancien et après lui saint Augustin, _ne vivre que pour +manger_. Ceux-là mêmes qui savent régler leurs désirs et sont amenés au +repas par la nécessité de la nature, trompés par le plaisir, et engagés +plus avant qu’il ne faut par ses appas, sont transportés au delà des +justes bornes; ils se laissent insensiblement gagner à leur appétit, et +ne croient jamais avoir satisfait entièrement au besoin, tant que le +boire et le manger flattent leur goût. Ainsi, dit saint Augustin, la +convoitise ne sait jamais où finit la nécessité: _Nescit cupiditas ubi +finiatur necessitas[24]._ C’est donc là une maladie que la contagion de +la chair produit dans l’esprit; une maladie contre laquelle on ne doit +point cesser de combattre, ni d’y chercher des remèdes par la sobriété +et la tempérance, par l’abstinence et par le jeûne. Mais qui oserait +penser à d’autres excès qui se déclarent d’une manière bien plus +dangereuse dans un autre plaisir des sens? Qui, dis-je, oserait en +parler, ou y oserait penser, puisqu’on n’en parle point sans pudeur, et +qu’on n’y pense point sans péril, même pour le blâmer? O Dieu, encore un +coup, qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la +nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps par des liens si +tendres et si violents, dont on a tant de peine à se déprendre, et qui +cause aussi dans le genre humain de si effroyables désordres? Malheur à +la terre, malheur à la terre, encore un coup, malheur à la terre, d’où +sort continuellement une si épaisse fumée, des vapeurs si noires qui +s’élèvent de ces passions ténébreuses, et qui nous cachent le ciel et la +lumière; d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice +divine contre la corruption du genre humain! + + [24] _Confess._, X, XXXI. + +O que l’Apôtre vierge, l’ami de Jésus, et fils de la Vierge mère de +Jésus, que Jésus aussi toujours vierge lui a donné pour mère à la croix, +que cet Apôtre a raison de crier de toute sa force aux grands et aux +petits, aux jeunes gens et aux vieillards, et aux enfants comme aux +pères: _N’aimez pas le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde, parce +que ce qu’il y a dans le Monde est concupiscence de la chair_; un +attachement à la fragile et trompeuse beauté du corps, et un amour +déréglé du plaisir des sens qui corrompt également les deux sexes. + +O Dieu, qui par un juste jugement avez livré la nature humaine coupable +à ce principe d’incontinence, vous y avez préparé un remède dans l’amour +conjugal: mais ce remède fait voir encore la grandeur du mal, puisqu’il +se mêle tant d’excès dans l’usage de ce sacré remède. Car d’abord ce +remède sacré, c’est-à-dire le mariage, est un bien, et un grand bien; +puisque c’est un grand sacrement en Jésus-Christ et en son Église, et le +symbole de leur union indissoluble. Mais c’est un bien qui suppose un +mal dont on use bien; c’est-à-dire qui suppose le mal de la +concupiscence, dont on use bien lorsqu’on s’en sert pour faire +fructifier la nature humaine. Mais en même temps c’est un bien qui +remédie à un mal, c’est-à-dire à l’intempérance: un remède de ses excès, +et un frein à sa licence. Que de peine n’a pas la faiblesse humaine à se +tenir dans les bornes de la liaison conjugale, exprimées dans le contrat +même du mariage! C’est ce qui fait dire à saint Augustin _qu’il s’en +trouve plus qui gardent une perpétuelle et inviolable continence, qu’il +ne s’en trouve qui demeurent dans les lois de la chasteté conjugale: un +amour désordonné pour sa propre femme étant souvent_, selon le même +Père, _un attrait secret à en aimer d’autres_. O faiblesse de la +misérable humanité, qu’on ne peut assez déplorer! + +Ce désordre a fait dire à saint Paul même, que _ceux qui sont mariés +doivent vivre comme n’ayant point de femmes[25]_; les femmes par +conséquent comme n’ayant point de maris; c’est-à-dire, les uns et les +autres sans être trop attachés les uns aux autres, et sans se livrer aux +sens, sans y mettre leur félicité, sans les rendre maîtres. C’est encore +ce qui fait dire au même saint Paul, que ceux qui sont dans la chair, +qui sont plongés et attachés par le fond du cœur à ces plaisirs, ne +peuvent plaire à Dieu: _Qui in carne sunt, Deo placere non possunt[26]._ +C’est ce qui fait la louange de la sainte virginité; et sur ce +fondement, saint Augustin distingue trois états de la vie humaine par +rapport à la concupiscence de la chair: les chastes mariés usent bien de +ce mal; les intempérants en usent mal, les continents perpétuels n’en +usent point du tout, et ne donnent rien à l’amour des plaisirs des +sens[27]. + + [25] I _Cor._, VII, 25. + + [26] _Rom._, VIII, 8. + + [27] Tout ce développement sur l’amour conjugal est à rapprocher de la + fin du ch. XII et de tout le ch. XXXVIII de la troisième Partie de + l’_Introduction à la Vie dévote_. + +Disons donc avec saint Jean à tous les Fidèles, et à chacun selon l’état +où il est: O vous qui vous livrez à la concupiscence de la chair, cessez +de vous y laisser captiver; et vous qui en usez bien dans un chaste +mariage, n’y soyez point attachés, et modérez vos désirs: et vous qui, +plus courageux, comme plus heureux que tous les autres, ne lui donnez +rien du tout, et la méprisez tout à fait, persistez dans cette chaste +disposition qui vous égale aux Anges de Dieu: tous ensemble abattez +cette chair rebelle, dont la loi impérieuse, qui est en nos membres, a +tant fait répandre de larmes, tant pousser de gémissements à tous les +Saints: à l’exemple de saint Paul, fortifiez-vous contre elle par les +jeûnes; et, mortifiant votre goût, travaillez à rendre plus faciles les +victoires des autres appétits plus violents et plus dangereux. + + + + +CHAPITRE V + +Que la Concupiscence de la chair est répandue par tout le corps et par +tous les sens. + + +Il ne faut pas s’imaginer que la concupiscence de la chair consiste +seulement dans les passions dont nous venons de parler: c’est une racine +empoisonnée qui étend ses branches dans tous les sens[28], et se répand +dans tout le corps. La vue en est infectée, puisque c’est par les yeux +que l’on commence à avaler le poison de l’amour sensuel; ce qui faisait +dire à Job: _J’ai fait un pacte avec mes yeux, pour ne pas même penser à +une fille[29]_; et à saint Pierre, que les yeux des personnes impudiques +sont _pleins d’adultère[30]_; et à Jésus-Christ même: _Celui qui regarde +une femme pour la convoiter, s’est déjà souillé avec elle dans son +cœur[31]_. + + [28] DÉFORIS: sur tous les sens. + + [29] _Job_, XXXI, 1. + + [30] II _Petr._, II, 14. + + [31] _Matth._, V, 28. + +Ce vice des yeux est distingué de la concupiscence des yeux, dont saint +Jean parle dans notre passage. Car c’est ici où l’on ouvre les yeux pour +s’assouvir de la vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les +voir et à en être vu[32]. Les oreilles en sont infectées, quand, par de +dangereux entretiens et des chants remplis de mollesse, l’on allume ou +l’on entretient les flammes de l’amour impur et cette secrète +disposition que nous avons aux joies sensuelles: car l’âme, une fois +touchée de ces plaisirs, perd sa force, affaiblit sa raison, s’attache +aux sens et au corps. Cette femme qui, dans les Proverbes, vante les +parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire +dans sa chambre, pour en conclure aussitôt après: _Enivrons-nous des +plaisirs et jouissons des embrassements désirés[33]_, montre assez par +ce discours à quoi mènent les bonnes senteurs, préparées pour affaiblir +l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble +pas offenser la pudeur, s’y faire recevoir avec moins de crainte, la +disposer ainsi à se relâcher, et détourner son attention de ce qui doit +faire son occupation naturelle, qui est de se rapporter toute à +Dieu[34]. + + [32] DÉFORIS: Car ici, où l’on ouvre les yeux pour s’assouvir de la + vue des beautés mortelles, ou même se délecter à les voir et à en + être vu, on est dominé par la concupiscence de la chair. + + [33] _Prov._, VII, 21. + + [34] DÉFORIS supprime ces derniers mots. + +Tous les plaisirs des sens s’excitent les uns les autres: l’âme qui en +goûte un remonte aisément à la source qui les produit tous; ainsi ceux +qu’on s’imaginerait être les plus innocents[35], si l’on n’est toujours +sur ses gardes, préparent aux plus coupables; les plus petits font +sentir la joie qu’on ressentirait dans les plus grands, et réveillent la +concupiscence. Il y a même une mollesse et délicatesse répandue dans +tout le corps, qui, faisant chercher un certain repos dans le sensible, +le réveille et en entretient la vivacité. On aime son corps avec une +attache qui fait oublier son âme, et l’image de Dieu qu’elle porte +empreinte dans son fond: on ne se peut rien refuser: un soin excessif de +sa santé fait qu’on flatte le corps en tout; et tous ces divers +sentiments sont autant de branches de la concupiscence de la chair. + + [35] DÉFORIS: ainsi les plus innocents. + +Hélas! je ne m’étonne pas si un saint Bernard craignait la santé +parfaite dans ses Religieux: il savait où elle nous mène, si on ne sait +châtier son corps avec l’Apôtre, et le réduire en servitude par les +mortifications, par le jeûne, par la prière et par une continuelle +occupation de l’esprit. Tout âme pudique fuit l’oisiveté, la +nonchalance, la délicatesse, la trop grande sensibilité, les tendresses +qui amollissent le cœur, tout ce qui flatte les sens, les nourritures +exquises: tout cela n’est que la pâture de la concupiscence de la chair, +que saint Jean nous défend, et en entretient le feu. + + + + +CHAPITRE VI + +Ce que c’est que la chair de péché dont parle saint Paul. + + +Toutes ces mauvaises dispositions de la chair l’ont fait appeler par +saint Paul la chair de péché: _Dieu_, dit-il, _a envoyé son Fils dans la +ressemblance de la chair du péché[36]_. Remarquez donc en Jésus-Christ +non pas la ressemblance de la chair absolument, mais la ressemblance de +la chair du péché. En nous se trouve la chair du péché, dans les +impressions du péché que nous portons dans notre chair, et dans la pente +qu’elle nous inspire au péché, par l’attache aux sens: et en +Jésus-Christ seulement _la ressemblance de la chair du péché_, parce que +sa chair virginale est exempte de tout le désordre que le péché a mis +dans la nôtre. Il a donc non la ressemblance de la chair, car sa chair +est très véritable, faite d’une femme, et vraiment sortie du sang +d’Abraham et de David; ce qui emporte non la ressemblance, mais la +véritable nature de la chair. Aussi saint Paul lui attribue-t-il, non +pas la ressemblance de la chair, mais _la ressemblance de la chair du +péché_, à cause que, sans avoir les inclinations perverses, dont les +semences sont en notre chair, il en a pris seulement la passibilité et +la mortalité; c’est-à-dire, la seule peine du péché, sans en avoir ni la +coulpe, ni aucun des mauvais désirs qui nous y portent. + + [36] _Rom._, VIII, 3. + +Jugeons maintenant avec combien de raison saint Jean nous commande +d’avoir le Monde en horreur, à cause qu’il est tout rempli de la +concupiscence de la chair. Il y a dans notre chair une secrète +disposition à un soulèvement universel contre l’esprit: _La chair +convoite contre l’esprit_, comme dit saint Paul[37]; c’est-à-dire que +c’est là son fond depuis la corruption de notre nature. Tout y nourrit +la concupiscence, tout y porte au péché, comme on a vu. Il la faut donc +autant haïr que le péché même, où elle nous porte. + + [37] _Galat._, V, 17. + + + + +CHAPITRE VII + +D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire la Concupiscence de +la chair. + + +Lorsque saint Paul a parlé de notre chair comme d’une chair de péché, il +semble avoir voulu expliquer cette parole du Sauveur: _Tout ce qui est +né de la chair est chair, et tout ce qui est né de l’esprit est esprit: +ne vous étonnez donc pas si je vous dis que vous devez naître de +nouveau[38]._ Cette parole nous ramène à l’institution primitive de +notre nature. + + [38] _Joan._, III, 6, 7. + +Dieu a fait l’homme droit[39], et cette droiture consistait en ce que, +l’esprit étant parfaitement soumis à Dieu, le corps aussi était +parfaitement soumis à l’esprit. Ainsi tout était dans l’ordre, et c’est +cet ordre que nous appelons la justice et la droiture originelle. Comme +il n’y avait point de péché, il n’y avait pas de peine: par la même +raison il n’y avait point de mort, la mort étant établie comme la peine +du péché. Il y avait encore moins de honte: Dieu n’avait rien mis que de +bon, que de bienséant, que d’honnête dans notre corps, non plus que dans +notre âme: l’ouvrage de Dieu subsistait dans son entier: _Ils étaient +nus l’un et l’autre_, dit l’Écriture, _et ils n’en rougissaient +pas[40]_. + + [39] DÉFORIS: Dieu a fait l’homme droit, dit le Sage. + + [40] _Gen._, II, 25. + +Mais, aussitôt qu’ils ont désobéi à Dieu, ils se cachent: _J’ai entendu +votre voix_, dit Adam, _et je me suis caché_ dans le bois, _parce que +j’étais nu_. Et Dieu lui dit: _Qui vous a fait connaître que vous étiez +nu, si ce n’est que vous avez mangé du fruit que je vous avais +défendu?[41]_ Le corps cessa d’être soumis dès que l’esprit fut +désobéissant[42]: la révolte des sens fit connaître à l’homme sa nudité: +_leurs yeux furent ouverts: ils se couvrirent et se firent comme une +ceinture de feuilles de figuier[43]_. L’Écriture ne dédaigne pas de +marquer et la figure et la matière de ce nouvel habillement, pour nous +faire voir qu’ils ne s’en revêtirent pas pour se garantir du froid ou du +chaud, ni de l’inclémence de l’air; il y eut une autre cause plus +secrète, que l’Écriture nous enveloppe dans ces paroles, pour ménager +les oreilles et la pudeur du genre humain et nous faire entendre, sans +le dire, où la rébellion se faisait le plus sentir. + + [41] _Gen._, III, 10, 11. + + [42] DÉFORIS: dès que l’esprit fut désobéissant, l’homme ne fut plus + maître de ses mouvements et la révolte des sens. + + [43] _Gen._, III, 7. + +Ce ménagement de l’Écriture nous découvre d’autant plus notre honte +qu’elle semble n’oser la découvrir, de peur de nous donner trop de +confusion. Depuis ce temps-là, les passions de la chair, par une juste +punition de Dieu, sont devenues victorieuses et tyranniques: l’homme a +été plongé dans le plaisir des sens: _Et au lieu_, dit saint Augustin, +_que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l’esprit, +il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel, +même dans l’esprit: Qui futurus erat etiam carne spiritalis, factus est +etiam mente carnalis[44]_. L’homme tout entier fut livré au mal[45]: +_Dieu vit que la malice des hommes était grande sur la terre, et que +toute la pensée du cœur humain à tout moment se tournait au mal[46]._ + + [44] _De Civit. Dei_, XIV, XV, 1. + + [45] DÉFORIS: On est tombé d’un excès dans un autre: l’homme tout + entier. + + [46] _Gen._, VI, 5. + +Mais en quoi ce dérèglement paraissait-il davantage? Allons à la source, +et nous trouverons que l’occasion d’une si forte expression de +l’Écriture et la cause de tout ce désordre y est clairement marquée dans +ces paroles qui précèdent: _Les enfants de Dieu virent que Les filles +des hommes étaient belles, et prirent pour leurs femmes celles d’entre +elles qui leur avaient plu[47]_, par une nouvelle transgression du +commandement de Dieu qui avait voulu les tenir séparés, de peur que les +filles des hommes n’entraînassent ses enfants dans la corruption. Tout +le désordre vint de la chair et de l’empire des sens qui prévalaient sur +la raison. Ce désordre a commencé dans nos premiers parents; nous en +naissons, et cette ardeur démesurée est devenue le principe de notre +naissance et de notre corruption tout ensemble. Par elle nous sommes +unis à Adam rebelle, à Adam pécheur; nous sommes souillés en celui en +qui nous étions tous comme la source de notre être. Nos passions +insensées ne se déclarent pas tout à coup, mais le germe qui les produit +toutes est en nous dès notre origine. Notre vie commence par les sens. +Qu’est-on autre chose dans l’enfance, pour ainsi parler, que corps et +chair? + + [47] _Ibid._, 2. + +Mais poussons encore plus loin: nous nous trouverons corps et chair +encore plus, en quelque façon, dans le sein de nos mères, et dès le +moment de notre conception, où, sans aucun exercice de la vue ni de +l’ouïe, qui sont ceux de tous les sens qui peuvent un peu plus réveiller +notre raison, nous étions sans raisonnement, sans intelligence, une pure +masse de chair, n’ayant aucune connaissance de nous-mêmes, ni aucunes +pensées que celles qui sont tellement conjointes au mouvement du sang, +qu’à peine encore pouvons-nous les en distinguer. C’est donc ce qui fait +dire au Sauveur que nous sommes tous chair, en tant que nous naissons +par la chair. La raison est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous +produisent; nous n’avons pas le moindre petit usage de la raison au +commencement et durant les premières années de notre être: dès qu’elle +commence à poindre, tous les vices se déclarent peu à peu: quand son +exercice commence à devenir plus parfait, les grands dérèglements de la +sensualité commencent en même temps à se déclarer. C’est donc ce qui +s’appelle la chair de péché. + +Livrés au corps, et tout corps dès notre conception, cette première +impression fait que nous en demeurons esclaves. Quel effort ne faut-il +point pour nous faire distinguer notre âme d’avec notre corps? Combien y +en a-t-il parmi nous qui ne sentent point cette distinction[48]? Et ceux +mêmes qui sortent un peu de cette masse de chair, et en séparent leur +âme, ne s’y replongeraient-ils pas toujours comme naturellement, s’ils +ne faisaient de continuels efforts pour empêcher leur imagination de +dominer; et non seulement de dominer, mais de faire tout, et même d’être +tout en nous? Nous sommes donc, pour ainsi dire, tout corps[49], et nous +ne serions jamais autre chose, si par la grâce de Jésus-Christ nous ne +renaissions de l’esprit. + + [48] DÉFORIS: Combien y en a-t-il parmi nous qui ne peuvent jamais + venir à connaître ou à sentir cette distinction? + + [49] DÉFORIS: Nous sommes entièrement corps. + +Voyons un peu ce que c’est que la nature humaine dans ce reste immense +de Peuples sauvages qui n’ont d’esprit que pour leur corps, et en qui, +pour ainsi parler, ce qu’il y a de plus pur est de respirer. Et les +peuples plus civilisés et plus polis sortent-ils par là de la chair et +du sang? Comment en sortiraient-ils, s’il y a si peu de chrétiens qui en +sortent? De quoi s’entretient, de quoi s’occupe notre jeunesse, dans cet +âge où l’on se fait un opprobre de la pudeur? Que regrettent les +vieillards, lorsqu’ils déplorent leurs ans écoulés; et qu’est-ce qu’ils +souhaitent continuellement de rappeler, s’ils pouvaient, avec leur +jeunesse, si ce n’est les plaisirs des sens[50]? Que sommes-nous donc +autre chose que chair et que sang, et combien devons-nous haïr le Monde, +et tout ce qui est dans le Monde, selon le précepte de saint Jean, +puisque ce que dit cet Apôtre est si véritable: _Que tout ce qui est au +Monde est concupiscence de la chair_? + + [50] + + Oh! l’amour, c’est la vie, + C’est tout ce qu’on regrette et tout ce qu’on envie, + Quand on voit sa jeunesse au couchant décliner. + + (V. HUGO, _Chants au Crépuscule_, XXI.) + + + + +CHAPITRE VIII + +De la Concupiscence des yeux, et premièrement de la Curiosité. + + +La seconde chose qui est dans le Monde, selon saint Jean, c’est la +concupiscence des yeux. Il faut d’abord la distinguer de la +concupiscence de la chair: car le dessein de saint Jean est ici de nous +découvrir une autre source de corruption, et un autre vice un peu plus +délicat en apparence, mais dans le fond aussi mauvais[51], qui consiste +principalement en deux choses, dont l’une est le désir de voir, +d’expérimenter, de connaître, en un mot la curiosité; et l’autre est le +plaisir des yeux, lorsqu’on les repaît des objets d’un certain éclat +capable de les éblouir, ou de les séduire. + + [51] DÉFORIS: aussi grossier et aussi mauvais. + +Le désir d’expérimenter et de connaître s’appelle la Concupiscence des +yeux, parce que de tous les organes, nos yeux sont ceux qui étendent le +plus nos connaissances. Sous les yeux sont en quelque sorte compris les +autres sens; et dans l’usage du langage humain, sentir et voir c’est la +même chose. On ne dit pas seulement: voyez que cela est beau; mais, +voyez que cette fleur sent bon, que cette chose est douce à manier, que +cette musique est agréable à entendre. C’est donc pour cela, dit saint +Augustin[52], que toute curiosité se rapporte à la concupiscence des +yeux. Le désir de voir, pris en cette sorte, c’est-à-dire celui +d’expérimenter, nous replonge enfin dans la concupiscence de la chair, +qui fait que nous ne cessons de rechercher et de nous imaginer de +nouveaux plaisirs, avec de nouveaux assaisonnements, pour en irriter la +cupidité. Mais ce désir a plus d’étendue, et c’est pourquoi il faut +distinguer cette seconde concupiscence de la première. + + [52] _Confess._, X, XXXV, 51. Tout ce chapitre n’est qu’une large + paraphrase de saint Augustin. + +Il faut donc mettre dans ce second rang toutes ces vaines curiosités de +savoir ce qui se passe dans le Monde, tout le secret de cette intrigue, +de quelque nature qu’elle soit, tous les ressorts qui ont fait mouvoir +tels et tels qui se donnent tant de mouvements dans le monde; les +ambitieux desseins de celui-ci et de celui-là, avec toute l’adresse +qu’ils ont de les couvrir d’un beau prétexte, souvent même de celui de +la vertu. O Dieu, quelle pâture pour les âmes curieuses, et par là +vaines et faibles! Et qu’apprendrez-vous par là qui soit si digne d’être +connu? Est-ce une chose qui soit si merveilleuse de savoir ce qui meut +les hommes, et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes? +Quel fruit retirerez-vous de ces curieuses recherches, et que vous +produiront-elles, sinon des soupçons et des jugements injustes, et pour +vous une redoutable matière des Jugements de celui qui dit: _Ne jugez +pas, et vous ne serez pas jugés[53]_? + + [53] _Matth._, VII, 1. + +Cette curiosité s’étend aux siècles passés les plus éloignés: et c’est +de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l’Histoire. On +se transporte en esprit dans le cœur des anciens Rois[54], dans les +secrets des anciens Peuples; on s’imagine entrer dans les délibérations +du Sénat Romain, dans les conseils ambitieux d’un Alexandre ou d’un +César, dans les jalousies politiques et raffinées d’un Tibère. Si c’est +pour en tirer quelques exemples utiles à la vie humaine, à la bonne +heure; il le faut souffrir, et même louer, pourvu qu’on apporte à cette +recherche une certaine sobriété. Mais si c’est, comme on le remarque +dans la plupart des curieux, pour se repaître l’imagination de certains +objets, qu’y a-t-il de plus inutile que de se tant arrêter à ce qui +n’est plus, que de rechercher toutes les folies qui ont passé dans la +tête d’un mortel, que de rappeler avec tant de soin ces images que Dieu +a détruites dans sa Cité sainte, ces ombres qu’il a dissipées, tout cet +attirail de la vanité, qui de lui-même s’est replongé dans le néant, +d’où il est sorti? _Enfants des hommes, jusqu’à quand aurez-vous le cœur +appesanti? Pourquoi aimez-vous tant la vanité, et pourquoi vous +délectez-vous à étudier le mensonge?[55]_ + + [54] DÉFORIS: dans les Cours des anciens Rois. + + [55] _Psal._, IV, 3. + +Il faut encore ranger dans ce second ordre de concupiscence toutes les +mauvaises sciences, comme sont celles de deviner par les astres, ou par +les traits du visage et de la main, ou par cent autres moyens aussi +frivoles, les événements de la vie humaine, que Dieu a soumis à la +direction particulière de sa providence. C’est entreprendre sur les +droits de Dieu, c’est détruire la confiance avec laquelle on se doit +abandonner à sa volonté que de donner dans ces sciences aussi vaines que +pernicieuses, c’est accoutumer l’esprit à se repaître de choses +frivoles, et à négliger les solides. On n’a pas besoin de remarquer que +c’est encore un plus grand excès que de chercher les moyens de consulter +les démons, où de les voir, ou de leur parler, ou d’apprendre des +guérisons qui se font par leurs ministères, ou par des pactes formés ou +des traités avec les malins esprits[56]. Car outre que dans toutes ces +curiosités il y a de l’impiété et une damnable superstition, on peut +encore ajouter qu’elles sont l’effet de la faiblesse d’un cerveau +blessé; de sorte que c’est éteindre la véritable lumière que d’en suivre +de si fausses. + + [56] DÉFORIS: et par des pactes formels ou tacites avec ces malins + Esprits. + +Voilà pour ce qui regarde les vaines et fausses sciences. Et pour ce qui +est des véritables, on excède beaucoup à s’y livrer trop, ou à +contre-temps, ou au préjudice de plus grandes obligations; comme il +arrive à ceux qui, dans le temps de prier, ou de pratiquer la vertu, +s’adonnent à toutes sortes de lectures[57], surtout des Livres nouveaux, +des Romans, des Comédies, des Poésies, et se laissent tellement posséder +au désir de savoir, qu’ils ne se possèdent plus eux-mêmes. + + [57] DÉFORIS: s’adonnent ou à l’Histoire, ou à la Philosophie, ou à + toutes sortes de lectures. + +Car tout cela n’est autre chose qu’une intempérance, une maladie, un +dérèglement de l’esprit, un dessèchement du cœur, une misérable +captivité qui ne nous laisse pas le loisir de penser à nous, et une +source d’erreurs. + +C’est encore s’abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve, +que d’apporter des yeux curieux à la recherche des choses divines, ou +des mystères de la Religion. _Ne recherchez point_, dit le Sage, _ce qui +est au-dessus de vous[58]._ Et encore: _Celui qui sonde trop avant les +secrets de la divine Majesté, sera accablé de sa gloire[59]._ Et encore: +_Prenez garde de ne vouloir point être sages plus qu’il ne faut; soyez +sages sobrement et modérément[60]._ La foi et l’humilité sont les seules +guides qu’il faut suivre: quand on se jette dans l’abîme, on y périt. +Combien[61] ont trouvé leur perte dans la trop grande méditation des +secrets de la prédestination et de la grâce[62]; voulant juger de tout +par leur propre esprit, et rendre raison de tout; et s’élevant +superbement au dessus des Docteurs et des Apôtres mêmes? + + [58] _Eccl._, III, 22. + + [59] _Prov._, XXV, 27. + + [60] _Rom._, XII, 3. + + [61] Les Jansénistes. + + [62] DÉFORIS supprime les lignes qui suivent, comme n’étant point dans + l’original. + +Il faut en savoir autant qu’il est nécessaire pour bien prier, et +s’humilier véritablement; c’est-à-dire qu’il faut savoir que tout le +bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher +curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de +Dieu? N’est-ce pas assez de savoir que Dieu qui l’a faite, la sait +mouvoir et la conduit à ses fins cachées sans la détruire? Prions-le +donc de nous diriger dans la voie du salut, et de se rendre maître de +nos désirs par les moyens qu’il sait. C’est à sa science et non à la +nôtre que nous devons nous abandonner. Cette vie est le temps de croire, +comme la vie future est le temps de voir. C’est tout savoir, dit un +Père, que de ne rien savoir davantage: _Nihil ultra scire, omnia scire +est._ + +Toute âme curieuse est faible et vaine; par là même elle est +discoureuse, elle n’a rien de solide, et veut seulement étaler un vain +savoir, qui ne cherche point à instruire, mais à éblouir les ignorants. + +Il y a une autre sorte de curiosité, qui est une curiosité dépensière. +On ne saurait avoir trop de raretés, trop de bijoux[63], trop de +pierreries, trop de tableaux, trop de livres curieux, sans avoir même le +plus souvent envie de les lire[64]. Ce n’est qu’amusement et +ostentation. Malheureuse curiosité, qui pousse à bout la dépense, et +sèche la source des aumônes! Mais elle pourra revenir à la seconde +manière de concupiscence des yeux, dont nous allons parler. + + [63] DÉFORIS: trop de bijoux précieux. + + [64] A rapprocher du ch. XIII des _Caractères_ de LA BRUYÈRE: _De la + mode_. + + + + +CHAPITRE IX + +De ce qui contente les yeux. + + +Dans cette seconde espèce, on prend les yeux à la lettre, et pour les +yeux de la chair. Et d’abord, il est bien certain que ce qui s’appelle +attachement du cœur, et en général sensibilité, commence par les yeux: +mais tout cela, comme nous l’avons dit, appartenant à la concupiscence +de la chair, nous avons à présent à remarquer avec saint Jean une autre +sorte de concupiscence. Disons donc avec cet Apôtre à tous les Fidèles: +_N’aimez pas le Monde, ni ses pompes, ni ses spectacles, ni son vain +éclat, ni tous ce qui vous attire ses regards, ni tout ce qui +éblouit[65] les vôtres._ Vos yeux sont gâtés, vous ne pouvez souffrir la +modestie ni les ornements médiocres: vous étalez vos riches +ameublements, vos riches habits, vos grands bâtiments. Qu’importe que +tout cela soit grand en soi-même ou par rapport aux proportions et aux +bienséances de votre état? Comme vous voulez être regardé, vous voulez +aussi regarder; et rien ne vous touche, ni dans les autres, ni dans +vous-même, que ce qui étale de la grandeur et ce qui distingue. Et tout +cela, qu’est-ce autre chose qu’ostentation[66], et désir de se +distinguer par des choses vaines? C’est donc là, au lieu de grandeur, ce +qui marque en vous de la petitesse. Une grande taille ne songe point à +se rehausser en exhaussant sa chaussure. Tout ce qui emprunte est +pauvre; et tout l’éclat que vous mendiez dans les choses extérieures +montre trop visiblement combien, de vous-mêmes, vous êtes destitués de +ce qui vous relève. + + [65] DÉFORIS: _éblouit et séduit les vôtres_. + + [66] DÉFORIS: Et tout cela qu’est-ce autre chose qu’ostentation + d’abondance. + +Il faut rapporter l’amour de l’argent à cette concupiscence des yeux. +Quand on le regarde comme un instrument pour acquérir d’autres biens, +par exemple pour acheter des plaisirs ou s’avancer dans les grandes +places du monde, on n’est pas avare, on est sensuel, ambitieux. Celui +qui n’ose toucher à son argent, qui n’en est que le triste gardien et +semble ne se réserver aucun droit que celui de le regarder, est +proprement celui que l’on appelle avare. Aussi le Sage le décrit-il en +cette sorte: _L’avare ne se remplit point de son argent: celui qui aime +les richesses n’en reçoit aucun fruit: et que sert au possesseur tout +cet argent, si ce n’est qu’il le regarde de ses yeux[67]?_ C’est pour +lui comme une chose sacrée dont il ne se permet pas d’approcher ses +mains. Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa +passion. Celui-ci donne à son or et à son argent un éclat que la nature +ne lui donne pas: il est ébloui de ce faux éclat: la lumière du soleil, +qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle. Et que +lui sert de posséder ce qui, demeurant hors de lui, ne peut remplir son +intérieur? Quel bien lui revient-il de tant de richesses? C’est pourquoi +le Sage lui préfère celui qui boit et qui mange, et qui jouit avec joie +du fruit de son travail: car il remplit du moins son estomac, et il +engraisse son corps[68]. + + [67] _Eccl._, V, 9, 10 + + [68] _Eccl._, V, 17, 18. + +Mais pour les richesses, elles ne repaissent que les yeux. Disons-en +autant des meubles, des bâtiments, de tout l’attirail de la vanité. Vous +n’en êtes qu’un possesseur superficiel, puisque les voir, c’est tout +pour vous. Et cependant, comme si c’était un grand bien, on ne s’en +rassasie jamais. Le gourmand trouve des bornes dans son appétit, quelque +déréglé qu’il soit; cette gourmandise des yeux n’est jamais contente: +elle n’a, pour ainsi parler, ni fond ni rive. _L’avare ne cesse de se +consumer par un vain travail: et ses yeux_, continue le Sage, _ne se +rassasient point de richesses[69]_. Et encore: _L’enfer, le sépulcre, la +mort ne remplissent jamais leur avidité, et engloutissent tout sans se +satisfaire, ainsi les yeux des hommes sont insatiables[70]._ + + [69] _Eccl._, IV, 8. + + [70] _Prov._, XXVII, 20. + +N’aimez donc point le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde: car tout +y est plein de la concupiscence des yeux, qui est d’autant plus +pernicieuse qu’elle est immense et insatiable. Ne dites point que tout +ce bien que vous vous plaisez à avoir devant vos yeux soit à vous: vous +n’avez rien en vous-même de quoi le saisir et vous l’approprier: vous ne +savez pour qui vous le gardez: il vous échappe malgré vous par cent +manières différentes, ou par la rapine, ou par le feu, ou enfin sans +remède par la mort; et il passera avec aussi peu de solidité et une +semblable illusion à un possesseur inconnu, qui peut-être ne vous sera +rien, ou plutôt qui certainement ne vous sera rien, quand ce serait +votre fils; puisqu’un mort n’a plus rien à soi, et que ce fils, pour qui +vous avez tant travaillé, ne vous servira de rien dans ce séjour des +morts où vous allez; et sur la terre à peine se ressouviendra-t-il de +vos soins, et croira avoir satisfait à tous ses devoirs, quand il aura +fait semblant de vous pleurer quelques jours, et se sera paré d’un deuil +très court. + +Et jamais vous ne vous dites à vous-même: Pour qui est-ce que je +travaille? Quoi! pour un héritier dont je ne sais pas s’il sera fou ou +sage, et s’il ne dissipera pas tout en un moment? _Et y a-t-il rien de +plus vain_, s’écrie le Sage[71]! Qu’y a-t-il de plus insensé, que de se +tant tourmenter pour se repaître de vent? Que vous servent tant de +fatigues et tant de soucis, que vous a causé le soin d’entasser et de +conserver tant de richesses? Vous n’en emporterez rien, et _vous +sortirez de ce monde comme vous y êtes entré, nu et pauvre[72]_. Que +reste-t-il à ce mauvais Riche, de s’être habillé de pourpre, et d’avoir +orné sa maison d’une manière convenable à un si grand luxe? Il est dans +les flammes éternelles: pour tout trésor il a un trésor de colère et de +vengeance, qu’il s’est amassé par sa vanité. _Vous vous amassez_, dit +saint Paul, _des trésors de colère pour le jour de la vengeance[73]_. + + [71] _Eccl._, II, 19. + + [72] _Eccl._, V, 14, 15. + + [73] _Rom._, II, 5 + +Par conséquent, encore un coup, n’aimez pas le Monde; n’en aimez point +la pompe et le vain éclat, qui ne fait que tromper les yeux: n’en aimez +point les spectacles ni les théâtres, où l’on ne songe qu’à vous faire +entrer dans les passions d’autrui, à vous intéresser dans ses vengeances +et dans ses folles amours. Et quel plaisir y prendriez-vous, si l’on ne +réveillait les vôtres? Pourquoi versez-vous tant de larmes sur les +malheurs de celui dont les amours sont trompés, ou l’ambition frustrée +de ce qu’elle souhaitait? Pourquoi sortez-vous content du rassasiement +de ces passions dans les autres, si ce n’est que vous croyez que l’on +est heureux ou malheureux par ces choses? Vous dites donc avec le Monde: +Ceux qui ont ces biens sont heureux: _Beatum dixerunt populum cui hæc +sunt._ Et comment dans ce sentiment pouvez-vous dire: _Ceux-là sont +heureux dont le Seigneur est le Dieu? Beatus populus cujus Dominus Deus +ejus[74]._ + + [74] _Psal._, CXLIII, 15. + +Voulez-vous voir un spectacle digne de vos yeux? Chantez avec David: _Je +verrai vos cieux, qui sont les ouvrages de vos doigts; la lune et les +étoiles, que vous avez fondées[75]._ Écoutez Jésus-Christ qui vous dit: +_Considérez les lis des champs et ces fleurs qui passent du matin au +soir. Je vous le dis en vérité, Salomon, dans toute sa gloire et avec ce +beau diadème dont sa mère a orné sa tête, n’est pas aussi richement paré +qu’une de ces fleurs[76]._ Voyez ces riches tapis dont la terre commence +à se couvrir dans le printemps. Que tout est petit en comparaison de ces +grands ouvrages de Dieu! On y voit la simplicité avec la grandeur, +l’abondance, la profusion, l’inépuisable richesse[77], qui n’ont coûté +qu’une parole, qu’une parole soutient. Tant de beaux objets ne se +montrent et n’attirent vos regards que pour les porter à leur Auteur +incomparablement plus beau. _Car si les hommes, ravis de la beauté du +soleil et de toute la nature, en ont été transportés jusqu’à en faire +des dieux, comment n’ont-ils pas pensé combien doit être plus beau celui +qui les a faits et qui est le père de la beauté[78]?_ + + [75] _Psal._, VIII, 4. + + [76] _Matth._, VI, 28, 29; _Cant._, III, 11. + + [77] DÉFORIS: la profusion d’inépuisables richesses. + + [78] _Sapient._, XIII, 3. + +Voulez-vous orner quelque chose digne de vos soins? Ornez le Temple de +Dieu, et dites encore avec David: _Seigneur, j’ai aimé la beauté et +l’ornement de votre maison, et la gloire du lieu que vous habitez[79]._ +Et de là conclut-il: _Ne perdez point mon âme avec les impies[80]_: car +j’ai aimé les vrais ornements et je ne me suis point laissé séduire à un +vain éclat. + + [79] _Psal._ XXV, 8. + + [80] _Ibid._, 9. + +Les hommes étalent leurs filles, pour être un spectacle de vanité et +l’objet de la cupidité publique, et _les parent comme on fait un +Temple[81]_. Ils transportent les ornements que votre Temple devrait +avoir seul, à ces cadavres ornés, à ces sépulcres blanchis, et il semble +qu’ils aient entrepris de les faire adorer en votre place. Ils +nourrissent leur vanité et celle des autres; et tout par conséquent est +rempli d’erreur et de corruption. Ah! fidèles enfants de Dieu, +désabusez-vous de ces folles concupiscences[82]: pourquoi tournez-vous +vos nécessités en vanités? Vous avez besoin d’une maison, comme d’une +défense nécessaire contre les injures de l’air: c’est une faiblesse. +Vous avez besoin de nourriture, pour réparer vos forces qui se perdent +et se dissipent à chaque moment: autre faiblesse. Vous avez besoin d’un +lit pour vous reposer dans votre accablement et vous y livrer au sommeil +qui lie et ensevelit votre raison: autre faiblesse déplorable. Vous +faites de tous ces témoins et de tous ces monuments de votre faiblesse +un spectacle à votre vanité; et il semble que vous vouliez triompher de +l’infirmité qui vous environne de toutes parts. + + [81] _Ibid._, CXLIII, 12. + + [82] DÉFORIS: Ils nourrissent leur vanité et celle des autres. Ils + remplissent les autres filles de jalousie, les hommes de convoitise; + tout par conséquent d’erreur et de corruption. O fidèles, ô enfants + de Dieu, désabusez-vous de ces fausses concupiscences. + +Pendant que tout le reste des hommes s’enorgueillit de ses besoins, et +semble vouloir orner ses misères, pour les cacher à soi-même, toi du +moins, ô Chrétien, ô disciple de la vérité, retire tes yeux de ces +illusions: aie dans ta table[83] le nécessaire soutien de ton corps, et +non pas cet appareil somptueux. Heureux ceux qui, retirés humblement +dans la maison du Seigneur, se délectent dans la nudité de leurs petites +cellules, et de tout le faible attirail dont ils ont besoin dans cette +vie, qui n’est qu’une ombre de mort, pour n’y voir que leur infirmité, +et le joug pesant dont le péché les a accablés! Heureuses les Vierges +sacrées, qui ne veulent plus être le spectacle du Monde, et qui +voudraient se cacher à elles-mêmes sous le voile sacré qui les +environne! Heureuse la douce contrainte qu’on fait à ses yeux, pour ne +voir point les vanités, et dire avec David: _Détourne mes yeux, afin de +ne les voir point[84]_! Heureux ceux qui, en demeurant selon leur état +au milieu du Monde, comme ce saint Roi, n’en sont point touchés; qui y +passent sans s’y attacher; qui usent, comme dit saint Paul, de ce monde +comme n’en usant pas[85]; qui disent avec Esther sous le diadème: _Vous +savez, Seigneur, combien je méprise ce signe d’orgueil et tout ce qui +peut servir à la gloire des impies; et que votre servante ne s’est +jamais réjouie qu’en vous seul, ô Dieu d’Israël[86]_; qui écoutent ce +grand précepte de la Loi: Ne suivez point vos pensées et vos yeux, vous +souillant dans divers objets, ce qui est la corruption, et, pour parler +avec le Texte sacré, la fornication des yeux: _Nec sequantur +cogitationes suas, et oculos per res carias fornicantes[87]_; enfin qui +prêtent l’oreille à saint Jean, qui, pénétré de toute l’abomination +attachée aux regards tant d’un esprit curieux que des yeux gâtés par la +vanité, ne cesse de leur crier: _N’aimez pas le Monde, où tout est plein +d’illusion et de corruption par la concupiscence des yeux._ + + [83] DÉFORIS: Aime dans ta table. + + [84] _Psal._ CXVIII, 37. + + [85] I _Cor._, VII, 31. + + [86] _Esth._, XIV, 15, 16, 18. + + [87] _Num._, XV, 39. + + + + +CHAPITRE X + +De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte de concupiscence +réprouvée par saint Jean. + + +Quoique la curiosité et l’ostentation, dont nous venons de parler, +semblent être des branches de l’orgueil, elles appartiennent plutôt à la +vanité. La vanité est quelque chose de plus extérieur et superficiel; +tout s’y réduit à l’ostentation, que nous avons rapportée à la +concupiscence des yeux. La curiosité n’a d’autre fin que de faire +admirer un vain savoir, et par là se distinguer des autres hommes. +L’ostentation des richesses vient encore de la même source, et ne +cherche qu’à se donner une vaine distinction. + +L’orgueil est une dépravation plus profonde: par elle l’homme, livré à +lui-même, se regarde lui-même comme son dieu, par l’excès de son amour +propre. _Être superbe_, dit saint Augustin, _c’est en laissant le bien +et le principe commun auquel nous devions tous être attachés, qui n’est +autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son +auteur[88]_; c’est-à-dire, se faire son dieu: _Relicto communi, cui +omnes debent hærere, principio, sibi ipsi fieri atque esse principium._ + + [88] _De Civit. Dei_, XIV, XIII, 1. + +C’est ce vice qui s’est coulé dans le fond de nos entrailles à la parole +du Serpent, qui nous disait en la personne d’Ève: _Vous serez comme des +dieux[89]_; et nous avons avalé ce poison mortel, lorsque nous avons +succombé à la tentation. Il a pénétré jusqu’à la moelle de nos os, et +toute notre âme en est infectée. Voilà en général ce que c’est que cette +troisième concupiscence, que saint Jean appelle _l’orgueil_; et il +ajoute: _l’orgueil de la vie_, parce que toute la vie en est corrompue; +c’est comme le vice radical d’où pullulent tous les autres vices: il se +montre dans toutes nos actions; mais ce qu’il y a de plus mortel, c’est +qu’il est la plus secrète comme la plus dangereuse pâture de notre cœur. + + [89] _Gen._, III, 5. + + + + +CHAPITRE XI + +De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil. + + +Pour pénétrer la nature d’un vice si inhérent, il faut aller à l’origine +du péché, et pour cela en revenir à la parole du Sage: _Dieu a fait +l’homme droit[90]._ Cette rectitude de l’homme consistait à aimer Dieu +de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses pensées, de toutes ses +forces, de toute son intelligence, d’un amour parfait[91], et pour +l’amour de lui-même; et de s’aimer soi-même en lui et pour lui. Voilà la +droiture et la rectitude de l’âme: voilà l’ordre: voilà la justice. Il +est juste de donner de l’amour à celui qui est aimable: et le grand +amour à celui qui est très aimable: et le souverain et parfait amour à +celui qui est souverainement et parfaitement aimable: et tout l’amour à +celui qui est uniquement aimable, et qui ramasse en lui-même tout ce qui +est aimable et parfait; en sorte qu’on ne se regarde et qu’on ne s’aime +soi-même que pour lui. + + [90] _Eccl._, VII, 30. + + [91] DÉFORIS: D’un amour pur et parfait. + +Telle est donc la rectitude où l’homme avait été créé. Cela même fait la +beauté de la créature raisonnable, faite à l’image de Dieu: Dieu étant +la bonté et la beauté même, ce qui est fait à son image ne peut pas +n’être pas beau. Cette beauté est relative à celle de Dieu, dont elle +est l’image, et entièrement dépendante de son principe, lequel par +conséquent il fallait aimer seul d’un amour sans bornes. Mais l’âme, se +voyant belle, s’est délectée en elle-même, et s’est endormie dans la +contemplation de son excellence: elle a cessé un moment de se rapporter +à Dieu: elle a oublié sa dépendance: elle s’est premièrement arrêtée, et +ensuite livrée à elle-même: déçue par sa liberté, qu’elle a trouvée si +belle et si douce, elle en fait un essai funeste: _Suâ in æternum +libertate deceptus._ Mais en cherchant d’être libre jusqu’à s’affranchir +de l’empire de Dieu, et des lois de la justice, il est devenu captif de +son péché. + +Quiconque n’aime pas Dieu n’aime que soi-même; mais quiconque n’aime que +soi-même, uniquement occupé de sa propre volonté et de son plaisir, +n’est plus soumis à la volonté de Dieu; et demeurant incapable d’être +touché des intérêts d’autrui, il est non seulement rebelle à Dieu, mais +encore insociable, intraitable, injuste, déraisonnable envers les +autres, et veut que tout serve non seulement à ses intérêts, mais encore +à ses caprices. + +Dieu est juste, et c’est une loi de sa justice publiée dans le Livre de +la Sagesse et justifiée par toute sa conduite sur les impies, que +quiconque pèche contre lui soit puni par les choses mêmes qui l’ont fait +pécher: _Per quæ peccat quis, per hæc et torquetur[92]._ Il a fait la +créature raisonnable, de telle sorte que, se cherchant elle-même, elle +ferait elle-même sa peine, et trouverait son supplice où elle a trouvé +la cause de son erreur. L’homme donc étant devenu pécheur en se +cherchant soi-même, est devenu malheureux en se trouvant: Dieu lui a +soustrait ses dons, et ne lui a laissé que le fond de l’être, pour être +l’objet de sa justice, et le sujet sur lequel il exercerait sa +vengeance. Il n’a plus trouvé dans lui-même[93] que ce qu’il peut avoir +sans Dieu: c’est-à-dire, l’erreur et le mensonge, l’illusion, le péché, +le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la +tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir affreux, des +colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le +troublent dans le bien particulier qu’il a préféré au bien général, que +personne ne nous peut ôter que nous-mêmes, et qui seul suffit à tous. + + [92] _Sapient._, XI, 17. + + [93] DÉFORIS: Il n’est plus demeuré à l’homme. + +Voilà donc dans nos passions et dans notre ignorance le péché, et à la +fois la peine du péché; et non seulement au premier abord le +commencement, mais encore dans la suite la consommation de l’enfer. Car +c’est de là que naissent ces rages, ces désespoirs, ce ver dévorant qui +ronge la conscience, et enfin ce pleur éternel dans des flammes qui ne +s’éteignent jamais: elles sortent du fond de notre crime. _Je tirerai_, +dit le saint Prophète, _un feu du milieu de toi pour te dévorer_: +_Producam ignem de medio lui qui comedat te[94]._ Ce sont nos péchés qui +allument le feu de la vengeance divine, d’où sort le feu dévorant qui +pénètre l’âme par l’impression d’une vive et insupportable douleur. +Voilà ce que produit l’amour de nous-mêmes: voilà comme il fait d’abord +notre péché et ensuite notre supplice. + + [94] _Ezech._, XXVIII, 18. + + + + +CHAPITRE XII + +Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre. + + +Les contraires se connaissent l’un par l’autre: l’injustice de l’amour +propre se connaît par la justice de la charité, dont l’amour propre est +l’éloignement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en +cette sorte: _La charité_, dit ce Saint, _c’est l’amour de Dieu jusqu’au +mépris de soi-même_; et au contraire, _la cupidité est l’amour de +soi-même jusqu’au mépris de Dieu[95]._ Quand on dit que l’amour de Dieu +va jusqu’au mépris de soi-même, on entend jusqu’au mépris de soi-même +par rapport à Dieu, et en se comparant à lui: et en ce sens, douter +qu’on se puisse mépriser soi-même, ce serait douter des premiers +principes de la raison et de la justice. Le mépris est opposé à +l’estime: mais que peut-on estimer en comparaison de Dieu? Ou que lui +peut-on comparer, puisqu’_il est celui qui est[96]_, et que le reste +n’est rien devant lui; ce qui fait dire au Prophète: _Les Nations devant +Dieu ne sont qu’une goutte d’eau et comme un petit grain dans une +balance, et les plus vastes contrées ne sont qu’un peu de +poussière[97]._ On ne peut rien de plus vil; et cependant l’Écriture +n’est pas contente de cette expression, et la trouve encore trop forte +pour la créature; elle en vient donc, pour parler avec une entière +justesse et précision, à cette Sentence: _Toutes les Nations devant Dieu +sont comme n’étant pas, et il les estime comme un néant[98]._ + + [95] _De Civit. Dei_, XIV, XXVIII. + + [96] _Exod._, III, 14. + + [97] _Isa._, XL, 15. + + [98] _Isa._, XL, 17. + +En voulez-vous davantage? Ce n’est pas d’un homme qu’il parle en +particulier; c’est de toute une Nation, auprès de laquelle un seul homme +n’est rien. Mais toute cette nation n’est elle-même qu’une goutte d’eau, +qu’un petit grain, qu’un vil amas de poussière: et non seulement une +Nation n’est que cela, mais toutes les Nations sont encore moins: elles +ne sont qu’un néant. Plus il entasse de choses ensemble, plus il déprise +ce qu’il entasse avec soin. Une Nation n’est qu’une goutte d’eau, mais +toutes les Nations que seront-elles? Quelque chose de plus peut-être? +Point du tout: plus vous mettez ensemble d’êtres créés, plus le néant y +paraît. + +Il ne faut donc pas s’étonner que l’amour de Dieu aille jusqu’au mépris +de soi-même: on ne peut pas se mépriser davantage, que de se considérer +comme un néant. C’est donc justice d’être un néant devant Dieu, et +d’avoir pour soi-même le dernier mépris. Il n’y a qu’à dire avec saint +Michel: _Qui est comme Dieu?_ Qui mérite de lui être comparé, ou d’être +nommé devant sa face? Il est celui qui est, et la plénitude de l’être +est en lui. Multipliez les créatures, et en augmentez les perfections de +plus en plus jusqu’à l’infini; ce ne sera toujours, à les regarder en +elles-mêmes, qu’un non être. Et que sert d’amasser beaucoup de non +êtres? de tout cela en fera-t-on autre chose qu’un non être? Rien autre +chose sans doute. O homme, aime donc Dieu comme celui qui est seul; et +porte l’amour de Dieu jusqu’à te mépriser comme un néant. + +Mais au lieu de pousser l’amour de Dieu, comme il devait, jusqu’au +mépris de soi-même, il a poussé l’amour de soi-même jusqu’au mépris de +Dieu: il a suivi sa propre volonté jusqu’à oublier celle de Dieu, +jusqu’à ne s’en souvenir en aucune sorte, jusqu’à passer outre malgré +elle, et à vouloir agir et se contenter indépendamment de Dieu, et ne +s’arrêter non plus à sa défense que s’il n’était pas. Ainsi c’est le +néant qui compte pour rien celui qui est, et qui, au lieu de se mépriser +soi-même pour l’amour de Dieu, qui est la souveraine justice, sacrifie +la gloire et la grandeur de Dieu, qui seul possède l’être, à la propre +satisfaction de soi-même, quoiqu’il ne soit qu’un néant; ce qui est le +comble de l’injustice et de l’égarement. + + + + +CHAPITRE XIII + +Combien l’Amour propre rend l’homme faible. + + +Celui qui compte Dieu pour rien, ajoute à son néant naturel celui de son +injustice et de son égarement. Ce n’est pas Dieu qu’il dégrade, mais +lui-même. Il n’ôte rien à Dieu; mais il s’ôte à lui-même son appui, sa +lumière, sa force et la source de tout son bien; et devient aveugle, +ignorant, faible, impuissant, injuste, mauvais, captif du plaisir, +ennemi de la vérité. Celui qui recherche quelque chose, non à cause de +ce qu’elle est, mais à cause qu’elle lui plaît, n’a point la vérité pour +objet. Avant qu’il y ait aucune chose qui plaise, ou qui déplaise à nos +sens, il y a une vérité qui est naturellement la nourriture de notre +esprit. + +Cette vérité est notre règle: c’est par là que nos désirs doivent être +réglés, et non par notre plaisir. Car la vérité qui fait, pour ainsi +dire, le plaisir de Dieu, c’est Dieu même; et ce qui fait notre plaisir, +c’est nous-mêmes qui nous préférons à Dieu. + +Hélas! nous ne pouvons rien, depuis que nous avons compté Dieu pour +rien, en transgressant sa Loi, et agissant comme si elle n’était pas. +C’est ce qu’ont fait nos premiers parents: c’est le vice héréditaire de +notre nature. Le démon nous dit comme à eux: Pourquoi Dieu vous a-t-il +défendu ce fruit, qui est si beau à la vue et si doux au goût? _Cur +præcepit vobis Deus[99]?_ Depuis ce temps, le plaisir a tout pouvoir sur +nous, et la moindre flatterie des sens prévaut à l’autorité de la +vérité. + + [99] _Gen._, III, 1. + + + + +CHAPITRE XIV + +Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre. + + +Toute âme attachée à elle-même et corrompue par son amour propre, est en +quelque sorte superbe et rebelle, puisqu’elle transgresse la Loi de +Dieu. Mais lorsqu’on la transgresse, ou parce qu’on est abattu par la +douleur, comme ceux qui succombent dans les maux, ou parce que le +plaisir des sens nous entraîne[100], c’est faiblesse, plutôt qu’orgueil. +L’orgueil dont nous parlons consiste dans une certaine fausse force, qui +rend l’âme indocile et fière, et ennemie de toute crainte, et qui, par +un amour excessif de sa liberté, la fait aspirer à une espèce +d’indépendance: ce qui est cause qu’elle trouve un certain plaisir +particulier à désobéir, et que la défense irrite. + + [100] DÉFORIS: Ou parce qu’on ne peut résister à l’attrait trop + violent du plaisir des sens. + +C’est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots: +_Le péché m’a trompé par la Loi, et par elle m’a donné la mort[101]_; +c’est-à-dire, comme l’explique saint Augustin[102], le péché m’a trompé +par une fausse douceur, _falsâ dulcedine_, puisqu’il m’en a fait trouver +à transgresser la défense; et par là il m’a donné la mort: parce que, +par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d’autant plus +volontiers porté au plaisir, qu’il me devenait plus doux par la défense: +_Quia quanto minus licet, tanto magis libet._ Ainsi la Loi m’a +doublement donné la mort parce qu’elle a mis le comble au péché, par la +transgression expresse du commandement, et qu’elle a irrité le désir par +le puissant attrait de la défense: _Incentivo prohibitionis et cumulo +prævaricationis._ + + [101] _Rom._, VII, 11. + + [102] _De Div. quæst. ad Simplic._, I, 5 et seq. + +La source d’un si grand mal, c’est que nous trouvons, en transgressant +la défense, un certain usage de notre liberté qui nous déçoit; et qu’au +lieu que la liberté véritable de la créature doit consister dans une +humble soumission de sa volonté à la volonté souveraine de Dieu, nous la +faisons consister dans notre volonté propre, en affectant une manière +d’indépendance contraire à l’institution primitive de notre nature, qui +ne peut être vraiment libre et heureuse que sous l’empire de Dieu. + +Ainsi nous nous faisons libres à la manière des animaux, qui n’ont +d’autres lois que leurs désirs, parce que leurs passions sont pour eux +la loi de la nature[103], qui les leur inspire. Mais la créature +raisonnable, qui a une autre nature et une autre loi, que Dieu lui a +imposée, est libre d’une autre sorte, en se soumettant volontairement à +la raison souveraine de Dieu, dont la sienne est émanée. C’est donc en +elle un grand vice, lorsqu’elle met son plaisir à secouer ce bienheureux +joug dont Jésus-Christ a dit: _Mon joug est léger, et mon fardeau est +doux[104]_; et qu’elle se fait libre comme un animal insensé, +conformément à cette parole: _L’homme vain est emporté par son orgueil, +et se croit né libre à la manière d’un jeune animal fougueux[105]._ + + [103] DÉFORIS: la loi de Dieu et de la nature. + + [104] _Matth._, XI, 30. + + [105] _Job_, XI, 12. + +A cet orgueil, qui vient d’une liberté indocile et irraisonnable, il en +faut joindre encore un autre, qui est celui que saint Jean nous veut +faire entendre particulièrement en cet endroit; qui est dans l’âme un +certain amour de sa propre grandeur, fondée sur une excellence +propre[106]: qui est le vice le plus inhérent et ensemble le plus +dangereux de la créature raisonnable. + + [106] DÉFORIS: sur une opinion de son excellence propre. + + + + +CHAPITRE XV + +Description de la chute de l’homme, qui consiste principalement dans son +orgueil. + + +On ne comprendra jamais la chute de l’homme, sans entendre la situation +de l’âme raisonnable, et le rang qu’elle tient naturellement entre les +choses que l’on appelle biens. + +Il y a donc premièrement le Bien suprême, qui est Dieu, autour duquel +sont occupées toutes les vertus, et où se trouvent toutes les félicités +de l’âme raisonnable[107]. Il y a en dernier lieu les biens inférieurs, +qui sont les objets sensibles et matériels, dont l’âme raisonnable peut +être touchée. Elle tient elle-même le milieu entre ces deux sortes de +biens, pouvant s’élever, par son libre arbitre, aux uns, ou se rabaisser +vers les autres, et faisant par ce moyen comme un état mitoyen entre +tout ce qui est bon. + + [107] DÉFORIS: et où se trouve la félicité de la nature raisonnable. + +Elle est donc par son état le plus excellent de tous les biens après +Dieu; infiniment au-dessous de lui, et de beaucoup au-dessus de tous les +objets sensibles, auxquels elle ne peut s’attacher, en se détachant de +Dieu, sans faire une chute affreuse. Mais afin qu’elle tombe si bas, il +faut nécessairement qu’elle passe, pour ainsi parler, par le milieu, qui +est elle-même; et c’est là sans difficulté sa première attache. Car ne +trouvant au-dessous de Dieu, auquel elle doit s’unir et y trouver sa +félicité, rien qui soit plus excellent qu’elle-même, étant faite à son +image, c’est là premièrement qu’elle tombe; et saint Augustin a dit très +véritablement que _l’homme en tombant d’en haut et en déchéant de Dieu, +tombe premièrement sur lui-même[108]_. C’est donc là que, perdant sa +force, il tombe infailliblement[109] encore plus bas; et de lui-même, où +il ne lui est pas possible de s’arrêter, ses désirs se dispersent parmi +les objets sensibles et inférieurs, dont il devient le captif. Car le +devenant de son corps, qu’il trouve lui-même assujetti aux choses +extérieures et inférieures, il en est lui-même dépendant, et obligé de +chercher[110] dans ces objets les plaisirs qui en reviennent à ses sens. + + [108] _De Civit. Dei_, XIV, XIII et seq. + + [109] DÉFORIS: il tombe de nécessité. + + [110] DÉFORIS: et contraint de mendier. + +Voilà donc la chute de l’homme tout entière. Semblable à une eau qui +d’une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher, où elle se +disperse, pour ainsi parler, jusqu’à l’infini, et se précipite jusqu’au +plus profond des abîmes; l’âme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même, +et se trouve précipitée à ce qu’il y a de plus bas. + +Voilà une image véritable de la chute de notre nature. Nous en sentons +le dernier effet dans ce corps qui nous accable, et dans ce plaisir des +sens qui nous captive. Nous nous trouvons au-dessous de tout cela, et +vraiment esclaves de la nature corporelle, nous qui étions nés pour la +commander. Telle est donc l’extrémité de notre chute. + +Mais il a fallu auparavant tomber sur nous-mêmes. Car comme cette eau, +qui tombe premièrement sur ce rocher, le cave à l’endroit de sa chute, +et y fait une impression profonde: ainsi l’âme, tombant sur elle-même, +fait aussi en elle-même une première et profonde plaie, qui consiste +dans l’impression de son excellence propre, de sa grandeur propre, +voulant toujours se persuader qu’elle est quelque chose d’admirable, se +repaissant de la vue de sa propre perfection, qu’elle veut toujours +concevoir extraordinaire, et ne voyant rien autour d’elle qu’elle ne +veuille s’assujettir: d’où vient l’ambition, la domination, l’injustice, +la jalousie; ni rien en elle-même qu’elle ne veuille s’attribuer comme +sien: d’où vient la présomption de ses propres forces. Et c’est en tout +cela qu’il faut reconnaître la naissance de ce qui s’appelle orgueil. + + + + +CHAPITRE XVI + +Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux principaux: il est +traité du premier. + + +Par là donc nous convenons que l’orgueil, c’est-à-dire, comme nous +l’avons défini, l’amour et l’opinion de sa grandeur propre, a deux +effets principaux, dont l’un est de vouloir en tout exceller au-dessus +des autres; l’autre est de s’attribuer à soi-même sa propre excellence. + +Quant au premier effet, on pourrait croire qu’il ne se trouve que dans +les gens savants, ou riches; et qu’il n’est guère dans le bas peuple, +accoutumé au travail, à la pauvreté, et à la dépendance. Mais ceux qui +regardent les choses de plus près, voient que ce vice règne dans tous +les états jusqu’au plus bas. Il n’y a qu’à voir la peine qu’on a à +réconcilier les esprits dans les conditions les plus viles, lorsqu’il +s’élève des querelles et des procès pour cause d’injures. On trouve les +cœurs ulcérés jusqu’au fond, et disposés à pousser la vengeance, qui est +le triomphe de l’orgueil, jusqu’à la dernière extrémité. Ceux qui voient +tous les jours les emportements des Paysans pour des bancs dans les +paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire +qu’ils n’iront plus à l’Église si on ne les satisfait, sans écouter +aucune raison ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans +ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les +guerres parmi les peuples, et pousse les ambitieux à tout remuer pour se +distinguer des autres. Il ne faut pas beaucoup étudier les dispositions +de ceux qui dominent dans leurs Paroisses, et s’y donnent une primauté +et un ascendant sur leurs compagnons, pour reconnaître que l’orgueil et +le désir d’exceller les transportent avec la même force, et plus de +brutalité que les autres hommes. + +Et pour passer des âmes les plus grossières aux plus épurées, combien +a-t-il fallu prendre de précautions pour empêcher dans les élections, +même ecclésiastiques et religieuses, l’ambition, les cabales, les +brigues, les secrètes sollicitations, les promesses et les pratiques les +plus criminelles, les pactes simoniaques, et les autres dérèglements +trop communs en cette matière[111], sans qu’on se puisse vanter d’avoir +peut-être fait autre chose que de couvrir ou pallier ces vices, loin de +les avoir entièrement déracinés? Malheur donc, malheur à la terre +infectée de tous côtés par le venin de l’orgueil! + + [111] DÉFORIS: et les autres dérèglements trop connus.--ÉD. + VERSAILLES: et toutes les autres ordures trop connues. + +Écoutons saint Paul, qui nous en marque les fruits par ces paroles: _Les +fruits de la chair_, dit-il[112], et sous ce nom il comprend l’orgueil, +_sont les inimitiés, les disputes, les jalousies, les colères, les +querelles_, sous lesquelles il faut comprendre les guerres, _les +dissensions, les schismes, les hérésies, les sectes, l’envie, les +meurtres_, dont la vengeance, fille de l’orgueil, cause la plus grande +partie, _les médisances_, où l’on enfonce jusqu’au vif une dent aussi +venimeuse que celle des vipères, dans la réputation, qui est une seconde +vie du prochain: ces pestes du genre humain, qui couvrent toute la face +de la terre, _sont autant d’enfants_ de l’orgueil, autant de branches +sorties de cette racine empoisonnée. + + [112] _Galat._, V, 19. + +Arrêtons-nous un moment sur chacun de ces vices, que saint Paul ne fait +que nommer; et nous verrons combien s’étend l’empire de l’orgueil. On en +voit les derniers excès dans les guerres, dans tout leur appareil +sanguinaire, dans tous leurs funestes effets, c’est-à-dire dans tous les +ravages et dans toutes les désolations qu’elles causent dans le genre +humain, puisque dans tout cela il ne s’agit souvent que d’assouvir le +désir de domination, et la gloire dont les premières têtes du genre +humain sont enivrées. Les sectes et les hérésies font encore mieux voir +cet esprit d’orgueil, puisque c’est là uniquement ce qui anime ceux qui, +pour se faire un nom parmi les hommes, les arrachent à Dieu, à +Jésus-Christ, à son Église, et s’en font des disciples qui portent le +leur. + +Et si nous voulons entendre la malignité de l’orgueil à des vices plus +communs, il ne faut que s’attacher un moment à l’envie et à sa fille la +médisance, pour voir tous les hommes pleins de venin et de haine +mutuelle, qui fait changer la langue en armes offensives, plus +tranchantes qu’une épée, portant plus loin qu’une flèche, pour désoler +tout ce qui se présente. Tout cela vient de ce que chacun, épris de +soi-même, veut tout mettre à ses pieds, et s’établir une damnable +supériorité, en dénigrant tout le genre humain. Voilà le premier effet +de l’orgueil, et ce qu’il fait paraître au dehors. + +Il entre dans toutes les passions, et donne aux autres concupiscences +plus grossières et plus charnelles, je ne sais quoi qui les pousse à +l’extrémité. Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son +ostentation, dans sa parure. Elle veut vaincre, elle veut être adorée, +comme une déesse du genre humain. Mais elle se rend premièrement à +elle-même cette adoration; elle est elle-même son idole; et c’est après +s’être adorée et admirée elle-même, qu’elle veut tout soumettre à son +empire. Jézabel, vaincue et prise, s’imagine encore désarmer son +vainqueur, en se montrant par ses fenêtres avec son fard. Une Cléopâtre +croit porter dans ses yeux et sur son visage de quoi abattre à ses pieds +les Conquérants; et accoutumée à de semblables victoires, elle ne trouve +plus de secours que dans la mort, quand elles lui manquent. Tous les +siècles portent de ces fameuses beautés, que le Sage nous décrit par ces +paroles: Elle a renversé un nombre infini de gens percés de ses traits: +toutes ses blessures sont mortelles, et les plus forts sont tombés sous +ses coups: _Multos vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti +sunt ab eâ[113]._ + + [113] _Prov._, VII, 26. + +Ainsi la gloire se mêle dans la concupiscence de la chair. Les hommes, +comme les femmes, se piquent d’être vainqueurs. _C’est un opprobre parmi +les Assyriens, si une femme se moque d’un homme, en se sauvant de ses +mains[114]._ + + [114] _Judith_, XII, 11. + +Quelle Nation n’est pas Assyrienne de ce côté-là? Où ne se glorifie-t-on +pas de ces damnables victoires? Où ne célèbre-t-on pas ces insignes +corrupteurs de la pudeur, qui font gloire de tendre des pièges si sûrs, +que nulle vertu n’échappe à leurs mains impures? La gloire donc se mêle +dans leurs désirs sensuels; et on imagine une certaine excellence, d’un +côté à se faire désirer, et de l’autre à corrompre; ou, comme parle +l’Écriture, à humilier un sexe infirme[115]. + + [115] Saint AUGUSTIN, _Confessions_, livre II, ch. III: «Je me portais + avec ardeur dans le péché non seulement pour trouver quelque plaisir + en le commettant, mais encore pour être loué de l’avoir commis.» A + rapprocher du ch. XVIII, IIIe Partie de l’_Introduction à la Vie + dévote_ (_Des amourettes_). + + + + +CHAPITRE XVII + +Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les louanges, comparée avec +celle d’une femme qui veut se croire belle. + + +Mon Dieu, que je considère un peu de temps, sous vos yeux, la faiblesse +de l’orgueil, et la vaine délectation des louanges où il nous engage. +Qu’est-ce, ô Seigneur, que la louange, sinon l’expression d’un bon +jugement que les hommes font de nous? Et si ce jugement et cette +expression s’étend beaucoup parmi les hommes, c’est ce qui s’appelle la +gloire; c’est-à-dire une louange célèbre et publique. Mais, Seigneur, si +ces louanges sont fausses ou injustes, quelle est mon erreur de m’y +plaire tant? Et si elles sont véritables, d’où me vient cette autre +erreur, de me délecter moins de la vérité, que du témoignage que lui +rendent les hommes? Est-ce que me défiant de mon jugement, je veux être +fortifié dans l’estime que j’ai de moi-même par le témoignage des +autres, et s’il se peut, de tout le genre humain? Quoi! la vérité +m’est-elle si peu connue, que je veuille l’aller chercher dans l’opinion +d’autrui? Ou bien, est-ce que connaissant trop mes faiblesses et mes +défauts, dont ma conscience est le premier et inévitable témoin, j’aime +mieux me voir, comme dans un miroir flatteur, dans le témoignage de ceux +à qui je les cache avec tant de soin? Quelle faiblesse pareille! + +Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à +elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême, et +rétablit ses traits effacés; ou qui fait peindre dans un tableau +trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans +lui ont volé. Telle est donc la séduction, telle est la faiblesse de la +louange, de la réputation, de la gloire. La gloire ordinairement n’est +qu’un miroir, où l’on fait paraître le faux avec un certain éclat. + +Qu’est-ce que la gloire d’un César, ou d’un Alexandre, de ces deux +idoles du monde, que les hommes semblent encore s’efforcer de porter, +par leurs louanges et leurs admirations, au faîte des choses humaines: +qu’est-ce, dis-je, que leur gloire, si ce n’est un amas confus de +fausses vertus et de vices éclatants, qui, soutenus par des actions +pleines d’une vigueur mal entendue, puisqu’elle n’aboutit qu’à des +injustices, ou en tout cas à des choses périssables, ont imposé au genre +humain, et ont même ébloui la sagesse du monde, qui s’est engagée dans +de semblables erreurs, et transporté par de semblables passions? Vanité +des vanités, et tout est vanité: et plus l’orgueil s’imagine avoir donné +dans le solide, plus il est vain et trompeur. + +Mais enfin mettons la louange avec la vertu et la vérité, comme elle y +doit être naturellement: quelle erreur de ne pouvoir estimer la vertu +sans la louange des hommes! La vertu est-elle si peu considérable par +elle-même aux yeux de Dieu? fait-il si peu de chose pour un vertueux? Et +qui donc les estimera[116], si les sages ne s’en contentent pas? Et +toutefois je vois un saint Augustin[117], un si grand homme, un homme si +humble, un homme si persuadé qu’on ne doit aimer la louange que comme un +bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de +faire justice à la vertu; je vois, dis-je, un si saint homme, qui +s’examinant lui-même sous les yeux de Dieu, se tourmente, pour ainsi +dire, à rechercher s’il n’aime point les louanges pour lui-même, plutôt +que pour ceux qui les lui donnent; s’il ne veut point être aimé des +hommes pour d’autres motifs que pour celui de leur profiter; et, en un +mot, s’il n’est point plutôt un superbe qu’un vertueux: tant l’orgueil +est un mal caché: tant il est inhérent à nos entrailles: tant l’appas en +est subtil et imperceptible; et tant il est vrai que les humbles ont à +craindre jusqu’à la mort quelque mélange d’orgueil, quelque tentation +d’un vice qu’on respire avec l’air du monde, et dont on porte en +soi-même la racine. + + [116] DÉFORIS: La vertu est-elle si peu considérable par elle-même? + Les yeux de Dieu, sont-ce si peu de chose pour un vertueux? Et qui + donc les estimera. + + [117] _Confess._, X, XXXVII et seq. + + + + +CHAPITRE XVIII + +Un bel Esprit, un Philosophe. + + +Parlons d’une autre espèce d’orgueil, c’est-à-dire, d’une autre espèce +de faiblesse. On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à +arrondir une période; en un mot, à rendre agréables des choses non +seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs +amours[118], et à remplir l’Univers des folies de leurs jeunesses +égarées. + + [118] DÉFORIS: comme à chanter un amour feint ou agréable. + +Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des +autres; ils tâchent parmi les Grands, dont ils flattent les erreurs et +les faiblesses, de gagner des suffrages pour leurs vers. S’ils +remportent, ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du Public, +enflés de ce succès ou vain ou imaginaire, ils apprennent à mettre leur +félicité dans des voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air; +et prennent rang parmi ceux à qui le Prophète adresse ce reproche: _Vous +qui vous réjouissez dans le néant[119]._ Que si quelque critique vient à +leurs oreilles; avec un dédain apparent, ou une douleur véritable, ils +se font justice à eux-mêmes; de peur de les affliger, il faut bien +qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du +Public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement +la fantaisie et l’humeur ont plus de part que la raison, ils ne songent +pas à ce sévère Jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur +vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries, et à +fois le venin de leurs mordantes satires ou de leurs épigrammes +piquantes; plus que tout cela les douceurs et les agréments qu’ils +auront versé sur le poison de leurs écrits, ennemis de la piété et de la +pudeur. Si leur siècle ne leur paraît pas assez favorable à leurs +folies, ils attendront la justice de la postérité, c’est-à-dire qu’ils +trouveront bon et heureux d’être loués parmi les hommes pour des +ouvrages que leur conscience aura condamnés avec Dieu même, et qui +auront allumé autour d’eux un feu vengeur. O tromperie! ô aveuglement! ô +vain triomphe de l’orgueil! + + [119] _Amos_, VI, 1. + +Une autre espèce d’orgueilleux, les Philosophes, condamnent ces vains +écrits. Il n’y a rien en apparence de plus grave ni de plus vrai que le +jugement qu’un Socrate, un Platon, d’autres Philosophes à leur exemple, +portent des écrits des Poètes. Ils n’ont, disent-ils (c’est le discours +de Platon), aucun égard à la vérité: pourvu qu’ils disent des choses qui +plaisent, ils sont contents: c’est pourquoi on trouvera dans leurs vers +le pour et le contre: des Sentences admirables pour la vertu, et contre +elle: les vices y sont blâmés et loués également; et pourvu qu’ils les +chantent[120] en de beaux vers, leur ouvrage est accompli. On trouvera +dans ce Philosophe un recueil de vers d’Homère pour et contre la vertu: +le Poète ne paraît pas se soucier de ce qu’on suivra; et pourvu qu’il +arrache à son lecteur le témoignage que son oreille a été agréablement +flattée, il croit avoir satisfait aux règles de son art: comme un +Peintre qui, sans se mettre en peine d’avoir peint des objets qui +portent au vice ou qui représentent la vertu, croit avoir accompli ce +qu’on attend de son pinceau, lorsqu’il a parfaitement imité la nature. +C’est pourquoi (ceci est encore le raisonnement de Platon, sous le nom +de Socrate) lorsqu’on trouve dans les Poètes de grandes et admirables +sentences, on n’a qu’à approfondir, et les faire raisonner dessus, on +trouvera qu’ils ne les entendent pas. Pourquoi? dit ce Philosophe. Parce +que, songeant seulement à plaire, ils ne se mettent en aucune peine de +chercher la vérité. + + [120] DÉFORIS: qu’ils le fassent. + +Ainsi voit-on dans Virgile le vrai et le faux également étalés. S’il +trouve a propos de décrire dans son _Énéide_ l’opinion de Platon sur la +pensée et l’intelligence qui anime le monde: il le fera en vers +magnifiques. S’il plaît à la veine poétique, et au feu qui en anime les +mouvements, de décrire le concours d’atomes qui assemble fortuitement +les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu, et d’en +faire sortir l’Univers, sans qu’on ait besoin, pour les arranger, du +secours d’une main divine, il sera aussi bon Épicurien dans une de ses +Églogues que bon Platonicien dans son Poème héroïque. Il a contenté +l’oreille, il a étalé le beau tour de son esprit, le beau son de ses +vers, et la vivacité de ses expressions: c’est assez à la poésie: il ne +croit pas que la vérité lui soit nécessaire. + +Les Poètes Chrétiens et les beaux Esprits prennent le même esprit: la +Religion n’est non plus[121] dans le dessein et dans la composition de +leurs ouvrages que dans ceux des Païens. Celui-là[122] s’est mis dans +l’esprit de blâmer les femmes: il ne se met point en peine s’il condamne +le mariage, et s’il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un +remède: pourvu qu’avec de beaux vers il sacrifie la pudeur des femmes à +son humour satirique, et qu’il fasse de belles peintures d’actions bien +souvent très laides, il est content. + + [121] DÉFORIS: la Religion n’entre non plus. + + [122] Boileau. + +Un autre[123] croira fort beau de mépriser l’homme dans ses vanités et +ses airs; il plaidera contre lui la cause des bêtes, et attaquera en +forme jusqu’à la raison, sans songer qu’il déprise l’image de Dieu dont +les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute, et qui +sont si heureusement renouvelés dans notre régénération. Ces grandes +vérités ne lui sont de rien; au contraire, il les cache de dessein formé +à ses lecteurs, parce qu’elles rompraient le cours de ses fausses et +dangereuses plaisanteries: tant on s’éloigne de la vérité quand on +cultive les arts auxquels la coutume et l’erreur ne donnent dans la +pratique d’autre objet que le plaisir. + + [123] Montaigne. + +Un Philosophe[124] blâme ces arts, et les bannit de sa république, avec +des couronnes sur la tête, et une branche de laurier dans la main. Mais +ce Philosophe est-il lui-même plus sérieux, lui qui, ayant connu Dieu, +ne le connaît pas pour Dieu? qui n’ose annoncer au peuple la plus +importante des vérités, qui adore avec lui des idoles, et sacrifie avec +lui la vérité à la coutume? Il en est de même des autres, qui enflés de +leur vaine Philosophie, parce qu’ils seront ou Physiciens, ou Géomètres, +ou Astronomes, croiront exceller en tout, et soumettront à leur jugement +les oracles que Dieu envoie au monde, jusqu’à tenter de les +redresser[125]: la simplicité de l’Écriture causera un dégoût extrême à +leur esprit préoccupé; et autant qu’ils s’approcheront de Dieu par +intelligence, autant s’en éloigneront-ils par leur orgueil: _Quantum +propinquaverunt intelligentiâ, tantum superbiâ recesserunt_, dit saint +Augustin[126]. Voilà ce que fait dans l’homme la philosophie, quand elle +n’est pas soumise à la sagesse de Dieu: elle n’engendre que des superbes +et des incrédules[127]. + + [124] Platon. + + [125] DÉFORIS: que Dieu envoie au monde pour le redresser. + + [126] _Serm._ CXLI, 2. + + [127] Rapprocher tout ce chapitre des ch. 13, 16, 17, du livre I des + _Confessions_ de saint Augustin. + + + + +CHAPITRE XIX + +Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, en lui donnant ce qu’il +demande. + + +Mon Dieu, que vous punissez d’une merveilleuse manière l’orgueil des +hommes! La gloire est le souverain bien qu’ils se proposent: et vous, +Seigneur, comment les punissez-vous? En leur donnant cette gloire dont +ils sont avides. Car vous en êtes le maître[128], et vous la donnez et +l’ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l’esprit des hommes. +Mais pour montrer combien elle est, non seulement vaine, mais encore +trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui la +demandent, et vous en faites leur supplice. + + [128] DÉFORIS: En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides? + quelquefois: car vous êtes le maître. + +Que désirait ce grand Conquérant qui renversa le Trône le plus auguste +de l’Asie et de tout le monde, sinon de faire parler de lui, +c’est-à-dire, d’avoir une grande gloire parmi les hommes? _Que de +peine_, disait-il, _il se faut donner pour faire parler les Athéniens!_ +Lui-même il reconnaissait la vanité de la gloire qu’il recherchait avec +tant d’ardeur; mais il y était entraîné par une espèce de manie, dont il +n’était pas le maître. Et que fait Dieu pour le punir, sinon de le +livrer à l’illusion de son cœur, et de lui donner cette gloire dont la +soif le tourmentait, avec encore plus d’abondance qu’il ne pouvait +imaginer? Ce ne sont pas seulement les Athéniens qui parlent de lui; +tout le monde est entré dans sa passion, et l’Univers étonné lui a donné +plus de gloire qu’il n’en avait osé espérer. Son nom est grand en Orient +comme en Occident, et les Barbares l’ont admiré comme les Grecs. Loin de +refuser la gloire à son ambition, Dieu l’en a comblé; il l’en a +rassasié, pour ainsi parler, jusqu’à la gorge; il l’en a enivré; et il +en a eu plus que sa tête n’était capable d’en porter. O Dieu, quel bien +est celui que vous prodiguez aux hommes que vous avez livrés à +eux-mêmes, et que vous avez réprouvés de votre royaume[129]! + + [129] Tout ce développement est repris par Bossuet du _Sermon pour la + profession de Mlle de La Vallière_ (1675): Qu’est-ce qu’il a + souhaité, ce grand Alexandre, et qu’a-t-il cherché par tant de + travaux et tant de peines qu’il a souffertes lui-même et qu’il a + fait souffrir aux autres?... Ceux qui désirent la gloire, la gloire + souvent leur est donnée, etc... + +Et pour la gloire d’un bel esprit, qui peut espérer d’en avoir autant, +et durant sa vie et après sa mort, qu’un Homère, qu’un Théocrite, qu’un +Anacréon, qu’un Cicéron, qu’un Horace, qu’un Virgile? On leur a rendu +des honneurs extraordinaires pendant qu’ils étaient au monde, et la +postérité en a fait ses modèles et presque ses idoles. La folie de les +louer a été poussée jusqu’à leur dresser des temples: ceux qui n’ont pas +été jusque-là n’ont pas laissé de les adorer à leur mode, comme des +esprits divins et au-dessus de l’humanité. Et qu’avez-vous prononcé dans +votre Évangile, de cette gloire qu’ils ont reçue, et reçoivent +continuellement dans la bouche de tous les hommes? _Je vous le dis en +vérité, ils ont reçu leur récompense[130]._ + + [130] _Matth._, VI, 2. + +O Vérité, ô Justice, et Sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre +balance, et donnez le prix à tout le bien, pour petit qu’il soit, vous +avez préparé une récompense convenable à cette telle quelle industrie +qui paraît dans les actions de ceux qu’on nomme Héros, et dans les +écrits de ceux qu’on nomme les grands Auteurs! Vous les avez récompensés +et punis tout ensemble: vous les avez repus de vents: enflés par la +gloire, vous les en avez, pour ainsi dire, crevés. Combien ces grands +Auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles +et composer leurs Poèmes! Celui-là étonné lui-même du long et furieux +travail de son _Énéide_, dont tout le but, après tout, était de flatter +le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu’il +s’est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, _pene vitio +mentis_. Leur conscience leur reprochait qu’ils se donnaient beaucoup de +peine pour rien, puisque ce n’était après tout que pour se faire louer. + +Que d’étude, que d’application, que de curieuses recherches, que +d’exactitude, que de savoir, que de Philosophie, que d’esprit faut-il +sacrifier à cette vanité! Dieu la condamne, et à la fin il la contente, +pour laisser aux hommes un monument éternel du mépris qu’il fait de +cette gloire si désirée par les gens qui ne la connaissent pas; il leur +en donne plus qu’ils n’en veulent. Ainsi, dit saint Augustin, ces +Conquérants, ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces +grands Hommes de toutes les sortes, tant renommés du genre humain, sont +élevés au plus haut degré de réputation où l’on puisse parvenir parmi +les hommes; et vains, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs +desseins: _Receperunt mercedem suam, vani vanam[131]._ + + [131] _In Psal._ CXVIII, _Serm._ XII, 2. Cette citation se trouve + déjà, en termes analogues, dans le _Sermon pour la profession de + Mlle de La Vallière_. + + + + +CHAPITRE XX + +Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à leur propre gloire les +œuvres qui appartiennent à la véritable vertu. + + +Ce ne sont là pas toutefois ceux que la gloire trompe le plus. Plus +vains encore et plus déçus par leur orgueil sont ceux qui sacrifient à +la gloire, non des choses vaines, mais les propres œuvres que la vertu +devait produire. Tels sont _ceux qui font leurs bonnes œuvres, pour être +glorifiés des hommes_: qui _sonnent de la trompette devant eux-mêmes +quand ils font l’aumône_: qui _affectent de prier dans les coins des +rues et d’attrouper le monde autour d’eux_: qui _veulent rendre leurs +jeûnes publics, et les faire paraître dans la pâleur de leur +visage_[132]. + + [132] _Matth._, XXIII, 2, 5, 16. + +Ceux qui parmi les Païens, ou parmi les Juifs, ou même, par le dernier +aveuglement, parmi les Chrétiens, ont été justes, équitables, +tempérants, cléments, pour se faire admirer des hommes, sont de ce rang. +Et tous ils ont reçu leur récompense; et ils sont beaucoup plus punis +que ceux qui mettent la gloire dans des choses vaines. Car plus les +œuvres qu’ils étalent sont solides par elles-mêmes, plus il est indigne +et injuste de les sacrifier à l’orgueil, et de tenir la vertu si peu de +chose, qu’on ne daigne la rechercher que pour en être loué par les +hommes, comme si Dieu ne lui suffisait pas. + + + + +CHAPITRE XXI + +Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent point la gloire du +monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, sont plus trompés que les +autres. + + +Mais, ô mon Dieu, éternelle Vérité, qui éclairez[133] tout homme venant +au monde, vous me découvrez dans votre lumière une autre plus dangereuse +séduction et déception de l’esprit humain, dans ceux qui s’élevant, à ce +qui leur semble, au-dessus des louanges humaines, s’admirent eux-mêmes +en secret, se font eux-mêmes leur dieu et leur idole, se repaissant de +l’idée de leur vertu, qu’ils regardent comme le fruit de leur propre +travail, et qu’ils croient, en un mot, se donner eux-mêmes! + + [133] DÉFORIS: qui illuminez. + +Tels étaient ceux qui disaient parmi les Païens: _Que Dieu me donne la +beauté et les richesses; pour moi je me donnerai la vertu, et un esprit +équitable et toujours égal_; et qui par là même s’élevaient en quelque +façon au-dessus de leur Dieu, _parce qu’il était_, disaient-ils, _sage +et vertueux par sa nature, et qu’ils l’étaient, eux, par leur +industrie_. Ils croyaient dans cette pensée se mettre au-dessus des +hommes et de leurs louanges, comme si eux-mêmes, qui se louaient et +s’admiraient en cette sorte, eussent été autre chose que des hommes; et +les louanges qu’ils se donnaient secrètement, autre chose que des +louanges humaines; ou que tout cela fût autre chose que de servir la +créature plutôt que le Créateur; puisqu’eux-mêmes bien certainement ils +étaient des créatures, et des créatures d’autant plus faibles et +d’autant plus livrées à l’orgueil, que leur orgueil paraissait plus +indépendant et plus épuré; lorsqu’affranchis, s’ils l’étaient, du joug +de la dépendance des opinions et des louanges des autres, ils faisaient +leur félicité et leur objet unique de l’admiration d’eux-mêmes et de +leurs vertus, qu’ils regardaient comme leur ouvrage, et en même temps +comme le plus bel ouvrage de la raison. + +Dieu! qu’ils étaient superbes, et que leur orgueil était grossier, +encore qu’ils prissent un tour apparemment plus délicat pour se reposer +en eux-mêmes! O qu’ils étaient pleins de faste, et de jalousies, qu’ils +étaient dédaigneux, et qu’ils méprisaient les autres hommes! Ils ne +faisaient en effet que les plaindre, comme des aveugles, et déplorer +leur erreur, réservant toute leur admiration pour eux-mêmes. Tel était +ce Pharisien qui disait à Dieu dans sa prière: _Je ne suis pas comme le +reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, impudiques, tel qu’est +aussi ce Publicain[134]._ S’il appliquait à cet homme particulier son +mépris universel pour le genre humain, c’est parce qu’il le trouva le +premier devant ses yeux; et il en eût fait autant à tout autre qui se +serait présenté de même: et ce dédain était l’effet de l’aveugle +admiration dont il était plein pour lui-même. + + [134] _Luc._, XVIII, 11. + +Il est vrai qu’en apparence, il attribuait à Dieu les vertus dont il +était revêtu[135], puisqu’en se mettant au-dessus du reste des hommes, +il disait à Dieu: _Je vous en rends grâces_, et semblait le reconnaître +comme l’auteur de tout le bien qu’il louait en lui-même. Mais s’il eût +été de ceux qui disent sincèrement avec David: _Mon âme sera louée dans +le Seigneur[136]_, non content de lui rendre grâces, il aurait connu son +besoin et lui aurait fait quelques demandes; il ne se serait pas regardé +comme un vertueux parfait, qui n’a pas besoin de se corriger d’aucun +défaut, mais seulement de remercier Dieu de ses vertus; enfin il +n’aurait pas cru que Dieu le regardât seul et qu’il l’honorât seul de +ses dons. + + [135] DÉFORIS: dont il se croyait revêtu. + + [136] _Psal._ XXXIII, 3. + +Quand donc il disait à Dieu: _Je vous rends grâces_, c’était une formule +de prière, plutôt qu’une humilité sincère dans son cœur: et qui eût +pénétré le dedans de ce cœur[137], y eût trouvé qu’en rendant grâces à +Dieu de ses vertus, dans un fond plus intérieur il se rendait grâces à +lui-même de s’être attiré ce don de Dieu, et de s’être seul rendu digne +qu’il arrêtât ses yeux sur lui. Par où il retombait nécessairement dans +cette malédiction du Prophète: _Maudit l’homme qui espère en l’homme, et +qui se fait un bras de chair[138]_, puisque lui-même, qui se confiait en +lui-même, était un homme de chair, c’est-à-dire un homme faible, qui +mettait sa confiance en lui-même, en sa force et en sa vertu. Et son +erreur, c’était, poursuit le Prophète, de retirer son cœur de Dieu, pour +l’occuper de soi-même et de sa vertu: _Maledictus homo qui confidit in +homine, et ponit carnem brachium suum, et a Domino recedit cor ejus._ + + [137] DÉFORIS: de ce cœur tout à lui-même. + + [138] _Jerem._, XVII, 5. + + + + +CHAPITRE XXII + +Si le Chrétien bien instruit des maximes de la foi peut craindre de +tomber dans cette espèce d’orgueil? + + +Tels étaient les Pharisiens, et telle était leur justice, pleine +d’elle-même et de son propre mérite. Ils se regardaient comme les seuls +dignes du don de Dieu, comme s’ils eussent été[139] d’une autre nature, +et formés d’une autre masse et d’une autre boue que le reste des +humains; ils les excluaient de sa grâce, ne pouvant souffrir qu’on +annonçât l’Évangile aux Gentils, ni qu’on louât d’autres qu’eux[140]. +C’est là donc cette fausse et abominable justice qui est détestée par +saint Paul en tant d’endroits: et une telle justice, si clairement +réprouvée dans l’Évangile, ne devrait point trouver de place parmi les +Chrétiens. + + [139] DÉFORIS: et de même que s’ils étaient d’une autre nature. + + [140] DÉFORIS: d’autres hommes qu’eux. + +Mais les hommes corrompent tout, et abusent du Christianisme, comme du +reste des dons de Dieu. Il s’est trouvé des Hérétiques, tels qu’étaient +les Pélagiens, qui ont cru se devoir à eux-mêmes leur salut; et il s’en +est trouvé d’autres qui, en ne s’en attribuant qu’une partie, ont cru +trouver toute l’humilité nécessaire au Christianisme, et rendre à Dieu +toute la gloire qui lui était due. + +Mais les véritables Chrétiens, tel qu’était un saint Cyprien, tant loué +par saint Augustin pour cette Sentence, ont dit qu’_il fallait donner, +non une partie du salut, mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier +jamais de rien, parce que rien n’était à nous[141]_. Ils l’avaient prise +de saint Paul, dont toute la doctrine aboutit à conclure, non que celui +qui se glorifie se puisse glorifier, du moins en partie, en lui-même, +mais qu’il ne doit nullement se glorifier en lui-même, mais en Dieu; +c’est-à-dire, uniquement en lui. + + [141] S. Cypr., _Test. adversus Judæos, ad Quirin._, II, IV; S. + August., _Contra duas Ep. Pelag._, VI, X, 25 et seq. + + + + +CHAPITRE XXIII + +Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier en eux-mêmes. + + +Telle est donc la justice Chrétienne, opposée à la justice Judaïque et +Pharisaïque, que saint Paul appelle _la propre justice[142]_, +c’est-à-dire, celle qu’on trouve en soi-même, et non pas en Dieu. On +tombe dans cette fausse justice, ou par une erreur expresse, lorsqu’on +croit avoir quelque chose, pour peu que ce soit, ne fût-ce qu’une petite +pensée et le moindre de tous les désirs, de soi-même, comme de soi-même, +contre la doctrine de saint Paul[143]; ou sans erreur dans l’esprit, par +une certaine attache ou complaisance du cœur. Car comme, après Dieu, il +n’y a rien de plus beau ni de plus semblable à Dieu que la créature +raisonnable, sanctifiée par sa grâce, soumise à sa grâce, pleine de ses +dons, vivante selon la raison et selon Dieu, usant bien de son libre +arbitre; une âme qui voit et qui croit voir cette beauté en elle-même, +qui sent qu’elle fait le bien, et s’y attache par un amour sincère +autant qu’elle peut, touchée d’un si beau spectacle, s’y arrête, et +regarde un si grand bien plutôt comme étant en soi que comme venant de +Dieu. De là vient[144] qu’insensiblement elle oublie que Dieu en est le +principe, et se l’attribue à soi-même, par un sentiment d’autant plus +vraisemblable, qu’en effet elle y concourt par son libre arbitre. + + [142] _Rom._, X, 3. + + [143] II _Cor._, III, 5. + + [144] DÉFORIS: Ce qui fait qu’insensiblement. + +C’est par son libre arbitre qu’elle croit, qu’elle espère, qu’elle aime, +qu’elle consent à la grâce, qu’elle la demande. Ainsi, comme ce bien +qu’elle fait lui est propre en quelque façon, elle se l’approprie et se +l’attribue, sans songer que tous les bons mouvements du libre arbitre +sont prévenus, préparés, dirigés, excités, conservés par une opération +propre et spéciale de Dieu, qui nous fait faire, de la manière qu’il +faut[145], tout le bien que nous faisons, et nous donne le bon usage de +notre liberté, qu’il a faite et dont il opère encore le bon exercice: en +sorte qu’il n’y a rien de ce qui dépend le plus de nous, qu’il ne faille +demander à Dieu, et lui en rendre grâces. + + [145] DÉFORIS: De la manière qu’il sait. + +L’âme oublie cela, par un fond d’attache qu’elle a à elle-même, par la +pente qu’elle a à s’attribuer et s’approprier tout le bien qu’elle a, +encore qu’il lui vienne de Dieu, et aime mieux s’occuper d’elle-même qui +le possède que de Dieu qui le donne: ou si elle l’attribue à Dieu, c’est +à la manière de ce Pharisien qui dit à Dieu: _Je vous rends grâces_, et +qui s’attribue à soi-même de rendre grâces: ou si elle surpasse ce +Pharisien, qui se contente de rendre grâces, sans rien demander, et +qu’elle demande à Dieu son secours, elle s’attribue encore cela même, et +s’en glorifie: ou si elle cesse de s’en glorifier, elle se glorifie de +cela même, et fait renaître l’orgueil, dans la pensée qu’elle a de +l’avoir vaincu. + +O malheur de l’homme, où ce qu’il y a de plus épuré, de plus sublime, de +plus vrai dans la vertu, devient naturellement la pâture de l’orgueil! +Et à cela quel remède, puisqu’encore on se glorifie du remède même? En +un mot, on se glorifie de tout, puisque même on se glorifie de la +connaissance qu’on a de son indigence et de son néant, et que les +retours sur soi-même se multiplient jusqu’à l’infini. + +Mais c’est peut-être un petit défaut[146]? Non: c’est la plus grande de +toutes les fautes, et il n’y a rien de si vrai que cette parole de saint +Fulgence, dans la lettre à Théodore[147]: _C’est à l’homme un orgueil +détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais +c’est encore un orgueil plus détestable, lorsque les hommes s’attribuent +ce que Dieu leur donne, c’est-à-dire, la vertu et la grâce. Car plus ce +don est excellent, plus est grande la perversité de l’ôter à Dieu pour +se le donner à soi-même; et plus injuste est l’ingratitude de +méconnaître l’Auteur d’un si grand bien[148]._ + + [146] DÉFORIS: Mais c’est peut-être que c’est là un petit défaut. + + [147] S. Fulg., _Epist._ VI, cap. VIII, n. 11. + + [148] La même citation se trouve dans le _Sermon sur l’honneur du + Monde_ (1660). + +C’est donc la plus grande peste, et en même temps la plus grande +tentation de la vie humaine, que cet orgueil de la vie, que saint Jean +nous fait détester. C’est pourquoi il nous le rapporte après les deux +autres, comme le comble de tous les maux, et le dernier degré du mal. +_Mes petits enfants_, nous dit-il, _n’aimez pas le Monde, ni tout ce qui +est dans le Monde, parce que tout y est concupiscence de la chair_; +c’est ce qui représente le premier degré de notre chute[149]: ou +_concupiscence des yeux_, curiosité et ostentation, qui est le second +pas que vous faites dans le mal: ou _orgueil de la vie_, qui est l’abîme +des abîmes, et le mal dont toute la vie et tous ses actes sont infectés +radicalement et dans le fond. + + [149] DÉFORIS: c’est ce qui présente le premier et fait le premier + degré de notre chute. + + + + +CHAPITRE XXIV + +Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse qu’il a de s’attribuer +tout le bien qu’il a de Dieu? + + +Mon Dieu, quel est le principe de cette attache prodigieuse que nous +avons à nous-mêmes, et qui nous l’a inspirée? Qui nous a, dis-je, +inspiré cette aveugle et malheureuse inclination, cette pitoyable +facilité d’attribuer à nos propres forces et à nos propres efforts, en +un mot à nous-mêmes, tout le bien qui est en nous par votre libéralité? +Ne sommes-nous pas assez néant, pour être capables d’entendre du moins +que nous sommes un néant, et que nous n’avons rien qui ne soit de vous? +Et d’où vient que la chose du monde la plus difficile à ce néant, c’est +de dire véritablement: Je suis un néant, je ne suis rien? En voici la +cause première. + +Parmi toutes les créatures, Dieu, dès l’origine, et avant toute autre +nature, en avait fait une qui devait être la plus belle et la plus +parfaite de toutes; c’était la nature angélique; et dans une nature si +parfaite il s’était comme délecté à faire un Ange plus excellent, plus +beau et plus parfait que tous les autres: en sorte que sous Dieu et +après Dieu l’Univers ne devait rien avoir d’aussi parfait ni d’aussi +beau. Mais tout ce qui est tiré du néant peut succomber au péché. Une si +belle Intelligence se plut trop à considérer qu’elle était belle. Elle +n’était pas, comme l’homme, attachée à un corps; de sorte que, n’ayant +point à tomber plus bas qu’elle-même par l’inclination aux biens +corporels, toute sa force se réunit tellement à s’admirer elle-même et à +aimer sa propre excellence, qu’elle ne put aimer autre chose. + +Vraiment toute créature n’est rien; et quiconque s’aime soi-même et sa +propre perfection, excepté Dieu, qui est seul parfait, se dégrade, en +pensant s’élever. Que servirent à ce bel Ange tant de lumières, dont son +entendement était orné? _Il ne demeura pas dans la vérité[150]_, où il +avait été créé. C’est ce qu’a prononcé la Vérité même. Que veut dire +cette parole qu’_il ne demeura pas dans la vérité_? Est-ce qu’il tomba +dans l’erreur et dans l’ignorance? Point du tout: il connaît encore la +vérité dans sa chute même; comme dit l’apôtre saint Jacques, _lui et ses +anges la croient et en tremblent[151]_. Ainsi, ne demeurer pas dans la +vérité, fut à cet Ange superbe la vouloir regarder en soi-même, plutôt +qu’en Dieu, et perdre ainsi la vérité, en cessant d’en faire sa règle et +de l’aimer, comme elle veut et doit être aimée, c’est-à-dire comme la +maîtresse et la souveraine de tous les esprits. + + [150] _Joan._, VIII, 44. + + [151] _Jacob._, II, 19. + +Ange malheureux, qui êtes comparé à cause de vos lumières à l’étoile du +matin, _comment êtes-vous tombé du ciel?_ dit Isaïe[152]. _Vous étiez le +sceau de la ressemblance de Dieu[153]_: nulle créature ne lui était plus +semblable que vous: _vous étiez plein de sa sagesse et parfait dans +votre beauté. Créé dans les délices du paradis de votre Dieu, vous étiez +orné, comme d’autant de pierres précieuses, de toutes les plus belles +connaissances: l’or précieux de la charité vous avait été donné, et dès +votre création vous aviez été préparé à la recevoir. Vous étiez parfait +dans vos voies dès le jour de votre origine, jusqu’à ce que l’iniquité +fût trouvée en vous._ Et quelle est cette iniquité, sinon de vous +regarder vous-même, et de faire votre piège de votre propre excellence? + + [152] _Isa._, XIV, 12. + + [153] _Ezech._, XXVIII, 12-15. + +Une Intelligence si lumineuse, qui perçoit tout d’un seul regard, avait +aussi une force dans sa volonté qui, dès sa première détermination, +fixait ses résolutions et les rendait immuables: qui était l’un des plus +beaux traits et peut-être le plus parfait de la divine ressemblance. +Mais pendant qu’il l’admire trop et qu’il en est trop épris, il pèche et +en même temps il se rend inflexible dans le mal; et sa force, que Dieu +abandonne à elle-même, le perd à jamais. + +Malheur, malheur, encore une fois, et cent fois malheur à la créature +qui ne se voit point en Dieu; et qui, se fixant en elle-même, se sépare +de la source de son être, qui l’est aussi par conséquent de sa +perfection et de son bonheur! Ce superbe, qui s’était fait son dieu à +lui-même, mit la révolte dans le ciel; et Michel, qui se trouva à la +tête de l’Ordre où la rébellion faisait peut-être plus de ravage, +s’écria: _Qui est comme Dieu?_ D’où lui vient le nom de Michel, +c’est-à-dire _Qui est comme Dieu?_ comme s’il eût dit: Quel est celui +qui nous veut paraître comme un autre Dieu, et qui a dit dans son +orgueil: _Je m’élèverai jusqu’aux cieux_; je dominerai tous les Esprits, +et _j’exalterai mon trône par-dessus les astres de Dieu: je monterai sur +les nuées les plus hautes_, dont Dieu fait son char, _et je serai +semblable au Très-Haut[154]_? Qui est donc ce nouveau Dieu, qui se veut +ainsi élever au-dessus de nous? Mais il n’y a qu’un seul Dieu: +rallions-nous tous à le suivre: disons tous ensemble: _Qui est comme +Dieu?_ + + [154] _Isa._, XIV, 13, 14. + +Voyez ce que devient tout à coup ce faux dieu, qui se voulait faire +adorer. Dieu l’a frappé, et il tombe avec les Anges ses imitateurs. _Toi +qui t’élevais au plus haut du ciel, tu es précipité dans les enfers, +dans les cachots les plus profonds_: _In infernum detraheris, in +profundum laci[155]._ Dans sa chute il conserve tout son orgueil, parce +que son orgueil doit être son supplice. N’ayant pu gagner tous les +Anges, pour étendre le plus qu’il pouvait ce règne d’orgueil dont il est +le malheureux fondateur, il attaque l’homme, que _Dieu avait mis au +dessous des Anges, mais seulement un peu au dessous_, parce que c’était +après eux la créature la plus excellente, une créature où l’image de +Dieu reluisait comme dans les Anges mêmes, quoique dans un degré un peu +inférieur: _Minusti eum paulo_, etc.[156] + + [155] _Ibid._, 15. + + [156] _Psal._ VIII, 6. + +Cet Ange devenu rebelle, devenu Satan, devenu le diable, vient donc à +l’homme dans le paradis, où Dieu l’avait fait heureux et saint. Chaque +chose qui touche une autre, la pousse par l’endroit où elle est +elle-même le plus en mouvement. Le mouvement par lequel ce mauvais Ange +est entraîné, c’est l’orgueil; et jamais il n’y en eut, ni il ne peut y +en avoir de plus violent ni de plus rapide que le sien. Il pousse donc +l’homme à l’endroit où il était tombé lui-même; et l’impression qu’il +lui communique est celle qui était en lui la plus puissante, +c’est-à-dire, celle de l’orgueil: _Unde cecidit, inde dejecit[157]._ +L’homme se trouva trop faible pour y résister; et l’empire de l’orgueil, +qui avait commencé dans le ciel, par un seul coup s’étendit sur la +terre. + + [157] S. August., _Serm._ CLXIV, n. 8. + + + + +CHAPITRE XXV + +Séduction du démon: chute de nos premiers parents: naissance des trois +Concupiscences, dont la dominante est l’orgueil. + + +Mon Dieu, je repasserai dans mon esprit l’histoire trop véritable de ma +chute, dans celui en qui j’étais avec tous les hommes, en qui j’ai été +tenté, en qui j’ai été vaincu, de qui j’ai tiré[158] toute ma faiblesse +et toute la corruption que je sens. Malheureux fruit du péché où je suis +né, preuve incontestable, et irréprochable témoin de ma misère! O Dieu, +j’ai écouté, dans ma mère Ève, le tentateur, qui lui disait par la +bouche du serpent[159]: _Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne point +manger du fruit de cet arbre?_ Ce n’est qu’une question: ce n’est qu’un +doute qu’il veut introduire dans votre esprit: _Pourquoi Dieu vous +a-t-il commandé?_ Mais qui est capable d’écouter une question contre +Dieu, et de se laisser ébranler par le moindre doute, est capable +d’avaler tout le poison. + + [158] DÉFORIS: de qui j’ai tiré en naissant. + + [159] _Gen._, III, 1. + +Ève lui répondit la vérité: _Dieu a mis tous les autres fruits en notre +puissance; il n’y a que l’arbre qui est au milieu de ce jardin de +délices dont il nous a commandé de ne point manger le fruit, et même de +ne le point toucher, de peur que nous ne mourions[160]._ Elle répondit +la vérité; mais le premier mal fut de répondre: car il n’y a point à +écouter de _pourquoi_ contre Dieu: et tout ce qui met en doute la +souveraine raison et la souveraine sagesse, devait dès là vous être en +horreur, Le tentateur s’étant donc fait écouter, passe du doute à la +décision: _Vous ne mourrez point_, dit-il, _mais Dieu sait qu’au jour +que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez +comme des dieux, sachant le bien et le mal[161]. Vos yeux seront +ouverts_: vous vous verrez vous-mêmes en vous-mêmes, au lieu de vous +voir toujours en Dieu: vous aurez vous-mêmes une excellence divine; et +tout à coup devenus comme des dieux, vous saurez par vous-mêmes le bien +et le mal, et tout ce qui peut vous faire bons ou mauvais, heureux ou +malheureux: vous en aurez la clef, vous y entrerez, et par vous-mêmes +vous serez dans une sorte d’indépendance[162]. + + [160] _Ibid._, 2, 8. + + [161] _Gen._, III, 4. + + [162] DÉFORIS: vous y entrerez par vous-mêmes, vous serez parfaitement + libres et dans une sorte d’indépendance. + +Le père de mensonge, pour se faire écouter, enveloppait ici le vrai avec +le faux. Car il est vrai qu’en se soulevant contre Dieu, et se faisant +un dieu soi-même, comme indépendant de la loi de Dieu, on connaît d’une +certaine façon le bien, en le perdant: on connaît le mal, qu’on n’avait +jamais éprouvé: on a les yeux ouverts pour connaître son malheur, et un +désordre en soi-même qu’on n’aurait jamais vu sans cela. C’est ce qui +arriva à Adam et à Ève. Aussitôt qu’ils eurent désobéi, _leurs yeux +furent ouverts_, dit le Texte sacré, _et ils virent qu’ils étaient +nus[163]_; et leur nudité commença à les confondre. Ce fut d’abord dans +leur cœur[164] une certaine attention à eux-mêmes qui ne leur était +point permise, un arrêt à leur propre volonté, un amour de leur propre +excellence: et de tout cela un secret plaisir de se goûter eux-mêmes, +avant que de goûter le fruit défendu; de se plaire en eux-mêmes et en +leur propre perfection, que jusqu’alors innocents et simples ils +n’avaient vue qu’en Dieu seul. + + [163] _Gen._, III, 7. + + [164] DÉFORIS: Et dans tout cela il s’éleva dans leur cœur. + +Cela commença par Ève, que le démon avait attaquée la première, comme la +plus faible, mais il lui parla pour tous les deux: _Pourquoi Dieu vous +a-t-il défendu? Cur præcepit vobis Deus? Vous ne mourrez point, vous +saurez: Nequaquam moriemini, scientes[165]_: en nombre pluriel. Ève +porta en effet à son mari toute la tentation du malin, qui l’avait +séduite: elle commença par considérer ce fruit défendu, qu’apparemment +elle n’avait encore osé regarder, par respect pour l’ordre de Dieu: elle +vit qu’il était bon à manger, beau à voir: le goût, la vue, elle +considère tout, et se promet en le mangeant un nouveau plaisir, qui +manquait encore à ses sens[166]. Elle en mangea donc, et en donne à +manger à son mari, qui le prenant de sa main avec les mêmes sentiments +qui l’avaient séduite, mit le comble à notre malheur, et fut à toute sa +postérité une source éternelle de péché et de mort[167]. + + [165] _Gen._, III, 4, 5. + + [166] DÉFORIS: elle vit qu’il était bon à manger, beau à voir, et + promettant par la seule vue un goût agréable: elle se promit en le + mangeant, etc. + + [167] A rapprocher des _Élévations sur les Mystères_ (_Sixième + semaine_, _Élévations_ I à VI). + +Comprenons donc tous les degrés de notre perte. Dans une si grande +félicité, dans une si grande facilité de ne pécher pas, n’y ayant dans +le corps nulle faiblesse, nulle révolte dans les sens, nulle sorte de +concupiscence dans l’esprit, l’homme n’était accessible au mal que par +la complaisance pour soi-même, par l’amour de sa propre excellence, et +en un mot, par l’orgueil. C’est donc par là qu’on le tente; obliquement +on lui montre Dieu comme jaloux de son bien: _Pourquoi le Seigneur vous +commande-t-il de ne point toucher à ce fruit? C’est qu’il sait qu’en le +mangeant, vous y trouverez un bonheur[168] qu’il vous envie: Vous serez +comme des dieux_, et vous aurez par vous-mêmes la science du bien et du +mal, qui est un attribut divin. + + [168] DÉFORIS: vous éprouverez. + +C’était donc alors qu’il fallait dire, comme avait fait saint Michel: +_Qui est comme Dieu?_ Qui, comme lui, doit se plaire dans sa propre +volonté? être par lui-même parfait et heureux? savoir tout et n’être +guidé dans tous ses desseins que de sa propre lumière? L’homme, à +l’exemple de l’Ange rebelle, et par son instigation, se laisse prendre à +ce vain éclat; et dès là l’amour de soi-même et de sa propre grandeur +pénétra tout le genre humain, s’enfonça dans notre sein, pour se +produire à toute occasion et infecter toute notre vie; et fit en nous +une empreinte et une plaie si profonde, qu’elle ne se peut jamais +effacer, ni guérir entièrement, tant que nous vivons sur la terre. Tel +fut l’effet de ces paroles: _Vous serez comme des dieux._ + +Les mêmes paroles portèrent encore une curiosité infinie au fond de nos +cœurs. Car tout savoir étant le propre de Dieu seul, le tentateur en +nous flattant de la pensée d’être une espèce de divinité, ajouta à cette +promesse la science du bien et du mal, c’est-à-dire toute science; et +enveloppa sous ce nom les sciences bonnes et mauvaises et tout ce qui +pouvait repaître l’esprit par sa nouveauté, par sa singularité, par son +éclat. + +Ce qui vint après tout cela, fut l’amour du plaisir des sens: en voyant +avec agrément le fruit défendu, en le dévorant d’abord par les yeux, et +prévenant par son appétit son goût délectable, l’amour du plaisir est +entré, et nos premiers parents nous l’ont inspiré jusque dans la moelle +des os. Hélas! hélas! le plaisir des sens se fit bientôt sentir par tout +le corps; ce ne fut point seulement le fruit défendu qui plut aux yeux +et au goût: Adam et Ève furent l’un à l’autre une tentation plus +dangereuse que toutes les autres sensibles; il fallut cacher tout ce que +l’on sentait de désordre; et forcés d’y penser nous-mêmes, il faut que +nous en écartions la pensée[169]. + + [169] DÉFORIS supprime cette dernière phrase, comme n’étant point dans + l’original. Saint FRANÇOIS DE SALES écrit de même: Je pense avoir + tout dit ce que je voulais dire, et fait entendre sans le dire, ce + que je ne voulais pas dire (_Introduction à la Vie dévote_, IIIe + partie, ch. 39). + + + + +CHAPITRE XXVI + +La vérité de cette histoire trop constante par ses effets. + + +Les esprits superbes, qui dédaignent la simplicité de l’Écriture, et se +perdent dans sa profondeur, traitent cette histoire de vaine et presque +de puérile. Un serpent qui parle, un arbre dont l’on espère la science +du bien et du mal, les yeux ouverts tout à coup, en mangeant d’un fruit, +la perte du genre humain attachée à une action si peu importante: quelle +fable moins croyable trouvent-ils dans les Poètes? C’est ainsi que +parlent les impies. Et la Sagesse éternelle, si on la consulte, répond +au contraire: Pourquoi Dieu n’aurait-il pas défendu quelque chose à +l’homme, pour lui faire sentir qu’il avait un Souverain? Et n’était-il +pas de la félicité de l’état où Dieu l’avait mis, que le commandement +qu’il lui ferait fût facile? + +Qu’y avait-il de plus doux, dans une si grande abondance de toute sorte +de fruits, que de n’en réserver qu’un seul! Quel inconvénient que Dieu, +qui avait fait l’homme composé de corps et d’âme, attachât aux objets +sensibles des grâces intellectuelles, et fît de l’arbre interdit une +espèce de sacrement de la science du bien et du mal? Qui sait si le +dessein de sa sagesse n’était pas de faire un jour goûter à nos premiers +parents, ce fruit et de leur en donner la jouissance, après avoir durant +quelque temps éprouvé leur fidélité? Quoi qu’il en soit, était-il +indigne de Dieu de les mettre à cette épreuve, et de leur laisser +attendre de sa seule bonté la connaissance si désirée du bien et du mal? + +Pour ce qui était du serpent, voulait-on qu’Ève en eût horreur, comme +nous en avons à présent, dans un temps où tous les animaux étaient +obéissants à l’homme, sans qu’aucun lui pût nuire, ni par conséquent +l’effrayer? Mais pourquoi, sans imaginer que les bêtes eussent un +langage, Ève n’aurait-elle pas cru que Dieu, des mains de qui elle +sortait, et dont la toute-puissance lui était si bien connue[170] par la +création de tant de choses merveilleuses, n’eût pas fait d’autres +créatures intelligentes que l’homme; ou que ces créatures invisibles lui +apparussent et se rendissent sensibles sous la forme des animaux? Dieu +même, qui avait fait les sens, prenait bien, pour rendre heureux l’homme +tout entier, une figure sensible, qui ne nous est pas exprimée. On +entendait sa voix, on l’entendait comme marcher, et s’avancer vers Adam +dans le Paradis. Pourquoi donc les autres Esprits, différents de celui +de l’homme, ne se seraient-ils pas montrés à ses yeux sous les figures +que Dieu permettait? Le serpent alors innocent, mais qui devait dans la +suite devenir si odieux, comme si nuisible à notre nature, devait servir +en son temps à nous rendre la séduction du démon plus odieuse; et les +autres qualités de cet animal étaient propres à nous figurer le juste +supplice de cet Esprit arrogant, atterré par la main de Dieu, et devenu +si rampant par son orgueil. + + [170] DÉFORIS: lui était sensible. + +Voilà une partie des mystères que contient l’Écriture sainte, dans sa +merveilleuse et profonde brièveté. Mais, sans tous ces raisonnements, +l’histoire de notre perte ne nous est devenue que trop sensible et trop +croyable, par les effets que nous en sentons. Est-ce Dieu qui nous fait +aussi superbes, aussi curieux, aussi sensuels, en un mot aussi corrompus +en toutes manières que nous le sommes? + +Mon Dieu, n’entends-je pas encore[171] le sifflement du serpent, quand +j’hésite si je suivrai votre volonté, ou mes appétits? N’est-ce pas lui +qui me dit secrètement: _Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu?_ quand je +m’admire moi-même, dès que je sens en moi la moindre lumière, ou le +moindre commencement de vertu, et que je m’y attache plus qu’à Dieu +même, qui me l’a donné, jusqu’à ne pouvoir en arracher ni mes regards ni +ma complaisance, et jusque même à ne pouvoir pas retenir mon cœur, qui +se l’attribue, comme si j’étais moi-même ma règle. + + [171] DÉFORIS: n’entends-je pas encore tous les jours. + +Mon Dieu, et la cause de mon bonheur, n’est-ce pas ce serpent qui me dit +encore: _Vous serez comme des dieux?_ Toutes les adresses par lesquelles +il m’insinue l’orgueil, ne sont-elles pas autant d’effets de sa +subtilité, et autant de marques de ses replis tortueux? Mais quelle +source de curiosité ne me met-il pas dans l’esprit[172] en me promettant +de m’ouvrir les yeux, et de me faire trouver dans le fruit qu’il me +montre la science du bien et du mal? Et lorsqu’à la moindre atteinte du +plaisir des sens je me sens si faible, et que mes résolutions, que je +croyais si fermes dans l’amour de Dieu, tout d’un coup se perdent dans +l’air, sans que ma raison impuissante ait de quoi tenir un moment[173] +contre cet attrait: hélas! qu’est-ce autre chose que le serpent qui me +montre ce fruit séducteur[174]? Je ne le voyais encore que de loin, et +déjà mes yeux en sont épris. Si je le touche, quel plaisir trompeur ne +se coule pas dans mes veines! Et combien serai-je perdu, si je le mange! +Qu’y-a-t-il donc de si incroyable que l’homme ait péri dans son origine, +par ce qui me rend encore si malade, ou plutôt par ce qui me montre que +je suis vraiment mort par le péché? + + [172] DÉFORIS: ne m’ouvre-t-il pas dans le sein. + + [173] DÉFORIS: puisse tenir un moment. + + [174] DÉFORIS: ce fruit décevant. + + + + +CHAPITRE XXVII + +Saint Jean explique toute la corruption originelle dans les trois +Concupiscences. + + +Ainsi il est manifeste que saint Jean, en nous expliquant la triple +concupiscence, celle de la chair et des sens, celle des yeux et de la +curiosité, et enfin celle de l’orgueil, est remonté à l’origine de notre +corruption, dans laquelle nous avons vu cette triple concupiscence, et +dans la tentation du démon et dans le consentement du premier homme. +Qu’a prétendu le démon, que de me rendre superbe comme lui, savant et +curieux comme lui, et à la fin sensuel; ce qu’il n’était pas, parce +qu’il n’avait point de corps; mais ce qu’il nous a fait être, en +ravilissant notre esprit jusqu’à le rendre esclave du corps; pour en +effacer d’autant plus l’image de Dieu, qu’il tomberait par ce moyen dans +une bassesse et abjection plus extrême? + +Voilà les trois concupiscences. Saint Jean les rapporte dans un autre +ordre qu’elles ne paraissent dans l’histoire de la tentation, que nous +venons de voir, parce que dans cette histoire primitive le Saint-Esprit +a voulu tracer tout l’ordre de notre chute. Il fallait que la tentation +commençât à inspirer l’orgueil, d’où sortît la curiosité, qui est mère, +comme on a vu, de l’ostentation; afin que notre chute se terminât enfin, +comme à l’endroit le plus bas, dans la corruption de la chair. Comme +c’était par ces degrés que nous étions tombés, Moïse, qui nous a d’abord +regardés comme étant encore debout, dans la rectitude de notre première +institution, a voulu marquer nos maux dans l’ordre qu’ils sont venus. +Mais saint Jean, qui nous trouve déjà perdus, remonte de degré en degré, +par la concupiscence de la chair et par la curiosité de l’esprit, +jusqu’au premier principe et au comble de tout le mal, qui est l’orgueil +de la vie. + +Qui pourrait dire quelle complication, quelle infinie diversité de maux +sont sortis de ces trois concupiscences? On craint, on espère, on +désespère, on entreprend, on avance, on recule, suivant ses désirs, +c’est-à-dire, suivant les concupiscences dont on est prévenu: on +n’envie, on n’ôte aux autres que le bien qu’on désire pour soi-même: on +n’est ennemi de personne, qu’autant qu’on en est contrarié: on n’est +injuste, ravisseur, violent, traître, lâche, trompeur, flatteur, que +selon les diverses vues que nous donnent ces concupiscences: on ne veut +ôter du monde que ceux qui s’y opposent, ou qui y résistent, en quelque +manière que ce soit, ou de dessein ou sans dessein: on ne veut avoir de +puissance, ni de crédit, ni de bien que pour contenter ses désirs: on +veut ne se rendre redoutable que pour effrayer ceux qui voudraient nous +contredire: on ne médit que pour avoir des armes toujours prêtes dans se +langue, et s’élever sur la ruine des autres. + +O Dieu, dans quel abîme me suis-je jeté? Quelle infinité de péchés ai-je +entrepris de décrire? C’est là le Monde dont Satan est le créateur; +c’est sa création opposée à celle de Dieu; et c’est pourquoi saint Jean +nous crie avec tant de charité et de zèle[175]: _Mes petits enfants, +n’aimez pas le Monde, parce que tout ce qui est le Monde, et tout ce qui +est dans le Monde, de quelque nom qu’il s’appelle, de quelque dehors +qu’il se pare, n’est après tout qu’amour du plaisir des sens, que +curiosité et ostentation, et enfin que ce sacrilège et impie orgueil, +par lequel l’homme, enivré de son excellence, s’attribue l’ouvrage de +Dieu, et se corrompt dans ses dons._ + + [175] DÉFORIS: avec tant de charité. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est pas du Père, mais du +Monde_; qui expliquent ces autres paroles du même Apôtre: _Si quelqu’un +aime le Monde, l’amour du Père n’est point en lui._ + + +Tel est donc l’œuvre du démon, opposé à l’œuvre de Dieu; et c’est pour +cela que saint Jean, après avoir dit: _N’aimez pas le Monde, ni ce qui +est dans le Monde, parce que tout ce qui est dans le Monde est +concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la +vie_, ajoute: _laquelle_ concupiscence, ainsi divisée dans ses trois +branches, _n’est pas du Père, mais du Monde[176]_. Ce n’est pas +l’ouvrage du Père, qui d’abord n’avait inspiré à l’homme que la +soumission à Dieu seul, la sobriété de l’esprit, pour ne savoir et ne +voir ce qu’il voulait dans toutes les choses qui nous environnent, et la +parfaite sujétion de la chair à l’esprit. + + [176] I _Joan._, II, 16. + +Ainsi les concupiscences nommées par saint Jean ne sont pas de Dieu, et +ne tiennent aucun rang[177] dans son ouvrage. Car en regardant tous les +ouvrages qu’il avait faits pour être vus, parmi lesquels l’homme était +le meilleur, il avait dit que _tout était bon et très bon[178]_. Ainsi +il n’a pas fait la concupiscence, qui est mauvaise dans sa source et +dans ses effets, ni le monde, qui est tout entier dans le mal: _in +maligno_, dit saint Paul[179]. La concupiscence vient du monde que Satan +a fait, de cette fausse création dont il est l’auteur: elle est née en +Adam avec le monde, et passant de lui à tout le genre humain, elle en a +composé ce monde, qui n’est que corruption. + + [177] DÉFORIS: ne trouvaient aucun rang. + + [178] _Gen._, I, 31. + + [179] I _Joan._, V, 19. + +Prenez donc garde à n’aimer jamais aucune partie de cet ouvrage, où Dieu +ne veut avoir aucune part. De quelque côté que le monde veuille vous +attirer, soit en vous faisant admirer votre propre perfection, ou en +vous incitant à aimer l’ostentation des sciences, et toutes les autres +vanités dont se repaissent les créatures, soit en vous engageant dans +les plaisirs, dont la chair est la source et l’objet, n’entrez en aucune +sorte dans cette séduction: n’y entrez, dis-je, par aucun endroit, parce +qu’il n’y a rien qui y soit de Dieu: tout est du monde, que Dieu n’a pas +fait, qu’il déteste, qu’il condamne. Et c’est aussi ce qui avait fait +dire à son Apôtre: _Si quelqu’un aime le Monde_ et le moindre de ses +attraits, jusqu’à y donner son cœur, _l’amour du Père n’est pas en +lui[180]_. On ne peut pas aimer Dieu et le monde: on ne peut pas nager +comme entre deux, se donnant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, en partie +à l’un et en partie à l’autre. Dieu veut tout, et le peu que vous lui +ôterez, pour le donner au monde[181], à la fin entraînera tout votre +cœur, et sera le tout pour vous. + + [180] I _Joan._, II, 15. + + [181] DÉFORIS: et pour peu que vous lui ôtiez, ce peu que vous + donnerez au monde. + + + + +CHAPITRE XXIX + +De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et la Concupiscence +passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement._ + + +Après avoir parlé du monde, et des plaies de la concupiscence, saint +Jean découvre la cause de notre erreur et en même temps le remède[182], +dans ces dernières paroles de notre passage: _Et le Monde passe avec sa +concupiscence; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure +éternellement[183]._ Comme s’il disait: A quoi vous arrêtez-vous, +insensés? Au monde? à son éclat? à ses plaisirs? Ne voyez-vous pas que +le monde passe? Les jours sont tantôt sereins, tantôt nébuleux: les +saisons sont tantôt réglées, tantôt déréglées: les années tantôt +abondantes, tantôt infructueuses: et pour passer du monde naturel au +monde moral, qui est celui qui nous éblouit et qui nous enchante, les +affaires tantôt heureuses, tantôt malheureuses; la fortune toujours +inconstante. Le monde passe: _La figure de ce monde passe[184]._ Le +monde, que vous aimez, n’est point une vérité, une chose, un corps: +c’est une figure, et une figure creuse, volage, légère, que le vent +emporte: et ce qui est encore plus faible, une ombre qui se dissipe +d’elle-même. + + [182] DÉFORIS: le remède de tout le désordre. + + [183] I _Joan._, II, 17. + + [184] I _Cor._, VII, 31. + +Le monde passe, et sa concupiscence: non seulement le monde est variable +de soi-même, mais encore sa concupiscence varie elle-même: le changement +est des deux côtés. Souvent le monde change pour vous: ceux qui vous +favorisaient, qui vous aimaient, ne vous favorisent plus, ne vous aiment +plus: mais souvent même sans qu’ils changent, vous changez: le dégoût +vous prend: une passion, un plaisir, un goût, en chasse un autre; et de +tous côtés vous êtes livrés au changement et à l’inconstance. + +Écoutez le Sage: _La vie humaine est une fascination[185]_, une +tromperie des yeux: on croit voir ce qu’on ne voit pas; on voit tout +avec des yeux malades. Mais vous l’aimiez si éperdument, et maintenant +vous ne l’aimez plus? J’étais ébloui; j’avais les yeux fascinés et +troublés[186]. Qui vous avait fasciné les yeux? Une passion insensée: il +me semble que c’est un songe qui s’est dissipé. + + [185] _Sapient._, IV, 12. + + [186] DÉFORIS: J’avais les yeux fascinés: je les avais troublés. + +Ajoutez à la déception, la folie, la niaiserie, la stupidité: +_Fascinatio nugacitatis._ Ajoutez-y l’inconstance de la concupiscence: +_Inconstantia concupiscentiæ_: voilà son propre caractère. Elle va par +des mouvements irréguliers, selon que le vent la pousse. Non seulement +on veut autre chose malade que sain; autre chose dans la jeunesse que +dans l’enfance; et dans l’âge plus avancé que dans la jeunesse; et dans +la vieillesse que dans la force de l’âge, autre chose dans le beau temps +que dans le mauvais; autre chose pendant la nuit, qui vous représente +des idées sombres, que dans le jour, qui les dissipe; mais encore dans +le même âge, dans le même état on change, sans savoir pourquoi: le sang +s’émeut, le corps s’altère, l’humeur varie: on se trouve aujourd’hui +tout autre qu’hier; on ne sait pourquoi, si ce n’est qu’on aime le +changement: la variété divertit, elle désennuie: on change pour n’être +pas mieux; mais la nouveauté nous charme pour un moment: _Inconstantia +concupiscentiæ._ + +_Prenez garde_, disait Moïse, _à vos yeux et à vos pensées: ne les +suivez pas: car elles vous souilleront sur divers objets[187]. +Sommes-nous_, dit saint Paul, _tels que nous étions autrefois, lorsque +nous vivions dans les désirs de notre chair, faisant la volonté de notre +chair et de nos pensées[188]?_ Il ne s’élève pas plus de vagues dans la +mer, que de pensées et de désirs dans notre esprit et dans notre cœur: +elles s’effacent mutuellement, et aussi elles nous emportent tour à +tour: nous allons au gré de nos désirs: il n’y a plus de pilote: la +raison dort, et se laisse emporter aux flots et aux vents. + + [187] _Num._, XV, 39. + + [188] _Ephes._, II, 3. + +Saint Augustin compare un homme qui aime le monde, et qui est guidé par +les sens, à un arbre qui, s’élevant au milieu des airs, est poussé +tantôt d’un côté tantôt d’un autre, selon que le vent qui souffle le +mène: _Tels_, dit-il, _sont les hommes sensuels et voluptueux: ils +semblent se jouer avec les vents, et jouir d’un certain air de liberté, +en promenant çà et là leurs vagues désirs._ Tels sont donc les hommes du +monde: ils vont çà et là avec une extrême inconstance. Ils appellent +liberté leurs changements, comme un enfant qui se croit libre, échappe à +son conducteur; il court, sans savoir où il veut aller[189]. + + [189] DÉFORIS: Ils appellent liberté leur égarement, comme un enfant + qui se croit libre, lorsqu’échappé à son conducteur, il court deçà + et delà, sans savoir où il veut aller. + +O homme! ne verras-tu jamais ton malheur? Tous ces désirs qui +t’entraînent l’un après l’autre, sont autant de fantaisies de malades, +autant de vaines images qui se promènent dans un cerveau creux: il ne +faudrait que la santé pour dissiper tout. Ta santé, ô homme, c’est de +faire la volonté du Seigneur, et de t’attacher à sa parole: _Le Monde +passe, la concupiscence passe_, dit saint Jean, _mais celui qui fait la +volonté du Seigneur demeure éternellement[190]_: rien ne passe plus: +tout est fixe, tout est immuable. + + [190] _Joan._, II, 17. + +O homme! tu étais fait pour cet état immuable, pour cette stabilité, +pour cette éternité: tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit, +et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t’attaches à ce qui +passe, une autre immutabilité, une autre éternité t’attend: au lieu +d’une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse +te sera donnée; et l’homme se rendra digne d’un mal éternel, pour avoir +fait mourir en soi un bien qui le devait être: _Et factus est malo +dignus æterno, qui hoc in se peremit quod esse posset æternum_, dit +saint Augustin[191]. + + [191] _De Civit. Dei_, XXI, XII. + +Ainsi, dit saint Jean, mes frères, mes petits enfants, _n’aimez pas le +Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_, parce que tout y passe et s’en +va en pure perte: ne nous arrêtons point à ce qui se voit, mais à ce qui +ne se voit pas; parce que ce qui se voit est temporel, mais les choses +qui ne se voient pas sont éternelles. _Ce moment si court et si léger +des afflictions de cette vie_, que nous pleurons tant et qui nous fait +perdre patience, _produira en nous, dans un excès surprenant, l’excès +inespéré, et tout le poids éternel d’une gloire qui ne finira +jamais[192]_. + + [192] II _Cor._, IV, 17, 18. + + + + +CHAPITRE XXX + +Jésus-Christ vient changer en nous, par trois saints désirs, la triple +Concupiscence que nous avons héritée d’Adam. + + +Voilà donc la folie et l’erreur de l’homme. Dieu l’avait fait heureux et +saint; ce bien de sa nature était immuable; car Dieu de lui-même ne le +retire jamais[193], parce qu’il est Dieu, et ne change pas: _Ego Dominus +et non mutor[194]._ L’homme donc n’avait qu’à ne changer pas et il +serait demeuré dans un état immuable. Il a changé volontairement, et la +triple concupiscence est venue[195]: il est devenu superbe, il est +devenu curieux: il est devenu sensuel. Mais pour nous guérir de ces +maux, Dieu nous a envoyé un Sauveur humble, un Sauveur qui n’est curieux +que du salut des hommes, un Sauveur noyé dans la peine, et qui est un +homme de douleurs. + + [193] DÉFORIS: car Dieu, lorsqu’il l’a donné, de lui-même ne le retire + jamais. + + [194] _Malach._, III, 6. + + [195] DÉFORIS: s’en est ensuivie. + +L’homme superbe s’attribue tout à lui-même, et Jésus-Christ, qui fait de +si grandes choses, dont la doctrine est si sublime et les œuvres si +admirables, ne s’attribue rien à lui-même: _Ma doctrine n’est pas ma +doctrine, mais de celui qui m’a envoyé[196]: mon Père, qui demeure en +mot, y fait les œuvres que vous admirez[197]: ma nourriture, c’est de +faire la volonté de mon Père[198]._ Il a des élus, et c’est sa gloire; +mais _son Père les lui a donnés; et si on ne peut les lui ôter, c’est +que son Père, qui les lui a donnés, est plus grand que tout, et que rien +ne peut être ôté de ses mains_ toutes puissantes[199]. _Toute puissance +m’est donnée dans le ciel et dans la terre[200]_: je l’ai, mais comme +donnée: j’ai en moi et je donne à qui je veux la vie éternelle; mais +c’est mon Père qui m’a donné d’avoir la vie en moi-même: _Vous boirez +bien mon calice, mais pour être assis à ma droite ou à ma gauche, ce +n’est pas à moi de le donner, mais ceux-là l’auront à qui mon Père l’a +préparé[201]_: c’est lui qui dispose et de moi-même et des places qu’on +aura autour de moi: il a mis tous les temps en sa puissance, et je ne +suis que le ministre de ses conseils. + + [196] _Joan._, VII, 16. + + [197] _Joan._, XIV, 10. + + [198] _Joan._, IV, 4. + + [199] _Joan._, X, 28. + + [200] _Matth._, XXVIII, 18. + + [201] _Id._, XX, 28 + +Chrétien, écoute, ne sois point superbe; ne fais point ta volonté, ne +t’attribue rien: tu es le disciple de Jésus-Christ, qui ne fait que la +volonté de son Père, qui lui rapporte tout et lui attribue tout ce qu’il +fait. + +Jésus-Christ était _la science et la sagesse de Dieu[202]_: quelle +doctrine ne pouvait-il pas étaler? Mais il ne montre aucune science, que +celle du salut. A la vérité, de ce côté-là sa science est haute au delà +de toute hauteur; mais, dans les choses humaines, il n’est curieux ni de +doctrine ni d’éloquence. Il ne montre aucune étude recherchée; ses +similitudes sont tirées des choses communes, de l’agriculture, de la +pêche, du trafic, de la marchandise, de l’économie, des choses les plus +communes et les plus connues, de la royauté, et ainsi du reste. Il voile +les secrets de Dieu sous cette apparence vulgaire, sans aucune +ostentation[203]; il ne veut point qu’il se trouve parmi ses Disciples +plusieurs sages, ni plusieurs savants, non plus que plusieurs puissants, +plusieurs nobles et plusieurs riches. Toute la science qu’il faut avoir +dans son École, _est de connaître Jésus-Christ_ et encore _Jésus-Christ +crucifié[204]_: le plus docte de tous ses Disciples ne sait ni ne veut +savoir autre chose, et c’est de quoi uniquement il se glorifie. + + [202] I _Cor._, I, 30; _Coloss._, II, 3. + + [203] DÉFORIS: sans aucune ostentation: il dit seulement ce que son + Père lui met à la bouche pour l’instruction du genre humain. + + [204] I _Cor._, II, 2. + +Peut-être sera-t-il curieux de ce qui se passe dans le monde, ou des +desseins des politiques? Non: il se laisse raconter, à la vérité, ce qui +était arrivé à ceux dont Pilate mêla le sang à leur sacrifice; mais sans +s’arrêter à cette nouvelle, non plus qu’à celle de la tour de Siloë, +dont la chute avait écrasé dix-huit hommes, il conclut de là seulement à +profiter de cet exemple[205]. Et pour ce qui est de la politique, il +montre qu’il connaît bien celle d’Hérode, et ce qu’il tramait +secrètement contre lui, mais seulement pour le mépriser; et il lui fait +dire: _Allez, dites à ce renard que, malgré lui et ses finesses, je +chasserai les démons, et que je guérirai les malades aujourd’hui et +demain; et quoi qu’il fasse, je ne mourrai qu’au troisième jour[206]_: +par où il entend le troisième an, parce que c’est le moment de son Père. +C’est tout ce qu’il faut savoir des choses du monde: que Dieu en +dispose, et qu’elles roulent selon ses ordres. C’est pourquoi, étant +renvoyé au même Hérode, loin de contenter le vain désir qu’il avait de +voir des miracles, il ne daigne pas même lui dire une parole; et pour +confondre la vanité et la curiosité des Politiques du monde, il se +laisse traiter de fou par ce Prince et par sa Cour curieuse. Ils lui +mettent[207] par mépris un habit blanc, comme à un insensé: il ne les +reprend ni ne les punit: c’est à la Sagesse divine assez punir et assez +convaincre les fous, que de se retirer du milieu d’eux, sans daigner +s’en faire connaître, et les laisser dans leur aveuglement. + + [205] _Luc._, XIII, 1, 3-5. + + [206] _Ibid._, 32. + + [207] DÉFORIS: il se laisse traiter de fou par Hérode et par sa Cour + curieuse, qui lui mettent. + +S’il n’est curieux ni des sciences ni des nouvelles du monde, il l’est +encore moins des riches habits et des riches ameublements: _Les renards +ont leurs tanières, et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l’homme +n’a pas où reposer sa tête[208]._ Il dort dans un bateau, sur un coussin +étranger. Ne pensez pas lui prendre les yeux sur des édifices éclatants: +quand on lui montre ces belles pierres et ces belles structures du +Temple, il ne les regarde que pour annoncer que tout y sera bientôt +détruit[209]. Il ne voit dans Jérusalem, une ville si superbe et si +belle, que sa ruine qui viendra bientôt; et au lieu de regards curieux, +ses yeux ne lui fournissent pour elle que des larmes. + + [208] _Matth._, VII, 20; _Marc_, IV, 38. + + [209] _Matth._, XXIV, 2. + +Enfin pour combattre la concupiscence de la chair, il oppose au plaisir +des sens un corps tout plongé dans la douleur, des épaules toutes +déchirées par des fouets, une tête couronnée d’épines et frappée avec +une canne par des mains impitoyables, un visage couvert de crachats, des +yeux meurtris, des joues flétries et livides à force de soufflets, une +langue abreuvée de fiel et de vinaigre, et par dessus tout cela une âme +triste jusqu’à la mort; des frayeurs, des désolations, et une détresse +inouïe. Plongez-vous dans les plaisirs, Mortels: voilà votre Maître +abîmé, corps et âme, dans la douleur[210]. + + [210] A rapprocher de l’admirable peinture du _Sermon sur la Passion + de Notre-Seigneur_ (1660): Contemplez cette face, autrefois les + délices, maintenant l’horreur des yeux... est-ce un homme vivant, ou + bien une victime écorchée?... O plaies, que je vous adore! + flétrissures sacrées, que je vous baise... + + + + +CHAPITRE XXXI + +De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, pères; je vous écris, +jeunes gens; je vous écris, petits enfants._ Récapitulation de ce qui +est contenu dans tout le passage de cet Apôtre. + + +En cet état de douleur, que nous dit Jésus? Rien autre chose, si ce +n’est ce que nous dit en son nom son Disciple bien-aimé: _N’aimez point +le Monde, ni tout ce qui est dans le Monde_: car je l’ai couvert de +honte et d’horreur par ma croix: n’en aimez pas les concupiscences, que +j’ai chargées d’anathèmes par ma mort[211]. + + [211] DÉFORIS: que j’ai déclarées mauvaises par ma mort. + +Ne présumez point de vous-même; car c’est là le commencement de tout +péché: c’est par là que votre mère a été séduite, et que votre père vous +a perdus. + +Ne désirez point la gloire des hommes: car vous auriez reçu votre +récompense, et vous n’auriez à attendre que de véritables +supplices[212]. + + [212] DÉFORIS: d’inévitables supplices. + +Ne vous glorifiez pas vous-même: car tout ce que vous vous attribuez +dans vos bonnes œuvres, vous l’ôtez à Dieu, qui en est l’auteur, et vous +vous mettez en sa place. + +Ne secouez point le joug de la discipline du Seigneur: ne dites point en +vous-même, comme un superbe[213] orgueilleux: _Je ne servirai +point[214]_: car si vous ne servez à la justice, vous serez esclave du +péché, et enfant de la mort. + + [213] DÉFORIS: comme un rebelle orgueilleux. + + [214] _Jerem._, II, 20. + +Ne dites point: _Je ne suis point souillé[215]_; et ne croyez pas que +Dieu ait oublié vos péchés, parce que vous les avez oubliés vous-même: +car le Seigneur vous éveillera en vous disant: _Voyez vos voies dans ce +vallon secret: je vous ai suivis partout, et j’ai compté tous vos +pas[216]._ + + [215] _Ibid._, 23. + + [216] _Jerem._, II, 93 et _Job_, XIV, 16. + +Ne résistez pas aux sages conseils et ne vous emportez pas quand on vous +reprend: car c’est le comble de l’orgueil de se soulever contre la +vérité même, lorsqu’elle vous avertit, et de regimber contre l’éperon. + +Ne cherchez point à savoir beaucoup: apprenez la science du salut: toute +autre science est vaine, et, comme disait le Sage, _en beaucoup de +sagesse, il y a beaucoup de fureur et d’indignation. Qui ajoute la +science, ajoute le travail[217]._ + + [217] _Eccl._, I, 18. + +Ne soyez point curieux en choses vaines, en nouvelles, en politique, en +riches habillements, en maisons superbes, en jardins délicieux: _Vanité +des vanités, et tout est vanité[218]. Malgré elle la créature est +assujettie à la vanité_, et en est frappée; mais elle doit gémir en +elle-même, jusqu’à ce qu’elle ait secoué le joug, et soit appelée _à la +liberté des enfants de Dieu[219]_. + + [218] _Eccl._, I, 2. + + [219] _Rom._, VIII, 20, 21. + +N’aimez point à amasser des trésors, ni à repaître vos yeux de votre or +et de votre argent: _car où sera votre trésor, là sera votre cœur[220]_. +Quoi! jamais vous n’écouterez l’Église, qui vous dit et crie de toute sa +force à chaque Sacrifice qu’elle offre: _Sursum corda_: Le cœur en haut. + + [220] _Matth._, VI, 21. + +N’aimez point les plaisirs des sens: n’attachez point vos yeux sur un +objet qui leur plaît, et songez que David périt par un coup d’œil[221]. + + [221] II _Reg._, XI, 2. + +Ne vous plaisez point à la bonne chère, qui appesantit votre cœur; ni au +vin, qui vous porte dans le sein le feu de la concupiscence: _Sa couleur +trompe_, dit le Sage, _dans une coupe; mais à la fin il vous pique comme +une couleuvre[222]._ + + [222] _Prov._, XXIII, 31, 32. + +Ne vous plaisez point au chant, qui relâche la vigueur de l’âme, ni à la +musique amoureuse, qui fait entrer la mollesse dans le cœur par les +oreilles. + +N’aimez point les spectacles du monde, qui le font paraître beau, et en +couvrent la vanité et la laideur. + +N’assistez point aux théâtres: car tout y est comme dans le monde, dont +ils sont l’image, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des +yeux, ou orgueil de la vie; on y rend les passions délectables, et tout +le plaisir y consiste à les réveiller. + +Ne croyez pas qu’on soit innocent en jouant, ou en faisant un jeu des +vicieuses passions des autres: par là on nourrit les siennes: un +spectateur au dehors est au dedans un acteur secret. Ces maladies sont +contagieuses, et de la feinte on en veut venir à la vérité. + +_Je vous écris, pères; je vous écris, jeunes gens; je vous le dis, +petits enfants[223]_, dit saint Jean. Il parle aux trois âges: aux +pères, qui sont déjà vieux en approchant de la vieillesse; aux jeunes +gens, qui sont dans la force; et aux enfants. + + [223] I _Joan._, II, 13. + +Vieillards, qui dans la faiblesse de votre âge mettez votre gloire dans +vos enfants, mettez-la plutôt à connaître celui qui est dès le +commencement, et à l’avoir pour votre père. + +Jeunes gens, saint Jean vous parle deux fois. Vous vous glorifiez dans +votre force, et par vos vives saillies et vos fougues impétueuses vous +voulez tout emporter: mais vous devez mettre votre gloire à vaincre le +malin, qui inspire à vos jeunes cœurs tant de désirs, d’autant plus +dangereux qu’ils paraissent doux et flatteurs. + +Je dirai un mot aux enfants, et puis aux jeunes gens, dont les périls +sont si grands. Je reviendrai encore à vous, petits enfants[224]: c’est +par tendresse que je vous appelle ainsi; car je n’adresserais pas mon +discours à ceux qui, dans le berceau, ne m’écouteraient pas encore. Je +parle donc à vous, ô enfants, qui commencez à avoir de la connaissance. +Dès qu’elle commence à poindre, connaissez votre véritable père, qui est +Dieu: honorez-le dans vos parents[225]: ayez la charité dans le cœur, et +apprenez de bonne heure à vous laisser corriger, enseigner et conduire à +la sagesse. Qu’on ne vous apprenne point à aimer l’ostentation et les +parures: que la vanité ne soit en vous ni l’attrait ni la récompense du +bien que vous faites; et surtout qu’on ne fasse point un jeu de vos +passions: qu’on ne vous donne point ces petites Comédies dans vos +familles: ces jeux, encore innocents, viennent d’un fond qui ne l’est +pas. Les filles n’apprennent que trop tôt qu’il faut avoir des galants; +les garçons ne sont que trop prêts à en faire le personnage. Le vice +naît sans qu’on y pense, et on ne sait quand il commence à germer. + + [224] DÉFORIS: Je dirai un mot aux enfants: et puis, jeunes gens, dont + les périls sont si grands, je reviendrai encore à vous. Petits + enfants. + + [225] DÉFORIS: dans vos parents, qui sont les images de son éternelle + paternité. + +Enfin je reviens à vous, jeunes gens. Il est vrai, vous êtes dans la +force: _fortes estis[226]_; mais votre force n’est que faiblesse, si +elle ne se fait paraître que par l’ardeur et la violence de vos +passions. Que la parole de Dieu demeure en vous: vous commencez à +l’entendre, commencez à la révérer. Vous voulez l’emporter sur tout; +mais je vous ai déjà dit que celui sur qui il faut l’emporter, c’est le +malin qui vous tente. + + [226] I _Joan._, II, 14. + +Tous ensemble, Pères déjà avancés en âge, Jeunes gens, Enfants, +Chrétiens tant que vous êtes, n’aimez pas le Monde ni ce qui est dans le +Monde: car tout est amour des plaisirs, curiosité et ostentation; enfin +un orgueil foncier qui étouffe la vertu dès sa semence, et ne cessant de +la persécuter, la corrompt non seulement quand elle est née, mais encore +quand elle semble avoir pris son accroissement et sa perfection. + + + + +CHAPITRE XXXII + +De la racine de la triple Concupiscence, qui est l’amour de soi-même: à +quoi il faut opposer le saint et pur amour de Dieu. + + +Souvenons-nous, malheureux enfants d’Adam, qu’en quittant Dieu, en qui +est la source et la perfection de notre être, nous nous sommes attachés +à nous-mêmes, et que c’est dans ce malheureux et aveugle amour que +consiste la tache originelle; principalement dans l’amour de cette +excellence propre; puisque c’est celui qui nous fait véritablement dieu +à nous-mêmes[227], idolâtres de nos pensées, de nos opinions, de nos +vices, de nos vertus mêmes, incapables de porter, je ne dirai pas les +faux biens du monde qui nous maîtrisent et nous transportent, mais +encore les vrais biens qui viennent de Dieu; parce qu’au lieu de nous +élever à celui qui les donne afin qu’on s’unisse à lui, nous nous y +attachons je ne sais comment, de même que s’ils nous étaient propres où +que nous en fussions les auteurs. Notre libre arbitre, qui a trompé nos +premiers parents, nous séduit encore: et parce que vous avez voulu, ô +mon Dieu, qu’il concourût à votre grande œuvre, qui est notre +sanctification, sans songer que c’est vous, ô Moteur secret, qui lui +inspirez le bon choix qu’il fait, il s’arrête en lui-même[228], et croit +être quelque chose, quoiqu’il ne soit rien. + + [227] DÉFORIS: dieux à nous-mêmes. + + [228] DÉFORIS: il s’arrête, je ne sais comment, en lui-même. + +Mon Dieu, sanctifiez-nous en vérité: que nous soyons saints, non pas à +nos yeux, mais aux vôtres: cachez-nous à nous-mêmes, et que nous ne nous +trouvions plus qu’en vous seul. + +Je me suis levé pendant la nuit avec David, pour voir vos cieux qui sont +les ouvrages de vos doigts, la lune et les étoiles que vous avez +fondées[229]. Qu’ai-je vu, Seigneur, et quelle admirable image des +effets de votre lumière infinie! Le soleil s’avançait, et son approche +se faisait connaître par une certaine blancheur[230] qui se répandait de +tous côtés: les étoiles avaient disparu[231], et la lune s’était levée +avec son croissant d’un argent si beau et si vif, que les yeux en +étaient charmés. Elle semblait vouloir honorer le soleil, en paraissant +claire et lumineuse par le côté[232] qu’elle tournait vers lui: tout le +reste était obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait +seulement dans cet endroit-là un ravissant éclat par les rayons du +soleil, comme du père de la lumière. Quand il la voit de ce +côté-là[233], elle reçoit une teinture de lumière[234]: plus il la voit, +plus sa lumière s’accroît. Quand il la voit tout entière, elle est dans +son plein; et plus elle a de lumière, plus elle fait honneur à celui +d’où elle lui vient. Mais voici un nouvel hommage qu’elle rend à son +céleste illuminateur. A mesure qu’il approchait, je la voyais +disparaître: le faible croissant diminuait peu à peu, et quand le soleil +se fut montré tout entier, la pâle et débile lumière s’évanouissant, se +perdit dans celle du grand astre qui paraissait, dans laquelle elle fut +comme absorbée. On voyait bien qu’elle ne pouvait avoir perdu sa lumière +par l’approche du soleil qui l’éclairait; mais un petit astre cédait au +grand, une petite lumière se confondait avec la grande; et la place du +croissant ne parut plus dans le ciel, où il tenait auparavant un si beau +rang parmi les étoiles. + + [229] _Psal._ VIII, 4. A rapprocher d’une page des _Élévations sur les + mystères_ (_XVIIe semaine, IIIe Élévation_): Figurez-vous une nuit + tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses + feux. C’était pendant une telle nuit que David regardait les + astres... Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à + Dieu des mains innocentes dans l’obscurité et dans le silence, etc. + + [230] DÉFORIS: par une céleste blancheur. + + [231] DÉFORIS: les étoiles étaient disparues. + + [232] DÉFORIS: claire et illuminée par le côté. + + [233] DÉFORIS: de ce côté. + + [234] DÉFORIS: une teinte de lumière. + +Mon Dieu, lumière éternelle, c’est la figure de ce qui arrive à mon âme, +quand vous l’éclairez. Elle ne l’est que du côté que vous la voyez[235]: +partout où vos rayons ne pénètrent pas, ce n’est que ténèbres; et quand +ils se retirent tout à fait, l’obscurité et la défaillance sont +entières. Que faut-il donc que je fasse, ô mon Dieu, sinon de +reconnaître, comme étant de vous, toute la lumière que je reçois? Si +vous détournez votre face, une nuit affreuse nous enveloppe, et vous +seul êtes la lumière de notre vie. _Le Seigneur est ma lumière et mon +salut, qui craindrai-je? Le Seigneur est le protecteur de ma vie: de qui +aurai-je peur[236]?_ Nous sommes de ceux à qui l’Apôtre a écrit: _Vous +étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière en +Notre-Seigneur[237]._ Comme s’il eût dit: Si vous étiez par vous-mêmes +lumineux, pleins de sainteté, de vertus et de vérité[238]; et si vous +étiez vous-mêmes votre lumière, vous n’auriez jamais été dans les +ténèbres, et la lumière ne vous aurait jamais quittés. Mais maintenant +vous reconnaissez par tous vos égarements que vous ne pouvez être +éclairés que par une lumière qui vous vienne du dehors et d’en haut; et +si vous êtes lumière, c’est seulement en Notre-Seigneur. + + [235] DÉFORIS: quand vous l’éclairez. Elle n’est illuminée que du côté + que vous la voyez. + + [236] _Psal._ XXVI, 4. + + [237] _Ephes._, V, 8. + + [238] DÉFORIS: pleins de sainteté, de vérité et de vertu. + +O lumière incompréhensible, par laquelle vous éclairez tout homme qui +vient au monde[239], et d’une façon particulière ceux de qui il est +écrit: _Marchez comme des enfants de lumière_: outre l’hommage que nous +vous devons, de vous rapporter toute la lumière et toute la grâce qui +est en nous, comme la tenant uniquement de vous, qui êtes le vrai Père +des lumières; nous vous en demandons encore une autre, qui est que notre +lumière, telle qu’elle soit, se perde dans la vôtre, et s’évanouisse +devant vous. Oui, Seigneur, toute lumière créée, et qui n’est pas vous, +quoiqu’elle vienne de vous, vous doit le sacrifice de s’anéantir, de +disparaître en votre présence, et disparaître principalement à nos +propres yeux: en sorte que, s’il y a quelques lumières en nous, nous les +voyions, non pas en nous-mêmes, mais en celui que vous nous avez donné +pour nous être sagesse, justice, sainteté et rédemption[240], afin _que +celui qui se glorifie se glorifie, non point en lui-même, mais +uniquement en Notre-Seigneur[241]_. + + [239] DÉFORIS: par laquelle vous illuminez tous les hommes qui + viennent au monde. + + [240] I _Cor._, I, 30, 31. + + [241] II _Cor._, X, 17. + +Voilà, mon Dieu, le sacrifice que je vous offre, et l’oblation pure de +la nouvelle alliance qui vous doit être offerte en Jésus-Christ, et par +Jésus-Christ dans toute la terre. Je vous l’offre, ô Dieu vivant et +éternel, autant de fois que je respire; je veux vous l’offrir autant de +fois que je pense; je souhaite de ne penser qu’à vous, et que vous soyez +tout mon amour: car je vous dois tout. Vous n’êtes pas seulement la +lumière de mes yeux; mais si j’ouvre les yeux pour voir la lumière que +vous leur présentez, c’est vous-même qui m’en inspirez la volonté. + +O Seigneur, de qui je tiens tout, je vous aimerai à jamais: je vous +aimerai, ô mon Dieu, qui êtes ma force. Allumez en moi cet amour: +envoyez-moi du plus haut des cieux et de votre sein éternel votre +Saint-Esprit, ce Dieu d’amour, qui ne fait qu’un cœur et qu’une âme de +tous ceux que vous sanctifiez: qu’il soit la flamme invisible qui +consume mon cœur d’un saint et pur amour; d’un amour qui ne prenne rien +pour soi-même, pas la moindre complaisance, mais qui vous renvoie tout +le bien qu’il reçoit de vous. + +O Dieu, votre Esprit peut seul opérer cette merveille: qu’il soit en moi +un charbon ardent, qui purifie de telle sorte mes lèvres et mon cœur, +qu’il n’y ait plus rien du mien en moi; et que l’encens que je brûlerai +devant votre face, aussitôt qu’il aura touché ce brasier ardent que vous +allumerez au fond de mon âme, sans qu’il m’en demeure rien, s’exhale +tout en vapeur vers le ciel, pour vous être en agréable odeur. Que je ne +me délecte qu’en vous, en qui seul je veux trouver mon bonheur et ma +vie, maintenant, et aux siècles des siècles. + +Amen, Amen. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages + Introduction 5 + + Chapitre I.--Paroles de l’Apôtre saint Jean contre le Monde, + conférées avec d’autres paroles du même Apôtre, et de + Jésus-Christ. Ce que c’est que le Monde, que cet Apôtre nous + défend d’aimer 9 + + Chapitre II.--Ce que c’est que la Concupiscence de la chair: et + combien le corps pèse à l’âme 11 + + Chapitre III.--Ce que c’est, selon l’Écriture, que la pesanteur + du corps, et qu’elle est dans les misères et dans les passions + qui nous viennent de cette source 12 + + Chapitre IV.--Que l’attache que nous avons au plaisir des sens + est mauvaise et vicieuse 14 + + Chapitre V.--Que la Concupiscence de la chair est répandue par + tout le corps et par tous les sens 18 + + Chapitre VI.--Ce que c’est que la chair de péché dont parle + saint Paul 20 + + Chapitre VII.--D’où vient en nous la chair de péché, c’est-à-dire + la Concupiscence de la chair 21 + + Chapitre VIII.--De la Concupiscence des yeux, et premièrement de + la Curiosité 25 + + Chapitre IX.--De ce qui contente les yeux 29 + + Chapitre X.--De l’Orgueil de la vie, qui est la troisième sorte + de Concupiscence réprouvée par saint Jean 35 + + Chapitre XI.--De l’Amour propre, qui est la racine de l’Orgueil 36 + + Chapitre XII.--Opposition de l’Amour de Dieu et de l’Amour propre 38 + + Chapitre XIII.--Combien l’Amour propre rend l’homme faible 40 + + Chapitre XIV.--Ce que l’Orgueil ajoute à l’Amour propre 41 + + Chapitre XV.--Description de la chute de l’homme, qui consiste + principalement dans son orgueil 43 + + Chapitre XVI.--Les effets de l’Orgueil sont distribués en deux + principaux: il est traité du premier 45 + + Chapitre XVII.--Faiblesse orgueilleuse d’un homme qui aime les + louanges, comparée avec celle d’une femme qui veut se croire + belle 48 + + Chapitre XVIII.--Un bel Esprit, un Philosophe 50 + + Chapitre XIX.--Merveilleuse manière dont Dieu punit l’Orgueil, + en lui donnant ce qu’il demande 54 + + Chapitre XX.--Erreur encore plus grande de ceux qui tournent à + leur propre gloire les œuvres qui appartiennent à la véritable + vertu 56 + + Chapitre XXI.--Ceux qui dans la pratique des vertus ne cherchent + point la gloire du monde, mais se font eux-mêmes leur gloire, + sont plus trompés que les autres 57 + + Chapitre XXII.--Si le Chrétien bien instruit des maximes de la + foi peut craindre de tomber dans cette espèce d’orgueil? 60 + + Chapitre XXIII.--Comment il arrive aux Chrétiens de se glorifier + en eux-mêmes 61 + + Chapitre XXIV.--Qui a inspiré à l’homme cette pente prodigieuse + qu’il a de s’attribuer tout le bien qu’il a de Dieu? 63 + + Chapitre XXV.--Séduction du démon: chute de nos premiers parents: + naissance des trois Concupiscences, dont la dominante est + l’orgueil 67 + + Chapitre XXVI.--La vérité de cette histoire trop constante par + ses effets 70 + + Chapitre XXVII.--Saint Jean explique toute la corruption + originelle dans les trois Concupiscences 73 + + Chapitre XXVIII.--De ces paroles de saint Jean: _Laquelle n’est + pas du Père, mais du Monde_; qui expliquent ces autres paroles + du même Apôtre: _Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père + n’est pas en lui_ 75 + + Chapitre XXIX.--De ces paroles de saint Jean: _Le Monde passe, et + la Concupiscence passe, mais celui qui fait la volonté de Dieu + demeure éternellement_ 77 + + Chapitre XXX.--Jésus-Christ vient changer en nous, par trois + saints désirs, la triple Concupiscence que nous avons héritée + d’Adam 80 + + Chapitre XXXI.--De ces paroles de saint Jean: _Je vous écris, + pères; je vous écris, jeunes gens; je vous écris, petits + enfants._ Récapitulation de ce qui est contenu dans tout le + passage de cet Apôtre 84 + + Chapitre XXXII.--De la racine commune de la triple Concupiscence, + qui est l’amour de soi-même: à quoi il faut opposer le saint + et pur amour de Dieu 87 + + +1279.--Imp. des Orph. Appr., F. BLÉTIT, 40, rue La Fontaine, +Paris-Auteuil. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77228 *** |
