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+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76884 ***
+
+ VOYAGE
+ DANS
+ =LA MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.=
+
+
+ ...........mi gioverà narrar altrui
+
+ Le novità vedute, e dire : Io fui.
+
+ Gerus. liber. cant. XV.
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
+ IMPRIMEUR DU ROI ET DE L’INSTITUT,
+ RUE JACOB, No 24.
+
+
+ RELATION
+ D’UN VOYAGE
+ DANS
+ =LA MARMARIQUE, LA CYRÉNAÏQUE,=
+ ET LES
+ OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH,
+
+ ACCOMPAGNÉE DE CARTES GÉOGRAPHIQUES ET TOPOGRAPHIQUES,
+ ET DE PLANCHES
+ REPRÉSENTANT LES MONUMENTS DE CES CONTRÉES.
+
+ PAR M. J. R. PACHO.
+
+_Ouvrage publié sous les auspices de S. E. le Ministre de l’Intérieur._
+
+ Dédié au Roi.
+
+[Décoration]
+
+ =PARIS.=
+ LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS,
+ RUE JACOB, No 24.
+ * * * * *
+ MDCCCXXVII.
+
+
+
+
+ _Au Roi._
+
+ Sire,
+
+_Parmi les contrées illustrées par d’antiques souvenirs, la Cyrénaïque,
+une des plus interessantes à connaître, restait néanmoins peu connue. La
+géographie et l’histoire demandaient dès long-tems un voyageur assez
+heureux, pour soulever le voile qui la dérobait à la curiosité
+européenne ; plusieurs l’avaient tenté, aucun n’y avait complétement
+réussi, j’osai à mon tour l’entreprendre._ Sire, _vous avez accueilli,
+avec votre royale et indulgente bienveillance, mes faibles travaux, et
+vous avez bien voulu leur accorder une brillante récompense, en agréant
+la Dédicace de l’ouvrage dans lequel j’ai réuni leurs résultats. Cette
+haute faveur est le plus puissant encouragement que j’aie pu
+ambitionner, et le gage le plus sûr du succès de mes efforts._
+
+_Daignez agréer,_ Sire, _l’hommage de ma reconnaissance, et celui du
+profond respect avec lequel_
+
+_Je suis,_
+
+ Sire,
+
+ De Votre Majesté,
+
+ _Le très-humble et très-obéissant Serviteur
+ et fidèle Sujet,_
+
+ J. R. PACHO.
+
+
+
+
+ =PREMIÈRE PARTIE.=
+
+ * * * * *
+
+ _MARMARIQUE._
+
+
+[Illustration : CARTE DE LA MARMARIQUE ET DE LA CYRÉNAÏQUE COMPRENANT
+_les Oasis voisines de ces Contrées ; Dressée par M. J.R. PACHO, d’après
+ses observations Astronomiques et ses Itinéraires, et appuyée en
+plusieurs points, sur les Cartes et les observations les plus récentes.
+1826.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ NOTICE
+ SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
+ DE
+ =M. PACHO ;=
+
+ PAR M. DE LARENAUDIÈRE,
+ SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA COMMISSION CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ DE
+ GÉOGRAPHIE.
+
+ * * * * *
+
+
+Les dernières lignes du voyage dans la Cyrénaïque étaient tracées ;
+quelques jours encore, et M. Pacho allait jouir de toute sa gloire. Mais
+l’inflexible destin en avait autrement ordonné. Une mort déplorable dans
+l’âge où la mort est lointaine est venue tout à coup arrêter dans sa
+course ce voyageur accoutumé depuis long-temps à lutter contre les
+obstacles, à se roidir contre les difficultés et les mauvais jours. Il
+avait déja beaucoup fait pour captiver les suffrages de l’Europe
+éclairée, et son zèle promettait encore de nouvelles découvertes. Nous
+étions loin de nous attendre à faire précéder son premier ouvrage d’un
+tribut à sa mémoire.
+
+JEAN-RAIMOND PACHO naquit à Nice le 23 janvier 1794, de Joseph Pacho,
+négociant riche et estimé, dont les ancêtres étaient d’origine suisse.
+Orphelin à huit ans, dans l’âge où l’on a besoin des soins maternels et
+de la vigilante tendresse d’un père, il fut placé au collége de Tournon,
+département de l’Ardêche. Là, son goût pour le dessin et la botanique se
+développa tout à coup, et n’eut d’autre rival que son penchant pour la
+poésie. C’était d’assez mauvaises dispositions pour l’aride étude des
+lois à laquelle on le destinait. Le cours de droit qu’il suivit à Aix,
+en 1812, ne fut pas terminé ; il l’abandonna, en 1814, pour retourner
+dans sa patrie, où il recueillit la part qui lui revenait dans
+l’héritage de ses parents. Maître d’une fortune toute mobilière à cette
+époque de la vie où le soin de l’avenir n’occupe guère, où le besoin de
+conserver est le dernier de ceux qu’on éprouve, M. Pacho alla voyager en
+Italie et séjourna quelque temps à Turin. Ce voyage n’enrichit que son
+esprit, n’accrut que ses connaissances, et n’augmenta que son
+enthousiasme pour les beaux-arts et les monuments de l’antiquité. Sa
+fortune en souffrit. Il vint à Paris, en juillet 1817, dans le dessein
+de l’améliorer. Il crut que la peinture pouvait le conduire à l’aisance,
+et le genre d’Isabey fut celui qu’il adopta. Il s’essayait dans
+l’imitation périlleuse d’un grand modèle, lorsque son frère négociant à
+Alexandrie l’appela près de lui. Il s’y rendit avec toutes les illusions
+de l’espérance ; elles se dissipèrent promptement ; et, après une année
+de séjour sans résultat, il revint à Paris reprendre ses pinceaux.
+Quelques portraits faiblement payés, quelques articles de journaux moins
+lucratifs encore, étaient loin de suffire à son existence. Il
+s’inquiétait de son avenir lorsque son frère l’engagea à se rendre une
+seconde fois en Égypte. Il arriva au Caire le 12 février 1822. Pendant
+les premiers mois de son séjour, il s’occupa à dessiner quelques-uns des
+monuments de cette grande cité et des environs. Il soumit ses essais à
+M. Jumel, alors directeur d’une des filatures de coton du Pacha, qui
+s’engagea à lui fournir les fonds nécessaires pour explorer la Basse-
+Égypte. Il la parcourut depuis le mois de décembre 1822 jusqu’en avril
+1823, époque à laquelle une disgrace essuyée par M. Jumel lui enleva les
+moyens de soutenir cette entreprise scientifique. Sa mort, arrivée peu
+de mois après, renversa toutes les espérances de M. Pacho, et l’obligea
+à garder en portefeuille un grand nombre de dessins, plus ou moins
+curieux, de sites, de monuments et d’objets d’histoire naturelle. A côté
+de ces stériles richesses, il languissait inoccupé et sans appui dans la
+ville du Caire ; les soucis de l’inaction, si puissants sur les
+imaginations ardentes, altéraient sa santé ; l’épuisement de ses forces
+amenait le découragement ; il allait y succomber, lorsqu’il eut le
+bonheur de rencontrer dans M. Célestin Guyenet du canton de Neuchatel en
+Suisse, fondateur et directeur de la manufacture d’indiennes du vice-
+roi, un protecteur et un ami. M. Pacho en lui peignant sa position
+précaire, l’intéressa vivement à ses projets d’exploration ; il obtint
+de ce négociant, ami des sciences, les fonds nécessaires pour continuer
+ses recherches et entreprendre le voyage des cinq Oasis. Parti du Caire
+le 17 novembre 1823, il visita successivement le Fayoum, les Oasis de
+Syouah, el Arachièh, et Faredghah. Il regretta que les circonstances ne
+lui permissent pas d’explorer trois villages isolés à quatre journées
+nord-ouest de Faredghah, qu’on lui annonçait comme devant renfermer de
+nombreuses ruines d’anciens édifices. Il revint de Faredghah à Syouah, à
+l’Oasis du Fayoum, au temple Keroum, puis se dirigea sur Béni-Hassan et
+Siout, et se rendit à Béni-Ali où il resta treize jours pour obtenir
+d’Hamed Bey, l’ancien Kiahya du Caire, quelques Arabes destinés à lui
+servir de guides. Il visita avec eux la vallée Ruinée ou des ruines,
+l’Oasis d’El Karghèh, Gainah, Boulac, Dakakim, Berys et leurs environs.
+Il revint sur ses pas, puis se porta à l’ouest et atteignit l’Oasis de
+Dhakel, en passant par Aïn Amour, Ballat et Themida ; il examina l’Ouadi
+El Gharb, qui contient neuf villages, et le Bahr Be-la-ma qui traverse
+l’Oasis. Il reprit la route du nord, qui le conduisit à Farafrah, puis à
+Siout, d’où il revint au Caire dans le courant d’août 1824. Cette
+exploration des Oasis de l’Égypte, résultat de neuf mois de peines et de
+fatigues, ne satisfit point l’active curiosité de M. Pacho. Depuis long-
+temps un projet d’une tout autre importance occupait sa pensée. Pendant
+son premier voyage à l’Oasis d’Ammon, les Arabes Aoulad-Aly l’avaient
+souvent entretenu du Djebel-Akhdar, nom moderne de la Pentapole
+Cyrénaïque. Les descriptions qu’ils lui firent de leur ancien domaine,
+de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et des merveilles
+de ses ruines ravit son imagination, et fit naître chez lui le plus vif
+désir d’explorer cette terre riche de vieux souvenirs et presque
+inconnue. Il fit part de son projet à M. Henry Salt, consul général
+d’Angleterre, qui, tout en ne lui laissant ignorer aucun des dangers qui
+l’attendaient dans cette périlleuse excursion, lui remit le programme de
+la société de géographie, relatif à un voyage dans la Cyrénaïque. Ce
+programme, fruit de la proposition de M. Alex. Barbié du Bocage,
+éclairait une partie des recherches de M. Pacho, comme il le dit lui-
+même. Son influence sur sa détermination fut décisive. Il traçait déja
+son itinéraire, lorsqu’il découvrit une difficulté de nature à modérer
+un peu les élans d’un premier enthousiasme. Il s’aperçut que le voyage
+serait fort cher et qu’il était sans argent. Ses démarches, pour s’en
+procurer, furent d’abord sans succès ; il obtint des éloges et rien de
+plus. Son inquiétude était grande ; elle fut heureusement de courte
+durée. M. Guyenet ne lui manqua pas, il fit tous les frais de
+l’entreprise avec ce désintéressement qui trouve plus d’approbateurs que
+d’imitateurs. Les consuls généraux de France et d’Angleterre, et même,
+ce qui est digne de remarque, celui des états Barbaresques,
+s’intéressèrent vivement au sort de ce voyage, et cherchèrent à en
+assurer le succès par des lettres de recommandation les plus pressantes.
+M. Müller, jeune orientaliste dont les connaissances dans la langue
+arabe avaient été déja fort utiles à M. Pacho dans les Oasis, et qui le
+servirent mieux encore dans la Cyrénaïque, voulut partager les périls et
+l’honneur de cette nouvelle exploration. Elle se présentait avec un
+attrait d’autant plus vif qu’elle avait en grande partie le caractère de
+la nouveauté. La Cyrénaïque n’avait pas encore été visitée dans son
+ensemble. Le Français Granger, sous la protection d’un chef de voleurs,
+avait pénétré jusqu’à Cyrène, et copié de nombreuses inscriptions
+antiques. Mais le récit de ses travaux avait disparu. Paul-Lucas et
+Bruce n’offrirent que des indications superficielles. Les notices
+recueillies et publiées par Della-Cella, se présentaient comme les
+premiers renseignements intéressants sur les monuments de l’ancienne
+Pentapole ; malheureusement le savant Italien ne les dessina pas, et ne
+soulevant qu’une partie du voile excita la curiosité sans la satisfaire
+entièrement. Le Père Pacifique avait ajouté peu de faits aux faits déja
+connus. Le général Minutoli s’était arrêté au pied du mont Catabathmus,
+et les grands travaux du capitaine Beechey, depuis Tripoli jusqu’à
+Derne, n’étaient pas alors connus. Le but de M. Pacho était d’examiner
+d’une manière complète toute la partie maritime comprise entre
+Alexandrie et les côtes de la grande Syrte. Nous allons essayer
+d’esquisser ici les principaux traits de cette longue exploration. Elle
+commence le 3 novembre 1824, par la vallée Maréotide, célèbre dans
+l’antiquité par ses vignobles. Le voyageur voit ensuite les ruines
+d’Abousir l’ancienne Taposiris, où il cherche en vain des vestiges de la
+Vieille-Égypte ; il s’arrête au château-fort de Lamaïd, construction des
+Sarrazins du moyen âge, de ceux qui se mesuraient avec les chevaliers de
+l’Occident. Il séjourne à Dresièh, visite les citernes de Djammernèh, et
+s’étonne de la solitude de ces lieux, jadis couverts de villages et
+d’habitants ; il franchit les collines de l’Akabah-El Soughaïer, premier
+échelon des hauteurs qui s’élèvent progressivement jusqu’aux montagnes
+de la Pentapole ; il aperçoit ici, pour la première fois, en grand
+nombre les tentes brunes des Arabes, et son pinceau trace le premier
+tableau général des mœurs de ces nomades. Il s’arrête aux ruines de
+Kassaba-Zarghah, puis au port de Berek, le célèbre Parætonium des
+anciens géographes, et l’entrepôt du commerce des Aoulad-Aly, avant
+qu’ils eussent cédé au génie entreprenant du vice-roi d’Égypte. Il
+traverse le retoutable Akabah-El-Soloum, gardé par des tribus
+indépendantes qui forcèrent le général Minutoli à s’arrêter au pied de
+ces hauteurs ; il parcourt le grand plateau de Za’rah et la célèbre et
+fertile vallée de Daphenèh, coupée de mille canaux et habitée par les
+Harâbi, guerriers courageux et cruels. Au sortir de l’Ouadi-El-Sedd, sa
+marche le conduit sur le rivage en face de l’île rocailleuse de Bomba,
+l’Aedonia de Scylax, voisine de la fameuse Platée d’Hérodote. L’aspect
+de l’Ouadi Temmimèh lui confirme la description que les anciens ont
+laissée d’Aziris. Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de
+Bomba, il arrive sur les premiers échelons boisés des monts cyrénéens,
+et les Nubiens et les Égyptiens qui l’accompagnent, s’émerveillent de
+cette végétation si riche et si nouvelle pour leurs yeux habitués à la
+nudité du désert. Derne, tant désirée par les hommes de sa caravane et
+par lui-même, le reçoit enfin dans ses murs. Il y trouve d’abord un
+repos nécessaire, puis des contrariétés désespérantes. Il les surmonte,
+et reprend enfin sa route par le château de Zeïtoum, et les vallées
+profondes et pittoresques de Betkaât et de Tarakenet ; il se rend aux
+ruines de Massakhit (la ville des statues), ancien séjour des chrétiens.
+Il voit les débris imposants de Tammer, qui lui semblent les ruines
+mêmes du temple de Vénus, comme toutes celles de cette contrée lui
+indiquent qu’il se trouve dans l’un des cantons les plus florissants de
+la Pentapole. Il pénètre dans les grottes sepulcrales, et s’arrête sur
+le bord des réservoirs de Lameloudèh, peut-être l’ancienne Limniade. Il
+quitte le dromadaire pour le cheval de Barcah, et sur cette agile
+monture il se hasarde à parcourir les bords des sommités du plateau
+cyrénéen et les sentiers difficiles de ses pentes abruptes. Il va
+chercher les restes de Natroun, la ville de la mer des Arabes. Il
+reconnaît dans le Ras el Hal-al le célèbre Naustathmus de Strabon. Sans
+s’effrayer de la guerre qui règne alors entre les tribus de ces
+contrées, il multiplie ses recherches, il les poursuit dans la vallée
+des figuiers, séjour de paix et de bonheur, où l’attend l’accueil le
+plus hospitalier. Djaus, Téreth, Saffnèh, Ghernès le voient
+successivement explorer leurs sites agrestes et les restes d’une autre
+civilisation. Il fait halte au port de Sousa, aux ruines et aux grottes
+sépulcrales de Tolometa ou Ptolémaïs, de Tokrah ou Teuchira, et
+d’Adrianopolis ; il essaie de déterminer la position du jardin des
+Hespérides ; et, à la suite de cette intéressante excursion, il revient
+à Sousa, l’Apollonie de Strabon, l’ancien port de Cyrène. Il s’approche
+de la Grennah moderne, et se trouve enfin au milieu des ruines de la
+capitale de la Pentapole. Il les examine en détail, descend dans les
+tombeaux vides, dans les cavernes profondes, dessine les sarcophages et
+les bas-reliefs dégradés, les statues, les colonnes, les frises
+mutilées ; le désir de tout connaître le détermine à pénétrer dans
+l’aquéduc dont les eaux alimentaient jadis la fontaine d’Apollon, et
+dont les hyènes aujourd’hui gardent souvent l’entrée ; il cherche, à
+défaut de murailles conservées, dans le seul mouvement des ruines, le
+plan de Cyrène, sa forme et son étendue. Il l’exhume de ses décombres
+pour la montrer telle qu’elle fut aux jours de son orgueil. De retour à
+Ben-Ghazi, qui ne conserve plus rien de l’ancienne Bérénice, il descend
+au Sud, atteint Ladjedabiah, dépasse près de ce point les limites des
+terres fertiles, et s’enfonce dans le désert des Syrtes, ancienne patrie
+des Nasamons. Il entre dans l’Oasis de Maradèh, caché au milieu d’un
+labyrinthe de monticules de sables mouvants, et dont les eaux pures ou
+thermales, et la forêt de palmiers, font les délices du voyageur. Il
+visite Audjelah, Oasis plus stérile, dont l’aspect, la culture et les
+produits n’ont pas changé depuis les jours d’Hérodote, et à laquelle un
+destin bizarre a donné pour gouverneur un Français, qui suivit enfant
+l’expédition d’Égypte. Le voyageur n’oublie aucun des cantons habités
+dépendants de ces deux groupes ; il passe une troisième fois par l’Oasis
+d’Ammon, et revient au Caire, par la vallée du lac Natron. Il entre dans
+la capitale de l’Égypte, le 17 juillet 1825.
+
+Une telle entreprise périlleuse et difficile ne peut être soutenue que
+par un vif amour de la science, et disons-le, par la légitime ambition
+des éloges des hommes éclairés. Ce sentiment naturel explique
+l’empressement que mit M. Pacho à réunir ses matériaux et à se rendre en
+France ; et la même année, qui l’avait vu sur les ruines de Cyrène, dans
+les sables du désert, et sous les tentes arabes, le vit au milieu de la
+capitale du monde civilisé. Il arriva à Paris, le 12 novembre 1825, et
+s’empressa de soumettre à la Société de géographie l’ensemble de ses
+travaux. Elle les fit examiner, et, sur le rapport de Malte-Brun, elle
+lui décerna le prix proposé. Cette honorable récompense avait été
+précédée des suffrages de l’Académie des inscriptions, accordés
+particulièrement à la partie archéologique du voyage. Cette compagnie
+avait pour interprète le savant M. Letronne. Les deux rapporteurs
+manifestèrent le vœu de la prompte publication du voyage de M. Pacho.
+Tous deux réclamèrent en sa faveur l’appui du gouvernement. Leurs voix
+furent entendues de quelques amis des sciences. M. le comte Chabrol de
+Volvic, préfet de la Seine, qui les protége comme un homme qui leur doit
+une partie de sa renommée, répondit à ce noble vœu, et MM. Firmin Didot
+se chargèrent avec empressement de cette publication dispendieuse. Elle
+parut sous les auspices de S. M., qui daigna en agréer la dédicace.
+L’ensemble de ce grand travail a été mis sous les yeux du public, et ce
+juge suprême a ratifié les décisions des Académies. Il a reconnu que le
+talent de l’observateur était de niveau avec la tâche qu’il s’était
+imposée, et digne de la célébrité des lieux parcourus. On a été frappé
+de l’importance des faits relatifs à la géographie physique et à la
+distribution des plantes, et, bien que ces faits soient peu nombreux, et
+n’embrassent pas toutes les localités, ils permettent déja de comparer
+la végétation de la Cyrénaïque avec celle des terres voisines ou des
+zones correspondantes. On suit avec un vif intérêt les détails
+topographiques et archéologiques nombreux, nouveaux et empreints du
+cachet de l’exactitude. Les dessins de ruines, les copies d’inscriptions
+antiques méritent les mêmes éloges. M. Pacho sait l’art de transporter
+son lecteur sur les sites mêmes, par des descriptions vivantes, et de
+l’initier aux mœurs des habitants, par des tableaux pleins de fraîcheur,
+de mouvement et de vérité. Tout ce qui tient à la géographie comparée
+décèle le savant consciencieux, lors même qu’il se trompe, et toujours
+l’implacable ennemi des systèmes. M. Pacho aime à peindre les masses, à
+grouper les objets analogues ou dissemblables, seul moyen de les faire
+bien connaître. Son style généralement nerveux et brillant, s’anime sous
+l’influence des lieux et des souvenirs. S’il manque quelquefois de
+souplesse, s’il n’a pas encore toute cette pureté classique, toute cette
+grace flexible, heureux présent de la nature, ou dernière conquête de
+l’étude, c’est que les travaux de l’érudition, auxquels M. Pacho
+soumettait comme par force sa poétique imagination, ne lui permettaient
+pas d’accorder d’assez longues heures aux méditations du littérateur.
+Difficile à l’excès, il traitait ses propres compositions avec une
+rigueur que les seuls gens de goût regardent comme un devoir ; et, bien
+qu’au début de sa carrière littéraire, on voyait déja son talent grandir
+avec rapidité. Depuis le jour de son arrivée à Paris, jusqu’au jour de
+sa mort, M. Pacho travailla sans relâche à la rédaction de son voyage.
+Vivant dans une retraite profonde, il consacrait toutes les heures du
+jour, et souvent celles de la nuit, à ce qu’il regardait comme son plus
+beau titre à l’estime du monde savant. Cette tension continuelle
+d’esprit, cet isolement complet de la société, cette absence de toute
+distraction, développèrent rapidement chez lui une misantropie d’autant
+plus funeste qu’elle se nourrissait à chaque instant de toutes les
+contrariétés inséparables d’une vie littéraire et d’une position
+incertaine. Le même M. Guyenet, qui avait fait les frais de ses voyages,
+lui continuait à Paris l’appui de ses moyens. Trop fier pour solliciter
+les dons du pouvoir, et se croyant en droit de les obtenir, M. Pacho
+s’indignait de n’être pas prévenu. Peut-être des récompenses, qui
+n’eussent pas été des faveurs, auraient-elles exercé une heureuse
+influence sur son moral, et triomphé de sa noire mélancolie. Il en vint
+bientôt à ce point déplorable de soupçonner la foi et l’attachement de
+ses amis, et d’en restreindre le cercle chaque jour. Il couvrait de
+nuages un avenir qui n’aurait eu rien d’inquiétant pour un tout autre
+caractère. En descendant en lui, il aurait vu qu’il n’avait besoin de
+personne pour assurer sa destinée. Toutefois, au milieu de laborieuses
+occupations, sa santé s’altérait, et le régime excitant qu’il avait
+adopté, en ranimant momentanément ses forces, le replongeait bientôt
+dans une faiblesse plus grande. Des pensées de mort vinrent enfin
+l’agiter. Celui qui écrit ces lignes eut quelquefois le bonheur de
+rendre des instants de calme à son esprit troublé. Mais le souvenir de
+telles consolations disparaissait rapidement, et le désespoir
+s’acharnait de nouveau sur sa victime. Dans cette lutte affreuse la
+raison de M. Pacho succomba. Il cessa de vivre, ou plutôt de souffrir,
+le 26 janvier 1829, à l’âge de 35 ans et trois jours.
+
+Ce savant voyageur appartenait à la commission centrale de la Société de
+géographie. C’est là que sa perte, doublement sentie, devait inspirer de
+plus vifs regrets, ils n’ont pas manqué à sa mémoire. Une souscription
+proposée, et aussitôt remplie, a été destinée à élever sur sa tombe un
+modeste monument. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité démêlaient
+facilement à travers quelques inégalités de caractère la bonté de son
+cœur, et son extrême obligeance. Les hommes du désert lui avaient fourni
+le modèle de l’homme indépendant, il avait bien profité à leur école.
+Toute réserve prudente lui semblait de la tyrannie, il la repoussait.
+Comme l’Arabe, dont il aimait les vertus, la reconnaissance était le
+seul pouvoir qui le rendit partial. Ce noble sentiment est empreint dans
+tous ses écrits. Quelques-uns d’entre eux n’ont pas vu le jour. Parmi
+ces derniers se trouve un tableau des tribus Nomades anciennes et
+modernes, dont il avait lu plusieurs fragments dans les séances
+générales de la Société de géographie. C’était son ouvrage de
+prédilection, celui qui lui souriait le plus. Ce qu’on en connaît a déja
+mérité de nombreux suffrages. Ils ont été donnés au caractère original
+de cette composition, à la nouveauté de ses points de vue, à la variété
+de ses détails, et surtout à l’alliance d’un style élégant et d’une
+consciencieuse érudition. M. Pacho laisse encore inédit le journal de
+son voyage dans les Oasis, ainsi qu’une collection de dessins recueillis
+sur les terres habitées du désert Lybique. Le travail de M. Pacho peut
+faire la matière d’une intéressante publication, et compléter l’ensemble
+des grands ouvrages qui nous ont fait connaître les monuments
+d’architecture de l’Égypte et des contrées environnantes.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ AVANT-PROPOS.
+
+ * * * * *
+
+
+Durant mon premier voyage à l’Oasis d’Ammon[1], les Arabes _Aoulâd-Aly_
+m’entretinrent souvent du _Djebel-Akhdar_, nom moderne de la Pentapole
+cyrénaïque. Les descriptions qu’ils me firent de leur ancien domaine[2],
+de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et du merveilleux
+de ses ruines, quoique je les supposasse exagérées, s’accordaient assez
+avec les traditions historiques et les récits des voyageurs, pour
+augmenter le désir que j’avais formé de parcourir cette contrée célèbre.
+Néanmoins, selon le plan que je m’étais fait, je voulus auparavant
+connaître les autres Oasis du désert libyque, et ce ne fut qu’à mon
+retour de _Dakhel_, que je songeai à mettre mon projet en exécution.
+
+Ce nouveau voyage me parut d’autant plus attrayant, que, de toutes les
+personnes qui l’avaient entrepris, les unes ne l’avaient exécuté qu’en
+partie, et les autres y avaient complétement échoué.
+
+En effet, vers l’an 1760, Granger, chirurgien français, connu par son
+voyage en Égypte, se rendit à Cyrène, conduit par un chef de voleurs, à
+qui il avait promis une haute récompense à son retour. Sous les seuls
+auspices de ce dangereux protecteur, l’intrépide voyageur put néanmoins
+visiter les ruines de Cyrène, et copier un grand nombre d’inscriptions.
+Mais ces peines, ces travaux devinrent infructueux ; le Mémoire de son
+voyage s’égara après être parvenu en France[3].
+
+Je ne m’arrêterai point aux notions superficielles fournies sur ce pays
+par Paul Lucas et le fameux Bruce. En 1812, le pacha de Tripoli, voulant
+punir la révolte de son fils, gouverneur de Derne, envoya une armée dans
+cette province ; le médecin Cervelli accompagna cette expédition, et
+recueillit, en traversant la Pentapole, quelques notions intéressantes.
+Une seconde expédition du même pacha contre les Arabes de Barcah, faite
+en 1817, fournit à un autre Européen l’occasion de parcourir cette
+contrée ; M. Della Cella, personne fort instruite, publia la relation de
+son voyage, et eut la gloire d’avoir soulevé le premier une partie du
+voile qui nous dérobait Cyrène ; toutefois, ses nombreuses indications
+de monuments qu’il ne dessina point, ses aperçus ingénieux mais vagues,
+très-intéressants mais insuffisants, excitèrent bien plus qu’ils ne
+satisfirent la curiosité du monde savant[4].
+
+Le voyage à Cyrène, fait en 1819 par le P. Pacifique, préfet apostolique
+à Tripoli, ajouta peu aux notions données par M. Della Cella. En
+général, ces voyageurs, dont la position personnelle avait limité les
+recherches, nous ont plutôt transmis leur admiration pour ce pays qu’ils
+ne nous l’ont fait connaître. Les monuments d’une contrée qui fut
+successivement occupée par des peuples de mœurs et d’origine différentes
+ne pouvaient être connus par de légères descriptions, il fallait les
+reproduire par le dessin ; les erreurs géologiques, de fausses notions
+accréditées, et surtout l’intérêt de la géographie, demandaient un long
+examen et des observations positives ; mais ce résultat exigeait une
+réunion d’hommes éclairés, et il allait être obtenu.
+
+Le général Minutoli forma le projet, en 1820, de visiter complétement la
+Cyrénaïque et tous ses environs. Ce général était accompagné de savants
+et d’artistes qui assuraient à son entreprise des résultats de la plus
+haute importance. Malheureusement les vœux des amis de la science furent
+de nouveau déçus. A peine le général prussien fut-il arrivé au pied du
+mont _Catabathmus_, que, déplorant la perte de trois Européens parmi
+ceux qui l’avaient accompagné[5], et rebuté par les obstacles que lui
+opposèrent les Arabes, il se vit obligé de retourner à Alexandrie.
+
+Tel était, à ma connaissance, l’état où se trouvaient les notions que
+l’on possédait sur la Cyrénaïque, lorsque je me proposai de contribuer à
+mon tour à en reculer les limites. Trop peu éclairé, je ne pouvais
+aspirer qu’à remplir une bien faible partie de la grande lacune laissée
+dans la connaissance des monuments, de l’histoire et de la géographie de
+cette contrée. Mais avec une volonté ferme d’opposer un examen réfléchi
+aux préventions de l’enthousiasme, et la patience aux obstacles, j’osai
+espérer que je parviendrais peut-être à jeter quelque lumière sur tant
+de faits laissés dans l’obscurité.
+
+Avant mon départ, j’ignorais qu’un officier anglais, M. Beechey, eût
+exploré, en 1822, tout le littoral de la Pentapole libyque ; je ne
+l’appris qu’à Cyrène même, et j’ignore encore le résultat de ses
+travaux. Les talents distingués de M. Beechey m’étant particulièrement
+connus, j’aurais sans doute renoncé à mon projet, si j’eusse eu
+connaissance de son voyage. Toutefois je ne regrette point les peines
+que j’ai essuyées ; nos recherches pourront se compléter réciproquement,
+et seront surtout susceptibles d’offrir un avantage précieux pour le
+public, celui qui résulte du contrôle qu’il sera à même d’établir entre
+deux relations sur un pays aussi peu connu.
+
+Affermi dans mon dessein, je le communiquai à M. Müller. Ce jeune
+Orientaliste, qui avait failli périr à _Syouah_, victime du fanatisme
+des habitants, désira néanmoins partager encore avec moi les chances de
+ce nouveau voyage ; ses connaissances dans la langue arabe m’avaient été
+très-utiles dans les Oasis, et elles le furent davantage dans la
+Cyrénaïque.
+
+Plusieurs personnes voulurent bien s’intéresser au succès de mon
+entreprise.
+
+M. C. Guyenet, habile mécanicien, résidant au Caire, m’offrit les
+dispositions les plus bienveillantes pour seconder l’exécution
+nécessairement très-dispendieuse de mon voyage.
+
+M. Osman Nourreddin Effendi[6], qui propageait en Égypte les lumières
+qu’il avait acquises en Europe, s’intéressa vivement à mon projet, et il
+eut la bonté de le recommander à la protection du pacha.
+
+Je trouvai chez les consuls-généraux de France et d’Angleterre ce zèle
+empressé à favoriser les entreprises hasardeuses pour lesquelles ils
+pouvaient m’offrir à-la-fois et l’exemple et d’utiles conseils. Ils
+essayèrent, par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, de me
+rendre plus praticable le rude sentier que j’allais suivre.
+
+Eu égard aux démarches de M. Drovetti, j’obtins des lettres très-
+officieuses de _Mohammed-el-Gharbi_, personnage très-puissant dans la
+province de Ben-Ghazi, et consul-général des états barbaresques auprès
+du vice-roi d’Égypte.
+
+M. Salt me recommanda avec chaleur à M. Waringhton, chargé d’affaires du
+roi d’Angleterre à Tripoli, et à M. Rossoni, vice-consul de la même
+puissance à Ben-Ghazi. Ce fut encore par les soins de M. Salt que j’eus
+connaissance d’un programme de la Société de Géographie de Paris,
+relatif à un voyage dans la Cyrénaïque : ce programme, fruit de la
+proposition de M. Alex. Barbié du Bocage[7], éclaira fort à propos une
+partie de mes recherches, et me fit même envisager l’espoir d’obtenir
+les suffrages de cette savante société.
+
+Enfin, soutenu par l’appui de tant de personnes recommandables, j’entrai
+avec confiance dans la carrière que j’avais devant moi ; quelques
+dangers qu’elle présentât, j’ai eu le bonheur de les surmonter.
+
+Guidé par les souvenirs de l’antiquité, j’espérais offrir au monde
+savant une abondante moisson de documents précieux ; j’espérais que le
+résultat de mes recherches parviendrait non seulement à intéresser les
+arts, mais à éclaircir quelques pages obscures de l’histoire. Le temps,
+le climat, et surtout la barbarie, ont en partie déçu mon attente : mais
+si je n’ai pu retracer les belles époques de Cyrène autonome, j’ai du
+moins essayé d’offrir l’image fidèle de ce qu’elle est de nos jours.
+J’ai eu l’avantage, n’importe par quelles chances, de séjourner long-
+temps dans la Pentapole, et j’ai pu mesurer, dessiner et décrire tout ce
+qui m’a paru digne d’intérêt.
+
+C’est de la réunion de ces matériaux que se compose l’ouvrage que je
+livre au public : dire qu’il est le résultat des recherches d’un seul
+voyageur et de ses connaissances à peine élémentaires, c’est assez
+avouer sa faiblesse : cette faiblesse est d’autant plus grande qu’elle
+ne peut être rachetée, ni d’un côté, par ce haut degré d’intérêt que lui
+ont presque totalement enlevé et le temps et les hommes, ni de l’autre,
+par les prestiges du style qui peuvent faire valoir le sujet le moins
+important en le revêtant de formes agréables.
+
+Ma relation est un canevas décousu dans lequel je passe brusquement d’un
+sujet à un autre, sans avoir mis entre eux d’autre accord que celui qui
+résulte des incidents fortuits de mon itinéraire. J’ai écrit comme j’ai
+voyagé : tantôt lisant, près d’une ruine, une page d’Hérodote ou de
+Strabon ; tantôt prenant un croquis ou herborisant, ou bien suivant avec
+un périple les contours de la côte, ou m’arrêtant dans une tente arabe.
+
+Quant à la partie paléographique de cet ouvrage, quoique moins
+défectueuse peut-être que la première, elle lui ressemble néanmoins en
+ce qu’elle est inachevée. Dans l’intérêt d’une scrupuleuse fidélité,
+j’ai dressé moi-même les cartes géographiques et les plans, me faisant
+toutefois un plaisir de témoigner ma reconnaissance à M. le chevalier
+Lapie des conseils qu’il a bien voulu me donner. Mes autres dessins ne
+sont que des croquis ; mais ces croquis, je les crois fidèles ; la
+vérité du moins n’y a jamais été sacrifiée à des embellissements d’art
+et à l’effet pittoresque. Pris sur les lieux, à une très-grande échelle,
+ils ont été réduits avec pureté au format de la publication par un
+artiste distingué, M. Courtin. M. Adam fils, peintre avantageusement
+connu, les a ornés de figures que mon crayon inhabile n’avait indiquées
+que très-imparfaitement ; et M. Adam père a mis autant de soins que
+d’obligeance à les reproduire par son burin spirituel.
+
+Que si, malgré toutes les imperfections de mes travaux, on les jugeait
+dignes de quelque attention, je devrais alors avouer que j’ai de grandes
+obligations à la protection que S. Exc. le Ministre de l’intérieur a
+bien voulu leur accorder pour en faciliter la publication. Dans cette
+même supposition, je ne pourrais passer sous silence l’appui que leur a
+offert M. le comte Chabrol de Volvic.
+
+A ces encouragements je devrais joindre ceux que j’ai reçus de plusieurs
+de nos principaux savants.
+
+J’ai trouvé chez M. Letronne, dont le nom seul rappelle la plus vaste
+érudition, ornée des dons brillants de l’esprit ; j’ai trouvé, dis-je,
+auprès de ce savant célèbre, appui, conseils et bienveillance. Ses
+doctes interprétations des inscriptions que contient cette relation, et
+les notes explicatives sur l’archéologie et l’histoire dont il
+l’enrichira[8], lui donneront, du moins sous ce rapport, un intérêt réel
+aux yeux des personnes instruites.
+
+Que ne dois-je point aussi à MM. Champollion ! l’Europe connaît leurs
+importants ouvrages ; elle applaudit à cette haute découverte qui a pu
+dérober aux ruines de Thèbes et de Memphis les secrets si long-temps
+impénétrables des âges antiques : mais peu de personnes connaissent
+autant que moi leur caractère affable, et cette généreuse sollicitude
+qui prend sa source dans l’amour de la science et s’étend jusqu’à ceux
+qui ne lui rendent que de faibles services. Il est aussi flatteur
+qu’agréable pour moi de dire que, malgré les secours du ministère et les
+honorables rapports des académies, si mes travaux ne sont point restés
+enfouis dans un portefeuille, je dois cet avantage, en majeure partie,
+au savant auteur des _Lagides_. Grace à ses obligeantes démarches, à ses
+pressantes recommandations, M. A. Firmin Didot a consenti, dans le seul
+intérêt des arts qu’il cultive et propage à-la-fois, à se charger d’une
+publication très-dispendieuse.
+
+Je m’honore de même des obligations que j’ai envers M. Eyriès. Ce
+profond et modeste géographe, par une inappréciable bonté, a bien voulu
+interrompre souvent ses doctes travaux pour faciliter mes essais, tant
+en m’indiquant des sources à consulter, qu’en m’expliquant des auteurs
+écrits en des langues modernes qui me sont étrangères.
+
+Cette relation contient plusieurs inscriptions arabes traduites par M.
+A. Jaubert : ces services ne sont point les seuls que je dois à ce
+savant Orientaliste : ses utiles conseils sur tout ce qui concerne la
+langue arabe auraient amélioré mon ouvrage, si j’avais su en profiter.
+
+Lecteur, si je me suis autant étendu sur des détails qui me sont
+personnels, vous ne vous tromperez point sur mon intention ; vous ne
+croirez point que j’aie voulu attacher à mes excursions une importance
+dont le premier je reconnaîtrais le peu de fondement ; mais j’ai dû
+d’abord offrir un tribut de gratitude aux personnes qui ont bien voulu
+aider à l’exécution de mon entreprise ; quel que soit le jugement que
+vous portiez sur son résultat, ce jugement peut annuler mon faible
+mérite, mais il ne saurait influer sur les devoirs de ma reconnaissance.
+Ensuite, autorisé par ma propre expérience, et pénétré de respect pour
+ces hommes éminents chez qui l’on trouve, dans le plus grand savoir la
+plus grande indulgence, et dans la plus haute célébrité l’appui le plus
+généreux ; j’ai désiré les signaler à ceux qui se dévouent isolément à
+la carrière pénible des voyages ; à cette carrière dans laquelle,
+luttant sans cesse contre les fatigues et les souffrances, on
+succomberait bientôt, si l’on n’était soutenu par l’imagination, et si
+l’imagination ne l’était elle-même par l’amour pur et désintéressé de la
+vérité.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 1 : D’après l’accueil que l’on fera à mon ouvrage sur la
+Cyrénaïque, j’en publierai un second, sur les cinq Oasis de l’Égypte ;
+résultat de neuf mois de peines et de fatigues dans le désert libyque.
+
+Le jugement favorable porté sur la partie paléographique de ce second
+ouvrage par un célèbre archéologue, par un savant, ami sincère et
+défenseur généreux de la vérité, par M. Letronne, en un mot ; ce
+jugement, publié en plusieurs occasions et sous diverses formes (voyez
+Journal des Savants, mars 1826 ; Bullet. des Scienc. histor., avril et
+novembre même année), prouve du moins mon exactitude scrupuleuse dans
+cette branche de mes recherches.
+
+Quelque obscur que soit un pareil mérite, toutefois, si l’on songe à
+l’importance du sujet et au théâtre de l’exploration, il est susceptible
+d’acquérir de l’intérêt. J’ajouterai que, fruit de la persévérance, ce
+faible mérite ne peut l’être aussi que de cette époque de la vie où l’on
+a l’avantage de réunir la force physique à la force morale ; âge heureux
+de ces stimulantes illusions que la froide expérience décolore bientôt
+et dissipe sans retour.]
+
+[Note 2 : Les _Aoulâd-Aly_, avant d’être soumis par _Mohammed-Aly_,
+occupaient la majeure partie du _Djebel-Akhdar_, désert verdoyant, ainsi
+nommé à cause de sa belle végétation, comparée à l’aridité des lieux qui
+l’entourent.]
+
+[Note 3 : Hist. de l’Acad. des Inscript. t. XXXVII, p. 389.]
+
+[Note 4 : Viag. da Trip. di Barber. alle front. occi. del Egit. Genova,
+1819.
+
+Cette intéressante relation a été traduite en français par le savant M.
+Eyriès, et insérée dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. XVII et
+XVIII.]
+
+[Note 5 : Ces accidents, qui en rappellent tant d’autres ayant la même
+cause, devraient servir d’exemple aux voyageurs européens. Plusieurs
+d’entre eux consultant plutôt l’impulsion de leurs généreux désirs que
+la juste mesure de leurs forces, entreprennent inconsidérément de longs
+voyages en Afrique avant de s’être graduellement habitués à son funeste
+climat, et surtout aux fatigues et aux privations que ses déserts
+occasionnent. Si ces Européens succombent alors, victimes d’une aussi
+brusque transition, ils accomplissent la prédiction d’un proverbe
+arabe : _Le désert dévore les hommes qu’il ne connaît pas._]
+
+[Note 6 : Actuellement bey et major-général des armées du vice-roi
+d’Égypte.]
+
+[Note 7 : Voyez les Bulletins de la Société de Géogr. nos 6, 12.]
+
+[Note 8 : Ces notes que M. Letronne voudra bien me donner, dans le
+bienveillant dessein de soutenir ma faible relation, se trouveront
+réunies, en forme d’Appendice, à la fin de la dernière partie de cet
+ouvrage.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ INTRODUCTION HISTORIQUE.
+
+ * * * * *
+
+
+Cette région, comprise entre les montagnes atlantiques et la vallée du
+Nil, forme une plaine immense et aride, affreux séjour, qui serait resté
+inconnu des hommes, ainsi qu’il fut oublié de la nature, si, parmi ces
+continuelles ondulations de rochers nus et de plaines de sables, l’on ne
+rencontrait de petits cantons fertiles où les habitants se trouvent sur
+la terre comme des insulaires au milieu des mers.
+
+Mais si l’on se dirige vers la partie septentrionale de cette même
+région, là où la côte forme ce grand promontoire, l’on trouvera, par une
+espèce de prodige, ces tristes déserts changés tout-à-coup en montagnes
+boisées, en riantes prairies ; l’on verra des sources jaillir en nappe
+du sein des rochers moussus, serpenter en ruisseaux dans les plaines, et
+tomber en cascades dans les ravins. Pour achever ces contrastes, on
+verra les brises marines, en se jouant dans le feuillage des forêts ou
+bien en glissant sur les pelouses fleuries, venir protéger ces collines
+toujours vertes contre le souffle dévastateur des vents du désert.
+
+Une contrée aussi favorisée par la nature ne pouvait échapper long-temps
+à l’investigation des peuples civilisés. Dès le sixième siècle avant
+notre ère, des colons grecs se rendirent sur ses bords et y élevèrent
+une ville.
+
+Cyrène fut le berceau d’un état célèbre où fleurirent les arts,
+qu’illustrèrent de grands hommes. Fille de la Grèce, elle vit ses monts
+couronnés de temples magnifiques, ses fontaines et ses forêts furent
+peuplées de nymphes. Plus tard, l’austère morale du Christ vint éclairer
+la terre ; les rayons de sa lumière pénétrèrent à Cyrène, et la vérité
+succéda aux fictions aimables, mais trompeuses. Enfin l’islamisme
+envahit cette contrée ; l’étendard de Mahomet remplaça la croix ; signal
+de destruction, il flotta d’abord sur des forteresses, et bientôt sur
+des monceaux de ruines.
+
+Ces révolutions religieuses furent nécessairement liées à des
+révolutions politiques. Cyrène, après avoir été gouvernée par des rois,
+fut long-temps indépendante. Elle eut la gloire d’être l’alliée
+d’Alexandre, et la honte d’être subjuguée par ses successeurs. Rome ne
+dédaigna point de la recevoir en testament ; elle la traita d’abord
+comme fille adoptive, et la réduisit ensuite au rang des provinces
+tributaires. Sous les Sarrasins, Cyrène n’existait plus ; et quelques
+bourgades arabes s’élevèrent sur les ruines de la Pentapole. Enfin,
+avili et dévasté, le sol qui avait été le théâtre d’une brillante
+civilisation fut abandonné à des hordes errantes qui, en l’occupant de
+nos jours, n’ont pas même conservé la mémoire de son ancienne splendeur.
+Mais ces différentes phases de prospérité et de décadence exigent
+quelque développement.
+
+Nous ne chercherons point à reconnaître quels furent les habitants de la
+Cyrénaïque dans les temps antérieurs à l’histoire ; si des peuples de
+diverse origine, tels que les Berbères, les Phéniciens et les Libyens, y
+formèrent une association politique, ou s’ils y vécurent séparés de
+mœurs et de langage ; si le sol de la Pentapole avait des villes avant
+la fondation de Cyrène, et tant d’autres hypothèses que l’on ne peut
+d’ailleurs avancer avec assurance que sur une connaissance approfondie
+de l’histoire, et lorsqu’on est doué de ce tact qui seul peut faire
+jaillir la vérité du choc même d’une foule d’erreurs transmises par le
+temps, et par le temps accréditées. En nous bornant aux traditions qui
+dévoilent le berceau de cette colonie, on les trouve tellement liées à
+la fable, qu’il est difficile de distinguer la vérité des fictions qui
+l’entourent.
+
+L’île de Théra était affligée de plusieurs années de sécheresse, et ses
+habitants languissaient dans la disette. L’oracle de Delphes, instruit
+peut-être par l’expédition des Argonautes de la grande fertilité d’un
+canton de Libye, ordonne à un de leurs descendants d’aller sur cette
+terre hospitalière jouir des biens que refusait le sol natal.
+
+Après des tentatives infructueuses, Battus et ses colons arrivèrent dans
+un lieu dont le seul aspect surpasse les promesses de la Pythie. Ombragé
+par des forêts, arrosé par des sources, ce lieu s’étend d’un côté en
+plaine immense, et de l’autre descend en terrasses vers la mer. Les
+Libyens mêmes, secondant les intentions de l’oracle, engagèrent les
+Grecs à s’établir dans cet heureux canton : « Étrangers, leur dirent-
+ils, venez partager en paix les dons que nous accorde la nature ; ici la
+voûte du ciel est entr’ouverte ; ici tombent ces pluies bienfaisantes
+qui fertilisent nos terres et parent nos collines ; plus loin elle est
+d’airain, et l’on ne voit que de stériles solitudes. »
+
+Tel est le lieu où s’arrêtèrent les colons de Théra ; bientôt les murs
+d’une grande ville couronnèrent la sommité de la montagne, et cette
+ville fut appelée _Cyrène_.
+
+De même que dans toutes les traditions grecques, les historiens,
+rivalisant avec les poètes, ont entouré de gracieuses allégories
+l’origine de la ville aimée d’Apollon.
+
+Une contrée aussi riante, environnée d’affreux déserts, devait avoir une
+nymphe pour protectrice ; l’eau limpide qui jaillissait au milieu de la
+ville du sein d’une grotte mystérieuse, devait être une divinité qui
+présidât aux destinées de Cyrène. Tel fut, sous différentes formes, le
+sujet des inventions de la fable. L’on pourrait même rapprocher de
+l’allégorie de Justin celle du poète de Mantoue : on pourrait supposer
+que la nymphe Cyrène, célébrée dans ses chants, en parcourant les côtes
+de son liquide empire, se serait arrêtée dans ce canton de Libye,
+charmée d’y respirer un air aussi pur que dans l’Attique ; et tandis
+qu’elle aurait pénétré dans les réduits secrets des vallons solitaires,
+Apollon l’eût aperçue du haut de son char, il l’eût surprise dans ces
+bocages, qui dès-lors auraient servi de retraite à leurs amours. Nous en
+retrouverions de même le fruit dans cet Aristée, l’objet de la tendresse
+de la nymphe Cyrène. Élevé dans ces forêts ombreuses, sur ces collines
+parfumées que fréquentent des essaims d’abeilles, Aristée eût ensuite
+enrichi l’Arcadie des merveilles qui entourèrent son enfance en Afrique.
+
+Quoique ces agréables fictions se décolorent souvent à l’aspect des
+lieux qui en furent les objets, elles leur impriment néanmoins un
+intérêt qui croît encore, si ces contrées célèbres se trouvent
+maintenant abandonnées, ou bien en proie à de farouches habitants.
+
+Le fondateur de la colonie, connaissant tout le pouvoir d’une religion
+séduisante sur l’imagination active du peuple dont il était le chef,
+donna dans son naissant royaume la plus grande majesté au culte des
+dieux : il fit planter, auprès de la ville, des bois qui leur furent
+consacrés ; un temple magnifique fut élevé devant la grotte de la nymphe
+Cyrène ; ce temple fut dédié à Apollon ; et tandis que l’on conservait
+dans l’intérieur le feu éternel, les ondes de la fontaine traversaient,
+en murmurant, son sanctuaire.
+
+A ces pompes religieuses, Battus joignit de sages institutions
+politiques. Dans l’objet de cimenter l’union entre ses sujets, et de
+leur rappeler le souvenir de leur mère patrie, il établit à Cyrène les
+fêtes carnéennes que l’on célébrait à Sparte le septième du mois
+carneus. A cette époque mémorable, le peuple quittait ses travaux ; il
+sortait de ses foyers ; il se portait, sans distinction d’âge ni de
+sexe, dans une plaine spacieuse, à l’ombre des thyons odorants ou des
+noueux siliquiers ; et là, après avoir imploré la clémence des dieux par
+des sacrifices solennels, on se livrait à la joie qu’inspirent les repas
+publics, et l’on exécutait des danses militaires.
+
+Reconnaissants de tant de bienfaits, les Cyrénéens, à la mort du premier
+de leurs rois, lui rendirent les honneurs héroïques, et cherchèrent
+même, par des emblèmes ingénieux, à perpétuer le souvenir de la paix
+intérieure, et de la prospérité au dehors dont la colonie avait joui
+sous son heureux gouvernement. Ils lui consacrèrent le _sylphium_,
+symbole de leurs richesses, et lui érigèrent un tombeau à l’extrémité du
+marché de la ville, afin que son ombre jouît du spectacle journalier des
+assemblées du peuple, et que le peuple eût toujours présent à la mémoire
+les vertus de ce bon roi.
+
+Le règne du premier des Battus promettait à Cyrène de longues années de
+paix et de bonheur ; mais ses successeurs, loin de suivre des traces si
+sagement indiquées, furent tous, assure Pindare, tyrans, impies et
+malheureux ; les récits de l’histoire se trouvent en cela d’accord avec
+le poète.
+
+En effet, quoique la colonie, peu d’années après son établissement, eût
+augmenté son territoire, repoussé les Libyens, et vaincu l’armée
+égyptienne qui était venue à leur secours, elle fut bientôt troublée par
+des dissensions causées par ses rois, qui ne surent pas mieux assurer
+leur bien-être que celui du peuple qu’ils étaient appelés à gouverner.
+
+Les Cyrénéens, effrayés de ces désordres, s’adressèrent à un législateur
+de Mantinée, nommé Démonax. Celui-ci se rendit à leurs sollicitations ;
+il partagea le peuple en trois tribus, lui rendit toutes les
+prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors, et ne réserva pour
+le souverain que le domaine royal et la dignité sacerdotale. Toutefois
+ces réglements, commencés sous la minorité de Battus III, ne
+subsistèrent que durant le règne de ce prince. Arcésilas III, son fils,
+jaloux de reprendre les droits de ses ancêtres, quoiqu’il se fût soumis
+à payer un tribut à Cambyse, s’efforça de détruire, à la faveur d’un
+parti, les populaires institutions de Démonax. Il échoua d’abord dans ce
+projet, et fut même obligé de s’enfuir à Samos ; là il réunit une armée,
+retourna avec elle à Cyrène, et parvint à ressaisir le pouvoir royal.
+Mais à peine en fut-il possesseur, qu’il s’en servit pour assouvir ses
+ressentiments, et bientôt après il périt victime de ses propres cruautés
+à Barcé. Cette mort occasionna une vengeance des plus éclatantes dont
+l’histoire ait fait mention.
+
+La mère d’Arcésilas, sans être découragée par le dérisoire et
+allégorique présent d’un fuseau d’or, qu’elle avait reçu du roi de
+Salamine, au lieu d’une armée qu’elle lui avait demandée, parvint à
+intéresser à sa cause Aryandès, satrape du roi de Perse en Égypte. Mise
+à la tête de toutes les forces de ce pays, elle se dirigea sur Barcé ;
+et, après s’être emparée par la ruse, d’une place que les armes
+n’avaient pu réduire par la force, Phérétime, dans son aveugle
+vengeance, n’épargna pas même son sexe. Elle eut la cruauté de faire
+couper le sein aux femmes des principaux Barcéens, et fit suspendre ces
+honteux trophées autour des murs de la ville. Mais il est consolant de
+pouvoir ajouter qu’une pareille atrocité ne resta pas impunie : peu de
+temps après son glorieux triomphe, cette haineuse souveraine périt
+misérablement dévorée de vers, au milieu même de ceux qui, malgré leurs
+intentions secrètes, n’avaient retiré d’autre fruit d’une longue et
+dispendieuse expédition, que de servir d’instruments à la vengeance
+d’une femme.
+
+Le règne des Battiades dura deux cents ans environ ; les Cyrénéens,
+fatigués des convulsions qui l’avaient agité, cherchèrent dans une autre
+forme de gouvernement, le bonheur et la tranquillité qui paraissaient
+les fuir. Ils crurent obtenir cette tranquillité, en se chargeant eux-
+mêmes du soin de la maintenir ; mais, quoique l’histoire n’ait laissé
+que fort peu de notions sur les événements qui se passèrent dans la
+colonie devenue république, néanmoins, le petit nombre de faits qu’elle
+éclaire, suffisent pour nous donner une idée de ceux qu’elle a laissés
+dans l’ombre.
+
+Alexandre avait conquis l’Égypte et s’avançait dans la Libye pour
+visiter l’oracle d’Ammon. Les Cyrénéens envoyèrent au héros macédonien
+des ambassadeurs avec une couronne et des présents considérables.
+Alexandre ne dédaigna point ces égards d’un peuple libre ; il accepta
+ses présents, fit alliance avec lui, et suivit les ambassadeurs, qui
+l’accompagnèrent jusque dans le temple.
+
+Les guerres que Cyrène eut avec Carthage au sujet des limites des deux
+états, relevèrent aussi son existence politique ; l’on sait que ces
+guerres furent terminées et illustrées par le patriotique dévouement des
+deux frères Philænes. Mais au dedans, elle fut plus que jamais en proie
+à des troubles qu’ils attribuaient aux vices de l’organisation du
+gouvernement.
+
+En vain, dans cette persuasion, ils eurent recours à Platon pour le
+prier de leur donner de meilleures lois. « Leurs divisions provenaient
+de leurs richesses, et ils avaient besoin d’être préparés par
+l’adversité » : telle fut la réponse du philosophe[9].
+
+Livrés à leurs propres institutions, les Cyrénéens tombèrent sous le
+joug de plusieurs tyrans. On peut en juger par la sédition excitée, vers
+l’an 400 environ avant notre ère, par Ariston, qui fit périr presque
+tout le parti aristocratique ; on peut citer le tyran Néocratis, qui,
+afin de satisfaire l’amour dont il était épris pour la femme de
+Ménalippe, prêtre d’Apollon, eut l’audace de faire égorger le ministre
+des autels, et de forcer sa veuve à passer dans ses bras. Les dieux
+outragés obtinrent, il est vrai, une prompte vengeance, et la même
+passion qui avait fait commettre le crime servit à le venger.
+
+Ces usurpations du pouvoir, ces violences, entraînèrent des
+proscriptions ; vers la fin du règne d’Alexandre, un très-grand nombre
+de citoyens se trouvaient exilés de Cyrène ; ils se réunirent dans la
+Crète à Thimbron, qui, par le meurtre d’Harpalus, se trouvait possesseur
+des trésors d’Alexandre et d’une armée considérable. Thimbron entreprit
+de s’emparer de Cyrène ; il alla mettre le siége devant cette ville,
+alors très-opulente malgré ses divisions, puisqu’elle lui offrit cinq
+mille talents[10] pour l’engager à abandonner son entreprise.
+
+Cependant le grand homme qui avait réuni à l’art brillant des conquêtes,
+celui bien plus utile d’une sage politique, Alexandre venait de mourir.
+Son vaste empire, dont lui seul pouvait supporter le poids, devait se
+dissoudre ; en vain ses généraux, réunis autour du trône du monde,
+voulurent y mettre un successeur ; ils ne purent y placer qu’un fantôme.
+Le fils de la danseuse Philline, l’inepte Aridée, frère du héros qui
+venait de s’éteindre, fut proclamé roi ; mais le gouvernement de
+l’empire que ses mains inhabiles n’auraient su diriger, fut partagé
+entre les compagnons d’armes d’Alexandre, et Ptolémée obtint la province
+d’Égypte. Quoique Ptolémée n’eût été envoyé dans cette partie des états
+macédoniens que sous le titre de satrape, ses vues étaient plus
+élevées ; et pour les remplir, il s’efforça de se concilier l’affection
+des Égyptiens par la douceur de son administration.
+
+Cette adroite mais bienfaisante politique ne tarda pas à servir ses
+projets : plusieurs des principaux habitants de Cyrène, chassés de cette
+ville par une émeute populaire, pendant le siége de Thimbron, se
+réfugièrent à la cour d’Alexandrie. Ptolémée saisit avec empressement
+cette occasion pour étendre son pouvoir, et, sous le vain prétexte de
+rétablir les exilés dans leurs droits, il envoya contre la capitale de
+la Pentapole une armée considérable commandée par Ophella.
+
+Divisés par leurs dissensions, les Cyrénéens ne purent à cette époque,
+ainsi que dans les premiers temps de la colonie, repousser avec triomphe
+cette nouvelle attaque, et Cyrène fut conquise.
+
+Néanmoins, trop remuants pour supporter patiemment le joug qu’on leur
+avait imposé, les Cyrénéens essayèrent plusieurs fois de le secouer. Une
+première sédition fut apaisée par Agis, général de Ptolémée ; ils
+osèrent ensuite assiéger la garnison étrangère qui était dans leur
+capitale, et poussèrent la hardiesse jusqu’à se défaire des émissaires
+conciliateurs que leur avait envoyés le gouverneur d’Égypte. Ils furent
+un moment triomphants ; mais Ophella, révolté contre Ptolémée, et par
+cela même devenu leur chef, ayant fait alliance avec Agathoclès, alors
+en guerre avec les Carthaginois, devint la victime de la plus noire
+trahison. Il mit sur pied une armée considérable, et après deux mois de
+marche à travers les sables des Syrtes, dès qu’il eut rejoint le roi de
+Syracuse, au lieu d’un allié qu’il avait voulu servir, il trouva un
+ennemi qui l’attendait pour le surprendre. Ophella, soudainement
+attaqué, périt à la tête de son armée, qui éprouva une défaite totale.
+
+Cet échec laissa Cyrène sans défense ; Ptolémée en profita pour la faire
+rentrer sous son pouvoir ; et afin de prévenir de nouvelles séditions,
+il en confia le gouvernement à Magas, son parent. Ce gouverneur resta
+fidèle à Soter ; mais sous Philadelphe il se révolta, prit le titre de
+roi, et entreprit même une expédition contre l’Égypte, dans laquelle il
+fut toutefois arrêté par un soulèvement de la Marmarique.
+
+Après sa mort, la Pentapole continua à faire partie des états d’Égypte,
+dont le premier des Ptolémées avait été élu souverain dix-neuf ans après
+la mort d’Alexandre, jusqu’à ce que Phiscon Évergète, qui l’avait reçue
+en partage, l’eût transmise à son fils naturel Apion comme royaume
+indépendant.
+
+De nouvelles destinées se préparaient pour Cyrène, et si l’expérience
+eût pu éclairer ses habitants, ils auraient enfin joui des bienfaits
+d’une indépendance, d’autant plus précieuse, qu’elle vint s’offrir à eux
+sous les auspices d’une nation alors grande et généreuse. Apion, se
+trouvant en mourant sans héritiers, dans la crainte que son royaume ne
+tombât de nouveau sous le pouvoir des Égyptiens qu’il n’aimait point, le
+légua au peuple romain vers l’an 96 avant notre ère.
+
+Rome, en acceptant ce testament, laissa la liberté aux habitants de
+Cyrène, et ne se réserva, en qualité de protectrice, que les terres,
+très-considérables il est vrai, attachées au domaine royal.
+
+Mais les Cyrénéens étaient destinés à ne point savoir jouir de leur
+indépendance ; des troubles intérieurs vinrent de nouveau les diviser ;
+en vain Sylla leur envoya Lucullus pour concilier leurs différends ; en
+vain ce général, en leur rappelant la réponse de Platon, opposa la
+sagesse de nouvelles lois au caractère turbulent des Cyrénéens, il ne
+put parvenir à assurer leur tranquillité, et à peine trente ans
+s’étaient écoulés depuis que Cyrène avait été affranchie de toute
+domination étrangère, que, dans l’intérêt même de ses habitants, Rome
+fut obligée de la réduire au rang de ses provinces.
+
+Peu de temps après, elle fut jointe à la Crète, et gouvernée, comme
+province prétorienne, par un proconsul.
+
+Vers l’an 37 avant notre ère, Antoine, qui exerçait alors une puissance
+suprême dans tout l’Orient, cédant aux désirs de Cléopâtre, sépara la
+Cyrénaïque de l’empire, et l’érigea en royaume en faveur de sa fille.
+Mais, après la défaite qu’il essuya à Actium, Cyrène reconnut Auguste
+pour souverain, avant même qu’il se fût rendu maître de l’Égypte, et
+devint, peu de temps après, une province du sénat, gouvernée par des
+préteurs.
+
+Attachée dès-lors à la fortune de Rome, Cyrène en suivit les destinées.
+Avant de la voir s’écrouler avec cet empire, et tomber enfin au pouvoir
+de peuplades barbares, jetons un coup-d’œil sur son organisation
+intérieure, et recherchons, s’il se peut, quelles furent les causes de
+ses grandes richesses malgré ses dissensions, et celle de ses
+continuelles dissensions malgré sa prospérité ?
+
+Peu d’années après la fondation de Cyrène, Barcé, bourgade libyenne,
+accueillit les princes de la famille royale révoltés contre Arcésilas,
+et devint une ville considérable. Quoique toujours gouvernée par ses
+propres rois, elle offrit dès-lors un mélange d’habitants grecs et
+libyens, jusqu’à l’époque où les Ptolémées firent élever une ville sur
+le littoral voisin, qui prit le nom de la dynastie de ses fondateurs.
+
+Ptolémaïs attira dans ses murs les Grecs de Barcé, et celle-ci fut
+entièrement livrée à ses habitants indigènes, dont la plupart reprirent
+bientôt leur genre de vie nomade. Les Barcéens recommencèrent alors à
+inquiéter les villes de la Pentapole, et leurs courses dévastatrices
+leur acquirent une telle réputation, qu’au rapport de Virgile, le nom de
+cette peuplade s’étendit à toutes celles qui l’environnaient.
+
+Cyrène, appelée _racine des villes_, avait fondé Apollonie et Teuchira ;
+la première ne fut pendant long-temps que le port de la métropole, et ne
+devint indépendante que sous les Ptolémées ; la seconde, nommée par la
+suite Arsinoé, fut changée en colonie romaine vers l’an 122 environ
+avant notre ère.
+
+Hespéris, plus connue sous le nom de Bérénice, qu’elle reçut de la fille
+de Magas, femme du troisième Ptolémée, fut la cinquième ville qui forma
+la Pentapole libyque. D’autres, telles que Darnis, Adriane, Lamiane, et
+un grand nombre de bourgs et de villages, s’élevèrent dans la Cyrénaïque
+en des temps postérieurs et à diverses époques.
+
+L’histoire, comme on l’a déja observé, s’est peu occupée de l’intimité
+des relations entre les peuples de l’antiquité ; loin de nous faire
+suivre la série de leurs actions, elle borne ces actions à des
+querelles, et si elle les fait mouvoir, c’est pour s’entr’égorger. Il
+résulte de ce faux système que les troubles intérieurs, et surtout les
+guerres éclatantes, ont exclusivement attiré son attention ; mais ces
+longues aimées de paix sont pour elle une stagnation stérile dont elle
+dédaigne d’éclairer le cours, et d’y puiser des faits instructifs.
+
+C’eût été néanmoins pour nous bien intéressant de connaître les
+relations que les Cyrénéens durent conserver avec leur mère patrie ; un
+poète nous apprend toutefois qu’ils lui envoyaient annuellement des
+théores pour lui offrir les prémices de leurs fruits.
+
+L’analogie de position et la réciprocité même d’intérêts ne durent-elles
+pas occasionner des liaisons entre les Cyrénéens et les autres Doriens,
+isolés comme eux sur des terres étrangères ? Il est remarquable que les
+noms de Cabales et d’Araraucèles se trouvent également dans la
+Cyrénaïque et dans l’Asie-Mineure ; et quoique, dans la première de ces
+contrées, ces noms désignent des tribus libyennes, et dans la seconde
+une ville et une région, cette identité de dénominations semble
+néanmoins indiquer un échange de rapports entre des peuples sortis d’une
+souche commune.
+
+L’histoire aurait dû surtout nous donner quelques notions sur le
+commerce de Cyrène dans l’intérieur de l’Éthiopie. L’Oasis d’Ammon,
+cette colonie de prêtres-marchands, établie au milieu des déserts,
+présentait un point d’entrepôt très-avantageux pour ce commerce. Ses
+relations avec la Pentapole ne sont point douteuses ; les colonnes
+élevées en l’honneur des théores cyrénéens, et d’autres traditions
+historiques, en sont la preuve irrécusable.
+
+Cyrène se serait-elle bornée à ce boulevart de la Libye intérieure ?
+Moins industrieuse que Carthage, n’aurait-elle pas fait pénétrer ses
+caravanes dans les régions plus lointaines ? Si les Nasamons servaient
+les intérêts de sa rivale, les Asbytes et les Auchises ne devaient-ils
+pas lui offrir le même secours ?
+
+Ces dernières hypothèses seront d’autant plus probables si l’on
+considère que le commerce de Cyrène fut très-considérable, et que pour
+en seconder l’activité ils inventèrent le lembus[11]. Ce commerce était
+alimenté par une réunion de causes également puissantes : la grande
+fertilité du sol et son heureuse disposition y faisaient succéder les
+récoltes pendant huit mois de l’année, et des plantes précieuses qui lui
+étaient particulières ou bien qu’on y voyait répandues avec profusion,
+en augmentaient singulièrement les produits.
+
+La campagne de Cyrène était divisée en trois parties, également fécondes
+dans une rare et précieuse succession. A peine avait-on fini la moisson
+et les vendanges sur les bords de la mer, que l’on passait aux collines,
+où les fruits se trouvaient en pleine maturité, et de là on arrivait sur
+le sommet des montagnes, où la nature présentait les mêmes avantages
+dans sa troisième phase de fertilité.
+
+D’épaisses forêts de _thyon_, distribuées sur les flancs septentrionaux
+des monts de la Pentapole, offraient leur bois odorant pour les meubles
+des Cyrénéens, de même qu’elles servaient à former les tables vineuses
+consacrées aux fêtes de Bacchus ; tandis que le _sylphium_, dont la
+valeur égalait celle de l’argent, et que les Césars renfermaient dans
+leur trésor, croissait en abondance dans les lieux les plus incultes de
+cette heureuse contrée.
+
+Tant de richesses prodiguées par la nature, dans un pays environné de
+déserts, devaient porter ses habitants à un haut degré de puissance, ou
+bien les plonger dans le luxe et la volupté : en premier lieu, ils
+auraient pu influer sur la civilisation de l’Afrique ; ils auraient pu
+faire pénétrer dans les régions de l’intérieur la lumière des arts, par
+de hardies expéditions et de philanthropiques desseins ; en second lieu,
+ils pouvaient jouir, sous l’ombrage de leurs forêts, des biens que leur
+assurait le sol, et se borner à repousser les hordes nomades de leur
+paisible séjour. Les Cyrénéens avaient à choisir entre une haute
+existence politique, et les douceurs d’une oisive retraite ; entre une
+gloire durable, et des jouissances passagères : et les Cyrénéens
+dédaignèrent la gloire et s’abandonnèrent aux plaisirs.
+
+Les courses de chars, les repas somptueux, la mélodie des chants, les
+danses et les fêtes, remplirent le cours de leur molle existence ;
+Cyrène était déchirée par des factions, elle était envahie par des
+armées étrangères ; mais les cris joyeux des bacchantes étouffaient les
+clameurs politiques, et leurs danses lascives s’animaient au bruit des
+chaînes qui pesaient sur la patrie.
+
+Le luxe et la volupté furent portés au comble : le luxe s’étendit
+jusqu’aux artistes, et principalement sur ceux qui exerçaient des arts
+frivoles ; la volupté reçut le nom spécial de cette contrée, et fut même
+érigée en secte par le philosophe Aristippe, qui, par un singulier
+contraste, était disciple de Socrate.
+
+« Opposer une stoïque résignation aux rigueurs de l’infortune, et
+sacrifier son bien-être particulier au bien public, étaient des chimères
+que l’on a follement décorées du nom de vertus ; saisir avec
+empressement le plaisir fugitif, ne s’occuper que du moment présent sans
+s’inquiéter, ni de l’avenir, ni du passé ; en un mot, concentrer toutes
+les jouissances en l’amour de soi-même, et entourer la vie de roses,
+dont on devait respirer les parfums sans toucher aux épines, » tels
+étaient les préceptes fondamentaux de la secte cyrénaïque.
+
+L’on conçoit que de pareilles idées répandues dans une société, étaient
+bien plus susceptibles d’en relâcher les liens, que propres à cimenter
+cette union qui fait la force des états ; et si elles convenaient peu à
+Cyrène gouvernée par des rois, elles devaient bien moins convenir à
+Cyrène république. Il est presque superflu d’ajouter que ce ne fut point
+par de pareils mobiles que Sparte et Rome acquirent ce haut degré de
+puissance qui les rendit maîtresses de tant de nations ; la pauvreté fit
+leur force, l’austérité de mœurs la cimenta, et leur union l’agrandit.
+
+Des philosophes postérieurs à Aristippe, les Carnéade et les
+Ératosthène, firent entendre sous les portiques de Cyrène une morale
+plus pure ; mais quelle influence pouvaient exercer les hautes
+spéculations des sciences ou les sublimes préceptes de la philosophie
+sur des esprits énervés et sur des hommes avides de jouir ? L’impulsion
+était donnée, et ces sages illustrèrent leur patrie sans avoir influé
+sur ses mœurs.
+
+Nous cesserons donc d’être surpris que les Cyrénéens, livrés à une
+morale voluptueuse et regorgeant de richesses, n’aient jamais pu
+supporter le poids de la liberté qui s’offrit si souvent à eux : pareils
+à des enfants capricieux, s’ils mordaient le frein qu’on leur imposait,
+c’était parce qu’il gênait leurs fantaisies, mais ils trébuchaient
+aussitôt qu’ils parvenaient à le rompre.
+
+Cependant Cyrène, confondue parmi les nombreuses provinces de l’empire
+romain, avait perdu sa physionomie originelle ; et ses habitants, outre
+les peuplades libyennes des environs, offraient un mélange de Grecs, de
+Romains et d’Israélites.
+
+Ces derniers avaient été envoyés en colonie dans la Pentapole par
+Ptolémée Soter, et leur nombre s’y était depuis considérablement
+multiplié. Liée avec les Juifs par d’anciens traités qu’elle renouvelait
+à chaque pontificat, Rome favorisa leur accroissement dans toutes ses
+provinces, et particulièrement dans celle de Cyrène. Sa protection était
+surtout nécessaire aux Israélites éloignés de la Judée. Le mépris qu’ils
+témoignaient pour les autres nations, et leur intolérance sur les
+croyances religieuses, les rendaient odieux à tous ceux au milieu
+desquels ils vivaient ; mais, habiles à caresser le pouvoir suprême, ils
+en obtinrent à plusieurs époques des décrets favorables. César,
+reconnaissant des services qu’il en avait reçus dans sa guerre d’Égypte,
+les confirma dans les priviléges qu’ils avaient obtenus du sénat, et
+leur en accorda de nouveaux. Toutefois ce décret, paralysé par la mort
+de César, n’obtint force de loi que sous Antoine, et à cette époque
+même, les Juifs de Cyrène, soumise à l’influence du parti de Cassius et
+de Brutus, ne purent jouir des droits qu’ils venaient d’acquérir en
+vertu du sénatus-consulte ; ce ne fut qu’après la bataille de Philippes,
+qu’un nouveau rescrit d’Antoine leur en assura le libre exercice.
+
+Les priviléges des Juifs, sanctionnés par les lois, statuaient des
+exceptions qui leur étaient tout-à-fait particulières : les assemblées
+et l’exportation d’argent, défendues pour les autres sujets, leur
+étaient permises ; ces faveurs avaient pour objet de faciliter leurs
+réunions religieuses, le libre transport des sommes qu’ils envoyaient
+annuellement à Jérusalem, et les capitations qu’ils payaient au trésor
+du temple. Contrariés à Cyrène dans l’exécution de ces droits, ils
+trouvèrent un puissant appui auprès d’Agrippa, qui ordonna expressément
+au préteur de Libye de les faire indemniser des pertes qu’ils avaient
+essuyées.
+
+Les Juifs de la Cyrénaïque paraissent d’abord avoir joui sagement de la
+protection de Rome : on apprend par un monument que, vers l’an 33 avant
+notre ère[12], traités très-favorablement (dans la Pentapole), ils
+habitaient presque exclusivement la ville de Bérénice, et qu’ils y
+formaient un corps politique gouverné par des Archontes. Ensuite,
+abusant de cette protection, et enhardis par leur nombre, ils
+cherchèrent à leur tour à s’emparer du pouvoir. Ils causèrent, sous les
+règnes de Trajan et d’Adrien, des maux effroyables ; et, si l’on en
+croit les inductions de l’histoire, ils dévastèrent tellement cette
+province par leurs massacres, qu’Adrien fut obligé d’y envoyer des
+colonies pour la repeupler.
+
+Mais depuis long-temps avant cette époque, une nouvelle religion avait
+pris naissance en Orient, et dans le cours d’un siècle elle s’était
+prodigieusement répandue, et avait pénétré dans les provinces les plus
+reculées de l’empire romain.
+
+Néron et ses successeurs voulurent en vain étouffer l’essor du
+christianisme ; les moyens qu’ils employèrent, servirent au contraire à
+le propager ; plus les persécutions se renouvelèrent, plus l’héroïsme
+des premiers apôtres de l’Évangile s’accrut ; les martyrs succombaient
+en foule, et de nouveaux martyrs, vrais protées, reparaissaient de
+toutes parts.
+
+Cette religion obtint enfin un triomphe éclatant sous Constantin-le-
+Grand ; en embrassant la foi de vérité, cet empereur voulut donner à ses
+états une nouvelle capitale qui n’eût pas pour témoins les dieux du
+paganisme, et ce fut de Byzance que partirent dès-lors les décrets qui
+allaient régler le sort des nations.
+
+Le christianisme avait pénétré, dès les premiers siècles, dans la
+Cyrénaïque ; plus tard, sous les auspices du pieux Justinien, la croix
+fut élevée dans cette province sur les autels mêmes de l’idolâtrie et du
+culte des Hébreux. La ville de Borium, située à l’extrémité occidentale
+de la Pentapole, avait un temple dont les Juifs faisaient remonter
+l’origine au règne de Salomon. Ce temple fut changé en église
+chrétienne, et les sectateurs de l’ancienne loi se convertirent à celle
+que l’Homme-Dieu avait lui-même apportée sur la terre.
+
+De plus, s’il faut en croire l’historien de Justinien, on vit, à cette
+époque, la lumière de l’Évangile traverser les sables de la Libye, et
+pénétrer jusque dans le temple mystérieux d’Ammon ; à son aspect, le
+corps sacré des _Hiérodules_ abjura ses erreurs ; l’oracle, qui avait
+déifié le conquérant du monde, se tut ; et l’enceinte que la flatterie
+avait élevée au même héros fut consacrée à la mère du Sauveur, et ne
+retentit plus dès-lors que des louanges adressées au seul et vrai Dieu
+de l’univers.
+
+Mais, quelque grands que fussent ces triomphes de la religion
+chrétienne, une foule d’opinions différentes s’élevèrent, peu de temps
+après sa naissance, au sujet de son interprétation. Indépendamment de
+plusieurs schismes qui divisèrent les chrétiens sous diverses croyances,
+il naquit en outre une foule de sectes qui, dans le but de perfectionner
+le christianisme, en dénaturèrent à tel point l’esprit, qu’ils en firent
+rétrograder l’application jusqu’aux plus grands abus du polythéisme.
+Parmi ces sectes, aussi multipliées qu’elles sont restées obscures,
+était celle des Carpocratiens, fondée par Carpocrates, qui vivait à
+Alexandrie sous le règne d’Adrien[13].
+
+Un grand nombre de ses disciples se dispersèrent dans la Cyrénaïque ;
+et, chose étonnante, la Pentapole chrétienne vit répandre dans ses
+champs des mœurs plus désordonnées, des préceptes plus libres, que ceux
+qu’y avait propagés autrefois le voluptueux Aristippe. L’austère morale
+de l’Évangile fut changée en un code monstrueux qui établit en dogme,
+comme seule source de paix et de bonheur, la libre communauté des femmes
+et de toutes sortes de propriétés.
+
+De pareils préceptes furent même consacrés par des monuments, dans l’un
+desquels le nom révéré du Christ se voit à côté de ceux de Thot, de
+Saturne, de Zoroastre, de Pythagore, d’Épicure et de Masdacès. Selon ces
+mêmes monuments, les Carpocratiens se maintinrent dans la Cyrénaïque
+jusqu’au sixième siècle ; les usages qu’ils avaient adoptés firent
+perdre le trône et la vie à Cobad, roi de Perse, qui avait voulu les
+introduire dans ses états, à l’instigation du même Masdacès, placé par
+les Carpocratiens au nombre de leurs prophètes. On aurait droit par
+conséquent d’être surpris que ces usages eussent acquis un libre et
+honteux exercice dans une société policée, si l’on ne savait qu’ils
+existèrent chez les Nabatæens, sans troubler leur tranquillité
+intérieure, et que ce peuple fut au contraire cité comme exemple de
+concorde et d’union[14].
+
+C’est ainsi que l’histoire des sociétés humaines offre quelquefois des
+problèmes qui mettent en doute jusqu’à l’universalité des principes de
+leurs plus chères affections.
+
+La Cyrénaïque marchait rapidement vers une décadence totale ; elle avait
+été divisée en deux provinces, en Libye supérieure et inférieure,
+commandées chacune par un préfet et un duc. Dans le cinquième siècle,
+sous l’empereur Arcadius, la capitale n’existait plus, ou ce n’était
+plus que son ombre. Un évêque, disciple de la célèbre Hypatia
+d’Alexandrie, rappelait alors la mémoire des anciens philosophes ;
+témoin des catastrophes qui désolèrent cette province, Synésius éleva en
+vain sa figure imposante sur les ruines de Cyrène, pour implorer les
+secours du chef de l’empire ; que pouvait la voix d’un philosophe, dans
+ces temps où les descendants des Césars s’occupaient gravement de
+minuties religieuses, et où de pareilles querelles divisaient les
+nations ?
+
+Les principaux fauteurs des malheurs de la Pentapole n’étaient cependant
+que des hordes barbares qu’il eût été facile de chasser dans l’intérieur
+des terres, puisque quarante Huns au service des Romains suffirent pour
+repousser une de leurs attaques, et les obligèrent à rentrer dans les
+déserts.
+
+Telle fut néanmoins la négligence des empereurs romains envers la
+Pentapole, que dans le même siècle, nous apprend Synésius, des hordes de
+Libyens Ausuriens[15] l’infestèrent à tel point, « qu’il ne s’y trouva
+de montagne assez escarpée, de château assez fort qui pût opposer
+quelque obstacle à leurs courses dévastatrices. Tout devint leur proie :
+ils saccagèrent les villes, dépouillèrent les autels, et leur avidité ne
+respecta pas même l’asyle des tombeaux. Les femmes éplorées quittaient
+pendant la nuit leurs habitations ; elles se réfugiaient dans les
+forêts ; mais ni les ombres de la nuit, ni l’épaisseur des bois, ne
+pouvaient les soustraire à leur fureur. Les plus grandes richesses
+consistaient alors en troupeaux et dans les biens de la terre encore
+ornée de riantes campagnes ; et ces campagnes devinrent la proie des
+flammes ; et les troupeaux périrent, les uns dans ces vastes incendies,
+et les autres furent entraînés dans les solitudes, avec les habitants de
+tout sexe réduits en esclavage. »
+
+A ces déprédations des barbares succédèrent, sous Théodose II, les
+concussions des gouverneurs, qui se hâtèrent de recueillir les derniers
+produits de la Pentapole expirante ; lorsque enfin, quelque temps après,
+une nouvelle et dernière invasion changea à jamais les destinées de la
+Cyrénaïque, et acheva l’œuvre de destruction que les Libyens avaient
+commencée.
+
+Les Musulmans, dont les rapides conquêtes s’expliquent aisément par
+l’incertitude des conseils et la faiblesse qui caractérisaient alors les
+souverains de Byzance, commencèrent par envahir les provinces les plus
+reculées de l’empire.
+
+Amrou-Ben-el-As, favorisé par les Coptes, s’empara de l’Égypte l’an 640
+de Jésus-Christ. La Cyrénaïque chercha d’abord à se soustraire au joug
+musulman ; elle y réussit à cette époque par un traité qu’elle stipula
+avec le conquérant arabe : Amrou respecta les engagements qu’il avait
+pris avec les habitants de la Pentapole, et les distingua expressément
+de ceux de l’Égypte, dont la vie et les biens, disait-il, dépendaient du
+caprice de sa volonté.
+
+Mais ces avantages furent de courte durée : six ans après la conquête de
+l’Égypte par Amrou, les fils d’Ommiah, ralliés sous l’étendard de
+Mahomet, pénétrèrent dans la Cyrénaïque et s’en emparèrent. L’ancienne
+Barcé, destinée à être dans tous les temps le siége de peuplades
+barbares, fut occupée par les Ommiades. A cette dynastie succéda celle
+des Abassides, et celle des Fathimites à cette dernière. Les Chrétiens,
+soufferts dans cette contrée jusqu’au neuvième siècle, furent obligés de
+l’abandonner sous les Fathimites. La Pentapole était alors complétement
+ruinée ; Barcah elle-même n’était plus qu’une petite bourgade ;
+Adjedabia et Sort, situées sur les bords de la grande Syrte,
+réunissaient dans leur enceinte la plupart des habitants de cette
+province.
+
+Les Fathimites avaient été expulsés par les Aïoubites, lorsque ces
+descendants de l’ancienne Colchide, ces esclaves qui entouraient le
+faste des sultans, voulurent à leur tour exercer le pouvoir dont ils
+n’avaient été jusqu’alors que les instruments. Le calife Moaddham tomba
+sous leurs coups, et cette victime assura aux Mamelouks le pouvoir
+suprême en Égypte, durant deux siècles et demi environ. En 1517, les
+Ottomans, conduits par Sélim I, s’emparèrent de cet état et de ses
+dépendances ; trente-trois ans après cet événement, Tripoli d’Afrique
+ayant été conquise par un des généraux de Soliman II, la Cyrénaïque fut
+jointe à cette ville, et forma avec elle un seul royaume gouverné par
+des pachas.
+
+Telles furent les principales phases de la civilisation de la Grèce
+africaine, et des catastrophes qui l’anéantirent.
+
+Livrée à des hordes barbares, Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps,
+qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a
+confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des
+arts ont disparu ; témoins et asyles souillés des races passées,
+quelques tombeaux épars dans la plaine indiquent seuls au voyageur le
+lieu où s’élevait jadis _la ville au trône d’or_.
+
+Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est restée la
+même. Le soleil n’éclaire plus que le deuil de l’antique cité ; les
+pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts : mais ce
+soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent
+des champs toujours fertiles ; les forêts sont toujours ombreuses, les
+bocages toujours riants, et les myrtes et les lauriers croissent dans
+les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sans héros pour
+les recevoir. Cette fontaine qui vit élever autour d’elle les murs de
+Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule encore dans toute
+sa fraîcheur ; et son onde seule interromprait le calme de ces
+solitudes, si la voix rauque des pâtres, ou le bêlement des troupeaux
+errante parmi les ruines, ne se confondaient parfois avec son murmure.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 9 : Les habitants de la ville de Cyrène prièrent une fois Platon
+de leur donner par écrit de bonnes lois, et de leur tracer le plan d’un
+gouvernement nouveau ; ce qu’il refusa de faire, disant « qu’il estoit
+bien malaisé de donner loix aux Cyreniens qui estoient si riches et si
+opulents : car il n’est rien si hault à la main, si farouche, ne si
+malaisé à domter et manier, qu’un personnage qui s’est persuadé d’estre
+heureux. » (PLUTARQ. Vie de Lucullus, trad. d’Amyot, t. V, p. 59.)]
+
+[Note 10 : Environ 27 millions. DIOD. SIC. l. XVIII.]
+
+[Note 11 : Vaisseau à seize rames. (PLINE, l. VIII.)]
+
+[Note 12 : Cette date est celle que Fréret a assignée à l’inscription
+des Juifs de Bérénice ; toutefois, pour en vérifier l’exactitude, il
+faut attendre que le savant M. Champollion-Figeac donne, dans une
+nouvelle édition de Fréret (qu’il fera bientôt paraître, ainsi qu’il a
+eu la bonté de m’en informer), la vraie leçon de cette inscription et de
+cette date, d’après le monument original qu’il a eu en son pouvoir.]
+
+[Note 13 : MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.]
+
+[Note 14 : STRABON, l. XVI, c. 3.]
+
+[Note 15 : Ces _Ausuriens_, dont Synésius seul, à ma connaissance, fait
+mention (epist. 78, in Catast. 299-301. Interp. Dion. Peta.), ne
+rappelleraient-ils pas, par l’analogie du nom et la proximité du lieu,
+les Libyens _Auséens_, qui habitaient, selon Hérodote (l. IV, 180), les
+environs du lac Tritonis ? Les mœurs belliqueuses de cette peuplade, qui
+rendait un culte particulier à Minerve, donneraient un nouveau degré de
+probabilité à ce rapprochement. Selon le même historien, dans une fête
+que les _Auséens_ célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse,
+leurs filles, partagées en deux troupes, se livraient un combat violent
+à coups de pierres et de bâtons ; celle qui s’était le plus distinguée
+pendant l’action recevait, pour prix de sa valeur, une armure complète à
+la grecque. Hérodote, en terminant ce récit, ajoute que ces Libyens,
+avant que des colonies grecques se fussent établies auprès de leur
+territoire, devaient tenir leurs armures des Égyptiens ; cette remarque,
+étrangère à mon rapprochement, peut néanmoins ne pas être sans intérêt,
+et me paraît susceptible d’en provoquer d’autres.]
+
+
+
+
+ VOYAGE
+ DANS LA
+ MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE PREMIER.
+
+ Préparatifs du voyage. — Départ. — _Abousir_. — Vallée Maréotide. —
+ _Dresièh_. — _Maktaërai_. — _El Chammamèh_. — Désert de _Kourmah_.
+
+
+Les avis que l’on me donnait à Alexandrie sur mon voyage étaient peu
+encourageants ; les uns traitaient ma ferme résolution d’imprudence, et
+ma confiance d’aveuglement ; les autres m’engageaient à me rendre à
+Derne ou à Ben-Ghazi, par mer : il était à craindre, disaient-ils, que
+les Arabes limitrophes de la province de Barcah ne me prissent pour un
+espion de Mohammed-Aly, dont le caractère entreprenant et les vues
+ambitieuses portaient ombrage à tous ses voisins.
+
+J’eusse volontiers cédé à ces objections, qui ne me paraissaient pas
+dénuées de fondement ; mais les différentes limites que les anciens
+géographes ont assignées à la Cyrénaïque rendaient intéressante, et même
+nécessaire, l’exploration de sa partie orientale : ce motif, qui fut
+peut-être celui du général Minutoli, me porta à donner à mon voyage
+toute l’étendue projetée par mon prédécesseur ; et pour obtenir un
+dénoûment plus heureux, je me fiai à mes habitudes des fatigues du
+désert, et à la connaissance que j’avais acquise des mœurs et du langage
+de ses habitants.
+
+L’expérience a bien des fois prouvé qu’en Afrique une escorte est
+souvent plus nuisible qu’utile aux travaux du voyageur.
+
+Dans les villes, les Arabes Bédouins, intimidés par la présence d’un
+pacha ou d’un bey, sont prodigues de promesses. Mais dès que ce frein
+imposé à l’avidité et à la mauvaise foi n’existe plus, dès que les
+Arabes sont entrés dans les solitudes du désert, alors se trouvant dans
+leur domaine, ils parlent en maîtres. En vain le voyageur rappelle les
+accords faits et les ordres reçus ; les accords deviennent illusoires,
+et les ordres sont aisément éludés ; et dans l’isolement où il se trouve
+alors, heureux encore si les mêmes hommes qu’il a pris pour faciliter
+ses projets, ne nuisent pas au contraire à leur exécution.
+
+D’un autre côté, s’il est une cause qui rende moins fructueuses et qui
+entrave quelquefois les opérations du voyageur européen, c’est sans
+contredit le fanatisme des habitants.
+
+En vain il étudie leur langage, il adopte leurs costumes et se fait à
+leurs usages ; il est chrétien, et ce titre suffit pour bannir la
+confiance, pour inspirer la réserve et souvent même la haine.
+
+Avec l’or, il franchira bien des obstacles, il satisfera sa curiosité ;
+mais il n’obtiendra jamais cet échange intime de relations, si
+nécessaire néanmoins pour bien connaître les peuples qu’il visite. Ce
+fanatisme ne se borne point à tenir le voyageur dans un continuel
+isolement, il va quelquefois jusqu’à compromettre son existence ; et,
+s’il n’autorise pas le crime, il sait du moins le pallier. Aussi celui
+qui entreprend de pénétrer dans les contrées de l’Afrique, immédiatement
+soumises à l’influence de l’islamisme, se voit en butte à l’alternative
+d’un choix également embarrassant : s’il prend une nombreuse escorte, il
+garantit son existence de perfides tentatives ; mais il devient, pour
+ainsi dire, le sujet de ses protecteurs ; si, au contraire, il se
+hasarde seul ou avec les siens dans ces contrées sauvages, il reste
+libre de ses actions, mais il est sans cesse entouré de dangers.
+
+Lors même que mes faibles ressources pécuniaires ne m’auraient pas
+interdit le choix entre ces deux manières d’exécuter mon voyage, j’ose
+assurer que, par goût, j’aurais adopté cette dernière.
+
+Je me bornai donc à prendre deux guides pour m’indiquer le gisement des
+puits et des monuments dans les lieux que j’allais parcourir : _Hadji-
+Saleh_, marchand de Derne, et _Makhrou_, de la tribu des _Aoulâd-Aly_,
+me furent désignés à cet effet par _Mohammed-el-Gharbi_, qui m’en
+garantit la moralité.
+
+La caravane, y compris M. Müller et moi, était composée de neuf
+personnes ; douze chameaux et quatre dromadaires dont j’étais
+propriétaire, d’après le système que j’avais adopté dans mes précédents
+voyages, étaient destinés, les premiers à transporter nos effets et à
+suivre toujours la route la plus courte, tandis que les seconds, plus
+sveltes, devaient servir à de rapides excursions toutes les fois que des
+ruines ou d’autres objets à examiner m’engageraient à m’écarter de la
+ligne suivie par ma caravane.
+
+Telles étaient les forces et les ressources que je pouvais employer pour
+braver, durant plusieurs mois, les violentes intempéries de l’air dans
+un pays sans abri, et l’avidité plus redoutable encore de ses habitants.
+
+Ayant enfin obtenu la lettre protectrice de Mohammed-Aly pour Iousouf,
+pacha de Tripoli, nous quittâmes Alexandrie le 3 novembre 1824. Les
+environs de cette ville sont tellement connus, qu’il me paraît superflu
+d’entrer dans de nouveaux détails sur les prétendus bains de Cléopâtre,
+sur les grottes de la Nécropolis, d’ailleurs peu remarquables, enfin sur
+la petite Chersonèse, que Strabon place à soixante-dix stades
+d’Alexandrie, et où nous arrivâmes, en effet, trois heures après notre
+départ.
+
+Nous continuâmes ensuite à marcher entre le lac Maréotis et les bords de
+la mer ; la langue de terre qui les sépare n’a que trois quarts d’heure
+dans sa plus grande largeur. Une chaîne de collines peu élevées forme
+une digue au Maréotis, et se prolonge, ainsi que le lac, jusqu’à
+_Abousir_, située à onze heures au S. S. O. d’Alexandrie.
+
+On rencontre fréquemment le long de cette colline d’anciennes carrières,
+quelquefois souterraines, et le plus souvent formant amphithéâtre ;
+elles contiennent ordinairement une végétation abondante : des touffes
+de figuiers sauvages sortent, pour ainsi dire, du sein des rochers, et
+remplissent une partie de ces excavations. Ces arbres, quoiqu’à demi
+cachés, délassent agréablement la vue dans ces lieux, où l’on n’aperçoit
+que çà et là quelques plantes marines.
+
+Je remarquai aussi de petits bassins creusés dans la roche pour
+recueillir l’eau des pluies. Ils sont disposés sur des plans d’inégale
+hauteur, et de manière que l’inférieur seul est rempli par ceux qui se
+trouvent plus élevés.
+
+Nous ne pûmes arriver à _Abousir_ que le 6 vers le soir ; ce long retard
+fut occasionné par les fréquentes visites d’amis et de parents, que mes
+guides reçurent à diverses reprises, et qui me forcèrent, par respect
+pour les usages, d’interrompre souvent notre marche.
+
+Les adieux chez les Arabes sont graves, et ont quelque chose de
+solennel : on dirait que ces hommes renouvellent alors les liens qui les
+attachent à leur tribu ; ils se prodiguent des témoignages d’affection,
+mais avec un calme et un sang-froid qui contrastent avec leurs vœux et
+leurs serments. Enfin ils sont séparés ; bientôt ils se distinguent à
+peine ; et le _ihram_[16] agité en l’air, signale leur dernier adieu ;
+et la force de leurs organes transmet encore à travers l’espace un
+échange de souhaits et de protestations amicales, toujours accompagnés
+d’expressions religieuses. Plusieurs amis de mes guides les avaient
+accompagnés jusqu’à _Abousir_ ; nous fûmes tous ensemble nous mettre à
+l’abri de la pluie dans de vastes carrières situées à l’extrémité
+occidentale des ruines de la ville.
+
+Ces carrières passent pour avoir recélé le fruit des rapines des
+Bédouins ; c’est là que ces nomades se seront partagé les dépouilles des
+nombreux navires naufragés sur la côte du golfe des Arabes. Je vis
+encore sur ses bords des tronçons de mâts, et d’autres débris de navires
+à demi enfouis dans le sable. Il serait assez remarquable que ce fût
+dans le lieu même dont je viens de parler, où la colline offre
+réellement _des flancs escarpés_, que les habitants de _Taposiris_ se
+fussent réunis à certaines époques de l’année _pour se divertir et faire
+bonne chère_[17].
+
+Quoi qu’il en soit, avant le règne de Mohammed-Aly, il eût été dangereux
+pour un Européen de s’arrêter dans un pareil endroit ; mais le
+gouvernement rigoureux de ce pacha a su inspirer une crainte salutaire
+même aux habitants des déserts qui avoisinent la vallée du Nil.
+
+Néanmoins je fis allumer de grands feux pendant la nuit ; leur clarté ne
+tarda pas d’attirer une foule d’Arabes des environs ; la plupart étaient
+de la connaissance de mon guide _Makhrou_. De légers cadeaux excitèrent
+leur bonne humeur, et après un repas somptueux pour le désert, tous mes
+convives passèrent plusieurs heures à des exercices gymnastiques, que
+nous avons presque tous faits dans notre adolescence, sans nous douter
+que leur origine se perd dans la nuit des temps. J’avais vu ces jeux
+reproduits par des peintures dans les catacombes égyptiennes de _Beny-
+Hassan_, dans la Haute-Égypte ; et quoique leur objet fût d’une faible
+importance, ce ne fut pas sans surprise que je remarquai chez les Arabes
+la transmission fidèle de ces usages antiques.
+
+J’employai la journée du lendemain, le 7, à visiter _Abousir_. Parmi les
+ruines de ses anciens monuments, les plus apparentes et les plus
+considérables sont celles d’un temple situé sur une élévation, à peu de
+distance des bords de la mer. Ses murs, disposés en talus, à la manière
+égyptienne, et construits en pierres de deux pieds de large sur dix
+pouces de hauteur, forment un carré dont chaque côté a quatre-vingts
+mètres. La partie supérieure manque ; mais au côté oriental du monument
+qui en était la façade, est un grand pylone quadrangulaire, engagé dans
+l’enceinte générale du temple dont il suit aussi le même degré
+d’inclinaison. Ce pylone contient intérieurement deux petites pièces
+latérales à la porte d’entrée, et sa face extérieure offre une analogie
+marquante avec les monuments de l’ancienne Égypte (Voy. pl. I.). On y
+voit en effet quatre rainures parfaitement semblables à celles qui sont
+devant la première cour du temple de Carnac, à Thèbes, et destinées sans
+doute ainsi que celles-là à contenir des mâts que l’on y plaçait
+lorsqu’on célébrait les grandes fêtes religieuses ou politiques.
+L’intérieur du temple est tellement détruit, qu’il me fut impossible de
+reconnaître les moindres traces de son ancienne distribution.
+
+Parmi les amas de décombres, je ne pus distinguer que des tronçons de
+colonnes[18], un puits revêtu de belles assises situé au milieu du
+monument, et un souterrain presque totalement comblé qui conduisait au
+puits par un escalier.
+
+D’après les observations que je viens de réunir, si l’inclinaison des
+murs, et principalement les détails architectoniques que l’on remarque
+sur la façade du pylone, donnent au temple d’_Abousir_ une grande
+analogie avec les monuments de l’ancienne Égypte, la petite dimension
+des pierres qui forment ses assises, l’absence de tout symbole
+hiéroglyphique et de tout ornement qui s’y rapporte, j’ajouterai encore,
+l’aspect général de ce monument, indiquent son origine grecque.
+
+Quant à son époque, on peut avec vraisemblance, et je dirai même avec
+certitude, la faire remonter à ces temps où l’Égypte, soumise aux
+Ptolémées, conserva néanmoins le caractère originel de son architecture,
+et fut en cela souvent imitée par ses nouveaux maîtres, qu’elle n’imita
+jamais.
+
+A peu de distance des ruines de ce temple, sont les restes d’un autre
+édifice, connu par les marins sous le nom de Tour des Arabes. Il figure
+effectivement une tour posée sur un grand socle quadrangulaire, et
+divisée en deux étages, dont l’inférieur est octogone, et le supérieur
+rond et plus rétréci (Voyez pl. II, 2). A la partie sud du rocher sur
+lequel elle est bâtie on voit une grotte funéraire, divisée en deux
+pièces, où l’on remarque trois niches larges et peu profondes ; le tout
+est d’un travail peu soigné. M. de Chabrol et plusieurs autres membres
+de la commission d’Égypte ont présumé que cette tour avait été élevée
+par les anciens Grecs, pour servir de phare ou d’amers aux vaisseaux qui
+s’approchaient de cette côte dangereuse[19]. Les indices d’un escalier
+que l’on remarque sur la partie octogone de la tour confirment
+l’exactitude des observations des ingénieurs français, de même que
+l’aspect du monument rend leurs conjectures très-probables.
+
+Les ruines d’_Abousir_ sont, en majeure partie, situées sur le revers
+méridional de la colline ; une digue, allant de l’est à l’ouest, fut
+construite au sud de la ville, peut-être pour préserver ce côté des
+inondations du Maréotis. Parmi des monceaux de pierres on distingue les
+fondements d’une construction, subdivisée en plusieurs pièces, et
+revêtue de ciment ; ces ruines rappellent les bains dont Justinien, au
+rapport de Procope[20], orna la ville de _Taposiris_.
+
+La colline forme en plusieurs endroits des grottes naturelles qui ont dû
+servir de tombeaux ; les anciens ont aidé ces accidents en élargissant
+les entrées, ou bien en ménageant des descentes par des escaliers
+taillés dans le roc. Leurs façades sont quelquefois ornées de corniches
+d’un travail grossier, mais ayant quelque analogie avec le style
+égyptien, sans être toutefois ornées du globe ailé, ni d’aucun
+hiéroglyphe. On voit aussi sur le penchant de cette colline plusieurs
+citernes avec des ouvertures échancrées pour recevoir des couvercles, et
+de petits bassins formant échelons ; ils étaient destinés à recueillir
+les eaux des pluies, qu’ils se transmettaient par des auges jusqu’à
+l’orifice des citernes.
+
+_Abousir_ me paraît être l’ancienne _Taposiris_, tant par l’analogie du
+nom que par sa situation à une journée de distance d’Alexandrie[21].
+Strabon dit, il est vrai, que cette ville n’était point sur les bords de
+la mer, et il la distingue de Plinthine, que plusieurs géographes,
+anciens et modernes, placent en ce lieu. Cette contradiction s’explique
+facilement, si l’on considère que les ruines d’_Abousir_ se trouvent,
+comme je l’ai dit, à une petite distance de la mer, et si l’on place
+Plinthine un peu plus à l’est, auprès d’un enfoncement insensible que
+forme la côte. Cette conjecture déja émise par le savant M. Champollion
+le jeune[22], me paraît aussi appuyée par le périple anonyme, qui seul
+nomme _Posirion_, ville sans port avec un temple d’Osiris, à sept stades
+de Plinthine[23].
+
+Il faut sans doute ranger au nombre des traditions purement gratuites,
+celle que nous a transmise Procope[24] sur le prétendu tombeau d’Osiris,
+qui aurait été élevé à _Taposiris_, puisque, comme l’on sait, la
+mythologie égyptienne plaçait le tombeau de ce dieu à Philæ, et que les
+symboles de cette fable religieuse se trouvent encore de nos jours
+représentés sur les monuments de cette île.
+
+Je dirai plus, j’ai vainement cherché parmi les ruines d’_Abousir_
+quelques vestiges des monuments de l’ancienne Égypte, je n’ai rien pu
+découvrir qui en eût le caractère propre, et tout-à-fait distinctif.
+Hors les ruines du temple, qui n’offrent que des rapprochements avec le
+style égyptien, et que l’on ne peut faire remonter, ainsi que je l’ai
+observé, au-delà des premiers Lagides, tout le reste est purement grec,
+romain ou arabe.
+
+Je soupçonnai alors, et je me convainquis par la suite, que les
+Égyptiens n’avaient ni élevé des monuments, ni fondé aucune ville dans
+la Marmarique avant d’être soumis aux Grecs, et que dans les temps
+antérieurs à cette époque, ce pays ne devait être habité que par des
+hordes errantes, et peut-être aussi par des Berbères et des Libyens-
+Phéniciens.
+
+L’histoire nous apprend que la Libye fut parcourue par Sésostris, et
+deux fois occupée par les Perses. Mais le voyage, d’ailleurs fort
+incertain, du héros égyptien, ne prouve l’établissement d’aucune
+colonie ; quant aux expéditions de Cambyse et d’Aryandès, l’une dans
+l’intérieur des terres, et l’autre dans le littoral, l’on connaît la fin
+malheureuse de la première, et le stérile résultat de la seconde, qui se
+borna à assouvir la vengeance de Phérétime.
+
+Si les Égyptiens antérieurs à la conquête d’Alexandre eussent établi des
+colonies et élevé des monuments sur ce littoral, on devrait en
+apercevoir des traces ; la solidité extraordinaire de leur architecture
+porte à le croire, et les emblèmes hiéroglyphiques dont ils l’ornaient
+se trouveraient au moins empreints sur quelques débris.
+
+On ne peut objecter que ces monuments soient tout-à-fait disparus ;
+quels que soient les matériaux dont ils aient été formés, quel que soit
+l’endroit où ils furent élevés, au milieu des déserts comme dans les
+lieux habités, partout on en aperçoit au moins quelques traces ; et si
+de nouveaux édifices eussent dévoré ceux des Égyptiens, la même raison
+existe encore ; ici comme ailleurs les vestiges antiques s’apercevraient
+sur les monuments plus modernes. Ces idées relatives aux monuments de
+l’Égypte ancienne en inspirent d’autres qui ont rapport au caractère
+général des ruines d’_Abousir_, caractère qui se reproduira constamment
+dans les contrées que nous allons parcourir.
+
+En Égypte, parmi les ruines d’anciens bourgs, si l’on aperçoit des
+pierres, elles sont le plus souvent colossales ; la raison en est
+qu’elles sont les débris de temples ou d’édifices publics ; mais ce qui
+reste des simples habitations consiste toujours en massifs de briques
+crues[25].
+
+A _Abousir_ et dans toute la contrée qui suit à l’occident, les débris
+d’anciennes habitations, jusqu’à ceux du moindre hameau, sont toujours
+en pierres de taille, ordinairement de cinq à six décimètres
+d’épaisseur, et jamais en briques.
+
+La différence des matériaux de ces ruines explique celle des contrées où
+elles se trouvent.
+
+Les terres d’alluvion de la vallée du Nil, amollies annuellement par les
+débordements du fleuve, offraient aux habitants des matériaux peu
+coûteux et d’une exploitation bien facile pour élever leurs demeures. La
+nature dans cette heureuse contrée va au-devant des besoins de l’homme,
+lui prépare elle-même les choses les plus nécessaires à son existence,
+et ne lui laisse que la peine de les recueillir.
+
+Le sol de la Marmarique, dépourvu de ces avantages, ne put offrir à ses
+habitants les mêmes facilités : ils durent extraire du flanc des
+collines ou du sein de la terre les matériaux nécessaires pour élever
+leurs habitations ; et en cela, comme en bien d’autres choses,
+l’industrie créa ce que le sol refusait. Aussi aurons-nous bientôt
+l’occasion de remarquer partout l’art empressé de seconder la nature ;
+nous verrons de nombreux canaux sillonner les plaines, suivre la pente
+des collines, et suppléer à l’absence des rivières en recueillant de
+tous côtés les eaux du ciel pour les diriger dans de vastes et
+nombreuses excavations souterraines.
+
+_Abousir_ fait partie de l’_Ouadi-Mariout_, ou vallée Maréotide, canton
+réputé dans l’antiquité par ses vignobles[26], et dont le territoire, au
+temps de Macrizy, était couvert de jardins et de maisons qui se
+prolongeaient jusqu’à la province de _Barkah_.
+
+Dans l’espoir de découvrir dans cette vallée quelques vestiges de son
+ancienne splendeur, le 8, tandis que ma caravane se dirigea sur
+_Bourden_, puits situé à six heures à l’ouest d’_Abousir_, je la quittai
+avec M. Müller pour aller faire une excursion dans l’intérieur des
+terres.
+
+Après cinq heures de marche, au sud-est, nous traversâmes les ruines
+d’un ancien bourg, nommé _Boumnah_, où, parmi des tas de pierres, je
+remarquai une construction ayant au fond une pièce cintrée, ornée de
+deux colonnes. Ce monument, que je crois romain, offre les mêmes détails
+que les nombreux _sirèh_, que l’on trouve si souvent et mieux conservés
+dans la Pentapole, et sur la destination desquels j’exposerai par la
+suite mes idées.
+
+Entre _Abousir_ et _Boumnah_ sont encore d’autres vestiges d’anciens
+villages, et les restes bien conservés d’un canal large d’un mètre,
+formé de deux seules rangées de pierres revêtues intérieurement d’un
+ciment rougeâtre.
+
+De _Boumnah_ nous nous dirigeâmes vers le sud ; le pays que nous
+parcourions est légèrement ondulé, et couvert de terres argileuses
+partout susceptibles de produit : néanmoins une petite partie seulement
+est cultivée en céréales par les Arabes _Sénenèh_, un des quatre corps
+ou _bednat_, de la grande tribu des _Aoulâd-Aly_.
+
+Les traces d’anciens bourgs, que nous rencontrions fréquemment,
+indiquent, il est vrai, que ce canton a été jadis très-habité ; mais
+leurs squelettes épars gisent sur des plaines immenses où règne une
+silencieuse et triste nudité.
+
+De ces bosquets, de ces jardins, mentionnés par l’historien arabe, il ne
+reste pas le moindre indice ; bien plus, aucun arbre, même sauvage,
+n’ombrage cette contrée ; la végétation y est généralement ligneuse,
+mais jamais arborescente, même dans les enfoncements qui servent
+d’écoulement aux eaux des pluies.
+
+Le _Kassr-Ghettadjiah_, situé à dix heures au sud de _Boumnah_, répond
+mal à la description pompeuse que les Arabes m’en avaient faite. C’est
+une petite mosquée isolée dans les sables, et construite avec les débris
+d’un ancien monument (Voy. pl. II, 1). Deux colonnes, l’une de porphyre
+bleu, l’autre de granit rose, sont renversées au milieu de son enceinte
+(Voy. pl. V, fig. 5). Au dehors on voit aussi d’autres tronçons de
+colonnes, mais calcaires ; et à quelque distance de la mosquée on
+aperçoit les traces d’un village arabe avec des restes de voûtes en
+ogive.
+
+La situation de _Ghettadjiah_, au milieu des sables, prouve un
+empiétement du désert sur les terres cultivables. Cet empiétement
+provient sans doute de la nudité actuelle de ces lieux, jadis couverts
+d’arbres de toute espèce, et de l’absence de collines assez élevées pour
+opposer une barrière à l’invasion des sables. Il est probable qu’après
+quelques siècles encore, ces sables, poussés par les vents du midi,
+continuant leur envahissement, finiront par couvrir les terres de la
+vallée Maréotide pour aller s’unir aux flots de la mer[27].
+
+Du _Kassr-Ghettadjiah_ nous fûmes rejoindre la caravane à _Bourden_, où
+elle nous attendait ; en parcourant cette ligne, je vis encore d’autres
+ruines nommées _Abdermaïn_, et _el Hammam_, mais je n’y trouvai rien de
+remarquable.
+
+Le 9, nous quittâmes _Bourden_, et allâmes camper dans la même journée à
+_Lamaïd_, château sarrasin, situé aux bords de la mer, à six heures de
+distance du lieu précédent.
+
+J’ai été surpris, en lisant la relation du voyage de M. Scholz dans la
+Marmarique, d’y voir désigner _Lamaïd_ sous le nom de Mosquée[28],
+d’autant plus que le style, la distribution de ce monument, et
+l’inscription arabe qu’on y remarque, prouvent irrévocablement sa vraie
+destination.
+
+En effet, le _Kassr-Lamaïd_ est divisé en deux étages ; il forme un
+grand carré, dont chaque côté est flanqué d’une tour également à angles
+droits : celle du sud donne entrée au château par une porte dont les
+montants et le linteau sont en grosses masses de granit rose.
+
+Ainsi que les châteaux forts du moyen âge, celui de Lamaïd avait une
+seconde porte de clôture, immense dalle qu’on soulevait par des chaînes
+en fer, à travers une coulisse pratiquée au-dessus de l’entrée du
+château. Sur la façade étaient deux lions en ronde bosse posés sur une
+corniche ornée d’arabesques ; on n’en voit plus que les restes défigurés
+(Voyez pl. III). Mais ce qui rend les ruines de _Lamaïd_ intéressantes
+pour l’histoire, c’est l’inscription suivante, sculptée en relief sur
+une frise en forme d’ogive, et ornée d’arabesques d’un travail très-
+soigné[29] :
+
+
+بسم اللّه الرحمن الرحيم امر بابتنا هذه القلعة السعيد الولي السلطان
+الاعظم الملك الظاهر ملك العرب مالك رقاب الامم ركن الدنيا والدين ابو
+الفتح بيبرس قسيم امير المؤمنين اعزّ اللّه اثاره بيد العبد الفقير....
+الغفور به احمد الطاهر اليغموري.
+
+
+« Au nom de Dieu clément et miséricordieux : la construction de ce
+château a été ordonnée par le fortuné seigneur[30] le sultan très-grand,
+le roi éminent, roi des Arabes[31], maître souverain des nations,
+colonne du monde et de la religion, père de la victoire, Bibars,
+partisan (ou allié) du prince des fidèles (que Dieu glorifie son
+ouvrage), et exécuté par le pauvre serviteur[32] sur qui soit la
+miséricorde divine, Ahmed (ou Mohammed) el Taher, el Iaghmouri[33]. »
+
+
+Ainsi que toutes les inscriptions musulmanes, celle-ci commence par le
+_bismillah_ ; ce sont peut-être ces paroles religieuses qui auront
+induit M. Scholz en erreur.
+
+Nous passâmes la journée du 10 auprès de _Lamaïd_. Le 11, après quatre
+heures et demie de marche au sud-ouest du château sarrasin, je trouvai
+les ruines d’un monument appelé _Kassabah el Chammameh_. J’y remarquai
+des détails architectoniques qui me firent vivement regretter sa grande
+destruction.
+
+Cet édifice était carré, et pouvait avoir vingt mètres environ de
+longueur de chaque côté ; il paraît avoir été divisé en deux étages ; on
+voit encore dans l’intérieur, sous un amas de décombres, trois voûtes
+qui occupent toute la surface du monument, et s’élèvent à quatre ou cinq
+pieds au-dessus du niveau du sol. L’angle oriental de l’édifice est la
+seule partie encore debout ; sur une de ses faces extérieures le mur
+forme trois rentrées prises dans son épaisseur ; elles dessinent une
+porte, aux côtés de laquelle sont deux colonnes engagées, ornées de
+chapiteaux à fleur de lotus, imitation grossière du style égyptien
+(Voyez pl. V, fig. 4).
+
+Ce monument était construit en grandes assises de grès, posées sans
+ciment, et l’épaisseur des murs était monolithe. Si à ces caractères,
+qui indiquent, ainsi que je l’exposerai plus tard, la date la plus
+reculée qu’ait eue l’architecture dans cette contrée, l’on joint les
+petites proportions de cette construction, les voûtes qu’elle renferme,
+et les détails architectoniques qu’elle offre, l’époque où elle fut
+élevée est certaine, et ces ruines pourront être classées au nombre des
+monuments _Lagidéens_, dont nous avons déja vu le plus remarquable à
+Abousir.
+
+Selon les Arabes, on trouve à quelque distance plus à l’est d’autres
+ruines semblables à celles-ci ; ils les nomment aussi _Chammameh_. Les
+intempéries de la saison me forcèrent d’aller rejoindre ma caravane, et
+je ne pus les visiter ; mais s’il était permis de tirer des inductions
+d’un rapport fait par les Arabes, ces nouvelles ruines auraient des
+détails approchants de celles que j’ai décrites, puisque les unes et les
+autres, disent-ils, prennent leur nom de la ressemblance qu’offrent
+leurs petites colonnes engagées, avec des chandeliers, _chammameh_.
+
+Je rejoignis ma caravane à _Dresièh_, ruines d’une ancienne ville située
+à peu de distance de la mer. Là, comme presque partout ailleurs sur ce
+littoral, les débris des constructions arabes se voient confondus avec
+ceux des monuments antérieurs ; mais nul édifice ancien ou moderne n’est
+encore debout.
+
+Je ne trouvai de remarquable parmi ces ruines que des souterrains voûtés
+en ogive, revêtus d’une couche de plâtre et subdivisés en plusieurs
+pièces, restes sans doute d’un château sarrasin. Ces caveaux servent
+d’asile aux voyageurs dans la saison rigoureuse, et les Arabes des
+environs y déposent pendant l’été une partie de leurs récoltes.
+
+Auprès de _Dresièh_[34] est un lac d’eau salée, qui s’étend sur un
+espace de deux heures, en suivant les bords de la mer, dont il n’est
+séparé que par une digue de sables ; ses bords sont couverts de sel
+d’une belle qualité, objet de peu de valeur dans un pays qui en offre
+surabondamment.
+
+Nous quittâmes _Dresièh_ le 12 ; ce lieu sert de limites à l’_Ouadi-
+Mariout_. Le désert qui suit s’appelle _Djebel-Kourmah_.
+
+Depuis notre départ d’Alexandrie, rien dans notre voyage ne s’était
+offert qui mérite d’être cité ; aucune rencontre fâcheuse n’avait opposé
+des obstacles à mes excursions ; couverts du manteau arabe, à peine
+attirions-nous la curiosité des nomades que nous rencontrions. Le bruit
+de mon expédition s’était encore peu répandu parmi eux ; et lorsque des
+dessins à prendre ou des points géographiques à déterminer ne me
+forçaient pas à séjourner auprès de leurs camps, ils nous faisaient
+quelquefois l’honneur de nous prendre pour des marchands mograbins, ou
+pour des pélerins de retour de leur pieuse visite au tombeau du
+Prophète.
+
+Notre manière de vivre était aussi simple que celle des habitants des
+lieux que nous parcourions : nous campions ordinairement au coucher du
+soleil ; un bas-fond, le mieux fourni en végétaux, était vers cette
+heure le principal objet de nos recherches ; une telle rencontre pouvait
+seule accélérer ou retarder le moment du repos journalier. Souvent nous
+faisions route, un ou plusieurs jours de suite, avec des Arabes de la
+contrée, qui allaient à la recherche d’une nouvelle demeure.
+
+Je saisissais ces occasions avec empressement toutes les fois qu’elles
+se présentaient ; je descendais alors de mon dromadaire, je défendais à
+mes domestiques de me suivre, et, me confondant avec ces Arabes, je
+devançais avec eux nos chameaux pesamment chargés. Je cherchais à
+obtenir leur confiance par ma franchise et mes prévenances : bien des
+fois j’ai atteint mon but ; et ces hommes simples, oubliant alors ma
+religion et mes projets, me racontaient les affaires de leurs tribus, me
+parlaient de leurs récoltes, de leurs troupeaux ; mais le soir, lorsque
+nous nous arrêtions, la prière du _moghreb_ les rappelait à leurs
+principes, à eux-mêmes. Ils posaient leur camp loin du mien : nous
+avions vécu ensemble pendant le jour, nous étions séparés pendant la
+nuit ; et si dans leur irréflexion et leur épanchement j’étais devenu
+quelques moments pasteur et nomade comme eux, je redevenais à leurs yeux
+chrétien et européen sous ma tente.
+
+Ainsi, dans ces occasions et dans toutes les autres, si ces Arabes
+m’accordaient d’abord leur confiance comme hommes, ils la retiraient
+bientôt comme musulmans.
+
+Ces voyages de compagnie avec les habitants de la contrée que je
+parcourais m’offraient un autre sujet d’observation moins affligeant. On
+ne saurait se faire une idée de l’inquiète sollicitude de l’Arabe
+voyageur, pour le chameau, cet animal patient qui seul peut l’aider à
+traverser le désert.
+
+Reconnaissant des services qu’il lui doit, l’Arabe sacrifie ses goûts,
+et souvent même ses besoins, pour camper dans un lieu plus abondant en
+herbes ou en broussailles ; et si la nature du sol ne répond point à ses
+recherches, alors, ayant partagé les mêmes fatigues, il partage aussi
+avec le chameau la même nourriture : que de fois j’ai vu l’Arabe dans
+les déserts stériles se dépouiller le soir de son _ihram_, l’étendre
+devant le chameau accroupi, et répandre dessus quelques poignées de
+dattes, dont il avait soin d’ôter les pierres ou tout autre corps
+étranger !
+
+Ce spectacle m’a toujours offert un nouvel intérêt ; et je n’ai jamais
+été tenté d’attribuer à la seule conservation de la propriété, des soins
+qui me paraissaient inspirés par une juste reconnaissance.
+
+En contournant dans la direction nord-ouest la côte occidentale du golfe
+des Arabes, nous parvînmes, après sept heures de marche, de _Dresièh_
+dans un lieu nommé _Maktaërai_.
+
+Les habitants donnent ce nom à un plateau en grès, où l’on voit environ
+deux cents ouvertures pratiquées dans la roche, qui servent d’entrée à
+des grottes, et distantes entre elles de trois ou quatre pas. Sur leurs
+bords sont encore entassés des blocs de pierre bruts que l’on a extraits
+du sein du plateau pour former ces excavations ; leur aspect fruste me
+fit présumer qu’ils devaient être là depuis une époque très-reculée.
+
+Je pénétrai dans plusieurs de ces grottes, et je n’y trouvai qu’une
+petite meule à moudre le blé, et des instruments aratoires déposés sans
+doute par les Arabes des environs. Elles sont taillées très-
+grossièrement et n’ont aucune forme régulière ; dans toutes celles que
+je visitai, leur encombrement m’empêcha de vérifier si elles avaient eu
+des communications entre elles. Aucun indice ne me permit de croire
+qu’elles eussent été destinées à un objet sépulcral ; elles ne me
+parurent pas non plus creusées pour servir de citernes, puisque les
+entassements de pierres qui ceignent leurs orifices auraient empêché d’y
+conduire les eaux des pluies, et qu’il eût été d’ailleurs superflu de
+multiplier en si grand nombre des ouvertures si rapprochées, si toutes
+ces grottes n’eussent été que des bassins.
+
+L’histoire ne fait mention d’aucune peuplade de Troglodytes, habitant la
+Marmarique ; Hérodote et Pomponius Mela les placent dans l’intérieur des
+terres vers le sud-ouest dans le pays des Garamantes. Néanmoins je ne
+pouvais m’expliquer un si grand nombre d’excavations souterraines qu’en
+supposant qu’elles avaient servi d’habitations.
+
+Le 13, à une demi-heure de _Maktaërai_, nous passâmes auprès de
+_Benaïèh-Abou-Sélim_[35], ruines d’une enceinte quadrangulaire située
+sur une hauteur et contenant un puits.
+
+A sept heures de distance de ce dernier lieu, nous franchîmes une chaîne
+de collines calcaires qui se prolonge par mamelons du nord au sud ; et
+de là nous arrivâmes par un chemin rocailleux au _Kass-Djammernèh_,
+autre mur d’enceinte couronnant également une élévation.
+
+Des ruines semblables se trouvent fréquemment dans la Marmarique ; leur
+situation, l’épaisseur des murs, et les puits dont elles sont pourvues,
+m’ont fait supposer qu’elles pouvaient être les restes de postes
+militaires destinés, dans l’antiquité, à protéger les bourgs et la voie
+publique contre les incursions des anciens nomades. Ces conjectures
+acquerront plus de probabilité, si l’on se rappelle que les Romains
+furent souvent obligés de combattre les Marmarides, non point dans
+l’intention d’asservir ces peuplades, mais dans le seul objet d’assurer
+la libre communication entre l’Égypte et la Cyrénaïque[36].
+
+Les citernes qui sont auprès de _Djammernèh_, et l’examen que j’en fis,
+m’offrent l’occasion d’entrer dans quelques détails sur la manière dont
+elles furent creusées.
+
+Une d’entre elles présente un carré régulier dont chaque côté a vingt
+mètres de longueur ; et quoique en partie comblée de terre d’alluvion,
+déposée par les eaux qu’elle contenait autrefois, elle conserve encore
+quatre mètres de profondeur. La couche supérieure de la roche, épaisse
+de trois pieds, forme elle-même le plafond, auquel sont pratiquées trois
+ouvertures, et qui est soutenu intérieurement par deux piliers carrés,
+taillés aussi dans le roc. Un ciment rougeâtre composé de briques
+pilées, de cendres et de sable, sert de revêtement aux piliers et aux
+quatre côtés de la citerne, hors au plafond qui en est dépourvu.
+
+Je remarquai qu’aux autres citernes voisines de celle-ci, l’épaisseur du
+plafond était inégale, et qu’elle était formée de deux et même trois
+couches de la roche ; cette différence dans l’épaisseur aura été
+nécessitée sans doute par celle de la solidité ou des accidents que le
+roc aura offerts dans les endroits où ces excavations furent faites.
+
+A deux heures au nord de _Djammernèh_ sont plusieurs puits, et des
+traces de fondations, non loin du cap qui forme l’extrémité occidentale
+du Golfe des Arabes. Ce promontoire nommé _el Heyf_[37] par les
+habitants actuels, est encore distant de douze heures de la petite
+_Akabah_ ; en parcourant cet espace, je ne vis plus rien d’intéressant
+sous le rapport d’antiquités. Plusieurs lieux, entre autres _Asambak_,
+_Ghefeirah_, dont on peut voir la position sur la carte, ne présentent
+que de continuelles répétitions des ruines déja décrites.
+
+Mais quelque peu fertile que paraisse maintenant ce canton, il dut être
+autrefois très-habité, puisqu’on n’y fait pas une demi-heure de chemin,
+sans y trouver quelques vestiges d’anciens villages, des réservoirs pour
+recueillir les eaux du ciel, et des canaux pour les diriger. Combien ces
+traces d’une nombreuse population, et ces témoignages de son
+industrieuse activité, contrastent avec la négligente indolence du
+sectateur de Mahomet ! Il préfère errer tristement dans cette contrée,
+cherchant quelques bandes de terre à cultiver, ou de mesquins pâturages
+pour ses troupeaux, plutôt que de rendre à ces terres leur fertilité
+primitive, en imitant l’exemple qu’il a sous les yeux.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 16 : Draperie de laine qui sert de vêtement aux Arabes du désert.]
+
+[Note 17 : STRAB. t. V, l. XVII, p. 358. Trad. de M. Letronne.]
+
+[Note 18 : Je n’ai pu trouver aucun de leurs chapiteaux ni même de
+simples fragments ; MM. de Chabrol, Lancret, Faye et Lepère, qui ont
+visité, en 1801, les ruines d’_Abousir_, ont pu reconnaître à cette
+époque que ces colonnes étaient d’ordre dorique.]
+
+[Note 19 : Cour. d’Égy. 24 vent. an IX, n. 107.]
+
+[Note 20 : De Ædif. l. VI, 1.]
+
+[Note 21 : PROCOPE, de Ædif. l. VI, 1.]
+
+[Note 22 : Voy. l’Égypte sous les Phar. t. 2, p. 267, 268.]
+
+[Note 23 : IRIARTE, Bibl. Matri. vol. 1, p. 485.]
+
+[Note 24 : PROCOPE, _Ibid._]
+
+[Note 25 : Toutes les ruines des maisons particulières des anciens
+Égyptiens, situées dans la vallée du Nil ou isolées dans les sables, ne
+présentent que des massifs de brique crue, assis le plus souvent sur des
+monticules factices également en terre et couverts de débris de
+poteries. On ne pourrait guère admettre avec vraisemblance que ces
+massifs ne soient que la base des maisons, et que la partie supérieure
+fût en pierre ; cet usage serait trop opposé aux règles de
+l’architecture pour supposer qu’il eût été adopté chez un peuple qui les
+connaissait aussi bien.
+
+Concluons donc de ceci que la nonchalance des Égyptiens fut la même dans
+tous les temps, et que la commodité des matériaux, dont le Nil était le
+principal ouvrier, les engageait autrefois, comme de nos jours, à
+préférer des habitations frêles et poudreuses à des constructions
+propres et solides, mais dont les matériaux eussent été d’une
+exploitation plus difficile. Cette idée n’est point incohérente avec les
+monuments gigantesques de l’ancienne Égypte ; elle prouve seulement que
+les Égyptiens faisaient comme peuple et réunis en masse, ce qu’ils
+négligeaient de faire comme particuliers et pour leur bien-être
+individuel.]
+
+[Note 26 : STRAB. liv. XVII, 8, pag. 353 de la trad. franc. VIRG. Géorg.
+liv. II, v. 91. HOR. Od. 37, v. 14.]
+
+[Note 27 : Cette remarque est aussi fondée sur l’aspect qu’offrent
+plusieurs endroits dans les Oasis. La plupart des ruines et des
+monuments que l’on y voit, et qui ne sont point abrités par des
+collines, sont isolés dans les sables. La raison en est que les
+chrétiens, et après eux les Arabes, ont, par esprit de religion, établi
+leurs demeures loin de celles des anciens habitants. Ces dernières se
+trouvant ainsi abandonnées, les arbres qui les entouraient ont péri
+faute de soins, et ce rempart détruit, le désert s’est avancé.]
+
+[Note 28 : Reise in die Gegend zwichen Alexandrien und Parætonium.
+SCHOLZ, pag. 52.]
+
+[Note 29 : La traduction de cette inscription, et les notes qui s’y
+rapportent, sont de M. A. Jaubert.]
+
+[Note 30 : Mot à peu près illisible.]
+
+[Note 31 : Il manque ici un mot.]
+
+[Note 32 : Même observation.]
+
+[Note 33 : Ce dernier surnom indique une origine turque. Voyez, au
+surplus, sur la signification du mot قسيم, l’article inséré par M. de
+Sacy dans le Journal des Savants, cahier de septembre 1825, pag. 526 et
+530.]
+
+[Note 34 : Le nom de _Dresièh_ offre, il est vrai, une grande analogie
+avec celui de _Deris_, port et promontoire mentionné par plusieurs
+auteurs, qu’il faut chercher à l’ouest du golfe des Arabes. Mais la
+situation de _Dresièh_, enfoncée dans ce golfe, ne saurait, en aucune
+manière, convenir à un promontoire, et ce nom paraît être, comme
+plusieurs autres, une transposition que les Arabes ont faite dans la
+dénomination des lieux.
+
+Quant à _la roche noire ressemblant à une peau_, que Strabon donne comme
+indice à _Deris_, je doute qu’avec le seul secours de ce signalement on
+pût reconnaître cet ancien promontoire, puisque tous les caps de cette
+partie du littoral sont garnis d’écueils qui, avec un peu d’imagination
+de la part du voyageur, peuvent acquérir cette ressemblance.]
+
+[Note 35 : Construit par _Abou-Sélim_. Ce nom indique que ces ruines
+auront été restaurées et habitées par quelque cheik arabe. Il rappelle
+aussi la fameuse tribu d’_Abou-Selim_, qui occupait autrefois, suivant
+Macrizy, les contrées de _Barkah_ et d’_Afrikiah_, et qui avait un très-
+grand nombre de Berbères sous sa dépendance.]
+
+[Note 36 : Voy. Joseph. de Bello Jud. II, 16. Vopiscus, vit. Prob.]
+
+[Note 37 : Suivant Scylax, la situation d’_el Heyf_ conviendrait à celle
+de _Leuce-Acte_ que cet auteur place à un jour et une nuit de navigation
+de l’entrée du golfe de Plinthine, en ajoutant que de ce même point de
+départ, pour arriver à l’endroit le plus reculé du golfe, cet espace est
+double. Or, d’après ces distances, l’endroit le plus reculé du golfe ne
+peut être que l’ancien promontoire _Hermæa_, appelé actuellement
+_Kanaïs_, lieu dans lequel le Périple anonyme (Voy. Iriart., v. 1, p.
+485) et plusieurs autres auteurs (Voy. Cellar. v. II, p. 66) font
+correspondre _Leuce-Acte_.
+
+Je laisse aux profonds érudits le soin de concilier, s’il est possible,
+ce passage de Scylax avec les traditions de la plupart des anciens
+géographes. Je me bornerai à remarquer que, d’après ces derniers, le
+promontoire _El-Heyf_ conviendrait à la situation de _Deris_ ; quant à
+_la Roche-Noire_, que Strabon indique auprès de _Deris_, on pourrait au
+besoin, comme je l’ai déja observé, la retrouver dans les écueils qui
+entourent _El-Heyf_ ; et les nombreux vestiges d’habitations que l’on
+voit à l’Ouest de ce cap, et à _quelque distance de la mer_,
+rappelleraient aussi les petits bourgs _Antiphræ_, mentionnés par le
+même auteur (l. XVII, § 8.)]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE II.
+
+_Akabah-el-Soughaïer_. — _Kassaba-Zarghah_. — Lettres et signes sur les
+ monuments. — _Parætonium_. — Tombeaux arabes. — _Apis_. — Les
+ _Hedjadjs_. — Pluies.
+
+
+Ptolémée fait mention de deux _Catabathmus_ dans la Marmarique[38] ; et
+ce nom qu’il donne à deux anciens bourgs désigne également, comme on
+sait, les vallées qu’ils dominaient.
+
+Que les Arabes aient été guidés par cette tradition ou par le simple
+aspect des localités, il est toutefois remarquable qu’ils appellent
+aussi _Akabah-el-Soughaïèr_ et _Akabah-el-Kébir_, c’est-à-dire la petite
+et la grande descente, les mêmes lieux nommés _Catabathmus parvus_ et
+_Catabathmus magnus_ par le géographe d’Alexandrie.
+
+Les collines de l’_Akabah-el-Soughaïer_ s’avancent dans la mer, où elles
+forment le cap _Kanaïs_[39], probablement l’_Hermæa extrema_ du même
+auteur ; leur direction est du nord au sud, et selon les Arabes, elles
+se prolongent par mamelons jusqu’à l’Oasis de _Gharah_, en décrivant une
+légère inclinaison vers l’ouest.
+
+Ces collines, qui ont environ cinq cents pieds au-dessus du niveau de la
+mer, sont pour ainsi dire le premier échelon des hauteurs qui s’élèvent
+progressivement jusqu’aux montagnes de la Pentapole ; nous les
+traversâmes le 14 à midi, et nous allâmes camper le soir auprès d’un
+torrent formé par les eaux des pluies.
+
+Les deux rives du torrent étaient couvertes de camps d’Arabes ; la
+couleur foncée de leurs tentes contrastait avec le vert pâle d’une
+végétation naissante. La nature commençait à sortir de l’état de
+langueur auquel elle est réduite dans ces cantons pendant neuf mois de
+l’année. Les pluies pénétraient dans les crevasses de la terre endurcie
+par les rayons brûlants du soleil d’Afrique ; ces pluies bienfaisantes
+étaient attendues avec impatience, et leur arrivée était célébrée avec
+des transports de joie par ces Arabes errants dans une contrée où ne
+coule aucune rivière, où ne jaillit aucun ruisseau.
+
+Qu’il est intéressant le spectacle qu’offrent ces habitants à cette
+heureuse époque de l’année ! Toutes les familles dispersées sur la
+lisière de terres qui s’étend depuis Alexandrie jusqu’au golfe de Bomba,
+se mettent alors en mouvement ; on se demande quels sont les lieux les
+premiers favorisés par les soins de la Providence : tel endroit est-il
+désigné, on s’empresse de s’y rendre ; chameaux et juments sont
+indistinctement employés à la charrue ; la terre est bientôt sillonnée,
+et reçoit le grain qui doit avec le lait composer la principale
+subsistance de ces peuples, barbares il est vrai, mais dont les mœurs
+sont hospitalières et simples.
+
+Les eaux du torrent avaient attiré ce grand nombre d’Arabes que nous
+trouvâmes sur ses bords. Il régnait un tel contentement parmi eux qu’il
+se manifestait même dans leurs travaux. Ici l’on préparait les
+instruments aratoires ; plus loin on mesurait le grain qu’on allait
+ensemencer ; et ces apprêts se faisaient avec une vivacité et une joie
+extraordinaires chez des hommes naturellement graves et silencieux.
+
+Les troupeaux surtout paraissaient avoir pris une nouvelle vie : on
+voyait le menu bétail bondir autour du torrent, se grouper autour des
+arbustes, tandis que le patient chameau, qui sentait ses flancs
+rafraîchis, oubliant sa masse et ses habitudes, gambadait lourdement
+dans la plaine.
+
+Et ce contentement des hommes, ce bien-être des animaux, étaient causés
+par un spectacle si commun dans nos contrées, par un peu de verdure
+naissante, par une nappe d’eau roulant dans ce canton aride !
+
+La satisfaction, même chez les peuples les plus sauvages, dispose à la
+bienveillance ; aussi fûmes-nous accueillis favorablement par ces
+pasteurs. Mon titre de chrétien ne produisit aucun mauvais effet ; je
+leur dis que nous nous rendions à Derne pour des affaires de commerce,
+et ils parurent le croire. Le cheik du camp voulut même célébrer notre
+arrivée par un repas splendide ; selon l’usage antique et toujours
+pratiqué par ces nomades, il fit immoler un mouton pour être servi en
+entier aux convives. _Ibrahim_, c’était le nom du cheik, me témoigna des
+égards et une franchise auxquels les Arabes ne m’avaient pas encore
+habitué. J’eus de nouveau l’occasion de remarquer que les idées de ces
+hommes gagnent souvent en justesse ce que l’éducation et la manière de
+vivre leur font perdre en étendue.
+
+Les projets de _Mohammed-Aly_, et principalement son organisation des
+_Nizam-el-djédid_, étaient le sujet des entretiens de tous les habitants
+de la contrée. _Ibrahim_ me faisait quelques remarques judicieuses sur
+les événements qui se passaient en Égypte, et sur les suites qu’ils
+pouvaient entraîner, lorsque des objets plus intéressants que les
+discours politiques du cheik attirèrent toute mon attention.
+
+Tandis que les femmes plus âgées faisaient les préparatifs du repas
+hospitalier, et qu’elles étendaient les tapis dans la tente, les jeunes
+filles, après avoir relevé les plis ondoyants de leur draperie, se
+dispersèrent dans les environs pour recueillir des herbes sèches et des
+broussailles, seul combustible dans un pays dépourvu d’arbres. Je
+suivais les mouvements rapides de leur taille svelte, la gaucherie
+pleine de graces de leur démarche ou plutôt de leur course ; j’écoutais
+avec plaisir leurs chants, dont les fortes intonations contrastaient
+avec des voix virginales.
+
+Selon l’usage constant, une d’entre elles récitait toute la chanson ;
+ses compagnes ne répétaient que le refrain ; et tandis que celle-ci
+racontait, sur un air simple et peu varié, l’amour infortuné d’un jeune
+guerrier pour _Fatmèh, la plus belle des fleurs du désert_, mais
+appartenant à une tribu ennemie ; tandis qu’elle représentait l’amant,
+solitaire dans sa tente, devenu insensible à la vengeance, infidèle à
+_la loi du sang_, et laissant sa jument errer, sans soins, dans la
+vallée, les autres interrompaient de temps en temps ce récit, en
+répétant toutes ensemble _hia Alem ! hia Alem !_ ô amour ! Les chants
+avaient cessé, et la nuit avait succédé au riant tableau qui s’était
+offert à mes yeux. La simplicité, je dirai même le bonheur de la vie
+arabe, ne m’avaient jamais autant frappé ; et j’étais absorbé dans une
+foule d’idées dont je ne ferai pas l’inutile confidence au lecteur. La
+voix d’_Ibrahim_ vint enfin me distraire de mes réflexions, et le
+_bismillah_ nous invita à commencer le repas. Tous les notables du camp
+assistaient à ce festin ; et pendant qu’à la lueur des feux le cheik en
+faisait gravement les honneurs, les jeunes filles drapées comme des
+cariatides nous offraient le grand vase de lait, dans lequel nous
+buvions tous à la ronde... Mais il est temps que je termine ces détails,
+et que je reprenne le fil de mon récit.
+
+Le 15, je quittai avec regret ces bons pasteurs qui nous avaient reçus
+avec tant de cordialité. Deux heures après notre départ, nous franchîmes
+une nouvelle chaîne de hauteurs, nommée _Mendar-el-Medah_, dont la
+direction est du N.-N.-O. au S.-S.-E. ; et de là je quittai avec M.
+Müller ma caravane, pour aller faire une excursion vers le sud dans la
+vallée _Thaoun_. Des ramifications de collines, les unes fertiles, les
+autres rocailleuses, occupent un espace de huit heures, depuis les bords
+de la mer jusqu’au _Bir-Thaoun_, situé à l’extrémité de la vallée qui
+porte le même nom.
+
+Ce canton a dû être autrefois très-habité ; nous y aperçûmes fréquemment
+des traces de fondations ; mais aucun édifice n’est encore debout. De
+_Bir-Thaoun_, en suivant la direction N.-N.-O., nous arrivâmes, après
+sept heures de marche, auprès d’un monument remarquable, nommé
+_Kassaba_, _Zarghah-el-Ghublièh_ ; il est situé sur une élévation qui le
+fait apercevoir de très-loin. Cet édifice forme un carré régulier, dont
+chaque côté a 7 mètres 4 déc. de long sur 4 mètres 1 décim. de haut. Ses
+murs ont à l’extérieur un soubassement massif, au-dessus duquel prennent
+naissance des colonnes engagées et des pilastres. Le côté sud offre un
+encadrement en relief, qui représente une porte. (Voy. pl. IV, 2.) Mais
+l’entrée n’est réellement pratiquée qu’au plafond par une ouverture
+carrée d’un mètre 4 décim. La partie supérieure manque ; elle devait
+être couronnée par des frises dont on aperçoit encore les fragments
+dispersés aux alentours. Intérieurement il est vide, et depuis le sommet
+jusqu’à la base les assises s’écartent successivement, et lui donnent
+une forme oblique. Ce petit édifice, dans lequel je trouvai des débris
+d’ossements, que le contact de l’air réduisait aussitôt en poussière,
+fut sans doute un tombeau élevé sous le règne des Ptolémées.
+
+A deux heures, au nord de ces ruines, on trouve un autre monument dont
+les proportions sont plus élégantes, et les pierres des assises plus
+petites que celles du précédent ; ses angles sont aussi ornés de
+pilastres, mais beaucoup moins massifs. Il est construit sur une espèce
+de grand piédestal, formé par quatre rangées d’assises disposées en
+escalier, et posées elles-mêmes sur un banc de roche qu’on a aplani à la
+surface, et taillé en guise de mur aux deux côtés de l’édifice. (Voy.
+pl. IV, 1.)
+
+Ces ruines nommées également _Kassaba-Zarghah_[40], mais avec la
+désignation de _Baharièh_ qu’elles prennent de leur situation au nord
+des premières, ont au premier coup-d’œil une grande analogie avec les
+tombeaux que l’on rencontre en si grand nombre dans la Cyrénaïque.
+Toutefois, l’intérieur voûté et revêtu d’une couche de plâtre, en
+diffère tout-à-fait, et je doute que ce monument ait eu la même
+destination. Aux environs, on aperçoit des fondations d’une belle
+époque, et une grotte sépulcrale contenant des niches cintrées. Tous ces
+indices attestent dans ce lieu l’emplacement d’une ancienne ville, peut-
+être celle de _Gyzis_[41], dont le port, actuellement appelé _Mahadah_,
+se trouverait à peu de distance vers l’est. Avant de quitter ces ruines,
+je ne dois pas omettre de faire mention des signes que l’on y remarque.
+
+Selon le plan que j’ai adopté, je préfère réunir les faits qui ont une
+liaison entre eux, et les offrir en masse, plutôt que de les exposer en
+détail et dans l’ordre des lieux où ils se présentent successivement.
+Cette méthode ôte peut-être à la relation d’un voyage une partie de
+l’intérêt local, en ce qu’elle ne met pas le lecteur immédiatement en
+présence des objets décrits. Mais elle me paraît plus succincte,
+puisqu’elle évite des répétitions, et mieux convenir aux observations,
+puisqu’elle les réunit et qu’elle en offre le résultat.
+
+Rien en effet ne me paraît plus susceptible d’augmenter l’utilité d’un
+voyage, dans une contrée peu connue, que de comparer entre eux les
+divers objets qu’elle renferme, de suivre la chaîne des rapports que
+l’on découvre quelquefois entre les choses les plus contraires ; et
+quoique cet examen suivi n’ait souvent pour résultat que le doute, ce
+doute peut au moins nous conduire à découvrir la vérité.
+
+C’est ainsi qu’en observant, pour la première fois, les signes que l’on
+voit sur plusieurs monuments de la Marmarique, je fus d’abord frappé de
+leur bizarrerie, sans être toutefois tenté, ainsi que l’a fait M.
+Scholz, d’y reconnaître les traces précieuses, quoique très-obscures,
+d’un langage inconnu. Dès que j’eus revu les mêmes signes sur de
+nouveaux monuments, et en dernier lieu sur les deux _Kassaba-Zargah_,
+non seulement je fus confirmé dans ma première opinion, mais je crus
+reconnaître leur vraie origine par les observations que je vais
+exposer :
+
+Parmi ces signes, il faut d’abord distinguer les lettres grecques, avec
+lesquelles ils n’ont aucune liaison, et que l’on voit aussi quelquefois
+sur les mêmes monuments. Elles sont gravées régulièrement ou
+irrégulièrement, ou bien elles appartiennent à des époques plus
+reculées, telles que les suivantes :
+
+[Symboles]
+
+Ces lettres, que j’ai réunies ici, sont éparses sur différents
+édifices ; elles ne sont point des restes d’inscriptions, puisque on
+n’en voit jamais plus de deux sur la même pierre de l’assise, et
+qu’elles sont isolées et placées quelquefois à une grande distance entre
+elles. Selon toutes les probabilités, elles auront servi de marques de
+repère aux architectes qui ont élevé ces monuments.
+
+Quant aux signes bien plus importants que ces lettres parce qu’ils
+n’appartiennent à aucun alphabet connu, et qu’ils ont fait naître une
+haute question de philologie, voici ceux que j’ai recueillis dans la
+Marmarique[42] :
+
+[Symboles]
+
+Ce que j’ai dit sur la situation des lettres se rapporte également à
+celle des signes, en ajoutant que ceux-ci sont beaucoup plus multipliés
+sur les différents monuments, et disposés toujours irrégulièrement et
+très-souvent en désordre ; que les uns sont frustes, tandis que les
+autres paraissent très-récents ; enfin, que les mêmes signes que l’on
+voit sur les édifices se trouvent quelquefois aussi sur des rochers, ce
+qui n’a pas lieu pour les lettres grecques. Après ces observations, il
+est inutile d’ajouter que ces signes ne peuvent être _les traces d’un
+ancien langage_, puisque leur situation respective ne permet pas de
+croire qu’ils aient pu former des mots.
+
+Néanmoins, si la question de philologie, posée par mon prédécesseur,
+perd de l’intérêt qu’elle a dû exciter dans le monde savant, la solution
+de l’objet qui l’a suggérée ne reste pas moins à donner ? Cette solution
+paraît d’abord se présenter naturellement, en donnant à ces signes la
+même destination qu’aux caractères ; mais, si je ne me trompe, ce serait
+détruire une erreur pour lui en substituer une autre.
+
+Que les érudits prêtent un moment d’attention à quelques observations,
+qui ne sauraient être remplacées par le secours de la science.
+
+Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ont
+l’habitude depuis un temps immémorial de distinguer leurs tribus par des
+marques. Leurs troupeaux et principalement les chameaux en portent
+l’empreinte ; elle sert à les reconnaître lorsqu’ils s’égarent, ou
+qu’ils se confondent avec ceux d’une tribu voisine. Chaque tribu
+d’Arabes et même chaque subdivision ou branche d’une grande tribu,
+depuis la Barbarie occidentale jusqu’aux confins de la Syrie, ayant sa
+marque particulière, on conçoit qu’il a fallu varier ces marques à
+l’infini, et les rendre souvent très-compliquées.
+
+Ainsi, lorsque la tribu forme une peuplade considérable, on ajoute à la
+marque générale d’autres indices accessoires qui servent à distinguer
+les grandes familles qui la composent, et par conséquent leurs
+propriétés.
+
+C’est par cette raison que dans les tribus que j’ai connues, j’ai vu
+souvent la répétition du même signe distinctif, mais avec de légères
+différences, qui n’échappent point à l’œil exercé du Bédouin. Pour ne
+parler que des contrées qui nous occupent, ce signe [Symbole] et le
+suivant [Symbole], accompagnés d’un ou de plusieurs traits horizontaux
+[Symbole] ou perpendiculaires [Symbole] ou penchés, [Symbole], se
+reproduisent d’une manière très-variée : le premier, parmi les familles
+des _Harâbi_ ; et le second parmi celles des _Aoulâd-Aly_ ; j’ai
+remarqué que celui-ci [Symbole] est particulier aux _Sammalouss_, cet
+autre [Symbole] aux Arabes de la Syrte[43].
+
+Il faut ajouter à ces observations, que les Arabes ont l’habitude de
+tracer la marque distinctive de leurs tribus sur les monuments, et même
+sur les rochers qui présentent une surface unie[44]. Lorsqu’ils
+voyagent, ils choisissent de préférence les lieux les plus écartés dans
+les déserts, pour y déposer le témoignage de leur passage ; et imitent
+en cela certains Européens qui croient _monumentaliser_ leurs noms, en
+les gravant profondément sur toutes les ruines qu’ils rencontrent.
+
+Les édifices antiques et les rochers, que l’on trouve sur la route
+d’_Audjelah_ et aux environs de _Syouah_, sont couverts de ces marques,
+qui sont positivement arabes, puisque la plupart appartiennent à des
+tribus modernes. Elles sont tracées, il est vrai, d’une manière
+généralement plus irrégulière, et moins profondément, que le plus grand
+nombre de celles que l’on voit dans la Marmarique et dans la
+Cyrénaïque ; mais on peut observer que, ne faisant que passer dans ces
+lieux sauvages, les Arabes ne peuvent donner à ce petit trait de vanité,
+le même soin que dans les cantons plus fertiles, où cette occupation
+peut les aider à tromper la durée du temps, pendant que leurs troupeaux
+paissent dans les environs.
+
+En un mot, quoique parmi les signes de la Marmarique et de la
+Cyrénaïque, il n’en soit qu’un très-petit nombre que je puisse affirmer
+être réellement arabes, néanmoins ceux-ci ont avec les autres une
+analogie si frappante, tant par leur forme que par leur disposition,
+qu’ils me paraissent avoir tous la même origine et la même cause. Les
+différences qui les distinguent, peuvent d’ailleurs être facilement
+expliquées, en supposant, avec vraisemblance, que plusieurs de ces
+signes aient été tracés par des Arabes étrangers, en traversant ces
+contrées, et que d’autres soient antérieurs aux habitants actuels, et
+appartiennent à des tribus maintenant éteintes. Cette dernière hypothèse
+est d’autant plus probable, que lorsque l’on connaît la scrupuleuse
+fidélité avec laquelle les Arabes modernes suivent les traditions de
+leurs ancêtres, on chercherait dans ces contrées les traces de ces
+anciens usages, si on ne les avait pas sous les yeux[45].
+
+Le 16, après six heures de marche au N.-O. de _Kassaba-Zarghah_, nous
+arrivâmes auprès d’un port, qui présente une position maritime très-
+avantageuse. Sur ses bords de sable et couverts d’un lit d’algue, je vis
+les traces peu apparentes d’un ancien bourg, parmi lesquelles je ne
+distinguai qu’un grand mur d’enceinte, construit très-grossièrement,
+mais contenant des débris d’une belle époque.
+
+Cet édifice fut élevé par les Arabes modernes, en partie avec les
+pierres d’anciens monuments ; et, selon mes guides, il servit long-temps
+de forteresse, alors que les _Aoulâd-Aly_ régnaient en souverains dans
+cette contrée. De cette construction frêle, mais spacieuse, il ne reste
+plus que quelques pieds au-dessus du niveau du sol. Je dirai bientôt la
+cause et l’époque de sa destruction.
+
+Ce lieu est le célèbre _Parætonium_[46], connu de tous les anciens
+géographes, et souvent mentionné dans l’histoire. Le nom de _Baretoun_
+que lui donne _Aly-Ghaouy_, n’est plus connu par les Arabes actuels ;
+ils lui ont substitué celui de _Berek_, qui n’offre qu’un léger
+rapprochement avec le nom ancien.
+
+Plus d’un titre contribua à illustrer cette ancienne ville, soit qu’on
+la considère comme la capitale du nome Libyque[47], et ensuite comme
+boulevard de l’empire romain en Égypte[48], soit qu’on se rappelle
+qu’elle servit d’asile à la fuite d’Antoine et de Cléopâtre[49], et
+surtout qu’elle fut le point de départ d’Alexandre pour se rendre au
+temple de Jupiter Ammon. _Parætonium_, autrement appelé _Ammonia_,
+entouré de collines rocailleuses et stériles, ne dut apparemment la
+célébrité dont il jouit dans l’antiquité, qu’à son port bien abrité par
+une ligne de gros rochers, et dont la circonférence, au rapport de
+Strabon[50], était de quarante stades. Les temps modernes viennent à
+l’appui de cette observation, puisque de tous les anciens ports de la
+Marmarique, celui de _Berek_, encore très-spacieux de nos jours quoique
+en partie envahi par les sables, était le seul qui attirât, naguère
+même, quelques djermes arabes, et occasionnât un peu d’activité et
+d’abondance, au milieu de la tristesse et de l’isolement qui
+l’entouraient.
+
+Les _Aoulâd-Aly_ en avaient fait l’entrepôt de leur commerce, et
+plusieurs de leurs cheiks s’y étaient établis. Ceux-ci habitaient cette
+grande masure dont j’ai fait mention, qu’ils appelaient orgueilleusement
+_el Kala’h_, la citadelle ; de même qu’ils donnaient le nom de jardins à
+quelques bouquets de palmiers entretenus à force de soins, et dont il ne
+reste plus que des rejetons. Les environs de _Berek_ étaient alors
+couverts de camps nombreux, qui se renouvelaient pendant toute l’année.
+Les caravanes de _Syouah_ et d’_Audjelah_ y apportaient leurs dattes, et
+les habitants des points les plus éloignés de la Marmarique venaient
+échanger dans ce port leurs laines et leurs grains, contre les _ihrams_
+et les _tarbouchs_[51] de Derne et de Tripoli, ou contre les toiles, les
+armes et la poudre d’Alexandrie.
+
+Mais les projets du Pacha d’Égypte ne s’accordaient point avec
+l’indépendance des _Aoulâd-Aly_ ; il voulut la détruire : la ruse et la
+force furent tour-à-tour employées ; il attira les principaux Cheiks à
+sa cour ; les fortifications furent détruites ; en un mot, cédant au
+génie de cet homme extraordinaire, les _Aoulâd-Aly_ se virent forcés
+d’échanger _Berek_ pour Damanhour et Alexandrie[52]. Dès-lors les vents
+du désert couvrirent de sables ces restes de culture et d’habitations
+qui seuls, dans tout ce littoral, n’étaient pas encore devenus leur
+proie.
+
+Auprès des monuments de la Marmarique, et surtout auprès de ceux situés
+sur des élévations, il est rare de ne pas voir des tombeaux arabes. Cet
+usage est remarquable, en ce qu’il paraît tout-à-fait contraire aux
+idées religieuses des habitants.
+
+Selon leurs fausses traditions, auxquelles néanmoins ils ajoutent la
+plus grande foi, tous les monuments anciens ont été construits par des
+chrétiens, toutes les villes maintenant en ruines ont été habitées par
+eux. Or, comment concilier l’aversion qu’ils portent au nom de chrétien,
+et le dédain qu’ils témoignent pour leurs travaux, avec cet usage
+constant d’ensevelir les restes de leurs parents et de leurs amis,
+auprès de ces mêmes monuments dont ils méprisent et les auteurs et
+l’objet ? Je laisse à d’autres le soin d’expliquer la cause d’un choix
+si contradictoire avec le fanatisme et le génie destructeur qui
+caractérisent généralement ce peuple.
+
+Le peu d’art que les Arabes mettent à construire leurs tombeaux,
+contraste singulièrement avec les anciens édifices auprès desquels ils
+les placent. Dès que le corps est couvert de terre, les honneurs
+tumulaires se bornent à l’entourer d’un petit mur, ou d’une simple
+rangée de pierres en forme elliptique. Un éclat de roche brut, ou taillé
+en guise de turban, indique par la place qu’il occupe, celle où se
+trouve la tête du défunt. (Voyez pl. IV, 2.) Leur attention à ne point
+couvrir de pierres le corps même, a un but qui n’est pas dénué
+d’intérêt : _Que la terre lui soit légère !_ Telle est la prière qu’ils
+adressent au prophète ; et c’est afin d’en suivre le sens littéral,
+qu’ils écartent soigneusement du corps tout objet qui pourrait être trop
+lourd.
+
+On voit quelquefois, dans ces déserts, des tombeaux construits avec plus
+de soin ; ils ont toujours la même forme, mais ils sont plus élevés, et
+les pierres sont liées avec du ciment. Ces tombeaux renferment le corps
+des Cheiks ou Santons. Il est d’usage parmi les voyageurs, et surtout
+parmi les _Hadjis_[53], de s’arrêter dans les lieux où ils sont situés,
+d’implorer la protection du Cheik défunt, et de réciter auprès de ses
+mânes quelques versets du Coran.
+
+Je vis à _Berek-Marsah_ un de ces tombeaux ; il est de grand renom parmi
+les habitants de la contrée. La vue des offrandes pieuses qui
+couronnaient la tombe révérée, m’offrit un spectacle curieux dans ce
+lieu solitaire : des lampions que les Arabes venaient allumer lors des
+grandes fêtes, et des étoffes de différentes couleurs, suspendus
+ensemble à des bâtons, s’agitaient dans l’air, et se confondaient
+souvent avec les tresses de cheveux que les femmes bédouines y avaient
+déposées ; des verreries, des œufs d’autruche, et d’autres offrandes
+encore plus bizarres que j’y remarquai, attestent la pauvreté de ces
+nomades et leur aveugle crédulité.
+
+Le 17, en nous dirigeant toujours vers l’ouest, après trois heures et
+demie de marche dans un terrain rocailleux, nous arrivâmes à _Boun-
+Adjoubah_, vallée fertile, bornée du côté de la mer par une dune de
+sables, et par des collines peu élevées du côté opposé.
+
+Nous retrouvâmes dans ce lieu des palmiers dans tout le développement de
+leur végétation ; hors quelques rejetons à _Berek-Marsah_, nous n’avions
+plus revu cet arbre depuis notre départ d’Alexandrie. Des bouquets de
+figuiers, groupés avec les dattiers, donnaient à cette vallée un aspect
+pittoresque, et surtout agréable pour nos yeux, habitués à la nudité du
+désert que nous avions parcouru.
+
+Je comptai jusqu’à dix puits creusés à 20 mètres de profondeur, et
+contenant une eau très-douce ; deux piliers, construits par les
+Sarrasins, s’élèvent à leurs côtés ; un soliveau fixé entre eux sert
+encore à placer la corde pour puiser l’eau.
+
+Les Arabes modernes ont entouré ces puits de murs, tant dans l’intention
+de les garantir de l’invasion des sables, qu’afin de clore de petits
+jardins maintenant abandonnés.
+
+Sur la colline qui borde la vallée au sud, sont les vestiges de deux
+édifices, dont il ne reste plus que les fondations. Une de ces ruines
+s’appelle _Kassr Bou-Souéty_, du nom d’un cheik arabe du corps des
+_Acheibeât_. Ce cheik a long-temps résidé dans ces lieux, où, par le
+secours des puits, il faisait cultiver des jardinages, et soignait les
+palmiers et les figuiers qu’on y voit en grand nombre.
+
+J’ai dit plus haut que _Berek-Marsah_ était habité lorsqu’il était
+l’entrepôt du commerce des _Aoulâd-Aly_. La fertilité de la vallée de
+_Boun-Adjoubah_, et sa proximité de _Berek_, attiraient auprès d’elle
+une grande partie des camps qui couvraient alors cette partie du
+littoral. _Bou-Souéty_ s’était fortifié dans les ruines de ce dernier
+lieu, mais ces frêles fortifications furent détruites, et ses habitants
+éprouvèrent le même sort que ceux de _Berek_, lors de la catastrophe
+dont j’ai fait mention.
+
+La position avantageuse de _Boun-Adjoubah_, ses puits nombreux, les
+traces d’anciennes habitations, et sa distance de _Parætonium_[54],
+autorisent à reconnaître dans la situation de ce lieu celle du bourg
+_Apis_, consacré à la religion des Égyptiens.
+
+Suivant Scylax, _Apis_ était la limite de l’Égypte ; il est remarquable
+que _Boun-Adjoubah_ sert encore aujourd’hui de point de démarcation
+entre le gouvernement d’Égypte et celui de Tripoli. Il serait curieux de
+connaître la cause du choix que les modernes ont fait de ces limites :
+au premier abord, elle offre un nouveau témoignage aux nombreuses
+preuves que nous pouvons citer, sur le respect que les habitants
+conservent pour les anciennes traditions.
+
+Nous quittâmes _Boun-Adjoubah_ dans la même journée du 17 ; à trois
+heures de distance, à l’ouest, nous traversâmes un profond ravin nommé
+_Arghoub-Souf_, à l’embouchure duquel est un petit port (_Marsah-
+Lebeïth_).
+
+Le pays que nous parcourions, depuis la petite _Akabah_, avait presque
+toujours le même aspect et le même caractère : des terres argileuses,
+mêlées avec du sable qui leur donne une couleur jaunâtre, et plus ou
+moins rocailleuses, nous offraient à chaque instant des traces
+d’anciennes habitations, des citernes à sec ou dont le plafond était
+écroulé. En général, le sol de la petite _Akabah_ est plus élevé, et sa
+surface est plus inégale que celui de la vallée Maréotide. Les terres
+labourables y sont plus souvent croisées par des élévations stériles et
+rocailleuses. Cette disposition du terrain continue à être la même
+durant seize heures de marche, depuis _Marsah-Lebeïth_ jusqu’à
+_Chammès_, où nous arrivâmes dans la soirée du 18, sans avoir rien vu de
+remarquable en parcourant cette distance.
+
+Dans ce dernier lieu est un château sarrasin, connu par Edrisi[55] sous
+le nom de la tour _Alschemmas_. Ses murs, construits très-grossièrement,
+conservent encore toute leur hauteur ; intérieurement, il est divisé en
+trois pièces ; deux canons de fer sont à demi enfouis parmi les
+décombres. Des puits très-profonds, et sans doute antérieurs au château,
+attirent auprès de _Chammès_ tous ceux qui traversent cette contrée.
+
+Parmi ces voyageurs, il en est une classe dont j’aurais déja dû faire
+mention, d’autant plus que leur fâcheuse rencontre m’avait plus d’une
+fois causé des inquiétudes qui se renouvelèrent plus vivement encore à
+_Chammès_. Ces voyageurs, nommés _Hedjadjs_, pélerins, viennent de
+divers points de la Barbarie, et se rendent à la Mecque pour y visiter
+le tombeau du Prophète, ou bien ils retournent de leur voyage, qui le
+plus souvent n’est rien moins que pieux.
+
+Ce sont, la plupart, des gens de la dernière classe du peuple, et des
+paresseux qui préfèrent les hasards d’une vie errante et parasite aux
+soins de se procurer par le travail une existence dans les villes.
+
+Réunis en nombre indéterminé, ordinairement de dix à quinze, n’ayant
+pour équipage que deux peaux destinées à contenir l’eau et la farine ;
+le corps drapé par un _bernous_ (Voy. pl. IV, 2), ils se répandent dans
+les déserts, infestent les contrées qu’ils parcourent, ne suivent aucune
+direction dans leurs courses vagabondes, accostent tous ceux qu’ils
+rencontrent, et passent ordinairement la nuit dans les tentes des
+Arabes, où ils reçoivent l’hospitalité, eu égard à leur prétendue
+destination.
+
+Malheur au voyageur isolé, qu’un funeste hasard fait tomber au milieu de
+ces troupes de _hedjadjs_ ! Ils lui demandent d’abord, au nom du
+Prophète, à partager ses provisions de bouche et quelquefois même ses
+vêtements. Si celui-ci refuse, et s’il oppose de la résistance, c’est
+pis encore : ils tirent de dessous leur draperie un couteau à deux
+tranchants dont ils sont toujours munis ; ils entourent de tous côtés
+l’infortuné voyageur, afin qu’il ne puisse s’enfuir ; et bien souvent,
+après l’avoir dépouillé totalement, ils ne lui font pas grace de
+l’existence.
+
+Peu de jours s’étaient passés, dans le cours de notre voyage, sans que
+nous eussions rencontré des bandes de ces pélerins ; on m’avait mis en
+garde contre la perfidie de leurs intentions, et je devais employer la
+plus grande fermeté pour les faire éloigner de ma caravane. Il était
+plus difficile de s’en débarrasser lorsque nous étions campés ; il
+fallait alors les menacer de faire feu, et ce n’était qu’après nous
+avoir accablés d’invectives que notre bonne contenance les engageait à
+nous quitter.
+
+On demandera pourquoi les Arabes permettent que ces vagabonds commettent
+avec impunité de pareils désordres ? On peut répondre que le fanatisme
+est le plus puissant des palliatifs, et que le voyage des _hedjadjs_
+étant considéré comme œuvre sainte, on devient moins rigoureux sur les
+moyens qu’ils emploient pour l’exécuter. D’ailleurs, lâches comme tous
+les malfaiteurs, ils n’attaquent jamais que des personnes isolées, ce
+qui aide à-la-fois la poltronnerie des coupables et les dérobe plus
+facilement aux investigations des habitants. Il faut aussi ajouter que
+dans le nombre de ces pélerins il en est, mais bien peu, dont les
+intentions sont réellement pieuses et qui ne commettent jamais de
+mauvaise action.
+
+On ne doit pas confondre avec ces _hedjadjs_ des pélerins d’une classe
+plus élevée, que l’on désigne par le même nom. Ceux-ci forment des
+caravanes quelquefois très-nombreuses, surtout celles qui viennent de
+Maroc et de Fez. Elles s’élèvent parfois à deux ou trois cents
+personnes, parmi lesquelles on compte souvent des femmes, et à trois ou
+quatre cents chameaux. Ce voyage leur offre un double but : le zèle
+religieux s’y trouve concilié avec le gain, et en accomplissant un pieux
+devoir, ils ont l’avantage de vendre à haut prix leurs marchandises au
+Caire et dans les autres villes qu’ils rencontrent sur leur passage.
+
+Depuis notre départ d’Alexandrie, nous avions souvent essuyé des pluies,
+mais de courte durée ; elles ne commencèrent à nous incommoder par leur
+continuité qu’à _Chammès_, et après avoir quitté ce château elles
+devinrent si violentes qu’elles interrompirent tout-à-fait notre voyage.
+Malheureusement, aucune élévation ne se trouvait ni aux environs, ni au
+lieu même où nous fûmes surpris par l’orage. Obligés à nous arrêter, il
+nous fallut poser les tentes dans une plaine argileuse, où nous ne pûmes
+pas même réunir assez de pierres pour dresser un tertre afin de nous
+garantir de l’inondation qui devint bientôt générale.
+
+Ces contrariétés me prouvèrent dès-lors que presque tous les usages des
+Arabes sont le fruit d’une expérience réfléchie, et qu’un Européen doit
+bien se garder de juger de leur importance avant d’avoir pu apprécier
+leur utilité. Les Arabes nomment souvent leurs tentes _biout_, maisons :
+il m’était arrivé plus d’une fois de les plaisanter sur la dénomination
+qu’ils donnaient à quelques lambeaux de toile ; d’autant plus, leur
+disais-je, que loin d’offrir des pavillons élégants comme celles des
+Osmanlis, leurs tentes écrasées contre le sol, ressemblent de loin
+plutôt à des taches noirâtres qu’à des habitations humaines.
+
+J’appris dans cette circonstance à mieux réfléchir sur la valeur des
+termes que ces hommes simples adaptent si bien à leurs usages ; et je
+dus avouer aux Arabes qui m’accompagnaient que, non seulement leurs
+tentes méritaient le nom de maisons, mais qu’elles leur étaient
+préférables pour des nomades, puisqu’elles ont tous les avantages de ces
+dernières, sans en avoir les inconvénients.
+
+Spacieuses, mais très-basses, ces tentes résistent à la force du vent
+par leur forme aplatie ; de même que par leur tissu épais, de poil de
+chameau, elles assurent à la famille arabe et à son modeste mobilier un
+abri impénétrable aux pluies de longue durée.
+
+Habitué par mes précédents voyages au climat sec et au ciel toujours
+serein du désert libyque, je me servais de tentes turques à _choubak_ et
+à _touslouk_. Celles-ci ont un dôme exhaussé, qui favorise dans
+l’intérieur la circulation de l’air, tandis que leur tissu de coton et
+d’une blancheur éclatante repousse les rayons du soleil. Ces qualités,
+précieuses dans les sables brûlants de l’intérieur de la Libye,
+devenaient funestes dans les cantons pluvieux de la Marmarique. Aussi,
+malgré nos précautions, nous fûmes souvent obligés de redresser nos
+tentes qui nous ensevelissaient sous leur volume humecté.
+
+Les orages se succédèrent sans interruption pendant les journées des 19,
+20, et 21. Ce mauvais temps prolongé fut la cause première de la longue
+maladie de mon compagnon de voyage, M. Müller. En vain nous cherchâmes à
+nous préserver de l’humidité avec des lits de broussailles ; nos
+draperies de laine étaient tellement trempées que nous ne pûmes parvenir
+à les sécher.
+
+La saison dans laquelle nous voyagions présente encore un autre
+inconvénient pour parcourir ce pays ; c’est la nature argileuse des
+terres, qui deviennent, après de fortes pluies, très-glissantes et
+presque impraticables pour les chameaux chargés. La nature a créé cet
+utile animal afin d’aider l’homme à traverser les vastes solitudes
+occupées par les sables ; sa pate large, cartilagineuse, et dépourvue de
+sabot, foule sans fatigue les plaines sablonneuses, tandis qu’elle est
+mal assurée, et qu’elle glisse sur des terres humides, ou se blesse en
+heurtant les pierres d’un chemin rocailleux.
+
+Ce même motif rendit la marche de la caravane lente et souvent
+interrompue, lorsque nous pûmes enfin quitter ce lieu, le 22.
+Heureusement, après avoir fait avec peine quelques lieues de chemin, le
+sol, à l’approche de la grande _Akabah_, devint plus sablonneux et nous
+permit de suivre notre marche ordinaire.
+
+Le 23, nous passâmes auprès du _Kassr-Ladjedabiah_, situé à vingt-quatre
+heures de _Chammès_. Ce monument, un des plus considérables que j’aie
+vus dans la Marmarique, fut élevé par les Sarrasins. Ses murs conservent
+encore toute leur hauteur ; ils sont construits en belles assises, mais
+dépourvus de tout ornement d’architecture : deux tours carrées sont aux
+angles du côté ouest ; intérieurement est un puits, et l’on voit des
+escaliers pratiqués dans l’épaisseur des murs pour arriver au sommet.
+
+Les grandes dimensions de cet édifice, qui fut probablement un château
+fort, donnent une haute idée de l’ancienne puissance des princes arabes
+dans cette contrée ; et par sa situation à quatre heures des plus hautes
+montagnes de la Marmarique, et à une égale distance de la mer, il paraît
+avoir été destiné en même temps à défendre le littoral et à protéger
+l’intérieur des terres contre une invasion venant de l’Ouest.
+
+Entre _Ladjedabiah_ et l’_Akabah_ est un puits qui appartient à la même
+époque que celle du château ; l’eau en est excellente : nous en fîmes
+une abondante provision, et allâmes camper à peu de distance dans une
+vallée non loin du mont _Catabathmus_.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 38 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 66. POLYB. Excerp. CXV.]
+
+[Note 39 : Depuis _Abousir_ jusqu’à la grande _Akabah_ le rivage est le
+plus souvent formé par une digue de sables blanchâtres ; je n’ai pu
+vérifier si les bords du cap _Kanaïs_ offraient un endroit quelconque
+dont le sol fut tellement blanc, qu’il lui ait fait donner, dans
+l’antiquité, la dénomination spéciale de _Leuce-Acte_.]
+
+[Note 40 : Le mot _kassaba_ signifie, en arabe, un bourg ou un village.]
+
+[Note 41 : Je lis _Gyzis_ dans Cellarius ; d’Anville écrit le nom de ce
+lieu, _Zygis_ ; l’anonyme _Zygren_, et il le place à sept stades de
+_Leuce-Acte_.]
+
+[Note 42 : M. Scholz a donné dans son ouvrage (Voyag. d’Alex. à Paræt.
+p. 56) la plupart de ces signes.]
+
+[Note 43 : Les Arabes placent ces marques sur les chameaux avec un fer
+chaud, et de manière qu’elles soient visibles, lors même qu’ils sont
+chargés. On les voit toujours sur la tête de l’animal ; mais
+lorsqu’elles sont compliquées, elles sont distribuées sur l’épaule, la
+mâchoire et le museau. C’est encore par la place que ces marques
+occupent sur ces différentes parties du corps du chameau, que les Arabes
+distinguent leurs tribus.]
+
+[Note 44 : Cette remarque, que j’avais déja faite en divers endroits, me
+frappa d’une manière plus évidente encore à Cyrène. Plusieurs fois, en
+traversant les ravins de la Pentapole, le guide _Harâbi_ qui
+m’accompagnait s’est écrié, en me montrant de ces signes tracés sur les
+rochers : _Allah inallou el-nicham dè ; hamdou-lillàh el Aoulâd-Aly
+khallou belednah_. « Maudite soit cette marque ! grâces à Dieu, les
+Aoulâd-Aly ont quitté notre pays. »]
+
+[Note 45 : J’avais rédigé cette partie de ma relation, lorsque MM.
+Denham et Clapperton ont publié leur important voyage dans l’intérieur
+de l’Afrique, conjointement avec celui de feu M. Oudney. Les détails que
+contient cet ouvrage sur certaines _lettres_ des _Touariks_, me
+paraissent avoir assez d’analogie avec les signes dont je viens de faire
+mention, pour m’engager à exposer quelques idées à ce sujet. Je me
+servirai de la traduction française de MM. Eyriès et de La Renaudière ;
+son exactitude est plus que suffisamment garantie par les noms des deux
+savants traducteurs.
+
+Voici les lettres des _Touariks_, avec l’interprétation de leur son,
+telles que les voyageurs les ont publiées :
+
+ [Lettre tifinagh] Yet.
+
+ [Lettre tifinagh] Yout.
+
+ [Lettre tifinagh] Youf.
+
+ [Lettre tifinagh] Yow.
+
+ [Lettre tifinagh] Ê.
+
+ [Lettre tifinagh] Yib.
+
+ [Lettre tifinagh] Yes.
+
+ [Lettre tifinagh] Yim.
+
+ [Lettre tifinagh] Yiche.
+
+ [Lettre tifinagh] Yiu.
+
+ [Lettre tifinagh] Youz.
+
+ [Lettre tifinagh] Jz.
+
+ [Lettre tifinagh] ...
+
+ [Lettre tifinagh] You.
+
+ [Lettre tifinagh] Yid.
+
+ [Lettre tifinagh] Yir.
+
+ [Lettre tifinagh] Yei.
+
+ [Lettre tifinagh] Yaï.
+
+ [Lettre tifinagh] Yin.
+
+M. Oudney vit pour la première fois plusieurs de ces caractères sur un
+monument romain, à _Germa_, dans le Fezzan (t. I, p. 65), et dans la
+suite il en trouva un plus grand nombre tracés sur les rochers, dans
+tous les lieux fréquentés par les _Touariks_ (_id._ p. 68 et 105). Il
+remarqua que quelques-uns de ces caractères avaient évidemment plusieurs
+siècles, et que d’autres étaient très-récents[a] (_id._ pag. 69) ; enfin
+il fit la rencontre d’une personne qui en connaissait plusieurs, mais il
+lui fut impossible de trouver quelqu’un qui les comprît tous (_id._ page
+70), ni un seul livre écrit dans cette langue (_id._ p. 99). Cette
+découverte, ajoute-t-il, mit son esprit en repos sur ce sujet.
+
+M. Oudney a négligé de nous apprendre si ces caractères formaient des
+inscriptions suivies : il dit, il est vrai, qu’ils sont écrits
+indifféremment de gauche à droite, ou de droite à gauche, ou
+horizontalement ; ce qui, loin de prouver aucune série réelle entre eux,
+semble indiquer, au contraire, dans la position de ces _lettres_, le
+même désordre que j’ai observé dans celle des _signes_. Des indigènes
+ont articulé devant les voyageurs le son de ces caractères, mais aucun
+ne les connaissait tous, et néanmoins M. Oudney a observé que plusieurs
+paraissaient tracés très-récemment. Or si personne parmi les _Touariks_
+ne connaissait toutes ces lettres, comment pouvaient-ils en faire
+usage ? et s’ils en faisaient usage, n’auraient-ils eu d’autres livres
+que des rochers ?
+
+Remarquons maintenant que tout ce qui paraît invraisemblable comme
+_lettres_ d’un alphabet, s’explique naturellement comme _signes_ de
+tribus arabes.
+
+Presque tous les _Touariks_ sont nomades, assure M. Oudney (t. I, p.
+71). J’ai dit que tous les nomades d’Afrique[b] et de plusieurs autres
+pays, ont l’habitude de distinguer leurs tribus par des marques qu’ils
+tracent très-souvent sur les monuments et sur les rochers ; il ne me
+paraîtrait donc point surprenant que les _Touariks_ eussent multiplié
+les marques de leurs tribus sur des rochers, puisqu’ils préfèrent les
+lieux solitaires, et qu’ils ont souvent cherché un asile dans les
+montagnes (_id._ pag. 71).
+
+On a trouvé ces _lettres alphabétiques_ dans les déserts, chez des
+_nomades_, et non dans les villes chez des hommes sédentaires. Les
+indigènes n’en connaissaient qu’un certain nombre ; les unes
+paraissaient très-récentes, et les autres très-anciennes : rien de plus
+naturel, si l’on suppose que ces marques, comme celles que j’ai vues,
+appartiennent à des tribus de diverses époques.
+
+Enfin, pour terminer ces comparaisons, M. Oudney n’a pu trouver aucun
+livre écrit en _caractères touariks_, de même que M. Scholz a cherché
+inutilement dans la Marmarique[c] une inscription entière en _signes_
+dont plusieurs sont positivement arabes.
+
+Je n’ignore point qu’il est des personnes tellement idolâtres de tout ce
+qui appartient à une époque reculée, que récusant peut-être l’identité
+relative des faits que j’ai exposés, elles seront tentées de reconnaître
+dans ces marques ou caractères, tant du littoral que de l’intérieur de
+la Libye, une analogie vague, et par cela même précieuse, avec des
+langues actuellement éteintes. De ce que les Phéniciens se sont
+incorporés anciennement avec les Libyens de la côte, comme l’indique
+Hérodote ; de ce qu’il paraît qu’ils furent ensuite chassés avec ceux-ci
+dans l’intérieur des terres, soit par les armes des Romains, soit par
+l’invasion de l’islamisme, ces personnes pourront supposer qu’ils se
+soient réfugiés dans les montagnes des Garamantes, où ils eussent formé
+un peuple à part, qui aurait conservé jusqu’à nos jours des traces de
+leur ancien alphabet ; et ce peuple serait les _Touariks_.
+
+J’avoue qu’une pareille origine donnée à ces signes, ou, si l’on veut, à
+ces caractères, flatte plus l’imagination que mes vulgaires
+rapprochements, et qu’il est plus beau d’élever un édifice que de le
+détruire.
+
+Mais, à ce propos, je rappellerai un fait remarquable, et qui pourrait
+ne pas lui être absolument étranger. Le savant Gébelin avait cherché
+long-temps les emblèmes de mystères profonds dans les inscriptions et
+les figures d’animaux gravées sur les rochers du mont Liban, lorsque MM.
+Montaigu et Volney reconnurent que ces inscriptions et ces dessins
+avaient été tracés par les Grecs qui se rendent annuellement en
+pélerinage au couvent situé sur cette montagne.]
+
+[Note a : M. Scholz a fait la même remarque pour les signes de la
+Marmarique (Voyag. à Paræt. p. 50).]
+
+[Note b : Je sais que les Touariks, comme les autres nomades, mettent la
+marque de leurs tribus sur leurs chameaux.]
+
+[Note c : Voyage d’Alexandrie à Parætonium (en allemand), pag. 54.]
+
+[Note 46 : Il serait superflu d’insister sur l’identité de situation
+entre le _Parætonium_ des anciens, le _Baretoun_ d’Aly-Ghaouy, et le
+_Berek-Marsah_ actuel. Mais il ne me paraît pas inutile de faire
+remarquer que les distances données par Strabon et Arrien, d’Alexandrie
+à _Parætonium_, correspondent exactement avec l’observation en longitude
+faite en ce dernier lieu par M. Gauthier, si l’on adopte pour le premier
+de ces auteurs des stades de six cents au degré, et que l’on suive la
+ligne la plus courte ; et si, pour le second, on contourne avec
+Alexandre les sinuosités de la côte, et que l’on compte les stades à
+sept cents au degré. (Voyez STRAB. l. XVII, § 8 ; ARRIAN, l. III, c. 4,
+et ma carte générale.)]
+
+[Note 47 : MANNERT, Géog. des Gr. et des Rom. t. X, part. II, p. 19.]
+
+[Note 48 : PROCOP. de Ædif. lib. VI, 2.]
+
+[Note 49 : FLORUS, lib. IV, 11.]
+
+[Note 50 : L. XVII, § 8.]
+
+[Note 51 : Bonnet de drap rouge que portent généralement tous les
+Orientaux.]
+
+[Note 52 : Ces évènements eurent lieu, suivant M. le général Minutoli,
+en 1819. (Voyage à l’Oas. d’Ammon, p. 64.)]
+
+[Note 53 : Pélerins qui se rendent à la Mecque.]
+
+[Note 54 : Strabon place _Parætonium_ à cent stades d’_Apis_, et je n’ai
+mis que trois heures et demie (marche de caravane) pour me rendre des
+premières ruines aux secondes ; ce qui correspondrait tout au plus à
+quatre-vingts stades de six cents au degré ; néanmoins, comme les
+distances calculées par les heures de marche sont sujettes à des
+variations, et que Strabon a quelquefois employé des stades d’une plus
+grande étendue, je ne crois point que cette légère différence puisse
+empêcher de reconnaître l’emplacement d’_Apis_ dans les ruines de _Boun-
+Adjoubah_.]
+
+[Note 55 : Troisième Cli. p. 93.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE III.
+
+ _Akabah-el-Soloum_. — Plateau de _Za’rah_. — Accueil des _Harâbi_. —
+ Vallée de _Daphnèh_. — Canaux d’irrigation — _Toubrouk_. — _Bombæa_. —
+ Platée. — _Aziris_. — Citernes.
+
+
+Une vallée d’une heure de largeur côtoie l’_Akabah-el-Kébir-el-Soloum_,
+_Catabathmus magnus_ des anciens. Les eaux qui s’écoulent en hiver de la
+montagne entretiennent dans cette vallée une végétation abondante ;
+aussi est-elle couverte dans toutes les saisons de nombreux camps
+d’Arabes.
+
+Mais cette cause n’est point la seule qui rend ce lieu si habité ; le
+_Catabathmus_ qui, selon plusieurs auteurs, séparait l’Égypte de la
+Cyrénaïque, et du temps des Romains, l’Afrique de l’Asie[56], forme
+encore aujourd’hui un canton qui sépare les états de Tripoli de ceux
+d’Égypte.
+
+J’ai déja dit, il est vrai, que ces limites étaient fixées plus à l’Est
+à _Boun-Adjoubah_ ; tels sont les renseignements que j’ai recueillis ;
+néanmoins selon M. Scholz, il faudrait les placer à la grande _Akabah_.
+Ces différences dans les rapports que nous ont faits les Arabes n’ont
+rien de bien surprenant, puisque la prétendue suzeraineté des deux
+Pachas dans ces déserts consiste beaucoup plus dans le titre que dans la
+réalité.
+
+Quoi qu’il en soit de ces limites supposées, le canton de l’_Akabah_,
+par sa situation si éloignée de la véritable action des deux
+gouvernements d’Égypte et de Tripoli, sépare ces gouvernements par le
+fait, puisqu’elle assure à ses habitants une indépendance absolue.
+
+« Voilà, me dit mon guide _Hadji-Salèh_, le principal motif qui attire
+dans cette vallée un si grand nombre d’Arabes. Il en est même qui
+choisissent cette retraite pour se soustraire à la vengeance de leurs
+ennemis ; d’autres viennent y jouir de l’impunité des crimes commis, ou
+bien épier l’occasion d’en commettre de nouveaux ; enfin, ajouta-t-il,
+la plupart des habitants de l’_Akabah_, depuis un temps immémorial, sont
+des transfuges de diverses tribus, qui rendent ce passage redoutable
+pour toutes sortes de voyageurs. »
+
+Ce fut là en effet que le général Minutoli vit échouer ses projets ; ces
+Arabes, sous le vain prétexte que lui et les siens étaient des espions
+du Pacha d’Égypte, les empêchèrent de poursuivre leur voyage. Cet
+exemple, bien plus que les propos de mon guide, était susceptible de
+m’inspirer de l’inquiétude. Nous n’étions qu’à une heure de distance de
+la montagne ; la nuit était obscure et pluvieuse ; et la lueur des feux
+que j’apercevais de temps en temps dans le lointain, attestait la
+présence des hommes qui allaient bientôt décider du sort de mon
+entreprise. Enfin la clarté du jour vint mettre un terme à mon
+impatience ; j’encourageai mes domestiques par de légers présents, et
+bien résolu à tout braver plutôt que de reculer, je m’avançai vers le
+passage si redouté.
+
+Je n’introduirai point le lecteur au milieu des camps de ces Arabes, je
+ne le ferai point assister aux délibérations tumultueuses qui eurent
+lieu à mon sujet ; je ne lui rappellerai point mes angoisses en me
+voyant en butte à l’incrédulité du fanatisme et aux exigeantes
+spéculations de l’intérêt. De pareils détails, occasionnés par des
+circonstances bien rares dans ces déserts, sont étrangers aux mœurs
+habituelles de ses habitants ; dès-lors ils deviennent tout-à-fait
+personnels au voyageur, et par conséquent oiseux pour le public éclairé.
+Il me suffira de dire que la simplicité de mon costume, mon isolement,
+ma confiance, et peut-être même ma fermeté, obtinrent de ces hommes
+farouches ce qu’une escorte imposante et de grands titres n’avaient pu
+obtenir : on me permit de franchir l’_Akabah_.
+
+Ma caravane avait déja traversé la vallée ; M. Müller, que sa maladie
+retenait sur le chameau, était dans une grande anxiété pendant mon
+absence ; dès que je fus de retour auprès de lui, ses yeux abattus se
+ranimèrent pour me témoigner le plaisir que mon succès lui faisait
+éprouver. Satisfait d’avoir été plus heureux que mes prédécesseurs, je
+formai des vœux pour le rétablissement de la santé de mon compagnon de
+voyage ; le ciel ne les exauça que bien tard ! et ce ne fut qu’après de
+longues souffrances, après avoir été aux portes du tombeau, que M.
+Müller retourna miraculeusement à la vie, au milieu même des privations
+du désert !
+
+Nous mîmes une heure à monter l’_Akabah el Soloum_, par un chemin formé
+dès la plus haute antiquité. Il est bordé, en grande partie, d’immenses
+rochers, dont le ciseau a quelquefois fait disparaître les angles trop
+saillants qui obstruaient le passage.
+
+Cette montagne s’élève par ondulations d’une hauteur progressive, ou
+bien elle présente des flancs escarpés que le chameau gravit avec peine,
+quoiqu’on ait essayé d’en adoucir la pente. La roche est généralement de
+calcaire compacte et coquillier ; des masses de grès se trouvent isolées
+sur le calcaire, ou bien le calcaire est uni avec le grès. Des arbustes
+qui commençaient à se revêtir de leur feuillage couvraient les endroits
+terreux, et remplissaient les crevasses des rochers. Ce fut là que je
+vis, pour la première fois dans ce voyage, des bouquets de lentisques et
+de genêts.
+
+Il n’était sorte de soins que je n’eusse employés jusqu’alors pour
+préserver de tout accident le seul baromètre que je possédasse ;
+malheureusement, dans le désordre qu’occasionna la chute d’un chameau,
+il fut brisé contre un rocher. Quoique ce baromètre fût très-mal
+construit, sa perte me causa d’autant plus de peine, qu’elle était
+irréparable, et qu’elle occasionna dans le résultat de mes observations
+ultérieures une lacune qui ne put être remplie par des calculs d’estime
+toujours hypothétiques.
+
+La montagne de l’_Akabah_ me parut avoir environ 900 pieds d’élévation ;
+elle commence immédiatement aux bords de la mer, d’où elle se dirige au
+S.-S.-E., pour aller joindre les hauteurs qui côtoient l’Oasis d’Ammon.
+Au sommet s’étend un plateau de treize heures d’étendue du S.-E. au
+N.-O. ; quoique les terres n’y diffèrent point par la végétation et la
+couleur de celles de la petite _Akabah_, elles sont néanmoins plus
+fertiles et plus généralement cultivées. C’est de là que vient le nom de
+_Za’rah_, champ, que les Arabes donnent à ce plateau. En le parcourant
+nous passâmes fréquemment auprès de grands campements de pasteurs ; les
+travaux agricoles mettaient tous ces Arabes en activité, et variaient un
+peu la monotonie du tableau que nous avions eu presque toujours sous les
+yeux.
+
+S’il est une époque dans l’année susceptible de distraire ces hommes de
+leur sérieux habituel, c’est celle, comme nous l’avons observé, où le
+sol ingrat qu’ils habitent reprend un peu de vie et de fraîcheur qui
+doivent être si passagères. Dans les climats plus favorisés du ciel, où
+chaque saison produit ses fruits, le moment des récoltes a dû être celui
+des réjouissances, puisque l’une succède à l’autre, et que l’on a
+toujours devant soi un nouvel espoir suivi de nouveaux biens.
+
+Il n’en est pas de même dans la Marmarique : la terre, avare de ses
+dons, ne produit qu’une fois dans l’année, et pour des moments de courte
+durée. Dès qu’elle a accordé à l’homme ce faible secours, aussitôt elle
+se décolore ; tout dépérit : les troupeaux errants, cherchent dans
+quelques coins des vallées, le petit nombre de végétaux échappés à
+l’ardeur du soleil. Alors, tandis que nos vergers se couvrent de fruits,
+tandis que les vendangeurs parcourent nos coteaux, l’habitant de cette
+contrée ne voit autour de lui qu’une nature muette et frappée de
+mortalité ; il languit dans sa tente, et cherche à tromper ses ennuis
+par des récits fabuleux ou des lectures pieuses.
+
+Ces Arabes profitent aussi des moments où la végétation se renouvelle
+pour célébrer leurs fêtes de famille. Durant une de mes excursions dans
+la grande plaine de _Za’rah_, je fus témoin d’une de ces fêtes qui
+m’intéressa par sa nouveauté : je vis une jeune épouse, montée sur une
+espèce de tréteau que l’on avait assujetti sur deux charrues traînées
+par des juments. Une mesquine couronne de seneçons, emblème de la
+stérilité du sol, fixait sur sa tête un grand mouchoir en soie bariolé
+de couleurs éclatantes, qui tombait en replis sur ses épaules. Une
+musique bruyante, produite par de gros coquillages de mer et des
+_ghandours_[57], précédait la nouvelle mariée, et parcourait avec elle
+en triomphe les tentes des familles alliées ou amies. Quelques cavaliers
+entouraient le cortége ; ils représentaient une petite guerre, en
+poussant à toute bride leurs juments les unes contre les autres, et
+faisant de fréquentes décharges de leurs armes à feu.
+
+A part le plaisant effet que produisait le grotesque attirail du char
+triomphal, ces images de guerre autour d’une jeune épouse, cette joie
+tumultueuse sans gêne comme sans désordre, me donnèrent une juste idée
+des mœurs à-la-fois simples et belliqueuses de ces nomades.
+
+Tandis que nous continuions à parcourir la plaine de _Za’rah_ en nous
+dirigeant vers le nord-ouest, j’aperçus dans le lointain, aux bords de
+la mer, un port spacieux que les Arabes nomment _Marsah-Soloum_, et qui
+me paraît être celui de _Panormus_, où Ptolémée fait terminer le nome
+Libyque[58], et qu’il place du côté occidental de la vallée du
+_Catabathmus_. Dès que nous fûmes arrivés à l’extrémité ouest de cette
+plaine, nous trouvâmes plusieurs puits creusés avec soin dans le roc à
+une très-grande profondeur. Ces puits, d’origine antique, sont garnis à
+leurs bords de petits bassins creusés également dans le roc, mais qui
+paraissent, à cause de la grossièreté du travail, appartenir à une
+époque plus moderne.
+
+De _Biar-Zemlèh_, nous descendîmes le plateau de l’_Akabah_, beaucoup
+moins élevé du côté occidental et d’une pente plus douce. Dix minutes
+nous suffirent pour arriver du sommet à la base. Là, nous entrâmes dans
+la vallée de _Daphnèh_, formée d’un côté par la même chaîne des
+montagnes de l’_Akabah_, qui se prolonge par sinuosités dans l’ouest, et
+de l’autre par une ramification de petites collines décrivant une ligne
+parallèle à ces montagnes.
+
+Au-delà de la plaine de _Za’rah_, on ne trouve plus les _Aoulâd-Aly_ ; à
+_Daphnèh_ commence la nombreuse tribu des _Harâbi_, les guerriers, qui
+habitent exclusivement toute la Pentapole Cyrénaïque. Dès que ma
+caravane eut pénétré dans la vallée, nous vîmes tout-à-coup, en
+détournant un de ses coudes, une si grande réunion de tentes, que nous
+eûmes lieu d’en être surpris. Serrées les unes contre les autres, elles
+tapissaient les flancs de la vallée, et formaient une haie, au milieu de
+laquelle nous étions forcés de passer. Une grande agitation paraissait y
+régner : me rappelant alors la mauvaise réputation des _Harâbi_, je fis
+placer mes Nubiens à côté des effets les plus précieux, et précédant ma
+caravane de quelques pas, je m’approchai non sans anxiété du défilé
+inévitable. J’aperçus bientôt plusieurs cheiks qui montèrent à cheval et
+se dirigèrent sur nous, suivis d’une foule d’autres Arabes à pied. Selon
+l’usage admis dans le désert, lorsqu’il y a sujet de méfiance entre deux
+caravanes qui se rencontrent, elles s’arrêtent à une certaine distance
+entre elles, et des parlementaires s’avancent des deux côtés, pour
+s’informer de leurs intentions réciproques. C’est ce que nous fîmes :
+_Hadji-Salèh_, mon guide, et un des _Harâbi_, s’avancèrent dans l’espace
+qui nous séparait.
+
+Durant cette entrevue, trop éloigné pour entendre leurs paroles,
+j’examinais attentivement leurs gestes : ils furent d’abord très-
+animés ; je vis ensuite les deux envoyés se rapprocher et remettre leurs
+fusils sur le dos ; ce fut pour moi le signal de la paix. Je m’empressai
+aussitôt d’aller joindre les cheiks, et j’appris qu’une guerre violente
+existait entre eux et une tribu voisine ; plusieurs meurtres avaient été
+commis, jusqu’alors ils en étaient les victimes, et ils s’étaient réunis
+en nombre considérable pour se venger d’une manière éclatante de leurs
+ennemis.
+
+Ils me dirent que le bruit de mon voyage s’était répandu jusque chez
+eux ; ils s’étonnèrent de ce que j’osais pénétrer avec aussi peu de
+monde dans leur contrée ; ils accusèrent ma hardiesse d’imprudence, et
+me firent sentir que je dépendais totalement de leur volonté. « Mais
+dans ce moment, reprit le plus âgé d’entre eux, la vengeance seule nous
+a rassemblés, nous voulons le sang de ceux qui ont tué nos frères ;
+ainsi, poursuis ton chemin et que Dieu te protége ; » puis s’apercevant
+qu’il s’était trompé : « Si toutefois, ajouta-t-il, Dieu peut protéger
+un chrétien ! »
+
+Je ne me permis pas la moindre observation sur ce compliment, et
+m’estimant heureux que leurs dispositions vengeresses ne s’étendissent
+pas jusques à nous, je les remerciai avec sang-froid de leur bon
+accueil, et nous nous empressâmes de les quitter. Cette rencontre me mit
+à même d’apprécier la différence de mœurs qui existait entre les
+_Harâbi_ et les paisibles _Aoulâd-Aly_, et me fit dès-lors entrevoir
+tous les dangers qui allaient nous entourer.
+
+Les terres de la vallée de _Daphnèh_ sont d’une couleur plus obscure et
+paraissent plus fertiles que celles des cantons précédents. La
+végétation plus variée, est généralement herbacée dans la plaine, mais
+plus active et plus forte dans les ravins. Depuis que nous étions entrés
+dans la vallée, je cherchais à m’expliquer la cause de sa dénomination,
+lorsque j’aperçus enfin quelques bouquets de _nerium_[59] parmi les
+fentes des rochers. Ce joli arbuste, quoique très-rare maintenant dans
+ces lieux, y paraît cependant indigène. Sans doute il y croissait
+autrefois en plus grande quantité ; les anciens habitants l’auront
+multiplié dans leurs champs, ils en auront embelli leurs demeures ; et
+ces habitants durent être très-nombreux, puisque les vestiges de ruines
+sont si multipliés dans cette vallée, qu’elle paraît avoir été couverte
+de villages et de hameaux.
+
+C’est à _Daphnèh_ surtout, et dans ses environs, que l’art a redoublé
+d’efforts pour aider la nature. Partout on y aperçoit des restes de
+canaux d’irrigation ; ils sillonnent la plaine en tous sens, ils
+serpentent sur les flancs des collines et de la montagne. Dans ces
+derniers endroits, on les voit se diriger, tantôt perpendiculairement,
+tantôt horizontalement, selon qu’ils furent destinés à conduire les eaux
+des pluies dans les citernes, ou des citernes dans les champs. J’ai vu
+de ces canaux disposés comme des rayons dont le centre commun est un
+bas-fond ; j’en ai vu suivre parallèlement les rives d’un petit vallon,
+pour aller, sans doute autrefois, arroser les champs plus éloignés d’un
+industrieux agriculteur. J’en ai vu d’autres se ramifier comme les
+rigoles de nos jardins, afin de détourner le cours de l’eau, de le
+prolonger ou de l’arrêter à volonté.
+
+Quoique la vallée de _Daphnèh_ paraisse avoir été anciennement très-
+habitée, je n’aperçus parmi les ruines qui la couvrent aucun reste de
+monument remarquable. Le _Kassr-Djédid_, à l’entrée de la vallée, n’est
+qu’une masure informe. Indépendamment de son aspect, son nom[60] indique
+qu’il appartient à une époque moderne ; mais les fragments antiques
+intercalés dans ses murs, et le puits qu’il renferme, prouvent que cet
+édifice fut élevé sur l’emplacement et avec les débris d’un autre plus
+ancien.
+
+Je puis encore citer le _Kassr-Coumbouss_, situé sur le sommet de la
+montagne, à six heures à l’ouest du précédent. Sa destruction est telle
+que, non seulement on ne peut plus rien distinguer dans un amas de
+pierres, forme à laquelle le monument est réduit ; mais que des débris
+d’une origine bien différente y sont confondus pêle-mêle, de manière
+qu’on voit les fragments d’un chapiteau grec ou romain à côté de ceux
+d’une arabesque, et le tout est surmonté d’un bloc de pierre taillé en
+guise de turban, indice certain d’un tombeau arabe.
+
+De pareilles ruines plus que les autres provoquent involontairement la
+réflexion.
+
+A voir ces débris de plusieurs édifices qui eurent une destination si
+différente, qui furent élevés par des peuples de mœurs et d’usages si
+opposés ; à voir ces témoins des âges antiques, ces produits de diverses
+civilisations, couverts ensemble de l’humble pierre des champs ; à les
+voir réunis en un seul monceau, réduits à un sort commun pour former la
+tombe d’un santon ! à voir un pareil tableau, on dirait que le temps en
+rassembla les contrastes pour manifester sa puissance et se jouer du
+sort des nations.
+
+Quant à la cause historique de ce bizarre assemblage de ruines de
+diverses époques, elle s’explique naturellement. Sans détailler ici mal
+à propos la série des peuples qui se succédèrent dans cette contrée, à
+ne compter que de l’invasion des Musulmans, ceux-ci durent se servir des
+matériaux que leur offraient les monuments étrangers à leurs usages et
+surtout à leur culte religieux. Ainsi, les princes arabes auront fait
+démolir les temples et les autres édifices pour élever des mosquées et
+des châteaux ; après eux, les Nomades finirent par tout détruire sans
+rien bâtir, et les tentes ont remplacé les villes et les hameaux.
+
+Après avoir marché, le 26 et le 27, durant neuf heures dans la vallée de
+_Daphnèh_, dont l’axe est à l’O.-N.-O., cette vallée s’élargit, et les
+deux chaînes d’élévations qui la forment prennent des directions
+différentes. Celle de l’_Akabah_ se prolonge dans l’ouest, jusqu’aux
+montagnes cyrénéennes, et la colline qui lui est opposée se perd en
+ondulations vers le nord ; la partie du littoral où l’on entre alors
+s’appelle _Dâr-Fayal_.
+
+Le 28, tandis que ma caravane poursuivait sa route à plusieurs heures de
+distance des bords de la mer, je la quittai pour aller visiter le port
+de _Toubrouk_. Je traversai d’abord un sol très-inégal, entrecoupé de
+ravins et de vallées, exhaussé de six cents pieds environ au-dessus du
+niveau de la mer. Ensuite je descendis le revers septentrional de ces
+hauteurs par un chemin qui dut servir autrefois de communication entre
+les habitants de _Toubrouk_ et ceux de l’intérieur des terres.
+
+Ce chemin est taillé avec soin dans le roc vif, et bordé de deux canaux
+creusés aussi dans la roche, mais sur un plan plus élevé ; ses nombreux
+contours et les escaliers larges et bas que l’on y trouve par
+intervalles, en adoucissent tellement la pente, qu’on le descend très-
+commodément à cheval.
+
+Les Arabes me dirent que l’on voyait plus à l’est sur le même revers de
+la montagne un autre chemin semblable à celui-ci. Si l’on pouvait se
+fier à l’exactitude de ce rapport, cet autre chemin aurait conduit
+probablement au port Ménélas, où aborda le prince grec dont il reçut le
+nom, et qui rappelle aussi le fameux Agésilas, qui y termina sa
+glorieuse carrière. Ce port, d’après les distances données dans les
+périples, et principalement suivant Strabon[61], devait être situé aux
+environs du cap _Ardanaxès_, nommé actuellement _el-Mellah_ ; il était
+par conséquent plus rapproché de _Daphnèh_ que ne l’est _Toubrouk_, non
+loin duquel je me trouvais. Cette proximité de _Daphnèh_ et de Ménélas
+donne plus de vraisemblance au rapport des Arabes ; et leur témoignage,
+joint à celui que j’avais sous les yeux, s’accorderait avec les indices
+d’une nombreuse population que j’avais remarqués dans l’intérieur des
+terres. Il fallait en effet que les relations de ses habitants avec ceux
+des villes littorales fussent tellement actives dans l’antiquité,
+qu’elles eussent rendu nécessaires deux chemins taillés, à si peu de
+distance entre eux, dans le flanc de la montagne.
+
+Entre ces hauteurs et les bords de la mer, est une bande de terre de
+quinze à vingt minutes de largeur, sablonneuse et couverte en majeure
+partie de soudes et d’euphorbes. Elle conserve à peu près cette distance
+depuis l’_Akabah_ jusqu’à _Toubrouk_, et devient ensuite plus spacieuse
+de ce dernier point jusqu’au golfe de Bomba. Les puits qu’on y rencontre
+très-souvent engagent les voyageurs à préférer en été cette route à
+celle qui suit les hauteurs qui la dominent.
+
+En contournant les bords d’un joli port, dont le fond est de sable
+blanchâtre couvert d’un lit d’algue, j’arrivai aux ruines de _Toubrouk_,
+situées sur le prolongement rocailleux de la côte qui forme le port et
+le préserve de tous les vents, excepté de celui d’est. Parmi des
+entassements de pierres de taille et des débris de poteries, je ne pus
+distinguer que des arcs détachés d’anciennes voûtes et des puits
+comblés ; quelques tronçons de colonnes et des fragments de marbre et de
+granit me prouvèrent l’antiquité de ce lieu, qui, selon les distances
+données dans le périple de Scylax, correspondrait au bourg _Antipyrgus_.
+Ces ruines sont entourées d’un mur construit en belles assises et d’un
+état de conservation qui contraste avec la grande destruction de la
+ville : il forme un carré irrégulier dont la plus grande longueur est du
+S.-S.-E. au N.-N.-O. ; dans ce sens il a deux cent quarante-six mètres,
+sur cent quarante du S.-O. au N.-E. Sur les côtés intérieurs de ce mur,
+on voit des escaliers pris dans son épaisseur pour arriver au sommet ;
+ils sont dirigés en sens divers, de manière à décrire entre eux des
+lignes tantôt parallèles et tantôt divergentes (Voyez pl. V, fig. 6). Il
+me parut hors de doute que cette enceinte était postérieure aux ruines
+de l’ancienne ville, et qu’elle avait été élevée par les Sarrasins.
+
+L’heureuse situation de _Toubrouk_ auprès d’un port bien abrité, aura
+engagé quelque prince arabe à fortifier ce poste maritime. Si l’aspect
+des monuments ne m’induit en erreur, je trouve une grande analogie pour
+le genre de construction et le degré de conservation, entre l’enceinte
+de _Toubrouk_, le _Kassr-Ladjedabiah_ et _Lamaïd_, trois édifices élevés
+pour protéger le littoral. L’inscription de _Lamaïd_ atteste, comme je
+l’ai déja fait remarquer, que ce château fut construit par les ordres du
+fils du sultan Bibars. On sait que Bibars, en apprenant le débarquement
+de saint Louis à Tunis, fit fortifier ses frontières et mettre divers
+points de la côte libyque en état de défense[62]. Ce ne serait donc pas
+beaucoup hasarder que d’attribuer à une époque approchante les
+fortifications de _Ladjedabiah_ et de _Toubrouk_, qui ont tant de
+rapports avec le château _Lamaïd_.
+
+Dès que j’eus rejoint ma caravane, avant de descendre avec elle les
+hauteurs qui de _Toubrouk_ s’écartent de la côte, je me rendis, en
+suivant leur prolongement occidental, dans un lieu nommé _Klekah_, où,
+parmi les ruines d’un petit bourg, on voit quatre massifs en briques
+crues, conservant les restes d’un revêtement en pierres : ils sont
+rangés symétriquement, de manière à former les quatre angles d’un grand
+carré, dont le point central est occupé par un puits orné d’auges et
+creusé dans le roc d’un grès schisteux.
+
+Le mieux conservé a vingt-un mètres de chaque côté ; l’intérieur est
+comblé de briques fondues par les pluies, et ne présente qu’une surface
+concave et unie. Auprès de chacun de ces massifs est un immense bloc de
+calcaire compacte, arrondi, percé au milieu et parfaitement semblable,
+par la forme et les dimensions, à une meule de moulin. Ces massifs sont
+indubitablement les restes de quatre tours, et peut-être que le petit
+bourg où ils se trouvent, comme celui du mont _Catabathmus_, aura pris
+dans l’antiquité le nom de _Tetrapyrgia_.
+
+De _Klekah_ je descendis de nouveau les hauteurs de _Toubrouk_, et je me
+trouvai dans une vallée spacieuse nommée _Ouadi-el-Sedd_.
+
+De même que celle de _Daphnèh_, elle est côtoyée par deux collines de
+hauteur inégale ; l’une, celle de _Toubrouk_, est composée de couches de
+grès bariolées par les oxides, de différentes couleurs ; l’autre est en
+calcaire très-dur et d’une couleur obscure à sa surface. Cette dernière,
+moins élevée, suit les bords de la mer, et ne s’étend que sur un espace
+de onze heures jusqu’auprès d’une anse que l’on peut considérer comme le
+prolongement oriental du golfe de Bomba.
+
+Deux heures avant que d’arriver dans ce lieu, on voit sur le côté
+méridional de la colline un grand nombre de catacombes, nommées par les
+Arabes _Magharat-el-Heabès_, grottes des prisons ; et sur le revers
+opposé plusieurs traces de belles fondations indiquent le gisement d’une
+ancienne ville, probablement celle de _Petras-Parvus_, distante, selon
+Scylax, d’une journée de navigation d’_Antipyrgus_. Ces grottes offrent
+des particularités remarquables à cause de leur style greco-égyptien.
+Devant leur entrée on voit ordinairement une cour découverte, ceinte
+d’un mur dont la base est taillée dans le roc, et la partie supérieure
+construite en assises. Intérieurement elles sont subdivisées en
+plusieurs pièces à angles droits (Voyez pl. V, fig. 1 et 2), mais avec
+une ou plusieurs ouvertures pratiquées au plafond, ainsi qu’aux
+catacombes des Égyptiens.
+
+Une de ces grottes, par sa belle conservation et ses détails
+architectoniques, mérite d’être décrite (Voy. pl. V, fig. 1) : après la
+cour découverte, qui a trente mètres de long sur dix-huit de large, est
+une espèce d’avenue ayant latéralement deux niches carrées destinées
+probablement à contenir des statues. Deux pilastres doriques ornent les
+côtés de l’entrée, devant laquelle croît un bel alizier (_Cratægus
+mora_)[63].
+
+L’intérieur se compose de deux pièces : dans la première, la porte et le
+plafond sont à angles droits, tandis qu’ils sont voûtés dans la seconde.
+Celle-ci n’a que la moitié des dimensions de la précédente ; elle est
+taillée, en outre, sur un plan plus élevé de quatre-vingt-cinq
+centimètres. On y monte par quatre gradins. Cette seconde pièce contient
+au fond et à la moitié de sa hauteur cinq excavations oblongues, dont
+trois disposées horizontalement et deux au-dessus : leur forme et leurs
+dimensions ne permettent pas de douter qu’elles n’aient dû servir à
+contenir des sarcophages (Même pl., fig. 3). On voit sur les deux
+chaînes libyque et arabique de l’Égypte, des grottes sépulcrales offrant
+la même disposition.
+
+Ces différents traits de rapprochement avec les catacombes égyptiennes,
+et surtout leur proximité de situation du golfe de Bomba, rappellent
+singulièrement ce qu’écrivait Synesius de Cyrène, sur le mont _Bombæa_ :
+« Lieu sauvage, dit-il, fortifié par l’art et la nature, que quelques-
+uns comparaient _aux hypogées des Égyptiens_, et qui avait pendant long-
+temps caché la fuite de Jean dans ses cavernes sinueuses[64]. » Si l’on
+observe que, de toutes les grottes que l’on voit depuis Alexandrie
+jusqu’à la Syrte, celles-ci sont les seules qui puissent être comparées
+avec quelque exactitude aux souterrains des anciens Égyptiens ; si l’on
+ajoute à cette remarque, le nom et la description du lieu qu’on trouve
+dans le passage de Synesius, on conviendra que ces différents traits
+offrent des rapprochements qui vont jusqu’à l’évidence[65].
+
+La petite baie dont j’ai fait mention est environnée à son extrémité
+orientale de terres couvertes de lagunes et de plantes marines. Ces
+marécages sont le séjour, en été, d’une prodigieuse quantité de
+grenouilles, qui donnèrent dans l’antiquité leur nom au port
+_Batrachus_, situé d’ailleurs, de même que cette anse, à l’occident de
+_Petras parvus_.
+
+Une belle source d’eau sulfureuse, nommée _Ain-el-Gazal_, forme un
+ruisseau à quelques pas de ce port, et confirme ainsi les autres détails
+que donne le périple anonyme sur ce lieu[66]. Mais ses eaux, et celles
+de la source même, ne sont potables que dans les temps calmes, après
+qu’elles ont été dégagées, par leur renouvellement, de l’amertume que
+viennent y déposer les flots de la mer lorsqu’elle est agitée.
+
+Nous quittâmes _Ain-el-Gazal_ le 30 ; nous eûmes beaucoup de peine à
+traverser les bords glissants de l’anse : après avoir franchi ce
+passage, nous marchâmes, en contournant au nord-ouest sur un sable uni,
+entre les bords de la mer et les collines de _Toubrouk_, qui à ce point
+s’en rapprochent tellement qu’elles les côtoient à une distance de
+quelques minutes. Dès que nous fûmes arrivés à la hauteur de l’anse, je
+vis une petite île plate peu éloignée de la côte ; et de ce même point
+j’aperçus au large dans le nord-ouest l’île rocailleuse et élevée de
+Bomba.
+
+Selon le périple de Scylax, nul doute que je n’eusse devant moi l’île
+_Aëdonia_, et que je ne visse la fameuse Platée dans celle qui élevait
+plus loin ses flancs escarpés au-dessus des flots de la mer.
+
+Hérodote, qui nous a laissé beaucoup de détails sur Platée, n’indique
+que vaguement la position géographique de cette île importante ; mais
+Scylax, plus précis, s’exprime de manière à ne nous laisser aucun doute
+sur sa situation. « Entre _Petras parvus_, dit-il, et la Chersonèse,
+distants d’une journée de navigation, sont les îles _Aëdonia_ et
+_Platæa_, ayant chacune un port[67]. » On ne pourrait décrire avec plus
+de clarté et de précision la partie du littoral qui nous occupe : je
+trouve, en effet, une journée de navigation ou douze lieues de distance
+entre les ruines situées auprès de _Magharat-el-Heabès_, qui
+correspondent, comme nous l’avons dit, à _Petras parvus_, et _Ras-el-
+Tyn_, l’ancienne Chersonèse. L’on voit également dans cet intervalle
+l’île d’_Ain-el-Gazal_ et celle de Bomba, et cette dernière est peut-
+être la seule de la Marmarique qui offre encore de nos jours un bon
+mouillage[68].
+
+A six heures de distance d’_Ain-el-Gazal_, les hauteurs de _Toubrouk_
+contournent brusquement vers le sud ; selon les Arabes, elles se
+prolongent jusqu’aux monts Cyrénéens, et forment, conjointement avec
+eux, la vallée de _Temmimèh_, qui va en s’élargissant vers les bords de
+la mer. Le milieu de la vallée est coupé par le sillonnement profond
+d’un torrent ; d’après le même témoignage, il est formé en hiver par le
+gonflement des ravins des montagnes de la Pentapole, et se jette, ainsi
+que j’ai pu le remarquer, dans le golfe de Bomba, à la hauteur de l’île
+du même nom.
+
+Ce torrent est le même sans doute que la rivière _Paliurus_, qui, selon
+Ptolémée[69], prenait sa source dans un lac situé dans l’intérieur des
+terres. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer la cause de la
+contradiction qui résulte des traditions anciennes comparées aux
+observations modernes : cette contradiction n’est qu’apparente, et j’en
+développerai plus tard les motifs.
+
+Nous allâmes camper dans la même journée auprès du torrent encore à sec
+dans cette saison. Son lit, large de trente à quarante mètres, et
+principalement ses bords très-exhaussés, sont couverts d’une forêt de
+tamarix atteignant quinze à vingt pieds de hauteur. Autour de ces arbres
+se groupent une foule de plantes et d’arbustes parmi lesquels je
+distinguai des soudes frutescentes, des éphèdra, et plusieurs sous-
+arbrisseaux presque tous propres aux terres salées.
+
+C’est probablement du côté occidental de _Temmimèh_ qu’il faudrait
+chercher les vestiges du temple d’Hercule cité par Strabon[70], et
+auprès de l’embouchure même de ce torrent, le bourg _Paliurus_, qui
+aurait partagé avec le port Ménélas, suivant Mannert[71], l’honneur
+d’être le chef-lieu d’un troisième nome libyque. Des pasteurs me dirent
+que l’on voyait sur cette partie de la côte quelques traces de ruines,
+mais sans monument encore debout. L’épuisement et les maladies de
+presque toutes les personnes qui m’accompagnaient, ne me permirent pas
+de les quitter pour vérifier ces indications et explorer ces lieux
+intéressants.
+
+L’aspect de l’_Ouadi-Temmimèh_ confirme la description que les anciens
+nous ont laissée d’_Aziris_, de ce canton où les colons grecs
+séjournèrent si long-temps, et où ils bâtirent une ville dans les temps
+mêmes que le mont _Cyra_ était encore habité par des hordes nomades.
+Hérodote[72] nous apprend que ce lieu était situé vis-à-vis de Platée,
+entre une rivière et des collines toujours vertes ; on voit en effet la
+partie occidentale de _Temmimèh_ bornée d’un côté par les premiers
+échelons boisés des monts cyrénéens, et de l’autre par le torrent que je
+viens de décrire. Ce torrent, par son lit spacieux, rappelle de même la
+_rivière considérable_[73] que le périple anonyme[74] place auprès de
+_Nazaris_, nom qui n’est évidemment qu’une corruption de celui
+d’_Aziris_. Enfin nous trouverons une nouvelle et importante preuve de
+concordance dans un renseignement de topographie végétale, transmis
+encore par le père de l’histoire[75], et confirmé par Scylax[76].
+Suivant ces auteurs, le _sylphium_ ne commençait à croître qu’au-delà de
+l’île Platée. Hérodote détermine même les limites occidentales où cesse
+de croître cette plante ; j’aurai bientôt l’occasion de prouver la
+grande exactitude de cette autre indication. Je dois maintenant me
+borner à faire remarquer que, dans toute la Marmarique, je n’avais
+trouvé aucune plante qui offrît la moindre ressemblance avec la
+description que les anciens nous ont laissée du _sylphium_ ; tandis que,
+dès que j’eus franchi les sommités qui dominent _Ras-el-Tyn_, la grande
+Chersonèse des anciens, je vis fréquemment une espèce d’ombellifère,
+_laserpitium derias_, dont l’identité avec le _sylphium_ a déja été
+appréciée[77].
+
+Quoique ce canton fût abondamment pourvu d’eau une grande partie de
+l’année, cependant, pour remédier à la sécheresse de l’été, les anciens
+habitants avaient creusé et revêtu de belles assises plusieurs citernes
+le long des bords du _Temmimèh_, afin de profiter, pour les remplir, des
+débordements annuels du torrent. Les Arabes, qui apparemment n’ont pas
+compris ce motif, ont laissé exhausser les bords du torrent, et combler
+par conséquent la plupart des anciennes citernes ; pour suppléer à cette
+perte, ils ont eu l’habileté de creuser dans son lit même, formé de
+terres salées, des fosses qui n’ont que le médiocre inconvénient de
+rendre l’eau presque impotable, et qui se changent même tout-à-fait en
+salines à quelque distance des bords de la mer.
+
+Nous voici arrivés aux limites de la Marmarique[78]. Les ressources que
+les citernes présentent à l’habitant actuel de cette région peu
+favorisée du ciel, et l’utilité bien plus grande qu’elles acquirent en
+des temps plus reculés et sous des hommes plus industrieux, m’engagent à
+réunir quelques observations sur la différente manière dont elles furent
+creusées ; cette différence nous offrira celle de leur origine.
+
+Ces excavations, selon la nature du sol où elles ont été faites, sont ou
+creusées dans le roc vif, ou bien revêtues d’assises régulières, ou
+simplement étayées par des pierres brutes.
+
+J’ai cru reconnaître celles qui appartiennent aux Grecs et aux Romains,
+tant à leurs grandes dimensions qu’à la perfection du travail. Celles-ci
+sont toutes revêtues d’un ciment ordinairement plus dur que la roche
+même sur laquelle il est posé ; elles sont quelquefois divisées en
+plusieurs pièces, et le plus souvent soutenues par un ou plusieurs
+piliers de construction ou taillés dans le roc. Leurs ouvertures sont
+rondes, elliptiques ou carrées ; mais une de ces formes fut toujours
+tracée d’une manière régulière.
+
+Celles qui m’ont paru appartenir aux Arabes anciens et modernes, à
+quelques exceptions près, sont rondes ou anguleuses et d’un travail
+d’autant plus grossier qu’il paraît être plus récent ; elles sont toutes
+à une seule pièce, dépourvues de ciment et de piliers de soutien, du
+moins celles que j’ai examinées. En un mot, ces dernières seront mieux
+désignées par le nom de puits, puisqu’elles sont plutôt creusées pour
+atteindre les eaux souterraines, que destinées, ainsi que les
+précédentes, à servir de vastes bassins pour recueillir les eaux des
+pluies.
+
+D’après ces observations, je citerai comme citernes grecques et romaines
+celles d’_Abousir_, _Benaïeh-Abou-Selim_, _Ghefeirah_, _Asambak_,
+_Zarghah_, _Zemlèh_, _Daphnèh_, _Klekah_ et _Temmimèh_.
+
+Les Sarrasins, dont l’intention fut bien plus d’assurer les
+communications par le littoral et d’y établir des points de défense que
+de fertiliser les terres, ont ordinairement creusé leurs puits
+immédiatement sur les bords de la mer et surtout auprès des châteaux
+qu’ils y élevèrent : de ce nombre sont les puits que l’on voit à
+_Lamaïd_, _Bourden_, _el-Heyf_, _Boun-Adjoubah_, _Chammès_ et
+_Ladjedabiah_ ; ceux d’_el-Hammam_, d’_Abdermaïn_, de _Thaoun_, et
+autres, plus éloignés du rivage, paraissent aussi plus modernes.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 56 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SALLUST. de Bell. Jug. c. 19.]
+
+[Note 57 : Autrement dits _tabls_, espèces de tambourins.]
+
+[Note 58 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 67.]
+
+[Note 59 : _Nerium oleander_.]
+
+[Note 60 : _Djédid_ veut dire neuf, construit récemment.]
+
+[Note 61 : L. I et l. XVII, § 17.]
+
+[Note 62 : Voyez MICHAUD, Hist. des Crois. t. VII, p. 752.]
+
+[Note 63 : C’est le seul que j’aie vu dans toute la Marmarique.]
+
+[Note 64 : SYNESII Epist. 104.]
+
+[Note 65 : M. MANNERT (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2,
+pag. 105), tout en observant que Synesius n’indique pas la position de
+_Bombæa_, place néanmoins ces souterrains dans la partie méridionale de
+la Pentapole. Je ferai remarquer plus tard à ce savant critique, qu’à
+quelques lieues de distance des hautes terrasses qui bordent cette
+région au nord, on ne trouve plus, en s’avançant dans l’intérieur des
+terres, d’autres excavations dans la roche que des citernes, qui ne
+sauraient en aucune manière convenir à la description que Synesius fait
+de _Bombæa_.]
+
+[Note 66 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
+
+[Note 67 : SCYL. Cary. Perip. (édit. Voss. p. 45). Plusieurs géographes
+anciens, et parmi les modernes d’Anville, placent, il est vrai, l’île
+_Aëdonia_ ou _Aëdonis_ à celle connue actuellement sous le nom de Bomba,
+et ne font pas même mention de Platée, que je fais correspondre à cette
+dernière. Indépendamment des inductions topographiques et botaniques que
+je vais exposer sur le même sujet, il faut aussi considérer que l’île de
+Bomba est la seule à l’orient de Cyrène, qui paraisse susceptible
+d’avoir été long-temps habitée. Je trouve d’ailleurs un grand appui à ce
+rapprochement dans l’autorité du savant M. Mannert, qui place également
+Platée à l’île de Bomba. (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2,
+pag. 39.)]
+
+[Note 68 : Les Arabes m’ont assuré qu’ils avaient vu souvent des navires
+abrités auprès de ces îles, particulièrement auprès de celle de Bomba.
+Les Maltais, avant de faire leur commerce de bestiaux avec les Arabes de
+Barcah, par Ben-Ghazi, le faisaient par le golfe de Bomba. J’ajouterai
+que, durant mon séjour à Cyrène, un corsaire grec fit une descente sur
+la côte du golfe, et enleva tous les troupeaux qu’il trouva dans les
+environs.]
+
+[Note 69 : CELLAR. Geogr. ant. tom. II, p. 75.]
+
+[Note 70 : L. XVII, § 17.]
+
+[Note 71 : Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. 2, p. 19.]
+
+[Note 72 : L. IV, 157.]
+
+[Note 73 : L’habitude qu’avaient les anciens de donner le nom de rivière
+à des torrents et même à de simples ruisseaux est suffisamment connue.]
+
+[Note 74 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
+
+[Note 75 : L. IV, 169.]
+
+[Note 76 : SCYLAX, édit. Voss. p. 45.]
+
+[Note 77 : Voyez le rapport des commissaires de la Société de Géographie
+sur mon Voyage, dans les nouvelles Annales des Voyages, t. XXX, avril
+1826, p. 103.
+
+Un savant Italien qui a traduit ce rapport en y ajoutant des notes
+(Antologia, septembre 1826), appuie le doute que j’ai d’abord manifesté
+sur l’identité du _sylphium_ des anciens avec mon _laserpitium derias_,
+doute que je ne me suis réservé qu’afin de ne point renverser de mon
+autorité privée les traditions de quelques écrivains de l’antiquité
+relativement à la situation qu’ils assignent à cette plante.
+
+C’est au célèbre géographe dont nous déplorons la perte toute récente,
+c’est à feu M. Malte-Brun que j’ai laissé le soin de concilier
+l’invraisemblance que la nature du sol oppose aux récits de ces auteurs.
+Cette invraisemblance, il l’a expliquée avec la judicieuse et profonde
+critique qui accompagne tous ses écrits. Quant à moi, je suis porté à
+insister fortement sur cette identité ; j’en exposerai les raisons dans
+la seconde partie de cette relation, en développant tous les faits qui
+concernent cette plante, et que je n’ai indiqués que très-légèrement
+jusqu’ici.]
+
+[Note 78 : Les auteurs anciens sont peu d’accord sur les limites qu’ils
+donnent à la Marmarique et à la Cyrénaïque. Le nom de la première de ces
+contrées, inconnu au père de l’histoire, figure dans les écrivains
+postérieurs, d’abord comme donné collectivement aux peuplades qui
+l’habitaient, et ensuite chez d’autres comme désignant la contrée elle-
+même. Parmi les premiers, Scylax place les Marmarides entre le bourg
+_Apis_ et les Hespérides ; Pline entre _Parætonium_ et la grande Syrte,
+et Strabon leur fait occuper tout le pays compris entre la partie
+méridionale de Cyrène, l’Égypte et l’Oasis d’Ammon.
+
+Parmi les seconds, Ptolémée donne le nom de Marmarique à la contrée
+située entre le nome libyque et la ville de _Darnis_ ; Agathemère fait
+commencer également la Marmarique à la Pentapole et l’étend jusqu’à
+l’Égypte, sans en excepter le nome de Libye.
+
+Les limites de la Cyrénaïque offrent plus d’indécision encore ; selon
+Strabon, Pomponius et Solin, elle occuperait tout l’espace compris entre
+le _Catabathmus_, les autels des Philænes et l’Oasis d’Ammon. Pline lui
+donne les mêmes limites que ces auteurs à l’orient, mais il prolonge son
+étendue vers l’occident jusqu’à la petite Syrte ; Éthicus, au contraire,
+adopte leurs limites occidentales, mais il prolonge celles de l’orient
+jusqu’à _Parætonium_. Enfin, Isidore de Séville lui donne pour confins
+la grande Syrte et le pays des Troglodytes à l’occident, l’Éthiopie au
+midi, et l’Égypte à l’orient, et il divise cette vaste région, de nom
+seulement, en Libye Cyrénaïque et en Pentapole. Sans me perdre dans le
+dédale qu’offrent des opinions si contradictoires, mais afin de mettre
+quelque ordre dans la description de ces contrées, j’ai adopté les
+limites que leur assigne Agathemère. Ainsi j’appellerai Marmarique la
+contrée située entre l’Égypte et les montagnes de la grande Chersonèse,
+le _Ras-el-Tyn_ actuel ; et la Cyrénaïque suivra à l’ouest jusqu’au fond
+du golfe de la Syrte. J’ai cru ces limites préférables, en ce qu’elles
+paraissent être indiquées par la nature elle-même.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE IV.
+
+Coup-d’œil sur l’histoire naturelle de la Marmarique. — Dénombrement des
+ différentes familles de la tribu des _Aoulâd-Aly_. — Leurs mœurs et
+ leurs usages.
+
+
+Avant de franchir les hautes montagnes de la Pentapole Cyrénaïque, et
+d’entrer dans une région nouvelle, où les monuments rivalisant avec la
+nature, nous offriront à chaque pas des effets pittoresques à décrire et
+d’intéressants souvenirs à rappeler ; arrêtons-nous aux limites posées
+par la nature entre deux contrées si différentes, et jetons un dernier
+coup-d’œil sur celle que nous venons de parcourir. Ce nouvel examen sera
+le résumé et le complément des observations éparses dans les chapitres
+précédents.
+
+
+ § Ier.
+
+ _Histoire naturelle._
+
+
+Tout le pays compris entre Alexandrie et le golfe de Bomba, occupe une
+étendue de cent cinquante-six lieues de l’est à l’ouest, c’est-à-dire,
+depuis le 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ de longitude à l’orient du
+méridien de Paris.
+
+La partie septentrionale de cette région forme une lisière de terres
+cultivables qui côtoie les bords de la mer et ne se prolonge que sur un
+espace de dix à quinze lieues au plus vers le sud.
+
+En suivant cette direction jusqu’à l’Oasis d’Ammon, on ne trouve plus
+qu’un désert aride où l’on rencontre à peine de temps en temps quelques
+îlots de terres salées, dont l’image a été si ingénieusement rendue par
+le géographe philosophe de l’antiquité[79].
+
+Des collines dont la hauteur s’élève progressivement en s’éloignant des
+bords de la mer, croisent en tout sens cette lisière de terres,
+alternent avec des plaines, et donnent quelquefois passage à des
+torrents qui s’écoulent de leur sein en hiver et se rendent dans la mer.
+
+D’_Abousir_ à la petite _Akabah_, le rivage est généralement côtoyé par
+une digue de sables blanchâtres qui s’avance très-loin sous les eaux, et
+occasionne des bas-fonds dangereux pour l’abordage des navires. Cette
+digue est quelquefois interrompue et remplacée par les prolongements
+rocailleux des collines et de leurs contre-forts.
+
+De la petite _Akabah_ en suivant à l’ouest, la côte devient plus
+inégale, et présente en plusieurs endroits des flancs escarpés contre
+lesquels viennent se briser les flots de la mer. Dans cette partie du
+littoral plus encore que dans la précédente, on aperçoit de nombreux
+enfoncements qui ont dû servir, en des temps plus reculés, de ports ou
+de simples abris aux navires ; mais les sables dont ils sont comblés, et
+les envahissements de la mer, les ont privés en majeure partie de leur
+utilité, et ce n’est que dans les endroits rocailleux qu’ils ont pu
+conserver les vestiges de leur ancienne forme.
+
+Le sol de la Marmarique atteste partout de grandes révolutions
+physiques, ainsi que son état de dévastation offre l’image des
+révolutions humaines. Les coquillages marins incrustés dans le roc, les
+madrépores épars sur les collines, les basaltes et les granits roulés
+sur des terrains secondaires, enfin l’assemblage de minerais de
+différente nature et le désordre de leur disposition, tel est le
+caractère général que présente cette contrée.
+
+Le voyageur éprouve en la parcourant une impression pénible ; la
+continuelle nudité des lieux lui rend plus sensibles l’anéantissement
+des villes et la disparition de leurs habitants ; il ne voit devant lui
+que plaines grisâtres et collines arides ; il s’avance, et c’est
+toujours le même aspect ; et au milieu de ce vaste tableau sans vie
+comme sans couleur, à peine si la présence de l’homme lui est indiquée
+par le bêlement lointain des troupeaux et les taches noirâtres des
+tentes arabes.
+
+Dans la vallée maréotide, le grès se voit plus souvent que le calcaire ;
+en poursuivant vers l’ouest jusqu’à l’_Akabah-el-Soloum_, le calcaire
+domine et devient souvent coquillier, ou bien il est uni avec le grès.
+On rencontre, mais rarement, dans quelques ravins des couches de quartz,
+et du spath calcaire en lames.
+
+Le terrain compris entre l’_Akabah-el-Soloum_ et le golfe de Bomba, en
+partie plus élevé que le précédent, comme nous l’avons fait remarquer,
+en diffère néanmoins très-peu pour la nature du sol. Des masses de grès
+sont pour ainsi dire entées sur du calcaire, et quelquefois une vallée
+présente le contraste de deux collines rapprochées et de formation
+différente.
+
+Les terres, généralement argileuses, ne sont point défavorables à
+l’agriculture : les lieux les plus fertiles sont les bas-fonds qui
+entretiennent plus long-temps l’eau des pluies, et les plateaux formés
+par des collines que leur élévation garantit de l’invasion des sables.
+Partout où les murs rocailleux et les contre-forts qui courent de l’est
+à l’ouest, laissent un passage par leur absence ou leur peu d’élévation,
+les sables poussés par les vents du sud viennent s’unir aux terres et
+prolongent quelquefois leur envahissement jusqu’aux bords de la mer.
+
+L’uniformité du sol rend la végétation peu variée ; les mêmes espèces de
+plantes, à quelques-unes près, se retrouvent dans toute la Marmarique.
+Mais celles que l’on y voit en plus grand nombre, et qui caractérisent
+pour ainsi dire ce littoral par leur continuel aspect, sont, le long des
+bords de la mer, et auprès des lacs d’eau salée : l’_ephedra_, la
+nombreuse famille des soudes, parmi lesquelles on voit constamment la
+_salsola vermiculata_ qui s’élève en arbrisseau. Une espèce ligneuse du
+genre arthémise, appelée _chéah_, s’étend depuis la petite _Akabah_
+jusqu’au golfe de la Syrte, et suit la partie méridionale des terres
+cultivables. Le _scilla maritima_ parcourt la même distance, mais sur la
+partie la plus fertile, celle qui est entre les bords de la mer et les
+confins des terres. Sa hampe persistante et alongée hérisse généralement
+les plaines ; sèche, elle sert de combustible aux habitants, et verte,
+elle récrée la vue par ses fleurs blanches et disposées en grappe
+terminale.
+
+On trouve fréquemment dans cette même partie des terres où croît le
+_scilla_, une espèce de _rubia_, dont la tige est peu rameuse, mais
+très-frutescente. Ces deux plantes rappellent singulièrement ce que nous
+apprend Hérodote[80] sur les logements portatifs des Libyens, qui
+étaient faits en asphodèles entrelacés avec des joncs, et sur l’usage
+qu’avaient leurs femmes de teindre en rouge de garance les peaux de
+chèvre qui leur servaient de vêtements.
+
+Classerons-nous parmi les divisions générales des végétaux de la
+Marmarique, les _roccella_, et surtout les _lichen_, parmi lesquels on
+rencontre souvent la _pulmonaire de terre_ ? Ces cryptogames, qui, dès
+les premières pluies, couvrent partout le sol avec profusion,
+rapprochent le climat de la Marmarique de celui de l’Europe, et le
+distinguent aussi parfaitement de celui de l’Égypte.
+
+Je n’ai jamais vu aucune espèce de ces plantes sur les terres d’alluvion
+de la vallée du Nil ; on y trouve des mousses et des hépatiques dans
+l’intérieur des puits, de même que des _lichen_ et quelques autres
+cryptogames sur la crête arabique, mais non de ces espèces foliacées
+dont la végétation n’est alimentée que par des pluies abondantes. Je
+puis ajouter que l’utilité des _lichen_ est peu connue en Égypte, et
+cependant très-appréciée en Nubie, où les caravanes l’apportent des
+contrées pluvieuses situées dans la partie méridionale des Tropiques.
+
+Si de ces considérations générales nous passons à des aperçus de détail,
+nous verrons dans les bas-fonds des plaines, dans les enfoncements des
+vallées, et même dans les endroits sablonneux, une foule de graminées,
+telles que les _agrostis_, les _poa_, les _festuca_, les _arundo_, le
+_bromus tenuiflorus_, l’_avena sterilis_, et une très-petite espèce
+d’_osurus_, se rencontrer souvent avec des syngénèses, telles que les
+_anthemis maritima_ et _arabica_, les _senecio laxiflorus_ et _glaucus_,
+les _gnaphalium stœchas_ et _conglobatum_, le _crepis filiformis_, et
+plusieurs _aster_ ; avec des crucifères, telles que les _cleome_, les
+_eruca_, les _clypeola_ ; enfin avec des boraginées, des ombellifères et
+des caryophillées, telles que l’_anchusa bracteolata_ et le
+_lithospermum callosum_, dans les sables ; les _buplevrum_ et les
+_cuminum_, dans les terres ; les _silene linguata_ et _pigmæa_, les
+_stellaria_, etc.
+
+Il faut faire mention encore de quelques plantes faisant partie d’autres
+familles, telles que le beau _plomis samia_, dont les grandes fleurs
+d’un jaune éclatant, réunies en une grappe comprimée, contrastent avec
+la couleur terne du sol ; d’autres, au contraire, qui se confondent avec
+lui, telles que les plantains _lagapoïdes_ et _amplexicaulis_ ; enfin
+plusieurs euphorbes, entre autres la _minima_ et l’_heterophylla_, et
+notamment les _statice_ que l’on trouve également dans les sables et
+dans les terres.
+
+Je pourrais augmenter cette nomenclature ; mais, comme dans la saison où
+je traversais la Marmarique, la plupart des plantes étaient encore
+défigurées par les chaleurs de l’été, j’ai été forcé à me borner le plus
+souvent à de simples indications de genre qui sont toujours très-vagues.
+Je fus plus heureux dans la Pentapole, et je pourrai donner, en traitant
+de cette autre région, plus de précision à cette branche de mes
+recherches, du moins pour le petit nombre de plantes qui m’ont paru
+offrir quelque intérêt par leur organisation, ou par leur utilité pour
+les habitants.
+
+J’ai fait mention de quelques arbustes qui suivent les contre-forts des
+collines ou sortent des crevasses des rochers. Quant aux arbres, à
+l’exception des palmiers de _Boun-Adjoubah_ et de _Berek-Marsah_, si
+l’on en trouve dans cette contrée, loin d’interrompre momentanément sa
+nudité, ils se dérobent, au contraire, à la vue. En effet, les terres
+d’alluvion que contiennent les citernes ruinées et les carrières donnent
+lieu à la végétation de figuiers sauvages (_ficus carica_) et de
+caroubiers. Ces arbres, dont la cime ne s’élève que très-peu au-dessus
+du niveau du sol, paraissent comme enfouis dans les entrailles de la
+terre, et, à moins qu’on n’en soit très-près, on les confond avec les
+petits végétaux qui les entourent.
+
+La zoologie de la Marmarique est bornée à un petit nombre d’animaux : le
+lièvre est de tous les quadrupèdes celui que l’on y rencontre le plus
+fréquemment ; caché dans les broussailles, il part avec la rapidité de
+l’éclair dès qu’on s’en approche ; mais, quelque grande que soit son
+agilité, il a un ennemi plus svelte encore qui parvient à l’atteindre.
+
+Le _soulouk_, espèce de lévrier originaire de la Barbarie occidentale,
+est dressé par les Arabes pour la chasse du lièvre ; il suffit que le
+chien puisse l’apercevoir à l’instant de son départ, aussitôt il
+s’élance après lui, souvent même il dépasse le timide animal ; mais
+rétrogradant soudain, il l’arrête, le cerne, et il est rare qu’il ne
+parvienne à l’immoler pour servir à la nourriture de son maître.
+
+Les troupeaux de gazelles suivent les sinuosités des vallées et
+s’avancent rarement jusqu’aux bords de la mer : quoique leurs mouvements
+soient moins prompts que ceux du lièvre, néanmoins l’élasticité de leur
+corps et l’inégalité de leurs bonds réitérés parviennent à lasser les
+meilleurs _soulouks_ et à les dérober le plus souvent à leurs
+poursuites.
+
+Ce joli animal, dont les formes gracieuses et la pétulante vivacité sont
+si souvent l’objet des comparaisons poétiques des Arabes, est tellement
+connu que je ne saurais rien ajouter aux portraits que l’on en a déja
+faits. Les sables reçoivent l’empreinte de ses pates bifurquées, et
+trahissent ainsi sa fuite et sa retraite ; mais dans les terres durcies
+ou rocailleuses de la Marmarique, qui n’offrent pas le même secours à
+l’Arabe chasseur dépourvu de _soulouk_, un autre indice, quoique moins
+certain, lui sert à reconnaître à peu près l’époque et le lieu du
+passage des gazelles. C’est l’odeur de musc qu’exhalent leurs crottes,
+et qui est plus ou moins forte selon qu’elles sont plus ou moins
+récentes. J’ai remarqué que toutes les plantes aromatiques du désert, et
+particulièrement le _statice tubifora_[81], nommé _hachich-el-gazal_ par
+les Arabes, sont les plus recherchées par les gazelles.
+
+Le loup d’une petite espèce, le chakal, l’hyène, le hérisson, le rat et
+la gerboise, connue sous le nom de dipode par les anciens[82], sont les
+autres quadrupèdes que l’on rencontre encore dans la Marmarique.
+
+Parmi les reptiles, le plus inoffensif est sans contredit la tortue, que
+l’on trouve fréquemment dans les plaines sous des touffes de
+broussailles. Le céraste qu’échauffèrent dans leur sein les sables
+brûlants de la Libye, redoute, en hiver, les pluies de la Marmarique, et
+se réfugie dans les cavités des citernes ruinées, où il se trouve en
+société des scorpions, des lézards et d’autres espèces de cette hideuse
+famille dont je n’aimais guère à déranger le repos.
+
+Dans la saison où je parcourais ce pays, il ne me parut pas très-riche
+en insectes ; des sauterelles, l’araignée, la fourmi, un grand nombre de
+scarabées, entre autres le _scarabæus-sacer_, sont les seuls que j’aie
+vus. Sans doute l’œil exercé de l’entomologiste aurait trouvé dans ceux-
+là mêmes des caractères nouveaux ou intéressants, et en aurait distingué
+d’autres qui ont échappé à mes regards. Je ne rangerai point parmi ces
+derniers une quantité prodigieuse de petits limaçons blancs qui
+couvraient presque tous les végétaux, et leur donnaient l’aspect d’une
+floraison générale. Quelques Arabes les mangent, sans autre
+assaisonnement que de les jeter par poignées sur des broussailles
+allumées ; ils ont le soin, il est vrai, d’en relever quelquefois le
+goût avec des sauterelles d’une grosse espèce, et qui ne subissent pas
+d’autre préparation : mais ce ne sont que les plus pauvres d’entre eux
+qui recourent à ces mesquines ressources pour leur nourriture ; et s’ils
+ont conservé de pareils usages, c’est sans doute pour ne point faire du
+tort à la mémoire des Libyens leurs prédécesseurs[83].
+
+Dans un pays totalement dépourvu de forêts, et où la vue d’un arbre est
+un phénomène, les plus jolies espèces d’oiseaux, celles surtout qui nous
+charment par leur mélodie, doivent être bien rares. Habituées à chercher
+sous des dômes de feuillage un abri contre les rayons du soleil, et un
+asile aérien pour y confier leur naissante postérité, elles détournent
+leur vol de cette contrée nue et inhospitalière, et le prolongent
+jusqu’aux riants bosquets de la Pentapole.
+
+Aussi parmi les nombreux habitants de l’air, ceux qui fréquentent
+habituellement la Marmarique sont bien en rapport avec la tristesse de
+la contrée : leurs chants ne sont que des cris sinistres ; et s’ils se
+meuvent, c’est pour chercher une proie.
+
+Je voyais fréquemment l’aigle, le milan, le vautour, planer sur les
+troupeaux ; des bandes de corbeaux se pressaient autour d’un cadavre
+isolé, tandis que des hiboux et des chouettes étaient tapis dans les
+crevasses des rochers ou sous les décombres des ruines, pour se dérober
+à la clarté du jour.
+
+Les bords de la mer n’offraient pas un spectacle plus riant : l’alcyon,
+la cigogne, l’oubara et d’autres espèces d’oiseaux aquatiques,
+ressemblaient tantôt à des points immobiles au milieu de la surface des
+lagunes ; ou bien, rangés sur le rivage en ligne régulière, tranquilles,
+ils laissaient les ondes se dérouler sur leurs pates exhaussées.
+Quelquefois à cette immobilité monotone succédait un vol précipité, et
+une grande confusion régnait entre eux, mais c’était pour m’annoncer
+l’approche d’un orage.
+
+Toutefois, vers la fin de décembre, lorsque ce littoral se couvre d’un
+peu de verdure, l’on voit des alouettes, des cailles, des faisans, en un
+mot, un grand nombre d’oiseaux voyageurs qui viennent s’y reposer, et
+poursuivent ensuite leur périodique migration.
+
+
+ § II.
+
+ _Habitants de la Marmarique._
+
+
+Pour mieux distinguer les habitants de cette région, je la diviserai en
+deux parties : la première et la plus grande, celle qui est comprise
+entre Alexandrie et l’_Akabah-el-Soloum_, est exclusivement habitée par
+les _Aoulâd-Aly_ ; le plateau de _Za’rah_, formé par cette montagne, est
+occupé à-la-fois par les _Aoulâd-Aly_ et les _Harâbi_ ; et depuis le
+revers occidental de ce plateau, le reste de la Marmarique est au
+pouvoir de ces derniers.
+
+La nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_ se subdivise en quatre corps ou
+_Bednat_, qui habitent, chacun, leurs cantons respectifs.
+
+Le _Baharièh_, partie occidentale du lac Maréotis jusqu’à Damanhour, est
+occupé par les _Aoulâd-Karouf_, l’_Ouadi-Mariout_ par les _Senenèh_, la
+petite _Akabah_ par les _Seneghrèh_, et le plateau de l’_Akabah-el-
+Soloum_ par les _Aly-el-Akhmar_.
+
+Chacun de ces quatre corps se subdivise en plusieurs petites tribus ou
+familles, savoir :
+
+ Les _Aoulâd-Karouf_, en
+
+ Djeraïdat.
+
+ Haddâout.
+
+ Aoulâd-Mansour.
+
+ Heit-Ibrahim.
+
+ Heit-Bou-Zaïenèh.
+
+ Heit-Behièh.
+
+ Les _Senenèh_, en
+
+ Mahâffit.
+
+ Harâouah.
+
+ Hedjenèh.
+
+ Ghattifèh.
+
+ Chouâbah.
+
+ Les _Seneghrèh_, en
+
+ Affrât.
+
+ Moughaourèh.
+
+ Azaïm.
+
+ Adjebâlah.
+
+ Les _Aly-el-Akhmar_, en
+
+ Kemeïliat.
+
+ Acheïbeat.
+
+ Ghenâcheat.
+
+Outre ces Arabes, on en trouve encore d’autres dans la Marmarique qui
+appartiennent au grand corps des _Mouraboutin_, réparti dans toutes les
+tribus qui occupent les différents déserts, mais formant néanmoins une
+classe à part, qui se subdivise aussi en plusieurs familles ; celles qui
+habitent la contrée dont il s’agit sont connues sous les dénominations
+suivantes :
+
+ Au _Bahirèh_, les
+
+ Shaëth }
+ } Aoulâd-Aly.
+ Djouâbis }
+
+ A l’_Ouadi-Mariout_, les
+
+ Chtour }
+ } Aoulâd-Aly.
+ Sammalouss }
+
+ A la petite _Akabah_, les
+
+ Srhêet Aoulâd-Aly.
+
+ Sur le plateau de l’_Akabah-el-Soloum_, les
+
+ Mouâlek }
+ }
+ Srhânèh } Harâbi.
+ }
+ Heit-Meirèh }
+
+ Echrousât Aoulâd-Aly.
+
+ A la vallée de _Daphnèh_, les
+
+ Habboun }
+ }
+ Chouaërh } Harâbi.
+ }
+ Ghettâan }
+
+ Au golfe de _Bomba_, les
+
+ Meneflèh }
+ } Harâbi.
+ Ghereirèh }
+
+Une plus grande réserve dans les mœurs, et une observation plus
+scrupuleuse des préceptes du Coran, sont les qualités qui distinguent
+généralement les _Mouraboutin_ des autres Arabes du désert. Ils
+composent, pour ainsi dire, un ordre religieux qui, sans le secours de
+prosélytes, se renouvelle lui-même dans ses propres descendants. Quoique
+les _Mouraboutin_ se livrent généralement aux mêmes travaux que les
+autres Arabes, cependant il y en a parmi eux qui se renferment dans de
+petites constructions élevées dans le voisinage des villes. Mais cet
+usage n’est adopté que rarement et par quelques vieillards dont le corps
+épuisé ne peut plus ni guider les travaux de la charrue, ni supporter
+les fatigues des voyages.
+
+S’il est difficile d’évaluer avec exactitude la population des villes de
+l’Orient, il est presque impossible de connaître celle des contrées
+occupées par des peuplades errantes. Dans le premier cas, on a du moins
+sous les yeux plusieurs points de comparaison, d’où l’on peut tirer des
+inductions très-approchantes ; dans le second, au contraire, tout est
+incertitude, puisque l’inconstance des Nomades dans le choix de leur
+demeure et la durée de leur séjour, trompe sans cesse les investigations
+du voyageur : au défaut de preuves, il faut alors se contenter de
+renseignements.
+
+En contrôlant tous ceux que j’ai pu réunir sur le nombre des habitants
+de la Marmarique, je crois m’approcher de la vérité, si je suppose que
+chacune des tribus que je viens de nommer soit composée de trois cents
+tentes, et chaque tente de quatre habitants des deux sexes. Selon ce
+calcul, le plus étendu que je puisse admettre, la population de tout le
+pays compris entre Alexandrie et les montagnes de la Cyrénaïque,
+s’élèverait environ à 38,000 ames, dont la moitié seulement serait
+armée. Parmi ces 19,000 hommes armés, je ne crois point qu’il faille en
+compter plus du cinquième qui possède des chevaux, ce qui porterait le
+nombre des cavaliers à 4,000 au maximum.
+
+Dans ce calcul de la population de la Marmarique, j’ai dû comprendre
+ceux des _Harâbi_ qui habitent sa partie occidentale. Quoique les mêmes
+causes produisent chez ces différentes peuplades à peu près les mêmes
+effets, néanmoins, comme ces derniers font partie de la grande famille
+qui occupe la Pentapole, et qui sera le sujet d’un examen particulier,
+je ne les comprendrai point, pour plus d’exactitude, dans le tableau
+rapide que je vais tracer, spécialement consacré à la célèbre tribu des
+_Aoulâd-Aly_.
+
+Depuis que Mohammed-Aly est parvenu à attirer dans les villes les chefs
+les plus remuants de la nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_[84], ces Arabes
+ont bien déchu de leur ancienne réputation. La bravoure et les exploits
+des _Aoulâd-Aly_, consignés encore dans des chansons populaires, les
+rendaient autrefois redoutables à tous leurs voisins. Ils profitaient du
+moindre trouble qui survenait dans les principales villes de l’Égypte,
+et dont ils étaient quelquefois les fauteurs, pour fondre à l’improviste
+dans les bazars, et disparaître aussitôt dans les solitudes, alors
+inaccessibles, avec le riche butin qu’ils confiaient à la vélocité de
+leurs juments. Ils occupaient alors, en majeure partie, tout le pays qui
+s’étend depuis l’Égypte jusqu’à la grande Syrte ; et de leurs camps
+innombrables qui couvraient ce vaste littoral, se détachaient des corps
+de cavalerie qui se dispersaient dans les déserts du sud, allaient faire
+contribuer les Oasis, s’emparaient des caravanes d’esclaves, et
+poussaient leurs courses audacieuses jusqu’au fond de la Nubie. Mais,
+par un contraste singulier, ces hommes farouches et spoliateurs hors de
+leurs camps, devenaient humains et hospitaliers dès qu’ils y
+rentraient ; de plus, ces mœurs paraissent communes à tous les Arabes
+qui habitent les différents déserts ; un écrivain justement célèbre l’a
+observé long-temps avant moi.
+
+Devenus plus paisibles, moins nombreux et plus resserrés dans les
+limites de leur domaine, les _Aoulâd-Aly_, tels que je les ai vus,
+composent une société dont il m’a paru difficile de déterminer le
+gouvernement. On pourrait le nommer aristocratique, mais il en aurait
+tout au plus la forme, sans en avoir l’effet. Leurs cheiks n’exercent
+qu’une autorité précaire, et qui est moins le résultat de la force que
+celui de la réputation et de l’estime dont ils jouissent dans la tribu.
+Depuis l’époque que je viens de rappeler, ils font confirmer leur titre,
+il est vrai, par le pacha d’Égypte ; mais de retour dans leurs camps, le
+_bernous_ d’honneur qu’ils ont reçu du prince, loin d’être le signe du
+pouvoir et du ralliement, serait celui du mépris et de l’abandon, si les
+suffrages de la tribu n’avaient précédé ceux du pacha.
+
+En effet, cette faveur du souverain d’Égypte, sans secours pour la faire
+valoir, deviendrait au moins illusoire ; le cheik ne diffère en rien des
+simples Arabes ; aucun signe du pouvoir ne l’entoure, aucune ressource
+pour l’établir n’est à sa disposition : ses trésors sont des troupeaux
+plus nombreux ; ses gardes sont ses proches et ses enfants. Aussi, ne
+pouvant exercer l’autorité par la violence, il l’obtient par la
+libéralité et la douceur.
+
+Devant sa tente est un grand prolongement, espèce de _caravanserail_ du
+désert, où sont accueillis tous les voyageurs, où l’on célèbre les
+grands repas, enfin où se réunissent les plus âgés de la tribu pour
+délibérer sur les affaires pressantes. J’ai été témoin de ces
+délibérations : elles sont tumultueuses, bruyantes, le plus souvent tous
+parlent ou crient à-la-fois ; mais dès que le cheik, qui ordinairement
+est un vieillard, demande la parole, le tumulte s’apaise et le calme
+renaît.
+
+Ces Arabes sont d’une taille médiocre, mais bien proportionnée ; leur
+figure basanée, maigre, est généralement régulière : l’œil noir et vif,
+le nez assez grand et jamais aquilin, le front large et souvent avancé,
+forment un caractère constant qui atteste leur antique origine, indique
+leur éloignement pour les mésalliances, et les distingue parfaitement
+des Arabes mograbins. Leur barbe peu fournie, courte et dégarnie
+latéralement, se termine en pointe au menton ; elle blanchit de bonne
+heure, ce qui occasionne la surprise qu’éprouve un Européen en voyant
+l’emblème de la caducité contraster avec des yeux pleins de feu, et avec
+toutes les apparences de la force et de l’agilité.
+
+Le reste du corps est également peu velu ; faut-il en attribuer la cause
+aux fatigues et aux privations ? J’ai remarqué que ceux des Bédouins qui
+ont quitté le désert pour habiter la vallée du Nil, ont généralement
+avec plus d’embonpoint la barbe plus touffue. Ceux-ci sont méprisés par
+leurs anciens confrères, qui les nomment ironiquement _Arab-el-Hêt_,
+Bédouins casaniers ; et quelque soin qu’ils mettent à ne point se
+mésallier avec les autres agriculteurs, leur figure gagne en air de
+prospérité, mais elle perd insensiblement son caractère originel.
+
+Non seulement les habitudes de la vie influent sur le moral de l’homme,
+mais elles parviennent à donner aux traits du visage, et même au
+maintien habituel du corps, un caractère qui leur est relatif. Que l’on
+déguise un Bédouin sous la chemise bleue des _Fellahs_[85], qu’il soit
+ainsi confondu parmi ces derniers, la fierté de ses regards, sa
+démarche, ses gestes, le feront bientôt reconnaître. Cette fierté est le
+type distinctif des Arabes du désert ; elle est imprimée sur leurs
+traits, et leur donne une énergie qui paraît susceptible d’inspirer les
+plus fermes résolutions.
+
+La physionomie de ces Arabes donne lieu à une autre observation qui peut
+acquérir quelque intérêt aux yeux du philosophe. Leur figure,
+ordinairement sévère, sans être triste, n’offre jamais cet air
+d’étourderie et de gaîté légère que l’on remarque souvent chez d’autres
+nations, et quelquefois même en des personnes d’un âge très-avancé. Mais
+si, par une suite de malheurs, il en est parmi ces Arabes qui tombent
+dans l’indigence, les traits de leur visage, loin d’être flétris par la
+honte et le découragement, n’en offrent pas moins la même noblesse ; et
+ces hommes, quoique couverts de haillons, conservent l’assurance du
+bien-être et la dignité de l’indépendance. Ce phénomène moral ne peut
+provenir uniquement de la pieuse résignation que le Coran inspire à ses
+sectateurs, puisque nulle part l’indigence n’est plus hideuse, nulle
+part elle ne dégrade plus la figure humaine que dans les villes de
+l’Orient, où le contraste qu’elle présente avec le luxe est encore
+augmenté par la terreur que répand le despotisme. La stoïque
+tranquillité de l’Arabe du désert dans l’infortune a sa principale
+source en ce que, dans tout ce qui l’entoure, rien ne peut le porter à
+faire un retour humiliant sur lui-même. En outre, ayant peu de besoins,
+il a peu de désirs ; ce qu’il a perdu, il espère l’acquérir de nouveau ;
+et tandis qu’il attend sans inquiétude un sort plus favorable, il trouve
+dans la fraternité qui règne dans sa tribu et dans les inviolables lois
+de l’hospitalité, un asile assuré pour les premiers besoins de la vie.
+
+Cette existence facile et ces désirs bornés sont la cause, il est vrai,
+du peu d’activité et même de l’insouciance que l’on remarque en général
+chez ces Arabes. Je n’examinerai point si les brillants avantages
+produits par l’égoïsme des peuples policés rendraient ces hommes plus
+heureux ; ce sujet m’entraînerait trop loin, et je continue mon récit.
+
+Le costume des _Aoulâd-Aly_ est le même que celui des autres Arabes du
+désert libyque. Un bonnet de drap rouge (_tarbouch_) ou de feutre blanc
+(_takièh_) couvre leur tête ; les cheiks ornent quelquefois ce bonnet
+d’un schall, mais ils affectent de le coiffer différemment des Osmanlis.
+Les plus aisés chaussent des _boulghas_, souliers jaunes que l’on
+fabrique dans les villes de la Barbarie. Un ample caleçon de toile nommé
+_lebas_, noué à la ceinture, leur descend jusqu’aux jarrets ; ils
+revêtent ordinairement par-dessus une chemise bien plus ample encore,
+mais ils en sont quelquefois dépourvus, et le _ihram_ la remplace.
+
+Cette dernière partie du costume bédouin en est aussi la plus
+indispensable comme la plus distinctive. C’est tout simplement une pièce
+d’étoffe de laine, formant un parallélogramme très-alongé, que l’on
+revêt sans couture ni incision préalable. Mais l’Arabe du désert possède
+l’art de la draper avec une noblesse et une simplicité que voudraient en
+vain imiter le _Fellah_ et l’habitant des villes. Porté par ces
+derniers, le _ihram_ n’est plus qu’une draperie lourde et sans grace,
+qui gêne leur démarche et embarrasse leurs gestes ; ils en sont plutôt
+affublés que drapés ; aussi, quoique parés de ce passe-port nécessaire
+dans les régions libyques, ces faux Bédouins sont bientôt trahis par
+leur allure composée ou par leur maintien gauche et timide. Que l’Arabe
+du désert, au contraire, revête le _ihram_ immédiatement sur sa peau
+bronzée ou sur sa large chemise, il le dispose avec un art d’autant plus
+inimitable, qu’il est le fruit de l’habitude et non de la recherche.
+
+Une des extrémités du _ihram_, repliée et nouée au quart de sa longueur,
+forme une ouverture qui donne un libre passage à la tête et au bras
+gauche ; la partie nouée descend en replis sous ce bras, soutenue par le
+nœud qui vient se poser sur l’épaule droite ; le reste de la draperie
+est jeté négligemment sur l’autre épaule, ou bien il fait auparavant un
+contour sur la tête pour la préserver des rayons du soleil.
+
+Ce costume, qui a de l’analogie avec celui des temps héroïques, ne
+saurait être plus simple, et par cela même il est noble et martial.
+
+L’instant où l’Arabe saisit d’une main la bride et le pommeau de la
+selle, et de l’autre jette le pan de sa draperie sur l’épaule et
+s’élance en même temps sur le cheval, cet instant, dis-je, présente des
+mouvements combinés avec une noblesse et une aisance particulières aux
+mœurs de ces hommes du désert. Mais l’usage du _ihram_ ne se borne point
+à draper noblement le corps, il supplée à lui seul tout le mol attirail
+de nos lits européens. Sans autre secours que leur costume, ces Arabes
+trouvent leur lit partout ; qu’ils dorment en plein air ou sous les
+tentes, ils se blottissent dans leur draperie, et s’en couvrent de telle
+manière qu’une personne étrangère à leurs usages, en entrant la nuit
+dans un camp ou s’arrêtant près d’une caravane, chercherait en vain les
+habitants ou les conducteurs, si un _allah_, un _hia akbar_, un _hia
+mastour_, ou telle autre exclamation prononcée de temps à autre en
+accents étouffés, ne décelait des hommes sous des paquets de hardes.
+
+Les femmes portent aussi le _ihram_, mais elles le vêtent différemment.
+Une partie de la draperie contourne la tête en guise de capuchon, et le
+reste est assujetti autour du corps par une ceinture ordinairement en
+peau. Leurs cheveux, qu’elles laissent croître dès l’enfance, sont
+disposés en tresses autour du front ou tombent flottants sur les
+épaules. Elles les couvrent ordinairement du _médaouârah_, étoffe qui
+est quelquefois de soie et coton, bariolée de différentes couleurs, et
+plus souvent de laine noire.
+
+Les Bédouines ont l’avantage de n’être point voilées par le
+_bounah_[86], imposé par la jalousie orientale à toutes les femmes
+indistinctement qui habitent les villes[87]. Les traits de leur visage
+sont réguliers, et s’ils n’étaient défigurés par des tatouages de khol
+et d’énormes anneaux en verre ou en argent qui leur pendent aux oreilles
+et souvent même au nez, ils ne seraient pas dépourvus d’agrément. Elles
+ne se bornent point à charger leur figure de ces lourds ornements, elles
+s’en garnissent aussi les jambes et les bras ; leur nombre augmente même
+en raison de leur coquetterie ; mais fort heureusement pour leurs maris
+que ce surcroît de luxe ne témoigne pas chez les modernes Libyennes les
+mêmes conséquences que chez les anciennes[88].
+
+Pour les Bédouins limitrophes de la vallée du Nil, la loi sacrée de
+l’hospitalité n’est plus qu’un simple nom de tradition ; partager _le
+pain et le sel_, n’est plus qu’une vaine simagrée qui n’oblige à aucun
+devoir, et dont ils savent toutefois au besoin invoquer l’inviolabilité.
+Corrompus par le voisinage des villes, excités par les jouissances
+qu’elles procurent, ils n’ont d’autre loi que l’intérêt, d’autre désir
+que le gain. J’ai trouvé des différences bien notables chez les Arabes
+de la Marmarique[89].
+
+Ceux-ci sont loin, il est vrai, d’avoir conservé toute la pureté de
+mœurs de la vie patriarcale ; leur amour pour l’argent est même assez
+vif, mais il est rare qu’il les porte à des excès coupables pour s’en
+procurer. De plus, selon mon expérience et le témoignage des voyageurs
+indigènes, les _Aoulâd-Aly_ respectent généralement le droit de
+propriété ; les Mograbins disent proverbialement que lorsqu’ils ont
+descendu la grande _Akabah_, leurs biens et leurs personnes sont en
+sûreté.
+
+Il est une observation que m’ont inspirée, à quelques différences près,
+tous les habitants du désert que j’ai connus : quoique scrupuleux
+observateurs des préceptes du Coran, et par conséquent fanatiques par
+devoir, toutefois les Bédouins n’offrent point dans leur fanatisme ces
+formes repoussantes et cet esprit intolérant que l’on ne remarque que
+trop souvent chez les Musulmans des villes ; les idées sont les mêmes
+partout, mais leur effet est bien différent.
+
+En parcourant la vallée du Nil, j’ai été plus d’une fois exposé, comme
+chrétien, aux gestes menaçants et aux imprécations farouches d’un
+stupide Santon ou d’un brutal Osmanli ; tandis qu’en traversant les
+camps des Bédouins, ou bien en pénétrant dans leurs tentes, mon oreille
+n’a jamais été frappée d’aucune insulte. Chez les _Aoulâd-Aly_, j’ai
+même reçu le plus souvent un accueil assez doux, et une hospitalité,
+sinon tout-à-fait désintéressée, du moins obligeante.
+
+La première impression que je produisais sur eux m’était toujours
+favorable ; je m’apercevais alors qu’un sentiment indépendant de leurs
+idées religieuses les engageait à bien accueillir un être semblable à
+eux ; ils me voyaient souffrir les mêmes maux, ils étaient portés à les
+soulager. La froideur et la réserve succédaient quelquefois à ces élans
+de bonté naturelle ; elles étaient produites spontanément par leurs
+fréquentes et intempestives citations du Coran qui arrêtaient les
+progrès de notre naissante intimité, sans toutefois occasionner de
+propos injurieux.
+
+Lorsqu’ils m’accompagnaient dans mes courses, ils souriaient de pitié en
+examinant mes différents travaux ; ils plaignaient mon aveuglement de
+surmonter tant de fatigues pour des choses qu’ils traitaient de
+futilités ; et souvent, après avoir adressé des prières au Prophète,
+afin qu’il éclairât les infidèles de sa lumière, ils s’entretenaient
+familièrement avec moi, et m’aidaient à la recherche des objets que je
+désirais connaître.
+
+Je cite ces détails, parce qu’ils me paraissent prouver que ces hommes,
+dont le premier abord est si farouche, ont néanmoins un fonds de
+bonhomie qui rendrait leur commerce assez doux, même pour un Européen,
+si leurs louables qualités n’étaient malheureusement altérées par le
+funeste esprit d’une religion exclusive.
+
+Passons à leurs habitudes, nous les trouverons aussi simples et aussi
+peu variées que leurs idées.
+
+Les femmes s’occupent seules des soins du ménage ; elles dressent les
+tentes, y entretiennent la propreté, préparent différents laitages et
+tous les aliments, et se dispersent, le soir, dans les environs de la
+demeure, pour recueillir des herbes sèches et quelques plantes ligneuses
+éparses dans les vallées.
+
+Du reste, elles jouissent d’une grande liberté qui paraît d’abord peu
+s’accorder avec le caractère soupçonneux des Orientaux. Il n’est point
+rare de les voir causer familièrement, loin de leurs tentes, avec les
+autres Arabes de la tribu, sans que la jalousie de leurs maris en
+conçoive aucun ombrage.
+
+L’orgueil est sans doute le principal motif de la confiance des Arabes
+du désert dans la vertu de leurs femmes ; cette confiance est même sans
+limites envers leurs filles ; mais si elles la trahissaient, et surtout
+par des liaisons étrangères au sang bédouin, les suites en seraient
+terribles[90].
+
+Les filles et les jeunes gens des différentes familles passent ensemble
+des journées entières sans occasioner ni soupçon ni scandale. Leur
+développement précoce hâte l’époque des mariages, et souvent à l’âge de
+quinze ans ces Bédouines sont déja mères.
+
+Dans les déserts comme dans les villes, les filles sont vendues à leurs
+époux moyennant une somme d’argent plus ou moins forte, selon le degré
+de leur beauté : ici même elles sont plus communément échangées contre
+des troupeaux, et, pour le dire en passant, il est rare que la plus
+jolie de ces Bédouines soit évaluée au-delà de _deux chameaux_ !
+
+Mais si ces Arabes partagent, comme Musulmans, la plupart des vices
+inhérents au culte qu’ils professent, il est à remarquer, je le répète,
+que ces vices sont bien moins choquants chez eux que chez les habitants
+des villes. La pauvreté des _Aoulâd-Aly_ est un garant de leur
+moralité ; il est rare qu’ils aient plus d’une femme. Faut-il encore
+attribuer à cette pauvreté la bonne intelligence qui paraît régner dans
+leurs ménages ? Ces outrageants divorces que le voluptueux Musulman des
+villes se plaît à renouveler si souvent sont très-rares chez eux ; et en
+général ces hommes sobres et austères, quoique sectateurs de Mahomet,
+paraissent plutôt considérer en leurs femmes des compagnes à leurs
+peines, que des meubles pour leurs plaisirs.
+
+Ces observations m’ont paru d’autant plus remarquables que les _Aoulâd-
+Aly_ mènent une vie très-oisive.
+
+Dès que la terre a été sillonnée et que le grain lui a été confié,
+toutes leurs occupations se bornent à garder les troupeaux et à veiller
+à la sûreté de la famille. Quelques-uns font des voyages en Égypte, à
+_Syouah_ et à Derne ; ils portent à Alexandrie et à Damanhour la laine
+de leurs troupeaux, et en rapportent des _ihram_, des toiles, des armes
+et de la poudre ; ils prennent à _Syouah_ et à _Audjelah_ des dattes
+qu’ils échangent contre du beurre et des bestiaux, et ne se rendent que
+très-rarement à Derne lorsqu’ils louent aux marchands leurs chameaux
+comme bêtes de somme.
+
+Leur nourriture habituelle consiste en dattes sèches, en laitage et en
+farine d’orge et de blé, qui, pétrie et jetée sur des tisons ardents,
+compose leur pain qu’ils nomment _foutah_, et cuite dans un grand vase
+avec quelques assaisonnements, forme le _hedjim_ ou le plat par
+excellence. Toutefois, aux grands jours de fête, et lorsqu’ils
+acquittent les devoirs de l’hospitalité, leurs repas sont plus
+somptueux, et la viande de mouton est un mets obligé. Chez les plus
+aisés, on voit même, dans ces circonstances, figurer les _bammièh_ et
+les _melloukhièh_[91] d’Égypte, et d’autres friandises encore plus
+recherchées.
+
+De tous leurs ustensiles de ménage, le _kassah_, vaste soucoupe en bois,
+de deux à trois pieds de diamètre, est le plus utile. Après avoir servi,
+dans la journée, à abreuver les troupeaux et à d’autres usages
+domestiques, le _kassah_ posé le soir sur la modeste natte, réunit la
+famille arabe qui s’accroupit circulairement auprès de l’universel
+ustensile. Dès que l’on a prononcé l’indispensable _bismillah_[92],
+chacun pétrit avec ses doigts les pâtes ou les légumes en boules, et
+forme peu à peu dans l’épaisseur de ce mets un creux devant lui, que le
+chef de la famille a soin de combler de temps en temps, en promenant sa
+main du centre à la circonférence du plat.
+
+Tel est l’avantage de la civilisation, que de pareils usages adoptés par
+les chefs mêmes de ces peuplades, exciteraient les dédains du plus
+modeste bourgeois d’Europe. Toutefois je dois faire observer que, dans
+les moments où le cheik et même les simples Arabes de la tribu prennent
+aussi peu délicatement leur repas, s’il vient à passer un voyageur,
+pauvre ou riche, n’importe, le généreux _bismillah_ l’invite
+indistinctement à partager la table hospitalière ; et l’étranger, comme
+l’indigène, chez ce peuple grossier, accepte sans honte ainsi qu’on lui
+donne sans orgueil des secours qu’il serait injurieux de payer, et cela
+comme chose toute naturelle et d’habitude.
+
+Après ces détails il est peut-être superflu d’ajouter que ces Arabes ne
+sont point gourmands ; ils n’aiment en général que les mets très-
+substantiels, dont ils relèvent le goût avec du piment en poudre ; mais
+ils le prodiguent avec tant de profusion que j’ai souvent été surpris
+que leur palais pût y résister. Ils dévorent les aliments plutôt qu’ils
+ne les savourent ; selon leurs idées, l’instant consacré à la nourriture
+ne doit point être envahi par la conversation ; aussi leurs repas sont
+courts et silencieux. Le même usage est suivi dans les villes et même
+chez les grands ; s’il choque nos mœurs, il favorise et commande même la
+sobriété. Je me suis trouvé quelquefois à la table des _beys_ et
+d’autres seigneurs orientaux ; les mets sont servis avec profusion, mais
+le plus souvent tous à la fois, et ils sont enlevés avant d’être à
+moitié consommés : il est vrai que chez ces derniers, et dans les villes
+en général, le même service passe ensuite aux femmes, et des femmes aux
+domestiques ; ce qui n’a pas lieu chez les Arabes du désert, où nulle
+distinction servile ou orgueilleuse n’est admise.
+
+Le peu d’occupations qu’ont ces Arabes, et non l’influence du climat,
+font pencher leur caractère vers l’indolence ; sérieux, comme tous les
+Orientaux, ils passent des journées entières accroupis sur leurs talons,
+et n’échangent que par intervalles quelques paroles entre eux.
+
+Il est à remarquer que leurs propos sont toujours accompagnés
+d’exclamations ou de sentiments religieux ; le nom de Dieu, _Allah_, est
+répété à chaque phrase et presque à chaque mot ; s’ils parlent, il
+remplit leurs conversations ; s’ils se taisent, il interrompt leur
+silence. L’habitude sans doute plutôt que la réflexion les porte à cette
+continuelle répétition d’idées religieuses ; le plus grand avantage
+qu’ils paraissent en retirer, c’est la résignation, qualité distinctive
+des Musulmans, et qui prend quelquefois un caractère sublime dans les
+dangers et les grandes souffrances.
+
+Cette pieuse résignation est bien plus touchante dans les déserts que
+dans les villes, et j’ai souvent été frappé de la majesté qu’elle
+imprime chez les Bédouins, même aux pratiques extérieures de leur culte.
+Depuis long-temps on a ridiculisé en Europe les nombreuses
+gesticulations qui accompagnent les prières des Musulmans. J’avoue que
+les danses inspirées et les tournoiements convulsifs des santons, et les
+exercices journaliers de la prière, exécutés par une partie de la
+population à la porte même des maisons et des boutiques, produisent sur
+un Européen une impression moins respectueuse que plaisante. Mais que
+l’on porte les regards dans l’intérieur du désert vers cet Arabe
+simplement vêtu d’une ondoyante draperie blanche, costume qui ajoute à
+la gravité de son maintien ; que l’on choisisse la prière du
+_Moghreb_[93], alors que le sol brûlant de ces contrées est rafraîchi
+par la disparition du soleil ; alors que l’horizon se colore d’un rideau
+de pourpre qui se dégrade en teintes les plus douces ; dans ces heureux
+moments où tout ce qui respire dans ces lieux est rendu à l’activité et
+le cœur de l’homme à l’espérance ; que l’on voie alors cet Arabe lever
+les yeux et les mains au ciel ; qu’on l’entende s’écrier d’une voix
+pénétrée mais calme : _Dieu est grand ! Dieu est miséricordieux !_ et se
+prosterner devant l’Être invisible qu’il implore, humilier contre la
+terre son front sillonné par les privations ; que l’on examine son air
+de confiance dans la Divinité, confiance bien naturelle dans ces
+affreuses solitudes où l’homme ne paraît qu’un grain de sable ajouté aux
+mers de sables qui l’entourent ; que l’on se représente un pareil
+tableau, et ces mêmes paroles, ces mêmes gestes que nous avons trouvés
+ridicules au milieu d’une foule nombreuse, nous inspirent un respect
+involontaire lorsqu’ils n’ont d’autres témoins que l’Être-Suprême, et
+d’autre théâtre que l’immensité du désert.
+
+Pourquoi faut-il que des hommes si rapprochés de la nature ne possèdent
+de qualités précieuses sans les porter à des excès qui en détruisent
+l’effet ? Si leur touchante résignation est louable, elle dégénère
+souvent en apathique impassibilité ; et si leurs idées simples les
+élèvent vers la religion, leur aveugle crédulité les abaisse vers des
+croyances absurdes. Mais j’ai tort de les accuser ; la superstition est
+le résultat de l’ignorance ; totalement livrés à la cause, ils doivent
+posséder au suprême degré son effet inévitable.
+
+Aussi ajoutent-ils la plus grande confiance au pouvoir des sortiléges et
+à l’influence des talismans. Il est rare de ne pas voir sur leurs
+bonnets et autour de leurs bras de petits lisérés de papiers enveloppés
+dans des bandes de peau ; ils contiennent quelques versets du Coran ou
+des grimoires inintelligibles écrits par de rusés fripons, qui jouent
+les inspirés pour mettre à contribution la crédulité de leurs dupes. Ces
+talismans se retrouvent partout, enfants et vieillards en sont munis ;
+on les voit suspendus à l’entrée des tentes, aux cous des juments et des
+chameaux ; ils passent pour neutraliser l’effet des sortiléges, guérir
+toutes sortes de maladies, et préserver les hommes et les animaux de
+tout accident fâcheux.
+
+Rien ne prouve mieux la bizarre confusion des idées de ces Arabes que de
+les voir ajouter la même foi aux talismans écrits par des personnes
+d’une religion étrangère à l’islamisme ; il suffit d’être supposé
+magicien, pour posséder, selon eux, l’avantage de donner à ces
+colifichets leur inappréciable efficacité. En ma qualité de chrétien, et
+par conséquent de sorcier, on a souvent voulu profiter des rares vertus
+de ma science devineresse : il me répugnait de tromper aussi
+gratuitement leur confiance ; mais en vain je protestais contre le
+pouvoir surnaturel qu’ils me supposaient, mes raisons n’étaient pour eux
+que des prétextes ; et j’ai souvent été obligé, pour me débarrasser de
+leur importunité, à barbouiller des lambeaux de papier qu’ils
+enveloppaient bien soigneusement, en me témoignant une grande
+satisfaction.
+
+Néanmoins, si cette excessive crédulité est ridicule, elle est
+accompagnée d’une grande simplicité qui les rend très-attachés aux
+anciennes traditions, et interdit chez eux toute espèce d’innovation.
+N’ayant que peu d’idées à eux, ils imitent religieusement ce qu’ont fait
+leurs pères, et répètent avec bonne foi ce qu’ils leur ont ouï dire. Si
+on leur demande l’origine de tel usage, la cause de telle dénomination,
+ils répondent avec bonhomie : _Cela se fait ainsi ; cela s’appelle ainsi
+depuis long-temps_. Ils paraissent même étonnés de ces questions, comme
+si ce qu’ils tiennent de leurs aïeux ne devait pas rendre tout examen
+superflu.
+
+Quoique leurs traditions soient souvent bien défigurées, il en résulte
+néanmoins un avantage pour l’observateur, celui de découvrir dans les
+récits de ces Arabes, et principalement dans les noms qu’ils donnent aux
+localités, des traces précieuses qui remontent souvent jusqu’aux époques
+les plus reculées.
+
+Les principales richesses des _Aoulâd-Aly_ consistent en troupeaux ; les
+cheiks, et parmi les simples Bédouins les plus aisés seulement,
+possèdent des juments. Des ânes très-petits, grêles de formes, mais
+habitués à une sobriété qui approche de celle du chameau, servent à
+transporter les effets d’un camp à l’autre ; les plus pauvres parmi ces
+Bédouins les emploient même à de longs voyages, et ils ont soin alors de
+ne s’écarter jamais du littoral, où l’on rencontre plus fréquemment des
+puits. Dès qu’on a passé la vallée de _Mariout_, il est rare de voir des
+vaches ou des bœufs ; les terres, en général, n’offrent pas d’assez gras
+pâturages pour ces bestiaux ; mais les troupeaux de menu bétail et les
+chameaux y sont très-nombreux.
+
+Les moutons de la Marmarique ont la queue moins traînante, la laine
+moins touffue et le corps moins volumineux que ceux d’Égypte ; mais
+toutes ces proportions se trouvent généralement plus fortes que celles
+des moutons de la Barbarie.
+
+Les chameaux présentent, d’un canton à l’autre, par leurs formes, par la
+disposition et la nature de leur laine, des nuances qui n’échappent
+point à un œil exercé, mais qui seraient difficiles à décrire. Ces
+nuances se changent même en différences marquantes, ou pour mieux dire
+en caractères opposés, si l’on franchit de plus grands espaces et que
+l’on compare les chameaux des contrées plus éloignées entre elles.
+J’aurai plus tard l’occasion d’établir ces comparaisons sur ce précieux
+animal : je me bornerai maintenant à faire remarquer que la nature,
+toujours prévoyante, pour mettre les chameaux de la partie
+septentrionale de l’Afrique à l’abri des intempéries de l’hiver, les a
+pourvus d’une laine touffue et d’une couleur obscure, tandis qu’elle a
+donné un vêtement plus léger et d’une teinte plus claire à ceux de
+l’intérieur de la Libye.
+
+Le petit nombre de puits qui ne sont pas comblés ou détruits, et leur
+distance souvent très-grande des lieux habités, distance que la
+sécheresse de l’été augmente encore, ont obligé les _Aoulâd-Aly_ à ne
+faire désaltérer leurs troupeaux que tous les deux ou trois jours. Pour
+empêcher qu’une tribu entière ne se trouve simultanément réunie auprès
+de l’aiguade, les différentes familles qui la composent alternent entre
+elles les époques, et ne se rendent au puits commun qu’à des jours
+convenus. Ces Arabes partent alors précédés de leurs différents
+bestiaux ; sur les chameaux ils déposent les cordes et les seaux en cuir
+qui servent à puiser l’eau, et les outres qu’ils doivent remplir pour
+les besoins du ménage. Dès qu’ils sont arrivés à une petite distance de
+l’aiguade, ils arrêtent leurs troupeaux ; tandis que les uns s’occupent
+à les retenir, les autres vont faire les préparatifs : ils consistent à
+réparer le creux fait précédemment dans la terre, et à tracer un sillon
+qui doit y conduire l’eau ; si les environs du puits sont rocailleux, le
+_kassah_ tient lieu d’abreuvoir. Ils lâchent ensuite les bestiaux, mais
+seulement un petit nombre à-la-fois ; sans cette précaution, chameaux,
+ânes et moutons se précipiteraient pêle-mêle sur l’eau, et ces derniers,
+sans doute, ne se désaltéreraient de long-temps.
+
+Un Arabe suffit ordinairement à la garde d’un troupeau considérable ;
+placé sur une éminence, le fusil ou le _nabout_[94] à la main, et
+accroupi sur ses talons, il promène de temps en temps ses regards dans
+les solitudes qui l’environnent ; si nul objet ne provoque ses craintes,
+il cherche à tromper la durée du temps par des chants analogues aux
+sensations qu’il éprouve. Les fortes intonations de sa voix habituée à
+se faire entendre dans l’espace, sont souvent transmises fort loin
+jusqu’à d’autres Arabes, pasteurs comme lui ; alors ils répètent ou
+alternent entre eux les mêmes strophes du chant, après de courts
+intervalles qu’ils laissent de l’une à l’autre. Mais si par hasard le
+pâtre gardien aperçoit dans l’horizon une caravane nombreuse ou tout
+autre sujet d’alarme, il se hâte de rallier ses troupeaux, et par des
+signes convenus, il prévient les siens du danger qui les menace.
+
+Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ne
+connaissent ni l’agriculture régulière, ni le jardinage. C’est aux
+céréales, et principalement à l’orge indispensable pour leur nourriture
+et celle de leurs juments, que se bornent tous leurs travaux agricoles.
+La terre n’est sillonnée qu’une fois et peu profondément par une charrue
+de petite dimension, souvent dépourvue de fer, et faite quelquefois de
+roseaux. Dès que le grain a été semé, on le recouvre d’une légère couche
+de terre ; trois mois après la récolte est prête, le chaume est coupé
+aux deux tiers de sa hauteur, et le champ même devient l’aire qui sert à
+dépouiller le grain de son enveloppe.
+
+Quoique la nature ait grand besoin dans cette contrée de soins
+industrieux pour lui faire varier ses productions, cette cause n’est
+point la seule de l’état d’abandon où elle languit. L’Arabe du désert
+croirait déroger à sa noblesse, et compromettre son orgueilleuse
+indépendance, s’il fixait son séjour dans un lieu quelconque, pour le
+rendre plus fécond par des soins agricoles. Ce serait imiter les mœurs
+du _Fellah_, qu’il méprise ; ce serait quitter la vie errante qu’il
+aime, pour la vie sédentaire qu’il redoute.
+
+Sa manière de vivre le rend étranger aux charmes qu’inspirent les
+souvenirs des localités ; ils naissent chez nous par de longues
+habitudes, et surtout par les impressions de l’enfance : une colline, un
+bosquet, ou le simple sentier du village qui nous a vus naître, viennent
+souvent occuper notre pensée ; leurs images sourient à notre
+imagination, en lui rappelant une foule de circonstances futiles, mais
+toujours chères. Ces impressions locales ne peuvent exercer aucun empire
+sur l’esprit du nomade ; habitué dès le bas âge à changer sans cesse de
+demeure, il n’en préfère aucune ; pour lui, sa patrie est le désert, et
+ses souvenirs sont les vastes solitudes.
+
+Dès qu’il a moissonné sa récolte, dès que ses troupeaux ont épuisé les
+pâturages d’une vallée, aussitôt il lève sa tente ; des _djérids_[95],
+pliés en demi-cercle, assujettis à la selle des chameaux et couverts de
+longues toiles, servent à garantir les femmes et les jeunes enfants de
+la trop grande ardeur du soleil : bientôt tout se met en mouvement ; les
+troupeaux ouvrent la marche ; continuant à brouter çà et là, leur
+domicile n’a point changé : les chiens veillent alentour des troupeaux ;
+ils pressent les plus tardifs, et défendent aux voyageurs qu’ils
+rencontrent l’approche de la caravane : le gros bétail et les chameaux
+terminent la marche. Les ustensiles du ménage, les fruits de la récolte,
+en un mot, tous les objets de la bourgade errante, se voient bizarrement
+groupés autour des formes sauvages et pittoresques du chameau.
+
+Après que la caravane est partie, si l’on jette un coup d’œil sur le
+camp abandonné, à peine si la terre foulée et les traces du foyer
+domestique indiquent la place des tentes. Les vents ou la pluie feront
+bientôt disparaître ces faibles indices d’habitations humaines, rendus à
+la solitude, jusqu’à ce que le hasard y amène de nouvelles familles.
+
+
+[Note 79 : STRAB. l. II, c. 4.]
+
+[Note 80 : L. IV, 189, 190.]
+
+[Note 81 : _Statice pruinosa_, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.]
+
+[Note 82 : HÉROD. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la
+gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la
+longueur de celles de derrière.]
+
+[Note 83 : HÉRODOTE, l. IV, 162.]
+
+[Note 84 : Voyez chap. 2, p. 30-31.]
+
+[Note 85 : Agriculteurs égyptiens.]
+
+[Note 86 : Nommé _borgho_ en Égypte.]
+
+[Note 87 : Il faut en excepter les _Almès_ et les _Ghaou-Azis_,
+danseuses publiques.]
+
+[Note 88 : Les femmes des Gidanes, peuplade nomade qui habitait la
+partie occidentale de la grande Syrte, se faisaient honneur de porter
+autour de la cheville du pied autant de bandes de peau qu’elles avaient
+fait de conquêtes. (HÉROD. l. IV, 176.)]
+
+[Note 89 : J’ai déja dit que, dans ce coup d’œil sur les mœurs des
+habitants de la Marmarique, je ne comprenais point les _Harâbi_.]
+
+[Note 90 : Une jeune Bédouine, demeurant dans un camp d’Arabes voisin
+d’un village d’Égypte, avait des liaisons avec le fils d’un _Fellah_.
+Aveuglés par une passion mutuelle, les deux amants, sans réfléchir à la
+barrière insurmontable qui s’opposait à leur union, profitaient des
+ombres de la nuit pour se voir furtivement. Une indiscrétion trahit leur
+amour clandestin ; épiés, ils furent bientôt surpris : aussitôt les
+parents de la jeune Bédouine s’emparent du couple infortuné, et, ce que
+l’on ne peut dire sans horreur, excités par leur féroce orgueil, ils
+plongent indistinctement le poignard dans le sein des deux victimes ;
+ils mutilent leurs corps, et les membres palpitants, confondus par une
+union atroce, sont jetés dans le Nil !
+
+Une pareille action peut donner une idée de l’excessif orgueil des
+Bédouins en général ; mais je dois faire remarquer qu’elle a été commise
+par des Arabes qui, ayant quitté le désert, croient racheter les
+antiques vertus qu’ils ont abandonnées avec lui, en se montrant plus
+fiers encore de leur origine.]
+
+[Note 91 : Plantes potagères dont les Égyptiens font un grand usage.]
+
+[Note 92 : Premier mot de la prière que font les Musulmans avant de se
+mettre à table ; de cet usage, le _bismillah_ est devenu la formule
+habituelle pour inviter à partager le repas.]
+
+[Note 93 : Cette prière est ainsi nommée, parce qu’elle se fait
+immédiatement au coucher du soleil.]
+
+[Note 94 : Gros bâton ou plutôt espèce de massue, ordinairement ferrée à
+son extrémité.]
+
+[Note 95 : Branches de palmier.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE V.
+
+ Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — _Irasa_ et _Thesté_. —
+ Arrivée à Derne. — Accueil des habitants.
+
+
+Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous
+arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne
+Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les
+caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des
+monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point
+mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ;
+mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux
+secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus
+la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers
+clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol,
+encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la
+végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures
+de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau
+s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou
+sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un
+rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et
+entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse
+les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de
+genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers.
+
+Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens
+et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive
+impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient
+jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui
+bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide
+que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs
+champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches
+humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un
+ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui
+forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une
+contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les
+déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces
+aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel,
+rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités.
+
+Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers
+et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il
+jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants,
+et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par
+le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle _Ersen_, ou
+_Erasem_ ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense
+plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons _Plateau
+cyrénéen_. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest,
+et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà
+et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient
+de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les
+herbes touffues du bassin d’_Erasem_, cet endroit délicieux, si propre à
+éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et
+surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants.
+
+Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’_Aziris_, probablement les
+Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans
+leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur
+conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une
+terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit
+le beau pays d’_Irasa_, et les conduisirent en effet dans un lieu dont
+la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs
+promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la
+colonie[97].
+
+Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des
+envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une
+expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et
+la défirent à _Irasa_, auprès de la fontaine de _Thesté_[98].
+
+Frappé de la grande analogie du nom _Erasem_ avec celui d’_Irasa_, il me
+parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau
+cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage
+une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle _Irasa_
+se trouverait à côté même d’_Aziris_, me parut également susceptible
+d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la
+connaissance des Grecs le pays d’_Irasa_, quoiqu’ils les conduisissent
+dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant
+point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point
+évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont
+_Cyra_, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu,
+soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce
+que la belle fontaine de _Thesté_ pouvait être autrefois, comme elle
+l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du
+canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une
+autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie
+ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des
+savants.
+
+Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’_Anthée_,
+située à _Irasa_[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au-
+dessus duquel se trouve _Erasem_, le nom de Chersonèse _Antide_[100]. La
+légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la
+fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus
+que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si
+fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume
+d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve _de petites
+montagnes, et des rochers escarpés_[101] : manière aussi ingénieuse que
+fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les
+terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un
+diminutif du plateau atlantique.
+
+Après une heure de repos, nous quittâmes _Erasem_, nous dirigeant, ainsi
+que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux
+qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’_Irasa_, à la clarté d’un beau
+jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers
+une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus
+par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ;
+et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient
+à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de
+jeunesse et de vétusté.
+
+Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les
+guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère
+nommée _Derias_, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de
+larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de
+ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son
+lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication.
+
+Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais
+très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité.
+On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai.
+Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales,
+ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir,
+pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît
+point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la
+partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’_Erasem_ semble
+l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds
+de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver
+ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans
+cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène
+comme d’un long crêpe de deuil.
+
+Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus
+aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs
+m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes
+fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je
+rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux
+anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec
+plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à
+recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire
+tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses
+intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui
+m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût
+été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la
+recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane
+sur Derne.
+
+A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un
+jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun
+d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans
+une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès
+le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir.
+Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses
+camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les
+frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue.
+
+Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses
+qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon
+n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général
+s’éleva tout-à-coup dans la caravane : _El beled ! el beled !_ s’écria-
+t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu
+de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à
+mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les
+plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre
+impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie
+du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les
+escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en
+partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui
+forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons
+des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des
+taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles
+étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la
+ville et des petits champs qui l’entourent.
+
+Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une
+contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux
+sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles
+paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour
+de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle
+entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force
+dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité
+momentanée.
+
+Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient
+bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus
+habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé
+aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M.
+Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le
+jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le
+chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les
+jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux.
+De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre
+musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se
+ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de
+leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en
+adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des
+soins que je leur avais donnés.
+
+Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour
+informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États-
+Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet.
+
+Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous
+aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt
+que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à
+notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable :
+un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous
+les plis ondoyants du _ihram_ ; des pistolets étaient assujettis au
+flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie
+entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux
+caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux
+bretelles qui servent à draper le _ihram_ de différentes manières, de
+même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le
+sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la
+chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent
+massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers,
+lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de
+leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge,
+souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et
+enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de
+trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ;
+ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait
+attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer
+suspendue après avoir été déchargée.
+
+Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent,
+dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un
+bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui
+voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville.
+Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son _chiaous_,
+l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’_Hammet-el-Gharbi_, et les
+autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de
+personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de
+voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le
+désert.
+
+Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour
+mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués
+d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres
+étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage
+servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les
+hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès
+que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans
+le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli,
+et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante
+réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent
+successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en
+grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois,
+pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à
+haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait
+l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien
+venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes
+de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse
+de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant
+alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au
+pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de
+joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me
+trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du
+contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de
+douces rêveries.
+
+Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le
+lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister
+sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos,
+des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la
+durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues
+souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les
+fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à
+concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de
+voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui
+d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature,
+insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil
+ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au
+voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient
+compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans
+cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces
+résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de
+plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue
+et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides
+descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à
+l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air
+dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il
+laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il
+pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que
+paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les
+justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me
+sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de
+détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai
+quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me
+délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le
+monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de
+vrais talents pour intéresser en suivant une autre route.
+
+Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir
+convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite
+officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements
+occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un
+voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises.
+Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la
+pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche,
+et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes
+solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant
+en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique
+l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui
+établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second,
+au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et
+habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle
+des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en
+porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que,
+réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes
+projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai
+d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par
+le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de
+mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu
+propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance.
+Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes
+intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette
+occasion pour jouer le rôle de _chiaous_. Le cuisinier, ou pour mieux
+dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit
+l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien
+et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers _Fellahs_,
+s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés,
+l’un en _seys_, palefrenier, et l’autre en _kafdji_, porteur de café.
+Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche
+costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan,
+avec M. Müller, mon _oukhil_, lieutenant, nous attendîmes avec toute la
+gravité orientale les autorités de la ville.
+
+Cette gênante représentation ne fut pas de longue durée. Le piétinement
+des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement
+attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient
+introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à
+leur rang. _Hadji-Hamedèh_, chargé de pouvoirs d’_Hammet-el-Gharbi_,
+prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous
+entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon
+arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de
+l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une
+lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma
+personne à la protection de leur souverain, _Iousouf_. Je confirmai, en
+peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’_Hadji-
+Hamedèh_, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on
+m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me
+proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de
+_Grennah_, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en
+doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit
+au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des
+rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois,
+qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils,
+était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir
+les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur
+imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils
+s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en
+fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On
+m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité
+dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir
+librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il
+eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour
+m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon
+voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs.
+
+Je m’attendais à ces difficultés ; _Mohammed-el-Gharbi_ me les avait
+fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de
+vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun
+accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la
+lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et
+Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement
+nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches
+paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante
+d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien
+susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la
+perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille
+projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il
+arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à
+l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier
+de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une
+partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par
+l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté
+qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville
+et ses environs.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 96 : Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque,
+depuis l’île _Aphrodisias_ jusqu’aux environs du _Catabathmus_ (HÉROD.
+l. IV, 169).]
+
+[Note 97 : Id. ibid. 158.]
+
+[Note 98 : Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des
+Colon. grecq., t. III, p. 263), _Irasa_ serait le lieu même où s’éleva
+la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir
+entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion,
+contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs
+été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il
+résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la
+position d’_Irasa_ de celle de _Thesté_, et que cette fontaine ne doit
+point être confondue avec celle de _Cyré_, comme nous le reconnaîtrons
+encore plus tard par l’examen des lieux.]
+
+[Note 99 : Pyth. IX, v. 285.]
+
+[Note 100 : Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre
+(p. 107), Scylax nomme la _Chersonesus magna_ de Ptolémée, _Chersonesus
+Achitides_. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il
+nomme _Antidum_, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé
+Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme
+Gronovius, _Achitides_ par _Azirites_ (In Scyl., pages 107, 108), on
+pourrait lire, _Antides_, leçon qui s’accorderait avec la dénomination
+donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont
+laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.]
+
+[Note 101 :
+
+
+ Inde petit tumulos, exesasque undique rupes,
+
+ Anthæi quæ regna vocat non vana vetustas (Phars. l. IV, v. 589-590).
+
+
+Le nom d’_Anthée_, ou d’_Antide_, rappelle aussi le lac _Anthia_,
+d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord
+désigner le _Tritonis_, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare
+(à la pyth. IX, v. 185), aurait été située _Irasa_ ; néanmoins, comme
+cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote
+et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’_Anthia_ d’Étienne au
+_Conchylium_ de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse _Antide_.
+J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort
+déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes,
+si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à
+Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un _Axilis_, et
+l’autre _Nazaris_, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé
+_Aziris_ à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote
+et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui
+remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus
+anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé
+qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux
+renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui,
+Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à _Aziris_, ne
+peut se retrouver que _vis-à-vis de Platée_, à l’orient de la
+Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût
+en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port
+_Azarium_, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient
+de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte
+devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par
+cette dernière observation : la position occidentale de l’_Axilis_, de
+Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des
+temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à _la rivière considérable_
+placée à _Nazaris_, indépendamment du _Paliurus_, par le Périple
+anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous
+offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la
+réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE VI.
+
+ Derne.
+
+
+Cinq villages, séparés l’un de l’autre par de petites distances, et
+placés irrégulièrement, les uns sur les premières ondulations de la
+montagne, et les autres dans la plaine, forment collectivement la ville
+de Derne ; mais chacun d’eux est distingué par une dénomination spéciale
+qui en peint la situation propre ou relative. Le plus considérable,
+entouré d’une muraille d’enceinte, est nommé par ces raisons _el-
+Medinèh_, la capitale, ou bien _Beled-el-Sour_, la ville fortifiée. _El-
+Magharah_, le village de la grotte[102], est à l’ouest et un peu au-
+dessus du précédent. _El-Djébeli_, rapproché de la mer, doit son nom à
+son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. Enfin, _Mansour-
+el-Fokhâni_ et _Mansour-el-Tahatâni_, sont séparés des trois que je
+viens de nommer par un vallon formant en hiver un torrent considérable.
+Le premier, au sud de _Beled-el-Sour_, est situé sur la sommité de la
+rive méridionale du vallon ; et le second, presque au niveau de la
+plaine, se trouve par conséquent au-dessous du précédent, mais dans une
+position plus orientale. C’est vis-à-vis de ce dernier village qu’est le
+port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond, sillonné par des
+rescifs, et l’entrée très-ouverte, ne peuvent offrir qu’une station peu
+sûre aux navires, qui n’y viennent mouiller en effet que rarement et
+seulement en été.
+
+Les nombreuses excavations sépulcrales que l’on voit auprès de Derne et
+dans ses environs, indiquent le gisement d’une ancienne ville, qui, si
+je ne me trompe, devait occuper la position centrale des villages
+actuels, et correspondre à _Beled-el-Sour_. Nul doute que cette ville ne
+fût _Darnis_, ou _Dardanis_, que Ptolémée place à l’extrémité orientale
+de la Cyrénaïque[103]. Elle ne fut probablement construite que dans une
+époque postérieure à l’Autonomie de la Pentapole, puisque aucun des
+auteurs de la haute antiquité, tels qu’Hérodote, Strabon, Scylax, ne l’a
+connue. Le Périple anonyme désigne _Darnis_ sous le nom corrompu de
+_Zarine_[104]. Mannert observe, il est vrai, que ce nom n’était peut-
+être que celui de la plage[105] ; mais les fréquentes altérations que
+nous avons déja remarquées dans ce stadiasme[106], portent à croire que
+le nom de _Zarine_ doit aussi bien convenir à _Darnis_, que ceux que
+nous avons cités convenaient aux lieux dont ils ne pouvaient désigner
+seulement le port ou la plage. Quoi qu’il en soit, _Darnis_ se trouve
+chez la plupart des géographes postérieurs à Ptolémée. L’itinéraire
+d’Antonin[107], et Hiéroclès[108], en font mention ; Ammien-Marcellin la
+met au nombre des villes les plus considérables de la Cyrénaïque[109].
+Nous voyons même _Darnis_ devenir la capitale de la Libye
+inférieure[110] et conserver le rang de métropole dans les diverses
+notices de la Géographie sacrée[111]. Les annales de l’église chrétienne
+nous donnent le nom de ses évêques[112], de même que Synésius en fait
+mention comme d’une ville épiscopale du premier rang[113].
+
+Cependant le caractère des tombeaux de _Darnis_, indice infaillible dans
+cette contrée du degré de splendeur de ses anciennes villes, prouve
+qu’elle n’atteignit point, il s’en faut de beaucoup, un haut degré de
+prospérité. Son importance fut relative à la décadence de la Pentapole ;
+elle ne s’exerça que sur une contrée dévastée, et d’ailleurs en majeure
+partie peu fertile ; elle naquit avec la nouvelle foi qui s’était
+répandue en Orient. Et cette foi humble et modeste, comme l’Évangile son
+type ; obscure et divisée, comme toutes les religions à leur première
+phase, était loin encore d’orner à la fois et d’éclairer la terre. La
+vérité chassait les dieux des âges antiques, et avec eux s’enfuyaient
+les arts enfants de l’imagination et du poétique polythéisme.
+
+Il est donc vraisemblable que si _Darnis_ devint ville par sa
+population, elle resta bourgade par ses édifices. C’est là, on peut
+l’avancer, que l’Évangile, chassé à son tour de cette contrée par le
+Coran, lutta long-temps avec lui et y conserva même des sectateurs sous
+la domination des Musulmans. Un fait remarquable porte du moins à le
+croire : une tribu d’Arabes-Mourabouts qui habite depuis un temps
+immémorial la partie orientale des environs de Derne, est désignée
+encore par le nom d’_Heit-Mariam_, maison de Marie ; et de plus, ces
+Arabes passent, dans le pays, pour des descendants de Chrétiens.
+
+_Beled-el-Sour_ est, à proprement parler, aux villages qui l’entourent,
+ce qu’une petite ville en Europe est à ses faubourgs. C’est là que
+résident les autorités et tous les gens riches du canton ; c’est là que
+sont les bazars, que se tiennent les marchés, et où viennent se réfugier
+les caravanes de passage. On y voit deux châteaux, dont l’un, espèce de
+grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il
+visite la ville, et l’autre, plus petit mais mieux construit, est celui
+qu’on nous donna pour demeure.
+
+Sur une sommité qui domine la ville, on voit encore une forteresse
+construite par les Américains (Voy. pl. VI). Ce n’est point ici le lieu
+de parler de cette conquête éphémère qui eût changé les destinées de
+toute la contrée, si elle avait été conçue sur un plan plus vaste. En
+exposant ailleurs sa cause et sa durée, nous aurons l’occasion d’en
+faire connaître les infructueux résultats.
+
+Il existe une légère différence entre les mœurs des habitants de _Beled-
+el-Sour_ et des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont
+généralement casaniers et sédentaires ; les seconds, plus farouches et
+plus pauvres, diffèrent peu des Bédouins : ils cultivent les champs des
+environs, font fréquemment des voyages et osent même pénétrer dans les
+forêts de Barcah, pour vendre des marchandises à leurs hôtes
+récalcitrants. Mais tous sont indistinctement soumis _à la loi du sang_,
+et se font de village à village, comme dans le désert de tribu à tribu,
+des guerres d’autant plus durables que la cause s’en renouvelle sans
+cesse, mais que l’on peut toutefois comparer à des fièvres qui ont de
+courtes intermittences après de violents accès.
+
+Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre ; celui qui vient
+d’Égypte les trouve généralement bien bâties, et entretenues avec
+propreté. Leurs entrées semblent même offrir une trace sensible du goût
+des anciens habitants de la Pentapole. Elles sont presque toutes formées
+de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique ;
+la roche en est d’un calcaire très-blanc et très-friable ; ce qui en
+facilite le travail et les détache agréablement du reste de l’enceinte.
+Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de
+la maison : un escalier saillant y conduit ; il est ordinairement
+couvert de treilles qui, dans les chaleurs de l’été, permettent aux
+habitants de goûter, sans sortir de chez eux, leur suprême bonheur,
+celui de savourer le frais à l’ombre d’un bel arbuste, et d’en manger
+nonchalamment le fruit.
+
+Dans le village central, presque toutes les maisons ont leur jardin clos
+de murs ou d’une haie de nopals. On y trouve encore la vigne, formant
+avec ses lianes flexibles et ses larges feuilles, d’agréables berceaux
+et de fraîches allées. Les pêches, les grenades, les figues, les pommes,
+les oranges, les olives, les mûres et les bananes ; et parmi les plantes
+herbacées, les _melloukhièh_ et les _bammièh_ d’Égypte ; les tomates,
+les pois, les fèves, les concombres et d’énormes citrouilles, croissent
+pêle-mêle dans ces jardins. Au milieu de ces productions, dont la
+plupart sont communes à la Provence, je me serais cru dans ma patrie, si
+le palmier du désert, élevant son dôme solitaire au-dessus des arbres de
+mon pays, ne m’eût aussitôt rappelé que j’étais en Libye.
+
+Deux sources abondantes, que Della-Cella nomme si plaisamment des
+prunelles[114], jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et,
+chacune côtoyant une de ses rives, elles se trouvent partagées entre les
+différents villages dont elles arrosent en été les jardins. A ces
+avantages accordés par la nature, les habitants joignent une activité
+remarquable chez des Orientaux.
+
+Les rives du vallon sont généralement abruptes et rocailleuses ;
+néanmoins, partout où l’on y trouve un peu de terre, elle est étayée par
+des murs ; ce qui forme autant de petits champs couverts d’arbres
+fruitiers, s’élevant les uns au-dessus des autres. De gros rochers
+s’avancent parfois des deux rives ; ces masses énormes se dérobent à
+l’industrie des agriculteurs ; mais s’ils interrompent la continuation
+de leurs champs, c’est pour les embellir : du sein de leurs
+anfractuosités humides, on voit sortir des touffes de figuiers sauvages,
+d’oliviers et de caroubiers, d’où s’élancent encore les tiges isolées de
+palmiers dont les cimes, semblables à de grands panaches, flottent sur
+ces bosquets aériens, et contrastent avec eux de forme, de couleur et de
+direction.
+
+Au-dessous, le lit du torrent est en plusieurs endroits totalement
+couvert d’un épais taillis de nérium ; les belles et grandes corolles de
+cet arbuste se trouvent comme froissées au milieu des branches errantes
+des ronces épineuses. Des filets d’eau se détachent çà et là des
+ruisseaux qui longent les rives du vallon aux deux tiers de leur
+hauteur, et forment d’étage en étage, ou de rocher en rocher, de petites
+cascades qui joignent leur bruit harmonieux à l’aspect pittoresque du
+tableau.
+
+Puisque ces lieux, ornés par la nature seule, sont attrayants ; de
+quelles graces ne seraient-ils point doués, quelles ressources ne
+présenteraient-ils point s’ils étaient au pouvoir d’Européens ?
+L’industrie des habitants actuels est louable sans doute ; mais c’est
+toujours de l’industrie musulmane. Les Américains, durant leur séjour à
+Derne, profitèrent des chutes d’eau dans ce vallon pour y établir un
+moulin. Il est peu de machines hydrauliques moins compliquées ;
+néanmoins le génie des habitants se borne à entretenir celle-ci en
+activité, sans chercher à l’imiter et à la multiplier dans le canton. Il
+en est de même d’un aqueduc construit récemment par les ordres
+d’_Hammet-el-Gharbi_, sur le ravin _el-Brouès_ qui interrompait la
+circulation du ruisseau _Bou-Mansour_ (Voy. pl. VIII). Les Dernois
+n’auraient jamais été capables de créer cette merveille, et il a fallu
+même employer à son exécution des ouvriers étrangers.
+
+La population de Derne est composée d’Alexandrins, de Barbaresques, et
+de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette
+ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y
+trouve aussi des Juifs, ce qui n’est point extraordinaire, puisqu’on en
+trouve partout ; mais, selon les villes qu’ils habitent en Orient, ils
+sont plus ou moins heureux, plus ou moins avilis. On n’est point surpris
+d’en voir un si grand nombre au Caire. Ils y ont un quartier séparé,
+fort obscur et fort sale, il faut l’avouer : mais ce quartier, très-
+étendu, forme du moins une peuplade à part ; ces dehors de misère
+cachent des maisons commodes où l’industrieux _Saraf_[115] quitte, le
+soir, ses vêtements de couleur obscure et revêt d’éclatants habits.
+Rentré au milieu des siens, il se retrouve dans Israël, et dans
+l’intimité de ses amis, dans les caresses de sa famille ; il se
+dédommage de la contrainte et du mépris qu’il a subis durant la journée.
+Mais comment des Juifs peuvent-ils habiter ces petites villes où ils
+sont d’autant plus maltraités, qu’ils sont plus isolés ; où ils endurent
+de plus grands affronts que les premiers, sans jouir du plus faible de
+leurs dédommagements ? On les insulte, et ils se taisent ; _on leur
+crache au visage_, et ils baissent les yeux ! J’en témoignai un jour
+vivement mon indignation à _Hadji-Hamedèh_, et je lui demandai
+ironiquement pourquoi des hommes traités plus inhumainement que des
+bêtes ne désertaient point ce pays ? « Ils y sont nés, me répondit-il
+froidement, et ils y restent. » Je conçois que l’amour du pays natal
+puisse rendre habitables les sables du désert ; l’homme s’y trouve
+soumis à toutes sortes de privations ; il lutte de patience et de
+sobriété avec le plus patient et le plus sobre des animaux ; mais il y
+jouit de l’indépendance. Ornée de ce don ineffable, sa hutte modeste,
+brûlée par le soleil et entourée de solitudes silencieuses, vaut bien un
+palais, des berceaux de verdure, et des ruisseaux limpides
+qu’entourerait aussi le silence, mais le silence de la crainte. Quelle
+est donc la puissance qui peut attacher des êtres dégradés auprès de
+leurs vils tyrans ? Quel charme peut leur faire aimer le sol où ils sont
+nés, il est vrai, mais où ils traînent leur ignominie ? L’amour de l’or,
+me répondra cet autre : ils trompent ceux qui les méprisent ; ils sont
+couverts de haillons, mais ils cachent des trésors ; ils sont avilis,
+méprisés, mais ils sont riches. Étouffons, il le faut, la foule de
+réflexions affligeantes qui naissent d’un pareil sujet, et continuons
+notre récit.
+
+Deux villages de Derne, _El-Djébeli_ et _Mansour-el-Fokhâni_, sont
+construits auprès ou immédiatement au-dessus d’anciennes grottes
+sépulcrales. Cette contradiction dans les mœurs de Musulmans vient de la
+grande utilité que leur ont offerte dans cette contrée pluvieuse les
+excavations dans la roche. Ainsi, sans trop s’inquiéter si ces
+excavations contenaient autrefois des cadavres d’infidèles, ils en ont
+profité pour en faire les greniers de leurs maisons, ou les ateliers de
+leurs modestes manufactures. Cet usage provient aussi de ce que ces
+grottes ne leur ont point présenté de ces nombreuses subdivisions, ni de
+ces anfractuosités ténébreuses où ces hommes-enfants croient entendre
+des voix magiques et voir des spectres épouvantables qui leur en
+interdisent l’accès.
+
+En effet, aucune de ces grottes n’est subdivisée en plus de trois
+pièces, et la plupart n’en forment qu’une seule. Elles reçoivent toutes
+la lumière par une entrée carrée placée horizontalement, qui en éclaire
+toutes les parties. Comme objets d’art, elles n’offrent rien de
+remarquable : à l’extérieur de même qu’à l’intérieur, elles sont
+dépourvues d’inscriptions et de toute espèce d’ornement. En général,
+elles sont même d’un travail grossier ; on remarque dans toutes, à leurs
+parois, des excavations cintrées destinées à servir de sarcophage.
+
+Les habitants de _Djébeli_ construisirent leurs maisons de manière que
+ces grottes se trouvassent dans l’enceinte. Ils y déposaient le fruit de
+leurs récoltes. Le ciel pluvieux de la contrée et le système
+d’architecture orientale donnaient à cet usage un effet inverse de celui
+que nous avons en Europe : chez eux la cave servait de grenier. Ce
+village est maintenant presque entièrement abandonné ; la peste qui s’y
+est une fois introduite, et les dissensions des habitants, en sont la
+cause. Les grottes de _Mansour-el-Fokhâni_ sont creusées dans le flanc
+de la montagne, dont la roche est tantôt nue et tantôt couverte de tapis
+de verdure. Les plus grandes ont été converties en ateliers, composés
+d’un ou de plusieurs métiers de tisserand parfaitement semblables à ceux
+des hameaux de la Provence. Leur situation, qui domine le vallon et les
+autres villages de Derne, en rend le coup-d’œil très-animé. J’y faisais
+de fréquentes promenades ; je me plaisais à m’arrêter devant ces
+ateliers ; j’y voyais les deux sexes s’occuper indistinctement à ourdir
+la laine ou le chanvre. Les jeunes gens étaient toujours assis les uns
+vis-à-vis des autres ; ils s’animaient mutuellement au travail par des
+chants ; je surprenais parfois leurs regards d’intelligence ; et tandis
+que la navette parcourait rapidement le tissu, les échos répétaient au
+loin leurs chants sauvages, mais agréables en tous lieux, lorsque dans
+les premiers âges de la vie ils peignent l’amour ou l’espérance.
+
+On voit encore, aux environs de Derne, d’autres excavations à peu près
+semblables aux précédentes. De ce nombre il faut toutefois excepter
+celles que l’on trouve à dix minutes environ à l’est de la ville.
+Celles-ci, nommées _Kennissièh_ (les églises), sont situées au sommet
+des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre
+lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient
+pratiqué des escaliers ; on les retrouve encore par intervalles ; mais
+l’eau qui suinte des fentes de la roche, la tapisse de longues bandes
+d’hépatique et de mousse qui en rendent l’accès glissant et même
+dangereux. Des touffes de plantes ligneuses aident toutefois à franchir
+ce passage, et l’on arrive sur une petite esplanade semi-circulaire
+autour de laquelle règne un banc peu élevé, destiné à servir de repos
+aux familles de _Darnis_, qui venaient acquitter dans ce lieu leurs
+devoirs funèbres. Ce long banc est interrompu par l’entrée des grottes
+(Voy. pl. VII) ; il ne contourne que l’intérieur de la plus grande,
+ancien sanctuaire changé par la suite en chapelle chrétienne. Quant aux
+autres, elles furent toutes des tombeaux ; l’irrégularité de leur
+situation et l’inégalité de la roche en rendent l’aspect pittoresque. On
+y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension,
+depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge. Là,
+comme dans le reste de la Pentapole, on voit les travaux du
+christianisme entés sur ceux de l’idolâtrie. Des lampes funéraires
+furent placées par des Chrétiens sur les tombeaux des Grecs et des
+Romains. Le même cercueil servit à plusieurs générations ; la même
+enceinte retentit de langues diverses exprimant des religions
+différentes : et cependant les prières furent toujours les mêmes, les
+symboles seuls en étaient changés.
+
+Mais ces voûtes, autrefois sombres et lugubres, maintenant crevassées
+par le temps, sont la plupart éclairées du soleil. Les hommes des divers
+âges ont disparu ; leurs ossements mêmes sont devenus la proie des
+vents. La nature a chassé de ces lieux toute image de deuil : elle a
+placé des guirlandes de vertes capillaires là où étaient suspendus les
+crêpes funèbres ; elle a tapissé de mousse la pierre usée par la
+prière ; elle a couvert les parois de la roche de belles grappes de
+plantes saxatiles sans cesse agitées par les brises marines. L’oiseau
+voyageur, fatigué de sa longue course, vient se reposer sur leurs
+rameaux fleuris, et salue la terre par ses chants d’allégresse. Ainsi,
+rien ne troublerait désormais cette aimable solitude, rien n’y
+rappellerait sa primitive destination, si le bruit sourd des vagues
+irritées et la clameur des orages, pénétrant parfois dans ces caveaux,
+ne leur rendaient les voix lamentables et les anciens gémissements.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 102 : Ainsi nommé à cause d’un ancien puits qui se trouve au
+milieu du village.]
+
+[Note 103 : Voyez Description de la Marmarique, page 55.]
+
+[Note 104 : IRIART. v. 1, p. 486. L’anonyme place _Zarine_ à deux cent
+cinquante stades de la Chersonèse ; cette distance, de beaucoup trop
+courte, porterait à récuser l’identité de situation entre _Zarine_ et
+_Darnis_, si toutes les positions qui suivent à l’ouest dans ce
+stadiasme, ne correspondaient tant avec les documents anciens qu’avec
+les observations modernes.]
+
+[Note 105 : Géogra. des Grecs et des Romains, t. X, part. II, p. 78.]
+
+[Note 106 : _Posirion_ pour _Taposiris_ ; _Nazaris_ pour _Aziris_, etc.]
+
+[Note 107 : Ed. WESSELING, p. 68.]
+
+[Note 108 : Id. ibid. p. 734.]
+
+[Note 109 : L. XII, 16.]
+
+[Note 110 : WESSELING, in Hierocl. pag. 734. Cependant, suivant
+Hiéroclès, cette métropole était _Parætonium_ (Ibid.).]
+
+[Note 111 : Geogra. sacra, p. 56, 184.]
+
+[Note 112 : Oriens Christ. t. II, p. 631.]
+
+[Note 113 : Epist. 67.]
+
+[Note 114 : La cause de la méprise de ce voyageur vient de ce qu’en
+arabe le mot _ain_ signifie également œil et source (Voyez GOLIUS).]
+
+[Note 115 : Changeur.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE VII.
+
+ Départ de Derne. — _Hydrax_ et _Palæbisca_. — Vallon _Betkaât_. —
+Château de _Maârah_. — _Massakhit_. — Ville pétrifiée. — _Zephirium_. —
+ _Aphrodisias_. — Temple de Vénus. — Bains.
+
+
+Vingt jours s’étaient écoulés depuis que je languissais dans une
+inactivité forcée, lorsque enfin une lettre de Ben-Ghazi vint me rendre
+à la liberté. Grace aux pressantes démarches du vice-consul anglais M.
+Rossoni, le gouverneur _Moukhni_ me permit de visiter la partie de la
+province comprise entre Derne et _Grennah_, m’enjoignant toutefois de ne
+point franchir ces limites avant l’arrivée d’un firman de Tripoli. Il
+m’envoya en même temps plusieurs lettres pour les principaux chefs des
+tribus arabes, et donna ordre à son premier écrivain, _Hadji-Abd-el-
+Azis_, de m’accompagner, afin de me garantir, autant qu’il serait
+possible, des dangers auxquels je voulais, disait-il, si aveuglément
+m’exposer.
+
+La joie que me causa cette nouvelle fut néanmoins troublée par l’état
+peu rassurant de la santé de M. Müller. Sa maladie, au lieu de se
+calmer, avait empiré à un tel point qu’elle le rendait absolument
+incapable de supporter de nouvelles fatigues. Quelque peine qu’il m’en
+coûtât, je me vis forcé de le quitter. _Hadji Hamedèh_ se chargea de
+veiller à son rétablissement ; le plus fidèle de mes Nubiens resta
+auprès de lui pour le soigner ; et je rentrai dans le désert.
+
+Si la contrainte et les précautions auxquelles un Européen est soumis
+dans les petites villes de l’Orient, lui en rendent le séjour
+désagréable lorsqu’il est volontaire, que l’on juge de l’anxiété
+qu’elles doivent produire sur son esprit, lorsque ce séjour est forcé.
+Aussi, dès qu’il en est affranchi, dès qu’il a pu rentrer dans les
+solitudes, il se sent comme débarrassé de lourdes chaînes : il a quitté
+la gênante livrée des villes, et repris le manteau du désert ; monté sur
+la jument docile ou sur le fougueux dromadaire, il éprouve le besoin de
+se répandre dans l’espace ; il respire avec volupté cet air du désert,
+cet air de liberté qui change en idée de sécurité et de plaisir la
+frayeur que sans lui son immensité ferait naître.
+
+Cependant les lieux où je me trouvais n’étaient rien moins
+qu’effrayants, et leur aspect ne pouvait qu’ajouter au plaisir de
+recommencer mes promenades aventureuses. La partie du plateau qui
+s’étend au-dessus de Derne, quoique en général dépourvue de haute
+végétation, est agréablement ondulée de vallées vers le nord, et devient
+toutefois moins fertile vers le sud.
+
+Les ruines que j’y aperçus sont peu remarquables par elles-mêmes ; mais
+les souvenirs qu’elles m’occasionnèrent ne sont point sans intérêt. Au
+sud, et à trois heures de Derne, je rencontrai d’abord une petite
+construction isolée ; cet édifice est moderne, il est la demeure d’un
+santon. Après avoir suivi encore cette direction pendant quatre heures,
+j’entrai dans un enfoncement peu sensible que décrit la plaine vers
+l’ouest sur un espace de deux heures et demie. A son extrémité, je vis
+un grand château, grossièrement construit avec des matériaux plus
+anciens, et à une heure plus au nord les vestiges d’un bourg antique.
+Quelques mesquins rejetons d’oliviers, épars çà et là aux environs du
+château, lui ont fait donner le nom de _Zeitoun_ ; de même que des
+bouquets de figuiers ont fait donner celui de _Kouroumous_ aux ruines du
+village.
+
+Dans l’un et l’autre lieu, on trouve les restes défigurés de plusieurs
+tombeaux antiques (V. pl. IX, 1 et 2). Il serait superflu d’entrer à
+leur sujet dans une minutieuse description ; nous aurons plus d’une fois
+l’occasion de nous arrêter devant ces innombrables mausolées qui
+couvrent la Pentapole, et dont l’étonnante conservation nous présentera
+l’image du deuil survivant presque seule dans cette contrée aux
+témoignages de son ancienne splendeur. D’autres objets attirent
+maintenant notre attention.
+
+A cinq heures plus vers l’ouest de ces lieux, sont les vestiges d’un
+autre village avec une tour antique, qui fut pendant long-temps la
+résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de _Bou-Hassan_ (V.
+pl. IX, 3). Ces nouvelles ruines n’ont rien de plus remarquable, et je
+n’en fais mention dans le moment, qu’à cause de leur position qui les
+rattache, selon mes conjectures, aux premières plus intéressantes.
+
+Ces deux bourgs se trouvent sur les confins des terres réellement
+fertiles, puisqu’à quelque distance dans le sud on ne voit plus d’autre
+végétation qu’une espèce d’arthémise ligneuse, et quelques arbustes
+clair-semés dans les bas-fonds. Cette situation rappelle celle
+d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_, villages placés par Synésius aux confins
+de la Libye aride[116] ; dans l’intérieur de la Cyrénaïque, suivant
+Ptolémée[117] ; et faisant partie de la Libye Pentapole, d’après la
+Géographie sacrée[118].
+
+Cependant on ne pourrait émettre sur ce sujet que des conjectures très-
+vagues, si l’évêque de Ptolémaïs ne nous avait laissé des renseignements
+plus positifs. Il nous apprend que _Palæbisca_ et _Hydrax_ dépendaient
+de l’église d’_Erythra_[119], ville située aux bords de la mer, et dont
+nous parlerons dans la suite. Quoique la dépendance religieuse paraisse
+avoir entraîné, à cette époque, la possession des terrains
+environnants[120], néanmoins celle d’un lieu voisin d’_Hydrax_ devint un
+grave sujet de contestation entre les évêques d’_Erythra_ et de
+_Darnis_. Synésius, appelé pour juger ce différend, décrit le lieu qui
+en était l’objet, comme couvert de vignes et d’oliviers, et muni
+autrefois d’un fort château, abattu par un tremblement de terre, et dont
+on avait ensuite redressé une partie des murailles[121]. Ce château,
+ajoute-t-il, était situé dans un endroit spacieux, et il était plus
+rapproché de _Darnis_ que d’_Erythra_[122] ; puisque cette proximité,
+évidemment reconnue, fut cause qu’il fut adjugé avec ses dépendances, à
+Dioscure, évêque de _Darnis_[123].
+
+D’après cette description, transmise par un témoin irrécusable,
+description qui s’accorde parfaitement avec les ruines et les restes de
+culture que j’ai fait remarquer à _Zeitoun_, la position d’_Hydrax_ ne
+saurait être aussi méridionale qu’elle l’est dans plusieurs cartes[124].
+On chercherait vainement, en pénétrant davantage dans l’intérieur des
+terres, des lieux propres à l’olivier, à moins que la même cause ne
+produisît les mêmes effets, ainsi qu’à Ammon. De plus, dans l’endroit
+que je viens de décrire, cet arbre avait besoin d’être entretenu par la
+culture. Il ne se trouve point là sur son véritable sol indigène ;
+abandonné à lui-même, il ne présente plus que des troncs sans feuillage
+et de frêles rejetons. Cette circonstance n’a point échappé à l’esprit
+simple et par cela même souvent observateur des Arabes : le nom qu’ils
+ont donné à ce lieu, indique leur surprise d’y trouver les restes d’une
+végétation qui lui est presque étrangère.
+
+Les ruines de _Bou-Hassan_ sont à l’entrée du vallon _Harden_, qui,
+d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une
+gorge tellement étroite, qu’elle ressemble à un profond sillon creusé
+dans la montagne ; à ce point le vallon quitte sa première dénomination,
+et prend celle de _Betkaât_.
+
+Le désir de connaître dans toutes ses parties la contrée que je
+visitais, m’engagea à pénétrer dans la gorge de _Betkaât_, malgré les
+vives instances d’_Abd-el-Azis_, qui s’efforçait de m’en détourner. Je
+commençai alors à soupçonner le caractère faible de ce vieillard, et,
+pour en prévenir les dangereuses conséquences, je persistai dans mon
+dessein. L’axe général de ce vallon est du nord au sud ; mais il décrit
+une infinité de contours qui en varient l’aspect et produisent les
+contrastes les plus inattendus. Ses rives très-exhaussées, tantôt
+resserrées et couvertes d’un bois épais, et tantôt s’élargissant de
+chaque côté en demi-cercle, forment tour-à-tour de sombres défilés
+impénétrables à la lumière, et de riants amphithéâtres couverts de
+riches prairies.
+
+Notre marche fut souvent interrompue par des visites d’Arabes qui
+sortaient de leurs tentes cachées comme des tanières dans les réduits
+les plus obscurs. C’était là le motif de la prévoyante sollicitude
+d’_Abd-el-Azis_ : il fallait à chaque instant décliner nos noms et nos
+projets ; et le craintif représentant du bey, loin de faire valoir ses
+titres avec hauteur, mettait au contraire dans ses réponses la politesse
+la plus affectueuse. Aussi, dès ce jour, il me répéta souvent qu’il
+aimait le grand air et les plaines, parce que les réduits cachés et les
+forêts nuisaient à sa santé.
+
+Nous commençons ici à entrevoir le système des Cyrénéens dans la défense
+de leur contrée : les deux rives de _Betkaât_ étaient autrefois
+couvertes par intervalles de postes fortifiés, d’où l’on veillait au
+repos de ses habitants. La mieux conservée de ces ruines se trouve sur
+le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle
+consiste en deux bâtisses carrées, construites sur un rocher escarpé, où
+l’on gravit avec peine. Immédiatement au-dessous des ruines sont deux
+excavations dans le roc, entièrement comblées ; deux énormes dalles
+servaient à fermer hermétiquement chaque entrée, placée horizontalement.
+Ces excavations se trouvent fréquemment dans la Pentapole sous des
+ruines semblables à celles-ci, qu’elles soient sur des hauteurs ou dans
+la plaine ; mais cette différence dans leur situation en rendait aussi
+diverse la destination. Ces souterrains nous présenteront, en effet,
+tantôt de vastes magasins ou de profonds réservoirs, et tantôt
+d’étroites galeries pour faciliter les sorties des assiégés. D’autres
+fois ils formeront de petits sanctuaires : de grandes niches, et de
+larges entrées ornées de pilastres, en seront la preuve. D’autres fois
+encore, en les voyant disposés en galerie autour du château, nous y
+reconnaîtrons de petites nécropolis où l’on déposait peut-être les
+restes de ceux qui avaient défendu leur patrie contre les attaques des
+Barbares. Des indices certains nous guideront dans ces diverses
+destinations. Leur examen réfléchi pourra jeter quelque lumière sur les
+usages des anciens peuples de cette contrée. Nous étudierons moins la
+Pentapole en parcourant la surface du sol, qu’en nous enfonçant dans les
+entrailles de la terre : les Barbares qui ont détruit les édifices n’ont
+pu faire écrouler les montagnes ; les villes et les temples ont disparu,
+mais les souterrains existent encore.
+
+Non loin des grottes de _Betkaât_, jaillit une belle source ; ses eaux
+sortent en bouillonnant du flanc du rocher, et, selon les obstacles
+qu’elles rencontrent dans leur course, elles se ramifient en plusieurs
+ruisseaux qui prennent des directions différentes, répandent partout la
+fertilité, et ajoutent beaucoup aux charmes que présente la sommité
+pittoresque de _Betkaât_. De ce point élevé, la vue s’étend fort loin,
+et l’on pouvait apercevoir de tout côté l’arrivée des hordes ennemies.
+Cette réflexion me suggéra à l’instant une foule de pensées. Un pâtre,
+placé à côté de moi, m’indiquait les ruines que je désirais visiter : au
+nord je voyais, me disait-il, la belle vallée _de la Coupole_ ; vers
+l’est, la colline _des Souterrains_ ; un point noir dans l’horizon
+annonçait le temple _des Fruits_ ; et plus loin encore était la ville
+_des Statues_. Mon esprit, tantôt attentif à ces récits et tantôt
+recueilli en lui-même, se porta involontairement à cette époque où les
+anciens possesseurs de la contrée veillaient, du lieu même où je me
+trouvais, à l’arrivée des hordes africaines, et les repoussaient ensuite
+dans les déserts. Combien les temps étaient changés ! Un descendant de
+ces peuplades, sauvage comme elles, m’indiquait maintenant en noms
+défigurés les vestiges des villes où régnèrent jadis les souverains de
+la Pentapole. Ces tours qui firent trembler ses ancêtres, maintenant
+écroulées, le Libyen les foulait avec dédain ; il en méconnaissait
+jusqu’à l’antique usage : et tandis que ses troupeaux paissaient l’herbe
+qui croît sur leurs débris ; tandis que ses tentes couvraient les
+plaines et les vallées ; assis sur ces murs autrefois redoutables,
+paisible, il chantait ses guerres sanglantes ou ses sauvages amours.
+
+Préoccupé par ces idées, je descendis lentement le rocher de _Betkaât_,
+et m’enfonçai de nouveau dans les sinuosités du vallon. De mêmes objets
+ne produisirent plus sur moi de mêmes impressions : de nouvelles ruines,
+de nouveaux sites frappèrent mes regards sans les arrêter ; et nous
+quittâmes enfin ces sombres défilés, pour entrer dans la spacieuse
+vallée de _Koubbèh_.
+
+Des vestiges de belles fondations me firent soupçonner que je
+m’approchais d’un canton des plus intéressants de l’ancienne Pentapole.
+Mais avant de pénétrer davantage dans l’ouest, entrons dans une nouvelle
+vallée qui fait suite à celle de _Koubbèh_, et contourne brusquement
+vers l’est jusqu’à Derne. L’ordre de mes récits me paraît préférable à
+celui de mon itinéraire.
+
+Cette nouvelle vallée prend d’abord le nom de _Tarakenet_. Moins étroite
+que celle de _Betkaât_, mais plus boisée encore, elle est, pour ainsi
+dire, encombrée d’une végétation tellement active, qu’elle couvre
+entièrement la pente des collines, se presse dans le fond de la vallée,
+et ne permet de la traverser, qu’en se frayant un passage à travers un
+épais taillis d’arbres et d’arbustes. En la parcourant, on aperçoit sur
+une des sommités qui la dominent un autre poste fortifié. De telles
+ruines sur de pareilles situations sont si fréquentes dans ces
+montagnes, que désormais il me suffira de les nommer en passant ; je
+n’entrerai dans quelques détails à leur sujet que lorsqu’elles me
+présenteront des caractères particuliers. De ce nombre est le château de
+_Maârah_, situé sur la rive septentrionale de la vallée de ce nom,
+prolongement oriental de celle de _Tarakenet_.
+
+Ce château construit sur un rocher nu, auprès d’un ancien bourg, forme
+un grand carré ayant de chaque côté vingt mètres de longueur. Dans
+l’intérieur, on ne peut plus reconnaître que les fondations de quatre
+pièces qui communiquaient entre elles par de petites voûtes encore
+debout. Cet édifice, par la petite dimension des assises, et surtout par
+le ciment qui les joint, m’a paru appartenir aux Sarrasins ; mais un
+large fossé qui l’entoure de trois côtés, est incontestablement
+antérieur au château, et porterait à croire que la construction actuelle
+fut élevée sur l’emplacement d’un monument plus ancien. Le fossé de
+circonvallation est entièrement creusé dans le roc, et contient dans les
+parois opposées aux murs du château un grand nombre de grottes
+sépulcrales, formant une galerie souterraine. Les Arabes ont changé ces
+grottes en ateliers, si l’on peut toutefois donner ce nom à des pieux
+fixés dans les fentes des rochers, où sont attachés des fils de laine
+que l’on croise avec assez d’adresse pour en faire des _ihrams_.
+
+C’est un spectacle curieux et riche en réflexions que celui des ateliers
+de _Maârah_ ! Ce n’est point sans surprise que l’on voit à l’entrée de
+ces antiques sépultures, au lieu d’instruments de fossoyeurs, des fusils
+armés de baïonnettes ; que l’on entend dans ces cavernes, autrefois
+consacrées à la douleur et au silence, les bruyants éclats d’une gaîté
+sauvage. On n’est pas moins frappé de voir les Arabes poser leur
+nourriture journalière au fond même des sarcophages ; de voir de petits
+êtres à peine entrés dans la vie, des enfants à la mamelle, s’ébattre
+tout nus dans des cuves monolithes où l’on purifiait les cadavres avant
+qu’ils fussent placés dans les tombeaux. Mais on ne peut surtout se
+défendre d’une impression pénible à l’aspect d’ossements antiques qui,
+exhumés des cercueils après plusieurs siècles de repos, servent
+aujourd’hui de navettes pour de grossiers tissus ! Ces rapprochements
+d’époques, ces bouleversements d’usages, produisent des contrastes
+bizarres qui arrêtent le voyageur pensif et disposent son ame à la
+rêverie.
+
+En quittant _Maârah_, si l’on se dirige droit à l’ouest, on rencontre
+d’abord un nouveau château sarrasin, _el-Harami_[125] ; son nom indique
+assez à quelle sorte de gens il sert de repaire, et l’on n’est point
+tenté de s’y arrêter long-temps. Non loin de ce château, on trouve
+encore les vestiges d’un ancien village, _Kasch-Moursek_ ; et enfin,
+après six heures de marche de _Maârah_, on arrive à _Massakhit_, ruines
+d’un bourg plus considérable. C’est là que je voulais d’abord conduire
+le lecteur avant notre rapide excursion au château des troglodytes.
+
+La situation de _Massakhit_, la ville des statues, peut donner d’avance
+une légère idée de celle de la métropole, de l’antique Cyrène. La
+sommité septentrionale du plateau se trouve en cet endroit taillée à pic
+dans une profondeur de vingt à trente pieds, et forme une espèce de
+falaise creusée de toutes parts en tombeaux. Ce long mur sépulcral
+servait de soubassement à l’ancienne ville dont les débris sont épars çà
+et là, et n’offrent d’autre monument reconnaissable qu’un château
+appartenant à l’époque romaine. Cependant les fragments de marbre et de
+statues que l’on y trouve, et surtout le grand nombre d’anciens
+tombeaux, indiquent suffisamment que cette petite ville dut être
+florissante dans l’antiquité ; mais continuons maintenant l’examen des
+vestiges qu’elle nous offre dans sa destruction. Ici, comme ailleurs,
+les excavations dans le roc, par leur conservation, attirent d’abord
+notre attention. Celles de _Massakhit_ sont remarquables par la
+prodigieuse quantité de niches que l’on voit sur leurs entrées, et même
+sur les masses brutes du rocher. Cette singularité frappera le lecteur,
+s’il jette les yeux sur la planche à laquelle je le renvoie (Voyez pl.
+XII). Il y verra une façade dorique bizarrement bariolée de niches
+grandes ou petites, elliptiques ou carrées, réunies ou isolées. Il en
+verra au sommet et à la base, dans les métopes et les entre-
+colonnements. Nul doute que ces singulières décorations, ou pour mieux
+dire, ces dégradations barbares, n’appartiennent au moyen âge, à ces
+premiers Chrétiens qui multipliaient partout les symboles d’une religion
+naissante. Les plus spacieuses de ces grottes paraissent avoir été
+changées à cette époque en chapelles ; et les autres, offrant dans leurs
+détails plusieurs points d’analogie avec les catacombes égyptiennes,
+continuèrent de servir de tombeaux. Des statues et des lampes funéraires
+furent sans doute placées dans ces trous de diverse grandeur, creusés
+par la piété ou par les regrets des familles désolées. Par la suite, les
+images des saints et des saintes confondues dans les champs avec les
+restes mutilés des dieux du paganisme, contribuèrent ensemble à
+accréditer chez les Arabes et chez quelques Européens non moins crédules
+la singulière tradition d’une ville pétrifiée. Quoique ce soit anticiper
+sur les résultats d’observations ultérieures, néanmoins, puisqu’une
+erreur notoire ne saurait être assez tôt réfutée, je vais en développer
+la cause, sauf à indiquer dans la suite les autres lieux qui ont
+contribué à m’en fournir les moyens.
+
+M. Lemaire n’est point le premier qui ait répandu en Europe la tradition
+d’une ville pétrifiée. Yakouti avait dit, dès le quinzième siècle de
+notre ère, qu’il existait à l’orient du Nil une grande ville ancienne,
+_Ensana_, dont les habitants avaient été changés en pierre, et
+conservaient les différentes attitudes dans lesquelles ils avaient été
+surpris lors de leur subite métamorphose[126]. D’autres historiens
+orientaux ont fait des contes pareils sur les environs de Cyrène ; et
+des savants, ne pouvant avec raison y ajouter foi, leur ont cherché une
+interprétation malheureusement peu vraisemblable[127]. Ils ont attribué
+la cause de ces récits aux stalactites et aux diverses pétrifications
+que l’on trouve, il est vrai, dans les excavations de Cyrène, et dans le
+reste de la Pentapole, mais dont le petit volume et la configuration
+toujours cylindrique ne pouvaient produire un effet aussi merveilleux
+sur l’imagination des Arabes, quelque facile qu’elle soit à céder aux
+illusions. Shaw paraît avoir copié littéralement le récit d’Yakouti ;
+mais il place, d’après un ouï-dire, sans toutefois y croire, la
+prétendue ville pétrifiée à _Ras-sem_[128], station que l’on trouve au
+milieu des sables, entre Ben-Ghazi et Audjelah, et que j’ai visitée.
+Enfin le P. Godefroi et autres missionnaires prolongent la situation de
+cette ville à vingt journées au sud de Ben-Ghazi, et ajoutent que
+« toutes choses y avaient été converties en pierre par châtiment de
+Dieu[129]. »
+
+Ce dernier renseignement, si ridicule au premier abord, devint cependant
+précieux pour moi, puisqu’il contribua à me donner la clef de cette
+bizarre tradition provenant, comme l’on voit, de lieux si différents, et
+accompagnée cependant des mêmes circonstances. Ce fut aussi avec des
+motifs semblables à ceux allégués par le P. Godefroi, que les Arabes me
+parlèrent des villes pétrifiées, car ils en connaissaient plusieurs.
+_Massakhit_ était de ce nombre ; et l’on juge quel fut mon empressement
+à m’y rendre, pour connaître la cause du grand miracle. Cependant, comme
+je n’apercevais rien de surnaturel parmi les ruines que j’examinais, et
+que je témoignais mon désappointement à mes guides ; ils me firent alors
+jeter les yeux sur des fragments de statues épars dans les champs, et me
+dirent qu’autrefois il en existait un grand nombre d’intactes ; puis,
+ils ajoutèrent : « Voilà les hommes qui, par punition de Dieu, ont été
+changés en pierre. » A ces mots, je ne pus retenir, je l’avoue, un éclat
+de rire, en pensant combien les traditions populaires les plus absurdes
+font quelquefois rêver gratuitement de graves érudits.
+
+Il est inutile que j’entre dans de plus longues explications ; celle-ci
+suffit pour résoudre le problème. Dans tous les lieux où ces hommes
+crédules ont vu un grand nombre de statues, ils ont fait de ces lieux
+autant de villes pétrifiées, et les ont appelés indistinctement
+_Massakhit_, pluriel de _masskoutah_, statue, configuration humaine.
+Ainsi, plusieurs ruines dans la Cyrénaïque portent le même nom par la
+même cause. Ainsi, le monument romain couvert de bas-reliefs, que l’on
+trouve à _Ghirza_[130], nommée aussi _Massakhit_ par les Arabes de
+Barcah, explique la ville pétrifiée à vingt jours de Ben-Ghazi du P.
+Godefroi. Ainsi, la capitale des Nabatæens, Petra, contenant encore, au
+rapport des savants voyageurs Burckardt et Bankes, un grand nombre de
+statues et de configurations sur la pierre, explique l’_Ensana_[131]
+d’Yakouti. Mais ce serait abuser du temps et de la patience du lecteur
+que de le retenir davantage sur un pareil sujet.
+
+Indépendamment des niches dont j’ai fait mention, le séjour des
+Chrétiens à _Massakhit_ est plus irrévocablement encore attesté par les
+sculptures de l’intérieur d’une grotte, située à l’extrémité occidentale
+de la ville. Deux colonnes à chapiteaux en volute, dont un ne fut point
+terminé, soutiennent les angles d’une frise intérieure, taillée, ainsi
+que les colonnes, dans le rocher. Cette frise est composée de trois
+faces, chacune sculptée d’une manière différente : sur celle qui est
+vis-à-vis de l’entrée, on voit un médaillon formé d’une couronne de
+laurier, au milieu duquel est une croix entourée de deux serpents ;
+latéralement au médaillon sont de grossières arabesques où la figure du
+cœur se trouve souvent répétée. Le symbole du christianisme était aussi
+sculpté sur les deux autres faces de la frise ; mais les coups de pioche
+dont il est mutilé offrent le témoignage de la haine des Musulmans, qui
+cherchèrent à faire disparaître de cette contrée les signes d’une
+religion proscrite. Cette intention est d’autant plus évidente que les
+autres ornements sont restés intacts : on y remarque une vigne avec ses
+grappes et ses feuilles, allusion naturelle à la vigne du Seigneur ; de
+même qu’on y retrouve le poisson, offrande habituelle des Chrétiens de
+la Cyrénaïque (Voyez pl. XIII). Ces indices prouvent que _Massakhit_ fut
+un bourg de quelque importance dans la Pentapole chrétienne ; mais quel
+fut ce bourg ? Le défaut de renseignements me laisse dans une ignorance
+complète à ce sujet. J’ose à peine hasarder le nom d’Olbie, ville
+épiscopale, nommée par Synésius[132], et qui, d’après une liste très-peu
+géographique, il est vrai, de la Géographie sacrée, aurait été placée
+aux confins de la Libye Pentapole[133].
+
+Quittons donc ces restes mutilés des derniers âges de la civilisation de
+cette contrée ; peut-être, en remontant à des époques plus reculées, en
+foulant des débris plus défigurés encore, nous trouverons des notions
+moins incertaines et des souvenirs plus intéressants. Au sud, et en vue
+de _Massakhit_, on aperçoit un monticule couronné de ruines dont
+l’aspect même de loin est imposant. Je me hâte de m’y rendre, et un
+vaste édifice quadrangulaire se développe à mes regards : des blocs de
+grès, de six pieds d’épaisseur, forment ses assises, et sa longueur de
+chaque côté est de quarante-trois mètres. Cependant la main du temps est
+parvenue à abattre ces masses monolithes ; il n’en reste plus que
+quelques mètres au-dessus du sol. Dans l’intérieur, ses efforts
+destructeurs ont exercé plus de ravages encore : une corniche dorique,
+et quatre chapiteaux de marbre ornés de feuilles d’acanthe et de grappes
+de raisin, seuls ont échappé à une complète mutilation (Voyez pl. XXVII,
+fig. 3, 4). On les voit à demi enfouis dans la terre, au milieu de blocs
+écornés ; de fûts, les uns renversés, les autres debout, mais n’offrant
+plus que des tronçons placés de manière à ne donner aucune idée exacte
+de l’ancienne distribution de l’édifice (Voyez pl. XI, fig. 3).
+Cependant de tels débris et leur vénérable vétusté indiquent
+suffisamment que l’on se trouve auprès d’un temple d’une antiquité
+reculée. Que de regrets on éprouve en voyant sa grande destruction ! et
+que ces regrets augmentent encore si l’on invoque sur ces lieux les
+inductions de l’histoire ! Le cap _Tourba_, situé à peu de distance à
+l’est de _Massakhit_, et à cinq lieues et demie de Derne, est sans
+contredit le _Zephirium_ de l’antiquité, port et promontoire placé par
+le Périple anonyme à cent cinquante stades de _Zarine_[134]. Suivant le
+même stadiasme, une autre station, _Aphrodisias_, se trouvait à soixante
+stades à l’occident de la précédente ; un temple de Vénus lui avait
+donné ce nom. Scylax place dans ce même lieu l’île _Aphrodisias_[135].
+Cette île est sans doute la même que celle nommée par Hérodote[136], et
+peut-être aussi que les deux îles du même nom d’Étienne de
+Byzance[137] ; ajoutons encore que la _Læa_ de Ptolémée[138].
+
+Des circonstances m’ont empêché de visiter cette partie de la côte, et
+je n’ai pu reconnaître l’île mentionnée par l’antiquité. Toutefois il
+résulte des traditions citées qu’un temple de Vénus existait dans ce
+canton. Les ruines imposantes de _Tammer_ se trouvent vis-à-vis de la
+situation présumée de l’île ou du port d’_Aphrodisias_ ; et quoique ces
+ruines soient sur le sommet des montagnes, je ne pus révoquer en doute
+qu’elles ne fussent celles du temple de Vénus. Cette situation d’un
+édifice appartenant aux premiers âges de la Pentapole, correspond
+d’ailleurs au système alors adopté par les Cyrénéens, de même qu’elle
+s’accorde avec celle d’un temple élevé en l’honneur de la déesse de la
+beauté. Aurait-on placé le sanctuaire des Graces dans une plage stérile,
+ou dans une île hérissée de rochers[139] ; tandis que les collines
+voisines offraient des tapis de verdure, des bocages riants et de
+limpides ruisseaux ? Que cette idée serait contraire au goût des
+convenances locales porté à un si haut point par les Grecs ! Que la
+mienne, au contraire, lui devient favorable ! Du monticule de _Tammer_,
+on voit à ses pieds des bosquets touffus, et la vue s’étend au loin sur
+la vaste plaine de la mer. Ainsi, le temple de Vénus pouvait offrir aux
+jeunes amants un asile pour leurs feux dans les secrets ombrages, et
+l’image de leur durée dans l’infini de l’horizon. A peu de distance vers
+l’est, on trouve même encore dans un site agréable des myrtes d’une
+grande hauteur, et dont le tronc, crevassé par le temps, est néanmoins
+orné d’un vert feuillage. Ces beaux arbres ont vu sans doute plusieurs
+siècles s’écouler ; peut-être sont-ils du même âge que le temple, mais
+que leurs destins et leurs symboles sont changés ! Le temple est
+écroulé ; il n’offre plus que des pierres éparses, ses antiques emblèmes
+ont disparu ; tandis que le tronc crevassé des myrtes est encore orné
+des graces de la jeunesse : c’est toujours l’arbre de la beauté ; il a
+même embelli en vieillissant.
+
+D’autres témoignages ajoutent encore à la vraisemblance de mon
+rapprochement ; ils prouvent du moins que ce canton fut un des plus
+florissants de la Pentapole : en s’avançant dans les terres, sur un
+espace de deux heures, chaque élévation est creusée en tombeaux, de même
+que le sol est partout couvert de ruines de bourgs et de villages.
+_Asrak_, _Tadenet_ et _Koubbèh_ paraissent de loin des collines percées
+circulairement, ou des rubans de roche tachetés de points noirs.
+_Kaffram_, _Zatrah_ et _Kraât_ hérissent encore la plaine des pierres
+angulaires de leurs édifices, et contiennent chacun un petit château.
+Mais au point le plus reculé de cette distance est un monument qui
+mérite d’attirer notre attention. Huit pilastres à chapiteaux unis
+forment une galerie couverte de longs blocs monolithes adossés contre la
+colline. Cette disposition ne justifie point le nom de _Koubbèh_,
+coupole, que lui donnent les Arabes ; remarquons cependant qu’elle a
+quelque chose d’égyptien. Dans l’intérieur de la galerie est une petite
+ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol ; un escalier aide
+à y pénétrer : dès que les yeux sont plus familiarisés avec l’obscurité,
+on se trouve dans une grotte dont le plafond, tapissé de capillaires,
+s’arrondit en voûte sur une source d’eau cristalline. Le murmure que
+l’on entend indique que l’eau se précipite par un conduit souterrain.
+Elle passe en effet sous la galerie et jaillit avec force au dehors,
+d’où elle se répand au loin dans la vallée, et occasionne une si grande
+fertilité, qu’elle est passée en proverbe chez les habitants de Barcah.
+Cette eau n’est point thermale, comme je l’avais d’abord supposé[140],
+quoiqu’elle soit fortement sulfureuse par la saveur. Elle teint en noir
+les terres qu’elle arrose, tandis que celles des environs sont d’un
+rouge ocreux.
+
+Selon les indices encore existants, nul doute que des bains ne se
+trouvassent autrefois dans ce lieu. Sur le devant de la galerie est une
+petite plate-forme où l’on voit les traces de plusieurs bassins enduits
+de ciment ; d’autres bassins, taillés aussi dans le roc, mais sur un
+plan inférieur aux premiers, étaient placés de manière à recevoir, de
+même que ceux-là, l’eau de la source par une rigole qui les séparait (V.
+même planche). Les fondements d’un mur de construction qui entourent ces
+ruines, font présumer qu’elles se trouvaient autrefois dans la même
+enceinte, et ne formaient avec la galerie actuelle qu’un seul et même
+édifice. Quoi qu’il en soit, ce qui en reste porte l’empreinte d’une
+haute antiquité, et paraît être du même âge que le temple de Vénus.
+Peut-être que ces thermes en dépendaient ? Leur voisinage du temple me
+rendit cette supposition vraisemblable, et cette vraisemblance était
+trop de mon goût pour ne point m’y arrêter. Peu à peu elle captiva
+totalement mes idées ; elle alluma mon imagination ; elle l’entraîna
+vers ces temps antiques où les jeunes Grecques venaient dans ce frais
+réduit soulager leurs membres délicats des feux brûlants du soleil de
+Libye. Un bois touffu devait sans doute l’entourer ? Ma pensée
+poursuivait ce rêve délicieux, et l’illusion séductrice la secondait.
+Elle reproduisait devant moi des sentiers ombragés de myrtes fleuris et
+de thyons odorants. Les nymphes à la taille légère, au doux sourire,
+parcouraient en folâtrant ce verdoyant domaine ; elles chantaient des
+hymnes à Vénus ; elles formaient des danses gracieuses ; enfin elles
+pénétraient dans l’asyle du mystère. L’endroit où je me trouvais
+recevait en dépôt leurs douces draperies. Que mon rêve me devint cher !
+Mais le poursuivre plus long-temps ce serait entrer en des récits trop
+étrangers à mon grave sujet. Quittons même, il en est temps, des lieux
+si séducteurs ; Vénus exercerait-elle encore au milieu de ces ruines une
+secrète influence ?
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 116 : Epist. 67, ed. Peta. p. 208.]
+
+[Note 117 : L. IV, c. IV. Le Père Le Quien pense que le _Palæbisca_ de
+Synésius pourrait être l’_Alibaca_ de Ptolémée (Orien. Christ, t. II, p.
+627).]
+
+[Note 118 : Geog. sacra, p. 284.]
+
+[Note 119 : Epist. 67, id. p. 210.]
+
+[Note 120 : Id. ibid. p. 212.]
+
+[Note 121 : Id. ibid. p. 211, 214.]
+
+[Note 122 : Voyez ma carte topographique.]
+
+[Note 123 : Id. ibid. p. 212, 213.]
+
+[Note 124 : Voyez la table de l’intérieur de la Libye d’après Ptolémée,
+et la carte de l’empire romain de d’Anville, partie orientale.]
+
+[Note 125 : Le château des Voleurs.]
+
+[Note 126 : DE GUIGNES, dans les Notices et Extraits des manuscrits de
+la Bibliothèque du Roi, t. II, p. 425.]
+
+[Note 127 : Histoire de l’Académie des Inscriptions, t. VII, p. 224.]
+
+[Note 128 : Voyages de Shaw, t. II, p. 84.]
+
+[Note 129 : État du royaume de Tripoli, p. 46.]
+
+[Note 130 : Voyage dans l’Afrique centrale, par MM. Denham et
+Clapperton, traduction française ; Atlas, pl. VII, VIII.]
+
+[Note 131 : Mot qui correspond à peu près à celui de _Massakhit_,
+puisque _Ensan_, en arabe, signifie un homme (D’HERBELOT, mot _Ensan_).]
+
+[Note 132 : Epist. 76.]
+
+[Note 133 : Geog. sacra, p. 284.]
+
+[Note 134 : IRIARTE, Bibli. Matri. v. I, p. 486. STRABON (l. XVII, c. 2)
+fait mention de deux _Zephirium_, situés entre le port _Naustathmus_ et
+la Chersonèse. L’un offrait, dit-il, un abri aux vaisseaux : c’est celui
+du Périple anonyme ; l’autre paraît être le cap de Derne. PTOLÉMÉE (l.
+IV, c. 4) place de même le promontoire _Zephirium_ entre _Darnis_, et le
+village de _Chersis_ situé à l’orient du _Naustathmus_. Enfin POMPONIUS
+(l. I, c. 8) ne connaît dans tout le littoral de la Libye que les
+promontoires _Zephirium_ et _Naustathmus_.]
+
+[Note 135 : Ed. Gronov. p. 108. GRONOVIUS (ibid.) interprète ce passage
+de Scylax différemment de Vossius et d’Hudson ; il pense qu’il faut
+ponctuer la phrase grecque de manière à lire : De la Chersonèse à l’île
+_Aphrodisias_ stades cinq cent quarante. Cette opinion est d’autant plus
+vraisemblable, qu’en comptant les stades à sept cents au degré, cette
+distance de cinq cent quarante stades fait coïncider exactement la
+position de l’île _Aphrodisias_ de Scylax avec la station du même nom du
+stadiasme.]
+
+[Note 136 : L. IV, 169.]
+
+[Note 137 : Mot _Aphrodisias_. PTOLÉMÉE place l’île de Vénus, _Læa_,
+sous la longitude d’Apollonie. ÉTIENNE de Byzance indique une île
+_Aphrodisias_ auprès de Cyrène : c’est sans doute celle de Ptolémée ; et
+une seconde dans une autre partie du littoral de la Libye : elle me
+paraît être celle de Scylax. Cet auteur est le seul qui fasse mention de
+deux îles de Vénus dans la Cyrénaïque ; d’après d’autres répétitions
+analogues à celle-ci que l’on trouve dans sa compilation, on est porté à
+croire que ces deux îles sont probablement la même.]
+
+[Note 138 : L. IV, c. 4.]
+
+[Note 139 : En vain on me répondra que Plaute, dans le Rudens, place un
+temple de Vénus sur la plage aride du port de Cyrène ; je prouverai plus
+tard que la fidélité locale a été généralement violée dans cette
+comédie. En admettant d’ailleurs l’existence de ce temple auprès
+d’Apollonie, elle serait motivée par le voisinage d’une grande ville. On
+peut donner la même raison pour le temple de Vénus placé par Strabon au
+milieu du lac _Tritonis_, voisin, selon lui, de Bérénice.]
+
+[Note 140 : Le thermomètre hydraulique marquait, à deux heures après
+midi, à l’air libre, 9 degrés au-dessus de 0. Plongé dans la source, il
+est monté à 11 degrés. Cette augmentation ne provient sans doute que du
+lieu resserré où se trouvait le thermomètre.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE VIII.
+
+ _Chenedirèh_. — M. Müller. — _Lameloudèh_. — Carpocratiens. — Châteaux
+ et souterrains.
+
+
+Nous avançons dans la Pentapole en décrivant une ligne anguleuse ; et
+selon que nous nous trouvons sur les confins septentrionaux du plateau
+cyrénéen, ou que nous pénétrons dans les terres, nous rencontrons
+alternativement des ravins ou des plaines, des arbres ou des arbustes.
+
+C’est cette dernière direction que nous prenons en quittant _Massakhit_.
+Aussi, le terrain devient plus uni ; les lentisques remplacent les
+cyprès, et couvrent à un tel point le sol de leurs demi-sphères de
+verdure, que les autres arbustes qu’on aperçoit parmi eux paraissent là
+comme des étrangers. Nous avons fait ainsi deux heures de chemin dans
+l’ouest, et nous rencontrons un nouveau bourg, _Debek_, et un autre
+château, _Chenedirèh_, dont l’état de conservation nous offre l’occasion
+d’entrer dans quelques détails sur ces anciens postes fortifiés. Cet
+édifice est revêtu d’un second mur en talus à angles arrondis. Sur trois
+de ses côtés, et au niveau du sol, se trouve une petite entrée cintrée
+qui ne permet à un homme d’y passer qu’en s’agenouillant (Voyez pl.
+XIV). Après avoir franchi l’enceinte générale, on en rencontre une autre
+séparée de la première par un corridor étroit ; des portes carrées et à
+hauteur d’homme y sont placées vis-à-vis des petites entrées
+extérieures. Malgré les décombres dont l’intérieur est rempli, on peut
+toutefois s’assurer que sa surface était divisée en sept pièces voûtées
+ayant des communications entre elles. Un second étage s’élevait sur
+celui-ci ; les indices qui en restent prouvent qu’il était également
+voûté, mais ne permettent point de connaître s’il avait la même
+distribution. Cet édifice présente en outre une disposition
+architectonique très-remarquable : au fond de l’étage inférieur,
+indépendamment des pièces mentionnées, on en voit une autre plus petite,
+semi-circulaire horizontalement, se terminant aussi en plein cintre au
+sommet, et ornée au-devant de deux colonnes (V. pl. XI, fig. 4). Cette
+disposition, accompagnée des mêmes détails, est continuellement répétée
+dans tous les monuments du même genre et de la même époque. De plus, on
+la retrouve dans plusieurs ruines de temples chrétiens de la
+Cyrénaïque ; ajoutons encore, dans quelques châteaux sarrasins
+appartenant au premier âge de la conquête de l’Islamisme (Voy. pl.
+LXXXIX). Que les Musulmans, après s’être emparés de cette contrée, aient
+imité, en construisant leurs châteaux, une partie des formes et de la
+distribution de ceux qu’ils y ont trouvés, il n’y a rien là de
+surprenant : mais que des édifices qui ne sont évidemment que des postes
+militaires, offrent une telle analogie avec d’autres édifices qui sont
+aussi évidemment les restes de temples ; c’est ce qui paraîtrait fort
+étrange, si le philosophe de la Pentapole chrétienne n’avait pris le
+soin de nous en indiquer clairement la cause. J’ai déja fait mention,
+dans le précis de l’histoire de Cyrène, des incursions des Libyens dans
+les champs de la Pentapole déchue de son ancienne gloire. Ne pouvant
+arrêter ces torrents dévastateurs, les habitants se réfugiaient dans les
+châteaux ; « lieux publics, nous apprend Synésius, où l’on célébrait les
+saints mystères, et où la population alarmée allait prier lorsque les
+Barbares s’approchaient pour dévaster le canton[141]. »
+
+Ces précieux renseignements me paraissent suffisamment expliquer
+l’analogie remarquée entre des monuments d’une destination si
+différente. Les petits sécos ornés de colonnes, que nous voyons dans les
+châteaux, durent servir de chapelles, auprès desquelles le peuple timide
+allait implorer du Très-Haut des secours qu’avec plus d’énergie il eût
+trouvés en lui-même.
+
+Le même passage de Synésius indique aussi le motif de ce grand nombre
+d’édifices du même genre que nous avons déja rencontrés et que nous
+rencontrerons encore dans la Pentapole.
+
+Nous ne serons plus surpris, de trouver auprès des vestiges du moindre
+hameau, les ruines du château qui était à la fois pour ses habitants un
+lieu de refuge et de piété.
+
+_Chenedirèh_, de même que _Maârah_, est entouré d’un fossé où sont
+pratiquées un grand nombre d’excavations sépulcrales. Les bassins
+circulaires que j’ai fait remarquer à _Maârah_ se voient de même ici, et
+dans un état parfait de conservation. Ils sont placés immédiatement au-
+dessous des sarcophages taillés dans les parois des grottes à quelques
+pieds au-dessus du niveau du sol. Cette position, et le ciment rougeâtre
+dont ils sont aussi enduits, confirment mes premières conjectures et ne
+me laissent plus aucun doute sur ce sujet. Continuons à pénétrer dans
+l’ouest.
+
+D’autres ruines, _Mel-ar-Arch_, viennent frapper mes regards ; j’y
+trouve encore l’indispensable petit château au milieu de quelques
+pierrailles éparses, restes d’un ancien village ; et rien de plus
+intéressant. En général, ces sortes de ruines se ressemblent tellement,
+qu’elles ne diffèrent entre elles que de nom et de situation : aussi, le
+voyageur jette un coup-d’œil sur ces tristes squelettes, et, poursuivant
+aussitôt sa route, il se hâte d’aller chercher ailleurs d’autres
+aliments à sa curiosité. Mais bientôt un nouveau caractère du sol de la
+Pentapole me dédommagea de la monotonie des monuments.
+
+Un vaste rideau d’arbousiers couvre toute la plaine devant nous, et
+s’étend fort loin des deux côtés de notre horizon. Le beau feuillage de
+cet arbuste, la couleur purpurine de son tronc, la forme gracieuse de
+son port, plaisent à la vue. C’est un doux obstacle à franchir : les
+chameaux, trompés par l’apparence, hâtent le pas[142] ; ils s’enfoncent
+dans le feuillage ; leur tête laineuse dépasse seule les arbrisseaux ;
+ainsi caché, le sobre habitant des sables de Libye a l’air de nager dans
+une mer de verdure. A cet aspect inattendu, au frémissement des
+feuilles, au craquement des jeunes branches, cet immense bosquet,
+naguère si paisible, et que nous aurions cru inhabité, retentit tout-à-
+coup de mille cris d’alarme ; ses hôtes craintifs s’enfuient de tous
+côtés : les gazelles, toujours légères, se hâtent de regagner la
+plaine ; le lièvre passe presque inaperçu ; et, tandis que des nuages de
+pigeons blanchissent les airs, des bandes de grasses perdrix rasent
+lourdement le bosquet, et, s’y enfonçant de nouveau à une petite
+distance, elles retrouvent leur paix un instant troublée.
+
+Un amateur de gibier, et surtout un chasseur, ne se serait point
+contenté comme moi d’examiner toutes ces belles choses ; il en aurait
+fait son profit. L’empereur Adrien était certainement de ce nombre ;
+mais quelque zèle qu’il eût pour cet exercice, je ne pense point, comme
+M. Della-Cella, qu’il faille étendre jusqu’en Cyrénaïque les parties de
+chasse que cet empereur, au rapport d’Élien, faisait en Libye durant son
+séjour à Alexandrie. Les lièvres et les gazelles de la Marmarique
+devaient sans doute suffire à ses plaisirs, sans traverser un pays de
+cent cinquante lieues d’étendue, pour courir après les perdrix et les
+pigeons de la Pentapole.
+
+Après que nous eûmes franchi ce vaste bosquet d’arboursiers, nous nous
+trouvâmes avec surprise vis-à-vis des ruines d’une ville assise sur le
+penchant d’une colline. Nous étions à cette heure du jour où le soleil,
+près de disparaître de l’horizon, ne jette plus sur la terre qu’une
+lumière inégale, occasionne ici d’épaisses ténèbres, et répand plus loin
+un mourant éclat. Dans ces moments on se livre en tous lieux plus
+aisément aux impressions. Cette lutte des ombres et de la lumière séduit
+les yeux par les émotions de l’ame, et change la perspective des objets
+en variant leurs formes. Mais c’est surtout en visitant une contrée peu
+connue, et illustrée de même que laissée par l’histoire dans le vague du
+mystère, que l’on cède facilement dans ces moments à ces illusions
+trompeuses. C’est alors que l’imagination crédule croit entrevoir de
+grands monuments, des merveilles antiques, là où il n’existe en réalité
+que des pans de murs et des pierres éparses, mais qu’enveloppent à demi
+les ombres de la nuit. Tel fut l’effet que produisirent sur moi, au
+premier aspect, les ruines de _Lameloudèh_. Cet effet toutefois serait
+peu susceptible d’en donner une idée fidèle. J’attendrai que la lumière
+du jour ait désenchanté ces lieux pour les décrire, et je profiterai de
+cet intervalle pour revenir sur mon compagnon de voyage que j’ai laissé
+malade à Derne.
+
+Depuis mon départ de cette ville, M. Müller m’avait écrit plusieurs fois
+que sa santé s’était améliorée, et qu’il désirait me rejoindre.
+
+Cependant les intempéries de la saison rendaient le désert de Barcah
+pénible à parcourir ; les pluies étaient continuelles, et les orages se
+succédaient presque chaque jour. La santé la plus robuste, soutenue par
+le mépris des souffrances, pouvait à peine résister à ces courses
+aventureuses ; comment une personne épuisée par une longue maladie
+aurait-elle pu les supporter ? Telles furent les raisons que j’exposai à
+M. Müller ; mais ses instances devinrent si vives qu’il fallut céder, et
+déja nous étions réunis avant d’arriver à _Lameloudèh_. Ce que j’avais
+prévu ne tarda point à être confirmé : le désir de connaître les lieux
+que je visitais, augmenté par les récits merveilleux des habitants de
+Derne, avait porté mon jeune compagnon de voyage à écouter plutôt son
+inquiète curiosité, que les conseils de la prudence. Sa maladie, que le
+repos avait un peu calmée, se déclara de nouveau et avec des symptômes
+alarmants. Malheureusement, dans cet intervalle, la situation politique
+du pays était changée : le bey, rappelé par le pacha de Tripoli, avait
+quitté cette province ; dès-lors, livrés à nous-mêmes dans les montagnes
+de Barcah, sans autre égide que la Providence, il ne m’était plus permis
+de penser au retour de M. Müller à Derne. Une seule ressource me restait
+pour n’avoir point la douleur de le voir succomber à ses maux : je
+changeai le système de mon exploration.
+
+Tel endroit offrait-il une grotte spacieuse, je m’y rendais avec toute
+la caravane ; le feu en chassait bientôt l’humidité, et M. Müller
+trouvait dans cet asile un abri assuré contre les intempéries, et plus
+de facilité pour faire préparer des aliments. Afin de prolonger cet état
+salutaire, je prolongeais la durée du séjour. La grotte devenait le lieu
+de résidence de la caravane, le point central d’où je partais à
+plusieurs reprises pour visiter le canton, de même que celui où je me
+repliais dans les circonstances difficiles.
+
+Cet arrangement convenait en outre au craintif _Abd-el-Azis_, qui,
+depuis le départ du bey, ne se trouvait point à son aise au milieu des
+Arabes de Barcah. Malgré sa répugnance déclarée pour les réduits cachés,
+il se plaisait néanmoins dans ces grottes ; et, malgré leurs divisions
+ténébreuses, son imagination, rassurée par la présence d’autres
+personnes, n’en était pas épouvantée. Parfois même il s’avisait de jouer
+le rôle de protecteur ; mais c’était toujours à bon compte : quelque
+niais d’Arabe ou des troupes d’enfants s’approchaient-ils du lieu
+domiciliaire, il leur en défendait impérieusement l’entrée ; mais si des
+hordes de cavaliers ou des bandes de pélerins venaient à passer, il
+reprenait ses paroles religieuses et son ton doucereux. M. Müller,
+quoique souffrant, seul en imposait alors à l’insolence des Arabes et à
+la rapacité des bandits. Ainsi, le vrai courage a un maintien et une
+physionomie qui le caractérisent : son attitude n’est point altière ; il
+n’éclate point en vociférations ; on le lit dans les regards, on le
+connaît dans le silence. En vain la douleur assiége le corps, ce courage
+est dans l’ame, et la douleur ne saurait l’abattre ; elle lui donne, au
+contraire, un ressort concentré, mais énergique, qui frappe d’autant
+plus les peuples pour lesquels la bravoure est la plus haute vertu.
+
+Ce courage qui nous aide, je le répète, à supporter dans la vie les maux
+du corps comme les peines morales, pouvait seul soutenir les jours de
+mon compagnon de voyage. Une rigoureuse nécessité le forçait à charger,
+de même que nous tous, son corps exténué, du poids des armes
+inséparables. Mon absence était parfois très-longue ; aux souffrances de
+la maladie, il ajoutait alors l’inquiétude de l’amitié. Des récits
+trompeurs et prémédités venaient quelquefois l’alarmer ; il attendait
+avec impatience le signal de mon retour. Ce retour avait lieu souvent
+par des nuits orageuses : tel nombre de coups de fusil tirés par le
+Nubien qui m’accompagnait étaient aussitôt répétés dans la grotte
+domiciliaire, et m’indiquaient le point où je devais me diriger. Les
+accidents survenus, les dangers essuyés de part et d’autre rendaient nos
+entrevues plus agréables, et nos entretiens plus animés.
+
+De pareils récits trouveront sans doute des improbateurs : parler de
+maladies, de souffrances et d’autres vétilles semblables, c’est, me
+dira-t-on, ralentir le cours d’un voyage, et diviser sans augmenter ses
+résultats. Cette raison est forte, et je m’avouerais condamné, si la
+différence de mes dettes ne devait point mettre quelque différence dans
+mes narrations. Je viens d’en payer une au dévouement ; elle n’était
+point la plus faible sans doute, et comme telle, je n’ai point été
+long ; je retourne aux ruines pour acquitter les autres[143].
+
+Le retour de la lumière a dissipé les illusions du soir ; et
+_Lameloudèh_, à quelques détails près, ne nous offre rien de plus
+intéressant que son nom et sa situation. Elle rappelle en effet par son
+nom celui de _Limniade_, ville mentionnée par l’itinéraire
+d’Antonin[144] ; de même que par sa situation méditerranée, à neuf
+lieues environ de Derne, elle correspond presque exactement avec les
+vingt-quatre milles indiqués dans cet itinéraire entre _Darnis_ et
+_Limniade_, et avec la position que d’Anville a donnée à cette ancienne
+ville[145].
+
+En outre, ces ruines, par leur caractère, paraissent appartenir à
+l’époque romaine ; aussi n’est-il point surprenant qu’aucun des anciens
+géographes, et notamment Ptolémée, n’ait fait mention de _Limniade_. Par
+la même raison elle est souvent citée parmi les villes de la Pentapole
+chrétienne, soit sous le nom de _Lemandus_, par la Géographie
+sacrée[146] ; soit sous celui de _Lemnandi_, par saint Paul[147] ; et
+peut-être aussi sous celui de _Lamponia_, par Synésius[148].
+
+D’après le même itinéraire, les limites de la Marmarique, que nous avons
+vues d’abord fixées au _Catabathmus_, ensuite à _Darnis_, auraient été
+prolongées, sous les Romains, jusqu’à _Limniade_[149], quoique le canton
+d’_Aziris_ séparât à cette époque l’Égypte de la Cyrénaïque[150]. Cette
+observation est remarquable en ce qu’il semble en résulter que la
+dénomination d’une contrée caractérisée par sa stérilité s’étendit
+successivement, et envahit l’ancienne Pentapole à mesure que cette
+infortunée province décroissait de sa splendeur. Passons à l’examen des
+ruines.
+
+Vues de quelque distance, elles figurent un amphithéâtre dont les divers
+échelons de la colline formeraient les degrés. Des montants de portes,
+des angles d’édifices et des voûtes encore debout les couvrent de toutes
+parts, et forment un ensemble bizarre, non point d’une ville ruinée,
+mais d’une ville qu’on va bâtir. Après ce coup-d’œil général, si l’on se
+rapproche des ruines du côté du nord, ce qui frappe d’abord l’attention
+ce sont deux grands bassins quadrangulaires, ayant vingt mètres environ
+de chaque côté, et taillés avec soin dans la roche. Immédiatement au-
+dessus de ces réservoirs on en aperçoit deux autres ; le temps en a usé
+les parois, mais on peut toutefois distinguer encore leurs contours
+élégants (V. pl. XXV, fig. 5). Ceux-ci furent ainsi placés pour
+transmettre l’eau des pluies qu’ils recevaient par la pente de la
+colline, dans ceux qui se trouvent sur un plan inférieur[151]. Ces
+derniers en sont encore entièrement remplis, et contiennent, en outre,
+une végétation abondante : les potamogéton forment à leur surface de
+larges réseaux, cédant parfois la place aux feuilles sphériques des
+nymphæa, ou bien à des touffes de scirpes et de roseaux.
+
+Un naturaliste se serait sans doute empressé d’aller faire connaissance
+avec les descendants des reptiles qui depuis plusieurs siècles ont
+successivement habité ces bassins. L’antiquité de leur origine aurait
+ajouté aux charmes de leurs formes hideuses ; il eût peut-être fait
+quelque belle découverte. Pour moi, je me contentai d’y jeter des
+pierres : je vis aussitôt nager un peuple de grenouilles, et je ne sais
+quelle bête ayant la forme d’un serpent aplati ; j’avoue, à ma honte,
+que je ne fus pas du tout tenté de m’en saisir. Ainsi, à la place
+d’observations positives, j’émettrai sur ces bassins de vagues
+conjectures. Dans les temps où la mythologie animait de ses créations
+poétiques le sein des eaux comme celui des forêts, ces bassins, très-
+grands pour une petite ville, durent aussi avoir leurs nymphes. Serait-
+il impossible que leurs Limniades eussent donné le nom à la ville[152],
+d’autant plus qu’aucun lac ni étang ne se trouve dans les environs ?
+
+A quelques pas de ces réservoirs est un souterrain ; il contribuera à
+nous expliquer par la suite un nouvel usage des Cyrénéens. On y pénètre
+par un escalier étroit qui conduit à deux pièces latérales. L’une
+contient au plafond une ouverture ronde, bouchée par un bloc de pierre ;
+cette ouverture correspond à l’intérieur d’une petite construction que
+l’on trouve au-dessus : l’autre est suivie d’un corridor qui se prolonge
+fort avant dans la colline. Les décombres qui le remplissent empêchent
+d’en connaître toute l’étendue (Voyez pl. XXV, fig. 4) ; mais, selon les
+Arabes, il communique avec un château que l’on voit sur la partie la
+plus élevée des ruines de la ville. Le souterrain prend en effet cette
+direction, et des faits analogues que j’observai dans la suite rendent
+cette tradition vraisemblable. Quant au château, plus grand et plus
+détruit que celui de _Chenedirèh_, il offre exactement les mêmes
+détails. L’enceinte est aussi revêtue d’un mur en talus ; l’entrée est
+de même voûtée et fort petite, et des arcs, restes détachés d’anciennes
+voûtes, se voient également dans l’intérieur.
+
+Les grottes sépulcrales de _Lameloudèh_ se trouvent au nord et à quelque
+distance de la ville. Elles se distinguent de celles de _Massakhit_ par
+les plafonds en plein cintre, indice de l’époque romaine, et n’offrent
+point d’ailleurs la même analogie égyptienne. On n’y remarque ni
+inscriptions, ni ornements architectoniques ; mais une d’entre elles m’a
+paru curieuse, soit par sa distribution, soit par les emblèmes qu’elle
+renferme. Cette grotte très-spacieuse est divisée en plusieurs pièces.
+Dans la plus reculée on voit un petit sécos orné au-devant de trois
+pilastres, et contenant dans le fond deux niches, au milieu desquelles
+est une croix grossièrement sculptée et entourée de deux lignes
+sinueuses imitant deux serpents entrelacés. J’ai déja fait remarquer à
+_Massakhit_ le serpent accompagnant le symbole du christianisme ; je fus
+frappé de retrouver ici l’animal sacré dans une attitude différente,
+dans celle qui était révérée aux mystères de l’antiquité. Cette espèce
+d’union d’idées païennes avec la religion du Christ éveilla en moi le
+souvenir de cette secte de gnostiques, de ces Carpocratiens qui, d’après
+des inductions probables, auraient habité la Cyrénaïque.
+
+On sait que cette secte emprunta aux Thésmophories des Grecs, et à
+l’antique culte d’Isis, plusieurs symboles où le serpent était figuré
+tantôt traînant un char, et tantôt se mordant la queue, image de
+l’immortalité[153]. On sait également, sur la foi des pères de l’Église
+et des historiens orientaux, que, par un mélange monstrueux des lois
+sévères de l’Évangile avec les préceptes mal interprétés de Zoroastre et
+de Pythagore[154], mais par une application littérale des principes de
+Masdacès, un de leurs prophètes[155], on sait, dis-je, que les
+Carpocratiens avaient adopté entre eux l’égal partage des biens et la
+commune jouissance des femmes. Autant le premier de ces usages fait
+honneur à leur philosophie, autant le second la dégrade et paraît
+indigne d’une société policée. Que des peuplades sauvages telles que les
+Nasamons, les Massagètes, les Auséens[156] et les Garamantes[157] ;
+qu’une société mieux organisée telle que les Nabathéens[158] l’aient
+pratiqué sans honte et sans désordre, c’est ce que l’histoire confirme,
+quelque incroyable qu’il paraisse d’abord. Mais que des Chrétiens s’y
+soient livrés ouvertement au milieu d’autres Chrétiens, c’est ce qui
+paraît trop choquant pour ne point être invraisemblable. En admettant
+comme prouvé le séjour des Carpocratiens dans la Pentapole Cyrénaïque,
+ils durent infailliblement y former une caste à part ; ils durent
+chercher des retraites qui servissent de voile à leur culte impudique :
+et quel voile plus épais que le flanc des montagnes ? Quel asile plus
+sûr que les profondes excavations qu’on y trouve de toutes parts ? C’est
+là qu’une morale, fille des ténèbres, dut se réfugier ; c’est dans ces
+sombres caveaux qu’ils durent célébrer leurs licencieux mystères. Les
+statues de leurs prophètes occupaient peut-être les niches maintenant
+désertes ; des lampes éclairaient les entrailles de la terre : au signal
+de l’orgie, un reste de pudeur forçait sans doute à les éteindre, et les
+cendres des morts étaient troublées par des soupirs libidineux ! Telles
+étaient les réflexions que je faisais dans le caveau de _Lameloudèh_ ;
+ses mystérieux symboles et sa bizarre distribution me les ont
+inspirées ; mais je suis loin d’en induire un fait historique. Dans ce
+rapprochement, ainsi que dans d’autres, je reproduis tout jusqu’à mes
+sensations ; et des sensations, en de pareils sujets, n’ont pas, je
+l’avoue, une bien grande valeur. _Limniade_ fut construite, comme nous
+l’avons dit, sur une petite colline, mais cette colline se trouve isolée
+au milieu d’une plaine très-étendue. Cette situation exposait la ville
+aux irruptions des hordes barbares, et les habitants cherchèrent à leur
+opposer des barrières. Ils profitèrent de toutes les hauteurs qu’ils
+trouvèrent dans les environs pour y élever des châteaux, dont
+l’importance fut relative à l’élévation de ces hauteurs.
+
+Ainsi nous voyons les sommités d’_Oum-el-Laham_, _el Harâchi_,
+_Ghelleb_, _Senniou_, _Reffah_ et _Boumnah_ occupées par des
+forteresses[159] semblables à celles déja décrites, et appartenant à
+l’époque romaine, hors celle de _Senniou_, qui est d’un âge plus récent
+(V. pl. XV, 1). Auprès de ces châteaux on trouve, de même que dans les
+précédents, des souterrains ; deux d’entre eux offrent quelques nouveaux
+détails que nous allons essayer de faire connaître. On s’aperçoit qu’en
+raison de la stérilité du sol et de l’éloignement des vallées arrosées
+par des sources, les anciens ont redoublé de précautions pour assurer à
+leurs postes fortifiés une copieuse provision d’eau. Le château de
+_Reffah_, peu considérable par lui-même, mais situé sur une colline
+rocailleuse, en offre le témoignage. A quelques pas de l’édifice on voit
+en effet de vastes citernes divisées en plusieurs pièces que je trouvai
+totalement remplies d’eau. Un conduit couvert au niveau du sol de dalles
+monolithes de cinq pieds de longueur, servait de communication entre le
+fort et les bassins. _Boumnah_, situé à un quart de lieue du précédent,
+plus considérable par ses dimensions, présente dans ses souterrains des
+dispositions curieuses : leur entrée est au milieu même de l’édifice ;
+un escalier aide à y descendre, et l’on arrive dans une vaste pièce au
+milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du
+fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de
+hauteur d’homme ; il est dirigé hors le monument, et paraît avoir été
+destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle
+est une petite pièce oblongue qui en est séparée par une cloison où sont
+pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux
+colonnes arrivant jusqu’au plafond, entre lesquelles est une ouverture
+conique bouchée par un bloc de pierre de même forme, ainsi que dans le
+souterrain de _Lameloudèh_. A côté des colonnes est un massif carré,
+légèrement creusé à sa surface ; sa hauteur d’environ quatre pieds, et
+une étroite plate-bande qui règne latéralement, font présumer qu’il a dû
+servir à quelque préparation domestique à l’usage des habitants du
+château (Voyez pl. XXV, fig. 5). Les parois de ces pièces ne sont point
+enduites de ciment ; ces précautions étaient réservées pour les citernes
+seules, et nous les font reconnaître au premier aspect. Il en existe une
+auprès de cette salle souterraine, mais elle ne communique avec elle que
+par une ouverture pratiquée au-dessus du niveau du sol (Voyez même
+planche).
+
+C’est ainsi que les châteaux, selon que nous les trouvons au milieu même
+des habitations, ou qu’ils en sont éloignés, nous présentent, tour à
+tour, des lieux de refuge pour la population alarmée, ou des boulevarts
+pour arrêter les incursions ennemies. Les souterrains, en confirmant nos
+premières conjectures, nous dévoilent aussi progressivement de nouveaux
+usages. Mais continuons de recueillir des faits, et nous pourrons
+ensuite, en les réunissant, faire jaillir de leur contact de nouvelles
+lumières.
+
+Bien des personnes me trouveront sans doute minutieux ; elles
+m’accuseront de les faire languir dans de puérils détails : je n’oublie,
+me diront-elles, ni _astragales_, ni _boulingrins_. Cependant, ô
+lecteur ! que de fatigues je t’épargne, que de ravins je gravis, que de
+pierrailles je visite pour toi et dont néanmoins je te fais grace !
+Lorsque je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, je me tais ; et si le peu
+que je puis t’apprendre est d’un trop faible intérêt, la faute en est
+aux Barbares qui ont dévasté cette belle contrée. Il faut fureter dans
+les entrailles de la terre ; il faut remuer toutes les pierres éparses
+pour recueillir quelques notions échappées à leurs ravages ; et ces
+notions sont pour toi bien souvent de monotones _astragales_ et
+d’insipides _boulingrins_.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 141 : SYNESII epist. 67 ; ed. Pet. p. 212.]
+
+[Note 142 : Les chameaux ne mangent point le feuillage de l’arbousier.]
+
+[Note 143 : En parlant de mes dettes, je ne saurais passer sous silence
+les services que m’a rendus M. Guyenet pour ce dispendieux voyage. Ces
+services ont tellement aidé à son exécution, qu’en offrant à cet habile
+et si estimable mécanicien un nouveau témoignage de ma reconnaissance,
+je crois remplir un véritable devoir.]
+
+[Note 144 : Ed. WESSELING, p. 68.]
+
+[Note 145 : Orb. Rom. pars orientalis.]
+
+[Note 146 : Geogr. sacra, p. 283.]
+
+[Note 147 : Orien. Christ. t. II, p. 630.]
+
+[Note 148 : Epist. 67, ed. Pet. p. 215.]
+
+[Note 149 : Ut supra, p. 70.]
+
+[Note 150 : MANNERT, Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. II, p.
+78.]
+
+[Note 151 : Nous avons déja fait remarquer dans la Marmarique un essai
+informe des mêmes dispositions (Descr. de la Marma. p. 3).]
+
+[Note 152 : On sait que les Limniades étaient les nymphes des lacs.]
+
+[Note 153 : De Inscrip. in Cyrenaïcâ nuper reperta ; Hale, 1824. MATTER,
+Mémoire sur les Gnostiques.]
+
+[Note 154 : Id. ibid.]
+
+[Note 155 : POCOCKE, in Specimen Hist. arab. ed. White, p. 21.
+D’HERBELOT, Bibli. Orient. mot _Masdak_. Inscription grecque dans
+l’ouvrage cité.]
+
+[Note 156 : HÉRODOTE, l. I, c. 216 ; l. IV, c. 172, 180.]
+
+[Note 157 : POMPONIUS, l. I, c. 7. Cet auteur, d’accord avec Hérodote,
+dit que les enfants qui naissaient de ces mariages fortuits étaient
+adoptés par les hommes qui leur trouvaient quelque ressemblance avec
+eux.]
+
+[Note 158 : STRABON, l. XVI, c. 3.]
+
+[Note 159 : Voyez la carte topographique entre le cap Phycus et Derne.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE IX.
+
+ Région septentrionale de la Pentapole. — Sanctuaires. — _Erythron_. —
+ _Naustathmus_. — _Ghertapoulous_. — _Zaouani_.
+
+
+Fidèle à mon système, après avoir visité la partie méridionale de
+_Lameloudèh_, je m’avancerai dans le nord : des renseignements
+recueillis m’engageront cette fois à parcourir toute cette partie du
+littoral.
+
+Jusqu’à présent nous avons vu dans la Pentapole des tableaux gracieux,
+mais non des images de grandeur ; nous avons vu des terres fertiles,
+d’agréables vallons, de limpides ruisseaux, et des bosquets plutôt que
+des forêts. Mais ces bruyantes cascades qui se précipitent du sommet des
+rochers ; ces épaisses lisières de hauts et majestueux cyprès qui
+couronnent les monts de leur teinte lugubre ; ces rocs caverneux qui
+s’entr’ouvrent pour découvrir à l’œil des tapis de verdure et de
+charmantes retraites ; ces épouvantables crevasses qui déchirent le sein
+de la terre, et la partagent en deux murs escarpés ; tous ces aspects
+imposants nous sont encore inconnus : tels sont néanmoins les
+magnifiques tableaux que va nous présenter la région septentrionale où
+nous allons pénétrer. Un site commode pour faire stationner ma caravane,
+me fut indiqué dans les gorges des montagnes au nord-ouest de
+_Lameloudèh_. A peine fûmes-nous éloignés de deux heures de ces ruines,
+que les vallées commencèrent à devenir plus profondes, les ravins plus
+escarpés, et que la végétation plus touffue se développa avec plus de
+force ; ensuite des gorges étroites succédèrent aux vallées, et nous
+arrivâmes au lieu désigné par les Arabes. Leurs rapports ne m’avaient
+point induit en erreur. La colline d’_el-Hôch_ domine par son élévation
+les hauteurs qui l’entourent, et se trouve détachée des défilés qu’elles
+forment, par les ondulations plus unies du terrain. Cette situation fut
+appréciée par les anciens habitants. Ils bâtirent une forteresse sur le
+sommet de la colline, et immédiatement au-dessous ils creusèrent un bel
+hypogée, qui, en raison de ses grandes dimensions et de la régularité du
+travail, est nommé par les Arabes _el-Hôch_ (l’habitation)[160]. Cet
+hypogée ne contient ni de subdivisions, ni de ces anfractuosités humides
+et sombres qui décorent aux yeux d’un Européen ces excavations antiques,
+mais en éloignent les Arabes par l’effet qu’elles produisent sur leur
+pusillanime imagination. Il présente une belle salle quadrangulaire,
+contenant dans le fond deux grandes niches, et ornée autrefois sur le
+devant de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. La nature a
+réparé toutefois ces outrages du temps : elle a remplacé les pilastres
+abattus par une double rangée de cyprès, dont le faîte pyramidal et le
+tronc bronzé de mousse forment un péristyle majestueux et pittoresque.
+
+C’est là que vint s’établir ma caravane. Peu d’endroits jusqu’alors lui
+avaient offert un gîte si bien abrité ; elle put l’apprécier d’autant
+mieux que les orages se renouvelèrent bientôt avec plus de force ; mais
+déja je parcourais les environs.
+
+Dans la partie septentrionale de la Pentapole le dromadaire devient une
+monture incommode et même dangereuse. Cet animal, si agile dans les
+plaines, est uniquement fait pour elles. Voyez-le partir, la tête haute,
+le nez au vent ; voyez le mouvement cadencé de son corps, les
+ondulations régulières de ses pates ; et vous diriez d’un navire dont le
+vent propice commence d’enfler les voiles : bientôt le vent redouble ;
+la proue enfonce dans l’onde qui jaillit écumeuse autour de lui ; il
+fend majestueusement la plaine liquide ; mais si le port apparaît, le
+nautonier prudent diminue de voiles, et l’impulsion reçue suffit pour le
+faire arriver. Ainsi, le dromadaire, d’abord lent dans sa marche,
+s’anime insensiblement : son cou, naguère relevé, rase déja la terre ;
+il franchit légèrement l’espace ; le sable vole autour de ses flancs
+échauffés ; il suit toujours une ligne directe ; et dans la fougue qui
+l’entraîne, si l’on veut terminer sa course, il faut la ralentir long-
+temps avant qu’on puisse l’arrêter.
+
+On conçoit qu’avec de pareilles qualités, le dromadaire ne soit point
+fait pour les régions montueuses. Ses longues pates et le volume de son
+corps le rendent aussi peu propre à gravir une montagne, qu’à la
+descendre ; à franchir un ravin, qu’à traverser un torrent. Aussi, cet
+animal, si apprécié dans l’Arabie et les vastes plaines de l’Afrique,
+est-il dédaigné par les habitants de Barcah. Ils n’estiment que les
+chevaux, et sans doute avec raison, puisque, quelque dégénérés que
+soient les leurs de la race antique célébrée par Pindare, ils ont peut-
+être gagné en utilité ce qu’ils ont perdu en grace et en légèreté. Monté
+sur son cheval, l’Arabe de Barcah parcourt tous les cantons de sa
+contrée ; il visite les lieux les plus escarpés, et côtoie sans crainte
+d’affreux précipices. On ne guide point le cheval, la bride tombe sur
+son cou ; il choisit lui-même ses pas : le sentier est presque
+perpendiculaire ; la pluie en rend la roche glissante ; mais l’adroit
+animal grimpe, saute, et ne s’abat jamais. Ce n’est point encore ici le
+lieu de traiter ce sujet ; j’y ai été entraîné malgré moi ; mon
+inexpérience en est la cause. Cette inexpérience me porta à conduire
+dans la Pentapole les mêmes dromadaires qui m’avaient servi dans les
+déserts des Oasis. Je ne présenterai point pour excuse mon affection
+pour ces anciens compagnons de voyage ; cette raison, peu goûtée de la
+plupart des lecteurs, entraînerait une digression fort inutile, après
+celle-ci qui ne l’est guère moins, et que je termine enfin par ce qui
+aurait dû la remplacer. Durant toutes mes courses dans la région
+septentrionale de la Pentapole, j’empruntais des chevaux de la tribu
+auprès de laquelle je me trouvais. Le propriétaire m’accompagnait et me
+servait aussi de guide. Ce fut ainsi que je quittai ma caravane pour me
+rendre dans le golfe _Hal-al_.
+
+Désirant moins d’avancer rapidement dans ces cantons montueux, que d’en
+connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en
+rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée,
+prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les
+flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le
+nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées
+légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un
+profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des
+sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires
+forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature,
+j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé.
+Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma
+curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis
+pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un
+rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des
+temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient
+plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en
+bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit
+aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et
+de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et
+j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines,
+j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la
+nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les
+découvertes de l’art.
+
+Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres
+profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce
+genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des
+pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des
+traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des
+cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de
+ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon
+apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche
+creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de
+lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets
+de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les
+corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient
+ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit
+placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si
+l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature.
+
+Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi
+quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt
+je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà
+et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne
+contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme
+suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux
+de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens
+habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent
+l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de
+la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits
+ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents
+qui les agitent.
+
+D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit
+sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la
+montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes
+habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les
+rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil,
+et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres
+environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un
+profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et
+les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage
+ornement.
+
+Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni
+colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture.
+Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on
+arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche
+règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel
+est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu.
+
+La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur
+situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu
+d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne
+peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour,
+c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables
+sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit
+l’harmonie.
+
+Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été
+parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels
+agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement
+convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention
+par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au
+paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et
+d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la
+provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une
+orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont
+abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc
+équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité
+protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs
+du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon
+l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son
+antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une
+intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les
+unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de
+verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers
+escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur
+des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale
+destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques
+auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs
+noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les
+nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages,
+auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne
+voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de
+repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver
+l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables.
+Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes
+écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont
+inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux.
+
+Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que
+je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune
+ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du
+terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle
+présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la
+contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance.
+
+Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure
+de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui
+longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant
+environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises
+posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ;
+l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même
+distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de
+deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons
+l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ;
+et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination
+fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux
+situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales.
+
+Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre
+autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces
+ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu
+distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de
+sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un
+chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou
+romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de
+_Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet
+d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée
+auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point
+dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la
+tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous.
+Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et
+se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La
+transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui
+règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture,
+et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la
+profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond
+une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant
+en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus
+de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du
+souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les
+anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes
+fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions
+qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant,
+comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques,
+attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures.
+
+Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment
+le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la
+Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie
+du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de
+Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux
+qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds
+précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes
+parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin,
+diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes
+aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts
+d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et
+d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès
+toujours vert.
+
+S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est
+pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur
+base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare
+les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée
+_Natroun_ étaient devant nous.
+
+Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous
+leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils
+les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus
+simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés
+et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la
+même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours
+utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination,
+ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer,
+car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de
+cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette
+ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds
+d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès
+friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides
+n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de
+tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les
+ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans
+leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce
+qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises,
+sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie.
+Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le
+plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés
+d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de
+la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment
+ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes.
+
+Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices
+remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent
+les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements
+d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les
+roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours
+de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point
+tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux,
+elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se
+précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon
+voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en
+plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais
+herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe,
+_Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon.
+
+La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa
+fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux
+ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes
+d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut
+de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on
+eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions
+suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne
+_Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de
+_Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais,
+jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap
+_Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute
+sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise,
+qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu
+dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention
+comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre
+qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en
+parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous
+l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut
+ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine
+féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de
+nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de
+ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement
+appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à
+_Erythra_, pour en approvisionner le navire[166].
+
+Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de
+distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur
+appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les
+renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué
+dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point
+visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier
+ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament
+mon attention.
+
+De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu
+élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe
+spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le
+rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine
+étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du
+golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques
+d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes,
+mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par
+le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si
+souvent[169].
+
+J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de
+_Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le
+même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à
+Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité
+par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les
+autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du
+littoral de la Cyrénaïque[173].
+
+La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le
+fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents,
+durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la
+côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement
+d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je
+n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à
+l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son
+architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles
+de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de
+gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_.
+
+Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire,
+il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque
+abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples
+analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non
+immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une
+ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour
+entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous
+les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues
+renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en
+savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses
+révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua
+la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me
+dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ;
+il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui
+existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès
+de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne
+saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du
+vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous
+allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi,
+qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants.
+
+La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre-
+forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente
+d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et
+inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs,
+sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin
+fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se
+dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste
+plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu
+près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes
+nous aurons lieu de nous en convaincre.
+
+Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au
+sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des
+ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la
+plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous
+être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne.
+Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir
+quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué,
+tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir
+rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la
+veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les
+rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je
+décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait
+également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne.
+
+Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au
+milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me
+dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque
+chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun
+sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse
+forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des
+prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices
+dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails
+d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la
+forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les
+voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées
+inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles.
+Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée,
+le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions
+différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je
+n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la
+Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits
+monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont
+situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du
+pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette
+contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est
+point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet
+habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre
+beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier
+dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois
+excuse en faveur de l’utilité de l’avis.
+
+Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces
+édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A
+peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige
+disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux.
+
+Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en
+deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de
+dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du
+monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches
+sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs
+monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style
+gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la
+métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de
+larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique
+olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière
+aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses
+détails).
+
+A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins
+grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl.
+XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une
+portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans
+le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites
+dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane,
+on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de
+quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune
+entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire
+une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et
+totalement rempli de têtes d’enfant.
+
+Des monuments construits avec tant de soins, et un grand nombre de
+grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit
+auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en
+cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la
+partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes
+regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans
+interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès
+d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville
+antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des
+résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la
+fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont
+j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ;
+selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de
+hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son
+côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense
+labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés,
+et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les
+troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme
+le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que
+des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur
+ce vaste tableau d’un poétique désordre.
+
+Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une
+pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau
+spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité
+d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement
+bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse
+voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune
+pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le
+vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau,
+ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le
+port[174].
+
+En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il
+paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait
+mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus
+que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans
+l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au
+_Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ;
+ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point
+l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements
+précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom
+d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au
+sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux
+intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui,
+suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ?
+
+Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le
+fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale
+des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les
+présenter séparément.
+
+Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai
+préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une
+carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime
+mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire
+un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet
+auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons
+(Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de
+Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins
+actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même
+quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.]
+
+[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.]
+
+[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire
+_Erythra_ en Libye.]
+
+[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
+
+[Note 164 : Voce _Erythra_.]
+
+[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.]
+
+[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe
+d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P.
+Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le
+soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver,
+dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge,
+c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.]
+
+[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).]
+
+[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
+
+[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le
+Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le
+sable (IRIARTE, ibid).]
+
+[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v.
+I, p. 486).]
+
+[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.]
+
+[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
+
+[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2)
+par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M.
+Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les
+lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).]
+
+[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords
+du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.]
+
+[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il
+le place trop à l’orient.]
+
+[Note 176 : Voce _Hieræa_.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE X.
+
+ Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers.
+
+
+Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de
+Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible
+respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par
+l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute
+contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus
+s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais.
+
+Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns
+n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus
+hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la
+plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient
+d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les
+camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par
+la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque
+jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris
+plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les
+échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants
+de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux
+vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang,
+se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus,
+et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de
+toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient
+leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à
+cacher ces forfaits.
+
+Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant
+isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se
+livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En
+satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous
+apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus
+naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se
+défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre,
+plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules
+aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un
+coursier haletant.
+
+Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même
+pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en
+tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien
+différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un
+agréable délassement, et rendre un service à l’humanité.
+
+Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de
+Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il
+convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il
+retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le
+frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus
+aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui
+l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de
+pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant
+retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux
+avantages que procure cette fertile contrée.
+
+Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_.
+Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent
+ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous
+entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par
+torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes
+de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de
+broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos
+vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre
+retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui
+paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le
+guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik
+_Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la
+douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons
+l’hospitalité.
+
+Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la
+vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des
+montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les
+vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle
+qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des
+Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic,
+mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des
+touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des
+coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de
+plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une
+molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de
+la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête
+avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les
+échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que
+j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à
+l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait
+serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que
+par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie
+relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui
+avaient abattu de grands arbres dans les environs.
+
+Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque
+le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un
+enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui
+faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux
+exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance,
+de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui
+l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don
+ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik
+_Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et,
+contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous
+étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant
+dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre
+qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la
+pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les
+recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut
+étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés
+commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier
+d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et
+quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre
+repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent
+au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix
+argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ;
+l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur
+son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui
+l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous
+resterez quelques instants avec nous. »
+
+Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une
+main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de
+broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de
+la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la
+voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau,
+on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin
+elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous
+aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après,
+conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à
+traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme
+pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange
+tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa
+gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité
+donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En
+effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son
+père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à
+demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour
+mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie,
+ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ;
+ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à
+l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève
+capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses
+détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus
+qu’elle paraît plus sauvage ?
+
+Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la
+tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés,
+nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était
+belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait
+plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se
+prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été
+habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement
+sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à
+Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et
+d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où
+il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu
+qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de
+la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il
+ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous
+entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent
+que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie
+suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces
+_ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir
+les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui
+dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie,
+exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle
+s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent
+les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de
+nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez
+être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les
+dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces
+défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la
+bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le
+bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le
+secret de ma vie, elle en a fait la félicité. »
+
+Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du
+désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et
+de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles,
+semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame
+toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent
+rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps
+d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on
+n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après
+cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon
+vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XI.
+
+ _Djaus_. — _Téreth_. — _Djoubrah_. — _Diounis_. — Station et départ de
+ ma caravane. — _Ghernès_. — Apollonie.
+
+
+La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un
+inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des
+dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux
+échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur :
+leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables
+aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de
+même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de
+devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages,
+soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au
+milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces
+réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement
+inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole.
+Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’_el-Hôch_. Que l’on se
+représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu
+duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement
+situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie
+émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de
+renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels
+s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage _derias_, emblème
+aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa
+richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente
+un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en
+raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au
+gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe
+agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour
+achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie
+méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et
+brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son
+feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il
+ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique
+aux sites les plus riants de la nature.
+
+Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une
+imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en
+entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de _Djaus_ ?
+Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le
+paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps
+antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom
+harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines
+attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus
+brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit
+en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une
+seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière
+égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands
+blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut
+distinguer que le torse gracieux d’une femme.
+
+De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le
+voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton
+anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes
+dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent.
+
+D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja
+une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des
+montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée
+plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les
+autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse
+population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement _Téreth_, s’y
+trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus
+septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons
+de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un
+grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques
+pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite
+élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris
+de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de
+_Lameloudèh_.
+
+Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect
+plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes
+sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à
+demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où
+les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés
+avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles
+de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes,
+formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été
+extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par
+des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette
+prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre,
+bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est
+déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons,
+si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais
+ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le
+temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes
+auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et
+réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux
+de la mort.
+
+Les ruines de _Téreth_ ont un caractère plus antique que celles de
+_Lameloudèh_. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent
+soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à _Thintis_, lieu placé par
+Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et
+sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux
+connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de
+_Disthis_[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir
+de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements
+très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y
+arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer.
+
+Au nord, et à demi-heure de _Téreth_, sont d’autres ruines nommées
+_Djaborah_. Ici nous trouvons encore des tombeaux à côté des vestiges
+d’un petit bourg ; mais ces tombeaux, quoique sans riches détails
+architectoniques, imitent par leur forme et par leur disposition les
+élégants mausolées de _Zaouani_. Comme eux, ils sont placés sur un grand
+piédestal à gradins, et couverts de grands blocs triangulaires. Il est
+remarquable que presque tous ces tombeaux sont taillés entièrement dans
+la roche, de telle manière, que la place qu’ils occupent, et les
+intervalles qui les séparent, devaient former auparavant une colline
+dans laquelle on a creusé pour ménager çà et là des masses isolées que
+l’on a façonnées ensuite en tombeaux (Voyez pl. XXII). A côté de ces
+monuments on voit un grand édifice, dont il ne reste, malheureusement,
+qu’un angle de conservé. Dans l’intérieur, à quelques pieds au-dessus du
+sol, règne une frise saillante dont la surface présente, à des distances
+inégales, de petits creux elliptiques placés vis-à-vis de niches peu
+profondes, et taillées dans la paroi du mur (Voyez même planche). Au
+milieu de l’édifice se trouvent deux pilastres doriques, et plusieurs
+bassins circulaires semblables à ceux que j’ai fait remarquer dans les
+excavations sépulcrales. Ces indices me portèrent à croire que ce
+monument était consacré à des usages funèbres. Les creux, faits
+évidemment à diverses époques dans la frise, peuvent avoir servi à y
+placer une série d’urnes qui auraient contenu les cendres de quelque
+illustre famille, ou d’une caste privilégiée : l’orgueil humain ne
+voulut-il point dans tous les temps, durant la vie comme après la mort,
+être distingué de la foule des hommes ?
+
+Au sud, et à une heure de ces ruines, il en existe d’autres qui attirent
+par leur nom notre attention. Nous y trouvons un grand château
+grossièrement construit, et nommé par les Arabes _Ghabou-Diounis_ (Voyez
+pl. XXI). Cette tradition est remarquable en ce qu’elle rappelle d’une
+manière frappante ce que nous apprend Synésius sur la tyrannie
+qu’exercèrent dans cette contrée Agathocle et _Dionysius_[181].
+
+On voit encore, dans les environs de ce lieu, un beau tombeau circulaire
+situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, _Bou-Ébeilah_ et
+_Ghaouafel_ ; et enfin, en s’avançant davantage dans les terres, on
+rencontre un immense château, entouré de larges fossés creusés dans la
+roche. _Thaoughat_ est le nom que lui donnent les habitants. Éloigné
+d’une demi-heure, au sud-est, de _Téreth_, il occupe la position la plus
+méridionale de ce groupe de ruines. Cette position relativement
+semblable à celle de _Boumnah_, confirme les conjectures que nous avons
+émises sur le système de défense des Cyrénéens contre les incursions des
+hordes indigènes. Leur intention n’est-elle point positivement démontrée
+en voyant ces deux grands postes fortifiés placés à peu près sur la même
+ligne, isolés chacun dans l’intérieur des terres, et servir ainsi de
+boulevarts à leurs cantons respectifs ?
+
+Je retourne à _Djaus_, lieu où j’ai laissé ma caravane abritée dans de
+petites mais fort belles cavernes. Nous allons repartir ensemble, et,
+nous avançant dans l’ouest, nous irons à la recherche d’une nouvelle
+habitation, mes compagnons de voyage pour y séjourner, et moi pour
+fureter dans tous les lieux qui l’avoisinent.
+
+Ces déplacements ne plaisent pas beaucoup à mes domestiques : enveloppés
+dans leurs sayes, ils se blottissent dans les grottes autour d’un bon
+feu ; là ils se consolent, en humant la douce fumée du tabac, de la
+folie du chrétien qui les a conduits dans un pays si froid. Tandis que
+la pluie ruisselle devant l’entrée de la grotte, et que la grêle en
+frappe les parois extérieures, ils rient, peut-être avec raison, de le
+voir sans cesse courir par monts et par vallées, et revenir ensuite
+auprès d’eux, le plus souvent trempé jusqu’aux os. L’indolent _Abd-el-
+Azis_, fatigué parfois de lire le Coran, et de répéter la litanie des
+innombrables épithètes si gratuitement accordées au prophète, déroge à
+sa dignité d’osmanli : il vient s’unir au conciliabule des domestiques,
+et ne manque pas d’ajouter quelques sarcasmes aux réflexions de la
+société. Pendant ce temps-là M. Müller, tourmenté par les souffrances,
+jette néanmoins du fond de son asile des regards inquiets sur la belle
+contrée qu’il ne peut parcourir ; son impatience augmente son mal.
+
+Aussi choisissons-nous pour ces déplacements une belle journée ; mais
+les préparatifs sont si longs, et nulle part je n’ai trouvé le climat
+aussi inconstant que dans la Pentapole. La partie la plus précieuse de
+mes bagages est ma bibliothèque : la traduction de Strabon de M.
+Letronne, les Lagides de M. Champollion, Hérodote, Pline, Diodore,
+Solin, Synésius, et divers Périples, la composent. Ces ouvrages ne sont
+point la plupart d’un format très-portatif ; mais les précieux documents
+qu’ils renferment sur cette contrée, me les rendent indispensables. Des
+pieux en fer pour remuer de gros blocs de pierre, des bêches pour faire
+des fouilles, de longues cordes pour descendre dans les puits, des
+caisses, des tentes et des tapis, composent le reste de mon équipage.
+Ces objets doivent passer, pièce à pièce, du fond des grottes sur le dos
+des chameaux. Quelquefois la charge est à peine à demi faite, qu’une
+forte pluie survient ; on se hâte de replacer le tout dans la caverne,
+et l’on attend le beau temps. D’autres fois on est en marche ; l’orage
+survient encore, mais alors on doit l’essuyer. Je me moque un peu à mon
+tour des grimaces de mes domestiques ; il faut entendre leurs
+exclamations ; il faut voir le brave _Abd-el-Azis_ se taire, et n’en
+penser pas moins. Mais terminons ces frivoles récits, et arrivons, par
+la pluie ou par le beau temps, il n’importe, à _Saffnèh_, situé à une
+heure et demie à l’ouest de _Djaus_.
+
+Un édifice élevé a attiré de loin mon attention ; je m’en approche, et
+je trouve encore les restes d’une tour antique ; les ruines du village
+ne m’offrent non plus rien que je n’aie déja vu ; toutefois des
+excavations d’une disposition nouvelle me dédommagent en partie de ces
+tristes et continuelles répétitions. J’ai déja fait remarquer autre part
+de petits monticules percés horizontalement ; ils m’ont paru former de
+cette manière des mausolées populaires, humbles mais indestructibles et
+derniers asiles pour la classe la moins aisée des Cyrénéens. Je retrouve
+ici, dans un sens inverse, au lieu de ces monticules qui s’aperçoivent
+de loin, des creux irréguliers faits dans la plaine à quinze ou vingt
+pieds de profondeur. De petits tombeaux sont taillés dans leurs parois
+circulaires ; au milieu est un tapis de verdure, et des degrés ménagés
+çà et là aident à y descendre.
+
+Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux
+destinés à des funérailles plus somptueuses. On y voit, tantôt un
+sarcophage placé isolément dans une enceinte découverte ; et tantôt,
+avec les mêmes détails, on y remarque des voûtes qui, malgré leur forme
+en ogive, n’ont cependant nullement le caractère sarrasin (Voyez pl. XV,
+2).
+
+L’examen de ces restes d’antiquité ne nous retient pas long-temps à
+_Saffnèh_, et nous poursuivons notre route dans l’ouest, nous détournant
+toutefois de quelques degrés vers le sud. Des renseignements nous ont
+engagés à prendre cette direction, qui doit nous conduire auprès de
+ruines plus importantes. La plaine que nous parcourons est partout
+dépouillée de forêts ; les lentisques et les térébinthes sont les plus
+grands arbustes que nous y rencontrons ; le _derias_ bisannuel continue
+d’élever çà et là, au milieu de ses larges feuilles luisantes et
+découpées, de longues tiges où brillent des capsules argentées, dont
+nous détournons toujours attentivement nos chameaux étrangers à ce sol.
+
+Après une heure et demie de marche nous arrivons au lieu indiqué, à
+_Ghernès_, petite ville antique dont le grand nombre d’édifices encore
+debout frappent notre vue habituée à ne rencontrer le plus souvent à
+leur place que des pierres éparses.
+
+On aperçoit d’abord sur une colline deux élégants mausolées construits
+immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale (Voyez pl. XXIV et XXV,
+fig. 2 et ses détails). Plus loin, auprès des traces d’un grand
+monument, est une porte, dont l’architrave est ornée d’un vase en relief
+(Voyez pl. XXV, fig. 3). Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un
+château entouré d’un large fossé ; et, à quelques pas de distance, les
+ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont
+remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent, tant
+horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de
+ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieurement. Cette
+disposition et ces détails, et surtout de petits soupiraux pratiqués
+dans la partie supérieure des voûtes, offrent une ressemblance frappante
+avec les bains que l’on voit dans l’Orient (Voyez pl. XXIII et XXV, fig.
+1), et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe,
+d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont
+relatifs à la même période. Les maisons bâties en belles assises ont
+conservé presque toute leur hauteur, et ne sont distantes entre elles
+que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles, et de
+leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il
+résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage
+des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché
+les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental
+actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque
+que par les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant
+d’autre monture que les chevaux, et habitant un sol brûlant en été,
+adoptèrent dans la construction de leurs villes un usage qui s’est
+perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des
+sentiers étroits, et en élevèrent le faîte, pour augmenter les masses
+d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions durent être
+nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque, bien plus pour les
+villes bâties un peu avant dans le plateau, que pour celles situées aux
+bords de la mer, ou sur les terrasses boisées, sans cesse rafraîchies
+par les brises marines.
+
+Après avoir erré si long-temps parmi de tristes squelettes de bourgs et
+de villages, il serait temps d’arriver à la capitale, à l’illustre
+Cyrène, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques lieues. La
+renommée de ses merveilles, grossie par une imagination de feu, mais
+confuse et fantasque, traverse les sables du _Saharah_ ; elle fournit
+aux entretiens des nègres du Soudan, et des paisibles habitants de la
+poudreuse _Tombouctou_. Cette renommée, accréditée en Europe sous
+d’autres couleurs, doit irriter la curiosité de mon lecteur ; et,
+fatigué sans doute de mes prolixes digressions, il me demande avec
+raison à la satisfaire. Mon désir ne serait pas moins vif que le sien.
+Mais en raison même de cette grande célébrité, et des découvertes
+qu’elle nous promet, je craindrais de négliger les petits objets, dont
+la connaissance est quelquefois très-utile, après avoir vu les grands
+qui quelquefois aussi le sont moins. Peu de ruines restent d’ailleurs à
+voir dans la Pentapole ; je préfère continuer l’exploration de quelques
+faits isolés, et conduire ensuite mon lecteur dans la capitale, plutôt
+que de recommencer cette exploration qui lui paraîtrait, en sortant de
+Cyrène, plus minutieuse, et tout-à-fait sans intérêt.
+
+Ainsi, je quitte _Ghernès_ avec la caravane, prenant la direction nord-
+ouest ; elle doit nous conduire, à travers les montagnes, auprès d’un
+port célèbre encore chez les habitants actuels. Contre mon espérance,
+dans les diverses parties des terrasses que je parcours, je ne trouve
+aucune ruine remarquable, ni la moindre trace d’un ancien chemin. La
+ligne que je suis est même peu fréquentée par les Arabes ; à chaque
+instant il faut s’arrêter pour abattre les branches des arbres, et se
+frayer, par ce moyen, un passage à travers les épaisses forêts de cyprès
+et de genévriers. Ces fréquents obstacles rendent notre marche lente et
+irrégulière, et son estime inexacte ; nous sommes partis dès le lever du
+soleil de _Ghernès_, et nous n’arrivons au port de _Sousa_ qu’à deux
+heures après midi.
+
+Ici, comme auprès du _Naustathmus_, une petite plaine sépare les bords
+de la mer, des escarpements abrupts de la montagne ; mais à peine s’est-
+on approché du rivage, que la vue est aussitôt frappée des nombreux
+restes d’antiquité qu’on y aperçoit. Un banc de roche, formé en majeure
+partie d’une espèce de brèche encore mal liée, suit parallèlement les
+bords de la mer, et sert de base aux ruines d’une ancienne ville. Cette
+ville était entourée d’un mur construit en grandes assises sur le même
+massif de roche ; il n’en reste plus que le côté méridional flanqué par
+intervalles de petites tours carrées. Du côté opposé, les flots de la
+mer, frappant immédiatement ces bases peu solides, sont parvenus à y
+faire, de même qu’à _Erythron_, de nombreuses échancrures, et ont formé
+çà et là de petits promontoires couronnés de débris.
+
+Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette ancienne
+ville, je ne pus distinguer que les ruines de deux temples, contenant
+l’un dix, et l’autre six colonnes de marbre blanc, bariolé de longues
+veines bleuâtres, connu, je crois, sous le nom de pentélique.
+
+Ces deux temples étaient chrétiens ; indépendamment du style des
+chapiteaux, indice certain du moyen âge (Voyez pl. XXVII, fig. 1, 2), on
+remarque sur les fûts des croix taillées en relief, et surmontées d’un
+globe pouvant représenter l’anse égyptienne, qui, dans d’autres cantons
+de l’Afrique septentrionale, accompagne toujours le symbole du
+christianisme (Voyez même planche, fig. 2)[182]. Cette particularité
+porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole[183]
+usèrent des mêmes précautions que ceux des Oasis. Il est certain,
+d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la
+croix ansée des anciens Égyptiens, dans l’intention peut-être de
+déguiser par ce symbole antique de la régénération physique[184], une
+régénération morale, foi naissante qu’on n’osait alors professer
+ouvertement.
+
+On voit aussi, dans le fond de ces deux temples, une grande pièce
+cintrée semblable à celles que j’ai fait remarquer dans les tours et les
+châteaux romains ; j’ai indiqué la cause de cette analogie de
+dispositions architectoniques entre des édifices d’une destination si
+différente.
+
+L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable.
+Hors de l’enceinte, et à son extrémité orientale, on voit un quai
+magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en
+amphithéâtre (Voyez pl. XXVIII). Du côté opposé sont les traces
+d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les
+eaux. Le port, plus intéressant, et objet spécial de cette excursion,
+malgré les envahissements de la mer, peut néanmoins donner encore une
+idée de son ancien état. Deux gros rochers, peu écartés l’un de l’autre,
+et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs
+écueils font suite à ces rochers dans l’ouest, et l’abritent
+parfaitement, de ce côté, des efforts des vagues, dont l’impétuosité
+n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux
+qui s’avance à quelque distance dans l’occident. Ce port, quoique
+infailliblement changé, par les éboulements, de son ancienne forme,
+semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et
+confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs, et particulièrement Scylax,
+de sa situation, qui le rendait sûr et accessible par tous les
+temps[185].
+
+Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de
+décrire ne soient, d’après leur position relativement au
+_Naustathmus_[186], celles d’Apollonie, et que ce port n’ait été, par
+conséquent, celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation
+grecque.
+
+Strabon, comme l’a fait observer M. Letronne[187], est le seul auteur
+qui nous ait conservé le nom du port de Cyrène, qu’il nomme Apollonie.
+Les autres géographes font en effet mention, les uns de ce port sans lui
+donner aucun nom, et les autres d’Apollonie sans la citer comme port de
+Cyrène.
+
+Ceci peut s’expliquer, en admettant que ce port n’eut pas de nom
+particulier, jusqu’à ce que les habitants de Cyrène y eussent fondé une
+ville qu’ils nommèrent Apollonie[188] en l’honneur du dieu protecteur de
+la contrée. Cette ville resta long-temps dépendante de Cyrène, et ne
+servit d’abord, pour ainsi dire, que d’entrepôt pour son commerce[189] ;
+on pourrait peut-être attribuer à cette dépendance la tradition
+d’Étienne de Byzance, qui seul nous apprend qu’Apollonie se nommait
+aussi Cyrène[190]. Quoi qu’il en soit, elle devint autonome sous les
+Ptolémées ; ces rois la placèrent au nombre des cinq principales villes
+formant la Pentapole libyque[191]. C’est probablement dès cette dernière
+époque que le _Phycus_, quoique plus éloigné de la métropole, et dans
+une position peu favorable pour elle, succéda néanmoins à Apollonie
+comme port de Cyrène[192] ; ce qui arriva incontestablement par la
+suite, au rapport de Synésius[193].
+
+Cependant, par une de ces chances subversives attachées aux destinées
+des villes et des empires, l’ancienne vassale de Cyrène devint à son
+tour, sous le nom de _Sozysa_, conservé jusqu’à nos jours, la capitale
+de la Pentapole, alors nommée Libye supérieure[194] ; tandis que la
+superbe Cyrène tombait en ruines, et ne jouait plus qu’un rôle
+secondaire dans cette contrée qu’elle avait illustrée.
+
+J’ai déja dit que les bords de la mer, auprès d’Apollonie, sont en
+majeure partie formés de bancs de roche, prolongements aplatis des monts
+Cyrénéens. Dans les intervalles d’un banc à l’autre, on remarque du
+sable rougeâtre, couleur occasionnée par des productions marines, sur
+lesquelles M. Della-Cella a donné des renseignements curieux. On doit
+regretter que cet habile voyageur n’ait pas parcouru d’autres cantons
+littoraux de la Pentapole, particulièrement ceux du _Naustathmus_ et
+d’_Erythron_. La science se serait enrichie de ses judicieuses
+observations, et les cabinets des collections que l’on peut faire sur
+ces rivages, où les débris de divers genres de zoophytes se trouvent
+confondus avec ceux de coquillages, et peuvent donner lieu à de
+singulières méprises aux yeux d’une personne peu exercée dans ces
+connaissances. Quant à moi, qui leur suis totalement étranger, au lieu
+de m’exposer à me charger indifféremment de reliques ou de sachets de
+sable, j’ai borné mon attention à des choses plus futiles, mais qui
+m’offraient du moins un certain intérêt. De ce nombre est l’observation
+que m’inspira la situation du port de Cyrène, et l’aridité de sa plage,
+dépourvue de toutes parts d’arbres et de sources. Les anciens habitants,
+pour suppléer à la sécheresse du sol, construisirent un aqueduc qui
+traversait la plaine, depuis la région boisée ou le pied des montagnes,
+jusqu’aux bords de la mer. Quelques restes de cet aqueduc existent
+encore : ils sont formés de grands blocs monolithes placés sur une
+chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y
+voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes que
+je ne pus les déchiffrer.
+
+En outre, les Apolloniens profitèrent des endroits où la roche est à nu,
+pour y attirer les eaux des pluies, et creusèrent de toutes parts de
+vastes citernes. Ces dernières précautions étaient de nature à durer
+plus que la première ; aussi leur utilité se fait-elle sentir encore de
+nos jours, puisque seules elles fournissent aux besoins des Scénites qui
+occupent cette plage déserte. D’après cette description, il est peu de
+personnes qui ne se rappellent aussitôt une des plus jolies scènes de la
+comédie antique, et qui ne soient portées à admirer la fidélité des
+peintures locales de l’auteur. L’aridité de la plage du port de Cyrène,
+la difficulté d’y trouver de l’eau, la peine qu’il faut prendre pour y
+creuser des puits, se trouvent en effet parfaitement peintes dans le
+Rudens de Plaute, où une cruche d’eau devient le prix des plus douces
+expressions, des plus aimables faveurs d’Ampelisque, même à l’égard d’un
+valet[195].
+
+Cependant, si je reconnais avec plaisir que la fidélité locale a été
+bien observée dans cette scène de la comédie du poète romain, je dois de
+même signaler les erreurs qu’il a commises dans les autres, non point en
+décrivant le rivage, mais d’après sa situation relative à celle de
+Cyrène. Nous ne connaissons encore la place qu’occupait cette ville que
+par les notions de l’antiquité. Pline la met à onze milles des bords de
+la mer[196] ; Scylax et Strabon à quatre-vingts stades ; et ce dernier
+ajoute qu’elle se trouvait sur le sommet des montagnes, situation qui
+devait encore en augmenter la distance par la difficulté d’y arriver.
+
+Comment concilier cet éloignement de Cyrène des bords de la mer, avec
+les voyages fréquents que Plaute fait faire à ses personnages d’un de
+ces deux lieux à l’autre, dans un intervalle de huit ou neuf
+heures[197] ? De plus, Apollonie n’est pas une seule fois nommée par
+Plaute, et cependant cette ville pourrait seule convenir à la
+disposition de l’action du Rudens. Étienne de Byzance, comme nous
+l’avons fait remarquer, dit qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène ; mais
+cette raison, qui aurait tout l’air d’une excuse d’érudition, ne peut
+d’ailleurs être alléguée en faveur de Plaute, puisque, de même
+qu’Hérodote et Synésius, il fait mention du sénat de Cyrène.
+
+Dans la crainte que ces remarques ne dégénèrent en prétentieux
+commentaire, je les terminerai par cette simple observation. En général,
+les anciens poètes, au lieu d’être infidèles à l’exactitude
+géographique, aident au contraire à l’expliquer, et parfois même à
+l’établir. Que si nous trouvons ici Plaute contraire à ce principe, il
+me paraît vraisemblable qu’ayant pris le sujet de sa pièce d’un auteur
+grec, _Diphile_, comme il l’indique dans le prologue, il aura, par une
+nouvelle disposition de scènes, altéré celle d’un lieu que nous
+trouverions sans doute fidèle dans l’original s’il était parvenu jusqu’à
+nous.
+
+
+[Note 178 : PTOLEM. Geogr. l. IV, c. 4.]
+
+[Note 179 : Voc. _Thestis_, _Thyne_.]
+
+[Note 180 : Oriens Christ. t. II, p. 630.]
+
+[Note 181 : SYNES. epist. 6.]
+
+[Note 182 : La croix ansée des anciens Égyptiens fut adoptée par les
+chrétiens de l’Oasis de Thèbes. Dans les tombeaux de _Ghabaouet_, elle
+se trouve ainsi figurée à côté des scènes les plus connues de l’ancien
+Testament.]
+
+[Note 183 : L’Évangile fut prêché à Cyrène dès son apparition (Oriens
+Christ, t. II, p. 622).]
+
+[Note 184 : JABLONSKI, Pantheon ægypt. l. II, c. 7.]
+
+[Note 185 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
+
+[Note 186 : Scylax et Strabon mettent cent stades du _Naustathmus_ au
+port de Cyrène, et le Périple anonyme cent vingt. Cette différence, et
+d’autres analogues, autorisent à croire que les stades sont calculés,
+dans ce stadiasme, à sept cents au degré.]
+
+[Note 187 : STRABON, trad. franç. t. V, p. 485, note 6.]
+
+[Note 188 : Schol. de Pindare.]
+
+[Note 189 : DIODOR. l. XVIII.]
+
+[Note 190 : Voce _Apollonia_. Dans le même paragraphe, Étienne de
+Byzance nomme deux Apollonies qu’il place dans la Libye. Où pouvait être
+la seconde ? c’est ce qu’aucun autre auteur ne nous aide à expliquer.]
+
+[Note 191 : PLINE, l. IV, c. 5.]
+
+[Note 192 : WESSELING, in Itin. Roman. p. 732.]
+
+[Note 193 : Epist. 51, 100.]
+
+[Note 194 : HIEROCLES, ed. Wesseling, p. 732 ; Geogr. sacra, p. 56.
+Néanmoins, suivant d’autres, cette métropole était Ptolémaïs (ib. 283).
+Voyez le rôle que _Sozysa_ a joué dans la Pentapole chrétienne, et les
+noms de ses évêques dans Le Quien (Oriens Christ. t. II, p. 618).]
+
+[Note 195 : Rudens, acte II, sc. 4.]
+
+[Note 196 : L. IV, c. 5.]
+
+[Note 197 : Le lieu de la scène est auprès du temple de Vénus, situé
+dans le voisinage du port de Cyrène. Des pêcheurs qui sont sortis le
+matin de cette ville, commencent le second acte. Dans le troisième, à la
+sixième scène, Pleusidippe traîne le marchand d’esclaves à Cyrène devant
+les juges. Dans le quatrième, Trachalion, valet de Pleusidippe, va le
+chercher, et est de retour avec lui de Cyrène à la scène première du
+cinquième acte.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XII.
+
+ Camp d’Arabes.
+
+
+J’ai déja parlé des guerres violentes qui divisaient les Arabes de
+Barcah ; j’ai esquissé le tableau d’un vieillard ami du bien, et de plus
+bienfaisant, vivant retiré dans une paisible vallée. Historien
+scrupuleux, non de mes personnelles et fort oiseuses aventures, mais de
+tous les faits qui peuvent servir à caractériser ces peuplades, je vais
+essayer d’en retracer un nouveau. Dans celui-ci, comme dans le
+précédent, la fidélité du récit suppléera peut-être au talent du
+narrateur.
+
+J’étais parti dès le matin d’Apollonie, pour chercher dans les environs
+quelques vestiges de l’ancien chemin de Cyrène. Soit faute de
+renseignements suffisants, soit que ces vestiges aient tout-à-fait
+disparu, mes recherches furent infructueuses. Cependant elles m’avaient
+conduit fort loin de ma caravane, et, de ravin en ravin, j’étais arrivé
+sur les premières terrasses de la montagne. Un Arabe m’accompagnait dans
+cette recherche ; plusieurs fois il m’avait conseillé de retourner à
+_Sousa_, et je ne reconnus l’utilité de ses avis que lorsqu’il n’était
+plus temps d’en profiter. Le ciel, très-pur le matin, s’était
+insensiblement couvert de nuages. Les orages sont de courte durée dans
+la Pentapole, mais ils s’élèvent et éclatent subitement. La pluie,
+fouettée par le vent, nous obligea de nous réfugier dans le plus épais
+de la forêt. Cependant la nuit était survenue, et, contre notre attente,
+l’orage ne se calma un instant que pour recommencer avec plus de
+violence ; il fallut alors nous déterminer à chercher un gîte. Nous
+voilà donc marchant à travers la forêt, tantôt enfoncés dans les
+buissons, et tantôt heurtant contre les branches des cyprès, dont la
+teinte sombre augmentait l’épaisseur des ténèbres. Mais j’oublie que ce
+n’est point de moi-même que j’ai promis d’entretenir le lecteur ; je lui
+fais donc grace des accidents de cette malencontreuse promenade, et je
+le conduis de suite au milieu d’un camp que je trouvai, malgré le
+mauvais temps, dans la plus grande agitation. Mon guide était parent du
+cheik ; et cette parenté, sur laquelle il avait compté, me permit de
+prendre place dans la tente principale, sans attirer, comme à
+l’ordinaire, l’attention générale : de puissants intérêts occupaient les
+esprits.
+
+Tandis que tout était en rumeur dans le camp, le plus grand calme
+régnait dans la tente où je me trouvais ; mais ce calme était plus
+terrible que l’agitation, il ressemblait à la fureur concentrée. La tête
+penchée sur la poitrine, une main posée sur la barbe et l’autre appuyée
+sur des armes, le cheik avait l’air d’être profondément affecté ;
+l’immobilité de son corps laissait apercevoir le moindre mouvement de
+ses yeux : l’expression en était si variée, elle en était si rapide, que
+le désespoir et la résignation, la colère et l’attendrissement,
+paraissaient lutter ensemble à la fois, et cependant être vainqueurs ou
+vaincus tour-à-tour.
+
+Les principaux de la tribu étaient rangés en demi-cercle auprès de lui.
+Malgré la différence de leurs attitudes, on voyait qu’une même idée
+absorbait leurs pensées : chacun d’eux fixait tristement ses regards sur
+le sol, et les portait de temps en temps sur des draperies entassées au
+milieu de l’assemblée. Des flambeaux de bois résineux étaient placés à
+quelques pas de l’entrée de la tente ; selon que le vent s’apaisait ou
+qu’il redoublait, leur éclat pénétrait dans l’intérieur, faisait jaillir
+le poli des armes, et détachait des masses d’ombres les traits fortement
+prononcés des assistants ; ou bien leur pâle lueur ne répandait sur
+cette scène silencieuse qu’un demi-jour sépulcral plus pénible que
+l’obscurité parfaite.
+
+N’osant interroger personne, j’attendais que quelqu’un prît la parole,
+pour connaître la cause de ce qui se passait dans le camp, lorsque
+j’aperçus dans la forêt voisine une troupe d’Arabes portant des torches
+allumées. Deux femmes les devancent ; elles se dirigent à la hâte vers
+nous ; enfin elles entrent ou plutôt se précipitent dans la tente.
+Aussitôt le cheik se lève, les traits de son visage se contractent, ses
+gestes paraissent convulsifs ; il porte la main sur le tas de draperies,
+en écarte une partie, et prononce ces paroles : « _Zahrah_, voilà ton
+fils ! _Zelimèh_, voilà ton époux ! » C’était le cadavre ensanglanté
+d’un jeune homme !... A cet aspect inattendu, je ne pus me défendre d’un
+sentiment d’horreur ; mais la scène avait tout-à-fait changé autour de
+moi. A la longue contrainte du cheik, avaient succédé des torrents de
+larmes ; au silence et à l’immobilité de l’assemblée, avaient succédé
+les imprécations de la fureur et l’impétuosité de ses mouvements. Et,
+malgré le grand tumulte qui régnait, malgré les éclats tonnants des
+rauques vociférations, les cris de désespoir de la mère retentissaient
+dans tout le camp ; sa voix couvrait toutes les voix, comme si les
+angoisses d’une mère avaient une force surnaturelle, comme si sa douleur
+devait surpasser toutes les douleurs.
+
+Cette scène, déchirante par son objet, terrible par son expression, et
+accompagnée de l’obscurité de la nuit et des accès violents de l’orage,
+produisait un effet profond. La nature paraissait se prêter au désordre
+des passions humaines : le mugissement des vents dans la forêt se
+confondait avec la rumeur confuse du camp ; et de longs éclairs, en
+pénétrant dans la tente, répandaient leur éclat livide sur l’aspect
+hideux du tableau.
+
+Cependant peu à peu l’orage se calma, et ce calme de la nature ne fit
+qu’accroître la fureur des hommes. Plus de vague courroux, plus de cris
+tumultueux ; mais les mots _sang_ et _vengeance_ étaient répétés de
+toutes parts. De toutes parts on sellait les juments, on entendait le
+cliquetis des armes. Les femmes seules exhalaient encore des plaintes :
+elles parcouraient ensemble le camp ; leurs cheveux dénoués flottaient
+sur leurs visages ; elles portaient leurs jeunes enfants, les pressaient
+contre leur sein, les montraient aux spectateurs ; et, poussant de longs
+gémissements que répétaient les échos des montagnes, elles provoquaient
+ainsi tous les guerriers au combat.
+
+Déja un grand nombre d’Arabes étaient partis ; le cheik était à leur
+tête ; moi-même j’avais quitté sa tente, objet de deuil et d’horreur. Un
+groupe d’arbres voisin m’avait offert un gîte ; et là, quoique long-
+temps troublé par la rumeur expirante des voix, quoique mon esprit fût
+vivement frappé de tant d’objets affreux, je parvins enfin à goûter
+quelques moments de repos.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+[Illustration : PARTIE ORIENTALE _DE LA_ PENTAPOLE LIBYQUE.]
+
+[Illustration : PLAN _des Ruines de_ CYRÈNE levé en 1825.]
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XIII.
+
+Promontoire _Phycus_. — Ville de Baâl. — Jardin des Hespérides. — Barcé.
+ — Ptolémaïs.
+
+
+Je quitte Apollonie, et laissant Cyrène à ma gauche, je continue mes
+excursions vers l’ouest. Je franchis de nouveau les hautes terrasses des
+montagnes qui, décrivant ici un grand coude vers le nord, vont former le
+promontoire brumeux du _Phycus_. Deux fois, dans mes traversées
+maritimes, je me suis approché de ses falaises ; et dans ces occasions,
+comme dans celle-ci, je n’ai pu les visiter. Cependant, au défaut de mes
+témoignages sur ce sujet, j’en puiserai dans l’antiquité. Strabon nous
+apprend que ce promontoire, le plus septentrional de la côte libyque,
+contenait une petite ville[198] ; Ptolémée, qu’il étoit défendu par un
+château[199] ; et Synésius, qu’il était dangereux à habiter à cause des
+eaux stagnantes, et des exhalaisons fétides qu’elles produisaient : un
+port, ajoute-t-il, se trouvait à son extrémité occidentale, ce qui est
+confirmé par le Périple anonyme, et les environs en étaient rocailleux,
+puisqu’un endroit seul y offrait de ces lits de sable, où, pour me
+servir des expressions de notre auteur, l’on trouve à reposer si
+agréablement[200]. Ce port qui devint celui de Cyrène lors de la
+décadence de la Pentapole, paraît avoir été fréquenté dès la plus haute
+antiquité, et particulièrement par les Phéniciens, d’où il prit même son
+nom[201]. D’après cette observation, on serait tenté de reconnaître les
+traces d’une colonie de ce peuple commerçant aux ruines considérables de
+_Bénéghdem_, que l’on rencontre sur le sommet de la montagne, à quelque
+distance du _Phycus_. Selon mes calculs, j’ai été porté à estimer la
+position de ces ruines à douze lieues à l’ouest de Cyrène ; mais cette
+estime, on ne peut pas plus incertaine à cause de l’irrégularité des
+lignes décrites dans ma marche sinueuse, ne m’empêche pas de faire
+correspondre _Bénéghdem_ à l’ancienne _Balacris_, située sur la route
+qui conduisait à Ptolémaïs, à quinze milles de Cyrène selon Ptolémée, et
+à douze selon Peutinger : ce dernier auteur dit que cette ville
+contenait un temple d’Esculape. Mais ce rapprochement serait peu
+important, s’il n’en provoquait un autre sur lequel se fondent
+principalement mes conjectures. Le nom de _Balacris_ rappelle, en effet,
+celui de _Balis_, ville de Libye, dont nous connaissons plusieurs
+homonymes en Judée, et qui, d’après Étienne de Bysance, était située
+auprès de Cyrène, et ainsi nommée à cause du dieu _Baleus_ qui y avait
+un temple. Or, ce _Baleus_ est évidemment le même que Baâl, divinité des
+Assyriens et des Phéniciens ; et le savant commentateur d’Étienne, à qui
+cette analogie n’a point échappé, en induit que _Balis_ n’eut point
+d’autre origine[202]. On sait d’ailleurs que les Phéniciens bâtirent
+plusieurs villes sur le littoral d’Afrique, et leur donnèrent leurs
+noms, chose si connue dans l’histoire, qu’elle n’a pas besoin d’être
+appuyée d’aucune autre citation.
+
+Si nous rapprochons ces diverses observations, nous serons portés à nous
+croire dans un lieu des plus intéressants de la Cyrénaïque, et dont les
+ruines appartiendraient originairement à une époque antérieure à la
+colonisation grecque. Toutefois, examinons ces ruines, et voyons si leur
+état actuel peut aider en quelque chose à ces suppositions.
+
+Le site où elles se trouvent est un des plus âpres et des plus sauvages
+de la contrée de Barcah : de toutes parts on voit des vallées sinueuses
+et des gorges étroites. Vers le nord, la montagne s’incline
+graduellement jusqu’aux bords de la mer ; vers le sud, apparaissent
+plusieurs élévations sur les crêtes desquelles sont des restes d’anciens
+postes fortifiés. Quant aux ruines mêmes de _Bénéghdem_, elles sont
+éparses en partie au fond d’un vallon, et en partie sur des rochers
+abrupts. Là, comme ailleurs, on trouve de nombreuses excavations dans le
+roc ; mais leur aspect est tel qu’on ne saurait affirmer si elles
+servirent d’habitations ou de tombeaux. Point d’entrée régulière, point
+de voûte unie, point de salle rectangle : ce sont des cavernes la
+plupart naturelles, où l’on aperçoit toutefois çà et là quelques marques
+grossières du ciseau, et dont les seuls ornements consistent en touffes
+d’arum et de fétides aristoloches. Ainsi, quoique les ruines de
+_Bénéghdem_ frappent l’imagination par je ne sais quoi d’antique et de
+mystérieux, elles ne donnent néanmoins aucun renseignement sur mes
+précédentes hypothèses : que les Phéniciens aient habité ou non ce
+canton, aucun témoignage ne le prouve, ni ne le contredit. Je ne
+prendrai point pour tels des signes bizarres gravés irrégulièrement sur
+les parois des grottes ; j’en ai donné ailleurs l’explication : je les
+trouve, il est vrai ici, dans un lieu que les Phéniciens probablement
+ont habité, mais les voilà de même sur un château sarrasin. Passons donc
+à un autre sujet.
+
+Avant de nous éloigner davantage du promontoire _Phycus_, il convient
+d’examiner une question qui, selon mes conjectures, s’y rattache ; je
+veux parler du célèbre jardin des Hespérides.
+
+Je suis porté à douter au moins de l’opinion des savants Mannert, Thrige
+et Malte-Brun, lesquels, embarrassés de la confusion qui règne dans les
+notions de l’antiquité sur le jardin des Hespérides, trouvent plus
+simple de placer ce jardin plutôt dans les idées populaires que dans la
+réalité ; et dans la fable bien plus que dans la géographie. Les idées
+mythologiques se trouvent, il est vrai, dans l’antiquité, le plus
+souvent unies à l’histoire, et tellement confondues avec elle, qu’il
+devient difficile de les distinguer, mais non invraisemblable ni
+impossible. De ce que nous voyons ce fameux jardin placé successivement,
+par des traditions diverses, d’abord dans une île de l’Océan, ensuite à
+l’extrémité occidentale de l’Afrique, et enfin dans la Cyrénaïque, il ne
+résulte point que ce jardin soit le même : cette conformité de
+dénomination me paraît représenter une même idée, mais non une même
+localité ; et rien n’empêche de croire qu’il ait existé différents
+jardins des Hespérides, qui auront successivement pris ce nom de leur
+position occidentale à différentes régions. Mais mon objet n’est point
+ici de traiter des jardins, ou plutôt des localités diverses connues
+sous le même nom ; je dois me borner exclusivement à celui que
+l’antiquité place dans la Cyrénaïque. Son existence dans cette contrée
+est prouvée par les témoignages de Scylax, Hérodote, Strabon,
+Théophraste, et autres.
+
+Le premier de ces auteurs en a laissé une description si détaillée,
+qu’elle seule suffirait pour prouver que cette tradition avait pour base
+fondamentale la géographie, puisqu’elle s’accorde exactement avec
+l’aspect et les productions du lieu qu’elle désigne. Un témoin oculaire,
+le judicieux Della-Cella, a déja fait cette observation, mais il ne lui
+a pas donné assez de développement ; je vais chercher à suppléer, par
+quelques détails, à ses omissions, et je commencerai, comme lui, par
+citer le passage de Scylax.
+
+« Le golfe formé par le promontoire Phycus est inabordable... C’est là
+que se trouve le jardin des Hespérides. C’est un lieu de dix-huit
+orgyes, ceint de toutes parts de précipices si escarpés, qu’ils ne sont
+accessibles d’aucun côté. Il a deux stades d’étendue en tous sens, sa
+longueur étant égale à sa largeur. Ce jardin est rempli d’arbres serrés
+les uns contre les autres, et dont les branches s’entrelacent. Ce sont
+des lotus, des pommiers de toutes les espèces, des grenadiers, poiriers,
+arbousiers, mûriers, myrtes, lauriers, lierres, oliviers domestiques et
+sauvages, amandiers et noyers[203]. »
+
+Est-il nécessaire de dire qu’une description si détaillée n’est point le
+fruit d’une tradition fabuleuse ? N’est-ce pas là de la topographie
+proprement dite, qui n’a rien de commun, on l’avouera, avec
+l’imagination et la fable ? Ajoutons que, si l’on en excepte les noyers
+et les pommiers, tous les arbres nommés par Scylax se retrouvent encore
+de nos jours dans la région boisée de la Cyrénaïque. En admettant donc,
+ce qui me paraît prouvé, que cette description est locale et non pas
+fabuleuse, cherchons à reconnaître le lieu qui, dans cette contrée, peut
+le mieux lui convenir.
+
+L’opinion générale des savants place ce jardin auprès de l’ancienne
+Bérénice, par la raison que cette ville appelée d’abord Hespéris donna
+ce nom au jardin des Hespérides, ou bien qu’elle l’en reçut. L’aspect et
+les productions des lieux comparés au témoignage de Scylax sont tout-à-
+fait contraires à cette opinion. Bérénice, actuellement Ben-Ghazi,
+située à l’extrémité occidentale de la Pentapole, se trouve séparée, par
+une plaine de six lieues environ, de la région boisée, c’est-à-dire des
+terrasses au-dessus desquelles s’étend le plateau cyrénéen. Une plage
+nue, aride, sablonneuse, généralement rocailleuse, mais plate, et
+parsemée seulement çà et là de quelques tiges de palmiers, tels sont le
+lieu même et les environs de l’ancienne Bérénice, surnommée avec raison
+_la Brûlante_ par l’exact Lucain[204].
+
+On conviendra que cette situation est on ne peut pas plus contraire à un
+lieu _ceint de précipices et de toutes parts inabordable_ ; à un lieu
+qui offrait une si belle végétation, que sa description exacte a passé
+pour fabuleuse ; enfin à l’idée que les anciens ont donnée du jardin des
+Hespérides, et de la grande fertilité de son territoire qui passait pour
+le meilleur de la Cyrénaïque[205].
+
+Je n’ignore point que des personnes, par respect pour des opinions
+accréditées, n’ont pas craint, naguère encore, d’être infidèles aux
+convenances locales, et qu’elles se sont obstinées à placer ce jardin
+auprès de Bérénice. Des figuiers sauvages et des caroubiers clair-semés
+dans un peu de terre d’alluvion, non loin de cette ancienne ville, leur
+ont paru convenir parfaitement aux descriptions des anciens. Quant à
+moi, dont l’opinion sur des sujets d’érudition est, sans doute, d’un
+bien faible poids, et qui par cette raison même ne crains pas de
+combattre ces sortes d’opinions lorsque je ne les trouve point d’accord
+avec les lieux que j’ai visités, je ne perdrai pas mon temps à réfuter
+plus longuement celle que je viens de rappeler. Au défaut d’un grand
+savoir, je me servirai de mes yeux et de mon bon sens, et je chercherai
+à reconnaître la vraie place du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.
+
+Pourvu de ce modeste secours, je serai porté à persister dans mon idée ;
+je détournerai la vue de l’aride Bérénice, et grimpant au promontoire
+_Phycus_, me reposant près du port des Phéniciens, j’aurai la bonhomie
+de voir dans ce port celui où abordèrent les Argonautes, lorsque du cap
+Malée ils furent poussés en Libye par le vent du nord. Je mesurerai des
+yeux les hautes terrasses du promontoire ; je parcourrai les épaisses
+forêts, les bosquets dont elles sont couvertes ; je dénombrerai les
+espèces d’arbres et d’arbustes que j’y rencontrerai ; et me trouvant
+dans un lieu ceint de toutes parts de précipices, de toutes parts
+inabordable ; reconnaissant les mêmes plantes nommées par Scylax, je
+céderai à mon goût pour l’illusion, je me croirai dans l’ancien jardin
+des Hespérides. Je ferai plus, j’essaierai d’expliquer des allégories
+par des allégories : le terrible dragon qui gardait le jardin mystérieux
+déroulera sa croupe rocailleuse à ma vue ; il le ceindra de ses
+sinueuses aspérités, et en défendra encore l’accès de nos jours à nos
+Argonautes de Gênes ou de Provence, mais en ceci mon imagination fera
+peu de frais. Pline me suggérera littéralement mon allusion, puisqu’il
+l’a déja faite lui-même pour cet autre dragon de Lixos, qui, auprès des
+colonnes d’Hercule, comme le mien vis-à-vis de l’ancien Péloponèse,
+brave encore les efforts des tempêtes, et attend les interprétations des
+savants. La forme en promontoire de cet autre jardin des Hespérides,
+à-peu-prés semblable à celle du _Phycus_, les rochers dont il est
+hérissé, ou si l’on préfère, le bras de mer qui l’investit comme ferait
+une zône, ont suggéré aux Grecs, dit cet ancien naturaliste, de feindre
+qu’il était gardé par un dragon[206]. Cependant, quoiqu’il soit parfois
+utile que chacun cède à ses goûts, je m’arrêterai dans ce débordement
+d’hypothèses, et leur souhaitant un bon accueil chez les sévères
+critiques, je continuerai mes promenades, prêt à recommencer à rêver, si
+l’occasion s’en présente.
+
+Ainsi je quitte _Bénéghdem_, et me dirigeant droit à l’ouest, à travers
+des vallées et des forêts qui offrent la plus piquante variété, j’arrive
+à l’extrémité de cette partie du plateau : j’en descends quelques
+marches et je me trouve auprès des ruines d’une ville distante de trois
+à quatre lieues de la mer, et située au milieu d’un groupe de collines
+dans une petite plaine très-fertile, nommée par les habitants _Merdjèh_,
+prairie. Des puits très-profonds, des tombeaux, et quelques pans de
+murailles, restes des temps antiques, peu intéressants par eux-mêmes,
+acquièrent néanmoins une grande importance, puisqu’ils servent à
+constater dans ce lieu l’ancienne existence d’une ville qui joua un rôle
+important dans l’histoire de la Cyrénaïque ; je veux parler de Barcé.
+
+Il serait superflu d’exposer ici la méprise que plusieurs auteurs
+anciens et modernes ont faite en confondant cette ville avec Ptolémaïs,
+située vis-à-vis et aux bords de la mer. Mannert, Thrige et autres
+savants ont prouvé longuement cette erreur qu’il n’est plus permis de
+mettre en problème, après le témoignage oculaire de Della-Cella, et dont
+mon propre examen m’a tout-à-fait convaincu. Ainsi, nous récuserons les
+traditions de Strabon, Pline, Suidas, Servius, et même d’Étienne qui,
+pour trancher à sa manière les difficultés géographiques, donne à la
+première ville l’un et l’autre nom[207] ; et nous nous en rapporterons
+exclusivement aux renseignements donnés par Ptolémée[208], et
+antérieurement par Scylax qui distingue positivement ces deux villes,
+place l’une dans l’intérieur des terres à cent stades de la mer, et
+l’autre sur le littoral[209], ce qui est parfaitement conforme à la
+disposition géologique des lieux, et aux ruines que l’on y trouve. Ce
+point admis, jetons un coup d’œil sur les annales de cette ville célèbre
+dont l’histoire a conservé des traits intéressants.
+
+Il me paraît permis de penser contre l’assertion positive d’Hérodote,
+mais par induction de ce qu’il avance dans plusieurs passages, que Barcé
+serait peut-être antérieure à l’établissement des Grecs en Libye, ou que
+du moins elle serait originairement indépendante de leur colonisation.
+Cet historien dit que cette ville fut bâtie par les frères d’Arcésilas,
+quatrième roi de Cyrène[210] ; et Étienne de Byzance, qu’elle fut
+construite en briques, et que ses fondateurs furent Persée, Zacynthe,
+Aristomédon et Lycus[211]. Ces deux traditions ne sont contradictoires
+qu’en apparence, puisque les fondateurs nommés par Étienne pourraient
+être les frères d’Arcésilas qu’Hérodote n’a point nommés : aussi n’est-
+ce pas de là que je tirerai mes inductions.
+
+S. Jérôme affirme que Barcé était l’ancienne capitale d’une peuplade
+libyenne[212], et nous trouvons dans Hérodote plusieurs passages qui me
+paraissent favorables à cette opinion. Sous le troisième roi de Cyrène,
+à une époque par conséquent antérieure à la fondation présumée de Barcé,
+il est question d’Adicran, roi des Libyens, qui, outré des incursions
+que les Cyrénéens faisaient dans son territoire, implora le secours des
+Égyptiens pour les en chasser[213]. Plus tard nous voyons un Arcésilas
+s’allier avec Alazir, roi des Barcéens, et se réfugier ensuite auprès de
+ce prince[214]. Or, les noms de ces rois de Libye ne sont point grecs,
+comme l’a fait remarquer Mannert ; et cette succession de souverains
+indigènes traitant avec une grande puissance telle que l’Égypte, et
+s’alliant avec la famille royale de Cyrène, suppose nécessairement chez
+eux une filiation de pouvoir, et un point central de résidence, d’autant
+plus que les Barcéens étaient assez avancés en état social, pour que les
+traditions aient rapporté que Minerve leur avait enseigné à conduire les
+chars, et Neptune à dompter les chevaux[215].
+
+Il paraît donc probable que Barcé ne fut pas fondée par les Grecs et à
+l’époque rapportée par Hérodote, mais seulement agrandie et reconstruite
+par eux à cette époque, et qu’elle dut être antérieurement en grand, ce
+que les bourgades méridionales de la Pentapole furent de tout temps en
+petit, c’est-à-dire, une enceinte spacieuse pour renfermer les
+troupeaux, et des tours élevées pour les défendre. Il résulte en outre
+des récits d’Hérodote, qu’après même que les Barcéens se furent mêlés
+dans leur ville avec les Grecs, ils continuèrent à être gouvernés par
+leurs propres rois. La vengeance qu’ils exercèrent sur Arcésilas,
+vengeance qui s’étendit à leur souverain Alazir, occasionna un événement
+assez connu, pour qu’il soit superflu de le répéter. Tout le monde se
+rappelle aussi l’expédition d’Ariandès, le stratagême d’Amasis, la prise
+de Barcé et la perfide cruauté de Phérétime. Cette catastrophe porta une
+atteinte irréparable à la ville de Barcé : la majeure partie de ses
+habitants, réduits en esclavage, furent envoyés en Égypte, et de là dans
+la Bactriane où ils fondèrent une bourgade qui porta le nom de leur
+ville natale. Aussi l’histoire se tait long-temps sur cette ville, et ne
+recommence à éclairer ses annales que pour indiquer un nouvel événement
+qui, quoique moins funeste que le premier, porta néanmoins un coup plus
+terrible encore à l’existence politique de Barcé. Les Ptolémées furent à
+peine maîtres de la Pentapole, qu’ils fondèrent une ville sur le
+littoral dans le lieu même qui avait servi jusqu’alors de port à Barcé,
+et de même que nous avons vu Apollonie succéder en puissance à Cyrène,
+de même, à mesure que la ville nouvelle s’agrandit, elle attira dans ses
+murs les habitants grecs de l’ancienne, et la fit peu-à-peu oublier à un
+tel point, que la plupart des géographes l’ont confondue avec elle.
+Néanmoins, l’ancienne Barcé continua d’être habitée par les Libyens,
+mais comme ville libyenne, et non comme ville grecque. Ses habitants
+reprirent leurs anciennes habitudes ; ils recommencèrent leurs
+excursions, et acquirent un si grand renom par leurs brigandages, que
+toutes les peuplades de la Libye cyrénaïque se réunirent à eux, et ils
+furent collectivement désignés par le nom de Barcéens.
+
+En résumant les faits et les conjectures que je viens d’exposer sur la
+ville de Barcé, il ne faut point s’étonner des ténèbres dont elle est
+restée entourée dans l’histoire, et qu’Eutrope, Ammien, Synésius,
+Antonin, Hiéroclès et Procope ne l’aient pas même nommée. Toutefois il
+me paraît certain que cette ville, habitée avant la colonisation
+grecque, survécut à tous ses désastres ; qu’après avoir été occupée
+d’abord par des Libyens seuls, et ensuite par des Libyens conjointement
+avec des Grecs et des Romains, elle joua encore un rôle important à
+l’époque chrétienne, et eut des pontifes de cette religion ; que même
+dans ces derniers temps elle fut distinguée et indépendante de
+Ptolémaïs[216] ; enfin que, tombée au pouvoir des Musulmans, elle fut
+rendue, pour ainsi dire, à ses destinées primitives. Elle vit alors la
+barbarie reconstruire ses murs, relever ses tours antiques, répandre de
+leur sommet l’épouvante et la terreur, l’entourer comme autrefois de
+déserts ; enfin, pour comble de similitude, elle donna son nom à toute
+la contrée, de même que les Barcéens avaient donné le leur à toutes les
+peuplades qui les entouraient.
+
+Rendons-nous maintenant à Ptolémaïs, dont j’ai déja indiqué la position.
+A peine avons-nous descendu les derniers contre-forts de la montagne,
+que nous nous trouvons en effet, comme le dit Scylax, à cent stades de
+Barcé et sur les bords de la mer, les ruines de la ville des Ptolémées,
+dont les habitants actuels ont conservé, aussi fidèlement que leur
+langage le permettait, l’ancien nom dans celui de _Tolometa_. De même
+que les autres ruines des villes littorales que nous avons visitées,
+celles de Ptolémaïs sont en grande partie envahies par la mer ; mais des
+débris précieux, tels que des colonnes, des blocs de marbre et de
+porphyre, se trouvent ici en si grand nombre, qu’on peut les distinguer
+fort loin à travers la transparence des eaux. D’après cette description,
+il serait difficile de juger de l’ancienne disposition du port de la
+ville. Si l’on s’en rapporte à l’aspect qu’il offre dans son état
+actuel, il ne parait pas avoir jamais été aussi sûr que celui
+d’Apollonie. Quoi qu’il en soit, un gros rocher isolé couronné de pans
+de murs que l’on voit au nord-est, et à un quart de lieue du port, est
+sans contredit le même que l’île fortifiée appelée _Ilos_ par le Périple
+anonyme[217], _Myrmex_ par Ptolémée[218] et Synésius, et offrant suivant
+ce dernier un phare aux navigateurs[219].
+
+Quant aux monuments de Ptolémaïs, les seuls qui aient résisté aux
+outrages du temps se trouvent à quelque distance des bords de la mer, et
+sur les dernières ondulations de la montagne. Un des plus importants est
+une caserne romaine entourée d’un large fossé, et d’une double
+enceinte[220]. Dans l’intérieur, on trouve encore dans un état parfait
+de conservation les fourneaux qui servaient aux usages domestiques des
+soldats. Sur la façade de l’édifice on voit trois immenses blocs de grès
+intercalés dans ses assises, sur lesquels est une inscription grecque
+très-longue, mais tellement fruste, qu’un de nos plus célèbres
+philologues, M. Letronne, affirme que sa restitution complète est, sinon
+impossible, du moins très-difficile. Le peu qu’il nous en apprend
+augmente encore nos regrets, puisqu’elle contient un rescrit d’Anastase
+premier, relatif à divers sujets d’administration publique, et notamment
+au service militaire[221]. Non loin de cette caserne, et à-peu-près au
+centre de la ville, sont les ruines d’un pronaos avec trois colonnes
+debout, seuls restes d’un temple romain au-dessous duquel règne un grand
+souterrain, divisé en neuf corridors enduits de ciment, et destiné
+infailliblement à servir de réservoir. Enfin à l’extrémité occidentale
+des ruines, on voit deux grandes constructions massives, espèce de
+pylône à inclinaison égyptienne qui paraît avoir formé l’entrée de la
+ville[222].
+
+Les autres monuments reconnaissables sont la plupart des grottes
+sépulcrales creusées dans les parois circulaires de cinq à six bassins
+qui bordent le rivage. Ces grottes intérieurement n’ont rien de
+remarquable ; et quant à l’extérieur elles ne sauraient, quoi qu’en ait
+dit Della-Cella, être comparées à celles de Cyrène dont elles diffèrent
+autant par l’aspect général que par les détails particuliers. En effet,
+au lieu de ces façades doriques, si variées par leurs styles, si
+élégantes par leurs proportions, qui décorent la nécropolis de la
+capitale, nous ne voyons dans celles de Ptolémaïs que de petites entrées
+grossièrement taillées dans le roc, mais couvertes d’inscriptions
+gravées irrégulièrement et à diverses époques[223]. Ces inscriptions se
+trouvent placées dans des encadrements qui figurent tantôt de simples
+carrés en relief ou en creux, tantôt des carrés oblongs surmontés d’un
+demi-cercle ou d’un triangle plus ou moins aigu, et tantôt une porte à
+deux colonnes couronnée d’une rosace. Quelle que soit la forme de ces
+encadrements, ils sont toujours accompagnés de deux espèces de tenons,
+comme s’ils étaient suspendus à la paroi de la grotte. Ces petits
+tableaux, sculptés çà et là sur la roche brute, offrent un attrait
+particulier : ils semblent témoigner qu’une pensée tumulaire fut le seul
+ornement dont les familles des défunts voulurent décorer ces asiles de
+deuil.
+
+Cependant d’autres monuments funéraires présentent encore à Ptolémaïs un
+autre genre d’intérêt. Le système d’architecture que nous avons aperçu
+en petit auprès du village de _Djaborah_ se retrouve ici avec plus de
+développement. Une colline, située à l’occident des ruines, fut
+profondément taillée pour ménager, à certains intervalles, des masses
+carrées de rocher creusées en tombeaux. Toutefois ce système ne put
+s’étendre jusqu’au plus considérable d’entre eux, dont la base seule est
+en massif de roche, et le reste en belles assises couronnées d’une frise
+en triglyphes. Ce mausolée contient deux étages : l’inférieur est divisé
+superficiellement en dix caveaux, et horizontalement en cinq cellules de
+chaque côté ; l’entrée en est triangulaire, et formée par l’avancement
+successif des assises qui finissent par se joindre. Cette dernière
+disposition est remarquable en ce qu’elle ne se trouve pas autre part
+dans la Cyrénaïque, et qu’elle est parfaitement conforme à l’entrée de
+la pyramide de Chéops, et à l’intérieur d’un des monuments lagidéens de
+la Marmarique[224]. D’après ces analogies égyptiennes, on est porté à
+attribuer cet édifice aux Ptolémées, et à adopter l’opinion de Della-
+Cella qui lui donne pour fondateur Ptolémée Physcon. On sait que ce
+prince obtint, en vertu d’un décret du sénat de Rome, le gouvernement de
+la Libye orientale et de la Cyrénaïque, et vint y résider pour terminer
+les dissensions qu’il avait avec son frère Philométor. Il est donc
+probable, dit Della-Cella, que ce mausolée n’a pas été élevé avant cette
+époque ; et il l’est bien moins qu’il l’ait été postérieurement ; car,
+d’après la jalousie connue des Égyptiens pour les honneurs de leur
+sépulture, on ne peut supposer que le premier roi égyptien de la
+Cyrénaïque n’ait pas cherché, dans la ville qu’il avait probablement
+fondée, à distinguer son tombeau de ceux de ses sujets.
+
+Je cite d’autant plus volontiers cette opinion très-vraisemblable de
+Della-Cella, que je me vois obligé de le combattre sur une autre qu’il a
+émise au sujet des ruines de Ptolémaïs, et de laquelle il résulte que
+tout ce qui reste de cette ville est pur égyptien, et de ce style qui,
+bien que grossier, a quelque chose de grand qui frappe l’imagination et
+imprime le respect. Assurément Della-Cella n’a pu fonder un pareil
+jugement que sur les croquis informes de Paul-Lucas, Norden et Pococke ;
+car, s’il eût visité les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte, il
+est hors de doute que cet habile voyageur, si judicieux sur tant
+d’autres points d’antiquité, n’aurait pas commis une erreur que j’aurais
+volontiers passée sous silence, selon mon habitude, mais dont la
+réfutation m’a paru trop importante pour l’histoire archéologique de la
+Cyrénaïque.
+
+Les ruines de Ptolémaïs occupent environ quatre milles de circonférence.
+Cette grande étendue, et les beaux monuments que je viens d’indiquer,
+justifient les épithètes de très-remarquable et de très-grande ville que
+Ptolémée et le Périple anonyme donnent à cette ville, et même les
+expressions de Procope qui loue son ancienne splendeur et sa grande
+population[225]. Cependant hors le grand réservoir souterrain du temple,
+on ne trouve ni citerne ni source parmi ces ruines. Je fais cette
+observation, quoiqu’elle doive paraître d’une faible conséquence après
+la description d’Apollonie ; mais j’en prends acte parce qu’elle prouve
+l’exactitude rigoureuse des renseignements transmis à ce sujet par
+l’antiquité. A Ptolémaïs comme à Apollonie, on trouve les vestiges d’un
+aqueduc qui conduisait les eaux de pluie du pied de la montagne dans
+l’intérieur de la ville ; et l’on peut avancer que cet aqueduc fut la
+seule cause de sa prospérité et de sa décadence alternatives. En effet,
+par la négligence des préteurs romains, il tomba en ruines à une époque
+antérieure au règne de Justinien, ce qui occasionna parmi les habitants
+une telle pénurie d’eau, qu’ils se virent la plupart forcés de déserter
+la ville. Cependant, graces aux soins de cet empereur, l’aqueduc fut
+reconstruit ; et Ptolémaïs ne tarda pas à se repeupler et à reprendre
+son ancienne splendeur[226] ; mais il paraît que ce ne fut pas pour
+long-temps. Dans le cinquième siècle de notre ère, l’aqueduc était de
+nouveau détruit, ce que les incursions des Barbares expliquent
+suffisamment à cette époque, et l’infortuné évêque de Ptolémaïs, après
+avoir assuré qu’on ne trouvait point d’eau dans ses murs, dit qu’il
+fallait conquérir par les armes la faculté d’aller chercher aux puits et
+ruisseaux des environs, l’eau nécessaire aux besoins des habitants[227].
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 198 : STRAB. l. XVII, c. 3.]
+
+[Note 199 : PTOLÉM. l. IV, c. 4.]
+
+[Note 200 : SYNES. Epist. 113.]
+
+[Note 201 : Le Périple anonyme nomme le _Phycus_, _Phœnicus_ (IRIARTE,
+p. 486).]
+
+[Note 202 : PINÈDE, dans Étienne, mot _Balis_, n. 28.]
+
+[Note 203 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 110.]
+
+[Note 204 : Bell. civil. l. IX, v. 524.]
+
+[Note 205 : HÉROD. l. IV, 198.]
+
+[Note 206 : PLINE, l. V.]
+
+[Note 207 : Mot _Barce_.]
+
+[Note 208 : L. IV, c. 4.]
+
+[Note 209 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.]
+
+[Note 210 : HÉROD. l. IV, 160.]
+
+[Note 211 : _Loc. cit._]
+
+[Note 212 : _Epist. ad Dardan._]
+
+[Note 213 : HÉROD. l. IV, 159.]
+
+[Note 214 : _Id., ibid._ 164.]
+
+[Note 215 : ÉTIENNE, au mot _Barce_.]
+
+[Note 216 : Geogr. sacra, p. 283, 284. LE QUIEN (Orien. Christ, t. II,
+p. 626), nomme trois évêques de Barcé, indépendamment de ceux de
+Ptolémaïs.]
+
+[Note 217 : IRIARTE, p. 486.]
+
+[Note 218 : L. IV, c. 4.]
+
+[Note 219 : Epist. 4.]
+
+[Note 220 : Voyez pl. LIX, fig. 2.]
+
+[Note 221 : _Journ. des Savants_, mars 1826, p. 168.]
+
+[Note 222 : Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXI.]
+
+[Note 223 : J’ai annoncé dans l’Avant-propos que cette Relation
+contiendrait la traduction des inscriptions par M. Letronne, travail que
+mon peu de connaissance de la langue grecque ne m’a pas permis, il s’en
+faut de beaucoup, d’entreprendre. Cependant, quoique depuis que j’ai
+écrit cet Avant-propos j’aie eu la patience, ou plutôt la faiblesse, de
+passer deux années de veilles sur un sujet aussi obscur que la
+Cyrénaïque, je crains néanmoins que leur résultat ne soit resté bien
+faible, et peut-être un peu hasardé. D’après cette raison, je me suis
+décidé à ne point intercaler dans ce livre la traduction et les savantes
+explications de ces inscriptions, dont j’aurais pu disposer, graces à
+l’obligeance du profond philologue que j’ai nommé, mais qui auraient
+inévitablement contrasté avec mon érudition avanturée et mes phrases
+descriptives. Quelques blocs de marbre posés çà et là au milieu d’un
+frêle édifice auraient-ils pu le rendre plus solide ?]
+
+[Note 224 : Voyez pl. LXX, LXXI.]
+
+[Note 225 : De Ædific. l. VI, c. 2.]
+
+[Note 226 : De Ædific. l. VI, c. 2.]
+
+[Note 227 : SYNES., Epist. 131.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XIV.
+
+ _Teuchira_. — Fleuve _Ecceus_. — _Adrianopolis_.
+
+
+A l’occident de Ptolémaïs la côte devient plus unie, et la plaine qui la
+sépare des escarpements de la montagne, d’une fertilité qui ne le cède
+guère à la région boisée. Si l’on traverse cette plaine dans la saison
+du printemps, la vue est éblouie d’une prodigieuse quantité de pavots,
+dont la couleur pourprée, mariée avec le jaune éclatant de l’anémone
+orientale, étincelle aux rayons ardents du soleil de Libye. En outre, de
+nombreuses plantes aromatiques couvrent les parties de la plaine qui
+n’ont pas été converties en moissons ; les brises marines en agitent
+mollement les touffes fleuries, et se jouant ensuite dans les airs y
+répandent, avec leur voluptueuse fraîcheur, de suaves parfums. De
+quelque côté que l’on porte la vue, on éprouve des sensations
+agréables : d’une part, les collines, toujours variées de teintes et
+d’aspect, se dessinent en mille formes ; de l’autre, la mer présente sa
+vaste étendue, et déroule lentement ses flots sur la plage tranquille.
+Quelques ruines défigurées, éparses çà et là, offrent, il est vrai, au
+milieu de ce tableau plein de vie, l’image de la destruction ; mais
+elles ne produisent pas un effet pénible sur la pensée : l’aspect riant
+de la nature rend le souvenir des temps historiques moins affligeant.
+
+C’est par un chemin aussi agréable, et après neuf heures de marche de
+Ptolémaïs, que nous arrivons aux ruines de _Tokrah_, situées sur une
+légère élévation aux bords de la mer. Ici, comme à _Tolometa_, on est
+frappé d’abord de la similitude du nom moderne avec le nom ancien ; car
+les ruines considérables auprès desquelles nous nous trouvons ne peuvent
+être que celles de _Teuchira_, une des cinq villes qui composaient la
+Pentapole lybique. Sa position, indiquée un peu vaguement par Strabon et
+Ptolémée entre Bérénice et Ptolémaïs[228], est mieux déterminée par
+Hérodote qui la place dans le territoire de Barcé, qu’on aperçoit encore
+de ce lieu sur les montagnes[229], et se trouve enfin irrévocablement
+fixée par le Périple anonyme, dont les deux cent cinquante stades entre
+Ptolémaïs et _Teuchira_[230] correspondent exactement avec la distance
+que nous avons mentionnée.
+
+Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte
+formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence.
+Cette muraille d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses
+angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices plus anciens. Les
+nombreuses inscriptions coupées, renversées, ou placées en tous sens,
+qu’on y aperçoit, en sont la preuve évidente. Procope nous apprend que
+Justinien fit fortifier cette ville[231] ; et quoiqu’il ne dise pas quel
+fut le genre de fortification qu’il employa, ce ne serait pas beaucoup
+hasarder que d’attribuer au même empereur qui fit relever les murs de
+Bérénice, Parætonium et autres, la réédification de la belle enceinte de
+_Teuchira_. Quoi qu’il en soit, autant cette muraille est bien
+conservée, autant l’intérieur de la ville est bouleversé, et ne présente
+que de confuses agglomérations de débris. Della-Cella qui a visité ces
+ruines, a fait mention des deux seuls monuments tant soit peu
+reconnaissables. L’un est couvert, sur chacune des pierres de ses
+assises, d’une inscription entourée d’une guirlande de laurier, et
+contenant des noms et des dates ; l’autre fut évidemment un temple dédié
+à Bacchus, si l’on en juge par les fragments de plusieurs chapiteaux
+ornés de feuilles de vignes et de grappes de raisin. Un pilastre en
+marbre qui paraît avoir formé l’entrée de l’édifice est encore debout ;
+il est couvert de sculptures figurant des palmes et des rosaces
+élégantes[232].
+
+Les tombeaux de _Teuchira_ sont aussi nombreux que ceux de Ptolémaïs ;
+ils ont la même disposition, le même genre d’architecture, et sont
+couverts également d’inscriptions encadrées. Ceci contredit encore la
+comparaison que Della-Cella fait de ces tombeaux avec les belles grottes
+doriques de Cyrène, et le témoignage d’Hérodote qu’il cite à ce sujet,
+d’après lequel _Teuchira_ aurait été soumise aux mêmes lois que Cyrène,
+opinion qui, bien que vraisemblable par le fait, ne se trouve néanmoins
+rapportée nulle part, que je sache, par le père de l’histoire[233].
+
+Il est toutefois certain que _Teuchira_ fut fondée par Cyrène[234] ; que
+ce fut une ville des plus importantes comme des plus anciennes de
+l’Autonomie ; et qu’elle fut faite colonie romaine dans le commencement
+du second siècle de notre ère[235]. Sous les Ptolémées, elle reçut le
+nom d’_Arsinoe_ au lieu de celui de _Teuchira_, qu’elle avait encore
+lorsqu’elle fut prise par Thimbron. Cependant elle ne conserva pas
+toujours sa nouvelle dénomination ; elle reprit la première à une époque
+qui n’est pas fixée par l’histoire, et que l’on ne peut qu’entrevoir
+parmi les traditions successives des auteurs.
+
+Les plus anciens, tels que Scylax, Hérodote et quelques poètes, la
+nomment en effet _Teuchira_ ; Strabon lui donne l’un et l’autre nom ;
+Pomponius, postérieur de peu d’années à ce géographe, ne lui donne que
+celui d’_Arsinoe_ ; Pline, en la nommant ainsi, dit cependant qu’elle
+était vulgairement appelée _Teuchira_ ; Ptolémée lui donne encore l’un
+et l’autre nom ; des auteurs du troisième et quatrième siècle, Eutrope
+et Ammien Marcellin, n’en font jamais mention que sous le nom de
+_Teuchira_ : à ceux-ci on peut joindre Synésius ; et, ce qui est
+surprenant, peu d’années après ce dernier, Étienne de Byzance atteste
+que _Teuchira_ s’appelait de son temps _Arsinoe_, quoique Procope la
+nomme ensuite exclusivement _Teuchira_, et qu’elle soit définitivement
+désignée sous ce dernier nom par tous les écrivains postérieurs, et
+notamment dans les ouvrages qui traitent de la Pentapole chrétienne.
+
+Il résulte de ces traditions contradictoires qu’on ne saurait dire
+pendant combien de temps cette ville porta le nom d’_Arsinoe_, mais
+qu’on peut statuer qu’elle porta exclusivement celui de _Teuchira_ dans
+les premiers et derniers siècles de la civilisation de la Cyrénaïque :
+c’est donc ce dernier nom qu’il convient de lui donner. La nommer en
+passant est aussi tout ce qu’il m’est permis de faire, puisque le
+silence de l’histoire ne m’a offert d’autres ressources que l’aride
+exposition des phases diverses d’un nom. Allons donc chercher ailleurs,
+s’il est possible, des notions moins vagues et des faits moins
+insignifiants.
+
+La plaine qui règne à l’occident de la Pentapole, entre les bords de la
+mer et la région montueuse, s’élargit progressivement à mesure qu’elle
+s’étend vers le sud-ouest. Large seulement de quelques minutes à
+Ptolémaïs, elle l’est d’un quart de lieue environ à _Teuchira_, et
+atteint cinq à six lieues auprès de Bérénice, distante elle-même de
+quinze lieues des ruines précédentes. En s’avançant davantage vers le
+sud, la largeur de cette plaine continue d’augmenter ; mais je dois
+borner maintenant mon attention à la seule partie comprise entre
+_Teuchira_ et Bérénice. Si on la parcourt du côté des montagnes, on
+marche continuellement sur un terrain couvert de prairies et de
+moissons, tandis que du côté opposé on trouve alternativement de petites
+lagunes marines, et des terres couvertes d’une croûte salée, formant
+ensemble un long bassin qui fut probablement autrefois entièrement
+occupé par les eaux. Cette observation n’est pas sans intérêt, en ce
+qu’elle peut servir à expliquer une question géographique qui se
+rattache à cette partie de la Cyrénaïque.
+
+Si l’on examine attentivement la disposition géologique de cette
+contrée, on cherchera en vain à s’expliquer ce fameux _Ecceus_[236],
+_Tritonis_[237] ou _Lathôn_[238], fleuve que l’antiquité place à
+l’orient de Bérénice, et qui avait son embouchure au port de cette
+ville. J’ai déja fait remarquer, auprès des autres villes littorales,
+situées presque au pied des collines, que les anciens avaient été
+obligés de construire des aqueducs pour conduire dans leurs murs les
+eaux de la région boisée. Or, comment ces eaux qui se perdent
+ordinairement à très-peu de distance de leur point de départ, auraient-
+elles pu, dans l’antiquité, traverser une plaine de six lieues de
+largeur, et former une masse d’eau assez considérable pour prendre le
+nom de fleuve. Il est presque superflu que j’affirme qu’on ne trouve pas
+le moindre indice, dans cette plaine, non seulement d’un fleuve, mais
+d’un simple ruisseau ; c’est ce que Della-Cella nous avait déja appris,
+tout en témoignant son étonnement de la tradition contraire transmise à
+ce sujet par l’antiquité, et dont, si je ne me trompe, voici la cause.
+
+J’ai dit que tout le littoral compris entre _Teuchira_ et Bérénice, est
+occupé par un bassin formé alternativement de petites lagunes et de
+terres salées, et séparé seulement des bords de la mer par une digue
+d’atterrissement plus ou moins forte. Nul doute, d’après l’aspect actuel
+du sol, que ces lagunes ne se joignissent autrefois entre elles, et ne
+formassent, par conséquent, une espèce de fleuve stagnant qui se
+prolongeait jusqu’au port de Bérénice. Serait-ce donc émettre une
+conjecture trop hasardée, si l’on supposait que ce long bassin d’eau
+salée ne fût autre chose que le fleuve cité par la plupart des anciens
+géographes ? Cette conjecture n’acquiert-elle pas un nouveau degré de
+vraisemblance, en remarquant que divers lits à sec, et d’autres formant
+encore de petites flaques d’eau, entourent la ville de _Ben-Ghazi_, de
+même que le fleuve _Ecceus_ entourait, selon Scylax, la ville des
+Hespérides[239] ? Que si l’on voulait m’objecter les interruptions qui
+existent entre les lagunes actuelles, qui auraient formé, selon moi, le
+fleuve stagnant, cette objection serait on ne peut pas plus spécieuse,
+puisqu’on retrouve de fréquents exemples du desséchement successif de
+lacs et de fleuves salés dans l’intérieur même de la Libye. Je dirai
+plus : ce desséchement d’une partie de l’_Ecceus_ sert au contraire à
+expliquer un autre point de géographie ancienne qui se rattache au même
+sujet.
+
+Strabon distingue le lac _Tritonis_ du fleuve _Lathôn_ qui venait s’y
+joindre ; et Ptolémée, de même que Scylax, ne fait mention que du
+fleuve. Quoi qu’il en soit de cette différence de traditions, elle est
+peu importante, puisqu’on peut avoir donné le nom de lac à un grand
+élargissement du fleuve auprès de Bérénice, situation que Strabon
+assigne au _Tritonis_, et où nous trouvons, en effet de nos jours, le
+plus considérable des étangs salés. Mais ce qui est d’un bien autre
+intérêt pour nous, c’est que, d’après le même géographe, ce lac
+contenait une île avec un temple de Vénus. L’habile observateur Della-
+Cella n’a pu se défendre de reconnaître le _Palus-Tritonis_ dans l’étang
+que je viens d’indiquer, en paraissant toutefois fort surpris de n’y
+retrouver ni l’île ni le temple. Cette surprise n’existera pas long-
+temps, j’en suis certain, dans l’esprit de mon lecteur : il se
+rappellera le desséchement de l’_Ecceus_ que je lui ai signalé ; de ce
+desséchement il induira celui d’une partie du lac, et de cette dernière
+cause la disparition de l’île. En effet, d’après l’étendue des terres
+couvertes d’une cristallisation saline qui environnent l’étang où
+correspond le _Tritonis_ de Strabon, l’ancien lac semble réduit au tiers
+de ses dimensions primitives. On ne s’étonnera donc pas de la
+disparition de l’île qu’il contenait, puisqu’elle doit faire partie des
+terres qui environnent l’étang. Il resterait néanmoins à retrouver les
+ruines du temple ; des fouilles vers la partie orientale de l’ancien lac
+en offriraient peut-être quelques débris. Je donne cette indication pour
+provoquer l’attention des voyageurs, n’osant toutefois trop les
+encourager dans une recherche dont l’objet, mentionné seulement par un
+des plus anciens géographes, n’existait probablement plus du temps de
+Ptolémée, et fut certainement inconnu des scrupuleux compilateurs du
+Périple anonyme.
+
+Entre _Teuchira_ et Bérénice, on rencontre un grand nombre de puits et
+quelques ruines de hameaux, appartenant les uns et les autres à l’époque
+sarrasine. Le plus considérable de ces hameaux, nommé _El-Berss_, fut le
+point central de ces habitations maures ; ceux qui l’entourent, et même
+les lagunes qui l’avoisinent, en prennent encore le nom. Quant aux
+ruines d’une antiquité plus reculée, hormis celles d’un bourg dont je
+vais parler, on n’en aperçoit pas ailleurs les moindres vestiges. Il
+paraît, en effet, d’après le silence des anciens géographes, que cette
+partie du littoral fut peu habitée ; les terres salées dont elle est
+couverte, et qui auraient été autrefois totalement inondées, selon mes
+précédentes conjectures, peuvent en offrir une explication
+satisfaisante.
+
+Cependant il est certain, d’après l’itinéraire d’Antonin, Hiéroclès et
+Peutinger, que dans le deuxième siècle de notre ère une ville fut
+élevée, dans cette partie du littoral, à vingt-huit milles de Bérénice,
+et à dix-huit de _Teuchira_, et que cette ville porta le nom de
+l’empereur Adrien[240]. L’histoire indique vaguement le voyage de cet
+empereur en Libye ; mais elle atteste qu’il y envoya des colonies pour
+la repeupler, et afin qu’elle pût se rétablir des dévastations des
+Barbares, et des divisions intestines dont elle avait beaucoup
+souffert[241]. C’est infailliblement en mémoire de ces bienfaits, que
+l’on frappa cette médaille parvenue jusqu’à nous, sur laquelle Adrien
+est représenté comme le bienfaiteur et l’appui de la Libye[242].
+
+Cependant, si l’on en juge par les ruines mentionnées, et situées à peu
+près à la distance indiquée par les auteurs cités, la ville d’Adrien
+méritait tout au plus le nom de village. On y voit les débris d’un
+château romain, et une tour dont la base est en belles assises, et le
+sommet, redressé par les Arabes, en pierres brutes ; du reste, aucun
+indice de monument remarquable, ni aucun de ces beaux fragments
+d’architecture, que l’on trouve parmi les pierres éparses des bourgs les
+plus détruits de la Cyrénaïque. Mais cette observation est d’une moindre
+importance que les suivantes. Je suis bien plus surpris que Ptolémée,
+qui nous a conservé la liste si détaillée des moindres villages de la
+Cyrénaïque littoraux ou situés dans l’intérieur des terres, quoique
+postérieur à cet empereur, et qui a même vécu sous Marc-Aurèle, n’ait
+pas fait mention de la ville d’Adrien. A ce silence il faut ajouter
+celui moins concluant de Synésius, mais celui bien plus remarquable
+d’Étienne de Bysance, en ce que parmi toutes les villes d’Adrien dont il
+parle, il n’en place aucune en Libye. On serait donc porté à douter de
+l’ancienne existence de cette ville, qui semble avoir été inconnue à des
+époques si différentes, d’un géographe scrupuleux, du philosophe de la
+Pentapole chrétienne et d’un minutieux compilateur, si, outre l’accord
+de position qui règne entre les autorités citées et mes observations
+locales, nous ne voyions l’existence d’_Adrianopolis_ irrévocablement
+fixée par des traditions ultérieures aux époques mêmes où vivaient
+Synésius et Étienne, et placée comme évêché parmi les six principales
+villes de la Pentapole libyque[243] !
+
+Que conclure de ces contradictions ? si ce n’est que les documents qui
+nous restent sur la Cyrénaïque sont tellement obscurs et remplis de
+lacunes, que très-souvent ce que nous y trouvons de plus positif est ce
+qui paraît, sous d’autres rapports, entouré de plus de doutes.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 228 : STRAB. l. XVII, c. 3. PTOLÉM. l. IV, c. 4.]
+
+[Note 229 : HÉROD. l. IV, 171.]
+
+[Note 230 : IRIARTE, p. 486-487.]
+
+[Note 231 : De Ædif. l. VI, c. 3.]
+
+[Note 232 : Voyez pl. XXVII, fig. 6.]
+
+[Note 233 : Si je ne me trompe, Della-Cella a confondu la peuplade des
+Cabales qui occupait, au rapport d’Hérodote, les environs de _Teuchira_,
+avec les habitants de cette ville. Les Cabales, dit cet historien,
+suivaient les mêmes usages que les Asbytes qui demeuraient au-dessus de
+Cyrène (l. IV, 171).]
+
+[Note 234 : PINDARE, Pyth. IV.]
+
+[Note 235 : EUSÈBE, _Chronique_.]
+
+[Note 236 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 111.]
+
+[Note 237 : STRABON, l. XVII, c. 3.]
+
+[Note 238 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
+
+[Note 239 : SCYL. _loc. cit._]
+
+[Note 240 : ANTON. AUGUST. Itiner. ed. Wessel. p. 67. HIEROCL. Synecd.
+p. 633. PEUTING. Tab.]
+
+[Note 241 : EUSÈBE, _Chronique_.]
+
+[Note 242 : Une médaille publiée par Pellerin, représente Adrien, en
+toge, tenant de la main gauche un rouleau, et relevant de la main droite
+une femme à genoux, symbole de la Libye, avec cette inscription :
+_Restitutori Aug. Libyæ. S. C._ (PELLE. _Rec._ t. I, p. 207).]
+
+[Note 243 : Geogr. sacra, p. 56.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XV.
+
+ Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène.
+
+
+Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour
+le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en
+existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où
+nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et
+d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet
+principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à
+présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même.
+
+Nous voici de retour au port d’Apollonie ; nous nous empressons de
+traverser la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, et
+nous pénétrons dans un ravin par où l’on se rend habituellement à la
+plaine de _Grennah_, nom moderne de l’ancienne métropole de la
+Cyrénaïque. J’ai tant de fois parlé de la disposition géologique de ces
+montagnes, des masses lugubres de leur haute végétation, de l’agréable
+variété des bosquets groupés sur les collines, ou enfouis dans les
+vallées, qu’il deviendrait insipide d’en faire de nouvelles
+descriptions, d’autant plus que dans ces moments j’y prêtais peu
+d’attention. Égyptiens, Nubiens et Européens, chacun de nous ne songeait
+qu’à _Grennah_, et ne parlait que de ses ruines mystérieuses. Ce fut
+dans cette préoccupation que nous franchîmes les premières terrasses de
+la montagne, et que nous nous trouvâmes à _Magharenat_, endroit
+richement boisé, et ainsi nommé à cause des grottes vastes et profondes
+qu’on y trouve.
+
+Ces immenses excavations, situées à moitié chemin d’Apollonie et de
+Cyrène, surprennent au premier aspect : leurs entrées béantes
+s’aperçoivent de loin, quoique à demi-cachées par des touffes d’arbres,
+et présentent autant de gouffres ténébreux, qui saisissent un instant
+l’imagination remplie des récits merveilleux des Arabes. Mais ce premier
+effet dissipé, l’observation succède, et l’esprit n’en est que plus
+satisfait.
+
+On peut entrer à cheval dans tous ces hypogées taillés dans la montagne,
+et l’on se trouve dans des pièces ayant trente à quarante mètres de
+chaque côté, soutenues, comme on doit le supposer, par plusieurs rangs
+de pilastres placés régulièrement ou irrégulièrement, selon la solidité
+que la roche a offerte. Dans aucun on ne reconnaît le moindre indice de
+destination sépulcrale. Plusieurs sont ornés au-devant d’une espèce de
+portique monolithe et d’une salle découverte ; d’autres ont une avenue
+droite ou sinueuse ; et un d’entre eux se distingue par un bel et large
+escalier pratiqué également dans la colline, et couvert dans toute sa
+longueur d’une voûte de construction. Cette voûte fut infailliblement
+destinée à mettre à l’abri des intempéries de l’air les habitants de
+Cyrène, qui venaient dans ce lieu visiter les marchandises envoyées
+d’Apollonie ; car, n’en doutons point, ces vastes hypogées furent des
+magasins. J’ai dit, d’après Diodore, qu’Apollonie fut pendant long-temps
+l’entrepôt du commerce de Cyrène. Or, quelque soin que les habitants
+aient mis à adoucir la pente de la voie publique qui conduisait du port
+à la capitale, cette voie ne dut jamais être d’un accès facile aux
+charriots qui transportaient les marchandises. Outre la montée très-
+escarpée voisine d’Apollonie, il fallait, après les magasins où nous
+nous trouvons, en franchir une seconde pour arriver à Cyrène ; et
+l’intervalle qui sépare ces deux grands escarpements est lui-même
+hérissé de petites terrasses, et partout croisé de vallées et de ravins.
+Un entrepôt, au milieu de cette voie, dut donc être indispensable pour
+les objets de gros volume, tels que les marbres, métaux, et autres
+matériaux étrangers au sol de la Cyrénaïque, et qui y étaient apportés
+de la Grèce et de l’Asie mineure. La destination et la situation de ces
+hypogées me paraissent, par conséquent, suffisamment motivées ; de même
+que le soin que les anciens ont mis à les creuser, et surtout leurs
+étonnantes dimensions, appuient les notions que nous a laissées
+l’antiquité sur le commerce considérable que la Grèce africaine faisait
+avec les principaux ports de la Méditerranée.
+
+Ces appartements souterrains, situés loin de la route que suivent les
+caravanes de la Mecque et même du chemin qui conduit de Derne à Ben-
+Ghazi, offrent, depuis bien des années, des habitations commodes aux
+Arabes de Barcah. Des tribus entières en ont successivement fait leur
+domicile, et des ateliers de divers genres y ont été tour-à-tour
+établis. Cependant des hordes de bandits ont parfois envahi ces
+paisibles retraites ; elles en ont chassé leurs possesseurs, et en ont
+fait le repaire de leurs déprédations ; mais leur séjour n’y a jamais
+été de longue durée. Les tribus voisines se sont réunies ; les bandits
+ont été dispersés, et les propriétaires légitimes sont rentrés en
+pouvoir de leur bourgade troglodyte.
+
+C’est peut-être à ces usurpations momentanées, ou pour mieux dire, à ces
+farouches usurpateurs, funeste assemblage de ce que les déserts recèlent
+de plus fainéant et de plus vicieux, qu’il faut attribuer une tradition,
+vrai pendant de la ville pétrifiée, tradition également transmise par
+des voyageurs, et aussi légèrement accueillie par des savants ; je veux
+parler de la peuplade libyenne, parlant un langage inconnu, et habitant
+les montagnes entre Cyrène et Apollonie. Je croirais barbouiller trop
+inutilement du papier que de donner sur ce sujet d’autres explications.
+De même que les voyageurs des temps antiques s’arrêtaient probablement à
+la station du chemin de Cyrène, nous nous y sommes reposés un instant,
+et nous poursuivons ensuite notre route.
+
+Peu de sites, même dans les plus beaux cantons de l’Italie, présentent
+un aspect aussi pittoresque que les sentiers que nous parcourons. Il
+faut ajouter qu’ils sont presque partout parsemés de précieux débris
+qui, quoique à peine reconnaissables, doivent nécessairement produire
+dans ces lieux un tout autre effet que ceux que l’on rencontre dans les
+champs tant de fois visités de la Grèce européenne. Ce n’est point sans
+éprouver une surprise agréable que l’on aperçoit tantôt un pilastre de
+marbre posé par le temps, comme pour inviter à la méditation, sous les
+branches horizontales d’un énorme cyprès ; et tantôt le torse gracieux
+d’une statue de quelque nymphe adorée à Cyrène, autour duquel les myrtes
+et les lentisques entrelacent leurs faibles rameaux, et semblent vouloir
+le défendre contre la main des Barbares. Mais je n’en finirais pas, si
+je voulais reproduire cette foule de détails, source de mille sensations
+que le moindre accident faisait naître, et qu’un autre accident
+effaçait. Je m’étais recueilli, je jouissais de tout ce qui m’entourait,
+et j’avançais en silence ; je ferai de même maintenant : cela vaut mieux
+que mes oiseuses paroles.
+
+Après une heure et demie de marche des magasins souterrains, distants
+eux-mêmes de deux heures d’Apollonie, nous arrivons au pied de la
+seconde montée. Un large sentier taillé dans le roc est devant nous ;
+les roues des chars antiques le sillonnent ; nous y pénétrons, et nous
+suivons avec lui transversalement les échelons de la montagne. Mais à
+peine avons-nous fait quelques pas sur ce chemin, que nous commençons à
+y rencontrer latéralement d’élégants tombeaux ; nous avançons, et les
+tombeaux se multiplient, pour ainsi dire, devant nous ; enfin nous avons
+atteint le point le plus élevé du chemin, et un spectacle imposant se
+développe alors à nos yeux. Tout le flanc de la montagne, autant que la
+vue peut en embrasser l’étendue, se présente couvert de façades de
+grottes, de sarcophages et de débris de toute espèce. Ces ruines
+s’étendent fort loin dans la plaine qui se déroule à nos pieds, et
+couronnent aussi les hauteurs qui nous dominent : nous voilà donc dans
+la vaste Nécropolis de Cyrène.
+
+Cependant cette réunion immense de débris de plusieurs âges et leur
+poétique désordre frappent tellement la vue, qu’ils n’y apportent que
+confusion, et l’on a besoin de se recueillir pour pouvoir distinguer
+tant d’objets d’entre eux. A cet effet, nous nous hâtons de chercher une
+retraite parmi ce grand nombre de grottes. Nous en trouvons une immense
+au centre même de la Nécropolis ; elle contient plusieurs salles
+spacieuses, la caravane entière peut y pénétrer, les logements sont
+distribués, et nous sommes enfin installés auprès des ruines si
+désirées.
+
+On conçoit toutefois que ce n’est pas sans pourparler, et sans de
+certaines conditions, qu’un Européen prend ainsi possession d’une
+caverne fort commode au milieu même des habitants scénites qui occupent
+le canton. Dès l’arrivée de la petite caravane étrangère, un grand divan
+est convoqué, et tous les cheiks des environs sont aussitôt accourus. Le
+cérémonial simple mais imposant du désert, des figures sauvages garnies
+de barbes noires et touffues, des yeux sévères et pétillants de feu
+qu’on aperçoit à demi cachés sous de larges draperies, des fusils, des
+poignards et des chevaux, ornent, composent, entourent la grave
+assemblée. L’Européen en occupe le centre : on lui demande d’abord à
+connaître le motif de sa visite inattendue ; il communique
+l’autorisation du Bey : résidant dans sa province, on n’en ferait aucun
+cas ; absent, on en rit ; il faut donc qu’il songe à d’autres
+expédients. Il s’explique avec franchise ; il promet de se tenir à
+l’écart des terres ensemencées, de ne parcourir que les rocailles, de ne
+vivre que parmi les ruines ; puis il fait de petits cadeaux : c’est de
+la poudre et des armes, objets séduisants pour ces hôtes du désert.
+Leurs farouches regards à cet aspect se radoucissent, ils parcourent
+ensuite l’attirail de l’Européen : point de luxe ; des chameaux qui
+ruminent dans un coin, pour équipage ; des draperies grossières et des
+armes pour costume : cela n’excite pas beaucoup l’avidité, et sent même
+un peu la fraternité. Les cheiks hésitent d’abord, puis ils se laissent
+persuader. On se touche de part et d’autre dans la main, on se fait
+l’accolade, on partage le pain et le sel : le séjour légal en devient
+irrévocablement assuré ; enfin l’assemblée se dissout, et l’exploration
+commence. Les premiers jours furent destinés, comme on doit le supposer,
+à une inspection générale des lieux, à dresser, pour ainsi dire, le plan
+des recherches. Jusqu’à présent, dans toutes les ruines de la Pentapole,
+les excavations dans le roc ont préalablement attiré notre attention ;
+et cette habitude, contractée dans la visite du plus petit bourg,
+devient une espèce de nécessité dans la capitale. Malgré son immense
+étendue, on ne peut retrouver quelque idée de son ancienne architecture,
+que dans le nombre et la magnificence de ses tombeaux ; et chose
+singulière ! ce qu’elle contenait autrefois de plus lugubre est le seul
+témoignage qu’elle offre maintenant de sa splendeur passée.
+
+Le vaste cimetière de Cyrène était, comme je l’ai déja bien des fois
+appelé, une vraie Nécropolis ; c’était une ville des morts séparée de la
+ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne,
+elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines,
+s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée
+par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les
+hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette
+Nécropolis, malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle
+est couverte, on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites
+terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres,
+longent horizontalement la montagne, et sont divisées en deux parties
+par un ancien chemin sillonné profondément par les roues des chars, et
+contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces
+terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes
+sépulcrales, dont l’élégance et la variété du style, et surtout la
+conservation très-souvent intacte, forment un grand contraste avec les
+amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la
+plupart taillés dans la colline même, sont placés au-devant des
+terrasses, et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche
+grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses
+sépultures dont ils relèvent l’éclat, ressemblent plutôt à des blocs
+massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés
+à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les
+grands : même distinction, même sort après la mort que durant la vie.
+Mais laissons là les tombes grossières des pauvres, elles n’apprennent
+rien en faveur de l’art ; et c’est de l’art que j’ai promis de
+m’occuper.
+
+On peut établir comme règle générale, que partout où les localités
+permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la
+roche, au lieu de les bâtir, ils en profitèrent soigneusement ; c’est ce
+que j’ai fait plusieurs fois remarquer en parcourant les ruines de la
+Pentapole, et ce qui se reproduit d’une manière plus frappante dans la
+Nécropolis de Cyrène. Ceci soit dit toutefois pour les personnes peu
+initiées dans la connaissance de l’architecture ancienne, car on est
+loin généralement d’ignorer que les tombeaux grecs et romains de l’Asie
+mineure et de la célèbre Petra présentent la même observation. En
+partant de ce principe, on ne sera donc pas surpris que, parmi toutes
+les élégantes façades qui ornent cette Nécropolis, il y en ait peu qui
+ne soient au moins en partie taillées dans la roche : des accidents
+locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement.
+Dans ce dernier cas, on a équarri, parfois horizontalement, parfois
+perpendiculairement, la roche formant la base, la moitié ou les trois
+quarts de la façade ; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu
+de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes, ou
+complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de
+rapiécetages sont loin de déplaire à la vue, parce qu’ils sont faits
+avec beaucoup d’art, et que la partie de la façade taillée dans la
+colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises
+simulées, et succèdent avec régularité aux assises véritables. La
+solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de
+soins ; et ce but n’a pas été trompé.
+
+Parmi ce grand nombre de tombeaux, le style dorique domine
+continuellement. On le trouve quelquefois pur avec ses colonnes
+cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié
+par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements ;
+et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son
+type originel, paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de
+Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place de
+colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures, au lieu
+d’angles droits. Non seulement ce style caractérise un grand nombre de
+monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur
+les édifices grecs ou romains de l’Oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous
+apprenait pas que la colonie des Ammoniens fut successivement alliée et
+dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains, cette identité de
+formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à
+constater les témoignages de l’antiquité.
+
+Cependant toutes les grottes de cette Nécropolis ne sont pas ornées de
+façades à ordres d’architecture ; on y en trouve quelques-unes pareilles
+à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont
+l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci
+sont-elles antérieures ou postérieures aux précédentes ? c’est ce que je
+ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à
+pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit, ces dernières
+grottes méritent seules d’être appelées Hypogées, puisque seules elles
+contiennent de vastes appartements souterrains, qui s’avancent
+quelquefois très-loin dans la montagne. Les autres seront mieux
+désignées en les nommant Mausolées-excavés ; car, loin de contenir de
+grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de
+deux à six caisses funéraires, séparées par des cloisons taillées avec
+un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou
+en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois
+inégales en hauteur et profondeur, sont elles-mêmes divisées par
+d’autres cloisons horizontales posées sur des étais, ou taillées aussi
+dans le roc. Les mausolées des environs du _Naustathmus_ nous ont déja
+offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en
+excavation. Dans les uns comme dans les autres, nous voyons une, deux et
+quelquefois trois caisses creusées au-dessous du niveau de la façade ;
+nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne
+perpendiculaire des caisses supérieures, en former parfois l’exacte
+continuation, et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière
+que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation
+parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la
+longueur[244].
+
+Telles sont en général les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Il
+me reste à parler, sinon d’un nouvel ordre, du moins d’un nouveau genre
+d’architecture employé dans la Nécropolis. Celui-ci participe des deux
+précédents, en réunit l’étendue et l’élégance, et par cette combinaison
+présente plus de grandiose : je nommerai les grottes qui le composent
+Hypogées à portique.
+
+Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la
+montagne, domine toute la Nécropolis, et déploie par cette situation à
+une très-grande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait
+s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du
+monument ; et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en
+appartements funéraires, et décorée au-dehors de vingt-six colonnes et
+pilastres massifs, disposés sur une seule ligne, et ayant pour
+entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et
+d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien ;
+mais voici la grace élégante du ciseau grec, jointe aux faveurs du ciel
+de l’Attique.
+
+Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire
+qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en
+demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé,
+et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une
+même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à
+chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises
+légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails
+d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de
+larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées,
+ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les
+protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique,
+ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent
+pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont
+des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des
+pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu-
+près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés
+inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand
+hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est
+hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux
+autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément
+à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette
+Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs
+destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux
+funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là
+sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions.
+
+Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de
+Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les
+localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus
+varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un
+profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le
+penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert
+d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui
+distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il
+faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de
+gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et
+de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule
+ligne.
+
+C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite
+d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire,
+mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres
+de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les
+uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes,
+ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à
+ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte
+de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence.
+
+Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois
+hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en
+saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se
+dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales
+y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles
+décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un
+angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche
+ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective.
+Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces
+hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et
+du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches
+errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à
+ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale
+servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des
+bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de
+cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le
+fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes
+ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ;
+que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des
+tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison
+éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des
+sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on
+entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites
+graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes,
+de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne
+comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais
+charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246].
+
+Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de
+plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans
+l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie
+de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le
+sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire
+mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées
+encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que
+d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et
+les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre
+capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres
+obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y
+pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et
+hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de
+petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés
+d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de
+l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous
+nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une
+parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs.
+Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes
+garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent
+des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de
+raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre
+des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle
+très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont
+parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le
+tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la
+Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est
+divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en
+juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé
+que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et
+sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands
+regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes,
+dans un autre hypogée.
+
+Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le
+voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que
+nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de
+tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs
+morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier
+en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir
+réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée
+il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît
+dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont
+appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des
+guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247].
+Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par
+l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien
+neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous
+allons continuer nos visites souterraines.
+
+Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que
+les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous
+les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant
+plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au
+temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les
+plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les
+entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art
+antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées,
+où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui
+surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts
+pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause.
+Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de
+Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus
+épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de
+grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé
+l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des
+pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher
+détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer
+pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y
+est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de
+terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie
+_exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de
+chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il
+faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond
+de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques
+fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces
+folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire
+palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont
+rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière
+ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira
+sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux
+obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande
+importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer.
+
+Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis,
+offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres
+ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu
+un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui
+paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la
+plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une
+paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues
+de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres,
+divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie,
+donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et
+s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une
+espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer
+des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité
+les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le
+termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un
+piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait
+consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude
+d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de
+lui[248].
+
+Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique
+produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux
+remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette
+peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une
+assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement
+à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment
+à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages,
+archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages
+ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes
+chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au
+contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient.
+Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus
+haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec
+les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se
+trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique
+où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène
+jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251].
+On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture
+trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient
+répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes
+différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare
+qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans
+une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des
+traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que
+soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des
+traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue
+que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop
+vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une
+opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce
+qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce
+monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la
+Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des
+archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre
+s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en
+souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces
+sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter
+cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les
+usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui
+des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette
+hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ;
+et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée.
+
+Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je
+remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des
+formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour :
+pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de
+l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures
+et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur
+l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que
+l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les
+airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette
+inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures
+antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même
+réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant
+l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails
+n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un
+scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du
+tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir,
+comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les
+habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion
+pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non
+à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte
+pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont
+cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi
+contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve
+tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de
+quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a
+la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement
+drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes.
+Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une
+tente.
+
+Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée
+par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un
+fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie
+par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses
+couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce
+qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques
+analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était
+local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la
+Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps
+de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant
+des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements
+militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des
+guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux
+diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne
+soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et
+notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines
+de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures
+parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée :
+elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort
+bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le
+lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des
+gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les
+souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne
+surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le
+principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il
+retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour
+stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de
+l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la
+Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut
+donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture
+semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette
+contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans
+contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités
+des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à
+faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois
+représenté sur leurs médailles.
+
+Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines,
+m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle
+que je viens de décrire.
+
+Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient
+pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription
+cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il
+convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la
+distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment
+monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la
+paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une
+petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au
+sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-
+élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit
+avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres,
+dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes
+détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la
+description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en
+varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement
+entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne
+l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes.
+
+Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ;
+mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal
+ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues
+lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de
+longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des
+treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une
+frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon,
+accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux.
+Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois
+peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le
+sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il
+est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au
+milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu
+de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de
+roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux
+funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je
+pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des
+Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux
+mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau
+témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je
+me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une
+autre qui me paraît moins aventurée.
+
+Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et
+mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main,
+entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On
+reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la
+roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen
+âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du
+tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ;
+intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus
+grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du
+fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y
+représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne
+de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles,
+être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a
+personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand
+nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit
+suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je
+ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et
+conjectures.
+
+Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir
+des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes
+de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel
+désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux
+désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au
+lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de
+monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du
+génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si
+infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je
+m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle
+présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire
+d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je
+me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du
+beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de
+céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais
+que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en
+paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais
+sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me
+laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse
+venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage,
+agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir
+autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je
+reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette
+foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on
+peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne
+point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie.
+
+C’est par une de ces promenades dont je ne prolongerai pas davantage
+l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la
+Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai
+déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès
+présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose
+d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de
+tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas
+perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite
+salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui
+donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation
+sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la
+destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et
+couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une
+peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui
+augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits
+tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie
+d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de
+ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les
+entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la
+parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si
+nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur
+lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être
+regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle
+dans une attitude de douleur.
+
+La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins
+remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes
+bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux,
+ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante
+avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec
+celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs
+fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur,
+comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire.
+
+On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés
+par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que
+les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette
+peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à
+Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de
+noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si
+l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de
+quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme
+les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes
+négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à
+l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur
+accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des
+relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette
+opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus
+voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez
+et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon
+témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question,
+j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec
+lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la
+régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux
+noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut
+beaucoup, des objets à dédaigner.
+
+Au reste, quelle que soit la valeur de cette foule de conjectures dont
+je bariole à chaque instant ce livre, il me serait aussi difficile de
+les passer sous silence, que de les établir sur des fondements plus
+solides. Elles seules donnent, à mes yeux, un peu de vie aux lieux que
+je parcours ; sans elles, la pensée toujours froide et languissante se
+lasserait bientôt de l’aspérité des rocailles, et du silence monotone
+des déserts : elles m’ont soutenu dans ma longue migration en Libye ;
+puissent-elles soutenir de même celui qui voudra bien en affronter
+l’aride narration !
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 244 : Voyez les pl. XXXI, XXXIV, XLI.]
+
+[Note 245 : V. pour la perspective et les détails de ce monument, pl.
+XXXVII, XXXVIII.]
+
+[Note 246 : Voyez pl. XLII, XLIII.]
+
+[Note 247 : Voyez pl. LXIII.]
+
+[Note 248 : Voyez pl. XLIX, L.]
+
+[Note 249 : LETRONNE, Moniteur, 29 décembre 1825.]
+
+[Note 250 : SALLUST. de bell. Jugurth. c. 18.]
+
+[Note 251 : Chronic. Paschale, p. 32.]
+
+[Note 252 : Voyez pl. LIII, 2.]
+
+[Note 253 : Voyez pl. LIII, fig. 1.]
+
+[Note 254 : SYNES. Epist. 133, ed. Petav. p. 271.]
+
+[Note 255 : Voyez pl. LII, 2.]
+
+[Note 256 : Même pl. fig. 1. Cette manière de provoquer le soulouc
+contre les gazelles est exactement pratiquée de nos jours par les Arabes
+de la Libye.]
+
+[Note 257 : HÉRODOTE, l. IV, 192.]
+
+[Note 258 : Cette erreur provient de ce que les Maronites, à l’exemple
+de plusieurs auteurs de l’antiquité, et notamment de Virgile, ont
+confondu le cerf avec la gazelle, comme le pense d’Herbelot, ou, ce qui
+me paraît plus vraisemblable, avec le bubale. Ce quadrupède, que les
+naturalistes ont classé, je crois, dans la famille des antilopes,
+beaucoup plus grand que la gazelle, a des formes proportionnément aussi
+sveltes, et sa tête est garnie de très-longues cornes en spirale. Je
+l’ai rencontré fréquemment dans l’intérieur de la Libye, et
+principalement aux environs de l’Oasis d’Ammon.]
+
+[Note 259 : Voyez pl. XXXIX, 1.]
+
+[Note 260 : Voyez pl. LV.]
+
+[Note 261 : Voyez pl. LI.]
+
+[Note 262 : Voyez pl. LIV.]
+
+[Note 263 : TERENT. Eunuch. act. I, sc. 2.]
+
+[Note 264 : PLAUT. Rudens.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XVI.
+
+ Cyrène.
+
+
+En suivant le chemin qui de la Nécropolis conduit à la plaine exhaussée,
+sur laquelle sont épars les débris de Cyrène, on ne peut faire autrement
+que de s’arrêter auprès d’une belle source, qui jaillit avec force du
+sein d’une colline, située entre les ruines de la ville et le revers du
+plateau. Cette source, réunie d’abord en une seule nappe d’eau, remplit
+un canal spacieux creusé fort avant dans la montagne. Dès qu’elle est
+arrivée à l’extrémité extérieure de son lit souterrain, elle rencontre
+un massif de rochers d’où elle s’échappe en bouillonnant, et va former
+immédiatement au-dessous un réservoir abrité par une voûte spacieuse,
+fruit de l’art aidé de la nature. Ce petit bassin, entouré de roches
+moussues, réfléchit de toutes parts des touffes épaisses de cheveux de
+Vénus et d’autres espèces d’adiante, ornement inséparable des grottes de
+la Cyrénaïque, et que l’on trouve ici comme type dans tout son éclat.
+
+Cependant la nappe d’eau déborderait de tous côtés du réservoir dans les
+champs voisins, si un ancien canal, formé de gros blocs de pierre
+équarris, ne lui offrait un nouveau lit qui la conduit, pendant deux
+cents mètres environ, jusqu’à un mur d’étaiement fort élevé, qui s’étend
+devant la fontaine. De ce dernier lieu elle se précipite avec fracas,
+parmi des bouquets de lentisques et de cytises, sur le sentier de la
+Nécropolis, descend ensuite de cascade en cascade les échelons de la
+montagne, suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans
+la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce
+qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui règne au bas de la
+Nécropolis. Alors elle pénètre dans une petite vallée, se joint à un
+gros ruisseau formé par plusieurs sources de l’ouest, et coulant avec
+lui vers le nord, se perd enfin au milieu des ravins et des sinuosités
+du terrain, qui, là comme ailleurs, finissent toujours par arrêter et
+absorber le cours des eaux, à force de leur présenter des obstacles et
+de les subdiviser.
+
+Après ce coup d’œil sur le cours extérieur de la plus abondante des
+sources de la Cyrénaïque, quelqu’un sera peut-être curieux de connaître
+le canal souterrain. Ceci est une bien autre affaire. Écoutons les
+récits des graves Scénites du canton : des magiciens et des spectres
+munis de baguettes miraculeuses et d’épées flamboyantes, des roues qui
+tournent continuellement avec un fracas épouvantable, et je ne sais quoi
+encore, ont interdit de tout temps, disent-ils avec la meilleure foi du
+monde, l’accès de ce gouffre ténébreux au mortel le plus téméraire, ou
+bien ils n’ont jamais laissé son audace impunie. Cependant, comme mon
+questionneur peut ne pas être très-effrayé de ces histoires terribles,
+et qu’il persiste probablement à vouloir connaître le souterrain, nous
+allons essayer de le parcourir ensemble. Un de mes Nubiens se laisse
+persuader : le voilà muni d’un flambeau, il ouvre la marche. A quelques
+pas de l’entrée, nous enfonçons dans l’eau jusqu’à la ceinture : nous
+sommes dans le mois de février, et ce bain ne laisse pas que d’être un
+peu froid ; n’importe, nous avançons. Le canal atteint cinq pieds de
+hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher
+de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de
+régularité : on y distingue des couches schisteuses alternativement de
+rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort
+dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes
+obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre
+équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant dans le souterrain, et
+nous continuons d’y trouver les mêmes détails auxquels il faut toutefois
+en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier.
+
+Sur un des côtés du canal, et presque au niveau de l’eau, nous avons
+remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle
+étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards.
+Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et
+les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause ; et ce
+n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges
+empreintes de pattes d’hyène, et d’autres plus petites qui nous semblent
+être celles de loups ou de renards. Ces témoignages valent bien les
+magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche.
+Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de
+distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées
+les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin
+battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte.
+Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes
+d’une légère couche de terre d’alluvion ; on joint ce fait à celui des
+interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le
+volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à
+cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert
+en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire
+dans le souterrain que durant cette dernière saison. Rassurés par ces
+observations qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre,
+nous nous empressons de continuer notre marche.
+
+Que l’imagination empreinte de croyances fantastiques a de pouvoir sur
+les hommes, même sur ceux d’un courage éprouvé ! Notre brave et fidèle
+Nubien fait bonne contenance ; il avance, le flambeau à la main ; mais
+les traits de sa figure dissimulent mal la frayeur qui l’agite
+intérieurement. Il s’efforce de la dompter par de verbeuses
+protestations : à l’entendre, les Arabes sont des enfants ; pourquoi ne
+pénètrent-ils pas dans ce souterrain ? où sont les objets de leurs
+contes ridicules ? Voyons s’il tiendra bon jusqu’au bout. Quoique l’axe
+général du canal soit du nord au sud, il décrit toutefois quelques
+sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la
+roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait
+entendre, nous en soupçonnons la cause : cependant le Nubien s’est tu
+tout-à-coup ; il avance encore, mais il avance en tremblant : le bruit
+augmente ; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête ; le flambeau va
+s’échapper de ses mains ; nous nous en emparons, et cet intrépide jeune
+homme qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un
+enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur concentrée dans ce
+corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle
+produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas
+d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons
+au côté oriental, et à-peu-près à la moitié de son étendue, une crevasse
+caverneuse, par où se précipite avec fracas un volume d’eau
+considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un
+flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer
+très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de
+pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à
+ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent
+souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité
+occidentale de la Nécropolis, d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner
+plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux
+magasins de la station d’Apollonie, par l’aqueduc dont j’ai précédemment
+indiqué les ruines.
+
+Hormis cet accident, le reste du canal n’offre plus rien de remarquable.
+Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par
+l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite ; et
+dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le
+trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes,
+restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu.
+
+Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de
+l’entrée, le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de
+la nature. Là le canal, terminé dans sa partie supérieure en angle
+droit, présente encore au-dessous une ouverture irrégulière par où l’on
+ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau ; et l’on
+arrive de cette manière dans une grotte très-large, mais peu élevée, et
+tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il
+faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s’avancer
+ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de
+tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts ; elle
+paraît surgir de la terre ; elle coule perpendiculairement de mille
+crevasses du plafond cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, on en
+a la tête inondée ; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les
+entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée
+au plafond parmi les stalactites, on se voit forcé de se retirer, car
+avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin
+cette aquatique reconnaissance.
+
+Nous voici rendus à la lumière, et lorsque nous nous sommes assez égayés
+réciproquement de l’état où notre curiosité nous a mis, force nous est
+de faire sécher au moins nos draperies : en attendant que nous puissions
+les reprendre, je vais chercher à utiliser mon temps. Je me promène
+auprès de la grotte de la fontaine, j’en parcours attentivement les
+moindres recoins ; et une inscription grecque, que je n’avais pas
+d’abord aperçue, vient frapper mes regards : elle est gravée sur le
+rocher dans un léger enfoncement de forme elliptique, et contient ces
+mots connus depuis long-temps du monde savant :
+
+
+_L’an XIII, Denys fils de Soter, exerçant la prêtrise, a fait réparer la
+ fontaine_[265].
+
+
+Cela ne m’apprend pas grand’chose ; et la mémoire remplie de souvenirs
+historiques, je cherche à leur trouver d’autres appuis dans d’autres
+faits. A cet objet, je monte sur la colline d’où jaillit la source. De
+ce point élevé, ma vue porte au loin dans l’horizon, et je puis d’un
+coup d’œil embrasser l’étendue et la direction des ruines de la ville.
+L’aspect que ces ruines me présentent est loin d’être encourageant ; il
+est loin de répondre à la haute renommée de l’illustre Cyrène ;
+n’importe, je suis maintenant le cours de ma recherche, et j’essaierai
+ensuite de glaner quelques faits parmi ces débris défigurés. Cyrène est
+éparse devant moi, en agglomérations de pierres qui s’étendent fort loin
+dans le sud : plusieurs sentiers croisés par d’autres plus petits
+sillonnent ces ruines, en suivent la même direction, et m’aident surtout
+à en distinguer l’étendue. Aucune trace des murs de la ville n’a résisté
+aux outrages du temps ; mais par l’axe général des ruines, et par la
+forme irrégulière de leur ensemble, on reconnaît évidemment le trapèze
+que décrivait Cyrène, selon les traditions de l’antiquité.
+
+Si je porte maintenant les yeux vers la source qui jaillit à mes pieds,
+je serai assuré qu’elle se trouvait dans l’enceinte même de la ville ;
+et cette simple observation me dévoilera une foule de traits
+historiques, attachés à cette intéressante localité.
+
+C’est donc là, me dirai-je, cette fontaine d’Apollon, autour de laquelle
+s’élevèrent les murs de Cyrène[266] ; c’est là cette grotte riante de
+Cyré, ce frais et verdoyant asile auprès duquel Callimaque chanta le
+bain de Pallas[267] et les exploits du Dieu de l’harmonie[268] ; c’est
+là ce lieu séduisant promis par les Giligammes aux colons d’Aziris ;
+c’est là, sous mes yeux, dans ce champ qui s’étend au-devant de la
+fontaine, que Battus fit poser ses tentes voyageuses[269]. Il me semble
+voir le descendant d’Euphème à la tête de ses compagnons, au beau visage
+attique, au front large et élevé, au corps couvert d’ondoyantes
+draperies, se désaltérer dans l’onde cristalline qui murmure à mes
+pieds, y faire de pieuses ablutions, et remercier l’oracle de Delphes de
+ses ordres bienveillants. Les Asbytes, accompagnés de leurs femmes
+couvertes de peaux de chèvres teintes de rouge de garance, accourent de
+la forêt voisine ; des javelots, des haches de pierre tranchante et des
+massues sont à leurs mains[270] ; sur leur teint bronzé brillent des
+yeux vifs et même un peu farouches, néanmoins ils n’ont rien de
+menaçant, et annoncent au contraire des intentions pacifiques. Pasteurs,
+ils accueillent avec bienveillance des étrangers qu’ils prennent pour
+des pasteurs : ils se joignent aux Giligammes ; ils invitent les Grecs à
+défricher ce fertile canton. La terre, leur disent-ils, est commune à
+tous les hommes ; qu’ils la cultivent en paix, et ils vivront en frères.
+Battus accepte l’offre hospitalière : il prend possession des environs
+de la fontaine ; mais, au lieu de tracer des guérets, il trace les murs
+d’une grande ville[271]. Cependant laissons-là les fictions pour
+recourir moins frivolement à d’autres identités.
+
+J’ai déja fait mention des débris magnifiques en marbre, couvrant
+presque totalement le champ qui s’étend devant la fontaine : ces débris
+me paraissent être ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans
+les premiers temps de l’Autonomie[272] ; voici mes raisons. Je ferai
+d’abord remarquer que nul endroit de la ville ne convenait mieux que
+celui-ci pour l’érection d’un monument destiné au culte du Dieu que
+l’histoire, conjointement avec la fable, représente comme l’amant de la
+nymphe Cyrène, ou, pour parler différemment, de la fille du roi Hypsée.
+Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple[273], et le beau canal
+qui, d’après sa direction, conduisait évidemment dans le sanctuaire du
+temple les eaux consacrées à Apollon, présentent des analogies
+allégoriques qui ne sont pas à dédaigner dans la recherche de faits
+appartenant à ces temps reculés, où l’imagination jouait un si grand
+rôle. En outre, selon Pindare, Battus avait fait paver une rue pour la
+marche des pompes religieuses qui se rendaient au temple
+d’Apollon[274] ; et cette précaution pieuse, motivée sur la disposition
+du lieu, sert de nouvelle preuve à mon opinion. Le terrain qui sépare le
+centre de la ville de la fontaine, décrit auprès de celle-ci une pente
+rapide et diverses sinuosités contre lesquelles l’art dut lutter dans
+l’antiquité, et avec d’autant plus de soin, qu’il avait en ceci pour
+objet le culte des Dieux et les intérêts théocratiques. Quelques restes
+de la rue pavée se retrouvent même encore à peu de distance des ruines
+du temple ; ce dont on ne peut douter, si l’on remarque que les autres
+rues de Cyrène ne furent jamais pavées, puisque chacune d’elles est
+formée de roc vif, et encore sillonnée de traces de chars.
+
+A ces observations j’en joindrai une autre. Parmi les débris du temple
+on trouve un bas-relief en marbre, représentant une jeune femme nue
+jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse, et paraissant couronner un
+buste dont il manque la tête[275]. Cette jolie figure, dont les contours
+délicieux et la gracieuse disposition de la draperie rappellent le beau
+siècle de Périclès, pourrait représenter la nymphe Cyrène couronnant
+Apollon. Toutefois je me garderai d’insister sur la validité de ce
+rapprochement, plus susceptible d’affaiblir que d’appuyer les preuves
+positives que je viens d’exposer sur un des points les plus intéressants
+de l’histoire archéologique de la Pentapole.
+
+Avançons maintenant dans les ruines de la ville par la rue de Battus.
+Cette rue qui sert aujourd’hui, comme dans les temps antiques, de
+communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon, est
+aussi celle auprès de laquelle on trouve les monuments les plus
+importants et les plus reconnaissables. On a à peine franchi la forte
+pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les
+ruines d’un amphithéâtre dont les marches inférieures sont enfouies dans
+la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des
+torses de statues, qui, d’après leurs graves attitudes et leurs larges
+draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de
+là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes, on remarque un
+immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie
+vague avec les stèles égyptiennes, à cause d’un globe sculpté en relief
+au sommet du monolithe, ce dont je n’ai pu deviner ni l’objet ni
+l’emblême. Je doute d’ailleurs que ce monument et les colonnes qui
+l’entourent aient fait partie d’un édifice quelconque élevé en ce lieu
+même, car ils se trouvent dispersés au pied d’une colline couronnée
+d’une vaste enceinte et couverte de toutes parts de débris imposants.
+Quelques pas suffisent pour nous y rendre ; elle est à droite de la rue
+de Battus : nous y voici. Nous sommes sur le point le plus culminant de
+la plaine de Cyrène, et nous ne tardons pas à reconnaître autour de nous
+les ruines d’un _Cæsareum_, ou temple de César : l’inscription _Porticus
+Cæsarei_, gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est
+la preuve évidente.
+
+Ce temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Des
+fragments d’inscriptions renversées, des blocs de pierre de diverse
+nature, intercalés dans ses assises, l’indiquent suffisamment. Quoique
+j’aie eu souvent l’occasion de faire cette observation, je la reproduis
+ici, parce que la cause s’y reproduit, pour ainsi dire, sur une plus
+grande échelle.
+
+Les matériaux précieux, tels que le marbre, le porphyre et le granit,
+étrangers, je le répète, au sol de Cyrène, y étaient transportés de
+loin, et ils ne le furent probablement que sous les règnes brillants de
+l’Autonomie. On dut donc se servir, pour flatter la vanité d’un prince
+romain, des matériaux dont on s’était précédemment servi pour flatter
+celle d’un prince lagide, lesquels avaient sans doute déja été enlevés
+aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. C’est
+là l’histoire de l’archéologie de la Cyrénaïque, sanctionnée par la
+plupart de ses monuments ; c’est là la cause de sa dénaturalisation sur
+son propre sol ; en un mot, c’est là ce qui rend le plus souvent
+méconnaissables les débris épars des édifices antiques, et ce qui
+tromperait infailliblement celui qui, à l’aspect de leur confus mélange,
+voudrait assigner à l’ensemble une origine et une époque précises : ce
+serait, en d’autres termes, vouloir soutenir qu’un griffon est un aigle
+ou un lion.
+
+Pour en revenir au temple de César, non seulement ses murs sont bariolés
+de dépouilles de divers âges ; mais parmi le grand nombre de ses
+colonnes dispersées çà et là sur le sol, il en est peu qui se
+ressemblent, soit par la forme, soit par la nature de la pierre. On en
+voit de rondes, de torses et de cannelées ; les unes sont en marbre
+blanc, les autres en granit rose, et d’autres en porphyre bleu. A ces
+détails, il faut en ajouter un plus intéressant, et qui me paraît
+évidemment se rattacher à ce temple. Hors de son enceinte, mais à
+soixante-dix mètres seulement vers l’ouest, on trouve le torse d’une
+statue colossale en marbre blanc, représentant un guerrier. La cuirasse,
+enrichie de sculptures d’un travail fini, est d’une belle conservation ;
+on y distingue les emblêmes suivants : au milieu du poitrail une figure
+de femme ailée, la tête couverte d’un casque, et tenant d’une main un
+glaive et de l’autre un bouclier, se tient debout sur une louve : il est
+presque inutile de dire que c’est là l’emblême de Rome la guerrière,
+portée par l’animal qui allaita son premier roi. Deux autres figures
+également ailées, sculptées latéralement à la précédente, paraissent
+représenter les génies qui présidaient aux destins de la ville héroïque.
+Les écailles semi-sphériques de la cuirasse qui recouvrent les
+bandelettes libyennes[276], contiennent aussi chacune des sculptures en
+relief, disposées symétriquement, parmi lesquelles on remarque des
+dauphins, les têtes de Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et
+autres symboles qui contribuent à orner ce beau torse sans trop le
+charger[277]. Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux
+monument, si l’on observe ses dimensions colossales et le fini du
+travail, il est hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en
+lui la statue de l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son
+apothéose, ont chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce
+champ avec les colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois
+l’éclat. Pour le coup, on excusera le voyageur s’il ne peut s’empêcher
+de réfléchir à la destinée subversive des grandeurs humaines, s’il ne
+peut s’empêcher de sourire à l’aspect de tant d’orgueil réduit à tant
+d’humiliation. Debout devant ce tableau philosophique, et seul être
+pensant au milieu d’un vaste désert, il serait disposé à dire là-dessus
+bien des choses ; mais par bonheur pour le lecteur qu’un laboureur
+nomade parcourt la plaine de Cyrène : sa charrue à laquelle est attelé
+un chameau en sillonne les champs ; elle s’approche du temple de César,
+heurte contre l’homme-dieu à demi-enfoui dans la terre, écorne l’image
+de Rome et de ses génies protecteurs. A cette rencontre, le Libyen
+pousse un cri rauque, et s’emporte contre la rocaille qui encombre ses
+guérets : l’Européen alors s’éveille ; il trouve dans ce nouvel accident
+un nouveau texte à ses réflexions ; mais auprès du susceptible nomade,
+il se garde bien de les faire à haute voix, et se décide enfin à aller
+rêver ailleurs.
+
+A l’ouest du temple de César, on rencontre des ruines peu apparentes,
+mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Il est remarquable que leur
+situation s’accorde avec celle du temple d’Apollon, et, autant que l’on
+peut en juger par différentes inscriptions qu’on y trouve, elles
+appartiendraient originairement à une époque approchante. Le profond
+ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la Nécropolis,
+très-large vers le nord, se rétrécit insensiblement à mesure qu’il
+pénètre dans les ruines de la ville, puis il s’élargit encore, se dirige
+vers l’est, mais au lieu de présenter des rives abruptes, se perd en
+vallée légèrement ondulée. A un point qui se trouve en ligne parallèle
+avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui
+d’Apollon, on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étaiement
+moins considérable que celui de ce dernier temple, mais dont l’objet fut
+également de soutenir et de niveler le terrain d’une petite terrasse,
+qui contient aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris,
+plusieurs sont couverts d’inscriptions, dont une, gravée sur un beau
+pilastre, remonte peut-être à l’Autonomie, ou du moins n’est pas
+postérieure au règne des Lagides, mais elle n’offre malheureusement que
+des noms propres[278]. Une autre, publiée par M. Letronne, d’après la
+copie rapportée par Della-Cella, et appartenant, selon ce savant, à
+l’époque des empereurs, est ainsi conçue :
+
+
+ _Claudia Venusta, fille de Claude Carpisthène Melior (a élevé) à ses
+ frais (la statue de) Bacchus, ainsi que le temple (où elle est
+ placée)_[279].
+
+Il paraît d’abord résulter de ce dernier document, que les débris que
+nous avons sous les yeux ne sont pas antérieurs à l’époque romaine, et
+que l’analogie de position et d’aspect, que j’ai cru entrevoir entre ces
+ruines et celles du temple d’Apollon n’est qu’accidentelle, et
+n’entraîne aucun rapport de contemporanéité. Cependant, loin d’être
+convaincu par de pareils indices, ils fournissent au contraire un nouvel
+appui à mes précédentes conjectures. L’inscription qui n’est pas
+postérieure au règne des Lagides, se trouve enfouie parmi les mêmes
+débris avec celle qui appartient à l’époque romaine : égale dissemblance
+entre une inscription et des preuves monumentales, auprès de la fontaine
+d’Apollon, et auprès de ce temple de Bacchus ; nouvelle preuve de ce que
+j’ai avancé en parlant du _Cæsareum_, et par conséquent, même induction
+qui me porte à croire qu’ici, de même que devant la fontaine d’Apollon,
+et sur la colline de César, il exista dans l’Autonomie ou sous les
+Lagides un temple ; que ce temple fut réédifié à l’époque romaine, et
+qu’il peut avoir changé à cette époque de destination, comme il peut
+l’avoir conservée.
+
+Nous nous rendons de nouveau à la rue de Battus, auprès de laquelle une
+grande construction a frappé nos regards du haut du _Cæsareum_ ; et nous
+ne tardons pas d’arriver, en la suivant, auprès de l’immense édifice que
+nous avons aperçu. Un seul coup d’œil suffit pour dissiper les prestiges
+que s’était déja forgés notre impatiente curiosité : toutefois, si ces
+nouvelles ruines ne nous apprennent pas grand’chose pour l’histoire
+archéologique de Cyrène, nous trouvons qu’elles méritent du moins
+l’épithète que nous leur avons donnée. Elles présentent, en effet, une
+enceinte carrée ayant cent quatre-vingts mètres de long sur cent vingt-
+cinq de large. Cette enceinte est divisée en deux parties, dont une ne
+forme qu’un enclos sans traces de subdivisions, et l’autre était
+composée de quatre pièces voûtées, enduites de ciment pareil à celui des
+citernes : deux d’entre elles sont encore debout ; les lettres latines,
+marques de repère des architectes, dont chaque pierre est isolément
+empreinte, indiquent qu’elles sont de l’époque romaine. En outre, deux
+aqueducs venaient aboutir à cette construction : l’un y conduisait les
+eaux de la source de _Saf-saf_, bourg situé à quatre lieues à l’est de
+Cyrène ; et l’autre, par ses ramifications, paraît avoir été destiné au
+contraire à les répandre de l’édifice dans diverses parties de la ville.
+Ces observations portent naturellement à croire que ce monument dut être
+un immense réservoir construit au milieu de Cyrène, pour subvenir d’une
+manière plus commode aux besoins des habitants. Non que je croie que
+toute l’enceinte fut, dans l’antiquité, remplie d’eau ; la partie
+voûtée, d’ailleurs assez considérable par elle-même, me paraît seule
+avoir été réservée à cette destination. Cette supposition se change même
+en certitude, si l’on observe que les parois des voûtes, et non celles
+du reste de l’enceinte, sont intérieurement enduites de ciment.
+
+Il serait superflu, ce me semble, de grossir cette description de
+l’énumération minutieuse de chaque agglomération de pierres que l’on
+rencontre en parcourant la plaine de Cyrène. Lorsque j’aurai dit
+qu’entre les monuments décrits s’élèvent çà et là des pans de murs,
+accompagnés de fragments de colonnes et de petits souterrains, ou bien
+des monceaux informes de débris de toute espèce, et que ces rocailles
+portent les noms modernes de _Mektelèh_, _Cheghièh_, _Bou-Ghadir_ et
+autres, je ne crois pas qu’en dissolvant ces précieux renseignements
+dans un fort grand nombre de phrases on m’en saurait bien bon gré. Le
+plan de ces ruines suffit pour dire ces choses, et il les dira du moins
+plus succinctement. Il vaut donc mieux que je m’arrête là, où je puis
+trouver quelques faits à glaner. Les rues de Cyrène sont devant moi ; je
+suis tenté de les parcourir ; mais, réflexion faite, les notions
+qu’elles donnent sont peu variées, et ne valent pas la peine d’être
+exposées comme je les ai recueillies, c’est-à-dire en traînant le
+lecteur pas à pas dans ces sentiers abandonnés : je préfère les lui
+résumer, et le laisser en repos.
+
+Les rues de Cyrène, outre celle de Battus, sont au nombre de cinq ; une
+seule est dirigée de l’est à l’ouest : les quatre autres se prolongent
+irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles
+très-aigus. Elles sont toutes sillonnées de traces des chars antiques,
+ce que l’on observe partout où la roche s’y trouve dépouillée de terre.
+Une d’entre elles paraît néanmoins avoir été spécialement consacrée aux
+courses de chars : non seulement elle est plus large que les autres, et
+les traces y sont plus profondes et plus multipliées ; mais le mot
+ΙΠΠΙΚΟΣ profondément gravé en lettres de plusieurs pouces sur la paroi
+du mur de roche qui en forme un des côtés, indique assez clairement que
+ce lieu est un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses, il
+s’en faut de beaucoup ; l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur,
+et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Elles sont formées par
+intervalles, et selon la disposition du sol, tantôt de deux rangs de
+bornes équarries posées à des distances égales, tantôt d’un ou de deux
+murs de roche taillés à pic, mais peu élevés ; et d’autres fois par deux
+rives décrivant un faible talus. A moins que le terrain ne soit
+latéralement à la rue tout-à-fait uni, ce qui est rare, on y trouve des
+séries de grottes sépulcrales semblables à celles de la Nécropolis. De
+courtes inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement
+ou extérieurement : elles apprennent que le tel est mort il y a environ
+deux mille ans ; que ce tombeau est pour lui et les siens ; et rien de
+plus. Au-dessus des excavations et dans les endroits même qui en sont
+dépourvus, s’élèvent çà et là parallèlement aux rues des tombeaux
+élégants couverts en forme de toit, et surmontés infailliblement
+autrefois de statues. Indépendamment de ces mausolées, dont la situation
+au centre de la ville et la position élevée inspirent des idées
+touchantes, on voit aussi le long des rues une prodigieuse quantité de
+sarcophages monolithes de roche grossière ; en un mot, on peut dire que
+ces sentiers accompagnés de tant de témoignages de piété funèbre
+produisent, chacun en petit, à peu près le même effet que la Nécropolis
+produit en grand.
+
+Dans l’espace qui les sépare, espace très-étroit comparativement à leur
+longueur, on trouve, de même que dans la partie septentrionale des
+ruines de la ville, de nombreuses agglomérations de pierres, débris de
+monuments réduits à cette dernière forme par les laboureurs qui
+cultivent la plaine de Cyrène. Il faut cependant en excepter quelques
+restes d’édifices. Tels sont les ruines d’un bain construit en briques,
+et conservant plusieurs pièces voûtées ; un stadium formé par de simples
+rangs de bornes semblables à celles des rues ; deux petits temples
+hypogées de l’époque romaine avec des emblêmes chrétiens ; et enfin
+plusieurs châteaux, dont deux entre autres sont situés à l’extrémité
+méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les
+rues en se joignant.
+
+Le plus oriental de ces derniers, beaucoup plus considérable que les
+autres, est, si je ne me trompe, et sauf la restriction de
+réédification, celui que l’histoire a rendu célèbre par le siége de
+Thimbron, les révoltes des Cyrénéens contre les Lagides, le massacre des
+envoyés d’Égypte, et autres événements connus[280]. Dans son état actuel
+il présente tous les caractères de l’époque romaine, dont le plein
+cintre est mon indice ordinaire, et, je crois, le plus sûr. Ses murs
+sont défendus à chaque angle par un bastion auquel vient se joindre une
+forte courtine ; et six entrées, pareilles à celles que j’ai fait
+remarquer aux édifices romains du même genre, s’aperçoivent à la base de
+l’enceinte, autour de laquelle règne un large fossé entouré lui-même
+d’une enceinte extérieure.
+
+Cette position du grand château de Cyrène à l’extrémité méridionale de
+la ville ne me paraît pas devoir surprendre. S’il est probable, comme je
+le démontrerai bientôt, que durant l’Autonomie, Cyrène n’eut point à
+redouter les incursions des Libyens ses voisins, il ne l’est pas moins
+qu’elle dut être forcée de les tenir en respect. Or, cette grande
+citadelle placée comme avant-poste vis-à-vis des bourgades indigènes de
+l’intérieur des terres, était bien propre, dans ces temps de force et de
+gloire, à répandre au besoin de son sein l’épouvante dans les plaines du
+sud, et à assurer à la brillante reine de la Libye au moins un empire
+d’éclat sur les hordes de Barbares qui l’entouraient. Mais lorsque, sous
+les préteurs romains, les temps furent devenus moins prospères, la
+citadelle dut également changer de destinée. Au lieu d’aider les
+Cyrénéens, comme dans l’Autonomie, à régner, sinon en souverains, du
+moins en seigneurs, sur les farouches Libyens, elle fut probablement
+réduite à servir de boulevart contre leurs attaques audacieuses. Sous ce
+dernier rapport, la position de la citadelle de Cyrène s’accorde
+parfaitement avec celle d’autres édifices semblables, que nous avons
+précédemment rencontrés dans des lieux éloignés du littoral. Sa
+réédification romaine est aussi un nouveau garant des inductions émises
+à ce sujet ; et cette réédification, jointe aux grandes dimensions de
+l’édifice et à l’aspect des nombreux débris de ses tours colossales qui
+couvrent maintenant le sol, sert, pour ainsi dire, de commentaire aux
+affligeantes narrations de Synésius ; elle en offre même des preuves si
+évidentes, qu’il devient presque superflu d’ajouter que dans toute la
+plaine qui s’étend au sud de Cyrène, et à une distance de quatre ou cinq
+lieues, chaque colline est couronnée des ruines d’un petit château, et
+que ces châteaux appartiennent tous à la même période de décadence et de
+détresse, à la période romaine. D’autres observations se rattachent au
+lieu où je me trouve, et me suggèrent d’autres rapprochements qui ne le
+cèdent pas, à mes yeux, en vraisemblance et en intérêt au précédent.
+
+La rue finit auprès du grand château ; mais à ce point elle se change en
+chemin spacieux qui contourne brusquement vers l’est, conserve, pendant
+plusieurs lieues de distance, des traces d’anciens chars ou chariots, et
+conduit auprès des ruines de _Limniade_ et de _Thintis_. Il est
+important de dire que les autres rues de Cyrène ne sont pas, comme
+celle-ci, suivies de chemins qui paraissent avoir été frayés dans les
+temps antiques ; et quoique la conservation de celui dont il s’agit
+puisse être attribuée à sa direction orientale qui le fait servir par
+cette raison, de nos jours, de ligne de communication entre les
+habitants de Derne et les Scénites de Cyrène, néanmoins ce fait est
+remarquable, et aide puissamment aux conjectures que je vais émettre.
+
+Non loin de la citadelle, et vers le côté méridional du chemin, on voit
+un endroit spacieux qui paraît avoir été ceint autrefois de bornes.
+D’immenses caroubiers dont le tronc principal, profondément crevassé par
+le temps, est entouré et quelquefois soutenu d’une nombreuse famille de
+rejetons devenus arbres vigoureux à leur tour, sont irrégulièrement
+groupés çà et là, et forment de ce lieu un petit parc délicieusement
+ombragé. Cette circonstance est d’autant plus frappante, que le reste de
+la plaine occupée par les ruines de Cyrène est tout-à-fait dépourvu
+d’arbres. D’après ces observations, ne serait-on pas porté à croire que
+ce fut dans ce lieu qu’exista le marché de Cyrène, cité par le chantre
+des Pythiques[281], si l’on se rappelle surtout que dans l’antiquité les
+marchés étaient toujours séparés de la ville ? Il faut remarquer en
+outre que la partie la plus habitée de la Cyrénaïque fut
+incontestablement la partie orientale : le grand nombre de ruines que
+nous y avons rencontrées, et la situation même de la métropole
+relativement à ces ruines, en sont des preuves palpables. Or, le chemin
+qui traversait, de ce côté, plusieurs villes et une infinité de bourgs
+et villages, rendait la localité dont il s’agit très-favorable, pour un
+pays agricole, à l’établissement d’un marché public ; et l’espèce de
+parc que je viens de décrire semble aussi avoir été nécessaire en été,
+sous le ciel brûlant de la Libye, pour abriter le peuple qui devait y
+venir de tous côtés étaler ses denrées.
+
+Cependant, si ces conjectures sur le marché de Cyrène sont fondées,
+elles réfutent les idées que Thrige a émises à ce sujet sur la foi d’un
+voyageur dont j’ai naguère prouvé la crédulité, et que je trouve
+maintenant mauvais observateur. La longue série de grottes de la partie
+occidentale de la Nécropolis, précédemment décrites, et offrant, je le
+répète, la plupart des inscriptions tumulaires tant au dehors qu’à
+l’intérieur, ont paru à Lemaire autant de boutiques taillées dans le
+roc, et contenant des chambres et des fenêtres[282]. D’après ce
+témoignage que d’autres pourraient traiter d’erreur grossière, il n’est
+pas surprenant que le savant Danois ait avancé que le marché de la ville
+de Cyrène existait dans le lieu indiqué par Lemaire, et que ce lieu
+offrait une preuve de la grande activité du commerce des Cyrénéens[283].
+C’est ainsi que les excursions rapides des voyageurs dans les contrées
+classiques, ne pouvant leur permettre que des aperçus superficiels,
+servent parfois à obscurcir l’histoire au lieu de l’expliquer.
+
+Que si Lemaire, sans avoir aucune idée d’archéologie comparée, eût
+cependant donné quelque développement à ses descriptions ; s’il eût
+ajouté que ces boutiques se trouvaient sur le penchant abrupt de la
+montagne, qu’on ne pouvait y parvenir qu’en escaladant des ravins, ou en
+suivant un sentier très-étroit, il est hors de doute que, d’après ces
+indications, le profond érudit Thrige se serait bien gardé de placer
+dans ce lieu le marché d’une grande ville, où devaient arriver de tous
+côtés un grand nombre de charriots, où devait affluer une population
+agricole, commerciale et surtout très-riche. Ces considérations me font
+insister plus fortement sur la place que j’ai indiquée au marché de
+Cyrène, dans la plaine aux confins méridionaux de la ville, et me
+suggèrent encore une idée sur ce lieu, idée très-vague, il est vrai, et
+que je donne pour telle, sans pouvoir toutefois résister à l’attrait
+qu’elle me présente.
+
+A l’extrémité de la rue, endroit non loin duquel, je suis forcé de me
+répéter, sont la citadelle et le marché de Cyrène, on trouve un groupe
+d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en
+juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du travail,
+ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la
+Nécropolis. Pindare nous apprend que le tombeau de Battus premier fut
+placé à l’extrémité du marché de Cyrène[284] ; et Catulle rappelle
+évidemment cette tradition en parlant du tombeau sacré de Battus
+l’ancien[285]. Serait-ce céder trop facilement à mon penchant pour les
+hypothèses, si je supposais qu’un de ces tombeaux qui élèvent encore
+auprès du parc silencieux leur faîte décrépit, quoique sans doute
+réédifié, eût contenu primitivement les cendres du chef de la colonie de
+Théra ? J’ai cherché attentivement parmi les monceaux de débris qui
+encombrent les façades de ces tombeaux, et rien n’a pu aider à mes
+conjectures. Le nom de Carnéade, gravé sur un cube de marbre richement
+sculpté[286], a frappé mes yeux ; mais cette intéressante homonymie à
+laquelle j’aurais désiré m’arrêter, fait sourire involontairement
+l’esprit dans ces solitudes, sans pouvoir toutefois le convaincre.
+
+Il me reste à parler d’un autre fait, entraînant d’autres identités, et
+se rapportant à la même époque que les précédentes. Pour en prendre
+connaissance, il faut que, du point où je me trouve, je traverse les
+ruines de Cyrène dans leur plus grande étendue ; que j’en franchisse
+l’enceinte présumée, et que j’arrive à l’extrémité occidentale de la
+Nécropolis.
+
+J’ai fait mention des groupes d’arbres et d’arbustes qui ornent cette
+partie de la Nécropolis. Si l’on s’avance à travers le flanc de la
+montagne qui se prolonge vers l’ouest, le nombre de ces arbres augmente
+de plus en plus ; ils s’étendent même au-dessus du plateau dans l’espace
+de quelques minutes, jusqu’à ce qu’on rencontre un profond ravin, bordé
+de précipices et couvert d’une riche végétation. Cette forêt, la seule
+qui existe sur la plaine et aux environs de Cyrène, rappelle le bois que
+le pieux Battus fit planter auprès de la ville, et qu’il consacra aux
+dieux[287] ; rapprochement vers lequel j’ai été d’autant plus facilement
+entraîné, qu’un monument remarquable m’a paru l’appuyer. A l’extrémité
+de la forêt, et sur le flanc oriental du ravin qui lui sert de limite,
+on voit un sanctuaire creusé dans le roc, et le plus grand comme le plus
+pittoresque de tous ceux que j’ai vus dans la Pentapole. Des marches
+taillées avec un soin infini aident à y descendre de la plaine de
+Cyrène, comme à y monter du fond du ravin. Ces marches, assez larges
+pour que deux personnes puissent y passer de front, présentent le plus
+souvent une saillie hors du flanc du ravin, quelquefois y sont
+profondément creusées, et de telle manière qu’elles se trouvent enfouies
+entre deux murs de roche très-exhaussés.
+
+A ces différences occasionées par les angles brusques du ravin, la
+nature et le temps en ont ajouté d’autres. Le ciel pluvieux de la
+Cyrénaïque et sa chaleur fécondante donnent à la végétation une telle
+activité, qu’elle se glisse partout, remplit chaque cavité, couvre
+chaque élévation. Elle paraît même vouloir lutter de force avec la
+dureté des rocs : elle leur dispute à chaque pas le terrain, les divise
+en mille parties, pénètre dans leurs moindres crevasses ; enfin, pour
+revenir à mon sujet, elle change de faibles arbustes en arbres
+vigoureux, et présente des troncs noueux, d’épais ombrages sur des
+massifs de roche auparavant nus et polis : tel se trouve en effet le bel
+escalier qui conduit au sanctuaire.
+
+On pénètre dans l’hypogée par trois grandes marches, et l’on arrive dans
+une vaste pièce quadrangulaire, entourée d’un banc large et peu élevé ;
+au fond on voit un autel carré, au-dessus duquel est une grande niche
+réservée à la statue de la divinité qui présidait à ce lieu. Les plantes
+saxatiles, et celles principalement qui aiment les endroits humides et
+ombreux, couvrent à un tel point les parois de l’hypogée, qu’il faut les
+en enlever par touffes, afin de pouvoir déchiffrer les inscriptions dont
+ces parois sont couvertes. Après ce dépouillement que l’on fait à regret
+dans ce lieu antique, et comme si l’on portait sur ces champêtres
+décorations une main sacrilége, un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble
+des inscriptions suffit pour nous convaincre qu’elles appartiennent à
+des époques bien différentes entre elles. Elles bariolent en tous sens,
+et de la manière la plus irrégulière, le moindre recoin de l’hypogée :
+les unes sont gravées profondément en lettres de cinq ou six pouces ;
+les autres sont d’une écriture si fine qu’à peine sont-elles
+perceptibles ; et, considérées séparément, chacune d’elles est sans
+liaison avec celle qui la précède ou la suit, et ne forme jamais qu’une
+phrase très-courte, souvent tronquée par le temps. Puis on lit çà et là
+une foule de noms isolés, dont l’homonymie, quoiqu’elle ne soit peut-
+être qu’illusoire, produit néanmoins une agréable surprise : Tels sont
+ceux d’_Aristocle_, _Alexandre_, _Jason_, _Agathocle_, et autres.
+
+En résumant ces documents intéressants, il en résulte que ce lieu était
+un temple hypogée consacré probablement à l’une des principales
+divinités de Cyrène, et que les étrangers venaient le visiter, comme
+pour acquitter un pieux devoir. Or, la situation de ce monument
+religieux auprès de la seule forêt que l’on trouve sur la plaine de
+Cyrène, me paraît s’accorder parfaitement avec l’objet et l’origine
+présumés de ce bois, qui remonterait par conséquent à la première phase
+de la colonisation grecque en Libye. Les cyprès majestueux qui le
+composent, seraient donc les descendants de ces arbres que le chef de la
+dynastie des Battiades consacra aux Dieux ! Et cette destination votive,
+fruit de la sage politique d’un roi populaire, aurait traversé les
+divers âges de la Pentapole : elle aurait survécu aux changements de
+gouvernement et de mœurs ; elle aurait été respectée par les maîtres
+successifs de cette contrée ; et n’aurait enfin échoué que contre la
+nouvelle religion de l’Orient, contre l’austère christianisme, dont ici,
+comme ailleurs, on retrouve les emblêmes dans de petites niches informes
+qui déparent l’entrée du vénérable sanctuaire.
+
+Tels sont les tristes et rares débris que j’ai aperçus dans le lieu où
+s’élevait autrefois Cyrène, et le petit nombre d’identités historiques
+que j’ai pu établir sur eux avec quelque fondement. Pour donner une idée
+moins imparfaite de cette ville célèbre, et surtout de ses monuments, je
+voudrais en vain suppléer aux ravages du temps par les ressources que
+présentent ordinairement les livres, ces autres débris des âges
+antiques, je n’y trouve, à mon grand regret, qu’à glaner çà et là de
+stériles et ingrates notions.
+
+Selon quelques auteurs, une ville nommée _Zoes_ ou _Zoa_ aurait existé
+antérieurement à Cyrène, et dans le lieu même où celle-ci fut bâtie. Les
+uns ont prétendu que cette ville fut fondée par Battus, et nommée par la
+suite Cyrène[288] ; et les autres, que Battus n’en fut que le second
+fondateur[289]. Mais plusieurs savants, entre autres Wesseling,
+Walckenaer, et notamment Thrige[290], ont suffisamment combattu cette
+opinion, et prouvé qu’elle n’avait d’autre fondement qu’une erreur
+philologique, laissée dans l’édition d’Hérodote de Valla. Je ne me
+fatiguerai pas non plus inutilement à éclaircir quelle fut la véritable
+origine du nom de la ville de Cyrène. Je laisserai à d’autres le soin de
+déterminer si cette origine vient du mont ou de la fontaine Cyré, comme
+le dit Callimaque ; si ce nom de Cyré est libyen ou grec, ce dont
+Mannert doute ; ou bien si Cyrène dut son nom à la fille du roi Hypsée,
+dont l’histoire, racontée primitivement par Pindare, fut expliquée
+ensuite de diverses manières par Diodore, Eustathe, Justin, Étienne, et
+devint surtout bien connue par les beaux vers de Virgile. Ce qui résulte
+d’incontestable de ces traditions obscures et compliquées, c’est que la
+ville de Battus fut bâtie sur le sommet de la montagne, et auprès de la
+belle fontaine que j’ai décrite ; que cette fontaine fut par la suite
+consacrée à Apollon, et que la ville fut nommée Cyrène, n’importe à nous
+qu’elle ait pris ce nom de la montagne, de la source, ou de la fille du
+roi Hypsée.
+
+Il est aussi hors de doute que, si l’on en excepte Carthage, Cyrène dut
+être la ville la plus considérable de l’Afrique connue de l’antiquité :
+l’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours.
+Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une
+table, et à cent stades de la mer ; ce qui permit au célèbre géographe
+de l’apercevoir de son vaisseau dans un trajet maritime. De tels
+renseignements servent à toutes les époques : le temps n’y peut rien
+changer, aussi les avons-nous trouvés exactement fidèles. Nous n’en
+pouvons dire autant des édifices qui ont fait surnommer Cyrène la
+Magnifique, la très-bien Bâtie, la Ville au trône d’or[291]. Cependant,
+quoique nous n’ayons vu à leur place que des débris clair-semés et
+d’informes agglomérations de pierres, le grand nombre de tombeaux encore
+debout et l’élégance de leur architecture portent à croire le chantre
+des Pythiques, d’autant plus que l’histoire a pris le soin de faire
+mention de plusieurs de ces édifices.
+
+Indépendamment des temples d’Apollon et de Bacchus dont j’ai parlé, nous
+savons par Hérodote qu’à l’est de Cyrène s’élevait une colline consacrée
+à Jupiter Lycéen[292], et probablement couronnée d’un temple. Pausanias
+nomme celui de Jupiter Olympien, et Tacite, celui d’Esculape, dans l’un
+desquels les Cyrénéens renfermaient leur trésor[293]. On peut citer
+encore ceux de Minerve, de Rhea, de Saturne, et enfin celui de Diane où
+l’on célébrait les fêtes _Artemitia_, instituées à Cyrène en l’honneur
+de cette déesse[294].
+
+Ces temples, dit Théophraste, étaient construits en bois de thyon[295] ;
+et quoiqu’il soit permis de n’appliquer les expressions du naturaliste
+grec qu’à la charpente seule, et non à la totalité des édifices,
+néanmoins cet usage s’explique suffisamment par les grandes forêts de
+cet arbre qui couvrent les montagnes de la Pentapole, et par le défaut
+de marbre et d’autres matériaux précieux qui leur sont étrangers. En
+outre, cette importante tradition ajoute une nouvelle raison à celles
+que j’ai données relativement à la complète destruction des édifices de
+l’Autonomie. Si l’on se rappelle les fréquents incendies causés par les
+Barbares qui envahirent dans les quatrième et cinquième siècles les
+différents cantons de la Cyrénaïque septentrionale, et dont Synésius a
+tracé plusieurs fois l’affligeant tableau, on cessera assurément d’être
+surpris que les restes des temples échappés aux réédifications romaines,
+et construits en grande partie de bois résineux, soient devenus à cette
+époque la proie des flammes, au point que nous ne trouvions plus à leur
+place que des pierres éparses ; tandis que, dans d’autres contrées, des
+monuments qui remontent à une antiquité infiniment plus reculée, bravent
+et braveront encore long-temps les efforts des hommes et des siècles.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 265 : Traduction de M. Letronne, d’après une copie rapportée par
+Della-Cella (Annales des Voyag. par Eyriès et Malte-Brun, t. XVII, p.
+337).]
+
+[Note 266 : PIND. Pyth. IV.]
+
+[Note 267 : CALLIM. Lavacr. Pallad.]
+
+[Note 268 : Idem, Hymn. in Apoll.]
+
+[Note 269 : HÉROD. l. IV, 158.]
+
+[Note 270 : DIOD. l. IV, c. 4.]
+
+[Note 271 : Je suis ici, comme dans l’Introduction historique, la
+tradition d’Hérodote préférablement à celle de Callimaque, pour ce qui
+concerne la cause et les circonstances de l’arrivée de Battus à la
+fontaine d’Apollon. Selon Callimaque, ce fut un corbeau qui conduisit
+les colons de Théra auprès de cette fontaine ; et il n’est pas inutile
+de dire que cette tradition, comme la plupart de celles des anciens, est
+fondée sur une observation locale. Le corbeau est le seul oiseau que
+l’on rencontre partout en Libye, et particulièrement dans les zônes de
+sable. Or, cette remarque, qui me paraît propre à expliquer la tradition
+de Callimaque, peut expliquer aussi la raison pourquoi le corbeau,
+malgré son croassement et son noir plumage, fut par la suite consacré au
+dieu de l’harmonie, à Apollon, amant de la nymphe Cyrène.]
+
+[Note 272 : CALLIM. Hymn. in Apoll.]
+
+[Note 273 : PINDARE, Pyth. V.]
+
+[Note 274 : Id. ibid.]
+
+[Note 275 : Voyez pl. LX.]
+
+[Note 276 : Hérodote affirme que les Grecs ont emprunté des Libyens
+l’égide de Minerve, originairement déesse de la peuplade des Auséens qui
+habitait les bords de la grande Syrte. Les femmes de ces Libyens, dit-
+il, et cette assertion est confirmée par Hippocrate et Apollonius de
+Rhodes, s’habillaient de peaux de chèvres, dont une partie, coupée en
+petites bandes, pendait sur leurs genoux en guise de franges, ce dont
+les Grecs ont fait des serpents. Le père de l’histoire a pris même le
+soin de faire remarquer que le nom grec Égide, vient de ces vêtements
+libyens (l. IV, 189).]
+
+[Note 277 : Voyez pl. LIX.]
+
+[Note 278 : C’est le jugement qu’en a porté M. Letronne ; voyez Nouv.
+Annal. des Voyages, t. XVII, p. 343.]
+
+[Note 279 : Ouvrage cité, p. 340.]
+
+[Note 280 : Voyez au surplus, pour ce qui concerne le château de Cyrène,
+DIODORE, l. XIX, c. 79 ; POLYEN, l. II, c. 28.]
+
+[Note 281 : PINDARE, Pyth. IV.]
+
+[Note 282 : Dans PAUL-LUCAS, t. II, p. 90.]
+
+[Note 283 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 268, 277.]
+
+[Note 284 : PINDARE, _loc. cit._ v. 124.]
+
+[Note 285 : CATULLE, Od. VI, v. 6.]
+
+[Note 286 : Voyez pl. LXV, fig. 4.]
+
+[Note 287 : PINDARE, Pyth. V.]
+
+[Note 288 : FRISCH. in Annotat. ad. Callim. Hymn. in Apoll. v. 88.]
+
+[Note 289 : SCHNEID. ad. Pind. p. 134.]
+
+[Note 290 : Histor. Cyren. p. 113.]
+
+[Note 291 : PINDARE, Pyth. V.]
+
+[Note 292 : HÉROD. l. IV, 203.]
+
+[Note 293 : Dans celui de Jupiter Olympien, selon Pausanias (l. VI, c.
+19) ; ou dans celui d’Esculape, selon Tacite. THRIGE, Hist. Cyren., p.
+218.]
+
+[Note 294 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.]
+
+[Note 295 : THEOPHR. Hist. plant. l. V, c. 5.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XVII.
+
+ Campagne et animaux domestiques de la Cyrénaïque.
+
+
+Nous savons par l’antiquité que la ville de Cyrène était entourée de
+campagnes fécondes[296] ; et mes propres observations me portent à
+ajouter que, soit que l’on veuille désigner par ces campagnes les
+plaines qui s’étendent aux environs de Cyrène, soit les collines
+littorales, elles ne le cèdent en rien aux plus beaux cantons de la
+Pentapole. Leur fertilité prodigieuse explique même l’accroissement
+rapide que prit la ville de Battus, et le grand nombre d’étrangers qui y
+affluèrent de diverses parties de la Grèce peu après l’établissement de
+la colonie, pour envahir et se partager les terres voisines occupées par
+les Libyens. Quoique j’aie précédemment donné l’espèce d’échelle
+agricole de la campagne de Cyrène, transmise par le père de l’histoire,
+je répéterai ici cette précieuse tradition, parce que je pourrai ici
+mieux en prouver l’exactitude, et l’accompagner d’autres renseignements
+de l’antiquité qui y sont relatifs.
+
+Les champs de Cyrène se divisaient donc en trois parties, dont chacune
+avait une époque de fécondité qui succédait à l’autre, formant ensemble
+trois saisons distinctes qui occupaient les Cyrénéens pendant huit mois
+de l’année. On commençait par faire la moisson et les vendanges sur la
+plaine qui borde la mer ; on montait ensuite à la région moyenne
+qu’Hérodote appelle celle des _Bunes_, c’est-à-dire, des collines, où
+les fruits se trouvaient en pleine maturité ; et pendant qu’on
+recueillait ceux-ci, d’autres fruits mûrissaient sur le sommet des
+montagnes, et préparaient la troisième récolte.
+
+L’heureuse disposition de cette partie de la Libye qui s’avance en
+promontoire semi-circulaire dans la méditerranée ; la graduation de ses
+terrasses boisées, et leur situation variée qui les fait alterner ici
+avec des plaines, plus loin avec des vallées, expose la plupart d’entre
+elles aux brises rafraîchissantes de la mer, et les abrite toutes contre
+le souffle brûlant des vents du Saharah, présentent autant de conditions
+favorables à cette fécondité successive, et mettent, on peut le dire, la
+merveilleuse tradition d’Hérodote hors de tout soupçon d’exagération. Il
+ne manque même à cette description, pour être complètement
+topographique, que l’indication des distances ; mais Strabon et Pline
+ont suppléé à cette omission, en disant que les terres dans l’espace de
+cent stades du rivage sont couvertes d’arbres, et que durant cent stades
+plus au sud elles ne produisent que des moissons[297]. Si l’on confronte
+cette nouvelle indication avec l’état actuel de la Cyrénaïque, on la
+trouve en effet non moins exacte que la première. Les forêts qui
+couvrent toute la partie septentrionale des montagnes de Barcah, ne
+s’étendent pas au-delà de quatre lieues des bords de la mer, ce qui
+correspond parfaitement avec les cent stades indiqués. Quant à l’espace
+donné pour la partie des terres couvertes de moissons, mais dépourvues
+d’arbres, il paraît d’abord moins conforme avec l’aspect de cette
+contrée, puisque les terres cultivées de nos jours en céréales se
+prolongent au moins à six cents stades de distance au-delà du sommet des
+montagnes, c’est-à-dire à vingt-cinq lieues environ vers le sud.
+Cependant, quelque grande que soit cette différence, elle peut provenir,
+à mon avis, plutôt d’une réticence d’énonciation que d’une erreur
+locale. Strabon et Pline ne veulent parler sans doute que des champs
+appartenant en propre aux Cyrénéens ; et dans cette supposition leur
+indication deviendrait on ne peut pas plus exacte ; car la partie la
+plus méridionale des terres cultivables dut être de tout temps au
+pouvoir des Libyens : ceci toutefois a besoin d’explication.
+
+Si l’on quitte les terrasses maritimes auprès desquelles furent fondées
+les cinq villes principales, désignées collectivement sous le nom de
+Pentapole ; et si l’on s’avance dans l’intérieur des terres, mais à
+travers la région élevée, le plateau cyrénéen, dont l’étendue, je le
+répète, du nord au sud, est de vingt-cinq à trente lieues, on marche
+continuellement sur des plaines sans cesse ondulées de vallées peu
+profondes, susceptibles partout de culture, et en grande partie
+cultivées, couvertes çà et là d’une végétation ligneuse, mais dépourvues
+de toutes parts de forêts. Durant la saison des pluies, cette immense
+plaine se reverdit ; des ruisseaux nombreux, quoique momentanés,
+circulent dans les bas-fonds, et les Arabes désertent les forêts
+pluvieuses pour venir animer ces solitudes de leurs joyeux campements.
+En été, c’est tout autre chose : le soleil darde ses rayons brûlants sur
+ce vaste espace nu ; il change les prairies de l’hiver en terres pelées
+et grisâtres, et dépouille les arbrisseaux de leur feuillage que l’on
+voit épars autour des troncs desséchés. Le silence succède alors au
+tumulte des camps, et l’Européen peut parcourir en sureté, mais non sans
+tristesse, ces plaines alors qu’elles sont devenues désertes. Toutefois
+un petit nombre de sources très-distantes l’une de l’autre arrosent
+encore dans cette saison quelques vallées privilégiées, et attirent
+auprès d’elles les Nomades les plus pauvres de la contrée, ou ceux qui
+sont en guerre avec les autres tribus.
+
+Là se trouvent aussi des témoignages des temps antiques ; mais loin
+d’être ceux de la civilisation, ils rappellent au contraire les hordes
+de Barbares qui la reléguèrent au littoral. Des tours isolées, massives,
+de forme pyramidale, construites en briques, et entourées quelquefois
+d’enceintes spacieuses, tels sont les restes des campements des Libyens
+qui occupèrent ces plaines durant les phases les plus brillantes de
+l’Autonomie de Cyrène, comme dans les temps de sa décadence. On ne peut
+douter que ces habitations, ou, pour mieux dire, ces repaires, n’aient
+appartenu aux anciennes peuplades indigènes ; non seulement leur
+architecture informe n’a aucun rapport avec les monuments grecs et
+romains de la région littorale, mais elle s’accorde parfaitement avec ce
+que dit Diodore à ce sujet, d’après lequel nous savons que les plus
+puissants parmi les corps de Libyens de la Cyrénaïque n’habitaient point
+des villes, mais qu’ils possédaient des tours situées auprès des
+sources, où ils enfermaient tout ce qui servait à leurs usages[298].
+
+Ces campements stationnaires des anciens Libyens, dont le nombre égale
+celui des sources de la partie méridionale du plateau, peuvent expliquer
+aussi une importante question géographique, qui se rattache à ces mêmes
+cantons de la Cyrénaïque, et qui a induit en erreur un grand nombre
+d’érudits, dont il faut toutefois excepter le profond et judicieux
+Mannert. Il me paraît probable que les lieux placés, dans les tables de
+Ptolémée, au midi de Cyrène, tels que _Maranthis_, _Andan_, _Achabis_,
+_Echinos_, _Philaus_, _Arimanthos_ et autres, au lieu d’avoir été des
+villes ou des villages habités par les Cyrénéens, ne peuvent se
+rapporter qu’aux campements libyens, que j’ai décrits ; et que les plus
+méridionaux des bourgs occupés par la civilisation grecque ou romaine
+furent _Hydrax_ et _Palæbisca_, placés à si juste titre par Synésius aux
+confins de la Libye aride, et dont j’ai précédemment indiqué la
+situation exacte. Cette solution, qui d’ailleurs n’est que le
+développement d’une idée émise à ce sujet par Mannert[299], dispensera
+peut-être quelque systématique géographe, ou du moins me dispensera
+certainement moi-même de chercher parmi les noms plaqués par les Grecs
+sur ces tours libyennes, des traces de villes berbères, ou bien de faire
+à ce sujet toute autre conjecture de cette nature, en dépit même des
+ressources que présentent leurs noms modernes, _Tkassis_, _Thégarebou_
+et autres, étrangers, ce me semble, à la langue arabe, et surtout malgré
+l’encourageant rapprochement qu’offre un d’entre eux, _Maraouèh_, avec
+le _Maranthis_ de Ptolémée. Mais en voilà assez sur les champs arides de
+la Libye Cyrénaïque, dernier asile de ses habitants indigènes :
+retournons à ses vertes campagnes, à ses ombreuses forêts ; c’est
+retourner au sol de la civilisation.
+
+Les poètes de la haute antiquité se sont plu à faire l’éloge de cette
+belle région. Homère en a vanté la riante et riche fertilité ; Pindare
+l’a appelée la Frugifère, le Jardin de Jupiter, le Jardin de Vénus ; et
+le poète du sang royal de Cyrène s’est servi à-peu-près des mêmes
+expressions. Mais, quoique ces désignations poétiques soient plus que
+suffisamment justifiées par l’agréable aspect que les champs de Barcah
+offrent encore de nos jours, elles nous intéressent moins toutefois,
+pour le moment, que d’autres traditions plus arides, mais relatives à
+leurs productions. Selon Théophraste, les terres de la Cyrénaïque
+étaient légères, point trop fermentables, et vivifiées par un air pur et
+sec ; l’olivier et le cyprès, ajoute-t-il, y parvenaient à une rare
+beauté[300]. Diodore dit que non seulement ces terres étaient on ne peut
+pas plus fertiles ; mais il cite entre autres leurs vignobles, leurs
+oliviers, leurs pâturages et leurs sources[301]. Enfin, Arrien rapporte
+aussi qu’elles étaient très-herbeuses, abondamment arrosées,
+entrecoupées d’un grand nombre de belles prairies, et qu’elles
+produisaient toutes sortes de fruits[302]. Parmi ses arbres fruitiers je
+nommerai, d’après l’énumération de Scylax déja citée, les pommiers de
+toutes les espèces, les grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers,
+oliviers, amandiers et noyers. Il est presque superflu que je fasse
+remarquer que les pommiers et les noyers, étrangers au sol africain,
+furent nécessairement apportés en Libye par les Grecs ; ce qui peut,
+mieux que mes témoignages, donner une juste idée de l’heureuse situation
+des collines maritimes de Cyrène, par laquelle elles sont propres non
+seulement à la végétation de la plupart des plantes indigènes de
+l’Afrique, mais de toutes celles qui parent et enrichissent les plus
+beaux cantons de l’Italie. Au nombre de ces dernières, il y en a même
+plusieurs oubliées par Scylax, et qui dans l’antiquité étaient, ou
+cultivées dans les jardins de Cyrène, ou croissaient naturellement dans
+ses champs, comme elles les couvrent encore de nos jours, et comme j’en
+ai bien des fois couvert mes pages descriptives : ce sont le figuier, le
+cornouiller et le lentisque. Si l’on désirait à ce sujet des preuves
+historiques, je pourrais citer ce passage de Plaute, où il est dit qu’un
+valet ne se nourrissait à Cyrène que de figues[303], et cet autre de
+Pline, d’après lequel nous apprenons que les cornouilles et les fruits
+du lentisque servaient dans la Cyrénaïque à la préparation de certains
+aliments[304].
+
+Après ce coup d’œil général sur la campagne de Cyrène, je désirerais
+pouvoir donner quelques notions sur les districts dont elle devait être
+infailliblement subdivisée dans l’antiquité ; mais mes recherches, peut-
+être trop superficielles, n’ont offert à ma connaissance que le canton
+maritime d’_Hieræa_, que j’ai placé aux environs du golfe _Naustathmus_,
+d’après l’homonymie que son nom m’a présentée avec une tradition arabe,
+et ceux de _Battia_ et d’_Aprosylis_ dont parle Synésius. Je ne saurais
+même déterminer exactement les localités qu’occupèrent ces deux derniers
+cantons. Il me semble toutefois permis de croire que celui de _Battia_
+devait être le plus méridional de la contrée, puisque, lors du saccage
+de la Pentapole par les Libyens, ce fut dans celui-là qu’ils pénétrèrent
+d’abord, pour se rendre ensuite à celui d’_Aprosylis_, et de là dans le
+reste de la Pentapole[305].
+
+Quant aux usages agricoles de cette contrée, il est probable que pendant
+l’Autonomie ils y furent les mêmes que dans la Grèce. On sait
+positivement que, dans l’un et l’autre pays, on plantait et greffait les
+arbres lorsque les vents étésiens soufflaient, c’est-à-dire dès le
+commencement du mois d’août[306] ; et qu’après même que Cyrène fut
+tombée au pouvoir de Rome, les terres continuèrent à être mesurées avec
+le stade grec, et non avec le pied romain. Il faut ajouter qu’à cette
+époque la plus grande partie des terres de la Cyrénaïque était du
+domaine public, qu’elle s’affermait au profit de la république romaine,
+et que les adjudications s’en faisaient à Rome par les censeurs en
+présence du peuple[307] ; ce qui, soit dit en passant, doit un peu
+refroidir notre enthousiasme pour la générosité de Rome, qui voulut bien
+laisser pendant quelque temps aux Cyrénéens leur liberté fortement
+compromise par le testament d’Apion, mais en se réservant toutefois les
+domaines publics, c’est-à-dire en les soumettant à verser dans ses
+trésors une bonne part de leurs richesses.
+
+Au défaut de plus amples renseignements sur les districts qui divisaient
+la campagne de Cyrène, et sur les lois et usages agraires qui en durent
+régir la culture, je recourrai aux animaux domestiques qu’on y trouvait.
+
+Les chevaux de Cyrène sont assez connus par les chants immortels de
+Pindare, pour qu’il soit superflu de rappeler ici les éloges que
+d’autres auteurs en ont faits. Il paraît même que leur nombre égalait
+leur célébrité, puisqu’on les transportait en quantité dans les divers
+cantons de la Grèce[308]. Mais quelque grande qu’ait été la renommée des
+chevaux de Cyrène, j’ai peine à croire qu’elle soit provenue plutôt de
+la légéreté et de la grace de leurs proportions, que de leur force et de
+leur adresse. La continuelle inégalité du terrain, les profondes
+ravines, les escarpements abrupts de la partie la plus habitée
+anciennemment de la Pentapole, me paraissent des conditions locales,
+plus propres à dresser des chevaux forts et adroits que rapides et
+sveltes. La passion des Arabes pour les chevaux est assez connue : c’est
+là l’objet de leur luxe et de leur orgueil ; c’est aussi celui de tous
+leurs soins. Or, il n’est pas vraisemblable que les peuplades à demi-
+équestres qui habitent la moderne Cyrénaïque, eussent laissé dégénérer
+en leurs mains une race de chevaux remarquables par leur vîtesse et la
+grace de leurs formes, au point de pouvoir être comparés, de nos jours,
+plutôt à des chèvres agiles et adroites qu’à d’élégants et rapides
+coursiers[309]. De plus, ces caractères qui distinguent aujourd’hui les
+chevaux de Barcah, et les font en ce sens apprécier dans toute la
+Barbarie, existaient identiquement en eux dès le quatrième ou le
+cinquième siècle de notre ère. On louait à ces époques les qualités des
+chevaux de la Pentapole ; mais ces qualités consistaient à les rendre
+également propres à la chasse, à la guerre, à traîner un char ; et si
+les chevaux de la Grèce et de Rome surpassaient ceux de Cyrène par
+l’embonpoint, ceux-ci surpassaient les autres par la force : tel est du
+moins ce qu’en dit Synésius[310].
+
+Dès la plus haute antiquité, les Libyens de la Cyrénaïque, et notamment
+les Barcéens, firent un grand usage de chevaux. J’ai cité à ce sujet la
+tradition d’Étienne de Bysance ; et l’on connaît l’interprétation que
+plusieurs savants ont donnée à cette tradition. Ils ont supposé que les
+chevaux, n’étant point indigènes en Grèce, y auraient été transportés de
+l’Afrique par les Phéniciens, d’où serait dérivée la fable du présent
+d’un cheval que Neptune fit à Athènes. Quoi qu’il en puisse être de ces
+ingénieuses hypothèses, il me paraît certain que les Libyens littoraux
+de même que les Cyrénéens, avant la domination de Rome en Afrique, se
+servirent exclusivement de chevaux, et ne firent aucun usage de
+chameaux, soit pour les travaux agricoles, soit pour le transport. Ce ne
+fut que sous la période romaine que ce précieux animal fut introduit par
+les Libyens, des provinces intérieures de l’Afrique, dans les champs de
+la Pentapole cyrénaïque. Nous savons positivement que ceux-ci se
+servaient de chameaux dans leurs courses dévastatrices[311] ; et l’on
+peut ajouter que ces chameaux devaient être de cette espèce aux formes
+déliées, connue sous le nom de dromadaires[312] ; ce qui me semble
+d’autant plus probable que les _Touariks_, nomades qui habitent
+l’intérieur de la Libye au sud de la Cyrénaïque, ne se servent
+aujourd’hui que de dromadaires, réputés les plus sveltes et les plus
+rapides de toute l’Afrique.
+
+Cette cause de la propagation du sobre habitant des sables, dans les
+champs fertiles de la Libye septentrionale, est la seule explication que
+je trouve de ces nombreux troupeaux de chameaux qui couvraient, du temps
+de Synésius, la campagne de Cyrène[313], quoique les auteurs antérieurs
+à l’évêque de Ptolémaïs n’aient jamais fait mention de ce quadrupède
+parmi ceux de la Cyrénaïque. Quant aux mulets et aux ânes dont les
+Cyrénéens faisaient aussi usage aux mêmes époques[314], leur utilité dut
+les faire apprécier dans un pays montueux ; mais il est douteux que les
+Cyrénéens des âges plus reculés s’en soient servis.
+
+Il n’en est pas de même des grands troupeaux de bœufs, de moutons et de
+chèvres, principal objet de tout temps, des richesses des habitants de
+cette partie de la Libye, Grecs et Romains, Libyens et Arabes. Le nombre
+de bœufs dut être si considérable dans cette contrée dès la plus haute
+antiquité, que les peaux en étaient employées dans le commerce, et
+transportées à cet effet à l’étranger[315]. En outre, la femelle de cet
+animal était en Égypte, comme on sait, le symbole de la déesse Isis ; et
+cette allégorie religieuse sous laquelle la terre et ses productions
+étaient adorées, se retrouve à Cyrène et dans les cantons environnants
+consacrée par un usage qui avait le même but. Hérodote dit, en effet,
+que les femmes de Cyrène et les Libyens voisins s’abstenaient de manger
+de la chair de vache par respect pour la déesse Isis[316]. Le changement
+même de gouvernement et de religion ne put détruire dans ce pays cette
+tradition antique ; elle y existait et y était pratiquée à l’époque
+chrétienne[317] ; et, chose plus surprenante, elle y existe encore de
+nos jours, puisque les Arabes de Barcah s’abstiennent de boire le lait
+de vache, tandis qu’ils font un grand usage de celui des autres
+bestiaux.
+
+Le bétail à laine de la Cyrénaïque fut connu des Grecs, sans doute par
+l’expédition des Argonautes, avant l’établissement de la colonie de
+Théra sur le sol d’Afrique, témoin l’ordre qu’elle reçut de l’oracle de
+Delphes, et les promesses réalisées qui en furent l’objet[318].
+Néanmoins, il est à présumer que les chèvres durent y être de tous temps
+plus nombreuses que les moutons, d’autant plus qu’en ceci encore des
+traditions antiques s’accordent avec le climat de cette contrée qui
+n’est point le même, comme je l’ai indiqué plus haut, dans la région
+boisée et dans les plaines méridionales. Remarquons d’abord que, selon
+Diodore, tous les Libyens de la Cyrénaïque[319], et selon d’autres leurs
+femmes seulement[320], s’habillaient de peaux de chèvres ; d’où il suit
+incontestablement que les chèvres devaient former la majeure partie des
+troupeaux de menu bétail de ces anciens nomades, ainsi qu’elles la
+forment parmi ceux des modernes ; et ajoutons ensuite que le ciel de la
+Libye est beaucoup plus favorable aux chèvres qu’aux moutons. Ces
+derniers ne peuvent, en général, habiter la région boisée qu’en été
+seulement ; en hiver les pasteurs arabes sont forcés de les conduire
+dans les plaines du sud, qui, dépourvues de haute végétation, et
+entrecoupées alors de vallées herbeuses, leur offrent des pâturages
+abondants, sans les exposer aux violents orages qui règnent dans cette
+saison auprès des terrasses maritimes, et qu’ils ne peuvent aisément
+endurer. Les chèvres au contraire n’en souffrent nullement, et se
+plaisent à grimper à leurs escarpements abrupts ; aussi s’y trouvent-
+elles en nombre prodigieux dans toutes les saisons : tout porte à croire
+qu’il en fut de même dans l’antiquité.
+
+Un autre animal domestique qui existait dans la campagne de Cyrène, et
+qui en est exilé maintenant par les lois de Mahomet, nous offre une
+observation curieuse sur l’hygiène des anciens Libyens ; on se doute
+bien que je veux parler du porc.
+
+Cet animal, dans son état sauvage, se trouve dans toute la partie de la
+Libye septentrionale occupée par les sables ; il semble donc que les
+habitants indigènes de cette contrée auraient dû profiter de ce présent
+que leur offrait la nature, pour subvenir à leur existence au milieu de
+plaines arides. Néanmoins, les traditions les plus reculées rapportent
+que les Libyens s’abstenaient de manger de la viande de cet animal
+domestique ou sauvage, contrairement aux Cyrénéens qui en étaient
+gourmands[321]. La même abstinence était observée par les habitants de
+Barcé ; ce qui, soit dit en passant, confirme les conjectures que j’ai
+émises ailleurs sur l’origine libyenne des Barcéens. De tous les usages
+prescrits par le législateur arabe, il n’en est aucun sans doute de plus
+conforme au climat chaud de l’Orient, que celui de s’abstenir de la
+chair lourde et indigeste du porc, et il me paraît hors de doute que
+c’est au pernicieux effet de cette nourriture qu’il faut attribuer la
+sobriété des Libyens à ce sujet ; sobriété d’autant plus remarquable
+qu’ils s’étudiaient la plupart à imiter les usages des Cyrénéens[322].
+Aussi on n’est pas surpris, d’après de telles précautions, qu’Hérodote
+ait dit que de tous les peuples connus à son époque, aucun ne jouissait
+d’une aussi forte santé que les Libyens[323].
+
+Cependant, parmi les grands avantages dont la nature avait doué la
+campagne de Cyrène, il s’y mêlait aussi quelques inconvénients,
+accidentels, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins graves. Les
+champs comme les bestiaux, et même les hommes, furent continuellement
+exposés à des invasions pestilentielles de nuages de sauterelles. Les
+Cyrénéens des premiers âges de la colonie cherchèrent à prévenir les
+dangereux effets de la pullulation de cet insecte dans la Pentapole, par
+une loi qui ordonnait aux habitants de détruire chaque année, sous peine
+d’amende, la race de cet insecte dans les différentes phases de sa
+génération et de son développement[324].
+
+Ces précautions paraissent avoir eu d’heureux résultats pendant
+l’Autonomie ; et ce ne fut que lorsqu’on les eut abandonnées par la
+négligence des préteurs romains, que les sauterelles exercèrent de
+cruels ravages dans la Cyrénaïque. L’histoire a principalement signalé
+une de leurs effroyables invasions dans cette contrée, sous les
+consulats de Plaute Hypsée et de Fulvius Flaccus. Ces insectes y
+arrivèrent en si grand nombre de l’intérieur de l’Afrique, que poussés
+par les vents dans la mer, et par la mer sur le rivage, ils
+occasionèrent par leur corruption une épidémie qui fit périr huit mille
+Cyrénéens et la majeure partie de leurs troupeaux[325]. Ces surprenantes
+invasions se renouvelèrent dans le cinquième siècle ; et dans ces temps
+désastreux, à ce fléau se joignirent les tremblements de terre, la
+peste, les incendies, la guerre, qui désolèrent tour-à-tour l’infortunée
+Pentapole[326].
+
+Toutefois il suffisait de quelques intervalles de paix, et de
+l’équilibre rétabli parmi les éléments, pour que la campagne de cette
+belle partie de la Libye pût, même à ces époques, reprendre tout son
+éclat, témoin les aimables couleurs dont nous la voyons parée dans les
+tableaux que Synésius en a diverses fois tracés. Il est vrai qu’un
+philosophe livré à un épicuréisme moral, et qui, malgré son titre
+d’évêque, n’en était pas moins resté attaché aux idées platoniques, a dû
+nécessairement un peu embellir des peintures qui avaient pour objet les
+champs et les douces rêveries qu’ils inspirent. Écoutons-le ; il ne peut
+rester froid à l’aspect de ces verdoyantes campagnes colorées du soleil
+africain : il lui faut des comparaisons, il faut qu’il célèbre leurs
+charmes au détriment des plus belles contrées. Qu’on lui vante, dit-il,
+Chypre, Hymette, ou la Phénicie ; que chacun célèbre sa patrie ; selon
+lui rien n’égale les champs de la Pentapole ; ils n’ont aucune
+production qui ne soit préférable aux productions des autres pays. Est-
+ce du vin que l’on parle ? Où le trouver plus léger qu’à Cyrène ? Est-ce
+du miel ? celui d’Hymette ne saurait lui être comparé : nulle part le
+miel n’est plus épais, l’huile plus douce, et le blé plus pesant. Qui
+pourrait, ajoute-t-il ailleurs, voir d’un œil indifférent ces vertes
+collines, ces gracieuses vallées de Cyrène ? Qui pourrait décrire ces
+frais asiles, ces grottes délicieuses où l’on rève si agréablement sur
+des lits de mousse ? Qui pourrait surtout assister sans émotion au
+spectacle d’une belle matinée de la Pentapole, alors que les premiers
+rayons du soleil raniment la terre, portent l’espérance dans le cœur de
+l’homme, et inspirent la joie même aux animaux ; alors qu’on entend de
+toutes parts le hennissement des chevaux, le bêlement des brebis et des
+chèvres, et le murmure confus des abeilles qui se mettent en quête de
+leur riche butin, et vont errer de fleurs en fleurs ? Non, il n’y a pas
+de musique plus harmonieuse que celle produite par ces cris de la
+nature ; il n’en est pas qui porte à l’ame une plus douce volupté !
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 296 : PIND. Pyth. IV, v. 14. PYTH. V, v. 94. HÉROD. l. IV, 158.]
+
+[Note 297 : STRABON, l. XVII, c. 3. PLINE, l. V, c. 5.]
+
+[Note 298 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4. Ed. Basileæ, per Henr. Petri, p.
+84.]
+
+[Note 299 : Géogr. des Grecs et des Romains, t. II, p. 2, p. 105.]
+
+[Note 300 : THEOPHR. l. VI, c. 27 ; l. IV, c. 3.]
+
+[Note 301 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4.]
+
+[Note 302 : ARRIAN. de exped. Alex. c. 28.]
+
+[Note 303 : PLAUT. Rudens, act. III, sc. 4.]
+
+[Note 304 : PLINE, l. XV.]
+
+[Note 305 : SYNES. epist. 125.]
+
+[Note 306 : PLINE, l. XVII.]
+
+[Note 307 : CICÉRON, Harangue contre Rullus, au sujet des lois
+agraires.]
+
+[Note 308 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
+
+[Note 309 : Malgré l’assertion du botaniste Tournefort, qui vante la
+grace et la beauté des chevaux de Barcah (TOURNEF. Voyage du Levant, t.
+I, p. 313).]
+
+[Note 310 : SYNES. Epist. 40.]
+
+[Note 311 : SYNES. Epist. 113, ed. Petav. p. 254.]
+
+[Note 312 : Je ferai remarquer, en faveur de mon opinion, que les
+peuples nomades de l’antiquité se sont servis de dromadaires, même dans
+les expéditions militaires régulières. Je n’ai qu’à rappeler ces Arabes
+de l’armée de Xerxès, qui, au rapport d’Hérodote, étaient montés sur des
+chameaux dont la vîtesse égalait celle des chevaux (HÉROD. l. VII, 86).]
+
+[Note 313 : SYNES. Epist. 129, p. 265.]
+
+[Note 314 : Id. Epist. 109, p. 252.]
+
+[Note 315 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.]
+
+[Note 316 : HÉROD. l. IV, 186.]
+
+[Note 317 : SYNES. Epist. 147, p. 257.]
+
+[Note 318 : HÉROD. l. IV, 155.]
+
+[Note 319 : DIOD. l. IV, c. 4.]
+
+[Note 320 : HÉROD. l. IV, 189.]
+
+[Note 321 : HÉROD. l. IV, 186.]
+
+[Note 322 : HÉROD. l. IV, 170.]
+
+[Note 323 : Id. ib. 187.]
+
+[Note 324 : PLINE, Hist. natur. l. XI, c. 29.]
+
+[Note 325 : JULIUS OBSEQUENS, de Prod. c. 90. OROSE, l. V, c. 11.]
+
+[Note 326 : SYNES. Epist. 58.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XVIII.
+
+ Du _silphium_, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues
+ dans l’antiquité.
+
+
+J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la
+campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues
+dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants
+de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au
+premier rang le _silphium_.
+
+L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges
+antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le
+berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur
+l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante,
+dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est
+ainsi que le _silphium_ de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les
+propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires,
+partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut
+créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un
+miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut
+fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de
+Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution
+invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce
+sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la
+convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer
+annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles
+explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des
+notions laissées par l’antiquité sur le _silphium_, avec une plante
+trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais
+donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux
+anciens naturalistes.
+
+En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en
+résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la
+même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du
+_selinum_ ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme
+celles de la _phyllis_[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du
+naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant
+quelques renseignements de plus. La racine du _silphium_ avait, dit-il,
+une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle
+sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée
+produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles
+tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette
+époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que
+subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait,
+cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre
+un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est
+celui que nous fournissent les médailles de Cyrène.
+
+Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon
+ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du _silphium_, que l’on
+reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles
+découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la
+forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui
+couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite
+par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement.
+J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît
+représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui
+n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu.
+
+Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité.
+
+Selon Théophraste, le _silphium_ croissait principalement aux environs
+du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très-
+distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis
+l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle,
+auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au
+contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le _silphium_ sur
+la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et
+Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la
+Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de
+concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque
+toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y
+comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont
+cru approcher de la vérité, en supposant que le _silphium_ croissait
+dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé
+indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de
+Cyrénaïque _silphifère_, de Libye _silphifère_, que l’on trouve
+fréquemment chez les écrivains de l’antiquité.
+
+Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du
+sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye
+septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la
+région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et
+d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui
+offrît la moindre ressemblance avec le _silphium_, tel que les anciens
+et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à
+expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à
+comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec
+la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux
+considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils
+écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière.
+
+Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque
+jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et
+Hérodote au _silphium_, on trouve fréquemment dans la partie
+septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au
+plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande
+ombellifère nommée par les Arabes _derias_, et dont voici les principaux
+caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur
+brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de
+hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse,
+un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les
+feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les
+caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en
+petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une
+feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis
+argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon
+divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune,
+échancrée et très-ouverte.
+
+D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe
+également des genres _ferula_ et _laserpitium_ ; du premier, par la
+grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du
+second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et
+très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai
+classé cette plante dans le genre _laserpitium_ ; mais, ne pouvant lui
+trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce
+genre, je me suis décidé à la nommer _laserpitium derias_. Est-il
+nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation
+extérieure qui existe entre mon _laserpitium_ et le _silphium_ des
+anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je
+passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs
+propriétés.
+
+Les naturalistes cités disent que le _silphium_ faisait endormir les
+brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout
+à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair
+meilleure. Mon _laserpitium_ conserve encore l’une et l’autre
+propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que
+sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon
+arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé
+de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de
+ma caravane de manger le _derias_, qui à cette époque commençait à
+couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions
+étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires
+d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par
+l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce
+que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les
+chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en
+mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si
+grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre
+tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le
+Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où
+l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa
+vertu excessivement purgative a une action plus violente encore
+lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins
+de _derias_, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux
+bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un
+autre ciel que celui de Barcah.
+
+Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de
+toutes celles que possédait le _silphium_, c’est la seule que nous
+puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de
+l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y
+germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait
+par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier
+_Thysias_, et le second _Caulias_ ; quelques auteurs ont même donné
+indistinctement à l’un et à l’autre le nom de _Larmes de la Cyrénaïque_.
+
+Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de
+la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il
+ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y
+mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à
+Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé
+au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine
+d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet
+inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision,
+et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr
+la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée
+universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les
+eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces
+qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la
+célébrité du _silphium_, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité.
+
+Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent
+cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur
+leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe
+comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du
+commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une
+simple tige de _silphium_ fut estimée comme un présent qui n’était point
+indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves
+déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans
+Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise
+des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne
+changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du
+_silphium de Battus_ ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une
+tige de _silphium_ au temple de Delphes, et un don semblable fait par
+les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les
+Romains faisaient du _silphium_, et de la haute valeur qu’il eut dans le
+commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que
+César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq
+cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les
+anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains.
+Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents
+passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait
+existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie,
+la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de
+la Perse ; néanmoins le _silphium_ de la Cyrénaïque eut des qualités
+beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait
+tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes
+connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je
+ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la
+plus marquante de notre _silphium_ avec celui de ces différents pays
+consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme
+comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour
+en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les
+Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans
+la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de
+vivres, se nourrirent de _silphium_ abondant dans cette contrée[342].
+
+Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du
+_silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les
+recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une
+solution satisfaisante.
+
+En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous
+voyons le _silphium_ recueilli avec soin, et très-abondant dans la
+Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus
+depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait
+environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait
+encore de son temps d’abondantes récoltes de _silphium_[343]. Il
+commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait
+presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle,
+temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante
+dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les
+montagnes de Cyrène.
+
+L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour
+expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du
+_silphium_, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché
+à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce
+fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le
+_silphium_, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ;
+et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et
+incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques
+sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du
+funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et
+principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les
+Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs
+incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les
+exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à
+gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les
+dilapidations des gouverneurs romains, dont le _silphium_ était un des
+principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc
+de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans
+l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa
+conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera
+certainement pas surpris que le _silphium_, limité à la lisière
+septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes,
+contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette
+contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si
+nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus
+claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée
+par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que
+ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits.
+Le _silphium_ fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les
+Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu
+de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y
+reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le
+prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les
+solitudes ; et le _silphium de Battus_ a reparu de toutes parts dans sa
+patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les
+montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations
+lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus
+en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses
+humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le
+sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait
+fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi
+frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le _silphium_, jeté
+sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres
+désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant
+l’arrivée des Grecs en Libye.
+
+D’autres plantes, quoique moins célèbres que le _silphium_, ont
+néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque.
+
+Le _thyon_, appelé par les Latins _citrus_, était un arbre que les
+anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité
+de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai
+déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que
+la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on
+faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les
+philologues ont prouvé que le nom de _Thyades_ donné aux Bacchantes
+avait infailliblement rapport à ces tables de _thyon_, dont l’analogie
+avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le _thyon_
+doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le
+monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont
+Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le
+témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres
+qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella,
+qui paraisse mieux convenir au _thyon_, soit par la grande hauteur et
+les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et
+la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si
+souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette
+identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part,
+qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le
+_thyon_, porte à présumer que ce dernier devait être également un
+conifère.
+
+Si l’on parcourt au printemps ces forêts de _thyon_, qui du sommet des
+montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre
+fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son
+utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la
+Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment
+répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une
+couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen
+très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la
+plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du
+safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette
+plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non
+seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des
+médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ;
+et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez
+les Grecs et les Romains[349].
+
+Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on
+faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté
+la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection,
+qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des
+usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme
+antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la
+putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les
+meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être
+surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la
+confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à
+parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de
+luxe[350].
+
+On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave
+des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce _jardin de Vénus_, un
+parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351].
+Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces
+belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur
+aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches
+vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle
+blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues
+des botanistes sous les noms de _Rosa silvestris_ et _spinosissima_ ;
+n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi
+les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans
+les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler.
+
+Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque
+qui acquirent quelque renommée ; ce sont le _sphagnos_ ou _bryon_ et le
+_misy_. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui
+pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque
+certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent
+les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un
+caractère remarquable. Quant à la seconde le _misy_, c’était, selon
+Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que
+les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties
+sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur
+blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux
+bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne
+saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 327 : THEOPHR. de Causa plant. l. I, c. 5. PLINE, l. XIX, c. 3.]
+
+[Note 328 : Belley suppose que les graines du _silphium_, portées par
+les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé
+et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).]
+
+[Note 329 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]
+
+[Note 330 : PLINE, l. XIX, c. 3.]
+
+[Note 331 : _Loc. cit._]
+
+[Note 332 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 108. HÉRODOTE, l. IV, 169.]
+
+[Note 333 : _Laserpiciferis jacet Cyrenis_ (Ode à Lesbie, v. 4).]
+
+[Note 334 : ARRIAN. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. PLINE, l. V, c.
+5.]
+
+[Note 335 : STRABON, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
+
+[Note 336 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 244.]
+
+[Note 337 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.]
+
+[Note 338 : PLINE, l. XII, c. 23.]
+
+[Note 339 : Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je
+sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane,
+habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes,
+p. 242).]
+
+[Note 340 : PLINE, l. XIX, c. 3.]
+
+[Note 341 : SOLIN. Polyhst. c. 14.]
+
+[Note 342 : ÆLIAN. Varior. Hist. l. XII, 37.]
+
+[Note 343 : PLAUTE, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.]
+
+[Note 344 : STRABON, l. XVII, c. 3.]
+
+[Note 345 : PLINE, l. XVIII, c. 3.]
+
+[Note 346 : SYNES. Epist. 106.]
+
+[Note 347 : THEOPHR. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce
+naturaliste ajoute que le _thyon_ croissait aussi aux environs d’Ammon ;
+et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me
+semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les
+traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de
+celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont
+il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun
+temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que
+doit être le _thyon_, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier
+de Phénicie.]
+
+[Note 348 : PLINE, l. XXI, c. 6.]
+
+[Note 349 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 252, 253.]
+
+[Note 350 : Id. ibid. p. 254, n. 35.]
+
+[Note 351 : ATHEN. l. XV, c. 29.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XIX.
+
+ Des relations commerciales des Cyrénéens.
+
+
+Après avoir exposé le plus succinctement qu’il m’a été possible l’état
+physique de la Cyrénaïque, tant par mes observations locales que par les
+documents de l’antiquité, il convient de jeter un coup d’œil sur ceux de
+ses habitants qui de la Grèce introduisirent la civilisation dans cette
+région de l’Afrique.
+
+Il paraît que dans la haute antiquité, quoique la navigation peu hardie
+n’osât encore franchir l’immensité des mers, elle n’en était pas moins
+active sur les côtes, et qu’elle fournissait un nombre infini de pirates
+qui les infestaient. C’est ce que la position des principales villes,
+dans ces époques reculées, à quelque distance des bords de la mer,
+semble prouver ; et sans sortir mal à propos de mon sujet, c’est ce que
+l’on peut affirmer relativement à Cyrène, d’après les éloges qu’Isocrate
+donne aux Cyrénéens, pour avoir eu la prudence de construire leur ville
+dans un lieu qui la mettait hors de la portée des invasions des
+ennemis[352].
+
+La même observation peut servir à expliquer la position méditerranée des
+villes de _Barce_, de _Naustathmus_ et d’_Aphrodisias_, situées chacune
+sur le sommet de la montagne, vis-à-vis des ports naturels que formait
+le rivage auprès d’elles. D’autres villes de la Cyrénaïque furent
+construites, il est vrai, immédiatement sur la cote ; mais ces villes
+postérieures à Cyrène, furent entourées chacune d’enceintes fortifiées.
+D’ailleurs, l’étendue de la plaine qui séparait le meilleur port de ce
+littoral de la région élevée, occasiona la fondation de Bérénice. Quant
+à Apollonie et à Ptolémaïs, d’abord simples ports de villes
+méditerranées, elles ne durent la leur, l’une qu’au développement du
+commerce, et l’autre qu’au changement de dynastie, et ne devinrent
+apparemment villes considérables que lorsque la Pentapole plus puissante
+put repousser les pirates qui venaient infester ses côtes.
+
+Ces idées me conduisent naturellement à établir que les Cyrénéens,
+durant les deux périodes successives de la splendeur de leur colonie,
+pendant qu’ils furent gouvernés par leurs propres rois, et qu’ils se
+gouvernèrent eux-mêmes en république, n’eurent rien à redouter des
+habitants indigènes qu’ils parvinrent au contraire à faire retirer pour
+la plupart vers la partie méridionale de la contrée. Mais, dès qu’ils
+furent tombés au pouvoir de Rome, soit par la négligence des préteurs,
+soit par la faiblesse qui suit ordinairement la perte de la liberté, ce
+ne fut plus les invasions maritimes qu’ils eurent davantage à craindre ;
+ils se virent contraints de chercher à se maintenir sur le territoire
+même où ils avaient précédemment triomphé. La civilisation dut alors se
+replier sur elle-même ; elle dut s’entourer de remparts : les plaines
+lui devinrent funestes ; il lui fallut de profonds ravins, des
+escarpements abrupts pour se garder, des châteaux pour se défendre. Ce
+fut alors que les Libyens, auparavant dépouillés, devinrent à leur tour
+spoliateurs : ils attaquèrent les Cyrénéens dans les enceintes mêmes de
+leurs villes, portèrent le fer et le feu dans les campagnes, en
+enlevèrent les récoltes et les troupeaux, et finirent par humilier à un
+tel point les usurpateurs du sol de leurs ayeux, que les misérables
+Cyrénéens, à leur approche, s’enfuyaient comme des troupeaux dans des
+chapelles fortifiées, et n’opposaient d’autres armes à leurs attaques
+que des larmes et de timides prières.
+
+Indépendamment des preuves historiques qui attestent chez les Cyrénéens
+ces deux phases générales de splendeur et de décadence, de force et de
+faiblesse, les ruines elles-mêmes nous en ont offert de plus
+irrécusables encore. Tous les châteaux situés dans l’intérieur des
+terres portent sans exception le caractère romain, et les deux seuls
+construits en des temps antérieurs, ceux de _Lemschidi_ et de _Lemlez_
+qui dominent le golfe _Nausthamus_, furent infailliblement destinés par
+leur position à défendre cette importante partie du littoral contre les
+invasions maritimes.
+
+Ce n’est, en conséquence, que pendant les deux premières périodes de la
+colonie de Théra, que les Cyrénéens durent conserver le type de leur
+origine primitive, et présenter dans leur organisation politique ce
+caractère grandiose qui se dessine à nos yeux sous des traits d’autant
+plus majestueux, qu’ils appartiennent à ces temps reculés que nous
+apercevons bien plus par l’imagination que par la réalité. Quelque
+intéressant qu’il pourrait être d’examiner par des rapprochements
+historiques le développement de ces deux phases brillantes, de voir
+progressivement cet arbrisseau de l’Attique transplanté en Libye,
+germer, croître, et se couvrir de fleurs et de fruits, néanmoins le plan
+que j’ai suivi dans cet écrit ne me permet pas, sans former une trop
+grande disparate, de m’étendre pour le moment sur ce sujet. Je dois donc
+me contenter de donner, d’après des indications locales, une idée
+succincte des relations commerciales des Cyrénéens : ce sera respecter,
+comme je l’ai fait jusqu’à présent, le titre de ce livre ; ce sera ne
+point dépasser mal à propos les limites d’un voyage.
+
+La position méditerranée de Cyrène indique, à elle seule, que
+l’agriculture dut être le premier objet des occupations de ses
+habitants : ce ne fut donc que lorsqu’ils se trouvèrent surchargés des
+biens que le sol leur offrait en profusion, qu’ils cherchèrent à les
+répandre au-dehors, et à les échanger contre des objets de luxe.
+
+Ce développement de la prospérité sociale de la colonie de Théra ne fut
+pas tardif. Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation de
+Cyrène, que les richesses conventionnelles des Cyrénéens étaient très-
+considérables. C’est ce que l’on doit inférer du mécontentement du
+conquérant de l’Égypte, de Cambyse, qui se plaignit de la parcimonie des
+présents des Cyrénéens, montant toutefois à cinq cents mines d’argent,
+tandis qu’il reçut favorablement ceux beaucoup plus faibles des nations
+voisines[353]. Mais deux siècles après cette époque, les richesses des
+Cyrénéens avaient pris un accroissement bien autrement rapide, puisque
+le plus pauvre d’entre eux possédait des anneaux de la valeur de dix
+mines, et dont le travail était admirable[354].
+
+On ne peut douter que ce ne soit de l’intérieur de l’Afrique que les
+Cyrénéens aient retiré les matériaux précieux, tels que l’or, l’argent
+et pierreries pour confectionner ces bijoux et les ouvrages
+numismatiques dans lesquels ils n’excellaient pas moins[355] : ce dont
+nous sommes d’ailleurs convaincus par les monuments parvenus jusqu’à
+nous. La position des Oasis d’Ammon et d’Augilles leur offrait des
+stations commodes pour ce commerce ; et les relations que les Cyrénéens
+eurent avec la première de ces Oasis, sont aussi irrécusables qu’elles
+semblent avoir été bien suivies de tout temps. Les colonnes votives
+ornées de dauphins que l’on rencontrait sur la route qui conduisait de
+Cyrène à Ammon, la similitude architectonique que l’on trouve entre les
+monuments de l’une et l’autre contrée, et le voyage des Cyrénéens qui
+servirent à Alexandre de guides et d’introducteurs, pour visiter le
+temple du dieu de la Libye, indiquent en effet que ces relations furent
+établies long-temps avant le règne du héros macédonien, puisqu’à cette
+époque les Cyrénéens paraissent déja avoir été les maîtres de cette
+Oasis. D’un autre côté, on sait que plus tard les Ptolémées s’en
+déclarèrent les protecteurs ; que sous les Romains elle fit partie du
+nome libyque, et qu’elle dépendait encore de ce nome à l’époque de
+Justinien. L’étendue de cette Oasis, la bonté de ses eaux thermales, la
+fertilité de son territoire, et, répétons-le, son heureuse situation
+commerciale au centre de la Libye, expliquent ce continuel intérêt
+qu’elle inspira aux peuples civilisés qui occupaient le littoral ; il en
+serait infailliblement de même de nos jours, si la civilisation
+retournait dans des régions qu’elle a trop long-temps délaissées.
+
+Quant à l’Oasis d’Augilles, privée de la plupart des avantages de la
+première, elle ne dut servir en tout temps que de simple station aux
+caravanes. Plus rapprochée de Cyrène que celle d’Ammon, elle offrait aux
+Cyrénéens un point de communication directe avec le pays des Garamantes,
+communication qui semble avoir eu quelque activité a cause des grenats
+que l’on tirait du mont Atlas[356], et surtout à cause de ce grand
+commerce de peaux de bœufs et de chèvres qui existait autrefois[357],
+comme il existe encore aujourd’hui, entre les habitants du Phazan et
+ceux de la Cyrénaïque.
+
+_Charax_, située sur les bords de la grande Syrte, était l’entrepôt du
+commerce de Cyrène avec Carthage : le _silphium_ en fut le principal
+objet[358]. Il est plus que probable que Cyrène dut avoir aussi des
+relations commerciales très-actives avec l’Égypte, soit par _Parætonium_
+avec Alexandrie, soit par Ammon avec la Thébaïde : toutefois les
+renseignements de l’antiquité manquent totalement à ce sujet. Il me
+parait tout au plus permis d’affirmer que l’on transportait de Cyrène en
+Égypte le _sel d’Ammon_, que l’on trouvait, comme on le trouve
+fréquemment aujourd’hui, enfoui dans les sables de l’intérieur de la
+Libye. Ce sel, aussi agréable à la vue qu’au goût, dit Synésius, et
+l’expérience me permet de confirmer encore en ceci les traditions de
+l’évêque philosophe, était très-estimé à cause de sa pureté[359] ; on en
+faisait un grand usage en médecine, et on l’employait dans les
+sacrifices[360]. On peut ajouter que les Cyrénéens allaient chercher à
+_Parætonium_ une craie blanche qu’on y fabriquait, et qui par cette
+raison portait le nom de cette ville. C’était une sorte de combinaison
+de l’écume de mer consolidée avec du limon, susceptible de prendre un
+grand poli, et précieuse pour les constructions à cause de sa
+ténacité[361]. Si je ne me trompe, c’est au ciment _Parætonium_ que la
+majeure partie des citernes antiques de la Marmarique doivent leur
+conservation.
+
+Le commerce maritime des Cyrénéens, outre le _silphium_, les chevaux et
+les peaux de bœufs et de chèvres, consista principalement dans
+l’exportation du vin et de l’huile. Hérodote et Diodore louent la bonté
+du vin de Cyrène que l’on transportait en Sicile et dans les diverses
+parties de la Grèce ; et l’on sait par Strabon que les Carthaginois
+venaient échanger sur les frontières de la Cyrénaïque leurs marchandises
+contre son vin. On peut en dire autant de l’huile dont la qualité a été
+louée par des écrivains différents, et à des époques bien éloignées
+entre elles ; et le grand nombre de forêts d’oliviers que l’on rencontre
+dans cette contrée, portent à croire que cette production du sol de
+Cyrène ne dut pas faiblement contribuer à l’accroissement des richesses
+de ses habitants.
+
+En résumé, les Cyrénéens paraissent avoir eu des relations commerciales
+ou politiques avec les divers peuples qui entouraient le bassin de la
+méditerranée, et principalement avec les autres colonies grecques ; ce
+que l’on peut inférer de l’homonymie qui existe entre les noms de villes
+et de peuplades de ces différents pays.
+
+Quant aux relations bien plus essentielles qu’ils étaient naturellement
+à portée d’établir avec les habitants indigènes, on peut avancer que les
+Cyrénéens, considérés comme peuple, ne s’allièrent dans aucun temps avec
+eux, qu’ils les traitèrent toujours de Barbares, et que ceux-ci, par
+résultat, vécurent indépendants des maîtres de la Pentapole, sans leur
+payer le moindre tribut. Les témoignages de l’histoire prouvent la
+première assertion, et la position retranchée des campements libyens
+dans la partie méridionale de la contrée prouve la seconde. Cette
+excessive réserve des Grecs conserva la pureté de leur sang européen, et
+leur valut l’épithète de _blancs Cyrénéens_[362] ; mais c’est là tout
+l’avantage qu’ils en retirèrent : avantage qui ne saurait, il faut
+l’avouer, compenser la série de fautes politiques qu’il occasiona, et
+que les Carthaginois plus sages s’étaient bien gardés de commettre. Si
+l’on examine, à cet égard, les intentions qui guidèrent ces deux peuples
+dans l’établissement de leur colonie respective aux rivages de
+l’Afrique, si l’on réfléchit aux mesures qu’ils prirent chacun pour sa
+stabilité et pour son développement, on les trouvera diamétralement
+opposées, et l’on sera forcé de reconnaître que les effets si contraires
+qu’elles eurent étaient dignes de répondre à des causes si différentes.
+
+Les Cyrénéens, au lieu d’imiter les Carthaginois, au lieu de se
+concilier d’abord l’affection des indigènes en leur payant un tribut,
+pour les rendre ensuite eux-mêmes volontairement tributaires, envahirent
+leur territoire, puis ils les en chassèrent ; au lieu de provoquer des
+alliances avec les Libyens, et prendre ainsi racine sur un sol étranger,
+il les méprisèrent, en les croyant indignes de leur sang ; enfin, pour
+dernière et plus grande faute, au lieu de les incorporer comme les
+Carthaginois dans leurs armées, et de les employer à cultiver leurs
+champs, ils vécurent séparés d’eux, et presque toujours en hostilité :
+accumulation de négligences, ou pour mieux dire, défaut total de
+politique, qui fut peut-être la cause de l’instabilité du gouvernement
+de Cyrène même dans ses phases les plus brillantes, et qui occasiona
+certainement plus tard ces fréquentes invasions des Libyens dans les
+murs des cités de la Pentapole, et leur déplorable saccage.
+
+Telles sont les notions que j’ai pu retirer de mes promenades dans les
+champs abandonnés de la célèbre Cyrénaïque, et les observations que mes
+faibles lumières m’ont permis d’émettre sur l’histoire et la géographie
+ancienne de cette intéressante contrée[363]. L’histoire de Cyrène ne
+devait pas être l’objet spécial de ce livre ; mais j’ai cru utile d’en
+exposer les traits les plus saillants dans une courte Introduction, afin
+de rappeler en peu de mots ce que l’on ne trouve qu’épars parmi beaucoup
+d’ouvrages. Il n’en était pas de même de la géographie ancienne de la
+Cyrénaïque. Mannert a manqué d’observations locales ; Ritter n’a fait à
+ce sujet que traduire la relation de Della-Cella ; et cette relation est
+assurément plus archéologique que géographique. C’est donc vers cette
+branche de la science que j’ai dû principalement diriger mes recherches
+dans les traditions de l’antiquité ; elle me promettait des
+rapprochements intéressants à confronter, des points réellement neufs à
+établir ou du moins à proposer : c’est aussi ce que j’ai assayé de
+faire. Puissent les juges de ces sortes de travaux me prouver par leur
+critique que je n’ai pas tout-à-fait perdu mon temps !
+
+Ce qui me reste à dire sur ce voyage n’offre qu’un bien faible intérêt ;
+mais il accomplira la tâche que je me suis imposée pour le moment. Je
+vais donc parler des Oasis, voisines de la grande Syrte.
+
+
+[Note 352 : ISOCRAT. in Orat. ad. Philipp.]
+
+[Note 353 : HÉROD. l. III, 13.]
+
+[Note 354 : EUPOLE, dans Élien., l. XII, 30.]
+
+[Note 355 : POLLUX, l. IX, c. 6.]
+
+[Note 356 : STRABON, l. XVII, c. 3 ; trad. franç. p. 479, n. 6.]
+
+[Note 357 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 257.]
+
+[Note 358 : STRAB. l. XVII, c. 3.]
+
+[Note 359 : SYNES. epist. 147.]
+
+[Note 360 : ARRIAN. de exped. Alex. l. III, c. 4.]
+
+[Note 361 : PLINE, l. XXXV, c. 6.]
+
+[Note 362 : L’épithète de _blancs_, que Stratonicus le Rhodien donne aux
+Cyrénéens, me paraît convenir incontestablement à la couleur de la race
+grecque comparée à la libyenne, et ne saurait être interprétée, ce me
+semble, comme l’a fait Causabon, qui l’a attribuée à la mélodie de la
+musique des Cyrénéens (CAUSAB. animadv. in Athen. l. III, c. 21, p. 198,
+199).]
+
+[Note 363 : A ce sujet, je répéterai ici avec plus d’exactitude ce que
+j’ai dit ailleurs un peu vaguement : Je dois à l’obligeance du profond
+philologue M. Letronne l’explication verbale, et d’après le texte grec,
+de quelques passages obscurs des auteurs de l’antiquité, dont je n’ai
+consulté ordinairement que les traductions latines ; et à mon savant et
+respectable confrère M. Eyriès, l’avantage d’avoir pu profiter de
+plusieurs ouvrages en langue allemande que je ne connais pas.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ CHAPITRE XX.
+
+ Voyage à Audjelah.
+
+
+ § I.
+
+ _Grande Syrte._
+
+
+La ville de Bérénice, je le répète, a presque totalement disparu sous la
+moderne Ben-Ghazi, et, d’après les faibles indices qui en restent, on ne
+peut se faire une idée exacte de son ancienne étendue. Quant au port qui
+occasionna la fondation des deux villes ancienne et moderne, il est un
+peu rétréci par l’envahissement des sables, sans être pour cela moins
+sûr. Il présente encore une belle rade abritée par deux promontoires,
+dont le méridional est plat et couvert de palmiers, et le septentrional
+plus élevé, correspond au _Pseudopenias_ de Strabon : un gros rocher que
+l’on aperçoit dans la mer à quelque distance de ce dernier promontoire,
+m’a paru être la petite île basse et noire servant dans l’antiquité à
+abriter les bateaux, ainsi que le rapporte le Périple anonyme[364].
+
+Puisque je ne retrouve que de rares et insignifiants vestiges de
+l’ancienne Bérénice, m’arrêterai-je long-temps dans les murs de la ville
+moderne ? Dénombrerai-je ses maisons plates et bâties sur le sable ; ses
+habitants, Juifs, Mograbins et Arabes ? Parlerai-je de son commerce de
+bestiaux, de miel et de laine ? Ferai-je la description des jardins de
+la ville, de ces petits champs dans le sable, dont le pourpier et le
+poivre-long font ordinairement les honneurs, et qu’ombragent quelques
+palmiers aux maigres panaches battus par les vents ? Ou bien renonçant à
+ces vétilles, d’ailleurs à la connaissance d’une foule d’Européens qui
+visitent Ben-Ghazi, peindrai-je le souverain de la moderne Cyrénaïque,
+entouré de sa cour d’Arabes déserteurs, et tenant nonchalamment son
+divan dans une masure délabrée, décorée du nom de château ? A ce sujet,
+déroulerai-je la liste de ces seigneurs féodaux par la forme, et simples
+fermiers par le fait, qui, en vertu de pouvoirs accordés par le pacha
+Yousouf, viennent s’installer durant trois années consécutives à
+l’extrémité de la province de Barcah, et, n’osant pénétrer eux-mêmes
+dans ses forêts, y envoient de temps à autre des émissaires, pour
+retirer ou pour essayer de retirer de leurs hôtes le tribut annuel, dont
+la totalité ne doit pas s’élever à moins de cent soixante mille piastres
+d’Espagne ?
+
+Mais à ces divers propos, il me semble entendre mon lecteur, justement
+fatigué de mes prolixes récits, se récrier et me dire qu’il est temps
+d’y mettre un terme. Tel est aussi mon dessein. Pour en atteindre plutôt
+le but, je me hâte de quitter Ben-Ghazi, ne pouvant toutefois me
+dispenser de prévenir les personnes curieuses d’aller visiter
+l’intéressante Cyrénaïque, qu’elles trouveront dans cette ville auprès
+de M. Rossoni, et à Tripoli auprès de M. Vattier de Bourville, des
+fonctionnaires dont le zèle cosmopolite pour les sciences, et
+l’obligeance pour ceux qui les cultivent, ajouteront de nouveaux charmes
+à leur pélerinage aux champs classiques de Cyrène. Cela dit, je plie ma
+tente, et me dirigeant au Sud vers le désert des Syrtes, je vais résumer
+en peu de mots ce qui me reste à dire sur mon excursion en Libye.
+
+C’est apparemment aux bas-fonds qui avoisinent la côte de la grande
+Syrte, qu’il faut attribuer les traditions de l’antiquité sur les grands
+dangers que recélait ce golfe ; car de nombreuses observations ont
+prouvé de nos jours qu’il est généralement dépourvu d’écueils et presque
+partout navigable. La côte orientale est celle qui paraît avoir été de
+tous temps la plus inhospitalière : témoin les expressions dont se sert
+à ce sujet le Périple anonyme[365], et celles non moins caractéristiques
+de Méla qui la désigne par _importuoso littore pertinax_. Aussi ne doit-
+on pas être surpris que malgré la bonne qualité du sol et les belles
+prairies qui bordent toute cette partie de la côte, depuis Bérénice
+jusqu’aux deux tiers de distance du fond du golfe, les Cyrénéens n’y
+aient élevé aucune ville d’une grande importance. Il est même à
+remarquer, pour complément de ce fait, que _Borium_, la seule ville de
+ce canton qui ait acquis quelque illustration dans l’histoire de la
+Cyrénaïque, soit d’abord comme asile de la secte hébraïque dont elle
+renfermait un temple célèbre, soit, plus tard, comme boulevart de
+l’empire romain à Cyrène, loin d’avoir été élevée sur la côte, fut
+construite au contraire, d’après Procope, dans un étroit vallon[366], au
+pied du plateau cyrénéen, et vis-à-vis probablement du promontoire du
+même nom[367], qui en est distant de cinq ou six lieues. Des ruines
+surnommées par les Arabes _Massakhit_, comme celles d’Aphrodisias, sont
+indiquées à peu près dans cette localité ; quelque autre Européen pourra
+peut-être vérifier ce renseignement que je n’ai pu vérifier moi-même, et
+qui assurément n’est pas dépourvu d’intérêt.
+
+Quant aux autres bourgs et villages que les divers géographes de
+l’antiquité placent sur ce littoral, il n’en est aucun, je le répète,
+qui ait eu quelque importance commerciale ou politique : Ils nomment
+successivement depuis le promontoire _Borion_ ou _Boreum_, _Diachersis_,
+_Mastoras_, _Heracleum_ ou la tour d’Hercule, _Drepanum_, simple
+promontoire selon les uns[368], et ville selon d’autres[369], enfin
+_Serapeum_, _Diaroas_ et _Apis_ qu’un observateur moderne a reconnu
+comme limite méridionale de la navigation le long de la côte orientale
+de la Syrte. Je ne parle point de _Charax_ situé au fond du golfe, ni
+des autels des Philènes dont les vents ont depuis bien des siècles
+dispersé les témoignages mobiles.
+
+Mais par contraste, si ce canton n’attira que faiblement l’attention des
+Cyrénéens, on peut avancer que, si ce n’est à l’époque des Ommiades, du
+moins à celle des Fathimites, il fut préféré par les Sarrasins à la
+région montueuse. Les nombreux débris de bourgs et de villages
+appartenant à cette période qu’on rencontre dans toute l’étendue de ce
+littoral jusqu’aux étangs de _Berss_, dont j’ai parlé, et les traditions
+bien plus concluantes des historiens orientaux, en sont des preuves
+assez fortes. Les belles prairies qui forment au printemps, de cette
+côte spacieuse, une immense plaine fleurie, convenaient-elles mieux aux
+mœurs chevaleresques et aux habitudes primitives des nouveaux
+possesseurs de cette contrée, que les montagnes voisines ? c’est ce
+qu’on ne saurait affirmer. Il n’en est pas moins certain que ce canton
+devint, dans le sixième siècle de l’Hégire, le siége de l’empire de
+Barcah ; et tandis que les villes de l’ancienne Pentapole tombaient en
+ruines, que Barcé réédifiée par les Ommiades n’était plus elle-même
+qu’une petite bourgade, les villes de _Ladjedabiah_ et de _Sort_
+florissaient aux bords de la Syrte, et étaient, au rapport d’Edrisi, les
+plus considérables du troisième climat[370], c’est-à-dire, de tout ce
+pays qui comprenait dans son vaste circuit la Marmarique et la
+Cyrénaïque. On trouve les ruines de la première de ces villes à treize
+lieues du cap _Carcora_, à trois des bords de la mer, et dans cette
+partie de la plaine qui sert de confins aux terres fertiles. Si l’on en
+juge par l’étendue qu’elles occupent, et les beaux débris qu’on y
+aperçoit, ce devait être en effet une ville assez considérable. Les
+mieux conservés de ces débris sont deux châteaux, dont un se fait
+remarquer par ses grandes dimensions, par les pierres colossales de ses
+assises et l’élégance moresque de l’ensemble de l’édifice[371]. Sur
+plusieurs voûtes en fer à cheval qui le décorent, on voit des
+inscriptions cufiques en grandes lettres très-frustes, dont un profond
+orientaliste pourrait tirer peut-être quelques lumières pour l’histoire
+obscure de Barcah.
+
+Il n’est pas superflu d’ajouter que dans les assises de ces deux
+édifices, comme dans un grand nombre de ceux que nous avons rencontrés
+dans la Pentapole, on remarque plusieurs fragments d’inscriptions
+grecques tronquées et renversées. Cet indice, qui sert de nouvelle
+preuve au système de réédification adopté par tous les peuples qui ont
+successivement occupé cette contrée, peut servir aussi à retrouver dans
+ce lieu la situation de l’ancien _Serapeum_, éloigné, d’après l’Anonyme,
+de trois cent vingt stades de _Chersis_. _Ladjedabiah_ est à treize
+lieues du cap _Carcora_, ce qui correspond exactement à la distance
+citée ; et _Carcora_ paraît convenir à la situation de _Chersis_ auprès
+duquel était un port, à cause du mouillage qui existe auprès de ce cap,
+le seul ou du moins le meilleur de toute la côte orientale de la Syrte.
+De plus, en continuant à suivre les indications du même stadiasme, on
+pourrait aussi reconnaître, mais non sans un peu d’imagination, la tour
+d’Hercule située à cent stades au nord de _Serapeum_, dans une
+construction informe que l’on rencontre à peu près à cette distance sur
+une pointe rocailleuse qui serait par conséquent le promontoire
+_Drepanum_ décrit par le stadiasme[372]. Cette construction, demeure
+actuelle d’un obscur Mourabout, repose sur des fondements antiques ; et
+ses murs, malgré le profane mélange des blocs qui les composent,
+semblent trahir par leur grande vétusté une antique et vénérable
+origine.
+
+Quant à la seconde ville, celle de _Sort_, qu’Aboulféda place à deux
+cent trente milles de Tripoli, et Edrisi à deux cents pas des bords de
+la mer ; je ne puis rien dire à son sujet, puisque je n’ai pas visité
+cette partie de la côte. Toutefois, si l’on en croit les récits des
+Arabes du canton, des ruines non moins considérables que celles de
+_Ladjedabiah_, et portant encore le nom remarquable de _Sort_, qui
+n’est, comme on s’en aperçoit, qu’une altération de celui de Syrte, se
+trouveraient au fond du golfe. Cette ville aurait-elle remplacé
+l’ancienne _Charax_, ainsi que _Ladjedabiah_ paraît avoir remplacé
+l’ancien _Serapeum_ ? C’est ce qu’un Européen plus persévérant que moi
+se plaira peut-être à vérifier.
+
+Au sud de _Ladjedabiah_, le sol continue pendant quelque temps encore à
+être labourable, et présente çà et là de petits champs cultivés ; puis
+le voisinage de la région des sables s’annonce par leur empiétement sur
+les terres ; enfin à deux lieues de distance, terre et végétation
+disparaissent tout-à-fait, et l’on entre dans le désert des Syrtes,
+désert affreux s’il en est !
+
+Sans doute que des traditions antiques et une imagination prévenue
+influent sur l’effet que produisent sur nous les objets physiques : les
+noms des Syrtes fabuleuses et de leurs innombrables reptiles, les
+tourments qu’y éprouva le vertueux Caton et sa stoïque persévérance,
+sont propres, il faut l’avouer, à préparer l’esprit du voyageur au
+tableau qui se déroule devant lui et à en augmenter l’horreur.
+Néanmoins, quelque indifférent que l’on puisse être au pouvoir des
+souvenirs, je doute qu’un Européen aventuré pendant la chaude saison
+dans ces immenses solitudes pour s’avancer dans les terres, quoique
+familiarisé avec le sol de Libye, n’en éprouve pas une impression
+pénible. Il tourne le dos à l’Europe, et son horizon se déroule à ses
+yeux en plaine mobile et sans bornes : Là, nulle végétation, quelque
+grêle et grisâtre qu’elle soit, ne fait hâter le pas du chameau, et
+n’interrompt la monotonie de sa marche ; nulle colline, quelque aride et
+calcinée qu’elle soit, ne coupe la nudité du désert et ne suggère au
+voyageur de vagues rêveries par ses formes fantastiques ; nul palmier
+solitaire, agitant au loin sa cime au gré des vents, ne provoque les
+chants de l’arabe par l’annonce de la source hospitalière ; nul troupeau
+de gazelles, se jouant dans la plaine, ne vient distraire la caravane
+attristée : l’hyène même et les autres fauves de Libye ne s’aventurent
+jamais dans cette zone brûlée, et le silence de ce tombeau de la nature
+n’est pas même troublé par leurs hurlements nocturnes. Un ciel de feu,
+un sol constamment uni, du sable, toujours du sable, rien que du sable
+sans eau, telle est la région qui s’étend du littoral des Syrtes jusqu’à
+la station de _Rassam_ ; et cet espace, en n’en parcourant qu’une ligne,
+forme au moins trente lieues d’étendue.
+
+Et cependant une telle région non-seulement fut toujours habitée dans
+l’antiquité, mais les hommes s’en disputèrent même la possession. Pour
+concevoir de pareils faits, dont on ne peut douter d’après
+d’irrécusables renseignements historiques, il faut admettre que lorsque
+la civilisation occupait les montagnes voisines, et attirait par
+l’espoir des déprédations les peuplades de l’intérieur de l’Afrique, la
+région de la grande Syrte devait offrir des vallées habitables, et
+rendues telles par les efforts de ceux qui étaient venus s’y établir.
+Quelques puits creusés çà et là, quelques canaux semblables à ceux de la
+Marmarique, auront réuni les pluies de l’hiver dans les bas-fonds, et
+répandu un peu de végétation sur des plaines maintenant envahies par les
+sables. Cette supposition se change d’ailleurs en certitude, si l’on
+observe que les Psylles, premiers habitants de la Syrte, y avaient
+creusé des citernes, au rapport d’Hérodote, et que ce ne fut que par
+leur desséchement qu’ils se virent contraints d’abandonner leur pays, et
+d’aller faire cette guerre allégorique au vent du midi, auteur de leurs
+maux[373].
+
+Quoi qu’il en soit, c’est dans ces lieux que les Nasamons, après le
+départ des Psylles, fixèrent leur séjour ; c’est là que, malgré les
+conditions indispensables de mon hypothèse, cette pauvre peuplade voyait
+de temps en temps ses rares moissons et ses champs mêmes emportés par
+les vents :
+
+
+ Regna videt pauper Nasamon errantia vento.
+
+
+Aussi les usages des Nasamons paraissent avoir été appropriés à la
+nature du sol qu’ils habitaient. Ils n’occupaient point des tours comme
+les Libyens de la région montueuse ; ils ne se construisaient point des
+maisons comme les Maxyes leurs voisins ; ils n’avaient point des tentes
+commes les Scénites des environs d’Ammon ; mais ils se faisaient avec
+des asphodèles et des joncs entrelacés de petits logements qu’ils
+transportaient d’un endroit à un autre, et qu’ils pouvaient placer
+partout sur ces sortes de terrains mouvants[374]. On pourrait aussi
+attribuer aux mêmes causes le soin qu’ils prenaient de ne pas laisser
+expirer leurs proches couchés sur le dos, et de les tenir assis, de
+crainte peut-être que leur corps ne disparût sous les sables[375] ; et
+leurs chasses de sauterelles, mesquines mais nécessaires ressources,
+auxquelles ils étaient obligés de recourir en été, pour subvenir à leur
+nourriture[376]. La saison de l’automne leur était plus favorable : ils
+s’éloignaient alors de l’aride littoral où ils laissaient leurs
+troupeaux, et se rendaient à l’Oasis d’Augiles, dont les habitants
+hospitaliers leur permettaient de recueillir une partie des dattes qui
+croissaient abondamment dans leur canton[377].
+
+L’excessive stérilité de la patrie des Nasamons, et la pauvreté qui en
+résultait pour eux, pourraient pallier en quelque sorte la mauvaise
+réputation que leur ont faite quelques auteurs de l’antiquité, à cause
+des déprédations qu’ils commettaient sur les navires jetés sur leurs
+côtes par les tempêtes, et au moyen desquels un d’entre eux dit
+ingénieusement qu’ils faisaient le commerce avec tout l’univers[378].
+
+Cependant il paraît que ces déprédations devinrent si nuisibles au
+commerce de Cyrène, que, dès que les Romains furent possesseurs de la
+Pentapole libyque, ils cherchèrent à purger la grande Syrte de ces
+voisins plus dangereux pour leurs intérêts que ses propres écueils. A
+cet objet, Auguste ne dédaigna point de leur faire porter la guerre, et
+ce ne fut pas sans peine qu’il les contraignit à reculer devant les
+aigles de Rome ; il réussit néanmoins à leur faire quitter le littoral,
+et Denys le Periegète dit, en effet, que de son temps on n’y apercevait
+plus que leurs demeures vides, c’est-à-dire ces cabanes d’osier et
+d’asphodèles dont j’ai parlé. Toutefois, ils firent encore une tentative
+pour reconquérir leur misérable patrie, et ils y parvinrent ; mais les
+mêmes causes apparemment ayant provoqué les mêmes effets, Domitien, au
+rapport d’Eusèbe et de Josèphe, leur fit éprouver une nouvelle défaite,
+et les força à se retirer de nouveau dans l’intérieur des terres vers le
+sud-est, dont ils allèrent probablement peupler les petits îlots de
+terre qu’on y rencontre de nos jours.
+
+Depuis ce temps-là ils ne reparurent plus le long de la côte, qui fut
+désormais occupée par les peuplades voisines, les agriculteurs Maxyes et
+les paisibles Aniches.
+
+
+ § II.
+
+ _Oasis d’Augiles._
+
+
+Après avoir traversé dans la direction sud-est la région de la grande
+Syrte, pour se rendre à l’Oasis d’Augiles, on arrive à _Rassam_, petite
+portion de terre cristallisée par le sel, où l’on trouve, parmi des
+bouquets de tamarix et de palmiers, les ruines d’un château sarrasin et
+un puits d’eau saumâtre.
+
+De _Rassam_ à _Audjelah_ il faut parcourir encore vingt lieues de
+distance : une source d’eau douce nommée _Sibillèh_, située dans un
+champ de soudes, forme l’entrée de l’Oasis.
+
+Vouloir dire l’effet que produit sur une caravane, venant en été des
+bords de la Syrte, le seul aspect de ce peu d’eau limpide dans le sable,
+et de ce champ couvert d’une pâle végétation, ce serait tenter une chose
+fort difficile. Comment peindre cette physionomie souffrante de l’homme,
+alors qu’elle est ranimée par l’espérance, qu’elle aperçoit le terme de
+ses maux ? Comment rendre ce murmure d’impatience et de plaisir mille
+fois plus agréable que les accents bruyants de la joie ? Il ne faudrait
+pas non plus oublier les soutiens de la caravane, les sobres et patients
+chameaux, à la seule odeur de l’eau, hâtant péniblement le pas, et, les
+yeux démesurément ouverts, balançant tous ensemble leur tête laineuse
+qu’ils dirigent chacun vers le même point. On arrive, on se désaltère,
+on remercie de mille manières le prophète. Viennent ensuite quelques
+habitants de l’Oasis, on se félicite, on se complimente de part et
+d’autre, et l’on reçoit les fruits de l’ineffable hospitalité.
+
+_Audjelah_, l’Augiles des historiens, est loin d’offrir l’agréable
+aspect des Oasis voisines de l’Égypte : un village et une forêt de
+palmiers isolés dans une immense plaine de sable rougeâtre, tel est le
+triste coup d’œil que présente cette Oasis. On peut en dire autant de
+_Djallou_ et de _Lechkerrèh_, autres petits cantons habités qui
+dépendent de nos jours d’Augiles, comme il est probable qu’ils en
+dépendaient dans l’antiquité ; ils sont séparés l’un de l’autre par six
+ou sept lieues de distance.
+
+Une quatrième Oasis censée aussi faire partie du groupe des précédentes,
+s’en trouve éloignée de trois journées environ de marche vers
+l’occident. Ce lieu caché au milieu d’un labyrinthe de monticules de
+sables mouvants, se nomme _Maradèh_ ; et soit que son aspect
+s’embellisse de la profonde horreur qui l’entoure, soit qu’une ceinture
+de collines schisteuses bariolées de grandes veines jaunes et bleues,
+délasse un peu la vue fatiguée de la monotonie de ce vaste désert, soit
+enfin que plusieurs sources d’eau douce, dont une thermale, raniment par
+leur agréable saveur l’estomac affadi par les eaux saumâtres, ce n’est
+pas sans plaisir que l’on arrive dans ce petit canton. Le sol, formé de
+terre rougeâtre comme celui des Oasis d’Égypte, offre avec celles-ci une
+analogie plus remarquable. De même que dans ces Oasis, on y trouve
+abondamment l’_hedisarum alhagi_, ce sainfoin du désert célèbre chez les
+écrivains orientaux, tandis qu’il ne croît, ni sur les terres trop
+grasses de Cyrène, ni dans les plaines argileuses de la Marmarique, ni à
+Augiles. Une belle forêt de palmiers en couvre la surface.
+
+On se doute bien qu’un pareil canton, quoique peu spacieux, a dû attirer
+l’attention des Arabes. On y voit en effet les ruines de deux villages ;
+cependant, il est maintenant sinon tout-à-fait abandonné, du moins il
+reste inhabité durant la majeure partie de l’année. Les divisions des
+tribus qui s’en sont tour à tour disputé la possession, et plus encore
+les superstitions que la crédulité a attachées à ce lieu isolé, en sont,
+m’a-t-on dit, la cause. Toutefois, les Nomades des environs de la Syrte
+ne laissent pas que de venir chaque année y recueillir les dattes ; mais
+n’osant résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits,
+ils se sont construit séparément des habitations en branches de
+palmiers[379]. C’est là qu’ils viennent s’établir, en automne, avec
+leurs troupeaux ; et comme ce petit canton est, je le répète, sous la
+dépendance d’Augiles, ils sont obligés de payer à cet effet une
+redevance au gouverneur de ce groupe d’Oasis ; mais cette contribution
+plus que les autres est fort aventurée. Je retourne à Augiles.
+
+Augiles fait partie des états du pacha de Tripoli ; et de même que la
+région de Barcah et celle du Fazzan, elle est affermée à un bey[380] qui
+lui paie annuellement la somme de dix mille piastres d’Espagne. Le
+prélèvement de cette contribution est uniquement fondé sur les palmiers,
+dont la taxe est de deux piastres de Tripoli par pied, c’est-à-dire, de
+huit sous environ, monnaie de France. Ceci ne donnerait qu’une idée
+fausse du nombre des palmiers d’Augiles, si l’on n’ajoutait pas que la
+moitié seulement de ce nombre est soumise à l’impôt ; l’autre moitié
+appartient aux mosquées et à leurs desservants.
+
+Les villages épars dans les trois Oasis nommées, sont bâtis en blocs de
+pierre, tirés d’une épaisse couche schisteuse que l’on trouve sous les
+sables à six pieds environ de profondeur. La plupart des maisons ont une
+enceinte extérieure avec une hutte conique au milieu, faites l’une et
+l’autre en branches de palmiers : elles servent à renfermer les dattes
+et les troupeaux. Quant aux habitants, si l’on en croit leur propre
+rapport, ils peuvent fournir environ trois mille hommes armés, ce qui
+porterait la population totale sans distinction d’âge ni de sexe, à neuf
+ou dix mille ames.
+
+_Sibillèh_, située à trois lieues et au nord du village principal, est
+la seule source de tout le canton. Ainsi point de ruisseaux, comme à
+Ammon et à l’Oasis de Thèbes, qui consolident autour d’eux le terrain,
+le parent de fleurs et de verdure, répandent la fraîcheur dans les airs,
+et vont enfin serpenter et se perdre au milieu de petits jardins où
+croissent en abondance les arbres fruitiers et les plantes potagères ;
+jardins d’autant plus agréables qu’ils sont, la plupart, remplis de
+citronniers et de grenadiers, dont les branches s’entrelacent ensemble,
+et forment d’épais ombrages, des voûtes fleuries et parfumées sous un
+soleil de feu et au milieu d’un désert sans ombre ; tel était un des
+plus doux attraits du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque.
+
+Au lieu de ces bienfaits accordés par la nature à ces Oasis, on ne voit
+à Augiles que des puits creusés à une vingtaine de pieds de profondeur,
+revêtus de troncs de dattiers, et d’où l’on extrait des eaux plus ou
+moins saumâtres. C’est avec ces seules ressources que les habitants
+s’efforcent d’alimenter la végétation de quelques champs, si l’on peut
+même donner ce nom à des bandes de sable, métamorphosées en humus, par
+les débris des palmiers et par de journalières et pénibles irrigations.
+Toutefois au moyen de cette lutte de l’industrie contre la nature, on
+parvient à faire croître l’orge et plus difficilement le blé ; le
+_doukhn_, espèce de millet dont se nourrissent en général les habitants
+de l’Afrique, est la plante qui se refuse le moins à cette ingrate
+culture ; le piment et le pourpier s’y montrent aussi peu rebelles ; on
+peut en dire autant de l’ail et de l’oignon qui occupent à eux seuls de
+petits champs entiers ; mais il n’en est pas de même des tomates, des
+melons d’eau et des gourmands _melloukhièhs_, dont on ne peut obtenir, à
+force de soins, qu’un petit nombre de plantes. Enfin, les seigneurs les
+plus riches du canton, ceux qui ont à entretenir un cheval, ce qui n’est
+pas une médiocre affaire dans cette pauvre Oasis, emploient plus de
+précautions encore pour faire germer dans le sable un peu de _bercim_,
+de ce trèfle symbole des gras pâturages de la vallée du Nil. Le bey
+_Abou-Zeith_ m’en montra avec orgueil auprès de sa demeure une prairie
+d’une vingtaine de pieds d’étendue.
+
+Isolés au milieu des déserts, n’ayant dans leur triste patrie brûlée par
+le soleil aucune des compensations que les autres Oasis offrent à leurs
+habitants, ceux d’Augiles ont dû être essentiellement voyageurs. Ils se
+destinent dès l’enfance à cette carrière, et ils y deviennent fort
+habiles. Je dis habiles, puisque, par la situation du sol ingrat qu’ils
+habitent et par l’indispensable besoin d’en sortir quelquefois, l’art de
+parcourir les déserts doit être à ces hommes, ce que l’art de naviguer
+serait à des insulaires relégués sur de stériles rochers. La
+connaissance des astres est, comme on s’en doute, le point fondamental
+de cet art ; ils en conservent avec soin les principales notions qu’ils
+se transmettent de père en fils. Quant aux procédés de l’enseignement,
+ils sont peu compliqués : le seuil de leurs cabanes est leur
+observatoire, leurs télescopes sont leurs regards perçants qu’ils
+peuvent promener à l’aise sur l’immense pavillon qui se déroule, sans
+taches, au-dessus de leurs têtes.
+
+Qu’un Européen aille assister aux séances pastorales de ces académies du
+désert ; l’objet en vaut la peine. Qu’il aille s’asseoir au-devant de la
+cabane rustique, sur le sable rafraîchi par les brises de la nuit, au
+milieu des vieillards, des femmes et des enfants ; et il verra l’ancien
+du village, dont la figure vénérable s’animera aux rayons de la lune,
+indiquer à l’assemblée de la voix et du geste les diverses
+constellations ; il l’entendra décrire les cercles et les ellipses des
+planètes, dénombrer les étoiles fixes, les nommer par leurs noms
+classiques quoique altérés par la langue et les traditions, et désigner
+par leur moyen les routes inaperçues sur les plaines unies du désert,
+mais tracées dans le firmament : il sera frappé de la patriarcale
+simplicité de ses paroles et de la religieuse attention de l’auditoire.
+Il entendra ensuite les jeunes gens répéter avec recueillement les
+leçons du vieillard ; il verra même de petits êtres tout nus, assis sur
+les genoux de leurs mères, lever leurs mains enfantines vers le ciel, et
+balbutier les noms des guides futurs de leurs lointains voyages ; puis,
+à une sévère réprimande, cacher leur figure honteuse dans le sein
+maternel. Le pétillant vin de palmier terminera la séance ; il répandra
+la gaieté parmi les assistants, et l’Européen en les quittant conservera
+une longue impression, je n’en doute point, de cette séance pastorale
+formée dans un coin du désert, et dont il ne pourra sûrement contester
+l’utilité.
+
+Les approvisionnements de comestibles que les habitants d’Augiles sont
+obligés d’aller faire chaque année à Ben-Ghazi, commencent à mettre en
+pratique leur éducation voyageuse. Ces approvisionnements consistent en
+céréales, beurre et bestiaux contre lesquels ils échangent leurs dattes,
+dont la qualité exquise, de beaucoup préférable à celles des autres
+Oasis libyques, fut appréciée même dans la haute antiquité[381]. Le
+voyage de Tripoli, moins nécessaire pour eux, est aussi moins fréquent.
+Ils se rendent plus souvent à Syouah, mais ils ne font ordinairement que
+s’y arrêter quelques jours, pour continuer ensuite leur route vers la
+vallée du Nil, où ils apportent les peaux de chèvres et le miel des
+montagnes de Barcah, et un petit nombre de plumes d’autruche, fruit de
+leur propre chasse aux environs d’Augiles. Mais ces courtes excursions
+sont généralement abandonnées aux jeunes gens encore inexpérimentés, et
+à quelques vieillards leurs guides, qui terminent ainsi leur carrière
+comme ils l’ont commencée. Les grands déserts du sud, la spacieuse
+vallée du Soudan, en un mot les provinces centrales de l’Afrique et
+particulièrement la ville de Tombouctou, tels sont les lointains et
+productifs voyages qu’entreprennent les hommes dans la force de l’âge,
+et dont la durée atteint quelquefois plusieurs années : le commerce des
+esclaves en est malheureusement l’objet exclusif.
+
+Ainsi des hommes patients, laborieux, sobres, entreprenants, et si
+fidèles à leur parole, que l’inviolabilité de leurs serments est passée
+en proverbe dans toute la Libye, de tels hommes, dis-je, emploient les
+plus belles années de leur vie, les fruits de leur utile expérience à
+aller arracher du fond de l’Afrique des essaims de jeunes nègres, pour
+les conduire aux marchés du Caire et de Tripoli. Ils mettent entre ces
+enfants et leur patrie des déserts immenses, les chassent nuit et jour
+devant eux comme de vils troupeaux, et, chose incroyable, si je n’en
+avais pas été le témoin, ils forcent, chemin faisant, leur douleur à
+chanter, de crainte que la mélancolie n’engendre parmi eux une funeste
+contagion, ce qui, malgré leurs cruelles précautions, arrive bien
+souvent. On avouera qu’il est fâcheux de voir tant de vertus péniblement
+acquises et plus péniblement exercées, employées à de pareils résultats.
+
+Indépendamment des traditions de l’histoire, d’après la seule idée que
+j’ai donnée du sol et de la situation d’Augiles, on ne doit pas
+s’attendre à y trouver, de même qu’aux Oasis d’Égypte, les moindres
+vestiges de ces beaux monuments qu’un habile voyageur, M. Cailliaud,
+dévoila naguère au monde archéologue. Les seuls édifices antiques dont
+on puisse y apercevoir des traces témoignent mieux que mes paroles le
+peu de ressources que cette Oasis a dû offrir de tous temps à ses
+habitants. Ces édifices consistent en grands massifs de briques crues au
+nombre de trois, contenant chacun un puits au milieu. Il n’en reste, à
+peu de chose près, que les fondements ; mais, autant qu’on peut en juger
+par la disposition de l’ensemble, ce devaient être de grandes tours
+semblables à celles que j’ai rencontrées sur le plateau cyrénéen : c’est
+dire que je les crois aussi d’origine libyenne, puisque les Sarrasins
+n’ont jamais employé, du moins dans ces contrées, les briques crues pour
+leurs édifices. Les opinions des Arabes sur des monuments antiques ont
+sans doute une bien faible valeur ; mais il en est qui se distinguent
+par leur simplicité, et par conséquent par leur vraisemblance, et
+celles-là ne sont point à dédaigner : de ce nombre est le récit que je
+vais rapporter.
+
+C’est le cadi d’Augiles qui parle ; il est placé sur un de ces
+monticules de ruines, et avec son long bâton il indique le village :
+« Avant qu’il fût bâti, dit-il, là où l’on voit maintenant ces maisons
+existait une plaine couverte de soudes et de roseaux ; et à l’endroit
+même où nous sommes s’élevait un château dont les murs se rétrécissant
+de la base au sommet le faisaient ressembler aux pyramides du Caire.
+Cette forêt de dattiers qui nous entoure n’a pas été plantée par les
+croyants ; de tous temps elle couvrit ce canton : elle forme maintenant
+nos richesses, auparavant elle était le prix des fatigues du voyageur.
+Néanmoins quelques familles de pasteurs de la côte venaient chaque année
+en recueillir les dattes, conduisant avec eux leurs troupeaux qui
+trouvaient un bon pâturage dans la plaine de soudes. Le château servait
+à renfermer la récolte, et à veiller à sa sûreté : à cet objet, le chef
+des pasteurs l’occupait. Si par hasard il apercevait dans l’horizon
+quelque caravane nombreuse, il faisait un signal, et ils accouraient
+tous vers le château avec leurs troupeaux, où ils s’enfermaient jusqu’à
+ce que les étrangers eussent quitté le canton. »
+
+Quoi qu’il en soit des circonstances qui accompagnent cette tradition,
+le fond en paraît d’autant plus probable qu’il s’accorde avec d’autres à
+peu près semblables recueillies dans d’autres Oasis, qui semblent aussi
+n’avoir servi que de lieux de campements annuels durant cette période
+qui séparé la haute antiquité du moyen âge, c’est-à-dire, entre
+l’expulsion ou la retraite des Libyens ou des Éthiopiens, et la
+fondation des villages Berbères ou Arabes.
+
+Il est toutefois certain que les villages actuels d’Augiles existaient
+au moins dès le quinzième siècle, d’après le témoignage de Léon
+l’Africain ; et, ce qui est plus intéressant, on voyait encore à cette
+époque les trois châteaux dont je viens de parler : quelques détails du
+voyageur arabe, à leur sujet, m’auraient épargné bien des paroles.
+
+Quant aux époques de la haute antiquité, l’Oasis d’Augiles fut
+incontestablement habitée ; mais quoique Étienne de Bysance ait dit
+qu’il y existait une ville[382], je ne crois point qu’il faille prendre
+ce mot à la lettre, d’autant plus que ce géographe n’a pas été sobre de
+pareilles dénominations. Il me paraît plutôt probable que les
+Augilites[383] durent avoir des habitations semblables à celles des
+autres peuplades qui s’étendaient plus à l’ouest, c’est-à-dire, quelques
+excavations faites dans la roche ; c’est ce que l’on peut d’ailleurs
+inférer tant du silence de l’histoire sur cette prétendue ville, que de
+quelques traditions qui se rapportent aux Augilites et au pays qu’ils
+habitaient. Hérodote, auquel il faut toujours avoir recours, m’offrira
+les dernières, et je les trouverai tellement fidèles, qu’elles
+pourraient encore servir à décrire l’Augiles moderne.
+
+Il a parlé de ses forêts de palmiers, de la qualité exquise de leurs
+dattes, et nous avons dit qu’elles sont la plus grande ressource que
+possède encore Augiles. La seule fontaine qu’on y trouvait de son temps,
+est la seule qu’on y trouve de nos jours ; c’est _Sibillèh_. La seule
+colline qui, d’après l’historien, existait dans ce canton, est la seule
+qui interrompe la monotonie de son immense plaine de sables : elle
+occupe la partie nord du village principal. De plus, il ajoute que cette
+colline, comme celles d’Ammon, était de sel[384] ; et dans le monticule
+de spath calcaire d’Augiles, comme aux collines d’Ammon, nous trouvons
+des masses de sel gemme. Ainsi vingt-trois siècles ont passé sur le
+canton d’Augiles, et les mêmes ressources qu’il offrait aux anciens
+habitants, il les offre aux habitants actuels ; exceptons-en les
+villages arabes, et c’est encore le même aspect. Cette idée ne déplaît
+pas au voyageur ; il aime à s’y arrêter, car le plus souvent ce qu’il a
+de mieux à faire dans ces déserts, c’est de chercher à ranimer sa pensée
+aux souvenirs des âges antiques. Le voilà donc parmi les Libyens
+d’Augiles ; que faisaient-ils dans ce triste pays ? Quels étaient leurs
+mœurs, leurs usages ? C’est ce qu’il se demande ; malheureusement
+l’histoire ne lui offre que bien peu de renseignements. Les seuls
+qu’elle ait transmis à ce sujet sont relatifs à leurs croyances
+religieuses, qui ne laissent pas que d’avoir quelque chose de
+particulier. Différemment des Libyens nomades, les Augilites, au lieu
+d’adorer les astres, n’avaient d’autres dieux que leurs mânes, ne
+juraient qu’en leur nom, les consultaient comme des oracles, et dans ces
+occasions ils dormaient sur les tombeaux, et prenaient leurs songes pour
+les réponses des mânes[385].
+
+On peut observer en passant que ce n’est pas sans intérêt pour
+l’histoire de l’esprit humain que l’on voit cette bizarre croyance
+exister avec des caractères à peu près semblables, et peut-être dès la
+même époque, en des lieux fort éloignés de cette Oasis, dans les îles
+Mariannes, dont les habitants n’invoquent, comme les anciens Augilites,
+d’autres dieux que les esprits de leurs morts qu’ils appellent Anitis,
+et auxquels, dit Bernardin de Saint-Pierre, d’après le père Gobien, ils
+attribuent le pouvoir de commander aux éléments, de changer les saisons,
+et de rendre la santé[386]. Ce serait sans doute en pure perte que l’on
+chercherait à cette anomalie morale observée en des lieux si distants
+entre eux, d’autre fondement que la bizarrerie de l’esprit humain. Me
+bornant donc à mes seuls Augilites, je dirai que l’on trouve encore de
+nos jours dans leur Oasis des témoignages marquants de ce culte. Ces
+témoignages, du moins, j’ai cru les rencontrer auprès d’une excavation
+antique située à _Djallou_. On y pénètre par une entrée carrée taillée
+dans la couche de roche schisteuse que j’ai dit régner partout dans ces
+Oasis à six pieds environ au-dessous de la surface du sol. Latéralement
+à l’excavation sont deux escaliers qui du fond en atteignent le sommet :
+ses dimensions totales sont de sept mètres de chaque côté. Ce petit
+hypogée, découvert et déblayé il y a peu d’années par les habitants,
+n’offrirait par lui-même aucun indice des usages que j’ai rappelés, si
+d’autres circonstances ne s’y rattachaient. Le chef du village me montra
+une petite colonne en quartz de deux pieds six pouces de hauteur et de
+forme conique, que l’on avait retirée de la grotte lors du déblayement.
+Une autre pierre retirée aussi du même endroit, couronnait la tombe d’un
+Santon : celle-ci, à peu près de la même hauteur que la précédente, est
+de roche granitique et d’une forme différente : elle figure un bloc
+carré dont les deux côtés supérieurs seraient en angle rentrant[387].
+
+Ces deux monuments ont quelque rapport avec certaines pierres votives
+des anciens ; et l’on avouera que s’ils sont dépourvus de caractères
+plus décisifs, le canton reculé où ils se trouvent, l’espèce de roche
+dont ils sont formés, qui lui est étrangère et qu’on a dû y apporter de
+loin, et surtout le lieu même dont ils ont été retirés, offrent par
+différentes raisons plusieurs points d’analogie avec les usages
+tumulaires des anciens Augilites. On sait combien le sable est
+conservateur : les antiquités extraites des catacombes de l’Égypte en
+sont d’assez fortes preuves. Ce ne serait donc pas émettre une
+conjecture dépourvue de fondement, si l’on supposait que ces petits
+monuments renfermés pendant une longue suite de siècles dans un hypogée
+sépulcral, et enterrés sous les sables, fussent des pierres votives que
+les Augilites auraient élevées à leurs mânes, et offrissent par
+conséquent des témoignages encore existants de la fidélité des récits de
+l’histoire, et du culte funéraire des anciens habitants d’Augiles.
+
+Pendant que je suis encore aux portes de l’Afrique, entouré d’Arabes
+voyageurs, m’entretenant avec eux de leurs lointaines migrations, je
+pourrais m’amuser à traduire leurs récits, et à éclaircir peut-être de
+quelques faits nouveaux la géographie obscure des provinces centrales.
+Mais ce n’est pas sans plaisir que j’apprends à l’instant même que de
+pareilles notions puisées à de pareilles sources deviennent superflues.
+Un Européen vient de traverser la redoutable Afrique : seul, il s’est
+aventuré dans ses déserts dévorants, et il leur a échappé ; il a su
+tromper le fanatisme religieux par le fanatisme de la gloire ; il a
+séjourné à la mystérieuse Tombouctou, et il en est de retour. Gloire à
+vous, heureux voyageur ! Votre courage a dompté l’hydre gardienne ; et
+la pomme, vous avez l’honneur de l’offrir à la France.
+
+J’abandonne donc sans regrets mes causeries d’Augiles ; mais en portant
+ma vue vers l’intérieur de l’Afrique, j’y ai rencontré involontairement
+des noms dont j’aimerais à orner ce fragment de géographie sur cette
+contrée, si ma faible voix pouvait ajouter la moindre chose à leur
+célébrité. Sans diriger mes regards loin de moi, la moisson serait
+abondante et les fruits en seraient variés. Je devrais en premier lieu
+nommer M. Jomard, puisque ce serait rappeler un savant depuis long-temps
+dévoué à la géographie de l’Afrique. Je saisirais ensuite cette occasion
+pour signaler à mon tour un bon résumé historique sous le titre modeste
+d’Essai ; je parcourrais avec lui les annales arides de l’Afrique, et je
+serais surpris d’y trouver du charme : telle est la magie du style
+lorsqu’il est uni au savoir, et M. Larenaudière est un de ceux qui
+connaissent le grand art de rendre l’érudition aimable par les prestiges
+d’un langage séduisant. Je ne pourrais aussi me défendre de citer les
+excellents travaux de MM. Brué et Lapie sur l’Afrique ; je contribuerais
+volontiers à mettre au jour cette scrupuleuse conscience qui, par des
+moyens différents, ne laisse apercevoir d’un amas de recherches que les
+sommités, et les sommités réelles. Poursuivant ma revue, je
+rencontrerais une foule de noms représentant chacun dans la science un
+caractère à part. Parmi ces derniers je choisirais ceux de MM.
+Walkenaër, Eyriès et Jaubert, dont le savoir orné d’une simplicité
+antique en acquiert plus de prix ; et si je voulais prouver que cette
+simplicité peut prendre une physionomie piquante, je joindrais à ces
+géographes M. de la Roquette, un des savants interprètes du grand
+Colomb. Je ne devrais non plus omettre, ni les profondes et ingénieuses
+expositions de M. Denaix, ni les philantropiques recherches de M. Dupin,
+ni les scientifiques tableaux de MM. Balbi, Moreau et autres : travaux
+d’autant plus importants à mes yeux, qu’indépendamment de leur propre
+but, ils peuvent aider le géographe philosophe à des développements d’un
+ordre différent.
+
+Mais si l’apostille dont j’aurais voulu orner la fin de ce livre comme
+d’un cul-de-lampe géographique, aurait pu paraître au moins superflue,
+il n’en est pas de même de celle que je dois à la reconnaissance. Ainsi
+quelque fugitives que puissent être les observations dont j’ai composé
+mon récit, qu’il me soit permis en le terminant, sans parler de MM.
+Firmin Didot, auprès de qui les ouvrages de quelque utilité, quoique
+accompagnés de dessins explicatifs d’une publication fort dispendieuse,
+trouvent de véritables Mécènes, qu’il me soit permis, dis-je, d’offrir
+de nouveau mes remercîments à l’estimable négociant M. Guyenet, qui, par
+sa généreuse assistance, m’a mis à même d’en recueillir les matériaux
+les plus indispensables en des lieux difficiles à parcourir. Je ne
+saurais trop insister sur ce sujet, puisque, prêter un appui
+désintéressé à une entreprise scientifique, c’est, si elle est couronnée
+de quelques résultats, en avoir le principal mérite.
+
+
+ FIN DE LA RELATION.
+
+
+[Note 364 : IRIARTE, p. 487.]
+
+[Note 365 : IRIARTE, p. 487.]
+
+[Note 366 : PROCOP. de Ædifi. l. VI, c. 2.]
+
+[Note 367 : Ce promontoire fut nommé _Borion_ par les Grecs, dit Solin,
+parce qu’il était constamment battu par le vent du nord (SOLIN,
+Polyhist. c. 40). Il prit dans la suite les noms d’_Hypon_ et
+d’_Hyporegius_.]
+
+[Note 368 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.]
+
+[Note 369 : ÉTIENNE DE BYSANCE, au mot _Drepane_.]
+
+[Note 370 : EDRISII Africa, ed. Hartm. p. 301.]
+
+[Note 371 : Voyez pl. LXXXIX, XC.]
+
+[Note 372 : IRIARTE, p. 487.]
+
+[Note 373 : HÉRODOTE, l. IV, 173.]
+
+[Note 374 : HÉRODOTE, l. IV, 190.]
+
+[Note 375 : Id. ibid.]
+
+[Note 376 : Id. ibid. 172.]
+
+[Note 377 : Id. ibid. 172, 182. PLINE, Histo. natur. l. V, c. 4.]
+
+[Note 378 : LUCAIN, Phars. l. IX, v. 443, 444.]
+
+[Note 379 : Voyez pl. XCI.]
+
+[Note 380 : On n’apprendra pas peut-être sans intérêt que ce bey, nommé
+_Abou-Zeith Abdallah_, est Français, et qu’il est né à Toulon. Il
+faisait partie, à l’âge de douze ans, de l’expédition française en
+Égypte, en qualité de tambour. Pris dans un combat par un corps de
+Bédouins, il fut vendu au pacha de Tripoli : son heureux physique fit sa
+fortune. Il resta long-temps attaché à la personne du pacha, comme
+mamelouk, et fut ensuite envoyé dans le Fazzan, avec l’armée de Mohammed
+le Circassien. La bravoure qu’il montra dans cette campagne, qui eut
+pour résultat la conquête totale du Fazzan, lui attira les bonnes graces
+de son souverain : celui-ci le récompensa en lui accordant le titre de
+bey et le gouvernement d’Augiles. _Abou-Zeith-Abdallah_ n’a conservé
+d’autres souvenirs de sa patrie, qu’une idée vague de la ville et des
+environs de Toulon, et d’autre usage de sa langue originaire, que
+quelques mots provençaux qu’il estropie avec une bonhomie charmante.
+C’est _Abou-Zeith_ lui-même que l’auteur tient ces détails. Il se plaît
+à ajouter qu’il en a reçu, outre l’hospitalité habituelle des mœurs
+orientales, l’accueil le plus cordial et les prévenances les plus
+délicates.]
+
+[Note 381 : HÉROD. l. IV, 182.]
+
+[Note 382 : _Voce Augila_.]
+
+[Note 383 : Je me conforme à la dénomination d’Étienne de Bysance.]
+
+[Note 384 : HÉROD. l. IV, 182.]
+
+[Note 385 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SOLIN. Polyhst. c. 44.]
+
+[Note 386 : BERNARD. DE SAINT-PIERRE, Études de la Nature, 3e édit., t.
+III, p. 31, 32.]
+
+[Note 387 : Voyez pl. XXV, fig. 6, 7.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ TABLE
+ DES MATIÈRES.
+
+ * * * * *
+
+
+ A.
+
+ABASSIDES (la dynastie des) succède dans la Cyrénaïque à celle des
+Ommiades, xxx.
+
+ABOULFÉDA, cité, 269.
+
+ABOUSIR, nom des ruines de la ville de Taposiris, 5, 6, 7.
+
+ABOU-ZEITH-ABDALLAH, gouverneur du pays d’Augiles : son origine et sa
+carrière.
+
+ACTIUM (la bataille d’) : ses résultats pour les destinées de la
+Cyrénaïque, xx.
+
+ADICRAN, roi libyen, implore et obtient le secours des Égyptiens contre
+les Cyrénéens, 176.
+
+ADRIANOPOLIS DE LIBYE : époque de sa fondation, et remarques sur le
+silence de plusieurs anciens géographes, relativement à cette ville,
+189, 190.
+
+ADRIEN (l’empereur) : ses bienfaits en Cyrénaïque et médaille qui les
+rappelle, xxvi, 189 et note. — Ses parties de chasse dans la Marmarique,
+123.
+
+AEDONIA, île, 51, 52, note.
+
+AFRIQUE (l’) : moyens que les Cyrénéens auraient pu employer pour la
+civiliser, xxiii. — Opinion de l’auteur sur la manière la plus propre à
+la parcourir scientifiquement, 1, 2.
+
+AGATHÉMÈRE, cité, 55, note.
+
+AGIS, général de Ptolémée Soter, apaise une sédition à Cyrène, xix.
+
+AGRIPPA protége les Juifs de Cyrène, xxvi.
+
+AÏOUBITES (la dynastie des) succède dans la Cyrénaïque à celle des
+Fathimites, xxxi.
+
+ALAZIR, roi des Barcéens, s’allie avec la famille royale de Cyrène, 176.
+
+ALEXANDRE-LE-GRAND : son voyage au temple d’Ammon, xvi, 29, 30.
+
+ALEXANDRIE : départ de l’auteur de cette ville, 1, 3.
+
+ALIBACA, village, 106, note.
+
+AMÉRICAINS (les) se sont emparés de Derne, 97.
+
+AMMIEN-MARCELLIN, cité, 96, 177, 185.
+
+AMMON (l’Oasis d’) : avantages qu’offre sa position pour le commerce
+méditerranéen de la Libye, xvi, 261.
+
+AMMONIA, surnom de Parætonium, 30.
+
+AMPÉLIOTES (les), peuple libyen : envoient une tige de silphium au
+temple de Delphes, 252 et note.
+
+AMPÉLISQUE, personnage du Rudens de Plaute, 164.
+
+AMROU-BEN-EL-AS, conquérant de l’Égypte : son propos sur les habitants
+de la Pentapole, xxx.
+
+ANASTASE I (l’empereur) : un de ses rescrits gravé sur une caserne de
+Ptolémaïs, 179.
+
+ANTHÉE (la ville d’), 85. — (Le géant), 86. — (Le royaume d’), 86.
+
+ANTHIA, lac, 86, note.
+
+ANTIDE (la Chersonèse), 85, 86.
+
+ANTIPHRÆ, villages : leur situation, 18, note.
+
+ANTIPYRGUS, ville : sa situation correspond à celle des ruines de
+Toubrouk, 48, 49.
+
+ANTOINE (le triumvir) sépare la Cyrénaïque de l’empire romain, xx. —
+Donne force de loi au décret de César sur les Juifs, xxv. — S’enfuit
+avec Cléopâtre à Parætonium, 30.
+
+ANTONIN (l’itinéraire d’), cité, 96, 125, 177, 188, 189.
+
+ANVILLE (d’), cité, 23, 106, note, 126.
+
+AOULÂD-ALY, nom collectif des tribus d’Arabes qui occupent la majeure
+partie de la Marmarique : dénombrement de ces tribus, 64, 65. — Total de
+la population qu’elles forment, 66. — Confins de leur territoire, 43. —
+Leurs mœurs et leurs usages, 67 et suivantes jusqu’à 81 inclusiv.
+
+APHRODISIAS (l’île d’), 84, note, 116. — (La station maritime d’), 115.
+
+APION, roi de Cyrène, lègue ses états aux Romains, xix.
+
+APIS, ville : sa situation, 33, 55, note.
+
+APOLLON : ses amours avec la nymphe Cyrène, xiii, 218. — Description de
+la fontaine qui lui était consacrée, 212, 213, 214, 215, 216, 217. —
+(Temple d’), 218, 219.
+
+APOLLONIE, port de Cyrène et une des cinq villes qui formaient la
+Pentapole, 116, note, 142, 162, 163, 164, 165, 166, 189, 177, 178, 181,
+191, 192.
+
+APOLLONIUS DE RHODES, cité, 221, note.
+
+APRIÈS, roi d’Égypte, fait une expédition contre les Cyrénéens en faveur
+des Libyens, 85.
+
+APROSYLIS, un des anciens cantons de la Cyrénaïque, 240.
+
+ARABES SCÉNITES (les) : leurs adieux lorsqu’ils se quittent, 4. — Leurs
+ateliers, 110, 111. — Leurs superstitions, 112, 133, 139. — Leurs camps
+et accueil qu’y reçoit l’auteur, 19, 20, 21. — Distinguent leurs tribus
+par des signes, et tracent ces signes sur les monuments qu’ils
+rencontrent, 26, note, 72, note. — Leurs tombeaux, 31, 32.
+
+ARARAUCÈLES (les), Libyens : homonymie remarquée à leur sujet, xxii,
+263.
+
+ARCADIUS (l’empereur) : sous son règne, Cyrène tombait en ruines,
+xxviii.
+
+ARCÉSILAS III, roi de Cyrène : ses tentatives pour détruire les
+institutions du législateur Démonax, et quel en fut le résultat, xv,
+176.
+
+ARDANAXÈS (le promontoire), 47.
+
+ARGONAUTES (les) : influence présumée de leur expédition sur la
+colonisation grecque en Libye, xiii, 173.
+
+ARISTÉE, fils de la nymphe Cyrène : son éducation pastorale en Libye
+occasionne ensuite la propagation des arts agricoles en Arcadie, xv.
+
+ARISTIPPE (le philosophe), né à Cyrène : ses préceptes, autant qu’on
+peut les induire de la réunion des traditions anciennes, xxiv.
+
+ARISTON, citoyen de Cyrène, excite une sédition contre le parti
+aristocratique, xvii.
+
+ARMÉNIENS (les) : leur passage en Libye, 204.
+
+ARRIEN, cité, 29, note, 239, 249, 282.
+
+ARTÉMIDORE, cité, 140, note.
+
+ARYANDÈS, gouverneur d’Égypte, envoie une expédition contre Barcé, en
+faveur de Phérétime, xvi, 8, 176.
+
+ASBYTES (les), Libyens : lieux qu’ils occupaient, 185, note, 217. —
+Mangeaient le silphium, 253, 255.
+
+ASIE MINEURE (l’) : relations des Cyrénéens avec les colons grecs qui en
+habitaient les côtes, xxii, 192.
+
+ATHÉNÉE, cité, 256.
+
+AUCHISES (les), peuple libyen qui habitait au sud de Cyrène, xxii.
+
+AUGILES (l’Oasis d’), actuellement nommée Audjelah, fut un point de
+communication indispensable entre Cyrène et le Fazzan, 261. —
+Description qu’en a laissée Hérodote, 275, 276. — Son état actuel, 280.
+— Culte et usage des anciens Augilites, 280, 281, 282. — Mœurs et usages
+des habitants modernes, 276, 277, 278.
+
+AUGUSTE (César) est reconnu souverain de la Cyrénaïque par les
+Cyrénéens, xx. — Confirme par un décret les priviléges que les Juifs
+avaient obtenus du sénat, xxv.
+
+AZARIUM, port de Libye où débarqua Synésius, 86, note.
+
+AZIRIS, Axilis, Nazaris, canton où séjournèrent les colons de Théra en
+quittant l’île de Platée, 53, 84, 85, 86, note, 96, note, 126, 217.
+
+
+ B.
+
+BACCHUS (temple de), à Teuchira, 184. — A Cyrène, 223.
+
+BACTRIANE (la) : les Libyens de Barcé y fondent une ville, 177.
+
+BALACRIS, Balis, ville : est-elle d’origine phénicienne ? 170.
+
+BALBI (M. A.), mentionné, 283.
+
+BALEUS, Baal (le dieu), 170.
+
+BANKES (M.), cité, 114.
+
+BARCAH, ville : métropole de la Cyrénaïque sous la dynastie des
+Ommiades, xxx, 177, 178. — N’est plus qu’une petite bourgade sous les
+Fathimites, xxxi.
+
+BARCÉ, une des cinq villes formant la Pentapole sous l’Autonomie : sa
+situation, son origine, et coup-d’œil sur ses annales historiques, 175,
+176, 177, 178. — Les Barcéens donnent leur nom aux peuplades libyennes
+de la Cyrénaïque, xxi, 178.
+
+BARETOUN, Berek, noms que donnent les Arabes aux ruines de Parætonium,
+29, note.
+
+BATRACHUS, port : cause de sa dénomination, 51.
+
+BATTIA, un des anciens cantons de la Cyrénaïque : probablement le plus
+méridional, 240.
+
+BATTIADES (le règne des) : ses principaux événements et sa durée, xv,
+xvi, xvii.
+
+BATTUS I, fondateur et roi de Cyrène : son arrivée à la tête des colons
+de Théra auprès de la fontaine d’Apollon, xiii, 217. — Ses institutions
+religieuses et politiques, xiv, 217.
+
+BELLEY (l’abbé), cité, 247.
+
+BENAÏÈH-ABOU-SÉLIM, ruines d’un château romain, 16.
+
+BÉNÉGHDEM (description des ruines de), 170, 171.
+
+BEN-GHAZI, ville arabe : sa distance du plateau cyrénéen, 186. — Lieu de
+résidence des gouverneurs du pays de Barcah, 265. — Son port, 265, 266.
+
+BENY-HASSAN, catacombes situées dans la Haute-Égypte, 5.
+
+BERBÈRES (les) : s’ils ont habité la Libye avant la colonisation
+grecque ? xii, 8.
+
+BÉRÉNICE, une des cinq villes qui formaient la Pentapole : l’opinion qui
+place le jardin des Hespérides auprès de cette ville, réfutée par sa
+situation sur une plage aride, 172, 173.
+
+BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, cité, 281.
+
+BERSS (el), nom donné à des ruines de hameaux sarrasins et à des étangs
+salés, 188.
+
+BETKAÂT, vallon : ruines d’anciennes fortifications qui le dominent,
+108, 109.
+
+BIBARS (le sultan) fait fortifier la côte libyque lors du débarquement
+de saint Louis à Tunis, 48.
+
+BOMBA (le golfe de), fréquenté par les Maltais, 52. — (L’île de) est la
+seule de la Marmarique qui offre un bon mouillage, 52.
+
+BOMBÆA, colline sépulcrale : sa situation, 50.
+
+BOREUM, Borion, promontoire : sa situation et origine de son nom, 267.
+
+BORIUM, ville : sa situation, 266.
+
+BOU-CHAFFÈH, vallée où l’on rencontre des restes d’anciennes cultures,
+140.
+
+BOUMNAH, ruines d’un château, dans la Marmarique, 10, 11. — Dans la
+Cyrénaïque, 130, 157.
+
+BOUN-ADJOUBAH, vallée où se trouvent les ruines de l’ancienne Apis, 32,
+33.
+
+BROUÈS (el), ravin de Derne : son aquéduc, 99.
+
+BRUÉ (M.), mentionné, 283.
+
+BRUTUS (le parti de Cassius et de) : son influence sur le gouvernement
+de Cyrène, xxv.
+
+
+ C.
+
+CABALES (les), Libyens : homonymie remarquée à leur sujet, xxii. — Lieux
+qu’ils occupaient, 185, note.
+
+CAILLÉ (M.), mentionné, 282.
+
+CAILLIAUD (M.), mentionné, 278.
+
+CALLIMAQUE, poète du sang royal de Cyrène, cité, 217, 218.
+
+CAMBYSE (le roi) force Arcésilas III à lui payer un tribut, xv. — Son
+expédition en Libye, 8.
+
+CARNÉADE, philosophe natif de Cyrène, 229.
+
+CARPOCRATES, philosophe, chef de la secte carpocratienne, xxiii.
+
+CARPOCRATIENS (les) : leurs préceptes, usages et prophètes, xxviii, 208.
+— Grottes consacrées à leur culte, 128, 129.
+
+CARTHAGINOIS (les) : leur politique vis-à-vis des Libyens, 263, 264.
+
+CATABATHMUS MAGNUS, montagne, séparait, du temps des Romains, l’Afrique
+de l’Asie, 39. — Antérieurement, la Cyrénaïque de la Marmarique, 55,
+note.
+
+CATABATHMUS PARVUS, colline : sa situation, 19.
+
+CATULLE, cité, 229, 249.
+
+CELLARIUS, cité, 18, 19, 23, 43, 52, 142, note.
+
+CÉSAR AUGUSTE (temple de), 218, 220. — (Statue de), 220, 221.
+
+CHABROL DE VOLVIC (M.), cité, 5, note, 6.
+
+CHAMMAMÈH (Kassabah-el-), ruines d’un monument égypto-grec, 13.
+
+CHAMMÈS, ruinés de la tour d’Alchemmas, 34, 37.
+
+CHENEDIRÉH, ruines d’un château romain : chapelle chrétienne qu’il
+renferme et à quel usage elle servait, 120, 121.
+
+CHERSIS, village, 115, note, 141.
+
+CHERSONÈSE (la petite) : sa distance d’Alexandrie, 3. — (La grande) :
+sépare les montagnes de Cyrène des plaines de la Marmarique, 83.
+
+CHRÉTIENS (les) de la Cyrénaïque, 102, 114, 129, 161.
+
+CHRONICON PASCALE, cité, 204.
+
+CICÉRON, cité, 240.
+
+CLAPPERTON, cité, 27, note, 113.
+
+COBAD, roi de Perse, adopte les usages des Carpocratiens, xxviii.
+
+CONCHYLIUM, lac : sa situation, 86, note.
+
+COUMBOUSS : mélange de ruines de divers âges, 45.
+
+CYRA, mont, 53, 85.
+
+CYRÉ, fontaine, 85, note, 217.
+
+CYRÉNAÏQUE (la) : formes diverses et successives de son gouvernement,
+ii. — Tombe au pouvoir de Rome, et jointe à la Crète elle devient
+province prétorienne, xx. — Plus tard elle est divisée en deux
+provinces, xxviii. — Son étendue et ses limites, 55, note. — Échelle
+végétative de sa campagne, xxiii, 235. — Descriptions de Synésius, 245,
+246. — Dispositions, étendue et productions de ses terres, 235, 236,
+239. — Différence de la partie maritime et de la partie méridionale des
+terres, 237. — Surnoms que lui ont donnés les poètes anciens, 238. — Ses
+animaux domestiques, 241, 242, 243. — Observation sur l’hygiène des
+Libyens à l’égard de la viande de porc, 244. — Analogie entre les usages
+des anciens Égyptiens, des Libyens, des Cyrénéens et des habitants
+actuels de Cyrène, au sujet de la viande et du lait de vache, 243. —
+Fléaux auxquels était exposée la campagne de la Cyrénaïque, 245.
+
+CYRÈNE, métropole de la Cyrénaïque : époque de sa fondation, xi. — Lieu
+où elle était située, 235. — Forme qu’elle décrivait, 216. — Rues qu’on
+y voit de nos jours, 224, 225. — Place qu’occupait le marché public de
+la ville, et réfutation à ce sujet de l’opinion de Lemaire, 227, 228. —
+Bois que Battus y consacra aux dieux, 230. — Villes qu’elle fonda, xxi.
+— Divinités qui y recevaient un culte particulier, et leurs temples,
+233. — Diversité des traditions sur l’origine du nom de Cyrène, 232.
+
+CYRÉNÉENS (les) envahissent les terres des Libyens leurs voisins, 176. —
+S’adressent à Démonax, législateur de Mantinée, xv. — Envoient des
+ambassadeurs à Alexandre, xvi. — Leurs divisions les font tomber sous le
+joug de tyrans domestiques, xvii. — Recourent à Platon pour en recevoir
+des lois, xvii. — Attaqués et soumis par Ophella, xviii. — Se révoltent,
+xix. — Sont de nouveau soumis par Magas, xix. — Rome leur laisse la
+liberté, et ils n’en profitent point, xx. — Leurs relations, mœurs et
+usages, xxi, xxiii, xxiv, 206, 211, 260. — En quoi consistait
+principalement leur commerce, 261, 262, 263. — Cause de la situation
+méditerranée de leurs villes les plus anciennes, 116, 117, 258, 259. —
+Leur système de défense contre les attaques des Barbares, 108, 259. —
+Leur conduite impolitique à l’égard des Libyens fut la principale cause
+de leur décadence, 259, 263. — Parallèle entre les Cyrénéens et les
+Carthaginois, 263, 264.
+
+
+ D.
+
+DAMANHOUR, ville d’Égypte, lieu où se rendent les Arabes de la
+Marmarique depuis que Mohammed-Aly a détruit leurs fortifications de
+Parætonium, 30, 31.
+
+DAPHNÈH, vallée : accueil qu’y reçoit l’auteur, 44. — Canaux
+d’irrigation qu’on y trouve, 45.
+
+DAR-FAYAL, canton, 46.
+
+DARNIS, ville : époque de sa fondation, 96. — Le christianisme y a
+laissé des traces sur les monuments et dans les traditions, 97, 102,
+103.
+
+DELLA-CELLA (M.), cité, 123, 164, 172, 175, 179, 180, 181, 184, 185,
+187, 188, 216, 222.
+
+DÉMONAX, législateur, fait, d’après l’invitation des Cyrénéens, des
+changements à leurs institutions, xv.
+
+DENAIX (M.), mentionné, 283.
+
+DENHAM (le major), cité, 27, note, 113.
+
+DERIS, port et promontoire : indices vagues de l’antiquité pour
+retrouver sa situation, 14, note, 18, note.
+
+DERNE, ville : accueil qu’y reçoit l’auteur, 90, 91, 92, 93, 94. —
+Description de la ville et de ses environs, 95 et suivantes, jusqu’à
+102.
+
+DIANE (la déesse) : nom des fêtes instituées en son honneur à Cyrène,
+207.
+
+DIODORE de Sicile, cité, 163, 192, 217, 225, 237, 239, 243.
+
+DIOUNIS (Ghabou-), ruines d’un château, 156.
+
+DJABORAH, ruines d’un bourg, 155, 180.
+
+DJALLOU, Oasis, voisine et dépendante d’Augiles.
+
+DJAMMERNÈH (examen d’une citerne de), 17.
+
+DJAUS, ruines d’un village : sa situation pittoresque, 157.
+
+DORIENS (les), de même origine que les Cyrénéens, durent être en
+relation avec eux, xxii.
+
+DREPANUM, promontoire : sa situation, 267.
+
+DRESIÈH, ruines d’une petite ville, 13, 14.
+
+DROVETTI (M.), mentionné, 94.
+
+DUPIN (M. C.), mentionné, 283.
+
+
+ E.
+
+ECCEUS, Tritonis, Lathôn, fleuve : conjecture sur le lieu de son ancien
+gisement, 186, 187, 188.
+
+EDRISI, cité, 34, 268, 269.
+
+ÉGYPTE (l’) : parallèle de ses anciens édifices et de ceux de la
+Marmarique, 8, 9.
+
+ÉGYPTIENS (les anciens) ne paraissent pas avoir élevé de monuments dans
+la Marmarique avant Alexandre, 8.
+
+ÉLIEN, cité, 123, 253.
+
+ENSANA, ville : explication de la tradition d’Yacouti, 112, 114.
+
+ÉPICURE, philosophe : au nombre des prophètes des Carpocratiens, xxviii.
+
+ERASEM ou Ersen, fontaine : rapprochement que provoquent son nom et sa
+situation, 84, 85.
+
+ERATOSTHÈNE, philosophe, né à Cyrène, xxiv.
+
+ERYTHRA ou Erythron, ville, 106, 140, 141, 161, 164.
+
+ESCULAPE (le temple d’), à Balacris, 170. — A Cyrène, 233.
+
+ÉTHICUS, cité, 55, note.
+
+ÉTIENNE DE BYSANCE, cité, 86, note, 116, 140, 146, 155, 163, 165, 170,
+175, 176, 185, 189, 267, 279, 280.
+
+EUPHÈME, un des Argonautes, souche présumée de la race des Battus, 217.
+
+EUPOLE, cité, 260.
+
+EUSÈBE, cité, 185, 189.
+
+EUTROPE, cité, 177, 185.
+
+EYRIÈS (M.), cité, 27, note, 216. — Mentionné, 264, 283.
+
+
+ F.
+
+FATHIMITES (les) occupent les environs de la grande Syrte, et y fondent
+deux grandes villes, 267, 268, 269.
+
+FAZZAN (le) : commerce de peaux que les Cyrénéens faisaient avec ce
+pays, 261.
+
+FAYE, cité, 5.
+
+FLORUS, cité, 30.
+
+
+ G.
+
+GARAMANTES (les), peuple qui occupait le pays nommé actuellement Fazzan
+ou Fezzan, 189.
+
+GATTERER, cité, 85, note.
+
+GAUTHIER (M.), cité, 29, note.
+
+GAZAL (Ain-el-), source sulfureuse : les eaux n’en sont potables que
+lorsque la mer est calme, 51.
+
+GÉBELIN (Court de) : sa méprise sur les signes du mont Liban, 29, note.
+
+GÉOGRAPHIE sacrée, citée, 95, 106, 114, 126, 140, 155, 163, note, 177,
+190.
+
+GERMA, ville du Fazzan, 27, note.
+
+GHABAOUET, anciens tombeaux chrétiens, situés à l’Oasis de Thèbes, 161.
+
+GHARAH, Oasis, 19.
+
+GHERNÈS, ruines d’une ville, 159, 160, 161.
+
+GHERTAPAULOUS, ruines d’une ville auprès du golfe Naustathmus : silence
+des géographes anciens à son égard, 146.
+
+GUETTADJIAH, ruines d’une mosquée dans la vallée Maréotide, 11.
+
+GHIRZA, ville ruinée : les sculptures qu’on y trouve sur un monument ont
+contribué à accréditer le bruit d’une ville pétrifiée, 113.
+
+GIDANES (les), peuple Libyen, 71, note.
+
+GILIGAMMES (les), Libyens, conduisent les colons grecs auprès de la
+fontaine d’Apollon, 217. — Lieux qu’ils occupaient, 84.
+
+GODEFROI (le P.), cité, 113, 114.
+
+GOLIUS, cité, 133, note.
+
+GRENNAH, nom des ruines de Cyrène, 94, 104.
+
+GRONOVIUS, cité, 86, note, 116, note.
+
+GUYENET (M. C.), mentionné, 125, note, 283.
+
+GYZIS, ville et port, 23.
+
+
+ H.
+
+HADJIS, nom des pélerins qui se rendent à la Mecque : manière de voyager
+de ceux qui viennent de la Barbarie, 32, 34, 35, 36.
+
+HAL-AL (ras-el-), cap et golfe, 134, 141.
+
+HARÂBI, nom collectif des tribus d’Arabes qui occupent les montagnes de
+la Cyrénaïque : leurs mœurs et leurs usages, 147, 148, 149, 150, 151,
+152, 166, 167, 168.
+
+HAYER (el-), ruines d’un grand réservoir situé au milieu de la ville de
+Cyrène, 223, 224.
+
+HERBELOT (d’), cité, 114, 128, 207, note.
+
+HERCULE (temple d’), 53. — (Tour d’), 269.
+
+HERMAN (M.), cité, 85, note.
+
+HERMÆA EXTREMA, promontoire, 18, 19.
+
+HÉRODOTE, cité, 16, 28, note, 51, 53, 54, 55, note, 60, 62, 63, 71,
+note, 84, note, 85, note, 86, note, 96, 116, 129, 165, 171, 173, 175,
+176, 184, 185, 206, 217, 221, 233, 235, 242, 244, 245, 249, 260, 270,
+271, 277.
+
+HESPÉRIDES (le jardin des) : sa situation, 171, 172, 173, 174.
+
+HESPÉRIS, ville, premier nom de Bérénice, xxi, 187.
+
+HEYF (el-), cap, extrémité occidentale du golfe des Arabes, 18.
+
+HIARAH, nom des collines qui dominent le golfe Naustathmus, 146.
+
+HIÉROCLÈS, cité, 96, 163, 177, 188, 189.
+
+HIÉRODULES (les), nom des prêtres du temple d’Ammon, embrassent la
+religion chrétienne, xxvii.
+
+HIERÆA, un des anciens cantons de la Cyrénaïque : lieux qu’il occupait,
+146.
+
+HIPPOCRATE, cité, 221, note.
+
+HÔCH (el-), colline couronnée d’une sanctuaire, 132, 133, 153.
+
+HORACE, cité, 10.
+
+HUDSON, cité, 116, note.
+
+HYDRAX, village : sa situation déterminée par la description qu’en fait
+Synésius, 106, 141, 238.
+
+HYPATIA, femme célèbre qui enseigna la philosophie à Alexandrie : elle
+compta Synésius au nombre de ses disciples, xxviii.
+
+
+ I.
+
+ILOS, île voisine de Ptolémaïs, 178.
+
+IRASA, canton, 84, 85, note, 86, note, 87.
+
+ISIDORE DE SÉVILLE, cité, 55, note.
+
+ISOCRATE, cité, 258.
+
+ISRAÉLITES (les) : leurs institutions à Bérénice, xxvi. — Peinture
+attribuée à leur époque, 204, 205. — Situation des Juifs modernes à
+Derne, 100.
+
+
+ J.
+
+JABLONSKI, cité, 162.
+
+JAUBERT (M. A.) : sa traduction d’une inscription arabe, 12. —
+Mentionné, 283.
+
+JÉRÔME (saint), cité, 176.
+
+JÉRUSALEM (le temple de) recevait annuellement une capitation des Juifs
+de Cyrène, xxv.
+
+JOMARD (M.), mentionné, 282.
+
+JOSEPHE, cité, 17, 272.
+
+JULIUS OBSEQUENS, cité, 245.
+
+JUPITER LYCÉEN (colline de), 233.
+
+JUPITER OLYMPIEN (le temple de) renfermait le trésor des Cyrénéens, 233.
+
+JUSTIN, cité, xiii.
+
+JUSTINIEN (l’empereur) propage la religion chrétienne dans la Cyrénaïque
+et à l’Oasis d’Ammon, xxvii. — Ses monuments et réédifications en Libye,
+184.
+
+
+ K.
+
+KAFFRAM, nom d’une petite colline percée en grottes sépulcrales, 117.
+
+KANAÏS, cap, 18, 19.
+
+KASSABA-ZARGHAH, ruines d’un monument attribué à l’époque des Lagides,
+22.
+
+KLEKAH, ruines, 49.
+
+KOUBBÈH (vallée de), 109. — (Ruines de), 117.
+
+KOURMAH (description du canton de), 58.
+
+KOUROUMOUS, lieu situé aux confins de la Libye fertile, 105.
+
+KRAÂT, nom d’un village ruiné, 117.
+
+
+ L.
+
+LADJEDABIAH, ville sarrasine, xxxi.
+
+LAMAÏD, château construit par le sultan Bibars, 11, 12, 13, 48.
+
+LAMELOUDÈH, nom des ruines de la ville de Limniade : souterrain et
+réservoirs qu’on y trouve, 126, 127.
+
+LANCRET, cité, 5.
+
+LAPIE (M.), mentionné, 283.
+
+LARENAUDIÈRE (M. de), cité, 27, note. — Mentionné, 283.
+
+LEREÏTH, port, 33, 34.
+
+LECHKERRÈH, Oasis dépendante d’Augiles.
+
+LEMAIRE, cité, 112, 228.
+
+LEMLEZ, ruines d’un château grec : sa situation, 137, 259.
+
+LEMSCHIDI, ruines d’un château grec : sa situation, 137, 259.
+
+LEPÈRE (M.), cité, 5.
+
+LE QUIEN, cité, 96, 106, note, 161 ; note, 163, note, 177.
+
+LETRONNE (M.), cité, 4, 142, note, 162, 179, 204, 216, 222. — Mentionné,
+264.
+
+LEUCE-ACTE, promontoire : cause de sa dénomination, 19, note.
+
+LIBYE (la) inférieure, 96. — Supérieure, 153. — Aride, 106.
+
+LIBYENS (les) : accueil qu’ils font aux colons de Théra, et leurs
+paroles, xiii. — Leurs campements retranchés, 237, 238. — Leurs
+dévastations dans la Pentapole, 121. — Introduisirent les chameaux de
+l’intérieur de l’Afrique dans les champs de la Cyrénaïque, 242. —
+Origine de l’égide de Minerve par les habillements des Libyennes, 221,
+note.
+
+LIMNIADE, Lemnandus, Lemnandi, Lamponia, ville : séparait, sous les
+Romains, la Marmarique de la Cyrénaïque, 126.
+
+LIMNIADES (les), nymphes, 127.
+
+LIXOS, promontoire, 174.
+
+LÆA, île, 116.
+
+LOUIS (le roi saint), 48.
+
+LUCAIN, cité, 86, 173, 271.
+
+LUCULLUS est envoyé à Cyrène par Sylla, xx.
+
+
+ M.
+
+MAÂRAH, ruines d’un château : ateliers arabes qu’il contient, 110, 111.
+
+MACRIZY, cité, 10.
+
+MAGAS, gouverneur de Cyrène, fait une expédition contre l’Égypte, xix.
+
+MAGHARENAT-EL-HEABÈS, tombeaux égypto-grecs, 49, 50, 52.
+
+MAGHARENAT, magasins souterrains situés entre Cyrène et Apollonie, 191,
+192, 193, 194.
+
+MAHADAH, nom actuel de l’ancien port de Zygis, 23.
+
+MAKTAÉRAÏ, ruines : anciennes habitations de Troglodytes, 16.
+
+MALÉE, promontoire, situé à la partie orientale de la côte du
+Péloponèse, et actuellement nommé Sant-Angelo, 173.
+
+MALTE-BRUN, cité, 54, note.
+
+MANNERT, cité, 29, 50, 52, note, 53, 96, 126, 171, 175, 176, 238.
+
+MANTINÉE, ville d’Arcadie dans le Péloponèse, xv.
+
+MARADÈH (description de l’Oasis de), 273, 274.
+
+MARÉOTIDE (description de la vallée), 9, 10, 11, 14, 34.
+
+MARÉOTIS, lac près d’Alexandrie, séparé de la mer par une petite chaîne
+de collines calcaires, 3, 6.
+
+MARMARIDES (les) s’opposent à l’expédition de Magas contre l’Égypte,
+xix. — Sont repoussés par les Romains dans l’intérieur des terres, 17. —
+Diversité des anciennes traditions sur les limites du pays qu’ils
+occupaient, 55, note.
+
+MARMARIQUE (la) : étendue progressive des limites de cette contrée, 55,
+note, 126. — Époque, durée et caractère de sa végétation, 42, 54, 59,
+60, 61. — Principaux animaux et oiseaux qu’on y rencontre, 61, 62, 63,
+64, 87. — Saison des pluies, 37. — Citernes anciennes et modernes, 55,
+56. — Explication des signes empreints sur les rochers et les monuments
+de la Marmarique, 24, 25, 26, 27, 28, note.
+
+MARONITES (les), auteurs de la géographie nubienne, cités, 207.
+
+MASDACÈS, un des prophètes des Carpocratiens, répand ses préceptes en
+Perse, xxviii, 128.
+
+MASSAGÈTES (les), peuple qui habitait la grande plaine à l’orient de la
+mer Caspienne, 129.
+
+MASSAKHIT, ruines d’une ville : les nombreux fragments de statues qu’on
+y trouve sont une des causes de la tradition d’une ville pétrifiée,
+existant en Afrique, 111, 112, 113, 114.
+
+MATTER (M.), cité, xxvii, 128.
+
+MÈDES (les), leur voyage en Libye, 204.
+
+MELLAH, cap, 47.
+
+MÉNALIPPE, prêtre d’Apollon, périt par les ordres du tyran Néocratis,
+xvii.
+
+MENDAR-EL-MEDAH, collines, 22.
+
+MÉNÉLAS, port, ainsi appelé à cause du prince Grec de ce nom qui y
+aborda, 47, 53.
+
+MICHAUD (M.), cité, 48.
+
+MINERVE, enseigne aux Libyens à conduire les chars, 176.
+
+MINUTOLI (M.), cité, 1, 31, 40.
+
+MOHAMMED-ALY, pacha d’Égypte : ses institutions politiques sont le sujet
+des entretiens des Arabes du désert, 21. — Disperse les Aoulâd-Aly
+réunis auprès du port de Parætonium, et attire leurs chefs à sa cour,
+30, 31, 66, 67.
+
+MOHAMMED-BEY, fils du pacha de Tripoli, 90.
+
+MOHAMMED-EL-GHARBI, envoyé des États barbaresques, auprès du pacha
+d’Égypte : obligations que lui doit l’auteur, 2, 94.
+
+MONTAIGU, cité, 29, note.
+
+MOREAU (M.), mentionné, 283.
+
+MOUKHNI (le bey), gouverneur du pays de Barcah, 104, 147.
+
+MÜLLER (M.), élève de l’école royale des langues orientales de Paris,
+compagnon de voyage de l’auteur, 2, 10, 22, 37, 40, 41, 89, 93, 104,
+123, 124, 125.
+
+MYRMEX, île, 178.
+
+
+ N.
+
+NABATHÉENS (usages des), xxviii, 114, 129.
+
+NASAMONS (les), Libyens, aidèrent au commerce de Carthage, xxii. — Lieux
+qu’ils habitaient, 271. — Leurs mœurs et leurs usages, 129, 271. —
+Furent attaqués, et repoussés dans l’intérieur des terres par les
+Romains, 272.
+
+NATROUN, nom arabe de l’ancienne ville d’Érythron, 189, 140, 141, 143.
+
+NAUSTATHMUS (le port et promontoire), 115, note, 141, note, 142, 146,
+161, 162, note, 164.
+
+NÉCROPOLIS (la) de Cyrène (coup d’œil extérieur de), 194, 195, 196, 197,
+198, 199. — (Distribution intérieure et monuments des souterrains de),
+201, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211.
+
+NÉOCRATIS, tyran de Cyrène, xvii.
+
+NEPTUNE enseigne aux Libyens à dompter les chevaux, 176.
+
+NIL : situation de ce fleuve relativement à la Cyrénaïque, xi. — (Vallée
+du), 8, 9, 60, 68, 112.
+
+NUBIE (la), 60, 67.
+
+
+ O.
+
+OASIS (les) d’Égypte : cause de la situation, actuellement isolée, de la
+plupart de leurs anciens monuments, 11, note.
+
+OLBIE, ville épiscopale, 114.
+
+OMMIADES (les) s’emparent de la Cyrénaïque, xxx.
+
+OPHELLA, général de Ptolémée, soumet les Cyrénéens, xviii. — Se révolte
+contre Ptolémée, fait alliance avec Agathocle et meurt, xix.
+
+OROSE, cité, 245.
+
+OSIRIS (temple d’), 7. — (Tombeau d’), ibid.
+
+OUDNEY, cité, 27, 28, note.
+
+
+ P.
+
+PALÆBISCA, village : sa situation, 106, 141, 238.
+
+PALIURUS, rivière, 52, 53, 86, note.
+
+PANORMUS, port, 43.
+
+PARÆTONIUM, ville : capitale du nome libyque, 29, 30.
+
+PAUL (saint), cité, 126.
+
+PAUSANIAS, cité, 233.
+
+PELLERIN, cité, 189.
+
+PÉLOPONÈSE (le) : sa situation relativement à la Cyrénaïque, 174.
+
+PENTAPOLE, nom collectif des cinq principales villes de la Cyrénaïque,
+xii.
+
+PÉRIPLE ANONYME (le), cité, 18, 23, 51, 53, 86, note, 96, 115, 140, 141,
+142, 146, 162, note, 189, 178, 181, 184, 188.
+
+PÉTAU (le père), cité, 141, note.
+
+PETRA, métropole des Nabathéens, 114.
+
+PETRAS-PARVUS, ville : sa situation, 49, 51.
+
+PEUTINGER, cité, 170, 189.
+
+PHÉNICIENS (les) : leur association présumée avec les Berbères et les
+Libyens, xii. — Transportèrent des chevaux de l’Afrique en Grèce, 242. —
+(Port des), 173.
+
+PHÉRÉTIME reçoit un présent dérisoire du roi de Salamine ; s’adresse à
+Aryandès ; tire une vengeance atroce de la mort de son fils, et périt
+misérablement, xvi, 8, 176.
+
+PHILIPPES (la bataille de) eut des résultats favorables aux Juifs de
+Cyrène, xxv.
+
+PHILLÈNES (les autels des) furent le point de démarcation des états de
+Cyrène et de Carthage, xvii, 55, note. — Étaient construits de sable,
+267.
+
+PHILLINE (la danseuse), xviii.
+
+PHISCON ÉVERGÈTE, roi de Cyrène, fondateur de Ptolémaïs, 180. — Transmet
+à Apion la Cyrénaïque, comme royaume indépendant, xix.
+
+PHYCUS, promontoire, 130, note, 141, note, 143, 163, 189, 172, 173, 174.
+
+PINDARE, cité, xv, 85, 163, 185, 217, 218, 227, 229, 233, 235.
+
+PINÈDE, cité, 170.
+
+PLATEAU CYRÉNÉEN (le) : dénomination adoptée par l’auteur pour désigner
+toute la plaine qui s’étend sur les montagnes de la Cyrénaïque, 84, 86,
+note, 87.
+
+PLATÉE, île où débarquèrent les colons de Théra : sa situation, 51, 52,
+note, 54, 86, note.
+
+PLATON : sa réponse aux ambassadeurs Cyrénéens, xvii.
+
+PLAUTE, cité, 116, note, 164, 165, note, 211, 239, 253.
+
+PLINE l’ancien, cité, xxii, 55, note, 163, 165, 174, 175, 185, 236, 239,
+240, 245, 248, 249, 252, 253, 256, 262.
+
+PLINTHINE (le golfe de), 7, 18.
+
+PLUTARQUE, cité, xvii.
+
+POCOCKE, cité, 128.
+
+POLLUX, cité, 261.
+
+POLYBE, cité, 19.
+
+POLYEN, cité, 225.
+
+POMPONIUS MÉLA, cité, 16, 39, 55, note, 115, note, 129, 142, 185.
+
+POSIRION, ville : la même que Taposiris, 7.
+
+PROCOPE, cité, 6, 7, 30, 177, 181, 184, 185.
+
+PROVENCE (la végétation de la Cyrénaïque septentrionale diffère peu de
+celle de la), 102.
+
+PSYLLES (les), Libyens : lieux qu’ils habitaient, 271.
+
+PTOLÉMAÏS, une des cinq villes qui formaient la Pentapole libyque :
+confondue par plusieurs géographes avec Barcé ; sa situation, 175. —
+(Aqueduc de), 181, 182.
+
+PTOLÉMÉE (Claude), d’Alexandrie, cité, 55, note, 95, 96, 106, 115, note,
+116, note, 126, 140, 141, 142, 155, 175, 178, 181, 183, 187, 188, 189,
+249.
+
+PYTHAGORE (le philosophe) : compris parmi les prophètes des
+Carpocratiens, xxviii, 128.
+
+PYTHIE (la) ordonne à Battus d’aller fonder une colonie en Libye ; ses
+promesses sont réalisées, xiii, 217.
+
+
+ R.
+
+RAOUL-ROCHETTE (M.), cité, 85, note.
+
+RASSAM ou Ras-Sem, station dans le désert de la grande Syrte, 113.
+
+REFFAH, ruines d’un château, 130.
+
+ROMAINS (les) : moyens qu’ils employèrent pour défendre le littoral de
+la Marmarique contre les Marmarides, 17, — la Pentapole contre les
+Ausuriens, 121.
+
+ROQUETTE (M. de la), mentionné, 183.
+
+ROSSONI (M.), vice-consul d’Angleterre à Ben-Ghazi, mentionné, 104.
+
+
+ S.
+
+SACY (M. S. de), cité, 12.
+
+SAFFNÉH, ruines d’un ancien village : disposition de ses tombeaux, 158.
+
+SAF-SAF, ruines d’un ancien bourg, 223.
+
+SAHARAH (grand désert de), 160.
+
+SALAMINE, ville située à la partie orientale de l’île de Chypre, appelée
+Constantia dans le moyen âge, xvi.
+
+SALLUSTE, cité, 39, 86, note, 204.
+
+SALT, mentionné, 94.
+
+SAMOS, île de la mer Égée, xv.
+
+SARRASINS (les), 48, 110, 159.
+
+SATURNE, compris par les Carpocratiens au nombre de leurs législateurs
+ou prophètes, xxviii.
+
+SCHOLZ (M.), cité, 11, 13, 27, 28, note, 39.
+
+SCYLAX (le périple de), cité, 18, 51, 54, 55, note, 85, 86, note, 96,
+115, 116, note, 142, 162, 165, 189, 171, 172, 175, 178, 185, 186, 187,
+249.
+
+SÉLIM I (l’empereur) s’empare de la Cyrénaïque, xxxi.
+
+SENNIOU, ruines d’un château, 130.
+
+SERAPEUM, bourg : sa situation, 268.
+
+SERVIUS, cité, 175.
+
+SÉSOSTRIS (voyage de) en Libye, 8.
+
+SHAW, cité, 112.
+
+SIBILLÈH, source située à l’Oasis d’Augiles : la même que celle dont
+parle Hérodote, 280.
+
+SILPHIUM (le) : consacré à Battus, fondateur de Cyrène, xxiii, 252. —
+Son origine miraculeuse, 247. — Analyse qu’en ont laissée les anciens,
+248. — Analyse de l’auteur, 250. — Contradictions des traditions à
+l’égard de localités qu’elles lui assignent, et lieux où il croît de nos
+jours, 249. — Suc que l’on en tirait ; autres propriétés qu’il avait
+dans l’antiquité, et celles qu’on lui retrouve, 250, 251. — Emploi que
+l’on en faisait et son haut prix, 252. — Observations sur sa disparition
+de la Cyrénaïque et sur sa réparition, 253, 254.
+
+SMITH (M.), cité, 146.
+
+SOLIMAN II (l’empereur) joint la Cyrénaïque à Tripoli et en forme un
+seul état, xxxi.
+
+SOLIN, cité, 55, note, 253.
+
+SOLOUM, port, 43.
+
+SORT, ville, sa situation, xxxi.
+
+SOUDAN (le), 160, 211.
+
+SOUZA, nom arabe de Sozysa, 161, 166.
+
+SOZYSA, nom que reçut Apollonie dans le moyen âge, 163.
+
+STRABON, cité, xxviii, 3, 4, 10, 14, 18, 29, note, 30, 33, note, 47, 53,
+55, note, 57, 96, 115, note, 129, 142, 146, 162, 165, 171, 175, 183,
+185, 186, 187, 188, 236, 249, 253, 261, 262.
+
+STRATONICUS LE RHODIEN, cité, 263.
+
+SUIDAS, cité, 175.
+
+SYLLA (le consul) cherche à concilier les différends des Cyrénéens, xx.
+
+SYNÉSIUS, philosophe platonicien, évêque de Ptolémaïs : implore le
+secours d’Arcadius en faveur de Cyrène, xxix. — Sa description des
+dévastations des Barbares, _ibid._ — Cité, 50, 86, note, 96, 106, 114,
+121, 126, 140, 141, 156, 163, 165, 189, 177, 178, 182, 185, 189, 206,
+238, 240, 241, 242, 243, 245, 253, 262.
+
+SYOUAH (l’Oasis de), 26, 30.
+
+SYRTE (la grande), 50, 55, note, 59, 67, 71, note. — (La petite), 55,
+note.
+
+
+ T.
+
+TACITE, cité, 233.
+
+TAMMER, ruines d’un temple, 116, 117.
+
+TAPOSIRIS (usages des anciens habitants de), 4. — (Situation de la ville
+de), 7, 96, note.
+
+TARAKENET, vallée, 109, 110.
+
+TEBELBÈH (ruines de la tour de), 138, 142.
+
+TEGHEIGH (ruines du château de), 138.
+
+TEMMIMÈH, vallée, 52, 53, 54.
+
+TÉRENCE, cité, 211.
+
+TÉRETH, ruines de la ville de Thintis, 154, 155, 157.
+
+TETRAPYRGIA, bourg aux quatre tours, 49.
+
+TEUCHIRA, autrement dite Arsinoé, une des cinq villes qui composaient la
+Pentapole libyque : discussion sur les deux noms qu’elle porta, 185,
+186, 188, 189.
+
+THAOUGHAT (ruines du château de), 156.
+
+THAOUN (Ouadi-el-), la vallée du Moulin, 22.
+
+THÈBES (l’Oasis de), 161, note.
+
+THÉOPHRASTE, cité, 171, 233, 239, 247, 248, 251, 255.
+
+THÉRA (l’île de) : une grande sécheresse qui y survint fut cause du
+départ de plusieurs de ses habitants pour aller établir une colonie en
+Libye, xii, xiii.
+
+THESMOPHORIES (les), fêtes religieuses : emprunts que les Carpocratiens
+paraissent lui avoir faits, 128.
+
+THESTÉ, fontaine située dans le canton d’Irasa, 85, note.
+
+THIMBRON fait une expédition contre Cyrène, xvii, 185, 225.
+
+THINTIS, Thestis, Thyne, Disthis, ville, 155.
+
+THRIGE (M.), cité, 85, note, 171, 175, 228, 232, 233, 241, 243, 251,
+252, 256, 261.
+
+THYON (le), arbre, ne croît point à Ammon malgré l’assertion de
+Théophraste, 255, note. — Usages divers que l’on faisait de son bois,
+xxxii, 255, 256.
+
+TOKRAH, nom arabe des ruines de la ville de Teuchira, 183.
+
+TOLOMETA, nom arabe des ruines de la ville de Ptolemaïs, 178, 183.
+
+TOMBOUCTOU (la ville de), 160.
+
+TOUARIKS (les), peuple, 27, 28, 29, note, 242.
+
+TOUBROUK, nom arabe des ruines d’Antipyrgus ; port, 46, 47, 48, 49, 51.
+
+TOURBA, cap : l’ancien Zephyrium, 115.
+
+TOURNEFORT, cité, 241.
+
+TRIPOLI D’AFRIQUE (la ville de), xxxi, 30, 39, 94, 100, 104, 147.
+
+TRITONIS (le lac) : auprès de la grande Syrte, 86, note. — Auprès de
+Bérénice, 188.
+
+TROGLODYTES (les), 16. — (Le pays des), 55, note.
+
+
+ V.
+
+VATTIER DE BOURVILLE (M.), vice-consul de France à Tripoli d’Afrique,
+mentionné, 266.
+
+VÉNUS (îles et temples de) dans la Cyrénaïque, 115, 116 et note 3, 177,
+188.
+
+VIRGILE, cité, xxi, 10, 207.
+
+VIVIANI (M.), cité, 62.
+
+VOLNEY, cité, 29, note.
+
+VOPISCUS, cité, 17.
+
+VOSSIUS, cité, 86, 116, note.
+
+
+ W.
+
+WALCKENAER (M.), cité, 232.
+
+WESSELING, cité, 163, 232.
+
+
+ X.
+
+XERXÈS (on comptait des dromadaires dans l’armée de), 242, note.
+
+
+ Y.
+
+YAKOUTI, cité, 112, 114.
+
+YOUSOUF, pacha de Tripoli, 3, 93, 124.
+
+
+ Z.
+
+ZAOUANI, nom arabe d’un groupe de mausolés situés auprès du golfe de
+Naustathmus, 144, 156.
+
+ZA’RAH (plateau de) : fêtes des Arabes auxquelles l’auteur assiste, 42,
+43.
+
+ZARINE, nom que le périple anonyme donne à un lieu qui parait
+correspondre à Darnis, 96, 115.
+
+ZATRAH, nom d’un village ruiné, 117.
+
+ZEITOUN, lieu qui paraît correspondre à Hydrax, 105, 106.
+
+ZEMLÈH (puits de), 43.
+
+ZEPHYRIUM (le port et promontoire) : leur situation, 115, note, 140.
+
+ZOA ou ZŒS, nom donné par quelques auteurs à la ville de Cyrène, ou à
+une autre qui lui aurait été antérieure, 232.
+
+ZOROASTRE, compris parmi les législateurs ou prophètes des
+Carpocratiens, xxviii, 128.
+
+ZYGIS ou Zygren, petite ville et port de la Marmarique, 23, note.
+
+
+ FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+ APPENDICE
+ AU
+ VOYAGE DANS LA CYRÉNAÏQUE.
+
+
+
+
+ ITINÉRAIRE
+ D’AUDJELAH A MOURZOUK,
+ D’APRÈS UN HABITANT D’AUGILES[388].
+
+ * * * * *
+
+
+D’Audjelah, en se dirigeant droit à l’ouest, après quatre journées de
+marche, on arrive à Zaltha, station où l’on trouve quelques bouquets de
+palmiers, et de l’eau potable, quoique saumâtre.
+
+A quatre journées de distance, et dans la direction ouest, 9° nord, de
+Zaltha, est el-Ouabri, lieu où l’on trouve un bassin de grès qui
+contient de l’eau de pluie durant la majeure partie de l’année.
+
+A quatre journées de distance, et à l’ouest, 9° sud de el-Ouabri, est
+Kannabah, petite Oasis produisant des dattiers, des tamarix, des aghouls
+(sainfoin du désert), et contenant de l’eau douce.
+
+A une journée de distance, et à l’ouest de Kannabah, est Temsèh, village
+faisant partie du pays du Fazzan ; les habitants, dont le nombre est de
+trois ou quatre cents, cultivent, dans les sables et avec l’eau des
+sources et des puits, de l’orge, du bled, des melons d’eau, des figuiers
+et des grenadiers. Il n’y a point dans ce village d’agent du bey Hassan,
+gouverneur du Fazzan ; le Cheik-Beled retire les contributions, qui ne
+sont imposées que sur les dattiers : chaque cent pieds de dattiers paie
+une piastre forte d’Espagne.
+
+A une journée de distance, et à l’ouest-nord-ouest de Temsèh, est
+Zaouilah, grand village au sud duquel sont les ruines de deux monuments
+construits en grandes assises (deux châteaux sarrasins). Les habitants
+portent le surnom de _Sarffah_. Leur nombre s’élève à quinze cents
+environ. Le terrain de Zaouilah est composé d’un mélange de terre salée
+et de sable. On y trouve un grand nombre de puits revêtus en troncs de
+dattiers, comme ceux d’Audjelah, et point de sources. On n’y cultive que
+le bled et l’orge : les palmiers y sont en grande quantité. Ce village
+et le précédent sont situés dans une plaine rase, où l’on ne voit ni
+colline ni la moindre élévation, et offrant le même aspect que le canton
+d’Audjelah. Ces sortes de plaines du désert sont nommées _Serrir_, par
+les Arabes. Zaouilah est la résidence d’un chaous du bey Hassan.
+
+Après une journée de marche, à l’ouest de Zaouilah, et par une forêt non
+interrompue de dattiers, on arrive à Hammerah, village un peu moins
+considérable que Zaouilah. Au nord, et en vue d’Hammerah, est un hameau
+appelé Masséghaouin.
+
+A deux heures de distance, et à l’ouest-nord-ouest de Hammerah, est Oum-
+el-Heranep, village à peu près aussi grand qu’Hammerah, et où l’on ne
+trouve aussi que des puits et, par conséquent, que la même culture. Le
+chemin qui sépare ces deux villages est parsemé de quelques palmiers.
+
+A trois heures de distance et au sud ¼ ouest de Oum-el-Heranep, est
+Maghaouèh, petit village dont le terrain, quoique formé en majeure
+partie de terre salée, et couvert de plusieurs pieds de sable, contient
+néanmoins plusieurs sources d’eau douce.
+
+A deux heures de distance, et à l’est de Magahouèh, est Taouillah,
+village borné au sud par une chaîne de collines.
+
+A demi journée de distance et à l’ouest de Taouillah, est Teraghah,
+village aussi grand que Zaouilah, et dont le sol est arrosé par
+plusieurs sources abondantes, qui permettent d’y cultiver, outre les
+céréales, la vigne, le melon d’eau, le figuier et le grenadier. Au nord
+de Teraghah, on voit des cônes isolés, ou formés de roche schisteuse
+d’un rouge éclatant.
+
+A une petite journée de distance, et à l’ouest de Teraghah, est
+Zezaouèk, hameau, en vue et au sud duquel on en trouve un second, qui
+prend son nom El-Ain, d’une belle source qu’il contient.
+
+Enfin, à demi-journée de distance, et à l’ouest de Zezaouèk, est
+Mourzouk, ville capitale du Fazzan, située dans une plaine de sable et
+de terre salée. Cette ville, ainsi que tous les chefs-lieux des
+provinces centrales de l’Afrique, doit ses richesses et son activité à
+son grand marché, où les habitants des divers points du Fazzan viennent
+successivement vendre leurs récoltes, ou les échanger contre d’autres
+denrées. La branche la plus considérable de son commerce d’exportation
+consiste en peaux de chèvres pour outres et sellerie que l’on y fabrique
+avec un grand art. Les femmes de Mourzouk ont à peu près le même costume
+que les Égyptiennes, au voile près, dont elles partagent avec les
+Bédouines l’avantage d’être débarrassées. Leur corps est couvert d’une
+ample chemise bleue (mouktah), et lorsqu’elles sont mariées, elles se
+coiffent d’un schall (médaourah) d’étoffe de coton teinte en rouge. Il
+en est peu qui ne portent, outre ces vêtements, un (mellahièh) autre
+schall dont elles se couvrent la tête, et qui, retombant sur les
+épaules, leur sert à se draper de diverses manières. De même que les
+Égyptiennes, elles ont le front orné d’un bandeau de sequins ou d’autres
+pièces de monnaie ; à leurs oreilles pendent aussi d’énormes boucles
+d’argent, et il est rare que leurs pieds et leurs bras soient dépourvus
+d’un ou de plusieurs anneaux de verre de diverses couleurs. Hassan-Bey
+est le gouverneur actuel de Mourzouk ; ses forces consistent en cent
+cinquante cavaliers de Tripoli et trois cents fantassins recrutés parmi
+les Arabes du désert. Ce bey a remplacé Moustaffah, mort dans le Fazzan,
+de retour d’une expédition au Bournou, d’où il avait rapporté cinq mille
+esclaves.
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 388 : On a conservé exactement dans cet Itinéraire les distances
+données par l’habitant d’Augiles, quoiqu’elles soient généralement peu
+d’accord avec celles des cartes.]
+
+
+
+
+ LISTE
+ DE QUELQUES MOTS EMPLOYÉS DANS CETTE RELATION, ET TRANSCRITS SUR LES
+ LIEUX, EN CARACTÈRES ARABES,
+
+ PAR M. FRÉDÉRIC MULLER.
+
+ * * * * *
+
+ Dernah. درنه
+
+ Abiar el kelleh. ابيار الخلعه
+
+ Bousbekah. بوس بكه
+
+ Abousir. ابوسير
+
+ Ouadi mariout. وادي ماريوط
+
+ Bednat. بدنات
+
+ Sérenèh. سرنه
+
+ Bourden. البوردن
+
+ Boumnah. بومنه
+
+ Kasr ghettadjiah. قصر قطاجّه
+
+ El-Hammam. الحمّام
+
+ Kasr Amaïd. قصر عميد
+
+ Zhaher. ظاهر
+
+ Kassabat elchammamèh. قصبه الشمّامه
+
+ Dresièh. درزيه
+
+ Gebel-kouramah. جبل كرامه
+
+ Benaièh-Abou-sélim. بنية ابو سليم
+
+ Maktaérraï. مقطع الرّاي
+
+ Giamerneh. جامرنه
+
+ Asambak. اسمبك
+
+ Gephrah. جفره
+
+ Acabah-el-soughaier. عقبة الصغير
+
+ Mendar-elmedah. مندار المداح
+
+ Achebeat. الشبعات
+
+ Elkassébat zargah. القصبة زارغه
+
+ Berek marsa. برك مرسا
+
+ Boun Adjoubah. بون عجوبه
+
+ Kasr Abousouety. قصر ابو ثوتي
+
+ Argoub souf. عرقوب صوف
+
+ Marsa elbeït. مرسا البيت
+
+ Kasr chamès. قصر شامس
+
+ Choubbak. شبّاك
+
+ Kasr ladjédabiah. قصر الاجدابيه
+
+ Akaba-el-souloum. عقبه الصّلوم
+
+ Birzemleh. برزمله
+
+ El-zoroah. الذرعه
+
+ El-daraah. الدرعه
+
+ Daphnèh. دفنه
+
+ Kasr Djedi. قصر الجدي
+
+ Harâbi. حرابي
+
+ Habboun. حبّون
+
+ Mouraboutin. مرابطين
+
+ Coum boun. كوم بون
+
+ Toubrouk. طبروق
+
+ Kelekah. الكلكه
+
+ Magharat el-Habs. مغرات الحبس
+
+ Aïn elghazal. عين الغزال
+
+ Bombah. بومبه
+
+ Batrakah. بتركه
+
+ Themimèh. ثميمه
+
+ Ras-el-tin. راس الطين
+
+ Aïn Erzem _ou_ Erazem. عين ارزم
+
+ Hédjadj. حجّاج
+
+ Chaouch. شاوش
+
+ Dérias. درياس
+
+ Hadji-abd-el-Aziz. حاج عبد العزيز
+
+ Beled el-Sour. بلد الصور
+
+ Magharah. مغاره
+
+ Djebeli. جبلي
+
+ Abou Mansour. ابو منصور
+
+ El-Tahtani. التحتاني
+
+ El-Fokâni. الفوقاني
+
+ Brouès. البروس
+
+ Maarras-el-leben elftahiah. معرّس اللبن الفتايه
+
+ Grennah. قرنّه
+
+ Cheikh Aziz. شيخ عزيز
+
+ Kasr Ghardam. فصر قردم
+
+ Kourmous. كورموس
+
+ Chéhah. شهه
+
+ Kasr-Abou-hassan. قصر ابو حسن
+
+ Ouadi-Harden. وادي هردن
+
+ Ouadi Bethak. وادي بتحاق
+
+ Koubbèh. قبّه
+
+ El-Hey. الحيّ
+
+ Kraâth. كرعط
+
+ Kafram. كفرام
+
+ Zatrah. زطره
+
+ Tadenet تدنت
+
+ Massakhit. مسخيط
+
+ Ouadi el-Haradj. وادي الحرج
+
+ Khechm-rezk. خشم رزق
+
+ Ouadi el-Harran. وادي الحرّان
+
+ Kasr Harami. قصر حرامي
+
+ Lemlez. الاملز
+
+ Kasr iaden. قصر يادن
+
+ Tegheigh. تقيق
+
+ Aghtas. اغطاس
+
+ Natroun. نطرون
+
+ Ouadi-abou-scheffeh. وادي ابو شفّه
+
+ Ras-el-halal. راس الهلال
+
+ Menakiet. المناكات
+
+ Zaouani. زواني
+
+ Oumma-Bneib. ام بنيب
+
+ Gherthaboulous. قرطبولوس
+
+ Djaus. جوز
+
+ Ghabou-djaus. قبو جوز
+
+ Hiarah. ياره
+
+ Djoubrah. جوبره
+
+ Ghabou-Diounis. قبو ديونس
+
+ Safneh. صفنه
+
+ Ghernès. انقرنس
+
+ Thaougât. طاوقات
+
+ Abou Ebeilah. ابو ابيلح
+
+ Tereth. ترت
+
+ El-Gouafel. القوافل
+
+ Lameloudeh. الاملوده
+
+ Djaborah. جبوره
+
+ Souza. سوزه
+
+ Magharenat. مغارنات
+
+ Grennah. قرنّه
+
+ Safsaf. سفساف
+
+ El-Empharrah. الامفرّح
+
+ Kasr Scheghièh. قصر شقيه
+
+ Bou-Meliou. بو مليو
+
+ El Hayer. الحيّر
+
+ Moukfeif. مكفيف
+
+ Bou Bdeir. بو بدير
+
+ Hôch. حوش
+
+ Kasr-Abou-Rhaouèh. قصر ابو غاوي
+
+ Kasr-Abou ghadis. قصر ابو قادس
+
+ Maâthan chaeth. معطن شعط
+
+ El Keren. الكرن
+
+ Abou’l-ghadir. ابو الغدير
+
+ El Bagharah. البقره
+
+ El Nétechss. النتكس
+
+ El Mektelèh. المقتله
+
+ Tel-Ghazèh. تل غازه
+
+ Mouchedachièh. مشداشيه
+
+ Charah. شراع
+
+ Tegharrebou. تغارّبو
+
+ Ouadi Sammalous. وادي سمّلوس
+
+ Tkassis. تكسس
+
+ Kasr Sammalous. قصر سملوس
+
+ El-Maraouèh. المراوه
+
+ Bénéghdem. بنقدم
+
+ Tolometa. ثلمثه
+
+ Kasr-el-Asker. قصر العسكر
+
+ Taoukra. طاوكره
+
+ El Merdjeh. المرجه
+
+ Barcah. برقه
+
+ Sebkha-el-berss. صبخه البرس
+
+ Kassebat. قصبة
+
+ Ben-Ghazi. بن غازي
+
+ Tellemoun. تلمون
+
+ Djelid. جليد
+
+ Mourseff. مورسف
+
+ Ladjedabiah. الاجدابيه
+
+ Rassam. رسم
+
+ Sebilèh. سبيلة
+
+ Serir. سرير
+
+ Audjelah. اوجله
+
+ Zeghaghnèh. زقاقنه
+
+ Sebkhah. صبخه
+
+ El-Hâti. الحاطي
+
+ El-Sarranèh. السرّانه
+
+ El-Ghetaoui. القطوي
+
+ Kseb. قصب
+
+ Ghafouli. غفولي
+
+ Saouani. صواني
+
+ Doukhn. دوخن
+
+ Darfour. دارفور
+
+ Berber. بربر
+
+ Maradeh. مراده
+
+ Meyrighah. مهريقه
+
+ Ain sidi Mohammed. عين سيدي محمد
+
+ Aghoul. اغول
+
+ Ghour-djahenneim. غور جهنيم
+
+ Hayfath. حيفاط
+
+ Ain-el-Ball. عين البلّ
+
+ Ain el-Daba. عين الضبع
+
+ Zaghouth. زقوط
+
+ Zalah. زلعه
+
+ Zaouièh. زاوية
+
+ Djallou. جالو
+
+ Haragh. عراق
+
+ Lébé. لبه
+
+ Oum el-Messid. ام المسيد
+
+ El Heiry. الهري
+
+ Léchkherréh. الاشخرّه
+
+ Lagheiah. لقيه
+
+ Tarfayah. طرفايه
+
+ Faredghah. فردغه
+
+ Mogharah. مقرّه
+
+ Ouadi guatmir. وادي قطمير
+
+ Louéchkah. الوشكه
+
+ Ghéghab. ققاب
+
+ Taraknet. تركنة
+
+ Sirêh. سيره
+
+ Kasr maârah. قصر ماره
+
+ Beit tamar. بيت ثمر
+
+ Debek. دبكه
+
+ Melh-ar-rach. ملح الرش
+
+ Chenedirèh. شنديره
+
+ Elkaraschi. الكراشي
+
+ Ghelleb. جلّب
+
+ Oum ellaham. ام اللحم
+
+ Kasr seniou. قصر سنيو
+
+ Reffah. رفّعه
+
+ Boumnah. البومه
+
+ El Haudh. الحوض
+
+ Ouadi Tebelbèh. وادي تبلبه
+
+ Maâthen. معطن
+
+ Aoûd. عود
+
+ Lemchidi. الامشيدي
+
+ Chiathah. شياطه
+
+ Ghazelièh. غزليه
+
+ Maraghi. مرقي
+
+ Kamissah. خميسه
+
+ Maouêmet. ماوّمت
+
+ Gharah. قرعي
+
+ Oum-el-soughaier. ام الصغيّر
+
+ Abou’l-Gharadek. ابو الغرادك
+
+ Moqarrah. مقرّه
+
+ Kardasséh. كرداسي
+
+ * * * * *
+
+_Nota._ M. Pacho, pour adoucir la prononciation de quelques noms arabes,
+et pour se conformer d’ailleurs à la prononciation rapide et contractée
+de cette partie de l’Afrique, a presque toujours supprimé l’_alef_
+initial de l’article et du mot _abou_. On a cru devoir ici le réintégrer
+quelquefois, afin de rendre la transcription française plus conforme à
+l’orthographe arabe ; mais ce léger changement et quelques autres
+modifications peu importantes, n’empêcheront pas le lecteur de
+reconnaître l’identité des noms de cette liste avec ceux qu’il a déja
+lus dans le Voyage. M. Müller étant d’ailleurs absent au moment de
+l’impression, on s’est réglé le plus qu’il a été possible sur son
+manuscrit.
+
+
+
+
+ VOCABULAIRE
+ DU
+ LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH.
+
+
+NOTA. Tous les mots marqués d’une astérisque sont ou arabes, ou dérivés
+d’une racine arabe.
+
+
+ VOCABULAIRE
+ DU
+ LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH,
+
+ RECUEILLI ET TRANSCRIT EN ARABE PAR M. FRÉDÉRIC MULLER,
+ ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE ROYALE DES LANGUES ORIENTALES ;
+
+ REVU PAR M. AGOUB,
+ PROFESSEUR DE LANGUE ARABE AU COLLÉGE ROYAL DE LOUIS-LE-GRAND.
+
+ * * * * *
+
+
+ A
+
+ ABAISSER. Hafra. حفره
+
+ ABATTRE. Thayah*. طيّح
+
+ ABATTU. Youayah. يوّايه
+
+ ABÇÈS. Doummeleh*. دمّلة
+
+ ABEILLE. Tement. تمنت
+
+ ABOIEMENT. Guerzen. قرزن
+
+ ABONDANCE. Daggout. دقّوت
+
+ ABOYER. Guerzeni. قرزني
+
+ ABREUVER. Yéchouaya. يشوّايه
+
+ ABRICOT. Michmech*. مشمش
+
+ ABSENCE. Yéghabah*. يغابه
+
+ ABSENTER (s’). Aghab*. اغاب
+
+ ABUSER (s’), se tromper. Yéghléthah*. يغلط
+
+ ACCOUCHER. Idjer. يجر
+
+ ACCOURCIR. Yerzaya. يرزيه
+
+ ACCROCHER. Yaallega*. يعلّقه
+
+ ACCROÎTRE. Daggat. دقّات
+
+ ACHEVER. Ammartet. عمّرتت
+
+ ACHEVÉ. Taammartet. تعمّرتت
+
+ ADOUCIR. Retteb*. رطّب
+
+ AGE. Ammagoua. اماقوع
+
+ AGILE. Féchouch. فشوش
+
+ AGILITÉ. Féchach. فشاش
+
+ AGRANDIR. Makkar. مكّار
+
+ AIDER. Yougheya. يوغيّه
+
+ AIGRE. Tehmeta*. تحمطه
+
+ AIGUISER. Sounnit*. سنّيت
+
+ AIMER. Yéghachtia. يغاشتيه
+
+ AINSI. Toudig. تودق
+
+ AISSELLE. Teghmert. تغمرت
+
+ ALLAITER. Iembeya. يمبيه
+
+ ALLÉGER. Fech. فشّ
+
+ ALLER. Youghera. يوغره
+
+ ex : Je vais. Nemadiakhr*. نمضياخر
+
+ ALLER devant. Djeghez. جقز
+
+ ALLUMER. Chelhamt. شلحمت
+
+ ALLONGER. Edgout. ادقوت
+
+ AMER. Mourr*. مُرّ
+
+ AMOLLIR. Retteb*. رطّب
+
+ AMPLE. Wourket. وركت
+
+ ANE. Azeit. ازيت
+
+ ANNONCER. Daynis. دينس
+
+ APLATIR. Khabatez. خبطز
+
+ APPELER. Naghy*. ناغي
+
+ APPORTER. Heggad. حقّاد
+
+ APPRENDRE, enseigner. Elmeida. الميدا
+
+ S’instruire. Yelmeida. يلميدا
+
+ APPROCHER. Yeddella. يدلّا
+
+ APPUYER. Thaft. طفت
+
+ ARAIGNÉE. Djekez. جكز
+
+ ARGENT, métal. Fedjrah. فجرة
+
+ ARGENT, monnaie. Barah, turk. بره
+
+ ARME. Selah*. سلاح
+
+ ARRACHER. Ekkech. اكّش
+
+ ARRÊTER (s’). Thafdhilin. طفضيلين
+
+ ARRIVÉE. Youchada. يوشاده
+
+ ARRIVER. Chada. شاده
+
+ ARTICLE. Edjijia. اجيجيه
+
+ ASSASSIN. Yanghia. ينغيه
+
+ ASSASSINER. Anghia. انغيه
+
+ ASSEZ. Aéssoud. عصّود
+
+ ASSOCIÉ. Mecharekina*. مشاركينه
+
+ ATTEINDRE. Yéouath. يوّاط
+
+ ATTENDRE. Sbordik*. صبرديك
+
+ AUTOMNE. Téghéricht. تغرشت
+
+ AUTRE. Akher*. اخر
+
+ AUTRUCHE. Naamet*. نعامة
+
+ AVALER. Yezarat. يظرات
+
+ AVARE. Ahach. احاش
+
+ ACCOUTUMÉ. Yehbéla. يهبلا
+
+ ACHETER. Yéségha. يسغه
+
+
+ B
+
+ BAIGNER (se). Yésiéfa. يسيفه
+
+ BAISER, v. Yammahessa. يمهسّه
+
+ BAISER, s. Yammahess. يمهسّ
+
+ BALLE. Taqileh. ثقيلة
+
+ BARBE. Taamert. تعمرت
+
+ BARBIER. Yezem. يزم
+
+ BAS. Elmaqtha*. المقطعه
+
+ BATAILLE. Yerouaha. يروَها
+
+ BATI. Hawir. هاوير
+
+ BATIR. Wir. وير
+
+ BATON. Tagharit. تغريت
+
+ BEAUCOUP. Doggout. دقّوت
+
+ BON-MARCHÉ. Ghaleika. غليكه
+
+ BŒUF. Akfik. اكفيك
+
+ BOUC. Zalaa. زلعه
+
+ BOUCHE. Amennes. امنّس
+
+ BOUCHER, v. Mernez. مرنز
+
+ BOUCHER, s. Yégharrech. يغرّش
+
+ BOUE. Témédghat. تمدغات
+
+ BOUILLIR. Yétawer. يتور
+
+ BOULANGER. Yennatthar. ينطّار
+
+ BOULE. Tahhallaq. طحلّق
+
+ BOURREAU. Yeghettem igiliouy. يغتّم يجيليوي
+
+ BOURSE. Tékissid. تكيسّيد
+
+ BOUT. Chethbath. شطباط
+
+ BOYAUX. Tchermin. تشرمين
+
+ BRAIRE. Neheq*. نهق
+
+ BRAISE. Teragghiat. ترقية
+
+ BÊCHE. Mashah*. مسحة
+
+ BLED. Yarden. ياردن
+
+ BÉNÉFICE. Elfaïdeh*. الفايده
+
+ BEURRE. Alida. اليده
+
+ BIENTÔT. Qaouama*. قوّما
+
+ BLANCHIR. Naddéfah*. نضّفه
+
+ BLESSÉ, être. Yéouathieh. يوّاطية
+
+ BLESSÉ. Ettaouéthah. اطاوّطه
+
+ BLESSURE. Tékattech. تكتّش
+
+ BLEU. Telazraq*. تلازرق
+
+ BOIRE. Yéchou. يشو
+
+ Ex. Donnez-moi à boire. Efkidi kachoua. افكيدي كشوه
+
+ BOIS. Sghaghin. صغاغين
+
+ BOÎTER. Aradj*. عرج
+
+ BOÎTEUX. Arradj*. عرّج
+
+ BORGNE. Delaaouar*, persan. دلاوار
+
+ BRAS. Afous. افوس
+
+ BREBIS. Geleb. جلب
+
+ BRIQUET. Zenad*. زناد
+
+ BRISÉ. Erzay. ارزاي
+
+ BRISER. Erzayeh. ارزايه
+
+ — (se.) Yerzayeh. يرزايه
+
+ BROUILLER. Echchera. اشّره
+
+ BRULÉ. Mahrouq*. محروق
+
+ BRULER. Haraq*. حرق
+
+ BROUILLARD. Demmeza*. دمّزه
+
+
+ C
+
+ CARRÉ. Yakareina. ياكرينا
+
+ CANON de fusil. Bondokat*. بندقات
+
+ CASSÉ. Erzay. ارزاي
+
+ CASSER (se). Yerzayeh. يرزايي
+
+ CAUSE. Damankouyenti. دامنكوينتي
+
+ CAVALIER. Elbeba. الببه
+
+ CE, CETTE. Douayeh. دوايه
+
+ CENDRE. Aghwel. اغول
+
+ CEPENDANT. Afioua. افيوه
+
+ CERTAINEMENT. Ezdaqa*. اصدقة
+
+ CERVEAU. Taqileh. ثقيله
+
+ CERVELLE. Taqileh. ثقيلة
+
+ CHACUN. Koulliounkesimani*. كلّ ينقسماني
+
+ CHAÎNE. Tedjiri. تجيري
+
+ CHAIR. Aksoum. اكسوم
+
+ CHANGER. Yenfela. ينفلا
+
+ CHANT. Yediz. يديز
+
+ CHANTER. Yaghlediz. يغلديز
+
+ CHARGER. Mertouf. مرتوف
+
+ CHARGE. Ammertouf. امّرتوف
+
+ CHARGÉ. Youseq*. يوسق
+
+ CHASSE. Khalleb. خلّب
+
+ CHASSEUR. Yekhalleb. يخلّب
+
+ CHAT. Thazerdaght. طزردغت
+
+ CHEMIN. Tabarouth. تبروط
+
+ CHEMISE. Tékabert. تكبرت
+
+ CHER. Yéghalayeh*. يغلايه
+
+ CHERCHER. Ghaleit. غليت
+
+ CHEVAL. Aghmar. اغمار
+
+ CHEVEU. Ezem. اذم
+
+ CHEVILLE. Errichet. ارّيشت
+
+ CHIEN. Eghzin. اغزين
+
+ CHIEN du fusil. Akadjet. اكاجت
+
+ CŒUR. Ouelnis. اوّلنس
+
+ COMBATTRE. Yérouahah. يرواها
+
+ COMBIEN. Samaghoua. صمغوه
+
+ COMPRENDRE. Fehmés*. فهمس
+
+ CONDUIRE. Fikez. فكز
+
+ COQ. Akadjet. اكاجة
+
+ CORDE. Édjeri. اجري
+
+ CORNE. Aghit. اغيت
+
+ COU. Agarat. اقارات
+
+ COUCHER (se). Ychayeh. يشايه
+
+ COUDE. Merfeq*. مرفق
+
+ COUP. Eioued. ايواد
+
+ COUPER. Yekthimeh. يقطيمه
+
+ COURBER. Aouedjeh*. عوّجه
+
+ COURBÉ. Mâouedjeh*. معوّجه
+
+ COURIT. Yétazzeh. يتازّه
+
+ COURT. Kasir*. قصير
+
+ COUTEAU. Tékhandjiart*. تخنجرت
+
+ COUTURE. Ezzoumak. ازّومك
+
+ COUVERCLE. Yendeltia. يندلتيه
+
+ COUVERTURE. Thalabah. طلابه
+
+ COUVRIR. Endetti. اندتّي
+
+ CRAINDRE. Yérouaha. يرواها
+
+ CRAINTE. Arouaha. اروها
+
+ CRASSE. Ousikh*. وسيخ
+
+ CREUSER. Négarad. نقاراد
+
+ CRIER. Enagha*. اناغه
+
+ CRU. Yérayah. يرايه
+
+ CUILLÈRE. Téféloucht. تفلوشت
+
+ CUIRE. Tchoummat. تشومات
+
+ CUISINIER. Échouman. اشومان
+
+ CUISSE. Thaghmay. طاغماي
+
+ CUIVRE. Anich. انيش
+
+ CULTIVER. Harits*. حرث
+
+ CULTURE. Haraseh*. حراثه
+
+
+ D
+
+ DAIM, gazelle. Adjem. ادجم
+
+ DANSE. Choua. شوة
+
+ DANSER. Echoua. اشوة
+
+ DANSEUR. Châoua. شاوَه
+
+ DATE. Tékartay. تكرتاي
+
+ DATTE, fruit. Lahbou. لحبو
+
+ DAVANTAGE. Dakket. دكت
+
+ DEDANS. Azkik. اذكيك
+
+ DÉFAUT. Aïb*. عيب
+
+ DÉGAT. Cherouath. شرواط
+
+ DÉLIÉ, mince. Daqaq*. دقاق
+
+ DÉLIVRER, sauver. Khallès*. خلّص
+
+ DÉMARCHE. Aroukh. اروخ
+
+ DENT. Sennou*. سنّو
+
+ DÉPLOYÉ. Methaoues. مطوّس
+
+ DÉPLOYER. Thaouès. طوَس
+
+ DÉPÔT. Imanet*. امانة
+
+ DERNIER. Edaniet. ادانية
+
+ DERNIÈREMENT. Ichfeldanieh. ايشفلدانية
+
+ DÉROBÉ. Méghattha. مغطّا
+
+ DÉROBER. Ghattha. غطّا
+
+ DESSÉCHÉ. Mikourah. ميكورة
+
+ DESSÉCHER. Ikourah. يكورة
+
+ DIFFICILE. Ouâar*. واعر
+
+ DIMINUER. Dérouch. دروش
+
+ DÎNER. Yetch. يتش
+
+ DISPUTE. Ouahleina. واحلينا
+
+ DIVISÉ. Mejnaneh. مجنانه
+
+ DIVISER. Yejnaneh. يجنانه
+
+ DOIGT. Ghed. قد
+
+ DONNER. Gharameh. غرامه
+
+ DORMIR. Ichayeh. يشايه
+
+ DOS. Ghezzer. قزّر
+
+ DOUCEUR. Moum. موم
+
+ DOUX. Moumeh. مومه
+
+ DRAP. Malf*. ملف
+
+ DRESSÉ. Mekerr. مكرّ
+
+ DRESSER. Kerr. كرّ
+
+ DROGUE. Doua*. دوا
+
+ DUR. Yékorah. يكوره
+
+
+ E
+
+ EAU. Imen. يمن
+
+ ECAILLE. Téserimt. تسريمت
+
+ ECHAPPER (s’). Yéréouel. يروّال
+
+ ECHELLE. Tahadit. تحاديت
+
+ ECLAIR. Barq*. برق
+
+ ECLAIRÉ. Menawouar*. منوّر
+
+ ECLAIRER. Nawouar*. نوّر
+
+ ECORCE. Taserimt. طسريمت
+
+ ECORCHÉ. Maslokh*. مسلوخ
+
+ ECORCHER. Aéslokh*. اسلوخ
+
+ ECRITURE. Arrab*. عرّب
+
+ EGAL, uni. Ouahed*. واحد
+
+ EGARER. Yétchouéddar. يتشوتدار
+
+ ELARGI. Kaouama. كوّما
+
+ ELARGIR. Yékaouema. يكوّما
+
+ ELEVÉ. Maïosk. مايوسك
+
+ ELEVER, hausser. Aïosk. ايوسك
+
+ EMPAN. Echber*. اشبر
+
+ EMPLI. Maëtker. معتكر
+
+ EMPLIR. Aëtker. عتكر
+
+ EMPRUNT. Miéfkes. ميفكس
+
+ EMPRUNTER. Yefkès. يفكس
+
+ ENCORE. Elikka. اليكّا
+
+ ENFANT. Yéréhou. يرهو
+
+ ENFLÉ. Menfekh*. منفخ
+
+ ENFLER. Nefekh*. نفخ
+
+ ENFUIR (s’). Yéréouel. يروّل
+
+ ENIVRER. Sekker*. سكّر
+
+ ENIVRANT. Mesekker*. مسكّر
+
+ ENRHUMÉ. Misterouh*. مستروح
+
+ ENRHUMÉ (être). Esterouh* استروح
+
+ ENTIER. Ekmeleh*. اكملة
+
+ ENTIÈREMENT. Bettemêm*. بالتّمام
+
+ ENTORTILLÉ. Ebrénah. ابرنه
+
+ ENTORTILLER. Brénah. برنه
+
+ ENTOURER. Édourah*. ادوره
+
+ ENTRÉE. Younaah. يونعة
+
+ ENVELOPPÉ. Mélouffi*. ملفّي
+
+ ENVELOPPER. Louffi*. لفّي
+
+ ENVOYÉ. Maïsen. معيسن
+
+ ENVOYER. Aïsen. عيسن
+
+ EPAIS. Azouar. ازوار
+
+ EPI. Tékadert. تكدرت
+
+ EPINE. Deri. دري
+
+ EPOUSE. Tekhtabeh*. تخطابة
+
+ EPOUSER. Atekhtabet*. اتخطابة
+
+ EPOUX. Tekhtab*. تخطاب
+
+ ESCALIER. Tahadit. تحدية
+
+ ESSUYÉ. Melouffeh. ملوفّة
+
+ ESSUYER. Louffeh. لوفّة
+
+ ESTOMAC. Maadeh*. معدة
+
+ ETAIN. Tildount. طلدونت
+
+ ETÉ. Ahoch. احوش
+
+ ETEINDRE. Chakka. شكّة
+
+ ETEINT. Echka. اشكة
+
+ ETENDRE. Afous. افوس
+
+ ETERNUER. Esenser. اسنسر
+
+ ETOILE. Negmet*. نجمة
+
+ ETRANGER. Estamesna. اسطمسنه
+
+ ETROIT. Qarez. قارز
+
+
+ F
+
+ FACHER (se). Yéghattah. يغطّا
+
+ FACILE. Derouch. دروش
+
+ FAIM. Loza. لوزه
+
+ FAIT. Anighah. انيغة
+
+ Tout-à-fait. Ekmella*. اكملّه
+
+ FALLOIR. Yéghally. يغلّي
+
+ FANGE. Témédghat. تمدغات
+
+ FARINE. Newroun. نورون
+
+ FAUTE. Edno. ادنو
+
+ FAUX, instrument. Emker. امكر
+
+ FEMELLE. Temighni. تميغني
+
+ FEMME. Tétoutah. تطوطه
+
+ FENDRE. Charreit*. شرّيط
+
+ FENDU. Mecharreita*. مشرّيطه
+
+ FER. Zel. زل
+
+ FERMÉ. Makkecha. مكّشه
+
+ FERMER. Yékkecha. يكّشه
+
+ FESSE. Almagâad*. المقعد
+
+ FÊTE. Aid*. عيد
+
+ FEUILLE. Teserrim. تصرّيم
+
+ FÈVE. Éwéouen. اوّون
+
+ FIEL. Andal. اندال
+
+ FIENTE. Tamakocht. تمكشت
+
+ FIGUE. Thellakh. طلاخ
+
+ FIGURE. Andiouan. انديوان
+
+ FIL. Ezzeloum. ازّلوم
+
+ FILLE. Thériout. طريوت
+
+ FINI. Tamartet. تامرتت
+
+ FINIR. Amartet. امرتت
+
+ FLAIRER. Yénéki. ينكي
+
+ FLAMME, Afou. افو
+
+ FLEUR. Sahar*. زهر
+
+ FOIE. Aul. اول
+
+ FOLIE. Cheithaneh. شيطانه
+
+ FONDRE. Yédabah. يدبه
+
+ FONDU. Médabah. مدبه
+
+ FORCE. Degoud. دقود
+
+ FORCÉ. Msimanès. مسيمانس
+
+ FORCER. Simanes. سيمانس
+
+ Par force. Yéghlebah*. يغلبه
+
+ FORT. Zor. زور
+
+ FOUDRE. Gaouy. قوي
+
+ FOUR. Lésikh. لسيخ
+
+ FOURCHETTE. Déri. دري
+
+ FOURMI, Tékétfi. تكتفي
+
+ FRAÎCHEUR. Nada*. ندا
+
+ FRAIS. Saouad. صواد
+
+ FRÈRE. Oumak. اومك
+
+ FROID. Esaqqua. اسقّي
+
+ FROMAGE. Temlid. تمليد
+
+ FRONT. Djebeheh*. جبهه
+
+ FROTTÉ. Échéred. اشرد
+
+ FROTTER. Châred. شارد
+
+ FRUITS. Elkhodret. الخضرة
+
+ FUIR. Yérouel. يروّل
+
+ FUSIL. Bondokat*. بندقات
+
+
+ G
+
+ GAI. Méfreha*. مفرحه
+
+ GAÎTÉ. Farha*. فرحه
+
+ GALLE. Thamasoud. طماصود
+
+ GARDE, prendre garde. Thouah. طوَه
+
+ GARROTTER. Kant. كنت
+
+ GENOU. Afoud. افود
+
+ GORGE, gosier. Khandjart. خنجرت
+
+ GOUTER. Efkik. افكيك
+
+ GOUVERNER. Mekellid. مقلّيد
+
+ GOUVERNEUR. Kellad. قلّاد
+
+ GRAIN. Eftéhou. افتَهوه
+
+ GRAISSE. Eddind. ادّيند
+
+ GRANDE. Mokar. مكار
+
+ GRAS. Gaouy*. قَوي
+
+ GRAVÉ. Ménégrech. منقرش
+
+ GRAVER. Négrech. نقرش
+
+ GROS. Tenou. تنو
+
+ GUÉRIR. Yénézah. ينزه
+
+
+ H
+
+ HABILLER. Kesoud. قسود
+
+ — (s’). Ankesoud. انقسود
+
+ HABIT. Tékébert. تكبرت
+
+ HABITANT. Yakimeh. يكيمة
+
+ HABITÉ. Diléouan. ديلاوان
+
+ HABITER. Echfera. اشفره
+
+ HABITUER (s’). Bekkoul. بكّول
+
+ HACHER. Enjarat. انجرات
+
+ HALEINE. Ekammel. اكمّل
+
+ HAUSSER. Erfâa*. ارفع
+
+ HAUTEUR. Alouéh*. علوه
+
+ HERBE. Ekéghast. اكغست
+
+ HEURE. Afioua. افيوه
+
+ HIBOU. Boum*. بوم
+
+ HIER. Yed. يَد
+
+ HIRONDELLE. Tharned. طرند
+
+ HIVER. Téghéricht. تقرشت
+
+ HOMME. Amaden. امادن
+
+ HONTE. Aïb*. عيب
+
+ HUILE. Zeit*. زيت
+
+
+ I
+
+ ICI. Ela. الا
+
+ IMMOLÉ. Magharich. مغارش
+
+ IMMOLER. Gharich. غارش
+
+ IMMONDE. Efkis. افكيس
+
+ IMPAIR. Eiouana. ايوانه
+
+ IMPARFAIT. Hhach. حاش
+
+ IMPUR. Efkis. افكيس
+
+ INTERROGER. Neghaka. نغاكه
+
+
+ J
+
+ JAMBE. Emédjer. امجر
+
+ JAUNE. Kamezar. كمزار
+
+ JAUNIR. Kamzar. كمزر
+
+ JEUNE. Métchik. متشيك
+
+ JEUNER. Edouf. ادوف
+
+ JOIE. Méfreha*. مفرحه
+
+ JOLI. Mari. ماري
+
+ JOUE. Fich. فيش
+
+ JUREMENT. Efed. افد
+
+ JURER. Yéfed. يفد
+
+
+ L
+
+ LA. Diliou. ديليو
+
+ LAISSER. Yédji. يجي
+
+ LAITUE. Mézalem. مذالم
+
+ LANGUE. Elsou. الصو
+
+ LARGE. Emten. امتن
+
+ LARME. Yémannes. يمانّس
+
+ LAS (être). Yéfella. يفلّا
+
+ LÉCHÉ. Meksaha. مكسها
+
+ LÉCHER. Eksaha. اكسها
+
+ LENTILLE. Ads*. عدس
+
+ LETTRE. Tékhartey. تخارتي
+
+ LEVAIN. Khamired*. خميرد
+
+ LÉZARD. Elfennak. الفنّك
+
+ LIEN. Oulo. اولو
+
+ LIN. Slad. صلاد
+
+ LIT. Thaoues. طَوس
+
+ LORSQUE. Lamma*. لمّا
+
+ LOUP. Akidaf. اكيداف
+
+ LOYER. Thâfedh. طافض
+
+ LUNE. Ayour. ايور
+
+
+ M
+
+ MACHÉ. Mahlimeh. محليمه
+
+ MACHER. Halimeh. حليمه
+
+ MAIGRE. Aïan*. ايان
+
+ MAIGRIR. Dhaaf*. ضعف
+
+ MAIN. Edaqel. ادكل
+
+ MAISON. Ichaëh. يشايه
+
+ MAL, opposé à bien. Yaammarla. يعمّرله
+
+ Douleur. Afaudah. افوده
+
+ MANCHE. Onfos. انفوس
+
+ MARIÉ. Métézaouedj*. متزوّج
+
+ MARIER. Zaouêdj*. زوّج
+
+ MARMITE. Elgadir. القادر
+
+ MAUVAIS. Yaammarla. يعمّارله
+
+ MÊCHE. Ichaya. يشايه
+
+ MÊLÉ. Makhlouth*. مخلوط
+
+ MÊLER. Khalath*. خلط
+
+ MEMBRE. Hessoud. حسّود
+
+ —VIRIL. Eghezor. اقزور
+
+ MENER. Ouaddi*. ودّي
+
+ MENTON. Dagn*. ذقن
+
+ MENU. Rghig*. رقيق
+
+ MÉPRIS. Tenebret. تنبرت
+
+ MÈRE. Omm*. اُم
+
+ MEUNIER. Téfed. تفد
+
+ MINARET. Éouadden*. اوذّن
+
+ MINCE. Rgig*. رقيق
+
+ MOISI. Menfaéker. منفكر
+
+ MOISIR. Enfaéker. انفكر
+
+ MONTRER. Eddecheh, ادّشه
+
+ MORDRE. Édded*. عضّض
+
+ MORVE. Egattar. اقّطار
+
+ MOUCHE. Doubban*. دبّان
+
+ MOUCHER (se). Esansar. اسانسار
+
+ MOUCHOIR. Abaquieh. اباقيه
+
+ MOUILLÉ. Mélouachoun. ملواشون
+
+ MOUILLER. Elouachoun. الواشون
+
+ MOURANT. Ifaâ. يفعه
+
+ MOURIR. Djénazet. جنازة
+
+ MOUTON. Haoli. حولي
+
+ MOUTON. Yakkecheh. يكّشه
+
+
+ N
+
+ NAGER. Yemin. يمين
+
+ NAÎTRE. Erro. ارّو
+
+ NATTE. Hasir*. حصير
+
+ NAVET. Aghzar. اغزار
+
+ NÉ. Nerro. نرّو
+
+ NET. Elharrer. الحرّر
+
+ NETTOYÉ. Mecharrer. مشرّر
+
+ NEVEU. Omak. امك
+
+ NEZ. Téréouet. تروة
+
+ NIÈCE. Tenzert. تنزرت
+
+ NIÉ. Mielghoun. ميلغون
+
+ NIER. Yelghoun. يلغون
+
+ NÔCE. Echkoum. اشكوم
+
+ NOIR. Echthaf. اشطاف
+
+ NOIRCIR. Asoued*. اسوّد
+
+ NOM. Semennas. سمنّاس
+
+ NOMMÉ. Mesemmas*. مسمّاس
+
+ NOMMER. Semmas*. سمّاس
+
+ NOUVEAU. Athar. اطار
+
+ NOYAU. Meknéouak. مكنواك
+
+ NOYÉ. Mougharred. مغرّد
+
+ NOYER. Yougharred. يوغرّد
+
+ NU. Youdenah. يودنه
+
+ NUAGES. Thadegnech. طادقنش
+
+ NUIT. Awed. اود
+
+ Passer la nuit. Ebat*. ابات
+
+
+ O
+
+ OIGNON. Bazalim*. بصليم
+
+ ŒIL. Athi. اطي
+
+ OMBRE. Tilly*. ظلّي
+
+ ONCLE. Ammis*. عمّس
+
+ ONGLE. Khanis. خانس
+
+ OR. Oro. اورو
+
+ ORDURE. Ousikh*. وسخ
+
+ OREILLE. Esem. اسم
+
+ OREILLER. Thachoum. طاشوم
+
+ OS. Aghazt. اغازت
+
+ OUTRE pour l’eau. Addi. ادّي
+
+
+ P
+
+ PAIN. Thaouegt. طاوقت
+
+ PAIR. Méchathi. مشاطي
+
+ PAILLE. Echil. اشيل
+
+ PALMIER. Azouan. ازون
+
+ PANIER. Abazart. ابازارت
+
+ PANTALON. Seroual*. سروال
+
+ PAPIER. Karthayah. كارطايه
+
+ PAREIL. Aouaoued. اواود
+
+ PARENT. Nesib*. نسيب
+
+ PARFAIT. Kamel*. كامل
+
+ PARFAITEMENT. Beltamam*. بالتمام
+
+ PARLER. Echérouy. اشروي
+
+ PARTAGÉ. Magsoum*. مقسوم
+
+ PARTAGER. Gasem*. قسم
+
+ PAYER. Aghiz. اغيز
+
+ PEAU. Eglim. اقليم
+
+ PEIGNE. Aghewezt. اغوزت
+
+ PELURE. Taserimt. تسريمت
+
+ PENCHANT. Koras. كراس
+
+ PENDRE. Efkest. افكست
+
+ PEPIN. Errast. ارّاست
+
+ PERCÉ. Makhras*. مخرص
+
+ PERCER, trouer. Kharras*. خرّص
+
+ PERDRE. Dhayaa*. ضيّع
+
+ PERDRIX. Ghethat. قطاط
+
+ PÈRE. Akhfcha. اخفشه
+
+ GRAND-PÈRE. Oudelghay. اودلغاي
+
+ PERMISSION. Oqchir. اوقشير
+
+ PERTE. Khiçarah*. خساره
+
+ PESANT. Ezzag. ازّق
+
+ PESER. Teguibibi. تقيبيبي
+
+ PESTE. Ayyaneh. ايّانه
+
+ PEUREUX. Yerouaha. يرواها
+
+ PEUT-ÊTRE. Afcho. افشو
+
+ PIED. Athar. اطار
+
+ PIERRE. Dératha. درطه
+
+ PIERRE à fusil. Souaneh*. صوانه
+
+ PIEU. Cherian. شريان
+
+ PILÉ. Mekmaya. مكمايه
+
+ PILER. Kamaya. كمايه
+
+ PILLAGE. Tazch. تازه
+
+ PILLÉ. Yétazeh. يتازه
+
+ PIQUER. Garaz*. قرص
+
+ PISTOLET. Béchatil. بشاتيل
+
+ PLAIRE. Eïouathy. ايواطي
+
+ PLANCHE. Louh*. لوح
+
+ PLEIN. Etkerreh. انكرّه
+
+ PLEURER. Yéwella. يوّله
+
+ PLOMB. Taqileh. ثقيله
+
+ PLONGEUR. Eghathas*. اغاطّس
+
+ PLUME. Richeh*. ريشه
+
+ POCHE. Djibennous. جيبنوس
+
+ POIDS. Meizan*. ميزان
+
+ POIS. Djelban*. جلبان
+
+ POISSON. Samak*. سمك
+
+ POIX. Erkan. اركان
+
+ POMME. Teffah*. تفّاح
+
+ PONDRE. Tésiouy. تصيوي
+
+ POSÉ. Mécherech. مشرش
+
+ POSER. Chérech. شرش
+
+ POTENCE. Echnag*. اشناق
+
+ POU. Thaouellekt. طاوّلّكت
+
+ POUCE. Thaght. طاغت
+
+ POUDRE. Barout*. بارود
+
+ POULE. Tékadjet. تكاجت
+
+ POULET. Edjijiau. اجيجيو
+
+ POULIE. Sebah. سباح
+
+ POURRI. Yekmiya. يخميه
+
+ POURRITURE. Ekhmiya. اخميه
+
+ POURSUIVI. Melhaq*. ملحق
+
+ POURSUIVRE. Lahaq*. لحق
+
+ POURVU QUE. Gharilon. غريلون
+
+ POUSSIÈRE. Melan. ملان
+
+ PRAIRIE. Témourt تمورت
+
+ PRENDRE. Foukez. فوكز
+
+ PRÉSENT. Erech. ارش
+
+ PRÉSENT, cadeau. Illahouehez. الاهوهز
+
+ PRESSER (se). Istaadjel*. استعجل
+
+ PRÊTÉ. Martal. مرتل
+
+ PRÊTER. Artal. ارتل
+
+ PRIER. Yemout. يموت
+
+ PRIÈRE. Erekka. اركّه
+
+ PRIX, valeur. Elakkenes. الكّنس
+
+ PROMPTEMENT. Fisaâ*. فيسعه
+
+ PUCE. Barghout*. برغوث
+
+ PUITS. Aouénou. اونو
+
+ PUNAISE. Bagh*. باغ
+
+ PUS. Elmed*. المد
+
+ PUTRÉFACTION. Façadeh*. فساده
+
+ PUTRÉFIER (se). Taaffen*. تعفّن
+
+ PUTRIDE. Maafoun*. معفون
+
+
+ Q
+
+ QUADRUPÈDE. Afounas. افوناس
+
+ QUENOUILLE. Ezd. ازد
+
+ QUEUE. Azif. ازيف
+
+ QUITTANCE. Chiouad. شيواد
+
+ QUITTE. Achiouad. اشيواد
+
+ QUITTER. Dgi. جي
+
+
+ R
+
+ RABATTRE, diminuer. Naqqas*. نقص
+
+ RACCOURCIR. Qassar*. قصّر
+
+ RACE. Sah. ساح
+
+ RACLER. Hakk*. حكّ
+
+ RADOUCI. Meleyyin*. مليّن
+
+ RADOUCIR. Leyyin*. ليّن
+
+ RAFRAÎCHIR. Essiaf. اسياف
+
+ RAISIN. Aneb*. عنب
+
+ RAPPROCHER. Djighez. جيغز
+
+ RAPPROCHER (se). Djighezeh. جيغزه
+
+ RASER. Hezam. هزام
+
+ — (se.) Hezameh. هزامه
+
+ RASOIR. Khandjar*. خنجر
+
+ RASSASIÉ. Eïyouaneh. ايوانه
+
+ RASSASIER. Eïouan. ايوان
+
+ RAT. Éghzert. اغزرت
+
+ RATISSER. Hakk*. حكّ
+
+ RAVE. Lift*. لفت
+
+ RECULER. Atchiglat. اتشيغلات
+
+ RÉFROIDIR. Barred*. برّد
+
+ RÈGLE. Eddiouah. ادّيواه
+
+ RÈGLES des femmes. Demen. دمن
+
+ RENCONTRER. Lamlagh. لملاغ
+
+ RENDRE. Aïkri. ايكري
+
+ RENTE. Gharameh. غرامة
+
+ RENVOYER. Entharad*. انطرد
+
+ RÉPANDRE. Qalab*. قلب
+
+ RÉPANDU. Meqleb*. مقلب
+
+ REPOS. Yaugharr. يوغرّ
+
+ REPOSER (se). Miaugharr. ميوغرّ
+
+ REPTILE. Taghardim. طغرديم
+
+ RÉSERVOIR. Haudh*. حوض
+
+ RESPIRATION. Ténaffos*. تنفّس
+
+ RESPIRER. Ténaffès*. تنفّس
+
+ RESTE. Ettabaq. اتّبق
+
+ RESTER. Laouada. لواده
+
+ RETARD. Athaouel*. اطاوّل
+
+ RETARDER. Thaouel*. طوّل
+
+ RETENIR. Thaff. طافّ
+
+ RETOUR. Kéri. كري
+
+ RETOURNER. Afioua. افيوه
+
+ REVENIR. Ékeri. اكري
+
+ RÊVER. Tewerquiat. تورقيات
+
+ RÉVOLTÉ (être). Tégharit. تغريت
+
+ RHUME. Ésenser. اسنسر
+
+ RICHE. Etkeira. اتكيره
+
+ RIRE. Etsa. اثه
+
+ ROBUSTE. Yéouéna. يوَّنه
+
+ ROND. Tahallaqat*. تحلّقت
+
+ RONFLER. Kharr*. خرّ
+
+ ROSEAU. Tagasibat*. تقصبة
+
+ ROSÉE. Nada*. ندا
+
+ ROTI. Meggaça. مقّسه
+
+ ROTIR. Eggaça. اقّسه
+
+ ROUGE. Nézouagh. نزواغ
+
+ ROUGIR. Zouagh. زواغ
+
+ ROUILLE. Séda*. صدا
+
+ ROUILLER. Sadda*. صدّي
+
+ ROULER. Dar*. دار
+
+ RUDE. Ezaouar. ازاوار
+
+
+ S
+
+ SABLE. Hemlal. هملال
+
+ SABRE. Hauch. حوش
+
+ SAC. Thaghrart. طاغرارت
+
+ SAGE. Harech. حرش
+
+ SAIGNÉE. Aadjem*. عجم
+
+ SALAIRE. Rédjar. رجار
+
+ SALE. Ousikh*. وسيخ
+
+ SALÉ. Tessan. تسّان
+
+ SALIR. Ouassakh*. وسّخ
+
+ SALIVE. Talqomt. تعلقمت
+
+ SALUER. Sad. صاد
+
+ SALUT, conservation. Sah. صاح
+
+ SAUVER. Khallas*. خلّص
+
+ SCIE. Monchar*. منشر
+
+ SCIÉ. Ménachchar*. منشّر
+
+ SCIER. Néchchar*. نشّر
+
+ SCORPION. Téghardim. تغرديم
+
+ SEC. Yakkaora. يكّوره
+
+ SÉCHER. Akkaora. اكاوره
+
+ SECOUÉ. Miaharrek*. ميحرّك
+
+ SECOUER. Yéharrek*. يحرّك
+
+ SEMAINE. Djéméêt*. جمعة
+
+ SEMBLABLE. Meçaouy*. مساوي
+
+ SEMER. Hammay. حمّاي
+
+ SENTIR. Chemm*. شمّ
+
+ SERPENT. Tekéchilt. تكشلت
+
+ SERRER. Thaf. طاف
+
+ SERVIETTE. Aleghna. الغنه
+
+ SERVITEUR. Atteghad. اتّغاد
+
+ SEUL. Yéouénan. يونان
+
+ SEULEMENT. Bess*. بسّ
+
+ SIFFLER. Yénassek. ينسّك
+
+ SIGNE. Laalam*. العلم
+
+ SINGE. Guird*. قرد
+
+ SOIF. Yéfouyé. يفويه
+
+ SOMMEIL. Eneddem. اندّم
+
+ SOULEVER. Asekt. اسكت
+
+ SOULIER. Bolghah*. بلغه
+
+ SOUPÉ. Menacharq. مناشرق
+
+ SOUPER, v. Etch. اتش
+
+ SOURCE. Tiouen. تيون
+
+ SOURCIL. Hadjeb*. حاجب
+
+ SOURD. Eslalodah. اسلالوده
+
+ SOUVENIR (se). Makti. مكتي
+
+ SUCER. Emben. امبن
+
+ SUER. Etahed. اتحد
+
+ SUEUR. Aareqy*. عرقي
+
+ SUFFIRE. Dakout. دكوت
+
+ SUFFISAMMENT. Dakou. دكو
+
+ SURPLUS. Baqy*. باقي
+
+ SURTOUT. Afkoul. افكول
+
+
+ T
+
+ TABAC. Thabgha. طبغه
+
+ — à priser. Ennekeh. انّكه
+
+ TABATIÈRE. Khastimt. خستيمت
+
+ TABLE. Thaouélest. طاولست
+
+ TALON. Arkou. عركو
+
+ TAMARIX. Temmet. تمّت
+
+ TAN. Elarg. الارق
+
+ TANNER. Arg. ارق
+
+ TANNEUR. Iarrag. يراق
+
+ TANTE. Attak. اتّك
+
+ TAPIS. Thaoues. طاوس
+
+ TAUREAU. Afounas. افوناس
+
+ TEINDRE. Echtaf. اشتاف
+
+ TEINT. Méchtaf. مشتاف
+
+ TEINTURE. Echtafeh. اشتافه
+
+ TEINTURIER. Méchtaf. مشتاف
+
+ TÉMOIGNER. Aghil. اغيل
+
+ TÉMOIN. Agghileh. اغّيله
+
+ TEMPE. Dmerneh. دمرنه
+
+ TEMPS. Aouamah. اوامه
+
+ TENDRE. Enjerr*. انجرّ
+
+ TENTE. Tekhimet*. تخيمة
+
+ TÊTE. Taqileh. ثقيله
+
+ TÉTER. Yembeya. يمبيه
+
+ TÉTON. Anebbi. انبّي
+
+ TIBIA. Afoud. افود
+
+ TIGRE. Nemr*. نمر
+
+ TIRER. Djikez. جيكز
+
+ TOILE (pièce de). Magthaa*. مقطعه
+
+ TOIT. Thasiout. طاسيوت
+
+ TOMBEAU. Atcha. اتشه
+
+ TOMBER. Yéfaâ. يفعه
+
+ TONDRE. Ghessas*. قصّص
+
+ TONNER. Raad*. رعد
+
+ TORDRE. Yébren. يبرن
+
+ TORTU. Yauthérah. يوطره
+
+ RENDRE TORTU. Mayauthera. مايوطره
+
+ TOUR, circonférence. Qaïminet. قايمينت
+
+ TOUT. Koullou*. كلّ
+
+ TOUX. Koha. كوهه
+
+ TRAHIR. Yahras. يحرس
+
+ TRAHISON. Khaunah*. خونه
+
+ TRAVERSER. Azzal. ازّال
+
+ TREMBLER. Etertâad*. اترتعد
+
+ TRISTE. Yahreza. يهرزه
+
+ TROMPER. Yéghauf. يغوف
+
+ TROU. Mokhrem*. مخرم
+
+ TROUPEAU. Thafal. طفال
+
+ TROUVER. Laqa*. لقا
+
+ TUÉ. Mauta*. موته
+
+ TUER. Yémauta*. يموته
+
+ TURBAN. Achchal*. اشّال
+
+
+ U
+
+ UNI. Mettebaya. متّبايه
+
+ UNIR. Attébaya. اتّبايه
+
+ UTILE. Ennefâa*. النفعه
+
+ — (être.) Néfâa*. نفع
+
+ UTILITÉ. Nafaat*. نفعة
+
+ — Profit. Elfaïdeh*. الفايده
+
+
+ V
+
+ VACHE. Aqfiqeh. اقفيقه
+
+ VAIN, inutile. Dérouch. دروش
+
+ VALLON. Négred. نقرد
+
+ VALOIR. Laal. لعل
+
+ VEAU. Warimeh. واريمه
+
+ VEILLER. Endem. اندم
+
+ VENDRE. Yédjidj. يجيج
+
+ VER. Thaqouq. ظاقوق
+
+ VÉRITÉ. Kaouamah. كوامه
+
+ VÉROLE (petite). Habéba. هببه
+
+ VERRE Qézazteh*. قزازته
+
+ VÉTÉRINAIRE. Founaséh. فوناسه
+
+ VIDE. Qélodah. قلوده
+
+ VIDER. Ghara. غره
+
+ VIGNE. Temmedeh. تمّده
+
+ VILLAGE. Echal. اشال
+
+ VINAIGRE. Khall*. خلّ
+
+ VISER. Thaouez. طاوز
+
+ VISITER. Yégoult. يغولت
+
+ VOIR. Eghzart. اغزارت
+
+ VOISIN. Anergh. انرغ
+
+ VOIX. Aïat. ايات
+
+ VOL. Yénagha. يناغه
+
+ VOL d’un oiseau. Aghtah. اغطه
+
+ VOLER. Méchan. مشان
+
+ —Dérober. Yousek. يوسك
+
+ VOLEUR. Ghazi. غازي
+
+ VOULOIR. Ewehau. اوّهو
+
+ VOYAGER. Yaad. يعد
+
+ VOYAGEUR. Youchad. يوشاد
+
+ VRILLE. Barrimeh*. برّيمة
+
+ VUE. Yéghzart. يغزارت
+
+ * * * * *
+
+
+ ERRATA.
+
+Page 320, lignes 7 et 8, lisez, sans astérisque, les mots AMMARTET et
+TAAMMARTET.
+
+Page 336, lig. avant-dernière, _Elsuo_, lisez : ELSOU.
+
+Page 343, lig. 5, _Thaouellekh_, lisez : THAOUELLEKT.
+
+Page 344, lig. 8, _Maafoun_, lisez : MAAFOUN*, avec un astérisque.
+
+
+
+
+ REMARQUES
+ SUR LE VOCABULAIRE D’AUDJELAH.
+
+ * * * * *
+
+
+Les habitants d’Audjelah ont fait de nombreux emprunts à la langue
+arabe : plus du quart de leur vocabulaire appartient à cette origine. En
+parcourant le manuscrit de M. Müller, j’ai pu d’abord m’apercevoir que
+les mots arabes ou dérivés d’une racine arabe, n’avaient pas été tous
+indiqués par l’astérisque. J’ai cru, dans l’intérêt des études
+philologiques, devoir réparer ces omissions : le nombre des mots
+désignés, n’était dans le manuscrit que de 150 ; quelques-uns même,
+marqués seulement au crayon, annonçaient une incertitude ; j’ai porté ce
+nombre à 219.
+
+Je dois aux savants de mettre ici sous leurs yeux la série de ces mots
+que j’ai ramenés à l’origine arabe :
+
+ Lang. d’Audj. Arabe[389].
+
+ AIGRE. تحمطه حمض
+
+ ALLER, je vais. نمضياخر نمضي اخر
+
+ BIENTÔT. فوّما قوامًا
+
+ BLEU. تلازرق الازرق
+
+ BORGNE. دلاوار الاعور
+
+ BROUILLARD. دمّزه دمس
+
+ CANON de fusil. بندقات بندقيّة
+
+ CHACUN. كل ينقسماني كلّ قسم
+
+ CERTAINEMENT. اصدقه صدق
+
+ CHARGÉ. يوسق وسق
+
+ CHER. يغلايه غالي
+
+ COMPRENDRE. فهمس فهم
+
+ COUTEAU. تخنجرت خنجر
+
+ CRIER. اناغه ناغي
+
+ DÉLIÉ. دقاق دقيق
+
+ DENT. سنّو سنّ
+
+ DROGUE. دوا دوا
+
+ ECORCHER. اسلوخ سلخ
+
+ ECORCHÉ. مسلوخ مسلوخ
+
+ ECRITURE. عرّب عرّب
+
+ EGAL, uni. واحد واحد
+
+ EMPAN. اشبر شبر
+
+ ENTIER. اكمله كامل
+
+ ENTOURER. ادوره دور
+
+ ENVELOPPER. لفّي لفّ
+
+ ENVELOPPÉ. ملفّي ملفوف
+
+ EPOUSER. اتخطابه خطب
+
+ EPOUX. تخطاب خطيب
+
+ EPOUSE. تخطابة خطيبة
+
+ FENDRE. شرّيط شرط
+
+ FENDU. مشرّيط مشرّط
+
+ FESSE. المقعد المقعد
+
+ FORCÉMENT. يغلبه غلب
+
+ FRAÎCHEUR. ندا ندا
+
+ FRONT. جبهه جبهة
+
+ GRAS. قوي قوي
+
+ HIBOU. بوم بوم
+
+ LEVAIN. خميرد خميرة
+
+ MINARET. اودّن ماذنة
+
+ MORDRE. عضض عضّ
+
+ NOMMER. سمّاس سمَّي
+
+ NOMMÉ. مسمّاس مسمَّي
+
+ OIGNON. بصليم بصل
+
+ OMBRE. ظلي ظلّ
+
+ ONCLE. عمّس عمّ
+
+ PLONGEUR. اغاطّس غطّاس
+
+ POTENCE. اشناق مشنق
+
+ PUS. المد المادّة
+
+ RASOIR. خنجر خنجر
+
+ RÉPANDRE, renverser. قلاب قلب
+
+ RÉPANDU. مقلب مقلوب
+
+ ROND. تحلّقت حلقة
+
+ ROSEAU. تقصبة قصبة
+
+ REMUER. يحرّك حرّك
+
+ REMUÉ. ميحرّك محرّك
+
+ SEULEMENT. بسّ بسّ
+
+ SINGE. قرد قرد
+
+ TENDRE. انجرّ جرّ
+
+ TENTE. تخيمة خيمة
+
+ TOUT-A-FAIT. اكمله كاملًا
+
+ TRAHISON. خونة خونة
+
+ TREMBLER. اترتعد ارتعد
+
+ TROU. مخرم خرم
+
+ TUER. يموته موّت
+
+ TUÉ. موته ميّت
+
+ TURBAN. اشّال الشّال
+
+ UTILE, adj. النفعه النافع
+
+ UTILE (être). نفع نفع
+
+ VERRE. قزازته قزاز[390]
+
+On voit, par ce seul tableau, qu’en adoptant un mot arabe, les habitants
+d’Audjelah l’ont quelquefois détourné de son acception primitive :
+ainsi, ils emploient dans le sens d’_épouser_, le verbe arabe خطب, qui
+ne signifie que _fiancer_. Le mot قوي signifie _fort, vigoureux_ ; ils
+lui donnent, par extension, le sens de _gras_. C’est par euphémisme sans
+doute, qu’ils nomment مقعد la partie postérieure du corps, sur laquelle
+on s’assied. Le mot لفت est en arabe le nom du _navet_ ; chez eux il
+s’applique à la _rave_ dont la véritable dénomination est فجل. Semblable
+à toutes les langues des nombreuses peuplades de l’Afrique, la langue
+d’Audjelah n’est pas écrite ; on n’y connaît d’autre écriture que celle
+des Arabes, et chez eux le mot _écrire_ est synonime d’_écrire en arabe,
+mettre en arabe_ ; ce qu’ils expriment fort bien par le mot عرّب, qui
+répond ici au mot _écriture_. Mais dans tous ces exemples, il n’y a, à
+vrai dire, qu’extension de sens. Il est des mots qui s’éloignent encore
+plus de leur signification primitive et que, par cette raison, je n’ai
+point marqués d’un astérisque, quoiqu’ils appartinssent évidemment à la
+langue arabe. Je citerai, entr’autres exemples, les suivants :
+
+Le mot الخضرة ne signifie en arabe que _la verdure_ ; les habitants
+d’Audjelah l’emploient dans le sens de _fruits_.
+
+En arabe, on appelle جنازة une _pompe funèbre_ ; chez eux il signifie
+_mourir_.
+
+Le mot غازي _aggresseur_, prend, dans leur vocabulaire, le sens de
+_voleur_.
+
+Ils nomment قلاد un _gouverneur_ ; le verbe arabe قلد (2me conj. dériv.)
+qui a donné naissance à ce mot signifie en effet _investir d’une charge,
+d’une dignité, d’un commandement_ ; mais la _forme_ adoptée par les
+habitants d’Audjelah, aurait plutôt en arabe une signification
+_transitive_.
+
+شيطانه _folie_ n’est qu’un emploi métaphorique du mot شيطان _démon_.
+En français on dit quelquefois c’est un _possédé_, pour dire, c’est un
+fou.
+
+Le verbe arabe طوي signifie _ployer_ ; les habitants d’Audjelah
+l’emploient dans le sens contraire : _déployer_ طوس _thaouas_.
+
+Je profiterai de l’occasion qui m’est offerte par ce dernier mot, pour
+signaler le س final qu’ils ajoutent quelquefois à la racine arabe, comme
+dans فهمس pour فهم, سماس pour سمي, عمس pour عم. Outre ce crément, ils en
+ont un autre qui accompagne ordinairement les _noms_, et qui est presque
+toujours un ت initial, comme on le voit par les mots تلازرق, تخيمة,
+تحمطه, تقصبة.
+
+Il faut maintenant passer à quelques observations sur l’usage qu’on a
+fait de l’alphabet arabe pour représenter la prononciation des mots
+d’Audjelah. Il y a tout lieu de croire, et cela est d’ailleurs annoncé
+en tête même du vocabulaire, que les mots ont été d’abord recueillis en
+lettres françaises et transcrits ensuite en arabe : dans ce passage,
+tardif peut-être, d’une écriture dans une autre, ils ont dû éprouver
+quelques altérations : la prononciation des Naturels n’étant plus là
+pour déterminer le choix des consonnes arabes, les méprises étaient
+inévitables ; à moins qu’on ne se fût muni d’avance de cet alphabet, si
+inutilement célèbre, dont Volney rêva vingt ans l’application
+européenne, et qui, une fois enfin, eût été appliqué avec fruit.
+Malheureusement, en composant son vocabulaire, l’auteur ne paraît pas
+s’être d’abord attaché à un système fixe de transcription ; de manière
+que lorsqu’il a fallu ensuite convertir les lettres françaises en
+lettres arabes, il a souvent confondu les sons simples avec les sons
+emphatiques ou gutturaux, c’est-à-dire les ت avec les ط, les س avec les
+ص, les ك avec les ق, et quelquefois même les ا avec les ع. Rien n’est
+plus propre à mettre ce fait en évidence, que la différence
+d’orthographe dans un même mot répété en deux ou trois endroits du
+vocabulaire, pour représenter des significations analogues ou
+identiques. Cherchez, par exemple, le mot ECAILLE, vous trouverez تسريمت
+_taserimt_ ; cherchez ensuite le mot ECORCE, vous trouverez طسريمت
+commençant par un ط ; cherchez encore le mot PELURE, vous retrouverez
+تسريمت avec un ت. Il est évident que les mots _écaille, écorce, pelure_,
+sont employés ici comme synonimes, quoiqu’il n’y ait entre eux que de
+l’anologie ; mais quelle est la véritable prononciation du mot
+_taserimt_ ? faut-il un ت ? faut-il un ط ? la critique ne fournit à cet
+égard aucun moyen de solution : il faudrait retourner sur les lieux.
+Cette irrégularité de transcription se reproduit fréquemment et de
+diverses manières ; en voici d’autres exemples, fidèlement copiés du
+manuscrit :
+
+ ACHEVER. Ammartet. عمّرتت
+
+ FINIR. Amartet. امرتت
+
+ BOULE. Tahhallaq. طحلّق
+
+ ROND. Tahallaqt. تحلّقت
+
+ ECHELLE. Tahadit. تحاديت
+
+ ESCALIER. Tahadit. تحادية
+
+ SCORPION. Téghardim. تغرديم
+
+ REPTILE. Taghardim. طغرديم
+
+ PAPIER. Kartayah. كارطاية
+
+ LETTRE. Tékhartey. تخارتي
+
+ DATE. Tékartay. تكرتاي
+
+J’ajouterai un dernier exemple : le mot BŒUF est traduit dans le
+manuscrit par _akfik_ qu’on a transcrit اكفيك ; en cherchant le mot
+VACHE, on trouve _akfiqeh_, qui n’est que le féminin d’akfik ; mais
+cette fois deux ق ont pris la place des deux ك, et l’on a transcrit
+اقفيقه[391].
+
+Si cette inexactitude de transcription, ne m’avait pas été démontrée par
+les synonimes, je l’aurais bien plus facilement encore reconnue dans les
+mots qui appartiennent à une racine arabe. C’est ainsi que j’ai rendu à
+leur véritable origine les mots : شرّيط _fendre_, dérivé de l’arabe شرط
+qui a la même signification ; يوسق _chargé_, participe irrégulièrement
+formé du verbe وسق _charger_ ; عضض _mordre_, dont la racine arabe est le
+verbe sourd عض. Dans le manuscrit, ces trois mots étaient orthographiés
+ainsi : يوسك, اضض, شريت.
+
+Le mot _aïan_, MAIGRE, quoique désigné comme arabe dans le vocabulaire,
+est transcrit ايان ; il faut certainement عيان, qui en arabe signifie
+_faible, maladif, fatigué_.
+
+_Delaaouar_, BORGNE, était indiqué au crayon comme persan ; je ne vois
+dans ce mot que la transcription de l’arabe الاعور, _le borgne_, précédé
+d’un د ajouté. Dans le vocabulaire, on a écrit دلاوار.
+
+مسحه, BÈCHE, est un mot arabe, mais il faut le lire مسحاة ; car la
+suppression de l’_alef_ le ferait dériver du verbe sain مسح, tandis
+qu’il a pour racine le verbe _défectueux_ سحا.
+
+Le son du ق a été représenté tantôt par un _q_, tantôt par un _g_,
+tantôt par les deux lettres _gh_, qui répondent assez bien au son que
+les Arabes d’Afrique donnent au ق, qu’ils prononcent en effet comme un
+_g_ dur et guttural. Mais comme les lettres _gh_ ont été aussi employées
+dans le vocabulaire pour représenter le غ, il en est résulté quelques
+méprises : le mot _bagh_, PUNAISE, en est un exemple ; c’est
+incontestablement le mot arabe بق qui a la même signification. Dans le
+vocabulaire, on a transcrit _bagh_ par باغ.
+
+Je bornerai là mon examen ; et je dois me hâter de dire que, malgré les
+imperfections que j’ai signalées, le vocabulaire de M. Müller n’en est
+pas moins un document utile et important. C’est un travail tout fait
+pour le premier voyageur qui visitera, après lui, l’Oasis d’Audjelah :
+il n’y aura plus qu’à l’étendre et à le régulariser. Des hommes dévoués
+à la science ont déja sillonné l’Afrique dans tous les sens ; ils ont
+rapporté de leurs courses avantureuses des vocabulaires recueillis sur
+divers points de ce vaste et inexplicable continent. Mais M. Müller est,
+à ma connaissance, le premier voyageur qui aît publié un vocabulaire de
+la langue parlée à Audjelah ; et, à une époque où toute notion acquise
+sur l’Afrique est accueillie comme une conquête, l’auteur me paraît
+avoir bien mérité des savants, et s’être préparé, pour l’avenir, des
+titres à leurs suffrages.
+
+ AGOUB.
+
+
+[Note 389 : Lorsque le mot de la langue d’Audjelah a conservé dans sa
+dérivation les formes régulières de la langue arabe, j’ai écrit à côté
+le mot arabe tout _formé_ ; dans les cas contraires, j’ai quelquefois
+préféré n’écrire que la racine.]
+
+[Note 390 : Pour زجاج, qui est moins employé dans l’arabe usuel.]
+
+[Note 391 : Le manuscrit portait même افقيقه, mais j’ai corrigé cette
+transposition.]
+
+
+
+
+ FRAGMENT
+ D’UN VOCABULAIRE DU LANGAGE DES HABITANTS
+ DE
+ L’OASIS DE SYOUAH.
+
+ RECUEILLI PAR M. FRÉDÉRIC MÜLLER.
+
+ * * * * *
+
+
+ PAIN. Khobz, Rgif. خبز, رغيف
+
+ VIANDE. Aksoum. اكسوم
+
+ HARICOTS. Loubieh. لوبيا
+
+ VIN. Khamar, Laguebi. خمر, لاقبي
+
+ LENTILLES. Ténifé. تنيفه
+
+ MOUTON. Hhaoli. حاولي
+
+ EAU. Aman. امان
+
+ COUTEAU. Tekhouset. تخوصة
+
+ PLAT, ASSIETTE. Thaza. طاظا
+
+ HOMME. Aogguit. اوقّيت
+
+ PIERRE. Adrha. ادغا
+
+ PALMIER. Tazoutat. تزوتات
+
+ FEU. Temsa. تمسه
+
+ FUSIL. Tabandact. تبانداقت
+
+ OUI. Eioua. ايوا
+
+ NON. Oula. اولا
+
+ JOUR. Asfa. اصفا
+
+ AUJOURD’HUI. Asfabidous. اصفا بيدو
+
+ ENCRE. Lemdad. لمداد
+
+ PLUME pour écrire. Laqalam. لاقلم
+
+ PLUME d’oiseau. Tericheh. تريشه
+
+ Donne-moi de l’encre. Aghat lemdad. اغاة لمداد
+
+ HERBE. Lealef. لهالف
+
+ BLED. Iarden. ياردن
+
+ ORGE. Teumzen. تومذن
+
+ DÉSERT, MONTAGNE. Adrhar. ادغار
+
+ MAISON. Abgguin. ابغين
+
+ TABAC. Tabrha. تبغا
+
+ NUIT. Ietaa. يتعا
+
+ CHAMEAU (le). Alrhoum. الغوم
+
+ ŒUF. Tébétoue. تبتوع
+
+ LE MANGER. Atchou. اتشو
+
+ LE BOIRE. Tesoua. تسوه
+
+ PAILLE. Loum. لوم
+
+ LAIT. Akhi. اخي
+
+ FÈVES. Yéouawoum[392]. يوواون
+
+ TURBAN. Alfaf. الفاف
+
+ COUVERTURE DE BÉDOUIN. Ahram. اهرام
+
+ PLACE, ENDROIT. Ankan. انكان
+
+ FIÈVRE. Tazaqt. طزقت
+
+ LONG. Athouïl. اطويل
+
+ SOULIERS. Zarabin. زربين
+
+ PEU. Ahibba. اهيبّا
+
+ BEAUCOUP. Koma. كوما
+
+ RASOIR. Terhosat. تغصات
+
+ HUILE. Dahan. دهان
+
+ OLIVIER. Azemmour. ازمّور
+
+ RAISIN. Tezrhaine. تزغاين
+
+ BOIS. Sarharhine. سغاغين
+
+ DATTES VERTES. Ghaouene. غاوين
+
+ DATTES MURES. Tena. تنا
+
+ PIED. Thar, pl. Techka. طار طشكا
+
+ LIVRE. Tekhtemet. تختمت
+
+ TAISEZ-VOUS. Sisem. سسم
+
+ ÉCOUTE. Sell. سلّ
+
+ TÊTE. Akhfi. اخفي
+
+ CHEVAL. Agmar. اقمار
+
+ JUMENT. Tegmert. تقمرت
+
+ NOUVEAU. Atrar. اترار
+
+ POUSSIÈRE. Ejdan. ازدان
+
+ NEZ. Tanezert. تنزرت
+
+ VOIS, REGARDE. Hommar. حمّار
+
+ HABIT. Kebraouêne. كبراوين
+
+ BRAS, COUDÉE. Fous. فوس
+
+ ŒIL. Thoth, pl. thaouene. طوط طاوين
+
+ FEMME. Taltan. تلتان
+
+ PÈRE, MÈRE. Abba, Omma. ابَّ امَّ
+
+ * * * * *
+
+
+[Note 392 : Pour la conformité des deux orthographes, il faudrait
+remplacer la lettre _m_ par un _n_, ou le ن par un م ; mais nous n’avons
+rien voulu changer au manuscrit de M. Müller. Si ce _Fragment_ eût été
+plus étendu, il aurait été l’objet d’un travail semblable à celui que
+nous devons à M. Agoub sur le _Vocabulaire d’Audjelah_ ; il suffit de
+dire ici qu’il contient une vingtaine de mots arabes et que le غ y est
+presque toujours représenté par les lettres _rh_.]
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+ EXPLICATION
+ DES
+ PLANCHES QUI ACCOMPAGNENT CETTE RELATION.
+
+ * * * * *
+
+
+_Carte de la Marmarique et de la Cyrénaïque, comprenant les Oasis
+voisines de ces contrées, dressée par l’auteur, d’après ses observations
+astronomiques et ses itinéraires, et appuyée en plusieurs points sur les
+cartes et les observations les plus récentes._
+
+Privé durant son voyage de garde-temps, l’auteur n’a pu déterminer la
+position des lieux en longitude, qu’en suivant les rumbs de vent de la
+boussole, et en supputant les heures de marche. Quant à la fixation de
+la latitude de ces lieux, et relativement à ceux situés dans l’intérieur
+des terres, il s’est servi d’un octant et d’un horizon artificiel, avec
+lesquels il a pu faire de fréquentes observations, mais seulement
+jusqu’au mois de février, c’est-à-dire, jusqu’à ce que la hauteur du
+soleil n’eût pas dépassé quarante-cinq degrés. Les principaux lieux
+observés sont :
+
+ Noms des lieux. Latitude
+ septentrionale.
+
+ Boumnah (ruines d’un château), vallée Maréotide 30° 51′ 35″
+
+ Ghattadjiah (ruines de Marée) 30 40 50
+
+ Abousir (ruines d’) 30 57 40
+
+ Lamaïd (château), fond du golfe des Arabes 30 52 00
+
+ Abdermaïn, puits 30 45 57
+
+ Dresièh (ruines de la ville de) 30 54 00
+
+ Maktaéraï, bourgade troglodyte 30 59 00
+
+ Puits d’El-Heyf 31 9 50
+
+ Djamernèh (ruines de), bourgs d’Antiphræ 31 6 00
+
+ Mahadah (port de) 31 11 57
+
+ Zarghah-el-Ghublièh, tombeau 31 7 40
+
+ Parætonium (extrémité orientale du port de) 31 18 00
+
+ Boun-Adjoubah, ruines de l’ancienne Apis 31 20 35
+
+ Chammès, tour d’Alchemmas 31 30 35
+
+ Zemlèh, puits au-dessus du plateau de Za’rah 31 38 00
+
+ Djédid, ruines dans la vallée des Lauriers 31 45 30
+
+ Combous, ruines 31 50 00
+
+ Toubrouk (côté septentrional du port de) 32 5 30
+
+ Klekah, ruines 32 4 50
+
+ Ain-el-Gazal, source située à l’extrémité orientale 32 10 30
+ du golfe de Bomba
+
+ Ersen ou Erasem, source située à l’extrémité 32 31 20
+ orientale du plateau cyrénéen
+
+ Derne 32 47 30
+
+ Ghardam, ruines d’Hydrax, ancien village situé sur 32 35 55
+ les confins méridionaux des terres fertiles
+
+ Bou-Hassan, tour 32 37 5
+
+ Koubbèh, ruines d’anciens thermes 32 46 10
+
+ Maârah, château 32 49 00
+
+ Massakhit, ruines d’une ville 32 50 5
+
+ Lameloudèh, ruines de Limniade 32 46 15
+
+ Natroun, ruines d’Erythron 32 55 00
+
+ Village au fond du golfe Naustathmus 32 54 00
+
+ Hal-Al, extrémité du promontoire Naustathmus 32 56 20
+
+ Boumnah (château de), Cyrénaïque 32 44 20
+
+ Lemlez, château 32 50 30
+
+ Téreth (Thintis) 32 46 00
+
+ El-Hôch, sanctuaire 32 49 20
+
+ Ouma-Bneib, ruines d’un village 32 51 50
+
+ Zaouani (mausolées de) 32 53 50
+
+ Ghernès, ruines d’une ville 32 46 2
+
+ Saf-Saf, ruines 32 47 30
+
+ Cyrène 32 47 30
+
+ Magharenat, magasins souterrains 32 50 00
+
+ Apollonie 32 54 25
+
+ Ptolémaïs 32 44 00
+
+ Teuchira 32 34 00
+
+ Ben-Ghazi (Bérénice) 32 8 5
+
+
+ _Carte de la partie orientale de la Pentapole libyque, dressée par
+ l’auteur._
+
+La lisière blanche, qui suit les sinuosités de la côte, doit représenter
+la petite plaine d’un quart de lieue environ de largeur qu’on y
+rencontre partout, entre les bords de la mer et les premiers
+escarpements de la montagne, depuis Derne jusqu’au cap Phycus. Le
+travail topographique de la partie septentrionale donne une idée de la
+disposition des terrasses boisées qui s’élèvent en échelons depuis le
+littoral jusqu’au sommet des montagnes ; et celui de la partie
+méridionale représente une portion du plateau cyrénéen, ondulé en tous
+sens de vallées peu profondes.
+
+
+ _Plan des ruines de Cyrène, levé en 1825._
+
+Ce plan a été dessiné et réduit au 8000e, sous la direction de M. le
+chevalier Lapie, par M. Dufour, que recommandent déja plusieurs
+importants travaux géographiques. Le dessin répond exactement aux
+mesures géométriques prises à Cyrène, et explique suffisamment la
+disposition du petit nombre de débris qui existent encore de cette ville
+célèbre. Il suffit d’ajouter que la partie inférieure du plan représente
+le point le plus culminant du plateau cyrénéen, la plaine sur laquelle
+fut bâtie la ville ; et que la partie supérieure, sillonnée par les eaux
+de la fontaine d’Apollon, doit figurer un terrain inégal, rocailleux,
+couvert çà et là de quelques genévriers, qui s’étend au bas de la
+Nécropolis. Quant à la Nécropolis elle-même, presque totalement taillée
+dans le revers de la montagne, on a essayé d’en indiquer le gisement et
+la disposition par des ombres, selon la méthode adoptée pour la
+cartographie.
+
+
+ PLANCHE I[393].
+
+ VUE D’UN TEMPLE ANTIQUE SITUÉ A ABOUSIR.
+
+Ces ruines se trouvent sur une crête rocailleuse, couverte de sables, à
+quelques pas des bords de la mer, et au nord de l’ancienne ville de
+Taposiris, dont elles font partie. Les dimensions générales du mur
+d’enceinte sont de quatre-vingts mètres de chaque côté ; celui qui forme
+la façade dans le dessin est tourné vers l’orient. Selon toutes les
+apparences, elles sont les débris d’un temple égypto-grec. MM. de
+Chabrol, Lanout, Faye et Lepère, qui ont visité ce monument, y ont
+trouvé dans l’intérieur des chapiteaux d’ordre dorique.
+
+
+ PLANCHE II.
+
+
+ FIG. 1.
+
+ _Ruines d’une mosquée située aux environs du lac Maréotis._
+
+Ce petit édifice, construit avec les débris de monuments plus anciens,
+est situé sur la lisière qui sépare les terres labourables de la vallée
+Maréotide du désert de sables. D’après une assez grande quantité de
+ruines parsemées aux environs de cette mosquée, et portant la plupart
+des signes de réédification, on pourrait croire que ce lieu offre
+l’emplacement de la ville de Marée, capitale du nome Maréotide.
+
+
+ FIG. 2.
+
+ _Vue d’un ancien phare, à Abousir._
+
+Ce monument, vulgairement appelé _Tour des Arabes_, sert aux marins
+actuels, à défaut d’autre élévation sur cette côte, à reconnaître la
+position d’Alexandrie. Sa situation sur une petite colline qui domine
+les ruines de _Taposiris_, plus que sa propre élévation, lui donne cette
+utilité qui, d’ailleurs, fut sa véritable destination dans l’antiquité.
+La plaine qui forme le second plan du dessin, peut donner une idée de
+l’aspect de la vallée Maréotide, en y ajoutant toutefois plus de
+végétation fruticuleuse que n’en offre la planche.
+
+
+ PLANCHE III.
+
+ VUE DU CHATEAU LAMAÏDE.
+
+Ce château est situé sur les bords de la mer, au fond du golfe des
+Arabes, et auprès d’une dune de sables qui côtoie une grande partie du
+littoral de la Marmarique. Entre les frises de l’ogive en relief qui
+décore la façade, on voit une inscription en grands caractères sculptés
+en relief, par laquelle on apprend que cet édifice fut construit par le
+sultan Bibars, contemporain de saint Louis. (_Voyez_ la traduction de
+cette inscription, par M. A. Jaubert, insérée dans la _Relation_, p.
+12.)
+
+
+ PLANCHE IV.
+
+
+ FIG. 1.
+
+ _Vue d’un édifice antique, à Kassaba-Zarghah el-Baharièh._
+
+Ce mausolée fut construit, ainsi que le dessin l’indique, sur un petit
+plateau calcaire, éloigné de deux portées de fusil environ des bords de
+la mer. Le côté septentrional du plateau contient des excavations
+sépulcrales ; et sa surface, si ce n’est en totalité, du moins en
+partie, fut pavée en larges blocs de pierres équarris. Ces divers
+tombeaux faisaient infailliblement partie du cimetière de la petite
+ville de Zygis, dont les débris sont épars sur la plaine, couverte de
+flaques d’eau salée, qui sépare ces monuments des bords de la mer, et
+dont le port, actuellement nommé Mahadah, se retrouve aussi à peu de
+distance vers l’est.
+
+
+ FIG. 2.
+
+ _Vue d’un édifice antique, à Kassaba-Zarghah el-Ghublièh._
+
+Quoique ce petit monument, qui servit comme le précédent de tombeau, en
+soit éloigné d’une heure vers le sud, sa situation sur le point le plus
+élevé du canton, et son isolement, portent à croire qu’il fut de même
+construit par les habitants de Zygis, mais probablement à une époque
+antérieure, ce que semble attester la diversité du style de leur
+architecture. Les rangées de pierres disposées en forme elliptique, que
+l’on voit auprès de cet ancien édifice, donnent une juste idée de
+l’architecture de la plupart des tombeaux bédouins.
+
+
+ PLANCHE V.
+
+ PLANS, COUPES ET DÉTAILS DE DIVERS MONUMENTS DE LA MARMARIQUE.
+
+
+ FIG. 1, 2.
+
+Places de deux grottes sépulcrales du mont Bomboa, décrit par Synésius.
+
+
+ FIG. 3.
+
+Coupe et distribution du fond d’une pièce d’une des précédentes grottes
+sépulcrales.
+
+
+ FIG. 4.
+
+Place de la mosquée, dite Ghettadjiah, située dans la vallée Maréotide.
+
+
+ FIG. 5.
+
+Coupe de la façade d’un tombeau égypto-grec, nommé Kassaba el-Chammamèh,
+situé aux environs du golfe des Arabes.
+
+
+ FIG. 6.
+
+Côté intérieur des murs de l’enceinte de la ville de Toubrouk.
+
+
+ PLANCHE VI.
+
+ VUE DU CÔTÉ ORIENTAL DE LA VILLE DE DERNE.
+
+Le village qui occupe la majeure partie du dessin est Mansour-el-
+Tahatâni, un des cinq qui composent collectivement la ville de Derne.
+C’est sur la plaine qui règne au bas de ce village que se trouve le
+cimetière général de la ville. Il est remarquable que les habitants
+choisissent l’opuntia pour orner leurs tombeaux préférablement au
+cyprès, si commun dans le pays, et que les Orientaux ont l’habitude,
+comme on sait, de placer auprès de leurs sépultures. Le château, flanqué
+de quatre tours, qui domine, la ville, fut construit par les Américains
+durant le court espace de temps qu’ils furent maîtres de Derne.
+
+
+ PLANCHE VII.
+
+ GROTTES SÉPULCRALES, DITES KENNISSIÈH, SITUÉES AUPRÈS DE L’ANCIENNE
+ DARNIS.
+
+On parvient à ces grottes par des marches taillées dans les endroits les
+plus abrupts d’un ravin situé aux bords de la mer. Les grandes niches
+creusées aux côtés de l’entrée principale, et les emblêmes du
+christianisme qu’on y trouve dans l’intérieur, justifient le nom
+d’église que leur donnent les Arabes.
+
+
+ PLANCHE VIII.
+
+ VUE D’UN PONT, DANS LE VALLON DE DERNE.
+
+Le principal objet de ce pont est de servir d’aquéduc au ruisseau Bou-
+Mansour, dont le cours actuel, à travers les petites terrasses cultivées
+du vallon de Derne, était interrompu par le ravin el-Brouis, représenté
+dans cette planche. Cet édifice a été élevé, il y a peu d’années, par
+les ordres et aux frais de Mohammed-el-Gharbi, envoyé des États
+barbaresques auprès du vice-roi d’Égypte ; ce qui peut donner une idée
+du goût pour la civilisation et les établissements utiles, que Mohammed
+Aly communique à ceux qui l’entourent, lors même qu’ils sont
+indépendants de son pouvoir.
+
+
+ PLANCHE IX.
+
+ RUINES DE KOUROUMOUS. — INTÉRIEUR DU CHATEAU EL-HARAMI.
+
+
+ FIG. 1.
+
+Ce monument, situé aux confins méridionaux des terres fertiles de la
+Cyrénaïque, faisait partie des tombeaux de l’ancien village d’Hydrax.
+
+
+ FIG. 2.
+
+Le nom de ce château sarrasin répond à l’usage auquel il servit pendant
+long-temps. Situé à dix lieues de Derne, et à l’extrémité des gorges
+étroites et boisées de Maârah et de Tarakenet qui conduisent à cette
+ville, il offrait aux bandits un lieu de repaire très-favorable pour
+dépouiller les voyageurs qui se rendaient à Derne. Les tribus des
+environs se sont réunies, il y a peu d’années, et en démolissant le
+château elles ont rendu leur contrée plus praticable.
+
+
+ PLANCHE X.
+
+ VUE, COUPE ET PLAN D’ANCIENS THERMES SITUÉS DANS LA VALLÉE DE KOUBBÈH.
+
+Il paraît qu’indépendamment des différentes pièces dont ces thermes
+étaient subdivisés, ils contenaient un nombre considérable de cuves
+monolithes qui en faisaient le tour, et étaient situées sur un plan
+inférieur à celui du reste de l’édifice ; apparemment pour recevoir plus
+facilement les eaux par des rigoles. Celles de ces cuves qu’on tailla
+dans le roc même y existent encore à leur place ; et d’autres, formées
+séparément de blocs détachés, se trouvent dispersées çà et là au milieu
+des ruines, et servent aux Arabes d’abreuvoirs pour leurs troupeaux.
+
+
+ FIG. 1.
+
+Coupe d’une galerie intérieure des thermes, adossée contre la colline,
+et se trouvant actuellement à découvert. En confrontant cette élévation
+avec la vue en perspective, on reconnaîtra les parties qui ont été
+restaurées.
+
+
+ FIG. 2.
+
+Plan de la même galerie : la grotte que l’on voit dans le massif
+d’ombres est taillée autour de la source qui alimentait les thermes, et
+dont les eaux passaient au-dessous de la galerie par un canal
+souterrain.
+
+
+ PLANCHE XI.
+
+
+ FIG. 1.
+
+Vue de deux hypogées funéraires, situés dans la vallée de Koubbèh : les
+niches de formes diverses qui en entourent les entrées, indiquent qu’ils
+ont servi aux chrétiens de la Cyrénaïque.
+
+
+ FIG. 2.
+
+Plans des deux hypogées précédents : leur position sur la planche
+relativement au dessin de perspective, désigne l’hypogée auquel ils
+appartiennent.
+
+
+ FIG. 3.
+
+ _Plan du château de Chenedirèh._
+
+ _a._ Chapelle chrétienne.
+
+ _b._ Entrées voûtées du château.
+
+ _c._ Mur de revêtement décrivant un talus, et arrondi à chaque angle.
+
+ _d._ Communications intérieures par de petites portes carrées.
+
+ _e._ Corridor.
+
+ _f._ Puits comblé.
+
+
+ FIG. 4.
+
+_Plan des ruines du temple de Vénus, situé auprès de l’ancienne station
+ d’Aphrodisias._
+
+ _a._ Entrée du temple, située au sud.
+
+ _b._ Grand corridor qui paraît avoir régné tout autour de l’enceinte
+ générale.
+
+ _c._ Porte de ce corridor formée de deux pilastres d’ordre dorique.
+
+ _d._ Colonnes accompagnées d’un mur d’entre-colonnement.
+
+ _e._ Ouverture qui conduit à un réservoir souterrain.
+
+
+ PLANCHE XII.
+
+ VUE DES GROTTES SÉPULCRALES DE MASSAKHIT.
+
+Tel est l’aspect qu’offrent un grand nombre de petites Nécropolis des
+anciens bourgs de la Cyrénaïque : une falaise irrégulière dans laquelle
+sont creusées en tous sens des grottes sépulcrales. Sur le devant, comme
+dans celle-ci, s’étend ordinairement un beau tapis de verdure ou un
+champ de céréales ; et sur le sommet sont épars les débris du bourg. Le
+grand nombre de niches de toutes formes que l’on voit, soit dans les
+métopes et les entre-colonnements de la façade, soit isolément sur le
+mur de la falaise, appartiennent au moyen âge.
+
+
+ PLANCHE XIII.
+
+ PLAN ET INTÉRIEUR D’UN HYPOGÉE CHRÉTIEN, A MASSAKHIT.
+
+Ce tombeau fait partie de la même Nécropolis. Les emblèmes chrétiens et
+le arabesques qu’il contient, confirment évidemment l’opinion émise
+relativement à l’époque à laquelle on vient d’attribuer les niches qui
+couvrent la falaise sépulcrale de la planche précédente.
+
+
+ PLANCHE XIV.
+
+VUE D’UN CHATEAU ANTIQUE, SITUÉ DANS LA PLAINE DE CHENEDIRÈH, ENTRE LES
+ ANCIENNES VILLES D’ERYTHRON ET DE LIMNIADE.
+
+Tel est le coup d’œil que présentent constamment, à plus ou moins de
+conservation près, ces nombreux châteaux romains que l’on trouve sur
+chaque élévation qui avoisine la moindre bourgade de la Cyrénaïque. Les
+Arabes les désignent tous indistinctement par le nom de _Sirèh_, mot
+remarquable qui offre une analogie palpable avec celui de _Cyré_ ou
+_Cyra_, que les anciens Libyens donnaient à la montagne sur laquelle fut
+bâtie Cyrène, et qui signifiait peut-être dans leur langage _montagne_
+ou _élévation_.
+
+
+ PLANCHE XV.
+
+ VUE DU KASSR SENNIOU. — CIMETIÈRE ANTIQUE A SAFFNÈH.
+
+
+ FIG. 1.
+
+Ce château fut construit par les Sarrasins avec les débris d’un ancien
+monument. Le souterrain dont on aperçoit l’entrée sur la planche,
+contourne une partie de l’édifice, et fut destiné à contenir des
+tombeaux. Cette disposition se rencontre souvent dans la Cyrénaïque
+auprès d’autres ruines semblables à celles-ci, telles que Maârah,
+Chenedirèh et autres.
+
+
+ FIG. 2.
+
+Ce cimetière, malgré l’ogive des voûtes, appartient à une époque
+antérieure à l’invasion des Sarrasins dans la Cyrénaïque. On sait
+d’ailleurs que les monuments sarrasins de cette période contiennent des
+voûtes en fer à cheval : les ruines de Ladjedabiah (Voy. _Planche_
+LXXXIX) nous en offrent des preuves, même dans cette contrée.
+
+
+ PLANCHES XVI, XVII, XVIII.
+
+ VUES DES MAUSOLÉES SITUÉS DANS LA PLAINE DE ZAOUANI, AUX ENVIRONS DU
+ GOLFE NAUSTATHMUS.
+
+Ces tombeaux, les plus élégants et les mieux conservés de tous ceux que
+l’on trouve dans la Cyrénaïque, joints à un grand nombre d’autres en
+partie détruits et à de belles grottes sépulcrales ornées de façades
+doriques, formaient la Nécropolis d’une ville très-considérable,
+inconnue des anciens géographes. Les ruines de cette ville ont même
+conservé chez les Arabes une désinence grecque : elles sont appelées
+_Ghertapoulous_ ; on les rencontre à un quart d’heure de distance des
+tombeaux vers le nord, et au sommet d’un profond ravin qui correspond au
+fond du golfe Naustathmus. Il faut aussi faire remarquer que, de même
+que la plupart des ruines des villes et villages de la Cyrénaïque,
+celles-ci offrent des témoignages marquants du séjour qu’y ont fait les
+Chrétiens. On est donc en droit d’être surpris que les auteurs de cette
+dernière période aient, comme ceux de la haute antiquité, négligé de
+parler de cette ville, qui, d’après sa situation auprès de la plus belle
+rade de la Cyrénaïque et ses magnifiques débris, dut infailliblement
+jouer un rôle important dans l’histoire de cette contrée.
+
+
+ PLANCHE XIX.
+
+ COUPES, PLANS ET DÉTAILS DES MAUSOLÉES DE ZAOUANI.
+
+
+ FIG. 1.
+
+ _Coupe de la façade du mausolée de la_ PLANCHE XVI.
+
+ 1. _a._ Plan de ce mausolée.
+
+ 1, _b._ Détail des sculptures de la façade du même monument.
+
+
+ FIG. 2.
+
+ _Coupe de la façade du mausolée de la_ PLANCHE XVII.
+
+ 2. _a._ Plan de ce mausolée.
+
+ 2, _b._ Détail des sculptures de la façade.
+
+
+ FIG. 3.
+
+ _Coupe du Mausolée, formant un carré rectangle, de la_ PLANCHE XVIII.
+
+L’intérieur de cet élégant édifice est subdivisé en trois cloisons, sans
+ouverture extérieure, et remplies chacune d’ossements d’enfants en bas
+âge.
+
+
+ PLANCHE XX.
+
+ VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE NOMMÉ GHABOU-DJAUS.
+
+Ces ruines, pittoresquement situées sur le penchant d’une belle colline,
+faisaient partie d’un monument plus considérable, et un des plus anciens
+de la Cyrénaïque parmi ceux dont il existe encore des débris, mais dont
+il serait difficile d’assigner la véritable destination.
+
+
+ PLANCHE XXI.
+
+ RUINES DU CHATEAU DIOUNIS, SITUÉ DANS LA PLAINE DE L’ANCIENNE THINTIS.
+
+Ce château offre un exemple du système qui paraît avoir été adopté de
+tous temps en Cyrénaïque pour la construction des châteaux, consistant
+dans une double ou triple superposition de pièces voûtées. Le témoignage
+des ruines actuelles permet de dire que ce système fut établi par les
+Grecs, adopté par les Romains et imité par les Sarrasins. Les châteaux
+évidemment grecs de Lemschidi et de Lemlez auprès du golfe Naustathmus ;
+ceux de Chenedirèh, d’Ay-Thas, de Tebelbèh, de Thaoughat, de Boumnah, de
+l’époque romaine, caractérisée par les voûtes en plein cintre ; et
+enfin, ceux de Mouchedachieh, d’El-Harâmi, de Bénéghdem et de Diounis,
+évidemment sarrasins, offrent des preuves encore existantes de ce
+système de superposition adopté successivement par les divers peuples
+qui ont occupé la Cyrénaïque.
+
+
+ PLANCHE XXII.
+
+ VUE DES RUINES DE DIABORAH.
+
+Le mur d’enceinte dessiné sur le premier plan de cette planche
+appartient à un vaste édifice funéraire, le seul de ce genre que l’on
+trouve dans la Cyrénaïque. Les tombeaux qui l’entourent sont la plupart
+taillés dans le roc vif, et peuvent donner une idée de l’aspect
+qu’offrent en Cyrénaïque un grand nombre de petites Nécropolis dépendant
+des villes ou des villages situés dans les plaines, dépourvues
+d’élévations suffisantes pour y creuser des grottes sépulcrales.
+
+
+ PLANCHE XXIII.
+
+ VUE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DES RUINES DE GHERNÈS.
+
+Le principal édifice que renferme cette planche paraît être d’anciens
+thermes, dont les voûtes en plein cintre indiquent l’époque romaine. Les
+petits soupiraux que l’on voit à la partie supérieure des voûtes,
+offrent une analogie marquante avec la disposition des bains actuels de
+l’Orient.
+
+
+ PLANCHE XXIV.
+
+ VUE D’UN TOMBEAU CIRCULAIRE, SITUÉ SUR UNE COLLINE AUPRÈS DE GHERNÈS.
+
+Les mausolées de forme circulaire sont très-rares dans la Cyrénaïque ;
+et il est à remarquer qu’ils furent ordinairement construits sur des
+élévations et presque toujours isolément, de manière qu’on pût les
+apercevoir de très-loin. La grande excavation que l’on voit au-dessous
+de ce mausolée fut destinée à servir également de tombeau : l’avenue
+taillée dans le roc qui en précède l’entrée se retrouve auprès de toutes
+les grottes sépulcrales, toutes les fois que les localités l’ont permis.
+
+
+ PLANCHE XXV.
+
+ PLANS ET COUPES DE DIVERS MONUMENTS DE LA CYRÉNAÏQUE ET DE L’OASIS
+ D’AUGILES.
+
+
+ FIG. 1.
+
+Plan des bains de Ghernès.
+
+ 1, _a._ Mur construit par les habitants actuels, qui ont métamorphosé
+ cette partie des bains en tombeaux.
+
+
+ FIG. 2.
+
+Plan du tombeau circulaire situé auprès de Ghernès.
+
+ 2, _a._ Coupe du même tombeau.
+
+
+ FIG. 3.
+
+Coupe de la porte d’un édifice de la ville de Ghernès.
+
+
+ FIG. 4.
+
+Plan d’un souterrain de la ville de Limniade.
+
+ _a._ Entrée et descente par un escalier taillé dans le roc.
+
+ _b._ Extrémité comblée du souterrain.
+
+
+ FIG. 5.
+
+Plan d’un réservoir de la ville de Limniade.
+
+
+ FIG. 6.
+
+Monuments trouvés à l’Oasis d’Augiles, et appartenant probablement au
+culte funéraire des anciens Augilites.
+
+
+ PLANCHE XXVI.
+
+ VUE DE MARSAH-SOUZA, ANCIEN PORT DE CYRÈNE.
+
+Le massif de ruines attenant au premier plan de ce dessin est un rocher
+subdivisé intérieurement en plusieurs salles sépulcrales envahies par la
+mer ; il se trouve à l’extrémité occidentale du port. Les deux îlots que
+l’on voit aussi dans cette planche sont couronnés de débris d’anciennes
+fortifications, et durent, dans l’antiquité, former l’entrée du port de
+Cyrène.
+
+
+ PLANCHE XXVII.
+
+ COLONNES ET CHAPITEAUX DE DIVERS TEMPLES DE LA CYRÉNAÏQUE.
+
+
+ FIG. 1.
+
+Colonne de marbre pentélique faisant partie des ruines d’un temple
+d’Apollonie.
+
+
+ FIG. 2.
+
+Colonne de marbre blanc appartenant à une église d’Apollonie. Le socle
+quadrangulaire, orné d’une croix sculptée en relief, qui est placé dans
+la planche au bas de cette colonne, fait partie des ruines du même
+édifice.
+
+
+ FIG. 3, 4.
+
+Chapiteaux de marbre blanc trouvés parmi les ruines de Beit-Tamer,
+ancien temple de Vénus, situé auprès de la station d’Aphrodisias.
+
+
+ FIG. 5.
+
+Chapiteaux faisant partie des ruines du temple de Ptolémaïs.
+
+
+ FIG. 6.
+
+Chapiteau d’un édifice de Teuchira.
+
+
+NOTA. On a oublié de mettre sur cette planche l’échelle de proportion
+des monuments qu’elle contient. La colonne de la _fig._ 1 a 6 mètres 2
+décimètres de hauteur, y compris la base et le chapiteau ; le diamètre
+du fût est de 7 décimètres. On peut se servir de cette donnée pour
+connaître comparativement les dimensions et proportions de l’autre
+colonne et des divers chapiteaux contenus dans cette planche : ils ont
+été dessinés sur une échelle commune.
+
+
+ PLANCHE XXVIII.
+
+ RUINES DU QUAI D’APOLLONIE.
+
+Ce quai, dont il ne reste à peu près que les trois quarts, fut construit
+en demi-cercle composé de trente à quarante marches ; il formait par
+conséquent un vaste et magnifique amphithéâtre, sur les gradins duquel
+on montait les marchandises pour les introduire dans la ville. La
+situation d’Apollonie sur des rochers taillés en falaises motiva cette
+belle construction, qui devait dans l’antiquité présenter un coup d’œil
+fort agréable. Les édifices, qui entouraient le quai et le quart au
+moins de ses propres gradins, se sont écroulés à ses pieds et ont comblé
+le bassin semi-circulaire autrefois occupé par les eaux, dont il ne
+reste plus que de petites flaques. Les figures placées, dans la planche,
+au sommet de cet édifice, peuvent servir d’échelle comparative pour en
+connaître les dimensions.
+
+
+ PLANCHE XXIX.
+
+ GROUPE D’HYPOGÉES, SITUÉS ENTRE CYRÈNE ET APOLLONIE.
+
+Cette façade est remarquable en ce qu’elle offre une disposition
+architectonique qu’on ne retrouve point ailleurs en Cyrénaïque, même
+parmi la Nécropolis de Cyrène. Cette disposition consiste dans une série
+de cadres monolithes, ornés de pilastres et d’une frise en triglyphes,
+placés chacun au-dessus de l’entrée d’un caveau sépulcral, et figurant
+ensemble un grand entablement. Ces cadres, dont il ne reste qu’un seul
+debout, étaient destinés à contenir des inscriptions relatives aux
+personnes ensevelies dans le caveau qu’ils surmontaient ; quelques
+lettres très-frustes s’aperçoivent encore sur ceux de ces cadres qui
+sont renversés au-devant du monument.
+
+
+ PLANCHES XXX, XXXII, XXXIII, XXXV, XXXVII, XL, XLII, XLIII.
+
+ VUES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+Ces dessins offrent collectivement la réunion des divers styles
+d’architecture employés successivement par les habitants de Cyrène à
+orner leurs tombeaux. Le dorique en forme le type principal, et
+l’imitation de l’architecture égyptienne s’y rencontre souvent, mais
+toujours dans les détails et jamais dans l’ensemble du monument. Le
+style propre à chacune des façades dessinées dans ces planches se trouve
+exactement répété, dans cette belle et vaste Nécropolis, sur une
+infinité d’autres façades de grottes sépulcrales plus ou moins
+détruites : il a paru suffisant de dessiner séparément les mieux
+conservées.
+
+
+ PLANCHES XXXI, XXXIV, XXXVI, XXXVIII, XLI, XLIV.
+
+ COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+Ces coupes, ainsi que les profils d’architecture qui les accompagnent,
+correspondent aux dessins en perspective des planches précédentes. Leur
+titre indique suffisamment celles des grottes auxquelles ils
+appartiennent, pour rendre toute autre explication superflue.
+
+
+ PLANCHES XXXIX, XLIII.
+
+ COUPES DE QUELQUES AUTRES FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE
+ CYRÈNE.
+
+Quoique ces façades soient d’un style différent de celles des planches
+précédentes, et qu’elles en complètent même la série, il a paru
+suffisant d’en donner un simple dessin au linéament, sans augmenter le
+nombre des vues en perspective qui offrent entre elles, dans cette
+Nécropolis, trop de monotonie de situation.
+
+
+ PLANCHE XLV.
+
+ VUE D’UN TOMBEAU, SITUÉ A L’EXTRÉMITÉ EST DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+Même observation que pour la XXXIXe et la XLVIIe planche.
+
+
+ PLANCHE XLVI.
+
+1. Coupe du tombeau situé à l’extrémité orientale de la Nécropolis de
+Cyrène.
+
+2. Façade d’un autre tombeau.
+
+
+ PLANCHE XLVII.
+
+Voir à la XXXIXe.
+
+
+ PLANCHE XLVIII.
+
+Plans de diverses grottes de la Nécropolis de Cyrène.
+
+
+ PLANCHE XLIX ET L.
+
+ PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+ CYRÈNE.
+
+Elle est taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis de Cyrène ;
+elle offre plus de richesses monumentales à elle seule que toutes les
+autres ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au
+milieu un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de
+peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux
+conservée, comme la plus remarquable, est celle-ci : elle occupe toute
+la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont
+les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle,
+et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple
+draperie, donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie
+et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est
+une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à
+préparer des mets, emblème sans doute des repas qui suivaient, dans
+l’antiquité, les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et
+de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout
+chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue,
+l’autre paraît consacrer les palmes et les couronnes, et le troisième,
+dans l’attitude d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé
+auprès de lui.
+
+Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique,
+produit au premier coup d’œil cette peinture intéressante.
+
+
+ PLANCHE LI.
+
+ PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+ CYRÈNE.
+
+Un berger y est représenté la houlette à la main, entouré d’un troupeau,
+et portant un mouton sur les épaules. On reconnaît bien là le bon
+pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la roideur des draperies et
+le mauvais goût du dessin indiquent le moyen âge, époque de la décadence
+des arts. Mais voici encore autour du tableau des poissons de
+différentes espèces posés en offrande, intention tellement évidente,
+qu’ils sont trois fois au moins plus grands que les moutons et le
+berger, et que l’artiste les a détachés du fond du tableau par une forte
+ombre, comme s’il avait voulu les y représenter suspendus en _ex-voto_.
+
+
+ PLANCHE LII.
+
+ PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+ CYRÈNE. 1 Paroi D ; 2 Paroi DX.
+
+Elle représente une chasse et un cirque. La première surprend au premier
+aspect, à cause du cerf qui en forme le principal sujet, et contre
+lequel un chasseur anime le soulouc, qu’il retient d’une main par un
+lien, et de l’autre agite un fouet pour stimuler son ardeur. Or, le
+cerf, comme Hérodote a pris soin de l’affirmer, et malgré l’erreur
+commise par les Maronites dans la géographie nubienne, ne se trouve
+nulle part en Afrique. Il fut donc apporté par les Grecs dans la
+Pentapole libyque ; cette peinture semble l’attester, de même que la
+cause de la naturalisation dans cette contrée peut être expliquée par
+d’autres monuments. Il faut sans contredit l’attribuer au culte de
+Diane, une des principales divinités des Cyrénéens.
+
+La seconde est fort bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux
+féroces, tels que le lion, le léopard s’élançant sur un taureau, avec un
+bouc, des gazelles et des chiens lévriers, que l’on reconnaît de suite
+pour les souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale.
+
+
+ PLANCHE LIII.
+
+ PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+ CYRÈNE. 1 Paroi _c_ ; 2 Paroi _a_.
+
+On y remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes
+voilà des formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur
+jour : pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et
+de l’autre l’aplomb, sont assez bien indiqués. Le sang coule des
+blessures et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue
+sur l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car, bien que
+l’athlète soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les
+airs, il est censé placé sur un plan horizontal ; mais cette
+inexpérience de perspective est trop connue dans les peintures antiques,
+pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même réflexion
+s’applique à la position aérienne de deux vases contenant l’huile et les
+pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails n’offrent aussi
+rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un scorpion suspendu à
+une main isolée, et ainsi représenté à côté du tableau. J’ignore si ce
+reptile dépourvu de venin peut devenir, comme tant d’autres, l’antidote
+du mal ; mais il est remarquable que les habitants actuels de la
+Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion pour arrêter la
+putréfaction des blessures.
+
+La paroi suivant celle décrite plus haut était entièrement occupée par
+un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un
+fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie
+par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses couleurs.
+Cette dernière particularité est remarquable en ce qu’elle n’existe, que
+je sache, dans aucun des sujets antiques analogues à celui-ci ; ce qui
+permet de croire que cet usage était local. Un homme à tête découverte,
+sans armure, et ayant seulement une baguette à la main, arrête le
+vainqueur ; tout porte à croire que ce personnage représente un héraut
+du camp. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux diverses
+parties de l’armure et des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne soit
+connu par d’autres monuments anciens funéraires de l’antiquité, et
+notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines
+de Pompéi.
+
+
+ PLANCHE LIV.
+
+ PEINTURES TROUVÉES SUR LA FRISE D’UN TOMBEAU, A CYRÈNE.
+
+Ces peintures sont dans une petite salle dont les parois, très-unies et
+peintes d’un vert tendre, lui donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet
+aérien que d’une excavation sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en
+rappelle seul la destination ; il est occupé par un sarcophage creusé
+dans le roc, et couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans
+chaque métope une peinture élégamment miniée, et d’une conservation
+parfaite. Mais ce qui augmente la surprise, c’est de reconnaître dans la
+série de ces petits tableaux les principales phases, ou les diverses
+occupations de la vie d’une esclave noire ; du moins telle est
+l’induction que j’ai tirée de ces charmantes peintures. J’ai cru y
+distinguer successivement les entretiens de l’amitié, l’éducation de
+jeune fille, l’ambition de la parure, les délassements figurés par
+l’exercice de la balançoire, le bain si nécessaire dans la brûlante
+Libye, et enfin le triste lit de mort sur lequel la négresse est
+étendue, les yeux éteints, et paraît être regrettée de son maître, le
+blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle dans une attitude de
+douleur.
+
+La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins
+remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes
+bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux,
+ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante
+avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec
+celles qui habitent le Fezzan.
+
+
+ PLANCHE LV.
+
+ INTÉRIEUR D’UNE GROTTE SÉPULCRALE CHRÉTIENNE : NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+Lors même que les peintures qui en couvrent les parois n’offriraient pas
+le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription
+cursive, précédée de la croix, la prouverait irrécusablement. Mais il
+convient de donner auparavant une idée de l’architecture et de la
+distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment
+monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la
+paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une
+petite voûte en plein cintre, sculptée en coquille : latéralement au
+sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très-
+élégante. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit avec
+celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, dont
+les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes
+détails que le précédent. Ces irrégularités qui choquent dans la
+description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en
+varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement
+entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne
+l’embellissent, voici quels en sont les emblèmes.
+
+Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du Seigneur ;
+mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal
+ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues
+lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de
+longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des
+treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une
+frise de festons tout autour du monument. Après cet emblème, le paon,
+accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux.
+Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois
+peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le
+sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il
+est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au
+milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu
+de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de
+roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux
+funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique.
+
+
+ PLANCHE LVI.
+
+ VUE D’UN SARCOPHAGE, DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE A CYRÈNE.
+
+Elle est située à l’ouest de la Nécropolis de Cyrène ; le sarcophage qui
+s’y trouve est magnifique, il est en marbre blanc avec son couvercle.
+Cette grotte, dont l’entrée et l’intérieur sont très-détériorés, formait
+une pièce ayant trois subdivisions, dont deux latérales à l’entrée, et
+la troisième au fond. Elles contenaient chacune un sarcophage en marbre
+de styles différents. Celui-ci est le seul conservé ; il a sur sa façade
+quatre cariatides, dont deux figures de filles et deux de garçons. Ces
+figures, ainsi que tous les autres dessins, sont sculptées en bas-
+relief ; elles soutiennent des guirlandes composées de feuilles de
+différentes espèces, de fleurs et de fruits. Au milieu et entre la
+guirlande soutenue par les figures de filles, est une tête de grandeur
+naturelle ; au milieu du cou est un nœud avec deux ganses. Entre les
+deux autres guirlandes, soutenues de chaque côté par deux cariatides de
+deux sexes, sont des têtes d’enfant. Les figures sont d’un bon style ;
+les draperies sont bien ménagées, et nouées à la grecque au-dessous du
+sein. Des trous ont été pratiqués en différents endroits sur cette
+façade, par les Arabes, dans le but de connaître ce que contenait le
+sarcophage avant qu’ils aient pu remuer le couvercle, qui se trouve
+maintenant un peu détourné. Aux deux côtés qui forment les extrémités du
+sarcophage est un simple réseau, au milieu d’une guirlande de même
+nature que celles de la façade, mais le dessin est brut. Il a sept pieds
+cinq pouces de long sur trois pieds huit pouces de large ; la hauteur de
+la caisse est de trois pieds trois pouces, et celle du couvercle d’un
+pied trois pouces.
+
+
+ PLANCHE LVII.
+
+ FRAGMENTS DE SARCOPHAGES EN MARBRE.
+
+Dans une chambre voisine de celle où j’ai trouvé le sarcophage décrit
+plus haut, je fis déblayer différents blocs de marbre ; un beau fragment
+m’offrit un guerrier armé de sa cuirasse, paraissant prêt à immoler une
+mère dont le fils est étendu à ses pieds. Ce même fragment, qui est la
+base mutilée du sarcophage, offre à son grand côté des restes d’une
+scène de même nature, des chevaux et des chiens pêle-mêle, fuyant
+précipitamment. Ce bas-relief permet de croire que le sarcophage a dû
+contenir un guerrier, ou une victime des fureurs de la guerre.
+
+
+ PLANCHE LVIII.
+
+ SARCOPHAGE SITUÉ DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE, PRÈS DE LA FONTAINE
+ D’APOLLON, A CYRÈNE.
+
+Il est en marbre blanc, ayant deux griffons sur un des grands côtés en
+bas-relief. Ils appuient une pate sur une espèce de vase long ou
+candelabre, d’où sort de la flamme ; les trois autres côtés du même
+dessin ont une frise en guirlandes, au sommet, suspendue à des têtes de
+bouc ; à leur base est une autre guirlande, et au fond un dessin en
+lignes contournées en S.
+
+
+ PLANCHE LIX.
+
+ TORSE COLOSSAL EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
+
+Il se trouve à soixante et dix mètres, vers l’ouest, du temple de César.
+Il est d’une grandeur colossale, en marbre blanc, représentant un
+guerrier. La cuirasse, enrichie de sculptures d’un travail fini, est
+d’une belle conservation ; on y distingue les emblèmes suivants : au
+milieu du poitrail une figure de femme ailée, la tête couverte d’un
+casque, et tenant d’une main un glaive, et de l’autre un bouclier, se
+tient debout sur une louve : il est presque inutile de dire que c’est là
+l’emblème de Rome la guerrière, portée par l’animal qui allaita son
+premier roi. Deux autres figures également ailées, sculptées
+latéralement à la précédente, paraissent représenter les génies qui
+présidaient aux destins de la ville héroïque. Les écailles semi-
+sphériques de la cuirasse, qui couvrent les bandelettes libyennes,
+contiennent aussi chacune des sculptures en relief, disposées
+symétriquement, parmi lesquelles on remarque des dauphins, les têtes de
+Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et autres symboles qui
+contribuent à orner ce beau torse sans trop le charger.
+
+Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux monument, si
+l’on observe ses dimensions colossales et le fini du travail, il est
+hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en lui la statue de
+l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son apothéose, ont
+chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce champ avec les
+colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois l’éclat.
+
+
+ PLANCHE LIX.
+
+ (_Portant par erreur le no LIX à double._)
+
+
+ FIG. 1.
+
+ _Plan des ruines d’un temple situé à Ptolémaïs._
+
+_a._ Pronaos qui contient encore trois colonnes debout avec leurs
+chapiteaux (_Voyez_ pl. LXVIII).
+
+_b._ Ouvertures qui communiquent à un souterrain voûté, divisé en neuf
+corridors, et destiné probablement à contenir de l’eau, usage qu’il
+offre encore maintenant.
+
+
+ FIG. 2.
+
+ _Plan d’une ancienne caserne de la même ville._
+
+_a._ Côté du mur où se trouve le rescrit d’Anastase Ier. _Voyez_ Relat.,
+page 179.
+
+_b._ Pièce contenant encore les anciens fourneaux de la caserne.
+
+_c._ Escalier pratiqué dans l’intérieur du mur et tout le long de
+l’enceinte.
+
+_d._ Entrées voûtées.
+
+_e._ Soupirail.
+
+
+ FIG. 3.
+
+_Plan d’un château sarrasin, situé sur la route qui conduit de Cyrène à
+ Ptolémaïs._
+
+
+ PLANCHE LX.
+
+ BAS-RELIEF ET TÊTES EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
+
+Parmi les débris du temple d’Apollon, on trouve ce bas-relief en marbre,
+représentant une jeune femme nue jusqu’à la ceinture, sans attribut de
+déesse, et paraissant couronner un buste dont il manque la tête.
+
+Ces deux têtes ont été trouvées parmi les ruines de Cyrène ; elles sont
+de marbre blanc. L’une est d’une dimension colossale, et l’autre de
+grandeur naturelle.
+
+
+ PLANCHE LXI.
+
+ PLAN D’UN HYPOGÉE, DIT KENNISSÈH (LES ÉGLISES) FAISANT PARTIE DE LA
+ NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+C’est au fond de cet hypogée que se trouvent les deux grottes de la
+planche XXXIX. Il est situé à peu près au milieu de la Nécropolis de
+l’Est, et est le plus remarquable de tous par sa grandeur et ses
+distributions.
+
+
+ PLANCHES LXII et LXIII.
+
+ INSCRIPTIONS TROUVÉES A CYRÈNE.
+
+
+ PLANCHE LXIV.
+
+ INSCRIPTIONS TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UN SANCTUAIRE, A CYRÈNE.
+
+
+ PLANCHES LXV et LXVI.
+
+ INSCRIPTIONS TROUVÉES A CYRÈNE.
+
+
+ PLANCHE LXVII.
+
+ VUE DU CHATEAU DE BÉNÉGDEM, SITUÉ SUR LA ROUTE DE CYRÈNE A PTOLÉMAÏS.
+
+Il est situé à l’ouest de Cyrène, et à une journée de chameau de la
+mer ; il a vingt-deux mètres et vingt centimètres de longueur, sur
+quarante-trois mètres quatre-vingt-cinq centimètres de largeur, formant
+un carré oblong. Sa longueur est de l’Est à l’Ouest. Ses deux grands
+côtés ont au milieu de leur longueur une tour carrée de six mètres
+quarante-cinq centimètres de largeur. Ces tours attenantes au mur
+d’enceinte forment deux ailes au monument, se projetant en dehors ;
+elles ont chacune une pièce voûtée ; le tout construit en dalles
+calcaires, liées entre elles par du ciment.
+
+
+ PLANCHE LXVIII.
+
+ VUE DES RUINES D’UN TEMPLE A PTOLÉMAÏS.
+
+Le premier plan de cette vue représente le parvis du temple, formé par
+une espèce de stuc, dans lequel sont enchâssés des cailloux roulés.
+Plusieurs ouvertures sont pratiquées sur la surface du parvis, qui en
+quelques endroits conserve encore des restes d’une mosaïque grossière,
+dont il était généralement revêtu. Les trois colonnes encore debout sont
+probablement le reste du propylée. On voit sur le massif de construction
+qui leur sert de base générale, deux inscriptions grecques dont une est
+renversée.
+
+
+ PLANCHE LXVIII.
+
+ (_Portant par erreur le no LXVIII à double._)
+
+ VUE DES RUINES DE LA PORTE OCCIDENTALE DE PTOLÉMAÏS.
+
+Deux grands massifs d’une égale dimension, ayant à leur côté Est une
+ouverture carrée à mi-distance de leur hauteur, portent à croire qu’ils
+peuvent être les restes de l’ancienne porte de Ptolémaïs, à l’extrémité
+Ouest de laquelle ils se trouvent. Les ruines du temple, qui est l’objet
+de la vue précédente, se voient à l’Est.
+
+
+ PLANCHE LXX.
+
+VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES, SITUÉS A L’OUEST DES RUINES DE PTOLEMAÏS.
+
+Le principal de ces tombeaux est construit sur un rocher taillé
+carrément. Il est orné à son sommet d’une frise du même style que celles
+que nous avons observées dans la Nécropolis de Cyrène. Il forme
+intérieurement une galerie, ayant de chaque côté cinq caisses ou caveaux
+dont les entrées sont ornées de frises simples, mais d’un bon goût. Au-
+dessus des caveaux est un second étage divisé en plusieurs pièces. Les
+autres tombeaux ou masses carrées que l’on aperçoit auprès de celui dont
+nous venons de parler, sont formés par des rochers isolés, dans
+l’intérieur desquels on a taillé une ou plusieurs chambres. L’extérieur
+est taillé à peu près en carré d’une manière assez grossière.
+
+
+ PLANCHE LXXI.
+
+ PLAN, COUPE INTÉRIEURE ET DÉTAILS DU GRAND TOMBEAU, SITUÉ A L’OUEST DE
+ PTOLÉMAÏS.
+
+_Voyez_ Relation, pages 180 et 181.
+
+
+ PLANCHE LXXIII.
+
+ INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE CASERNE ANTIQUE A PTOLÉMAÏS.
+
+
+ PLANCHES LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII, LXXVIII.
+
+ (_Cette dernière porte par erreur le no LXXIX._)
+
+ INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
+
+
+ PLANCHE LXXIX.
+
+ INSCRIPTIONS GRAVÉES SUR LES TOMBEAUX DE PTOLÉMAÏS.
+
+
+ PLANCHES LXXX, LXXXI, LXXXII, LXXXIII, LXXXIV, LXXXV, LXXXVI.
+
+ INSCRIPTIONS TROUVÉES A TEUCHIRA.
+
+
+ PLANCHE LXXXVII.
+
+ ENCEINTE DE L’ANCIENNE VILLE DE TEUCHIRA.
+
+Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte,
+formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence.
+Cette muraille, d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses
+angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices anciens.
+
+_a._ Bassins taillés dans la roche et creusés à leurs parois en grottes
+sépulcrales.
+
+_b._ Grande tour au centre de laquelle est un puits.
+
+_c._ Tours quadrangulaires qui servaient à défendre la ville.
+
+_d._ Côté de l’enceinte qui côtoie les bords de la mer ; il est presque
+totalement détruit.
+
+
+ PLANCHE LXXXVIII.
+
+VUE D’UNE GROTTE SÉPULCRALE, APPARTENANT AU MOYEN AGE, ET FAISANT PARTIE
+ DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+
+ PLANCHE LXXXIX.
+
+ RUINES D’UN GRAND MONUMENT SARRASIN A LADJEDABIAH.
+
+
+ PLANCHE XC.
+
+ VUE D’UN CHATEAU SARRASIN A LADJEDABIAH.
+
+On trouve ces ruines à treize lieues du cap Carcora, à trois des bords
+de la mer. _Voyez_ Relation, pages 268 et 269.
+
+
+ PLANCHE XCI.
+
+ VUE D’UN VILLAGE EN BRANCHES DE PALMIERS, A L’OASIS DE MARADÈH.
+
+A peu près au centre de Maradèh proprement dite est un rocher sur lequel
+sont les ruines d’un village, ayant un mur d’enceinte, et construit en
+pierres et terre : de ce point, on aperçoit toute l’étendue de l’Oasis
+au Nord de ces ruines ; derrière une petite chaîne de monticules ou
+rochers, qui divisent cette Oasis en deux parties, sont les ruines d’un
+autre hameau construit de la même manière que le précédent, ayant au
+milieu une espèce de tour carrée, comblée maintenant, et qui a dû servir
+de lieu de défense aux anciens habitants. Les nomades des environs de la
+Syrte viennent chaque année y recueillir les dattes ; mais n’osant
+résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits, ils se
+sont construit séparément des habitations en branches de palmiers.
+
+
+ PLANCHE XCII.
+
+ VUE DE L’OASIS DE LECHKERRÈH, VOISINE D’AUGILES.
+
+Dans cette Oasis, de même qu’à Maradèh, il n’y a point de village bâti,
+ce sont des huttes en branches de palmiers, entourées d’une enceinte de
+même nature. Les Arabes de Barcah y viennent séjourner en été avec leurs
+bestiaux, y sèment un peu d’orge, et recueillent les dattes, pour
+lesquelles ils paient un tribut au pacha de Tripoli. Je n’y ai trouvé
+qu’une dixaine d’hommes qui y sont domiciliés, et dont les ressources
+consistent en quelques chèvres. Ces habitants sont loin d’offrir
+l’aspect malheureux de ceux de Maradèh. On voit à Lechkerrèh un grand
+carré, ou enceinte fermée par un mur peu élevé, construit en pierres et
+terre, et ayant intérieurement à chaque angle une espèce de tour dont
+l’entrée est au-dessus du niveau du sol. Cette bâtisse et une autre
+d’une moins grande dimension qui est à côté, quoique toutes les deux
+fort ruinées, m’ont paru avoir été faites par les Arabes.
+
+
+ PLANCHE XCIII.
+
+ NÉGRESSE DU SOUDAN.
+
+Cette planche représente un groupe de jeunes négresses du Soudan,
+contrée de l’Afrique intérieure, avec lesquelles j’ai eu l’occasion de
+traverser des zones de sable : la régularité de leurs traits, la douceur
+animée de leurs grands yeux noirs, et la svelte souplesse de leur taille
+sont loin de présenter ces difformités du nez et des lèvres qui
+caractérisent la plupart des africaines.
+
+
+ PLANCHE XCIV.
+
+ DROMADAIRE BICHARIÈH, AVEC SES HARNAIS NUBIENS.
+
+
+ PLANCHE XCV.
+
+_Céraste._
+
+
+ PLANCHE XCVI.
+
+_Geranium uniflorum_ (n. s.).
+
+_Ornithogalum sessile_.
+
+
+ PLANCHE XCVII.
+
+_Senecio orientalis_.
+
+_Echium cyrenaïcum_.
+
+
+ PLANCHE XCVIII.
+
+_Stachis latifolia_.
+
+_Euphrasia cyrenaïca_.
+
+
+ PLANCHE XCIX.
+
+_Ranunculus asiaticus_.
+
+
+ PLANCHE C.
+
+_Nouveau genre de la famille des cyprès ; il croît auprès de la fontaine
+d’Apollon._
+
+
+ FIN DE L’EXPLICATION DES PLANCHES.
+
+
+[Note 393 : L’auteur de la Relation n’a d’autre mérite, pour la plupart
+des planches, que d’avoir pris sur les lieux, aussi fidèlement qu’il lui
+a été possible, les croquis qui ont servi, sous sa direction, à MM.
+Courtin et Adam fils à faire les dessins qui composent cet Atlas.]
+
+
+
+
+ NOTES
+ SUR
+ LES INSCRIPTIONS DE LA CYRÉNAÏQUE,
+
+ =PAR M. LETRONNE.=
+
+ * * * * *
+
+
+Parmi les inscriptions rapportées par M. Pacho, il n’en est qu’un petit
+nombre qui présentent de l’intérêt sous le rapport de l’histoire ou de
+la langue. Le reste n’offre que des noms propres. Un travail assez
+étendu sur ces inscriptions, que j’avais remis à M. Pacho, quelque temps
+avant sa mort, ne s’est point retrouvé. Dans les instans de trouble et
+d’égarement d’esprit qui ont précédé cette horrible catastrophe, cet
+infortuné voyageur a brûlé indistinctement, à ce qu’il paraît, un grand
+nombre de papiers, et mon manuscrit y a passé avec d’autres choses sans
+doute plus importantes. N’en ayant pas gardé de copie, je devrais le
+recommencer ; mais le temps me manque. On ne trouvera donc ici que le
+fragment que j’en avais détaché et publié dans le Journal des Savans,
+mars et mai 1828, et qui heureusement concerne les plus intéressantes de
+ces inscriptions. Pour les autres, comme elles ne renferment le plus
+souvent que des noms propres, on voudra bien se contenter d’une
+indication sommaire. Il en est même que je passerai tout-à-fait sous
+silence, parce que les copies de M. Pacho m’ont paru pouvoir suffire au
+lecteur instruit : on aura donc à peu près tout ce que mon travail
+pouvait offrir de réellement utile ; on ne perdra que quelques
+rapprochemens paléographiques ou chronologiques d’un médiocre intérêt.
+
+
+ CYRÈNE.
+
+
+ PL. LXII.
+
+No 1. Cette inscription est la seule qui soit en vers ; c’est une
+épitaphe en vers élégiaques qui, par son sujet et son mérite, peut
+enrichir l’anthologie grecque.
+
+En voici le texte restitué et la traduction[394] :
+
+
+ L. ~ΚΘ~. Τῖτος Πετρώνιος
+
+ Καπίτων, ἐτῶν ~ΔΚ~.
+
+ Βαιόν σοι τὸ μεταξὺ βίου θανάτοιό τ’ ἔθηκε
+
+ καὶ τύμβου, Καπίτων, καὶ θαλάμοιο, Τύχη,
+
+ Νύκτα μίαν ψεύϛιν, καὶ ἀνηλέα, τὴν ἄνις αὐλῶν,
+
+ τὴν δίχα σοι παϛῶν, τὴν ἄτερ εἰλαπίνης·
+
+ Αἲ, Αἲ τὴν ἐπὶ πέπλα, καὶ εἰς ἀμύριϛα πεσοῦσαν
+
+ ϛέμματα, καὶ βίβλους σεῖο, πρόμοιρε, τέφρην.
+
+ Οἲ θρήνοισι βοητὸν ὑμήναον· οἲ προκελεύθους
+
+ λαμπάδας ὑϛατίου καὶ κενεοῖο λέχους.
+
+
+ L’an XXIX. Titus Petronius Capiton, âgé de 24 ans.
+
+ La Fortune, Capiton, n’a mis pour toi, entre la vie et la mort, entre
+ l’hymen et la tombe, que l’intervalle d’une seule nuit, trompeuse,
+ impitoyable, sans instrumens de fête, pour toi sans lit nuptial, sans
+ festin. Infortuné jeune homme ! La poussière est tombée sur tes
+ vêtemens de noce, tes bandelettes non encore parfumées, tes couronnes
+ de biblus. Ah ! des gémissemens ont été ton chant d’hyménée ! Ah !
+ Hélas ! les flambeaux t’ont conduit à la couche dernière, que personne
+ ne doit partager.
+
+
+Selon l’usage des inscriptions funéraires qu’on trouve en Cyrénaïque, on
+a exprimé la date de la mort en années du règne du prince, mais sans
+indiquer le nom de ce prince. Cet usage singulier, et dont je ne puis
+m’expliquer le but, jette beaucoup d’obscurité sur l’époque de ces
+monumens. Ici, il n’y a point d’incertitude ; les noms Titus Petronius
+annoncent l’époque romaine, et l’année 29 ne peut convenir qu’à Auguste,
+puisque le règne d’aucun autre empereur n’a duré 29 ans. Le monument est
+donc de l’an 3 de notre ère.
+
+L’épitaphe suit l’énoncé de la date. Les lettres numérales ~ΔΚ~ sont
+placées en sens inverse, comme dans les inscriptions de Syrie. J’en ai
+vu plusieurs exemples parmi celles de la Cyrénaïque ; je n’en connais
+pas un seul sur les monumens de l’Égypte. Si j’en ai bien compris les
+détails, Titus Petronius Capiton est mort la nuit même qui devait être
+celle de ses noces. De là une opposition assez touchante entre les
+cérémonies nuptiales et les cérémonies funèbres. Il y a dans
+l’Anthologie une épigramme de Méléagre sur une jeune fille, morte aussi
+la veille de son mariage[395] ; elle l’emporte en grace et en
+correction ; mais je ne sais si l’inscription de Cyrène n’est pas d’une
+tournure plus ingénieuse.
+
+Il n’y eut qu’une _seule nuit_ (νὺξ μία), faible intervalle (βαιὸν τὸ
+μεταξὺ) entre l’hymen et la tombe (θαλάμου καὶ τύμβου) : les épithètes
+ψεύϛιν [_trompeuse_] et ἀνηλέα [_impitoyable_] semblent convenir mieux à
+la _fortune_, auteur du mal, qu’à la _nuit_, qui n’en a été que le
+témoin. La forme ψεῦϛις, pour le féminin de ψεύϛης, n’est pas connue ;
+on ne trouve que ψεύϛρια ou ψεύϛειρα. Cette nuit malheureuse fut ἄνις
+αὐλῶν _sine tibiis_, c’est-à-dire, qu’on n’entendit pas retentir le son
+des flûtes (αὔλημα τὸ γαμήλιον) qui accompagnait la marche des jeunes
+époux le jour de la noce[396] ; aussi la veille de ce jour s’appelait-
+elle προαύλια[397] ; et c’est pour cela que Philippe de Thessalonique
+dit de Vénus qu’elle aime λιγυρῶν αὐλῶν ἡδυμελεῖς χάριτας[398].
+
+Τὴν δίχα σοι παϛῶν. Le παϛὸς était proprement l’alcôve du lit, ou
+l’ensemble des rideaux qui l’enveloppaient[399] ; ce mot est ici pris
+comme synonyme de θάλαμος ; et δίχα παϛῶν est pour δίχα παϛοῦ : le
+pluriel est commun en ce cas. Ainsi, Méléagre, dans son épigramme déja
+citée : καὶ θαλάμων ἐπλαταγεῦντο θύραι[400] ; dans une adespote, on
+lit : πρόσθεν ἐμῶν θαλάμων[401] ; dans une de Persès : ὡραίους ἤγαγεν
+εἰς θαλάμους[402] ; ailleurs les deux mots sont réunis : ἐκ δ’ ἐμὲ παϛῶν
+νύμφην κἀκ θαλάμων ἥρπασ’ ἄφνως Ἀΐδας[403] ; enfin, dans une épigramme
+d’Agathias le scholastique : οὐδ’ ἐπὶ παϛοὺς ἠγάγετο[404]. C’est ce vers
+qui montre que Capiton était mort avant d’avoir conduit sa nouvelle
+épouse au domicile conjugal où se donnait le banquet de noces.
+
+Αἲ, αἲ τὴν... τέφρην. Ainsi Méléagre : Αἲ, αἲ τὰς μαϛῶν ψευδομένας
+χάριτας[405] ; et Philippe de Thessalonique : αἲ, αἲ πέτρον
+ἐκεῖνον[406]. Les leçons πεσοῦσαν et βίβλους pour βίβλου me semblent
+certaines ; et le pronom σεῖο se rapporte aux mots qui précèdent, et non
+pas à τέφρην.
+
+Voilà pour la syntaxe de ces deux vers ; mais les mots et le sens
+présentent plus d’une difficulté. Qu’est-ce que la _cendre_ TOMBÉE _sur
+ses voiles, ses bandelettes ou guirlandes_, etc. Cela se rapporte-t-il à
+quelque usage inconnu ! Je ne le pense pas. Il n’y a là, je crois,
+qu’une impropriété d’expression.
+
+D’abord, il me semble que πέπλα, ϛέμματα et βίβλοι σεῖο, désignent les
+vêtemens et les ornemens que portait Capiton. Nous voyons dans
+Chariton[407], que Callirhoé, nouvelle mariée, fut mise dans la tombe,
+couverte de toute sa parure de noce et de la couronne qui avait orné son
+front le jour de son mariage ; ce qui rappelle l’usage encore subsistant
+en Épire, où les époux sont parés, le jour de l’enterrement, de leurs
+couronnes nuptiales, quand ils n’ont pas changé de lien[408]. C’est, je
+pense, la parure de noce de Capiton que désignent les mots πέπλα,
+ϛέμματα et βίβλοι. Le premier désigne, par une expression spécifique, le
+vêtement en général, la ϛολὴ ou ἐσθὴς νυμφικὴ de Chariton, la γαμικὴ
+χλανὶς d’Aristophane[409], la robe préparée pour la noce, et que
+Chariton n’avait pu revêtir. Admète, dans Euripide, emploie le même mot,
+quand, après les funérailles d’Alceste, il rentre seule dans son
+palais : il compare les habits de deuil, μέλανες ϛολμοὶ, qu’il porte
+maintenant, aux vêtemens blancs, λευκὰ πέπλα, qui le paraient le jour
+qu’il y conduisit son épouse chérie[410]. Les ϛέμματα pourraient être
+des guirlandes ; je crois plutôt que ce sont les _bandelettes_
+(λημνίσκοι, _infulæ coronarum_) des couronnes qui devaient parer la tête
+de Capiton ; et βίβλοι doit désigner ces couronnes elles-mêmes : les
+mots ταινίαι et ϛέφανοι se trouvent souvent ensemble[411]. Il y avait
+une espèce de _biblus_ appelée ϛεφανωτρὶς, dont on tressait des
+couronnes. Agésilas, en Égypte, s’en était servi au témoignage de
+Théopompe[412] ; et Appien dit de Pharnace : βίβλον τις πλατεῖαν φέρων
+ἐξ ἱεροῦ ἐϛεφάνωσεν αὐτὸν ἀντὶ διαδήματος[413]. La fleur du biblus
+était-elle, en Cyrénaïque, employée spécialement aux couronnes
+nuptiales ? je l’ignore. Βίβλοι signifie donc ϛέφανοι ἐκ βίβλου, comme
+λωτοὶ, dans Méléagre[414], signifie des _flûtes_, αὐλοὶ ἐκ λωτοῦ, parce
+qu’on faisait avec le lotus une espèce de flûtes qu’Euripide appelle
+λίβυς λωτὸς[415], et qu’il nomme ailleurs λίβυς αὐλός[416]. L’épithète
+ἀμύριϛα jointe à ϛέμματα annonce qu’on n’avait pas eu le temps de
+parfumer ni les bandelettes, ni les couronnes ; ce qui s’explique par un
+passage d’Aristophane, où l’on voit qu’on ne les parfumait qu’au moment
+de conduire la mariée.... οὔτε μύροισιν μυρίσαι ϛακτοῖς ὁπόταν νύμφην
+ἀγάγησθον[417].
+
+Maintenant que signifie : « Hélas ! la cendre _tombée_ sur les vêtemens,
+les bandelettes, etc. ! » Cela ferait-il allusion à quelque usage
+inconnu, pour nous, de jeter de la cendre sur le linceul et les ornemens
+du mort ! L’expression πεσοῦσα me fait croire que τέφρη, cendre, par une
+impropriété d’expression peu surprenante dans cette épitaphe, a le sens
+de κόνις, employé souvent pour γῆ ou χθών. Ainsi : κούφη τοι γὰρ ἐμοὶ
+πέλεται κόνις[418] ; et ἀλλὰ τὰ [sc. ὀϛέα] μὲν κεύθει μικρὰ κόνις
+ἀμφιχυθεῖσα[419]. Le mot κόνις étant un synonyme de τέφρη, dans
+l’acception de _cendre_, le poète a cru que τέφρη pouvait se prendre
+pour un synonyme de κόνις dans le sens de _poussière_. Si τέφρη est pris
+ici pour κόνις, on voit que ἡ ἐπὶ πέπλα πεσοῦσα τέφρη revient à ἡ ἐπὶ π.
+πεσ. χθὼν ou γῆ et se rapporte à la _terre_, à la _poussière_ qui
+_tombe_, que l’on _jette_ sur le cadavre du mort, ce qui est exactement
+analogue à l’expression d’Euripide : κούφα σοι | χθὼν ἐπάνω ΠΈΣΕΙΕ,
+γύναι[420] ; et à cet autre du même : κακοῖς δ’ ἔφ’ ἔρμα ϛερεὸν
+ῈΜΒΆΛΛΟΥΣΙ γῆς[421]. Je crois que c’est là le sens que notre poète a
+donné à ces deux vers.
+
+Οἲ θρήνοισι βοητὸν ὑμήναον : le poète, ayant besoin d’un dactyle, a
+suivi ; pour ce mot, une orthographe singulière, en écrivant ὑμήναον au
+lieu de ὑμέναιον. On peut citer, pour son excuse, un passage de Sapho,
+cité par Héphestion, où de bons critiques ont laissé ὑμήναον[422]. On ne
+connaît que les composés ἀμφιβόητος, διαβόητος, ἐπιβόητος, περιβόητος et
+ἀβόητος[423]. Le simple βοητὸς ne s’est encore trouvé nulle part ; mais
+il n’a rien d’illégitime. L’expression rappelle le βοάσατ’ εὖ τὸν
+ὑμέναιον, ὦ, | μακαρίαις ἀοιδαῖς | ἰακχαῖς τε νύμφαν d’Euripide[424].
+Quant à la pensée, on en retrouve l’équivalent dans le θρῆνος ὀ ὑμέναιος
+d’Achilles Tatius[425], le εἰς δὲ γόους ὑμέναιος ἐπαύσατο de
+Parménion[426] et le θρῆνος δ’ εἰς ὑμέναιον ἐκώμασεν de Philippe[427].
+Mais ici la tournure est plus vive et plus expressive. L’_hyménée_ se
+chantait surtout après le festin de noce, lorsque les deux époux étaient
+conduits dans l’appartement conjugal[428] ; et de là, cette ingénieuse
+expression, dans l’épitaphe d’une jeune fille : οὐ δ’ ὑμέναιον | ᾖσέ τις
+οἰνοχαρὴς πρόσθεν ἐμῶν θαλάμων[429]. Capiton, conduit, non pas au lit
+nuptial, mais à la tombe, a eu des gémissemens pour chant d’hyménée.
+
+Il y a encore dans la dernière phrase une dilogie ingénieuse qui repose
+sur ce que la marche des jeunes époux, comme le cortége funéraire, était
+précédée par des flambeaux, désignés ici d’une manière pittoresque par
+les mots προκέλευθοι λαμπάδες λέχους. Les flambeaux d’hymen conduisaient
+au lit nuptial ; les flambeaux funèbres, à la couche dernière, idée
+exprimée dans l’épigramme de Méléagre : αἱ δ’ αὐταὶ καὶ φέγγος
+ἐδᾳδούχουν παρὰ παϛῷ | πεῦκαι, καὶ φθιμένᾳ νέρθεν ἔφαινον ὁδόν.
+
+Il se pourrait que κενὸν (λέχος) signifiât simplement _vain, inutile,
+stérile_, comme κενεαὶ ὠδῖνες dans Méléagre[430], et κενεὸς τάφος dans
+Grégoire le théologien[431]. Mais je crois que l’auteur lui a donné le
+sens propre de _vide, désert, solitaire_ ; Euripide fait dire à Admète :
+πέμπουσί μ’ ἔσο λέκτρων κοίτας ἐς ἐρήμους[432] ; et à la place du mot
+ἔρημος, il emploie κενὸς, un peu plus bas, γυναικὸς εὐνὰς εὖτ’ ἂν εἰσίδω
+κενάς[433]. Au lieu d’être conduit au lit nuptial, où devait se trouver
+la jeune mariée, Capiton est porté au lit funèbre qu’il occupe tout
+seul. D’ailleurs, s’il avait été marié, ce lit funèbre aurait été
+partagé un jour par sa femme, parce que la femme et le mari étaient le
+plus souvent renfermés dans le même tombeau : mais la couche dernière de
+Capiton est et sera toujours solitaire. C’est ce double sens qui me
+paraît compris dans le mot κενός.
+
+
+No 2. C’est la seule peut-être de toute la collection qui soit
+antérieure aux Lagides ; elle ne contient malheureusement que des noms
+propres, sans même qu’on sache à quelle affaire ils se trouvent liés, et
+quel est l’objet du monument.
+
+
+ PL. LXIII.
+
+No 1. Fragment d’inscription latine destinée, à ce qu’il paraît, à
+mentionner la dédicace ou l’érection d’un portique faisant partie d’un
+_Cesareum_, ou monument consacré à Jules César : l’inscription doit être
+du règne d’Auguste. (V. le voyage, p. 219 et suiv.)
+
+No 2. Cette inscription est placée au-dessus d’une fontaine d’Apollon ;
+il faut la lire :
+
+L. ~ΙΓ~ Διονύσιος Σώτα, ἱερειτεύων[434] τὰν κράναν ἐπεσκεύασε. « L’an
+XIII. Dionysius, fils de Sotas, exerçant la prêtrise, a réparé la
+fontaine. »
+
+Cette fontaine est tout près de ruines considérables qui ont appartenu à
+un temple. Ce sont la fontaine et le temple d’_Apollon_, si célèbres à
+Cyrène[435] ; les doutes à cet égard sont levés par le fragment de
+dédicace impériale. (no 10 de cette même pl.) M. Pacho l’a copié d’après
+sur une bande de marbre blanc, courbée comme l’arc d’un hémicycle et
+dont il occupe la courbe intérieure. Je soupçonne que ce bloc faisait
+partie du dossier d’un _exèdre_ qui a dû être fort grand ; car le bloc
+qui a deux pieds de long, est très-légèrement courbé. Cet édifice fut
+élevé en face du temple d’Apollon, avec l’argent fourni par les prêtres,
+comme le dit l’inscription dont il ne reste que ceci.
+
+ ·------------------------------------------------+
+ · ΤΩ ΣΕΒΑΣΤΩ ΑΡΧΙΕΡΕΩΣ ΣΩΤΕΡΙΑΣ ΚΟΙΝΤΟΣ ΛΟΥΚΑΝΙΟ |
+ · |
+ · ΤΟ ΣΕΚΤΑΣΙΩΝ ΤΩ ΑΠΟΛΛΩΝΟΣ ΙΕΡΕΩΝ ΕΠΙΔΟΣΙΟ |
+ · |
+ · ΑΝΕΘΗΚΕΝ. |
+ ·------------------------------------------------+
+
+Les mots ΤΩ ΣΕΒΑΣΤΩ ΑΡΧΙΕΡΕΟΣ qui commencent la seconde ligne annoncent
+qu’il s’agit d’Auguste. La place du mot ἀνέθηκεν qui a dû correspondre
+au milieu de l’inscription indique qu’il manque aux deux lignes
+précédentes trente-deux à trente-quatre lettres. Ces indications
+suffisent pour rétablir la première ligne ; quant à la seconde, cela est
+tout-à-fait impossible, puisque la lacune a dû être remplie par les
+titres de Quintus Lucanus qu’on ignore, et par le nom de l’édifice qu’on
+ne connaît pas davantage. Voici la lecture de ce qui existe encore, et
+la restitution de ce qu’il est possible de rétablir sans arbitraire.
+
+ +-------------------------------------+--------------------------------+
+ |Ὑπὲρ τῆς αὐτοκράτορος Καίσαρος, θεῶ ὑ|ιῶ, Σεβαϛῶ, ἀρχιερέως, σωτηρίας,|
+ | |Κόϊντος Λουκάνιος |
+ | | |
+ |. . . . . . . . . . . . . . . . . . .|. . . ἐκ τᾶς τῶν Ἀπόλλωνος |
+ | |ἱερέων ἐπιδόσιος |
+ | | |
+ | |ἀνέθηκεν. |
+ +-------------------------------------+--------------------------------+
+
+« Pour le salut de l’empereur César, fils du dieu [César], Auguste,
+grand pontife, Quintus Lucanius [. . . . . . . . a élevé ce . . . . . .
+. .], avec la contribution fournie par les prêtres d’Apollon. »
+
+Le seul changement que je me sois permis, c’est de faire un ι du τ au
+commencement de la première ligne, pour avoir la fin du mot υἱῶ (dor.
+pour υἱοῦ). Le mot ἐπίδοσις a le sens de _erogatio publicè facta_.
+
+No 3. Κλαυδία Βενόστα Κλαυδίου Καρτισθένους Μελίορος θυγάτηρ τὰν Κόραν
+καὶ τὸν ναὸν ἐκ τῶν ἰδίων ou bien ἐκ τῶν ἰδίων καὶ τὸν ναόν. « Claudia
+Venusta, fille de Claude Cartisthène Melior, [a élevé] à ses frais [la
+statue de] Proserpine en ce temple. »
+
+Inscription du temps de l’empereur Claude ou de Néron. L’expression τὰν
+Κόραν pour τὸ τᾶς Κόρας ἄγαλμα a été expliquée ailleurs[436]. Claudia
+Venusta avait fait élever à ses frais et _la statue et le temple_. Ainsi
+dans une inscription de Syrie[437] ... τὸν ναὸν καὶ τὸ ἄγαλμα ἐκ τῶν
+ἰδίων ἀνέθηκεν. Ce qui distingue celle de Cyrène, c’est que le verbe
+manque, sans qu’il en résulte la moindre équivoque.
+
+La même observation s’applique à celle du No 4, qui constate que la même
+_Claudia Venusta_ avait élevé une _statue et un temple_ à Bacchus.
+Κλαυδία Βενόστα Κλαυδίου Καρτισθένους Μελίορος θυγάτηρ Διόνυσον ἐκ τῶν
+ἰδίων σὺν τῷ ναῷ.
+
+Νo 5. Κλαυδίαν Ἀρατὰν Φιλίσκω θυγατέρα, φύσει δὲ Εὐφάνους, ματέρα
+Κλαυδίας Ὀλυμπιάδος, αἰωνίω γυμνασιαρχίδος, ἀρετᾶς ἕνεκα, Κυραναῖοι.
+« Les Cyréneens [ont honoré par ce monument], à cause de sa vertu,
+Claudia Arété, fille de Philiscus par adoption, d’Euphanès par nature,
+mère de Claudia Olympias gymnasiarque perpétuelle. »
+
+Cette inscription est du même temps que les deux précédentes. Ἀρατὰ pour
+Ἀρετή, dorisme comme Ἄρταμις, τράχω, ἅτερος pour Ἄρτεμις, τρέχω, ἕτερος.
+
+Φύσει δὲ, _par nature_, ce qui indique que Philiscus n’était que père
+adoptif. La même formule se lit ailleurs[438]. D’autres fois, on nommait
+le premier le père naturel, comme ἐπὶ ἱερέως Μέμονος τοῦ Ὀρεστείδου,
+κατὰ δὲ ποίησιν Εὐωνύμου[439].
+
+La fonction de gymnasiarque était aussi exercée par les femmes[440] ;
+mais la forme γυμνασίαρχος sert ordinairement pour les deux genres.
+
+No 7. Le nom propre est estropié : il paraît être celui d’une femme,
+Σαλυΐα, _Salvia_. L’inscription n’est remarquable que par le monogramme
+qu’on pourrait prendre pour celui du Christ, puisqu’il offre réellement
+les lettres ΧΡ, ce qui, avec les trois autres lettres ΑΙΝ, donne le mot
+χάριν (εὐνοίας). C’est le seul exemple que j’en connaisse.
+
+No 8. Fragment de l’inscription funéraire de Lucius Vibius Cattabus,
+fils de Lucius (Vibius Cattabus) ; il paraît y avoir eu [_faciendum_]
+_coeravit_ (pour _curavit_) : la même inscription était répétée en grec
+au bas. Il paraît y avoir Λεύκιος ὁ ὑὸς Λευκίου Κάτταβος... ὃς ἐποίησε.
+Ce n’est pas la seule fois que _faciendum curavit_ a été rendu par
+ἐποίησε.
+
+No 9. Inscription chrétienne d’un bas temps, pleine de fautes
+d’orthographe : κῖτε pour κεῖται, est fréquent dans les monuments de
+cette époque, de même que κὲ pour καὶ, τέθικαν pour τέθεικαν,
+iotacisme ; θεῶ pour θεοῦ, reste de dorisme.
+
+
+ Διμιτρία θυγάτηρ Γαίου τοῦ ὠνησαμένου τὸ μνῆμα τοῦτο ἐνθάδε κῖτε μετὰ
+ τοῦ υἱοῦ αὐτῆς θεῶ δούλου· οὗτοι ἐτελεύτησαν ἐπὶ.... Μαξίμου γενομένου·
+ τέθικαν αὐτοῖς Κάλλιππος ὁ ἀνὴρ αὐτῆς κὲ υἱὸς αὐτοῦ Γαῖος κὲ γαμβρὸς
+ αὐτοῦ Πανύβουλος καὶ μνήθητο αὐτῶν· ἐντὸς πηχῶν.
+
+
+ Démétria, fille de Gaius, qui a acheté ce monument, repose ici, avec
+ son fils, serviteur de Dieu.
+
+ Ils sont morts sous . . . . ., Maxime . . . . . et y ont été déposés
+ par Callippe, son mari ; par Caïus, fils de ce dernier, et Panybule,
+ son gendre. Accordez-leur un souvenir . . . . . coudées en dedans.
+
+
+ PL. LXIV.
+
+No 1. Tombeau avec deux noms propres estropiés ; il semble que ce soit
+Κοῖρος ou Κοῖτος Ἀριϛοκλίδα. « Cœrus ou Cœtus, fils d’Aristoclide. »
+
+Au-dessous Ἰάσονος τόπος. « Lieu de sépulture de Jason. »
+
+No 2. Ces inscriptions, trouvées dans un sanctuaire, ont été écrites par
+les gens qui venaient le visiter : ce sont des noms, ou tout seuls, ou
+suivis de ἥκω ou de ἦλθε.
+
+ Διοσκουρίδης.
+
+ Δίων ἥκω.
+
+ Ἕλεξ ἥκω.
+
+ Πρόθυμος ἥκω.
+
+ Ἴασος (?) ἥκω.
+
+ Ἀγαθοκλέα. Ἀγαθοκλῆ.
+
+ Σωσιϛρατίου. Ἀγαθοκλέους.
+
+ Ἰδουμαῖος.
+
+ ἦλ θε.
+
+D’autres _Iduméens_ y ont écrit leurs noms, probablement à la même
+époque ; ce sont :
+
+ Κοσβάρακος (?) puis........
+
+ Μαλίχου[441]. Κράτερος.
+
+ Ἰδουμαῖος. et Σύμμαχος.
+
+ Ἰδουμαῖος.
+
+On lit dans une autre : Τιβέριος Κλαύδιος Ἴϛρος τοῖς θεοῖς ἀπέδωκε
+θυσίαν. « Tibère Claude a fait un sacrifice aux dieux [adorés dans ce
+sanctuaire]. »
+
+On pourrait à la rigueur lire : πρὸς τοῖς θεοῖς, et entendre ici πρὸς
+dans le sens de παρὰ, si fréquemment employé dans ces sortes de
+locutions προσκύνημα παρὰ τῷ θεῷ ἐποίησε. Mais il manque un nom après
+_Tibère Claude_ ; je ne doute pas que M. Pacho n’ait passé deux lettres,
+et qu’il faille lire : Ἴστρος.
+
+
+ PL. LXV.
+
+Inscriptions sans intérêt, ne renfermant que des noms propres.
+
+Le No 3 est un fragment de _dédicace_ romaine ; on y distingue PONT.
+MAX. TRIB. [POTEST.]
+
+Le No 9 seul mérite quelque attention.
+
+Καλῇ τύχῃ. L. ~Ν.~ _à la bonne fortune_. L’an LV. (καλῇ τύχῃ, pour ἀγαθῇ
+τύχῃ).
+
+Πυραμαῖος Πυραμαίου, Pyramée, fils de Pyramée. Ἰλῖνε καλοκαγαθὲ
+Σέκονδε..... _Adieu, vertueux..... Ilinus secondus_.
+
+La même un peu plus haut.
+
+Ἀριϛοτέλης Σώσιος Ίαρεὺς Ἀπόλλωνος· μηθένα ἐντίθῃ.
+
+« Aristote, fils de Sosis, prêtre d’Apollon. Qu’on ne mette personne
+[dans ce tombeau]. »
+
+La formule μηθένα ἐντίθη est elliptique : il faut entendre sans doute la
+défense, si souvent répétée, d’enterrer dans le tombeau une autre
+personne qu’Aristote fils de Sosis. ΤΑΡΕΥΣ doit être ΙΑΡΕΥΣ pour ΙΕΡΕΥΣ,
+dorisme, comme ἱαρὸς pour ἱερὸς dans les tables d’Héraclée, et Ἱάρων
+pour Ἱέρων dans l’inscription du Casque trouvé à Olympie.
+
+
+ PL. LXVI.
+
+Noms propres.
+
+
+ PTOLÉMAÏS.
+
+
+ PL. LXXIII.
+
+Cette inscription qui commence par ces mots : Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ
+Ἀναϛάσιος ἀνίκητος..... σεβαστὸς Αὔγουστος[442], est un rescript de
+l’empereur Anastase relatif au service militaire. Ce rescript mérite
+d’occuper les loisirs d’un philologue exercé : mais la restitution en
+est bien difficile. (voir le voyage, page 178.)
+
+
+ PL. LXXIV.
+
+Il n’y a sur cette planche que trois inscriptions qui offrent de
+l’intérêt et méritent quelque attention.
+
+Les deux premières sont intéressantes surtout par la place qu’elles
+occupent. En effet, les pierres sur lesquelles elles sont gravées font
+partie du soubassement d’un temple ; l’une d’elles est même dans une
+situation renversée, et même tronquée, pour donner à la pierre les
+dimensions dont on avait besoin. Il est évident que ces pierres ont
+servi comme matériaux dans la construction de l’édifice. Avant de
+connaître cette particularité, et à la seule vue du dessin représentant
+les ruines de ce temple (Pl. LXVIII.) j’avais dit à M. Pacho que cet
+édifice n’était pas antérieur à la domination romaine. La présence de
+ces inscriptions met le fait hors de doute, comme on va le voir.
+
+Celle qui est dans une situation renversée est disposée ainsi :
+
+ +----------------------------+
+ |ΒΑΣΙΛΙΣΣΑΝ ΑΡΣΙΝΟΗΝΘΕΑ |
+ | |
+ |ΤΗΝ ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΥ ΚΑΙ ΒΕΡΕΝΙΚΗΣ|
+ | |
+ | ΗΠΟΛΙΣ |
+ +----------------------------+
+[Note du transcripteur : Cette inscription entière est à l'envers dans
+la source]
+
+Il est facile de voir que les deux premières lignes ont été tronquées,
+par le motif indiqué plus haut : il serait impossible de les rétablir si
+l’on ne pouvait savoir quelle a été leur longueur. Heureusement cette
+circonstance capitale se déduit de la position des mots Η ΠΟΛΙΣ qui
+forment à eux seuls la troisième leçon, puisqu’on ne peut douter qu’ils
+n’occupassent à très-peu près le milieu de l’inscription. On en conclut
+avec certitude qu’il manque seulement de huit à dix lettres aux deux
+lignes tronquées.
+
+Maintenant, si nous cherchons, dans la série des princes lagides, quelle
+est la _reine Arsinoë_, fille de Ptolémée et de Bérénice, nous ne
+trouverons que la seconde femme de Ptolémée Philadelphe, et sa sœur,
+fille de Ptolémée Soter et de Bérénice. L’inscription entière était
+donc :
+
+ +-----------------------------+ · · · · · · ·
+ | Βασιλίσσαν Αρσινόην, θεὰ|ν Ἀδελφὴν ·
+ | | ·
+ | τὴν Πτολεμαίου καὶ Βερενίκης|θεῶν Σωτήρων ·
+ | | ·
+ | ἡ πόλις. | ·
+ +-----------------------------+ · · · · · · ·
+
+« La ville [de Ptolémaïs honore par ce monument] la reine Arsinoë,
+déesse sœur, fille de Ptolémée et de Bérénice, dieux sauveurs. » C’est
+une dédicace qui fut probablement placée entière sur la base d’une
+statue, érigée peut-être à l’époque et à l’occasion du mariage d’Arsinoë
+avec son frère, en 276 avant J. C.
+
+L’autre inscription est entière, sauf quelques erreurs de copie faciles
+à corriger. La voici :
+
+ +-----------------------------------+
+ | ΒΑΣΙΛΕΑ ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΝ ΤΟΝ ΒΑΣ...Ε. Σ |
+ | |
+ | ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΥ ΚΑΙ ΒΑΣΙΛΙΣΣΗΣΚ.. ΕΟ |
+ | |
+ | ΠΑΤΡΑΣ ΑΔΕΛΦΟΝ,ΘΕΟΝ ΟΙΛΟΜΗΤΟΡΑ |
+ | |
+ | ΗΠΟΛΙΣ |
+ +-----------------------------------+
+
+
+ Βασιλέα Πτολεμαῖον, τὸν βασιλέως
+
+ Πτολεμαίου καὶ βασιλίσσης Κλεο
+
+ πάτρας ἀδελφὸν, θεὸν φιλομήτορα
+
+ ἡ πόλις.
+
+
+« La ville [de Ptolémaïs honore par ce monument] le roi Ptolémée frère
+de Ptolémée et de la reine Cléopatre, dieux Philométor. »
+
+C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un roi lagide est désigné,
+dans une inscription, par les mots FRÈRE _de tel et de telle_, au lieu
+de FILS _de tel roi et de telle reine_. Mais cette désignation
+s’explique facilement, ce me semble, et sert à donner la date précise de
+l’inscription.
+
+Le roi dont Philométor est ici qualifié le frère, est Évergète II, fils
+comme lui de Ptolémée Épiphane. La reine Cléopâtre ne peut être que la
+Cléopâtre, sœur de tous les deux, d’abord femme de Philométor, et qui,
+après la mort de son premier mari, en 147, fut épousée, en 146, par son
+autre frère Évergète II, et partagea le trône avec lui. Il est donc
+certain que l’inscription est postérieure à la mort de Philométor, en
+146. Mais comme on est également sûr que, l’année suivante, Évergète II
+répudia cette _sœur_ Cléopâtre, pour épouser la fille de cette princesse
+et de son frère[443], on a l’année précise de la dédicace, c’est-à-dire,
+l’an 145 avant notre ère. Cette dédicace est donc un hommage rendu à
+Philométor par les habitants de Ptolémaïs, peu de temps après la mort de
+ce prince. Sans doute la ville lui avait décrété une statue de son
+vivant : mais sa mort étant survenue avant qu’elle ne fût terminée, on
+dut le désigner nécessairement par le titre de _roi_, de _dieu
+Philométor_, en y ajoutant celui de _frère_ des deux princes qui
+occupaient alors le trône.
+
+Il est clair que des statues en l’honneur d’Arsinoë Philadelphe et de
+Ptolémée Philométor n’ont pas été détruites tant qu’a duré la dynastie
+des Lagides. Ce ne peut être qu’après leur domination que ces statues,
+ainsi que les dédicaces qui contenaient le nom des princes, ont pu être
+renversées, et les fragments des piédestaux employés dans la
+construction d’un édifice. Cette observation, indépendamment du
+caractère de l’architecture, prouve donc que le temple de Ptolémaïs dont
+M. Pacho a dessiné les ruines, appartient au temps de la domination
+romaine.
+
+La troisième est un fragment gravé sur une pierre encastrée dans le mur
+de Kasr-el-Askar à Ptolémaïs :
+
+ -----------------------
+ · ΕΒΑΣΤΟΣ ΑΝΤΟΝΙΑΚΑΛΥ ·
+ · ·
+ · ΚΑΙΣΑΡΟΣΘΜ ·
+ -----------------------
+
+Ce fragment n’est que le milieu d’une inscription en deux lignes. Il
+s’agit d’en retrouver le commencement et la fin ; quelque hardie que
+puisse paraître la restitution que je vais hasarder, je crois cependant
+que, comme elle satisfait aux conditions qu’exige l’état du monument,
+elle porte un assez grand caractère de certitude.
+
+D’après ce qui a été dit plus haut, la petite ligne qui commence par
+ΚΑΙΣΑΡΟΣΘΜ a dû se trouver au milieu de la grande ; c’est la principale
+condition que devra remplir la restitution de l’une et de l’autre.
+
+Et d’abord, le mot ΚΑΙΣΑΡΟΣ, dans les inscriptions impériales, est
+toujours suivi du mot ΣΕΒΑΣΤΟΥ, à moins qu’il ne s’agisse d’Auguste, le
+seul empereur qui ait été désigné par le simple mot ΚΑΙΣΑΡ : or, les
+lettres ΘΜ qui viennent après prouvent que le mot ΣΕΒΑΣΤΟΣ n’a pu le
+suivre. Cette dédicace appartient donc certainement au règne d’Auguste.
+
+Il devient vraisemblable que le nom ΑΝΤΩΝΙΑ qu’on lit à la première
+ligne, désigne _Antonia_, nièce d’Auguste, mère de Germanicus et de
+Claude, épouse de Drusus l’Ancien. S’il en est ainsi, son nom a dû être
+suivi de ceux de Claude Drusus, et en effet les lettres ΚΛΑΥ paraissent
+bien appartenir à ΚΛΑΥ [ΔΙΟΥ], nom qui était suivi de ΝΕΡΩΝΟΣ
+ΔΡΟΥΣΟΥ..... ΓΥΝΗ ou ΓΥΝΑΙΚΙ. Les noms de ce prince se présentent
+ordinairement dans un autre ordre (Nero Claudius Drusus) ; mais cette
+différence ne peut nous arrêter : bien des exemples de ce genre la
+justifieraient au besoin.
+
+En troisième lieu, les lettres ΕΒΑΣΤΟΣ, qui précèdent et qui proviennent
+évidemment de ΣΕΒΑΣΤΟΣ, ne peuvent cependant désigner Auguste ; car le
+nominatif en un tel endroit serait inexplicable. On peut encore regarder
+comme à peu près certain que c’est le reste du titre de φιλοσέβαστος,
+titre analogue à celui de φιλορώμαιος, que prennent souvent des
+particuliers et des villes, comme ceux de Carrhes, sur les médailles, et
+surtout à ceux de φιλοκαῖσαρ[444], φιλοτιβέριος, φιλοκλαύδιος[445],
+etc., épithètes de flatterie qui se trouvent sur des monuments écrits de
+différents genres. Ici φιλοσέβαστος désigne, dans le même sens, le
+dévouement du peuple de Ptolémaïs envers l’empereur Auguste. Il y avait
+donc, avant le mot Ἀντωνίᾳ, les mots Πτολεμαιέων ὁ δῆμος ὁ φιλοσέβαστος.
+
+Le mot ΚΑΙΣΑΡΟΣ, de la troisième ligne, doit dépendre de la date
+exprimée ἔτους ou Γ., selon l’usage : dans ce cas les lettres ΘΜ ne
+pouvaient être guère autre chose que le commencement d’un des mois
+égyptiens, les seuls qu’on trouve dans les inscriptions grecques de la
+Cyrénaïque : ces lettres ne conviennent à aucun autre mieux qu’à
+ΦΑΜΕΝΩΘ. Ainsi la date était exprimée comme dans ces inscriptions
+d’Égypte et de Nubie, ἔτους ΛΑ Καίσαρος, Θωϋθ[446], ou bien ἔτους ~ΛΒ~
+Καίσαρος, φαωφὶ[447], ou enfin L. ~ΛΑ~ Καίσαρος Παῦνι ΙΒ[448].
+
+Il est impossible de savoir si le quatrième du mois a suivi le nom
+φαμενὼθ, ce qui importe peu, puisqu’il ne s’agit que d’une seule lettre
+ou deux au plus. Les mots Καίσαρος φαμενὼθ devant correspondre au milieu
+de la première ligne, il doit se trouver autant de lettres avant celle
+qui correspond à la première de Καίσαρος, ou des deux lettres numériques
+qui ont pu suivre ce mot, c’est-à-dire, après celle qui est au-dessus de
+la dernière de φαμενὼθ ; or, cette condition importante est exactement
+remplie par la restitution suivante fondée sur les observations qui
+précèdent.
+
+ · · · · · · · · · · · · · · +--------------------+ · · · · · · · · · · · ·
+ ·Πτολεμαιέων ὁ δῆμος ὁ φιλοσ|έβαϛος Ἀντωνίᾳ, Κλαυ|δίου Νέρωνος Δρούσου ·
+ · | |Γερμανικοῦ γυναικὶ. L..·
+ · | | ·
+ · | Καίσαρος φα|μενὼθ... ·
+ · · · · · · · · · · · · · · +--------------------+ · · · · · · · · · · · ·
+
+« Le peuple philosébaste de Ptolémaïs, à Antonia, femme de Claude Néron
+Drusus Germanicus. L’an... de César, au mois de phaménoth. »
+
+
+ PL. LXXV.
+
+Inscriptions funéraires sans intérêt.
+
+Contentons-nous de citer : Ἰουλία Πρόκλα, ἐπόησεν ἑαυτῇ καὶ τοῖς αὑτῆς.
+
+
+ PL. LXXVI.
+
+Même observation que ci-dessus. On ne peut remarquer que celle-ci.
+
+Γ. Ἰούλιος Στέφανος ἐπόησεν ἐξ ἀρχιδίων τὸν σηκὸν καὶ τὰν ἐξέδραν καὶ
+τὸν περίβολον ἐξ ἰδιᾶν δαπανᾶν, ἑαυτῷ καὶ τοῖς τέκνοις.
+
+Caius-Julius-Stéphanus a fait construire des fondements ; le sécos,
+l’exèdre et l’enceinte à ses frais pour lui et ses enfants.
+
+Ἐξ ἀρχιδίων, locution inconnue, doit avoir le sens de ἐξ ἀρχῆς, ἐκ
+θεμελίων : elle annonce la corruption de la langue.
+
+
+ PL. LXXVII.
+
+Même observation.
+
+
+ PL. LXXIX (_bis_).
+
+Tombeau où l’on distingue les mots L ~ΙΒ~ Φαρμουθὶ ~Δ~ Πραξαγόρα
+Θεανοῦς. « An XII, 4 de Pharmuti [tombeau] de Praxagoras fils de
+Théano. »
+
+On remarquera la ligature qui, dans le mot Φαρμουθὶ, représente les deux
+lettres Φ Α.
+
+Autre tombeau, sur la base duquel on lit cette inscription d’un style
+qui décèle un très-bas temps.
+
+Κλα. Γαιανῷ καὶ συμβίῳ μου. Ἀπαγορεύω δὲ ἕτερόν τινα μὴ ἀνύξαι, μηδὲ
+θάψαι, ἐκτὸς εἰ μὴ παιδὶ αὐτοῦ· εἰ δ’ οὐ ἐκτείσει τῷ ταμείῳ ~Χ~ ~Α Φ~.
+
+« A Claude Gaïanus et à mon épouse [ce tombeau appartient] : je fais
+défense à personne d’ouvrir ce tombeau, ni d’y enterrer quelqu’un,
+excepté mon fils : si non, il paiera au trésor 1500 deniers. »
+
+Ἀνύξαι, pour ἀνοίξαι. On remarquera la faute ἐκτὸς εἰ μὴ, et le
+solécisme παιδὶ pour παῖδα. ϹΙΔΟΥΝ ne peut être que εἰ δ’ οὐ : le Ν est
+une faute du graveur.
+
+No 1. Σήστιος Κάρπος καὶ Σηστία...... υνις ἐποίησαν ἑαυτοῖς καὶ τοῖς
+ἰδίοις τέκνοις.
+
+« Sestius Carpus et Sestia.... ynis ont fait [ce tombeau] pour eux et
+leurs enfants. »
+
+No 2. Tombeau d’une jeune fille de deux ans.
+
+
+ . . . . . . . . . . . ἐτῶν δύο ἐνθάδε κεῖται
+
+ ταύτης ὁ πατὴρ ἀπαγόρευε ταῦτα λέγων, ὃς ἂν ἀνύξῃ
+
+ τὸ λαρνάκιον τοῦ τόπου, καὶ θάψῃ τινὰ, εἰσοίσει τῷ
+
+ ἱερωτάτῳ ταμείῳ δηνάρια πεντακόσια· θάρσει
+
+ ἡρωΐς ! οὐδεὶς ἀθάνατος.
+
+
+« . . . . . . . . . . . . . agée de deux ans, repose ici. Son père fait
+défense à qui que ce soit d’ouvrir la tombelle de cette sépulture, et
+d’y enterrer quelqu’un, à peine d’une amende de 500 deniers payables au
+trésor très saint.
+
+Ne t’afflige pas, héroïne : personne n’est immortel. »
+
+ὁ τόπος est le terrain concédé pour la sépulture, et τὸ λαρνάκιον,
+diminutif de λάρναξ, _la tombe_, comme on dit, le _sarcophage_, où le
+corps était renfermé. (ce diminutif manque aux lexiques.) ἀνύξη doit
+être par iotacisme pour ἀνοίξῃ de ἀνοίγειν, _ouvrir_ ; la formule
+θάρσει...... οὐδεὶς ἀθάνατος, est connue.
+
+No 3. Μ. Οὔλπιος Ἐπίνικος αὑτῷ καὶ τοῖς ἰδίοις· καὶ Ὀλπία Ἀθηναῒς ἑαυτῇ
+καὶ τοῖς ἰδίοις.
+
+« Μ. Ulpius Epinicus pour lui-même et les siens ; et Ulpia Athénaïs pour
+elle-même et les siens. »
+
+No 4. ~LΒ~. Παοινὶ ~ΚΒ~. ἐτελεύτησε Κλαύδιος Δράκων. L. Κ Δ μηνῶν ~Γ~
+ἁμερᾶν ~ΙΕ~.
+
+L~Ε~ Ἀθὺρ ~ΚΕ~ ἐτελεύτησε Κλαύδιος Ἀχιλλᾶς L. ~ΚΔ~ μηνῶν ~Ι,~ ἁμερᾶν
+~Ε.~
+
+« L’an II, le XXII de Payni, est mort Claude Dracon, âgé de 24 ans, 3
+mois, 15 jours.
+
+L’an V, le 25 d’Athyr, est mort Claude Achillas, âgé de 24 ans, 10 mois,
+5 jours. »
+
+No 5. Δ. Πετρώνιος Ἐπαφρόδιτος ἑαυτῷ καὶ τοῖς ἰδίοις.
+
+« L. Petronius Épaphrodite, pour lui et les siens. »
+
+No 6. Sur le grand tombeau. Τελεσίδοτος Φλαβίου Ἀντωνίου Σύλλας.
+
+« Télésidote Sylla fils de Flavius Antonius (Télésidote.) »
+
+No 7. L’inscription doit se lire : Αὔλου Καττιλίου Καπίτωνος.
+
+« tombeau d’Aulus Cattilius Capiton. »
+
+No 15. Probablement. L ~ΙΕ~ χοιακ ~K~ Γναῖος Σαβεῖνος ἐτῶν ~KB~.
+
+
+ TEUCHIRA OU ARSINOE.
+
+
+ PL. LXXX à LXXXVI.
+
+Les Inscriptions recueillies à Teuchira ne donnent que des noms propres.
+La seule qui mérite quelque attention est sur la PL. LXXXVI.
+
+C’est un fragment d’un distique funéraire fort mutilé, qu’on pourrait
+essayer de lire ainsi :
+
+
+ Θευπρόπιος ἐνθάδε κεῖμαι, ὃς ἐν θνητοῖσιν ἄριστος,
+
+ ὀκτωκαιδεκέτης, ζῆσεν ἅπαντα σοφός·
+
+Θευπρόπιος pour Θεοπρόπιος, orthographe fréquente dans les inscriptions
+du pays, reste de dorisme ; nom de trois syllabes par synérése.
+
+Le milieu du vers est bien incertain ; ἐν θνητοῖσιν ou bien ἐν ζωοῖσιν
+ἄριστος est plus sûr. Dans une adespote on dit d’un jeune homme (ἀκμὴν
+νέος) qu’il était ἀγαθὸς ἐν ἅπασιν. (no 6956 ou bien _Anthol. Palat._,
+11.817.) ὀκτωκαιδεκέτης est certain.
+
+Le reste est problématique ; on pourrait lire ζῆσεν ἅπαντα σοφῶς, dont
+le sens serait meilleur encore ; ainsi ζήσας ὡς δεῖ ζῆν. (même
+épigramme.)
+
+
+ FIN.
+
+
+[Note 394 : Les observations suivantes ont paru dans le Journal des
+Savans, mars, 1828.]
+
+[Note 395 : CXXV, _Anal._ 1, 38. _Anth. Pal._ VII, 182. Il y en a encore
+une d’Érinne (no 3), une de Philippe de Thessalonique (no 79), et une de
+Parménion (no 13), qui ont quelque analogie avec celle-ci.]
+
+[Note 396 : Villois _ad Long._ p. 303.]
+
+[Note 397 : Pollux, III, 39.]
+
+[Note 398 : N. LIV, _Anal._ II, 194. = _Anth. Pal._ tom. II, p. 679.]
+
+[Note 399 : Pollux, III, 37.]
+
+[Note 400 : V. 4.]
+
+[Note 401 : _Adespot._ 703. = _Anth. Pal._ VII, 407.]
+
+[Note 402 : No VI. _Anal._ II, 5. = _Anth. Pal._ VII, 487.]
+
+[Note 403 : _Adesp._ 710, a. = _Anth. Pal. append._ 229. = Jacobs, _ad
+Anthol._ XII, p. 286.]
+
+[Note 404 : _Anth. Pal._ VII, 567.]
+
+[Note 405 : CXXIV, 6. _Anal._ I, 36. = _Ant. Pal._ VII, 468.]
+
+[Note 406 : LXXVIII. _Anal._ II, 234. = _Anth. Palat._ VII, 554.]
+
+[Note 407 : I, p. 13, l. 20. = III, p. 66, l. 8. Lips.]
+
+[Note 408 : Pouqueville, _Voyage de la Grèce_ ; II, p. 53, 2e édit.]
+
+[Note 409 : _Aves_, 1692.]
+
+[Note 410 : _Alcest._ 925.]
+
+[Note 411 : D’Orvill. _ad Chariton_. p. 258. Lips.]
+
+[Note 412 : _Ap._ Plut. _in Agesil._ § 36. Athen. XV, p. 676, D. Conf.
+Boettiger’s _Sabina_, I, p. 228. Leipz. 1806.]
+
+[Note 413 : _Mithrid._ § III.]
+
+[Note 414 : _Anal._ I, p. 38 ; et Jacobs, t. VI, p. 139.]
+
+[Note 415 : _Troad._ 544. = _Helen._ 170.]
+
+[Note 416 : _Alcest._ 347. = _Herc. fur._ 684.]
+
+[Note 417 : _Plut._ 528.]
+
+[Note 418 : _Adespot._ 715. = _Anth. palat. app._ no 310. Agathias, à
+propos d’un enfant mort dans le ventre de sa mère, joue sur cette
+expression : χούφη σοι τελέθει γαϛὴρ, τέκος, ἀντὶ κονίης (ep. 78).]
+
+[Note 419 : _Adesp._ 722. = _Anth. palat. app._ no 212.]
+
+[Note 420 : _Alcest._ 462.]
+
+[Note 421 : _Helen._ 860.]
+
+[Note 422 : Hermann, _Elem. doctr. metr._ p. 28. = Neue _ad_ Sapph.
+_fragm._ p. 80, Berol. 1827.]
+
+[Note 423 : _Adespot._ 692.]
+
+[Note 424 : _Troad._ 335-337. Barn. = _Cf._ Seidler ad h. I.]
+
+[Note 425 : I, 13, p. 74, édit. Boden.]
+
+[Note 426 : No XIII, _Anal._ II, p. 203. = _Anth. Palat._ VII, 183.]
+
+[Note 427 : No LXXIX, _Anal._ II, p. 234. = _Anth. Palat._ VII, 186.]
+
+[Note 428 : Xénoph. Ephes. I, 8, p. 13, l. 14 : ἦγον τὴν κόρην εἰς τὸν
+θάλαμον, μετὰ λαμπάδων, τὸν ὐμέναιον ᾄδοντες.]
+
+[Note 429 : _Adespot._ 703. = _Anth. Pal. app._ 225.]
+
+[Note 430 : _Epigr. suprà laud._]
+
+[Note 431 : _Anth. Palat._ VIII, 229.]
+
+[Note 432 : Euripid. _Alcest._ 925.]
+
+[Note 433 : V. 945.]
+
+[Note 434 : Forme inconnue pour ἱερατεύω : on connaît déjà ἱερείτης et
+ἱερεῖτης.]
+
+[Note 435 : Thrige, _Res Cyren._ p. 95. Hafn. 1828. — Pacho, _Voyage_,
+p. 217, 218.]
+
+[Note 436 : _Rech. pour servir à l’hist. de l’Égypte_, etc., pag. 414.]
+
+[Note 437 : Burckhardt, _Trav. in Syria_, pag. 115.]
+
+[Note 438 : _Marm. Oxon._, no IX, l. 2.]
+
+[Note 439 : Ap. Jos. _Ant. Jud._, XIV, 10, 23.]
+
+[Note 440 : Vandale, _Dissert._, p. 627.]
+
+[Note 441 : C’est le _Malchus_ syriaque ; l’autre nom est-il dans le
+même cas ?]
+
+[Note 442 : Sur la réunion des mots σεβαστός et Αὔγουστος, voyez ce que
+j’ai dit dans l’analyse des Inscriptions de Vidua, p. 8.]
+
+[Note 443 : Recherches pour servir à l’histoire de l’Égypte, p. 153.]
+
+[Note 444 : Philo _ad Caïum_, p. 772 D, 778 D. — Inscr. dans Koehler,
+_Mon. de la reine Comosarye_, p. 68, 69.]
+
+[Note 445 : Spanh. _Præst. num._ p. 52, 477, 520, 524.]
+
+[Note 446 : Recherches, etc., p. 162.]
+
+[Note 447 : Les mêmes, p. 164.]
+
+[Note 448 : Les mêmes, p. 166.]
+
+
+
+
+ VOYAGE
+ DANS
+ LA MARMARIQUE,
+ LA CYRÉNAÏQUE
+ ET LES
+ OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH,
+
+ =PAR M. J.-R. PACHO.=
+
+ * * * * *
+ Planches.
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ PARIS,
+ LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS,
+ RUE JACOB, No 24.
+ * * * * *
+ 1828.
+
+
+[Décoration]
+
+
+
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
+
+Pl. I.
+
+VUE D’UN TEMPLE ANTIQUE À ABOUSIR.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
+
+Pl. II.
+
+1.
+
+RUINES D’UNE MOSQUÉE SITUÉE AUX ENVIRONS DU LAC MARÉOTIS.
+
+2.
+
+VUE D’UN ANCIEN PHARE À ABOUSIR.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
+
+Pl. III.
+
+VUE DU CHATEAU LAMAÏD.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
+
+Pl. IV.
+
+1.
+
+VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE À KASSABA ZARGHAH-EL-BAHARIÈH.
+
+2.
+
+VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE À KASSABA ZARGHAH-EL-GHUBLIÈH.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Marmarique.
+
+Pl. V.
+
+PLANS, COUPES ET DÉTAILS DE DIVERS MONUMENTS
+
+_Pachò del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. VI.
+
+VUE DU CÔTÉ ORIENTAL DE LA VILLE DE DERNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. VII.
+
+GROTTES SÉPULCRALES, DITES KÉNNISSIÈH, SITUÉES AUPRÈS DE L’ANCIENNE
+DARNIS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. VIII.
+
+VUE D’UN PONT, DANS LE VALLON DE DERNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. IX.
+
+1.
+
+RUINES D’UN MAUSOLÉE, SITUÉ AUPRÈS DE L’ANCIEN VILLAGE D’HYDRAX.
+
+2.
+
+INTÉRIEUR DU CHÂTEAU EL-HARÂMI, SITUÉ DANS LA VALLÉE DE TARAKENET À
+L’OUEST DE DERNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. X.
+
+RUINES D’ANCIENS THERMES SITUÉS DANS LA VALLÉE DE KOUBBÈH. 1, 2. COUPE
+ET PLAN DU FOND DE L’ÉDIFICE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XI.
+
+1, 2 ; VUE ET PLANS DE DEUX HYPOGÉES FUNÉRAIRES, SITUÉS DANS LA VALLÉE
+DE KOUBBÈH. 3, PLAN DU CHÂTEAU DE CHENEDIRÈH. 4, PLANS DES RUINES D’UN
+TEMPLE DE VÉNUS, SITUÉ AUPRÈS D’APHRODISIAS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XII.
+
+VUE DES GROTTES SÉPULCRALES DE MASSAKHIT.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XIII.
+
+PLAN ET INTÉRIEUR D’UN HYPOGÉE CHRÉTIEN, SITUÉ AUPRÈS D’APHRODISIAS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XIV.
+
+RUINES D’UN CHÂTEAU ANTIQUE, SITUÉ DANS LA PLAINE DE CHENEDIRÈH, ENTRE
+LES ANCIENNES VILLES D’ERYTHRON ET DE LIMNIADE.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XV.
+
+1.
+
+VUE DU KASSR SENNIOU.
+
+2.
+
+CIMETIÈRE ANTIQUE À SAFFNÈH.
+
+_Pachò del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XVI.
+
+VUE D’UN GRAND MONUMENT FUNÉRAIRE, SITUÉ DANS LES ENVIRONS DU GOLFE
+NAUSTATHMUS.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XVII.
+
+VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES SITUÉS DANS LA PLAINE DE ZAOUANI.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XVIII.
+
+VUE D’UN PETIT MAUSOLÉE, SITUÉ DANS LES ENVIRONS DU GOLFE NAUSTATHMUS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XIX.
+
+COUPES, PLANS ET DÉTAILS DES MONUMENTS SÉPULCRAUX DE ZAOUANI.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XX.
+
+RUINES D’UN ÉDIFICE ANTIQUE NOMMÉ GHABOU-DJAUS.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXI.
+
+RUINES DU CHÂTEAU DIOUNIS, SITUÉ DANS LA PLAINE DE L’ANCIENNE THINTIS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXII.
+
+VUE DES RUINES DE DJABORAH.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXIII.
+
+VUE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DES RUINES DE GHERNÈS.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXIV.
+
+VUE D’UN TOMBEAU CIRCULAIRE, SITUÉ SUR UNE COLLINE AUPRÈS DE GHERNÈS.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXV.
+
+PLANS ET COUPES DE DIVERS MONUMENTS DE LA CYRÉNAÏQUE ET DE L’OASIS
+D’AUGILES.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXVI.
+
+VUE DE MARSAH-SOUZA, ANCIEN PORT DE CYRÈNE.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXVII.
+
+COLONNES ET CHAPITEAUX DE DIVERS TEMPLES DE LA CYRÉNAÏQUE.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXVIII.
+
+RUINES DU QUAI D’APOLLONIE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXIX.
+
+VUE D’UN GROUPE D’HYPOGÉES FUNÉRAIRES, SITUÉS DANS UNE VALLÉE, ENTRE
+CYRÈNE ET APOLLONIE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXX.
+
+PREMIÈRE VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXI.
+
+COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DE LA PLANCHE XXX.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXII.
+
+DEUXIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXIII.
+
+TROISIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXIV.
+
+COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DES PLANCHES XXXII ET XXXIII.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXV.
+
+QUATRIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXVI.
+
+COUPES ET DÉTAILS DE LA FAÇADE DE LA PLANCHE XXXV, ET D’UN TOMBEAU,
+SITUÉ DANS LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXVII.
+
+CINQUIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXVIII.
+
+PLAN ET COUPE DES HYPOGÉES DE LA PLANCHE XXXVII.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XXXIX.
+
+COUPE DE L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+COUPE DE L’ENTRÉE DES GROTTES DITES KENNISSIÈH ; NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XL.
+
+SIXIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLI.
+
+COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DE LA PLANCHE XL.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLII.
+
+SEPTIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLIII.
+
+HUITIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLIV.
+
+COUPE ET DÉTAILS DE L’INTÉRIEUR D’UNE DES GROTTES SÉPULCRALES DE LA
+PLANCHE XLIII.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLV.
+
+VUE D’UN TOMBEAU SITUÉ À L’EXTRÉMITÉ ORIENTALE DE LA NÉCROPOLIS DE
+CYRÈNE.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLVI.
+
+1, COUPE DU TOMBEAU, SITUÉ À L’EXTRÉMITÉ ORIENTALE DE LA NÉCROPOLIS DE
+CYRÈNE ; 2, FAÇADE D’UN AUTRE TOMBEAU.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLVII.
+
+COUPES DE DEUX FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLVIII.
+
+PLANS DE DIVERSES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del. Courtin min._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XLIX.
+
+PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+CYRÈNE ; PAROI b.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. L.
+
+CONTINUATION DE LA PEINTURE TROUVÉE SUR LA PAROI b D’UNE GROTTE DE LA
+NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LI.
+
+PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+CYRÈNE.
+
+_Pachò del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LII.
+
+1.
+
+2.
+
+PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+CYRÈNE : 1, PAROI d ; 2, PAROI d, x.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LIII.
+
+1.
+
+2.
+
+PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE
+CYRÈNE : 1, PAROI c ; 2, PAROI a.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LIV.
+
+PEINTURE TROUVÉE SUR LA FRISE D’UN TOMBEAU, À CYRÈNE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LV.
+
+INTÉRIEUR D’UNE GROTTE SÉPULCRALE CHRÉTIENNE : NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LVI.
+
+VUE D’UN SARCOPHAGE, DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE À CYRÈNE.
+
+_Pachò del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LVII.
+
+FRAGMENTS DE SARCOPHAGES EN MARBRE.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LVIII.
+
+SARCOPHAGE, SITUÉ DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE, PRÈS DE LA FONTAINE
+D’APOLLON, À CYRÈNE.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LIX.
+
+TORSE COLOSSAL EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
+
+_Pacho del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LIX.
+
+1, PLAN DES RUINES D’UN TEMPLE, SITUÉ À PTOLÉMAÏS ; 2, D’UNE ANCIENNE
+CASERNE DE LA MÊME VILLE ; 3, D’UN CHÂTEAU SARRASIN, SITUÉ SUR LA ROUTE
+QUI CONDUIT DE CYRÈNE À PTOLÉMAÏS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LX.
+
+BAS-RELIEF ET TÊTES EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE.
+
+_Pachò del._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXI.
+
+PLAN D’UN HYPOGÉE SÉPULCRAL, DIT KENNISSIÈH (_LES ÉGLISSES_) FAISANT
+PARTIE DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXII.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXIII.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXIV.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UN SANCTUAIRE, À CYRÈNE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXV.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXVI.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXVII.
+
+VUE DU CHÂTEAU DE BÉNÉGDEM, SITUÉ SUR LA ROUTE DE CYRÈNE À PTOLÉMAÏS.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXVIII.
+
+VUE DES RUINES D’UN TEMPLE, À PTOLÉMAÏS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXIX.
+
+VUE DES RUINES DE LA PORTE OCCIDENTALE DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXX.
+
+VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES, SITUÉS À L’OUEST DES RUINES DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXI.
+
+PLAN, COUPE INTÉRIEURE ET DÉTAILS DU GRAND TOMBEAU SITUÉ À L’OUEST DE
+PTOLÉMAÏS.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXIII.
+
+INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE CASERNE ANTIQUE À PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXIV.
+
+INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXV.
+
+INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXVI.
+
+INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXVII.
+
+INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXVIII.
+
+INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXIX.
+
+INSCRIPTIONS GRAVÉES SUR DES TOMBEAUX DE PTOLÉMAÏS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXX.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXI.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXII.
+
+INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXIII.
+
+INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXIV.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXV.
+
+INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXVI.
+
+INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXVII.
+
+ENCEINTE DE L’ANCIENNE VILLE DE TEUCHIRA.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXVIII.
+
+VUE D’UNE GROTTE SÉPULCRALE, APPARTENANT AU MOYEN ÂGE, ET FAISANT PARTIE
+DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. LXXXIX.
+
+RUINES D’UN GRAND MONUMENT SARRASIN, À LADJEDABIAH.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XC.
+
+VUE D’UN CHÂTEAU SARRASIN À LADJEDABIAH.
+
+_Pacho del. Courtin min._
+
+_Adam sculp._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
+
+Pl. XCI.
+
+VUE D’UN VILLAGE EN BRANCHES DE PALMIERS, À L’OASIS DE MARADÈH.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
+
+Pl. XCII.
+
+VUE DE L’OASIS DE LECHKERRÈH, VOISINE D’AUGILES.
+
+_Courtin del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XCIII.
+
+NÉGRESSES DU SOUDAN.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
+
+Pl. XCIV.
+
+DROMADAIRE BICHARIÈH, AVEC SES HARNAIS NUBIENS.
+
+_Adam fils del._
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Audjelah.
+
+Pl. XCV.
+
+CÉRASTE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XCVI.
+
+GERANIUM UNIFLORUM (_n. s._)
+
+ORNITHOGALUM SESSILE.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XCVII.
+
+SENECIO ORIENTALIS. – ECHIUM CYRENAICUM.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XCVIII.
+
+STACHYS LATIFOLIA. – EUPHRASIA CYRENAICA.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. XCIX.
+
+RANUNCULUS ASIATICUS.
+
+_Adam sc._]
+
+[Illustration :
+
+Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque.
+
+Pl. C.
+
+NOUVEAU GENRE DE LA FAMILLE DES CYPRÈS.
+_Il croit auprès de la Fontaine d’Apollon._
+
+_Adam sc._]
+
+
+
+
+Note du transcripteur :
+
+
+ Dans le tome du texte :
+
+ Le Yāʾ sans points ى a été transcrit comme Yāʾ ي.
+
+ Les caractères surlignés dans la source sont ici entourés de ~.
+
+ La NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE M. PACHO peut être placée à la
+ fin de l'ouvrage selon l'exemplaire consulté.
+
+ Page i (dans la Notice), " dernier de ceux qn’on éprouve " a été
+ remplacé par " qu’on "
+
+ Page iv (x2), " Becchey " a été remplacé par " Beechey "
+
+ Page xvii, " dévouement des deux frères Philœnes " a été remplacé par
+ " Philænes "
+
+ Page 41, " à monter l’_Akabah_ et _Soloum_ " a été remplacé par
+ " l’_Akabah el Soloum_ "
+
+ Page 57, " 27° 34″ 30″ jusqu’au 20° 49″ de longitude " a été remplacé
+ par " 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ "
+
+ Page 75, " _bammièh_ et les _melloukhièk_ " a été remplacé par
+ " _melloukhièh_ "
+
+ Page 106, note 124, " carte de l’empire romain de Danville " a été
+ remplacé par " d’Anville "
+
+ Page 128, note 155, " Specimen Hist. arab. ed. Vhite " a été remplacé
+ par " White "
+
+ Page 146, " d’_Hiarah_[174] " a été remplacé par " [175] "
+
+ Page 155, note 180, " ORIENS, Christ. t. II, p. 630. " a été remplacé
+ par " Oriens Christ. "
+
+ Page 161, note 183, " ORIENS, Christ. " a été remplacé par " Oriens
+ Christ. "
+
+ Page 179, note 222, " Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXII. " a
+ été remplacé par " LXXI. "
+
+ Page 184, " Parœtonium " a été remplacé par " Parætonium "
+
+ Page 184, " la belle enceinte de _Teuhira_ " a été remplacé par
+ " _Teuchira_ "
+
+ Page 218, " au temple d’Apollon[273] " a été remplacé par " [274] "
+
+ Page 229, " marbre richement sculpté[287] " a été remplacé par
+ " [286] "
+
+ Page numérotée 232 après la page 233 changée en 234.
+
+ Page 242, Deuxième ref. à note 312 et ref. à note 313 changées à 313
+ et 314, respectivement.
+
+ Page 243, " Barcah s’abtiennent de boire " a été remplacé par
+ " s’abstiennent "
+
+ Page 249, " de Libye _siphifère_ " a été remplacé par " _silphifère_ "
+
+ Page 252, " les Cyrénéens à l’emperenr Néron " a été remplacé par
+ " l’empereur "
+
+ Page 281, note 385, " SOLIN. Polysth. " a été remplacé par
+ " Polyhst. "
+
+ Page 285, 286, 288, 291, " Parœtonium " a été remplacé par
+ " Parætonium "
+
+ Page 286, " ANTIPHRŒ " a été remplacé par " ANTIPHRÆ "
+
+ Page 286, " APOLLONIUS DE RHODES, cité, 281, " a été remplacé par
+ " 221 "
+
+ Page 288, " BOMBŒA " a été remplacé par " BOMBÆA "
+
+ Page 293, " de la ville de Cyrène, 322, 224. " a été remplacé par
+ " 223, 224. "
+
+ Page 293, " HERMŒA EXTREMA " a été remplacé par " HERMÆA "
+
+ Page 294, " HIERŒA " a été remplacé par " HIERÆA "
+
+ Page 295, " LŒA " a été remplacé par " LÆA "
+
+ Page 299, " PLATÉE [...] 54, 36, note. " a été remplacé par " 54, 86,
+ note. "
+
+ Page 300, " même qne celle dont parle Hérodote " a été remplacé par
+ " que "
+
+ Page 309, " considérable de son commmerce d’exportation " a été
+ remplacé par " commerce "
+
+ Page 371, " l’aspect qu’offrent en Cynéraïque un grand " a été
+ remplacé par " Cyrénaïque "
+
+ Page 383, " _Cette dernière porte par erreur le no LXXVIII._ " a été
+ remplacé par " LXXIX "
+
+ Page 385, " ils paient un tribu au pacha de Tripoli " a été remplacé
+ par " tribut "
+
+ Page 391, note 427, " p. 234. — _Anth. Palat._ " a été remplacé par
+ " p. 234. = _Anth. Palat._ "
+
+ Page 396, Ajouté ) après " ἀγαθῇ τύχῃ "
+
+ Page 401, " Γερμανικου " avec un accent circonflexe sur omicron a été
+ remplacé par " Γερμανικοῦ "
+
+ L'ERRATA pour le VOCABULAIRE DU LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH a été
+ appliqué.
+
+ De plus, quelques changements mineurs de ponctuation ont été apportés.
+
+ Autrement, la plupart des variations orthographiques ont été laissées
+ telles quelles.
+
+
+ Dans le tome de planches ou atlas :
+
+ Dans la planche IX la Fig. 1 est devenue la Fig. 2 et viceversa.
+
+ La première planche numérotée LXXIX a été changée en LXXVIII.
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76884 ***