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diff --git a/76884-0.txt b/76884-0.txt new file mode 100644 index 0000000..566da8a --- /dev/null +++ b/76884-0.txt @@ -0,0 +1,20237 @@ + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76884 *** + + VOYAGE + DANS + =LA MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE.= + + + ...........mi gioverà narrar altrui + + Le novità vedute, e dire : Io fui. + + Gerus. liber. cant. XV. + + + + + IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, + IMPRIMEUR DU ROI ET DE L’INSTITUT, + RUE JACOB, No 24. + + + RELATION + D’UN VOYAGE + DANS + =LA MARMARIQUE, LA CYRÉNAÏQUE,= + ET LES + OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH, + + ACCOMPAGNÉE DE CARTES GÉOGRAPHIQUES ET TOPOGRAPHIQUES, + ET DE PLANCHES + REPRÉSENTANT LES MONUMENTS DE CES CONTRÉES. + + PAR M. J. R. PACHO. + +_Ouvrage publié sous les auspices de S. E. le Ministre de l’Intérieur._ + + Dédié au Roi. + +[Décoration] + + =PARIS.= + LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS, + RUE JACOB, No 24. + * * * * * + MDCCCXXVII. + + + + + _Au Roi._ + + Sire, + +_Parmi les contrées illustrées par d’antiques souvenirs, la Cyrénaïque, +une des plus interessantes à connaître, restait néanmoins peu connue. La +géographie et l’histoire demandaient dès long-tems un voyageur assez +heureux, pour soulever le voile qui la dérobait à la curiosité +européenne ; plusieurs l’avaient tenté, aucun n’y avait complétement +réussi, j’osai à mon tour l’entreprendre._ Sire, _vous avez accueilli, +avec votre royale et indulgente bienveillance, mes faibles travaux, et +vous avez bien voulu leur accorder une brillante récompense, en agréant +la Dédicace de l’ouvrage dans lequel j’ai réuni leurs résultats. Cette +haute faveur est le plus puissant encouragement que j’aie pu +ambitionner, et le gage le plus sûr du succès de mes efforts._ + +_Daignez agréer,_ Sire, _l’hommage de ma reconnaissance, et celui du +profond respect avec lequel_ + +_Je suis,_ + + Sire, + + De Votre Majesté, + + _Le très-humble et très-obéissant Serviteur + et fidèle Sujet,_ + + J. R. PACHO. + + + + + =PREMIÈRE PARTIE.= + + * * * * * + + _MARMARIQUE._ + + +[Illustration : CARTE DE LA MARMARIQUE ET DE LA CYRÉNAÏQUE COMPRENANT +_les Oasis voisines de ces Contrées ; Dressée par M. J.R. PACHO, d’après +ses observations Astronomiques et ses Itinéraires, et appuyée en +plusieurs points, sur les Cartes et les observations les plus récentes. +1826.] + + + + + * * * * * + + NOTICE + SUR LA VIE ET LES OUVRAGES + DE + =M. PACHO ;= + + PAR M. DE LARENAUDIÈRE, + SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA COMMISSION CENTRALE DE LA SOCIÉTÉ DE + GÉOGRAPHIE. + + * * * * * + + +Les dernières lignes du voyage dans la Cyrénaïque étaient tracées ; +quelques jours encore, et M. Pacho allait jouir de toute sa gloire. Mais +l’inflexible destin en avait autrement ordonné. Une mort déplorable dans +l’âge où la mort est lointaine est venue tout à coup arrêter dans sa +course ce voyageur accoutumé depuis long-temps à lutter contre les +obstacles, à se roidir contre les difficultés et les mauvais jours. Il +avait déja beaucoup fait pour captiver les suffrages de l’Europe +éclairée, et son zèle promettait encore de nouvelles découvertes. Nous +étions loin de nous attendre à faire précéder son premier ouvrage d’un +tribut à sa mémoire. + +JEAN-RAIMOND PACHO naquit à Nice le 23 janvier 1794, de Joseph Pacho, +négociant riche et estimé, dont les ancêtres étaient d’origine suisse. +Orphelin à huit ans, dans l’âge où l’on a besoin des soins maternels et +de la vigilante tendresse d’un père, il fut placé au collége de Tournon, +département de l’Ardêche. Là, son goût pour le dessin et la botanique se +développa tout à coup, et n’eut d’autre rival que son penchant pour la +poésie. C’était d’assez mauvaises dispositions pour l’aride étude des +lois à laquelle on le destinait. Le cours de droit qu’il suivit à Aix, +en 1812, ne fut pas terminé ; il l’abandonna, en 1814, pour retourner +dans sa patrie, où il recueillit la part qui lui revenait dans +l’héritage de ses parents. Maître d’une fortune toute mobilière à cette +époque de la vie où le soin de l’avenir n’occupe guère, où le besoin de +conserver est le dernier de ceux qu’on éprouve, M. Pacho alla voyager en +Italie et séjourna quelque temps à Turin. Ce voyage n’enrichit que son +esprit, n’accrut que ses connaissances, et n’augmenta que son +enthousiasme pour les beaux-arts et les monuments de l’antiquité. Sa +fortune en souffrit. Il vint à Paris, en juillet 1817, dans le dessein +de l’améliorer. Il crut que la peinture pouvait le conduire à l’aisance, +et le genre d’Isabey fut celui qu’il adopta. Il s’essayait dans +l’imitation périlleuse d’un grand modèle, lorsque son frère négociant à +Alexandrie l’appela près de lui. Il s’y rendit avec toutes les illusions +de l’espérance ; elles se dissipèrent promptement ; et, après une année +de séjour sans résultat, il revint à Paris reprendre ses pinceaux. +Quelques portraits faiblement payés, quelques articles de journaux moins +lucratifs encore, étaient loin de suffire à son existence. Il +s’inquiétait de son avenir lorsque son frère l’engagea à se rendre une +seconde fois en Égypte. Il arriva au Caire le 12 février 1822. Pendant +les premiers mois de son séjour, il s’occupa à dessiner quelques-uns des +monuments de cette grande cité et des environs. Il soumit ses essais à +M. Jumel, alors directeur d’une des filatures de coton du Pacha, qui +s’engagea à lui fournir les fonds nécessaires pour explorer la Basse- +Égypte. Il la parcourut depuis le mois de décembre 1822 jusqu’en avril +1823, époque à laquelle une disgrace essuyée par M. Jumel lui enleva les +moyens de soutenir cette entreprise scientifique. Sa mort, arrivée peu +de mois après, renversa toutes les espérances de M. Pacho, et l’obligea +à garder en portefeuille un grand nombre de dessins, plus ou moins +curieux, de sites, de monuments et d’objets d’histoire naturelle. A côté +de ces stériles richesses, il languissait inoccupé et sans appui dans la +ville du Caire ; les soucis de l’inaction, si puissants sur les +imaginations ardentes, altéraient sa santé ; l’épuisement de ses forces +amenait le découragement ; il allait y succomber, lorsqu’il eut le +bonheur de rencontrer dans M. Célestin Guyenet du canton de Neuchatel en +Suisse, fondateur et directeur de la manufacture d’indiennes du vice- +roi, un protecteur et un ami. M. Pacho en lui peignant sa position +précaire, l’intéressa vivement à ses projets d’exploration ; il obtint +de ce négociant, ami des sciences, les fonds nécessaires pour continuer +ses recherches et entreprendre le voyage des cinq Oasis. Parti du Caire +le 17 novembre 1823, il visita successivement le Fayoum, les Oasis de +Syouah, el Arachièh, et Faredghah. Il regretta que les circonstances ne +lui permissent pas d’explorer trois villages isolés à quatre journées +nord-ouest de Faredghah, qu’on lui annonçait comme devant renfermer de +nombreuses ruines d’anciens édifices. Il revint de Faredghah à Syouah, à +l’Oasis du Fayoum, au temple Keroum, puis se dirigea sur Béni-Hassan et +Siout, et se rendit à Béni-Ali où il resta treize jours pour obtenir +d’Hamed Bey, l’ancien Kiahya du Caire, quelques Arabes destinés à lui +servir de guides. Il visita avec eux la vallée Ruinée ou des ruines, +l’Oasis d’El Karghèh, Gainah, Boulac, Dakakim, Berys et leurs environs. +Il revint sur ses pas, puis se porta à l’ouest et atteignit l’Oasis de +Dhakel, en passant par Aïn Amour, Ballat et Themida ; il examina l’Ouadi +El Gharb, qui contient neuf villages, et le Bahr Be-la-ma qui traverse +l’Oasis. Il reprit la route du nord, qui le conduisit à Farafrah, puis à +Siout, d’où il revint au Caire dans le courant d’août 1824. Cette +exploration des Oasis de l’Égypte, résultat de neuf mois de peines et de +fatigues, ne satisfit point l’active curiosité de M. Pacho. Depuis long- +temps un projet d’une tout autre importance occupait sa pensée. Pendant +son premier voyage à l’Oasis d’Ammon, les Arabes Aoulad-Aly l’avaient +souvent entretenu du Djebel-Akhdar, nom moderne de la Pentapole +Cyrénaïque. Les descriptions qu’ils lui firent de leur ancien domaine, +de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et des merveilles +de ses ruines ravit son imagination, et fit naître chez lui le plus vif +désir d’explorer cette terre riche de vieux souvenirs et presque +inconnue. Il fit part de son projet à M. Henry Salt, consul général +d’Angleterre, qui, tout en ne lui laissant ignorer aucun des dangers qui +l’attendaient dans cette périlleuse excursion, lui remit le programme de +la société de géographie, relatif à un voyage dans la Cyrénaïque. Ce +programme, fruit de la proposition de M. Alex. Barbié du Bocage, +éclairait une partie des recherches de M. Pacho, comme il le dit lui- +même. Son influence sur sa détermination fut décisive. Il traçait déja +son itinéraire, lorsqu’il découvrit une difficulté de nature à modérer +un peu les élans d’un premier enthousiasme. Il s’aperçut que le voyage +serait fort cher et qu’il était sans argent. Ses démarches, pour s’en +procurer, furent d’abord sans succès ; il obtint des éloges et rien de +plus. Son inquiétude était grande ; elle fut heureusement de courte +durée. M. Guyenet ne lui manqua pas, il fit tous les frais de +l’entreprise avec ce désintéressement qui trouve plus d’approbateurs que +d’imitateurs. Les consuls généraux de France et d’Angleterre, et même, +ce qui est digne de remarque, celui des états Barbaresques, +s’intéressèrent vivement au sort de ce voyage, et cherchèrent à en +assurer le succès par des lettres de recommandation les plus pressantes. +M. Müller, jeune orientaliste dont les connaissances dans la langue +arabe avaient été déja fort utiles à M. Pacho dans les Oasis, et qui le +servirent mieux encore dans la Cyrénaïque, voulut partager les périls et +l’honneur de cette nouvelle exploration. Elle se présentait avec un +attrait d’autant plus vif qu’elle avait en grande partie le caractère de +la nouveauté. La Cyrénaïque n’avait pas encore été visitée dans son +ensemble. Le Français Granger, sous la protection d’un chef de voleurs, +avait pénétré jusqu’à Cyrène, et copié de nombreuses inscriptions +antiques. Mais le récit de ses travaux avait disparu. Paul-Lucas et +Bruce n’offrirent que des indications superficielles. Les notices +recueillies et publiées par Della-Cella, se présentaient comme les +premiers renseignements intéressants sur les monuments de l’ancienne +Pentapole ; malheureusement le savant Italien ne les dessina pas, et ne +soulevant qu’une partie du voile excita la curiosité sans la satisfaire +entièrement. Le Père Pacifique avait ajouté peu de faits aux faits déja +connus. Le général Minutoli s’était arrêté au pied du mont Catabathmus, +et les grands travaux du capitaine Beechey, depuis Tripoli jusqu’à +Derne, n’étaient pas alors connus. Le but de M. Pacho était d’examiner +d’une manière complète toute la partie maritime comprise entre +Alexandrie et les côtes de la grande Syrte. Nous allons essayer +d’esquisser ici les principaux traits de cette longue exploration. Elle +commence le 3 novembre 1824, par la vallée Maréotide, célèbre dans +l’antiquité par ses vignobles. Le voyageur voit ensuite les ruines +d’Abousir l’ancienne Taposiris, où il cherche en vain des vestiges de la +Vieille-Égypte ; il s’arrête au château-fort de Lamaïd, construction des +Sarrazins du moyen âge, de ceux qui se mesuraient avec les chevaliers de +l’Occident. Il séjourne à Dresièh, visite les citernes de Djammernèh, et +s’étonne de la solitude de ces lieux, jadis couverts de villages et +d’habitants ; il franchit les collines de l’Akabah-El Soughaïer, premier +échelon des hauteurs qui s’élèvent progressivement jusqu’aux montagnes +de la Pentapole ; il aperçoit ici, pour la première fois, en grand +nombre les tentes brunes des Arabes, et son pinceau trace le premier +tableau général des mœurs de ces nomades. Il s’arrête aux ruines de +Kassaba-Zarghah, puis au port de Berek, le célèbre Parætonium des +anciens géographes, et l’entrepôt du commerce des Aoulad-Aly, avant +qu’ils eussent cédé au génie entreprenant du vice-roi d’Égypte. Il +traverse le retoutable Akabah-El-Soloum, gardé par des tribus +indépendantes qui forcèrent le général Minutoli à s’arrêter au pied de +ces hauteurs ; il parcourt le grand plateau de Za’rah et la célèbre et +fertile vallée de Daphenèh, coupée de mille canaux et habitée par les +Harâbi, guerriers courageux et cruels. Au sortir de l’Ouadi-El-Sedd, sa +marche le conduit sur le rivage en face de l’île rocailleuse de Bomba, +l’Aedonia de Scylax, voisine de la fameuse Platée d’Hérodote. L’aspect +de l’Ouadi Temmimèh lui confirme la description que les anciens ont +laissée d’Aziris. Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de +Bomba, il arrive sur les premiers échelons boisés des monts cyrénéens, +et les Nubiens et les Égyptiens qui l’accompagnent, s’émerveillent de +cette végétation si riche et si nouvelle pour leurs yeux habitués à la +nudité du désert. Derne, tant désirée par les hommes de sa caravane et +par lui-même, le reçoit enfin dans ses murs. Il y trouve d’abord un +repos nécessaire, puis des contrariétés désespérantes. Il les surmonte, +et reprend enfin sa route par le château de Zeïtoum, et les vallées +profondes et pittoresques de Betkaât et de Tarakenet ; il se rend aux +ruines de Massakhit (la ville des statues), ancien séjour des chrétiens. +Il voit les débris imposants de Tammer, qui lui semblent les ruines +mêmes du temple de Vénus, comme toutes celles de cette contrée lui +indiquent qu’il se trouve dans l’un des cantons les plus florissants de +la Pentapole. Il pénètre dans les grottes sepulcrales, et s’arrête sur +le bord des réservoirs de Lameloudèh, peut-être l’ancienne Limniade. Il +quitte le dromadaire pour le cheval de Barcah, et sur cette agile +monture il se hasarde à parcourir les bords des sommités du plateau +cyrénéen et les sentiers difficiles de ses pentes abruptes. Il va +chercher les restes de Natroun, la ville de la mer des Arabes. Il +reconnaît dans le Ras el Hal-al le célèbre Naustathmus de Strabon. Sans +s’effrayer de la guerre qui règne alors entre les tribus de ces +contrées, il multiplie ses recherches, il les poursuit dans la vallée +des figuiers, séjour de paix et de bonheur, où l’attend l’accueil le +plus hospitalier. Djaus, Téreth, Saffnèh, Ghernès le voient +successivement explorer leurs sites agrestes et les restes d’une autre +civilisation. Il fait halte au port de Sousa, aux ruines et aux grottes +sépulcrales de Tolometa ou Ptolémaïs, de Tokrah ou Teuchira, et +d’Adrianopolis ; il essaie de déterminer la position du jardin des +Hespérides ; et, à la suite de cette intéressante excursion, il revient +à Sousa, l’Apollonie de Strabon, l’ancien port de Cyrène. Il s’approche +de la Grennah moderne, et se trouve enfin au milieu des ruines de la +capitale de la Pentapole. Il les examine en détail, descend dans les +tombeaux vides, dans les cavernes profondes, dessine les sarcophages et +les bas-reliefs dégradés, les statues, les colonnes, les frises +mutilées ; le désir de tout connaître le détermine à pénétrer dans +l’aquéduc dont les eaux alimentaient jadis la fontaine d’Apollon, et +dont les hyènes aujourd’hui gardent souvent l’entrée ; il cherche, à +défaut de murailles conservées, dans le seul mouvement des ruines, le +plan de Cyrène, sa forme et son étendue. Il l’exhume de ses décombres +pour la montrer telle qu’elle fut aux jours de son orgueil. De retour à +Ben-Ghazi, qui ne conserve plus rien de l’ancienne Bérénice, il descend +au Sud, atteint Ladjedabiah, dépasse près de ce point les limites des +terres fertiles, et s’enfonce dans le désert des Syrtes, ancienne patrie +des Nasamons. Il entre dans l’Oasis de Maradèh, caché au milieu d’un +labyrinthe de monticules de sables mouvants, et dont les eaux pures ou +thermales, et la forêt de palmiers, font les délices du voyageur. Il +visite Audjelah, Oasis plus stérile, dont l’aspect, la culture et les +produits n’ont pas changé depuis les jours d’Hérodote, et à laquelle un +destin bizarre a donné pour gouverneur un Français, qui suivit enfant +l’expédition d’Égypte. Le voyageur n’oublie aucun des cantons habités +dépendants de ces deux groupes ; il passe une troisième fois par l’Oasis +d’Ammon, et revient au Caire, par la vallée du lac Natron. Il entre dans +la capitale de l’Égypte, le 17 juillet 1825. + +Une telle entreprise périlleuse et difficile ne peut être soutenue que +par un vif amour de la science, et disons-le, par la légitime ambition +des éloges des hommes éclairés. Ce sentiment naturel explique +l’empressement que mit M. Pacho à réunir ses matériaux et à se rendre en +France ; et la même année, qui l’avait vu sur les ruines de Cyrène, dans +les sables du désert, et sous les tentes arabes, le vit au milieu de la +capitale du monde civilisé. Il arriva à Paris, le 12 novembre 1825, et +s’empressa de soumettre à la Société de géographie l’ensemble de ses +travaux. Elle les fit examiner, et, sur le rapport de Malte-Brun, elle +lui décerna le prix proposé. Cette honorable récompense avait été +précédée des suffrages de l’Académie des inscriptions, accordés +particulièrement à la partie archéologique du voyage. Cette compagnie +avait pour interprète le savant M. Letronne. Les deux rapporteurs +manifestèrent le vœu de la prompte publication du voyage de M. Pacho. +Tous deux réclamèrent en sa faveur l’appui du gouvernement. Leurs voix +furent entendues de quelques amis des sciences. M. le comte Chabrol de +Volvic, préfet de la Seine, qui les protége comme un homme qui leur doit +une partie de sa renommée, répondit à ce noble vœu, et MM. Firmin Didot +se chargèrent avec empressement de cette publication dispendieuse. Elle +parut sous les auspices de S. M., qui daigna en agréer la dédicace. +L’ensemble de ce grand travail a été mis sous les yeux du public, et ce +juge suprême a ratifié les décisions des Académies. Il a reconnu que le +talent de l’observateur était de niveau avec la tâche qu’il s’était +imposée, et digne de la célébrité des lieux parcourus. On a été frappé +de l’importance des faits relatifs à la géographie physique et à la +distribution des plantes, et, bien que ces faits soient peu nombreux, et +n’embrassent pas toutes les localités, ils permettent déja de comparer +la végétation de la Cyrénaïque avec celle des terres voisines ou des +zones correspondantes. On suit avec un vif intérêt les détails +topographiques et archéologiques nombreux, nouveaux et empreints du +cachet de l’exactitude. Les dessins de ruines, les copies d’inscriptions +antiques méritent les mêmes éloges. M. Pacho sait l’art de transporter +son lecteur sur les sites mêmes, par des descriptions vivantes, et de +l’initier aux mœurs des habitants, par des tableaux pleins de fraîcheur, +de mouvement et de vérité. Tout ce qui tient à la géographie comparée +décèle le savant consciencieux, lors même qu’il se trompe, et toujours +l’implacable ennemi des systèmes. M. Pacho aime à peindre les masses, à +grouper les objets analogues ou dissemblables, seul moyen de les faire +bien connaître. Son style généralement nerveux et brillant, s’anime sous +l’influence des lieux et des souvenirs. S’il manque quelquefois de +souplesse, s’il n’a pas encore toute cette pureté classique, toute cette +grace flexible, heureux présent de la nature, ou dernière conquête de +l’étude, c’est que les travaux de l’érudition, auxquels M. Pacho +soumettait comme par force sa poétique imagination, ne lui permettaient +pas d’accorder d’assez longues heures aux méditations du littérateur. +Difficile à l’excès, il traitait ses propres compositions avec une +rigueur que les seuls gens de goût regardent comme un devoir ; et, bien +qu’au début de sa carrière littéraire, on voyait déja son talent grandir +avec rapidité. Depuis le jour de son arrivée à Paris, jusqu’au jour de +sa mort, M. Pacho travailla sans relâche à la rédaction de son voyage. +Vivant dans une retraite profonde, il consacrait toutes les heures du +jour, et souvent celles de la nuit, à ce qu’il regardait comme son plus +beau titre à l’estime du monde savant. Cette tension continuelle +d’esprit, cet isolement complet de la société, cette absence de toute +distraction, développèrent rapidement chez lui une misantropie d’autant +plus funeste qu’elle se nourrissait à chaque instant de toutes les +contrariétés inséparables d’une vie littéraire et d’une position +incertaine. Le même M. Guyenet, qui avait fait les frais de ses voyages, +lui continuait à Paris l’appui de ses moyens. Trop fier pour solliciter +les dons du pouvoir, et se croyant en droit de les obtenir, M. Pacho +s’indignait de n’être pas prévenu. Peut-être des récompenses, qui +n’eussent pas été des faveurs, auraient-elles exercé une heureuse +influence sur son moral, et triomphé de sa noire mélancolie. Il en vint +bientôt à ce point déplorable de soupçonner la foi et l’attachement de +ses amis, et d’en restreindre le cercle chaque jour. Il couvrait de +nuages un avenir qui n’aurait eu rien d’inquiétant pour un tout autre +caractère. En descendant en lui, il aurait vu qu’il n’avait besoin de +personne pour assurer sa destinée. Toutefois, au milieu de laborieuses +occupations, sa santé s’altérait, et le régime excitant qu’il avait +adopté, en ranimant momentanément ses forces, le replongeait bientôt +dans une faiblesse plus grande. Des pensées de mort vinrent enfin +l’agiter. Celui qui écrit ces lignes eut quelquefois le bonheur de +rendre des instants de calme à son esprit troublé. Mais le souvenir de +telles consolations disparaissait rapidement, et le désespoir +s’acharnait de nouveau sur sa victime. Dans cette lutte affreuse la +raison de M. Pacho succomba. Il cessa de vivre, ou plutôt de souffrir, +le 26 janvier 1829, à l’âge de 35 ans et trois jours. + +Ce savant voyageur appartenait à la commission centrale de la Société de +géographie. C’est là que sa perte, doublement sentie, devait inspirer de +plus vifs regrets, ils n’ont pas manqué à sa mémoire. Une souscription +proposée, et aussitôt remplie, a été destinée à élever sur sa tombe un +modeste monument. Tous ceux qui ont vécu dans son intimité démêlaient +facilement à travers quelques inégalités de caractère la bonté de son +cœur, et son extrême obligeance. Les hommes du désert lui avaient fourni +le modèle de l’homme indépendant, il avait bien profité à leur école. +Toute réserve prudente lui semblait de la tyrannie, il la repoussait. +Comme l’Arabe, dont il aimait les vertus, la reconnaissance était le +seul pouvoir qui le rendit partial. Ce noble sentiment est empreint dans +tous ses écrits. Quelques-uns d’entre eux n’ont pas vu le jour. Parmi +ces derniers se trouve un tableau des tribus Nomades anciennes et +modernes, dont il avait lu plusieurs fragments dans les séances +générales de la Société de géographie. C’était son ouvrage de +prédilection, celui qui lui souriait le plus. Ce qu’on en connaît a déja +mérité de nombreux suffrages. Ils ont été donnés au caractère original +de cette composition, à la nouveauté de ses points de vue, à la variété +de ses détails, et surtout à l’alliance d’un style élégant et d’une +consciencieuse érudition. M. Pacho laisse encore inédit le journal de +son voyage dans les Oasis, ainsi qu’une collection de dessins recueillis +sur les terres habitées du désert Lybique. Le travail de M. Pacho peut +faire la matière d’une intéressante publication, et compléter l’ensemble +des grands ouvrages qui nous ont fait connaître les monuments +d’architecture de l’Égypte et des contrées environnantes. + + * * * * * + + + + + * * * * * + + AVANT-PROPOS. + + * * * * * + + +Durant mon premier voyage à l’Oasis d’Ammon[1], les Arabes _Aoulâd-Aly_ +m’entretinrent souvent du _Djebel-Akhdar_, nom moderne de la Pentapole +cyrénaïque. Les descriptions qu’ils me firent de leur ancien domaine[2], +de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et du merveilleux +de ses ruines, quoique je les supposasse exagérées, s’accordaient assez +avec les traditions historiques et les récits des voyageurs, pour +augmenter le désir que j’avais formé de parcourir cette contrée célèbre. +Néanmoins, selon le plan que je m’étais fait, je voulus auparavant +connaître les autres Oasis du désert libyque, et ce ne fut qu’à mon +retour de _Dakhel_, que je songeai à mettre mon projet en exécution. + +Ce nouveau voyage me parut d’autant plus attrayant, que, de toutes les +personnes qui l’avaient entrepris, les unes ne l’avaient exécuté qu’en +partie, et les autres y avaient complétement échoué. + +En effet, vers l’an 1760, Granger, chirurgien français, connu par son +voyage en Égypte, se rendit à Cyrène, conduit par un chef de voleurs, à +qui il avait promis une haute récompense à son retour. Sous les seuls +auspices de ce dangereux protecteur, l’intrépide voyageur put néanmoins +visiter les ruines de Cyrène, et copier un grand nombre d’inscriptions. +Mais ces peines, ces travaux devinrent infructueux ; le Mémoire de son +voyage s’égara après être parvenu en France[3]. + +Je ne m’arrêterai point aux notions superficielles fournies sur ce pays +par Paul Lucas et le fameux Bruce. En 1812, le pacha de Tripoli, voulant +punir la révolte de son fils, gouverneur de Derne, envoya une armée dans +cette province ; le médecin Cervelli accompagna cette expédition, et +recueillit, en traversant la Pentapole, quelques notions intéressantes. +Une seconde expédition du même pacha contre les Arabes de Barcah, faite +en 1817, fournit à un autre Européen l’occasion de parcourir cette +contrée ; M. Della Cella, personne fort instruite, publia la relation de +son voyage, et eut la gloire d’avoir soulevé le premier une partie du +voile qui nous dérobait Cyrène ; toutefois, ses nombreuses indications +de monuments qu’il ne dessina point, ses aperçus ingénieux mais vagues, +très-intéressants mais insuffisants, excitèrent bien plus qu’ils ne +satisfirent la curiosité du monde savant[4]. + +Le voyage à Cyrène, fait en 1819 par le P. Pacifique, préfet apostolique +à Tripoli, ajouta peu aux notions données par M. Della Cella. En +général, ces voyageurs, dont la position personnelle avait limité les +recherches, nous ont plutôt transmis leur admiration pour ce pays qu’ils +ne nous l’ont fait connaître. Les monuments d’une contrée qui fut +successivement occupée par des peuples de mœurs et d’origine différentes +ne pouvaient être connus par de légères descriptions, il fallait les +reproduire par le dessin ; les erreurs géologiques, de fausses notions +accréditées, et surtout l’intérêt de la géographie, demandaient un long +examen et des observations positives ; mais ce résultat exigeait une +réunion d’hommes éclairés, et il allait être obtenu. + +Le général Minutoli forma le projet, en 1820, de visiter complétement la +Cyrénaïque et tous ses environs. Ce général était accompagné de savants +et d’artistes qui assuraient à son entreprise des résultats de la plus +haute importance. Malheureusement les vœux des amis de la science furent +de nouveau déçus. A peine le général prussien fut-il arrivé au pied du +mont _Catabathmus_, que, déplorant la perte de trois Européens parmi +ceux qui l’avaient accompagné[5], et rebuté par les obstacles que lui +opposèrent les Arabes, il se vit obligé de retourner à Alexandrie. + +Tel était, à ma connaissance, l’état où se trouvaient les notions que +l’on possédait sur la Cyrénaïque, lorsque je me proposai de contribuer à +mon tour à en reculer les limites. Trop peu éclairé, je ne pouvais +aspirer qu’à remplir une bien faible partie de la grande lacune laissée +dans la connaissance des monuments, de l’histoire et de la géographie de +cette contrée. Mais avec une volonté ferme d’opposer un examen réfléchi +aux préventions de l’enthousiasme, et la patience aux obstacles, j’osai +espérer que je parviendrais peut-être à jeter quelque lumière sur tant +de faits laissés dans l’obscurité. + +Avant mon départ, j’ignorais qu’un officier anglais, M. Beechey, eût +exploré, en 1822, tout le littoral de la Pentapole libyque ; je ne +l’appris qu’à Cyrène même, et j’ignore encore le résultat de ses +travaux. Les talents distingués de M. Beechey m’étant particulièrement +connus, j’aurais sans doute renoncé à mon projet, si j’eusse eu +connaissance de son voyage. Toutefois je ne regrette point les peines +que j’ai essuyées ; nos recherches pourront se compléter réciproquement, +et seront surtout susceptibles d’offrir un avantage précieux pour le +public, celui qui résulte du contrôle qu’il sera à même d’établir entre +deux relations sur un pays aussi peu connu. + +Affermi dans mon dessein, je le communiquai à M. Müller. Ce jeune +Orientaliste, qui avait failli périr à _Syouah_, victime du fanatisme +des habitants, désira néanmoins partager encore avec moi les chances de +ce nouveau voyage ; ses connaissances dans la langue arabe m’avaient été +très-utiles dans les Oasis, et elles le furent davantage dans la +Cyrénaïque. + +Plusieurs personnes voulurent bien s’intéresser au succès de mon +entreprise. + +M. C. Guyenet, habile mécanicien, résidant au Caire, m’offrit les +dispositions les plus bienveillantes pour seconder l’exécution +nécessairement très-dispendieuse de mon voyage. + +M. Osman Nourreddin Effendi[6], qui propageait en Égypte les lumières +qu’il avait acquises en Europe, s’intéressa vivement à mon projet, et il +eut la bonté de le recommander à la protection du pacha. + +Je trouvai chez les consuls-généraux de France et d’Angleterre ce zèle +empressé à favoriser les entreprises hasardeuses pour lesquelles ils +pouvaient m’offrir à-la-fois et l’exemple et d’utiles conseils. Ils +essayèrent, par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, de me +rendre plus praticable le rude sentier que j’allais suivre. + +Eu égard aux démarches de M. Drovetti, j’obtins des lettres très- +officieuses de _Mohammed-el-Gharbi_, personnage très-puissant dans la +province de Ben-Ghazi, et consul-général des états barbaresques auprès +du vice-roi d’Égypte. + +M. Salt me recommanda avec chaleur à M. Waringhton, chargé d’affaires du +roi d’Angleterre à Tripoli, et à M. Rossoni, vice-consul de la même +puissance à Ben-Ghazi. Ce fut encore par les soins de M. Salt que j’eus +connaissance d’un programme de la Société de Géographie de Paris, +relatif à un voyage dans la Cyrénaïque : ce programme, fruit de la +proposition de M. Alex. Barbié du Bocage[7], éclaira fort à propos une +partie de mes recherches, et me fit même envisager l’espoir d’obtenir +les suffrages de cette savante société. + +Enfin, soutenu par l’appui de tant de personnes recommandables, j’entrai +avec confiance dans la carrière que j’avais devant moi ; quelques +dangers qu’elle présentât, j’ai eu le bonheur de les surmonter. + +Guidé par les souvenirs de l’antiquité, j’espérais offrir au monde +savant une abondante moisson de documents précieux ; j’espérais que le +résultat de mes recherches parviendrait non seulement à intéresser les +arts, mais à éclaircir quelques pages obscures de l’histoire. Le temps, +le climat, et surtout la barbarie, ont en partie déçu mon attente : mais +si je n’ai pu retracer les belles époques de Cyrène autonome, j’ai du +moins essayé d’offrir l’image fidèle de ce qu’elle est de nos jours. +J’ai eu l’avantage, n’importe par quelles chances, de séjourner long- +temps dans la Pentapole, et j’ai pu mesurer, dessiner et décrire tout ce +qui m’a paru digne d’intérêt. + +C’est de la réunion de ces matériaux que se compose l’ouvrage que je +livre au public : dire qu’il est le résultat des recherches d’un seul +voyageur et de ses connaissances à peine élémentaires, c’est assez +avouer sa faiblesse : cette faiblesse est d’autant plus grande qu’elle +ne peut être rachetée, ni d’un côté, par ce haut degré d’intérêt que lui +ont presque totalement enlevé et le temps et les hommes, ni de l’autre, +par les prestiges du style qui peuvent faire valoir le sujet le moins +important en le revêtant de formes agréables. + +Ma relation est un canevas décousu dans lequel je passe brusquement d’un +sujet à un autre, sans avoir mis entre eux d’autre accord que celui qui +résulte des incidents fortuits de mon itinéraire. J’ai écrit comme j’ai +voyagé : tantôt lisant, près d’une ruine, une page d’Hérodote ou de +Strabon ; tantôt prenant un croquis ou herborisant, ou bien suivant avec +un périple les contours de la côte, ou m’arrêtant dans une tente arabe. + +Quant à la partie paléographique de cet ouvrage, quoique moins +défectueuse peut-être que la première, elle lui ressemble néanmoins en +ce qu’elle est inachevée. Dans l’intérêt d’une scrupuleuse fidélité, +j’ai dressé moi-même les cartes géographiques et les plans, me faisant +toutefois un plaisir de témoigner ma reconnaissance à M. le chevalier +Lapie des conseils qu’il a bien voulu me donner. Mes autres dessins ne +sont que des croquis ; mais ces croquis, je les crois fidèles ; la +vérité du moins n’y a jamais été sacrifiée à des embellissements d’art +et à l’effet pittoresque. Pris sur les lieux, à une très-grande échelle, +ils ont été réduits avec pureté au format de la publication par un +artiste distingué, M. Courtin. M. Adam fils, peintre avantageusement +connu, les a ornés de figures que mon crayon inhabile n’avait indiquées +que très-imparfaitement ; et M. Adam père a mis autant de soins que +d’obligeance à les reproduire par son burin spirituel. + +Que si, malgré toutes les imperfections de mes travaux, on les jugeait +dignes de quelque attention, je devrais alors avouer que j’ai de grandes +obligations à la protection que S. Exc. le Ministre de l’intérieur a +bien voulu leur accorder pour en faciliter la publication. Dans cette +même supposition, je ne pourrais passer sous silence l’appui que leur a +offert M. le comte Chabrol de Volvic. + +A ces encouragements je devrais joindre ceux que j’ai reçus de plusieurs +de nos principaux savants. + +J’ai trouvé chez M. Letronne, dont le nom seul rappelle la plus vaste +érudition, ornée des dons brillants de l’esprit ; j’ai trouvé, dis-je, +auprès de ce savant célèbre, appui, conseils et bienveillance. Ses +doctes interprétations des inscriptions que contient cette relation, et +les notes explicatives sur l’archéologie et l’histoire dont il +l’enrichira[8], lui donneront, du moins sous ce rapport, un intérêt réel +aux yeux des personnes instruites. + +Que ne dois-je point aussi à MM. Champollion ! l’Europe connaît leurs +importants ouvrages ; elle applaudit à cette haute découverte qui a pu +dérober aux ruines de Thèbes et de Memphis les secrets si long-temps +impénétrables des âges antiques : mais peu de personnes connaissent +autant que moi leur caractère affable, et cette généreuse sollicitude +qui prend sa source dans l’amour de la science et s’étend jusqu’à ceux +qui ne lui rendent que de faibles services. Il est aussi flatteur +qu’agréable pour moi de dire que, malgré les secours du ministère et les +honorables rapports des académies, si mes travaux ne sont point restés +enfouis dans un portefeuille, je dois cet avantage, en majeure partie, +au savant auteur des _Lagides_. Grace à ses obligeantes démarches, à ses +pressantes recommandations, M. A. Firmin Didot a consenti, dans le seul +intérêt des arts qu’il cultive et propage à-la-fois, à se charger d’une +publication très-dispendieuse. + +Je m’honore de même des obligations que j’ai envers M. Eyriès. Ce +profond et modeste géographe, par une inappréciable bonté, a bien voulu +interrompre souvent ses doctes travaux pour faciliter mes essais, tant +en m’indiquant des sources à consulter, qu’en m’expliquant des auteurs +écrits en des langues modernes qui me sont étrangères. + +Cette relation contient plusieurs inscriptions arabes traduites par M. +A. Jaubert : ces services ne sont point les seuls que je dois à ce +savant Orientaliste : ses utiles conseils sur tout ce qui concerne la +langue arabe auraient amélioré mon ouvrage, si j’avais su en profiter. + +Lecteur, si je me suis autant étendu sur des détails qui me sont +personnels, vous ne vous tromperez point sur mon intention ; vous ne +croirez point que j’aie voulu attacher à mes excursions une importance +dont le premier je reconnaîtrais le peu de fondement ; mais j’ai dû +d’abord offrir un tribut de gratitude aux personnes qui ont bien voulu +aider à l’exécution de mon entreprise ; quel que soit le jugement que +vous portiez sur son résultat, ce jugement peut annuler mon faible +mérite, mais il ne saurait influer sur les devoirs de ma reconnaissance. +Ensuite, autorisé par ma propre expérience, et pénétré de respect pour +ces hommes éminents chez qui l’on trouve, dans le plus grand savoir la +plus grande indulgence, et dans la plus haute célébrité l’appui le plus +généreux ; j’ai désiré les signaler à ceux qui se dévouent isolément à +la carrière pénible des voyages ; à cette carrière dans laquelle, +luttant sans cesse contre les fatigues et les souffrances, on +succomberait bientôt, si l’on n’était soutenu par l’imagination, et si +l’imagination ne l’était elle-même par l’amour pur et désintéressé de la +vérité. + + * * * * * + + +[Note 1 : D’après l’accueil que l’on fera à mon ouvrage sur la +Cyrénaïque, j’en publierai un second, sur les cinq Oasis de l’Égypte ; +résultat de neuf mois de peines et de fatigues dans le désert libyque. + +Le jugement favorable porté sur la partie paléographique de ce second +ouvrage par un célèbre archéologue, par un savant, ami sincère et +défenseur généreux de la vérité, par M. Letronne, en un mot ; ce +jugement, publié en plusieurs occasions et sous diverses formes (voyez +Journal des Savants, mars 1826 ; Bullet. des Scienc. histor., avril et +novembre même année), prouve du moins mon exactitude scrupuleuse dans +cette branche de mes recherches. + +Quelque obscur que soit un pareil mérite, toutefois, si l’on songe à +l’importance du sujet et au théâtre de l’exploration, il est susceptible +d’acquérir de l’intérêt. J’ajouterai que, fruit de la persévérance, ce +faible mérite ne peut l’être aussi que de cette époque de la vie où l’on +a l’avantage de réunir la force physique à la force morale ; âge heureux +de ces stimulantes illusions que la froide expérience décolore bientôt +et dissipe sans retour.] + +[Note 2 : Les _Aoulâd-Aly_, avant d’être soumis par _Mohammed-Aly_, +occupaient la majeure partie du _Djebel-Akhdar_, désert verdoyant, ainsi +nommé à cause de sa belle végétation, comparée à l’aridité des lieux qui +l’entourent.] + +[Note 3 : Hist. de l’Acad. des Inscript. t. XXXVII, p. 389.] + +[Note 4 : Viag. da Trip. di Barber. alle front. occi. del Egit. Genova, +1819. + +Cette intéressante relation a été traduite en français par le savant M. +Eyriès, et insérée dans les Nouvelles Annales des Voyages, t. XVII et +XVIII.] + +[Note 5 : Ces accidents, qui en rappellent tant d’autres ayant la même +cause, devraient servir d’exemple aux voyageurs européens. Plusieurs +d’entre eux consultant plutôt l’impulsion de leurs généreux désirs que +la juste mesure de leurs forces, entreprennent inconsidérément de longs +voyages en Afrique avant de s’être graduellement habitués à son funeste +climat, et surtout aux fatigues et aux privations que ses déserts +occasionnent. Si ces Européens succombent alors, victimes d’une aussi +brusque transition, ils accomplissent la prédiction d’un proverbe +arabe : _Le désert dévore les hommes qu’il ne connaît pas._] + +[Note 6 : Actuellement bey et major-général des armées du vice-roi +d’Égypte.] + +[Note 7 : Voyez les Bulletins de la Société de Géogr. nos 6, 12.] + +[Note 8 : Ces notes que M. Letronne voudra bien me donner, dans le +bienveillant dessein de soutenir ma faible relation, se trouveront +réunies, en forme d’Appendice, à la fin de la dernière partie de cet +ouvrage.] + + + + + * * * * * + + INTRODUCTION HISTORIQUE. + + * * * * * + + +Cette région, comprise entre les montagnes atlantiques et la vallée du +Nil, forme une plaine immense et aride, affreux séjour, qui serait resté +inconnu des hommes, ainsi qu’il fut oublié de la nature, si, parmi ces +continuelles ondulations de rochers nus et de plaines de sables, l’on ne +rencontrait de petits cantons fertiles où les habitants se trouvent sur +la terre comme des insulaires au milieu des mers. + +Mais si l’on se dirige vers la partie septentrionale de cette même +région, là où la côte forme ce grand promontoire, l’on trouvera, par une +espèce de prodige, ces tristes déserts changés tout-à-coup en montagnes +boisées, en riantes prairies ; l’on verra des sources jaillir en nappe +du sein des rochers moussus, serpenter en ruisseaux dans les plaines, et +tomber en cascades dans les ravins. Pour achever ces contrastes, on +verra les brises marines, en se jouant dans le feuillage des forêts ou +bien en glissant sur les pelouses fleuries, venir protéger ces collines +toujours vertes contre le souffle dévastateur des vents du désert. + +Une contrée aussi favorisée par la nature ne pouvait échapper long-temps +à l’investigation des peuples civilisés. Dès le sixième siècle avant +notre ère, des colons grecs se rendirent sur ses bords et y élevèrent +une ville. + +Cyrène fut le berceau d’un état célèbre où fleurirent les arts, +qu’illustrèrent de grands hommes. Fille de la Grèce, elle vit ses monts +couronnés de temples magnifiques, ses fontaines et ses forêts furent +peuplées de nymphes. Plus tard, l’austère morale du Christ vint éclairer +la terre ; les rayons de sa lumière pénétrèrent à Cyrène, et la vérité +succéda aux fictions aimables, mais trompeuses. Enfin l’islamisme +envahit cette contrée ; l’étendard de Mahomet remplaça la croix ; signal +de destruction, il flotta d’abord sur des forteresses, et bientôt sur +des monceaux de ruines. + +Ces révolutions religieuses furent nécessairement liées à des +révolutions politiques. Cyrène, après avoir été gouvernée par des rois, +fut long-temps indépendante. Elle eut la gloire d’être l’alliée +d’Alexandre, et la honte d’être subjuguée par ses successeurs. Rome ne +dédaigna point de la recevoir en testament ; elle la traita d’abord +comme fille adoptive, et la réduisit ensuite au rang des provinces +tributaires. Sous les Sarrasins, Cyrène n’existait plus ; et quelques +bourgades arabes s’élevèrent sur les ruines de la Pentapole. Enfin, +avili et dévasté, le sol qui avait été le théâtre d’une brillante +civilisation fut abandonné à des hordes errantes qui, en l’occupant de +nos jours, n’ont pas même conservé la mémoire de son ancienne splendeur. +Mais ces différentes phases de prospérité et de décadence exigent +quelque développement. + +Nous ne chercherons point à reconnaître quels furent les habitants de la +Cyrénaïque dans les temps antérieurs à l’histoire ; si des peuples de +diverse origine, tels que les Berbères, les Phéniciens et les Libyens, y +formèrent une association politique, ou s’ils y vécurent séparés de +mœurs et de langage ; si le sol de la Pentapole avait des villes avant +la fondation de Cyrène, et tant d’autres hypothèses que l’on ne peut +d’ailleurs avancer avec assurance que sur une connaissance approfondie +de l’histoire, et lorsqu’on est doué de ce tact qui seul peut faire +jaillir la vérité du choc même d’une foule d’erreurs transmises par le +temps, et par le temps accréditées. En nous bornant aux traditions qui +dévoilent le berceau de cette colonie, on les trouve tellement liées à +la fable, qu’il est difficile de distinguer la vérité des fictions qui +l’entourent. + +L’île de Théra était affligée de plusieurs années de sécheresse, et ses +habitants languissaient dans la disette. L’oracle de Delphes, instruit +peut-être par l’expédition des Argonautes de la grande fertilité d’un +canton de Libye, ordonne à un de leurs descendants d’aller sur cette +terre hospitalière jouir des biens que refusait le sol natal. + +Après des tentatives infructueuses, Battus et ses colons arrivèrent dans +un lieu dont le seul aspect surpasse les promesses de la Pythie. Ombragé +par des forêts, arrosé par des sources, ce lieu s’étend d’un côté en +plaine immense, et de l’autre descend en terrasses vers la mer. Les +Libyens mêmes, secondant les intentions de l’oracle, engagèrent les +Grecs à s’établir dans cet heureux canton : « Étrangers, leur dirent- +ils, venez partager en paix les dons que nous accorde la nature ; ici la +voûte du ciel est entr’ouverte ; ici tombent ces pluies bienfaisantes +qui fertilisent nos terres et parent nos collines ; plus loin elle est +d’airain, et l’on ne voit que de stériles solitudes. » + +Tel est le lieu où s’arrêtèrent les colons de Théra ; bientôt les murs +d’une grande ville couronnèrent la sommité de la montagne, et cette +ville fut appelée _Cyrène_. + +De même que dans toutes les traditions grecques, les historiens, +rivalisant avec les poètes, ont entouré de gracieuses allégories +l’origine de la ville aimée d’Apollon. + +Une contrée aussi riante, environnée d’affreux déserts, devait avoir une +nymphe pour protectrice ; l’eau limpide qui jaillissait au milieu de la +ville du sein d’une grotte mystérieuse, devait être une divinité qui +présidât aux destinées de Cyrène. Tel fut, sous différentes formes, le +sujet des inventions de la fable. L’on pourrait même rapprocher de +l’allégorie de Justin celle du poète de Mantoue : on pourrait supposer +que la nymphe Cyrène, célébrée dans ses chants, en parcourant les côtes +de son liquide empire, se serait arrêtée dans ce canton de Libye, +charmée d’y respirer un air aussi pur que dans l’Attique ; et tandis +qu’elle aurait pénétré dans les réduits secrets des vallons solitaires, +Apollon l’eût aperçue du haut de son char, il l’eût surprise dans ces +bocages, qui dès-lors auraient servi de retraite à leurs amours. Nous en +retrouverions de même le fruit dans cet Aristée, l’objet de la tendresse +de la nymphe Cyrène. Élevé dans ces forêts ombreuses, sur ces collines +parfumées que fréquentent des essaims d’abeilles, Aristée eût ensuite +enrichi l’Arcadie des merveilles qui entourèrent son enfance en Afrique. + +Quoique ces agréables fictions se décolorent souvent à l’aspect des +lieux qui en furent les objets, elles leur impriment néanmoins un +intérêt qui croît encore, si ces contrées célèbres se trouvent +maintenant abandonnées, ou bien en proie à de farouches habitants. + +Le fondateur de la colonie, connaissant tout le pouvoir d’une religion +séduisante sur l’imagination active du peuple dont il était le chef, +donna dans son naissant royaume la plus grande majesté au culte des +dieux : il fit planter, auprès de la ville, des bois qui leur furent +consacrés ; un temple magnifique fut élevé devant la grotte de la nymphe +Cyrène ; ce temple fut dédié à Apollon ; et tandis que l’on conservait +dans l’intérieur le feu éternel, les ondes de la fontaine traversaient, +en murmurant, son sanctuaire. + +A ces pompes religieuses, Battus joignit de sages institutions +politiques. Dans l’objet de cimenter l’union entre ses sujets, et de +leur rappeler le souvenir de leur mère patrie, il établit à Cyrène les +fêtes carnéennes que l’on célébrait à Sparte le septième du mois +carneus. A cette époque mémorable, le peuple quittait ses travaux ; il +sortait de ses foyers ; il se portait, sans distinction d’âge ni de +sexe, dans une plaine spacieuse, à l’ombre des thyons odorants ou des +noueux siliquiers ; et là, après avoir imploré la clémence des dieux par +des sacrifices solennels, on se livrait à la joie qu’inspirent les repas +publics, et l’on exécutait des danses militaires. + +Reconnaissants de tant de bienfaits, les Cyrénéens, à la mort du premier +de leurs rois, lui rendirent les honneurs héroïques, et cherchèrent +même, par des emblèmes ingénieux, à perpétuer le souvenir de la paix +intérieure, et de la prospérité au dehors dont la colonie avait joui +sous son heureux gouvernement. Ils lui consacrèrent le _sylphium_, +symbole de leurs richesses, et lui érigèrent un tombeau à l’extrémité du +marché de la ville, afin que son ombre jouît du spectacle journalier des +assemblées du peuple, et que le peuple eût toujours présent à la mémoire +les vertus de ce bon roi. + +Le règne du premier des Battus promettait à Cyrène de longues années de +paix et de bonheur ; mais ses successeurs, loin de suivre des traces si +sagement indiquées, furent tous, assure Pindare, tyrans, impies et +malheureux ; les récits de l’histoire se trouvent en cela d’accord avec +le poète. + +En effet, quoique la colonie, peu d’années après son établissement, eût +augmenté son territoire, repoussé les Libyens, et vaincu l’armée +égyptienne qui était venue à leur secours, elle fut bientôt troublée par +des dissensions causées par ses rois, qui ne surent pas mieux assurer +leur bien-être que celui du peuple qu’ils étaient appelés à gouverner. + +Les Cyrénéens, effrayés de ces désordres, s’adressèrent à un législateur +de Mantinée, nommé Démonax. Celui-ci se rendit à leurs sollicitations ; +il partagea le peuple en trois tribus, lui rendit toutes les +prérogatives dont les rois avaient joui jusqu’alors, et ne réserva pour +le souverain que le domaine royal et la dignité sacerdotale. Toutefois +ces réglements, commencés sous la minorité de Battus III, ne +subsistèrent que durant le règne de ce prince. Arcésilas III, son fils, +jaloux de reprendre les droits de ses ancêtres, quoiqu’il se fût soumis +à payer un tribut à Cambyse, s’efforça de détruire, à la faveur d’un +parti, les populaires institutions de Démonax. Il échoua d’abord dans ce +projet, et fut même obligé de s’enfuir à Samos ; là il réunit une armée, +retourna avec elle à Cyrène, et parvint à ressaisir le pouvoir royal. +Mais à peine en fut-il possesseur, qu’il s’en servit pour assouvir ses +ressentiments, et bientôt après il périt victime de ses propres cruautés +à Barcé. Cette mort occasionna une vengeance des plus éclatantes dont +l’histoire ait fait mention. + +La mère d’Arcésilas, sans être découragée par le dérisoire et +allégorique présent d’un fuseau d’or, qu’elle avait reçu du roi de +Salamine, au lieu d’une armée qu’elle lui avait demandée, parvint à +intéresser à sa cause Aryandès, satrape du roi de Perse en Égypte. Mise +à la tête de toutes les forces de ce pays, elle se dirigea sur Barcé ; +et, après s’être emparée par la ruse, d’une place que les armes +n’avaient pu réduire par la force, Phérétime, dans son aveugle +vengeance, n’épargna pas même son sexe. Elle eut la cruauté de faire +couper le sein aux femmes des principaux Barcéens, et fit suspendre ces +honteux trophées autour des murs de la ville. Mais il est consolant de +pouvoir ajouter qu’une pareille atrocité ne resta pas impunie : peu de +temps après son glorieux triomphe, cette haineuse souveraine périt +misérablement dévorée de vers, au milieu même de ceux qui, malgré leurs +intentions secrètes, n’avaient retiré d’autre fruit d’une longue et +dispendieuse expédition, que de servir d’instruments à la vengeance +d’une femme. + +Le règne des Battiades dura deux cents ans environ ; les Cyrénéens, +fatigués des convulsions qui l’avaient agité, cherchèrent dans une autre +forme de gouvernement, le bonheur et la tranquillité qui paraissaient +les fuir. Ils crurent obtenir cette tranquillité, en se chargeant eux- +mêmes du soin de la maintenir ; mais, quoique l’histoire n’ait laissé +que fort peu de notions sur les événements qui se passèrent dans la +colonie devenue république, néanmoins, le petit nombre de faits qu’elle +éclaire, suffisent pour nous donner une idée de ceux qu’elle a laissés +dans l’ombre. + +Alexandre avait conquis l’Égypte et s’avançait dans la Libye pour +visiter l’oracle d’Ammon. Les Cyrénéens envoyèrent au héros macédonien +des ambassadeurs avec une couronne et des présents considérables. +Alexandre ne dédaigna point ces égards d’un peuple libre ; il accepta +ses présents, fit alliance avec lui, et suivit les ambassadeurs, qui +l’accompagnèrent jusque dans le temple. + +Les guerres que Cyrène eut avec Carthage au sujet des limites des deux +états, relevèrent aussi son existence politique ; l’on sait que ces +guerres furent terminées et illustrées par le patriotique dévouement des +deux frères Philænes. Mais au dedans, elle fut plus que jamais en proie +à des troubles qu’ils attribuaient aux vices de l’organisation du +gouvernement. + +En vain, dans cette persuasion, ils eurent recours à Platon pour le +prier de leur donner de meilleures lois. « Leurs divisions provenaient +de leurs richesses, et ils avaient besoin d’être préparés par +l’adversité » : telle fut la réponse du philosophe[9]. + +Livrés à leurs propres institutions, les Cyrénéens tombèrent sous le +joug de plusieurs tyrans. On peut en juger par la sédition excitée, vers +l’an 400 environ avant notre ère, par Ariston, qui fit périr presque +tout le parti aristocratique ; on peut citer le tyran Néocratis, qui, +afin de satisfaire l’amour dont il était épris pour la femme de +Ménalippe, prêtre d’Apollon, eut l’audace de faire égorger le ministre +des autels, et de forcer sa veuve à passer dans ses bras. Les dieux +outragés obtinrent, il est vrai, une prompte vengeance, et la même +passion qui avait fait commettre le crime servit à le venger. + +Ces usurpations du pouvoir, ces violences, entraînèrent des +proscriptions ; vers la fin du règne d’Alexandre, un très-grand nombre +de citoyens se trouvaient exilés de Cyrène ; ils se réunirent dans la +Crète à Thimbron, qui, par le meurtre d’Harpalus, se trouvait possesseur +des trésors d’Alexandre et d’une armée considérable. Thimbron entreprit +de s’emparer de Cyrène ; il alla mettre le siége devant cette ville, +alors très-opulente malgré ses divisions, puisqu’elle lui offrit cinq +mille talents[10] pour l’engager à abandonner son entreprise. + +Cependant le grand homme qui avait réuni à l’art brillant des conquêtes, +celui bien plus utile d’une sage politique, Alexandre venait de mourir. +Son vaste empire, dont lui seul pouvait supporter le poids, devait se +dissoudre ; en vain ses généraux, réunis autour du trône du monde, +voulurent y mettre un successeur ; ils ne purent y placer qu’un fantôme. +Le fils de la danseuse Philline, l’inepte Aridée, frère du héros qui +venait de s’éteindre, fut proclamé roi ; mais le gouvernement de +l’empire que ses mains inhabiles n’auraient su diriger, fut partagé +entre les compagnons d’armes d’Alexandre, et Ptolémée obtint la province +d’Égypte. Quoique Ptolémée n’eût été envoyé dans cette partie des états +macédoniens que sous le titre de satrape, ses vues étaient plus +élevées ; et pour les remplir, il s’efforça de se concilier l’affection +des Égyptiens par la douceur de son administration. + +Cette adroite mais bienfaisante politique ne tarda pas à servir ses +projets : plusieurs des principaux habitants de Cyrène, chassés de cette +ville par une émeute populaire, pendant le siége de Thimbron, se +réfugièrent à la cour d’Alexandrie. Ptolémée saisit avec empressement +cette occasion pour étendre son pouvoir, et, sous le vain prétexte de +rétablir les exilés dans leurs droits, il envoya contre la capitale de +la Pentapole une armée considérable commandée par Ophella. + +Divisés par leurs dissensions, les Cyrénéens ne purent à cette époque, +ainsi que dans les premiers temps de la colonie, repousser avec triomphe +cette nouvelle attaque, et Cyrène fut conquise. + +Néanmoins, trop remuants pour supporter patiemment le joug qu’on leur +avait imposé, les Cyrénéens essayèrent plusieurs fois de le secouer. Une +première sédition fut apaisée par Agis, général de Ptolémée ; ils +osèrent ensuite assiéger la garnison étrangère qui était dans leur +capitale, et poussèrent la hardiesse jusqu’à se défaire des émissaires +conciliateurs que leur avait envoyés le gouverneur d’Égypte. Ils furent +un moment triomphants ; mais Ophella, révolté contre Ptolémée, et par +cela même devenu leur chef, ayant fait alliance avec Agathoclès, alors +en guerre avec les Carthaginois, devint la victime de la plus noire +trahison. Il mit sur pied une armée considérable, et après deux mois de +marche à travers les sables des Syrtes, dès qu’il eut rejoint le roi de +Syracuse, au lieu d’un allié qu’il avait voulu servir, il trouva un +ennemi qui l’attendait pour le surprendre. Ophella, soudainement +attaqué, périt à la tête de son armée, qui éprouva une défaite totale. + +Cet échec laissa Cyrène sans défense ; Ptolémée en profita pour la faire +rentrer sous son pouvoir ; et afin de prévenir de nouvelles séditions, +il en confia le gouvernement à Magas, son parent. Ce gouverneur resta +fidèle à Soter ; mais sous Philadelphe il se révolta, prit le titre de +roi, et entreprit même une expédition contre l’Égypte, dans laquelle il +fut toutefois arrêté par un soulèvement de la Marmarique. + +Après sa mort, la Pentapole continua à faire partie des états d’Égypte, +dont le premier des Ptolémées avait été élu souverain dix-neuf ans après +la mort d’Alexandre, jusqu’à ce que Phiscon Évergète, qui l’avait reçue +en partage, l’eût transmise à son fils naturel Apion comme royaume +indépendant. + +De nouvelles destinées se préparaient pour Cyrène, et si l’expérience +eût pu éclairer ses habitants, ils auraient enfin joui des bienfaits +d’une indépendance, d’autant plus précieuse, qu’elle vint s’offrir à eux +sous les auspices d’une nation alors grande et généreuse. Apion, se +trouvant en mourant sans héritiers, dans la crainte que son royaume ne +tombât de nouveau sous le pouvoir des Égyptiens qu’il n’aimait point, le +légua au peuple romain vers l’an 96 avant notre ère. + +Rome, en acceptant ce testament, laissa la liberté aux habitants de +Cyrène, et ne se réserva, en qualité de protectrice, que les terres, +très-considérables il est vrai, attachées au domaine royal. + +Mais les Cyrénéens étaient destinés à ne point savoir jouir de leur +indépendance ; des troubles intérieurs vinrent de nouveau les diviser ; +en vain Sylla leur envoya Lucullus pour concilier leurs différends ; en +vain ce général, en leur rappelant la réponse de Platon, opposa la +sagesse de nouvelles lois au caractère turbulent des Cyrénéens, il ne +put parvenir à assurer leur tranquillité, et à peine trente ans +s’étaient écoulés depuis que Cyrène avait été affranchie de toute +domination étrangère, que, dans l’intérêt même de ses habitants, Rome +fut obligée de la réduire au rang de ses provinces. + +Peu de temps après, elle fut jointe à la Crète, et gouvernée, comme +province prétorienne, par un proconsul. + +Vers l’an 37 avant notre ère, Antoine, qui exerçait alors une puissance +suprême dans tout l’Orient, cédant aux désirs de Cléopâtre, sépara la +Cyrénaïque de l’empire, et l’érigea en royaume en faveur de sa fille. +Mais, après la défaite qu’il essuya à Actium, Cyrène reconnut Auguste +pour souverain, avant même qu’il se fût rendu maître de l’Égypte, et +devint, peu de temps après, une province du sénat, gouvernée par des +préteurs. + +Attachée dès-lors à la fortune de Rome, Cyrène en suivit les destinées. +Avant de la voir s’écrouler avec cet empire, et tomber enfin au pouvoir +de peuplades barbares, jetons un coup-d’œil sur son organisation +intérieure, et recherchons, s’il se peut, quelles furent les causes de +ses grandes richesses malgré ses dissensions, et celle de ses +continuelles dissensions malgré sa prospérité ? + +Peu d’années après la fondation de Cyrène, Barcé, bourgade libyenne, +accueillit les princes de la famille royale révoltés contre Arcésilas, +et devint une ville considérable. Quoique toujours gouvernée par ses +propres rois, elle offrit dès-lors un mélange d’habitants grecs et +libyens, jusqu’à l’époque où les Ptolémées firent élever une ville sur +le littoral voisin, qui prit le nom de la dynastie de ses fondateurs. + +Ptolémaïs attira dans ses murs les Grecs de Barcé, et celle-ci fut +entièrement livrée à ses habitants indigènes, dont la plupart reprirent +bientôt leur genre de vie nomade. Les Barcéens recommencèrent alors à +inquiéter les villes de la Pentapole, et leurs courses dévastatrices +leur acquirent une telle réputation, qu’au rapport de Virgile, le nom de +cette peuplade s’étendit à toutes celles qui l’environnaient. + +Cyrène, appelée _racine des villes_, avait fondé Apollonie et Teuchira ; +la première ne fut pendant long-temps que le port de la métropole, et ne +devint indépendante que sous les Ptolémées ; la seconde, nommée par la +suite Arsinoé, fut changée en colonie romaine vers l’an 122 environ +avant notre ère. + +Hespéris, plus connue sous le nom de Bérénice, qu’elle reçut de la fille +de Magas, femme du troisième Ptolémée, fut la cinquième ville qui forma +la Pentapole libyque. D’autres, telles que Darnis, Adriane, Lamiane, et +un grand nombre de bourgs et de villages, s’élevèrent dans la Cyrénaïque +en des temps postérieurs et à diverses époques. + +L’histoire, comme on l’a déja observé, s’est peu occupée de l’intimité +des relations entre les peuples de l’antiquité ; loin de nous faire +suivre la série de leurs actions, elle borne ces actions à des +querelles, et si elle les fait mouvoir, c’est pour s’entr’égorger. Il +résulte de ce faux système que les troubles intérieurs, et surtout les +guerres éclatantes, ont exclusivement attiré son attention ; mais ces +longues aimées de paix sont pour elle une stagnation stérile dont elle +dédaigne d’éclairer le cours, et d’y puiser des faits instructifs. + +C’eût été néanmoins pour nous bien intéressant de connaître les +relations que les Cyrénéens durent conserver avec leur mère patrie ; un +poète nous apprend toutefois qu’ils lui envoyaient annuellement des +théores pour lui offrir les prémices de leurs fruits. + +L’analogie de position et la réciprocité même d’intérêts ne durent-elles +pas occasionner des liaisons entre les Cyrénéens et les autres Doriens, +isolés comme eux sur des terres étrangères ? Il est remarquable que les +noms de Cabales et d’Araraucèles se trouvent également dans la +Cyrénaïque et dans l’Asie-Mineure ; et quoique, dans la première de ces +contrées, ces noms désignent des tribus libyennes, et dans la seconde +une ville et une région, cette identité de dénominations semble +néanmoins indiquer un échange de rapports entre des peuples sortis d’une +souche commune. + +L’histoire aurait dû surtout nous donner quelques notions sur le +commerce de Cyrène dans l’intérieur de l’Éthiopie. L’Oasis d’Ammon, +cette colonie de prêtres-marchands, établie au milieu des déserts, +présentait un point d’entrepôt très-avantageux pour ce commerce. Ses +relations avec la Pentapole ne sont point douteuses ; les colonnes +élevées en l’honneur des théores cyrénéens, et d’autres traditions +historiques, en sont la preuve irrécusable. + +Cyrène se serait-elle bornée à ce boulevart de la Libye intérieure ? +Moins industrieuse que Carthage, n’aurait-elle pas fait pénétrer ses +caravanes dans les régions plus lointaines ? Si les Nasamons servaient +les intérêts de sa rivale, les Asbytes et les Auchises ne devaient-ils +pas lui offrir le même secours ? + +Ces dernières hypothèses seront d’autant plus probables si l’on +considère que le commerce de Cyrène fut très-considérable, et que pour +en seconder l’activité ils inventèrent le lembus[11]. Ce commerce était +alimenté par une réunion de causes également puissantes : la grande +fertilité du sol et son heureuse disposition y faisaient succéder les +récoltes pendant huit mois de l’année, et des plantes précieuses qui lui +étaient particulières ou bien qu’on y voyait répandues avec profusion, +en augmentaient singulièrement les produits. + +La campagne de Cyrène était divisée en trois parties, également fécondes +dans une rare et précieuse succession. A peine avait-on fini la moisson +et les vendanges sur les bords de la mer, que l’on passait aux collines, +où les fruits se trouvaient en pleine maturité, et de là on arrivait sur +le sommet des montagnes, où la nature présentait les mêmes avantages +dans sa troisième phase de fertilité. + +D’épaisses forêts de _thyon_, distribuées sur les flancs septentrionaux +des monts de la Pentapole, offraient leur bois odorant pour les meubles +des Cyrénéens, de même qu’elles servaient à former les tables vineuses +consacrées aux fêtes de Bacchus ; tandis que le _sylphium_, dont la +valeur égalait celle de l’argent, et que les Césars renfermaient dans +leur trésor, croissait en abondance dans les lieux les plus incultes de +cette heureuse contrée. + +Tant de richesses prodiguées par la nature, dans un pays environné de +déserts, devaient porter ses habitants à un haut degré de puissance, ou +bien les plonger dans le luxe et la volupté : en premier lieu, ils +auraient pu influer sur la civilisation de l’Afrique ; ils auraient pu +faire pénétrer dans les régions de l’intérieur la lumière des arts, par +de hardies expéditions et de philanthropiques desseins ; en second lieu, +ils pouvaient jouir, sous l’ombrage de leurs forêts, des biens que leur +assurait le sol, et se borner à repousser les hordes nomades de leur +paisible séjour. Les Cyrénéens avaient à choisir entre une haute +existence politique, et les douceurs d’une oisive retraite ; entre une +gloire durable, et des jouissances passagères : et les Cyrénéens +dédaignèrent la gloire et s’abandonnèrent aux plaisirs. + +Les courses de chars, les repas somptueux, la mélodie des chants, les +danses et les fêtes, remplirent le cours de leur molle existence ; +Cyrène était déchirée par des factions, elle était envahie par des +armées étrangères ; mais les cris joyeux des bacchantes étouffaient les +clameurs politiques, et leurs danses lascives s’animaient au bruit des +chaînes qui pesaient sur la patrie. + +Le luxe et la volupté furent portés au comble : le luxe s’étendit +jusqu’aux artistes, et principalement sur ceux qui exerçaient des arts +frivoles ; la volupté reçut le nom spécial de cette contrée, et fut même +érigée en secte par le philosophe Aristippe, qui, par un singulier +contraste, était disciple de Socrate. + +« Opposer une stoïque résignation aux rigueurs de l’infortune, et +sacrifier son bien-être particulier au bien public, étaient des chimères +que l’on a follement décorées du nom de vertus ; saisir avec +empressement le plaisir fugitif, ne s’occuper que du moment présent sans +s’inquiéter, ni de l’avenir, ni du passé ; en un mot, concentrer toutes +les jouissances en l’amour de soi-même, et entourer la vie de roses, +dont on devait respirer les parfums sans toucher aux épines, » tels +étaient les préceptes fondamentaux de la secte cyrénaïque. + +L’on conçoit que de pareilles idées répandues dans une société, étaient +bien plus susceptibles d’en relâcher les liens, que propres à cimenter +cette union qui fait la force des états ; et si elles convenaient peu à +Cyrène gouvernée par des rois, elles devaient bien moins convenir à +Cyrène république. Il est presque superflu d’ajouter que ce ne fut point +par de pareils mobiles que Sparte et Rome acquirent ce haut degré de +puissance qui les rendit maîtresses de tant de nations ; la pauvreté fit +leur force, l’austérité de mœurs la cimenta, et leur union l’agrandit. + +Des philosophes postérieurs à Aristippe, les Carnéade et les +Ératosthène, firent entendre sous les portiques de Cyrène une morale +plus pure ; mais quelle influence pouvaient exercer les hautes +spéculations des sciences ou les sublimes préceptes de la philosophie +sur des esprits énervés et sur des hommes avides de jouir ? L’impulsion +était donnée, et ces sages illustrèrent leur patrie sans avoir influé +sur ses mœurs. + +Nous cesserons donc d’être surpris que les Cyrénéens, livrés à une +morale voluptueuse et regorgeant de richesses, n’aient jamais pu +supporter le poids de la liberté qui s’offrit si souvent à eux : pareils +à des enfants capricieux, s’ils mordaient le frein qu’on leur imposait, +c’était parce qu’il gênait leurs fantaisies, mais ils trébuchaient +aussitôt qu’ils parvenaient à le rompre. + +Cependant Cyrène, confondue parmi les nombreuses provinces de l’empire +romain, avait perdu sa physionomie originelle ; et ses habitants, outre +les peuplades libyennes des environs, offraient un mélange de Grecs, de +Romains et d’Israélites. + +Ces derniers avaient été envoyés en colonie dans la Pentapole par +Ptolémée Soter, et leur nombre s’y était depuis considérablement +multiplié. Liée avec les Juifs par d’anciens traités qu’elle renouvelait +à chaque pontificat, Rome favorisa leur accroissement dans toutes ses +provinces, et particulièrement dans celle de Cyrène. Sa protection était +surtout nécessaire aux Israélites éloignés de la Judée. Le mépris qu’ils +témoignaient pour les autres nations, et leur intolérance sur les +croyances religieuses, les rendaient odieux à tous ceux au milieu +desquels ils vivaient ; mais, habiles à caresser le pouvoir suprême, ils +en obtinrent à plusieurs époques des décrets favorables. César, +reconnaissant des services qu’il en avait reçus dans sa guerre d’Égypte, +les confirma dans les priviléges qu’ils avaient obtenus du sénat, et +leur en accorda de nouveaux. Toutefois ce décret, paralysé par la mort +de César, n’obtint force de loi que sous Antoine, et à cette époque +même, les Juifs de Cyrène, soumise à l’influence du parti de Cassius et +de Brutus, ne purent jouir des droits qu’ils venaient d’acquérir en +vertu du sénatus-consulte ; ce ne fut qu’après la bataille de Philippes, +qu’un nouveau rescrit d’Antoine leur en assura le libre exercice. + +Les priviléges des Juifs, sanctionnés par les lois, statuaient des +exceptions qui leur étaient tout-à-fait particulières : les assemblées +et l’exportation d’argent, défendues pour les autres sujets, leur +étaient permises ; ces faveurs avaient pour objet de faciliter leurs +réunions religieuses, le libre transport des sommes qu’ils envoyaient +annuellement à Jérusalem, et les capitations qu’ils payaient au trésor +du temple. Contrariés à Cyrène dans l’exécution de ces droits, ils +trouvèrent un puissant appui auprès d’Agrippa, qui ordonna expressément +au préteur de Libye de les faire indemniser des pertes qu’ils avaient +essuyées. + +Les Juifs de la Cyrénaïque paraissent d’abord avoir joui sagement de la +protection de Rome : on apprend par un monument que, vers l’an 33 avant +notre ère[12], traités très-favorablement (dans la Pentapole), ils +habitaient presque exclusivement la ville de Bérénice, et qu’ils y +formaient un corps politique gouverné par des Archontes. Ensuite, +abusant de cette protection, et enhardis par leur nombre, ils +cherchèrent à leur tour à s’emparer du pouvoir. Ils causèrent, sous les +règnes de Trajan et d’Adrien, des maux effroyables ; et, si l’on en +croit les inductions de l’histoire, ils dévastèrent tellement cette +province par leurs massacres, qu’Adrien fut obligé d’y envoyer des +colonies pour la repeupler. + +Mais depuis long-temps avant cette époque, une nouvelle religion avait +pris naissance en Orient, et dans le cours d’un siècle elle s’était +prodigieusement répandue, et avait pénétré dans les provinces les plus +reculées de l’empire romain. + +Néron et ses successeurs voulurent en vain étouffer l’essor du +christianisme ; les moyens qu’ils employèrent, servirent au contraire à +le propager ; plus les persécutions se renouvelèrent, plus l’héroïsme +des premiers apôtres de l’Évangile s’accrut ; les martyrs succombaient +en foule, et de nouveaux martyrs, vrais protées, reparaissaient de +toutes parts. + +Cette religion obtint enfin un triomphe éclatant sous Constantin-le- +Grand ; en embrassant la foi de vérité, cet empereur voulut donner à ses +états une nouvelle capitale qui n’eût pas pour témoins les dieux du +paganisme, et ce fut de Byzance que partirent dès-lors les décrets qui +allaient régler le sort des nations. + +Le christianisme avait pénétré, dès les premiers siècles, dans la +Cyrénaïque ; plus tard, sous les auspices du pieux Justinien, la croix +fut élevée dans cette province sur les autels mêmes de l’idolâtrie et du +culte des Hébreux. La ville de Borium, située à l’extrémité occidentale +de la Pentapole, avait un temple dont les Juifs faisaient remonter +l’origine au règne de Salomon. Ce temple fut changé en église +chrétienne, et les sectateurs de l’ancienne loi se convertirent à celle +que l’Homme-Dieu avait lui-même apportée sur la terre. + +De plus, s’il faut en croire l’historien de Justinien, on vit, à cette +époque, la lumière de l’Évangile traverser les sables de la Libye, et +pénétrer jusque dans le temple mystérieux d’Ammon ; à son aspect, le +corps sacré des _Hiérodules_ abjura ses erreurs ; l’oracle, qui avait +déifié le conquérant du monde, se tut ; et l’enceinte que la flatterie +avait élevée au même héros fut consacrée à la mère du Sauveur, et ne +retentit plus dès-lors que des louanges adressées au seul et vrai Dieu +de l’univers. + +Mais, quelque grands que fussent ces triomphes de la religion +chrétienne, une foule d’opinions différentes s’élevèrent, peu de temps +après sa naissance, au sujet de son interprétation. Indépendamment de +plusieurs schismes qui divisèrent les chrétiens sous diverses croyances, +il naquit en outre une foule de sectes qui, dans le but de perfectionner +le christianisme, en dénaturèrent à tel point l’esprit, qu’ils en firent +rétrograder l’application jusqu’aux plus grands abus du polythéisme. +Parmi ces sectes, aussi multipliées qu’elles sont restées obscures, +était celle des Carpocratiens, fondée par Carpocrates, qui vivait à +Alexandrie sous le règne d’Adrien[13]. + +Un grand nombre de ses disciples se dispersèrent dans la Cyrénaïque ; +et, chose étonnante, la Pentapole chrétienne vit répandre dans ses +champs des mœurs plus désordonnées, des préceptes plus libres, que ceux +qu’y avait propagés autrefois le voluptueux Aristippe. L’austère morale +de l’Évangile fut changée en un code monstrueux qui établit en dogme, +comme seule source de paix et de bonheur, la libre communauté des femmes +et de toutes sortes de propriétés. + +De pareils préceptes furent même consacrés par des monuments, dans l’un +desquels le nom révéré du Christ se voit à côté de ceux de Thot, de +Saturne, de Zoroastre, de Pythagore, d’Épicure et de Masdacès. Selon ces +mêmes monuments, les Carpocratiens se maintinrent dans la Cyrénaïque +jusqu’au sixième siècle ; les usages qu’ils avaient adoptés firent +perdre le trône et la vie à Cobad, roi de Perse, qui avait voulu les +introduire dans ses états, à l’instigation du même Masdacès, placé par +les Carpocratiens au nombre de leurs prophètes. On aurait droit par +conséquent d’être surpris que ces usages eussent acquis un libre et +honteux exercice dans une société policée, si l’on ne savait qu’ils +existèrent chez les Nabatæens, sans troubler leur tranquillité +intérieure, et que ce peuple fut au contraire cité comme exemple de +concorde et d’union[14]. + +C’est ainsi que l’histoire des sociétés humaines offre quelquefois des +problèmes qui mettent en doute jusqu’à l’universalité des principes de +leurs plus chères affections. + +La Cyrénaïque marchait rapidement vers une décadence totale ; elle avait +été divisée en deux provinces, en Libye supérieure et inférieure, +commandées chacune par un préfet et un duc. Dans le cinquième siècle, +sous l’empereur Arcadius, la capitale n’existait plus, ou ce n’était +plus que son ombre. Un évêque, disciple de la célèbre Hypatia +d’Alexandrie, rappelait alors la mémoire des anciens philosophes ; +témoin des catastrophes qui désolèrent cette province, Synésius éleva en +vain sa figure imposante sur les ruines de Cyrène, pour implorer les +secours du chef de l’empire ; que pouvait la voix d’un philosophe, dans +ces temps où les descendants des Césars s’occupaient gravement de +minuties religieuses, et où de pareilles querelles divisaient les +nations ? + +Les principaux fauteurs des malheurs de la Pentapole n’étaient cependant +que des hordes barbares qu’il eût été facile de chasser dans l’intérieur +des terres, puisque quarante Huns au service des Romains suffirent pour +repousser une de leurs attaques, et les obligèrent à rentrer dans les +déserts. + +Telle fut néanmoins la négligence des empereurs romains envers la +Pentapole, que dans le même siècle, nous apprend Synésius, des hordes de +Libyens Ausuriens[15] l’infestèrent à tel point, « qu’il ne s’y trouva +de montagne assez escarpée, de château assez fort qui pût opposer +quelque obstacle à leurs courses dévastatrices. Tout devint leur proie : +ils saccagèrent les villes, dépouillèrent les autels, et leur avidité ne +respecta pas même l’asyle des tombeaux. Les femmes éplorées quittaient +pendant la nuit leurs habitations ; elles se réfugiaient dans les +forêts ; mais ni les ombres de la nuit, ni l’épaisseur des bois, ne +pouvaient les soustraire à leur fureur. Les plus grandes richesses +consistaient alors en troupeaux et dans les biens de la terre encore +ornée de riantes campagnes ; et ces campagnes devinrent la proie des +flammes ; et les troupeaux périrent, les uns dans ces vastes incendies, +et les autres furent entraînés dans les solitudes, avec les habitants de +tout sexe réduits en esclavage. » + +A ces déprédations des barbares succédèrent, sous Théodose II, les +concussions des gouverneurs, qui se hâtèrent de recueillir les derniers +produits de la Pentapole expirante ; lorsque enfin, quelque temps après, +une nouvelle et dernière invasion changea à jamais les destinées de la +Cyrénaïque, et acheva l’œuvre de destruction que les Libyens avaient +commencée. + +Les Musulmans, dont les rapides conquêtes s’expliquent aisément par +l’incertitude des conseils et la faiblesse qui caractérisaient alors les +souverains de Byzance, commencèrent par envahir les provinces les plus +reculées de l’empire. + +Amrou-Ben-el-As, favorisé par les Coptes, s’empara de l’Égypte l’an 640 +de Jésus-Christ. La Cyrénaïque chercha d’abord à se soustraire au joug +musulman ; elle y réussit à cette époque par un traité qu’elle stipula +avec le conquérant arabe : Amrou respecta les engagements qu’il avait +pris avec les habitants de la Pentapole, et les distingua expressément +de ceux de l’Égypte, dont la vie et les biens, disait-il, dépendaient du +caprice de sa volonté. + +Mais ces avantages furent de courte durée : six ans après la conquête de +l’Égypte par Amrou, les fils d’Ommiah, ralliés sous l’étendard de +Mahomet, pénétrèrent dans la Cyrénaïque et s’en emparèrent. L’ancienne +Barcé, destinée à être dans tous les temps le siége de peuplades +barbares, fut occupée par les Ommiades. A cette dynastie succéda celle +des Abassides, et celle des Fathimites à cette dernière. Les Chrétiens, +soufferts dans cette contrée jusqu’au neuvième siècle, furent obligés de +l’abandonner sous les Fathimites. La Pentapole était alors complétement +ruinée ; Barcah elle-même n’était plus qu’une petite bourgade ; +Adjedabia et Sort, situées sur les bords de la grande Syrte, +réunissaient dans leur enceinte la plupart des habitants de cette +province. + +Les Fathimites avaient été expulsés par les Aïoubites, lorsque ces +descendants de l’ancienne Colchide, ces esclaves qui entouraient le +faste des sultans, voulurent à leur tour exercer le pouvoir dont ils +n’avaient été jusqu’alors que les instruments. Le calife Moaddham tomba +sous leurs coups, et cette victime assura aux Mamelouks le pouvoir +suprême en Égypte, durant deux siècles et demi environ. En 1517, les +Ottomans, conduits par Sélim I, s’emparèrent de cet état et de ses +dépendances ; trente-trois ans après cet événement, Tripoli d’Afrique +ayant été conquise par un des généraux de Soliman II, la Cyrénaïque fut +jointe à cette ville, et forma avec elle un seul royaume gouverné par +des pachas. + +Telles furent les principales phases de la civilisation de la Grèce +africaine, et des catastrophes qui l’anéantirent. + +Livrée à des hordes barbares, Cyrène gît maintenant ignorée. Le temps, +qui rassembla tour à tour plusieurs peuples dans son enceinte, en a +confondu les traces ; il en a dispersé les ruines. Les monuments des +arts ont disparu ; témoins et asyles souillés des races passées, +quelques tombeaux épars dans la plaine indiquent seuls au voyageur le +lieu où s’élevait jadis _la ville au trône d’or_. + +Mais si les travaux des hommes sont anéantis, la nature est restée la +même. Le soleil n’éclaire plus que le deuil de l’antique cité ; les +pluies bienfaisantes ne tombent plus que sur des déserts : mais ce +soleil émaille encore des prairies toujours vertes, ces pluies fécondent +des champs toujours fertiles ; les forêts sont toujours ombreuses, les +bocages toujours riants, et les myrtes et les lauriers croissent dans +les vallons solitaires, sans amants pour les cueillir, sans héros pour +les recevoir. Cette fontaine qui vit élever autour d’elle les murs de +Cyrène, jaillit encore dans toute sa force, elle coule encore dans toute +sa fraîcheur ; et son onde seule interromprait le calme de ces +solitudes, si la voix rauque des pâtres, ou le bêlement des troupeaux +errante parmi les ruines, ne se confondaient parfois avec son murmure. + + * * * * * + + +[Note 9 : Les habitants de la ville de Cyrène prièrent une fois Platon +de leur donner par écrit de bonnes lois, et de leur tracer le plan d’un +gouvernement nouveau ; ce qu’il refusa de faire, disant « qu’il estoit +bien malaisé de donner loix aux Cyreniens qui estoient si riches et si +opulents : car il n’est rien si hault à la main, si farouche, ne si +malaisé à domter et manier, qu’un personnage qui s’est persuadé d’estre +heureux. » (PLUTARQ. Vie de Lucullus, trad. d’Amyot, t. V, p. 59.)] + +[Note 10 : Environ 27 millions. DIOD. SIC. l. XVIII.] + +[Note 11 : Vaisseau à seize rames. (PLINE, l. VIII.)] + +[Note 12 : Cette date est celle que Fréret a assignée à l’inscription +des Juifs de Bérénice ; toutefois, pour en vérifier l’exactitude, il +faut attendre que le savant M. Champollion-Figeac donne, dans une +nouvelle édition de Fréret (qu’il fera bientôt paraître, ainsi qu’il a +eu la bonté de m’en informer), la vraie leçon de cette inscription et de +cette date, d’après le monument original qu’il a eu en son pouvoir.] + +[Note 13 : MATTER, Mémoire sur les Gnostiques.] + +[Note 14 : STRABON, l. XVI, c. 3.] + +[Note 15 : Ces _Ausuriens_, dont Synésius seul, à ma connaissance, fait +mention (epist. 78, in Catast. 299-301. Interp. Dion. Peta.), ne +rappelleraient-ils pas, par l’analogie du nom et la proximité du lieu, +les Libyens _Auséens_, qui habitaient, selon Hérodote (l. IV, 180), les +environs du lac Tritonis ? Les mœurs belliqueuses de cette peuplade, qui +rendait un culte particulier à Minerve, donneraient un nouveau degré de +probabilité à ce rapprochement. Selon le même historien, dans une fête +que les _Auséens_ célébraient tous les ans en l’honneur de cette déesse, +leurs filles, partagées en deux troupes, se livraient un combat violent +à coups de pierres et de bâtons ; celle qui s’était le plus distinguée +pendant l’action recevait, pour prix de sa valeur, une armure complète à +la grecque. Hérodote, en terminant ce récit, ajoute que ces Libyens, +avant que des colonies grecques se fussent établies auprès de leur +territoire, devaient tenir leurs armures des Égyptiens ; cette remarque, +étrangère à mon rapprochement, peut néanmoins ne pas être sans intérêt, +et me paraît susceptible d’en provoquer d’autres.] + + + + + VOYAGE + DANS LA + MARMARIQUE ET LA CYRÉNAÏQUE. + + * * * * * + + CHAPITRE PREMIER. + + Préparatifs du voyage. — Départ. — _Abousir_. — Vallée Maréotide. — + _Dresièh_. — _Maktaërai_. — _El Chammamèh_. — Désert de _Kourmah_. + + +Les avis que l’on me donnait à Alexandrie sur mon voyage étaient peu +encourageants ; les uns traitaient ma ferme résolution d’imprudence, et +ma confiance d’aveuglement ; les autres m’engageaient à me rendre à +Derne ou à Ben-Ghazi, par mer : il était à craindre, disaient-ils, que +les Arabes limitrophes de la province de Barcah ne me prissent pour un +espion de Mohammed-Aly, dont le caractère entreprenant et les vues +ambitieuses portaient ombrage à tous ses voisins. + +J’eusse volontiers cédé à ces objections, qui ne me paraissaient pas +dénuées de fondement ; mais les différentes limites que les anciens +géographes ont assignées à la Cyrénaïque rendaient intéressante, et même +nécessaire, l’exploration de sa partie orientale : ce motif, qui fut +peut-être celui du général Minutoli, me porta à donner à mon voyage +toute l’étendue projetée par mon prédécesseur ; et pour obtenir un +dénoûment plus heureux, je me fiai à mes habitudes des fatigues du +désert, et à la connaissance que j’avais acquise des mœurs et du langage +de ses habitants. + +L’expérience a bien des fois prouvé qu’en Afrique une escorte est +souvent plus nuisible qu’utile aux travaux du voyageur. + +Dans les villes, les Arabes Bédouins, intimidés par la présence d’un +pacha ou d’un bey, sont prodigues de promesses. Mais dès que ce frein +imposé à l’avidité et à la mauvaise foi n’existe plus, dès que les +Arabes sont entrés dans les solitudes du désert, alors se trouvant dans +leur domaine, ils parlent en maîtres. En vain le voyageur rappelle les +accords faits et les ordres reçus ; les accords deviennent illusoires, +et les ordres sont aisément éludés ; et dans l’isolement où il se trouve +alors, heureux encore si les mêmes hommes qu’il a pris pour faciliter +ses projets, ne nuisent pas au contraire à leur exécution. + +D’un autre côté, s’il est une cause qui rende moins fructueuses et qui +entrave quelquefois les opérations du voyageur européen, c’est sans +contredit le fanatisme des habitants. + +En vain il étudie leur langage, il adopte leurs costumes et se fait à +leurs usages ; il est chrétien, et ce titre suffit pour bannir la +confiance, pour inspirer la réserve et souvent même la haine. + +Avec l’or, il franchira bien des obstacles, il satisfera sa curiosité ; +mais il n’obtiendra jamais cet échange intime de relations, si +nécessaire néanmoins pour bien connaître les peuples qu’il visite. Ce +fanatisme ne se borne point à tenir le voyageur dans un continuel +isolement, il va quelquefois jusqu’à compromettre son existence ; et, +s’il n’autorise pas le crime, il sait du moins le pallier. Aussi celui +qui entreprend de pénétrer dans les contrées de l’Afrique, immédiatement +soumises à l’influence de l’islamisme, se voit en butte à l’alternative +d’un choix également embarrassant : s’il prend une nombreuse escorte, il +garantit son existence de perfides tentatives ; mais il devient, pour +ainsi dire, le sujet de ses protecteurs ; si, au contraire, il se +hasarde seul ou avec les siens dans ces contrées sauvages, il reste +libre de ses actions, mais il est sans cesse entouré de dangers. + +Lors même que mes faibles ressources pécuniaires ne m’auraient pas +interdit le choix entre ces deux manières d’exécuter mon voyage, j’ose +assurer que, par goût, j’aurais adopté cette dernière. + +Je me bornai donc à prendre deux guides pour m’indiquer le gisement des +puits et des monuments dans les lieux que j’allais parcourir : _Hadji- +Saleh_, marchand de Derne, et _Makhrou_, de la tribu des _Aoulâd-Aly_, +me furent désignés à cet effet par _Mohammed-el-Gharbi_, qui m’en +garantit la moralité. + +La caravane, y compris M. Müller et moi, était composée de neuf +personnes ; douze chameaux et quatre dromadaires dont j’étais +propriétaire, d’après le système que j’avais adopté dans mes précédents +voyages, étaient destinés, les premiers à transporter nos effets et à +suivre toujours la route la plus courte, tandis que les seconds, plus +sveltes, devaient servir à de rapides excursions toutes les fois que des +ruines ou d’autres objets à examiner m’engageraient à m’écarter de la +ligne suivie par ma caravane. + +Telles étaient les forces et les ressources que je pouvais employer pour +braver, durant plusieurs mois, les violentes intempéries de l’air dans +un pays sans abri, et l’avidité plus redoutable encore de ses habitants. + +Ayant enfin obtenu la lettre protectrice de Mohammed-Aly pour Iousouf, +pacha de Tripoli, nous quittâmes Alexandrie le 3 novembre 1824. Les +environs de cette ville sont tellement connus, qu’il me paraît superflu +d’entrer dans de nouveaux détails sur les prétendus bains de Cléopâtre, +sur les grottes de la Nécropolis, d’ailleurs peu remarquables, enfin sur +la petite Chersonèse, que Strabon place à soixante-dix stades +d’Alexandrie, et où nous arrivâmes, en effet, trois heures après notre +départ. + +Nous continuâmes ensuite à marcher entre le lac Maréotis et les bords de +la mer ; la langue de terre qui les sépare n’a que trois quarts d’heure +dans sa plus grande largeur. Une chaîne de collines peu élevées forme +une digue au Maréotis, et se prolonge, ainsi que le lac, jusqu’à +_Abousir_, située à onze heures au S. S. O. d’Alexandrie. + +On rencontre fréquemment le long de cette colline d’anciennes carrières, +quelquefois souterraines, et le plus souvent formant amphithéâtre ; +elles contiennent ordinairement une végétation abondante : des touffes +de figuiers sauvages sortent, pour ainsi dire, du sein des rochers, et +remplissent une partie de ces excavations. Ces arbres, quoiqu’à demi +cachés, délassent agréablement la vue dans ces lieux, où l’on n’aperçoit +que çà et là quelques plantes marines. + +Je remarquai aussi de petits bassins creusés dans la roche pour +recueillir l’eau des pluies. Ils sont disposés sur des plans d’inégale +hauteur, et de manière que l’inférieur seul est rempli par ceux qui se +trouvent plus élevés. + +Nous ne pûmes arriver à _Abousir_ que le 6 vers le soir ; ce long retard +fut occasionné par les fréquentes visites d’amis et de parents, que mes +guides reçurent à diverses reprises, et qui me forcèrent, par respect +pour les usages, d’interrompre souvent notre marche. + +Les adieux chez les Arabes sont graves, et ont quelque chose de +solennel : on dirait que ces hommes renouvellent alors les liens qui les +attachent à leur tribu ; ils se prodiguent des témoignages d’affection, +mais avec un calme et un sang-froid qui contrastent avec leurs vœux et +leurs serments. Enfin ils sont séparés ; bientôt ils se distinguent à +peine ; et le _ihram_[16] agité en l’air, signale leur dernier adieu ; +et la force de leurs organes transmet encore à travers l’espace un +échange de souhaits et de protestations amicales, toujours accompagnés +d’expressions religieuses. Plusieurs amis de mes guides les avaient +accompagnés jusqu’à _Abousir_ ; nous fûmes tous ensemble nous mettre à +l’abri de la pluie dans de vastes carrières situées à l’extrémité +occidentale des ruines de la ville. + +Ces carrières passent pour avoir recélé le fruit des rapines des +Bédouins ; c’est là que ces nomades se seront partagé les dépouilles des +nombreux navires naufragés sur la côte du golfe des Arabes. Je vis +encore sur ses bords des tronçons de mâts, et d’autres débris de navires +à demi enfouis dans le sable. Il serait assez remarquable que ce fût +dans le lieu même dont je viens de parler, où la colline offre +réellement _des flancs escarpés_, que les habitants de _Taposiris_ se +fussent réunis à certaines époques de l’année _pour se divertir et faire +bonne chère_[17]. + +Quoi qu’il en soit, avant le règne de Mohammed-Aly, il eût été dangereux +pour un Européen de s’arrêter dans un pareil endroit ; mais le +gouvernement rigoureux de ce pacha a su inspirer une crainte salutaire +même aux habitants des déserts qui avoisinent la vallée du Nil. + +Néanmoins je fis allumer de grands feux pendant la nuit ; leur clarté ne +tarda pas d’attirer une foule d’Arabes des environs ; la plupart étaient +de la connaissance de mon guide _Makhrou_. De légers cadeaux excitèrent +leur bonne humeur, et après un repas somptueux pour le désert, tous mes +convives passèrent plusieurs heures à des exercices gymnastiques, que +nous avons presque tous faits dans notre adolescence, sans nous douter +que leur origine se perd dans la nuit des temps. J’avais vu ces jeux +reproduits par des peintures dans les catacombes égyptiennes de _Beny- +Hassan_, dans la Haute-Égypte ; et quoique leur objet fût d’une faible +importance, ce ne fut pas sans surprise que je remarquai chez les Arabes +la transmission fidèle de ces usages antiques. + +J’employai la journée du lendemain, le 7, à visiter _Abousir_. Parmi les +ruines de ses anciens monuments, les plus apparentes et les plus +considérables sont celles d’un temple situé sur une élévation, à peu de +distance des bords de la mer. Ses murs, disposés en talus, à la manière +égyptienne, et construits en pierres de deux pieds de large sur dix +pouces de hauteur, forment un carré dont chaque côté a quatre-vingts +mètres. La partie supérieure manque ; mais au côté oriental du monument +qui en était la façade, est un grand pylone quadrangulaire, engagé dans +l’enceinte générale du temple dont il suit aussi le même degré +d’inclinaison. Ce pylone contient intérieurement deux petites pièces +latérales à la porte d’entrée, et sa face extérieure offre une analogie +marquante avec les monuments de l’ancienne Égypte (Voy. pl. I.). On y +voit en effet quatre rainures parfaitement semblables à celles qui sont +devant la première cour du temple de Carnac, à Thèbes, et destinées sans +doute ainsi que celles-là à contenir des mâts que l’on y plaçait +lorsqu’on célébrait les grandes fêtes religieuses ou politiques. +L’intérieur du temple est tellement détruit, qu’il me fut impossible de +reconnaître les moindres traces de son ancienne distribution. + +Parmi les amas de décombres, je ne pus distinguer que des tronçons de +colonnes[18], un puits revêtu de belles assises situé au milieu du +monument, et un souterrain presque totalement comblé qui conduisait au +puits par un escalier. + +D’après les observations que je viens de réunir, si l’inclinaison des +murs, et principalement les détails architectoniques que l’on remarque +sur la façade du pylone, donnent au temple d’_Abousir_ une grande +analogie avec les monuments de l’ancienne Égypte, la petite dimension +des pierres qui forment ses assises, l’absence de tout symbole +hiéroglyphique et de tout ornement qui s’y rapporte, j’ajouterai encore, +l’aspect général de ce monument, indiquent son origine grecque. + +Quant à son époque, on peut avec vraisemblance, et je dirai même avec +certitude, la faire remonter à ces temps où l’Égypte, soumise aux +Ptolémées, conserva néanmoins le caractère originel de son architecture, +et fut en cela souvent imitée par ses nouveaux maîtres, qu’elle n’imita +jamais. + +A peu de distance des ruines de ce temple, sont les restes d’un autre +édifice, connu par les marins sous le nom de Tour des Arabes. Il figure +effectivement une tour posée sur un grand socle quadrangulaire, et +divisée en deux étages, dont l’inférieur est octogone, et le supérieur +rond et plus rétréci (Voyez pl. II, 2). A la partie sud du rocher sur +lequel elle est bâtie on voit une grotte funéraire, divisée en deux +pièces, où l’on remarque trois niches larges et peu profondes ; le tout +est d’un travail peu soigné. M. de Chabrol et plusieurs autres membres +de la commission d’Égypte ont présumé que cette tour avait été élevée +par les anciens Grecs, pour servir de phare ou d’amers aux vaisseaux qui +s’approchaient de cette côte dangereuse[19]. Les indices d’un escalier +que l’on remarque sur la partie octogone de la tour confirment +l’exactitude des observations des ingénieurs français, de même que +l’aspect du monument rend leurs conjectures très-probables. + +Les ruines d’_Abousir_ sont, en majeure partie, situées sur le revers +méridional de la colline ; une digue, allant de l’est à l’ouest, fut +construite au sud de la ville, peut-être pour préserver ce côté des +inondations du Maréotis. Parmi des monceaux de pierres on distingue les +fondements d’une construction, subdivisée en plusieurs pièces, et +revêtue de ciment ; ces ruines rappellent les bains dont Justinien, au +rapport de Procope[20], orna la ville de _Taposiris_. + +La colline forme en plusieurs endroits des grottes naturelles qui ont dû +servir de tombeaux ; les anciens ont aidé ces accidents en élargissant +les entrées, ou bien en ménageant des descentes par des escaliers +taillés dans le roc. Leurs façades sont quelquefois ornées de corniches +d’un travail grossier, mais ayant quelque analogie avec le style +égyptien, sans être toutefois ornées du globe ailé, ni d’aucun +hiéroglyphe. On voit aussi sur le penchant de cette colline plusieurs +citernes avec des ouvertures échancrées pour recevoir des couvercles, et +de petits bassins formant échelons ; ils étaient destinés à recueillir +les eaux des pluies, qu’ils se transmettaient par des auges jusqu’à +l’orifice des citernes. + +_Abousir_ me paraît être l’ancienne _Taposiris_, tant par l’analogie du +nom que par sa situation à une journée de distance d’Alexandrie[21]. +Strabon dit, il est vrai, que cette ville n’était point sur les bords de +la mer, et il la distingue de Plinthine, que plusieurs géographes, +anciens et modernes, placent en ce lieu. Cette contradiction s’explique +facilement, si l’on considère que les ruines d’_Abousir_ se trouvent, +comme je l’ai dit, à une petite distance de la mer, et si l’on place +Plinthine un peu plus à l’est, auprès d’un enfoncement insensible que +forme la côte. Cette conjecture déja émise par le savant M. Champollion +le jeune[22], me paraît aussi appuyée par le périple anonyme, qui seul +nomme _Posirion_, ville sans port avec un temple d’Osiris, à sept stades +de Plinthine[23]. + +Il faut sans doute ranger au nombre des traditions purement gratuites, +celle que nous a transmise Procope[24] sur le prétendu tombeau d’Osiris, +qui aurait été élevé à _Taposiris_, puisque, comme l’on sait, la +mythologie égyptienne plaçait le tombeau de ce dieu à Philæ, et que les +symboles de cette fable religieuse se trouvent encore de nos jours +représentés sur les monuments de cette île. + +Je dirai plus, j’ai vainement cherché parmi les ruines d’_Abousir_ +quelques vestiges des monuments de l’ancienne Égypte, je n’ai rien pu +découvrir qui en eût le caractère propre, et tout-à-fait distinctif. +Hors les ruines du temple, qui n’offrent que des rapprochements avec le +style égyptien, et que l’on ne peut faire remonter, ainsi que je l’ai +observé, au-delà des premiers Lagides, tout le reste est purement grec, +romain ou arabe. + +Je soupçonnai alors, et je me convainquis par la suite, que les +Égyptiens n’avaient ni élevé des monuments, ni fondé aucune ville dans +la Marmarique avant d’être soumis aux Grecs, et que dans les temps +antérieurs à cette époque, ce pays ne devait être habité que par des +hordes errantes, et peut-être aussi par des Berbères et des Libyens- +Phéniciens. + +L’histoire nous apprend que la Libye fut parcourue par Sésostris, et +deux fois occupée par les Perses. Mais le voyage, d’ailleurs fort +incertain, du héros égyptien, ne prouve l’établissement d’aucune +colonie ; quant aux expéditions de Cambyse et d’Aryandès, l’une dans +l’intérieur des terres, et l’autre dans le littoral, l’on connaît la fin +malheureuse de la première, et le stérile résultat de la seconde, qui se +borna à assouvir la vengeance de Phérétime. + +Si les Égyptiens antérieurs à la conquête d’Alexandre eussent établi des +colonies et élevé des monuments sur ce littoral, on devrait en +apercevoir des traces ; la solidité extraordinaire de leur architecture +porte à le croire, et les emblèmes hiéroglyphiques dont ils l’ornaient +se trouveraient au moins empreints sur quelques débris. + +On ne peut objecter que ces monuments soient tout-à-fait disparus ; +quels que soient les matériaux dont ils aient été formés, quel que soit +l’endroit où ils furent élevés, au milieu des déserts comme dans les +lieux habités, partout on en aperçoit au moins quelques traces ; et si +de nouveaux édifices eussent dévoré ceux des Égyptiens, la même raison +existe encore ; ici comme ailleurs les vestiges antiques s’apercevraient +sur les monuments plus modernes. Ces idées relatives aux monuments de +l’Égypte ancienne en inspirent d’autres qui ont rapport au caractère +général des ruines d’_Abousir_, caractère qui se reproduira constamment +dans les contrées que nous allons parcourir. + +En Égypte, parmi les ruines d’anciens bourgs, si l’on aperçoit des +pierres, elles sont le plus souvent colossales ; la raison en est +qu’elles sont les débris de temples ou d’édifices publics ; mais ce qui +reste des simples habitations consiste toujours en massifs de briques +crues[25]. + +A _Abousir_ et dans toute la contrée qui suit à l’occident, les débris +d’anciennes habitations, jusqu’à ceux du moindre hameau, sont toujours +en pierres de taille, ordinairement de cinq à six décimètres +d’épaisseur, et jamais en briques. + +La différence des matériaux de ces ruines explique celle des contrées où +elles se trouvent. + +Les terres d’alluvion de la vallée du Nil, amollies annuellement par les +débordements du fleuve, offraient aux habitants des matériaux peu +coûteux et d’une exploitation bien facile pour élever leurs demeures. La +nature dans cette heureuse contrée va au-devant des besoins de l’homme, +lui prépare elle-même les choses les plus nécessaires à son existence, +et ne lui laisse que la peine de les recueillir. + +Le sol de la Marmarique, dépourvu de ces avantages, ne put offrir à ses +habitants les mêmes facilités : ils durent extraire du flanc des +collines ou du sein de la terre les matériaux nécessaires pour élever +leurs habitations ; et en cela, comme en bien d’autres choses, +l’industrie créa ce que le sol refusait. Aussi aurons-nous bientôt +l’occasion de remarquer partout l’art empressé de seconder la nature ; +nous verrons de nombreux canaux sillonner les plaines, suivre la pente +des collines, et suppléer à l’absence des rivières en recueillant de +tous côtés les eaux du ciel pour les diriger dans de vastes et +nombreuses excavations souterraines. + +_Abousir_ fait partie de l’_Ouadi-Mariout_, ou vallée Maréotide, canton +réputé dans l’antiquité par ses vignobles[26], et dont le territoire, au +temps de Macrizy, était couvert de jardins et de maisons qui se +prolongeaient jusqu’à la province de _Barkah_. + +Dans l’espoir de découvrir dans cette vallée quelques vestiges de son +ancienne splendeur, le 8, tandis que ma caravane se dirigea sur +_Bourden_, puits situé à six heures à l’ouest d’_Abousir_, je la quittai +avec M. Müller pour aller faire une excursion dans l’intérieur des +terres. + +Après cinq heures de marche, au sud-est, nous traversâmes les ruines +d’un ancien bourg, nommé _Boumnah_, où, parmi des tas de pierres, je +remarquai une construction ayant au fond une pièce cintrée, ornée de +deux colonnes. Ce monument, que je crois romain, offre les mêmes détails +que les nombreux _sirèh_, que l’on trouve si souvent et mieux conservés +dans la Pentapole, et sur la destination desquels j’exposerai par la +suite mes idées. + +Entre _Abousir_ et _Boumnah_ sont encore d’autres vestiges d’anciens +villages, et les restes bien conservés d’un canal large d’un mètre, +formé de deux seules rangées de pierres revêtues intérieurement d’un +ciment rougeâtre. + +De _Boumnah_ nous nous dirigeâmes vers le sud ; le pays que nous +parcourions est légèrement ondulé, et couvert de terres argileuses +partout susceptibles de produit : néanmoins une petite partie seulement +est cultivée en céréales par les Arabes _Sénenèh_, un des quatre corps +ou _bednat_, de la grande tribu des _Aoulâd-Aly_. + +Les traces d’anciens bourgs, que nous rencontrions fréquemment, +indiquent, il est vrai, que ce canton a été jadis très-habité ; mais +leurs squelettes épars gisent sur des plaines immenses où règne une +silencieuse et triste nudité. + +De ces bosquets, de ces jardins, mentionnés par l’historien arabe, il ne +reste pas le moindre indice ; bien plus, aucun arbre, même sauvage, +n’ombrage cette contrée ; la végétation y est généralement ligneuse, +mais jamais arborescente, même dans les enfoncements qui servent +d’écoulement aux eaux des pluies. + +Le _Kassr-Ghettadjiah_, situé à dix heures au sud de _Boumnah_, répond +mal à la description pompeuse que les Arabes m’en avaient faite. C’est +une petite mosquée isolée dans les sables, et construite avec les débris +d’un ancien monument (Voy. pl. II, 1). Deux colonnes, l’une de porphyre +bleu, l’autre de granit rose, sont renversées au milieu de son enceinte +(Voy. pl. V, fig. 5). Au dehors on voit aussi d’autres tronçons de +colonnes, mais calcaires ; et à quelque distance de la mosquée on +aperçoit les traces d’un village arabe avec des restes de voûtes en +ogive. + +La situation de _Ghettadjiah_, au milieu des sables, prouve un +empiétement du désert sur les terres cultivables. Cet empiétement +provient sans doute de la nudité actuelle de ces lieux, jadis couverts +d’arbres de toute espèce, et de l’absence de collines assez élevées pour +opposer une barrière à l’invasion des sables. Il est probable qu’après +quelques siècles encore, ces sables, poussés par les vents du midi, +continuant leur envahissement, finiront par couvrir les terres de la +vallée Maréotide pour aller s’unir aux flots de la mer[27]. + +Du _Kassr-Ghettadjiah_ nous fûmes rejoindre la caravane à _Bourden_, où +elle nous attendait ; en parcourant cette ligne, je vis encore d’autres +ruines nommées _Abdermaïn_, et _el Hammam_, mais je n’y trouvai rien de +remarquable. + +Le 9, nous quittâmes _Bourden_, et allâmes camper dans la même journée à +_Lamaïd_, château sarrasin, situé aux bords de la mer, à six heures de +distance du lieu précédent. + +J’ai été surpris, en lisant la relation du voyage de M. Scholz dans la +Marmarique, d’y voir désigner _Lamaïd_ sous le nom de Mosquée[28], +d’autant plus que le style, la distribution de ce monument, et +l’inscription arabe qu’on y remarque, prouvent irrévocablement sa vraie +destination. + +En effet, le _Kassr-Lamaïd_ est divisé en deux étages ; il forme un +grand carré, dont chaque côté est flanqué d’une tour également à angles +droits : celle du sud donne entrée au château par une porte dont les +montants et le linteau sont en grosses masses de granit rose. + +Ainsi que les châteaux forts du moyen âge, celui de Lamaïd avait une +seconde porte de clôture, immense dalle qu’on soulevait par des chaînes +en fer, à travers une coulisse pratiquée au-dessus de l’entrée du +château. Sur la façade étaient deux lions en ronde bosse posés sur une +corniche ornée d’arabesques ; on n’en voit plus que les restes défigurés +(Voyez pl. III). Mais ce qui rend les ruines de _Lamaïd_ intéressantes +pour l’histoire, c’est l’inscription suivante, sculptée en relief sur +une frise en forme d’ogive, et ornée d’arabesques d’un travail très- +soigné[29] : + + +بسم اللّه الرحمن الرحيم امر بابتنا هذه القلعة السعيد الولي السلطان +الاعظم الملك الظاهر ملك العرب مالك رقاب الامم ركن الدنيا والدين ابو +الفتح بيبرس قسيم امير المؤمنين اعزّ اللّه اثاره بيد العبد الفقير.... +الغفور به احمد الطاهر اليغموري. + + +« Au nom de Dieu clément et miséricordieux : la construction de ce +château a été ordonnée par le fortuné seigneur[30] le sultan très-grand, +le roi éminent, roi des Arabes[31], maître souverain des nations, +colonne du monde et de la religion, père de la victoire, Bibars, +partisan (ou allié) du prince des fidèles (que Dieu glorifie son +ouvrage), et exécuté par le pauvre serviteur[32] sur qui soit la +miséricorde divine, Ahmed (ou Mohammed) el Taher, el Iaghmouri[33]. » + + +Ainsi que toutes les inscriptions musulmanes, celle-ci commence par le +_bismillah_ ; ce sont peut-être ces paroles religieuses qui auront +induit M. Scholz en erreur. + +Nous passâmes la journée du 10 auprès de _Lamaïd_. Le 11, après quatre +heures et demie de marche au sud-ouest du château sarrasin, je trouvai +les ruines d’un monument appelé _Kassabah el Chammameh_. J’y remarquai +des détails architectoniques qui me firent vivement regretter sa grande +destruction. + +Cet édifice était carré, et pouvait avoir vingt mètres environ de +longueur de chaque côté ; il paraît avoir été divisé en deux étages ; on +voit encore dans l’intérieur, sous un amas de décombres, trois voûtes +qui occupent toute la surface du monument, et s’élèvent à quatre ou cinq +pieds au-dessus du niveau du sol. L’angle oriental de l’édifice est la +seule partie encore debout ; sur une de ses faces extérieures le mur +forme trois rentrées prises dans son épaisseur ; elles dessinent une +porte, aux côtés de laquelle sont deux colonnes engagées, ornées de +chapiteaux à fleur de lotus, imitation grossière du style égyptien +(Voyez pl. V, fig. 4). + +Ce monument était construit en grandes assises de grès, posées sans +ciment, et l’épaisseur des murs était monolithe. Si à ces caractères, +qui indiquent, ainsi que je l’exposerai plus tard, la date la plus +reculée qu’ait eue l’architecture dans cette contrée, l’on joint les +petites proportions de cette construction, les voûtes qu’elle renferme, +et les détails architectoniques qu’elle offre, l’époque où elle fut +élevée est certaine, et ces ruines pourront être classées au nombre des +monuments _Lagidéens_, dont nous avons déja vu le plus remarquable à +Abousir. + +Selon les Arabes, on trouve à quelque distance plus à l’est d’autres +ruines semblables à celles-ci ; ils les nomment aussi _Chammameh_. Les +intempéries de la saison me forcèrent d’aller rejoindre ma caravane, et +je ne pus les visiter ; mais s’il était permis de tirer des inductions +d’un rapport fait par les Arabes, ces nouvelles ruines auraient des +détails approchants de celles que j’ai décrites, puisque les unes et les +autres, disent-ils, prennent leur nom de la ressemblance qu’offrent +leurs petites colonnes engagées, avec des chandeliers, _chammameh_. + +Je rejoignis ma caravane à _Dresièh_, ruines d’une ancienne ville située +à peu de distance de la mer. Là, comme presque partout ailleurs sur ce +littoral, les débris des constructions arabes se voient confondus avec +ceux des monuments antérieurs ; mais nul édifice ancien ou moderne n’est +encore debout. + +Je ne trouvai de remarquable parmi ces ruines que des souterrains voûtés +en ogive, revêtus d’une couche de plâtre et subdivisés en plusieurs +pièces, restes sans doute d’un château sarrasin. Ces caveaux servent +d’asile aux voyageurs dans la saison rigoureuse, et les Arabes des +environs y déposent pendant l’été une partie de leurs récoltes. + +Auprès de _Dresièh_[34] est un lac d’eau salée, qui s’étend sur un +espace de deux heures, en suivant les bords de la mer, dont il n’est +séparé que par une digue de sables ; ses bords sont couverts de sel +d’une belle qualité, objet de peu de valeur dans un pays qui en offre +surabondamment. + +Nous quittâmes _Dresièh_ le 12 ; ce lieu sert de limites à l’_Ouadi- +Mariout_. Le désert qui suit s’appelle _Djebel-Kourmah_. + +Depuis notre départ d’Alexandrie, rien dans notre voyage ne s’était +offert qui mérite d’être cité ; aucune rencontre fâcheuse n’avait opposé +des obstacles à mes excursions ; couverts du manteau arabe, à peine +attirions-nous la curiosité des nomades que nous rencontrions. Le bruit +de mon expédition s’était encore peu répandu parmi eux ; et lorsque des +dessins à prendre ou des points géographiques à déterminer ne me +forçaient pas à séjourner auprès de leurs camps, ils nous faisaient +quelquefois l’honneur de nous prendre pour des marchands mograbins, ou +pour des pélerins de retour de leur pieuse visite au tombeau du +Prophète. + +Notre manière de vivre était aussi simple que celle des habitants des +lieux que nous parcourions : nous campions ordinairement au coucher du +soleil ; un bas-fond, le mieux fourni en végétaux, était vers cette +heure le principal objet de nos recherches ; une telle rencontre pouvait +seule accélérer ou retarder le moment du repos journalier. Souvent nous +faisions route, un ou plusieurs jours de suite, avec des Arabes de la +contrée, qui allaient à la recherche d’une nouvelle demeure. + +Je saisissais ces occasions avec empressement toutes les fois qu’elles +se présentaient ; je descendais alors de mon dromadaire, je défendais à +mes domestiques de me suivre, et, me confondant avec ces Arabes, je +devançais avec eux nos chameaux pesamment chargés. Je cherchais à +obtenir leur confiance par ma franchise et mes prévenances : bien des +fois j’ai atteint mon but ; et ces hommes simples, oubliant alors ma +religion et mes projets, me racontaient les affaires de leurs tribus, me +parlaient de leurs récoltes, de leurs troupeaux ; mais le soir, lorsque +nous nous arrêtions, la prière du _moghreb_ les rappelait à leurs +principes, à eux-mêmes. Ils posaient leur camp loin du mien : nous +avions vécu ensemble pendant le jour, nous étions séparés pendant la +nuit ; et si dans leur irréflexion et leur épanchement j’étais devenu +quelques moments pasteur et nomade comme eux, je redevenais à leurs yeux +chrétien et européen sous ma tente. + +Ainsi, dans ces occasions et dans toutes les autres, si ces Arabes +m’accordaient d’abord leur confiance comme hommes, ils la retiraient +bientôt comme musulmans. + +Ces voyages de compagnie avec les habitants de la contrée que je +parcourais m’offraient un autre sujet d’observation moins affligeant. On +ne saurait se faire une idée de l’inquiète sollicitude de l’Arabe +voyageur, pour le chameau, cet animal patient qui seul peut l’aider à +traverser le désert. + +Reconnaissant des services qu’il lui doit, l’Arabe sacrifie ses goûts, +et souvent même ses besoins, pour camper dans un lieu plus abondant en +herbes ou en broussailles ; et si la nature du sol ne répond point à ses +recherches, alors, ayant partagé les mêmes fatigues, il partage aussi +avec le chameau la même nourriture : que de fois j’ai vu l’Arabe dans +les déserts stériles se dépouiller le soir de son _ihram_, l’étendre +devant le chameau accroupi, et répandre dessus quelques poignées de +dattes, dont il avait soin d’ôter les pierres ou tout autre corps +étranger ! + +Ce spectacle m’a toujours offert un nouvel intérêt ; et je n’ai jamais +été tenté d’attribuer à la seule conservation de la propriété, des soins +qui me paraissaient inspirés par une juste reconnaissance. + +En contournant dans la direction nord-ouest la côte occidentale du golfe +des Arabes, nous parvînmes, après sept heures de marche, de _Dresièh_ +dans un lieu nommé _Maktaërai_. + +Les habitants donnent ce nom à un plateau en grès, où l’on voit environ +deux cents ouvertures pratiquées dans la roche, qui servent d’entrée à +des grottes, et distantes entre elles de trois ou quatre pas. Sur leurs +bords sont encore entassés des blocs de pierre bruts que l’on a extraits +du sein du plateau pour former ces excavations ; leur aspect fruste me +fit présumer qu’ils devaient être là depuis une époque très-reculée. + +Je pénétrai dans plusieurs de ces grottes, et je n’y trouvai qu’une +petite meule à moudre le blé, et des instruments aratoires déposés sans +doute par les Arabes des environs. Elles sont taillées très- +grossièrement et n’ont aucune forme régulière ; dans toutes celles que +je visitai, leur encombrement m’empêcha de vérifier si elles avaient eu +des communications entre elles. Aucun indice ne me permit de croire +qu’elles eussent été destinées à un objet sépulcral ; elles ne me +parurent pas non plus creusées pour servir de citernes, puisque les +entassements de pierres qui ceignent leurs orifices auraient empêché d’y +conduire les eaux des pluies, et qu’il eût été d’ailleurs superflu de +multiplier en si grand nombre des ouvertures si rapprochées, si toutes +ces grottes n’eussent été que des bassins. + +L’histoire ne fait mention d’aucune peuplade de Troglodytes, habitant la +Marmarique ; Hérodote et Pomponius Mela les placent dans l’intérieur des +terres vers le sud-ouest dans le pays des Garamantes. Néanmoins je ne +pouvais m’expliquer un si grand nombre d’excavations souterraines qu’en +supposant qu’elles avaient servi d’habitations. + +Le 13, à une demi-heure de _Maktaërai_, nous passâmes auprès de +_Benaïèh-Abou-Sélim_[35], ruines d’une enceinte quadrangulaire située +sur une hauteur et contenant un puits. + +A sept heures de distance de ce dernier lieu, nous franchîmes une chaîne +de collines calcaires qui se prolonge par mamelons du nord au sud ; et +de là nous arrivâmes par un chemin rocailleux au _Kass-Djammernèh_, +autre mur d’enceinte couronnant également une élévation. + +Des ruines semblables se trouvent fréquemment dans la Marmarique ; leur +situation, l’épaisseur des murs, et les puits dont elles sont pourvues, +m’ont fait supposer qu’elles pouvaient être les restes de postes +militaires destinés, dans l’antiquité, à protéger les bourgs et la voie +publique contre les incursions des anciens nomades. Ces conjectures +acquerront plus de probabilité, si l’on se rappelle que les Romains +furent souvent obligés de combattre les Marmarides, non point dans +l’intention d’asservir ces peuplades, mais dans le seul objet d’assurer +la libre communication entre l’Égypte et la Cyrénaïque[36]. + +Les citernes qui sont auprès de _Djammernèh_, et l’examen que j’en fis, +m’offrent l’occasion d’entrer dans quelques détails sur la manière dont +elles furent creusées. + +Une d’entre elles présente un carré régulier dont chaque côté a vingt +mètres de longueur ; et quoique en partie comblée de terre d’alluvion, +déposée par les eaux qu’elle contenait autrefois, elle conserve encore +quatre mètres de profondeur. La couche supérieure de la roche, épaisse +de trois pieds, forme elle-même le plafond, auquel sont pratiquées trois +ouvertures, et qui est soutenu intérieurement par deux piliers carrés, +taillés aussi dans le roc. Un ciment rougeâtre composé de briques +pilées, de cendres et de sable, sert de revêtement aux piliers et aux +quatre côtés de la citerne, hors au plafond qui en est dépourvu. + +Je remarquai qu’aux autres citernes voisines de celle-ci, l’épaisseur du +plafond était inégale, et qu’elle était formée de deux et même trois +couches de la roche ; cette différence dans l’épaisseur aura été +nécessitée sans doute par celle de la solidité ou des accidents que le +roc aura offerts dans les endroits où ces excavations furent faites. + +A deux heures au nord de _Djammernèh_ sont plusieurs puits, et des +traces de fondations, non loin du cap qui forme l’extrémité occidentale +du Golfe des Arabes. Ce promontoire nommé _el Heyf_[37] par les +habitants actuels, est encore distant de douze heures de la petite +_Akabah_ ; en parcourant cet espace, je ne vis plus rien d’intéressant +sous le rapport d’antiquités. Plusieurs lieux, entre autres _Asambak_, +_Ghefeirah_, dont on peut voir la position sur la carte, ne présentent +que de continuelles répétitions des ruines déja décrites. + +Mais quelque peu fertile que paraisse maintenant ce canton, il dut être +autrefois très-habité, puisqu’on n’y fait pas une demi-heure de chemin, +sans y trouver quelques vestiges d’anciens villages, des réservoirs pour +recueillir les eaux du ciel, et des canaux pour les diriger. Combien ces +traces d’une nombreuse population, et ces témoignages de son +industrieuse activité, contrastent avec la négligente indolence du +sectateur de Mahomet ! Il préfère errer tristement dans cette contrée, +cherchant quelques bandes de terre à cultiver, ou de mesquins pâturages +pour ses troupeaux, plutôt que de rendre à ces terres leur fertilité +primitive, en imitant l’exemple qu’il a sous les yeux. + + * * * * * + + +[Note 16 : Draperie de laine qui sert de vêtement aux Arabes du désert.] + +[Note 17 : STRAB. t. V, l. XVII, p. 358. Trad. de M. Letronne.] + +[Note 18 : Je n’ai pu trouver aucun de leurs chapiteaux ni même de +simples fragments ; MM. de Chabrol, Lancret, Faye et Lepère, qui ont +visité, en 1801, les ruines d’_Abousir_, ont pu reconnaître à cette +époque que ces colonnes étaient d’ordre dorique.] + +[Note 19 : Cour. d’Égy. 24 vent. an IX, n. 107.] + +[Note 20 : De Ædif. l. VI, 1.] + +[Note 21 : PROCOPE, de Ædif. l. VI, 1.] + +[Note 22 : Voy. l’Égypte sous les Phar. t. 2, p. 267, 268.] + +[Note 23 : IRIARTE, Bibl. Matri. vol. 1, p. 485.] + +[Note 24 : PROCOPE, _Ibid._] + +[Note 25 : Toutes les ruines des maisons particulières des anciens +Égyptiens, situées dans la vallée du Nil ou isolées dans les sables, ne +présentent que des massifs de brique crue, assis le plus souvent sur des +monticules factices également en terre et couverts de débris de +poteries. On ne pourrait guère admettre avec vraisemblance que ces +massifs ne soient que la base des maisons, et que la partie supérieure +fût en pierre ; cet usage serait trop opposé aux règles de +l’architecture pour supposer qu’il eût été adopté chez un peuple qui les +connaissait aussi bien. + +Concluons donc de ceci que la nonchalance des Égyptiens fut la même dans +tous les temps, et que la commodité des matériaux, dont le Nil était le +principal ouvrier, les engageait autrefois, comme de nos jours, à +préférer des habitations frêles et poudreuses à des constructions +propres et solides, mais dont les matériaux eussent été d’une +exploitation plus difficile. Cette idée n’est point incohérente avec les +monuments gigantesques de l’ancienne Égypte ; elle prouve seulement que +les Égyptiens faisaient comme peuple et réunis en masse, ce qu’ils +négligeaient de faire comme particuliers et pour leur bien-être +individuel.] + +[Note 26 : STRAB. liv. XVII, 8, pag. 353 de la trad. franc. VIRG. Géorg. +liv. II, v. 91. HOR. Od. 37, v. 14.] + +[Note 27 : Cette remarque est aussi fondée sur l’aspect qu’offrent +plusieurs endroits dans les Oasis. La plupart des ruines et des +monuments que l’on y voit, et qui ne sont point abrités par des +collines, sont isolés dans les sables. La raison en est que les +chrétiens, et après eux les Arabes, ont, par esprit de religion, établi +leurs demeures loin de celles des anciens habitants. Ces dernières se +trouvant ainsi abandonnées, les arbres qui les entouraient ont péri +faute de soins, et ce rempart détruit, le désert s’est avancé.] + +[Note 28 : Reise in die Gegend zwichen Alexandrien und Parætonium. +SCHOLZ, pag. 52.] + +[Note 29 : La traduction de cette inscription, et les notes qui s’y +rapportent, sont de M. A. Jaubert.] + +[Note 30 : Mot à peu près illisible.] + +[Note 31 : Il manque ici un mot.] + +[Note 32 : Même observation.] + +[Note 33 : Ce dernier surnom indique une origine turque. Voyez, au +surplus, sur la signification du mot قسيم, l’article inséré par M. de +Sacy dans le Journal des Savants, cahier de septembre 1825, pag. 526 et +530.] + +[Note 34 : Le nom de _Dresièh_ offre, il est vrai, une grande analogie +avec celui de _Deris_, port et promontoire mentionné par plusieurs +auteurs, qu’il faut chercher à l’ouest du golfe des Arabes. Mais la +situation de _Dresièh_, enfoncée dans ce golfe, ne saurait, en aucune +manière, convenir à un promontoire, et ce nom paraît être, comme +plusieurs autres, une transposition que les Arabes ont faite dans la +dénomination des lieux. + +Quant à _la roche noire ressemblant à une peau_, que Strabon donne comme +indice à _Deris_, je doute qu’avec le seul secours de ce signalement on +pût reconnaître cet ancien promontoire, puisque tous les caps de cette +partie du littoral sont garnis d’écueils qui, avec un peu d’imagination +de la part du voyageur, peuvent acquérir cette ressemblance.] + +[Note 35 : Construit par _Abou-Sélim_. Ce nom indique que ces ruines +auront été restaurées et habitées par quelque cheik arabe. Il rappelle +aussi la fameuse tribu d’_Abou-Selim_, qui occupait autrefois, suivant +Macrizy, les contrées de _Barkah_ et d’_Afrikiah_, et qui avait un très- +grand nombre de Berbères sous sa dépendance.] + +[Note 36 : Voy. Joseph. de Bello Jud. II, 16. Vopiscus, vit. Prob.] + +[Note 37 : Suivant Scylax, la situation d’_el Heyf_ conviendrait à celle +de _Leuce-Acte_ que cet auteur place à un jour et une nuit de navigation +de l’entrée du golfe de Plinthine, en ajoutant que de ce même point de +départ, pour arriver à l’endroit le plus reculé du golfe, cet espace est +double. Or, d’après ces distances, l’endroit le plus reculé du golfe ne +peut être que l’ancien promontoire _Hermæa_, appelé actuellement +_Kanaïs_, lieu dans lequel le Périple anonyme (Voy. Iriart., v. 1, p. +485) et plusieurs autres auteurs (Voy. Cellar. v. II, p. 66) font +correspondre _Leuce-Acte_. + +Je laisse aux profonds érudits le soin de concilier, s’il est possible, +ce passage de Scylax avec les traditions de la plupart des anciens +géographes. Je me bornerai à remarquer que, d’après ces derniers, le +promontoire _El-Heyf_ conviendrait à la situation de _Deris_ ; quant à +_la Roche-Noire_, que Strabon indique auprès de _Deris_, on pourrait au +besoin, comme je l’ai déja observé, la retrouver dans les écueils qui +entourent _El-Heyf_ ; et les nombreux vestiges d’habitations que l’on +voit à l’Ouest de ce cap, et à _quelque distance de la mer_, +rappelleraient aussi les petits bourgs _Antiphræ_, mentionnés par le +même auteur (l. XVII, § 8.)] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE II. + +_Akabah-el-Soughaïer_. — _Kassaba-Zarghah_. — Lettres et signes sur les + monuments. — _Parætonium_. — Tombeaux arabes. — _Apis_. — Les + _Hedjadjs_. — Pluies. + + +Ptolémée fait mention de deux _Catabathmus_ dans la Marmarique[38] ; et +ce nom qu’il donne à deux anciens bourgs désigne également, comme on +sait, les vallées qu’ils dominaient. + +Que les Arabes aient été guidés par cette tradition ou par le simple +aspect des localités, il est toutefois remarquable qu’ils appellent +aussi _Akabah-el-Soughaïèr_ et _Akabah-el-Kébir_, c’est-à-dire la petite +et la grande descente, les mêmes lieux nommés _Catabathmus parvus_ et +_Catabathmus magnus_ par le géographe d’Alexandrie. + +Les collines de l’_Akabah-el-Soughaïer_ s’avancent dans la mer, où elles +forment le cap _Kanaïs_[39], probablement l’_Hermæa extrema_ du même +auteur ; leur direction est du nord au sud, et selon les Arabes, elles +se prolongent par mamelons jusqu’à l’Oasis de _Gharah_, en décrivant une +légère inclinaison vers l’ouest. + +Ces collines, qui ont environ cinq cents pieds au-dessus du niveau de la +mer, sont pour ainsi dire le premier échelon des hauteurs qui s’élèvent +progressivement jusqu’aux montagnes de la Pentapole ; nous les +traversâmes le 14 à midi, et nous allâmes camper le soir auprès d’un +torrent formé par les eaux des pluies. + +Les deux rives du torrent étaient couvertes de camps d’Arabes ; la +couleur foncée de leurs tentes contrastait avec le vert pâle d’une +végétation naissante. La nature commençait à sortir de l’état de +langueur auquel elle est réduite dans ces cantons pendant neuf mois de +l’année. Les pluies pénétraient dans les crevasses de la terre endurcie +par les rayons brûlants du soleil d’Afrique ; ces pluies bienfaisantes +étaient attendues avec impatience, et leur arrivée était célébrée avec +des transports de joie par ces Arabes errants dans une contrée où ne +coule aucune rivière, où ne jaillit aucun ruisseau. + +Qu’il est intéressant le spectacle qu’offrent ces habitants à cette +heureuse époque de l’année ! Toutes les familles dispersées sur la +lisière de terres qui s’étend depuis Alexandrie jusqu’au golfe de Bomba, +se mettent alors en mouvement ; on se demande quels sont les lieux les +premiers favorisés par les soins de la Providence : tel endroit est-il +désigné, on s’empresse de s’y rendre ; chameaux et juments sont +indistinctement employés à la charrue ; la terre est bientôt sillonnée, +et reçoit le grain qui doit avec le lait composer la principale +subsistance de ces peuples, barbares il est vrai, mais dont les mœurs +sont hospitalières et simples. + +Les eaux du torrent avaient attiré ce grand nombre d’Arabes que nous +trouvâmes sur ses bords. Il régnait un tel contentement parmi eux qu’il +se manifestait même dans leurs travaux. Ici l’on préparait les +instruments aratoires ; plus loin on mesurait le grain qu’on allait +ensemencer ; et ces apprêts se faisaient avec une vivacité et une joie +extraordinaires chez des hommes naturellement graves et silencieux. + +Les troupeaux surtout paraissaient avoir pris une nouvelle vie : on +voyait le menu bétail bondir autour du torrent, se grouper autour des +arbustes, tandis que le patient chameau, qui sentait ses flancs +rafraîchis, oubliant sa masse et ses habitudes, gambadait lourdement +dans la plaine. + +Et ce contentement des hommes, ce bien-être des animaux, étaient causés +par un spectacle si commun dans nos contrées, par un peu de verdure +naissante, par une nappe d’eau roulant dans ce canton aride ! + +La satisfaction, même chez les peuples les plus sauvages, dispose à la +bienveillance ; aussi fûmes-nous accueillis favorablement par ces +pasteurs. Mon titre de chrétien ne produisit aucun mauvais effet ; je +leur dis que nous nous rendions à Derne pour des affaires de commerce, +et ils parurent le croire. Le cheik du camp voulut même célébrer notre +arrivée par un repas splendide ; selon l’usage antique et toujours +pratiqué par ces nomades, il fit immoler un mouton pour être servi en +entier aux convives. _Ibrahim_, c’était le nom du cheik, me témoigna des +égards et une franchise auxquels les Arabes ne m’avaient pas encore +habitué. J’eus de nouveau l’occasion de remarquer que les idées de ces +hommes gagnent souvent en justesse ce que l’éducation et la manière de +vivre leur font perdre en étendue. + +Les projets de _Mohammed-Aly_, et principalement son organisation des +_Nizam-el-djédid_, étaient le sujet des entretiens de tous les habitants +de la contrée. _Ibrahim_ me faisait quelques remarques judicieuses sur +les événements qui se passaient en Égypte, et sur les suites qu’ils +pouvaient entraîner, lorsque des objets plus intéressants que les +discours politiques du cheik attirèrent toute mon attention. + +Tandis que les femmes plus âgées faisaient les préparatifs du repas +hospitalier, et qu’elles étendaient les tapis dans la tente, les jeunes +filles, après avoir relevé les plis ondoyants de leur draperie, se +dispersèrent dans les environs pour recueillir des herbes sèches et des +broussailles, seul combustible dans un pays dépourvu d’arbres. Je +suivais les mouvements rapides de leur taille svelte, la gaucherie +pleine de graces de leur démarche ou plutôt de leur course ; j’écoutais +avec plaisir leurs chants, dont les fortes intonations contrastaient +avec des voix virginales. + +Selon l’usage constant, une d’entre elles récitait toute la chanson ; +ses compagnes ne répétaient que le refrain ; et tandis que celle-ci +racontait, sur un air simple et peu varié, l’amour infortuné d’un jeune +guerrier pour _Fatmèh, la plus belle des fleurs du désert_, mais +appartenant à une tribu ennemie ; tandis qu’elle représentait l’amant, +solitaire dans sa tente, devenu insensible à la vengeance, infidèle à +_la loi du sang_, et laissant sa jument errer, sans soins, dans la +vallée, les autres interrompaient de temps en temps ce récit, en +répétant toutes ensemble _hia Alem ! hia Alem !_ ô amour ! Les chants +avaient cessé, et la nuit avait succédé au riant tableau qui s’était +offert à mes yeux. La simplicité, je dirai même le bonheur de la vie +arabe, ne m’avaient jamais autant frappé ; et j’étais absorbé dans une +foule d’idées dont je ne ferai pas l’inutile confidence au lecteur. La +voix d’_Ibrahim_ vint enfin me distraire de mes réflexions, et le +_bismillah_ nous invita à commencer le repas. Tous les notables du camp +assistaient à ce festin ; et pendant qu’à la lueur des feux le cheik en +faisait gravement les honneurs, les jeunes filles drapées comme des +cariatides nous offraient le grand vase de lait, dans lequel nous +buvions tous à la ronde... Mais il est temps que je termine ces détails, +et que je reprenne le fil de mon récit. + +Le 15, je quittai avec regret ces bons pasteurs qui nous avaient reçus +avec tant de cordialité. Deux heures après notre départ, nous franchîmes +une nouvelle chaîne de hauteurs, nommée _Mendar-el-Medah_, dont la +direction est du N.-N.-O. au S.-S.-E. ; et de là je quittai avec M. +Müller ma caravane, pour aller faire une excursion vers le sud dans la +vallée _Thaoun_. Des ramifications de collines, les unes fertiles, les +autres rocailleuses, occupent un espace de huit heures, depuis les bords +de la mer jusqu’au _Bir-Thaoun_, situé à l’extrémité de la vallée qui +porte le même nom. + +Ce canton a dû être autrefois très-habité ; nous y aperçûmes fréquemment +des traces de fondations ; mais aucun édifice n’est encore debout. De +_Bir-Thaoun_, en suivant la direction N.-N.-O., nous arrivâmes, après +sept heures de marche, auprès d’un monument remarquable, nommé +_Kassaba_, _Zarghah-el-Ghublièh_ ; il est situé sur une élévation qui le +fait apercevoir de très-loin. Cet édifice forme un carré régulier, dont +chaque côté a 7 mètres 4 déc. de long sur 4 mètres 1 décim. de haut. Ses +murs ont à l’extérieur un soubassement massif, au-dessus duquel prennent +naissance des colonnes engagées et des pilastres. Le côté sud offre un +encadrement en relief, qui représente une porte. (Voy. pl. IV, 2.) Mais +l’entrée n’est réellement pratiquée qu’au plafond par une ouverture +carrée d’un mètre 4 décim. La partie supérieure manque ; elle devait +être couronnée par des frises dont on aperçoit encore les fragments +dispersés aux alentours. Intérieurement il est vide, et depuis le sommet +jusqu’à la base les assises s’écartent successivement, et lui donnent +une forme oblique. Ce petit édifice, dans lequel je trouvai des débris +d’ossements, que le contact de l’air réduisait aussitôt en poussière, +fut sans doute un tombeau élevé sous le règne des Ptolémées. + +A deux heures, au nord de ces ruines, on trouve un autre monument dont +les proportions sont plus élégantes, et les pierres des assises plus +petites que celles du précédent ; ses angles sont aussi ornés de +pilastres, mais beaucoup moins massifs. Il est construit sur une espèce +de grand piédestal, formé par quatre rangées d’assises disposées en +escalier, et posées elles-mêmes sur un banc de roche qu’on a aplani à la +surface, et taillé en guise de mur aux deux côtés de l’édifice. (Voy. +pl. IV, 1.) + +Ces ruines nommées également _Kassaba-Zarghah_[40], mais avec la +désignation de _Baharièh_ qu’elles prennent de leur situation au nord +des premières, ont au premier coup-d’œil une grande analogie avec les +tombeaux que l’on rencontre en si grand nombre dans la Cyrénaïque. +Toutefois, l’intérieur voûté et revêtu d’une couche de plâtre, en +diffère tout-à-fait, et je doute que ce monument ait eu la même +destination. Aux environs, on aperçoit des fondations d’une belle +époque, et une grotte sépulcrale contenant des niches cintrées. Tous ces +indices attestent dans ce lieu l’emplacement d’une ancienne ville, peut- +être celle de _Gyzis_[41], dont le port, actuellement appelé _Mahadah_, +se trouverait à peu de distance vers l’est. Avant de quitter ces ruines, +je ne dois pas omettre de faire mention des signes que l’on y remarque. + +Selon le plan que j’ai adopté, je préfère réunir les faits qui ont une +liaison entre eux, et les offrir en masse, plutôt que de les exposer en +détail et dans l’ordre des lieux où ils se présentent successivement. +Cette méthode ôte peut-être à la relation d’un voyage une partie de +l’intérêt local, en ce qu’elle ne met pas le lecteur immédiatement en +présence des objets décrits. Mais elle me paraît plus succincte, +puisqu’elle évite des répétitions, et mieux convenir aux observations, +puisqu’elle les réunit et qu’elle en offre le résultat. + +Rien en effet ne me paraît plus susceptible d’augmenter l’utilité d’un +voyage, dans une contrée peu connue, que de comparer entre eux les +divers objets qu’elle renferme, de suivre la chaîne des rapports que +l’on découvre quelquefois entre les choses les plus contraires ; et +quoique cet examen suivi n’ait souvent pour résultat que le doute, ce +doute peut au moins nous conduire à découvrir la vérité. + +C’est ainsi qu’en observant, pour la première fois, les signes que l’on +voit sur plusieurs monuments de la Marmarique, je fus d’abord frappé de +leur bizarrerie, sans être toutefois tenté, ainsi que l’a fait M. +Scholz, d’y reconnaître les traces précieuses, quoique très-obscures, +d’un langage inconnu. Dès que j’eus revu les mêmes signes sur de +nouveaux monuments, et en dernier lieu sur les deux _Kassaba-Zargah_, +non seulement je fus confirmé dans ma première opinion, mais je crus +reconnaître leur vraie origine par les observations que je vais +exposer : + +Parmi ces signes, il faut d’abord distinguer les lettres grecques, avec +lesquelles ils n’ont aucune liaison, et que l’on voit aussi quelquefois +sur les mêmes monuments. Elles sont gravées régulièrement ou +irrégulièrement, ou bien elles appartiennent à des époques plus +reculées, telles que les suivantes : + +[Symboles] + +Ces lettres, que j’ai réunies ici, sont éparses sur différents +édifices ; elles ne sont point des restes d’inscriptions, puisque on +n’en voit jamais plus de deux sur la même pierre de l’assise, et +qu’elles sont isolées et placées quelquefois à une grande distance entre +elles. Selon toutes les probabilités, elles auront servi de marques de +repère aux architectes qui ont élevé ces monuments. + +Quant aux signes bien plus importants que ces lettres parce qu’ils +n’appartiennent à aucun alphabet connu, et qu’ils ont fait naître une +haute question de philologie, voici ceux que j’ai recueillis dans la +Marmarique[42] : + +[Symboles] + +Ce que j’ai dit sur la situation des lettres se rapporte également à +celle des signes, en ajoutant que ceux-ci sont beaucoup plus multipliés +sur les différents monuments, et disposés toujours irrégulièrement et +très-souvent en désordre ; que les uns sont frustes, tandis que les +autres paraissent très-récents ; enfin, que les mêmes signes que l’on +voit sur les édifices se trouvent quelquefois aussi sur des rochers, ce +qui n’a pas lieu pour les lettres grecques. Après ces observations, il +est inutile d’ajouter que ces signes ne peuvent être _les traces d’un +ancien langage_, puisque leur situation respective ne permet pas de +croire qu’ils aient pu former des mots. + +Néanmoins, si la question de philologie, posée par mon prédécesseur, +perd de l’intérêt qu’elle a dû exciter dans le monde savant, la solution +de l’objet qui l’a suggérée ne reste pas moins à donner ? Cette solution +paraît d’abord se présenter naturellement, en donnant à ces signes la +même destination qu’aux caractères ; mais, si je ne me trompe, ce serait +détruire une erreur pour lui en substituer une autre. + +Que les érudits prêtent un moment d’attention à quelques observations, +qui ne sauraient être remplacées par le secours de la science. + +Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ont +l’habitude depuis un temps immémorial de distinguer leurs tribus par des +marques. Leurs troupeaux et principalement les chameaux en portent +l’empreinte ; elle sert à les reconnaître lorsqu’ils s’égarent, ou +qu’ils se confondent avec ceux d’une tribu voisine. Chaque tribu +d’Arabes et même chaque subdivision ou branche d’une grande tribu, +depuis la Barbarie occidentale jusqu’aux confins de la Syrie, ayant sa +marque particulière, on conçoit qu’il a fallu varier ces marques à +l’infini, et les rendre souvent très-compliquées. + +Ainsi, lorsque la tribu forme une peuplade considérable, on ajoute à la +marque générale d’autres indices accessoires qui servent à distinguer +les grandes familles qui la composent, et par conséquent leurs +propriétés. + +C’est par cette raison que dans les tribus que j’ai connues, j’ai vu +souvent la répétition du même signe distinctif, mais avec de légères +différences, qui n’échappent point à l’œil exercé du Bédouin. Pour ne +parler que des contrées qui nous occupent, ce signe [Symbole] et le +suivant [Symbole], accompagnés d’un ou de plusieurs traits horizontaux +[Symbole] ou perpendiculaires [Symbole] ou penchés, [Symbole], se +reproduisent d’une manière très-variée : le premier, parmi les familles +des _Harâbi_ ; et le second parmi celles des _Aoulâd-Aly_ ; j’ai +remarqué que celui-ci [Symbole] est particulier aux _Sammalouss_, cet +autre [Symbole] aux Arabes de la Syrte[43]. + +Il faut ajouter à ces observations, que les Arabes ont l’habitude de +tracer la marque distinctive de leurs tribus sur les monuments, et même +sur les rochers qui présentent une surface unie[44]. Lorsqu’ils +voyagent, ils choisissent de préférence les lieux les plus écartés dans +les déserts, pour y déposer le témoignage de leur passage ; et imitent +en cela certains Européens qui croient _monumentaliser_ leurs noms, en +les gravant profondément sur toutes les ruines qu’ils rencontrent. + +Les édifices antiques et les rochers, que l’on trouve sur la route +d’_Audjelah_ et aux environs de _Syouah_, sont couverts de ces marques, +qui sont positivement arabes, puisque la plupart appartiennent à des +tribus modernes. Elles sont tracées, il est vrai, d’une manière +généralement plus irrégulière, et moins profondément, que le plus grand +nombre de celles que l’on voit dans la Marmarique et dans la +Cyrénaïque ; mais on peut observer que, ne faisant que passer dans ces +lieux sauvages, les Arabes ne peuvent donner à ce petit trait de vanité, +le même soin que dans les cantons plus fertiles, où cette occupation +peut les aider à tromper la durée du temps, pendant que leurs troupeaux +paissent dans les environs. + +En un mot, quoique parmi les signes de la Marmarique et de la +Cyrénaïque, il n’en soit qu’un très-petit nombre que je puisse affirmer +être réellement arabes, néanmoins ceux-ci ont avec les autres une +analogie si frappante, tant par leur forme que par leur disposition, +qu’ils me paraissent avoir tous la même origine et la même cause. Les +différences qui les distinguent, peuvent d’ailleurs être facilement +expliquées, en supposant, avec vraisemblance, que plusieurs de ces +signes aient été tracés par des Arabes étrangers, en traversant ces +contrées, et que d’autres soient antérieurs aux habitants actuels, et +appartiennent à des tribus maintenant éteintes. Cette dernière hypothèse +est d’autant plus probable, que lorsque l’on connaît la scrupuleuse +fidélité avec laquelle les Arabes modernes suivent les traditions de +leurs ancêtres, on chercherait dans ces contrées les traces de ces +anciens usages, si on ne les avait pas sous les yeux[45]. + +Le 16, après six heures de marche au N.-O. de _Kassaba-Zarghah_, nous +arrivâmes auprès d’un port, qui présente une position maritime très- +avantageuse. Sur ses bords de sable et couverts d’un lit d’algue, je vis +les traces peu apparentes d’un ancien bourg, parmi lesquelles je ne +distinguai qu’un grand mur d’enceinte, construit très-grossièrement, +mais contenant des débris d’une belle époque. + +Cet édifice fut élevé par les Arabes modernes, en partie avec les +pierres d’anciens monuments ; et, selon mes guides, il servit long-temps +de forteresse, alors que les _Aoulâd-Aly_ régnaient en souverains dans +cette contrée. De cette construction frêle, mais spacieuse, il ne reste +plus que quelques pieds au-dessus du niveau du sol. Je dirai bientôt la +cause et l’époque de sa destruction. + +Ce lieu est le célèbre _Parætonium_[46], connu de tous les anciens +géographes, et souvent mentionné dans l’histoire. Le nom de _Baretoun_ +que lui donne _Aly-Ghaouy_, n’est plus connu par les Arabes actuels ; +ils lui ont substitué celui de _Berek_, qui n’offre qu’un léger +rapprochement avec le nom ancien. + +Plus d’un titre contribua à illustrer cette ancienne ville, soit qu’on +la considère comme la capitale du nome Libyque[47], et ensuite comme +boulevard de l’empire romain en Égypte[48], soit qu’on se rappelle +qu’elle servit d’asile à la fuite d’Antoine et de Cléopâtre[49], et +surtout qu’elle fut le point de départ d’Alexandre pour se rendre au +temple de Jupiter Ammon. _Parætonium_, autrement appelé _Ammonia_, +entouré de collines rocailleuses et stériles, ne dut apparemment la +célébrité dont il jouit dans l’antiquité, qu’à son port bien abrité par +une ligne de gros rochers, et dont la circonférence, au rapport de +Strabon[50], était de quarante stades. Les temps modernes viennent à +l’appui de cette observation, puisque de tous les anciens ports de la +Marmarique, celui de _Berek_, encore très-spacieux de nos jours quoique +en partie envahi par les sables, était le seul qui attirât, naguère +même, quelques djermes arabes, et occasionnât un peu d’activité et +d’abondance, au milieu de la tristesse et de l’isolement qui +l’entouraient. + +Les _Aoulâd-Aly_ en avaient fait l’entrepôt de leur commerce, et +plusieurs de leurs cheiks s’y étaient établis. Ceux-ci habitaient cette +grande masure dont j’ai fait mention, qu’ils appelaient orgueilleusement +_el Kala’h_, la citadelle ; de même qu’ils donnaient le nom de jardins à +quelques bouquets de palmiers entretenus à force de soins, et dont il ne +reste plus que des rejetons. Les environs de _Berek_ étaient alors +couverts de camps nombreux, qui se renouvelaient pendant toute l’année. +Les caravanes de _Syouah_ et d’_Audjelah_ y apportaient leurs dattes, et +les habitants des points les plus éloignés de la Marmarique venaient +échanger dans ce port leurs laines et leurs grains, contre les _ihrams_ +et les _tarbouchs_[51] de Derne et de Tripoli, ou contre les toiles, les +armes et la poudre d’Alexandrie. + +Mais les projets du Pacha d’Égypte ne s’accordaient point avec +l’indépendance des _Aoulâd-Aly_ ; il voulut la détruire : la ruse et la +force furent tour-à-tour employées ; il attira les principaux Cheiks à +sa cour ; les fortifications furent détruites ; en un mot, cédant au +génie de cet homme extraordinaire, les _Aoulâd-Aly_ se virent forcés +d’échanger _Berek_ pour Damanhour et Alexandrie[52]. Dès-lors les vents +du désert couvrirent de sables ces restes de culture et d’habitations +qui seuls, dans tout ce littoral, n’étaient pas encore devenus leur +proie. + +Auprès des monuments de la Marmarique, et surtout auprès de ceux situés +sur des élévations, il est rare de ne pas voir des tombeaux arabes. Cet +usage est remarquable, en ce qu’il paraît tout-à-fait contraire aux +idées religieuses des habitants. + +Selon leurs fausses traditions, auxquelles néanmoins ils ajoutent la +plus grande foi, tous les monuments anciens ont été construits par des +chrétiens, toutes les villes maintenant en ruines ont été habitées par +eux. Or, comment concilier l’aversion qu’ils portent au nom de chrétien, +et le dédain qu’ils témoignent pour leurs travaux, avec cet usage +constant d’ensevelir les restes de leurs parents et de leurs amis, +auprès de ces mêmes monuments dont ils méprisent et les auteurs et +l’objet ? Je laisse à d’autres le soin d’expliquer la cause d’un choix +si contradictoire avec le fanatisme et le génie destructeur qui +caractérisent généralement ce peuple. + +Le peu d’art que les Arabes mettent à construire leurs tombeaux, +contraste singulièrement avec les anciens édifices auprès desquels ils +les placent. Dès que le corps est couvert de terre, les honneurs +tumulaires se bornent à l’entourer d’un petit mur, ou d’une simple +rangée de pierres en forme elliptique. Un éclat de roche brut, ou taillé +en guise de turban, indique par la place qu’il occupe, celle où se +trouve la tête du défunt. (Voyez pl. IV, 2.) Leur attention à ne point +couvrir de pierres le corps même, a un but qui n’est pas dénué +d’intérêt : _Que la terre lui soit légère !_ Telle est la prière qu’ils +adressent au prophète ; et c’est afin d’en suivre le sens littéral, +qu’ils écartent soigneusement du corps tout objet qui pourrait être trop +lourd. + +On voit quelquefois, dans ces déserts, des tombeaux construits avec plus +de soin ; ils ont toujours la même forme, mais ils sont plus élevés, et +les pierres sont liées avec du ciment. Ces tombeaux renferment le corps +des Cheiks ou Santons. Il est d’usage parmi les voyageurs, et surtout +parmi les _Hadjis_[53], de s’arrêter dans les lieux où ils sont situés, +d’implorer la protection du Cheik défunt, et de réciter auprès de ses +mânes quelques versets du Coran. + +Je vis à _Berek-Marsah_ un de ces tombeaux ; il est de grand renom parmi +les habitants de la contrée. La vue des offrandes pieuses qui +couronnaient la tombe révérée, m’offrit un spectacle curieux dans ce +lieu solitaire : des lampions que les Arabes venaient allumer lors des +grandes fêtes, et des étoffes de différentes couleurs, suspendus +ensemble à des bâtons, s’agitaient dans l’air, et se confondaient +souvent avec les tresses de cheveux que les femmes bédouines y avaient +déposées ; des verreries, des œufs d’autruche, et d’autres offrandes +encore plus bizarres que j’y remarquai, attestent la pauvreté de ces +nomades et leur aveugle crédulité. + +Le 17, en nous dirigeant toujours vers l’ouest, après trois heures et +demie de marche dans un terrain rocailleux, nous arrivâmes à _Boun- +Adjoubah_, vallée fertile, bornée du côté de la mer par une dune de +sables, et par des collines peu élevées du côté opposé. + +Nous retrouvâmes dans ce lieu des palmiers dans tout le développement de +leur végétation ; hors quelques rejetons à _Berek-Marsah_, nous n’avions +plus revu cet arbre depuis notre départ d’Alexandrie. Des bouquets de +figuiers, groupés avec les dattiers, donnaient à cette vallée un aspect +pittoresque, et surtout agréable pour nos yeux, habitués à la nudité du +désert que nous avions parcouru. + +Je comptai jusqu’à dix puits creusés à 20 mètres de profondeur, et +contenant une eau très-douce ; deux piliers, construits par les +Sarrasins, s’élèvent à leurs côtés ; un soliveau fixé entre eux sert +encore à placer la corde pour puiser l’eau. + +Les Arabes modernes ont entouré ces puits de murs, tant dans l’intention +de les garantir de l’invasion des sables, qu’afin de clore de petits +jardins maintenant abandonnés. + +Sur la colline qui borde la vallée au sud, sont les vestiges de deux +édifices, dont il ne reste plus que les fondations. Une de ces ruines +s’appelle _Kassr Bou-Souéty_, du nom d’un cheik arabe du corps des +_Acheibeât_. Ce cheik a long-temps résidé dans ces lieux, où, par le +secours des puits, il faisait cultiver des jardinages, et soignait les +palmiers et les figuiers qu’on y voit en grand nombre. + +J’ai dit plus haut que _Berek-Marsah_ était habité lorsqu’il était +l’entrepôt du commerce des _Aoulâd-Aly_. La fertilité de la vallée de +_Boun-Adjoubah_, et sa proximité de _Berek_, attiraient auprès d’elle +une grande partie des camps qui couvraient alors cette partie du +littoral. _Bou-Souéty_ s’était fortifié dans les ruines de ce dernier +lieu, mais ces frêles fortifications furent détruites, et ses habitants +éprouvèrent le même sort que ceux de _Berek_, lors de la catastrophe +dont j’ai fait mention. + +La position avantageuse de _Boun-Adjoubah_, ses puits nombreux, les +traces d’anciennes habitations, et sa distance de _Parætonium_[54], +autorisent à reconnaître dans la situation de ce lieu celle du bourg +_Apis_, consacré à la religion des Égyptiens. + +Suivant Scylax, _Apis_ était la limite de l’Égypte ; il est remarquable +que _Boun-Adjoubah_ sert encore aujourd’hui de point de démarcation +entre le gouvernement d’Égypte et celui de Tripoli. Il serait curieux de +connaître la cause du choix que les modernes ont fait de ces limites : +au premier abord, elle offre un nouveau témoignage aux nombreuses +preuves que nous pouvons citer, sur le respect que les habitants +conservent pour les anciennes traditions. + +Nous quittâmes _Boun-Adjoubah_ dans la même journée du 17 ; à trois +heures de distance, à l’ouest, nous traversâmes un profond ravin nommé +_Arghoub-Souf_, à l’embouchure duquel est un petit port (_Marsah- +Lebeïth_). + +Le pays que nous parcourions, depuis la petite _Akabah_, avait presque +toujours le même aspect et le même caractère : des terres argileuses, +mêlées avec du sable qui leur donne une couleur jaunâtre, et plus ou +moins rocailleuses, nous offraient à chaque instant des traces +d’anciennes habitations, des citernes à sec ou dont le plafond était +écroulé. En général, le sol de la petite _Akabah_ est plus élevé, et sa +surface est plus inégale que celui de la vallée Maréotide. Les terres +labourables y sont plus souvent croisées par des élévations stériles et +rocailleuses. Cette disposition du terrain continue à être la même +durant seize heures de marche, depuis _Marsah-Lebeïth_ jusqu’à +_Chammès_, où nous arrivâmes dans la soirée du 18, sans avoir rien vu de +remarquable en parcourant cette distance. + +Dans ce dernier lieu est un château sarrasin, connu par Edrisi[55] sous +le nom de la tour _Alschemmas_. Ses murs, construits très-grossièrement, +conservent encore toute leur hauteur ; intérieurement, il est divisé en +trois pièces ; deux canons de fer sont à demi enfouis parmi les +décombres. Des puits très-profonds, et sans doute antérieurs au château, +attirent auprès de _Chammès_ tous ceux qui traversent cette contrée. + +Parmi ces voyageurs, il en est une classe dont j’aurais déja dû faire +mention, d’autant plus que leur fâcheuse rencontre m’avait plus d’une +fois causé des inquiétudes qui se renouvelèrent plus vivement encore à +_Chammès_. Ces voyageurs, nommés _Hedjadjs_, pélerins, viennent de +divers points de la Barbarie, et se rendent à la Mecque pour y visiter +le tombeau du Prophète, ou bien ils retournent de leur voyage, qui le +plus souvent n’est rien moins que pieux. + +Ce sont, la plupart, des gens de la dernière classe du peuple, et des +paresseux qui préfèrent les hasards d’une vie errante et parasite aux +soins de se procurer par le travail une existence dans les villes. + +Réunis en nombre indéterminé, ordinairement de dix à quinze, n’ayant +pour équipage que deux peaux destinées à contenir l’eau et la farine ; +le corps drapé par un _bernous_ (Voy. pl. IV, 2), ils se répandent dans +les déserts, infestent les contrées qu’ils parcourent, ne suivent aucune +direction dans leurs courses vagabondes, accostent tous ceux qu’ils +rencontrent, et passent ordinairement la nuit dans les tentes des +Arabes, où ils reçoivent l’hospitalité, eu égard à leur prétendue +destination. + +Malheur au voyageur isolé, qu’un funeste hasard fait tomber au milieu de +ces troupes de _hedjadjs_ ! Ils lui demandent d’abord, au nom du +Prophète, à partager ses provisions de bouche et quelquefois même ses +vêtements. Si celui-ci refuse, et s’il oppose de la résistance, c’est +pis encore : ils tirent de dessous leur draperie un couteau à deux +tranchants dont ils sont toujours munis ; ils entourent de tous côtés +l’infortuné voyageur, afin qu’il ne puisse s’enfuir ; et bien souvent, +après l’avoir dépouillé totalement, ils ne lui font pas grace de +l’existence. + +Peu de jours s’étaient passés, dans le cours de notre voyage, sans que +nous eussions rencontré des bandes de ces pélerins ; on m’avait mis en +garde contre la perfidie de leurs intentions, et je devais employer la +plus grande fermeté pour les faire éloigner de ma caravane. Il était +plus difficile de s’en débarrasser lorsque nous étions campés ; il +fallait alors les menacer de faire feu, et ce n’était qu’après nous +avoir accablés d’invectives que notre bonne contenance les engageait à +nous quitter. + +On demandera pourquoi les Arabes permettent que ces vagabonds commettent +avec impunité de pareils désordres ? On peut répondre que le fanatisme +est le plus puissant des palliatifs, et que le voyage des _hedjadjs_ +étant considéré comme œuvre sainte, on devient moins rigoureux sur les +moyens qu’ils emploient pour l’exécuter. D’ailleurs, lâches comme tous +les malfaiteurs, ils n’attaquent jamais que des personnes isolées, ce +qui aide à-la-fois la poltronnerie des coupables et les dérobe plus +facilement aux investigations des habitants. Il faut aussi ajouter que +dans le nombre de ces pélerins il en est, mais bien peu, dont les +intentions sont réellement pieuses et qui ne commettent jamais de +mauvaise action. + +On ne doit pas confondre avec ces _hedjadjs_ des pélerins d’une classe +plus élevée, que l’on désigne par le même nom. Ceux-ci forment des +caravanes quelquefois très-nombreuses, surtout celles qui viennent de +Maroc et de Fez. Elles s’élèvent parfois à deux ou trois cents +personnes, parmi lesquelles on compte souvent des femmes, et à trois ou +quatre cents chameaux. Ce voyage leur offre un double but : le zèle +religieux s’y trouve concilié avec le gain, et en accomplissant un pieux +devoir, ils ont l’avantage de vendre à haut prix leurs marchandises au +Caire et dans les autres villes qu’ils rencontrent sur leur passage. + +Depuis notre départ d’Alexandrie, nous avions souvent essuyé des pluies, +mais de courte durée ; elles ne commencèrent à nous incommoder par leur +continuité qu’à _Chammès_, et après avoir quitté ce château elles +devinrent si violentes qu’elles interrompirent tout-à-fait notre voyage. +Malheureusement, aucune élévation ne se trouvait ni aux environs, ni au +lieu même où nous fûmes surpris par l’orage. Obligés à nous arrêter, il +nous fallut poser les tentes dans une plaine argileuse, où nous ne pûmes +pas même réunir assez de pierres pour dresser un tertre afin de nous +garantir de l’inondation qui devint bientôt générale. + +Ces contrariétés me prouvèrent dès-lors que presque tous les usages des +Arabes sont le fruit d’une expérience réfléchie, et qu’un Européen doit +bien se garder de juger de leur importance avant d’avoir pu apprécier +leur utilité. Les Arabes nomment souvent leurs tentes _biout_, maisons : +il m’était arrivé plus d’une fois de les plaisanter sur la dénomination +qu’ils donnaient à quelques lambeaux de toile ; d’autant plus, leur +disais-je, que loin d’offrir des pavillons élégants comme celles des +Osmanlis, leurs tentes écrasées contre le sol, ressemblent de loin +plutôt à des taches noirâtres qu’à des habitations humaines. + +J’appris dans cette circonstance à mieux réfléchir sur la valeur des +termes que ces hommes simples adaptent si bien à leurs usages ; et je +dus avouer aux Arabes qui m’accompagnaient que, non seulement leurs +tentes méritaient le nom de maisons, mais qu’elles leur étaient +préférables pour des nomades, puisqu’elles ont tous les avantages de ces +dernières, sans en avoir les inconvénients. + +Spacieuses, mais très-basses, ces tentes résistent à la force du vent +par leur forme aplatie ; de même que par leur tissu épais, de poil de +chameau, elles assurent à la famille arabe et à son modeste mobilier un +abri impénétrable aux pluies de longue durée. + +Habitué par mes précédents voyages au climat sec et au ciel toujours +serein du désert libyque, je me servais de tentes turques à _choubak_ et +à _touslouk_. Celles-ci ont un dôme exhaussé, qui favorise dans +l’intérieur la circulation de l’air, tandis que leur tissu de coton et +d’une blancheur éclatante repousse les rayons du soleil. Ces qualités, +précieuses dans les sables brûlants de l’intérieur de la Libye, +devenaient funestes dans les cantons pluvieux de la Marmarique. Aussi, +malgré nos précautions, nous fûmes souvent obligés de redresser nos +tentes qui nous ensevelissaient sous leur volume humecté. + +Les orages se succédèrent sans interruption pendant les journées des 19, +20, et 21. Ce mauvais temps prolongé fut la cause première de la longue +maladie de mon compagnon de voyage, M. Müller. En vain nous cherchâmes à +nous préserver de l’humidité avec des lits de broussailles ; nos +draperies de laine étaient tellement trempées que nous ne pûmes parvenir +à les sécher. + +La saison dans laquelle nous voyagions présente encore un autre +inconvénient pour parcourir ce pays ; c’est la nature argileuse des +terres, qui deviennent, après de fortes pluies, très-glissantes et +presque impraticables pour les chameaux chargés. La nature a créé cet +utile animal afin d’aider l’homme à traverser les vastes solitudes +occupées par les sables ; sa pate large, cartilagineuse, et dépourvue de +sabot, foule sans fatigue les plaines sablonneuses, tandis qu’elle est +mal assurée, et qu’elle glisse sur des terres humides, ou se blesse en +heurtant les pierres d’un chemin rocailleux. + +Ce même motif rendit la marche de la caravane lente et souvent +interrompue, lorsque nous pûmes enfin quitter ce lieu, le 22. +Heureusement, après avoir fait avec peine quelques lieues de chemin, le +sol, à l’approche de la grande _Akabah_, devint plus sablonneux et nous +permit de suivre notre marche ordinaire. + +Le 23, nous passâmes auprès du _Kassr-Ladjedabiah_, situé à vingt-quatre +heures de _Chammès_. Ce monument, un des plus considérables que j’aie +vus dans la Marmarique, fut élevé par les Sarrasins. Ses murs conservent +encore toute leur hauteur ; ils sont construits en belles assises, mais +dépourvus de tout ornement d’architecture : deux tours carrées sont aux +angles du côté ouest ; intérieurement est un puits, et l’on voit des +escaliers pratiqués dans l’épaisseur des murs pour arriver au sommet. + +Les grandes dimensions de cet édifice, qui fut probablement un château +fort, donnent une haute idée de l’ancienne puissance des princes arabes +dans cette contrée ; et par sa situation à quatre heures des plus hautes +montagnes de la Marmarique, et à une égale distance de la mer, il paraît +avoir été destiné en même temps à défendre le littoral et à protéger +l’intérieur des terres contre une invasion venant de l’Ouest. + +Entre _Ladjedabiah_ et l’_Akabah_ est un puits qui appartient à la même +époque que celle du château ; l’eau en est excellente : nous en fîmes +une abondante provision, et allâmes camper à peu de distance dans une +vallée non loin du mont _Catabathmus_. + + * * * * * + + +[Note 38 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 66. POLYB. Excerp. CXV.] + +[Note 39 : Depuis _Abousir_ jusqu’à la grande _Akabah_ le rivage est le +plus souvent formé par une digue de sables blanchâtres ; je n’ai pu +vérifier si les bords du cap _Kanaïs_ offraient un endroit quelconque +dont le sol fut tellement blanc, qu’il lui ait fait donner, dans +l’antiquité, la dénomination spéciale de _Leuce-Acte_.] + +[Note 40 : Le mot _kassaba_ signifie, en arabe, un bourg ou un village.] + +[Note 41 : Je lis _Gyzis_ dans Cellarius ; d’Anville écrit le nom de ce +lieu, _Zygis_ ; l’anonyme _Zygren_, et il le place à sept stades de +_Leuce-Acte_.] + +[Note 42 : M. Scholz a donné dans son ouvrage (Voyag. d’Alex. à Paræt. +p. 56) la plupart de ces signes.] + +[Note 43 : Les Arabes placent ces marques sur les chameaux avec un fer +chaud, et de manière qu’elles soient visibles, lors même qu’ils sont +chargés. On les voit toujours sur la tête de l’animal ; mais +lorsqu’elles sont compliquées, elles sont distribuées sur l’épaule, la +mâchoire et le museau. C’est encore par la place que ces marques +occupent sur ces différentes parties du corps du chameau, que les Arabes +distinguent leurs tribus.] + +[Note 44 : Cette remarque, que j’avais déja faite en divers endroits, me +frappa d’une manière plus évidente encore à Cyrène. Plusieurs fois, en +traversant les ravins de la Pentapole, le guide _Harâbi_ qui +m’accompagnait s’est écrié, en me montrant de ces signes tracés sur les +rochers : _Allah inallou el-nicham dè ; hamdou-lillàh el Aoulâd-Aly +khallou belednah_. « Maudite soit cette marque ! grâces à Dieu, les +Aoulâd-Aly ont quitté notre pays. »] + +[Note 45 : J’avais rédigé cette partie de ma relation, lorsque MM. +Denham et Clapperton ont publié leur important voyage dans l’intérieur +de l’Afrique, conjointement avec celui de feu M. Oudney. Les détails que +contient cet ouvrage sur certaines _lettres_ des _Touariks_, me +paraissent avoir assez d’analogie avec les signes dont je viens de faire +mention, pour m’engager à exposer quelques idées à ce sujet. Je me +servirai de la traduction française de MM. Eyriès et de La Renaudière ; +son exactitude est plus que suffisamment garantie par les noms des deux +savants traducteurs. + +Voici les lettres des _Touariks_, avec l’interprétation de leur son, +telles que les voyageurs les ont publiées : + + [Lettre tifinagh] Yet. + + [Lettre tifinagh] Yout. + + [Lettre tifinagh] Youf. + + [Lettre tifinagh] Yow. + + [Lettre tifinagh] Ê. + + [Lettre tifinagh] Yib. + + [Lettre tifinagh] Yes. + + [Lettre tifinagh] Yim. + + [Lettre tifinagh] Yiche. + + [Lettre tifinagh] Yiu. + + [Lettre tifinagh] Youz. + + [Lettre tifinagh] Jz. + + [Lettre tifinagh] ... + + [Lettre tifinagh] You. + + [Lettre tifinagh] Yid. + + [Lettre tifinagh] Yir. + + [Lettre tifinagh] Yei. + + [Lettre tifinagh] Yaï. + + [Lettre tifinagh] Yin. + +M. Oudney vit pour la première fois plusieurs de ces caractères sur un +monument romain, à _Germa_, dans le Fezzan (t. I, p. 65), et dans la +suite il en trouva un plus grand nombre tracés sur les rochers, dans +tous les lieux fréquentés par les _Touariks_ (_id._ p. 68 et 105). Il +remarqua que quelques-uns de ces caractères avaient évidemment plusieurs +siècles, et que d’autres étaient très-récents[a] (_id._ pag. 69) ; enfin +il fit la rencontre d’une personne qui en connaissait plusieurs, mais il +lui fut impossible de trouver quelqu’un qui les comprît tous (_id._ page +70), ni un seul livre écrit dans cette langue (_id._ p. 99). Cette +découverte, ajoute-t-il, mit son esprit en repos sur ce sujet. + +M. Oudney a négligé de nous apprendre si ces caractères formaient des +inscriptions suivies : il dit, il est vrai, qu’ils sont écrits +indifféremment de gauche à droite, ou de droite à gauche, ou +horizontalement ; ce qui, loin de prouver aucune série réelle entre eux, +semble indiquer, au contraire, dans la position de ces _lettres_, le +même désordre que j’ai observé dans celle des _signes_. Des indigènes +ont articulé devant les voyageurs le son de ces caractères, mais aucun +ne les connaissait tous, et néanmoins M. Oudney a observé que plusieurs +paraissaient tracés très-récemment. Or si personne parmi les _Touariks_ +ne connaissait toutes ces lettres, comment pouvaient-ils en faire +usage ? et s’ils en faisaient usage, n’auraient-ils eu d’autres livres +que des rochers ? + +Remarquons maintenant que tout ce qui paraît invraisemblable comme +_lettres_ d’un alphabet, s’explique naturellement comme _signes_ de +tribus arabes. + +Presque tous les _Touariks_ sont nomades, assure M. Oudney (t. I, p. +71). J’ai dit que tous les nomades d’Afrique[b] et de plusieurs autres +pays, ont l’habitude de distinguer leurs tribus par des marques qu’ils +tracent très-souvent sur les monuments et sur les rochers ; il ne me +paraîtrait donc point surprenant que les _Touariks_ eussent multiplié +les marques de leurs tribus sur des rochers, puisqu’ils préfèrent les +lieux solitaires, et qu’ils ont souvent cherché un asile dans les +montagnes (_id._ pag. 71). + +On a trouvé ces _lettres alphabétiques_ dans les déserts, chez des +_nomades_, et non dans les villes chez des hommes sédentaires. Les +indigènes n’en connaissaient qu’un certain nombre ; les unes +paraissaient très-récentes, et les autres très-anciennes : rien de plus +naturel, si l’on suppose que ces marques, comme celles que j’ai vues, +appartiennent à des tribus de diverses époques. + +Enfin, pour terminer ces comparaisons, M. Oudney n’a pu trouver aucun +livre écrit en _caractères touariks_, de même que M. Scholz a cherché +inutilement dans la Marmarique[c] une inscription entière en _signes_ +dont plusieurs sont positivement arabes. + +Je n’ignore point qu’il est des personnes tellement idolâtres de tout ce +qui appartient à une époque reculée, que récusant peut-être l’identité +relative des faits que j’ai exposés, elles seront tentées de reconnaître +dans ces marques ou caractères, tant du littoral que de l’intérieur de +la Libye, une analogie vague, et par cela même précieuse, avec des +langues actuellement éteintes. De ce que les Phéniciens se sont +incorporés anciennement avec les Libyens de la côte, comme l’indique +Hérodote ; de ce qu’il paraît qu’ils furent ensuite chassés avec ceux-ci +dans l’intérieur des terres, soit par les armes des Romains, soit par +l’invasion de l’islamisme, ces personnes pourront supposer qu’ils se +soient réfugiés dans les montagnes des Garamantes, où ils eussent formé +un peuple à part, qui aurait conservé jusqu’à nos jours des traces de +leur ancien alphabet ; et ce peuple serait les _Touariks_. + +J’avoue qu’une pareille origine donnée à ces signes, ou, si l’on veut, à +ces caractères, flatte plus l’imagination que mes vulgaires +rapprochements, et qu’il est plus beau d’élever un édifice que de le +détruire. + +Mais, à ce propos, je rappellerai un fait remarquable, et qui pourrait +ne pas lui être absolument étranger. Le savant Gébelin avait cherché +long-temps les emblèmes de mystères profonds dans les inscriptions et +les figures d’animaux gravées sur les rochers du mont Liban, lorsque MM. +Montaigu et Volney reconnurent que ces inscriptions et ces dessins +avaient été tracés par les Grecs qui se rendent annuellement en +pélerinage au couvent situé sur cette montagne.] + +[Note a : M. Scholz a fait la même remarque pour les signes de la +Marmarique (Voyag. à Paræt. p. 50).] + +[Note b : Je sais que les Touariks, comme les autres nomades, mettent la +marque de leurs tribus sur leurs chameaux.] + +[Note c : Voyage d’Alexandrie à Parætonium (en allemand), pag. 54.] + +[Note 46 : Il serait superflu d’insister sur l’identité de situation +entre le _Parætonium_ des anciens, le _Baretoun_ d’Aly-Ghaouy, et le +_Berek-Marsah_ actuel. Mais il ne me paraît pas inutile de faire +remarquer que les distances données par Strabon et Arrien, d’Alexandrie +à _Parætonium_, correspondent exactement avec l’observation en longitude +faite en ce dernier lieu par M. Gauthier, si l’on adopte pour le premier +de ces auteurs des stades de six cents au degré, et que l’on suive la +ligne la plus courte ; et si, pour le second, on contourne avec +Alexandre les sinuosités de la côte, et que l’on compte les stades à +sept cents au degré. (Voyez STRAB. l. XVII, § 8 ; ARRIAN, l. III, c. 4, +et ma carte générale.)] + +[Note 47 : MANNERT, Géog. des Gr. et des Rom. t. X, part. II, p. 19.] + +[Note 48 : PROCOP. de Ædif. lib. VI, 2.] + +[Note 49 : FLORUS, lib. IV, 11.] + +[Note 50 : L. XVII, § 8.] + +[Note 51 : Bonnet de drap rouge que portent généralement tous les +Orientaux.] + +[Note 52 : Ces évènements eurent lieu, suivant M. le général Minutoli, +en 1819. (Voyage à l’Oas. d’Ammon, p. 64.)] + +[Note 53 : Pélerins qui se rendent à la Mecque.] + +[Note 54 : Strabon place _Parætonium_ à cent stades d’_Apis_, et je n’ai +mis que trois heures et demie (marche de caravane) pour me rendre des +premières ruines aux secondes ; ce qui correspondrait tout au plus à +quatre-vingts stades de six cents au degré ; néanmoins, comme les +distances calculées par les heures de marche sont sujettes à des +variations, et que Strabon a quelquefois employé des stades d’une plus +grande étendue, je ne crois point que cette légère différence puisse +empêcher de reconnaître l’emplacement d’_Apis_ dans les ruines de _Boun- +Adjoubah_.] + +[Note 55 : Troisième Cli. p. 93.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE III. + + _Akabah-el-Soloum_. — Plateau de _Za’rah_. — Accueil des _Harâbi_. — + Vallée de _Daphnèh_. — Canaux d’irrigation — _Toubrouk_. — _Bombæa_. — + Platée. — _Aziris_. — Citernes. + + +Une vallée d’une heure de largeur côtoie l’_Akabah-el-Kébir-el-Soloum_, +_Catabathmus magnus_ des anciens. Les eaux qui s’écoulent en hiver de la +montagne entretiennent dans cette vallée une végétation abondante ; +aussi est-elle couverte dans toutes les saisons de nombreux camps +d’Arabes. + +Mais cette cause n’est point la seule qui rend ce lieu si habité ; le +_Catabathmus_ qui, selon plusieurs auteurs, séparait l’Égypte de la +Cyrénaïque, et du temps des Romains, l’Afrique de l’Asie[56], forme +encore aujourd’hui un canton qui sépare les états de Tripoli de ceux +d’Égypte. + +J’ai déja dit, il est vrai, que ces limites étaient fixées plus à l’Est +à _Boun-Adjoubah_ ; tels sont les renseignements que j’ai recueillis ; +néanmoins selon M. Scholz, il faudrait les placer à la grande _Akabah_. +Ces différences dans les rapports que nous ont faits les Arabes n’ont +rien de bien surprenant, puisque la prétendue suzeraineté des deux +Pachas dans ces déserts consiste beaucoup plus dans le titre que dans la +réalité. + +Quoi qu’il en soit de ces limites supposées, le canton de l’_Akabah_, +par sa situation si éloignée de la véritable action des deux +gouvernements d’Égypte et de Tripoli, sépare ces gouvernements par le +fait, puisqu’elle assure à ses habitants une indépendance absolue. + +« Voilà, me dit mon guide _Hadji-Salèh_, le principal motif qui attire +dans cette vallée un si grand nombre d’Arabes. Il en est même qui +choisissent cette retraite pour se soustraire à la vengeance de leurs +ennemis ; d’autres viennent y jouir de l’impunité des crimes commis, ou +bien épier l’occasion d’en commettre de nouveaux ; enfin, ajouta-t-il, +la plupart des habitants de l’_Akabah_, depuis un temps immémorial, sont +des transfuges de diverses tribus, qui rendent ce passage redoutable +pour toutes sortes de voyageurs. » + +Ce fut là en effet que le général Minutoli vit échouer ses projets ; ces +Arabes, sous le vain prétexte que lui et les siens étaient des espions +du Pacha d’Égypte, les empêchèrent de poursuivre leur voyage. Cet +exemple, bien plus que les propos de mon guide, était susceptible de +m’inspirer de l’inquiétude. Nous n’étions qu’à une heure de distance de +la montagne ; la nuit était obscure et pluvieuse ; et la lueur des feux +que j’apercevais de temps en temps dans le lointain, attestait la +présence des hommes qui allaient bientôt décider du sort de mon +entreprise. Enfin la clarté du jour vint mettre un terme à mon +impatience ; j’encourageai mes domestiques par de légers présents, et +bien résolu à tout braver plutôt que de reculer, je m’avançai vers le +passage si redouté. + +Je n’introduirai point le lecteur au milieu des camps de ces Arabes, je +ne le ferai point assister aux délibérations tumultueuses qui eurent +lieu à mon sujet ; je ne lui rappellerai point mes angoisses en me +voyant en butte à l’incrédulité du fanatisme et aux exigeantes +spéculations de l’intérêt. De pareils détails, occasionnés par des +circonstances bien rares dans ces déserts, sont étrangers aux mœurs +habituelles de ses habitants ; dès-lors ils deviennent tout-à-fait +personnels au voyageur, et par conséquent oiseux pour le public éclairé. +Il me suffira de dire que la simplicité de mon costume, mon isolement, +ma confiance, et peut-être même ma fermeté, obtinrent de ces hommes +farouches ce qu’une escorte imposante et de grands titres n’avaient pu +obtenir : on me permit de franchir l’_Akabah_. + +Ma caravane avait déja traversé la vallée ; M. Müller, que sa maladie +retenait sur le chameau, était dans une grande anxiété pendant mon +absence ; dès que je fus de retour auprès de lui, ses yeux abattus se +ranimèrent pour me témoigner le plaisir que mon succès lui faisait +éprouver. Satisfait d’avoir été plus heureux que mes prédécesseurs, je +formai des vœux pour le rétablissement de la santé de mon compagnon de +voyage ; le ciel ne les exauça que bien tard ! et ce ne fut qu’après de +longues souffrances, après avoir été aux portes du tombeau, que M. +Müller retourna miraculeusement à la vie, au milieu même des privations +du désert ! + +Nous mîmes une heure à monter l’_Akabah el Soloum_, par un chemin formé +dès la plus haute antiquité. Il est bordé, en grande partie, d’immenses +rochers, dont le ciseau a quelquefois fait disparaître les angles trop +saillants qui obstruaient le passage. + +Cette montagne s’élève par ondulations d’une hauteur progressive, ou +bien elle présente des flancs escarpés que le chameau gravit avec peine, +quoiqu’on ait essayé d’en adoucir la pente. La roche est généralement de +calcaire compacte et coquillier ; des masses de grès se trouvent isolées +sur le calcaire, ou bien le calcaire est uni avec le grès. Des arbustes +qui commençaient à se revêtir de leur feuillage couvraient les endroits +terreux, et remplissaient les crevasses des rochers. Ce fut là que je +vis, pour la première fois dans ce voyage, des bouquets de lentisques et +de genêts. + +Il n’était sorte de soins que je n’eusse employés jusqu’alors pour +préserver de tout accident le seul baromètre que je possédasse ; +malheureusement, dans le désordre qu’occasionna la chute d’un chameau, +il fut brisé contre un rocher. Quoique ce baromètre fût très-mal +construit, sa perte me causa d’autant plus de peine, qu’elle était +irréparable, et qu’elle occasionna dans le résultat de mes observations +ultérieures une lacune qui ne put être remplie par des calculs d’estime +toujours hypothétiques. + +La montagne de l’_Akabah_ me parut avoir environ 900 pieds d’élévation ; +elle commence immédiatement aux bords de la mer, d’où elle se dirige au +S.-S.-E., pour aller joindre les hauteurs qui côtoient l’Oasis d’Ammon. +Au sommet s’étend un plateau de treize heures d’étendue du S.-E. au +N.-O. ; quoique les terres n’y diffèrent point par la végétation et la +couleur de celles de la petite _Akabah_, elles sont néanmoins plus +fertiles et plus généralement cultivées. C’est de là que vient le nom de +_Za’rah_, champ, que les Arabes donnent à ce plateau. En le parcourant +nous passâmes fréquemment auprès de grands campements de pasteurs ; les +travaux agricoles mettaient tous ces Arabes en activité, et variaient un +peu la monotonie du tableau que nous avions eu presque toujours sous les +yeux. + +S’il est une époque dans l’année susceptible de distraire ces hommes de +leur sérieux habituel, c’est celle, comme nous l’avons observé, où le +sol ingrat qu’ils habitent reprend un peu de vie et de fraîcheur qui +doivent être si passagères. Dans les climats plus favorisés du ciel, où +chaque saison produit ses fruits, le moment des récoltes a dû être celui +des réjouissances, puisque l’une succède à l’autre, et que l’on a +toujours devant soi un nouvel espoir suivi de nouveaux biens. + +Il n’en est pas de même dans la Marmarique : la terre, avare de ses +dons, ne produit qu’une fois dans l’année, et pour des moments de courte +durée. Dès qu’elle a accordé à l’homme ce faible secours, aussitôt elle +se décolore ; tout dépérit : les troupeaux errants, cherchent dans +quelques coins des vallées, le petit nombre de végétaux échappés à +l’ardeur du soleil. Alors, tandis que nos vergers se couvrent de fruits, +tandis que les vendangeurs parcourent nos coteaux, l’habitant de cette +contrée ne voit autour de lui qu’une nature muette et frappée de +mortalité ; il languit dans sa tente, et cherche à tromper ses ennuis +par des récits fabuleux ou des lectures pieuses. + +Ces Arabes profitent aussi des moments où la végétation se renouvelle +pour célébrer leurs fêtes de famille. Durant une de mes excursions dans +la grande plaine de _Za’rah_, je fus témoin d’une de ces fêtes qui +m’intéressa par sa nouveauté : je vis une jeune épouse, montée sur une +espèce de tréteau que l’on avait assujetti sur deux charrues traînées +par des juments. Une mesquine couronne de seneçons, emblème de la +stérilité du sol, fixait sur sa tête un grand mouchoir en soie bariolé +de couleurs éclatantes, qui tombait en replis sur ses épaules. Une +musique bruyante, produite par de gros coquillages de mer et des +_ghandours_[57], précédait la nouvelle mariée, et parcourait avec elle +en triomphe les tentes des familles alliées ou amies. Quelques cavaliers +entouraient le cortége ; ils représentaient une petite guerre, en +poussant à toute bride leurs juments les unes contre les autres, et +faisant de fréquentes décharges de leurs armes à feu. + +A part le plaisant effet que produisait le grotesque attirail du char +triomphal, ces images de guerre autour d’une jeune épouse, cette joie +tumultueuse sans gêne comme sans désordre, me donnèrent une juste idée +des mœurs à-la-fois simples et belliqueuses de ces nomades. + +Tandis que nous continuions à parcourir la plaine de _Za’rah_ en nous +dirigeant vers le nord-ouest, j’aperçus dans le lointain, aux bords de +la mer, un port spacieux que les Arabes nomment _Marsah-Soloum_, et qui +me paraît être celui de _Panormus_, où Ptolémée fait terminer le nome +Libyque[58], et qu’il place du côté occidental de la vallée du +_Catabathmus_. Dès que nous fûmes arrivés à l’extrémité ouest de cette +plaine, nous trouvâmes plusieurs puits creusés avec soin dans le roc à +une très-grande profondeur. Ces puits, d’origine antique, sont garnis à +leurs bords de petits bassins creusés également dans le roc, mais qui +paraissent, à cause de la grossièreté du travail, appartenir à une +époque plus moderne. + +De _Biar-Zemlèh_, nous descendîmes le plateau de l’_Akabah_, beaucoup +moins élevé du côté occidental et d’une pente plus douce. Dix minutes +nous suffirent pour arriver du sommet à la base. Là, nous entrâmes dans +la vallée de _Daphnèh_, formée d’un côté par la même chaîne des +montagnes de l’_Akabah_, qui se prolonge par sinuosités dans l’ouest, et +de l’autre par une ramification de petites collines décrivant une ligne +parallèle à ces montagnes. + +Au-delà de la plaine de _Za’rah_, on ne trouve plus les _Aoulâd-Aly_ ; à +_Daphnèh_ commence la nombreuse tribu des _Harâbi_, les guerriers, qui +habitent exclusivement toute la Pentapole Cyrénaïque. Dès que ma +caravane eut pénétré dans la vallée, nous vîmes tout-à-coup, en +détournant un de ses coudes, une si grande réunion de tentes, que nous +eûmes lieu d’en être surpris. Serrées les unes contre les autres, elles +tapissaient les flancs de la vallée, et formaient une haie, au milieu de +laquelle nous étions forcés de passer. Une grande agitation paraissait y +régner : me rappelant alors la mauvaise réputation des _Harâbi_, je fis +placer mes Nubiens à côté des effets les plus précieux, et précédant ma +caravane de quelques pas, je m’approchai non sans anxiété du défilé +inévitable. J’aperçus bientôt plusieurs cheiks qui montèrent à cheval et +se dirigèrent sur nous, suivis d’une foule d’autres Arabes à pied. Selon +l’usage admis dans le désert, lorsqu’il y a sujet de méfiance entre deux +caravanes qui se rencontrent, elles s’arrêtent à une certaine distance +entre elles, et des parlementaires s’avancent des deux côtés, pour +s’informer de leurs intentions réciproques. C’est ce que nous fîmes : +_Hadji-Salèh_, mon guide, et un des _Harâbi_, s’avancèrent dans l’espace +qui nous séparait. + +Durant cette entrevue, trop éloigné pour entendre leurs paroles, +j’examinais attentivement leurs gestes : ils furent d’abord très- +animés ; je vis ensuite les deux envoyés se rapprocher et remettre leurs +fusils sur le dos ; ce fut pour moi le signal de la paix. Je m’empressai +aussitôt d’aller joindre les cheiks, et j’appris qu’une guerre violente +existait entre eux et une tribu voisine ; plusieurs meurtres avaient été +commis, jusqu’alors ils en étaient les victimes, et ils s’étaient réunis +en nombre considérable pour se venger d’une manière éclatante de leurs +ennemis. + +Ils me dirent que le bruit de mon voyage s’était répandu jusque chez +eux ; ils s’étonnèrent de ce que j’osais pénétrer avec aussi peu de +monde dans leur contrée ; ils accusèrent ma hardiesse d’imprudence, et +me firent sentir que je dépendais totalement de leur volonté. « Mais +dans ce moment, reprit le plus âgé d’entre eux, la vengeance seule nous +a rassemblés, nous voulons le sang de ceux qui ont tué nos frères ; +ainsi, poursuis ton chemin et que Dieu te protége ; » puis s’apercevant +qu’il s’était trompé : « Si toutefois, ajouta-t-il, Dieu peut protéger +un chrétien ! » + +Je ne me permis pas la moindre observation sur ce compliment, et +m’estimant heureux que leurs dispositions vengeresses ne s’étendissent +pas jusques à nous, je les remerciai avec sang-froid de leur bon +accueil, et nous nous empressâmes de les quitter. Cette rencontre me mit +à même d’apprécier la différence de mœurs qui existait entre les +_Harâbi_ et les paisibles _Aoulâd-Aly_, et me fit dès-lors entrevoir +tous les dangers qui allaient nous entourer. + +Les terres de la vallée de _Daphnèh_ sont d’une couleur plus obscure et +paraissent plus fertiles que celles des cantons précédents. La +végétation plus variée, est généralement herbacée dans la plaine, mais +plus active et plus forte dans les ravins. Depuis que nous étions entrés +dans la vallée, je cherchais à m’expliquer la cause de sa dénomination, +lorsque j’aperçus enfin quelques bouquets de _nerium_[59] parmi les +fentes des rochers. Ce joli arbuste, quoique très-rare maintenant dans +ces lieux, y paraît cependant indigène. Sans doute il y croissait +autrefois en plus grande quantité ; les anciens habitants l’auront +multiplié dans leurs champs, ils en auront embelli leurs demeures ; et +ces habitants durent être très-nombreux, puisque les vestiges de ruines +sont si multipliés dans cette vallée, qu’elle paraît avoir été couverte +de villages et de hameaux. + +C’est à _Daphnèh_ surtout, et dans ses environs, que l’art a redoublé +d’efforts pour aider la nature. Partout on y aperçoit des restes de +canaux d’irrigation ; ils sillonnent la plaine en tous sens, ils +serpentent sur les flancs des collines et de la montagne. Dans ces +derniers endroits, on les voit se diriger, tantôt perpendiculairement, +tantôt horizontalement, selon qu’ils furent destinés à conduire les eaux +des pluies dans les citernes, ou des citernes dans les champs. J’ai vu +de ces canaux disposés comme des rayons dont le centre commun est un +bas-fond ; j’en ai vu suivre parallèlement les rives d’un petit vallon, +pour aller, sans doute autrefois, arroser les champs plus éloignés d’un +industrieux agriculteur. J’en ai vu d’autres se ramifier comme les +rigoles de nos jardins, afin de détourner le cours de l’eau, de le +prolonger ou de l’arrêter à volonté. + +Quoique la vallée de _Daphnèh_ paraisse avoir été anciennement très- +habitée, je n’aperçus parmi les ruines qui la couvrent aucun reste de +monument remarquable. Le _Kassr-Djédid_, à l’entrée de la vallée, n’est +qu’une masure informe. Indépendamment de son aspect, son nom[60] indique +qu’il appartient à une époque moderne ; mais les fragments antiques +intercalés dans ses murs, et le puits qu’il renferme, prouvent que cet +édifice fut élevé sur l’emplacement et avec les débris d’un autre plus +ancien. + +Je puis encore citer le _Kassr-Coumbouss_, situé sur le sommet de la +montagne, à six heures à l’ouest du précédent. Sa destruction est telle +que, non seulement on ne peut plus rien distinguer dans un amas de +pierres, forme à laquelle le monument est réduit ; mais que des débris +d’une origine bien différente y sont confondus pêle-mêle, de manière +qu’on voit les fragments d’un chapiteau grec ou romain à côté de ceux +d’une arabesque, et le tout est surmonté d’un bloc de pierre taillé en +guise de turban, indice certain d’un tombeau arabe. + +De pareilles ruines plus que les autres provoquent involontairement la +réflexion. + +A voir ces débris de plusieurs édifices qui eurent une destination si +différente, qui furent élevés par des peuples de mœurs et d’usages si +opposés ; à voir ces témoins des âges antiques, ces produits de diverses +civilisations, couverts ensemble de l’humble pierre des champs ; à les +voir réunis en un seul monceau, réduits à un sort commun pour former la +tombe d’un santon ! à voir un pareil tableau, on dirait que le temps en +rassembla les contrastes pour manifester sa puissance et se jouer du +sort des nations. + +Quant à la cause historique de ce bizarre assemblage de ruines de +diverses époques, elle s’explique naturellement. Sans détailler ici mal +à propos la série des peuples qui se succédèrent dans cette contrée, à +ne compter que de l’invasion des Musulmans, ceux-ci durent se servir des +matériaux que leur offraient les monuments étrangers à leurs usages et +surtout à leur culte religieux. Ainsi, les princes arabes auront fait +démolir les temples et les autres édifices pour élever des mosquées et +des châteaux ; après eux, les Nomades finirent par tout détruire sans +rien bâtir, et les tentes ont remplacé les villes et les hameaux. + +Après avoir marché, le 26 et le 27, durant neuf heures dans la vallée de +_Daphnèh_, dont l’axe est à l’O.-N.-O., cette vallée s’élargit, et les +deux chaînes d’élévations qui la forment prennent des directions +différentes. Celle de l’_Akabah_ se prolonge dans l’ouest, jusqu’aux +montagnes cyrénéennes, et la colline qui lui est opposée se perd en +ondulations vers le nord ; la partie du littoral où l’on entre alors +s’appelle _Dâr-Fayal_. + +Le 28, tandis que ma caravane poursuivait sa route à plusieurs heures de +distance des bords de la mer, je la quittai pour aller visiter le port +de _Toubrouk_. Je traversai d’abord un sol très-inégal, entrecoupé de +ravins et de vallées, exhaussé de six cents pieds environ au-dessus du +niveau de la mer. Ensuite je descendis le revers septentrional de ces +hauteurs par un chemin qui dut servir autrefois de communication entre +les habitants de _Toubrouk_ et ceux de l’intérieur des terres. + +Ce chemin est taillé avec soin dans le roc vif, et bordé de deux canaux +creusés aussi dans la roche, mais sur un plan plus élevé ; ses nombreux +contours et les escaliers larges et bas que l’on y trouve par +intervalles, en adoucissent tellement la pente, qu’on le descend très- +commodément à cheval. + +Les Arabes me dirent que l’on voyait plus à l’est sur le même revers de +la montagne un autre chemin semblable à celui-ci. Si l’on pouvait se +fier à l’exactitude de ce rapport, cet autre chemin aurait conduit +probablement au port Ménélas, où aborda le prince grec dont il reçut le +nom, et qui rappelle aussi le fameux Agésilas, qui y termina sa +glorieuse carrière. Ce port, d’après les distances données dans les +périples, et principalement suivant Strabon[61], devait être situé aux +environs du cap _Ardanaxès_, nommé actuellement _el-Mellah_ ; il était +par conséquent plus rapproché de _Daphnèh_ que ne l’est _Toubrouk_, non +loin duquel je me trouvais. Cette proximité de _Daphnèh_ et de Ménélas +donne plus de vraisemblance au rapport des Arabes ; et leur témoignage, +joint à celui que j’avais sous les yeux, s’accorderait avec les indices +d’une nombreuse population que j’avais remarqués dans l’intérieur des +terres. Il fallait en effet que les relations de ses habitants avec ceux +des villes littorales fussent tellement actives dans l’antiquité, +qu’elles eussent rendu nécessaires deux chemins taillés, à si peu de +distance entre eux, dans le flanc de la montagne. + +Entre ces hauteurs et les bords de la mer, est une bande de terre de +quinze à vingt minutes de largeur, sablonneuse et couverte en majeure +partie de soudes et d’euphorbes. Elle conserve à peu près cette distance +depuis l’_Akabah_ jusqu’à _Toubrouk_, et devient ensuite plus spacieuse +de ce dernier point jusqu’au golfe de Bomba. Les puits qu’on y rencontre +très-souvent engagent les voyageurs à préférer en été cette route à +celle qui suit les hauteurs qui la dominent. + +En contournant les bords d’un joli port, dont le fond est de sable +blanchâtre couvert d’un lit d’algue, j’arrivai aux ruines de _Toubrouk_, +situées sur le prolongement rocailleux de la côte qui forme le port et +le préserve de tous les vents, excepté de celui d’est. Parmi des +entassements de pierres de taille et des débris de poteries, je ne pus +distinguer que des arcs détachés d’anciennes voûtes et des puits +comblés ; quelques tronçons de colonnes et des fragments de marbre et de +granit me prouvèrent l’antiquité de ce lieu, qui, selon les distances +données dans le périple de Scylax, correspondrait au bourg _Antipyrgus_. +Ces ruines sont entourées d’un mur construit en belles assises et d’un +état de conservation qui contraste avec la grande destruction de la +ville : il forme un carré irrégulier dont la plus grande longueur est du +S.-S.-E. au N.-N.-O. ; dans ce sens il a deux cent quarante-six mètres, +sur cent quarante du S.-O. au N.-E. Sur les côtés intérieurs de ce mur, +on voit des escaliers pris dans son épaisseur pour arriver au sommet ; +ils sont dirigés en sens divers, de manière à décrire entre eux des +lignes tantôt parallèles et tantôt divergentes (Voyez pl. V, fig. 6). Il +me parut hors de doute que cette enceinte était postérieure aux ruines +de l’ancienne ville, et qu’elle avait été élevée par les Sarrasins. + +L’heureuse situation de _Toubrouk_ auprès d’un port bien abrité, aura +engagé quelque prince arabe à fortifier ce poste maritime. Si l’aspect +des monuments ne m’induit en erreur, je trouve une grande analogie pour +le genre de construction et le degré de conservation, entre l’enceinte +de _Toubrouk_, le _Kassr-Ladjedabiah_ et _Lamaïd_, trois édifices élevés +pour protéger le littoral. L’inscription de _Lamaïd_ atteste, comme je +l’ai déja fait remarquer, que ce château fut construit par les ordres du +fils du sultan Bibars. On sait que Bibars, en apprenant le débarquement +de saint Louis à Tunis, fit fortifier ses frontières et mettre divers +points de la côte libyque en état de défense[62]. Ce ne serait donc pas +beaucoup hasarder que d’attribuer à une époque approchante les +fortifications de _Ladjedabiah_ et de _Toubrouk_, qui ont tant de +rapports avec le château _Lamaïd_. + +Dès que j’eus rejoint ma caravane, avant de descendre avec elle les +hauteurs qui de _Toubrouk_ s’écartent de la côte, je me rendis, en +suivant leur prolongement occidental, dans un lieu nommé _Klekah_, où, +parmi les ruines d’un petit bourg, on voit quatre massifs en briques +crues, conservant les restes d’un revêtement en pierres : ils sont +rangés symétriquement, de manière à former les quatre angles d’un grand +carré, dont le point central est occupé par un puits orné d’auges et +creusé dans le roc d’un grès schisteux. + +Le mieux conservé a vingt-un mètres de chaque côté ; l’intérieur est +comblé de briques fondues par les pluies, et ne présente qu’une surface +concave et unie. Auprès de chacun de ces massifs est un immense bloc de +calcaire compacte, arrondi, percé au milieu et parfaitement semblable, +par la forme et les dimensions, à une meule de moulin. Ces massifs sont +indubitablement les restes de quatre tours, et peut-être que le petit +bourg où ils se trouvent, comme celui du mont _Catabathmus_, aura pris +dans l’antiquité le nom de _Tetrapyrgia_. + +De _Klekah_ je descendis de nouveau les hauteurs de _Toubrouk_, et je me +trouvai dans une vallée spacieuse nommée _Ouadi-el-Sedd_. + +De même que celle de _Daphnèh_, elle est côtoyée par deux collines de +hauteur inégale ; l’une, celle de _Toubrouk_, est composée de couches de +grès bariolées par les oxides, de différentes couleurs ; l’autre est en +calcaire très-dur et d’une couleur obscure à sa surface. Cette dernière, +moins élevée, suit les bords de la mer, et ne s’étend que sur un espace +de onze heures jusqu’auprès d’une anse que l’on peut considérer comme le +prolongement oriental du golfe de Bomba. + +Deux heures avant que d’arriver dans ce lieu, on voit sur le côté +méridional de la colline un grand nombre de catacombes, nommées par les +Arabes _Magharat-el-Heabès_, grottes des prisons ; et sur le revers +opposé plusieurs traces de belles fondations indiquent le gisement d’une +ancienne ville, probablement celle de _Petras-Parvus_, distante, selon +Scylax, d’une journée de navigation d’_Antipyrgus_. Ces grottes offrent +des particularités remarquables à cause de leur style greco-égyptien. +Devant leur entrée on voit ordinairement une cour découverte, ceinte +d’un mur dont la base est taillée dans le roc, et la partie supérieure +construite en assises. Intérieurement elles sont subdivisées en +plusieurs pièces à angles droits (Voyez pl. V, fig. 1 et 2), mais avec +une ou plusieurs ouvertures pratiquées au plafond, ainsi qu’aux +catacombes des Égyptiens. + +Une de ces grottes, par sa belle conservation et ses détails +architectoniques, mérite d’être décrite (Voy. pl. V, fig. 1) : après la +cour découverte, qui a trente mètres de long sur dix-huit de large, est +une espèce d’avenue ayant latéralement deux niches carrées destinées +probablement à contenir des statues. Deux pilastres doriques ornent les +côtés de l’entrée, devant laquelle croît un bel alizier (_Cratægus +mora_)[63]. + +L’intérieur se compose de deux pièces : dans la première, la porte et le +plafond sont à angles droits, tandis qu’ils sont voûtés dans la seconde. +Celle-ci n’a que la moitié des dimensions de la précédente ; elle est +taillée, en outre, sur un plan plus élevé de quatre-vingt-cinq +centimètres. On y monte par quatre gradins. Cette seconde pièce contient +au fond et à la moitié de sa hauteur cinq excavations oblongues, dont +trois disposées horizontalement et deux au-dessus : leur forme et leurs +dimensions ne permettent pas de douter qu’elles n’aient dû servir à +contenir des sarcophages (Même pl., fig. 3). On voit sur les deux +chaînes libyque et arabique de l’Égypte, des grottes sépulcrales offrant +la même disposition. + +Ces différents traits de rapprochement avec les catacombes égyptiennes, +et surtout leur proximité de situation du golfe de Bomba, rappellent +singulièrement ce qu’écrivait Synesius de Cyrène, sur le mont _Bombæa_ : +« Lieu sauvage, dit-il, fortifié par l’art et la nature, que quelques- +uns comparaient _aux hypogées des Égyptiens_, et qui avait pendant long- +temps caché la fuite de Jean dans ses cavernes sinueuses[64]. » Si l’on +observe que, de toutes les grottes que l’on voit depuis Alexandrie +jusqu’à la Syrte, celles-ci sont les seules qui puissent être comparées +avec quelque exactitude aux souterrains des anciens Égyptiens ; si l’on +ajoute à cette remarque, le nom et la description du lieu qu’on trouve +dans le passage de Synesius, on conviendra que ces différents traits +offrent des rapprochements qui vont jusqu’à l’évidence[65]. + +La petite baie dont j’ai fait mention est environnée à son extrémité +orientale de terres couvertes de lagunes et de plantes marines. Ces +marécages sont le séjour, en été, d’une prodigieuse quantité de +grenouilles, qui donnèrent dans l’antiquité leur nom au port +_Batrachus_, situé d’ailleurs, de même que cette anse, à l’occident de +_Petras parvus_. + +Une belle source d’eau sulfureuse, nommée _Ain-el-Gazal_, forme un +ruisseau à quelques pas de ce port, et confirme ainsi les autres détails +que donne le périple anonyme sur ce lieu[66]. Mais ses eaux, et celles +de la source même, ne sont potables que dans les temps calmes, après +qu’elles ont été dégagées, par leur renouvellement, de l’amertume que +viennent y déposer les flots de la mer lorsqu’elle est agitée. + +Nous quittâmes _Ain-el-Gazal_ le 30 ; nous eûmes beaucoup de peine à +traverser les bords glissants de l’anse : après avoir franchi ce +passage, nous marchâmes, en contournant au nord-ouest sur un sable uni, +entre les bords de la mer et les collines de _Toubrouk_, qui à ce point +s’en rapprochent tellement qu’elles les côtoient à une distance de +quelques minutes. Dès que nous fûmes arrivés à la hauteur de l’anse, je +vis une petite île plate peu éloignée de la côte ; et de ce même point +j’aperçus au large dans le nord-ouest l’île rocailleuse et élevée de +Bomba. + +Selon le périple de Scylax, nul doute que je n’eusse devant moi l’île +_Aëdonia_, et que je ne visse la fameuse Platée dans celle qui élevait +plus loin ses flancs escarpés au-dessus des flots de la mer. + +Hérodote, qui nous a laissé beaucoup de détails sur Platée, n’indique +que vaguement la position géographique de cette île importante ; mais +Scylax, plus précis, s’exprime de manière à ne nous laisser aucun doute +sur sa situation. « Entre _Petras parvus_, dit-il, et la Chersonèse, +distants d’une journée de navigation, sont les îles _Aëdonia_ et +_Platæa_, ayant chacune un port[67]. » On ne pourrait décrire avec plus +de clarté et de précision la partie du littoral qui nous occupe : je +trouve, en effet, une journée de navigation ou douze lieues de distance +entre les ruines situées auprès de _Magharat-el-Heabès_, qui +correspondent, comme nous l’avons dit, à _Petras parvus_, et _Ras-el- +Tyn_, l’ancienne Chersonèse. L’on voit également dans cet intervalle +l’île d’_Ain-el-Gazal_ et celle de Bomba, et cette dernière est peut- +être la seule de la Marmarique qui offre encore de nos jours un bon +mouillage[68]. + +A six heures de distance d’_Ain-el-Gazal_, les hauteurs de _Toubrouk_ +contournent brusquement vers le sud ; selon les Arabes, elles se +prolongent jusqu’aux monts Cyrénéens, et forment, conjointement avec +eux, la vallée de _Temmimèh_, qui va en s’élargissant vers les bords de +la mer. Le milieu de la vallée est coupé par le sillonnement profond +d’un torrent ; d’après le même témoignage, il est formé en hiver par le +gonflement des ravins des montagnes de la Pentapole, et se jette, ainsi +que j’ai pu le remarquer, dans le golfe de Bomba, à la hauteur de l’île +du même nom. + +Ce torrent est le même sans doute que la rivière _Paliurus_, qui, selon +Ptolémée[69], prenait sa source dans un lac situé dans l’intérieur des +terres. Ce n’est point ici le lieu d’expliquer la cause de la +contradiction qui résulte des traditions anciennes comparées aux +observations modernes : cette contradiction n’est qu’apparente, et j’en +développerai plus tard les motifs. + +Nous allâmes camper dans la même journée auprès du torrent encore à sec +dans cette saison. Son lit, large de trente à quarante mètres, et +principalement ses bords très-exhaussés, sont couverts d’une forêt de +tamarix atteignant quinze à vingt pieds de hauteur. Autour de ces arbres +se groupent une foule de plantes et d’arbustes parmi lesquels je +distinguai des soudes frutescentes, des éphèdra, et plusieurs sous- +arbrisseaux presque tous propres aux terres salées. + +C’est probablement du côté occidental de _Temmimèh_ qu’il faudrait +chercher les vestiges du temple d’Hercule cité par Strabon[70], et +auprès de l’embouchure même de ce torrent, le bourg _Paliurus_, qui +aurait partagé avec le port Ménélas, suivant Mannert[71], l’honneur +d’être le chef-lieu d’un troisième nome libyque. Des pasteurs me dirent +que l’on voyait sur cette partie de la côte quelques traces de ruines, +mais sans monument encore debout. L’épuisement et les maladies de +presque toutes les personnes qui m’accompagnaient, ne me permirent pas +de les quitter pour vérifier ces indications et explorer ces lieux +intéressants. + +L’aspect de l’_Ouadi-Temmimèh_ confirme la description que les anciens +nous ont laissée d’_Aziris_, de ce canton où les colons grecs +séjournèrent si long-temps, et où ils bâtirent une ville dans les temps +mêmes que le mont _Cyra_ était encore habité par des hordes nomades. +Hérodote[72] nous apprend que ce lieu était situé vis-à-vis de Platée, +entre une rivière et des collines toujours vertes ; on voit en effet la +partie occidentale de _Temmimèh_ bornée d’un côté par les premiers +échelons boisés des monts cyrénéens, et de l’autre par le torrent que je +viens de décrire. Ce torrent, par son lit spacieux, rappelle de même la +_rivière considérable_[73] que le périple anonyme[74] place auprès de +_Nazaris_, nom qui n’est évidemment qu’une corruption de celui +d’_Aziris_. Enfin nous trouverons une nouvelle et importante preuve de +concordance dans un renseignement de topographie végétale, transmis +encore par le père de l’histoire[75], et confirmé par Scylax[76]. +Suivant ces auteurs, le _sylphium_ ne commençait à croître qu’au-delà de +l’île Platée. Hérodote détermine même les limites occidentales où cesse +de croître cette plante ; j’aurai bientôt l’occasion de prouver la +grande exactitude de cette autre indication. Je dois maintenant me +borner à faire remarquer que, dans toute la Marmarique, je n’avais +trouvé aucune plante qui offrît la moindre ressemblance avec la +description que les anciens nous ont laissée du _sylphium_ ; tandis que, +dès que j’eus franchi les sommités qui dominent _Ras-el-Tyn_, la grande +Chersonèse des anciens, je vis fréquemment une espèce d’ombellifère, +_laserpitium derias_, dont l’identité avec le _sylphium_ a déja été +appréciée[77]. + +Quoique ce canton fût abondamment pourvu d’eau une grande partie de +l’année, cependant, pour remédier à la sécheresse de l’été, les anciens +habitants avaient creusé et revêtu de belles assises plusieurs citernes +le long des bords du _Temmimèh_, afin de profiter, pour les remplir, des +débordements annuels du torrent. Les Arabes, qui apparemment n’ont pas +compris ce motif, ont laissé exhausser les bords du torrent, et combler +par conséquent la plupart des anciennes citernes ; pour suppléer à cette +perte, ils ont eu l’habileté de creuser dans son lit même, formé de +terres salées, des fosses qui n’ont que le médiocre inconvénient de +rendre l’eau presque impotable, et qui se changent même tout-à-fait en +salines à quelque distance des bords de la mer. + +Nous voici arrivés aux limites de la Marmarique[78]. Les ressources que +les citernes présentent à l’habitant actuel de cette région peu +favorisée du ciel, et l’utilité bien plus grande qu’elles acquirent en +des temps plus reculés et sous des hommes plus industrieux, m’engagent à +réunir quelques observations sur la différente manière dont elles furent +creusées ; cette différence nous offrira celle de leur origine. + +Ces excavations, selon la nature du sol où elles ont été faites, sont ou +creusées dans le roc vif, ou bien revêtues d’assises régulières, ou +simplement étayées par des pierres brutes. + +J’ai cru reconnaître celles qui appartiennent aux Grecs et aux Romains, +tant à leurs grandes dimensions qu’à la perfection du travail. Celles-ci +sont toutes revêtues d’un ciment ordinairement plus dur que la roche +même sur laquelle il est posé ; elles sont quelquefois divisées en +plusieurs pièces, et le plus souvent soutenues par un ou plusieurs +piliers de construction ou taillés dans le roc. Leurs ouvertures sont +rondes, elliptiques ou carrées ; mais une de ces formes fut toujours +tracée d’une manière régulière. + +Celles qui m’ont paru appartenir aux Arabes anciens et modernes, à +quelques exceptions près, sont rondes ou anguleuses et d’un travail +d’autant plus grossier qu’il paraît être plus récent ; elles sont toutes +à une seule pièce, dépourvues de ciment et de piliers de soutien, du +moins celles que j’ai examinées. En un mot, ces dernières seront mieux +désignées par le nom de puits, puisqu’elles sont plutôt creusées pour +atteindre les eaux souterraines, que destinées, ainsi que les +précédentes, à servir de vastes bassins pour recueillir les eaux des +pluies. + +D’après ces observations, je citerai comme citernes grecques et romaines +celles d’_Abousir_, _Benaïeh-Abou-Selim_, _Ghefeirah_, _Asambak_, +_Zarghah_, _Zemlèh_, _Daphnèh_, _Klekah_ et _Temmimèh_. + +Les Sarrasins, dont l’intention fut bien plus d’assurer les +communications par le littoral et d’y établir des points de défense que +de fertiliser les terres, ont ordinairement creusé leurs puits +immédiatement sur les bords de la mer et surtout auprès des châteaux +qu’ils y élevèrent : de ce nombre sont les puits que l’on voit à +_Lamaïd_, _Bourden_, _el-Heyf_, _Boun-Adjoubah_, _Chammès_ et +_Ladjedabiah_ ; ceux d’_el-Hammam_, d’_Abdermaïn_, de _Thaoun_, et +autres, plus éloignés du rivage, paraissent aussi plus modernes. + + * * * * * + + +[Note 56 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SALLUST. de Bell. Jug. c. 19.] + +[Note 57 : Autrement dits _tabls_, espèces de tambourins.] + +[Note 58 : CELL. Géog. anti. t. II, p. 67.] + +[Note 59 : _Nerium oleander_.] + +[Note 60 : _Djédid_ veut dire neuf, construit récemment.] + +[Note 61 : L. I et l. XVII, § 17.] + +[Note 62 : Voyez MICHAUD, Hist. des Crois. t. VII, p. 752.] + +[Note 63 : C’est le seul que j’aie vu dans toute la Marmarique.] + +[Note 64 : SYNESII Epist. 104.] + +[Note 65 : M. MANNERT (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2, +pag. 105), tout en observant que Synesius n’indique pas la position de +_Bombæa_, place néanmoins ces souterrains dans la partie méridionale de +la Pentapole. Je ferai remarquer plus tard à ce savant critique, qu’à +quelques lieues de distance des hautes terrasses qui bordent cette +région au nord, on ne trouve plus, en s’avançant dans l’intérieur des +terres, d’autres excavations dans la roche que des citernes, qui ne +sauraient en aucune manière convenir à la description que Synesius fait +de _Bombæa_.] + +[Note 66 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.] + +[Note 67 : SCYL. Cary. Perip. (édit. Voss. p. 45). Plusieurs géographes +anciens, et parmi les modernes d’Anville, placent, il est vrai, l’île +_Aëdonia_ ou _Aëdonis_ à celle connue actuellement sous le nom de Bomba, +et ne font pas même mention de Platée, que je fais correspondre à cette +dernière. Indépendamment des inductions topographiques et botaniques que +je vais exposer sur le même sujet, il faut aussi considérer que l’île de +Bomba est la seule à l’orient de Cyrène, qui paraisse susceptible +d’avoir été long-temps habitée. Je trouve d’ailleurs un grand appui à ce +rapprochement dans l’autorité du savant M. Mannert, qui place également +Platée à l’île de Bomba. (Géogr. des Grecs et des Rom. tom. X, part. 2, +pag. 39.)] + +[Note 68 : Les Arabes m’ont assuré qu’ils avaient vu souvent des navires +abrités auprès de ces îles, particulièrement auprès de celle de Bomba. +Les Maltais, avant de faire leur commerce de bestiaux avec les Arabes de +Barcah, par Ben-Ghazi, le faisaient par le golfe de Bomba. J’ajouterai +que, durant mon séjour à Cyrène, un corsaire grec fit une descente sur +la côte du golfe, et enleva tous les troupeaux qu’il trouva dans les +environs.] + +[Note 69 : CELLAR. Geogr. ant. tom. II, p. 75.] + +[Note 70 : L. XVII, § 17.] + +[Note 71 : Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. 2, p. 19.] + +[Note 72 : L. IV, 157.] + +[Note 73 : L’habitude qu’avaient les anciens de donner le nom de rivière +à des torrents et même à de simples ruisseaux est suffisamment connue.] + +[Note 74 : IRIAR. Bibli. Matrit. v. I, p. 486.] + +[Note 75 : L. IV, 169.] + +[Note 76 : SCYLAX, édit. Voss. p. 45.] + +[Note 77 : Voyez le rapport des commissaires de la Société de Géographie +sur mon Voyage, dans les nouvelles Annales des Voyages, t. XXX, avril +1826, p. 103. + +Un savant Italien qui a traduit ce rapport en y ajoutant des notes +(Antologia, septembre 1826), appuie le doute que j’ai d’abord manifesté +sur l’identité du _sylphium_ des anciens avec mon _laserpitium derias_, +doute que je ne me suis réservé qu’afin de ne point renverser de mon +autorité privée les traditions de quelques écrivains de l’antiquité +relativement à la situation qu’ils assignent à cette plante. + +C’est au célèbre géographe dont nous déplorons la perte toute récente, +c’est à feu M. Malte-Brun que j’ai laissé le soin de concilier +l’invraisemblance que la nature du sol oppose aux récits de ces auteurs. +Cette invraisemblance, il l’a expliquée avec la judicieuse et profonde +critique qui accompagne tous ses écrits. Quant à moi, je suis porté à +insister fortement sur cette identité ; j’en exposerai les raisons dans +la seconde partie de cette relation, en développant tous les faits qui +concernent cette plante, et que je n’ai indiqués que très-légèrement +jusqu’ici.] + +[Note 78 : Les auteurs anciens sont peu d’accord sur les limites qu’ils +donnent à la Marmarique et à la Cyrénaïque. Le nom de la première de ces +contrées, inconnu au père de l’histoire, figure dans les écrivains +postérieurs, d’abord comme donné collectivement aux peuplades qui +l’habitaient, et ensuite chez d’autres comme désignant la contrée elle- +même. Parmi les premiers, Scylax place les Marmarides entre le bourg +_Apis_ et les Hespérides ; Pline entre _Parætonium_ et la grande Syrte, +et Strabon leur fait occuper tout le pays compris entre la partie +méridionale de Cyrène, l’Égypte et l’Oasis d’Ammon. + +Parmi les seconds, Ptolémée donne le nom de Marmarique à la contrée +située entre le nome libyque et la ville de _Darnis_ ; Agathemère fait +commencer également la Marmarique à la Pentapole et l’étend jusqu’à +l’Égypte, sans en excepter le nome de Libye. + +Les limites de la Cyrénaïque offrent plus d’indécision encore ; selon +Strabon, Pomponius et Solin, elle occuperait tout l’espace compris entre +le _Catabathmus_, les autels des Philænes et l’Oasis d’Ammon. Pline lui +donne les mêmes limites que ces auteurs à l’orient, mais il prolonge son +étendue vers l’occident jusqu’à la petite Syrte ; Éthicus, au contraire, +adopte leurs limites occidentales, mais il prolonge celles de l’orient +jusqu’à _Parætonium_. Enfin, Isidore de Séville lui donne pour confins +la grande Syrte et le pays des Troglodytes à l’occident, l’Éthiopie au +midi, et l’Égypte à l’orient, et il divise cette vaste région, de nom +seulement, en Libye Cyrénaïque et en Pentapole. Sans me perdre dans le +dédale qu’offrent des opinions si contradictoires, mais afin de mettre +quelque ordre dans la description de ces contrées, j’ai adopté les +limites que leur assigne Agathemère. Ainsi j’appellerai Marmarique la +contrée située entre l’Égypte et les montagnes de la grande Chersonèse, +le _Ras-el-Tyn_ actuel ; et la Cyrénaïque suivra à l’ouest jusqu’au fond +du golfe de la Syrte. J’ai cru ces limites préférables, en ce qu’elles +paraissent être indiquées par la nature elle-même.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE IV. + +Coup-d’œil sur l’histoire naturelle de la Marmarique. — Dénombrement des + différentes familles de la tribu des _Aoulâd-Aly_. — Leurs mœurs et + leurs usages. + + +Avant de franchir les hautes montagnes de la Pentapole Cyrénaïque, et +d’entrer dans une région nouvelle, où les monuments rivalisant avec la +nature, nous offriront à chaque pas des effets pittoresques à décrire et +d’intéressants souvenirs à rappeler ; arrêtons-nous aux limites posées +par la nature entre deux contrées si différentes, et jetons un dernier +coup-d’œil sur celle que nous venons de parcourir. Ce nouvel examen sera +le résumé et le complément des observations éparses dans les chapitres +précédents. + + + § Ier. + + _Histoire naturelle._ + + +Tout le pays compris entre Alexandrie et le golfe de Bomba, occupe une +étendue de cent cinquante-six lieues de l’est à l’ouest, c’est-à-dire, +depuis le 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ de longitude à l’orient du +méridien de Paris. + +La partie septentrionale de cette région forme une lisière de terres +cultivables qui côtoie les bords de la mer et ne se prolonge que sur un +espace de dix à quinze lieues au plus vers le sud. + +En suivant cette direction jusqu’à l’Oasis d’Ammon, on ne trouve plus +qu’un désert aride où l’on rencontre à peine de temps en temps quelques +îlots de terres salées, dont l’image a été si ingénieusement rendue par +le géographe philosophe de l’antiquité[79]. + +Des collines dont la hauteur s’élève progressivement en s’éloignant des +bords de la mer, croisent en tout sens cette lisière de terres, +alternent avec des plaines, et donnent quelquefois passage à des +torrents qui s’écoulent de leur sein en hiver et se rendent dans la mer. + +D’_Abousir_ à la petite _Akabah_, le rivage est généralement côtoyé par +une digue de sables blanchâtres qui s’avance très-loin sous les eaux, et +occasionne des bas-fonds dangereux pour l’abordage des navires. Cette +digue est quelquefois interrompue et remplacée par les prolongements +rocailleux des collines et de leurs contre-forts. + +De la petite _Akabah_ en suivant à l’ouest, la côte devient plus +inégale, et présente en plusieurs endroits des flancs escarpés contre +lesquels viennent se briser les flots de la mer. Dans cette partie du +littoral plus encore que dans la précédente, on aperçoit de nombreux +enfoncements qui ont dû servir, en des temps plus reculés, de ports ou +de simples abris aux navires ; mais les sables dont ils sont comblés, et +les envahissements de la mer, les ont privés en majeure partie de leur +utilité, et ce n’est que dans les endroits rocailleux qu’ils ont pu +conserver les vestiges de leur ancienne forme. + +Le sol de la Marmarique atteste partout de grandes révolutions +physiques, ainsi que son état de dévastation offre l’image des +révolutions humaines. Les coquillages marins incrustés dans le roc, les +madrépores épars sur les collines, les basaltes et les granits roulés +sur des terrains secondaires, enfin l’assemblage de minerais de +différente nature et le désordre de leur disposition, tel est le +caractère général que présente cette contrée. + +Le voyageur éprouve en la parcourant une impression pénible ; la +continuelle nudité des lieux lui rend plus sensibles l’anéantissement +des villes et la disparition de leurs habitants ; il ne voit devant lui +que plaines grisâtres et collines arides ; il s’avance, et c’est +toujours le même aspect ; et au milieu de ce vaste tableau sans vie +comme sans couleur, à peine si la présence de l’homme lui est indiquée +par le bêlement lointain des troupeaux et les taches noirâtres des +tentes arabes. + +Dans la vallée maréotide, le grès se voit plus souvent que le calcaire ; +en poursuivant vers l’ouest jusqu’à l’_Akabah-el-Soloum_, le calcaire +domine et devient souvent coquillier, ou bien il est uni avec le grès. +On rencontre, mais rarement, dans quelques ravins des couches de quartz, +et du spath calcaire en lames. + +Le terrain compris entre l’_Akabah-el-Soloum_ et le golfe de Bomba, en +partie plus élevé que le précédent, comme nous l’avons fait remarquer, +en diffère néanmoins très-peu pour la nature du sol. Des masses de grès +sont pour ainsi dire entées sur du calcaire, et quelquefois une vallée +présente le contraste de deux collines rapprochées et de formation +différente. + +Les terres, généralement argileuses, ne sont point défavorables à +l’agriculture : les lieux les plus fertiles sont les bas-fonds qui +entretiennent plus long-temps l’eau des pluies, et les plateaux formés +par des collines que leur élévation garantit de l’invasion des sables. +Partout où les murs rocailleux et les contre-forts qui courent de l’est +à l’ouest, laissent un passage par leur absence ou leur peu d’élévation, +les sables poussés par les vents du sud viennent s’unir aux terres et +prolongent quelquefois leur envahissement jusqu’aux bords de la mer. + +L’uniformité du sol rend la végétation peu variée ; les mêmes espèces de +plantes, à quelques-unes près, se retrouvent dans toute la Marmarique. +Mais celles que l’on y voit en plus grand nombre, et qui caractérisent +pour ainsi dire ce littoral par leur continuel aspect, sont, le long des +bords de la mer, et auprès des lacs d’eau salée : l’_ephedra_, la +nombreuse famille des soudes, parmi lesquelles on voit constamment la +_salsola vermiculata_ qui s’élève en arbrisseau. Une espèce ligneuse du +genre arthémise, appelée _chéah_, s’étend depuis la petite _Akabah_ +jusqu’au golfe de la Syrte, et suit la partie méridionale des terres +cultivables. Le _scilla maritima_ parcourt la même distance, mais sur la +partie la plus fertile, celle qui est entre les bords de la mer et les +confins des terres. Sa hampe persistante et alongée hérisse généralement +les plaines ; sèche, elle sert de combustible aux habitants, et verte, +elle récrée la vue par ses fleurs blanches et disposées en grappe +terminale. + +On trouve fréquemment dans cette même partie des terres où croît le +_scilla_, une espèce de _rubia_, dont la tige est peu rameuse, mais +très-frutescente. Ces deux plantes rappellent singulièrement ce que nous +apprend Hérodote[80] sur les logements portatifs des Libyens, qui +étaient faits en asphodèles entrelacés avec des joncs, et sur l’usage +qu’avaient leurs femmes de teindre en rouge de garance les peaux de +chèvre qui leur servaient de vêtements. + +Classerons-nous parmi les divisions générales des végétaux de la +Marmarique, les _roccella_, et surtout les _lichen_, parmi lesquels on +rencontre souvent la _pulmonaire de terre_ ? Ces cryptogames, qui, dès +les premières pluies, couvrent partout le sol avec profusion, +rapprochent le climat de la Marmarique de celui de l’Europe, et le +distinguent aussi parfaitement de celui de l’Égypte. + +Je n’ai jamais vu aucune espèce de ces plantes sur les terres d’alluvion +de la vallée du Nil ; on y trouve des mousses et des hépatiques dans +l’intérieur des puits, de même que des _lichen_ et quelques autres +cryptogames sur la crête arabique, mais non de ces espèces foliacées +dont la végétation n’est alimentée que par des pluies abondantes. Je +puis ajouter que l’utilité des _lichen_ est peu connue en Égypte, et +cependant très-appréciée en Nubie, où les caravanes l’apportent des +contrées pluvieuses situées dans la partie méridionale des Tropiques. + +Si de ces considérations générales nous passons à des aperçus de détail, +nous verrons dans les bas-fonds des plaines, dans les enfoncements des +vallées, et même dans les endroits sablonneux, une foule de graminées, +telles que les _agrostis_, les _poa_, les _festuca_, les _arundo_, le +_bromus tenuiflorus_, l’_avena sterilis_, et une très-petite espèce +d’_osurus_, se rencontrer souvent avec des syngénèses, telles que les +_anthemis maritima_ et _arabica_, les _senecio laxiflorus_ et _glaucus_, +les _gnaphalium stœchas_ et _conglobatum_, le _crepis filiformis_, et +plusieurs _aster_ ; avec des crucifères, telles que les _cleome_, les +_eruca_, les _clypeola_ ; enfin avec des boraginées, des ombellifères et +des caryophillées, telles que l’_anchusa bracteolata_ et le +_lithospermum callosum_, dans les sables ; les _buplevrum_ et les +_cuminum_, dans les terres ; les _silene linguata_ et _pigmæa_, les +_stellaria_, etc. + +Il faut faire mention encore de quelques plantes faisant partie d’autres +familles, telles que le beau _plomis samia_, dont les grandes fleurs +d’un jaune éclatant, réunies en une grappe comprimée, contrastent avec +la couleur terne du sol ; d’autres, au contraire, qui se confondent avec +lui, telles que les plantains _lagapoïdes_ et _amplexicaulis_ ; enfin +plusieurs euphorbes, entre autres la _minima_ et l’_heterophylla_, et +notamment les _statice_ que l’on trouve également dans les sables et +dans les terres. + +Je pourrais augmenter cette nomenclature ; mais, comme dans la saison où +je traversais la Marmarique, la plupart des plantes étaient encore +défigurées par les chaleurs de l’été, j’ai été forcé à me borner le plus +souvent à de simples indications de genre qui sont toujours très-vagues. +Je fus plus heureux dans la Pentapole, et je pourrai donner, en traitant +de cette autre région, plus de précision à cette branche de mes +recherches, du moins pour le petit nombre de plantes qui m’ont paru +offrir quelque intérêt par leur organisation, ou par leur utilité pour +les habitants. + +J’ai fait mention de quelques arbustes qui suivent les contre-forts des +collines ou sortent des crevasses des rochers. Quant aux arbres, à +l’exception des palmiers de _Boun-Adjoubah_ et de _Berek-Marsah_, si +l’on en trouve dans cette contrée, loin d’interrompre momentanément sa +nudité, ils se dérobent, au contraire, à la vue. En effet, les terres +d’alluvion que contiennent les citernes ruinées et les carrières donnent +lieu à la végétation de figuiers sauvages (_ficus carica_) et de +caroubiers. Ces arbres, dont la cime ne s’élève que très-peu au-dessus +du niveau du sol, paraissent comme enfouis dans les entrailles de la +terre, et, à moins qu’on n’en soit très-près, on les confond avec les +petits végétaux qui les entourent. + +La zoologie de la Marmarique est bornée à un petit nombre d’animaux : le +lièvre est de tous les quadrupèdes celui que l’on y rencontre le plus +fréquemment ; caché dans les broussailles, il part avec la rapidité de +l’éclair dès qu’on s’en approche ; mais, quelque grande que soit son +agilité, il a un ennemi plus svelte encore qui parvient à l’atteindre. + +Le _soulouk_, espèce de lévrier originaire de la Barbarie occidentale, +est dressé par les Arabes pour la chasse du lièvre ; il suffit que le +chien puisse l’apercevoir à l’instant de son départ, aussitôt il +s’élance après lui, souvent même il dépasse le timide animal ; mais +rétrogradant soudain, il l’arrête, le cerne, et il est rare qu’il ne +parvienne à l’immoler pour servir à la nourriture de son maître. + +Les troupeaux de gazelles suivent les sinuosités des vallées et +s’avancent rarement jusqu’aux bords de la mer : quoique leurs mouvements +soient moins prompts que ceux du lièvre, néanmoins l’élasticité de leur +corps et l’inégalité de leurs bonds réitérés parviennent à lasser les +meilleurs _soulouks_ et à les dérober le plus souvent à leurs +poursuites. + +Ce joli animal, dont les formes gracieuses et la pétulante vivacité sont +si souvent l’objet des comparaisons poétiques des Arabes, est tellement +connu que je ne saurais rien ajouter aux portraits que l’on en a déja +faits. Les sables reçoivent l’empreinte de ses pates bifurquées, et +trahissent ainsi sa fuite et sa retraite ; mais dans les terres durcies +ou rocailleuses de la Marmarique, qui n’offrent pas le même secours à +l’Arabe chasseur dépourvu de _soulouk_, un autre indice, quoique moins +certain, lui sert à reconnaître à peu près l’époque et le lieu du +passage des gazelles. C’est l’odeur de musc qu’exhalent leurs crottes, +et qui est plus ou moins forte selon qu’elles sont plus ou moins +récentes. J’ai remarqué que toutes les plantes aromatiques du désert, et +particulièrement le _statice tubifora_[81], nommé _hachich-el-gazal_ par +les Arabes, sont les plus recherchées par les gazelles. + +Le loup d’une petite espèce, le chakal, l’hyène, le hérisson, le rat et +la gerboise, connue sous le nom de dipode par les anciens[82], sont les +autres quadrupèdes que l’on rencontre encore dans la Marmarique. + +Parmi les reptiles, le plus inoffensif est sans contredit la tortue, que +l’on trouve fréquemment dans les plaines sous des touffes de +broussailles. Le céraste qu’échauffèrent dans leur sein les sables +brûlants de la Libye, redoute, en hiver, les pluies de la Marmarique, et +se réfugie dans les cavités des citernes ruinées, où il se trouve en +société des scorpions, des lézards et d’autres espèces de cette hideuse +famille dont je n’aimais guère à déranger le repos. + +Dans la saison où je parcourais ce pays, il ne me parut pas très-riche +en insectes ; des sauterelles, l’araignée, la fourmi, un grand nombre de +scarabées, entre autres le _scarabæus-sacer_, sont les seuls que j’aie +vus. Sans doute l’œil exercé de l’entomologiste aurait trouvé dans ceux- +là mêmes des caractères nouveaux ou intéressants, et en aurait distingué +d’autres qui ont échappé à mes regards. Je ne rangerai point parmi ces +derniers une quantité prodigieuse de petits limaçons blancs qui +couvraient presque tous les végétaux, et leur donnaient l’aspect d’une +floraison générale. Quelques Arabes les mangent, sans autre +assaisonnement que de les jeter par poignées sur des broussailles +allumées ; ils ont le soin, il est vrai, d’en relever quelquefois le +goût avec des sauterelles d’une grosse espèce, et qui ne subissent pas +d’autre préparation : mais ce ne sont que les plus pauvres d’entre eux +qui recourent à ces mesquines ressources pour leur nourriture ; et s’ils +ont conservé de pareils usages, c’est sans doute pour ne point faire du +tort à la mémoire des Libyens leurs prédécesseurs[83]. + +Dans un pays totalement dépourvu de forêts, et où la vue d’un arbre est +un phénomène, les plus jolies espèces d’oiseaux, celles surtout qui nous +charment par leur mélodie, doivent être bien rares. Habituées à chercher +sous des dômes de feuillage un abri contre les rayons du soleil, et un +asile aérien pour y confier leur naissante postérité, elles détournent +leur vol de cette contrée nue et inhospitalière, et le prolongent +jusqu’aux riants bosquets de la Pentapole. + +Aussi parmi les nombreux habitants de l’air, ceux qui fréquentent +habituellement la Marmarique sont bien en rapport avec la tristesse de +la contrée : leurs chants ne sont que des cris sinistres ; et s’ils se +meuvent, c’est pour chercher une proie. + +Je voyais fréquemment l’aigle, le milan, le vautour, planer sur les +troupeaux ; des bandes de corbeaux se pressaient autour d’un cadavre +isolé, tandis que des hiboux et des chouettes étaient tapis dans les +crevasses des rochers ou sous les décombres des ruines, pour se dérober +à la clarté du jour. + +Les bords de la mer n’offraient pas un spectacle plus riant : l’alcyon, +la cigogne, l’oubara et d’autres espèces d’oiseaux aquatiques, +ressemblaient tantôt à des points immobiles au milieu de la surface des +lagunes ; ou bien, rangés sur le rivage en ligne régulière, tranquilles, +ils laissaient les ondes se dérouler sur leurs pates exhaussées. +Quelquefois à cette immobilité monotone succédait un vol précipité, et +une grande confusion régnait entre eux, mais c’était pour m’annoncer +l’approche d’un orage. + +Toutefois, vers la fin de décembre, lorsque ce littoral se couvre d’un +peu de verdure, l’on voit des alouettes, des cailles, des faisans, en un +mot, un grand nombre d’oiseaux voyageurs qui viennent s’y reposer, et +poursuivent ensuite leur périodique migration. + + + § II. + + _Habitants de la Marmarique._ + + +Pour mieux distinguer les habitants de cette région, je la diviserai en +deux parties : la première et la plus grande, celle qui est comprise +entre Alexandrie et l’_Akabah-el-Soloum_, est exclusivement habitée par +les _Aoulâd-Aly_ ; le plateau de _Za’rah_, formé par cette montagne, est +occupé à-la-fois par les _Aoulâd-Aly_ et les _Harâbi_ ; et depuis le +revers occidental de ce plateau, le reste de la Marmarique est au +pouvoir de ces derniers. + +La nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_ se subdivise en quatre corps ou +_Bednat_, qui habitent, chacun, leurs cantons respectifs. + +Le _Baharièh_, partie occidentale du lac Maréotis jusqu’à Damanhour, est +occupé par les _Aoulâd-Karouf_, l’_Ouadi-Mariout_ par les _Senenèh_, la +petite _Akabah_ par les _Seneghrèh_, et le plateau de l’_Akabah-el- +Soloum_ par les _Aly-el-Akhmar_. + +Chacun de ces quatre corps se subdivise en plusieurs petites tribus ou +familles, savoir : + + Les _Aoulâd-Karouf_, en + + Djeraïdat. + + Haddâout. + + Aoulâd-Mansour. + + Heit-Ibrahim. + + Heit-Bou-Zaïenèh. + + Heit-Behièh. + + Les _Senenèh_, en + + Mahâffit. + + Harâouah. + + Hedjenèh. + + Ghattifèh. + + Chouâbah. + + Les _Seneghrèh_, en + + Affrât. + + Moughaourèh. + + Azaïm. + + Adjebâlah. + + Les _Aly-el-Akhmar_, en + + Kemeïliat. + + Acheïbeat. + + Ghenâcheat. + +Outre ces Arabes, on en trouve encore d’autres dans la Marmarique qui +appartiennent au grand corps des _Mouraboutin_, réparti dans toutes les +tribus qui occupent les différents déserts, mais formant néanmoins une +classe à part, qui se subdivise aussi en plusieurs familles ; celles qui +habitent la contrée dont il s’agit sont connues sous les dénominations +suivantes : + + Au _Bahirèh_, les + + Shaëth } + } Aoulâd-Aly. + Djouâbis } + + A l’_Ouadi-Mariout_, les + + Chtour } + } Aoulâd-Aly. + Sammalouss } + + A la petite _Akabah_, les + + Srhêet Aoulâd-Aly. + + Sur le plateau de l’_Akabah-el-Soloum_, les + + Mouâlek } + } + Srhânèh } Harâbi. + } + Heit-Meirèh } + + Echrousât Aoulâd-Aly. + + A la vallée de _Daphnèh_, les + + Habboun } + } + Chouaërh } Harâbi. + } + Ghettâan } + + Au golfe de _Bomba_, les + + Meneflèh } + } Harâbi. + Ghereirèh } + +Une plus grande réserve dans les mœurs, et une observation plus +scrupuleuse des préceptes du Coran, sont les qualités qui distinguent +généralement les _Mouraboutin_ des autres Arabes du désert. Ils +composent, pour ainsi dire, un ordre religieux qui, sans le secours de +prosélytes, se renouvelle lui-même dans ses propres descendants. Quoique +les _Mouraboutin_ se livrent généralement aux mêmes travaux que les +autres Arabes, cependant il y en a parmi eux qui se renferment dans de +petites constructions élevées dans le voisinage des villes. Mais cet +usage n’est adopté que rarement et par quelques vieillards dont le corps +épuisé ne peut plus ni guider les travaux de la charrue, ni supporter +les fatigues des voyages. + +S’il est difficile d’évaluer avec exactitude la population des villes de +l’Orient, il est presque impossible de connaître celle des contrées +occupées par des peuplades errantes. Dans le premier cas, on a du moins +sous les yeux plusieurs points de comparaison, d’où l’on peut tirer des +inductions très-approchantes ; dans le second, au contraire, tout est +incertitude, puisque l’inconstance des Nomades dans le choix de leur +demeure et la durée de leur séjour, trompe sans cesse les investigations +du voyageur : au défaut de preuves, il faut alors se contenter de +renseignements. + +En contrôlant tous ceux que j’ai pu réunir sur le nombre des habitants +de la Marmarique, je crois m’approcher de la vérité, si je suppose que +chacune des tribus que je viens de nommer soit composée de trois cents +tentes, et chaque tente de quatre habitants des deux sexes. Selon ce +calcul, le plus étendu que je puisse admettre, la population de tout le +pays compris entre Alexandrie et les montagnes de la Cyrénaïque, +s’élèverait environ à 38,000 ames, dont la moitié seulement serait +armée. Parmi ces 19,000 hommes armés, je ne crois point qu’il faille en +compter plus du cinquième qui possède des chevaux, ce qui porterait le +nombre des cavaliers à 4,000 au maximum. + +Dans ce calcul de la population de la Marmarique, j’ai dû comprendre +ceux des _Harâbi_ qui habitent sa partie occidentale. Quoique les mêmes +causes produisent chez ces différentes peuplades à peu près les mêmes +effets, néanmoins, comme ces derniers font partie de la grande famille +qui occupe la Pentapole, et qui sera le sujet d’un examen particulier, +je ne les comprendrai point, pour plus d’exactitude, dans le tableau +rapide que je vais tracer, spécialement consacré à la célèbre tribu des +_Aoulâd-Aly_. + +Depuis que Mohammed-Aly est parvenu à attirer dans les villes les chefs +les plus remuants de la nombreuse tribu des _Aoulâd-Aly_[84], ces Arabes +ont bien déchu de leur ancienne réputation. La bravoure et les exploits +des _Aoulâd-Aly_, consignés encore dans des chansons populaires, les +rendaient autrefois redoutables à tous leurs voisins. Ils profitaient du +moindre trouble qui survenait dans les principales villes de l’Égypte, +et dont ils étaient quelquefois les fauteurs, pour fondre à l’improviste +dans les bazars, et disparaître aussitôt dans les solitudes, alors +inaccessibles, avec le riche butin qu’ils confiaient à la vélocité de +leurs juments. Ils occupaient alors, en majeure partie, tout le pays qui +s’étend depuis l’Égypte jusqu’à la grande Syrte ; et de leurs camps +innombrables qui couvraient ce vaste littoral, se détachaient des corps +de cavalerie qui se dispersaient dans les déserts du sud, allaient faire +contribuer les Oasis, s’emparaient des caravanes d’esclaves, et +poussaient leurs courses audacieuses jusqu’au fond de la Nubie. Mais, +par un contraste singulier, ces hommes farouches et spoliateurs hors de +leurs camps, devenaient humains et hospitaliers dès qu’ils y +rentraient ; de plus, ces mœurs paraissent communes à tous les Arabes +qui habitent les différents déserts ; un écrivain justement célèbre l’a +observé long-temps avant moi. + +Devenus plus paisibles, moins nombreux et plus resserrés dans les +limites de leur domaine, les _Aoulâd-Aly_, tels que je les ai vus, +composent une société dont il m’a paru difficile de déterminer le +gouvernement. On pourrait le nommer aristocratique, mais il en aurait +tout au plus la forme, sans en avoir l’effet. Leurs cheiks n’exercent +qu’une autorité précaire, et qui est moins le résultat de la force que +celui de la réputation et de l’estime dont ils jouissent dans la tribu. +Depuis l’époque que je viens de rappeler, ils font confirmer leur titre, +il est vrai, par le pacha d’Égypte ; mais de retour dans leurs camps, le +_bernous_ d’honneur qu’ils ont reçu du prince, loin d’être le signe du +pouvoir et du ralliement, serait celui du mépris et de l’abandon, si les +suffrages de la tribu n’avaient précédé ceux du pacha. + +En effet, cette faveur du souverain d’Égypte, sans secours pour la faire +valoir, deviendrait au moins illusoire ; le cheik ne diffère en rien des +simples Arabes ; aucun signe du pouvoir ne l’entoure, aucune ressource +pour l’établir n’est à sa disposition : ses trésors sont des troupeaux +plus nombreux ; ses gardes sont ses proches et ses enfants. Aussi, ne +pouvant exercer l’autorité par la violence, il l’obtient par la +libéralité et la douceur. + +Devant sa tente est un grand prolongement, espèce de _caravanserail_ du +désert, où sont accueillis tous les voyageurs, où l’on célèbre les +grands repas, enfin où se réunissent les plus âgés de la tribu pour +délibérer sur les affaires pressantes. J’ai été témoin de ces +délibérations : elles sont tumultueuses, bruyantes, le plus souvent tous +parlent ou crient à-la-fois ; mais dès que le cheik, qui ordinairement +est un vieillard, demande la parole, le tumulte s’apaise et le calme +renaît. + +Ces Arabes sont d’une taille médiocre, mais bien proportionnée ; leur +figure basanée, maigre, est généralement régulière : l’œil noir et vif, +le nez assez grand et jamais aquilin, le front large et souvent avancé, +forment un caractère constant qui atteste leur antique origine, indique +leur éloignement pour les mésalliances, et les distingue parfaitement +des Arabes mograbins. Leur barbe peu fournie, courte et dégarnie +latéralement, se termine en pointe au menton ; elle blanchit de bonne +heure, ce qui occasionne la surprise qu’éprouve un Européen en voyant +l’emblème de la caducité contraster avec des yeux pleins de feu, et avec +toutes les apparences de la force et de l’agilité. + +Le reste du corps est également peu velu ; faut-il en attribuer la cause +aux fatigues et aux privations ? J’ai remarqué que ceux des Bédouins qui +ont quitté le désert pour habiter la vallée du Nil, ont généralement +avec plus d’embonpoint la barbe plus touffue. Ceux-ci sont méprisés par +leurs anciens confrères, qui les nomment ironiquement _Arab-el-Hêt_, +Bédouins casaniers ; et quelque soin qu’ils mettent à ne point se +mésallier avec les autres agriculteurs, leur figure gagne en air de +prospérité, mais elle perd insensiblement son caractère originel. + +Non seulement les habitudes de la vie influent sur le moral de l’homme, +mais elles parviennent à donner aux traits du visage, et même au +maintien habituel du corps, un caractère qui leur est relatif. Que l’on +déguise un Bédouin sous la chemise bleue des _Fellahs_[85], qu’il soit +ainsi confondu parmi ces derniers, la fierté de ses regards, sa +démarche, ses gestes, le feront bientôt reconnaître. Cette fierté est le +type distinctif des Arabes du désert ; elle est imprimée sur leurs +traits, et leur donne une énergie qui paraît susceptible d’inspirer les +plus fermes résolutions. + +La physionomie de ces Arabes donne lieu à une autre observation qui peut +acquérir quelque intérêt aux yeux du philosophe. Leur figure, +ordinairement sévère, sans être triste, n’offre jamais cet air +d’étourderie et de gaîté légère que l’on remarque souvent chez d’autres +nations, et quelquefois même en des personnes d’un âge très-avancé. Mais +si, par une suite de malheurs, il en est parmi ces Arabes qui tombent +dans l’indigence, les traits de leur visage, loin d’être flétris par la +honte et le découragement, n’en offrent pas moins la même noblesse ; et +ces hommes, quoique couverts de haillons, conservent l’assurance du +bien-être et la dignité de l’indépendance. Ce phénomène moral ne peut +provenir uniquement de la pieuse résignation que le Coran inspire à ses +sectateurs, puisque nulle part l’indigence n’est plus hideuse, nulle +part elle ne dégrade plus la figure humaine que dans les villes de +l’Orient, où le contraste qu’elle présente avec le luxe est encore +augmenté par la terreur que répand le despotisme. La stoïque +tranquillité de l’Arabe du désert dans l’infortune a sa principale +source en ce que, dans tout ce qui l’entoure, rien ne peut le porter à +faire un retour humiliant sur lui-même. En outre, ayant peu de besoins, +il a peu de désirs ; ce qu’il a perdu, il espère l’acquérir de nouveau ; +et tandis qu’il attend sans inquiétude un sort plus favorable, il trouve +dans la fraternité qui règne dans sa tribu et dans les inviolables lois +de l’hospitalité, un asile assuré pour les premiers besoins de la vie. + +Cette existence facile et ces désirs bornés sont la cause, il est vrai, +du peu d’activité et même de l’insouciance que l’on remarque en général +chez ces Arabes. Je n’examinerai point si les brillants avantages +produits par l’égoïsme des peuples policés rendraient ces hommes plus +heureux ; ce sujet m’entraînerait trop loin, et je continue mon récit. + +Le costume des _Aoulâd-Aly_ est le même que celui des autres Arabes du +désert libyque. Un bonnet de drap rouge (_tarbouch_) ou de feutre blanc +(_takièh_) couvre leur tête ; les cheiks ornent quelquefois ce bonnet +d’un schall, mais ils affectent de le coiffer différemment des Osmanlis. +Les plus aisés chaussent des _boulghas_, souliers jaunes que l’on +fabrique dans les villes de la Barbarie. Un ample caleçon de toile nommé +_lebas_, noué à la ceinture, leur descend jusqu’aux jarrets ; ils +revêtent ordinairement par-dessus une chemise bien plus ample encore, +mais ils en sont quelquefois dépourvus, et le _ihram_ la remplace. + +Cette dernière partie du costume bédouin en est aussi la plus +indispensable comme la plus distinctive. C’est tout simplement une pièce +d’étoffe de laine, formant un parallélogramme très-alongé, que l’on +revêt sans couture ni incision préalable. Mais l’Arabe du désert possède +l’art de la draper avec une noblesse et une simplicité que voudraient en +vain imiter le _Fellah_ et l’habitant des villes. Porté par ces +derniers, le _ihram_ n’est plus qu’une draperie lourde et sans grace, +qui gêne leur démarche et embarrasse leurs gestes ; ils en sont plutôt +affublés que drapés ; aussi, quoique parés de ce passe-port nécessaire +dans les régions libyques, ces faux Bédouins sont bientôt trahis par +leur allure composée ou par leur maintien gauche et timide. Que l’Arabe +du désert, au contraire, revête le _ihram_ immédiatement sur sa peau +bronzée ou sur sa large chemise, il le dispose avec un art d’autant plus +inimitable, qu’il est le fruit de l’habitude et non de la recherche. + +Une des extrémités du _ihram_, repliée et nouée au quart de sa longueur, +forme une ouverture qui donne un libre passage à la tête et au bras +gauche ; la partie nouée descend en replis sous ce bras, soutenue par le +nœud qui vient se poser sur l’épaule droite ; le reste de la draperie +est jeté négligemment sur l’autre épaule, ou bien il fait auparavant un +contour sur la tête pour la préserver des rayons du soleil. + +Ce costume, qui a de l’analogie avec celui des temps héroïques, ne +saurait être plus simple, et par cela même il est noble et martial. + +L’instant où l’Arabe saisit d’une main la bride et le pommeau de la +selle, et de l’autre jette le pan de sa draperie sur l’épaule et +s’élance en même temps sur le cheval, cet instant, dis-je, présente des +mouvements combinés avec une noblesse et une aisance particulières aux +mœurs de ces hommes du désert. Mais l’usage du _ihram_ ne se borne point +à draper noblement le corps, il supplée à lui seul tout le mol attirail +de nos lits européens. Sans autre secours que leur costume, ces Arabes +trouvent leur lit partout ; qu’ils dorment en plein air ou sous les +tentes, ils se blottissent dans leur draperie, et s’en couvrent de telle +manière qu’une personne étrangère à leurs usages, en entrant la nuit +dans un camp ou s’arrêtant près d’une caravane, chercherait en vain les +habitants ou les conducteurs, si un _allah_, un _hia akbar_, un _hia +mastour_, ou telle autre exclamation prononcée de temps à autre en +accents étouffés, ne décelait des hommes sous des paquets de hardes. + +Les femmes portent aussi le _ihram_, mais elles le vêtent différemment. +Une partie de la draperie contourne la tête en guise de capuchon, et le +reste est assujetti autour du corps par une ceinture ordinairement en +peau. Leurs cheveux, qu’elles laissent croître dès l’enfance, sont +disposés en tresses autour du front ou tombent flottants sur les +épaules. Elles les couvrent ordinairement du _médaouârah_, étoffe qui +est quelquefois de soie et coton, bariolée de différentes couleurs, et +plus souvent de laine noire. + +Les Bédouines ont l’avantage de n’être point voilées par le +_bounah_[86], imposé par la jalousie orientale à toutes les femmes +indistinctement qui habitent les villes[87]. Les traits de leur visage +sont réguliers, et s’ils n’étaient défigurés par des tatouages de khol +et d’énormes anneaux en verre ou en argent qui leur pendent aux oreilles +et souvent même au nez, ils ne seraient pas dépourvus d’agrément. Elles +ne se bornent point à charger leur figure de ces lourds ornements, elles +s’en garnissent aussi les jambes et les bras ; leur nombre augmente même +en raison de leur coquetterie ; mais fort heureusement pour leurs maris +que ce surcroît de luxe ne témoigne pas chez les modernes Libyennes les +mêmes conséquences que chez les anciennes[88]. + +Pour les Bédouins limitrophes de la vallée du Nil, la loi sacrée de +l’hospitalité n’est plus qu’un simple nom de tradition ; partager _le +pain et le sel_, n’est plus qu’une vaine simagrée qui n’oblige à aucun +devoir, et dont ils savent toutefois au besoin invoquer l’inviolabilité. +Corrompus par le voisinage des villes, excités par les jouissances +qu’elles procurent, ils n’ont d’autre loi que l’intérêt, d’autre désir +que le gain. J’ai trouvé des différences bien notables chez les Arabes +de la Marmarique[89]. + +Ceux-ci sont loin, il est vrai, d’avoir conservé toute la pureté de +mœurs de la vie patriarcale ; leur amour pour l’argent est même assez +vif, mais il est rare qu’il les porte à des excès coupables pour s’en +procurer. De plus, selon mon expérience et le témoignage des voyageurs +indigènes, les _Aoulâd-Aly_ respectent généralement le droit de +propriété ; les Mograbins disent proverbialement que lorsqu’ils ont +descendu la grande _Akabah_, leurs biens et leurs personnes sont en +sûreté. + +Il est une observation que m’ont inspirée, à quelques différences près, +tous les habitants du désert que j’ai connus : quoique scrupuleux +observateurs des préceptes du Coran, et par conséquent fanatiques par +devoir, toutefois les Bédouins n’offrent point dans leur fanatisme ces +formes repoussantes et cet esprit intolérant que l’on ne remarque que +trop souvent chez les Musulmans des villes ; les idées sont les mêmes +partout, mais leur effet est bien différent. + +En parcourant la vallée du Nil, j’ai été plus d’une fois exposé, comme +chrétien, aux gestes menaçants et aux imprécations farouches d’un +stupide Santon ou d’un brutal Osmanli ; tandis qu’en traversant les +camps des Bédouins, ou bien en pénétrant dans leurs tentes, mon oreille +n’a jamais été frappée d’aucune insulte. Chez les _Aoulâd-Aly_, j’ai +même reçu le plus souvent un accueil assez doux, et une hospitalité, +sinon tout-à-fait désintéressée, du moins obligeante. + +La première impression que je produisais sur eux m’était toujours +favorable ; je m’apercevais alors qu’un sentiment indépendant de leurs +idées religieuses les engageait à bien accueillir un être semblable à +eux ; ils me voyaient souffrir les mêmes maux, ils étaient portés à les +soulager. La froideur et la réserve succédaient quelquefois à ces élans +de bonté naturelle ; elles étaient produites spontanément par leurs +fréquentes et intempestives citations du Coran qui arrêtaient les +progrès de notre naissante intimité, sans toutefois occasionner de +propos injurieux. + +Lorsqu’ils m’accompagnaient dans mes courses, ils souriaient de pitié en +examinant mes différents travaux ; ils plaignaient mon aveuglement de +surmonter tant de fatigues pour des choses qu’ils traitaient de +futilités ; et souvent, après avoir adressé des prières au Prophète, +afin qu’il éclairât les infidèles de sa lumière, ils s’entretenaient +familièrement avec moi, et m’aidaient à la recherche des objets que je +désirais connaître. + +Je cite ces détails, parce qu’ils me paraissent prouver que ces hommes, +dont le premier abord est si farouche, ont néanmoins un fonds de +bonhomie qui rendrait leur commerce assez doux, même pour un Européen, +si leurs louables qualités n’étaient malheureusement altérées par le +funeste esprit d’une religion exclusive. + +Passons à leurs habitudes, nous les trouverons aussi simples et aussi +peu variées que leurs idées. + +Les femmes s’occupent seules des soins du ménage ; elles dressent les +tentes, y entretiennent la propreté, préparent différents laitages et +tous les aliments, et se dispersent, le soir, dans les environs de la +demeure, pour recueillir des herbes sèches et quelques plantes ligneuses +éparses dans les vallées. + +Du reste, elles jouissent d’une grande liberté qui paraît d’abord peu +s’accorder avec le caractère soupçonneux des Orientaux. Il n’est point +rare de les voir causer familièrement, loin de leurs tentes, avec les +autres Arabes de la tribu, sans que la jalousie de leurs maris en +conçoive aucun ombrage. + +L’orgueil est sans doute le principal motif de la confiance des Arabes +du désert dans la vertu de leurs femmes ; cette confiance est même sans +limites envers leurs filles ; mais si elles la trahissaient, et surtout +par des liaisons étrangères au sang bédouin, les suites en seraient +terribles[90]. + +Les filles et les jeunes gens des différentes familles passent ensemble +des journées entières sans occasioner ni soupçon ni scandale. Leur +développement précoce hâte l’époque des mariages, et souvent à l’âge de +quinze ans ces Bédouines sont déja mères. + +Dans les déserts comme dans les villes, les filles sont vendues à leurs +époux moyennant une somme d’argent plus ou moins forte, selon le degré +de leur beauté : ici même elles sont plus communément échangées contre +des troupeaux, et, pour le dire en passant, il est rare que la plus +jolie de ces Bédouines soit évaluée au-delà de _deux chameaux_ ! + +Mais si ces Arabes partagent, comme Musulmans, la plupart des vices +inhérents au culte qu’ils professent, il est à remarquer, je le répète, +que ces vices sont bien moins choquants chez eux que chez les habitants +des villes. La pauvreté des _Aoulâd-Aly_ est un garant de leur +moralité ; il est rare qu’ils aient plus d’une femme. Faut-il encore +attribuer à cette pauvreté la bonne intelligence qui paraît régner dans +leurs ménages ? Ces outrageants divorces que le voluptueux Musulman des +villes se plaît à renouveler si souvent sont très-rares chez eux ; et en +général ces hommes sobres et austères, quoique sectateurs de Mahomet, +paraissent plutôt considérer en leurs femmes des compagnes à leurs +peines, que des meubles pour leurs plaisirs. + +Ces observations m’ont paru d’autant plus remarquables que les _Aoulâd- +Aly_ mènent une vie très-oisive. + +Dès que la terre a été sillonnée et que le grain lui a été confié, +toutes leurs occupations se bornent à garder les troupeaux et à veiller +à la sûreté de la famille. Quelques-uns font des voyages en Égypte, à +_Syouah_ et à Derne ; ils portent à Alexandrie et à Damanhour la laine +de leurs troupeaux, et en rapportent des _ihram_, des toiles, des armes +et de la poudre ; ils prennent à _Syouah_ et à _Audjelah_ des dattes +qu’ils échangent contre du beurre et des bestiaux, et ne se rendent que +très-rarement à Derne lorsqu’ils louent aux marchands leurs chameaux +comme bêtes de somme. + +Leur nourriture habituelle consiste en dattes sèches, en laitage et en +farine d’orge et de blé, qui, pétrie et jetée sur des tisons ardents, +compose leur pain qu’ils nomment _foutah_, et cuite dans un grand vase +avec quelques assaisonnements, forme le _hedjim_ ou le plat par +excellence. Toutefois, aux grands jours de fête, et lorsqu’ils +acquittent les devoirs de l’hospitalité, leurs repas sont plus +somptueux, et la viande de mouton est un mets obligé. Chez les plus +aisés, on voit même, dans ces circonstances, figurer les _bammièh_ et +les _melloukhièh_[91] d’Égypte, et d’autres friandises encore plus +recherchées. + +De tous leurs ustensiles de ménage, le _kassah_, vaste soucoupe en bois, +de deux à trois pieds de diamètre, est le plus utile. Après avoir servi, +dans la journée, à abreuver les troupeaux et à d’autres usages +domestiques, le _kassah_ posé le soir sur la modeste natte, réunit la +famille arabe qui s’accroupit circulairement auprès de l’universel +ustensile. Dès que l’on a prononcé l’indispensable _bismillah_[92], +chacun pétrit avec ses doigts les pâtes ou les légumes en boules, et +forme peu à peu dans l’épaisseur de ce mets un creux devant lui, que le +chef de la famille a soin de combler de temps en temps, en promenant sa +main du centre à la circonférence du plat. + +Tel est l’avantage de la civilisation, que de pareils usages adoptés par +les chefs mêmes de ces peuplades, exciteraient les dédains du plus +modeste bourgeois d’Europe. Toutefois je dois faire observer que, dans +les moments où le cheik et même les simples Arabes de la tribu prennent +aussi peu délicatement leur repas, s’il vient à passer un voyageur, +pauvre ou riche, n’importe, le généreux _bismillah_ l’invite +indistinctement à partager la table hospitalière ; et l’étranger, comme +l’indigène, chez ce peuple grossier, accepte sans honte ainsi qu’on lui +donne sans orgueil des secours qu’il serait injurieux de payer, et cela +comme chose toute naturelle et d’habitude. + +Après ces détails il est peut-être superflu d’ajouter que ces Arabes ne +sont point gourmands ; ils n’aiment en général que les mets très- +substantiels, dont ils relèvent le goût avec du piment en poudre ; mais +ils le prodiguent avec tant de profusion que j’ai souvent été surpris +que leur palais pût y résister. Ils dévorent les aliments plutôt qu’ils +ne les savourent ; selon leurs idées, l’instant consacré à la nourriture +ne doit point être envahi par la conversation ; aussi leurs repas sont +courts et silencieux. Le même usage est suivi dans les villes et même +chez les grands ; s’il choque nos mœurs, il favorise et commande même la +sobriété. Je me suis trouvé quelquefois à la table des _beys_ et +d’autres seigneurs orientaux ; les mets sont servis avec profusion, mais +le plus souvent tous à la fois, et ils sont enlevés avant d’être à +moitié consommés : il est vrai que chez ces derniers, et dans les villes +en général, le même service passe ensuite aux femmes, et des femmes aux +domestiques ; ce qui n’a pas lieu chez les Arabes du désert, où nulle +distinction servile ou orgueilleuse n’est admise. + +Le peu d’occupations qu’ont ces Arabes, et non l’influence du climat, +font pencher leur caractère vers l’indolence ; sérieux, comme tous les +Orientaux, ils passent des journées entières accroupis sur leurs talons, +et n’échangent que par intervalles quelques paroles entre eux. + +Il est à remarquer que leurs propos sont toujours accompagnés +d’exclamations ou de sentiments religieux ; le nom de Dieu, _Allah_, est +répété à chaque phrase et presque à chaque mot ; s’ils parlent, il +remplit leurs conversations ; s’ils se taisent, il interrompt leur +silence. L’habitude sans doute plutôt que la réflexion les porte à cette +continuelle répétition d’idées religieuses ; le plus grand avantage +qu’ils paraissent en retirer, c’est la résignation, qualité distinctive +des Musulmans, et qui prend quelquefois un caractère sublime dans les +dangers et les grandes souffrances. + +Cette pieuse résignation est bien plus touchante dans les déserts que +dans les villes, et j’ai souvent été frappé de la majesté qu’elle +imprime chez les Bédouins, même aux pratiques extérieures de leur culte. +Depuis long-temps on a ridiculisé en Europe les nombreuses +gesticulations qui accompagnent les prières des Musulmans. J’avoue que +les danses inspirées et les tournoiements convulsifs des santons, et les +exercices journaliers de la prière, exécutés par une partie de la +population à la porte même des maisons et des boutiques, produisent sur +un Européen une impression moins respectueuse que plaisante. Mais que +l’on porte les regards dans l’intérieur du désert vers cet Arabe +simplement vêtu d’une ondoyante draperie blanche, costume qui ajoute à +la gravité de son maintien ; que l’on choisisse la prière du +_Moghreb_[93], alors que le sol brûlant de ces contrées est rafraîchi +par la disparition du soleil ; alors que l’horizon se colore d’un rideau +de pourpre qui se dégrade en teintes les plus douces ; dans ces heureux +moments où tout ce qui respire dans ces lieux est rendu à l’activité et +le cœur de l’homme à l’espérance ; que l’on voie alors cet Arabe lever +les yeux et les mains au ciel ; qu’on l’entende s’écrier d’une voix +pénétrée mais calme : _Dieu est grand ! Dieu est miséricordieux !_ et se +prosterner devant l’Être invisible qu’il implore, humilier contre la +terre son front sillonné par les privations ; que l’on examine son air +de confiance dans la Divinité, confiance bien naturelle dans ces +affreuses solitudes où l’homme ne paraît qu’un grain de sable ajouté aux +mers de sables qui l’entourent ; que l’on se représente un pareil +tableau, et ces mêmes paroles, ces mêmes gestes que nous avons trouvés +ridicules au milieu d’une foule nombreuse, nous inspirent un respect +involontaire lorsqu’ils n’ont d’autres témoins que l’Être-Suprême, et +d’autre théâtre que l’immensité du désert. + +Pourquoi faut-il que des hommes si rapprochés de la nature ne possèdent +de qualités précieuses sans les porter à des excès qui en détruisent +l’effet ? Si leur touchante résignation est louable, elle dégénère +souvent en apathique impassibilité ; et si leurs idées simples les +élèvent vers la religion, leur aveugle crédulité les abaisse vers des +croyances absurdes. Mais j’ai tort de les accuser ; la superstition est +le résultat de l’ignorance ; totalement livrés à la cause, ils doivent +posséder au suprême degré son effet inévitable. + +Aussi ajoutent-ils la plus grande confiance au pouvoir des sortiléges et +à l’influence des talismans. Il est rare de ne pas voir sur leurs +bonnets et autour de leurs bras de petits lisérés de papiers enveloppés +dans des bandes de peau ; ils contiennent quelques versets du Coran ou +des grimoires inintelligibles écrits par de rusés fripons, qui jouent +les inspirés pour mettre à contribution la crédulité de leurs dupes. Ces +talismans se retrouvent partout, enfants et vieillards en sont munis ; +on les voit suspendus à l’entrée des tentes, aux cous des juments et des +chameaux ; ils passent pour neutraliser l’effet des sortiléges, guérir +toutes sortes de maladies, et préserver les hommes et les animaux de +tout accident fâcheux. + +Rien ne prouve mieux la bizarre confusion des idées de ces Arabes que de +les voir ajouter la même foi aux talismans écrits par des personnes +d’une religion étrangère à l’islamisme ; il suffit d’être supposé +magicien, pour posséder, selon eux, l’avantage de donner à ces +colifichets leur inappréciable efficacité. En ma qualité de chrétien, et +par conséquent de sorcier, on a souvent voulu profiter des rares vertus +de ma science devineresse : il me répugnait de tromper aussi +gratuitement leur confiance ; mais en vain je protestais contre le +pouvoir surnaturel qu’ils me supposaient, mes raisons n’étaient pour eux +que des prétextes ; et j’ai souvent été obligé, pour me débarrasser de +leur importunité, à barbouiller des lambeaux de papier qu’ils +enveloppaient bien soigneusement, en me témoignant une grande +satisfaction. + +Néanmoins, si cette excessive crédulité est ridicule, elle est +accompagnée d’une grande simplicité qui les rend très-attachés aux +anciennes traditions, et interdit chez eux toute espèce d’innovation. +N’ayant que peu d’idées à eux, ils imitent religieusement ce qu’ont fait +leurs pères, et répètent avec bonne foi ce qu’ils leur ont ouï dire. Si +on leur demande l’origine de tel usage, la cause de telle dénomination, +ils répondent avec bonhomie : _Cela se fait ainsi ; cela s’appelle ainsi +depuis long-temps_. Ils paraissent même étonnés de ces questions, comme +si ce qu’ils tiennent de leurs aïeux ne devait pas rendre tout examen +superflu. + +Quoique leurs traditions soient souvent bien défigurées, il en résulte +néanmoins un avantage pour l’observateur, celui de découvrir dans les +récits de ces Arabes, et principalement dans les noms qu’ils donnent aux +localités, des traces précieuses qui remontent souvent jusqu’aux époques +les plus reculées. + +Les principales richesses des _Aoulâd-Aly_ consistent en troupeaux ; les +cheiks, et parmi les simples Bédouins les plus aisés seulement, +possèdent des juments. Des ânes très-petits, grêles de formes, mais +habitués à une sobriété qui approche de celle du chameau, servent à +transporter les effets d’un camp à l’autre ; les plus pauvres parmi ces +Bédouins les emploient même à de longs voyages, et ils ont soin alors de +ne s’écarter jamais du littoral, où l’on rencontre plus fréquemment des +puits. Dès qu’on a passé la vallée de _Mariout_, il est rare de voir des +vaches ou des bœufs ; les terres, en général, n’offrent pas d’assez gras +pâturages pour ces bestiaux ; mais les troupeaux de menu bétail et les +chameaux y sont très-nombreux. + +Les moutons de la Marmarique ont la queue moins traînante, la laine +moins touffue et le corps moins volumineux que ceux d’Égypte ; mais +toutes ces proportions se trouvent généralement plus fortes que celles +des moutons de la Barbarie. + +Les chameaux présentent, d’un canton à l’autre, par leurs formes, par la +disposition et la nature de leur laine, des nuances qui n’échappent +point à un œil exercé, mais qui seraient difficiles à décrire. Ces +nuances se changent même en différences marquantes, ou pour mieux dire +en caractères opposés, si l’on franchit de plus grands espaces et que +l’on compare les chameaux des contrées plus éloignées entre elles. +J’aurai plus tard l’occasion d’établir ces comparaisons sur ce précieux +animal : je me bornerai maintenant à faire remarquer que la nature, +toujours prévoyante, pour mettre les chameaux de la partie +septentrionale de l’Afrique à l’abri des intempéries de l’hiver, les a +pourvus d’une laine touffue et d’une couleur obscure, tandis qu’elle a +donné un vêtement plus léger et d’une teinte plus claire à ceux de +l’intérieur de la Libye. + +Le petit nombre de puits qui ne sont pas comblés ou détruits, et leur +distance souvent très-grande des lieux habités, distance que la +sécheresse de l’été augmente encore, ont obligé les _Aoulâd-Aly_ à ne +faire désaltérer leurs troupeaux que tous les deux ou trois jours. Pour +empêcher qu’une tribu entière ne se trouve simultanément réunie auprès +de l’aiguade, les différentes familles qui la composent alternent entre +elles les époques, et ne se rendent au puits commun qu’à des jours +convenus. Ces Arabes partent alors précédés de leurs différents +bestiaux ; sur les chameaux ils déposent les cordes et les seaux en cuir +qui servent à puiser l’eau, et les outres qu’ils doivent remplir pour +les besoins du ménage. Dès qu’ils sont arrivés à une petite distance de +l’aiguade, ils arrêtent leurs troupeaux ; tandis que les uns s’occupent +à les retenir, les autres vont faire les préparatifs : ils consistent à +réparer le creux fait précédemment dans la terre, et à tracer un sillon +qui doit y conduire l’eau ; si les environs du puits sont rocailleux, le +_kassah_ tient lieu d’abreuvoir. Ils lâchent ensuite les bestiaux, mais +seulement un petit nombre à-la-fois ; sans cette précaution, chameaux, +ânes et moutons se précipiteraient pêle-mêle sur l’eau, et ces derniers, +sans doute, ne se désaltéreraient de long-temps. + +Un Arabe suffit ordinairement à la garde d’un troupeau considérable ; +placé sur une éminence, le fusil ou le _nabout_[94] à la main, et +accroupi sur ses talons, il promène de temps en temps ses regards dans +les solitudes qui l’environnent ; si nul objet ne provoque ses craintes, +il cherche à tromper la durée du temps par des chants analogues aux +sensations qu’il éprouve. Les fortes intonations de sa voix habituée à +se faire entendre dans l’espace, sont souvent transmises fort loin +jusqu’à d’autres Arabes, pasteurs comme lui ; alors ils répètent ou +alternent entre eux les mêmes strophes du chant, après de courts +intervalles qu’ils laissent de l’une à l’autre. Mais si par hasard le +pâtre gardien aperçoit dans l’horizon une caravane nombreuse ou tout +autre sujet d’alarme, il se hâte de rallier ses troupeaux, et par des +signes convenus, il prévient les siens du danger qui les menace. + +Les _Aoulâd-Aly_, et généralement tous les Arabes du désert, ne +connaissent ni l’agriculture régulière, ni le jardinage. C’est aux +céréales, et principalement à l’orge indispensable pour leur nourriture +et celle de leurs juments, que se bornent tous leurs travaux agricoles. +La terre n’est sillonnée qu’une fois et peu profondément par une charrue +de petite dimension, souvent dépourvue de fer, et faite quelquefois de +roseaux. Dès que le grain a été semé, on le recouvre d’une légère couche +de terre ; trois mois après la récolte est prête, le chaume est coupé +aux deux tiers de sa hauteur, et le champ même devient l’aire qui sert à +dépouiller le grain de son enveloppe. + +Quoique la nature ait grand besoin dans cette contrée de soins +industrieux pour lui faire varier ses productions, cette cause n’est +point la seule de l’état d’abandon où elle languit. L’Arabe du désert +croirait déroger à sa noblesse, et compromettre son orgueilleuse +indépendance, s’il fixait son séjour dans un lieu quelconque, pour le +rendre plus fécond par des soins agricoles. Ce serait imiter les mœurs +du _Fellah_, qu’il méprise ; ce serait quitter la vie errante qu’il +aime, pour la vie sédentaire qu’il redoute. + +Sa manière de vivre le rend étranger aux charmes qu’inspirent les +souvenirs des localités ; ils naissent chez nous par de longues +habitudes, et surtout par les impressions de l’enfance : une colline, un +bosquet, ou le simple sentier du village qui nous a vus naître, viennent +souvent occuper notre pensée ; leurs images sourient à notre +imagination, en lui rappelant une foule de circonstances futiles, mais +toujours chères. Ces impressions locales ne peuvent exercer aucun empire +sur l’esprit du nomade ; habitué dès le bas âge à changer sans cesse de +demeure, il n’en préfère aucune ; pour lui, sa patrie est le désert, et +ses souvenirs sont les vastes solitudes. + +Dès qu’il a moissonné sa récolte, dès que ses troupeaux ont épuisé les +pâturages d’une vallée, aussitôt il lève sa tente ; des _djérids_[95], +pliés en demi-cercle, assujettis à la selle des chameaux et couverts de +longues toiles, servent à garantir les femmes et les jeunes enfants de +la trop grande ardeur du soleil : bientôt tout se met en mouvement ; les +troupeaux ouvrent la marche ; continuant à brouter çà et là, leur +domicile n’a point changé : les chiens veillent alentour des troupeaux ; +ils pressent les plus tardifs, et défendent aux voyageurs qu’ils +rencontrent l’approche de la caravane : le gros bétail et les chameaux +terminent la marche. Les ustensiles du ménage, les fruits de la récolte, +en un mot, tous les objets de la bourgade errante, se voient bizarrement +groupés autour des formes sauvages et pittoresques du chameau. + +Après que la caravane est partie, si l’on jette un coup d’œil sur le +camp abandonné, à peine si la terre foulée et les traces du foyer +domestique indiquent la place des tentes. Les vents ou la pluie feront +bientôt disparaître ces faibles indices d’habitations humaines, rendus à +la solitude, jusqu’à ce que le hasard y amène de nouvelles familles. + + +[Note 79 : STRAB. l. II, c. 4.] + +[Note 80 : L. IV, 189, 190.] + +[Note 81 : _Statice pruinosa_, Vivia. Flor. Liby. specim. p. 17.] + +[Note 82 : HÉROD. l. IV, 192. Les anciens ont donné ce nom à la +gerboise, à cause de l’extrême brièveté des jambes de devant et de la +longueur de celles de derrière.] + +[Note 83 : HÉRODOTE, l. IV, 162.] + +[Note 84 : Voyez chap. 2, p. 30-31.] + +[Note 85 : Agriculteurs égyptiens.] + +[Note 86 : Nommé _borgho_ en Égypte.] + +[Note 87 : Il faut en excepter les _Almès_ et les _Ghaou-Azis_, +danseuses publiques.] + +[Note 88 : Les femmes des Gidanes, peuplade nomade qui habitait la +partie occidentale de la grande Syrte, se faisaient honneur de porter +autour de la cheville du pied autant de bandes de peau qu’elles avaient +fait de conquêtes. (HÉROD. l. IV, 176.)] + +[Note 89 : J’ai déja dit que, dans ce coup d’œil sur les mœurs des +habitants de la Marmarique, je ne comprenais point les _Harâbi_.] + +[Note 90 : Une jeune Bédouine, demeurant dans un camp d’Arabes voisin +d’un village d’Égypte, avait des liaisons avec le fils d’un _Fellah_. +Aveuglés par une passion mutuelle, les deux amants, sans réfléchir à la +barrière insurmontable qui s’opposait à leur union, profitaient des +ombres de la nuit pour se voir furtivement. Une indiscrétion trahit leur +amour clandestin ; épiés, ils furent bientôt surpris : aussitôt les +parents de la jeune Bédouine s’emparent du couple infortuné, et, ce que +l’on ne peut dire sans horreur, excités par leur féroce orgueil, ils +plongent indistinctement le poignard dans le sein des deux victimes ; +ils mutilent leurs corps, et les membres palpitants, confondus par une +union atroce, sont jetés dans le Nil ! + +Une pareille action peut donner une idée de l’excessif orgueil des +Bédouins en général ; mais je dois faire remarquer qu’elle a été commise +par des Arabes qui, ayant quitté le désert, croient racheter les +antiques vertus qu’ils ont abandonnées avec lui, en se montrant plus +fiers encore de leur origine.] + +[Note 91 : Plantes potagères dont les Égyptiens font un grand usage.] + +[Note 92 : Premier mot de la prière que font les Musulmans avant de se +mettre à table ; de cet usage, le _bismillah_ est devenu la formule +habituelle pour inviter à partager le repas.] + +[Note 93 : Cette prière est ainsi nommée, parce qu’elle se fait +immédiatement au coucher du soleil.] + +[Note 94 : Gros bâton ou plutôt espèce de massue, ordinairement ferrée à +son extrémité.] + +[Note 95 : Branches de palmier.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE V. + + Côté oriental des montagnes cyrénéennes. — _Irasa_ et _Thesté_. — + Arrivée à Derne. — Accueil des habitants. + + +Après avoir franchi une lagune que forme le golfe de Bomba, nous +arrivâmes sur les premiers échelons des montagnes de l’ancienne +Pentapole libyque. Les ravins qui en sillonnent les flancs, obligent les +caravanes à faire de nombreux contours. Durant ce trajet, la sommité des +monts qui reculait toujours devant nous, me paraissait un point +mystérieux au-delà duquel je devais découvrir mille objets nouveaux ; +mais le pas lent et mal assuré des chameaux sur ces terrains pierreux +secondait mal mon impatience. Cependant, plus nous nous élevions, plus +la nature changeait d’aspect : d’abord l’on n’aperçoit que des oliviers +clair-semés et quelques arbustes étrangers à la Marmarique ; le sol, +encore peu boisé, en rend le coup-d’œil assez triste. La force de la +végétation suit la progression des hauteurs. Enfin, après quatre heures +de marche, dès que nous en eûmes atteint le sommet, un spectacle nouveau +s’offrit à nos regards. La terre, continuellement jaunâtre ou +sablonneuse dans les cantons précédents, est colorée dans ces lieux d’un +rouge ocreux ; des filets d’eau ruissellent de toutes parts, et +entretiennent une belle végétation qui fend les roches moussues, tapisse +les collines, s’étend en riches pelouses ou se développe en forêts de +genévriers rembrunis, de verdoyants thuyas et de pâles oliviers. + +Ce riant tableau d’une nature animée, tout-à-fait étranger aux Nubiens +et Égyptiens qui m’accompagnaient, produisit sur eux une vive +impression. Je jouissais de leur surprise : leurs yeux ne s’étaient +jamais portés que sur les crêtes stériles des brûlantes collines qui +bordent la vallée du Nil ; ils ne connaissaient point d’eau plus limpide +que les flots épais du fleuve qui vient chaque an désaltérer leurs +champs grisâtres et poudreux ; ils n’avaient aucune idée de ces roches +humides bronzées de mousse, de ces bocages qui ornent la pente d’un +ravin, de ces irrégularités de sites, de ces disparates de couleurs, qui +forment néanmoins ensemble un tout harmonieux. En un mot, nés dans une +contrée où la partie habitée est triste par sa monotonie et où les +déserts présentent une image affreuse, ils ne soupçonnaient pas même ces +aimables caprices de la nature qui, dans les climats favorisés du ciel, +rendent les solitudes mille fois plus attrayantes que les lieux habités. + +Nous nous arrêtâmes auprès d’un bassin formé par une enceinte de rochers +et couvert d’une jolie pelouse. Un ruisseau serpentait au milieu ; il +jaillissait du sein d’une grotte ornée de festons de lierres rampants, +et de bouquets de cytises dont les tiges légères étaient balancées par +le bouillonnement des eaux. Cette fontaine s’appelle _Ersen_, ou +_Erasem_ ; elle est située immédiatement à l’extrémité de l’immense +plaine qui s’étend sur ces montagnes et que nous nommerons _Plateau +cyrénéen_. Un rideau de genévriers de Lycie borne l’horizon à l’ouest, +et détache par sa teinte obscure les beaux arbrisseaux qui s’élèvent çà +et là aux alentours. Tandis que mes compagnons de voyage se reposaient +de leurs fatigues, et que les chameaux paissaient avec avidité les +herbes touffues du bassin d’_Erasem_, cet endroit délicieux, si propre à +éveiller des souvenirs historiques, m’en rappela, par sa situation et +surtout par l’analogie de son nom, un des plus intéressants. + +Suivant le père de l’histoire, les Libyens d’_Aziris_, probablement les +Giligammes[96], jaloux de voir les Grecs séjourner si long-temps dans +leur canton, les persuadèrent de le quitter, pour se rendre, sous leur +conduite, dans l’ouest, leur promettant de leur faire connaître une +terre beaucoup plus fertile. Ils leur firent traverser pendant la nuit +le beau pays d’_Irasa_, et les conduisirent en effet dans un lieu dont +la fécondité et les sources abondantes répondirent tellement à leurs +promesses, que les Grecs y établirent définitivement le siége de la +colonie[97]. + +Le même historien nous apprend que lorsque les Cyrénéens eurent, par des +envahissements sur les terres de leurs voisins, provoqué contre eux une +expédition d’Apriès, ils furent à la rencontre de l’armée égyptienne et +la défirent à _Irasa_, auprès de la fontaine de _Thesté_[98]. + +Frappé de la grande analogie du nom _Erasem_ avec celui d’_Irasa_, il me +parut aussi que ce lieu, par sa situation sur les confins du plateau +cyrénéen, convenait parfaitement aux Grecs pour repousser avec avantage +une armée venant de l’Orient. Cette situation, d’après laquelle _Irasa_ +se trouverait à côté même d’_Aziris_, me parut également susceptible +d’expliquer les précautions que prirent les Libyens pour dérober à la +connaissance des Grecs le pays d’_Irasa_, quoiqu’ils les conduisissent +dans un canton plus fertile encore. Plusieurs savants, n’en connaissant +point la nécessité, l’ont contestée ; cependant, ne paraîtrait-il point +évident que les Libyens ne prirent le soin de conduire les Grecs au mont +_Cyra_, qu’afin de rester libres possesseurs de l’un et l’autre lieu, +soit pour être débarrassés d’un voisinage qu’ils redoutaient, soit parce +que la belle fontaine de _Thesté_ pouvait être autrefois, comme elle +l’est de nos jours, le point de ralliement de tous les bergers du +canton ? A ces raisons, plus ou moins vraisemblables, j’en ajouterai une +autre qui ne laisserait plus aucun doute sur ce point de géographie +ancienne, si elle pouvait être sanctionnée par l’approbation des +savants. + +Dans la neuvième pythique, Pindare fait mention d’une ville d’_Anthée_, +située à _Irasa_[99] ; et, chose remarquable, Scylax donne au cap au- +dessus duquel se trouve _Erasem_, le nom de Chersonèse _Antide_[100]. La +légère différence qui existe entre ce nom et celui de ce géant de la +fable, ne me paraît point présenter une grave difficulté ; d’autant plus +que Lucain, dont les descriptions géographiques sont en général si +fidèles, confirme évidemment ce rapprochement. Il place le royaume +d’Anthée dans cette région de la Libye où l’on trouve _de petites +montagnes, et des rochers escarpés_[101] : manière aussi ingénieuse que +fidèle de désigner les cantons septentrionaux de la Pentapole, dont les +terrasses, taillées souvent à pic, ne forment néanmoins ensemble qu’un +diminutif du plateau atlantique. + +Après une heure de repos, nous quittâmes _Erasem_, nous dirigeant, ainsi +que les colons grecs, vers la fontaine d’Apollon ; mais plus heureux +qu’eux, nous traversâmes le riant pays d’_Irasa_, à la clarté d’un beau +jour. La route que nous suivions avait été frayée par le feu, à travers +une épaisse forêt d’arbres déja nommés. Leurs troncs décrépits, abattus +par le temps, couvraient partout le sol, dans le plus grand désordre ; +et des ravins, formant en hiver autant de petits torrents, contribuaient +à varier l’aspect de ce lieu, image à la fois de vie et d’abandon, de +jeunesse et de vétusté. + +Nous marchâmes pendant deux heures dans la forêt ; chemin faisant, les +guides m’avertirent de faire museler mes chameaux. Une ombellifère +nommée _Derias_, qui, à cette époque, commençait à couvrir le sol de +larges touffes de feuilles luisantes et multifides, était la cause de +ces précautions. J’indique ici ce fait pour en prendre acte en son +lieu ; j’en donnerai ailleurs l’explication. + +Après cette forêt, le terrain continue d’être inégal, pierreux, mais +très-fertile. Le voisinage de Derne rend ce nouveau canton très-habité. +On peut attribuer à la même cause la rareté d’arbres que j’y remarquai. +Les Arabes, ne connaissant d’autre agriculture que celle des céréales, +ont apparemment dépouillé ces lieux des bois qui devaient les couvrir, +pour multiplier les moissons. Au reste, la nature elle-même ne paraît +point avoir jamais développé toute la force de la végétation dans la +partie orientale du plateau cyrénéen. La forêt d’_Erasem_ semble +l’attester, puisque aucun arbre n’y atteint plus de dix à quinze pieds +de hauteur. Il faut pénétrer plus avant dans la Pentapole, pour trouver +ces lisières touffues de majestueux et lugubres cyprès qui attirent dans +cette contrée les nues fécondantes, et ceignent l’infortunée Cyrène +comme d’un long crêpe de deuil. + +Dans toute la partie du plateau que je viens de décrire, je n’aperçus +aucune ruine remarquable. Des débris amoncelés sur de petites hauteurs +m’offrirent là, comme dans la Marmarique, les indices d’anciens postes +fortifiés ; et des vestiges de grandes enceintes isolées que je +rencontrai dans les bas-fonds, me parurent avoir servi de campement aux +anciens nomades. Ces lieux auraient dû être visités, il est vrai, avec +plus de soins que je n’ai pu le faire : l’on conçoit qu’en se bornant à +recueillir des renseignements, à suivre la même ligne, ou bien à faire +tout au plus de courtes excursions à droite et à gauche, bien des choses +intéressantes m’auront peut-être échappé ; mais toutes les personnes qui +m’accompagnaient étaient tellement épuisées par les fatigues, qu’il eût +été cruel de les retenir à quelque distance de la ville, pour aller à la +recherche de quelques pierrailles antiques. Je fis diriger la caravane +sur Derne. + +A cet effet, nous contournâmes insensiblement vers le nord. C’était un +jour de fête pour mes domestiques ; malgré leur état souffrant, chacun +d’eux avait mis ses plus beaux habits. Ils allaient enfin arriver dans +une ville, dans cette ville si souvent l’objet de leurs vœux. Aussi, dès +le matin tous les regards se portaient vers l’horizon pour la découvrir. +Celui qui l’apercevrait le premier devait recevoir une récompense de ses +camarades ; telles étaient leurs conditions : mais cet aspect devait les +frapper tous à la fois, et d’une manière inattendue. + +Déja la plaine unie de la mer avait succédé aux aspérités rocailleuses +qui bornaient auparavant notre vue, et cependant rien dans l’horizon +n’offrait la moindre apparence d’une ville, lorsqu’un cri général +s’éleva tout-à-coup dans la caravane : _El beled ! el beled !_ s’écria- +t-on tous à la fois. C’était Derne en effet que nous voyions à très-peu +de distance de nous, mais au-dessus de laquelle nous nous trouvions à +mille pieds environ de hauteur. Cette situation nous expliqua les +plaisanteries de nos guides qui se jouaient depuis long-temps de notre +impatience. Nous étions sur l’extrémité septentrionale de cette partie +du plateau cyrénéen. Une plaine, petite lisière de terre, sépare les +escarpements du plateau des bords de la mer, et la ville est bâtie en +partie sur cette plaine, et en partie sur la pente des collines qui +forment les premières assises de la montagne. De ce point, les maisons +des habitants et les dômes de leurs santons nous paraissaient comme des +taches blanchâtres à travers des bouquets de palmiers, ou bien elles +étaient éparses sur des tapis de verdure au milieu des jardins de la +ville et des petits champs qui l’entourent. + +Après un mois d’une vie errante, et souvent très-pénible, dans une +contrée sans abri, ce n’est point sans plaisir que l’on porte les yeux +sur des habitations humaines. Quelque mesquines qu’elles soient, elles +paraissent dans ces moments autant de palais, asyles du repos et séjour +de l’aisance. Malgré la différence des religions et la réserve qu’elle +entraîne pour un Européen, il espère du moins reprendre quelque force +dans le sein d’une société à laquelle il ne demande qu’une hospitalité +momentanée. + +Ces idées occupaient agréablement mon esprit ; mais elles agissaient +bien plus puissamment sur mes compagnons de voyage. Si mon corps, plus +habitué aux fatigues et aux privations du désert, n’avait jamais cédé +aux maladies qu’elles occasionnent, il n’en était pas de même de M. +Müller et de mes domestiques. Une violente dyssenterie tourmentait le +jeune orientaliste, et le rendait à peine capable de se soutenir sur le +chameau, tandis que des fièvres ardentes consumaient et menaçaient les +jours de mes fidèles Nubiens et des Égyptiens conducteurs des chameaux. +De plus, un musulman trouve un frère partout où il trouve un autre +musulman. Aussi, les visages de ceux-ci, enflés et livides, se +ranimaient à l’aspect du lieu qu’ils envisageaient comme le terme de +leurs souffrances ; et quoique j’en fusse la cause première, en +adressant des prières au prophète, ils y joignaient des remercîments des +soins que je leur avais donnés. + +Dès la veille de cette journée, j’avais envoyé un Arabe à Derne, pour +informer de notre arrivée le chargé de pouvoirs du consul des États- +Barbaresques en Égypte. Cette démarche eut un succès complet. + +Nous avions à peine descendu une partie de la montagne, que nous +aperçûmes plusieurs cavaliers se dirigeant sur nous. J’appris bientôt +que c’étaient des soldats du gouverneur de la province qui venaient à +notre rencontre. Leur costume moresque me causa une surprise agréable : +un gilet de drap rouge, sans manches, et enrichi d’or, s’apercevait sous +les plis ondoyants du _ihram_ ; des pistolets étaient assujettis au +flanc des cavaliers par une ceinture en peau, ornée de tresses de soie +entrelacées de fils d’or. Cette ceinture forme un des principaux +caractères du costume des Maures militaires ; elle est soutenue par deux +bretelles qui servent à draper le _ihram_ de différentes manières, de +même que par l’éclat des couleurs elles en varient la simplicité. Le +sabre, de forme perpendiculaire, pareil à ceux du temps de la +chevalerie, était suspendu en bandoulière dans un fourreau en argent +massif, présent que le souverain est tenu de faire aux sous-officiers, +lorsqu’il les revêt de leurs fonctions. Pour donner une idée complète de +leur équipement, je ferai encore mention de bottines de peau rouge, +souples comme des bas et chaussées dans de larges pantoufles jaunes, et +enfin d’un petit tromblon dont l’orifice est évasé en forme de +trompette. Cette arme, lourde et gênante, remplaçait chez eux le fusil ; +ils la tenaient appuyée sur le pommeau de la selle, et elle s’y trouvait +attachée par un cordon de soie, de manière qu’elle pût y demeurer +suspendue après avoir été déchargée. + +Ces cavaliers, dont la mission était de nous escorter, nous engagèrent, +dès que nous eûmes descendu la montagne, à nous reposer auprès d’un +bouquet d’opuntia, pour attendre les principales autorités de Derne, qui +voulaient, dirent-ils, nous introduire convenablement dans la ville. +Bientôt arrivèrent en effet le lieutenant du bey, son _chiaous_, +l’écrivain en chef, le chargé d’affaires d’_Hammet-el-Gharbi_, et les +autres principaux habitants, que suivaient encore une infinité de +personnes de tout âge, attirées par le spectacle, nouveau pour elles, de +voir des Européens habillés à l’arabe, arrivant dans leur ville par le +désert. + +Nous nous mîmes aussitôt en marche, traversant de petites rues, ou, pour +mieux dire, des sentiers bordés de jardins et de maisons distribués +d’une manière irrégulière, mais agréable. Les portes et les fenêtres +étaient, la plupart, ornées de treilles dont le verdoyant feuillage +servait de voile aux jeunes femmes qui ne pouvaient, ainsi que les +hommes, satisfaire librement leur curiosité pour nous voir passer. Dès +que nous fûmes arrivés au centre de la ville, nous fûmes introduits dans +le château qu’occupait autrefois Mohammed-bey, fils du pacha de Tripoli, +et que l’on mit entièrement à ma disposition. Après cette bienveillante +réception, les officiers qui nous avaient accompagnés se retirèrent +successivement ; ils renvoyèrent au lendemain le soin de traiter, en +grand divan, des affaires qui m’attiraient dans leur contrée. Toutefois, +pour assurer momentanément notre tranquillité, ils firent publier à +haute voix, à la porte même du château, que la ville nous accordait +l’hospitalité, et que chacun devait nous respecter comme des hôtes bien +venus. Peu de temps après, des esclaves nous apportèrent toutes sortes +de rafraîchissements. Je fis placer une natte sur la plus haute terrasse +de notre nouveau domaine ; et, de ce point élevé, portant +alternativement mes regards sur la cime des monts de la Pentapole, au +pied desquels je me trouvais, et sur mes domestiques, qui, pleins de +joie, se félicitaient mutuellement de leur heureuse arrivée ; me +trouvant si près de l’objet de mes recherches, et jouissant à la fois du +contentement de mes compagnons de voyage, je me livrai un instant à de +douces rêveries. + +Si je ne m’étais imposé le devoir de ne jamais entretenir long-temps le +lecteur de ce qui m’est tout-à-fait personnel, je me plairais à insister +sur les émotions que l’on éprouve dans le passage des fatigues au repos, +des peines au plaisir. Ces émotions sont d’autant plus vives que la +durée en est très-courte, et que souvent, après avoir essuyé de longues +souffrances, on n’obtient pas toujours cette récompense fugitive qui les +fait sitôt oublier. De fortes considérations me porteraient d’ailleurs à +concentrer en moi-même de tels sentiments. Le public d’un livre de +voyage, dans une contrée classique, n’est point en majeure partie celui +d’un livre purement littéraire. Ce public, très-froid par sa nature, +insensible à ce qu’il appelle de vains récits, s’il ouvre un pareil +ouvrage, c’est pour y trouver des faits, et s’il s’intéresse au +voyageur, ce n’est point dans l’oisiveté du repos, il ne lui tient +compte que de son activité ; il le harcèle, afin qu’il explore sans +cesse. Chaque page, chaque ligne, doit offrir des résultats ; et ces +résultats sont de sèches énumérations de rocs et de rocailles, de +plantes et de ruines. Que si l’infortuné auteur, fatigué de cette longue +et pénible tâche, laisse apercevoir l’homme au milieu de ces froides +descriptions, ou s’il substitue le portrait de la nature vivante à +l’analyse de son squelette, alors son lecteur sévère tourne d’un air +dédaigneux ces pages oiseuses, et, s’il les rencontre trop souvent, il +laisse à jamais le livre, qui devient inutile pour lui, quand il +pourrait devenir intéressant pour les autres. Quelque rigoureux que +paraissent ces goûts, je ne prétends point les blâmer ; le sujet les +justifie, peut-être même les rend-il nécessaires. Toutefois, ne me +sentant point la force de me traîner constamment sur ces landes de +détails sans couleur et de descriptions sans vie, je quitterai +quelquefois la livrée de la science pour me rapprocher de la nature. Me +délasser de mes fatigues sera mon seul objet : il est donné à tout le +monde de coudre des faits et de balbutier l’érudition ; mais il faut de +vrais talents pour intéresser en suivant une autre route. + +Cependant, tout était préparé dans le château, pour recevoir +convenablement les autorités qui m’avaient prévenu de leur visite +officielle. Dans les petites villes de l’Orient, les moindres événements +occasionnent un grand appareil et des formes graves, auxquels un +voyageur doit se conformer, s’il veut réussir dans ses entreprises. +Autant l’Arabe du désert est simple dans ses mœurs, autant il fuit la +pompe des représentations, autant l’habitant des villes les recherche, +et paraît en être ébloui. Le premier, s’isolant dans les vastes +solitudes, agrandit, pour ainsi dire, son être avec elles ; et, régnant +en souverain dans sa tente, il accueillerait avec un sourire ironique +l’Européen qui étalerait à ses yeux le luxe vaniteux du costume, ou qui +établirait dans son camp la ridicule ostentation d’un divan. Le second, +au contraire, enchaîné dans les liens d’une demi-civilisation, et +habitué à humilier son front dans la servitude, se repaît du spectacle +des richesses, et paraît toujours prêt à combler d’égards celui qui en +porte les insignes. Ce fut en considération de ces raisons, que, +réfléchissant à l’influence que pouvaient avoir, sur la réussite de mes +projets, les résultats de la visite qu’on m’avait annoncée, j’essayai +d’étaler autour de moi les dehors pompeux d’un étranger recommandé par +le pacha d’Égypte. Le plus grand embarras était dans le petit nombre de +mes domestiques, et surtout dans leurs occupations habituelles, peu +propres à faire ressortir l’éclat d’un personnage de quelque importance. +Fort heureusement qu’ils secondèrent de tout leur pouvoir mes +intentions. Les deux Nubiens, armés de pied en cap, saisirent cette +occasion pour jouer le rôle de _chiaous_. Le cuisinier, ou pour mieux +dire le fac-totum de la caravane, Syrien d’un esprit très-borné, revêtit +l’habit de mamelouk, et prit, autant qu’il en était capable, le maintien +et le ton d’un drogman. Tandis que les deux chameliers _Fellahs_, +s’efforçant de dégrossir leurs manières rustiques, furent métamorphosés, +l’un en _seys_, palefrenier, et l’autre en _kafdji_, porteur de café. +Moi-même, quittant aussi mes habitudes du désert, je me parai d’un riche +costume, réservé pour les grandes occasions ; et assis sur un divan, +avec M. Müller, mon _oukhil_, lieutenant, nous attendîmes avec toute la +gravité orientale les autorités de la ville. + +Cette gênante représentation ne fut pas de longue durée. Le piétinement +des chevaux ne tarda point à nous annoncer la visite solennellement +attendue ; et, un instant après, les mêmes personnes qui nous avaient +introduits à Derne, vinrent successivement occuper les places dues à +leur rang. _Hadji-Hamedèh_, chargé de pouvoirs d’_Hammet-el-Gharbi_, +prit aussitôt la parole, et s’adressant aux personnes qui nous +entouraient, il leur raconta fort longuement que long-temps avant mon +arrivée, des lettres d’Alexandrie l’avaient informé de mes projets et de +l’intérêt qu’y prenait le pacha d’Égypte ; et que j’étais porteur d’une +lettre de ce prince, par laquelle il recommandait mes entreprises et ma +personne à la protection de leur souverain, _Iousouf_. Je confirmai, en +peu de paroles, le prolixe, mais très-officieux discours d’_Hadji- +Hamedèh_, et j’ajoutai que très-reconnaissant de l’hospitalité qu’on +m’avait si généreusement accordée, je ne voulais point en abuser. Je me +proposais, par conséquent, de me rendre sous peu de jours aux ruines de +_Grennah_, principal objet de mon voyage. C’était là, comme je m’en +doutais, le point le plus scabreux de la délibération, et je fus droit +au but sans autres précautions oratoires. Il n’en fut pas de même des +rusés diplomates qui m’entouraient : ils s’écrièrent tous à la fois, +qu’ils ne pouvaient consentir à mon départ. Le désert, me dirent-ils, +était si infesté de brigands, que je ne pouvais y pénétrer sans courir +les plus grands dangers. Les lettres dont j’étais porteur leur +imposaient l’obligation de veiller sur ma personne, et ils +s’acquitteraient scrupuleusement de ce devoir, à moins qu’ils n’en +fussent affranchis par des ordres spéciaux du pacha ou du bey. On +m’assura, d’ailleurs, que je jouirais de la plus grande tranquillité +dans la ville ; je pourrais même, si cela me convenait, en parcourir +librement les environs, accompagné d’une garde de sûreté. En un mot, il +eût été impossible d’employer de plus adroites circonlocutions pour +m’intimer leur intention formelle de ne point me laisser continuer mon +voyage avant d’y être engagés par des ordres supérieurs. + +Je m’attendais à ces difficultés ; _Mohammed-el-Gharbi_ me les avait +fait pressentir à Alexandrie. Aussi, loin d’essayer d’ébranler par de +vaines paroles une décision prise entre eux d’avance et d’un commun +accord, je m’empressai d’expédier un courrier à Tripoli, porteur de la +lettre du pacha d’Égypte, et des recommandations de MM. Drovetti et +Salt. Quarante mortels jours étaient cependant rigoureusement +nécessaires pour recevoir une réponse. L’idée de voir mes recherches +paralysées, durant ce long espace de temps, et celle plus affligeante +d’être réduit à habiter l’enceinte d’une ville, étaient bien +susceptibles d’alarmer mon imagination. Dans le trouble où me jeta la +perspective de cette désespérante inactivité, je formai d’abord mille +projets aussi peu sensés les uns que les autres ; et ce ne fut, comme il +arrive souvent, qu’après avoir bien extravagué, que j’eus recours à +l’expédient le plus simple. J’écrivis au bey de Ben-Ghazi, pour le prier +de me laisser parcourir, jusqu’à l’arrivée du firman de Tripoli, une +partie au moins des déserts soumis à son gouvernement. Rassuré par +l’espoir de réussir dans cette démarche, je profitai du peu de liberté +qui m’était accordée, pour faire de fréquentes promenades dans la ville +et ses environs. + + * * * * * + + +[Note 96 : Cette peuplade habitait la partie orientale de la Cyrénaïque, +depuis l’île _Aphrodisias_ jusqu’aux environs du _Catabathmus_ (HÉROD. +l. IV, 169).] + +[Note 97 : Id. ibid. 158.] + +[Note 98 : Id. ibid. 159. D’après M. Raoul-Rochette (Hist. crit. des +Colon. grecq., t. III, p. 263), _Irasa_ serait le lieu même où s’éleva +la ville de Cyrène, et l’opinion de ce savant archéologue paraît avoir +entraîné celles de Gatterer, d’Herman et autres ; mais cette opinion, +contraire au passage d’Hérodote que nous venons de citer, a d’ailleurs +été suffisamment combattue par Thrige (Hist. Cyren. p. 74, n. 58). Il +résulte aussi de ce passage d’Hérodote, qu’on ne peut séparer la +position d’_Irasa_ de celle de _Thesté_, et que cette fontaine ne doit +point être confondue avec celle de _Cyré_, comme nous le reconnaîtrons +encore plus tard par l’examen des lieux.] + +[Note 99 : Pyth. IX, v. 285.] + +[Note 100 : Edit. Gronovius, p. 111. Vers le commencement de ce chapitre +(p. 107), Scylax nomme la _Chersonesus magna_ de Ptolémée, _Chersonesus +Achitides_. Puisque cette Chersonèse est infailliblement la même qu’il +nomme _Antidum_, vers la fin du même chapitre, ainsi que l’a observé +Vossius (Id. ibid.), il me semble qu’au lieu de corriger, comme +Gronovius, _Achitides_ par _Azirites_ (In Scyl., pages 107, 108), on +pourrait lire, _Antides_, leçon qui s’accorderait avec la dénomination +donnée plus bas à la Chersonèse, et que ces deux commentateurs ont +laissée subsister sans lui substituer nulle autre interprétation.] + +[Note 101 : + + + Inde petit tumulos, exesasque undique rupes, + + Anthæi quæ regna vocat non vana vetustas (Phars. l. IV, v. 589-590). + + +Le nom d’_Anthée_, ou d’_Antide_, rappelle aussi le lac _Anthia_, +d’Étienne de Bysance (V. Anthia) ; et quoique ce lac paraisse d’abord +désigner le _Tritonis_, auprès duquel, suivant le scholiaste de Pindare +(à la pyth. IX, v. 185), aurait été située _Irasa_ ; néanmoins, comme +cette tradition est clairement réfutée par les passages cités d’Hérodote +et de Lucain, on pourrait faire correspondre l’_Anthia_ d’Étienne au +_Conchylium_ de Ptolémée, située au sud de la Chersonèse _Antide_. +J’avoue cependant que tous ces frais d’érudition seraient au moins fort +déplacés, et que mes raisonnements se réduiraient à autant de sophismes, +si, sur le sujet qui m’occupe, on s’en rapportait exclusivement à +Ptolémée et au Périple anonyme. Ils placent en effet, l’un _Axilis_, et +l’autre _Nazaris_, à l’occident de la Chersonèse, tandis que j’ai placé +_Aziris_ à l’orient, autorisé par les descriptions comparées d’Hérodote +et de Scylax. Plusieurs raisons m’ont porté à préférer, sur un fait qui +remonte à une haute antiquité, le témoignage des écrivains les plus +anciens, à celui des écrivains postérieurs. Puisqu’il est prouvé +qu’Hérodote a voyagé dans la Cyrénaïque, il n’aura point donné de faux +renseignements sur des lieux qu’il a dû visiter. Or, le fleuve que lui, +Salluste, et l’anonyme lui-même, s’accordent à placer à _Aziris_, ne +peut se retrouver que _vis-à-vis de Platée_, à l’orient de la +Chersonèse, et non point sur le plateau même, où je n’ai rien vu qui pût +en faire soupçonner l’ancienne existence. J’ajouterai encore que le port +_Azarium_, de Synésius (Epist. 4), se retrouve plus aisément à l’orient +de la Chersonèse, auprès du golfe de Bomba, qu’à l’occident, où la côte +devient en général peu abordable. Je me résume, car il en est temps, par +cette dernière observation : la position occidentale de l’_Axilis_, de +Ptolémée, ne proviendrait-elle point d’une transposition de nom en des +temps postérieurs à l’âge d’Hérodote ? Quant à _la rivière considérable_ +placée à _Nazaris_, indépendamment du _Paliurus_, par le Périple +anonyme, les compilations, témoin celle d’Étienne de Bysance, ne nous +offrent-elles point des preuves fréquentes de répétitions, et de la +réunion confuse de descriptions anciennes avec d’autres plus modernes ?] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE VI. + + Derne. + + +Cinq villages, séparés l’un de l’autre par de petites distances, et +placés irrégulièrement, les uns sur les premières ondulations de la +montagne, et les autres dans la plaine, forment collectivement la ville +de Derne ; mais chacun d’eux est distingué par une dénomination spéciale +qui en peint la situation propre ou relative. Le plus considérable, +entouré d’une muraille d’enceinte, est nommé par ces raisons _el- +Medinèh_, la capitale, ou bien _Beled-el-Sour_, la ville fortifiée. _El- +Magharah_, le village de la grotte[102], est à l’ouest et un peu au- +dessus du précédent. _El-Djébeli_, rapproché de la mer, doit son nom à +son état d’abandon bien plus qu’à sa situation isolée. Enfin, _Mansour- +el-Fokhâni_ et _Mansour-el-Tahatâni_, sont séparés des trois que je +viens de nommer par un vallon formant en hiver un torrent considérable. +Le premier, au sud de _Beled-el-Sour_, est situé sur la sommité de la +rive méridionale du vallon ; et le second, presque au niveau de la +plaine, se trouve par conséquent au-dessous du précédent, mais dans une +position plus orientale. C’est vis-à-vis de ce dernier village qu’est le +port de Derne, mauvaise petite rade dont le fond, sillonné par des +rescifs, et l’entrée très-ouverte, ne peuvent offrir qu’une station peu +sûre aux navires, qui n’y viennent mouiller en effet que rarement et +seulement en été. + +Les nombreuses excavations sépulcrales que l’on voit auprès de Derne et +dans ses environs, indiquent le gisement d’une ancienne ville, qui, si +je ne me trompe, devait occuper la position centrale des villages +actuels, et correspondre à _Beled-el-Sour_. Nul doute que cette ville ne +fût _Darnis_, ou _Dardanis_, que Ptolémée place à l’extrémité orientale +de la Cyrénaïque[103]. Elle ne fut probablement construite que dans une +époque postérieure à l’Autonomie de la Pentapole, puisque aucun des +auteurs de la haute antiquité, tels qu’Hérodote, Strabon, Scylax, ne l’a +connue. Le Périple anonyme désigne _Darnis_ sous le nom corrompu de +_Zarine_[104]. Mannert observe, il est vrai, que ce nom n’était peut- +être que celui de la plage[105] ; mais les fréquentes altérations que +nous avons déja remarquées dans ce stadiasme[106], portent à croire que +le nom de _Zarine_ doit aussi bien convenir à _Darnis_, que ceux que +nous avons cités convenaient aux lieux dont ils ne pouvaient désigner +seulement le port ou la plage. Quoi qu’il en soit, _Darnis_ se trouve +chez la plupart des géographes postérieurs à Ptolémée. L’itinéraire +d’Antonin[107], et Hiéroclès[108], en font mention ; Ammien-Marcellin la +met au nombre des villes les plus considérables de la Cyrénaïque[109]. +Nous voyons même _Darnis_ devenir la capitale de la Libye +inférieure[110] et conserver le rang de métropole dans les diverses +notices de la Géographie sacrée[111]. Les annales de l’église chrétienne +nous donnent le nom de ses évêques[112], de même que Synésius en fait +mention comme d’une ville épiscopale du premier rang[113]. + +Cependant le caractère des tombeaux de _Darnis_, indice infaillible dans +cette contrée du degré de splendeur de ses anciennes villes, prouve +qu’elle n’atteignit point, il s’en faut de beaucoup, un haut degré de +prospérité. Son importance fut relative à la décadence de la Pentapole ; +elle ne s’exerça que sur une contrée dévastée, et d’ailleurs en majeure +partie peu fertile ; elle naquit avec la nouvelle foi qui s’était +répandue en Orient. Et cette foi humble et modeste, comme l’Évangile son +type ; obscure et divisée, comme toutes les religions à leur première +phase, était loin encore d’orner à la fois et d’éclairer la terre. La +vérité chassait les dieux des âges antiques, et avec eux s’enfuyaient +les arts enfants de l’imagination et du poétique polythéisme. + +Il est donc vraisemblable que si _Darnis_ devint ville par sa +population, elle resta bourgade par ses édifices. C’est là, on peut +l’avancer, que l’Évangile, chassé à son tour de cette contrée par le +Coran, lutta long-temps avec lui et y conserva même des sectateurs sous +la domination des Musulmans. Un fait remarquable porte du moins à le +croire : une tribu d’Arabes-Mourabouts qui habite depuis un temps +immémorial la partie orientale des environs de Derne, est désignée +encore par le nom d’_Heit-Mariam_, maison de Marie ; et de plus, ces +Arabes passent, dans le pays, pour des descendants de Chrétiens. + +_Beled-el-Sour_ est, à proprement parler, aux villages qui l’entourent, +ce qu’une petite ville en Europe est à ses faubourgs. C’est là que +résident les autorités et tous les gens riches du canton ; c’est là que +sont les bazars, que se tiennent les marchés, et où viennent se réfugier +les caravanes de passage. On y voit deux châteaux, dont l’un, espèce de +grande masure ceinte d’un mur élevé, est le séjour du bey lorsqu’il +visite la ville, et l’autre, plus petit mais mieux construit, est celui +qu’on nous donna pour demeure. + +Sur une sommité qui domine la ville, on voit encore une forteresse +construite par les Américains (Voy. pl. VI). Ce n’est point ici le lieu +de parler de cette conquête éphémère qui eût changé les destinées de +toute la contrée, si elle avait été conçue sur un plan plus vaste. En +exposant ailleurs sa cause et sa durée, nous aurons l’occasion d’en +faire connaître les infructueux résultats. + +Il existe une légère différence entre les mœurs des habitants de _Beled- +el-Sour_ et des autres villages. Les premiers, livrés au commerce, sont +généralement casaniers et sédentaires ; les seconds, plus farouches et +plus pauvres, diffèrent peu des Bédouins : ils cultivent les champs des +environs, font fréquemment des voyages et osent même pénétrer dans les +forêts de Barcah, pour vendre des marchandises à leurs hôtes +récalcitrants. Mais tous sont indistinctement soumis _à la loi du sang_, +et se font de village à village, comme dans le désert de tribu à tribu, +des guerres d’autant plus durables que la cause s’en renouvelle sans +cesse, mais que l’on peut toutefois comparer à des fièvres qui ont de +courtes intermittences après de violents accès. + +Les maisons de Derne sont toutes construites en pierre ; celui qui vient +d’Égypte les trouve généralement bien bâties, et entretenues avec +propreté. Leurs entrées semblent même offrir une trace sensible du goût +des anciens habitants de la Pentapole. Elles sont presque toutes formées +de deux pilastres à chapiteaux imitant grossièrement le style dorique ; +la roche en est d’un calcaire très-blanc et très-friable ; ce qui en +facilite le travail et les détache agréablement du reste de l’enceinte. +Ces portes se trouvent souvent placées aux deux tiers de la hauteur de +la maison : un escalier saillant y conduit ; il est ordinairement +couvert de treilles qui, dans les chaleurs de l’été, permettent aux +habitants de goûter, sans sortir de chez eux, leur suprême bonheur, +celui de savourer le frais à l’ombre d’un bel arbuste, et d’en manger +nonchalamment le fruit. + +Dans le village central, presque toutes les maisons ont leur jardin clos +de murs ou d’une haie de nopals. On y trouve encore la vigne, formant +avec ses lianes flexibles et ses larges feuilles, d’agréables berceaux +et de fraîches allées. Les pêches, les grenades, les figues, les pommes, +les oranges, les olives, les mûres et les bananes ; et parmi les plantes +herbacées, les _melloukhièh_ et les _bammièh_ d’Égypte ; les tomates, +les pois, les fèves, les concombres et d’énormes citrouilles, croissent +pêle-mêle dans ces jardins. Au milieu de ces productions, dont la +plupart sont communes à la Provence, je me serais cru dans ma patrie, si +le palmier du désert, élevant son dôme solitaire au-dessus des arbres de +mon pays, ne m’eût aussitôt rappelé que j’étais en Libye. + +Deux sources abondantes, que Della-Cella nomme si plaisamment des +prunelles[114], jaillissent des flancs exhaussés du vallon de Derne, et, +chacune côtoyant une de ses rives, elles se trouvent partagées entre les +différents villages dont elles arrosent en été les jardins. A ces +avantages accordés par la nature, les habitants joignent une activité +remarquable chez des Orientaux. + +Les rives du vallon sont généralement abruptes et rocailleuses ; +néanmoins, partout où l’on y trouve un peu de terre, elle est étayée par +des murs ; ce qui forme autant de petits champs couverts d’arbres +fruitiers, s’élevant les uns au-dessus des autres. De gros rochers +s’avancent parfois des deux rives ; ces masses énormes se dérobent à +l’industrie des agriculteurs ; mais s’ils interrompent la continuation +de leurs champs, c’est pour les embellir : du sein de leurs +anfractuosités humides, on voit sortir des touffes de figuiers sauvages, +d’oliviers et de caroubiers, d’où s’élancent encore les tiges isolées de +palmiers dont les cimes, semblables à de grands panaches, flottent sur +ces bosquets aériens, et contrastent avec eux de forme, de couleur et de +direction. + +Au-dessous, le lit du torrent est en plusieurs endroits totalement +couvert d’un épais taillis de nérium ; les belles et grandes corolles de +cet arbuste se trouvent comme froissées au milieu des branches errantes +des ronces épineuses. Des filets d’eau se détachent çà et là des +ruisseaux qui longent les rives du vallon aux deux tiers de leur +hauteur, et forment d’étage en étage, ou de rocher en rocher, de petites +cascades qui joignent leur bruit harmonieux à l’aspect pittoresque du +tableau. + +Puisque ces lieux, ornés par la nature seule, sont attrayants ; de +quelles graces ne seraient-ils point doués, quelles ressources ne +présenteraient-ils point s’ils étaient au pouvoir d’Européens ? +L’industrie des habitants actuels est louable sans doute ; mais c’est +toujours de l’industrie musulmane. Les Américains, durant leur séjour à +Derne, profitèrent des chutes d’eau dans ce vallon pour y établir un +moulin. Il est peu de machines hydrauliques moins compliquées ; +néanmoins le génie des habitants se borne à entretenir celle-ci en +activité, sans chercher à l’imiter et à la multiplier dans le canton. Il +en est de même d’un aqueduc construit récemment par les ordres +d’_Hammet-el-Gharbi_, sur le ravin _el-Brouès_ qui interrompait la +circulation du ruisseau _Bou-Mansour_ (Voy. pl. VIII). Les Dernois +n’auraient jamais été capables de créer cette merveille, et il a fallu +même employer à son exécution des ouvriers étrangers. + +La population de Derne est composée d’Alexandrins, de Barbaresques, et +de quelques familles du Fezzan qui sont venues s’établir dans cette +ville depuis la conquête de leur pays par le pacha de Tripoli. On y +trouve aussi des Juifs, ce qui n’est point extraordinaire, puisqu’on en +trouve partout ; mais, selon les villes qu’ils habitent en Orient, ils +sont plus ou moins heureux, plus ou moins avilis. On n’est point surpris +d’en voir un si grand nombre au Caire. Ils y ont un quartier séparé, +fort obscur et fort sale, il faut l’avouer : mais ce quartier, très- +étendu, forme du moins une peuplade à part ; ces dehors de misère +cachent des maisons commodes où l’industrieux _Saraf_[115] quitte, le +soir, ses vêtements de couleur obscure et revêt d’éclatants habits. +Rentré au milieu des siens, il se retrouve dans Israël, et dans +l’intimité de ses amis, dans les caresses de sa famille ; il se +dédommage de la contrainte et du mépris qu’il a subis durant la journée. +Mais comment des Juifs peuvent-ils habiter ces petites villes où ils +sont d’autant plus maltraités, qu’ils sont plus isolés ; où ils endurent +de plus grands affronts que les premiers, sans jouir du plus faible de +leurs dédommagements ? On les insulte, et ils se taisent ; _on leur +crache au visage_, et ils baissent les yeux ! J’en témoignai un jour +vivement mon indignation à _Hadji-Hamedèh_, et je lui demandai +ironiquement pourquoi des hommes traités plus inhumainement que des +bêtes ne désertaient point ce pays ? « Ils y sont nés, me répondit-il +froidement, et ils y restent. » Je conçois que l’amour du pays natal +puisse rendre habitables les sables du désert ; l’homme s’y trouve +soumis à toutes sortes de privations ; il lutte de patience et de +sobriété avec le plus patient et le plus sobre des animaux ; mais il y +jouit de l’indépendance. Ornée de ce don ineffable, sa hutte modeste, +brûlée par le soleil et entourée de solitudes silencieuses, vaut bien un +palais, des berceaux de verdure, et des ruisseaux limpides +qu’entourerait aussi le silence, mais le silence de la crainte. Quelle +est donc la puissance qui peut attacher des êtres dégradés auprès de +leurs vils tyrans ? Quel charme peut leur faire aimer le sol où ils sont +nés, il est vrai, mais où ils traînent leur ignominie ? L’amour de l’or, +me répondra cet autre : ils trompent ceux qui les méprisent ; ils sont +couverts de haillons, mais ils cachent des trésors ; ils sont avilis, +méprisés, mais ils sont riches. Étouffons, il le faut, la foule de +réflexions affligeantes qui naissent d’un pareil sujet, et continuons +notre récit. + +Deux villages de Derne, _El-Djébeli_ et _Mansour-el-Fokhâni_, sont +construits auprès ou immédiatement au-dessus d’anciennes grottes +sépulcrales. Cette contradiction dans les mœurs de Musulmans vient de la +grande utilité que leur ont offerte dans cette contrée pluvieuse les +excavations dans la roche. Ainsi, sans trop s’inquiéter si ces +excavations contenaient autrefois des cadavres d’infidèles, ils en ont +profité pour en faire les greniers de leurs maisons, ou les ateliers de +leurs modestes manufactures. Cet usage provient aussi de ce que ces +grottes ne leur ont point présenté de ces nombreuses subdivisions, ni de +ces anfractuosités ténébreuses où ces hommes-enfants croient entendre +des voix magiques et voir des spectres épouvantables qui leur en +interdisent l’accès. + +En effet, aucune de ces grottes n’est subdivisée en plus de trois +pièces, et la plupart n’en forment qu’une seule. Elles reçoivent toutes +la lumière par une entrée carrée placée horizontalement, qui en éclaire +toutes les parties. Comme objets d’art, elles n’offrent rien de +remarquable : à l’extérieur de même qu’à l’intérieur, elles sont +dépourvues d’inscriptions et de toute espèce d’ornement. En général, +elles sont même d’un travail grossier ; on remarque dans toutes, à leurs +parois, des excavations cintrées destinées à servir de sarcophage. + +Les habitants de _Djébeli_ construisirent leurs maisons de manière que +ces grottes se trouvassent dans l’enceinte. Ils y déposaient le fruit de +leurs récoltes. Le ciel pluvieux de la contrée et le système +d’architecture orientale donnaient à cet usage un effet inverse de celui +que nous avons en Europe : chez eux la cave servait de grenier. Ce +village est maintenant presque entièrement abandonné ; la peste qui s’y +est une fois introduite, et les dissensions des habitants, en sont la +cause. Les grottes de _Mansour-el-Fokhâni_ sont creusées dans le flanc +de la montagne, dont la roche est tantôt nue et tantôt couverte de tapis +de verdure. Les plus grandes ont été converties en ateliers, composés +d’un ou de plusieurs métiers de tisserand parfaitement semblables à ceux +des hameaux de la Provence. Leur situation, qui domine le vallon et les +autres villages de Derne, en rend le coup-d’œil très-animé. J’y faisais +de fréquentes promenades ; je me plaisais à m’arrêter devant ces +ateliers ; j’y voyais les deux sexes s’occuper indistinctement à ourdir +la laine ou le chanvre. Les jeunes gens étaient toujours assis les uns +vis-à-vis des autres ; ils s’animaient mutuellement au travail par des +chants ; je surprenais parfois leurs regards d’intelligence ; et tandis +que la navette parcourait rapidement le tissu, les échos répétaient au +loin leurs chants sauvages, mais agréables en tous lieux, lorsque dans +les premiers âges de la vie ils peignent l’amour ou l’espérance. + +On voit encore, aux environs de Derne, d’autres excavations à peu près +semblables aux précédentes. De ce nombre il faut toutefois excepter +celles que l’on trouve à dix minutes environ à l’est de la ville. +Celles-ci, nommées _Kennissièh_ (les églises), sont situées au sommet +des rochers escarpés qui bordent cette partie du littoral, et contre +lesquels viennent se briser les flots de la mer. Les anciens y avaient +pratiqué des escaliers ; on les retrouve encore par intervalles ; mais +l’eau qui suinte des fentes de la roche, la tapisse de longues bandes +d’hépatique et de mousse qui en rendent l’accès glissant et même +dangereux. Des touffes de plantes ligneuses aident toutefois à franchir +ce passage, et l’on arrive sur une petite esplanade semi-circulaire +autour de laquelle règne un banc peu élevé, destiné à servir de repos +aux familles de _Darnis_, qui venaient acquitter dans ce lieu leurs +devoirs funèbres. Ce long banc est interrompu par l’entrée des grottes +(Voy. pl. VII) ; il ne contourne que l’intérieur de la plus grande, +ancien sanctuaire changé par la suite en chapelle chrétienne. Quant aux +autres, elles furent toutes des tombeaux ; l’irrégularité de leur +situation et l’inégalité de la roche en rendent l’aspect pittoresque. On +y voit des voûtes et des niches de toute forme et de toute dimension, +depuis le plein cintre romain jusqu’à l’ogive parfaite du moyen âge. Là, +comme dans le reste de la Pentapole, on voit les travaux du +christianisme entés sur ceux de l’idolâtrie. Des lampes funéraires +furent placées par des Chrétiens sur les tombeaux des Grecs et des +Romains. Le même cercueil servit à plusieurs générations ; la même +enceinte retentit de langues diverses exprimant des religions +différentes : et cependant les prières furent toujours les mêmes, les +symboles seuls en étaient changés. + +Mais ces voûtes, autrefois sombres et lugubres, maintenant crevassées +par le temps, sont la plupart éclairées du soleil. Les hommes des divers +âges ont disparu ; leurs ossements mêmes sont devenus la proie des +vents. La nature a chassé de ces lieux toute image de deuil : elle a +placé des guirlandes de vertes capillaires là où étaient suspendus les +crêpes funèbres ; elle a tapissé de mousse la pierre usée par la +prière ; elle a couvert les parois de la roche de belles grappes de +plantes saxatiles sans cesse agitées par les brises marines. L’oiseau +voyageur, fatigué de sa longue course, vient se reposer sur leurs +rameaux fleuris, et salue la terre par ses chants d’allégresse. Ainsi, +rien ne troublerait désormais cette aimable solitude, rien n’y +rappellerait sa primitive destination, si le bruit sourd des vagues +irritées et la clameur des orages, pénétrant parfois dans ces caveaux, +ne leur rendaient les voix lamentables et les anciens gémissements. + + * * * * * + + +[Note 102 : Ainsi nommé à cause d’un ancien puits qui se trouve au +milieu du village.] + +[Note 103 : Voyez Description de la Marmarique, page 55.] + +[Note 104 : IRIART. v. 1, p. 486. L’anonyme place _Zarine_ à deux cent +cinquante stades de la Chersonèse ; cette distance, de beaucoup trop +courte, porterait à récuser l’identité de situation entre _Zarine_ et +_Darnis_, si toutes les positions qui suivent à l’ouest dans ce +stadiasme, ne correspondaient tant avec les documents anciens qu’avec +les observations modernes.] + +[Note 105 : Géogra. des Grecs et des Romains, t. X, part. II, p. 78.] + +[Note 106 : _Posirion_ pour _Taposiris_ ; _Nazaris_ pour _Aziris_, etc.] + +[Note 107 : Ed. WESSELING, p. 68.] + +[Note 108 : Id. ibid. p. 734.] + +[Note 109 : L. XII, 16.] + +[Note 110 : WESSELING, in Hierocl. pag. 734. Cependant, suivant +Hiéroclès, cette métropole était _Parætonium_ (Ibid.).] + +[Note 111 : Geogra. sacra, p. 56, 184.] + +[Note 112 : Oriens Christ. t. II, p. 631.] + +[Note 113 : Epist. 67.] + +[Note 114 : La cause de la méprise de ce voyageur vient de ce qu’en +arabe le mot _ain_ signifie également œil et source (Voyez GOLIUS).] + +[Note 115 : Changeur.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE VII. + + Départ de Derne. — _Hydrax_ et _Palæbisca_. — Vallon _Betkaât_. — +Château de _Maârah_. — _Massakhit_. — Ville pétrifiée. — _Zephirium_. — + _Aphrodisias_. — Temple de Vénus. — Bains. + + +Vingt jours s’étaient écoulés depuis que je languissais dans une +inactivité forcée, lorsque enfin une lettre de Ben-Ghazi vint me rendre +à la liberté. Grace aux pressantes démarches du vice-consul anglais M. +Rossoni, le gouverneur _Moukhni_ me permit de visiter la partie de la +province comprise entre Derne et _Grennah_, m’enjoignant toutefois de ne +point franchir ces limites avant l’arrivée d’un firman de Tripoli. Il +m’envoya en même temps plusieurs lettres pour les principaux chefs des +tribus arabes, et donna ordre à son premier écrivain, _Hadji-Abd-el- +Azis_, de m’accompagner, afin de me garantir, autant qu’il serait +possible, des dangers auxquels je voulais, disait-il, si aveuglément +m’exposer. + +La joie que me causa cette nouvelle fut néanmoins troublée par l’état +peu rassurant de la santé de M. Müller. Sa maladie, au lieu de se +calmer, avait empiré à un tel point qu’elle le rendait absolument +incapable de supporter de nouvelles fatigues. Quelque peine qu’il m’en +coûtât, je me vis forcé de le quitter. _Hadji Hamedèh_ se chargea de +veiller à son rétablissement ; le plus fidèle de mes Nubiens resta +auprès de lui pour le soigner ; et je rentrai dans le désert. + +Si la contrainte et les précautions auxquelles un Européen est soumis +dans les petites villes de l’Orient, lui en rendent le séjour +désagréable lorsqu’il est volontaire, que l’on juge de l’anxiété +qu’elles doivent produire sur son esprit, lorsque ce séjour est forcé. +Aussi, dès qu’il en est affranchi, dès qu’il a pu rentrer dans les +solitudes, il se sent comme débarrassé de lourdes chaînes : il a quitté +la gênante livrée des villes, et repris le manteau du désert ; monté sur +la jument docile ou sur le fougueux dromadaire, il éprouve le besoin de +se répandre dans l’espace ; il respire avec volupté cet air du désert, +cet air de liberté qui change en idée de sécurité et de plaisir la +frayeur que sans lui son immensité ferait naître. + +Cependant les lieux où je me trouvais n’étaient rien moins +qu’effrayants, et leur aspect ne pouvait qu’ajouter au plaisir de +recommencer mes promenades aventureuses. La partie du plateau qui +s’étend au-dessus de Derne, quoique en général dépourvue de haute +végétation, est agréablement ondulée de vallées vers le nord, et devient +toutefois moins fertile vers le sud. + +Les ruines que j’y aperçus sont peu remarquables par elles-mêmes ; mais +les souvenirs qu’elles m’occasionnèrent ne sont point sans intérêt. Au +sud, et à trois heures de Derne, je rencontrai d’abord une petite +construction isolée ; cet édifice est moderne, il est la demeure d’un +santon. Après avoir suivi encore cette direction pendant quatre heures, +j’entrai dans un enfoncement peu sensible que décrit la plaine vers +l’ouest sur un espace de deux heures et demie. A son extrémité, je vis +un grand château, grossièrement construit avec des matériaux plus +anciens, et à une heure plus au nord les vestiges d’un bourg antique. +Quelques mesquins rejetons d’oliviers, épars çà et là aux environs du +château, lui ont fait donner le nom de _Zeitoun_ ; de même que des +bouquets de figuiers ont fait donner celui de _Kouroumous_ aux ruines du +village. + +Dans l’un et l’autre lieu, on trouve les restes défigurés de plusieurs +tombeaux antiques (V. pl. IX, 1 et 2). Il serait superflu d’entrer à +leur sujet dans une minutieuse description ; nous aurons plus d’une fois +l’occasion de nous arrêter devant ces innombrables mausolées qui +couvrent la Pentapole, et dont l’étonnante conservation nous présentera +l’image du deuil survivant presque seule dans cette contrée aux +témoignages de son ancienne splendeur. D’autres objets attirent +maintenant notre attention. + +A cinq heures plus vers l’ouest de ces lieux, sont les vestiges d’un +autre village avec une tour antique, qui fut pendant long-temps la +résidence d’un chef arabe, d’où elle a pris le nom de _Bou-Hassan_ (V. +pl. IX, 3). Ces nouvelles ruines n’ont rien de plus remarquable, et je +n’en fais mention dans le moment, qu’à cause de leur position qui les +rattache, selon mes conjectures, aux premières plus intéressantes. + +Ces deux bourgs se trouvent sur les confins des terres réellement +fertiles, puisqu’à quelque distance dans le sud on ne voit plus d’autre +végétation qu’une espèce d’arthémise ligneuse, et quelques arbustes +clair-semés dans les bas-fonds. Cette situation rappelle celle +d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_, villages placés par Synésius aux confins +de la Libye aride[116] ; dans l’intérieur de la Cyrénaïque, suivant +Ptolémée[117] ; et faisant partie de la Libye Pentapole, d’après la +Géographie sacrée[118]. + +Cependant on ne pourrait émettre sur ce sujet que des conjectures très- +vagues, si l’évêque de Ptolémaïs ne nous avait laissé des renseignements +plus positifs. Il nous apprend que _Palæbisca_ et _Hydrax_ dépendaient +de l’église d’_Erythra_[119], ville située aux bords de la mer, et dont +nous parlerons dans la suite. Quoique la dépendance religieuse paraisse +avoir entraîné, à cette époque, la possession des terrains +environnants[120], néanmoins celle d’un lieu voisin d’_Hydrax_ devint un +grave sujet de contestation entre les évêques d’_Erythra_ et de +_Darnis_. Synésius, appelé pour juger ce différend, décrit le lieu qui +en était l’objet, comme couvert de vignes et d’oliviers, et muni +autrefois d’un fort château, abattu par un tremblement de terre, et dont +on avait ensuite redressé une partie des murailles[121]. Ce château, +ajoute-t-il, était situé dans un endroit spacieux, et il était plus +rapproché de _Darnis_ que d’_Erythra_[122] ; puisque cette proximité, +évidemment reconnue, fut cause qu’il fut adjugé avec ses dépendances, à +Dioscure, évêque de _Darnis_[123]. + +D’après cette description, transmise par un témoin irrécusable, +description qui s’accorde parfaitement avec les ruines et les restes de +culture que j’ai fait remarquer à _Zeitoun_, la position d’_Hydrax_ ne +saurait être aussi méridionale qu’elle l’est dans plusieurs cartes[124]. +On chercherait vainement, en pénétrant davantage dans l’intérieur des +terres, des lieux propres à l’olivier, à moins que la même cause ne +produisît les mêmes effets, ainsi qu’à Ammon. De plus, dans l’endroit +que je viens de décrire, cet arbre avait besoin d’être entretenu par la +culture. Il ne se trouve point là sur son véritable sol indigène ; +abandonné à lui-même, il ne présente plus que des troncs sans feuillage +et de frêles rejetons. Cette circonstance n’a point échappé à l’esprit +simple et par cela même souvent observateur des Arabes : le nom qu’ils +ont donné à ce lieu, indique leur surprise d’y trouver les restes d’une +végétation qui lui est presque étrangère. + +Les ruines de _Bou-Hassan_ sont à l’entrée du vallon _Harden_, qui, +d’abord spacieux, se rétrécit ensuite insensiblement, et forme enfin une +gorge tellement étroite, qu’elle ressemble à un profond sillon creusé +dans la montagne ; à ce point le vallon quitte sa première dénomination, +et prend celle de _Betkaât_. + +Le désir de connaître dans toutes ses parties la contrée que je +visitais, m’engagea à pénétrer dans la gorge de _Betkaât_, malgré les +vives instances d’_Abd-el-Azis_, qui s’efforçait de m’en détourner. Je +commençai alors à soupçonner le caractère faible de ce vieillard, et, +pour en prévenir les dangereuses conséquences, je persistai dans mon +dessein. L’axe général de ce vallon est du nord au sud ; mais il décrit +une infinité de contours qui en varient l’aspect et produisent les +contrastes les plus inattendus. Ses rives très-exhaussées, tantôt +resserrées et couvertes d’un bois épais, et tantôt s’élargissant de +chaque côté en demi-cercle, forment tour-à-tour de sombres défilés +impénétrables à la lumière, et de riants amphithéâtres couverts de +riches prairies. + +Notre marche fut souvent interrompue par des visites d’Arabes qui +sortaient de leurs tentes cachées comme des tanières dans les réduits +les plus obscurs. C’était là le motif de la prévoyante sollicitude +d’_Abd-el-Azis_ : il fallait à chaque instant décliner nos noms et nos +projets ; et le craintif représentant du bey, loin de faire valoir ses +titres avec hauteur, mettait au contraire dans ses réponses la politesse +la plus affectueuse. Aussi, dès ce jour, il me répéta souvent qu’il +aimait le grand air et les plaines, parce que les réduits cachés et les +forêts nuisaient à sa santé. + +Nous commençons ici à entrevoir le système des Cyrénéens dans la défense +de leur contrée : les deux rives de _Betkaât_ étaient autrefois +couvertes par intervalles de postes fortifiés, d’où l’on veillait au +repos de ses habitants. La mieux conservée de ces ruines se trouve sur +le point le plus élevé et aux deux tiers de l’étendue du vallon : elle +consiste en deux bâtisses carrées, construites sur un rocher escarpé, où +l’on gravit avec peine. Immédiatement au-dessous des ruines sont deux +excavations dans le roc, entièrement comblées ; deux énormes dalles +servaient à fermer hermétiquement chaque entrée, placée horizontalement. +Ces excavations se trouvent fréquemment dans la Pentapole sous des +ruines semblables à celles-ci, qu’elles soient sur des hauteurs ou dans +la plaine ; mais cette différence dans leur situation en rendait aussi +diverse la destination. Ces souterrains nous présenteront, en effet, +tantôt de vastes magasins ou de profonds réservoirs, et tantôt +d’étroites galeries pour faciliter les sorties des assiégés. D’autres +fois ils formeront de petits sanctuaires : de grandes niches, et de +larges entrées ornées de pilastres, en seront la preuve. D’autres fois +encore, en les voyant disposés en galerie autour du château, nous y +reconnaîtrons de petites nécropolis où l’on déposait peut-être les +restes de ceux qui avaient défendu leur patrie contre les attaques des +Barbares. Des indices certains nous guideront dans ces diverses +destinations. Leur examen réfléchi pourra jeter quelque lumière sur les +usages des anciens peuples de cette contrée. Nous étudierons moins la +Pentapole en parcourant la surface du sol, qu’en nous enfonçant dans les +entrailles de la terre : les Barbares qui ont détruit les édifices n’ont +pu faire écrouler les montagnes ; les villes et les temples ont disparu, +mais les souterrains existent encore. + +Non loin des grottes de _Betkaât_, jaillit une belle source ; ses eaux +sortent en bouillonnant du flanc du rocher, et, selon les obstacles +qu’elles rencontrent dans leur course, elles se ramifient en plusieurs +ruisseaux qui prennent des directions différentes, répandent partout la +fertilité, et ajoutent beaucoup aux charmes que présente la sommité +pittoresque de _Betkaât_. De ce point élevé, la vue s’étend fort loin, +et l’on pouvait apercevoir de tout côté l’arrivée des hordes ennemies. +Cette réflexion me suggéra à l’instant une foule de pensées. Un pâtre, +placé à côté de moi, m’indiquait les ruines que je désirais visiter : au +nord je voyais, me disait-il, la belle vallée _de la Coupole_ ; vers +l’est, la colline _des Souterrains_ ; un point noir dans l’horizon +annonçait le temple _des Fruits_ ; et plus loin encore était la ville +_des Statues_. Mon esprit, tantôt attentif à ces récits et tantôt +recueilli en lui-même, se porta involontairement à cette époque où les +anciens possesseurs de la contrée veillaient, du lieu même où je me +trouvais, à l’arrivée des hordes africaines, et les repoussaient ensuite +dans les déserts. Combien les temps étaient changés ! Un descendant de +ces peuplades, sauvage comme elles, m’indiquait maintenant en noms +défigurés les vestiges des villes où régnèrent jadis les souverains de +la Pentapole. Ces tours qui firent trembler ses ancêtres, maintenant +écroulées, le Libyen les foulait avec dédain ; il en méconnaissait +jusqu’à l’antique usage : et tandis que ses troupeaux paissaient l’herbe +qui croît sur leurs débris ; tandis que ses tentes couvraient les +plaines et les vallées ; assis sur ces murs autrefois redoutables, +paisible, il chantait ses guerres sanglantes ou ses sauvages amours. + +Préoccupé par ces idées, je descendis lentement le rocher de _Betkaât_, +et m’enfonçai de nouveau dans les sinuosités du vallon. De mêmes objets +ne produisirent plus sur moi de mêmes impressions : de nouvelles ruines, +de nouveaux sites frappèrent mes regards sans les arrêter ; et nous +quittâmes enfin ces sombres défilés, pour entrer dans la spacieuse +vallée de _Koubbèh_. + +Des vestiges de belles fondations me firent soupçonner que je +m’approchais d’un canton des plus intéressants de l’ancienne Pentapole. +Mais avant de pénétrer davantage dans l’ouest, entrons dans une nouvelle +vallée qui fait suite à celle de _Koubbèh_, et contourne brusquement +vers l’est jusqu’à Derne. L’ordre de mes récits me paraît préférable à +celui de mon itinéraire. + +Cette nouvelle vallée prend d’abord le nom de _Tarakenet_. Moins étroite +que celle de _Betkaât_, mais plus boisée encore, elle est, pour ainsi +dire, encombrée d’une végétation tellement active, qu’elle couvre +entièrement la pente des collines, se presse dans le fond de la vallée, +et ne permet de la traverser, qu’en se frayant un passage à travers un +épais taillis d’arbres et d’arbustes. En la parcourant, on aperçoit sur +une des sommités qui la dominent un autre poste fortifié. De telles +ruines sur de pareilles situations sont si fréquentes dans ces +montagnes, que désormais il me suffira de les nommer en passant ; je +n’entrerai dans quelques détails à leur sujet que lorsqu’elles me +présenteront des caractères particuliers. De ce nombre est le château de +_Maârah_, situé sur la rive septentrionale de la vallée de ce nom, +prolongement oriental de celle de _Tarakenet_. + +Ce château construit sur un rocher nu, auprès d’un ancien bourg, forme +un grand carré ayant de chaque côté vingt mètres de longueur. Dans +l’intérieur, on ne peut plus reconnaître que les fondations de quatre +pièces qui communiquaient entre elles par de petites voûtes encore +debout. Cet édifice, par la petite dimension des assises, et surtout par +le ciment qui les joint, m’a paru appartenir aux Sarrasins ; mais un +large fossé qui l’entoure de trois côtés, est incontestablement +antérieur au château, et porterait à croire que la construction actuelle +fut élevée sur l’emplacement d’un monument plus ancien. Le fossé de +circonvallation est entièrement creusé dans le roc, et contient dans les +parois opposées aux murs du château un grand nombre de grottes +sépulcrales, formant une galerie souterraine. Les Arabes ont changé ces +grottes en ateliers, si l’on peut toutefois donner ce nom à des pieux +fixés dans les fentes des rochers, où sont attachés des fils de laine +que l’on croise avec assez d’adresse pour en faire des _ihrams_. + +C’est un spectacle curieux et riche en réflexions que celui des ateliers +de _Maârah_ ! Ce n’est point sans surprise que l’on voit à l’entrée de +ces antiques sépultures, au lieu d’instruments de fossoyeurs, des fusils +armés de baïonnettes ; que l’on entend dans ces cavernes, autrefois +consacrées à la douleur et au silence, les bruyants éclats d’une gaîté +sauvage. On n’est pas moins frappé de voir les Arabes poser leur +nourriture journalière au fond même des sarcophages ; de voir de petits +êtres à peine entrés dans la vie, des enfants à la mamelle, s’ébattre +tout nus dans des cuves monolithes où l’on purifiait les cadavres avant +qu’ils fussent placés dans les tombeaux. Mais on ne peut surtout se +défendre d’une impression pénible à l’aspect d’ossements antiques qui, +exhumés des cercueils après plusieurs siècles de repos, servent +aujourd’hui de navettes pour de grossiers tissus ! Ces rapprochements +d’époques, ces bouleversements d’usages, produisent des contrastes +bizarres qui arrêtent le voyageur pensif et disposent son ame à la +rêverie. + +En quittant _Maârah_, si l’on se dirige droit à l’ouest, on rencontre +d’abord un nouveau château sarrasin, _el-Harami_[125] ; son nom indique +assez à quelle sorte de gens il sert de repaire, et l’on n’est point +tenté de s’y arrêter long-temps. Non loin de ce château, on trouve +encore les vestiges d’un ancien village, _Kasch-Moursek_ ; et enfin, +après six heures de marche de _Maârah_, on arrive à _Massakhit_, ruines +d’un bourg plus considérable. C’est là que je voulais d’abord conduire +le lecteur avant notre rapide excursion au château des troglodytes. + +La situation de _Massakhit_, la ville des statues, peut donner d’avance +une légère idée de celle de la métropole, de l’antique Cyrène. La +sommité septentrionale du plateau se trouve en cet endroit taillée à pic +dans une profondeur de vingt à trente pieds, et forme une espèce de +falaise creusée de toutes parts en tombeaux. Ce long mur sépulcral +servait de soubassement à l’ancienne ville dont les débris sont épars çà +et là, et n’offrent d’autre monument reconnaissable qu’un château +appartenant à l’époque romaine. Cependant les fragments de marbre et de +statues que l’on y trouve, et surtout le grand nombre d’anciens +tombeaux, indiquent suffisamment que cette petite ville dut être +florissante dans l’antiquité ; mais continuons maintenant l’examen des +vestiges qu’elle nous offre dans sa destruction. Ici, comme ailleurs, +les excavations dans le roc, par leur conservation, attirent d’abord +notre attention. Celles de _Massakhit_ sont remarquables par la +prodigieuse quantité de niches que l’on voit sur leurs entrées, et même +sur les masses brutes du rocher. Cette singularité frappera le lecteur, +s’il jette les yeux sur la planche à laquelle je le renvoie (Voyez pl. +XII). Il y verra une façade dorique bizarrement bariolée de niches +grandes ou petites, elliptiques ou carrées, réunies ou isolées. Il en +verra au sommet et à la base, dans les métopes et les entre- +colonnements. Nul doute que ces singulières décorations, ou pour mieux +dire, ces dégradations barbares, n’appartiennent au moyen âge, à ces +premiers Chrétiens qui multipliaient partout les symboles d’une religion +naissante. Les plus spacieuses de ces grottes paraissent avoir été +changées à cette époque en chapelles ; et les autres, offrant dans leurs +détails plusieurs points d’analogie avec les catacombes égyptiennes, +continuèrent de servir de tombeaux. Des statues et des lampes funéraires +furent sans doute placées dans ces trous de diverse grandeur, creusés +par la piété ou par les regrets des familles désolées. Par la suite, les +images des saints et des saintes confondues dans les champs avec les +restes mutilés des dieux du paganisme, contribuèrent ensemble à +accréditer chez les Arabes et chez quelques Européens non moins crédules +la singulière tradition d’une ville pétrifiée. Quoique ce soit anticiper +sur les résultats d’observations ultérieures, néanmoins, puisqu’une +erreur notoire ne saurait être assez tôt réfutée, je vais en développer +la cause, sauf à indiquer dans la suite les autres lieux qui ont +contribué à m’en fournir les moyens. + +M. Lemaire n’est point le premier qui ait répandu en Europe la tradition +d’une ville pétrifiée. Yakouti avait dit, dès le quinzième siècle de +notre ère, qu’il existait à l’orient du Nil une grande ville ancienne, +_Ensana_, dont les habitants avaient été changés en pierre, et +conservaient les différentes attitudes dans lesquelles ils avaient été +surpris lors de leur subite métamorphose[126]. D’autres historiens +orientaux ont fait des contes pareils sur les environs de Cyrène ; et +des savants, ne pouvant avec raison y ajouter foi, leur ont cherché une +interprétation malheureusement peu vraisemblable[127]. Ils ont attribué +la cause de ces récits aux stalactites et aux diverses pétrifications +que l’on trouve, il est vrai, dans les excavations de Cyrène, et dans le +reste de la Pentapole, mais dont le petit volume et la configuration +toujours cylindrique ne pouvaient produire un effet aussi merveilleux +sur l’imagination des Arabes, quelque facile qu’elle soit à céder aux +illusions. Shaw paraît avoir copié littéralement le récit d’Yakouti ; +mais il place, d’après un ouï-dire, sans toutefois y croire, la +prétendue ville pétrifiée à _Ras-sem_[128], station que l’on trouve au +milieu des sables, entre Ben-Ghazi et Audjelah, et que j’ai visitée. +Enfin le P. Godefroi et autres missionnaires prolongent la situation de +cette ville à vingt journées au sud de Ben-Ghazi, et ajoutent que +« toutes choses y avaient été converties en pierre par châtiment de +Dieu[129]. » + +Ce dernier renseignement, si ridicule au premier abord, devint cependant +précieux pour moi, puisqu’il contribua à me donner la clef de cette +bizarre tradition provenant, comme l’on voit, de lieux si différents, et +accompagnée cependant des mêmes circonstances. Ce fut aussi avec des +motifs semblables à ceux allégués par le P. Godefroi, que les Arabes me +parlèrent des villes pétrifiées, car ils en connaissaient plusieurs. +_Massakhit_ était de ce nombre ; et l’on juge quel fut mon empressement +à m’y rendre, pour connaître la cause du grand miracle. Cependant, comme +je n’apercevais rien de surnaturel parmi les ruines que j’examinais, et +que je témoignais mon désappointement à mes guides ; ils me firent alors +jeter les yeux sur des fragments de statues épars dans les champs, et me +dirent qu’autrefois il en existait un grand nombre d’intactes ; puis, +ils ajoutèrent : « Voilà les hommes qui, par punition de Dieu, ont été +changés en pierre. » A ces mots, je ne pus retenir, je l’avoue, un éclat +de rire, en pensant combien les traditions populaires les plus absurdes +font quelquefois rêver gratuitement de graves érudits. + +Il est inutile que j’entre dans de plus longues explications ; celle-ci +suffit pour résoudre le problème. Dans tous les lieux où ces hommes +crédules ont vu un grand nombre de statues, ils ont fait de ces lieux +autant de villes pétrifiées, et les ont appelés indistinctement +_Massakhit_, pluriel de _masskoutah_, statue, configuration humaine. +Ainsi, plusieurs ruines dans la Cyrénaïque portent le même nom par la +même cause. Ainsi, le monument romain couvert de bas-reliefs, que l’on +trouve à _Ghirza_[130], nommée aussi _Massakhit_ par les Arabes de +Barcah, explique la ville pétrifiée à vingt jours de Ben-Ghazi du P. +Godefroi. Ainsi, la capitale des Nabatæens, Petra, contenant encore, au +rapport des savants voyageurs Burckardt et Bankes, un grand nombre de +statues et de configurations sur la pierre, explique l’_Ensana_[131] +d’Yakouti. Mais ce serait abuser du temps et de la patience du lecteur +que de le retenir davantage sur un pareil sujet. + +Indépendamment des niches dont j’ai fait mention, le séjour des +Chrétiens à _Massakhit_ est plus irrévocablement encore attesté par les +sculptures de l’intérieur d’une grotte, située à l’extrémité occidentale +de la ville. Deux colonnes à chapiteaux en volute, dont un ne fut point +terminé, soutiennent les angles d’une frise intérieure, taillée, ainsi +que les colonnes, dans le rocher. Cette frise est composée de trois +faces, chacune sculptée d’une manière différente : sur celle qui est +vis-à-vis de l’entrée, on voit un médaillon formé d’une couronne de +laurier, au milieu duquel est une croix entourée de deux serpents ; +latéralement au médaillon sont de grossières arabesques où la figure du +cœur se trouve souvent répétée. Le symbole du christianisme était aussi +sculpté sur les deux autres faces de la frise ; mais les coups de pioche +dont il est mutilé offrent le témoignage de la haine des Musulmans, qui +cherchèrent à faire disparaître de cette contrée les signes d’une +religion proscrite. Cette intention est d’autant plus évidente que les +autres ornements sont restés intacts : on y remarque une vigne avec ses +grappes et ses feuilles, allusion naturelle à la vigne du Seigneur ; de +même qu’on y retrouve le poisson, offrande habituelle des Chrétiens de +la Cyrénaïque (Voyez pl. XIII). Ces indices prouvent que _Massakhit_ fut +un bourg de quelque importance dans la Pentapole chrétienne ; mais quel +fut ce bourg ? Le défaut de renseignements me laisse dans une ignorance +complète à ce sujet. J’ose à peine hasarder le nom d’Olbie, ville +épiscopale, nommée par Synésius[132], et qui, d’après une liste très-peu +géographique, il est vrai, de la Géographie sacrée, aurait été placée +aux confins de la Libye Pentapole[133]. + +Quittons donc ces restes mutilés des derniers âges de la civilisation de +cette contrée ; peut-être, en remontant à des époques plus reculées, en +foulant des débris plus défigurés encore, nous trouverons des notions +moins incertaines et des souvenirs plus intéressants. Au sud, et en vue +de _Massakhit_, on aperçoit un monticule couronné de ruines dont +l’aspect même de loin est imposant. Je me hâte de m’y rendre, et un +vaste édifice quadrangulaire se développe à mes regards : des blocs de +grès, de six pieds d’épaisseur, forment ses assises, et sa longueur de +chaque côté est de quarante-trois mètres. Cependant la main du temps est +parvenue à abattre ces masses monolithes ; il n’en reste plus que +quelques mètres au-dessus du sol. Dans l’intérieur, ses efforts +destructeurs ont exercé plus de ravages encore : une corniche dorique, +et quatre chapiteaux de marbre ornés de feuilles d’acanthe et de grappes +de raisin, seuls ont échappé à une complète mutilation (Voyez pl. XXVII, +fig. 3, 4). On les voit à demi enfouis dans la terre, au milieu de blocs +écornés ; de fûts, les uns renversés, les autres debout, mais n’offrant +plus que des tronçons placés de manière à ne donner aucune idée exacte +de l’ancienne distribution de l’édifice (Voyez pl. XI, fig. 3). +Cependant de tels débris et leur vénérable vétusté indiquent +suffisamment que l’on se trouve auprès d’un temple d’une antiquité +reculée. Que de regrets on éprouve en voyant sa grande destruction ! et +que ces regrets augmentent encore si l’on invoque sur ces lieux les +inductions de l’histoire ! Le cap _Tourba_, situé à peu de distance à +l’est de _Massakhit_, et à cinq lieues et demie de Derne, est sans +contredit le _Zephirium_ de l’antiquité, port et promontoire placé par +le Périple anonyme à cent cinquante stades de _Zarine_[134]. Suivant le +même stadiasme, une autre station, _Aphrodisias_, se trouvait à soixante +stades à l’occident de la précédente ; un temple de Vénus lui avait +donné ce nom. Scylax place dans ce même lieu l’île _Aphrodisias_[135]. +Cette île est sans doute la même que celle nommée par Hérodote[136], et +peut-être aussi que les deux îles du même nom d’Étienne de +Byzance[137] ; ajoutons encore que la _Læa_ de Ptolémée[138]. + +Des circonstances m’ont empêché de visiter cette partie de la côte, et +je n’ai pu reconnaître l’île mentionnée par l’antiquité. Toutefois il +résulte des traditions citées qu’un temple de Vénus existait dans ce +canton. Les ruines imposantes de _Tammer_ se trouvent vis-à-vis de la +situation présumée de l’île ou du port d’_Aphrodisias_ ; et quoique ces +ruines soient sur le sommet des montagnes, je ne pus révoquer en doute +qu’elles ne fussent celles du temple de Vénus. Cette situation d’un +édifice appartenant aux premiers âges de la Pentapole, correspond +d’ailleurs au système alors adopté par les Cyrénéens, de même qu’elle +s’accorde avec celle d’un temple élevé en l’honneur de la déesse de la +beauté. Aurait-on placé le sanctuaire des Graces dans une plage stérile, +ou dans une île hérissée de rochers[139] ; tandis que les collines +voisines offraient des tapis de verdure, des bocages riants et de +limpides ruisseaux ? Que cette idée serait contraire au goût des +convenances locales porté à un si haut point par les Grecs ! Que la +mienne, au contraire, lui devient favorable ! Du monticule de _Tammer_, +on voit à ses pieds des bosquets touffus, et la vue s’étend au loin sur +la vaste plaine de la mer. Ainsi, le temple de Vénus pouvait offrir aux +jeunes amants un asile pour leurs feux dans les secrets ombrages, et +l’image de leur durée dans l’infini de l’horizon. A peu de distance vers +l’est, on trouve même encore dans un site agréable des myrtes d’une +grande hauteur, et dont le tronc, crevassé par le temps, est néanmoins +orné d’un vert feuillage. Ces beaux arbres ont vu sans doute plusieurs +siècles s’écouler ; peut-être sont-ils du même âge que le temple, mais +que leurs destins et leurs symboles sont changés ! Le temple est +écroulé ; il n’offre plus que des pierres éparses, ses antiques emblèmes +ont disparu ; tandis que le tronc crevassé des myrtes est encore orné +des graces de la jeunesse : c’est toujours l’arbre de la beauté ; il a +même embelli en vieillissant. + +D’autres témoignages ajoutent encore à la vraisemblance de mon +rapprochement ; ils prouvent du moins que ce canton fut un des plus +florissants de la Pentapole : en s’avançant dans les terres, sur un +espace de deux heures, chaque élévation est creusée en tombeaux, de même +que le sol est partout couvert de ruines de bourgs et de villages. +_Asrak_, _Tadenet_ et _Koubbèh_ paraissent de loin des collines percées +circulairement, ou des rubans de roche tachetés de points noirs. +_Kaffram_, _Zatrah_ et _Kraât_ hérissent encore la plaine des pierres +angulaires de leurs édifices, et contiennent chacun un petit château. +Mais au point le plus reculé de cette distance est un monument qui +mérite d’attirer notre attention. Huit pilastres à chapiteaux unis +forment une galerie couverte de longs blocs monolithes adossés contre la +colline. Cette disposition ne justifie point le nom de _Koubbèh_, +coupole, que lui donnent les Arabes ; remarquons cependant qu’elle a +quelque chose d’égyptien. Dans l’intérieur de la galerie est une petite +ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol ; un escalier aide +à y pénétrer : dès que les yeux sont plus familiarisés avec l’obscurité, +on se trouve dans une grotte dont le plafond, tapissé de capillaires, +s’arrondit en voûte sur une source d’eau cristalline. Le murmure que +l’on entend indique que l’eau se précipite par un conduit souterrain. +Elle passe en effet sous la galerie et jaillit avec force au dehors, +d’où elle se répand au loin dans la vallée, et occasionne une si grande +fertilité, qu’elle est passée en proverbe chez les habitants de Barcah. +Cette eau n’est point thermale, comme je l’avais d’abord supposé[140], +quoiqu’elle soit fortement sulfureuse par la saveur. Elle teint en noir +les terres qu’elle arrose, tandis que celles des environs sont d’un +rouge ocreux. + +Selon les indices encore existants, nul doute que des bains ne se +trouvassent autrefois dans ce lieu. Sur le devant de la galerie est une +petite plate-forme où l’on voit les traces de plusieurs bassins enduits +de ciment ; d’autres bassins, taillés aussi dans le roc, mais sur un +plan inférieur aux premiers, étaient placés de manière à recevoir, de +même que ceux-là, l’eau de la source par une rigole qui les séparait (V. +même planche). Les fondements d’un mur de construction qui entourent ces +ruines, font présumer qu’elles se trouvaient autrefois dans la même +enceinte, et ne formaient avec la galerie actuelle qu’un seul et même +édifice. Quoi qu’il en soit, ce qui en reste porte l’empreinte d’une +haute antiquité, et paraît être du même âge que le temple de Vénus. +Peut-être que ces thermes en dépendaient ? Leur voisinage du temple me +rendit cette supposition vraisemblable, et cette vraisemblance était +trop de mon goût pour ne point m’y arrêter. Peu à peu elle captiva +totalement mes idées ; elle alluma mon imagination ; elle l’entraîna +vers ces temps antiques où les jeunes Grecques venaient dans ce frais +réduit soulager leurs membres délicats des feux brûlants du soleil de +Libye. Un bois touffu devait sans doute l’entourer ? Ma pensée +poursuivait ce rêve délicieux, et l’illusion séductrice la secondait. +Elle reproduisait devant moi des sentiers ombragés de myrtes fleuris et +de thyons odorants. Les nymphes à la taille légère, au doux sourire, +parcouraient en folâtrant ce verdoyant domaine ; elles chantaient des +hymnes à Vénus ; elles formaient des danses gracieuses ; enfin elles +pénétraient dans l’asyle du mystère. L’endroit où je me trouvais +recevait en dépôt leurs douces draperies. Que mon rêve me devint cher ! +Mais le poursuivre plus long-temps ce serait entrer en des récits trop +étrangers à mon grave sujet. Quittons même, il en est temps, des lieux +si séducteurs ; Vénus exercerait-elle encore au milieu de ces ruines une +secrète influence ? + + * * * * * + + +[Note 116 : Epist. 67, ed. Peta. p. 208.] + +[Note 117 : L. IV, c. IV. Le Père Le Quien pense que le _Palæbisca_ de +Synésius pourrait être l’_Alibaca_ de Ptolémée (Orien. Christ, t. II, p. +627).] + +[Note 118 : Geog. sacra, p. 284.] + +[Note 119 : Epist. 67, id. p. 210.] + +[Note 120 : Id. ibid. p. 212.] + +[Note 121 : Id. ibid. p. 211, 214.] + +[Note 122 : Voyez ma carte topographique.] + +[Note 123 : Id. ibid. p. 212, 213.] + +[Note 124 : Voyez la table de l’intérieur de la Libye d’après Ptolémée, +et la carte de l’empire romain de d’Anville, partie orientale.] + +[Note 125 : Le château des Voleurs.] + +[Note 126 : DE GUIGNES, dans les Notices et Extraits des manuscrits de +la Bibliothèque du Roi, t. II, p. 425.] + +[Note 127 : Histoire de l’Académie des Inscriptions, t. VII, p. 224.] + +[Note 128 : Voyages de Shaw, t. II, p. 84.] + +[Note 129 : État du royaume de Tripoli, p. 46.] + +[Note 130 : Voyage dans l’Afrique centrale, par MM. Denham et +Clapperton, traduction française ; Atlas, pl. VII, VIII.] + +[Note 131 : Mot qui correspond à peu près à celui de _Massakhit_, +puisque _Ensan_, en arabe, signifie un homme (D’HERBELOT, mot _Ensan_).] + +[Note 132 : Epist. 76.] + +[Note 133 : Geog. sacra, p. 284.] + +[Note 134 : IRIARTE, Bibli. Matri. v. I, p. 486. STRABON (l. XVII, c. 2) +fait mention de deux _Zephirium_, situés entre le port _Naustathmus_ et +la Chersonèse. L’un offrait, dit-il, un abri aux vaisseaux : c’est celui +du Périple anonyme ; l’autre paraît être le cap de Derne. PTOLÉMÉE (l. +IV, c. 4) place de même le promontoire _Zephirium_ entre _Darnis_, et le +village de _Chersis_ situé à l’orient du _Naustathmus_. Enfin POMPONIUS +(l. I, c. 8) ne connaît dans tout le littoral de la Libye que les +promontoires _Zephirium_ et _Naustathmus_.] + +[Note 135 : Ed. Gronov. p. 108. GRONOVIUS (ibid.) interprète ce passage +de Scylax différemment de Vossius et d’Hudson ; il pense qu’il faut +ponctuer la phrase grecque de manière à lire : De la Chersonèse à l’île +_Aphrodisias_ stades cinq cent quarante. Cette opinion est d’autant plus +vraisemblable, qu’en comptant les stades à sept cents au degré, cette +distance de cinq cent quarante stades fait coïncider exactement la +position de l’île _Aphrodisias_ de Scylax avec la station du même nom du +stadiasme.] + +[Note 136 : L. IV, 169.] + +[Note 137 : Mot _Aphrodisias_. PTOLÉMÉE place l’île de Vénus, _Læa_, +sous la longitude d’Apollonie. ÉTIENNE de Byzance indique une île +_Aphrodisias_ auprès de Cyrène : c’est sans doute celle de Ptolémée ; et +une seconde dans une autre partie du littoral de la Libye : elle me +paraît être celle de Scylax. Cet auteur est le seul qui fasse mention de +deux îles de Vénus dans la Cyrénaïque ; d’après d’autres répétitions +analogues à celle-ci que l’on trouve dans sa compilation, on est porté à +croire que ces deux îles sont probablement la même.] + +[Note 138 : L. IV, c. 4.] + +[Note 139 : En vain on me répondra que Plaute, dans le Rudens, place un +temple de Vénus sur la plage aride du port de Cyrène ; je prouverai plus +tard que la fidélité locale a été généralement violée dans cette +comédie. En admettant d’ailleurs l’existence de ce temple auprès +d’Apollonie, elle serait motivée par le voisinage d’une grande ville. On +peut donner la même raison pour le temple de Vénus placé par Strabon au +milieu du lac _Tritonis_, voisin, selon lui, de Bérénice.] + +[Note 140 : Le thermomètre hydraulique marquait, à deux heures après +midi, à l’air libre, 9 degrés au-dessus de 0. Plongé dans la source, il +est monté à 11 degrés. Cette augmentation ne provient sans doute que du +lieu resserré où se trouvait le thermomètre.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE VIII. + + _Chenedirèh_. — M. Müller. — _Lameloudèh_. — Carpocratiens. — Châteaux + et souterrains. + + +Nous avançons dans la Pentapole en décrivant une ligne anguleuse ; et +selon que nous nous trouvons sur les confins septentrionaux du plateau +cyrénéen, ou que nous pénétrons dans les terres, nous rencontrons +alternativement des ravins ou des plaines, des arbres ou des arbustes. + +C’est cette dernière direction que nous prenons en quittant _Massakhit_. +Aussi, le terrain devient plus uni ; les lentisques remplacent les +cyprès, et couvrent à un tel point le sol de leurs demi-sphères de +verdure, que les autres arbustes qu’on aperçoit parmi eux paraissent là +comme des étrangers. Nous avons fait ainsi deux heures de chemin dans +l’ouest, et nous rencontrons un nouveau bourg, _Debek_, et un autre +château, _Chenedirèh_, dont l’état de conservation nous offre l’occasion +d’entrer dans quelques détails sur ces anciens postes fortifiés. Cet +édifice est revêtu d’un second mur en talus à angles arrondis. Sur trois +de ses côtés, et au niveau du sol, se trouve une petite entrée cintrée +qui ne permet à un homme d’y passer qu’en s’agenouillant (Voyez pl. +XIV). Après avoir franchi l’enceinte générale, on en rencontre une autre +séparée de la première par un corridor étroit ; des portes carrées et à +hauteur d’homme y sont placées vis-à-vis des petites entrées +extérieures. Malgré les décombres dont l’intérieur est rempli, on peut +toutefois s’assurer que sa surface était divisée en sept pièces voûtées +ayant des communications entre elles. Un second étage s’élevait sur +celui-ci ; les indices qui en restent prouvent qu’il était également +voûté, mais ne permettent point de connaître s’il avait la même +distribution. Cet édifice présente en outre une disposition +architectonique très-remarquable : au fond de l’étage inférieur, +indépendamment des pièces mentionnées, on en voit une autre plus petite, +semi-circulaire horizontalement, se terminant aussi en plein cintre au +sommet, et ornée au-devant de deux colonnes (V. pl. XI, fig. 4). Cette +disposition, accompagnée des mêmes détails, est continuellement répétée +dans tous les monuments du même genre et de la même époque. De plus, on +la retrouve dans plusieurs ruines de temples chrétiens de la +Cyrénaïque ; ajoutons encore, dans quelques châteaux sarrasins +appartenant au premier âge de la conquête de l’Islamisme (Voy. pl. +LXXXIX). Que les Musulmans, après s’être emparés de cette contrée, aient +imité, en construisant leurs châteaux, une partie des formes et de la +distribution de ceux qu’ils y ont trouvés, il n’y a rien là de +surprenant : mais que des édifices qui ne sont évidemment que des postes +militaires, offrent une telle analogie avec d’autres édifices qui sont +aussi évidemment les restes de temples ; c’est ce qui paraîtrait fort +étrange, si le philosophe de la Pentapole chrétienne n’avait pris le +soin de nous en indiquer clairement la cause. J’ai déja fait mention, +dans le précis de l’histoire de Cyrène, des incursions des Libyens dans +les champs de la Pentapole déchue de son ancienne gloire. Ne pouvant +arrêter ces torrents dévastateurs, les habitants se réfugiaient dans les +châteaux ; « lieux publics, nous apprend Synésius, où l’on célébrait les +saints mystères, et où la population alarmée allait prier lorsque les +Barbares s’approchaient pour dévaster le canton[141]. » + +Ces précieux renseignements me paraissent suffisamment expliquer +l’analogie remarquée entre des monuments d’une destination si +différente. Les petits sécos ornés de colonnes, que nous voyons dans les +châteaux, durent servir de chapelles, auprès desquelles le peuple timide +allait implorer du Très-Haut des secours qu’avec plus d’énergie il eût +trouvés en lui-même. + +Le même passage de Synésius indique aussi le motif de ce grand nombre +d’édifices du même genre que nous avons déja rencontrés et que nous +rencontrerons encore dans la Pentapole. + +Nous ne serons plus surpris, de trouver auprès des vestiges du moindre +hameau, les ruines du château qui était à la fois pour ses habitants un +lieu de refuge et de piété. + +_Chenedirèh_, de même que _Maârah_, est entouré d’un fossé où sont +pratiquées un grand nombre d’excavations sépulcrales. Les bassins +circulaires que j’ai fait remarquer à _Maârah_ se voient de même ici, et +dans un état parfait de conservation. Ils sont placés immédiatement au- +dessous des sarcophages taillés dans les parois des grottes à quelques +pieds au-dessus du niveau du sol. Cette position, et le ciment rougeâtre +dont ils sont aussi enduits, confirment mes premières conjectures et ne +me laissent plus aucun doute sur ce sujet. Continuons à pénétrer dans +l’ouest. + +D’autres ruines, _Mel-ar-Arch_, viennent frapper mes regards ; j’y +trouve encore l’indispensable petit château au milieu de quelques +pierrailles éparses, restes d’un ancien village ; et rien de plus +intéressant. En général, ces sortes de ruines se ressemblent tellement, +qu’elles ne diffèrent entre elles que de nom et de situation : aussi, le +voyageur jette un coup-d’œil sur ces tristes squelettes, et, poursuivant +aussitôt sa route, il se hâte d’aller chercher ailleurs d’autres +aliments à sa curiosité. Mais bientôt un nouveau caractère du sol de la +Pentapole me dédommagea de la monotonie des monuments. + +Un vaste rideau d’arbousiers couvre toute la plaine devant nous, et +s’étend fort loin des deux côtés de notre horizon. Le beau feuillage de +cet arbuste, la couleur purpurine de son tronc, la forme gracieuse de +son port, plaisent à la vue. C’est un doux obstacle à franchir : les +chameaux, trompés par l’apparence, hâtent le pas[142] ; ils s’enfoncent +dans le feuillage ; leur tête laineuse dépasse seule les arbrisseaux ; +ainsi caché, le sobre habitant des sables de Libye a l’air de nager dans +une mer de verdure. A cet aspect inattendu, au frémissement des +feuilles, au craquement des jeunes branches, cet immense bosquet, +naguère si paisible, et que nous aurions cru inhabité, retentit tout-à- +coup de mille cris d’alarme ; ses hôtes craintifs s’enfuient de tous +côtés : les gazelles, toujours légères, se hâtent de regagner la +plaine ; le lièvre passe presque inaperçu ; et, tandis que des nuages de +pigeons blanchissent les airs, des bandes de grasses perdrix rasent +lourdement le bosquet, et, s’y enfonçant de nouveau à une petite +distance, elles retrouvent leur paix un instant troublée. + +Un amateur de gibier, et surtout un chasseur, ne se serait point +contenté comme moi d’examiner toutes ces belles choses ; il en aurait +fait son profit. L’empereur Adrien était certainement de ce nombre ; +mais quelque zèle qu’il eût pour cet exercice, je ne pense point, comme +M. Della-Cella, qu’il faille étendre jusqu’en Cyrénaïque les parties de +chasse que cet empereur, au rapport d’Élien, faisait en Libye durant son +séjour à Alexandrie. Les lièvres et les gazelles de la Marmarique +devaient sans doute suffire à ses plaisirs, sans traverser un pays de +cent cinquante lieues d’étendue, pour courir après les perdrix et les +pigeons de la Pentapole. + +Après que nous eûmes franchi ce vaste bosquet d’arboursiers, nous nous +trouvâmes avec surprise vis-à-vis des ruines d’une ville assise sur le +penchant d’une colline. Nous étions à cette heure du jour où le soleil, +près de disparaître de l’horizon, ne jette plus sur la terre qu’une +lumière inégale, occasionne ici d’épaisses ténèbres, et répand plus loin +un mourant éclat. Dans ces moments on se livre en tous lieux plus +aisément aux impressions. Cette lutte des ombres et de la lumière séduit +les yeux par les émotions de l’ame, et change la perspective des objets +en variant leurs formes. Mais c’est surtout en visitant une contrée peu +connue, et illustrée de même que laissée par l’histoire dans le vague du +mystère, que l’on cède facilement dans ces moments à ces illusions +trompeuses. C’est alors que l’imagination crédule croit entrevoir de +grands monuments, des merveilles antiques, là où il n’existe en réalité +que des pans de murs et des pierres éparses, mais qu’enveloppent à demi +les ombres de la nuit. Tel fut l’effet que produisirent sur moi, au +premier aspect, les ruines de _Lameloudèh_. Cet effet toutefois serait +peu susceptible d’en donner une idée fidèle. J’attendrai que la lumière +du jour ait désenchanté ces lieux pour les décrire, et je profiterai de +cet intervalle pour revenir sur mon compagnon de voyage que j’ai laissé +malade à Derne. + +Depuis mon départ de cette ville, M. Müller m’avait écrit plusieurs fois +que sa santé s’était améliorée, et qu’il désirait me rejoindre. + +Cependant les intempéries de la saison rendaient le désert de Barcah +pénible à parcourir ; les pluies étaient continuelles, et les orages se +succédaient presque chaque jour. La santé la plus robuste, soutenue par +le mépris des souffrances, pouvait à peine résister à ces courses +aventureuses ; comment une personne épuisée par une longue maladie +aurait-elle pu les supporter ? Telles furent les raisons que j’exposai à +M. Müller ; mais ses instances devinrent si vives qu’il fallut céder, et +déja nous étions réunis avant d’arriver à _Lameloudèh_. Ce que j’avais +prévu ne tarda point à être confirmé : le désir de connaître les lieux +que je visitais, augmenté par les récits merveilleux des habitants de +Derne, avait porté mon jeune compagnon de voyage à écouter plutôt son +inquiète curiosité, que les conseils de la prudence. Sa maladie, que le +repos avait un peu calmée, se déclara de nouveau et avec des symptômes +alarmants. Malheureusement, dans cet intervalle, la situation politique +du pays était changée : le bey, rappelé par le pacha de Tripoli, avait +quitté cette province ; dès-lors, livrés à nous-mêmes dans les montagnes +de Barcah, sans autre égide que la Providence, il ne m’était plus permis +de penser au retour de M. Müller à Derne. Une seule ressource me restait +pour n’avoir point la douleur de le voir succomber à ses maux : je +changeai le système de mon exploration. + +Tel endroit offrait-il une grotte spacieuse, je m’y rendais avec toute +la caravane ; le feu en chassait bientôt l’humidité, et M. Müller +trouvait dans cet asile un abri assuré contre les intempéries, et plus +de facilité pour faire préparer des aliments. Afin de prolonger cet état +salutaire, je prolongeais la durée du séjour. La grotte devenait le lieu +de résidence de la caravane, le point central d’où je partais à +plusieurs reprises pour visiter le canton, de même que celui où je me +repliais dans les circonstances difficiles. + +Cet arrangement convenait en outre au craintif _Abd-el-Azis_, qui, +depuis le départ du bey, ne se trouvait point à son aise au milieu des +Arabes de Barcah. Malgré sa répugnance déclarée pour les réduits cachés, +il se plaisait néanmoins dans ces grottes ; et, malgré leurs divisions +ténébreuses, son imagination, rassurée par la présence d’autres +personnes, n’en était pas épouvantée. Parfois même il s’avisait de jouer +le rôle de protecteur ; mais c’était toujours à bon compte : quelque +niais d’Arabe ou des troupes d’enfants s’approchaient-ils du lieu +domiciliaire, il leur en défendait impérieusement l’entrée ; mais si des +hordes de cavaliers ou des bandes de pélerins venaient à passer, il +reprenait ses paroles religieuses et son ton doucereux. M. Müller, +quoique souffrant, seul en imposait alors à l’insolence des Arabes et à +la rapacité des bandits. Ainsi, le vrai courage a un maintien et une +physionomie qui le caractérisent : son attitude n’est point altière ; il +n’éclate point en vociférations ; on le lit dans les regards, on le +connaît dans le silence. En vain la douleur assiége le corps, ce courage +est dans l’ame, et la douleur ne saurait l’abattre ; elle lui donne, au +contraire, un ressort concentré, mais énergique, qui frappe d’autant +plus les peuples pour lesquels la bravoure est la plus haute vertu. + +Ce courage qui nous aide, je le répète, à supporter dans la vie les maux +du corps comme les peines morales, pouvait seul soutenir les jours de +mon compagnon de voyage. Une rigoureuse nécessité le forçait à charger, +de même que nous tous, son corps exténué, du poids des armes +inséparables. Mon absence était parfois très-longue ; aux souffrances de +la maladie, il ajoutait alors l’inquiétude de l’amitié. Des récits +trompeurs et prémédités venaient quelquefois l’alarmer ; il attendait +avec impatience le signal de mon retour. Ce retour avait lieu souvent +par des nuits orageuses : tel nombre de coups de fusil tirés par le +Nubien qui m’accompagnait étaient aussitôt répétés dans la grotte +domiciliaire, et m’indiquaient le point où je devais me diriger. Les +accidents survenus, les dangers essuyés de part et d’autre rendaient nos +entrevues plus agréables, et nos entretiens plus animés. + +De pareils récits trouveront sans doute des improbateurs : parler de +maladies, de souffrances et d’autres vétilles semblables, c’est, me +dira-t-on, ralentir le cours d’un voyage, et diviser sans augmenter ses +résultats. Cette raison est forte, et je m’avouerais condamné, si la +différence de mes dettes ne devait point mettre quelque différence dans +mes narrations. Je viens d’en payer une au dévouement ; elle n’était +point la plus faible sans doute, et comme telle, je n’ai point été +long ; je retourne aux ruines pour acquitter les autres[143]. + +Le retour de la lumière a dissipé les illusions du soir ; et +_Lameloudèh_, à quelques détails près, ne nous offre rien de plus +intéressant que son nom et sa situation. Elle rappelle en effet par son +nom celui de _Limniade_, ville mentionnée par l’itinéraire +d’Antonin[144] ; de même que par sa situation méditerranée, à neuf +lieues environ de Derne, elle correspond presque exactement avec les +vingt-quatre milles indiqués dans cet itinéraire entre _Darnis_ et +_Limniade_, et avec la position que d’Anville a donnée à cette ancienne +ville[145]. + +En outre, ces ruines, par leur caractère, paraissent appartenir à +l’époque romaine ; aussi n’est-il point surprenant qu’aucun des anciens +géographes, et notamment Ptolémée, n’ait fait mention de _Limniade_. Par +la même raison elle est souvent citée parmi les villes de la Pentapole +chrétienne, soit sous le nom de _Lemandus_, par la Géographie +sacrée[146] ; soit sous celui de _Lemnandi_, par saint Paul[147] ; et +peut-être aussi sous celui de _Lamponia_, par Synésius[148]. + +D’après le même itinéraire, les limites de la Marmarique, que nous avons +vues d’abord fixées au _Catabathmus_, ensuite à _Darnis_, auraient été +prolongées, sous les Romains, jusqu’à _Limniade_[149], quoique le canton +d’_Aziris_ séparât à cette époque l’Égypte de la Cyrénaïque[150]. Cette +observation est remarquable en ce qu’il semble en résulter que la +dénomination d’une contrée caractérisée par sa stérilité s’étendit +successivement, et envahit l’ancienne Pentapole à mesure que cette +infortunée province décroissait de sa splendeur. Passons à l’examen des +ruines. + +Vues de quelque distance, elles figurent un amphithéâtre dont les divers +échelons de la colline formeraient les degrés. Des montants de portes, +des angles d’édifices et des voûtes encore debout les couvrent de toutes +parts, et forment un ensemble bizarre, non point d’une ville ruinée, +mais d’une ville qu’on va bâtir. Après ce coup-d’œil général, si l’on se +rapproche des ruines du côté du nord, ce qui frappe d’abord l’attention +ce sont deux grands bassins quadrangulaires, ayant vingt mètres environ +de chaque côté, et taillés avec soin dans la roche. Immédiatement au- +dessus de ces réservoirs on en aperçoit deux autres ; le temps en a usé +les parois, mais on peut toutefois distinguer encore leurs contours +élégants (V. pl. XXV, fig. 5). Ceux-ci furent ainsi placés pour +transmettre l’eau des pluies qu’ils recevaient par la pente de la +colline, dans ceux qui se trouvent sur un plan inférieur[151]. Ces +derniers en sont encore entièrement remplis, et contiennent, en outre, +une végétation abondante : les potamogéton forment à leur surface de +larges réseaux, cédant parfois la place aux feuilles sphériques des +nymphæa, ou bien à des touffes de scirpes et de roseaux. + +Un naturaliste se serait sans doute empressé d’aller faire connaissance +avec les descendants des reptiles qui depuis plusieurs siècles ont +successivement habité ces bassins. L’antiquité de leur origine aurait +ajouté aux charmes de leurs formes hideuses ; il eût peut-être fait +quelque belle découverte. Pour moi, je me contentai d’y jeter des +pierres : je vis aussitôt nager un peuple de grenouilles, et je ne sais +quelle bête ayant la forme d’un serpent aplati ; j’avoue, à ma honte, +que je ne fus pas du tout tenté de m’en saisir. Ainsi, à la place +d’observations positives, j’émettrai sur ces bassins de vagues +conjectures. Dans les temps où la mythologie animait de ses créations +poétiques le sein des eaux comme celui des forêts, ces bassins, très- +grands pour une petite ville, durent aussi avoir leurs nymphes. Serait- +il impossible que leurs Limniades eussent donné le nom à la ville[152], +d’autant plus qu’aucun lac ni étang ne se trouve dans les environs ? + +A quelques pas de ces réservoirs est un souterrain ; il contribuera à +nous expliquer par la suite un nouvel usage des Cyrénéens. On y pénètre +par un escalier étroit qui conduit à deux pièces latérales. L’une +contient au plafond une ouverture ronde, bouchée par un bloc de pierre ; +cette ouverture correspond à l’intérieur d’une petite construction que +l’on trouve au-dessus : l’autre est suivie d’un corridor qui se prolonge +fort avant dans la colline. Les décombres qui le remplissent empêchent +d’en connaître toute l’étendue (Voyez pl. XXV, fig. 4) ; mais, selon les +Arabes, il communique avec un château que l’on voit sur la partie la +plus élevée des ruines de la ville. Le souterrain prend en effet cette +direction, et des faits analogues que j’observai dans la suite rendent +cette tradition vraisemblable. Quant au château, plus grand et plus +détruit que celui de _Chenedirèh_, il offre exactement les mêmes +détails. L’enceinte est aussi revêtue d’un mur en talus ; l’entrée est +de même voûtée et fort petite, et des arcs, restes détachés d’anciennes +voûtes, se voient également dans l’intérieur. + +Les grottes sépulcrales de _Lameloudèh_ se trouvent au nord et à quelque +distance de la ville. Elles se distinguent de celles de _Massakhit_ par +les plafonds en plein cintre, indice de l’époque romaine, et n’offrent +point d’ailleurs la même analogie égyptienne. On n’y remarque ni +inscriptions, ni ornements architectoniques ; mais une d’entre elles m’a +paru curieuse, soit par sa distribution, soit par les emblèmes qu’elle +renferme. Cette grotte très-spacieuse est divisée en plusieurs pièces. +Dans la plus reculée on voit un petit sécos orné au-devant de trois +pilastres, et contenant dans le fond deux niches, au milieu desquelles +est une croix grossièrement sculptée et entourée de deux lignes +sinueuses imitant deux serpents entrelacés. J’ai déja fait remarquer à +_Massakhit_ le serpent accompagnant le symbole du christianisme ; je fus +frappé de retrouver ici l’animal sacré dans une attitude différente, +dans celle qui était révérée aux mystères de l’antiquité. Cette espèce +d’union d’idées païennes avec la religion du Christ éveilla en moi le +souvenir de cette secte de gnostiques, de ces Carpocratiens qui, d’après +des inductions probables, auraient habité la Cyrénaïque. + +On sait que cette secte emprunta aux Thésmophories des Grecs, et à +l’antique culte d’Isis, plusieurs symboles où le serpent était figuré +tantôt traînant un char, et tantôt se mordant la queue, image de +l’immortalité[153]. On sait également, sur la foi des pères de l’Église +et des historiens orientaux, que, par un mélange monstrueux des lois +sévères de l’Évangile avec les préceptes mal interprétés de Zoroastre et +de Pythagore[154], mais par une application littérale des principes de +Masdacès, un de leurs prophètes[155], on sait, dis-je, que les +Carpocratiens avaient adopté entre eux l’égal partage des biens et la +commune jouissance des femmes. Autant le premier de ces usages fait +honneur à leur philosophie, autant le second la dégrade et paraît +indigne d’une société policée. Que des peuplades sauvages telles que les +Nasamons, les Massagètes, les Auséens[156] et les Garamantes[157] ; +qu’une société mieux organisée telle que les Nabathéens[158] l’aient +pratiqué sans honte et sans désordre, c’est ce que l’histoire confirme, +quelque incroyable qu’il paraisse d’abord. Mais que des Chrétiens s’y +soient livrés ouvertement au milieu d’autres Chrétiens, c’est ce qui +paraît trop choquant pour ne point être invraisemblable. En admettant +comme prouvé le séjour des Carpocratiens dans la Pentapole Cyrénaïque, +ils durent infailliblement y former une caste à part ; ils durent +chercher des retraites qui servissent de voile à leur culte impudique : +et quel voile plus épais que le flanc des montagnes ? Quel asile plus +sûr que les profondes excavations qu’on y trouve de toutes parts ? C’est +là qu’une morale, fille des ténèbres, dut se réfugier ; c’est dans ces +sombres caveaux qu’ils durent célébrer leurs licencieux mystères. Les +statues de leurs prophètes occupaient peut-être les niches maintenant +désertes ; des lampes éclairaient les entrailles de la terre : au signal +de l’orgie, un reste de pudeur forçait sans doute à les éteindre, et les +cendres des morts étaient troublées par des soupirs libidineux ! Telles +étaient les réflexions que je faisais dans le caveau de _Lameloudèh_ ; +ses mystérieux symboles et sa bizarre distribution me les ont +inspirées ; mais je suis loin d’en induire un fait historique. Dans ce +rapprochement, ainsi que dans d’autres, je reproduis tout jusqu’à mes +sensations ; et des sensations, en de pareils sujets, n’ont pas, je +l’avoue, une bien grande valeur. _Limniade_ fut construite, comme nous +l’avons dit, sur une petite colline, mais cette colline se trouve isolée +au milieu d’une plaine très-étendue. Cette situation exposait la ville +aux irruptions des hordes barbares, et les habitants cherchèrent à leur +opposer des barrières. Ils profitèrent de toutes les hauteurs qu’ils +trouvèrent dans les environs pour y élever des châteaux, dont +l’importance fut relative à l’élévation de ces hauteurs. + +Ainsi nous voyons les sommités d’_Oum-el-Laham_, _el Harâchi_, +_Ghelleb_, _Senniou_, _Reffah_ et _Boumnah_ occupées par des +forteresses[159] semblables à celles déja décrites, et appartenant à +l’époque romaine, hors celle de _Senniou_, qui est d’un âge plus récent +(V. pl. XV, 1). Auprès de ces châteaux on trouve, de même que dans les +précédents, des souterrains ; deux d’entre eux offrent quelques nouveaux +détails que nous allons essayer de faire connaître. On s’aperçoit qu’en +raison de la stérilité du sol et de l’éloignement des vallées arrosées +par des sources, les anciens ont redoublé de précautions pour assurer à +leurs postes fortifiés une copieuse provision d’eau. Le château de +_Reffah_, peu considérable par lui-même, mais situé sur une colline +rocailleuse, en offre le témoignage. A quelques pas de l’édifice on voit +en effet de vastes citernes divisées en plusieurs pièces que je trouvai +totalement remplies d’eau. Un conduit couvert au niveau du sol de dalles +monolithes de cinq pieds de longueur, servait de communication entre le +fort et les bassins. _Boumnah_, situé à un quart de lieue du précédent, +plus considérable par ses dimensions, présente dans ses souterrains des +dispositions curieuses : leur entrée est au milieu même de l’édifice ; +un escalier aide à y descendre, et l’on arrive dans une vaste pièce au +milieu de laquelle est un grand pilier de soutien. Dans la paroi du +fond, à quelques pieds au-dessus du niveau du sol, on voit un conduit de +hauteur d’homme ; il est dirigé hors le monument, et paraît avoir été +destiné à des sorties contre les assiégeants. A gauche de la même salle +est une petite pièce oblongue qui en est séparée par une cloison où sont +pratiquées trois arches également taillées dans le roc. On y trouve deux +colonnes arrivant jusqu’au plafond, entre lesquelles est une ouverture +conique bouchée par un bloc de pierre de même forme, ainsi que dans le +souterrain de _Lameloudèh_. A côté des colonnes est un massif carré, +légèrement creusé à sa surface ; sa hauteur d’environ quatre pieds, et +une étroite plate-bande qui règne latéralement, font présumer qu’il a dû +servir à quelque préparation domestique à l’usage des habitants du +château (Voyez pl. XXV, fig. 5). Les parois de ces pièces ne sont point +enduites de ciment ; ces précautions étaient réservées pour les citernes +seules, et nous les font reconnaître au premier aspect. Il en existe une +auprès de cette salle souterraine, mais elle ne communique avec elle que +par une ouverture pratiquée au-dessus du niveau du sol (Voyez même +planche). + +C’est ainsi que les châteaux, selon que nous les trouvons au milieu même +des habitations, ou qu’ils en sont éloignés, nous présentent, tour à +tour, des lieux de refuge pour la population alarmée, ou des boulevarts +pour arrêter les incursions ennemies. Les souterrains, en confirmant nos +premières conjectures, nous dévoilent aussi progressivement de nouveaux +usages. Mais continuons de recueillir des faits, et nous pourrons +ensuite, en les réunissant, faire jaillir de leur contact de nouvelles +lumières. + +Bien des personnes me trouveront sans doute minutieux ; elles +m’accuseront de les faire languir dans de puérils détails : je n’oublie, +me diront-elles, ni _astragales_, ni _boulingrins_. Cependant, ô +lecteur ! que de fatigues je t’épargne, que de ravins je gravis, que de +pierrailles je visite pour toi et dont néanmoins je te fais grace ! +Lorsque je n’ai rien de nouveau à t’apprendre, je me tais ; et si le peu +que je puis t’apprendre est d’un trop faible intérêt, la faute en est +aux Barbares qui ont dévasté cette belle contrée. Il faut fureter dans +les entrailles de la terre ; il faut remuer toutes les pierres éparses +pour recueillir quelques notions échappées à leurs ravages ; et ces +notions sont pour toi bien souvent de monotones _astragales_ et +d’insipides _boulingrins_. + + * * * * * + + +[Note 141 : SYNESII epist. 67 ; ed. Pet. p. 212.] + +[Note 142 : Les chameaux ne mangent point le feuillage de l’arbousier.] + +[Note 143 : En parlant de mes dettes, je ne saurais passer sous silence +les services que m’a rendus M. Guyenet pour ce dispendieux voyage. Ces +services ont tellement aidé à son exécution, qu’en offrant à cet habile +et si estimable mécanicien un nouveau témoignage de ma reconnaissance, +je crois remplir un véritable devoir.] + +[Note 144 : Ed. WESSELING, p. 68.] + +[Note 145 : Orb. Rom. pars orientalis.] + +[Note 146 : Geogr. sacra, p. 283.] + +[Note 147 : Orien. Christ. t. II, p. 630.] + +[Note 148 : Epist. 67, ed. Pet. p. 215.] + +[Note 149 : Ut supra, p. 70.] + +[Note 150 : MANNERT, Géogr. des Grecs et des Rom. t. X, part. II, p. +78.] + +[Note 151 : Nous avons déja fait remarquer dans la Marmarique un essai +informe des mêmes dispositions (Descr. de la Marma. p. 3).] + +[Note 152 : On sait que les Limniades étaient les nymphes des lacs.] + +[Note 153 : De Inscrip. in Cyrenaïcâ nuper reperta ; Hale, 1824. MATTER, +Mémoire sur les Gnostiques.] + +[Note 154 : Id. ibid.] + +[Note 155 : POCOCKE, in Specimen Hist. arab. ed. White, p. 21. +D’HERBELOT, Bibli. Orient. mot _Masdak_. Inscription grecque dans +l’ouvrage cité.] + +[Note 156 : HÉRODOTE, l. I, c. 216 ; l. IV, c. 172, 180.] + +[Note 157 : POMPONIUS, l. I, c. 7. Cet auteur, d’accord avec Hérodote, +dit que les enfants qui naissaient de ces mariages fortuits étaient +adoptés par les hommes qui leur trouvaient quelque ressemblance avec +eux.] + +[Note 158 : STRABON, l. XVI, c. 3.] + +[Note 159 : Voyez la carte topographique entre le cap Phycus et Derne.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE IX. + + Région septentrionale de la Pentapole. — Sanctuaires. — _Erythron_. — + _Naustathmus_. — _Ghertapoulous_. — _Zaouani_. + + +Fidèle à mon système, après avoir visité la partie méridionale de +_Lameloudèh_, je m’avancerai dans le nord : des renseignements +recueillis m’engageront cette fois à parcourir toute cette partie du +littoral. + +Jusqu’à présent nous avons vu dans la Pentapole des tableaux gracieux, +mais non des images de grandeur ; nous avons vu des terres fertiles, +d’agréables vallons, de limpides ruisseaux, et des bosquets plutôt que +des forêts. Mais ces bruyantes cascades qui se précipitent du sommet des +rochers ; ces épaisses lisières de hauts et majestueux cyprès qui +couronnent les monts de leur teinte lugubre ; ces rocs caverneux qui +s’entr’ouvrent pour découvrir à l’œil des tapis de verdure et de +charmantes retraites ; ces épouvantables crevasses qui déchirent le sein +de la terre, et la partagent en deux murs escarpés ; tous ces aspects +imposants nous sont encore inconnus : tels sont néanmoins les +magnifiques tableaux que va nous présenter la région septentrionale où +nous allons pénétrer. Un site commode pour faire stationner ma caravane, +me fut indiqué dans les gorges des montagnes au nord-ouest de +_Lameloudèh_. A peine fûmes-nous éloignés de deux heures de ces ruines, +que les vallées commencèrent à devenir plus profondes, les ravins plus +escarpés, et que la végétation plus touffue se développa avec plus de +force ; ensuite des gorges étroites succédèrent aux vallées, et nous +arrivâmes au lieu désigné par les Arabes. Leurs rapports ne m’avaient +point induit en erreur. La colline d’_el-Hôch_ domine par son élévation +les hauteurs qui l’entourent, et se trouve détachée des défilés qu’elles +forment, par les ondulations plus unies du terrain. Cette situation fut +appréciée par les anciens habitants. Ils bâtirent une forteresse sur le +sommet de la colline, et immédiatement au-dessous ils creusèrent un bel +hypogée, qui, en raison de ses grandes dimensions et de la régularité du +travail, est nommé par les Arabes _el-Hôch_ (l’habitation)[160]. Cet +hypogée ne contient ni de subdivisions, ni de ces anfractuosités humides +et sombres qui décorent aux yeux d’un Européen ces excavations antiques, +mais en éloignent les Arabes par l’effet qu’elles produisent sur leur +pusillanime imagination. Il présente une belle salle quadrangulaire, +contenant dans le fond deux grandes niches, et ornée autrefois sur le +devant de trois pilastres dont il ne reste plus que la base. La nature a +réparé toutefois ces outrages du temps : elle a remplacé les pilastres +abattus par une double rangée de cyprès, dont le faîte pyramidal et le +tronc bronzé de mousse forment un péristyle majestueux et pittoresque. + +C’est là que vint s’établir ma caravane. Peu d’endroits jusqu’alors lui +avaient offert un gîte si bien abrité ; elle put l’apprécier d’autant +mieux que les orages se renouvelèrent bientôt avec plus de force ; mais +déja je parcourais les environs. + +Dans la partie septentrionale de la Pentapole le dromadaire devient une +monture incommode et même dangereuse. Cet animal, si agile dans les +plaines, est uniquement fait pour elles. Voyez-le partir, la tête haute, +le nez au vent ; voyez le mouvement cadencé de son corps, les +ondulations régulières de ses pates ; et vous diriez d’un navire dont le +vent propice commence d’enfler les voiles : bientôt le vent redouble ; +la proue enfonce dans l’onde qui jaillit écumeuse autour de lui ; il +fend majestueusement la plaine liquide ; mais si le port apparaît, le +nautonier prudent diminue de voiles, et l’impulsion reçue suffit pour le +faire arriver. Ainsi, le dromadaire, d’abord lent dans sa marche, +s’anime insensiblement : son cou, naguère relevé, rase déja la terre ; +il franchit légèrement l’espace ; le sable vole autour de ses flancs +échauffés ; il suit toujours une ligne directe ; et dans la fougue qui +l’entraîne, si l’on veut terminer sa course, il faut la ralentir long- +temps avant qu’on puisse l’arrêter. + +On conçoit qu’avec de pareilles qualités, le dromadaire ne soit point +fait pour les régions montueuses. Ses longues pates et le volume de son +corps le rendent aussi peu propre à gravir une montagne, qu’à la +descendre ; à franchir un ravin, qu’à traverser un torrent. Aussi, cet +animal, si apprécié dans l’Arabie et les vastes plaines de l’Afrique, +est-il dédaigné par les habitants de Barcah. Ils n’estiment que les +chevaux, et sans doute avec raison, puisque, quelque dégénérés que +soient les leurs de la race antique célébrée par Pindare, ils ont peut- +être gagné en utilité ce qu’ils ont perdu en grace et en légèreté. Monté +sur son cheval, l’Arabe de Barcah parcourt tous les cantons de sa +contrée ; il visite les lieux les plus escarpés, et côtoie sans crainte +d’affreux précipices. On ne guide point le cheval, la bride tombe sur +son cou ; il choisit lui-même ses pas : le sentier est presque +perpendiculaire ; la pluie en rend la roche glissante ; mais l’adroit +animal grimpe, saute, et ne s’abat jamais. Ce n’est point encore ici le +lieu de traiter ce sujet ; j’y ai été entraîné malgré moi ; mon +inexpérience en est la cause. Cette inexpérience me porta à conduire +dans la Pentapole les mêmes dromadaires qui m’avaient servi dans les +déserts des Oasis. Je ne présenterai point pour excuse mon affection +pour ces anciens compagnons de voyage ; cette raison, peu goûtée de la +plupart des lecteurs, entraînerait une digression fort inutile, après +celle-ci qui ne l’est guère moins, et que je termine enfin par ce qui +aurait dû la remplacer. Durant toutes mes courses dans la région +septentrionale de la Pentapole, j’empruntais des chevaux de la tribu +auprès de laquelle je me trouvais. Le propriétaire m’accompagnait et me +servait aussi de guide. Ce fut ainsi que je quittai ma caravane pour me +rendre dans le golfe _Hal-al_. + +Désirant moins d’avancer rapidement dans ces cantons montueux, que d’en +connaître les diverses parties, je me dirige vers le littoral, mais en +rétrogradant de nouveau vers l’est. Cette direction, d’ailleurs motivée, +prolonge mes plaisirs en variant à chaque pas les sites. Je croise les +flancs inégaux et partout boisés des hautes terrasses qui longent le +nord de la Pentapole. Ici point de plaines étendues, point de vallées +légèrement ondulées : je me trouve alternativement, ou dans le fond d’un +profond ravin, ou sur le sommet d’une haute colline : je parcours des +sentiers ornés d’arbustes élégants, ou bien je traverse de noires +forêts. Ajoutant la bizarrerie de mes goûts aux caprices de la nature, +j’aime à franchir chaque obstacle, à atteindre à chaque lieu escarpé. +Par la seule raison que tel endroit paraît inaccessible, il attire ma +curiosité. Je passe indifférent devant mille excavations où je puis +pénétrer sans difficulté ; mais il suffit que j’aperçoive au sommet d’un +rocher abrupt une anfractuosité ténébreuse, offrant quelque indice des +temps antiques, aussitôt mon imagination s’irrite ; ce lieu en devient +plus intéressant à mes yeux. En vain un torrent se précipite en +bouillonnant à ses pieds, l’agile cheval de Barcah le franchit +aisément ; j’escalade ensuite le rocher : des touffes de térébinthes et +de lentisques, les troncs noueux des genévriers m’aident à grimper, et +j’arrive enfin à la grotte. Si rien de nouveau ne récompense mes peines, +j’en suis dédommagé par l’aspect toujours varié que me présente la +nature : les douces émotions qu’elle me cause valent bien les +découvertes de l’art. + +Dans l’inextricable labyrinthe de vallons sinueux et de gouffres +profonds que je traversai durant cette promenade, les méprises de ce +genre furent nombreuses. Le plus souvent, après avoir franchi bien des +pas dangereux, je ne trouvais que les ruines du temps, au lieu des +traces du séjour des hommes ; c’étaient des rocs bouleversés ou des +cavernes tortueuses qui se perdaient dans la montagne. A mon approche de +ces lieux, il en sortait l’aigle ou le vautour effrayés de mon +apparition dans leur asile aérien. Mais une fois ce fut une petite niche +creusée isolément dans la paroi d’une roche. Le fond en était tapissé de +lierres rampants qui détachaient par leur teinte rembrunie des bouquets +de giroflée d’un jaune d’or, des cystes à grande fleur rose, et les +corymbes arrondis de blancs alyssons. Ces plantes saxatiles croissaient +ensemble au milieu de la niche, comme dans un vase que l’on aurait dit +placé par une combinaison de l’art pour orner la nudité de la roche, si +l’art toutefois pouvait jamais imiter les graces de la nature. + +Cependant, ces courses, toujours agréables par elles-mêmes, furent aussi +quelquefois fructueuses pour la connaissance des usages antiques. Tantôt +je rencontrai de petites excavations sépulcrales creusées isolément çà +et là dans le flanc des ravins. Ces paisibles retraites, destinées à ne +contenir que les restes d’une seule personne, se trouvent comme +suspendues sur un torrent mugissant, ou voilées à demi par des rideaux +de cyprès. Ces localités, bien appréciées sans doute par les anciens +habitants, produisent un effet mélancolique et moral : elles présentent +l’image du repos dominant les agitations de la vie ; et la froideur de +la mort, sa morne insensibilité, que ne peuvent plus émouvoir les bruits +ineffables des arbres des forêts, ni les secousses violentes des vents +qui les agitent. + +D’autres fois, je me suis trouvé tout-à-coup vis-à-vis d’un petit +sanctuaire, placé de diverses manières, mais toujours taillé dans la +montagne, et n’offrant point dans le voisinage des traces d’anciennes +habitations. J’en ai vu s’élevant sur des terrasses de verdure qui les +rendent accessibles de toutes parts, les exposent aux rayons du soleil, +et les font contraster, par leurs teintes claires, avec leurs sombres +environs. D’autres sont placés dans l’endroit le plus reculé d’un +profond enfoncement : des rochers en désordre, de noires crevasses, et +les lianes rampantes des ronces épineuses en forment le sauvage +ornement. + +Aucun de ces petits sanctuaires ne fut décoré par l’art ; on n’y voit ni +colonnes, ni frises, ni le moindre détail d’une élégante architecture. +Ce sont de petites salles carrées, de différentes grandeurs, où l’on +arrive par deux ou trois degrés. Dans l’intérieur, un banc de roche +règne tout autour ; au fond est un autel quadrangulaire au-dessus duquel +est la niche réservée à la divinité qui présidait autrefois à ce lieu. + +La simplicité de ces autels champêtres convenait parfaitement à leur +situation : le paysage en faisait tout l’ornement ; et l’art, au lieu +d’ajouter à ses charmes, les aurait sans doute déparés. Ses efforts ne +peuvent plaire que dans le sein même des villes ; c’est là son séjour, +c’est là qu’il triomphe. Mais qu’on l’isole au milieu des plus aimables +sites que forme la nature, loin d’aider à leur effet, il en détruit +l’harmonie. + +Ce sentiment exquis des convenances locales me parait avoir été +parfaitement connu des habitants de la Pentapole. En plaçant ces autels +agrestes en des lieux isolés, ils choisirent des sites relativement +convenables à leur objet ; ils eurent le dessein de fixer l’attention +par les attributs d’un symbole, et ils en abandonnèrent l’effet au +paysage. Cet effet inexprimable, cet heureux accord de teintes et +d’aspect, d’ombres et de lumière, parlait bien plus à l’ame, la +provoquait bien plus au recueillement, que les dehors pompeux d’une +orgueilleuse architecture. Et maintenant même que ces lieux sont +abandonnés, maintenant que l’autel antique n’offre plus qu’un roc +équarri au milieu des rocs qui l’entourent ; maintenant que la divinité +protectrice du lieu gît peut-être enfouie dans les champs, les environs +du sanctuaire sont encore ornés de leurs dons primitifs, et, selon +l’aspect qu’ils offrent, ils peuvent de même offrir l’idée de son +antique destination. Serait-ce sans un choix déterminé, sans une +intention réfléchie, que l’on aurait creusé ces grottes pieuses, les +unes, dans un site gracieux, au milieu de bocages riants, de tapis de +verdure et de sentiers fleuris ; et les autres, sur des rochers +escarpés, remplis d’anfractuosités ténébreuses et exposés à la fureur +des orages ? Des sites si différents auraient-ils eu une égale +destination, auraient-ils inspiré les mêmes idées ? Les jeunes Grecques +auraient-elles escaladé ces rocs en désordre pour déposer dans leurs +noires cavernes de timides offrandes, et invoquer Aphrodite ou les +nymphes des bois ? Les bergers, effrayés de la clameur des orages, +auraient-ils été conjurer les dieux dans ce paisible vallon, où l’on ne +voit que myrtes et cytises, où tout présente des images de paix et de +repos ? Il suffit d’indiquer ces contrastes pour en prouver +l’inconvenance, et rendre mes conjectures plus vraisemblables. +Cependant, comme des conjectures ne sont point l’objet spécial de mes +écrits, je quitte, quoiqu’à regret, les lieux pittoresques qui m’ont +inspiré celles-ci, et j’arrive à des faits moins douteux. + +Durant les promenades toujours irrégulières, et souvent rétrogrades, que +je fis dans cette région montueuse de la Pentapole, je n’aperçus aucune +ruine d’un bourg de quelque importance. Cependant, si l’inégalité du +terrain rendit ce canton peu propre à y construire des villes, elle +présenta du moins des boulevarts naturels pour la défense de la +contrée ; les anciens habitants en connurent l’importance. + +Deux grands châteaux, _Lemschidi_ et _Lemlez_, se trouvent, à une heure +de distance entre eux, situés à l’extrémité d’une terrasse escarpée qui +longe le flanc de cette partie des montagnes. Leurs murailles ayant +environ quarante mètres de chaque côté, sont formées d’énormes assises +posées à sec. De même que ceux déja décrits, ils avaient deux étages ; +l’intérieur en était également voûté, sans offrir toutefois la même +distribution : on n’y remarque point la petite pièce cintrée ornée de +deux colonnes, indice de l’époque chrétienne, et dont nous connaissons +l’usage. Ces châteaux sont tous les deux construits en vue de la mer ; +et il paraît certain que, n’importe dans quel temps, leur destination +fut de prévenir ou d’arrêter des invasions maritimes, de même que ceux +situés sur le sommet du plateau arrêtaient les invasions méridionales. + +Je rencontrai encore plusieurs ruines de tours et de villages, entre +autres _Kssariaden_, _Tegheigh_, _Agthas_ et _Tebelbèh_. Aucune de ces +ruines ne contient rien de remarquable, si ce n’est la dernière, peu +distante d’_el-Hôch_. Sur une colline isolée on voit un grand nombre de +sarcophages en pierre calcaire ; ils sont placés sur les côtés d’un +chemin en spirale encore profondément sillonné par les chariots grecs ou +romains qui servirent à transporter ces masses monolithes. La tour de +_Tebelbèh_ domine ce lieu ; elle conserve un pan de mur orné au sommet +d’une frise en triglyphes : cette particularité non encore rencontrée +auprès d’édifices pareils à celui-ci, prouverait qu’ils ne furent point +dépourvus d’élégance. De plus, au pied du rocher sur lequel fut bâtie la +tour, on voit un souterrain avec des dispositions nouvelles pour nous. +Deux rangs de pilastres bien équarris sortent du sein d’une source, et +se terminent en voûtes qui se prolongent fort avant dans la montagne. La +transparence de la source invite à y pénétrer, malgré l’obscurité qui +règne dans le fond. On enfonce d’abord dans l’eau jusqu’à la ceinture, +et lorsqu’on est parvenu à une certaine distance de l’entrée, la +profondeur devient plus considérable ; mais on aperçoit alors au plafond +une large ouverture cylindrique faite avec le ciseau, et correspondant +en ligne droite à la tour qui se trouve à cent pieds environ au-dessus +de la source. Cette découverte suffit à l’observateur. Il sort du +souterrain en réfléchissant sur les grands travaux qu’entreprirent les +anciens habitants pour établir des communications entre leurs postes +fortifiés et les bassins naturels ou artificiels, et sur les précautions +qu’ils eurent d’assurer aux sources une libre circulation. Cependant, +comme ces soins et ces travaux peuvent provenir de diverses époques, +attendons, pour les déterminer, le résultat d’observations ultérieures. + +Nous voici arrivés sur la sommité des immenses contre-forts qui forment +le soubassement du grand plateau cyrénéen. Nulle autre part dans la +Pentapole je n’ai vu ces contre-forts si abrupts que dans cette partie +du littoral. Il faut avoir une entière confiance dans les chevaux de +Barcah pour parcourir sans crainte les sentiers étroits et rocailleux +qui longent la cime de ces crêtes aiguës. Latéralement sont de profonds +précipices dont les talus, quoique escarpés, sont couverts de toutes +parts d’une végétation aussi belle que variée. La sauge, le romarin, +diverses espèces de cystes, le serpolet et une foule d’autres plantes +aromatiques croissent, dans une agréable confusion, au milieu de forêts +d’arbres et d’arbustes communs à toute la Pentapole septentrionale, et +d’autres que je n’ai trouvés qu’ici, tels que le pin blanc et le cyprès +toujours vert. + +S’il est difficile de parcourir la sommité de ces contre-forts, il n’est +pas plus aisé de les descendre. Lorsque nous fûmes enfin arrivés à leur +base, nous nous trouvâmes sur une étroite lisière de terre qui sépare +les montagnes des bords de la mer. Les ruines d’une ville nommée +_Natroun_ étaient devant nous. + +Les Arabes, ainsi que les enfants, envisagent rarement les objets sous +leur aspect réel : ordinairement ils les confondent, le plus souvent ils +les grossissent, et aperçoivent mille formes capricieuses dans les plus +simples accidents de la nature. De là dérivent leurs rapports exagérés +et tous les contes bleus qu’ils font aux voyageurs. Cependant par la +même raison qu’il ne les faut jamais croire sur parole, il est toujours +utile de vérifier leurs assertions. D’après leur fantasque imagination, +ils m’avaient fait des descriptions bizarres de la ville dans la mer, +car c’est ainsi qu’ils désignent les ruines de _Natroun_. La cause de +cette dénomination, comme je m’y attendais, est fort simple. Cette +ancienne ville fut bâtie sur une couche de terre de douze à quinze pieds +d’épaisseur, au-dessous de laquelle se trouve une roche, tantôt de grès +friable, et tantôt de brèche mal liée. Des fondements aussi peu solides +n’ont pu résister aux efforts des vagues. Aussi ont-elles occasionné de +tous côtés de grands éboulements : elles se sont avancées dans les +ruines mêmes de la ville ; elles en ont fait crouler une partie dans +leur sein ; ont divisé l’autre en petits îlots ; et formé enfin de ce +qui tenait encore au continent un promontoire dont les molles falaises, +sans cesse battues par les flots, ne tarderont pas à devenir leur proie. +Ce petit promontoire est totalement couvert de débris amoncelés dans le +plus grand désordre. Des pans de murailles, des arcs détachés +d’anciennes voûtes, des angles d’édifices, sortent çà et là du sein de +la couche de terre que la mer a fait ébouler tout autour, et forment +ensemble un aspect étrange, cause des récits merveilleux des Arabes. + +Telles sont les ruines de la ville ; ses environs, quoique sans édifices +remarquables, sont plus intéressants. Les nombreux ravins qui avoisinent +les bords de la mer sont remplis de grottes petites et sans ornements +d’architecture, mais agréablement situées. Un chemin sillonné par les +roues des chars antiques, et un aqueduc, suivent ensemble les contours +de la montagne. L’eau qui coulait autrefois dans l’aqueduc n’est point +tarie ; mais de même que les anciens habitants ont abandonné ces lieux, +elle a abandonné le lit qu’ils lui avaient tracé. On la voit se +précipiter en cascade du sommet des rochers dans le fond d’un vallon +voisin : elle y serpente dans toutes les saisons ; s’y ramifie en +plusieurs ruisseaux ; et y entretient des prairies resserrées, mais +herbeuses, séjour, depuis un temps immémorial, d’une famille arabe, +_Bou-Chafèh_, qui a donné son nom à ce vallon. + +La beauté sauvage de ce lieu, et surtout l’abondance d’eau, cause de sa +fraîcheur continuelle, attirèrent l’attention des Cyrénéens. De vieux +ceps de vigne, des troncs de mûriers et de grenadiers, restes +d’anciennes cultures qu’on remarque à _Bou-Chafèh_, indiquent qu’il fut +de tout temps habité. Il est même vraisemblable qu’il le fut avant qu’on +eût élevé la ville dont nous avons vu les ruines ; les inductions +suivantes portent du moins à le croire. Cette ville est l’ancienne +_Erythron_, placée par le Périple anonyme à soixante-seize stades de +_Zephirium_[161]. Cette distance est peut-être un peu courte, mais, +jointe à l’analogie du nom et à la proximité de _Natroun_ du cap +_Erythra_[162] qui s’avance dans l’est, elle ne nous laisse aucun doute +sur ce sujet. Remarquons maintenant en faveur de l’opinion émise, +qu’_Erythron_, du temps de Ptolémée, n’était encore qu’un simple lieu +dans le littoral de la Cyrénaïque[163], tandis qu’il en est fait mention +comme ville chez les écrivains postérieurs. C’est sous ce titre +qu’Étienne de Byzance[164], la Géographie sacrée[165] et Synésius en +parlent ; de plus, suivant ce dernier, _Erythra_ était, comme nous +l’avons déja dit, métropole d’_Hydrax_ et de _Palæbisca_. Il faut +ajouter que ce philosophe chrétien, dont les écrits sont une mine +féconde en précieux renseignements sur la Pentapole, a eu le soin de +nous faire l’éloge de la source dont je viens de parler. La limpidité de +ses eaux, et leur saveur _plus douce que le lait_, étaient tellement +appréciées à son époque, que dans un voyage maritime il aborda exprès à +_Erythra_, pour en approvisionner le navire[166]. + +Le Stadiasme anonyme et Ptolémée s’accordent à placer à peu de +distance[167], et à l’est d’_Erythra_, _Chersis_, que ce dernier auteur +appelle un village[168]. Il me paraît surprenant que, malgré les +renseignements pris à _Natroun_ même, les Arabes ne m’aient rien indiqué +dans cette partie du littoral. Toutefois, comme je ne l’ai point +visitée, je laisse à des voyageurs plus scrupuleux le soin de vérifier +ce point de géographie ancienne ; d’autres plus intéressants réclament +mon attention. + +De _Natroun_ on aperçoit à l’ouest le cap _Hal-al_, banc de terre peu +élevé qui s’avance dans la mer, et forme à son côté oriental un golfe +spacieux et très-ouvert. Je me dirigeai vers ce cap en côtoyant le +rivage, qui continue d’être séparé des montagnes par une petite plaine +étroite et unie. Cette plaine devient plus spacieuse vers le centre du +golfe ; là on rencontre les ruines d’un village et de petites flaques +d’eau dans le sable. Ces choses sont peu remarquables par elles-mêmes, +mais elles servent à prouver la grande fidélité des détails transmis par +le Périple anonyme, fidélité que nous nous plaisons à constater si +souvent[169]. + +J’arrivai à _Ras-el-Hal-al_ après trois heures et demie de marche de +_Natroun_. D’après cette distance, qui coïncide avec celle donnée par le +même Périple[170], et mieux encore d’après sa position relativement à +Apollonie, ce lieu est incontestablement l’ancien _Naustathmus_, cité +par les uns comme un promontoire[171] ; comme un port par les +autres[172] ; et enfin par Strabon comme un lieu des plus renommés du +littoral de la Cyrénaïque[173]. + +La belle situation du cap, et surtout la jolie baie qu’il forme, dont le +fond est de sable couvert d’algue sans écueils du moins apparents, +durent offrir dans l’antiquité une bonne station navale, de même que la +côte, par son étendue, me parut avoir été favorable à l’établissement +d’une ville. Cependant, hors le village dont j’ai fait mention, je +n’aperçus d’autres traces d’habitations que celles d’un château situé à +l’extrémité du cap. Encore appartient-il à l’époque romaine ; son +architecture, et sa distribution intérieure, sont les mêmes que celles +de _Chenedirèh_ ; et les débris d’une frise ornée de triglyphes et de +gouttières se trouvent parmi ses ruines, ainsi qu’à _Tebelbèh_. + +Quoique l’aspect de ces lieux s’accordât avec le silence de l’histoire, +il me semblait néanmoins peu probable qu’un tel canton fût resté presque +abandonné des Cyrénéens. Fondé sur l’autorité de plusieurs exemples +analogues, je soupçonnai que c’était sur les montagnes voisines, et non +immédiatement sur le rivage, qu’il fallait chercher les vestiges d’une +ville antique. Des indications m’étaient cependant indispensables pour +entreprendre cette recherche. Je questionnai d’abord inutilement tous +les pâtres que je rencontrai, je n’en obtenais que de vagues +renseignements ; lorsque enfin un vieillard me fit comprendre qu’il en +savait plus que les autres. Une récompense devait être le prix de ses +révélations ; ce prix lui fut donné d’avance, et ma confiance provoqua +la sienne. De grandes ruines, de superbes édifices se trouvaient, me +dit-il, sur les premières terrasses de la montagne, vis-à-vis du cap ; +il ne pouvait m’y conduire lui-même, à cause des guerres violentes qui +existaient dans ce moment de tribu à tribu, et lui interdisaient l’accès +de ce canton. La sincérité se lit sur la physionomie ; le mensonge ne +saurait en prendre les traits. J’ajoutai une foi entière aux paroles du +vieillard, et combinant avec mon guide les renseignements obtenus, nous +allâmes à la recherche des ruines, d’autant plus intéressantes pour moi, +qu’elles paraissaient peu connues même par les habitants. + +La montagne que nous avons vue former à _Natroun_ d’immenses contre- +forts escarpés, est ici d’une disposition différente. Elle présente +d’abord une montée rapide, à laquelle succède une plaine vaste et +inégale, tantôt boisée, tantôt nue ; croisée par de petites hauteurs, +sillonnée par de profondes vallées ; ici rocailleuse, plus loin +fertile ; et se terminant enfin à une seconde chaîne de collines qui se +dégradent en petites terrasses au-dessus desquelles s’étend le vaste +plateau Cyrénéen. Cette disposition géologique continue d’être à peu +près la même jusqu’au _Phycus_ ; en descendant de nouveau ces montagnes +nous aurons lieu de nous en convaincre. + +Selon les indications du pasteur, la ville antique devait se trouver au +sud-ouest du cap, après avoir franchi la grande montée : une partie des +ruines était cachée dans un bois, et l’autre s’étendait au loin dans la +plaine. Ces renseignements, quoique positifs, faillirent cependant nous +être insuffisants. Dès le matin nous étions arrivés sur la montagne. +Nous errions çà et là, visitant toutes les hauteurs pour découvrir +quelques apparences de ruines ; et tantôt dépassant le lieu indiqué, +tantôt rétrogradant vers ce lieu, la journée s’écoula ainsi sans avoir +rien aperçu. Le lendemain, fatigué des courses infructueuses de la +veille, et rebuté plus encore par les divisions des Arabes qui les +rendaient inhospitaliers par crainte et soupçonneux par nécessité, je +décidai d’abandonner cette recherche, si une nouvelle tentative devenait +également infructueuse. Nous voilà donc de nouveau en campagne. + +Des taches bleuâtres ayant de loin l’apparence de rochers isolés au +milieu d’un bosquet touffu provoquèrent vaguement ma curiosité. Je me +dirigeai vers ce côté, bien plus pour la satisfaire au moins en quelque +chose, que dans l’espoir d’y trouver l’objet de mes recherches. Aucun +sentier n’y conduisait : il fallut s’en frayer un à travers une épaisse +forêt d’arbousiers, de manière que je ne pus être rendu auprès des +prétendus rochers qu’en les voyant tout-à-coup métamorphosés en édifices +dont l’étonnante conservation, l’élégance des formes, et les détails +d’architecture s’accordaient pour les faire paraître au milieu de la +forêt d’arbustes comme par enchantement. Il est des sensations que les +voyages seuls peuvent procurer : l’aspect de belles ruines restées +inconnues durant plusieurs siècles n’en est pas une des plus faibles. +Essayer de la reproduire, ce serait une tentative inutile. La contrée, +le site, les circonstances, ajoutent à ces découvertes mille impressions +différentes que l’on sent vivement, et que l’on ne saurait rendre. Je +n’avais vu jusqu’alors rien de semblable dans les champs désolés de la +Pentapole, et je n’y vis par la suite rien de plus beau que ces petits +monuments. Les Arabes les nomment _Zaouani_, et le lieu où ils sont +situés _Menakhiet_. Ce lieu correspond parfaitement à l’indication du +pasteur du cap ; mais la variété des sites, qui fait le charme de cette +contrée, en rend les localités difficiles à trouver, lorsqu’on n’y est +point conduit par un habitant du canton : encore faut-il que cet +habitant y ait résidé depuis le bas âge ; sinon, l’on s’expose à perdre +beaucoup de temps dans les courses, et à barbouiller beaucoup de papier +dans le récit, comme je viens de le faire, ce dont je demande toutefois +excuse en faveur de l’utilité de l’avis. + +Cependant, l’agréable effet que produisent, au premier aspect, ces +édifices placés dans une riante solitude, change bientôt de nature. A +peine a-t-on jeté un coup-d’œil dans l’intérieur que le prestige +disparaît : ces jolis monuments sont encore des tombeaux. + +Le plus considérable contient une cloison longitudinale qui le divise en +deux pièces, séparées elles-mêmes dans leur hauteur par trois rangées de +dalles, formant autant de caveaux funéraires de toute la longueur du +monument. Une belle frise dorique en contourne le sommet ; et de riches +sculptures ornent les côtés de la double entrée. De grands blocs +monolithes le couvrent ; ils décrivent un triangle aplati, style +gracieux que nous verrons très-souvent reproduit dans les tombeaux de la +métropole. Tout le corps de l’édifice est élevé sur quatre rangées de +larges assises disposées en escalier quadrilatère. Enfin, un antique +olivier est placé au devant, et il en ombrage le faîte d’une manière +aussi religieuse que pittoresque (Voyez pl. XVI et XIX, fig. 1 et ses +détails). + +A quelques pas de ce magnifique mausolée on en voit un second moins +grand, mais mieux conservé, et n’ayant qu’une seule pièce (Voyez pl. +XVII et XIX, fig. 2 et ses détails). Deux autres se trouvent à une +portée de fusil de ceux-ci : l’un, semblable au dernier, est enfoui dans +le bosquet ; l’autre diffère tout-à-fait des précédents. A ses petites +dimensions, à sa forme de carré parfait, et surtout à sa surface plane, +on dirait d’un autel antique élevé dans ces lieux en l’honneur de +quelque divinité champêtre (Voyez pl. XVII et XIX, fig. 3). Aucune +entrée n’y fut ménagée ; après quelques efforts, ayant réussi à extraire +une pierre de ses assises, je le trouvai divisé en trois cloisons, et +totalement rempli de têtes d’enfant. + +Des monuments construits avec tant de soins, et un grand nombre de +grottes sépulcrales ornées aussi de façades doriques que l’on voit +auprès d’eux, indiquaient le voisinage d’une ancienne ville. J’en +cherchai les vestiges dans les environs. Des traces de chars, dans la +partie de la plaine où la roche est dépouillée de terre, frappèrent mes +regards ; j’en suivis la direction, et elle me conduisit, non sans +interruptions, durant un quart d’heure de marche dans l’est, auprès +d’une forêt d’oliviers, où je trouvai enfin les ruines de la ville +antique. Les incidents de cette excursion devaient m’offrir chacun des +résultats nouveaux. Par leur singulière localité, ces ruines sont à la +fois les mieux conservées et les plus bouleversées de toutes celles dont +j’ai parlé jusqu’ici. Un mur d’enceinte les entoure de toutes parts ; +selon les irrégularités du sol, il atteint trente pieds environ de +hauteur, ou cinq à six seulement. Une grande porte cintrée est à son +côté occidental. Dès qu’on l’a franchie, on se trouve dans un immense +labyrinthe de pans de murs encore debout, de fûts de colonnes renversés, +et de blocs de pierre entassés pêle-mêle, et entourant ensemble les +troncs énormes d’un bois épais d’oliviers. Les divers étages que forme +le feuillage de ces arbres majestueux ne laissent échapper çà et là que +des rayons inégaux de lumière, et répandent un demi-jour vénérable sur +ce vaste tableau d’un poétique désordre. + +Cependant je m’aperçus que le plan général des ruines décrivait une +pente insensible vers l’est. Je me rendis de ce côté, où un nouveau +spectacle m’attendait. J’étais loin en effet de me croire sur la sommité +d’un profond vallon dont les rives abruptes sont pittoresquement +bariolées de rubans de roche de diverses couleurs. Sur une pelouse +voisine se trouvait un enfant gardien d’un troupeau de chèvres. Ce jeune +pâtre m’apprit que ces ruines se nomment _Ghertapoulous_, et que le +vallon que nous avions sous les yeux porte le même nom ; un ruisseau, +ajouta-t-il, y coule dans toutes les saisons, et se rend dans le +port[174]. + +En résumant les observations que ces lieux nous ont offertes, il +paraîtra surprenant que les anciens géographes n’aient point fait +mention de cette ville dans le voisinage du _Naustathmus_, d’autant plus +que ses ruines attestent qu’elle dut être très-florissante dans +l’antiquité. L’épithète de très-renommé, donnée par Strabon au +_Naustathmus_, est un indice, il est vrai, de son ancienne splendeur ; +ces ruines la justifient complètement, mais elles n’en sont point +l’objet ni l’induction directs. Toutefois, au défaut de renseignements +précis, une tradition arabe n’est point à dédaigner. Le nom +d’_Hiarah_[175], que les habitants donnent à un groupe de collines, au +sud de _Zaouani_, ne porterait-il point à croire que ces lieux +intéressants auraient formé dans l’antiquité le canton _Hieræa_, qui, +suivant Étienne de Byzance, était compris dans le pays de Cyrène[176] ? + +Plus irrégulier encore dans le récit de cette excursion qu’elle ne le +fut par elle-même, je n’ai point craint d’interrompre la série locale +des endroits observés pour les réunir en groupes analogues, et les +présenter séparément. + +Cette méthode est sans doute très-peu géographique ; mais je l’ai +préférée pour d’autres sujets, et je la préfère encore pour ceux-ci. Une +carte d’ailleurs peut suppléer à ce qu’elle a de défectueux ; et j’aime +mieux y renvoyer mon lecteur, plutôt que de m’asservir à ne point faire +un seul pas sans indiquer dans quel rhumb de vent. + + * * * * * + + +[Note 160 : Golius interprète ce mot bien différemment : suivant cet +auteur, il signifierait terre inculte, région habitée par des démons +(Voyez son Dictionnaire, mot _Hôch_). Néanmoins dans la province de +Barcah, et dans tout le désert libyque, on ne s’en sert jamais, du moins +actuellement, dans une pareille signification. Les Arabes donnent même +quelquefois par analogie ce nom à leurs tentes.] + +[Note 161 : IRIARTE, Bibli. Matrit. v. I, p. 486.] + +[Note 162 : ARTÉMIDORE, Geogr. l. VII, fait mention d’un promontoire +_Erythra_ en Libye.] + +[Note 163 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.] + +[Note 164 : Voce _Erythra_.] + +[Note 165 : Geogr. sacra, p. 284.] + +[Note 166 : SYNES. Epist. 51. Je lis dans cette épître, le golfe +d’_Erythra_, au lieu du détroit de la mer Rouge, comme traduit le P. +Pétau. Synésius part au point du jour du port _Phycus_, et arrive le +soir à _Erythra_ ; rien de plus vraisemblable. Mais le faire arriver, +dans une journée de navigation, du _Phycus_ au détroit de la mer Rouge, +c’est commettre une faute de bon sens inexplicable.] + +[Note 167 : Six stades, d’après ce Périple (IRIARTE, p. 486).] + +[Note 168 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.] + +[Note 169 : Entre _Erythron_ et _Naustathmus_ est un village, dit le +Stadiasme ; le golfe est très-ouvert ; on y trouve de l’eau dans le +sable (IRIARTE, ibid).] + +[Note 170 : Soixante-dix stades d’_Erythron_ (IRIARTE, Bibli. Matrit. v. +I, p. 486).] + +[Note 171 : POMP. MELA, l. I, c. 8.] + +[Note 172 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4. SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.] + +[Note 173 : Cellarius interprète ce passage de Strabon (l. XVII, c. 2) +par _nobilioribus locis Cyreneorum_ (Geog. ant. t. II, p. 71) ; et M. +Letronne, par un des plus renommés parmi les ports, les mouillages, les +lieux habités, etc. (trad. franç. p. 487, 488).] + +[Note 174 : Ce ruisseau est apparemment le même qui forme sur les bords +du golfe les flaques d’eau que le Stadiasme paraît avoir connues.] + +[Note 175 : M. Smith a indiqué le nom de ce lieu dans sa carte, mais il +le place trop à l’orient.] + +[Note 176 : Voce _Hieræa_.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE X. + + Guerres entre les Arabes. — Vallée des Figuiers. + + +Cependant de grands désordres troublaient la paix des solitudes de +Barcah. Le départ du bey _Moukhni_ avait délivré les Arabes du faible +respect qu’ils accordent au gouvernement de Tripoli, bien plus par +l’effet de l’habitude que par celui du pouvoir. Libre de toute +contrainte, la haine héréditaire qui divise les différentes tribus +s’était éveillée plus cruelle et plus sanglante que jamais. + +Les travaux agricoles étaient partout suspendus ou négligés ; les uns +n’osaient franchir les limites de leur territoire ; les autres, plus +hardis, allaient épier d’aventureuses et nocturnes vengeances ; et la +plupart, se réunissant en petits corps de cavalerie, faisaient +d’audacieuses incursions, attaquaient leurs ennemis jusque dans les +camps, ou bien en étaient attaqués à leur tour. Sur un sol dévasté par +la Barbarie, la Barbarie cette fois se détruisait elle-même : chaque +jour une mère ou une épouse pleuraient un fils ou un époux ; leurs cris +plaintifs retentissaient dans les vallées, ils étaient répétés par les +échos des montagnes ; et les mêmes échos répétaient à la fois des chants +de guerre, signal de nouvelles douleurs, objet de veuvages nouveaux. Aux +vengeances transmises par le temps, aux cruels effets de la loi du sang, +se joignaient d’autres meurtres encore : les bandits chassés des tribus, +et exilés dans les cantons méridionaux de Barcah, reparaissaient ici de +toutes parts. Les forêts étaient leur séjour, l’endroit où ils épiaient +leurs victimes ; les cavernes en étouffaient les cris et servaient à +cacher ces forfaits. + +Vous demanderez peut-être, ô lecteur ! comment un Européen, parcourant +isolé ce théâtre de haineuses passions, pouvait en éviter le choc, et se +livrer à des travaux qui exigent la paix et la sécurité ? En +satisfaisant à cette curiosité, je parviendrais peut-être à vous +apitoyer sur mon sort. Mais, sur un pareil sujet, la vérité la plus +naïve peut prendre aux yeux d’autrui le masque du mensonge : tel se +défie à bon droit des récits dont le narrateur est le héros ; tel autre, +plus rusé, feignant de les croire, paie ces véridiques mais ridicules +aveux d’une épithète oiseuse : il a l’air de distribuer l’avoine à un +coursier haletant. + +Je renonce donc volontiers à de semblables épisodes. Je détournerai même +pour le moment les yeux du spectacle affligeant qu’offraient presque en +tous lieux les montagnes de Barcah, pour les porter vers une scène bien +différente. Essayer de la retracer, c’est à la fois me livrer à un +agréable délassement, et rendre un service à l’humanité. + +Les hommes sont méchants, mais l’homme est bon, a dit le philosophe de +Genève. Ce mot peut convenir à ces peuplades sauvages, ainsi qu’il +convient aux peuples policés. Lorsque l’homme se replie sur lui-même, il +retrouve plus facilement ses vertus primitives, qu’use insensiblement le +frottement des sociétés ; et ces vertus paraissent d’autant plus +aimables alors, qu’elles contrastent avec les vices de ceux qui +l’entourent. C’est ainsi que parmi ces hordes altérées de sang et de +pillage, on rencontre des familles amies de l’ordre et du repos, vivant +retirées en des lieux solitaires, et jouissant en paix des précieux +avantages que procure cette fertile contrée. + +Des incidents nous avaient forcés de quitter précipitamment _Zaouani_. +Vers le soir, une grotte nous offrit un asile qu’il n’était ni prudent +ni facile d’obtenir dans les camps tumultueux des Arabes. Là nous +entendîmes toute la nuit le tonnerre gronder, et la pluie tomber par +torrents. La violence du vent était telle, que, pénétrant par les fentes +de la roche, elle nous permettait à peine d’entretenir le feu de +broussailles auprès duquel nous cherchions en vain à sécher nos +vêtements. Les premiers rayons du jour vinrent enfin éclairer notre +retraite, et nous firent apercevoir à peu de distance un enfoncement qui +paraissait entouré d’une ceinture de gros rochers. Ce lieu, nous dit le +guide, s’appelle _la Vallée des Figuiers_ ; c’est le séjour du cheik +_Azis_, connu dans toute la contrée par la simplicité de ses mœurs et la +douceur de son caractère ; il faut y aller, et nous y trouverons +l’hospitalité. + +Nous nous mîmes aussitôt en route, et nous arrivâmes auprès de la +vallée, lorsque les feux de l’aurore coloraient la sommité des +montagnes, et commençaient à se répandre en longs rayons dorés sur les +vertes pelouses qui tapissaient le penchant des coteaux. Le spectacle +qui s’offrit en cet instant à mes yeux était ravissant : _la Vallée des +Figuiers_ est bornée au nord par un long mur de rochers taillés à pic, +mais sillonnés en tous sens de profondes crevasses d’où sortent des +touffes épaisses de figuiers sauvages, parmi lesquelles on entrevoit des +coronilles flexibles, des genêts épineux, et une foule d’arbustes et de +plantes saxatiles. Du côté opposé, un bois de caroubiers s’élève sur une +molle pelouse, et décrit une pente insensible qui atteint le sommet de +la vallée couronnée de toutes parts d’un rideau de cyprès. La tempête +avait cessé sur la terre, mais elle régnait encore sur la mer : les +échos des rochers répétaient le bruit rauque des vagues irritées que +j’apercevais au loin. Cette rumeur confuse, et cet aspect, ajoutaient à +l’air de sécurité que présentait le fond de la vallée. On y voyait +serpenter un ruisseau dont le faible murmure ne pouvait s’entendre que +par intervalles ; on y voyait le blanc ornithogale et la mauve fleurie +relever leurs débiles corolles échappées aux coups de l’orage qui +avaient abattu de grands arbres dans les environs. + +Déja nous avions pénétré assez avant dans cet agréable séjour, lorsque +le guide nous fit signe de nous arrêter. J’aperçus alors dans un +enfoncement du bosquet une tente devant laquelle était un vieillard qui +faisait la prière du matin. L’air calme du solitaire durant son pieux +exercice annonçait sa confiance dans la divinité ; et cette confiance, +de quelque manière qu’elle se manifeste, quel que soit le langage qui +l’exprime, prouve du moins dans l’homme cette précieuse bonne foi, don +ineffable des ames simples et vraies. Ce vieillard était le cheik +_Azis_. Dès qu’il eut achevé sa prière, il vint aussitôt à nous ; et, +contre l’usage admis dans le désert, avant de nous demander qui nous +étions et où nous allions, il nous proposa de nous arrêter un instant +dans sa tente. Je fus surpris en y entrant de la propreté et de l’ordre +qui y régnaient ; cet ordre était tel, qu’en jetant les yeux dans la +pièce réservée aux femmes, on aurait dit qu’elle était préparée pour les +recevoir, mais non encore habitée. Cependant, dès que le cheik eut +étendu le tapis sur la natte journalière, et qu’il nous eut installés +commodément dans la tente, il fit quelques pas dehors, et se mit à crier +d’une voix que l’âge n’avait point encore affaiblie. Ce cri d’appel, et +quelquefois d’alarme, ce cri qui avait plus d’une fois troublé notre +repos, n’avait rien d’hostile dans ce moment ; les échos le répétèrent +au loin, et bientôt les mêmes échos rendirent celui d’une voix +argentine. « _Saïdah_ va arriver, nous dit le cheik en rentrant ; +l’hospitalité embellit le désert ; c’est une fleur que l’on cueille sur +son chemin : comme elle, son parfum est aussi agréable à celui qui +l’accepte, qu’à celui qui la donne. Étrangers, qui que vous soyez, vous +resterez quelques instants avec nous. » + +Peu après nous vîmes à travers le bosquet une jeune fille, portant d’une +main une faucille, et de l’autre soutenant sur la tête un gros fagot de +broussailles. A la délicatesse des formes et aux mouvements délicieux de +la taille, on l’eût prise pour une nymphe accourant dans la forêt à la +voix de Diane ; mais à la rapidité de la course et au volume du fardeau, +on eût cru voir un jeune homme couvert des habits d’une fille. Enfin +elle arrive à l’entrée de la tente, y dépose ses broussailles, nous +aperçoit, et soudain disparaissant, elle revient un instant après, +conduisant ou plutôt traînant une chèvre, qu’elle se met aussitôt à +traire. En un clin d’œil le feu est allumé ; et tandis que la flamme +pétille, _Saïdah_, toujours vive, toujours légère, dispose tout, arrange +tout, avec une grace d’autant plus piquante, qu’elle naît de sa +gaucherie même ; et elle plaît d’autant plus, que son aimable ingénuité +donne un air d’abandon à la brusque volubilité de ses manières. En +effet, à voir cette jeune fille, se confiant dans la présence de son +père, ne mettre aucun soin à cacher ses charmes naissants ; à la voir à +demi couverte d’une draperie qui semble n’en voiler une partie que pour +mieux séduire la pensée ; à voir ses regards assurés sans effronterie, +ses poses voluptueuses sans impudeur, ses gestes libres mais innocents ; +ne dirait-on point de cette plante qui, forte de sa faiblesse, croît à +l’abri de l’arbre de la forêt : elle abandonne au gré d’une sève +capricieuse ses rameaux errants au hasard ; et irrégulière dans ses +détails, mais harmonieuse dans son ensemble, elle plaît d’autant plus +qu’elle paraît plus sauvage ? + +Cependant le repas était prêt, et nous nous assîmes à l’entrée de la +tente autour de la table hospitalière. Du point où nous étions placés, +nos regards portaient sur toute l’étendue de la vallée. La matinée était +belle comme le lendemain d’un orage ; et cette retraite nous paraissait +plus paisible en songeant aux dangers de la veille. Le bon vieillard se +prit alors à nous parler de son domaine. Cette vallée, dit-il, avait été +habitée par ses pères ; lui-même y était né, et n’en était que rarement +sorti. Jamais ses courses ne s’étaient prolongées jusqu’à Derne ou à +Ben-Ghazi ; il ne connaissait d’autres habitations que les tentes, et +d’autres jardins que les champs. Ensuite il nous indiqua les arbres où +il recueillait le miel, la grotte où il renfermait la paille, le lieu +qui servait d’aire pour ses blés ; et nommant ainsi tous les endroits de +la vallée, il assignait à chacun ses productions ou son utilité. Puis il +ajouta : « Ne soyez pas surpris de cette rangée de sacs qui nous +entourent ; des richesses n’y sont point enfouies, ils ne contiennent +que les présents de la terre, de l’orge et du blé ; une petite partie +suffit à moi et à ma fille, et le reste est pour les passants. Ces +_ihrams_ sont le travail de _Saïdah_ pendant l’été ; ils servent à vêtir +les pauvres dans la saison rigoureuse. Nous faisons tout le bien qui +dépend de nous, aussi les hommes ne nous font point de mal. Notre vie, +exempte de craintes et de soucis, est paisible comme cette vallée, elle +s’écoule doucement comme ce ruisseau, à l’abri des tourments que donnent +les désirs, hors de l’atteinte des méchants qui se déchirent loin de +nous. Étrangers, croyez-en mon expérience, faites le bien si vous voulez +être heureux ! Cette sérénité de mon ame, ce charme de ma vie, je les +dois à la bien-faisance. De même que la brise légère ranime les forces +défaillantes du voyageur errant dans le _Saharah_[177], de même la +bienfaisance arrive au cœur de l’homme pour le soulager : elle rend le +bienfaiteur plus heureux que celui qui reçoit le bienfait ; elle fut le +secret de ma vie, elle en a fait la félicité. » + +Durant ce discours j’examinais la physionomie de ce philanthrope du +désert : l’expression en était, comme ses paroles, pleine de candeur et +de simplicité ; et ses regards, à la fois animés et tranquilles, +semblaient dire que de douces émotions agitaient momentanément une ame +toujours paisible. Mais les instants donnés au plaisir s’écoulent +rapidement : l’heure avancée de la journée m’avertit qu’il était temps +d’aller rejoindre ma caravane. Ce ne fut point sans regrets, comme on +n’en peut douter, que je quittai de pareils hôtes ; et long-temps après +cette heureuse rencontre, j’eus souvent présents à la pensée le bon +vieillard et la jeune fille de _la Vallée des Figuiers_. + + * * * * * + + +[Note 177 : Grand désert de l’intérieur de l’Afrique.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XI. + + _Djaus_. — _Téreth_. — _Djoubrah_. — _Diounis_. — Station et départ de + ma caravane. — _Ghernès_. — Apollonie. + + +La description d’une contrée quelconque d’Afrique présente un +inconvénient inévitable. Cet inconvénient résulte de la barbarie des +dénominations locales dont chaque page doit offrir, au moins, un ou deux +échantillons. Passe encore pour la plupart des régions de l’intérieur : +leurs noms rauques et secs y prennent une couleur locale ; semblables +aux rocs pelés qui hérissent ces plaines arides, ils en hérissent de +même harmonieusement la description. Mais n’est-il point choquant de +devoir semer dans la narration des termes également durs et sauvages, +soit que l’on parcoure d’affreux déserts, soit que l’on se promène au +milieu des sites les plus agréablement ornés par la nature ? Ces +réflexions, que mon lecteur aura déja faites, me furent particulièrement +inspirées en arrivant dans un lieu des plus agréables de la Pentapole. +Ce lieu est à l’ouest, et à une heure d’_el-Hôch_. Que l’on se +représente une colline couronnée d’un bois de caroubiers, au milieu +duquel sont les ruines d’un bourg antique et des grottes pittoresquement +situées. Au devant du bois s’étend en amphithéâtre une belle prairie +émaillée de lamiums à fleur rose, de stéchas pourprés, de seneçons et de +renoncules dorés, de mauves et de géraniums rampants, parmi lesquels +s’élèvent çà et là les grandes ombelles du sauvage _derias_, emblème +aujourd’hui de la fertilité du sol, comme il l’était autrefois de sa +richesse. Sous les touffes épaisses de cette riche végétation serpente +un ruisseau, dont le murmure accroît, et produit des sons divers, en +raison de la pente, et des accidents de la colline. Pareil au +gazouillement d’un oiseau caché sous la feuillée, son bruit frappe +agréablement l’oreille sans que l’on puisse en apercevoir la cause. Pour +achever ce tableau, une lisière de noirs cyprès ceint la partie +méridionale de la prairie ; elle en détache les teintes claires et +brillantes, par ses masses d’ombre et la couleur lugubre de son +feuillage. Ce contraste est souvent répété dans cette contrée, mais il +ne cesse point de plaire ; il a l’air d’ajouter une idée mélancolique +aux sites les plus riants de la nature. + +Je reviens à mon idée. Est-il une personne d’un esprit assez sec, d’une +imagination assez froide, qui n’éprouve une impression désagréable en +entendant désigner un site si aimable par le nom barbare de _Djaus_ ? +Cette sèche dénomination ne semble-t-elle point désenchanter le +paysage ? Si du moins elle offrait quelque légère tradition des temps +antiques, on pourrait, avec ce secours, restituer à ce lieu le nom +harmonieux qu’il dut avoir autrefois, d’autant plus que de belles ruines +attestent qu’il fut de quelque importance dans les phases les plus +brillantes de la Pentapole. A l’extrémité occidentale du bourg on voit +en effet les ruines d’un grand édifice, dont il n’existe plus qu’une +seule pièce construite en grandes assises, et couverte à la manière +égyptienne (Voyez pl. XX) ; dans les environs sont dispersés de grands +blocs de marbre, restes défigurés de statues, parmi lesquels on ne peut +distinguer que le torse gracieux d’une femme. + +De plus, de tels monuments, auprès d’un si petit bourg, annoncent le +voisinage d’une ville de quelque importance, ou du moins d’un canton +anciennement très-habité. A peine s’est-on avancé de quelques minutes +dans le sud, que l’une et l’autre conjecture se réalisent. + +D’après la formation géologique de cette contrée, dont nous avons déja +une idée, nous voyons la plaine succéder de nouveau aux escarpements des +montagnes et aux profondes vallées. Cette plaine, que nous avons nommée +plateau cyrénéen, présente ici à peu près le même aspect que dans les +autres parties visitées, mais avec des témoignages d’une plus nombreuse +population. Les ruines d’une ville, nommée actuellement _Téreth_, s’y +trouvent entourées de traces de bourgs et de villages, dont le plus +septentrional, situé à une heure de distance, est celui que nous venons +de décrire. Sept pilastres, soutenant un entablement uni, restes d’un +grand édifice ; deux châteaux et plusieurs bassins ; ajoutons, quelques +pans de murs et des voûtes ; le tout construit ou creusé sur une petite +élévation en forme de plateau : et l’on aura une idée des tristes débris +de cette ville, à peu près semblables, comme on voit, à ceux de +_Lameloudèh_. + +Cependant un bas-fond qui s’étend à l’ouest de la ville offre un aspect +plus remarquable. On y voit un grand nombre de sarcophages monolithes +sans chaussée, les uns debout, les autres renversés, et la plupart à +demi enfouis dans la terre : spectacle assez étrange dans une contrée où +les tombeaux furent placés, ou isolément sur des élévations, ou alignés +avec soin aux bords des chemins, ou bien ensevelis dans les entrailles +de la terre. Il n’est point vraisemblable que des masses aussi lourdes, +formées de roche grossière et sans aucune espèce d’ornement, aient été +extraites des souterrains lors de l’envahissement de la Pentapole par +des hordes barbares. Il me parut plus naturel de croire que cette +prodigieuse quantité de sarcophages, épars maintenant sur la terre, +bordaient autrefois les avenues de la ville ; cet usage antique nous est +déja connu, et des exemples plus frappants le confirmeront. Attribuons, +si l’on veut, cet étonnant désordre à des efforts dévastateurs ; mais +ces efforts auront seulement interrompu la série des tombeaux ; le +temps, auxiliaire puissant, les aura secondés ; et ces deux causes +auront successivement changé en un champ bouleversé, ces pieux et +réguliers sentiers qui familiarisaient les anciens avec l’aspect hideux +de la mort. + +Les ruines de _Téreth_ ont un caractère plus antique que celles de +_Lameloudèh_. Cette raison, et une légère analogie de nom, me firent +soupçonner qu’elles pouvaient correspondre à _Thintis_, lieu placé par +Ptolémée dans l’intérieur de la Cyrénaïque[178] ; cité comme ville, et +sous une double dénomination, par Étienne de Byzance[179] ; et mieux +connu enfin comme évêché de la Pentapole chrétienne sous le nom de +_Disthis_[180]. Cependant, quelque vraisemblance que puissent acquérir +de tels rapprochements, comme ils ne reposent que sur des renseignements +très-vagues, il me suffit de les indiquer en passant sans trop m’y +arrêter ; d’autres plus hardis pourront les développer. + +Au nord, et à demi-heure de _Téreth_, sont d’autres ruines nommées +_Djaborah_. Ici nous trouvons encore des tombeaux à côté des vestiges +d’un petit bourg ; mais ces tombeaux, quoique sans riches détails +architectoniques, imitent par leur forme et par leur disposition les +élégants mausolées de _Zaouani_. Comme eux, ils sont placés sur un grand +piédestal à gradins, et couverts de grands blocs triangulaires. Il est +remarquable que presque tous ces tombeaux sont taillés entièrement dans +la roche, de telle manière, que la place qu’ils occupent, et les +intervalles qui les séparent, devaient former auparavant une colline +dans laquelle on a creusé pour ménager çà et là des masses isolées que +l’on a façonnées ensuite en tombeaux (Voyez pl. XXII). A côté de ces +monuments on voit un grand édifice, dont il ne reste, malheureusement, +qu’un angle de conservé. Dans l’intérieur, à quelques pieds au-dessus du +sol, règne une frise saillante dont la surface présente, à des distances +inégales, de petits creux elliptiques placés vis-à-vis de niches peu +profondes, et taillées dans la paroi du mur (Voyez même planche). Au +milieu de l’édifice se trouvent deux pilastres doriques, et plusieurs +bassins circulaires semblables à ceux que j’ai fait remarquer dans les +excavations sépulcrales. Ces indices me portèrent à croire que ce +monument était consacré à des usages funèbres. Les creux, faits +évidemment à diverses époques dans la frise, peuvent avoir servi à y +placer une série d’urnes qui auraient contenu les cendres de quelque +illustre famille, ou d’une caste privilégiée : l’orgueil humain ne +voulut-il point dans tous les temps, durant la vie comme après la mort, +être distingué de la foule des hommes ? + +Au sud, et à une heure de ces ruines, il en existe d’autres qui attirent +par leur nom notre attention. Nous y trouvons un grand château +grossièrement construit, et nommé par les Arabes _Ghabou-Diounis_ (Voyez +pl. XXI). Cette tradition est remarquable en ce qu’elle rappelle d’une +manière frappante ce que nous apprend Synésius sur la tyrannie +qu’exercèrent dans cette contrée Agathocle et _Dionysius_[181]. + +On voit encore, dans les environs de ce lieu, un beau tombeau circulaire +situé sur un monticule ; les vestiges de deux villages, _Bou-Ébeilah_ et +_Ghaouafel_ ; et enfin, en s’avançant davantage dans les terres, on +rencontre un immense château, entouré de larges fossés creusés dans la +roche. _Thaoughat_ est le nom que lui donnent les habitants. Éloigné +d’une demi-heure, au sud-est, de _Téreth_, il occupe la position la plus +méridionale de ce groupe de ruines. Cette position relativement +semblable à celle de _Boumnah_, confirme les conjectures que nous avons +émises sur le système de défense des Cyrénéens contre les incursions des +hordes indigènes. Leur intention n’est-elle point positivement démontrée +en voyant ces deux grands postes fortifiés placés à peu près sur la même +ligne, isolés chacun dans l’intérieur des terres, et servir ainsi de +boulevarts à leurs cantons respectifs ? + +Je retourne à _Djaus_, lieu où j’ai laissé ma caravane abritée dans de +petites mais fort belles cavernes. Nous allons repartir ensemble, et, +nous avançant dans l’ouest, nous irons à la recherche d’une nouvelle +habitation, mes compagnons de voyage pour y séjourner, et moi pour +fureter dans tous les lieux qui l’avoisinent. + +Ces déplacements ne plaisent pas beaucoup à mes domestiques : enveloppés +dans leurs sayes, ils se blottissent dans les grottes autour d’un bon +feu ; là ils se consolent, en humant la douce fumée du tabac, de la +folie du chrétien qui les a conduits dans un pays si froid. Tandis que +la pluie ruisselle devant l’entrée de la grotte, et que la grêle en +frappe les parois extérieures, ils rient, peut-être avec raison, de le +voir sans cesse courir par monts et par vallées, et revenir ensuite +auprès d’eux, le plus souvent trempé jusqu’aux os. L’indolent _Abd-el- +Azis_, fatigué parfois de lire le Coran, et de répéter la litanie des +innombrables épithètes si gratuitement accordées au prophète, déroge à +sa dignité d’osmanli : il vient s’unir au conciliabule des domestiques, +et ne manque pas d’ajouter quelques sarcasmes aux réflexions de la +société. Pendant ce temps-là M. Müller, tourmenté par les souffrances, +jette néanmoins du fond de son asile des regards inquiets sur la belle +contrée qu’il ne peut parcourir ; son impatience augmente son mal. + +Aussi choisissons-nous pour ces déplacements une belle journée ; mais +les préparatifs sont si longs, et nulle part je n’ai trouvé le climat +aussi inconstant que dans la Pentapole. La partie la plus précieuse de +mes bagages est ma bibliothèque : la traduction de Strabon de M. +Letronne, les Lagides de M. Champollion, Hérodote, Pline, Diodore, +Solin, Synésius, et divers Périples, la composent. Ces ouvrages ne sont +point la plupart d’un format très-portatif ; mais les précieux documents +qu’ils renferment sur cette contrée, me les rendent indispensables. Des +pieux en fer pour remuer de gros blocs de pierre, des bêches pour faire +des fouilles, de longues cordes pour descendre dans les puits, des +caisses, des tentes et des tapis, composent le reste de mon équipage. +Ces objets doivent passer, pièce à pièce, du fond des grottes sur le dos +des chameaux. Quelquefois la charge est à peine à demi faite, qu’une +forte pluie survient ; on se hâte de replacer le tout dans la caverne, +et l’on attend le beau temps. D’autres fois on est en marche ; l’orage +survient encore, mais alors on doit l’essuyer. Je me moque un peu à mon +tour des grimaces de mes domestiques ; il faut entendre leurs +exclamations ; il faut voir le brave _Abd-el-Azis_ se taire, et n’en +penser pas moins. Mais terminons ces frivoles récits, et arrivons, par +la pluie ou par le beau temps, il n’importe, à _Saffnèh_, situé à une +heure et demie à l’ouest de _Djaus_. + +Un édifice élevé a attiré de loin mon attention ; je m’en approche, et +je trouve encore les restes d’une tour antique ; les ruines du village +ne m’offrent non plus rien que je n’aie déja vu ; toutefois des +excavations d’une disposition nouvelle me dédommagent en partie de ces +tristes et continuelles répétitions. J’ai déja fait remarquer autre part +de petits monticules percés horizontalement ; ils m’ont paru former de +cette manière des mausolées populaires, humbles mais indestructibles et +derniers asiles pour la classe la moins aisée des Cyrénéens. Je retrouve +ici, dans un sens inverse, au lieu de ces monticules qui s’aperçoivent +de loin, des creux irréguliers faits dans la plaine à quinze ou vingt +pieds de profondeur. De petits tombeaux sont taillés dans leurs parois +circulaires ; au milieu est un tapis de verdure, et des degrés ménagés +çà et là aident à y descendre. + +Au-dessus de ces excavations sont d’autres emplacements sépulcraux +destinés à des funérailles plus somptueuses. On y voit, tantôt un +sarcophage placé isolément dans une enceinte découverte ; et tantôt, +avec les mêmes détails, on y remarque des voûtes qui, malgré leur forme +en ogive, n’ont cependant nullement le caractère sarrasin (Voyez pl. XV, +2). + +L’examen de ces restes d’antiquité ne nous retient pas long-temps à +_Saffnèh_, et nous poursuivons notre route dans l’ouest, nous détournant +toutefois de quelques degrés vers le sud. Des renseignements nous ont +engagés à prendre cette direction, qui doit nous conduire auprès de +ruines plus importantes. La plaine que nous parcourons est partout +dépouillée de forêts ; les lentisques et les térébinthes sont les plus +grands arbustes que nous y rencontrons ; le _derias_ bisannuel continue +d’élever çà et là, au milieu de ses larges feuilles luisantes et +découpées, de longues tiges où brillent des capsules argentées, dont +nous détournons toujours attentivement nos chameaux étrangers à ce sol. + +Après une heure et demie de marche nous arrivons au lieu indiqué, à +_Ghernès_, petite ville antique dont le grand nombre d’édifices encore +debout frappent notre vue habituée à ne rencontrer le plus souvent à +leur place que des pierres éparses. + +On aperçoit d’abord sur une colline deux élégants mausolées construits +immédiatement au-dessus d’une grotte sépulcrale (Voyez pl. XXIV et XXV, +fig. 2 et ses détails). Plus loin, auprès des traces d’un grand +monument, est une porte, dont l’architrave est ornée d’un vase en relief +(Voyez pl. XXV, fig. 3). Plus loin encore, dans un bas-fond, on voit un +château entouré d’un large fossé ; et, à quelques pas de distance, les +ruines assez bien conservées d’anciens bains. Ces bains sont +remarquables par des voûtes semi-sphériques qui terminent, tant +horizontalement qu’au sommet, de petites pièces carrées enduites de +ciment à citerne intérieurement, et de plâtre extérieurement. Cette +disposition et ces détails, et surtout de petits soupiraux pratiqués +dans la partie supérieure des voûtes, offrent une ressemblance frappante +avec les bains que l’on voit dans l’Orient (Voyez pl. XXIII et XXV, fig. +1), et portent à croire que ces ruines appartiennent à la période arabe, +d’autant plus que celles de la ville même ont des caractères qui sont +relatifs à la même période. Les maisons bâties en belles assises ont +conservé presque toute leur hauteur, et ne sont distantes entre elles +que de deux ou trois mètres. De cette proximité des domiciles, et de +leur élévation très-grande en raison de leur peu de superficie, il +résulte qu’ils ne peuvent remonter à une époque bien reculée. L’usage +des chars, anciennement répandu dans toute la contrée, aurait empêché +les Cyrénéens de construire leurs villes dans le système oriental +actuel. Ce système ne peut donc avoir été introduit dans la Cyrénaïque +que par les Sarrasins. Ces peuples, tant anciens que modernes, n’ayant +d’autre monture que les chevaux, et habitant un sol brûlant en été, +adoptèrent dans la construction de leurs villes un usage qui s’est +perpétué jusqu’à nos jours : ils ne laissèrent entre les maisons que des +sentiers étroits, et en élevèrent le faîte, pour augmenter les masses +d’ombre et faciliter les courants d’air. Ces précautions durent être +nécessaires chez les Sarrasins de la Cyrénaïque, bien plus pour les +villes bâties un peu avant dans le plateau, que pour celles situées aux +bords de la mer, ou sur les terrasses boisées, sans cesse rafraîchies +par les brises marines. + +Après avoir erré si long-temps parmi de tristes squelettes de bourgs et +de villages, il serait temps d’arriver à la capitale, à l’illustre +Cyrène, dont nous ne sommes plus éloignés que de quelques lieues. La +renommée de ses merveilles, grossie par une imagination de feu, mais +confuse et fantasque, traverse les sables du _Saharah_ ; elle fournit +aux entretiens des nègres du Soudan, et des paisibles habitants de la +poudreuse _Tombouctou_. Cette renommée, accréditée en Europe sous +d’autres couleurs, doit irriter la curiosité de mon lecteur ; et, +fatigué sans doute de mes prolixes digressions, il me demande avec +raison à la satisfaire. Mon désir ne serait pas moins vif que le sien. +Mais en raison même de cette grande célébrité, et des découvertes +qu’elle nous promet, je craindrais de négliger les petits objets, dont +la connaissance est quelquefois très-utile, après avoir vu les grands +qui quelquefois aussi le sont moins. Peu de ruines restent d’ailleurs à +voir dans la Pentapole ; je préfère continuer l’exploration de quelques +faits isolés, et conduire ensuite mon lecteur dans la capitale, plutôt +que de recommencer cette exploration qui lui paraîtrait, en sortant de +Cyrène, plus minutieuse, et tout-à-fait sans intérêt. + +Ainsi, je quitte _Ghernès_ avec la caravane, prenant la direction nord- +ouest ; elle doit nous conduire, à travers les montagnes, auprès d’un +port célèbre encore chez les habitants actuels. Contre mon espérance, +dans les diverses parties des terrasses que je parcours, je ne trouve +aucune ruine remarquable, ni la moindre trace d’un ancien chemin. La +ligne que je suis est même peu fréquentée par les Arabes ; à chaque +instant il faut s’arrêter pour abattre les branches des arbres, et se +frayer, par ce moyen, un passage à travers les épaisses forêts de cyprès +et de genévriers. Ces fréquents obstacles rendent notre marche lente et +irrégulière, et son estime inexacte ; nous sommes partis dès le lever du +soleil de _Ghernès_, et nous n’arrivons au port de _Sousa_ qu’à deux +heures après midi. + +Ici, comme auprès du _Naustathmus_, une petite plaine sépare les bords +de la mer, des escarpements abrupts de la montagne ; mais à peine s’est- +on approché du rivage, que la vue est aussitôt frappée des nombreux +restes d’antiquité qu’on y aperçoit. Un banc de roche, formé en majeure +partie d’une espèce de brèche encore mal liée, suit parallèlement les +bords de la mer, et sert de base aux ruines d’une ancienne ville. Cette +ville était entourée d’un mur construit en grandes assises sur le même +massif de roche ; il n’en reste plus que le côté méridional flanqué par +intervalles de petites tours carrées. Du côté opposé, les flots de la +mer, frappant immédiatement ces bases peu solides, sont parvenus à y +faire, de même qu’à _Erythron_, de nombreuses échancrures, et ont formé +çà et là de petits promontoires couronnés de débris. + +Dans le vaste amas de pierres qui couvre l’emplacement de cette ancienne +ville, je ne pus distinguer que les ruines de deux temples, contenant +l’un dix, et l’autre six colonnes de marbre blanc, bariolé de longues +veines bleuâtres, connu, je crois, sous le nom de pentélique. + +Ces deux temples étaient chrétiens ; indépendamment du style des +chapiteaux, indice certain du moyen âge (Voyez pl. XXVII, fig. 1, 2), on +remarque sur les fûts des croix taillées en relief, et surmontées d’un +globe pouvant représenter l’anse égyptienne, qui, dans d’autres cantons +de l’Afrique septentrionale, accompagne toujours le symbole du +christianisme (Voyez même planche, fig. 2)[182]. Cette particularité +porterait à croire que les premiers chrétiens de la Pentapole[183] +usèrent des mêmes précautions que ceux des Oasis. Il est certain, +d’après les monuments encore existants, que ces derniers adoptèrent la +croix ansée des anciens Égyptiens, dans l’intention peut-être de +déguiser par ce symbole antique de la régénération physique[184], une +régénération morale, foi naissante qu’on n’osait alors professer +ouvertement. + +On voit aussi, dans le fond de ces deux temples, une grande pièce +cintrée semblable à celles que j’ai fait remarquer dans les tours et les +châteaux romains ; j’ai indiqué la cause de cette analogie de +dispositions architectoniques entre des édifices d’une destination si +différente. + +L’intérieur des ruines de la ville n’offre rien autre de reconnaissable. +Hors de l’enceinte, et à son extrémité orientale, on voit un quai +magnifique composé de trente à quarante degrés, et disposé en +amphithéâtre (Voyez pl. XXVIII). Du côté opposé sont les traces +d’anciens bains taillés dans le roc, et se trouvant maintenant dans les +eaux. Le port, plus intéressant, et objet spécial de cette excursion, +malgré les envahissements de la mer, peut néanmoins donner encore une +idée de son ancien état. Deux gros rochers, peu écartés l’un de l’autre, +et couronnés de ruines, paraissent en avoir formé l’entrée. Plusieurs +écueils font suite à ces rochers dans l’ouest, et l’abritent +parfaitement, de ce côté, des efforts des vagues, dont l’impétuosité +n’aurait point été suffisamment ralentie par un promontoire rocailleux +qui s’avance à quelque distance dans l’occident. Ce port, quoique +infailliblement changé, par les éboulements, de son ancienne forme, +semble susceptible d’offrir encore une bonne station aux navires, et +confirme ce qu’ont dit les anciens auteurs, et particulièrement Scylax, +de sa situation, qui le rendait sûr et accessible par tous les +temps[185]. + +Nous ne pouvons douter en effet que les ruines que nous venons de +décrire ne soient, d’après leur position relativement au +_Naustathmus_[186], celles d’Apollonie, et que ce port n’ait été, par +conséquent, celui de Cyrène dans les premiers âges de la colonisation +grecque. + +Strabon, comme l’a fait observer M. Letronne[187], est le seul auteur +qui nous ait conservé le nom du port de Cyrène, qu’il nomme Apollonie. +Les autres géographes font en effet mention, les uns de ce port sans lui +donner aucun nom, et les autres d’Apollonie sans la citer comme port de +Cyrène. + +Ceci peut s’expliquer, en admettant que ce port n’eut pas de nom +particulier, jusqu’à ce que les habitants de Cyrène y eussent fondé une +ville qu’ils nommèrent Apollonie[188] en l’honneur du dieu protecteur de +la contrée. Cette ville resta long-temps dépendante de Cyrène, et ne +servit d’abord, pour ainsi dire, que d’entrepôt pour son commerce[189] ; +on pourrait peut-être attribuer à cette dépendance la tradition +d’Étienne de Byzance, qui seul nous apprend qu’Apollonie se nommait +aussi Cyrène[190]. Quoi qu’il en soit, elle devint autonome sous les +Ptolémées ; ces rois la placèrent au nombre des cinq principales villes +formant la Pentapole libyque[191]. C’est probablement dès cette dernière +époque que le _Phycus_, quoique plus éloigné de la métropole, et dans +une position peu favorable pour elle, succéda néanmoins à Apollonie +comme port de Cyrène[192] ; ce qui arriva incontestablement par la +suite, au rapport de Synésius[193]. + +Cependant, par une de ces chances subversives attachées aux destinées +des villes et des empires, l’ancienne vassale de Cyrène devint à son +tour, sous le nom de _Sozysa_, conservé jusqu’à nos jours, la capitale +de la Pentapole, alors nommée Libye supérieure[194] ; tandis que la +superbe Cyrène tombait en ruines, et ne jouait plus qu’un rôle +secondaire dans cette contrée qu’elle avait illustrée. + +J’ai déja dit que les bords de la mer, auprès d’Apollonie, sont en +majeure partie formés de bancs de roche, prolongements aplatis des monts +Cyrénéens. Dans les intervalles d’un banc à l’autre, on remarque du +sable rougeâtre, couleur occasionnée par des productions marines, sur +lesquelles M. Della-Cella a donné des renseignements curieux. On doit +regretter que cet habile voyageur n’ait pas parcouru d’autres cantons +littoraux de la Pentapole, particulièrement ceux du _Naustathmus_ et +d’_Erythron_. La science se serait enrichie de ses judicieuses +observations, et les cabinets des collections que l’on peut faire sur +ces rivages, où les débris de divers genres de zoophytes se trouvent +confondus avec ceux de coquillages, et peuvent donner lieu à de +singulières méprises aux yeux d’une personne peu exercée dans ces +connaissances. Quant à moi, qui leur suis totalement étranger, au lieu +de m’exposer à me charger indifféremment de reliques ou de sachets de +sable, j’ai borné mon attention à des choses plus futiles, mais qui +m’offraient du moins un certain intérêt. De ce nombre est l’observation +que m’inspira la situation du port de Cyrène, et l’aridité de sa plage, +dépourvue de toutes parts d’arbres et de sources. Les anciens habitants, +pour suppléer à la sécheresse du sol, construisirent un aqueduc qui +traversait la plaine, depuis la région boisée ou le pied des montagnes, +jusqu’aux bords de la mer. Quelques restes de cet aqueduc existent +encore : ils sont formés de grands blocs monolithes placés sur une +chaussée dont l’élévation diffère selon l’inégalité du terrain ; on y +voit des fragments d’inscriptions romaines, mais tellement frustes que +je ne pus les déchiffrer. + +En outre, les Apolloniens profitèrent des endroits où la roche est à nu, +pour y attirer les eaux des pluies, et creusèrent de toutes parts de +vastes citernes. Ces dernières précautions étaient de nature à durer +plus que la première ; aussi leur utilité se fait-elle sentir encore de +nos jours, puisque seules elles fournissent aux besoins des Scénites qui +occupent cette plage déserte. D’après cette description, il est peu de +personnes qui ne se rappellent aussitôt une des plus jolies scènes de la +comédie antique, et qui ne soient portées à admirer la fidélité des +peintures locales de l’auteur. L’aridité de la plage du port de Cyrène, +la difficulté d’y trouver de l’eau, la peine qu’il faut prendre pour y +creuser des puits, se trouvent en effet parfaitement peintes dans le +Rudens de Plaute, où une cruche d’eau devient le prix des plus douces +expressions, des plus aimables faveurs d’Ampelisque, même à l’égard d’un +valet[195]. + +Cependant, si je reconnais avec plaisir que la fidélité locale a été +bien observée dans cette scène de la comédie du poète romain, je dois de +même signaler les erreurs qu’il a commises dans les autres, non point en +décrivant le rivage, mais d’après sa situation relative à celle de +Cyrène. Nous ne connaissons encore la place qu’occupait cette ville que +par les notions de l’antiquité. Pline la met à onze milles des bords de +la mer[196] ; Scylax et Strabon à quatre-vingts stades ; et ce dernier +ajoute qu’elle se trouvait sur le sommet des montagnes, situation qui +devait encore en augmenter la distance par la difficulté d’y arriver. + +Comment concilier cet éloignement de Cyrène des bords de la mer, avec +les voyages fréquents que Plaute fait faire à ses personnages d’un de +ces deux lieux à l’autre, dans un intervalle de huit ou neuf +heures[197] ? De plus, Apollonie n’est pas une seule fois nommée par +Plaute, et cependant cette ville pourrait seule convenir à la +disposition de l’action du Rudens. Étienne de Byzance, comme nous +l’avons fait remarquer, dit qu’Apollonie se nommait aussi Cyrène ; mais +cette raison, qui aurait tout l’air d’une excuse d’érudition, ne peut +d’ailleurs être alléguée en faveur de Plaute, puisque, de même +qu’Hérodote et Synésius, il fait mention du sénat de Cyrène. + +Dans la crainte que ces remarques ne dégénèrent en prétentieux +commentaire, je les terminerai par cette simple observation. En général, +les anciens poètes, au lieu d’être infidèles à l’exactitude +géographique, aident au contraire à l’expliquer, et parfois même à +l’établir. Que si nous trouvons ici Plaute contraire à ce principe, il +me paraît vraisemblable qu’ayant pris le sujet de sa pièce d’un auteur +grec, _Diphile_, comme il l’indique dans le prologue, il aura, par une +nouvelle disposition de scènes, altéré celle d’un lieu que nous +trouverions sans doute fidèle dans l’original s’il était parvenu jusqu’à +nous. + + +[Note 178 : PTOLEM. Geogr. l. IV, c. 4.] + +[Note 179 : Voc. _Thestis_, _Thyne_.] + +[Note 180 : Oriens Christ. t. II, p. 630.] + +[Note 181 : SYNES. epist. 6.] + +[Note 182 : La croix ansée des anciens Égyptiens fut adoptée par les +chrétiens de l’Oasis de Thèbes. Dans les tombeaux de _Ghabaouet_, elle +se trouve ainsi figurée à côté des scènes les plus connues de l’ancien +Testament.] + +[Note 183 : L’Évangile fut prêché à Cyrène dès son apparition (Oriens +Christ, t. II, p. 622).] + +[Note 184 : JABLONSKI, Pantheon ægypt. l. II, c. 7.] + +[Note 185 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.] + +[Note 186 : Scylax et Strabon mettent cent stades du _Naustathmus_ au +port de Cyrène, et le Périple anonyme cent vingt. Cette différence, et +d’autres analogues, autorisent à croire que les stades sont calculés, +dans ce stadiasme, à sept cents au degré.] + +[Note 187 : STRABON, trad. franç. t. V, p. 485, note 6.] + +[Note 188 : Schol. de Pindare.] + +[Note 189 : DIODOR. l. XVIII.] + +[Note 190 : Voce _Apollonia_. Dans le même paragraphe, Étienne de +Byzance nomme deux Apollonies qu’il place dans la Libye. Où pouvait être +la seconde ? c’est ce qu’aucun autre auteur ne nous aide à expliquer.] + +[Note 191 : PLINE, l. IV, c. 5.] + +[Note 192 : WESSELING, in Itin. Roman. p. 732.] + +[Note 193 : Epist. 51, 100.] + +[Note 194 : HIEROCLES, ed. Wesseling, p. 732 ; Geogr. sacra, p. 56. +Néanmoins, suivant d’autres, cette métropole était Ptolémaïs (ib. 283). +Voyez le rôle que _Sozysa_ a joué dans la Pentapole chrétienne, et les +noms de ses évêques dans Le Quien (Oriens Christ. t. II, p. 618).] + +[Note 195 : Rudens, acte II, sc. 4.] + +[Note 196 : L. IV, c. 5.] + +[Note 197 : Le lieu de la scène est auprès du temple de Vénus, situé +dans le voisinage du port de Cyrène. Des pêcheurs qui sont sortis le +matin de cette ville, commencent le second acte. Dans le troisième, à la +sixième scène, Pleusidippe traîne le marchand d’esclaves à Cyrène devant +les juges. Dans le quatrième, Trachalion, valet de Pleusidippe, va le +chercher, et est de retour avec lui de Cyrène à la scène première du +cinquième acte.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XII. + + Camp d’Arabes. + + +J’ai déja parlé des guerres violentes qui divisaient les Arabes de +Barcah ; j’ai esquissé le tableau d’un vieillard ami du bien, et de plus +bienfaisant, vivant retiré dans une paisible vallée. Historien +scrupuleux, non de mes personnelles et fort oiseuses aventures, mais de +tous les faits qui peuvent servir à caractériser ces peuplades, je vais +essayer d’en retracer un nouveau. Dans celui-ci, comme dans le +précédent, la fidélité du récit suppléera peut-être au talent du +narrateur. + +J’étais parti dès le matin d’Apollonie, pour chercher dans les environs +quelques vestiges de l’ancien chemin de Cyrène. Soit faute de +renseignements suffisants, soit que ces vestiges aient tout-à-fait +disparu, mes recherches furent infructueuses. Cependant elles m’avaient +conduit fort loin de ma caravane, et, de ravin en ravin, j’étais arrivé +sur les premières terrasses de la montagne. Un Arabe m’accompagnait dans +cette recherche ; plusieurs fois il m’avait conseillé de retourner à +_Sousa_, et je ne reconnus l’utilité de ses avis que lorsqu’il n’était +plus temps d’en profiter. Le ciel, très-pur le matin, s’était +insensiblement couvert de nuages. Les orages sont de courte durée dans +la Pentapole, mais ils s’élèvent et éclatent subitement. La pluie, +fouettée par le vent, nous obligea de nous réfugier dans le plus épais +de la forêt. Cependant la nuit était survenue, et, contre notre attente, +l’orage ne se calma un instant que pour recommencer avec plus de +violence ; il fallut alors nous déterminer à chercher un gîte. Nous +voilà donc marchant à travers la forêt, tantôt enfoncés dans les +buissons, et tantôt heurtant contre les branches des cyprès, dont la +teinte sombre augmentait l’épaisseur des ténèbres. Mais j’oublie que ce +n’est point de moi-même que j’ai promis d’entretenir le lecteur ; je lui +fais donc grace des accidents de cette malencontreuse promenade, et je +le conduis de suite au milieu d’un camp que je trouvai, malgré le +mauvais temps, dans la plus grande agitation. Mon guide était parent du +cheik ; et cette parenté, sur laquelle il avait compté, me permit de +prendre place dans la tente principale, sans attirer, comme à +l’ordinaire, l’attention générale : de puissants intérêts occupaient les +esprits. + +Tandis que tout était en rumeur dans le camp, le plus grand calme +régnait dans la tente où je me trouvais ; mais ce calme était plus +terrible que l’agitation, il ressemblait à la fureur concentrée. La tête +penchée sur la poitrine, une main posée sur la barbe et l’autre appuyée +sur des armes, le cheik avait l’air d’être profondément affecté ; +l’immobilité de son corps laissait apercevoir le moindre mouvement de +ses yeux : l’expression en était si variée, elle en était si rapide, que +le désespoir et la résignation, la colère et l’attendrissement, +paraissaient lutter ensemble à la fois, et cependant être vainqueurs ou +vaincus tour-à-tour. + +Les principaux de la tribu étaient rangés en demi-cercle auprès de lui. +Malgré la différence de leurs attitudes, on voyait qu’une même idée +absorbait leurs pensées : chacun d’eux fixait tristement ses regards sur +le sol, et les portait de temps en temps sur des draperies entassées au +milieu de l’assemblée. Des flambeaux de bois résineux étaient placés à +quelques pas de l’entrée de la tente ; selon que le vent s’apaisait ou +qu’il redoublait, leur éclat pénétrait dans l’intérieur, faisait jaillir +le poli des armes, et détachait des masses d’ombres les traits fortement +prononcés des assistants ; ou bien leur pâle lueur ne répandait sur +cette scène silencieuse qu’un demi-jour sépulcral plus pénible que +l’obscurité parfaite. + +N’osant interroger personne, j’attendais que quelqu’un prît la parole, +pour connaître la cause de ce qui se passait dans le camp, lorsque +j’aperçus dans la forêt voisine une troupe d’Arabes portant des torches +allumées. Deux femmes les devancent ; elles se dirigent à la hâte vers +nous ; enfin elles entrent ou plutôt se précipitent dans la tente. +Aussitôt le cheik se lève, les traits de son visage se contractent, ses +gestes paraissent convulsifs ; il porte la main sur le tas de draperies, +en écarte une partie, et prononce ces paroles : « _Zahrah_, voilà ton +fils ! _Zelimèh_, voilà ton époux ! » C’était le cadavre ensanglanté +d’un jeune homme !... A cet aspect inattendu, je ne pus me défendre d’un +sentiment d’horreur ; mais la scène avait tout-à-fait changé autour de +moi. A la longue contrainte du cheik, avaient succédé des torrents de +larmes ; au silence et à l’immobilité de l’assemblée, avaient succédé +les imprécations de la fureur et l’impétuosité de ses mouvements. Et, +malgré le grand tumulte qui régnait, malgré les éclats tonnants des +rauques vociférations, les cris de désespoir de la mère retentissaient +dans tout le camp ; sa voix couvrait toutes les voix, comme si les +angoisses d’une mère avaient une force surnaturelle, comme si sa douleur +devait surpasser toutes les douleurs. + +Cette scène, déchirante par son objet, terrible par son expression, et +accompagnée de l’obscurité de la nuit et des accès violents de l’orage, +produisait un effet profond. La nature paraissait se prêter au désordre +des passions humaines : le mugissement des vents dans la forêt se +confondait avec la rumeur confuse du camp ; et de longs éclairs, en +pénétrant dans la tente, répandaient leur éclat livide sur l’aspect +hideux du tableau. + +Cependant peu à peu l’orage se calma, et ce calme de la nature ne fit +qu’accroître la fureur des hommes. Plus de vague courroux, plus de cris +tumultueux ; mais les mots _sang_ et _vengeance_ étaient répétés de +toutes parts. De toutes parts on sellait les juments, on entendait le +cliquetis des armes. Les femmes seules exhalaient encore des plaintes : +elles parcouraient ensemble le camp ; leurs cheveux dénoués flottaient +sur leurs visages ; elles portaient leurs jeunes enfants, les pressaient +contre leur sein, les montraient aux spectateurs ; et, poussant de longs +gémissements que répétaient les échos des montagnes, elles provoquaient +ainsi tous les guerriers au combat. + +Déja un grand nombre d’Arabes étaient partis ; le cheik était à leur +tête ; moi-même j’avais quitté sa tente, objet de deuil et d’horreur. Un +groupe d’arbres voisin m’avait offert un gîte ; et là, quoique long- +temps troublé par la rumeur expirante des voix, quoique mon esprit fût +vivement frappé de tant d’objets affreux, je parvins enfin à goûter +quelques moments de repos. + + * * * * * + + + + +[Illustration : PARTIE ORIENTALE _DE LA_ PENTAPOLE LIBYQUE.] + +[Illustration : PLAN _des Ruines de_ CYRÈNE levé en 1825.] + + + * * * * * + + CHAPITRE XIII. + +Promontoire _Phycus_. — Ville de Baâl. — Jardin des Hespérides. — Barcé. + — Ptolémaïs. + + +Je quitte Apollonie, et laissant Cyrène à ma gauche, je continue mes +excursions vers l’ouest. Je franchis de nouveau les hautes terrasses des +montagnes qui, décrivant ici un grand coude vers le nord, vont former le +promontoire brumeux du _Phycus_. Deux fois, dans mes traversées +maritimes, je me suis approché de ses falaises ; et dans ces occasions, +comme dans celle-ci, je n’ai pu les visiter. Cependant, au défaut de mes +témoignages sur ce sujet, j’en puiserai dans l’antiquité. Strabon nous +apprend que ce promontoire, le plus septentrional de la côte libyque, +contenait une petite ville[198] ; Ptolémée, qu’il étoit défendu par un +château[199] ; et Synésius, qu’il était dangereux à habiter à cause des +eaux stagnantes, et des exhalaisons fétides qu’elles produisaient : un +port, ajoute-t-il, se trouvait à son extrémité occidentale, ce qui est +confirmé par le Périple anonyme, et les environs en étaient rocailleux, +puisqu’un endroit seul y offrait de ces lits de sable, où, pour me +servir des expressions de notre auteur, l’on trouve à reposer si +agréablement[200]. Ce port qui devint celui de Cyrène lors de la +décadence de la Pentapole, paraît avoir été fréquenté dès la plus haute +antiquité, et particulièrement par les Phéniciens, d’où il prit même son +nom[201]. D’après cette observation, on serait tenté de reconnaître les +traces d’une colonie de ce peuple commerçant aux ruines considérables de +_Bénéghdem_, que l’on rencontre sur le sommet de la montagne, à quelque +distance du _Phycus_. Selon mes calculs, j’ai été porté à estimer la +position de ces ruines à douze lieues à l’ouest de Cyrène ; mais cette +estime, on ne peut pas plus incertaine à cause de l’irrégularité des +lignes décrites dans ma marche sinueuse, ne m’empêche pas de faire +correspondre _Bénéghdem_ à l’ancienne _Balacris_, située sur la route +qui conduisait à Ptolémaïs, à quinze milles de Cyrène selon Ptolémée, et +à douze selon Peutinger : ce dernier auteur dit que cette ville +contenait un temple d’Esculape. Mais ce rapprochement serait peu +important, s’il n’en provoquait un autre sur lequel se fondent +principalement mes conjectures. Le nom de _Balacris_ rappelle, en effet, +celui de _Balis_, ville de Libye, dont nous connaissons plusieurs +homonymes en Judée, et qui, d’après Étienne de Bysance, était située +auprès de Cyrène, et ainsi nommée à cause du dieu _Baleus_ qui y avait +un temple. Or, ce _Baleus_ est évidemment le même que Baâl, divinité des +Assyriens et des Phéniciens ; et le savant commentateur d’Étienne, à qui +cette analogie n’a point échappé, en induit que _Balis_ n’eut point +d’autre origine[202]. On sait d’ailleurs que les Phéniciens bâtirent +plusieurs villes sur le littoral d’Afrique, et leur donnèrent leurs +noms, chose si connue dans l’histoire, qu’elle n’a pas besoin d’être +appuyée d’aucune autre citation. + +Si nous rapprochons ces diverses observations, nous serons portés à nous +croire dans un lieu des plus intéressants de la Cyrénaïque, et dont les +ruines appartiendraient originairement à une époque antérieure à la +colonisation grecque. Toutefois, examinons ces ruines, et voyons si leur +état actuel peut aider en quelque chose à ces suppositions. + +Le site où elles se trouvent est un des plus âpres et des plus sauvages +de la contrée de Barcah : de toutes parts on voit des vallées sinueuses +et des gorges étroites. Vers le nord, la montagne s’incline +graduellement jusqu’aux bords de la mer ; vers le sud, apparaissent +plusieurs élévations sur les crêtes desquelles sont des restes d’anciens +postes fortifiés. Quant aux ruines mêmes de _Bénéghdem_, elles sont +éparses en partie au fond d’un vallon, et en partie sur des rochers +abrupts. Là, comme ailleurs, on trouve de nombreuses excavations dans le +roc ; mais leur aspect est tel qu’on ne saurait affirmer si elles +servirent d’habitations ou de tombeaux. Point d’entrée régulière, point +de voûte unie, point de salle rectangle : ce sont des cavernes la +plupart naturelles, où l’on aperçoit toutefois çà et là quelques marques +grossières du ciseau, et dont les seuls ornements consistent en touffes +d’arum et de fétides aristoloches. Ainsi, quoique les ruines de +_Bénéghdem_ frappent l’imagination par je ne sais quoi d’antique et de +mystérieux, elles ne donnent néanmoins aucun renseignement sur mes +précédentes hypothèses : que les Phéniciens aient habité ou non ce +canton, aucun témoignage ne le prouve, ni ne le contredit. Je ne +prendrai point pour tels des signes bizarres gravés irrégulièrement sur +les parois des grottes ; j’en ai donné ailleurs l’explication : je les +trouve, il est vrai ici, dans un lieu que les Phéniciens probablement +ont habité, mais les voilà de même sur un château sarrasin. Passons donc +à un autre sujet. + +Avant de nous éloigner davantage du promontoire _Phycus_, il convient +d’examiner une question qui, selon mes conjectures, s’y rattache ; je +veux parler du célèbre jardin des Hespérides. + +Je suis porté à douter au moins de l’opinion des savants Mannert, Thrige +et Malte-Brun, lesquels, embarrassés de la confusion qui règne dans les +notions de l’antiquité sur le jardin des Hespérides, trouvent plus +simple de placer ce jardin plutôt dans les idées populaires que dans la +réalité ; et dans la fable bien plus que dans la géographie. Les idées +mythologiques se trouvent, il est vrai, dans l’antiquité, le plus +souvent unies à l’histoire, et tellement confondues avec elle, qu’il +devient difficile de les distinguer, mais non invraisemblable ni +impossible. De ce que nous voyons ce fameux jardin placé successivement, +par des traditions diverses, d’abord dans une île de l’Océan, ensuite à +l’extrémité occidentale de l’Afrique, et enfin dans la Cyrénaïque, il ne +résulte point que ce jardin soit le même : cette conformité de +dénomination me paraît représenter une même idée, mais non une même +localité ; et rien n’empêche de croire qu’il ait existé différents +jardins des Hespérides, qui auront successivement pris ce nom de leur +position occidentale à différentes régions. Mais mon objet n’est point +ici de traiter des jardins, ou plutôt des localités diverses connues +sous le même nom ; je dois me borner exclusivement à celui que +l’antiquité place dans la Cyrénaïque. Son existence dans cette contrée +est prouvée par les témoignages de Scylax, Hérodote, Strabon, +Théophraste, et autres. + +Le premier de ces auteurs en a laissé une description si détaillée, +qu’elle seule suffirait pour prouver que cette tradition avait pour base +fondamentale la géographie, puisqu’elle s’accorde exactement avec +l’aspect et les productions du lieu qu’elle désigne. Un témoin oculaire, +le judicieux Della-Cella, a déja fait cette observation, mais il ne lui +a pas donné assez de développement ; je vais chercher à suppléer, par +quelques détails, à ses omissions, et je commencerai, comme lui, par +citer le passage de Scylax. + +« Le golfe formé par le promontoire Phycus est inabordable... C’est là +que se trouve le jardin des Hespérides. C’est un lieu de dix-huit +orgyes, ceint de toutes parts de précipices si escarpés, qu’ils ne sont +accessibles d’aucun côté. Il a deux stades d’étendue en tous sens, sa +longueur étant égale à sa largeur. Ce jardin est rempli d’arbres serrés +les uns contre les autres, et dont les branches s’entrelacent. Ce sont +des lotus, des pommiers de toutes les espèces, des grenadiers, poiriers, +arbousiers, mûriers, myrtes, lauriers, lierres, oliviers domestiques et +sauvages, amandiers et noyers[203]. » + +Est-il nécessaire de dire qu’une description si détaillée n’est point le +fruit d’une tradition fabuleuse ? N’est-ce pas là de la topographie +proprement dite, qui n’a rien de commun, on l’avouera, avec +l’imagination et la fable ? Ajoutons que, si l’on en excepte les noyers +et les pommiers, tous les arbres nommés par Scylax se retrouvent encore +de nos jours dans la région boisée de la Cyrénaïque. En admettant donc, +ce qui me paraît prouvé, que cette description est locale et non pas +fabuleuse, cherchons à reconnaître le lieu qui, dans cette contrée, peut +le mieux lui convenir. + +L’opinion générale des savants place ce jardin auprès de l’ancienne +Bérénice, par la raison que cette ville appelée d’abord Hespéris donna +ce nom au jardin des Hespérides, ou bien qu’elle l’en reçut. L’aspect et +les productions des lieux comparés au témoignage de Scylax sont tout-à- +fait contraires à cette opinion. Bérénice, actuellement Ben-Ghazi, +située à l’extrémité occidentale de la Pentapole, se trouve séparée, par +une plaine de six lieues environ, de la région boisée, c’est-à-dire des +terrasses au-dessus desquelles s’étend le plateau cyrénéen. Une plage +nue, aride, sablonneuse, généralement rocailleuse, mais plate, et +parsemée seulement çà et là de quelques tiges de palmiers, tels sont le +lieu même et les environs de l’ancienne Bérénice, surnommée avec raison +_la Brûlante_ par l’exact Lucain[204]. + +On conviendra que cette situation est on ne peut pas plus contraire à un +lieu _ceint de précipices et de toutes parts inabordable_ ; à un lieu +qui offrait une si belle végétation, que sa description exacte a passé +pour fabuleuse ; enfin à l’idée que les anciens ont donnée du jardin des +Hespérides, et de la grande fertilité de son territoire qui passait pour +le meilleur de la Cyrénaïque[205]. + +Je n’ignore point que des personnes, par respect pour des opinions +accréditées, n’ont pas craint, naguère encore, d’être infidèles aux +convenances locales, et qu’elles se sont obstinées à placer ce jardin +auprès de Bérénice. Des figuiers sauvages et des caroubiers clair-semés +dans un peu de terre d’alluvion, non loin de cette ancienne ville, leur +ont paru convenir parfaitement aux descriptions des anciens. Quant à +moi, dont l’opinion sur des sujets d’érudition est, sans doute, d’un +bien faible poids, et qui par cette raison même ne crains pas de +combattre ces sortes d’opinions lorsque je ne les trouve point d’accord +avec les lieux que j’ai visités, je ne perdrai pas mon temps à réfuter +plus longuement celle que je viens de rappeler. Au défaut d’un grand +savoir, je me servirai de mes yeux et de mon bon sens, et je chercherai +à reconnaître la vraie place du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque. + +Pourvu de ce modeste secours, je serai porté à persister dans mon idée ; +je détournerai la vue de l’aride Bérénice, et grimpant au promontoire +_Phycus_, me reposant près du port des Phéniciens, j’aurai la bonhomie +de voir dans ce port celui où abordèrent les Argonautes, lorsque du cap +Malée ils furent poussés en Libye par le vent du nord. Je mesurerai des +yeux les hautes terrasses du promontoire ; je parcourrai les épaisses +forêts, les bosquets dont elles sont couvertes ; je dénombrerai les +espèces d’arbres et d’arbustes que j’y rencontrerai ; et me trouvant +dans un lieu ceint de toutes parts de précipices, de toutes parts +inabordable ; reconnaissant les mêmes plantes nommées par Scylax, je +céderai à mon goût pour l’illusion, je me croirai dans l’ancien jardin +des Hespérides. Je ferai plus, j’essaierai d’expliquer des allégories +par des allégories : le terrible dragon qui gardait le jardin mystérieux +déroulera sa croupe rocailleuse à ma vue ; il le ceindra de ses +sinueuses aspérités, et en défendra encore l’accès de nos jours à nos +Argonautes de Gênes ou de Provence, mais en ceci mon imagination fera +peu de frais. Pline me suggérera littéralement mon allusion, puisqu’il +l’a déja faite lui-même pour cet autre dragon de Lixos, qui, auprès des +colonnes d’Hercule, comme le mien vis-à-vis de l’ancien Péloponèse, +brave encore les efforts des tempêtes, et attend les interprétations des +savants. La forme en promontoire de cet autre jardin des Hespérides, +à-peu-prés semblable à celle du _Phycus_, les rochers dont il est +hérissé, ou si l’on préfère, le bras de mer qui l’investit comme ferait +une zône, ont suggéré aux Grecs, dit cet ancien naturaliste, de feindre +qu’il était gardé par un dragon[206]. Cependant, quoiqu’il soit parfois +utile que chacun cède à ses goûts, je m’arrêterai dans ce débordement +d’hypothèses, et leur souhaitant un bon accueil chez les sévères +critiques, je continuerai mes promenades, prêt à recommencer à rêver, si +l’occasion s’en présente. + +Ainsi je quitte _Bénéghdem_, et me dirigeant droit à l’ouest, à travers +des vallées et des forêts qui offrent la plus piquante variété, j’arrive +à l’extrémité de cette partie du plateau : j’en descends quelques +marches et je me trouve auprès des ruines d’une ville distante de trois +à quatre lieues de la mer, et située au milieu d’un groupe de collines +dans une petite plaine très-fertile, nommée par les habitants _Merdjèh_, +prairie. Des puits très-profonds, des tombeaux, et quelques pans de +murailles, restes des temps antiques, peu intéressants par eux-mêmes, +acquièrent néanmoins une grande importance, puisqu’ils servent à +constater dans ce lieu l’ancienne existence d’une ville qui joua un rôle +important dans l’histoire de la Cyrénaïque ; je veux parler de Barcé. + +Il serait superflu d’exposer ici la méprise que plusieurs auteurs +anciens et modernes ont faite en confondant cette ville avec Ptolémaïs, +située vis-à-vis et aux bords de la mer. Mannert, Thrige et autres +savants ont prouvé longuement cette erreur qu’il n’est plus permis de +mettre en problème, après le témoignage oculaire de Della-Cella, et dont +mon propre examen m’a tout-à-fait convaincu. Ainsi, nous récuserons les +traditions de Strabon, Pline, Suidas, Servius, et même d’Étienne qui, +pour trancher à sa manière les difficultés géographiques, donne à la +première ville l’un et l’autre nom[207] ; et nous nous en rapporterons +exclusivement aux renseignements donnés par Ptolémée[208], et +antérieurement par Scylax qui distingue positivement ces deux villes, +place l’une dans l’intérieur des terres à cent stades de la mer, et +l’autre sur le littoral[209], ce qui est parfaitement conforme à la +disposition géologique des lieux, et aux ruines que l’on y trouve. Ce +point admis, jetons un coup d’œil sur les annales de cette ville célèbre +dont l’histoire a conservé des traits intéressants. + +Il me paraît permis de penser contre l’assertion positive d’Hérodote, +mais par induction de ce qu’il avance dans plusieurs passages, que Barcé +serait peut-être antérieure à l’établissement des Grecs en Libye, ou que +du moins elle serait originairement indépendante de leur colonisation. +Cet historien dit que cette ville fut bâtie par les frères d’Arcésilas, +quatrième roi de Cyrène[210] ; et Étienne de Byzance, qu’elle fut +construite en briques, et que ses fondateurs furent Persée, Zacynthe, +Aristomédon et Lycus[211]. Ces deux traditions ne sont contradictoires +qu’en apparence, puisque les fondateurs nommés par Étienne pourraient +être les frères d’Arcésilas qu’Hérodote n’a point nommés : aussi n’est- +ce pas de là que je tirerai mes inductions. + +S. Jérôme affirme que Barcé était l’ancienne capitale d’une peuplade +libyenne[212], et nous trouvons dans Hérodote plusieurs passages qui me +paraissent favorables à cette opinion. Sous le troisième roi de Cyrène, +à une époque par conséquent antérieure à la fondation présumée de Barcé, +il est question d’Adicran, roi des Libyens, qui, outré des incursions +que les Cyrénéens faisaient dans son territoire, implora le secours des +Égyptiens pour les en chasser[213]. Plus tard nous voyons un Arcésilas +s’allier avec Alazir, roi des Barcéens, et se réfugier ensuite auprès de +ce prince[214]. Or, les noms de ces rois de Libye ne sont point grecs, +comme l’a fait remarquer Mannert ; et cette succession de souverains +indigènes traitant avec une grande puissance telle que l’Égypte, et +s’alliant avec la famille royale de Cyrène, suppose nécessairement chez +eux une filiation de pouvoir, et un point central de résidence, d’autant +plus que les Barcéens étaient assez avancés en état social, pour que les +traditions aient rapporté que Minerve leur avait enseigné à conduire les +chars, et Neptune à dompter les chevaux[215]. + +Il paraît donc probable que Barcé ne fut pas fondée par les Grecs et à +l’époque rapportée par Hérodote, mais seulement agrandie et reconstruite +par eux à cette époque, et qu’elle dut être antérieurement en grand, ce +que les bourgades méridionales de la Pentapole furent de tout temps en +petit, c’est-à-dire, une enceinte spacieuse pour renfermer les +troupeaux, et des tours élevées pour les défendre. Il résulte en outre +des récits d’Hérodote, qu’après même que les Barcéens se furent mêlés +dans leur ville avec les Grecs, ils continuèrent à être gouvernés par +leurs propres rois. La vengeance qu’ils exercèrent sur Arcésilas, +vengeance qui s’étendit à leur souverain Alazir, occasionna un événement +assez connu, pour qu’il soit superflu de le répéter. Tout le monde se +rappelle aussi l’expédition d’Ariandès, le stratagême d’Amasis, la prise +de Barcé et la perfide cruauté de Phérétime. Cette catastrophe porta une +atteinte irréparable à la ville de Barcé : la majeure partie de ses +habitants, réduits en esclavage, furent envoyés en Égypte, et de là dans +la Bactriane où ils fondèrent une bourgade qui porta le nom de leur +ville natale. Aussi l’histoire se tait long-temps sur cette ville, et ne +recommence à éclairer ses annales que pour indiquer un nouvel événement +qui, quoique moins funeste que le premier, porta néanmoins un coup plus +terrible encore à l’existence politique de Barcé. Les Ptolémées furent à +peine maîtres de la Pentapole, qu’ils fondèrent une ville sur le +littoral dans le lieu même qui avait servi jusqu’alors de port à Barcé, +et de même que nous avons vu Apollonie succéder en puissance à Cyrène, +de même, à mesure que la ville nouvelle s’agrandit, elle attira dans ses +murs les habitants grecs de l’ancienne, et la fit peu-à-peu oublier à un +tel point, que la plupart des géographes l’ont confondue avec elle. +Néanmoins, l’ancienne Barcé continua d’être habitée par les Libyens, +mais comme ville libyenne, et non comme ville grecque. Ses habitants +reprirent leurs anciennes habitudes ; ils recommencèrent leurs +excursions, et acquirent un si grand renom par leurs brigandages, que +toutes les peuplades de la Libye cyrénaïque se réunirent à eux, et ils +furent collectivement désignés par le nom de Barcéens. + +En résumant les faits et les conjectures que je viens d’exposer sur la +ville de Barcé, il ne faut point s’étonner des ténèbres dont elle est +restée entourée dans l’histoire, et qu’Eutrope, Ammien, Synésius, +Antonin, Hiéroclès et Procope ne l’aient pas même nommée. Toutefois il +me paraît certain que cette ville, habitée avant la colonisation +grecque, survécut à tous ses désastres ; qu’après avoir été occupée +d’abord par des Libyens seuls, et ensuite par des Libyens conjointement +avec des Grecs et des Romains, elle joua encore un rôle important à +l’époque chrétienne, et eut des pontifes de cette religion ; que même +dans ces derniers temps elle fut distinguée et indépendante de +Ptolémaïs[216] ; enfin que, tombée au pouvoir des Musulmans, elle fut +rendue, pour ainsi dire, à ses destinées primitives. Elle vit alors la +barbarie reconstruire ses murs, relever ses tours antiques, répandre de +leur sommet l’épouvante et la terreur, l’entourer comme autrefois de +déserts ; enfin, pour comble de similitude, elle donna son nom à toute +la contrée, de même que les Barcéens avaient donné le leur à toutes les +peuplades qui les entouraient. + +Rendons-nous maintenant à Ptolémaïs, dont j’ai déja indiqué la position. +A peine avons-nous descendu les derniers contre-forts de la montagne, +que nous nous trouvons en effet, comme le dit Scylax, à cent stades de +Barcé et sur les bords de la mer, les ruines de la ville des Ptolémées, +dont les habitants actuels ont conservé, aussi fidèlement que leur +langage le permettait, l’ancien nom dans celui de _Tolometa_. De même +que les autres ruines des villes littorales que nous avons visitées, +celles de Ptolémaïs sont en grande partie envahies par la mer ; mais des +débris précieux, tels que des colonnes, des blocs de marbre et de +porphyre, se trouvent ici en si grand nombre, qu’on peut les distinguer +fort loin à travers la transparence des eaux. D’après cette description, +il serait difficile de juger de l’ancienne disposition du port de la +ville. Si l’on s’en rapporte à l’aspect qu’il offre dans son état +actuel, il ne parait pas avoir jamais été aussi sûr que celui +d’Apollonie. Quoi qu’il en soit, un gros rocher isolé couronné de pans +de murs que l’on voit au nord-est, et à un quart de lieue du port, est +sans contredit le même que l’île fortifiée appelée _Ilos_ par le Périple +anonyme[217], _Myrmex_ par Ptolémée[218] et Synésius, et offrant suivant +ce dernier un phare aux navigateurs[219]. + +Quant aux monuments de Ptolémaïs, les seuls qui aient résisté aux +outrages du temps se trouvent à quelque distance des bords de la mer, et +sur les dernières ondulations de la montagne. Un des plus importants est +une caserne romaine entourée d’un large fossé, et d’une double +enceinte[220]. Dans l’intérieur, on trouve encore dans un état parfait +de conservation les fourneaux qui servaient aux usages domestiques des +soldats. Sur la façade de l’édifice on voit trois immenses blocs de grès +intercalés dans ses assises, sur lesquels est une inscription grecque +très-longue, mais tellement fruste, qu’un de nos plus célèbres +philologues, M. Letronne, affirme que sa restitution complète est, sinon +impossible, du moins très-difficile. Le peu qu’il nous en apprend +augmente encore nos regrets, puisqu’elle contient un rescrit d’Anastase +premier, relatif à divers sujets d’administration publique, et notamment +au service militaire[221]. Non loin de cette caserne, et à-peu-près au +centre de la ville, sont les ruines d’un pronaos avec trois colonnes +debout, seuls restes d’un temple romain au-dessous duquel règne un grand +souterrain, divisé en neuf corridors enduits de ciment, et destiné +infailliblement à servir de réservoir. Enfin à l’extrémité occidentale +des ruines, on voit deux grandes constructions massives, espèce de +pylône à inclinaison égyptienne qui paraît avoir formé l’entrée de la +ville[222]. + +Les autres monuments reconnaissables sont la plupart des grottes +sépulcrales creusées dans les parois circulaires de cinq à six bassins +qui bordent le rivage. Ces grottes intérieurement n’ont rien de +remarquable ; et quant à l’extérieur elles ne sauraient, quoi qu’en ait +dit Della-Cella, être comparées à celles de Cyrène dont elles diffèrent +autant par l’aspect général que par les détails particuliers. En effet, +au lieu de ces façades doriques, si variées par leurs styles, si +élégantes par leurs proportions, qui décorent la nécropolis de la +capitale, nous ne voyons dans celles de Ptolémaïs que de petites entrées +grossièrement taillées dans le roc, mais couvertes d’inscriptions +gravées irrégulièrement et à diverses époques[223]. Ces inscriptions se +trouvent placées dans des encadrements qui figurent tantôt de simples +carrés en relief ou en creux, tantôt des carrés oblongs surmontés d’un +demi-cercle ou d’un triangle plus ou moins aigu, et tantôt une porte à +deux colonnes couronnée d’une rosace. Quelle que soit la forme de ces +encadrements, ils sont toujours accompagnés de deux espèces de tenons, +comme s’ils étaient suspendus à la paroi de la grotte. Ces petits +tableaux, sculptés çà et là sur la roche brute, offrent un attrait +particulier : ils semblent témoigner qu’une pensée tumulaire fut le seul +ornement dont les familles des défunts voulurent décorer ces asiles de +deuil. + +Cependant d’autres monuments funéraires présentent encore à Ptolémaïs un +autre genre d’intérêt. Le système d’architecture que nous avons aperçu +en petit auprès du village de _Djaborah_ se retrouve ici avec plus de +développement. Une colline, située à l’occident des ruines, fut +profondément taillée pour ménager, à certains intervalles, des masses +carrées de rocher creusées en tombeaux. Toutefois ce système ne put +s’étendre jusqu’au plus considérable d’entre eux, dont la base seule est +en massif de roche, et le reste en belles assises couronnées d’une frise +en triglyphes. Ce mausolée contient deux étages : l’inférieur est divisé +superficiellement en dix caveaux, et horizontalement en cinq cellules de +chaque côté ; l’entrée en est triangulaire, et formée par l’avancement +successif des assises qui finissent par se joindre. Cette dernière +disposition est remarquable en ce qu’elle ne se trouve pas autre part +dans la Cyrénaïque, et qu’elle est parfaitement conforme à l’entrée de +la pyramide de Chéops, et à l’intérieur d’un des monuments lagidéens de +la Marmarique[224]. D’après ces analogies égyptiennes, on est porté à +attribuer cet édifice aux Ptolémées, et à adopter l’opinion de Della- +Cella qui lui donne pour fondateur Ptolémée Physcon. On sait que ce +prince obtint, en vertu d’un décret du sénat de Rome, le gouvernement de +la Libye orientale et de la Cyrénaïque, et vint y résider pour terminer +les dissensions qu’il avait avec son frère Philométor. Il est donc +probable, dit Della-Cella, que ce mausolée n’a pas été élevé avant cette +époque ; et il l’est bien moins qu’il l’ait été postérieurement ; car, +d’après la jalousie connue des Égyptiens pour les honneurs de leur +sépulture, on ne peut supposer que le premier roi égyptien de la +Cyrénaïque n’ait pas cherché, dans la ville qu’il avait probablement +fondée, à distinguer son tombeau de ceux de ses sujets. + +Je cite d’autant plus volontiers cette opinion très-vraisemblable de +Della-Cella, que je me vois obligé de le combattre sur une autre qu’il a +émise au sujet des ruines de Ptolémaïs, et de laquelle il résulte que +tout ce qui reste de cette ville est pur égyptien, et de ce style qui, +bien que grossier, a quelque chose de grand qui frappe l’imagination et +imprime le respect. Assurément Della-Cella n’a pu fonder un pareil +jugement que sur les croquis informes de Paul-Lucas, Norden et Pococke ; +car, s’il eût visité les monuments gigantesques de l’ancienne Égypte, il +est hors de doute que cet habile voyageur, si judicieux sur tant +d’autres points d’antiquité, n’aurait pas commis une erreur que j’aurais +volontiers passée sous silence, selon mon habitude, mais dont la +réfutation m’a paru trop importante pour l’histoire archéologique de la +Cyrénaïque. + +Les ruines de Ptolémaïs occupent environ quatre milles de circonférence. +Cette grande étendue, et les beaux monuments que je viens d’indiquer, +justifient les épithètes de très-remarquable et de très-grande ville que +Ptolémée et le Périple anonyme donnent à cette ville, et même les +expressions de Procope qui loue son ancienne splendeur et sa grande +population[225]. Cependant hors le grand réservoir souterrain du temple, +on ne trouve ni citerne ni source parmi ces ruines. Je fais cette +observation, quoiqu’elle doive paraître d’une faible conséquence après +la description d’Apollonie ; mais j’en prends acte parce qu’elle prouve +l’exactitude rigoureuse des renseignements transmis à ce sujet par +l’antiquité. A Ptolémaïs comme à Apollonie, on trouve les vestiges d’un +aqueduc qui conduisait les eaux de pluie du pied de la montagne dans +l’intérieur de la ville ; et l’on peut avancer que cet aqueduc fut la +seule cause de sa prospérité et de sa décadence alternatives. En effet, +par la négligence des préteurs romains, il tomba en ruines à une époque +antérieure au règne de Justinien, ce qui occasionna parmi les habitants +une telle pénurie d’eau, qu’ils se virent la plupart forcés de déserter +la ville. Cependant, graces aux soins de cet empereur, l’aqueduc fut +reconstruit ; et Ptolémaïs ne tarda pas à se repeupler et à reprendre +son ancienne splendeur[226] ; mais il paraît que ce ne fut pas pour +long-temps. Dans le cinquième siècle de notre ère, l’aqueduc était de +nouveau détruit, ce que les incursions des Barbares expliquent +suffisamment à cette époque, et l’infortuné évêque de Ptolémaïs, après +avoir assuré qu’on ne trouvait point d’eau dans ses murs, dit qu’il +fallait conquérir par les armes la faculté d’aller chercher aux puits et +ruisseaux des environs, l’eau nécessaire aux besoins des habitants[227]. + + * * * * * + + +[Note 198 : STRAB. l. XVII, c. 3.] + +[Note 199 : PTOLÉM. l. IV, c. 4.] + +[Note 200 : SYNES. Epist. 113.] + +[Note 201 : Le Périple anonyme nomme le _Phycus_, _Phœnicus_ (IRIARTE, +p. 486).] + +[Note 202 : PINÈDE, dans Étienne, mot _Balis_, n. 28.] + +[Note 203 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 110.] + +[Note 204 : Bell. civil. l. IX, v. 524.] + +[Note 205 : HÉROD. l. IV, 198.] + +[Note 206 : PLINE, l. V.] + +[Note 207 : Mot _Barce_.] + +[Note 208 : L. IV, c. 4.] + +[Note 209 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 109.] + +[Note 210 : HÉROD. l. IV, 160.] + +[Note 211 : _Loc. cit._] + +[Note 212 : _Epist. ad Dardan._] + +[Note 213 : HÉROD. l. IV, 159.] + +[Note 214 : _Id., ibid._ 164.] + +[Note 215 : ÉTIENNE, au mot _Barce_.] + +[Note 216 : Geogr. sacra, p. 283, 284. LE QUIEN (Orien. Christ, t. II, +p. 626), nomme trois évêques de Barcé, indépendamment de ceux de +Ptolémaïs.] + +[Note 217 : IRIARTE, p. 486.] + +[Note 218 : L. IV, c. 4.] + +[Note 219 : Epist. 4.] + +[Note 220 : Voyez pl. LIX, fig. 2.] + +[Note 221 : _Journ. des Savants_, mars 1826, p. 168.] + +[Note 222 : Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXI.] + +[Note 223 : J’ai annoncé dans l’Avant-propos que cette Relation +contiendrait la traduction des inscriptions par M. Letronne, travail que +mon peu de connaissance de la langue grecque ne m’a pas permis, il s’en +faut de beaucoup, d’entreprendre. Cependant, quoique depuis que j’ai +écrit cet Avant-propos j’aie eu la patience, ou plutôt la faiblesse, de +passer deux années de veilles sur un sujet aussi obscur que la +Cyrénaïque, je crains néanmoins que leur résultat ne soit resté bien +faible, et peut-être un peu hasardé. D’après cette raison, je me suis +décidé à ne point intercaler dans ce livre la traduction et les savantes +explications de ces inscriptions, dont j’aurais pu disposer, graces à +l’obligeance du profond philologue que j’ai nommé, mais qui auraient +inévitablement contrasté avec mon érudition avanturée et mes phrases +descriptives. Quelques blocs de marbre posés çà et là au milieu d’un +frêle édifice auraient-ils pu le rendre plus solide ?] + +[Note 224 : Voyez pl. LXX, LXXI.] + +[Note 225 : De Ædific. l. VI, c. 2.] + +[Note 226 : De Ædific. l. VI, c. 2.] + +[Note 227 : SYNES., Epist. 131.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XIV. + + _Teuchira_. — Fleuve _Ecceus_. — _Adrianopolis_. + + +A l’occident de Ptolémaïs la côte devient plus unie, et la plaine qui la +sépare des escarpements de la montagne, d’une fertilité qui ne le cède +guère à la région boisée. Si l’on traverse cette plaine dans la saison +du printemps, la vue est éblouie d’une prodigieuse quantité de pavots, +dont la couleur pourprée, mariée avec le jaune éclatant de l’anémone +orientale, étincelle aux rayons ardents du soleil de Libye. En outre, de +nombreuses plantes aromatiques couvrent les parties de la plaine qui +n’ont pas été converties en moissons ; les brises marines en agitent +mollement les touffes fleuries, et se jouant ensuite dans les airs y +répandent, avec leur voluptueuse fraîcheur, de suaves parfums. De +quelque côté que l’on porte la vue, on éprouve des sensations +agréables : d’une part, les collines, toujours variées de teintes et +d’aspect, se dessinent en mille formes ; de l’autre, la mer présente sa +vaste étendue, et déroule lentement ses flots sur la plage tranquille. +Quelques ruines défigurées, éparses çà et là, offrent, il est vrai, au +milieu de ce tableau plein de vie, l’image de la destruction ; mais +elles ne produisent pas un effet pénible sur la pensée : l’aspect riant +de la nature rend le souvenir des temps historiques moins affligeant. + +C’est par un chemin aussi agréable, et après neuf heures de marche de +Ptolémaïs, que nous arrivons aux ruines de _Tokrah_, situées sur une +légère élévation aux bords de la mer. Ici, comme à _Tolometa_, on est +frappé d’abord de la similitude du nom moderne avec le nom ancien ; car +les ruines considérables auprès desquelles nous nous trouvons ne peuvent +être que celles de _Teuchira_, une des cinq villes qui composaient la +Pentapole lybique. Sa position, indiquée un peu vaguement par Strabon et +Ptolémée entre Bérénice et Ptolémaïs[228], est mieux déterminée par +Hérodote qui la place dans le territoire de Barcé, qu’on aperçoit encore +de ce lieu sur les montagnes[229], et se trouve enfin irrévocablement +fixée par le Périple anonyme, dont les deux cent cinquante stades entre +Ptolémaïs et _Teuchira_[230] correspondent exactement avec la distance +que nous avons mentionnée. + +Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte +formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence. +Cette muraille d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses +angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices plus anciens. Les +nombreuses inscriptions coupées, renversées, ou placées en tous sens, +qu’on y aperçoit, en sont la preuve évidente. Procope nous apprend que +Justinien fit fortifier cette ville[231] ; et quoiqu’il ne dise pas quel +fut le genre de fortification qu’il employa, ce ne serait pas beaucoup +hasarder que d’attribuer au même empereur qui fit relever les murs de +Bérénice, Parætonium et autres, la réédification de la belle enceinte de +_Teuchira_. Quoi qu’il en soit, autant cette muraille est bien +conservée, autant l’intérieur de la ville est bouleversé, et ne présente +que de confuses agglomérations de débris. Della-Cella qui a visité ces +ruines, a fait mention des deux seuls monuments tant soit peu +reconnaissables. L’un est couvert, sur chacune des pierres de ses +assises, d’une inscription entourée d’une guirlande de laurier, et +contenant des noms et des dates ; l’autre fut évidemment un temple dédié +à Bacchus, si l’on en juge par les fragments de plusieurs chapiteaux +ornés de feuilles de vignes et de grappes de raisin. Un pilastre en +marbre qui paraît avoir formé l’entrée de l’édifice est encore debout ; +il est couvert de sculptures figurant des palmes et des rosaces +élégantes[232]. + +Les tombeaux de _Teuchira_ sont aussi nombreux que ceux de Ptolémaïs ; +ils ont la même disposition, le même genre d’architecture, et sont +couverts également d’inscriptions encadrées. Ceci contredit encore la +comparaison que Della-Cella fait de ces tombeaux avec les belles grottes +doriques de Cyrène, et le témoignage d’Hérodote qu’il cite à ce sujet, +d’après lequel _Teuchira_ aurait été soumise aux mêmes lois que Cyrène, +opinion qui, bien que vraisemblable par le fait, ne se trouve néanmoins +rapportée nulle part, que je sache, par le père de l’histoire[233]. + +Il est toutefois certain que _Teuchira_ fut fondée par Cyrène[234] ; que +ce fut une ville des plus importantes comme des plus anciennes de +l’Autonomie ; et qu’elle fut faite colonie romaine dans le commencement +du second siècle de notre ère[235]. Sous les Ptolémées, elle reçut le +nom d’_Arsinoe_ au lieu de celui de _Teuchira_, qu’elle avait encore +lorsqu’elle fut prise par Thimbron. Cependant elle ne conserva pas +toujours sa nouvelle dénomination ; elle reprit la première à une époque +qui n’est pas fixée par l’histoire, et que l’on ne peut qu’entrevoir +parmi les traditions successives des auteurs. + +Les plus anciens, tels que Scylax, Hérodote et quelques poètes, la +nomment en effet _Teuchira_ ; Strabon lui donne l’un et l’autre nom ; +Pomponius, postérieur de peu d’années à ce géographe, ne lui donne que +celui d’_Arsinoe_ ; Pline, en la nommant ainsi, dit cependant qu’elle +était vulgairement appelée _Teuchira_ ; Ptolémée lui donne encore l’un +et l’autre nom ; des auteurs du troisième et quatrième siècle, Eutrope +et Ammien Marcellin, n’en font jamais mention que sous le nom de +_Teuchira_ : à ceux-ci on peut joindre Synésius ; et, ce qui est +surprenant, peu d’années après ce dernier, Étienne de Byzance atteste +que _Teuchira_ s’appelait de son temps _Arsinoe_, quoique Procope la +nomme ensuite exclusivement _Teuchira_, et qu’elle soit définitivement +désignée sous ce dernier nom par tous les écrivains postérieurs, et +notamment dans les ouvrages qui traitent de la Pentapole chrétienne. + +Il résulte de ces traditions contradictoires qu’on ne saurait dire +pendant combien de temps cette ville porta le nom d’_Arsinoe_, mais +qu’on peut statuer qu’elle porta exclusivement celui de _Teuchira_ dans +les premiers et derniers siècles de la civilisation de la Cyrénaïque : +c’est donc ce dernier nom qu’il convient de lui donner. La nommer en +passant est aussi tout ce qu’il m’est permis de faire, puisque le +silence de l’histoire ne m’a offert d’autres ressources que l’aride +exposition des phases diverses d’un nom. Allons donc chercher ailleurs, +s’il est possible, des notions moins vagues et des faits moins +insignifiants. + +La plaine qui règne à l’occident de la Pentapole, entre les bords de la +mer et la région montueuse, s’élargit progressivement à mesure qu’elle +s’étend vers le sud-ouest. Large seulement de quelques minutes à +Ptolémaïs, elle l’est d’un quart de lieue environ à _Teuchira_, et +atteint cinq à six lieues auprès de Bérénice, distante elle-même de +quinze lieues des ruines précédentes. En s’avançant davantage vers le +sud, la largeur de cette plaine continue d’augmenter ; mais je dois +borner maintenant mon attention à la seule partie comprise entre +_Teuchira_ et Bérénice. Si on la parcourt du côté des montagnes, on +marche continuellement sur un terrain couvert de prairies et de +moissons, tandis que du côté opposé on trouve alternativement de petites +lagunes marines, et des terres couvertes d’une croûte salée, formant +ensemble un long bassin qui fut probablement autrefois entièrement +occupé par les eaux. Cette observation n’est pas sans intérêt, en ce +qu’elle peut servir à expliquer une question géographique qui se +rattache à cette partie de la Cyrénaïque. + +Si l’on examine attentivement la disposition géologique de cette +contrée, on cherchera en vain à s’expliquer ce fameux _Ecceus_[236], +_Tritonis_[237] ou _Lathôn_[238], fleuve que l’antiquité place à +l’orient de Bérénice, et qui avait son embouchure au port de cette +ville. J’ai déja fait remarquer, auprès des autres villes littorales, +situées presque au pied des collines, que les anciens avaient été +obligés de construire des aqueducs pour conduire dans leurs murs les +eaux de la région boisée. Or, comment ces eaux qui se perdent +ordinairement à très-peu de distance de leur point de départ, auraient- +elles pu, dans l’antiquité, traverser une plaine de six lieues de +largeur, et former une masse d’eau assez considérable pour prendre le +nom de fleuve. Il est presque superflu que j’affirme qu’on ne trouve pas +le moindre indice, dans cette plaine, non seulement d’un fleuve, mais +d’un simple ruisseau ; c’est ce que Della-Cella nous avait déja appris, +tout en témoignant son étonnement de la tradition contraire transmise à +ce sujet par l’antiquité, et dont, si je ne me trompe, voici la cause. + +J’ai dit que tout le littoral compris entre _Teuchira_ et Bérénice, est +occupé par un bassin formé alternativement de petites lagunes et de +terres salées, et séparé seulement des bords de la mer par une digue +d’atterrissement plus ou moins forte. Nul doute, d’après l’aspect actuel +du sol, que ces lagunes ne se joignissent autrefois entre elles, et ne +formassent, par conséquent, une espèce de fleuve stagnant qui se +prolongeait jusqu’au port de Bérénice. Serait-ce donc émettre une +conjecture trop hasardée, si l’on supposait que ce long bassin d’eau +salée ne fût autre chose que le fleuve cité par la plupart des anciens +géographes ? Cette conjecture n’acquiert-elle pas un nouveau degré de +vraisemblance, en remarquant que divers lits à sec, et d’autres formant +encore de petites flaques d’eau, entourent la ville de _Ben-Ghazi_, de +même que le fleuve _Ecceus_ entourait, selon Scylax, la ville des +Hespérides[239] ? Que si l’on voulait m’objecter les interruptions qui +existent entre les lagunes actuelles, qui auraient formé, selon moi, le +fleuve stagnant, cette objection serait on ne peut pas plus spécieuse, +puisqu’on retrouve de fréquents exemples du desséchement successif de +lacs et de fleuves salés dans l’intérieur même de la Libye. Je dirai +plus : ce desséchement d’une partie de l’_Ecceus_ sert au contraire à +expliquer un autre point de géographie ancienne qui se rattache au même +sujet. + +Strabon distingue le lac _Tritonis_ du fleuve _Lathôn_ qui venait s’y +joindre ; et Ptolémée, de même que Scylax, ne fait mention que du +fleuve. Quoi qu’il en soit de cette différence de traditions, elle est +peu importante, puisqu’on peut avoir donné le nom de lac à un grand +élargissement du fleuve auprès de Bérénice, situation que Strabon +assigne au _Tritonis_, et où nous trouvons, en effet de nos jours, le +plus considérable des étangs salés. Mais ce qui est d’un bien autre +intérêt pour nous, c’est que, d’après le même géographe, ce lac +contenait une île avec un temple de Vénus. L’habile observateur Della- +Cella n’a pu se défendre de reconnaître le _Palus-Tritonis_ dans l’étang +que je viens d’indiquer, en paraissant toutefois fort surpris de n’y +retrouver ni l’île ni le temple. Cette surprise n’existera pas long- +temps, j’en suis certain, dans l’esprit de mon lecteur : il se +rappellera le desséchement de l’_Ecceus_ que je lui ai signalé ; de ce +desséchement il induira celui d’une partie du lac, et de cette dernière +cause la disparition de l’île. En effet, d’après l’étendue des terres +couvertes d’une cristallisation saline qui environnent l’étang où +correspond le _Tritonis_ de Strabon, l’ancien lac semble réduit au tiers +de ses dimensions primitives. On ne s’étonnera donc pas de la +disparition de l’île qu’il contenait, puisqu’elle doit faire partie des +terres qui environnent l’étang. Il resterait néanmoins à retrouver les +ruines du temple ; des fouilles vers la partie orientale de l’ancien lac +en offriraient peut-être quelques débris. Je donne cette indication pour +provoquer l’attention des voyageurs, n’osant toutefois trop les +encourager dans une recherche dont l’objet, mentionné seulement par un +des plus anciens géographes, n’existait probablement plus du temps de +Ptolémée, et fut certainement inconnu des scrupuleux compilateurs du +Périple anonyme. + +Entre _Teuchira_ et Bérénice, on rencontre un grand nombre de puits et +quelques ruines de hameaux, appartenant les uns et les autres à l’époque +sarrasine. Le plus considérable de ces hameaux, nommé _El-Berss_, fut le +point central de ces habitations maures ; ceux qui l’entourent, et même +les lagunes qui l’avoisinent, en prennent encore le nom. Quant aux +ruines d’une antiquité plus reculée, hormis celles d’un bourg dont je +vais parler, on n’en aperçoit pas ailleurs les moindres vestiges. Il +paraît, en effet, d’après le silence des anciens géographes, que cette +partie du littoral fut peu habitée ; les terres salées dont elle est +couverte, et qui auraient été autrefois totalement inondées, selon mes +précédentes conjectures, peuvent en offrir une explication +satisfaisante. + +Cependant il est certain, d’après l’itinéraire d’Antonin, Hiéroclès et +Peutinger, que dans le deuxième siècle de notre ère une ville fut +élevée, dans cette partie du littoral, à vingt-huit milles de Bérénice, +et à dix-huit de _Teuchira_, et que cette ville porta le nom de +l’empereur Adrien[240]. L’histoire indique vaguement le voyage de cet +empereur en Libye ; mais elle atteste qu’il y envoya des colonies pour +la repeupler, et afin qu’elle pût se rétablir des dévastations des +Barbares, et des divisions intestines dont elle avait beaucoup +souffert[241]. C’est infailliblement en mémoire de ces bienfaits, que +l’on frappa cette médaille parvenue jusqu’à nous, sur laquelle Adrien +est représenté comme le bienfaiteur et l’appui de la Libye[242]. + +Cependant, si l’on en juge par les ruines mentionnées, et situées à peu +près à la distance indiquée par les auteurs cités, la ville d’Adrien +méritait tout au plus le nom de village. On y voit les débris d’un +château romain, et une tour dont la base est en belles assises, et le +sommet, redressé par les Arabes, en pierres brutes ; du reste, aucun +indice de monument remarquable, ni aucun de ces beaux fragments +d’architecture, que l’on trouve parmi les pierres éparses des bourgs les +plus détruits de la Cyrénaïque. Mais cette observation est d’une moindre +importance que les suivantes. Je suis bien plus surpris que Ptolémée, +qui nous a conservé la liste si détaillée des moindres villages de la +Cyrénaïque littoraux ou situés dans l’intérieur des terres, quoique +postérieur à cet empereur, et qui a même vécu sous Marc-Aurèle, n’ait +pas fait mention de la ville d’Adrien. A ce silence il faut ajouter +celui moins concluant de Synésius, mais celui bien plus remarquable +d’Étienne de Bysance, en ce que parmi toutes les villes d’Adrien dont il +parle, il n’en place aucune en Libye. On serait donc porté à douter de +l’ancienne existence de cette ville, qui semble avoir été inconnue à des +époques si différentes, d’un géographe scrupuleux, du philosophe de la +Pentapole chrétienne et d’un minutieux compilateur, si, outre l’accord +de position qui règne entre les autorités citées et mes observations +locales, nous ne voyions l’existence d’_Adrianopolis_ irrévocablement +fixée par des traditions ultérieures aux époques mêmes où vivaient +Synésius et Étienne, et placée comme évêché parmi les six principales +villes de la Pentapole libyque[243] ! + +Que conclure de ces contradictions ? si ce n’est que les documents qui +nous restent sur la Cyrénaïque sont tellement obscurs et remplis de +lacunes, que très-souvent ce que nous y trouvons de plus positif est ce +qui paraît, sous d’autres rapports, entouré de plus de doutes. + + * * * * * + + +[Note 228 : STRAB. l. XVII, c. 3. PTOLÉM. l. IV, c. 4.] + +[Note 229 : HÉROD. l. IV, 171.] + +[Note 230 : IRIARTE, p. 486-487.] + +[Note 231 : De Ædif. l. VI, c. 3.] + +[Note 232 : Voyez pl. XXVII, fig. 6.] + +[Note 233 : Si je ne me trompe, Della-Cella a confondu la peuplade des +Cabales qui occupait, au rapport d’Hérodote, les environs de _Teuchira_, +avec les habitants de cette ville. Les Cabales, dit cet historien, +suivaient les mêmes usages que les Asbytes qui demeuraient au-dessus de +Cyrène (l. IV, 171).] + +[Note 234 : PINDARE, Pyth. IV.] + +[Note 235 : EUSÈBE, _Chronique_.] + +[Note 236 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 111.] + +[Note 237 : STRABON, l. XVII, c. 3.] + +[Note 238 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.] + +[Note 239 : SCYL. _loc. cit._] + +[Note 240 : ANTON. AUGUST. Itiner. ed. Wessel. p. 67. HIEROCL. Synecd. +p. 633. PEUTING. Tab.] + +[Note 241 : EUSÈBE, _Chronique_.] + +[Note 242 : Une médaille publiée par Pellerin, représente Adrien, en +toge, tenant de la main gauche un rouleau, et relevant de la main droite +une femme à genoux, symbole de la Libye, avec cette inscription : +_Restitutori Aug. Libyæ. S. C._ (PELLE. _Rec._ t. I, p. 207).] + +[Note 243 : Geogr. sacra, p. 56.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XV. + + Magasins souterrains. — Nécropolis de Cyrène. + + +Ce serait faire languir mal à propos mon lecteur que de le retenir pour +le moment à Bérénice. La ville ancienne a totalement disparu, et s’il en +existe encore quelques débris, ils sont ensevelis sous la ville arabe où +nous viendrons nous reposer avant de traverser les plaines de sable, et +d’aller visiter les Oasis. Hâtons-nous donc de rétrograder vers l’objet +principal de ce voyage, vers l’illustre Cyrène ; nous en connaissons à +présent tous les environs, il est temps de la connaître elle-même. + +Nous voici de retour au port d’Apollonie ; nous nous empressons de +traverser la plaine qui la sépare des escarpements de la montagne, et +nous pénétrons dans un ravin par où l’on se rend habituellement à la +plaine de _Grennah_, nom moderne de l’ancienne métropole de la +Cyrénaïque. J’ai tant de fois parlé de la disposition géologique de ces +montagnes, des masses lugubres de leur haute végétation, de l’agréable +variété des bosquets groupés sur les collines, ou enfouis dans les +vallées, qu’il deviendrait insipide d’en faire de nouvelles +descriptions, d’autant plus que dans ces moments j’y prêtais peu +d’attention. Égyptiens, Nubiens et Européens, chacun de nous ne songeait +qu’à _Grennah_, et ne parlait que de ses ruines mystérieuses. Ce fut +dans cette préoccupation que nous franchîmes les premières terrasses de +la montagne, et que nous nous trouvâmes à _Magharenat_, endroit +richement boisé, et ainsi nommé à cause des grottes vastes et profondes +qu’on y trouve. + +Ces immenses excavations, situées à moitié chemin d’Apollonie et de +Cyrène, surprennent au premier aspect : leurs entrées béantes +s’aperçoivent de loin, quoique à demi-cachées par des touffes d’arbres, +et présentent autant de gouffres ténébreux, qui saisissent un instant +l’imagination remplie des récits merveilleux des Arabes. Mais ce premier +effet dissipé, l’observation succède, et l’esprit n’en est que plus +satisfait. + +On peut entrer à cheval dans tous ces hypogées taillés dans la montagne, +et l’on se trouve dans des pièces ayant trente à quarante mètres de +chaque côté, soutenues, comme on doit le supposer, par plusieurs rangs +de pilastres placés régulièrement ou irrégulièrement, selon la solidité +que la roche a offerte. Dans aucun on ne reconnaît le moindre indice de +destination sépulcrale. Plusieurs sont ornés au-devant d’une espèce de +portique monolithe et d’une salle découverte ; d’autres ont une avenue +droite ou sinueuse ; et un d’entre eux se distingue par un bel et large +escalier pratiqué également dans la colline, et couvert dans toute sa +longueur d’une voûte de construction. Cette voûte fut infailliblement +destinée à mettre à l’abri des intempéries de l’air les habitants de +Cyrène, qui venaient dans ce lieu visiter les marchandises envoyées +d’Apollonie ; car, n’en doutons point, ces vastes hypogées furent des +magasins. J’ai dit, d’après Diodore, qu’Apollonie fut pendant long-temps +l’entrepôt du commerce de Cyrène. Or, quelque soin que les habitants +aient mis à adoucir la pente de la voie publique qui conduisait du port +à la capitale, cette voie ne dut jamais être d’un accès facile aux +charriots qui transportaient les marchandises. Outre la montée très- +escarpée voisine d’Apollonie, il fallait, après les magasins où nous +nous trouvons, en franchir une seconde pour arriver à Cyrène ; et +l’intervalle qui sépare ces deux grands escarpements est lui-même +hérissé de petites terrasses, et partout croisé de vallées et de ravins. +Un entrepôt, au milieu de cette voie, dut donc être indispensable pour +les objets de gros volume, tels que les marbres, métaux, et autres +matériaux étrangers au sol de la Cyrénaïque, et qui y étaient apportés +de la Grèce et de l’Asie mineure. La destination et la situation de ces +hypogées me paraissent, par conséquent, suffisamment motivées ; de même +que le soin que les anciens ont mis à les creuser, et surtout leurs +étonnantes dimensions, appuient les notions que nous a laissées +l’antiquité sur le commerce considérable que la Grèce africaine faisait +avec les principaux ports de la Méditerranée. + +Ces appartements souterrains, situés loin de la route que suivent les +caravanes de la Mecque et même du chemin qui conduit de Derne à Ben- +Ghazi, offrent, depuis bien des années, des habitations commodes aux +Arabes de Barcah. Des tribus entières en ont successivement fait leur +domicile, et des ateliers de divers genres y ont été tour-à-tour +établis. Cependant des hordes de bandits ont parfois envahi ces +paisibles retraites ; elles en ont chassé leurs possesseurs, et en ont +fait le repaire de leurs déprédations ; mais leur séjour n’y a jamais +été de longue durée. Les tribus voisines se sont réunies ; les bandits +ont été dispersés, et les propriétaires légitimes sont rentrés en +pouvoir de leur bourgade troglodyte. + +C’est peut-être à ces usurpations momentanées, ou pour mieux dire, à ces +farouches usurpateurs, funeste assemblage de ce que les déserts recèlent +de plus fainéant et de plus vicieux, qu’il faut attribuer une tradition, +vrai pendant de la ville pétrifiée, tradition également transmise par +des voyageurs, et aussi légèrement accueillie par des savants ; je veux +parler de la peuplade libyenne, parlant un langage inconnu, et habitant +les montagnes entre Cyrène et Apollonie. Je croirais barbouiller trop +inutilement du papier que de donner sur ce sujet d’autres explications. +De même que les voyageurs des temps antiques s’arrêtaient probablement à +la station du chemin de Cyrène, nous nous y sommes reposés un instant, +et nous poursuivons ensuite notre route. + +Peu de sites, même dans les plus beaux cantons de l’Italie, présentent +un aspect aussi pittoresque que les sentiers que nous parcourons. Il +faut ajouter qu’ils sont presque partout parsemés de précieux débris +qui, quoique à peine reconnaissables, doivent nécessairement produire +dans ces lieux un tout autre effet que ceux que l’on rencontre dans les +champs tant de fois visités de la Grèce européenne. Ce n’est point sans +éprouver une surprise agréable que l’on aperçoit tantôt un pilastre de +marbre posé par le temps, comme pour inviter à la méditation, sous les +branches horizontales d’un énorme cyprès ; et tantôt le torse gracieux +d’une statue de quelque nymphe adorée à Cyrène, autour duquel les myrtes +et les lentisques entrelacent leurs faibles rameaux, et semblent vouloir +le défendre contre la main des Barbares. Mais je n’en finirais pas, si +je voulais reproduire cette foule de détails, source de mille sensations +que le moindre accident faisait naître, et qu’un autre accident +effaçait. Je m’étais recueilli, je jouissais de tout ce qui m’entourait, +et j’avançais en silence ; je ferai de même maintenant : cela vaut mieux +que mes oiseuses paroles. + +Après une heure et demie de marche des magasins souterrains, distants +eux-mêmes de deux heures d’Apollonie, nous arrivons au pied de la +seconde montée. Un large sentier taillé dans le roc est devant nous ; +les roues des chars antiques le sillonnent ; nous y pénétrons, et nous +suivons avec lui transversalement les échelons de la montagne. Mais à +peine avons-nous fait quelques pas sur ce chemin, que nous commençons à +y rencontrer latéralement d’élégants tombeaux ; nous avançons, et les +tombeaux se multiplient, pour ainsi dire, devant nous ; enfin nous avons +atteint le point le plus élevé du chemin, et un spectacle imposant se +développe alors à nos yeux. Tout le flanc de la montagne, autant que la +vue peut en embrasser l’étendue, se présente couvert de façades de +grottes, de sarcophages et de débris de toute espèce. Ces ruines +s’étendent fort loin dans la plaine qui se déroule à nos pieds, et +couronnent aussi les hauteurs qui nous dominent : nous voilà donc dans +la vaste Nécropolis de Cyrène. + +Cependant cette réunion immense de débris de plusieurs âges et leur +poétique désordre frappent tellement la vue, qu’ils n’y apportent que +confusion, et l’on a besoin de se recueillir pour pouvoir distinguer +tant d’objets d’entre eux. A cet effet, nous nous hâtons de chercher une +retraite parmi ce grand nombre de grottes. Nous en trouvons une immense +au centre même de la Nécropolis ; elle contient plusieurs salles +spacieuses, la caravane entière peut y pénétrer, les logements sont +distribués, et nous sommes enfin installés auprès des ruines si +désirées. + +On conçoit toutefois que ce n’est pas sans pourparler, et sans de +certaines conditions, qu’un Européen prend ainsi possession d’une +caverne fort commode au milieu même des habitants scénites qui occupent +le canton. Dès l’arrivée de la petite caravane étrangère, un grand divan +est convoqué, et tous les cheiks des environs sont aussitôt accourus. Le +cérémonial simple mais imposant du désert, des figures sauvages garnies +de barbes noires et touffues, des yeux sévères et pétillants de feu +qu’on aperçoit à demi cachés sous de larges draperies, des fusils, des +poignards et des chevaux, ornent, composent, entourent la grave +assemblée. L’Européen en occupe le centre : on lui demande d’abord à +connaître le motif de sa visite inattendue ; il communique +l’autorisation du Bey : résidant dans sa province, on n’en ferait aucun +cas ; absent, on en rit ; il faut donc qu’il songe à d’autres +expédients. Il s’explique avec franchise ; il promet de se tenir à +l’écart des terres ensemencées, de ne parcourir que les rocailles, de ne +vivre que parmi les ruines ; puis il fait de petits cadeaux : c’est de +la poudre et des armes, objets séduisants pour ces hôtes du désert. +Leurs farouches regards à cet aspect se radoucissent, ils parcourent +ensuite l’attirail de l’Européen : point de luxe ; des chameaux qui +ruminent dans un coin, pour équipage ; des draperies grossières et des +armes pour costume : cela n’excite pas beaucoup l’avidité, et sent même +un peu la fraternité. Les cheiks hésitent d’abord, puis ils se laissent +persuader. On se touche de part et d’autre dans la main, on se fait +l’accolade, on partage le pain et le sel : le séjour légal en devient +irrévocablement assuré ; enfin l’assemblée se dissout, et l’exploration +commence. Les premiers jours furent destinés, comme on doit le supposer, +à une inspection générale des lieux, à dresser, pour ainsi dire, le plan +des recherches. Jusqu’à présent, dans toutes les ruines de la Pentapole, +les excavations dans le roc ont préalablement attiré notre attention ; +et cette habitude, contractée dans la visite du plus petit bourg, +devient une espèce de nécessité dans la capitale. Malgré son immense +étendue, on ne peut retrouver quelque idée de son ancienne architecture, +que dans le nombre et la magnificence de ses tombeaux ; et chose +singulière ! ce qu’elle contenait autrefois de plus lugubre est le seul +témoignage qu’elle offre maintenant de sa splendeur passée. + +Le vaste cimetière de Cyrène était, comme je l’ai déja bien des fois +appelé, une vraie Nécropolis ; c’était une ville des morts séparée de la +ville des vivants. Entièrement creusée dans le flanc de la montagne, +elle en suit les diverses sinuosités : elle pénètre dans ses ravines, +s’avance avec ses contreforts ; et cette situation irrégulière, donnée +par la nature, présente néanmoins une certaine régularité donnée par les +hommes. En effet, malgré les angles profonds que décrit cette +Nécropolis, malgré les amas confus de débris de toute espèce dont elle +est couverte, on peut toutefois y distinguer huit ou neuf petites +terrasses qui s’élèvent en échelons les unes au-dessus des autres, +longent horizontalement la montagne, et sont divisées en deux parties +par un ancien chemin sillonné profondément par les roues des chars, et +contenant en plusieurs endroits des marches peu élevées. Chacune de ces +terrasses présente une série rarement interrompue de façades de grottes +sépulcrales, dont l’élégance et la variété du style, et surtout la +conservation très-souvent intacte, forment un grand contraste avec les +amas de débris qui les environnent. Des sarcophages monolithes, la +plupart taillés dans la colline même, sont placés au-devant des +terrasses, et bordent la série des façades. Ces sarcophages de roche +grossière sans aucune espèce d’ornement, comparés aux pompeuses +sépultures dont ils relèvent l’éclat, ressemblent plutôt à des blocs +massifs de pierre qu’à des tombeaux. Ils furent infailliblement destinés +à la classe pauvre des Cyrénéens ; c’était ici le peuple, là étaient les +grands : même distinction, même sort après la mort que durant la vie. +Mais laissons là les tombes grossières des pauvres, elles n’apprennent +rien en faveur de l’art ; et c’est de l’art que j’ai promis de +m’occuper. + +On peut établir comme règle générale, que partout où les localités +permirent aux Cyrénéens de tailler leurs monuments funéraires dans la +roche, au lieu de les bâtir, ils en profitèrent soigneusement ; c’est ce +que j’ai fait plusieurs fois remarquer en parcourant les ruines de la +Pentapole, et ce qui se reproduit d’une manière plus frappante dans la +Nécropolis de Cyrène. Ceci soit dit toutefois pour les personnes peu +initiées dans la connaissance de l’architecture ancienne, car on est +loin généralement d’ignorer que les tombeaux grecs et romains de l’Asie +mineure et de la célèbre Petra présentent la même observation. En +partant de ce principe, on ne sera donc pas surpris que, parmi toutes +les élégantes façades qui ornent cette Nécropolis, il y en ait peu qui +ne soient au moins en partie taillées dans la roche : des accidents +locaux seuls ont empêché quelquefois qu’elles ne le fussent entièrement. +Dans ce dernier cas, on a équarri, parfois horizontalement, parfois +perpendiculairement, la roche formant la base, la moitié ou les trois +quarts de la façade ; on a posé ensuite au-dessus, à côté ou au milieu +de la roche équarrie, des assises qui en ont rempli les lacunes, ou +complété la hauteur et la largeur de la façade. Ces espèces de +rapiécetages sont loin de déplaire à la vue, parce qu’ils sont faits +avec beaucoup d’art, et que la partie de la façade taillée dans la +colline même est sillonnée de lignes qui représentent des assises +simulées, et succèdent avec régularité aux assises véritables. La +solidité et la durée des monuments, tel fut sans doute le but de tant de +soins ; et ce but n’a pas été trompé. + +Parmi ce grand nombre de tombeaux, le style dorique domine +continuellement. On le trouve quelquefois pur avec ses colonnes +cannelées, ses triglyphes et ses gouttières ; quelquefois il est modifié +par des détails égyptiens, tels que des corniches et des encadrements ; +et d’autres fois il forme un style à part, qui, tout en conservant son +type originel, paraît néanmoins appartenir en propre à l’architecture de +Cyrène. Les traits distinctifs de ce style sont des consoles en place de +colonnes, et des angles obtus, dans les moindres moulures, au lieu +d’angles droits. Non seulement ce style caractérise un grand nombre de +monuments de la Pentapole, mais on le trouve exactement reproduit sur +les édifices grecs ou romains de l’Oasis d’Ammon. Si l’histoire ne nous +apprenait pas que la colonie des Ammoniens fut successivement alliée et +dépendante de Cyrène autonome et soumise aux Romains, cette identité de +formes architectoniques le ferait présumer ; elle sert du moins à +constater les témoignages de l’antiquité. + +Cependant toutes les grottes de cette Nécropolis ne sont pas ornées de +façades à ordres d’architecture ; on y en trouve quelques-unes pareilles +à celles décrites dans d’autres cantons de la Cyrénaïque, et dont +l’entrée n’est qu’un simple carré pratiqué dans la roche. Celles-ci +sont-elles antérieures ou postérieures aux précédentes ? c’est ce que je +ne saurais affirmer, malgré que par plusieurs raisons je sois porté à +pencher vers la première hypothèse. Quoi qu’il en soit, ces dernières +grottes méritent seules d’être appelées Hypogées, puisque seules elles +contiennent de vastes appartements souterrains, qui s’avancent +quelquefois très-loin dans la montagne. Les autres seront mieux +désignées en les nommant Mausolées-excavés ; car, loin de contenir de +grandes salles sépulcrales, elles ne sont composées au contraire que de +deux à six caisses funéraires, séparées par des cloisons taillées avec +un soin infini dans le roc, et se terminant à la façade en pilastres ou +en colonnes. Ces caisses, toujours égales en largeur, quelquefois +inégales en hauteur et profondeur, sont elles-mêmes divisées par +d’autres cloisons horizontales posées sur des étais, ou taillées aussi +dans le roc. Les mausolées des environs du _Naustathmus_ nous ont déja +offert en construction la même disposition que ceux-ci nous offrent en +excavation. Dans les uns comme dans les autres, nous voyons une, deux et +quelquefois trois caisses creusées au-dessous du niveau de la façade ; +nous les voyons aussi ne dépasser jamais en largeur la ligne +perpendiculaire des caisses supérieures, en former parfois l’exacte +continuation, et le plus souvent se rétrécir progressivement, de manière +que la plus inférieure de ces caisses n’est plus qu’une excavation +parallélogramme, dont la largeur est disproportionnée avec la +longueur[244]. + +Telles sont en général les grottes sépulcrales à façades de Cyrène. Il +me reste à parler, sinon d’un nouvel ordre, du moins d’un nouveau genre +d’architecture employé dans la Nécropolis. Celui-ci participe des deux +précédents, en réunit l’étendue et l’élégance, et par cette combinaison +présente plus de grandiose : je nommerai les grottes qui le composent +Hypogées à portique. + +Le plus considérable d’entre eux, creusé presque au sommet de la +montagne, domine toute la Nécropolis, et déploie par cette situation à +une très-grande distance sa longue et magnifique galerie ; on croirait +s’approcher des ruines imposantes de l’Égypte. On arrive auprès du +monument ; et l’on trouve une colline entière divisée intérieurement en +appartements funéraires, et décorée au-dehors de vingt-six colonnes et +pilastres massifs, disposés sur une seule ligne, et ayant pour +entablement la couche supérieure de la colline couverte de champs et +d’arbustes. Ce sont bien là les efforts prodigieux de l’art égyptien ; +mais voici la grace élégante du ciseau grec, jointe aux faveurs du ciel +de l’Attique. + +Lors même que la grande étendue de cet hypogée ne porterait pas à croire +qu’il est le résultat de travaux entrepris à diverses époques, on en +demeurerait convaincu par la diversité des styles dont il est composé, +et qui en forment autant de monuments distincts quoique réunis sur une +même ligne. Une élégante façade, contenant deux colonnes cannelées à +chapiteaux en volutes qui soutiennent une architrave ornée de frises +légères, frappe d’abord l’attention. Pour découvrir les riches détails +d’architecture délicatement sculptés sur le roc, il faut en écarter de +larges bandes d’hypnum, de lichens foliacés, et de petites graminées, +ornements posés par la nature sur ces ornements de l’art, pour les +protéger contre les outrages du temps. Les autres parties du portique, +ou pour mieux dire les autres portiques attenants à celui-ci, n’offrent +pas, il s’en faut de beaucoup, la même élégance de travail. Les uns ont +des colonnes élargies à la base et rétrécies au sommet, les autres des +pilastres à chapiteaux en volutes, et d’autres encore présentent à-peu- +près la même disposition ; mais on s’aperçoit qu’ils sont restés +inachevés. Ces derniers forment l’extrémité orientale de ce grand +hypogée ; ils constatent l’observation faite précédemment, puisqu’il est +hors de doute qu’ils appartiennent à une époque postérieure aux +autres[245]. Il faut aussi ne pas passer sous silence que, conformément +à un usage que j’ai signalé plusieurs fois dans le courant de cette +Relation, on trouve, dans l’intérieur de ce portique, de longs bancs +destinés à servir de repos aux personnes qui venaient visiter ces lieux +funèbres ; et ici, comme ailleurs, des noms gravés négligemment çà et là +sur le roc indiquent leur passage et leurs pieuses intentions. + +Rendons-nous maintenant à l’extrémité occidentale du cimetière de +Cyrène ; nous y verrons le même genre d’architecture modifié par les +localités, et par le même motif offrir un aspect plus sauvage et plus +varié. Cette partie de la Nécropolis est séparée de la précédente par un +profond ravin où coule un ruisseau dans toutes les saisons ; et tout le +penchant de la montagne où les tombeaux sont creusés, se trouve couvert +d’arbres et d’arbustes de diverses espèces. A ces caractères qui +distinguent le côté occidental de la Nécropolis du côté oriental, il +faut ajouter que la montagne y est partout abrupte et entrecoupée de +gros rochers, cause du petit nombre de ses excavations sépulcrales, et +de leur situation par laquelle elles ne peuvent occuper qu’une seule +ligne. + +C’est par ces raisons aussi, que l’on voit ici une longue suite +d’hypogées à-peu-près du même style que ceux que je viens de décrire, +mais dépourvus du portique qui existe dans les précédents. Des pilastres +de même forme, surmontés de mêmes chapiteaux, se succèdent également les +uns aux autres ; mais au lieu d’être séparés de l’entrée des grottes, +ils sont simplement sculptés aux parois extérieures et latéralement à +ces entrées. Le peu d’espace laissé aux architectes par la forme abrupte +de la montagne est infailliblement la seule cause de cette différence. + +Cette économie forcée du sol se fait mieux sentir encore dans trois +hypogées situés auprès de ces derniers. Un gros rocher qui s’avance en +saillie n’a pu, malgré ses angles et ses massives irrégularités, se +dérober aux efforts industrieux des Cyrénéens : deux grottes sépulcrales +y sont creusées l’une au-dessus de l’autre, mais de manière qu’elles +décrivent entre elles, tant horizontalement que perpendiculairement, un +angle très-aigu. On conçoit que les sinuosités primitives de la roche +ont pu seules occasionner cette irrégularité des lignes de perspective. +Au reste, la variété et la richesse de la végétation qui décore ces +hypogées, paraissent être en harmonie avec cette bizarrerie de l’art et +du site. Des genévriers de Lycie, au tronc noueux, aux branches +errantes, couronnent le rocher et en ombragent la pittoresque façade ; à +ses côtés s’élèvent des cyprès orientaux, qui par leur forme pyramidale +servent, pour ainsi dire, de cadre au tableau ; et au-devant, parmi des +bouquets de myrtes et de lauriers-roses, coule un ruisseau qui de +cascade en cascade va se précipiter, à quelques pas de ce lieu, dans le +fond du ravin. A ces massifs de végétation, que l’on oppose les teintes +ocreuses du rocher et quelques croûtes bleuâtres peintes par le temps ; +que l’on place dans les crevasses du roc, sur les corniches des +tombeaux, mille plantes saxatiles de teintes diverses et d’une floraison +éclatante, telles que des renoncules, des seneçons, des giroflées, des +sauges, des alyssons, des géraniums, et tant d’autres ; que l’on +entremêle ces belles plantes du peuple innombrable des petites +graminées, et l’on n’aura qu’une faible idée des contrastes de formes, +de couleur et d’aspect, que présentent ces hypogées, et que je donne +comme type, pour ne pas me répéter sans cesse, des sites sauvages mais +charmants de toute la partie occidentale de la Nécropolis[246]. + +Après cette esquisse rapide, de ce que les hypogées de Cyrène offrent de +plus remarquable en perspective, il convient de pénétrer dans +l’intérieur pour connaître ce qu’ils renferment. Sans quitter la partie +de la Nécropolis où nous nous trouvons, mais en longeant vers le sud, le +sentier étroit qui borde la série d’hypogées dont je viens de faire +mention, nous apercevons cinq ou six grottes, dont les entrées +encombrées de rocailles et de buissons épineux, ne semblent annoncer que +d’informes cavernes. Cependant, comme les réduits les plus cachés, et +les sites les plus bizarres sont ceux qui piquent davantage notre +capricieuse imagination, loin de passer dédaigneux devant ces antres +obscurs, nous mettons au contraire tout en œuvre pour pouvoir y +pénétrer. Pioches et bâtons sont tour à tour employés ; serpents et +hibous délogent à la hâte ; enfin, après quelques égratignures et de +petites contusions, nous voilà dans l’antre, et nous sommes obligés +d’avouer que les travers d’esprit aident quelquefois aux découvertes de +l’art. A peine nos yeux sont familiarisés avec l’obscurité, que nous +nous trouvons en face d’un magnifique sarcophage en marbre blanc d’une +parfaite conservation, et orné sur trois côtés d’élégants bas-reliefs. +Des caryatides, à la pose gracieuse, à la draperie légère, et de jeunes +garçons dont la ceinture n’est voilée que par un tablier, soutiennent +des guirlandes de fleurs et de feuillage où pendent des grappes de +raisin. Des têtes, emblêmes de deuil, ou des rosaces, occupent le centre +des médaillons formés par les ondulations des guirlandes. Le couvercle +très-massif est sculpté en feuilles imbriquées ; les Arabes sont +parvenus à le détourner de son plan vertical, pour enlever ce que le +tombeau contenait : il n’est aucun monument de ce genre dans toute la +Cyrénaïque, qui n’ait subi la même violation. En outre, l’hypogée est +divisé en trois pièces, dont chacune contenait un sarcophage. Si l’on en +juge par leurs débris, ils étaient tous d’un travail non moins achevé +que celui qui est resté intact. Sur l’un était sculptée une chasse, et +sur l’autre des griffons ; la perte de ce dernier ne cause pas de grands +regrets, puisque nous allons en trouver un semblable, pour les emblêmes, +dans un autre hypogée. + +Quant à celui-ci, il ne faut pas la même peine pour le découvrir : le +voilà dans la plus vaste grotte de la Nécropolis, dans celle même que +nous avons choisie pour notre demeure ; il est exposé aux regards de +tout venant. Cette belle situation lui a valu d’être brisé en plusieurs +morceaux ; cependant, comme nous sommes dans l’impuissance de charrier +en Europe les monuments de la Cyrénaïque, il nous suffit de pouvoir +réunir les fragments de celui-ci ; et de cette restauration momentanée +il résulte un ensemble moins orné que chez le précédent, mais qui plaît +dans sa simplicité. Deux griffons ailés, d’un dessin assez pur, sont +appuyés sur un candélabre funéraire, et des têtes de bouc et des +guirlandes de fleurs ornent les deux autres côtés du sarcophage[247]. +Cependant ces emblêmes et ces détails, souvent reproduits par +l’antiquité sur de pareils monuments, ne nous apprennent rien de bien +neuf ; aussi, sans nous arrêter davantage auprès de celui-ci, nous +allons continuer nos visites souterraines. + +Combien cette malheureuse Cyrénaïque n’a-t-elle pas été dévastée ! Que +les édifices exposés à la vue et au contact de l’air, aient péri sous +les coups persévérants de cette rage destructive, on le conçoit d’autant +plus facilement, qu’il faut attribuer une bonne part de ces ravages au +temps, et au climat pluvieux de cette contrée. Mais que les réduits les +plus cachés, que les excavations faites si profondément dans les +entrailles de la terre, n’aient pu servir d’asile aux restes de l’art +antique, déposés près de la mort, et respectés dans d’autres contrées, +où ils remontent à des époques infiniment plus reculées ; c’est ce qui +surprend tellement, qu’on se demande s’il n’a pas fallu autant d’efforts +pour causer de si grands bouleversements que pour en préparer la cause. +Que l’on choisisse indifféremment parmi les innombrables hypogées de +Cyrène, on en trouvera peu qui ne présentent pas le tableau du plus +épouvantable désordre, et que l’on puisse visiter sans éprouver de +grandes difficultés. Après bien des peines, en a-t-on débarrassé +l’entrée ? on rencontre aussitôt de nouveaux obstacles : ce sont des +pilastres et des sarcophages renversés, ou bien des blocs de rocher +détachés à coups de pieux des parois de la grotte ; il faut employer +pour avancer les mêmes moyens qui ont servi à obstruer le passage. Y +est-on parvenu ? on doit ensuite se traîner sur des agglomérations de +terre, prendre mille précautions pour conserver allumée la bougie +_exploratrice_, se croiser dans sa marche rampante avec des nuées de +chauve-souris qui s’enfuient effrayées : en vain on détourne la tête, il +faut supporter leurs hideux attouchements. Enfin est-on arrivé au fond +de la caverne ? trop heureux alors si, après tant de fatigues, quelques +fragments de peintures ou d’inscriptions, dignes récompenses de ces +folies de jeunesse, viennent frapper les regards de l’Européen, et faire +palpiter de plaisir son cœur inexpérient. Mais ces récompenses sont +rares : le plus souvent il doit se contenter du plan stérile, dernière +ressource de sa laborieuse investigation. D’après ce tableau, on croira +sans peine que le résultat de ces visites souterraines, comparé aux +obstacles qu’elles présentent, ne doit pas être d’une bien grande +importance. Voici toutefois ce que j’ai pu observer. + +Une petite grotte, taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis, +offre plus de richesses monumentales à elle seule, que toutes les autres +ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au milieu +un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de peintures qui +paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux conservée comme la +plus remarquable de ces peintures, occupe toute la longueur d’une +paroi : elle est composée d’une série de figures dont les unes, revêtues +de riches costumes, exécutent une marche solennelle ; et les autres, +divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple draperie, +donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie, et +s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est une +espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à préparer +des mets, emblême sans doute des repas qui suivaient dans l’antiquité +les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et de palmes le +termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout chacun sur un +piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, l’autre parait +consacrer les palmes et les couronnes ; et le troisième, dans l’attitude +d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé auprès de +lui[248]. + +Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique +produit, au premier coup d’œil, cette peinture intéressante. Quant aux +remarques qu’elle peut suggérer, je les bornerai à une seule. Cette +peinture est romaine, du moins telle est l’induction positive d’une +assertion émise par un juge compétent en pareille matière, relativement +à un autre sujet peint dans la même grotte, et qui appartient évidemment +à la même époque[249]. Cependant le costume des trois personnages, +archontes ou pontifes n’importe, n’appartient pas assurément aux usages +ni à la mythologie des Grecs et des Romains. La mitre, les grandes robes +chamarrées de fleurs, les ceintures en bandelettes, rappellent au +contraire, ce me semble, le costume des anciens peuples de l’Orient. +Salluste dit que les Mèdes et les Arméniens s’établirent dès la plus +haute antiquité en Libye, et qu’ils y contractèrent des alliances avec +les habitants[250] ; et cette tradition de l’historien de la Numidie se +trouve reproduite, quoique d’une manière plus vague, dans une chronique +où il est dit, que les peuples qui habitaient les environs de Cyrène +jusqu’à la Cœlésyrie, étaient des colonies des Mèdes et des Perses[251]. +On pourrait donc induire de ces traditions appuyées de la peinture +trouvée à Cyrène, que les usages des Mèdes ou des Arméniens, se seraient +répandus dans une contrée où régnèrent tant d’usages et de cultes +différents ; ce qui paraîtrait d’autant plus croyable, qu’il est rare +qu’un peuple étranger se soit établi, ou n’ait fait même que passer dans +une contrée quelconque, sans qu’il ait laissé chez les habitants des +traces de son séjour ou de son passage. Cependant quelque attrayante que +soit cette explication, par la filiation qu’elle établit entre des +traditions d’une haute antiquité et un monument assez moderne, j’avoue +que les renseignements sur lesquels elle repose me paraissent trop +vagues pour me porter à l’adopter. S’il m’était permis d’avoir une +opinion sur ce sujet, j’aimerais mieux, dans mon antipathie pour tout ce +qui tient au merveilleux dans les faits historiques, croire que ce +monument appartient aux Israélites. L’influence qu’ils exercèrent sur la +Pentapole romaine est suffisamment connue. J’ai dit qu’ils eurent des +archontes à Bérénice, que profitant de la faveur des Césars, leur nombre +s’accrut tellement dans la Cyrénaïque, qu’ils y régnèrent presque en +souverains. Y aurait-il donc de l’invraisemblance à supposer que ces +sectaires, dans une des phases de leur puissance, eussent fait exécuter +cette peinture, où l’on ne voit rien qui choque la législation et les +usages établis par Salomon ; où le costume rappelle au contraire celui +des pontifes hébreux ? Toutefois, quelque probable que puisse être cette +hypothèse, je la livre, selon mon habitude, à la sanction des érudits ; +et, sans m’y arrêter davantage, je continue la visite de l’hypogée. + +Je suis vis-à-vis de la paroi du fond ; à l’une de ses extrémités je +remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes voilà des +formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur jour : +pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et de +l’autre l’aplomb sont assez bien indiqués. Le sang coule des blessures +et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue sur +l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car malgré que +l’athléte soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les +airs, il est censé être placé sur le plan horizontal ; mais cette +inexpérience de perspective est assez connue dans les peintures +antiques, pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même +réflexion s’applique à la position aérienne de deux vases contenant +l’huile et les pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails +n’offrent aussi rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un +scorpion suspendu à une main isolée, et ainsi représenté à côté du +tableau[252]. J’ignore si ce reptile dépourvu de venin peut devenir, +comme tant d’autres, l’antidote du mal ; mais il est remarquable que les +habitants actuels de la Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion +pour arrêter la putréfaction des blessures. Que cet usage réponde ou non +à l’effet indiqué, c’est ce que je n’ai pu vérifier ; il n’en résulte +pas moins qu’il pourrait être le fruit d’une tradition antique, dont +cette peinture semble offrir le témoignage. Le reste de la même paroi +contenait la représentation d’une course de chars ; elle se trouve +tellement détériorée, qu’on ne peut plus distinguer que les indices de +quatre quadriges, dont un toutefois est assez bien conservé : le char a +la même forme que sur les médailles ; le conducteur, le corps légèrement +drapé et très-incliné vers les chevaux, en tient d’une main les rênes. +Le terme de la course est un pavillon carré à-peu-près semblable à une +tente. + +Mêmes regrets pour la paroi suivante ; elle était entièrement occupée +par un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un +fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie +par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses +couleurs[253]. Cette dernière particularité est remarquable en ce +qu’elle n’existe pas, que je sache, dans aucun des sujets antiques +analogues à celui-ci ; ce qui permet de croire que cet usage était +local. La chasse des autruches, dans les déserts voisins de la +Pentapole, était une des principales occupations des Cyrénéens en temps +de paix[254] ; et il est probable que les plumes ondoyantes de ce géant +des oiseaux, durent inspirer aux Cyrénéens l’idée de ces ornements +militaires, destinés dans les âges suivants à briller sur le front des +guerriers européens. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux +diverses parties de l’armure des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne +soit connu par d’autres monuments funéraires de l’antiquité, et +notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines +de Pompéi. Il ne me reste donc plus qu’à parler de deux autres peintures +parfaitement conservées, que l’on trouve encore dans ce même hypogée : +elles représentent un cirque et une chasse. La première est fort +bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux féroces, tels que le +lion et le léopard s’élançant sur un taureau, avec un bouc, des +gazelles, et des chiens levriers, que l’on reconnaît de suite pour les +souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale[255]. La seconde ne +surprend pas moins au premier aspect, à cause du cerf qui en forme le +principal sujet, et contre lequel un chasseur anime le soulouc qu’il +retient d’une main par un lien, et de l’autre agite un fouet pour +stimuler son ardeur[256]. Or, le cerf, comme Hérodote a pris soin de +l’affirmer[257], et malgré l’erreur commise par les Maronites dans la +Géographie nubienne[258], ne se trouve nulle part en Afrique. Il fut +donc apporté par les Grecs dans la Pentapole libyque ; cette peinture +semble l’attester, de même que la cause de la naturalisation dans cette +contrée peut être expliquée par d’autres monuments. Il faut sans +contredit l’attribuer au culte de Diane, une des principales divinités +des Cyrénéens, comme je l’exposerai plus tard, me bornant maintenant à +faire remarquer que l’animal qui lui était consacré est quelquefois +représenté sur leurs médailles. + +Les notes que j’ai prises dans le cours de mes visites souterraines, +m’engagent à me rendre dans une grotte chrétienne, peu éloignée de celle +que je viens de décrire. + +Lors même que les peintures qui en couvrent les parois, n’offriraient +pas le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription +cursive précédée de la croix la prouverait irrécusablement. Mais il +convient de donner auparavant, une idée de l’architecture et de la +distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment +monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la +paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une +petite voûte en plein cintre sculptée en coquille : latéralement au +sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très- +élégante[259]. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit +avec celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, +dont les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes +détails que le précédent[260]. Ces irrégularités qui choquent dans la +description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en +varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement +entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne +l’embellissent, voici quels en sont les emblêmes. + +Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du seigneur ; +mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal +ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues +lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de +longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des +treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une +frise de festons tout autour du monument. Après cet emblême, le paon, +accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux. +Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois +peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le +sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il +est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au +milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu +de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de +roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux +funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. Je +pourrais, il est vrai, supposer que ces peintures appartinssent à des +Carpocratiens. Cette secte emprunta la plupart de ses symboles aux +mystères de Cérès, et le paon pourrait en offrir ici un nouveau +témoignage ; mais de pareilles interprétations sont trop hasardées ; je +me contente donc de les indiquer avec circonspection, et je passe à une +autre qui me paraît moins aventurée. + +Celle-ci m’est offerte par un tableau plus petit que les précédents et +mieux conservé. Un berger y est représenté la houlette à la main, +entouré d’un troupeau, et portant un mouton sur les épaules. On +reconnaît bien là le bon pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la +roideur des draperies et le mauvais goût du dessin indiquent le moyen +âge, époque de la décadence des arts. Mais voici encore autour du +tableau des poissons de différentes espèces posés en offrande ; +intention tellement évidente, qu’ils sont trois fois au moins plus +grands que les moutons et le berger, et que l’artiste les a détachés du +fond du tableau par une forte ombre, comme s’il avait voulu les y +représenter suspendus en _ex-voto_[261]. Ce n’est pas une chose indigne +de remarque que de voir cet usage, après avoir traversé tant de siècles, +être encore reproduit sur des monuments chrétiens de nos jours. Il n’y a +personne qui ait visité l’Italie, et qui n’ait été frappé de ce grand +nombre de poissons en argent, et quelquefois même en or, que l’on y voit +suspendus dans les églises aux images des saints et des saintes. Je +ferai grace, à ce sujet, du flux ordinaire de mes observations et +conjectures. + +Je dois avouer cependant qu’il est triste pour un Européen de parcourir +des ruines qui remontent par leur nom aux époques les plus intéressantes +de l’antiquité, et qui n’offrent dans leur état présent que le continuel +désenchantement de ces époques. Ce n’est pas sans un fâcheux +désappointement, qu’il ne rencontre sur le sol antique de Cyrène, au +lieu des monuments vénérables des Battus et des Arcésilas, que de +monotones mutilations romaines, couvertes des témoignages informes du +génie chrétien du moyen âge. Aussi, fatigué parfois de me traîner si +infructueusement dans les souterrains bouleversés de la Nécropolis, je +m’en allais, comme par délassement, jouir des sites variés qu’elle +présente au dehors. Je profitais de quelque belle matinée, pour faire +d’oisives promenades sur les bords fleuris de ses riantes fontaines ; je +me plaisais à voir leurs flots, brillants de fraîcheur et colorés du +beau soleil d’Afrique, serpenter à travers des touffes de véroniques, de +céleri, de cresson, et d’autres plantes aussi communes en Europe, mais +que je voyais en Libye comme d’anciennes connaissances, et qui m’en +paraissaient douées d’un attrait nouveau. Le plus souvent je grimpais +sur un rocher abrupt et élevé ; et soit que l’horizon éclairci me +laissât distinguer la plaine unie de la mer, et quelque voile voyageuse +venant peut-être, me disais-je, de la Provence ; soit que l’orage, +agitant les forêts voisines et obscurcissant les airs, fît retentir +autour de moi les innombrables tombeaux de mille cris confus, je +reconnaissais, aux fortes impressions locales que j’éprouvais, à cette +foule de contrastes des temps passés avec les temps présents, que l’on +peut essuyer de longues fatigues, être déçu de ses espérances, et ne +point regretter ces jours d’exil passés loin de sa patrie. + +C’est par une de ces promenades dont je ne prolongerai pas davantage +l’inutile confidence, que j’aperçus, vers le côté occidental de la +Nécropolis, une grotte creusée isolément au sommet d’un rocher. J’ai +déjà fait part de ma prédilection pour les excavations dont l’accès +présentait quelque difficulté, ou était accompagné de quelque chose +d’étrange. Quoique las de tant de visites souterraines, je résolus de +tenter encore celle-là, et bien m’en prit, car ma peine ne fut pas +perdue. Après avoir escaladé le rocher, je me trouvai dans une petite +salle dont les parois, très-unies et peintes d’un vert tendre, lui +donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet aérien que d’une excavation +sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en rappelle seul la +destination ; il est occupé par un sarcophage creusé dans le roc, et +couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans chaque métope une +peinture élégamment miniée, et d’une conservation parfaite. Mais ce qui +augmenta ma surprise, ce fut de reconnaître dans la série de ces petits +tableaux les principales phases, ou les diverses occupations de la vie +d’une esclave noire ; du moins telle est l’induction que j’ai tirée de +ces charmantes peintures. J’ai cru y distinguer successivement les +entretiens de l’amitié, l’éducation de jeune fille, l’ambition de la +parure, les délassements figurés par l’exercice du balançoir, le bain si +nécessaire dans la brûlante Libye, et enfin le triste lit de mort sur +lequel la négresse est étendue, les yeux éteints, et paraît être +regrettée de son maître, le blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle +dans une attitude de douleur. + +La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins +remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes +bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux, +ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante +avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec +celles qui habitent le Fazzan[262]. Mais ces observations, d’ailleurs +fondées sur de simples hypothèses, n’ont qu’une bien faible valeur, +comparées à la suivante qui présente du moins un document à l’histoire. + +On sait que les esclaves noirs furent dans l’antiquité très-recherchés +par les Grecs et les Romains[263]. Plaute nous apprend positivement que +les Cyrénéens avaient des esclaves à leur service[264] ; et cette +peinture porte à croire qu’à Cyrène du moins, s’il n’en fut de même à +Rome et à Athènes, parmi ces esclaves non seulement il y en avait de +noirs, mais que parmi les noirs il y en avait des deux sexes. Que si +l’explication que je viens de donner de ces petits tableaux est douée de +quelque vraisemblance, il en résulterait aussi que les Cyrénéens, comme +les Orientaux actuels, au lieu de se borner à réduire les jeunes +négresses de l’intérieur de l’Afrique qui tombaient en leur pouvoir à +l’avilissante condition de domesticité, ils devaient souvent leur +accorder des affections plus douces, et se lier avec elles par des +relations plus intimes. Je suis d’autant plus porté à adopter cette +opinion, que dans le Soudan, contrée de l’Afrique intérieure la plus +voisine de Cyrène, le sexe est loin d’y présenter ces difformités du nez +et des lèvres qui caractérisent la plupart des Africaines ; et, si mon +témoignage peut être de quelque poids dans cette grave question, +j’ajouterai que les jeunes filles de la vallée du Soudan, avec +lesquelles j’ai eu l’occasion de traverser des zônes de sable, par la +régularité de leurs traits, la douceur animée de leurs grands yeux +noirs, et la svelte souplesse de leur taille, ne sont pas, il s’en faut +beaucoup, des objets à dédaigner. + +Au reste, quelle que soit la valeur de cette foule de conjectures dont +je bariole à chaque instant ce livre, il me serait aussi difficile de +les passer sous silence, que de les établir sur des fondements plus +solides. Elles seules donnent, à mes yeux, un peu de vie aux lieux que +je parcours ; sans elles, la pensée toujours froide et languissante se +lasserait bientôt de l’aspérité des rocailles, et du silence monotone +des déserts : elles m’ont soutenu dans ma longue migration en Libye ; +puissent-elles soutenir de même celui qui voudra bien en affronter +l’aride narration ! + + * * * * * + + +[Note 244 : Voyez les pl. XXXI, XXXIV, XLI.] + +[Note 245 : V. pour la perspective et les détails de ce monument, pl. +XXXVII, XXXVIII.] + +[Note 246 : Voyez pl. XLII, XLIII.] + +[Note 247 : Voyez pl. LXIII.] + +[Note 248 : Voyez pl. XLIX, L.] + +[Note 249 : LETRONNE, Moniteur, 29 décembre 1825.] + +[Note 250 : SALLUST. de bell. Jugurth. c. 18.] + +[Note 251 : Chronic. Paschale, p. 32.] + +[Note 252 : Voyez pl. LIII, 2.] + +[Note 253 : Voyez pl. LIII, fig. 1.] + +[Note 254 : SYNES. Epist. 133, ed. Petav. p. 271.] + +[Note 255 : Voyez pl. LII, 2.] + +[Note 256 : Même pl. fig. 1. Cette manière de provoquer le soulouc +contre les gazelles est exactement pratiquée de nos jours par les Arabes +de la Libye.] + +[Note 257 : HÉRODOTE, l. IV, 192.] + +[Note 258 : Cette erreur provient de ce que les Maronites, à l’exemple +de plusieurs auteurs de l’antiquité, et notamment de Virgile, ont +confondu le cerf avec la gazelle, comme le pense d’Herbelot, ou, ce qui +me paraît plus vraisemblable, avec le bubale. Ce quadrupède, que les +naturalistes ont classé, je crois, dans la famille des antilopes, +beaucoup plus grand que la gazelle, a des formes proportionnément aussi +sveltes, et sa tête est garnie de très-longues cornes en spirale. Je +l’ai rencontré fréquemment dans l’intérieur de la Libye, et +principalement aux environs de l’Oasis d’Ammon.] + +[Note 259 : Voyez pl. XXXIX, 1.] + +[Note 260 : Voyez pl. LV.] + +[Note 261 : Voyez pl. LI.] + +[Note 262 : Voyez pl. LIV.] + +[Note 263 : TERENT. Eunuch. act. I, sc. 2.] + +[Note 264 : PLAUT. Rudens.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XVI. + + Cyrène. + + +En suivant le chemin qui de la Nécropolis conduit à la plaine exhaussée, +sur laquelle sont épars les débris de Cyrène, on ne peut faire autrement +que de s’arrêter auprès d’une belle source, qui jaillit avec force du +sein d’une colline, située entre les ruines de la ville et le revers du +plateau. Cette source, réunie d’abord en une seule nappe d’eau, remplit +un canal spacieux creusé fort avant dans la montagne. Dès qu’elle est +arrivée à l’extrémité extérieure de son lit souterrain, elle rencontre +un massif de rochers d’où elle s’échappe en bouillonnant, et va former +immédiatement au-dessous un réservoir abrité par une voûte spacieuse, +fruit de l’art aidé de la nature. Ce petit bassin, entouré de roches +moussues, réfléchit de toutes parts des touffes épaisses de cheveux de +Vénus et d’autres espèces d’adiante, ornement inséparable des grottes de +la Cyrénaïque, et que l’on trouve ici comme type dans tout son éclat. + +Cependant la nappe d’eau déborderait de tous côtés du réservoir dans les +champs voisins, si un ancien canal, formé de gros blocs de pierre +équarris, ne lui offrait un nouveau lit qui la conduit, pendant deux +cents mètres environ, jusqu’à un mur d’étaiement fort élevé, qui s’étend +devant la fontaine. De ce dernier lieu elle se précipite avec fracas, +parmi des bouquets de lentisques et de cytises, sur le sentier de la +Nécropolis, descend ensuite de cascade en cascade les échelons de la +montagne, suit tantôt le lit sinueux que les anciens lui ont creusé dans +la roche, tantôt elle le quitte, puis le reprend encore, jusqu’à ce +qu’elle soit arrivée à la plaine rocailleuse qui règne au bas de la +Nécropolis. Alors elle pénètre dans une petite vallée, se joint à un +gros ruisseau formé par plusieurs sources de l’ouest, et coulant avec +lui vers le nord, se perd enfin au milieu des ravins et des sinuosités +du terrain, qui, là comme ailleurs, finissent toujours par arrêter et +absorber le cours des eaux, à force de leur présenter des obstacles et +de les subdiviser. + +Après ce coup d’œil sur le cours extérieur de la plus abondante des +sources de la Cyrénaïque, quelqu’un sera peut-être curieux de connaître +le canal souterrain. Ceci est une bien autre affaire. Écoutons les +récits des graves Scénites du canton : des magiciens et des spectres +munis de baguettes miraculeuses et d’épées flamboyantes, des roues qui +tournent continuellement avec un fracas épouvantable, et je ne sais quoi +encore, ont interdit de tout temps, disent-ils avec la meilleure foi du +monde, l’accès de ce gouffre ténébreux au mortel le plus téméraire, ou +bien ils n’ont jamais laissé son audace impunie. Cependant, comme mon +questionneur peut ne pas être très-effrayé de ces histoires terribles, +et qu’il persiste probablement à vouloir connaître le souterrain, nous +allons essayer de le parcourir ensemble. Un de mes Nubiens se laisse +persuader : le voilà muni d’un flambeau, il ouvre la marche. A quelques +pas de l’entrée, nous enfonçons dans l’eau jusqu’à la ceinture : nous +sommes dans le mois de février, et ce bain ne laisse pas que d’être un +peu froid ; n’importe, nous avançons. Le canal atteint cinq pieds de +hauteur ; sa largeur permet rigoureusement à deux personnes de marcher +de front ; et ses parois, sans être d’un travail fini, offrent assez de +régularité : on y distingue des couches schisteuses alternativement de +rouge vif et de jaune foncé. Le temps a charrié dans le fond un fort +dépôt de terre argileuse, et tellement glissante, que nous sommes +obligés de nous appuyer contre les parois latérales pour conserver notre +équilibre. Nous avons pénétré ainsi assez avant dans le souterrain, et +nous continuons d’y trouver les mêmes détails auxquels il faut toutefois +en ajouter un accidentel, mais d’un intérêt particulier. + +Sur un des côtés du canal, et presque au niveau de l’eau, nous avons +remarqué de temps en temps une bande étroite de terre, sur laquelle +étaient de légères traces qui n’ont que vaguement attiré nos regards. +Cependant, parvenus à un endroit où la bande de terre est plus large et +les traces plus multipliées, nous voulons en deviner la cause ; et ce +n’est pas sans surprise que nous reconnaissons de belles et larges +empreintes de pattes d’hyène, et d’autres plus petites qui nous semblent +être celles de loups ou de renards. Ces témoignages valent bien les +magiciens et les spectres ; aussi nous arrêtons aussitôt notre marche. +Néanmoins la réflexion succède à la surprise, et l’on essaye de +distinguer la direction des empreintes. La plupart sont tellement posées +les unes sur les autres, comme les pas des voyageurs sur un chemin +battu, qu’il est impossible de se faire à ce sujet aucune idée exacte. +Mais on ne tarde pas à s’apercevoir que ces traces sont recouvertes +d’une légère couche de terre d’alluvion ; on joint ce fait à celui des +interruptions qui divisent le petit sentier, et l’on en induit que le +volume d’eau, grossi en hiver par la filtration des pluies, couvre à +cette époque une partie du sentier qui doit être entièrement découvert +en été, et que par conséquent les fauves ne doivent chercher un repaire +dans le souterrain que durant cette dernière saison. Rassurés par ces +observations qui nous promettent de ne faire aucune fâcheuse rencontre, +nous nous empressons de continuer notre marche. + +Que l’imagination empreinte de croyances fantastiques a de pouvoir sur +les hommes, même sur ceux d’un courage éprouvé ! Notre brave et fidèle +Nubien fait bonne contenance ; il avance, le flambeau à la main ; mais +les traits de sa figure dissimulent mal la frayeur qui l’agite +intérieurement. Il s’efforce de la dompter par de verbeuses +protestations : à l’entendre, les Arabes sont des enfants ; pourquoi ne +pénètrent-ils pas dans ce souterrain ? où sont les objets de leurs +contes ridicules ? Voyons s’il tiendra bon jusqu’au bout. Quoique l’axe +général du canal soit du nord au sud, il décrit toutefois quelques +sinuosités, nécessitées par l’état plus ou moins sain des couches de la +roche. En détournant un de leurs coudes, un sourd mugissement se fait +entendre, nous en soupçonnons la cause : cependant le Nubien s’est tu +tout-à-coup ; il avance encore, mais il avance en tremblant : le bruit +augmente ; pour le coup il n’y tient plus, il s’arrête ; le flambeau va +s’échapper de ses mains ; nous nous en emparons, et cet intrépide jeune +homme qui n’a reculé devant aucun danger, tremblant maintenant comme un +enfant, se glisse à la hâte derrière nous. La rumeur concentrée dans ce +corridor étroit, en frappe la colonne d’air de telle manière, qu’elle +produit l’effet de voix rauques et glapissantes. Nous ne tardons pas +d’arriver à l’endroit d’où part ce singulier vacarme, et nous trouvons +au côté oriental, et à-peu-près à la moitié de son étendue, une crevasse +caverneuse, par où se précipite avec fracas un volume d’eau +considérable. Ce gouffre, trop étroit pour en distinguer à l’aide d’un +flambeau la forme intérieure, paraît, au son que produit l’eau, pénétrer +très-avant dans le sein de la montagne, et tomber à une centaine de +pieds au moins au-dessous du niveau du canal. Si l’on pouvait émettre à +ce sujet quelque conjecture, il serait possible que ce torrent +souterrain allât déboucher à une caverne située à l’extrémité +occidentale de la Nécropolis, d’où jaillit un ruisseau qui, pour donner +plus d’extension encore à cette idée, se rendait peut-être autrefois aux +magasins de la station d’Apollonie, par l’aqueduc dont j’ai précédemment +indiqué les ruines. + +Hormis cet accident, le reste du canal n’offre plus rien de remarquable. +Nos précédentes observations furent heureusement sanctionnées par +l’expérience : aucune rencontre ne nous arrêta dans notre visite ; et +dans plusieurs endroits où le sentier des fauves s’élargit, nous le +trouvâmes couvert d’ossements de chameaux et d’autres quadrupèdes, +restes des proies apportées du désert, et dévorées en ce lieu. + +Enfin, dès qu’on est parvenu à cent cinquante mètres de distance de +l’entrée, le travail de l’homme finit, et l’on ne voit plus que celui de +la nature. Là le canal, terminé dans sa partie supérieure en angle +droit, présente encore au-dessous une ouverture irrégulière par où l’on +ne peut passer qu’en se traînant à plat ventre dans l’eau ; et l’on +arrive de cette manière dans une grotte très-large, mais peu élevée, et +tapissée de stalactites. Si l’on est encore poussé par la curiosité, il +faut conserver la même position qu’on a prise en entrant, et s’avancer +ou plutôt serpenter à travers les rocailles : la vue se perd alors de +tous côtés dans les ténèbres, l’eau ruisselle de toutes parts ; elle +paraît surgir de la terre ; elle coule perpendiculairement de mille +crevasses du plafond cristallisé ; on est dans l’eau jusqu’au cou, on en +a la tête inondée ; enfin, après s’être ainsi traîné çà et là dans les +entrailles de la montagne, après avoir reconnu une ouverture pratiquée +au plafond parmi les stalactites, on se voit forcé de se retirer, car +avec l’embarras des formes humaines on ne saurait pousser plus loin +cette aquatique reconnaissance. + +Nous voici rendus à la lumière, et lorsque nous nous sommes assez égayés +réciproquement de l’état où notre curiosité nous a mis, force nous est +de faire sécher au moins nos draperies : en attendant que nous puissions +les reprendre, je vais chercher à utiliser mon temps. Je me promène +auprès de la grotte de la fontaine, j’en parcours attentivement les +moindres recoins ; et une inscription grecque, que je n’avais pas +d’abord aperçue, vient frapper mes regards : elle est gravée sur le +rocher dans un léger enfoncement de forme elliptique, et contient ces +mots connus depuis long-temps du monde savant : + + +_L’an XIII, Denys fils de Soter, exerçant la prêtrise, a fait réparer la + fontaine_[265]. + + +Cela ne m’apprend pas grand’chose ; et la mémoire remplie de souvenirs +historiques, je cherche à leur trouver d’autres appuis dans d’autres +faits. A cet objet, je monte sur la colline d’où jaillit la source. De +ce point élevé, ma vue porte au loin dans l’horizon, et je puis d’un +coup d’œil embrasser l’étendue et la direction des ruines de la ville. +L’aspect que ces ruines me présentent est loin d’être encourageant ; il +est loin de répondre à la haute renommée de l’illustre Cyrène ; +n’importe, je suis maintenant le cours de ma recherche, et j’essaierai +ensuite de glaner quelques faits parmi ces débris défigurés. Cyrène est +éparse devant moi, en agglomérations de pierres qui s’étendent fort loin +dans le sud : plusieurs sentiers croisés par d’autres plus petits +sillonnent ces ruines, en suivent la même direction, et m’aident surtout +à en distinguer l’étendue. Aucune trace des murs de la ville n’a résisté +aux outrages du temps ; mais par l’axe général des ruines, et par la +forme irrégulière de leur ensemble, on reconnaît évidemment le trapèze +que décrivait Cyrène, selon les traditions de l’antiquité. + +Si je porte maintenant les yeux vers la source qui jaillit à mes pieds, +je serai assuré qu’elle se trouvait dans l’enceinte même de la ville ; +et cette simple observation me dévoilera une foule de traits +historiques, attachés à cette intéressante localité. + +C’est donc là, me dirai-je, cette fontaine d’Apollon, autour de laquelle +s’élevèrent les murs de Cyrène[266] ; c’est là cette grotte riante de +Cyré, ce frais et verdoyant asile auprès duquel Callimaque chanta le +bain de Pallas[267] et les exploits du Dieu de l’harmonie[268] ; c’est +là ce lieu séduisant promis par les Giligammes aux colons d’Aziris ; +c’est là, sous mes yeux, dans ce champ qui s’étend au-devant de la +fontaine, que Battus fit poser ses tentes voyageuses[269]. Il me semble +voir le descendant d’Euphème à la tête de ses compagnons, au beau visage +attique, au front large et élevé, au corps couvert d’ondoyantes +draperies, se désaltérer dans l’onde cristalline qui murmure à mes +pieds, y faire de pieuses ablutions, et remercier l’oracle de Delphes de +ses ordres bienveillants. Les Asbytes, accompagnés de leurs femmes +couvertes de peaux de chèvres teintes de rouge de garance, accourent de +la forêt voisine ; des javelots, des haches de pierre tranchante et des +massues sont à leurs mains[270] ; sur leur teint bronzé brillent des +yeux vifs et même un peu farouches, néanmoins ils n’ont rien de +menaçant, et annoncent au contraire des intentions pacifiques. Pasteurs, +ils accueillent avec bienveillance des étrangers qu’ils prennent pour +des pasteurs : ils se joignent aux Giligammes ; ils invitent les Grecs à +défricher ce fertile canton. La terre, leur disent-ils, est commune à +tous les hommes ; qu’ils la cultivent en paix, et ils vivront en frères. +Battus accepte l’offre hospitalière : il prend possession des environs +de la fontaine ; mais, au lieu de tracer des guérets, il trace les murs +d’une grande ville[271]. Cependant laissons-là les fictions pour +recourir moins frivolement à d’autres identités. + +J’ai déja fait mention des débris magnifiques en marbre, couvrant +presque totalement le champ qui s’étend devant la fontaine : ces débris +me paraissent être ceux du célèbre temple d’Apollon, élevé à Cyrène dans +les premiers temps de l’Autonomie[272] ; voici mes raisons. Je ferai +d’abord remarquer que nul endroit de la ville ne convenait mieux que +celui-ci pour l’érection d’un monument destiné au culte du Dieu que +l’histoire, conjointement avec la fable, représente comme l’amant de la +nymphe Cyrène, ou, pour parler différemment, de la fille du roi Hypsée. +Le feu éternel que l’on conservait dans ce temple[273], et le beau canal +qui, d’après sa direction, conduisait évidemment dans le sanctuaire du +temple les eaux consacrées à Apollon, présentent des analogies +allégoriques qui ne sont pas à dédaigner dans la recherche de faits +appartenant à ces temps reculés, où l’imagination jouait un si grand +rôle. En outre, selon Pindare, Battus avait fait paver une rue pour la +marche des pompes religieuses qui se rendaient au temple +d’Apollon[274] ; et cette précaution pieuse, motivée sur la disposition +du lieu, sert de nouvelle preuve à mon opinion. Le terrain qui sépare le +centre de la ville de la fontaine, décrit auprès de celle-ci une pente +rapide et diverses sinuosités contre lesquelles l’art dut lutter dans +l’antiquité, et avec d’autant plus de soin, qu’il avait en ceci pour +objet le culte des Dieux et les intérêts théocratiques. Quelques restes +de la rue pavée se retrouvent même encore à peu de distance des ruines +du temple ; ce dont on ne peut douter, si l’on remarque que les autres +rues de Cyrène ne furent jamais pavées, puisque chacune d’elles est +formée de roc vif, et encore sillonnée de traces de chars. + +A ces observations j’en joindrai une autre. Parmi les débris du temple +on trouve un bas-relief en marbre, représentant une jeune femme nue +jusqu’à la ceinture, sans attribut de déesse, et paraissant couronner un +buste dont il manque la tête[275]. Cette jolie figure, dont les contours +délicieux et la gracieuse disposition de la draperie rappellent le beau +siècle de Périclès, pourrait représenter la nymphe Cyrène couronnant +Apollon. Toutefois je me garderai d’insister sur la validité de ce +rapprochement, plus susceptible d’affaiblir que d’appuyer les preuves +positives que je viens d’exposer sur un des points les plus intéressants +de l’histoire archéologique de la Pentapole. + +Avançons maintenant dans les ruines de la ville par la rue de Battus. +Cette rue qui sert aujourd’hui, comme dans les temps antiques, de +communication entre la plaine de Cyrène et la fontaine d’Apollon, est +aussi celle auprès de laquelle on trouve les monuments les plus +importants et les plus reconnaissables. On a à peine franchi la forte +pente qu’elle décrit non loin de la source, que l’on rencontre les +ruines d’un amphithéâtre dont les marches inférieures sont enfouies dans +la terre ; au-devant sont épars plusieurs fûts de colonnes, et des +torses de statues, qui, d’après leurs graves attitudes et leurs larges +draperies, paraissent représenter des philosophes. A peu de distance de +là, et parmi un nombre plus considérable de colonnes, on remarque un +immense bloc de marbre de forme parallélogramme, et offrant une analogie +vague avec les stèles égyptiennes, à cause d’un globe sculpté en relief +au sommet du monolithe, ce dont je n’ai pu deviner ni l’objet ni +l’emblême. Je doute d’ailleurs que ce monument et les colonnes qui +l’entourent aient fait partie d’un édifice quelconque élevé en ce lieu +même, car ils se trouvent dispersés au pied d’une colline couronnée +d’une vaste enceinte et couverte de toutes parts de débris imposants. +Quelques pas suffisent pour nous y rendre ; elle est à droite de la rue +de Battus : nous y voici. Nous sommes sur le point le plus culminant de +la plaine de Cyrène, et nous ne tardons pas à reconnaître autour de nous +les ruines d’un _Cæsareum_, ou temple de César : l’inscription _Porticus +Cæsarei_, gravée en grandes lettres sur une corniche colossale, en est +la preuve évidente. + +Ce temple fut élevé avec les débris d’édifices plus anciens. Des +fragments d’inscriptions renversées, des blocs de pierre de diverse +nature, intercalés dans ses assises, l’indiquent suffisamment. Quoique +j’aie eu souvent l’occasion de faire cette observation, je la reproduis +ici, parce que la cause s’y reproduit, pour ainsi dire, sur une plus +grande échelle. + +Les matériaux précieux, tels que le marbre, le porphyre et le granit, +étrangers, je le répète, au sol de Cyrène, y étaient transportés de +loin, et ils ne le furent probablement que sous les règnes brillants de +l’Autonomie. On dut donc se servir, pour flatter la vanité d’un prince +romain, des matériaux dont on s’était précédemment servi pour flatter +celle d’un prince lagide, lesquels avaient sans doute déja été enlevés +aux monuments érigés en l’honneur d’un Battus ou d’un Arcésilas. C’est +là l’histoire de l’archéologie de la Cyrénaïque, sanctionnée par la +plupart de ses monuments ; c’est là la cause de sa dénaturalisation sur +son propre sol ; en un mot, c’est là ce qui rend le plus souvent +méconnaissables les débris épars des édifices antiques, et ce qui +tromperait infailliblement celui qui, à l’aspect de leur confus mélange, +voudrait assigner à l’ensemble une origine et une époque précises : ce +serait, en d’autres termes, vouloir soutenir qu’un griffon est un aigle +ou un lion. + +Pour en revenir au temple de César, non seulement ses murs sont bariolés +de dépouilles de divers âges ; mais parmi le grand nombre de ses +colonnes dispersées çà et là sur le sol, il en est peu qui se +ressemblent, soit par la forme, soit par la nature de la pierre. On en +voit de rondes, de torses et de cannelées ; les unes sont en marbre +blanc, les autres en granit rose, et d’autres en porphyre bleu. A ces +détails, il faut en ajouter un plus intéressant, et qui me paraît +évidemment se rattacher à ce temple. Hors de son enceinte, mais à +soixante-dix mètres seulement vers l’ouest, on trouve le torse d’une +statue colossale en marbre blanc, représentant un guerrier. La cuirasse, +enrichie de sculptures d’un travail fini, est d’une belle conservation ; +on y distingue les emblêmes suivants : au milieu du poitrail une figure +de femme ailée, la tête couverte d’un casque, et tenant d’une main un +glaive et de l’autre un bouclier, se tient debout sur une louve : il est +presque inutile de dire que c’est là l’emblême de Rome la guerrière, +portée par l’animal qui allaita son premier roi. Deux autres figures +également ailées, sculptées latéralement à la précédente, paraissent +représenter les génies qui présidaient aux destins de la ville héroïque. +Les écailles semi-sphériques de la cuirasse qui recouvrent les +bandelettes libyennes[276], contiennent aussi chacune des sculptures en +relief, disposées symétriquement, parmi lesquelles on remarque des +dauphins, les têtes de Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et +autres symboles qui contribuent à orner ce beau torse sans trop le +charger[277]. Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux +monument, si l’on observe ses dimensions colossales et le fini du +travail, il est hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en +lui la statue de l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son +apothéose, ont chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce +champ avec les colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois +l’éclat. Pour le coup, on excusera le voyageur s’il ne peut s’empêcher +de réfléchir à la destinée subversive des grandeurs humaines, s’il ne +peut s’empêcher de sourire à l’aspect de tant d’orgueil réduit à tant +d’humiliation. Debout devant ce tableau philosophique, et seul être +pensant au milieu d’un vaste désert, il serait disposé à dire là-dessus +bien des choses ; mais par bonheur pour le lecteur qu’un laboureur +nomade parcourt la plaine de Cyrène : sa charrue à laquelle est attelé +un chameau en sillonne les champs ; elle s’approche du temple de César, +heurte contre l’homme-dieu à demi-enfoui dans la terre, écorne l’image +de Rome et de ses génies protecteurs. A cette rencontre, le Libyen +pousse un cri rauque, et s’emporte contre la rocaille qui encombre ses +guérets : l’Européen alors s’éveille ; il trouve dans ce nouvel accident +un nouveau texte à ses réflexions ; mais auprès du susceptible nomade, +il se garde bien de les faire à haute voix, et se décide enfin à aller +rêver ailleurs. + +A l’ouest du temple de César, on rencontre des ruines peu apparentes, +mais qui ne sont pas dénuées d’intérêt. Il est remarquable que leur +situation s’accorde avec celle du temple d’Apollon, et, autant que l’on +peut en juger par différentes inscriptions qu’on y trouve, elles +appartiendraient originairement à une époque approchante. Le profond +ravin qui reçoit les eaux des sources occidentales de la Nécropolis, +très-large vers le nord, se rétrécit insensiblement à mesure qu’il +pénètre dans les ruines de la ville, puis il s’élargit encore, se dirige +vers l’est, mais au lieu de présenter des rives abruptes, se perd en +vallée légèrement ondulée. A un point qui se trouve en ligne parallèle +avec le temple de César, et à sept cents mètres environ de celui +d’Apollon, on voit à la rive occidentale de ce ravin un mur d’étaiement +moins considérable que celui de ce dernier temple, mais dont l’objet fut +également de soutenir et de niveler le terrain d’une petite terrasse, +qui contient aussi les débris en marbre d’un édifice. Parmi ces débris, +plusieurs sont couverts d’inscriptions, dont une, gravée sur un beau +pilastre, remonte peut-être à l’Autonomie, ou du moins n’est pas +postérieure au règne des Lagides, mais elle n’offre malheureusement que +des noms propres[278]. Une autre, publiée par M. Letronne, d’après la +copie rapportée par Della-Cella, et appartenant, selon ce savant, à +l’époque des empereurs, est ainsi conçue : + + + _Claudia Venusta, fille de Claude Carpisthène Melior (a élevé) à ses + frais (la statue de) Bacchus, ainsi que le temple (où elle est + placée)_[279]. + +Il paraît d’abord résulter de ce dernier document, que les débris que +nous avons sous les yeux ne sont pas antérieurs à l’époque romaine, et +que l’analogie de position et d’aspect, que j’ai cru entrevoir entre ces +ruines et celles du temple d’Apollon n’est qu’accidentelle, et +n’entraîne aucun rapport de contemporanéité. Cependant, loin d’être +convaincu par de pareils indices, ils fournissent au contraire un nouvel +appui à mes précédentes conjectures. L’inscription qui n’est pas +postérieure au règne des Lagides, se trouve enfouie parmi les mêmes +débris avec celle qui appartient à l’époque romaine : égale dissemblance +entre une inscription et des preuves monumentales, auprès de la fontaine +d’Apollon, et auprès de ce temple de Bacchus ; nouvelle preuve de ce que +j’ai avancé en parlant du _Cæsareum_, et par conséquent, même induction +qui me porte à croire qu’ici, de même que devant la fontaine d’Apollon, +et sur la colline de César, il exista dans l’Autonomie ou sous les +Lagides un temple ; que ce temple fut réédifié à l’époque romaine, et +qu’il peut avoir changé à cette époque de destination, comme il peut +l’avoir conservée. + +Nous nous rendons de nouveau à la rue de Battus, auprès de laquelle une +grande construction a frappé nos regards du haut du _Cæsareum_ ; et nous +ne tardons pas d’arriver, en la suivant, auprès de l’immense édifice que +nous avons aperçu. Un seul coup d’œil suffit pour dissiper les prestiges +que s’était déja forgés notre impatiente curiosité : toutefois, si ces +nouvelles ruines ne nous apprennent pas grand’chose pour l’histoire +archéologique de Cyrène, nous trouvons qu’elles méritent du moins +l’épithète que nous leur avons donnée. Elles présentent, en effet, une +enceinte carrée ayant cent quatre-vingts mètres de long sur cent vingt- +cinq de large. Cette enceinte est divisée en deux parties, dont une ne +forme qu’un enclos sans traces de subdivisions, et l’autre était +composée de quatre pièces voûtées, enduites de ciment pareil à celui des +citernes : deux d’entre elles sont encore debout ; les lettres latines, +marques de repère des architectes, dont chaque pierre est isolément +empreinte, indiquent qu’elles sont de l’époque romaine. En outre, deux +aqueducs venaient aboutir à cette construction : l’un y conduisait les +eaux de la source de _Saf-saf_, bourg situé à quatre lieues à l’est de +Cyrène ; et l’autre, par ses ramifications, paraît avoir été destiné au +contraire à les répandre de l’édifice dans diverses parties de la ville. +Ces observations portent naturellement à croire que ce monument dut être +un immense réservoir construit au milieu de Cyrène, pour subvenir d’une +manière plus commode aux besoins des habitants. Non que je croie que +toute l’enceinte fut, dans l’antiquité, remplie d’eau ; la partie +voûtée, d’ailleurs assez considérable par elle-même, me paraît seule +avoir été réservée à cette destination. Cette supposition se change même +en certitude, si l’on observe que les parois des voûtes, et non celles +du reste de l’enceinte, sont intérieurement enduites de ciment. + +Il serait superflu, ce me semble, de grossir cette description de +l’énumération minutieuse de chaque agglomération de pierres que l’on +rencontre en parcourant la plaine de Cyrène. Lorsque j’aurai dit +qu’entre les monuments décrits s’élèvent çà et là des pans de murs, +accompagnés de fragments de colonnes et de petits souterrains, ou bien +des monceaux informes de débris de toute espèce, et que ces rocailles +portent les noms modernes de _Mektelèh_, _Cheghièh_, _Bou-Ghadir_ et +autres, je ne crois pas qu’en dissolvant ces précieux renseignements +dans un fort grand nombre de phrases on m’en saurait bien bon gré. Le +plan de ces ruines suffit pour dire ces choses, et il les dira du moins +plus succinctement. Il vaut donc mieux que je m’arrête là, où je puis +trouver quelques faits à glaner. Les rues de Cyrène sont devant moi ; je +suis tenté de les parcourir ; mais, réflexion faite, les notions +qu’elles donnent sont peu variées, et ne valent pas la peine d’être +exposées comme je les ai recueillies, c’est-à-dire en traînant le +lecteur pas à pas dans ces sentiers abandonnés : je préfère les lui +résumer, et le laisser en repos. + +Les rues de Cyrène, outre celle de Battus, sont au nombre de cinq ; une +seule est dirigée de l’est à l’ouest : les quatre autres se prolongent +irrégulièrement vers le sud, où elles finissent par former deux angles +très-aigus. Elles sont toutes sillonnées de traces des chars antiques, +ce que l’on observe partout où la roche s’y trouve dépouillée de terre. +Une d’entre elles paraît néanmoins avoir été spécialement consacrée aux +courses de chars : non seulement elle est plus large que les autres, et +les traces y sont plus profondes et plus multipliées ; mais le mot +ΙΠΠΙΚΟΣ profondément gravé en lettres de plusieurs pouces sur la paroi +du mur de roche qui en forme un des côtés, indique assez clairement que +ce lieu est un ancien hippodrome. Ces rues ne sont point spacieuses, il +s’en faut de beaucoup ; l’hippodrome même n’a que dix mètres de largeur, +et les autres ne dépassent jamais quatre mètres. Elles sont formées par +intervalles, et selon la disposition du sol, tantôt de deux rangs de +bornes équarries posées à des distances égales, tantôt d’un ou de deux +murs de roche taillés à pic, mais peu élevés ; et d’autres fois par deux +rives décrivant un faible talus. A moins que le terrain ne soit +latéralement à la rue tout-à-fait uni, ce qui est rare, on y trouve des +séries de grottes sépulcrales semblables à celles de la Nécropolis. De +courtes inscriptions grecques et latines y sont gravées intérieurement +ou extérieurement : elles apprennent que le tel est mort il y a environ +deux mille ans ; que ce tombeau est pour lui et les siens ; et rien de +plus. Au-dessus des excavations et dans les endroits même qui en sont +dépourvus, s’élèvent çà et là parallèlement aux rues des tombeaux +élégants couverts en forme de toit, et surmontés infailliblement +autrefois de statues. Indépendamment de ces mausolées, dont la situation +au centre de la ville et la position élevée inspirent des idées +touchantes, on voit aussi le long des rues une prodigieuse quantité de +sarcophages monolithes de roche grossière ; en un mot, on peut dire que +ces sentiers accompagnés de tant de témoignages de piété funèbre +produisent, chacun en petit, à peu près le même effet que la Nécropolis +produit en grand. + +Dans l’espace qui les sépare, espace très-étroit comparativement à leur +longueur, on trouve, de même que dans la partie septentrionale des +ruines de la ville, de nombreuses agglomérations de pierres, débris de +monuments réduits à cette dernière forme par les laboureurs qui +cultivent la plaine de Cyrène. Il faut cependant en excepter quelques +restes d’édifices. Tels sont les ruines d’un bain construit en briques, +et conservant plusieurs pièces voûtées ; un stadium formé par de simples +rangs de bornes semblables à celles des rues ; deux petits temples +hypogées de l’époque romaine avec des emblêmes chrétiens ; et enfin +plusieurs châteaux, dont deux entre autres sont situés à l’extrémité +méridionale des ruines, chacun auprès de l’angle aigu qu’y forment les +rues en se joignant. + +Le plus oriental de ces derniers, beaucoup plus considérable que les +autres, est, si je ne me trompe, et sauf la restriction de +réédification, celui que l’histoire a rendu célèbre par le siége de +Thimbron, les révoltes des Cyrénéens contre les Lagides, le massacre des +envoyés d’Égypte, et autres événements connus[280]. Dans son état actuel +il présente tous les caractères de l’époque romaine, dont le plein +cintre est mon indice ordinaire, et, je crois, le plus sûr. Ses murs +sont défendus à chaque angle par un bastion auquel vient se joindre une +forte courtine ; et six entrées, pareilles à celles que j’ai fait +remarquer aux édifices romains du même genre, s’aperçoivent à la base de +l’enceinte, autour de laquelle règne un large fossé entouré lui-même +d’une enceinte extérieure. + +Cette position du grand château de Cyrène à l’extrémité méridionale de +la ville ne me paraît pas devoir surprendre. S’il est probable, comme je +le démontrerai bientôt, que durant l’Autonomie, Cyrène n’eut point à +redouter les incursions des Libyens ses voisins, il ne l’est pas moins +qu’elle dut être forcée de les tenir en respect. Or, cette grande +citadelle placée comme avant-poste vis-à-vis des bourgades indigènes de +l’intérieur des terres, était bien propre, dans ces temps de force et de +gloire, à répandre au besoin de son sein l’épouvante dans les plaines du +sud, et à assurer à la brillante reine de la Libye au moins un empire +d’éclat sur les hordes de Barbares qui l’entouraient. Mais lorsque, sous +les préteurs romains, les temps furent devenus moins prospères, la +citadelle dut également changer de destinée. Au lieu d’aider les +Cyrénéens, comme dans l’Autonomie, à régner, sinon en souverains, du +moins en seigneurs, sur les farouches Libyens, elle fut probablement +réduite à servir de boulevart contre leurs attaques audacieuses. Sous ce +dernier rapport, la position de la citadelle de Cyrène s’accorde +parfaitement avec celle d’autres édifices semblables, que nous avons +précédemment rencontrés dans des lieux éloignés du littoral. Sa +réédification romaine est aussi un nouveau garant des inductions émises +à ce sujet ; et cette réédification, jointe aux grandes dimensions de +l’édifice et à l’aspect des nombreux débris de ses tours colossales qui +couvrent maintenant le sol, sert, pour ainsi dire, de commentaire aux +affligeantes narrations de Synésius ; elle en offre même des preuves si +évidentes, qu’il devient presque superflu d’ajouter que dans toute la +plaine qui s’étend au sud de Cyrène, et à une distance de quatre ou cinq +lieues, chaque colline est couronnée des ruines d’un petit château, et +que ces châteaux appartiennent tous à la même période de décadence et de +détresse, à la période romaine. D’autres observations se rattachent au +lieu où je me trouve, et me suggèrent d’autres rapprochements qui ne le +cèdent pas, à mes yeux, en vraisemblance et en intérêt au précédent. + +La rue finit auprès du grand château ; mais à ce point elle se change en +chemin spacieux qui contourne brusquement vers l’est, conserve, pendant +plusieurs lieues de distance, des traces d’anciens chars ou chariots, et +conduit auprès des ruines de _Limniade_ et de _Thintis_. Il est +important de dire que les autres rues de Cyrène ne sont pas, comme +celle-ci, suivies de chemins qui paraissent avoir été frayés dans les +temps antiques ; et quoique la conservation de celui dont il s’agit +puisse être attribuée à sa direction orientale qui le fait servir par +cette raison, de nos jours, de ligne de communication entre les +habitants de Derne et les Scénites de Cyrène, néanmoins ce fait est +remarquable, et aide puissamment aux conjectures que je vais émettre. + +Non loin de la citadelle, et vers le côté méridional du chemin, on voit +un endroit spacieux qui paraît avoir été ceint autrefois de bornes. +D’immenses caroubiers dont le tronc principal, profondément crevassé par +le temps, est entouré et quelquefois soutenu d’une nombreuse famille de +rejetons devenus arbres vigoureux à leur tour, sont irrégulièrement +groupés çà et là, et forment de ce lieu un petit parc délicieusement +ombragé. Cette circonstance est d’autant plus frappante, que le reste de +la plaine occupée par les ruines de Cyrène est tout-à-fait dépourvu +d’arbres. D’après ces observations, ne serait-on pas porté à croire que +ce fut dans ce lieu qu’exista le marché de Cyrène, cité par le chantre +des Pythiques[281], si l’on se rappelle surtout que dans l’antiquité les +marchés étaient toujours séparés de la ville ? Il faut remarquer en +outre que la partie la plus habitée de la Cyrénaïque fut +incontestablement la partie orientale : le grand nombre de ruines que +nous y avons rencontrées, et la situation même de la métropole +relativement à ces ruines, en sont des preuves palpables. Or, le chemin +qui traversait, de ce côté, plusieurs villes et une infinité de bourgs +et villages, rendait la localité dont il s’agit très-favorable, pour un +pays agricole, à l’établissement d’un marché public ; et l’espèce de +parc que je viens de décrire semble aussi avoir été nécessaire en été, +sous le ciel brûlant de la Libye, pour abriter le peuple qui devait y +venir de tous côtés étaler ses denrées. + +Cependant, si ces conjectures sur le marché de Cyrène sont fondées, +elles réfutent les idées que Thrige a émises à ce sujet sur la foi d’un +voyageur dont j’ai naguère prouvé la crédulité, et que je trouve +maintenant mauvais observateur. La longue série de grottes de la partie +occidentale de la Nécropolis, précédemment décrites, et offrant, je le +répète, la plupart des inscriptions tumulaires tant au dehors qu’à +l’intérieur, ont paru à Lemaire autant de boutiques taillées dans le +roc, et contenant des chambres et des fenêtres[282]. D’après ce +témoignage que d’autres pourraient traiter d’erreur grossière, il n’est +pas surprenant que le savant Danois ait avancé que le marché de la ville +de Cyrène existait dans le lieu indiqué par Lemaire, et que ce lieu +offrait une preuve de la grande activité du commerce des Cyrénéens[283]. +C’est ainsi que les excursions rapides des voyageurs dans les contrées +classiques, ne pouvant leur permettre que des aperçus superficiels, +servent parfois à obscurcir l’histoire au lieu de l’expliquer. + +Que si Lemaire, sans avoir aucune idée d’archéologie comparée, eût +cependant donné quelque développement à ses descriptions ; s’il eût +ajouté que ces boutiques se trouvaient sur le penchant abrupt de la +montagne, qu’on ne pouvait y parvenir qu’en escaladant des ravins, ou en +suivant un sentier très-étroit, il est hors de doute que, d’après ces +indications, le profond érudit Thrige se serait bien gardé de placer +dans ce lieu le marché d’une grande ville, où devaient arriver de tous +côtés un grand nombre de charriots, où devait affluer une population +agricole, commerciale et surtout très-riche. Ces considérations me font +insister plus fortement sur la place que j’ai indiquée au marché de +Cyrène, dans la plaine aux confins méridionaux de la ville, et me +suggèrent encore une idée sur ce lieu, idée très-vague, il est vrai, et +que je donne pour telle, sans pouvoir toutefois résister à l’attrait +qu’elle me présente. + +A l’extrémité de la rue, endroit non loin duquel, je suis forcé de me +répéter, sont la citadelle et le marché de Cyrène, on trouve un groupe +d’hypogées à façades d’ordre dorique très-ruinés, mais qui, si l’on en +juge par leurs débris, ne le cédaient ni par la magnificence du travail, +ni par le grandiose des dimensions, aux plus beaux monuments de la +Nécropolis. Pindare nous apprend que le tombeau de Battus premier fut +placé à l’extrémité du marché de Cyrène[284] ; et Catulle rappelle +évidemment cette tradition en parlant du tombeau sacré de Battus +l’ancien[285]. Serait-ce céder trop facilement à mon penchant pour les +hypothèses, si je supposais qu’un de ces tombeaux qui élèvent encore +auprès du parc silencieux leur faîte décrépit, quoique sans doute +réédifié, eût contenu primitivement les cendres du chef de la colonie de +Théra ? J’ai cherché attentivement parmi les monceaux de débris qui +encombrent les façades de ces tombeaux, et rien n’a pu aider à mes +conjectures. Le nom de Carnéade, gravé sur un cube de marbre richement +sculpté[286], a frappé mes yeux ; mais cette intéressante homonymie à +laquelle j’aurais désiré m’arrêter, fait sourire involontairement +l’esprit dans ces solitudes, sans pouvoir toutefois le convaincre. + +Il me reste à parler d’un autre fait, entraînant d’autres identités, et +se rapportant à la même époque que les précédentes. Pour en prendre +connaissance, il faut que, du point où je me trouve, je traverse les +ruines de Cyrène dans leur plus grande étendue ; que j’en franchisse +l’enceinte présumée, et que j’arrive à l’extrémité occidentale de la +Nécropolis. + +J’ai fait mention des groupes d’arbres et d’arbustes qui ornent cette +partie de la Nécropolis. Si l’on s’avance à travers le flanc de la +montagne qui se prolonge vers l’ouest, le nombre de ces arbres augmente +de plus en plus ; ils s’étendent même au-dessus du plateau dans l’espace +de quelques minutes, jusqu’à ce qu’on rencontre un profond ravin, bordé +de précipices et couvert d’une riche végétation. Cette forêt, la seule +qui existe sur la plaine et aux environs de Cyrène, rappelle le bois que +le pieux Battus fit planter auprès de la ville, et qu’il consacra aux +dieux[287] ; rapprochement vers lequel j’ai été d’autant plus facilement +entraîné, qu’un monument remarquable m’a paru l’appuyer. A l’extrémité +de la forêt, et sur le flanc oriental du ravin qui lui sert de limite, +on voit un sanctuaire creusé dans le roc, et le plus grand comme le plus +pittoresque de tous ceux que j’ai vus dans la Pentapole. Des marches +taillées avec un soin infini aident à y descendre de la plaine de +Cyrène, comme à y monter du fond du ravin. Ces marches, assez larges +pour que deux personnes puissent y passer de front, présentent le plus +souvent une saillie hors du flanc du ravin, quelquefois y sont +profondément creusées, et de telle manière qu’elles se trouvent enfouies +entre deux murs de roche très-exhaussés. + +A ces différences occasionées par les angles brusques du ravin, la +nature et le temps en ont ajouté d’autres. Le ciel pluvieux de la +Cyrénaïque et sa chaleur fécondante donnent à la végétation une telle +activité, qu’elle se glisse partout, remplit chaque cavité, couvre +chaque élévation. Elle paraît même vouloir lutter de force avec la +dureté des rocs : elle leur dispute à chaque pas le terrain, les divise +en mille parties, pénètre dans leurs moindres crevasses ; enfin, pour +revenir à mon sujet, elle change de faibles arbustes en arbres +vigoureux, et présente des troncs noueux, d’épais ombrages sur des +massifs de roche auparavant nus et polis : tel se trouve en effet le bel +escalier qui conduit au sanctuaire. + +On pénètre dans l’hypogée par trois grandes marches, et l’on arrive dans +une vaste pièce quadrangulaire, entourée d’un banc large et peu élevé ; +au fond on voit un autel carré, au-dessus duquel est une grande niche +réservée à la statue de la divinité qui présidait à ce lieu. Les plantes +saxatiles, et celles principalement qui aiment les endroits humides et +ombreux, couvrent à un tel point les parois de l’hypogée, qu’il faut les +en enlever par touffes, afin de pouvoir déchiffrer les inscriptions dont +ces parois sont couvertes. Après ce dépouillement que l’on fait à regret +dans ce lieu antique, et comme si l’on portait sur ces champêtres +décorations une main sacrilége, un simple coup d’œil jeté sur l’ensemble +des inscriptions suffit pour nous convaincre qu’elles appartiennent à +des époques bien différentes entre elles. Elles bariolent en tous sens, +et de la manière la plus irrégulière, le moindre recoin de l’hypogée : +les unes sont gravées profondément en lettres de cinq ou six pouces ; +les autres sont d’une écriture si fine qu’à peine sont-elles +perceptibles ; et, considérées séparément, chacune d’elles est sans +liaison avec celle qui la précède ou la suit, et ne forme jamais qu’une +phrase très-courte, souvent tronquée par le temps. Puis on lit çà et là +une foule de noms isolés, dont l’homonymie, quoiqu’elle ne soit peut- +être qu’illusoire, produit néanmoins une agréable surprise : Tels sont +ceux d’_Aristocle_, _Alexandre_, _Jason_, _Agathocle_, et autres. + +En résumant ces documents intéressants, il en résulte que ce lieu était +un temple hypogée consacré probablement à l’une des principales +divinités de Cyrène, et que les étrangers venaient le visiter, comme +pour acquitter un pieux devoir. Or, la situation de ce monument +religieux auprès de la seule forêt que l’on trouve sur la plaine de +Cyrène, me paraît s’accorder parfaitement avec l’objet et l’origine +présumés de ce bois, qui remonterait par conséquent à la première phase +de la colonisation grecque en Libye. Les cyprès majestueux qui le +composent, seraient donc les descendants de ces arbres que le chef de la +dynastie des Battiades consacra aux Dieux ! Et cette destination votive, +fruit de la sage politique d’un roi populaire, aurait traversé les +divers âges de la Pentapole : elle aurait survécu aux changements de +gouvernement et de mœurs ; elle aurait été respectée par les maîtres +successifs de cette contrée ; et n’aurait enfin échoué que contre la +nouvelle religion de l’Orient, contre l’austère christianisme, dont ici, +comme ailleurs, on retrouve les emblêmes dans de petites niches informes +qui déparent l’entrée du vénérable sanctuaire. + +Tels sont les tristes et rares débris que j’ai aperçus dans le lieu où +s’élevait autrefois Cyrène, et le petit nombre d’identités historiques +que j’ai pu établir sur eux avec quelque fondement. Pour donner une idée +moins imparfaite de cette ville célèbre, et surtout de ses monuments, je +voudrais en vain suppléer aux ravages du temps par les ressources que +présentent ordinairement les livres, ces autres débris des âges +antiques, je n’y trouve, à mon grand regret, qu’à glaner çà et là de +stériles et ingrates notions. + +Selon quelques auteurs, une ville nommée _Zoes_ ou _Zoa_ aurait existé +antérieurement à Cyrène, et dans le lieu même où celle-ci fut bâtie. Les +uns ont prétendu que cette ville fut fondée par Battus, et nommée par la +suite Cyrène[288] ; et les autres, que Battus n’en fut que le second +fondateur[289]. Mais plusieurs savants, entre autres Wesseling, +Walckenaer, et notamment Thrige[290], ont suffisamment combattu cette +opinion, et prouvé qu’elle n’avait d’autre fondement qu’une erreur +philologique, laissée dans l’édition d’Hérodote de Valla. Je ne me +fatiguerai pas non plus inutilement à éclaircir quelle fut la véritable +origine du nom de la ville de Cyrène. Je laisserai à d’autres le soin de +déterminer si cette origine vient du mont ou de la fontaine Cyré, comme +le dit Callimaque ; si ce nom de Cyré est libyen ou grec, ce dont +Mannert doute ; ou bien si Cyrène dut son nom à la fille du roi Hypsée, +dont l’histoire, racontée primitivement par Pindare, fut expliquée +ensuite de diverses manières par Diodore, Eustathe, Justin, Étienne, et +devint surtout bien connue par les beaux vers de Virgile. Ce qui résulte +d’incontestable de ces traditions obscures et compliquées, c’est que la +ville de Battus fut bâtie sur le sommet de la montagne, et auprès de la +belle fontaine que j’ai décrite ; que cette fontaine fut par la suite +consacrée à Apollon, et que la ville fut nommée Cyrène, n’importe à nous +qu’elle ait pris ce nom de la montagne, de la source, ou de la fille du +roi Hypsée. + +Il est aussi hors de doute que, si l’on en excepte Carthage, Cyrène dut +être la ville la plus considérable de l’Afrique connue de l’antiquité : +l’étendue de ses rues en est un témoignage encore marquant de nos jours. +Strabon dit qu’elle était située sur une plaine élevée, unie comme une +table, et à cent stades de la mer ; ce qui permit au célèbre géographe +de l’apercevoir de son vaisseau dans un trajet maritime. De tels +renseignements servent à toutes les époques : le temps n’y peut rien +changer, aussi les avons-nous trouvés exactement fidèles. Nous n’en +pouvons dire autant des édifices qui ont fait surnommer Cyrène la +Magnifique, la très-bien Bâtie, la Ville au trône d’or[291]. Cependant, +quoique nous n’ayons vu à leur place que des débris clair-semés et +d’informes agglomérations de pierres, le grand nombre de tombeaux encore +debout et l’élégance de leur architecture portent à croire le chantre +des Pythiques, d’autant plus que l’histoire a pris le soin de faire +mention de plusieurs de ces édifices. + +Indépendamment des temples d’Apollon et de Bacchus dont j’ai parlé, nous +savons par Hérodote qu’à l’est de Cyrène s’élevait une colline consacrée +à Jupiter Lycéen[292], et probablement couronnée d’un temple. Pausanias +nomme celui de Jupiter Olympien, et Tacite, celui d’Esculape, dans l’un +desquels les Cyrénéens renfermaient leur trésor[293]. On peut citer +encore ceux de Minerve, de Rhea, de Saturne, et enfin celui de Diane où +l’on célébrait les fêtes _Artemitia_, instituées à Cyrène en l’honneur +de cette déesse[294]. + +Ces temples, dit Théophraste, étaient construits en bois de thyon[295] ; +et quoiqu’il soit permis de n’appliquer les expressions du naturaliste +grec qu’à la charpente seule, et non à la totalité des édifices, +néanmoins cet usage s’explique suffisamment par les grandes forêts de +cet arbre qui couvrent les montagnes de la Pentapole, et par le défaut +de marbre et d’autres matériaux précieux qui leur sont étrangers. En +outre, cette importante tradition ajoute une nouvelle raison à celles +que j’ai données relativement à la complète destruction des édifices de +l’Autonomie. Si l’on se rappelle les fréquents incendies causés par les +Barbares qui envahirent dans les quatrième et cinquième siècles les +différents cantons de la Cyrénaïque septentrionale, et dont Synésius a +tracé plusieurs fois l’affligeant tableau, on cessera assurément d’être +surpris que les restes des temples échappés aux réédifications romaines, +et construits en grande partie de bois résineux, soient devenus à cette +époque la proie des flammes, au point que nous ne trouvions plus à leur +place que des pierres éparses ; tandis que, dans d’autres contrées, des +monuments qui remontent à une antiquité infiniment plus reculée, bravent +et braveront encore long-temps les efforts des hommes et des siècles. + + * * * * * + + +[Note 265 : Traduction de M. Letronne, d’après une copie rapportée par +Della-Cella (Annales des Voyag. par Eyriès et Malte-Brun, t. XVII, p. +337).] + +[Note 266 : PIND. Pyth. IV.] + +[Note 267 : CALLIM. Lavacr. Pallad.] + +[Note 268 : Idem, Hymn. in Apoll.] + +[Note 269 : HÉROD. l. IV, 158.] + +[Note 270 : DIOD. l. IV, c. 4.] + +[Note 271 : Je suis ici, comme dans l’Introduction historique, la +tradition d’Hérodote préférablement à celle de Callimaque, pour ce qui +concerne la cause et les circonstances de l’arrivée de Battus à la +fontaine d’Apollon. Selon Callimaque, ce fut un corbeau qui conduisit +les colons de Théra auprès de cette fontaine ; et il n’est pas inutile +de dire que cette tradition, comme la plupart de celles des anciens, est +fondée sur une observation locale. Le corbeau est le seul oiseau que +l’on rencontre partout en Libye, et particulièrement dans les zônes de +sable. Or, cette remarque, qui me paraît propre à expliquer la tradition +de Callimaque, peut expliquer aussi la raison pourquoi le corbeau, +malgré son croassement et son noir plumage, fut par la suite consacré au +dieu de l’harmonie, à Apollon, amant de la nymphe Cyrène.] + +[Note 272 : CALLIM. Hymn. in Apoll.] + +[Note 273 : PINDARE, Pyth. V.] + +[Note 274 : Id. ibid.] + +[Note 275 : Voyez pl. LX.] + +[Note 276 : Hérodote affirme que les Grecs ont emprunté des Libyens +l’égide de Minerve, originairement déesse de la peuplade des Auséens qui +habitait les bords de la grande Syrte. Les femmes de ces Libyens, dit- +il, et cette assertion est confirmée par Hippocrate et Apollonius de +Rhodes, s’habillaient de peaux de chèvres, dont une partie, coupée en +petites bandes, pendait sur leurs genoux en guise de franges, ce dont +les Grecs ont fait des serpents. Le père de l’histoire a pris même le +soin de faire remarquer que le nom grec Égide, vient de ces vêtements +libyens (l. IV, 189).] + +[Note 277 : Voyez pl. LIX.] + +[Note 278 : C’est le jugement qu’en a porté M. Letronne ; voyez Nouv. +Annal. des Voyages, t. XVII, p. 343.] + +[Note 279 : Ouvrage cité, p. 340.] + +[Note 280 : Voyez au surplus, pour ce qui concerne le château de Cyrène, +DIODORE, l. XIX, c. 79 ; POLYEN, l. II, c. 28.] + +[Note 281 : PINDARE, Pyth. IV.] + +[Note 282 : Dans PAUL-LUCAS, t. II, p. 90.] + +[Note 283 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 268, 277.] + +[Note 284 : PINDARE, _loc. cit._ v. 124.] + +[Note 285 : CATULLE, Od. VI, v. 6.] + +[Note 286 : Voyez pl. LXV, fig. 4.] + +[Note 287 : PINDARE, Pyth. V.] + +[Note 288 : FRISCH. in Annotat. ad. Callim. Hymn. in Apoll. v. 88.] + +[Note 289 : SCHNEID. ad. Pind. p. 134.] + +[Note 290 : Histor. Cyren. p. 113.] + +[Note 291 : PINDARE, Pyth. V.] + +[Note 292 : HÉROD. l. IV, 203.] + +[Note 293 : Dans celui de Jupiter Olympien, selon Pausanias (l. VI, c. +19) ; ou dans celui d’Esculape, selon Tacite. THRIGE, Hist. Cyren., p. +218.] + +[Note 294 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 218.] + +[Note 295 : THEOPHR. Hist. plant. l. V, c. 5.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XVII. + + Campagne et animaux domestiques de la Cyrénaïque. + + +Nous savons par l’antiquité que la ville de Cyrène était entourée de +campagnes fécondes[296] ; et mes propres observations me portent à +ajouter que, soit que l’on veuille désigner par ces campagnes les +plaines qui s’étendent aux environs de Cyrène, soit les collines +littorales, elles ne le cèdent en rien aux plus beaux cantons de la +Pentapole. Leur fertilité prodigieuse explique même l’accroissement +rapide que prit la ville de Battus, et le grand nombre d’étrangers qui y +affluèrent de diverses parties de la Grèce peu après l’établissement de +la colonie, pour envahir et se partager les terres voisines occupées par +les Libyens. Quoique j’aie précédemment donné l’espèce d’échelle +agricole de la campagne de Cyrène, transmise par le père de l’histoire, +je répéterai ici cette précieuse tradition, parce que je pourrai ici +mieux en prouver l’exactitude, et l’accompagner d’autres renseignements +de l’antiquité qui y sont relatifs. + +Les champs de Cyrène se divisaient donc en trois parties, dont chacune +avait une époque de fécondité qui succédait à l’autre, formant ensemble +trois saisons distinctes qui occupaient les Cyrénéens pendant huit mois +de l’année. On commençait par faire la moisson et les vendanges sur la +plaine qui borde la mer ; on montait ensuite à la région moyenne +qu’Hérodote appelle celle des _Bunes_, c’est-à-dire, des collines, où +les fruits se trouvaient en pleine maturité ; et pendant qu’on +recueillait ceux-ci, d’autres fruits mûrissaient sur le sommet des +montagnes, et préparaient la troisième récolte. + +L’heureuse disposition de cette partie de la Libye qui s’avance en +promontoire semi-circulaire dans la méditerranée ; la graduation de ses +terrasses boisées, et leur situation variée qui les fait alterner ici +avec des plaines, plus loin avec des vallées, expose la plupart d’entre +elles aux brises rafraîchissantes de la mer, et les abrite toutes contre +le souffle brûlant des vents du Saharah, présentent autant de conditions +favorables à cette fécondité successive, et mettent, on peut le dire, la +merveilleuse tradition d’Hérodote hors de tout soupçon d’exagération. Il +ne manque même à cette description, pour être complètement +topographique, que l’indication des distances ; mais Strabon et Pline +ont suppléé à cette omission, en disant que les terres dans l’espace de +cent stades du rivage sont couvertes d’arbres, et que durant cent stades +plus au sud elles ne produisent que des moissons[297]. Si l’on confronte +cette nouvelle indication avec l’état actuel de la Cyrénaïque, on la +trouve en effet non moins exacte que la première. Les forêts qui +couvrent toute la partie septentrionale des montagnes de Barcah, ne +s’étendent pas au-delà de quatre lieues des bords de la mer, ce qui +correspond parfaitement avec les cent stades indiqués. Quant à l’espace +donné pour la partie des terres couvertes de moissons, mais dépourvues +d’arbres, il paraît d’abord moins conforme avec l’aspect de cette +contrée, puisque les terres cultivées de nos jours en céréales se +prolongent au moins à six cents stades de distance au-delà du sommet des +montagnes, c’est-à-dire à vingt-cinq lieues environ vers le sud. +Cependant, quelque grande que soit cette différence, elle peut provenir, +à mon avis, plutôt d’une réticence d’énonciation que d’une erreur +locale. Strabon et Pline ne veulent parler sans doute que des champs +appartenant en propre aux Cyrénéens ; et dans cette supposition leur +indication deviendrait on ne peut pas plus exacte ; car la partie la +plus méridionale des terres cultivables dut être de tout temps au +pouvoir des Libyens : ceci toutefois a besoin d’explication. + +Si l’on quitte les terrasses maritimes auprès desquelles furent fondées +les cinq villes principales, désignées collectivement sous le nom de +Pentapole ; et si l’on s’avance dans l’intérieur des terres, mais à +travers la région élevée, le plateau cyrénéen, dont l’étendue, je le +répète, du nord au sud, est de vingt-cinq à trente lieues, on marche +continuellement sur des plaines sans cesse ondulées de vallées peu +profondes, susceptibles partout de culture, et en grande partie +cultivées, couvertes çà et là d’une végétation ligneuse, mais dépourvues +de toutes parts de forêts. Durant la saison des pluies, cette immense +plaine se reverdit ; des ruisseaux nombreux, quoique momentanés, +circulent dans les bas-fonds, et les Arabes désertent les forêts +pluvieuses pour venir animer ces solitudes de leurs joyeux campements. +En été, c’est tout autre chose : le soleil darde ses rayons brûlants sur +ce vaste espace nu ; il change les prairies de l’hiver en terres pelées +et grisâtres, et dépouille les arbrisseaux de leur feuillage que l’on +voit épars autour des troncs desséchés. Le silence succède alors au +tumulte des camps, et l’Européen peut parcourir en sureté, mais non sans +tristesse, ces plaines alors qu’elles sont devenues désertes. Toutefois +un petit nombre de sources très-distantes l’une de l’autre arrosent +encore dans cette saison quelques vallées privilégiées, et attirent +auprès d’elles les Nomades les plus pauvres de la contrée, ou ceux qui +sont en guerre avec les autres tribus. + +Là se trouvent aussi des témoignages des temps antiques ; mais loin +d’être ceux de la civilisation, ils rappellent au contraire les hordes +de Barbares qui la reléguèrent au littoral. Des tours isolées, massives, +de forme pyramidale, construites en briques, et entourées quelquefois +d’enceintes spacieuses, tels sont les restes des campements des Libyens +qui occupèrent ces plaines durant les phases les plus brillantes de +l’Autonomie de Cyrène, comme dans les temps de sa décadence. On ne peut +douter que ces habitations, ou, pour mieux dire, ces repaires, n’aient +appartenu aux anciennes peuplades indigènes ; non seulement leur +architecture informe n’a aucun rapport avec les monuments grecs et +romains de la région littorale, mais elle s’accorde parfaitement avec ce +que dit Diodore à ce sujet, d’après lequel nous savons que les plus +puissants parmi les corps de Libyens de la Cyrénaïque n’habitaient point +des villes, mais qu’ils possédaient des tours situées auprès des +sources, où ils enfermaient tout ce qui servait à leurs usages[298]. + +Ces campements stationnaires des anciens Libyens, dont le nombre égale +celui des sources de la partie méridionale du plateau, peuvent expliquer +aussi une importante question géographique, qui se rattache à ces mêmes +cantons de la Cyrénaïque, et qui a induit en erreur un grand nombre +d’érudits, dont il faut toutefois excepter le profond et judicieux +Mannert. Il me paraît probable que les lieux placés, dans les tables de +Ptolémée, au midi de Cyrène, tels que _Maranthis_, _Andan_, _Achabis_, +_Echinos_, _Philaus_, _Arimanthos_ et autres, au lieu d’avoir été des +villes ou des villages habités par les Cyrénéens, ne peuvent se +rapporter qu’aux campements libyens, que j’ai décrits ; et que les plus +méridionaux des bourgs occupés par la civilisation grecque ou romaine +furent _Hydrax_ et _Palæbisca_, placés à si juste titre par Synésius aux +confins de la Libye aride, et dont j’ai précédemment indiqué la +situation exacte. Cette solution, qui d’ailleurs n’est que le +développement d’une idée émise à ce sujet par Mannert[299], dispensera +peut-être quelque systématique géographe, ou du moins me dispensera +certainement moi-même de chercher parmi les noms plaqués par les Grecs +sur ces tours libyennes, des traces de villes berbères, ou bien de faire +à ce sujet toute autre conjecture de cette nature, en dépit même des +ressources que présentent leurs noms modernes, _Tkassis_, _Thégarebou_ +et autres, étrangers, ce me semble, à la langue arabe, et surtout malgré +l’encourageant rapprochement qu’offre un d’entre eux, _Maraouèh_, avec +le _Maranthis_ de Ptolémée. Mais en voilà assez sur les champs arides de +la Libye Cyrénaïque, dernier asile de ses habitants indigènes : +retournons à ses vertes campagnes, à ses ombreuses forêts ; c’est +retourner au sol de la civilisation. + +Les poètes de la haute antiquité se sont plu à faire l’éloge de cette +belle région. Homère en a vanté la riante et riche fertilité ; Pindare +l’a appelée la Frugifère, le Jardin de Jupiter, le Jardin de Vénus ; et +le poète du sang royal de Cyrène s’est servi à-peu-près des mêmes +expressions. Mais, quoique ces désignations poétiques soient plus que +suffisamment justifiées par l’agréable aspect que les champs de Barcah +offrent encore de nos jours, elles nous intéressent moins toutefois, +pour le moment, que d’autres traditions plus arides, mais relatives à +leurs productions. Selon Théophraste, les terres de la Cyrénaïque +étaient légères, point trop fermentables, et vivifiées par un air pur et +sec ; l’olivier et le cyprès, ajoute-t-il, y parvenaient à une rare +beauté[300]. Diodore dit que non seulement ces terres étaient on ne peut +pas plus fertiles ; mais il cite entre autres leurs vignobles, leurs +oliviers, leurs pâturages et leurs sources[301]. Enfin, Arrien rapporte +aussi qu’elles étaient très-herbeuses, abondamment arrosées, +entrecoupées d’un grand nombre de belles prairies, et qu’elles +produisaient toutes sortes de fruits[302]. Parmi ses arbres fruitiers je +nommerai, d’après l’énumération de Scylax déja citée, les pommiers de +toutes les espèces, les grenadiers, poiriers, arbousiers, mûriers, +oliviers, amandiers et noyers. Il est presque superflu que je fasse +remarquer que les pommiers et les noyers, étrangers au sol africain, +furent nécessairement apportés en Libye par les Grecs ; ce qui peut, +mieux que mes témoignages, donner une juste idée de l’heureuse situation +des collines maritimes de Cyrène, par laquelle elles sont propres non +seulement à la végétation de la plupart des plantes indigènes de +l’Afrique, mais de toutes celles qui parent et enrichissent les plus +beaux cantons de l’Italie. Au nombre de ces dernières, il y en a même +plusieurs oubliées par Scylax, et qui dans l’antiquité étaient, ou +cultivées dans les jardins de Cyrène, ou croissaient naturellement dans +ses champs, comme elles les couvrent encore de nos jours, et comme j’en +ai bien des fois couvert mes pages descriptives : ce sont le figuier, le +cornouiller et le lentisque. Si l’on désirait à ce sujet des preuves +historiques, je pourrais citer ce passage de Plaute, où il est dit qu’un +valet ne se nourrissait à Cyrène que de figues[303], et cet autre de +Pline, d’après lequel nous apprenons que les cornouilles et les fruits +du lentisque servaient dans la Cyrénaïque à la préparation de certains +aliments[304]. + +Après ce coup d’œil général sur la campagne de Cyrène, je désirerais +pouvoir donner quelques notions sur les districts dont elle devait être +infailliblement subdivisée dans l’antiquité ; mais mes recherches, peut- +être trop superficielles, n’ont offert à ma connaissance que le canton +maritime d’_Hieræa_, que j’ai placé aux environs du golfe _Naustathmus_, +d’après l’homonymie que son nom m’a présentée avec une tradition arabe, +et ceux de _Battia_ et d’_Aprosylis_ dont parle Synésius. Je ne saurais +même déterminer exactement les localités qu’occupèrent ces deux derniers +cantons. Il me semble toutefois permis de croire que celui de _Battia_ +devait être le plus méridional de la contrée, puisque, lors du saccage +de la Pentapole par les Libyens, ce fut dans celui-là qu’ils pénétrèrent +d’abord, pour se rendre ensuite à celui d’_Aprosylis_, et de là dans le +reste de la Pentapole[305]. + +Quant aux usages agricoles de cette contrée, il est probable que pendant +l’Autonomie ils y furent les mêmes que dans la Grèce. On sait +positivement que, dans l’un et l’autre pays, on plantait et greffait les +arbres lorsque les vents étésiens soufflaient, c’est-à-dire dès le +commencement du mois d’août[306] ; et qu’après même que Cyrène fut +tombée au pouvoir de Rome, les terres continuèrent à être mesurées avec +le stade grec, et non avec le pied romain. Il faut ajouter qu’à cette +époque la plus grande partie des terres de la Cyrénaïque était du +domaine public, qu’elle s’affermait au profit de la république romaine, +et que les adjudications s’en faisaient à Rome par les censeurs en +présence du peuple[307] ; ce qui, soit dit en passant, doit un peu +refroidir notre enthousiasme pour la générosité de Rome, qui voulut bien +laisser pendant quelque temps aux Cyrénéens leur liberté fortement +compromise par le testament d’Apion, mais en se réservant toutefois les +domaines publics, c’est-à-dire en les soumettant à verser dans ses +trésors une bonne part de leurs richesses. + +Au défaut de plus amples renseignements sur les districts qui divisaient +la campagne de Cyrène, et sur les lois et usages agraires qui en durent +régir la culture, je recourrai aux animaux domestiques qu’on y trouvait. + +Les chevaux de Cyrène sont assez connus par les chants immortels de +Pindare, pour qu’il soit superflu de rappeler ici les éloges que +d’autres auteurs en ont faits. Il paraît même que leur nombre égalait +leur célébrité, puisqu’on les transportait en quantité dans les divers +cantons de la Grèce[308]. Mais quelque grande qu’ait été la renommée des +chevaux de Cyrène, j’ai peine à croire qu’elle soit provenue plutôt de +la légéreté et de la grace de leurs proportions, que de leur force et de +leur adresse. La continuelle inégalité du terrain, les profondes +ravines, les escarpements abrupts de la partie la plus habitée +anciennemment de la Pentapole, me paraissent des conditions locales, +plus propres à dresser des chevaux forts et adroits que rapides et +sveltes. La passion des Arabes pour les chevaux est assez connue : c’est +là l’objet de leur luxe et de leur orgueil ; c’est aussi celui de tous +leurs soins. Or, il n’est pas vraisemblable que les peuplades à demi- +équestres qui habitent la moderne Cyrénaïque, eussent laissé dégénérer +en leurs mains une race de chevaux remarquables par leur vîtesse et la +grace de leurs formes, au point de pouvoir être comparés, de nos jours, +plutôt à des chèvres agiles et adroites qu’à d’élégants et rapides +coursiers[309]. De plus, ces caractères qui distinguent aujourd’hui les +chevaux de Barcah, et les font en ce sens apprécier dans toute la +Barbarie, existaient identiquement en eux dès le quatrième ou le +cinquième siècle de notre ère. On louait à ces époques les qualités des +chevaux de la Pentapole ; mais ces qualités consistaient à les rendre +également propres à la chasse, à la guerre, à traîner un char ; et si +les chevaux de la Grèce et de Rome surpassaient ceux de Cyrène par +l’embonpoint, ceux-ci surpassaient les autres par la force : tel est du +moins ce qu’en dit Synésius[310]. + +Dès la plus haute antiquité, les Libyens de la Cyrénaïque, et notamment +les Barcéens, firent un grand usage de chevaux. J’ai cité à ce sujet la +tradition d’Étienne de Bysance ; et l’on connaît l’interprétation que +plusieurs savants ont donnée à cette tradition. Ils ont supposé que les +chevaux, n’étant point indigènes en Grèce, y auraient été transportés de +l’Afrique par les Phéniciens, d’où serait dérivée la fable du présent +d’un cheval que Neptune fit à Athènes. Quoi qu’il en puisse être de ces +ingénieuses hypothèses, il me paraît certain que les Libyens littoraux +de même que les Cyrénéens, avant la domination de Rome en Afrique, se +servirent exclusivement de chevaux, et ne firent aucun usage de +chameaux, soit pour les travaux agricoles, soit pour le transport. Ce ne +fut que sous la période romaine que ce précieux animal fut introduit par +les Libyens, des provinces intérieures de l’Afrique, dans les champs de +la Pentapole cyrénaïque. Nous savons positivement que ceux-ci se +servaient de chameaux dans leurs courses dévastatrices[311] ; et l’on +peut ajouter que ces chameaux devaient être de cette espèce aux formes +déliées, connue sous le nom de dromadaires[312] ; ce qui me semble +d’autant plus probable que les _Touariks_, nomades qui habitent +l’intérieur de la Libye au sud de la Cyrénaïque, ne se servent +aujourd’hui que de dromadaires, réputés les plus sveltes et les plus +rapides de toute l’Afrique. + +Cette cause de la propagation du sobre habitant des sables, dans les +champs fertiles de la Libye septentrionale, est la seule explication que +je trouve de ces nombreux troupeaux de chameaux qui couvraient, du temps +de Synésius, la campagne de Cyrène[313], quoique les auteurs antérieurs +à l’évêque de Ptolémaïs n’aient jamais fait mention de ce quadrupède +parmi ceux de la Cyrénaïque. Quant aux mulets et aux ânes dont les +Cyrénéens faisaient aussi usage aux mêmes époques[314], leur utilité dut +les faire apprécier dans un pays montueux ; mais il est douteux que les +Cyrénéens des âges plus reculés s’en soient servis. + +Il n’en est pas de même des grands troupeaux de bœufs, de moutons et de +chèvres, principal objet de tout temps, des richesses des habitants de +cette partie de la Libye, Grecs et Romains, Libyens et Arabes. Le nombre +de bœufs dut être si considérable dans cette contrée dès la plus haute +antiquité, que les peaux en étaient employées dans le commerce, et +transportées à cet effet à l’étranger[315]. En outre, la femelle de cet +animal était en Égypte, comme on sait, le symbole de la déesse Isis ; et +cette allégorie religieuse sous laquelle la terre et ses productions +étaient adorées, se retrouve à Cyrène et dans les cantons environnants +consacrée par un usage qui avait le même but. Hérodote dit, en effet, +que les femmes de Cyrène et les Libyens voisins s’abstenaient de manger +de la chair de vache par respect pour la déesse Isis[316]. Le changement +même de gouvernement et de religion ne put détruire dans ce pays cette +tradition antique ; elle y existait et y était pratiquée à l’époque +chrétienne[317] ; et, chose plus surprenante, elle y existe encore de +nos jours, puisque les Arabes de Barcah s’abstiennent de boire le lait +de vache, tandis qu’ils font un grand usage de celui des autres +bestiaux. + +Le bétail à laine de la Cyrénaïque fut connu des Grecs, sans doute par +l’expédition des Argonautes, avant l’établissement de la colonie de +Théra sur le sol d’Afrique, témoin l’ordre qu’elle reçut de l’oracle de +Delphes, et les promesses réalisées qui en furent l’objet[318]. +Néanmoins, il est à présumer que les chèvres durent y être de tous temps +plus nombreuses que les moutons, d’autant plus qu’en ceci encore des +traditions antiques s’accordent avec le climat de cette contrée qui +n’est point le même, comme je l’ai indiqué plus haut, dans la région +boisée et dans les plaines méridionales. Remarquons d’abord que, selon +Diodore, tous les Libyens de la Cyrénaïque[319], et selon d’autres leurs +femmes seulement[320], s’habillaient de peaux de chèvres ; d’où il suit +incontestablement que les chèvres devaient former la majeure partie des +troupeaux de menu bétail de ces anciens nomades, ainsi qu’elles la +forment parmi ceux des modernes ; et ajoutons ensuite que le ciel de la +Libye est beaucoup plus favorable aux chèvres qu’aux moutons. Ces +derniers ne peuvent, en général, habiter la région boisée qu’en été +seulement ; en hiver les pasteurs arabes sont forcés de les conduire +dans les plaines du sud, qui, dépourvues de haute végétation, et +entrecoupées alors de vallées herbeuses, leur offrent des pâturages +abondants, sans les exposer aux violents orages qui règnent dans cette +saison auprès des terrasses maritimes, et qu’ils ne peuvent aisément +endurer. Les chèvres au contraire n’en souffrent nullement, et se +plaisent à grimper à leurs escarpements abrupts ; aussi s’y trouvent- +elles en nombre prodigieux dans toutes les saisons : tout porte à croire +qu’il en fut de même dans l’antiquité. + +Un autre animal domestique qui existait dans la campagne de Cyrène, et +qui en est exilé maintenant par les lois de Mahomet, nous offre une +observation curieuse sur l’hygiène des anciens Libyens ; on se doute +bien que je veux parler du porc. + +Cet animal, dans son état sauvage, se trouve dans toute la partie de la +Libye septentrionale occupée par les sables ; il semble donc que les +habitants indigènes de cette contrée auraient dû profiter de ce présent +que leur offrait la nature, pour subvenir à leur existence au milieu de +plaines arides. Néanmoins, les traditions les plus reculées rapportent +que les Libyens s’abstenaient de manger de la viande de cet animal +domestique ou sauvage, contrairement aux Cyrénéens qui en étaient +gourmands[321]. La même abstinence était observée par les habitants de +Barcé ; ce qui, soit dit en passant, confirme les conjectures que j’ai +émises ailleurs sur l’origine libyenne des Barcéens. De tous les usages +prescrits par le législateur arabe, il n’en est aucun sans doute de plus +conforme au climat chaud de l’Orient, que celui de s’abstenir de la +chair lourde et indigeste du porc, et il me paraît hors de doute que +c’est au pernicieux effet de cette nourriture qu’il faut attribuer la +sobriété des Libyens à ce sujet ; sobriété d’autant plus remarquable +qu’ils s’étudiaient la plupart à imiter les usages des Cyrénéens[322]. +Aussi on n’est pas surpris, d’après de telles précautions, qu’Hérodote +ait dit que de tous les peuples connus à son époque, aucun ne jouissait +d’une aussi forte santé que les Libyens[323]. + +Cependant, parmi les grands avantages dont la nature avait doué la +campagne de Cyrène, il s’y mêlait aussi quelques inconvénients, +accidentels, il est vrai, mais qui n’en étaient pas moins graves. Les +champs comme les bestiaux, et même les hommes, furent continuellement +exposés à des invasions pestilentielles de nuages de sauterelles. Les +Cyrénéens des premiers âges de la colonie cherchèrent à prévenir les +dangereux effets de la pullulation de cet insecte dans la Pentapole, par +une loi qui ordonnait aux habitants de détruire chaque année, sous peine +d’amende, la race de cet insecte dans les différentes phases de sa +génération et de son développement[324]. + +Ces précautions paraissent avoir eu d’heureux résultats pendant +l’Autonomie ; et ce ne fut que lorsqu’on les eut abandonnées par la +négligence des préteurs romains, que les sauterelles exercèrent de +cruels ravages dans la Cyrénaïque. L’histoire a principalement signalé +une de leurs effroyables invasions dans cette contrée, sous les +consulats de Plaute Hypsée et de Fulvius Flaccus. Ces insectes y +arrivèrent en si grand nombre de l’intérieur de l’Afrique, que poussés +par les vents dans la mer, et par la mer sur le rivage, ils +occasionèrent par leur corruption une épidémie qui fit périr huit mille +Cyrénéens et la majeure partie de leurs troupeaux[325]. Ces surprenantes +invasions se renouvelèrent dans le cinquième siècle ; et dans ces temps +désastreux, à ce fléau se joignirent les tremblements de terre, la +peste, les incendies, la guerre, qui désolèrent tour-à-tour l’infortunée +Pentapole[326]. + +Toutefois il suffisait de quelques intervalles de paix, et de +l’équilibre rétabli parmi les éléments, pour que la campagne de cette +belle partie de la Libye pût, même à ces époques, reprendre tout son +éclat, témoin les aimables couleurs dont nous la voyons parée dans les +tableaux que Synésius en a diverses fois tracés. Il est vrai qu’un +philosophe livré à un épicuréisme moral, et qui, malgré son titre +d’évêque, n’en était pas moins resté attaché aux idées platoniques, a dû +nécessairement un peu embellir des peintures qui avaient pour objet les +champs et les douces rêveries qu’ils inspirent. Écoutons-le ; il ne peut +rester froid à l’aspect de ces verdoyantes campagnes colorées du soleil +africain : il lui faut des comparaisons, il faut qu’il célèbre leurs +charmes au détriment des plus belles contrées. Qu’on lui vante, dit-il, +Chypre, Hymette, ou la Phénicie ; que chacun célèbre sa patrie ; selon +lui rien n’égale les champs de la Pentapole ; ils n’ont aucune +production qui ne soit préférable aux productions des autres pays. Est- +ce du vin que l’on parle ? Où le trouver plus léger qu’à Cyrène ? Est-ce +du miel ? celui d’Hymette ne saurait lui être comparé : nulle part le +miel n’est plus épais, l’huile plus douce, et le blé plus pesant. Qui +pourrait, ajoute-t-il ailleurs, voir d’un œil indifférent ces vertes +collines, ces gracieuses vallées de Cyrène ? Qui pourrait décrire ces +frais asiles, ces grottes délicieuses où l’on rève si agréablement sur +des lits de mousse ? Qui pourrait surtout assister sans émotion au +spectacle d’une belle matinée de la Pentapole, alors que les premiers +rayons du soleil raniment la terre, portent l’espérance dans le cœur de +l’homme, et inspirent la joie même aux animaux ; alors qu’on entend de +toutes parts le hennissement des chevaux, le bêlement des brebis et des +chèvres, et le murmure confus des abeilles qui se mettent en quête de +leur riche butin, et vont errer de fleurs en fleurs ? Non, il n’y a pas +de musique plus harmonieuse que celle produite par ces cris de la +nature ; il n’en est pas qui porte à l’ame une plus douce volupté ! + + * * * * * + + +[Note 296 : PIND. Pyth. IV, v. 14. PYTH. V, v. 94. HÉROD. l. IV, 158.] + +[Note 297 : STRABON, l. XVII, c. 3. PLINE, l. V, c. 5.] + +[Note 298 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4. Ed. Basileæ, per Henr. Petri, p. +84.] + +[Note 299 : Géogr. des Grecs et des Romains, t. II, p. 2, p. 105.] + +[Note 300 : THEOPHR. l. VI, c. 27 ; l. IV, c. 3.] + +[Note 301 : DIOD. Sicul. l. IV, c. 4.] + +[Note 302 : ARRIAN. de exped. Alex. c. 28.] + +[Note 303 : PLAUT. Rudens, act. III, sc. 4.] + +[Note 304 : PLINE, l. XV.] + +[Note 305 : SYNES. epist. 125.] + +[Note 306 : PLINE, l. XVII.] + +[Note 307 : CICÉRON, Harangue contre Rullus, au sujet des lois +agraires.] + +[Note 308 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.] + +[Note 309 : Malgré l’assertion du botaniste Tournefort, qui vante la +grace et la beauté des chevaux de Barcah (TOURNEF. Voyage du Levant, t. +I, p. 313).] + +[Note 310 : SYNES. Epist. 40.] + +[Note 311 : SYNES. Epist. 113, ed. Petav. p. 254.] + +[Note 312 : Je ferai remarquer, en faveur de mon opinion, que les +peuples nomades de l’antiquité se sont servis de dromadaires, même dans +les expéditions militaires régulières. Je n’ai qu’à rappeler ces Arabes +de l’armée de Xerxès, qui, au rapport d’Hérodote, étaient montés sur des +chameaux dont la vîtesse égalait celle des chevaux (HÉROD. l. VII, 86).] + +[Note 313 : SYNES. Epist. 129, p. 265.] + +[Note 314 : Id. Epist. 109, p. 252.] + +[Note 315 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 257.] + +[Note 316 : HÉROD. l. IV, 186.] + +[Note 317 : SYNES. Epist. 147, p. 257.] + +[Note 318 : HÉROD. l. IV, 155.] + +[Note 319 : DIOD. l. IV, c. 4.] + +[Note 320 : HÉROD. l. IV, 189.] + +[Note 321 : HÉROD. l. IV, 186.] + +[Note 322 : HÉROD. l. IV, 170.] + +[Note 323 : Id. ib. 187.] + +[Note 324 : PLINE, Hist. natur. l. XI, c. 29.] + +[Note 325 : JULIUS OBSEQUENS, de Prod. c. 90. OROSE, l. V, c. 11.] + +[Note 326 : SYNES. Epist. 58.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XVIII. + + Du _silphium_, et de quelques autres plantes de la Cyrénaïque connues + dans l’antiquité. + + +J’ai exposé les principales notions laissées par l’antiquité sur la +campagne de Cyrène, il me reste à parler de quelques plantes connues +dans l’histoire par l’utilité qu’elles ont offerte aux anciens habitants +de cette contrée : dans ce nombre il faut sans contredit mettre au +premier rang le _silphium_. + +L’imagination exerça une grande influence sur les croyances des âges +antiques. Non seulement elle se plaisait à entourer de ses fictions le +berceau des hommes célèbres ; elle répandait aussi du merveilleux sur +l’origine d’un bois, d’une colline, d’un jardin, et même d’une plante, +dont l’attrait ou l’utilité les accréditait parmi les hommes. C’est +ainsi que le _silphium_ de la Cyrénaïque, devenu célèbre par les +propriétés qu’on lui reconnut, ne put, dans les croyances populaires, +partager l’humble destinée des autres herbes des champs. Il lui fallut +créer une origine spontanée ; il fallut faire opérer en sa faveur un +miracle céleste : ce miracle fut une pluie de poix, et son époque fut +fixée à l’an quatre cent trente de Rome, sept ans avant la fondation de +Cyrène[327]. Loin d’adopter pour ce prétendu phénomène la solution +invraisemblable de l’abbé Belley[328], on se doute bien que sur ce +sujet, comme sur tant d’autres, on s’est servi de l’apparence pour la +convertir en réalité, et que le feuillage de notre plante doit percer +annuellement le sol dès l’arrivée des premières pluies ; mais de telles +explications ne peuvent être fondées que sur la confrontation des +notions laissées par l’antiquité sur le _silphium_, avec une plante +trouvée dans la Cyrénaïque, et qui en porte les caractères : je vais +donc chercher à établir cette confrontation, et je recourrai d’abord aux +anciens naturalistes. + +En réunissant divers passages de Théophraste sur cette plante, il en +résulte que sa racine était épaisse, charnue, vivace ; sa tige, de la +même forme que celle du fenouil ; ses feuilles ressemblaient à celles du +_selinum_ ; et ses graines étaient larges et ailées, à-peu-près comme +celles de la _phyllis_[329]. Pline diffère peu, à ce sujet, du +naturaliste grec, qu’il paraît même avoir copié, mais en donnant +quelques renseignements de plus. La racine du _silphium_ avait, dit-il, +une écorce noire, et plus d’une coudée de longueur : à l’endroit où elle +sortait hors de terre était une grosse tubérosité, qui incisée +produisait un suc laiteux. Ses graines étaient plates ; ses feuilles +tombaient tous les ans, dès que soufflait le vent du midi ; à cette +époque, ajoute-t-il, elles étaient de couleur d’or, métamorphose que +subissent un grand nombre de végétaux qui prennent, comme on le sait, +cette couleur en automne[330]. A ces renseignements il faut en joindre +un autre non moins important, et qui aide à leur explication : c’est +celui que nous fournissent les médailles de Cyrène. + +Sur plusieurs d’entre elles on voit, d’un côté, la tête de Jupiter Ammon +ou bien de Battus ; et de l’autre, la figure du _silphium_, que l’on +reconnaît au premier coup d’œil pour une ombellifère. Les feuilles +découpées et opposées, la large gaîne qui enchâsse les pédoncules, la +forme globuleuse des fleurs, et surtout de l’ombelle générale qui +couronne la tige, indiquent évidemment la famille de la plante décrite +par Théophraste, avant que la floraison ait atteint son épanouissement. +J’ajouterai que l’espèce de base sur laquelle porte la plante paraît +représenter la tubérosité de la racine mentionnée par Pline, et qui +n’est autre chose, sans doute, qu’un collet très-charnu. + +Telle était la plante elle-même ; voyons quelle fut sa localité. + +Selon Théophraste, le _silphium_ croissait principalement aux environs +du jardin des Hespérides[331] ; Scylax et Hérodote le placent très- +distinctement dans la région littorale de la Pentapole libyque, depuis +l’île Platée jusqu’à l’entrée de la grande Syrte[332] ; et Catulle, +auprès de Cyrène[333]. Cependant plusieurs autres auteurs paraissent, au +contraire, les uns, tels qu’Arrien et Pline, reléguer le _silphium_ sur +la lisière des terres fertiles[334] ; les autres, tels que Strabon et +Ptolémée, dans les parties centrales du désert au sud de la +Cyrénaïque[335]. Des savants ont trouvé un moyen fort simple de +concilier ces opinions contradictoires, en adoptant pour la Cyrénaïque +toute l’étendue que lui ont donnée quelques auteurs, c’est-à-dire, en y +comprenant la région ammonienne. Partant ensuite de ce principe, ils ont +cru approcher de la vérité, en supposant que le _silphium_ croissait +dans toute cette vaste contrée, et que par cette raison on l’avait placé +indifféremment au nord et au sud ; de là ils ont justifié l’épithète de +Cyrénaïque _silphifère_, de Libye _silphifère_, que l’on trouve +fréquemment chez les écrivains de l’antiquité. + +Malheureusement cette explication ne peut se concilier avec la nature du +sol qui n’est point le même, il s’en faut beaucoup, dans la Libye +septentrionale et méridionale. Il est de toute impossibilité que la +région qui s’étend au sud de Cyrène, formée de plaines de sable et +d’îles de terre salée, ait dans aucun temps produit une plante qui +offrît la moindre ressemblance avec le _silphium_, tel que les anciens +et leurs monuments le décrivent. Ainsi, renonçant pour mon compte à +expliquer une contradiction qui me paraît inexplicable, je me bornerai à +comparer mes observations avec celles des auteurs qui s’accordent avec +la géologie de cette contrée, et qui réunissent en leur faveur deux +considérations importantes : l’antériorité de l’époque où ils +écrivaient, et la compétence de leurs traditions en pareille matière. + +Depuis les sommités qui dominent l’ancienne Chersonèse cyrénaïque +jusqu’à la côte orientale de la Syrte, limites assignées par Scylax et +Hérodote au _silphium_, on trouve fréquemment dans la partie +septentrionale de cette région, et dans un espace qui s’étend tout au +plus, vers le sud, à huit ou dix lieues du rivage, une grande +ombellifère nommée par les Arabes _derias_, et dont voici les principaux +caractères : la racine fusiforme, charnue, très-longue, est de couleur +brune à sa surface ; la tige striée atteint deux ou trois pieds de +hauteur, et s’élève sur un collet épais, d’où jaillit, si on le casse, +un suc laiteux abondant, et blanc comme celui des euphorbes. Les +feuilles radicales sont nombreuses, luisantes, surcomposées ; les +caulinaires ont des lobes plus linéaires ; les graines, terminant en +petit paquet chaque ombellule, sont ovales, comprimées comme une +feuille, entourées d’une membrane transparente, et colorées d’un vernis +argenté. La fleur se développe en été ; je ne l’ai pas vue, mais selon +divers renseignements que j’ai recueillis, elle est de couleur jaune, +échancrée et très-ouverte. + +D’après cette analyse, on conviendra que cette ombellifère participe +également des genres _ferula_ et _laserpitium_ ; du premier, par la +grande hauteur de la tige, et la forme ovale des semences ; et du +second, par les membranes qui les accompagnent, et la forme échancrée et +très-ouverte des corolles. Autorisé par ces derniers caractères, j’ai +classé cette plante dans le genre _laserpitium_ ; mais, ne pouvant lui +trouver des détails absolument conformes à aucune des espèces de ce +genre, je me suis décidé à la nommer _laserpitium derias_. Est-il +nécessaire que j’insiste maintenant sur l’identité d’organisation +extérieure qui existe entre mon _laserpitium_ et le _silphium_ des +anciens ? On n’a qu’à comparer les analyses pour s’en convaincre ; je +passe donc à des identités non moins frappantes provenant de leurs +propriétés. + +Les naturalistes cités disent que le _silphium_ faisait endormir les +brebis, et éternuer les chèvres, et qu’en général il faisait mourir tout +à coup le bétail, ou bien qu’il le purgeait, et rendait sa chair +meilleure. Mon _laserpitium_ conserve encore l’une et l’autre +propriétés, en faisant remarquer toutefois que la première n’agit que +sur le bétail étranger à la Cyrénaïque. J’ai fait mention, dès mon +arrivée sur les montagnes de Barcah, des précautions que je fus obligé +de prendre, d’après les avis des Arabes, pour empêcher les chameaux de +ma caravane de manger le _derias_, qui à cette époque commençait à +couvrir le sol des touffes de son feuillage annuel. Ces précautions +étaient d’autant plus indispensables, que mes chameaux, originaires +d’Égypte, étaient en outre épuisés de fatigues ; car je sus bientôt par +l’expérience que les plus faibles succombaient les premiers. C’est ce +que Della-Cella d’ailleurs avait déja indiqué, en nous apprenant que les +chameaux qui portaient les bagages de l’armée du Bey s’empoisonnaient en +mangeant une ombellifère qui croît sur ces montagnes, et qu’une si +grande mortalité éclata parmi eux, que l’armée fut menacée de les perdre +tous. Cependant, grace aux prudents conseils de son habile médecin, le +Bey put en sauver une partie, en la faisant passer dans des pâturages où +l’on ne trouvait pas cette funeste plante. Il paraît en outre que sa +vertu excessivement purgative a une action plus violente encore +lorsqu’elle est sèche, que lorsqu’elle est verte, puisque quelques brins +de _derias_, mêlés par hasard parmi la paille que l’on donne aux +bestiaux, suffisent pour tuer le chameau le plus robuste, né sous un +autre ciel que celui de Barcah. + +Cette analogie de propriétés est frappante, il faut l’avouer ; mais de +toutes celles que possédait le _silphium_, c’est la seule que nous +puissions constater. Les plus précieuses, obtenues par le secours de +l’art, quoique germant infailliblement de nos jours avec la plante, y +germent infructueusement. Celles-ci dérivaient du suc que l’on obtenait +par incision de la tige et de la racine : on appelait le premier +_Thysias_, et le second _Caulias_ ; quelques auteurs ont même donné +indistinctement à l’un et à l’autre le nom de _Larmes de la Cyrénaïque_. + +Il paraît bien prouvé que celui de la racine était préférable à celui de +la tige, en ce qu’il se conservait plus long-temps. Pour empêcher qu’il +ne se corrompît, et surtout afin qu’il pût supporter le transport on y +mêlait de la farine ; invention que les Cyrénéens attribuaient à +Aristée[336], à ce propagateur des arts agricoles, que la fable a placé +au nombre de leurs ayeux. Cependant on conçoit qu’en attaquant la racine +d’une plante on s’exposait à la détruire ; aussi une loi avait prévu cet +inconvénient : elle fixait le temps et la manière de faire l’incision, +et la quantité de suc que l’on devait en tirer pour ne pas faire périr +la plante[337]. Si nous en croyons Pline, ce suc était une panacée +universelle propre à guérir toutes sortes de maladies, à désinfecter les +eaux corrompues et l’air mal-sain[338]. Quoiqu’il soit probable que ces +qualités aient été exagérées, cette exagération même explique la +célébrité du _silphium_, et la grande valeur qu’il eut dans l’antiquité. + +Non seulement les Cyrénéens, comme je l’ai dit autre part, consacrèrent +cette plante au plus vertueux de leurs rois, et la reproduisirent sur +leurs médailles ; mais il est certain que son nom passa en proverbe +comme symbole des richesses, et qu’elle fut le principal objet du +commerce des Cyrénéens, surtout avec Carthage et Athènes ; enfin qu’une +simple tige de _silphium_ fut estimée comme un présent qui n’était point +indigne des souverains et des dieux. On peut citer, entre autres preuves +déja exposées par le savant Thrige, le témoignage d’Hermippe dans +Athénée, d’après lequel le silphium était la plus précieuse marchandise +des Cyrénéens ; ce sycophante d’Aristophane qui affirme qu’il ne +changerait pas son genre de vie, lors même qu’on lui donnerait du +_silphium de Battus_ ; ces Ampéliotes[339], Libyens qui envoyèrent une +tige de _silphium_ au temple de Delphes, et un don semblable fait par +les Cyrénéens à l’empereur Néron. Enfin on peut juger du cas que les +Romains faisaient du _silphium_, et de la haute valeur qu’il eut dans le +commerce, puisqu’il fut enfermé dans le trésor public de Rome, et que +César, au commencement de la guerre civile, en retira mille et cinq +cents marcs d’argent ; aussi ne devons-nous pas être surpris que les +anciens aient appelé cette plante le trésor des Africains. +Indépendamment de l’observation positive de Théophraste, ces différents +passages historiques prouvent que, quoique une plante du même nom ait +existé dans d’autres contrées, telles que la Syrie, l’Arach, l’Arménie, +la Médie, au mont Parnasse, et sur les montagnes qui séparent l’Inde de +la Perse ; néanmoins le _silphium_ de la Cyrénaïque eut des qualités +beaucoup supérieures a celui de ces contrées, qualités qu’il pouvait +tenir du climat de la Libye, lors même que l’organisation des plantes +connues sous le même nom aurait été parfaitement semblable ; ce que je +ne saurais ni affirmer, ni contredire. Il paraît même que l’analogie la +plus marquante de notre _silphium_ avec celui de ces différents pays +consistait dans l’emploi que l’on faisait de l’un et de l’autre comme +comestible. A Cyrène on attendait que les feuilles fussent tombées pour +en manger la tige après l’avoir corrigée par le feu[340], usage que les +Grecs avaient pris des habitants indigènes[341] ; et l’on sait que dans +la Bactriane les soldats d’Alexandre, se trouvant dans une disette de +vivres, se nourrirent de _silphium_ abondant dans cette contrée[342]. + +Il me reste encore à dire un mot de la disparition successive du +_silphium_ des montagnes de la Cyrénaïque, objet qui a provoqué les +recherches d’une foule de savants, sans qu’ils lui aient trouvé une +solution satisfaisante. + +En suivant la série des traditions de l’antiquité à ce sujet, nous +voyons le _silphium_ recueilli avec soin, et très-abondant dans la +Cyrénaïque, tant que cet état fut autonome, et diminuer de plus en plus +depuis qu’il fut devenu province romaine. En effet, Plaute qui vivait +environ un siècle avant cet évènement, nous apprend que l’on faisait +encore de son temps d’abondantes récoltes de _silphium_[343]. Il +commença à devenir rare à l’époque de Strabon[344] ; on n’en trouvait +presque plus à celle de Pline[345] ; et enfin dans le cinquième siècle, +temps où vivait Synésius, on en conservait comme une rareté une plante +dans un jardin[346] ; et cependant on le retrouve fréquemment sur les +montagnes de Cyrène. + +L’histoire, si je ne me trompe, fournit des preuves suffisantes pour +expliquer ces contradictions. Strabon attribue la cause de la rareté du +_silphium_, de son temps, à une invasion de Barbares qui avaient cherché +à le détruire par l’extirpation même des racines ; Solin, en répétant ce +fait, ajoute que les Cyrénéens avaient contribué à détruire le +_silphium_, pour se délivrer des impôts énormes dont il était l’objet ; +et Pline, après avoir dit qu’il croissait dans les endroits âpres et +incultes, assigne pour cause de sa disparition ses qualités morbifiques +sur les troupeaux. Si l’on se rappelle maintenant ce que j’ai dit du +funeste effet de cette plante sur le bétail étranger à la Cyrénaïque, et +principalement sur les chameaux, on ne sera point surpris que les +Libyens qui se servaient, d’après Synésius, de cet animal pour leurs +incursions dans la Pentapole, aient cherché à détruire une herbe qui les +exposait à perdre peut-être plus par la mort de leurs montures, qu’à +gagner par leurs rapines. Si l’on ajoute à cette cause première les +dilapidations des gouverneurs romains, dont le _silphium_ était un des +principaux objets ; si l’on se rappelle la manière dont on tirait le suc +de la plante, manière tellement meurtrière pour elle que, dans +l’Autonomie même, la prudence avait dicté des lois pour veiller à sa +conservation ; en réunissant ces causes diverses, on ne sera +certainement pas surpris que le _silphium_, limité à la lisière +septentrionale de la Pentapole libyque, en butte à tant de vicissitudes, +contrariant tant d’intérêts, ait fini par disparaître peu à peu de cette +contrée, au point d’y en conserver une tige comme une rareté. Que si +nous le trouvons de nouveau abondant de nos jours, la cause en est plus +claire encore. La nature peut être, pendant quelque temps, contrariée +par les hommes ; elle cède à leurs efforts persévérants ; mais, dès que +ces efforts se ralentissent, elle ne tarde pas à reprendre ses droits. +Le _silphium_ fut déraciné par les Libyens étrangers, détruit par les +Cyrénéens malheureux ; mais les Libyens et les Cyrénéens ayant disparu +de ces montagnes, une plante qui y était indigène a dû peu à peu s’y +reproduire. Un ou deux individus isolés ont suffi pour opérer le +prodige ; les vents en ont dispersé les graines ailées dans les +solitudes ; et le _silphium de Battus_ a reparu de toutes parts dans sa +patrie. C’est ainsi que je l’ai vu couvrir encore de nos jours les +montagnes de la Libye : sa renommée ne s’étend plus chez les nations +lointaines ; on ne l’enferme plus dans les trésors, on ne l’offre plus +en présent aux rois et aux dieux. Singulière révolution des choses +humaines ! Après que plusieurs siècles de civilisation ont passé sur le +sol de Cyrène ; après que le plus beau présent que la nature y avait +fait aux hommes, détruit par eux, en avait disparu avec eux ; aussi +frais, aussi vigoureux que dans les âges antiques, le _silphium_, jeté +sur des tisons ardents, sert aujourd’hui de nourriture à quelques pâtres +désœuvrés, seul et même usage qu’en faisaient les Asbytes avant +l’arrivée des Grecs en Libye. + +D’autres plantes, quoique moins célèbres que le _silphium_, ont +néanmoins contribué à l’illustration des champs de la Cyrénaïque. + +Le _thyon_, appelé par les Latins _citrus_, était un arbre que les +anciens employaient à différents usages, à cause de l’incorruptibilité +de son bois, et du parfum qu’il répandait. Le tronc servait, je l’ai +déja dit, à la construction des temples ; rien n’était mieux madré que +la racine, et dont on fit de plus beaux ouvrages. C’est avec elle qu’on +faisait les tables vineuses consacrées aux fêtes de Bacchus ; car les +philologues ont prouvé que le nom de _Thyades_ donné aux Bacchantes +avait infailliblement rapport à ces tables de _thyon_, dont l’analogie +avec le culte de Bacchus est d’ailleurs constatée par Pline. Le _thyon_ +doit, en outre, sa plus grande célébrité au prince des poètes : tout le +monde se rappelle qu’Homère le place au nombre des bois odorants dont +Circé parfumait sa grotte. Il croissait indubitablement, d’après le +témoignage de Théophraste, dans la Cyrénaïque[347]. Parmi les arbres +qu’on y trouve maintenant, il n’en est aucun, comme l’a dit Della-Cella, +qui paraisse mieux convenir au _thyon_, soit par la grande hauteur et +les fortes dimensions du tronc, soit par le parfum qu’exhale son bois et +la beauté de la racine, que le genévrier de Phénicie dont j’ai si +souvent fait mention. On peut aussi faire remarquer, en faveur de cette +identité, et d’après une observation déja faite je crois autre part, +qu’Homère, joignant dans le même vers le cèdre et le melèse avec le +_thyon_, porte à présumer que ce dernier devait être également un +conifère. + +Si l’on parcourt au printemps ces forêts de _thyon_, qui du sommet des +montagnes de Cyrène s’étendent jusqu’aux vallées maritimes, on rencontre +fréquemment à leur pied une petite liliacée, qui jouit aussi par son +utilité de quelque illustration dans l’histoire agricole de la +Cyrénaïque ; c’est le safran. Quoique cette plante fût infiniment +répandue dans plusieurs autres contrées, et qu’à Cyrène elle eût une +couleur dont l’intensité s’approchait du noir[348] ; ce que le pollen +très-obscur de ses étamines peut confirmer de nos jours, néanmoins la +plupart des auteurs de l’antiquité s’accordent à louer la beauté du +safran de la Cyrénaïque. Les divers usages que l’on faisait de cette +plante expliquent sa renommée un peu éclipsée de nos jours. Non +seulement on le mêlait comme nous dans la préparation des mets, des +médicaments et des teintures ; mais on s’en servait aussi comme parfum ; +et préparé avec de l’huile on en obtenait une essence très-estimée chez +les Grecs et les Romains[349]. + +Toutefois cette essence ne pouvait être comparée à celle que l’on +faisait dans la Cyrénaïque avec les roses, et dont l’antiquité a vanté +la haute valeur, et assigné même l’époque de sa plus grande perfection, +qu’elle a attribuée à Bérénice, fille de Magas. Indépendamment des +usages d’une utilité réelle auxquels elle servait, employée tantôt comme +antiseptique, à arrêter le progrès des blessures et à empêcher la +putréfaction des cadavres ; et tantôt comme préservatif, à défendre les +meubles précieux contre les injures de l’air ; on ne doit pas être +surpris que les Cyrénéens aient apporté le plus grand soin à la +confection de l’essence de rose, puisqu’elle servait principalement à +parfumer les cheveux et le linge, et généralement tous les objets de +luxe[350]. + +On ne doit pas l’être davantage que la plus belle comme la plus suave +des fleurs ait eu dans cette riante Libye, dans ce _jardin de Vénus_, un +parfum et un éclat qu’elle n’avait point dans les autres contrées[351]. +Que si mon témoignage pouvait être utile en ceci, je répondrais que ces +belles roses libyques vantées par l’antiquité, quoique de nulle valeur +aux yeux des Arabes, font peut-être encore l’ornement des fraîches +vallées. Du moins j’en ai rencontré fréquemment deux espèces à corolle +blanche, qui m’ont paru s’accorder par leurs caractères à celles connues +des botanistes sous les noms de _Rosa silvestris_ et _spinosissima_ ; +n’osant toutefois affirmer que celles-ci, croissant spontanément parmi +les autres plantes, soient les mêmes qui, transplantées autrefois dans +les jardins, fournissaient l’essence dont je viens de parler. + +Les anciens auteurs font encore mention de deux plantes de la Cyrénaïque +qui acquirent quelque renommée ; ce sont le _sphagnos_ ou _bryon_ et le +_misy_. La première qu’ils ont dépeinte comme une mousse odorante qui +pendait aux arbres, ne me paraît pas facile à déterminer avec quelque +certitude, puisque, malgré le grand nombre de cryptogames qui couvrent +les forêts de la Cyrénaïque, il n’en est aucune dont l’odeur offre un +caractère remarquable. Quant à la seconde le _misy_, c’était, selon +Pline, une truffe d’un meilleur goût et d’un parfum plus agréable que +les autres. Il est certain que l’on rencontre souvent dans les parties +sablonneuses du littoral de la Libye une espèce de truffe de couleur +blanche. Les Arabes m’ont affirmé qu’il en existait en quantité aux +bords de la Syrte ; toutefois je ne répète qu’un oui-dire, et je ne +saurais par conséquent rien avancer de positif à ce sujet. + + * * * * * + + +[Note 327 : THEOPHR. de Causa plant. l. I, c. 5. PLINE, l. XIX, c. 3.] + +[Note 328 : Belley suppose que les graines du _silphium_, portées par +les vents de l’intérieur de l’Afrique au sol de Cyrène, y avaient germé +et occasioné cette tradition (Mémoires de l’Académie, t. XXXVI, p. 22).] + +[Note 329 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.] + +[Note 330 : PLINE, l. XIX, c. 3.] + +[Note 331 : _Loc. cit._] + +[Note 332 : SCYLAX, ed. Gronov. p. 108. HÉRODOTE, l. IV, 169.] + +[Note 333 : _Laserpiciferis jacet Cyrenis_ (Ode à Lesbie, v. 4).] + +[Note 334 : ARRIAN. de Exped. Alexand. l. III, c. 28. PLINE, l. V, c. +5.] + +[Note 335 : STRABON, l. II, c. 5 ; l. VII, c. 3. PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.] + +[Note 336 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 244.] + +[Note 337 : THEOPHR. Hist. plant. l. VI, c. 3.] + +[Note 338 : PLINE, l. XII, c. 23.] + +[Note 339 : Thrige pense que ces Ampéliotes, qui ne sont nommés, que je +sache, par aucun autre auteur de l’antiquité que par Aristophane, +habitaient quelque ville littorale de la Cyrénaïque (Historia Cyrenes, +p. 242).] + +[Note 340 : PLINE, l. XIX, c. 3.] + +[Note 341 : SOLIN. Polyhst. c. 14.] + +[Note 342 : ÆLIAN. Varior. Hist. l. XII, 37.] + +[Note 343 : PLAUTE, Rudens, act. III sc. 2, v. 15, 16.] + +[Note 344 : STRABON, l. XVII, c. 3.] + +[Note 345 : PLINE, l. XVIII, c. 3.] + +[Note 346 : SYNES. Epist. 106.] + +[Note 347 : THEOPHR. Hist. plant. l. I, c. 16 ; l. V, c. 5. Ce +naturaliste ajoute que le _thyon_ croissait aussi aux environs d’Ammon ; +et cette version a été adoptée par tous les traducteurs. Il y a, ce me +semble, erreur, ou dans le texte grec de ce passage, ou dans les +traditions qui l’ont dicté : le terrain salé de l’Oasis d’Ammon et de +celles qui l’avoisinent, très-propre aux tamarix et aux palmiers, dont +il est couvert, ne me paraît pas susceptible d’avoir produit, dans aucun +temps, un arbre au bois odorant, et probablement un conifère, tel que +doit être le _thyon_, en supposant même que ce ne soit pas le genévrier +de Phénicie.] + +[Note 348 : PLINE, l. XXI, c. 6.] + +[Note 349 : THRIGE, Hist. Cyren. p. 252, 253.] + +[Note 350 : Id. ibid. p. 254, n. 35.] + +[Note 351 : ATHEN. l. XV, c. 29.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XIX. + + Des relations commerciales des Cyrénéens. + + +Après avoir exposé le plus succinctement qu’il m’a été possible l’état +physique de la Cyrénaïque, tant par mes observations locales que par les +documents de l’antiquité, il convient de jeter un coup d’œil sur ceux de +ses habitants qui de la Grèce introduisirent la civilisation dans cette +région de l’Afrique. + +Il paraît que dans la haute antiquité, quoique la navigation peu hardie +n’osât encore franchir l’immensité des mers, elle n’en était pas moins +active sur les côtes, et qu’elle fournissait un nombre infini de pirates +qui les infestaient. C’est ce que la position des principales villes, +dans ces époques reculées, à quelque distance des bords de la mer, +semble prouver ; et sans sortir mal à propos de mon sujet, c’est ce que +l’on peut affirmer relativement à Cyrène, d’après les éloges qu’Isocrate +donne aux Cyrénéens, pour avoir eu la prudence de construire leur ville +dans un lieu qui la mettait hors de la portée des invasions des +ennemis[352]. + +La même observation peut servir à expliquer la position méditerranée des +villes de _Barce_, de _Naustathmus_ et d’_Aphrodisias_, situées chacune +sur le sommet de la montagne, vis-à-vis des ports naturels que formait +le rivage auprès d’elles. D’autres villes de la Cyrénaïque furent +construites, il est vrai, immédiatement sur la cote ; mais ces villes +postérieures à Cyrène, furent entourées chacune d’enceintes fortifiées. +D’ailleurs, l’étendue de la plaine qui séparait le meilleur port de ce +littoral de la région élevée, occasiona la fondation de Bérénice. Quant +à Apollonie et à Ptolémaïs, d’abord simples ports de villes +méditerranées, elles ne durent la leur, l’une qu’au développement du +commerce, et l’autre qu’au changement de dynastie, et ne devinrent +apparemment villes considérables que lorsque la Pentapole plus puissante +put repousser les pirates qui venaient infester ses côtes. + +Ces idées me conduisent naturellement à établir que les Cyrénéens, +durant les deux périodes successives de la splendeur de leur colonie, +pendant qu’ils furent gouvernés par leurs propres rois, et qu’ils se +gouvernèrent eux-mêmes en république, n’eurent rien à redouter des +habitants indigènes qu’ils parvinrent au contraire à faire retirer pour +la plupart vers la partie méridionale de la contrée. Mais, dès qu’ils +furent tombés au pouvoir de Rome, soit par la négligence des préteurs, +soit par la faiblesse qui suit ordinairement la perte de la liberté, ce +ne fut plus les invasions maritimes qu’ils eurent davantage à craindre ; +ils se virent contraints de chercher à se maintenir sur le territoire +même où ils avaient précédemment triomphé. La civilisation dut alors se +replier sur elle-même ; elle dut s’entourer de remparts : les plaines +lui devinrent funestes ; il lui fallut de profonds ravins, des +escarpements abrupts pour se garder, des châteaux pour se défendre. Ce +fut alors que les Libyens, auparavant dépouillés, devinrent à leur tour +spoliateurs : ils attaquèrent les Cyrénéens dans les enceintes mêmes de +leurs villes, portèrent le fer et le feu dans les campagnes, en +enlevèrent les récoltes et les troupeaux, et finirent par humilier à un +tel point les usurpateurs du sol de leurs ayeux, que les misérables +Cyrénéens, à leur approche, s’enfuyaient comme des troupeaux dans des +chapelles fortifiées, et n’opposaient d’autres armes à leurs attaques +que des larmes et de timides prières. + +Indépendamment des preuves historiques qui attestent chez les Cyrénéens +ces deux phases générales de splendeur et de décadence, de force et de +faiblesse, les ruines elles-mêmes nous en ont offert de plus +irrécusables encore. Tous les châteaux situés dans l’intérieur des +terres portent sans exception le caractère romain, et les deux seuls +construits en des temps antérieurs, ceux de _Lemschidi_ et de _Lemlez_ +qui dominent le golfe _Nausthamus_, furent infailliblement destinés par +leur position à défendre cette importante partie du littoral contre les +invasions maritimes. + +Ce n’est, en conséquence, que pendant les deux premières périodes de la +colonie de Théra, que les Cyrénéens durent conserver le type de leur +origine primitive, et présenter dans leur organisation politique ce +caractère grandiose qui se dessine à nos yeux sous des traits d’autant +plus majestueux, qu’ils appartiennent à ces temps reculés que nous +apercevons bien plus par l’imagination que par la réalité. Quelque +intéressant qu’il pourrait être d’examiner par des rapprochements +historiques le développement de ces deux phases brillantes, de voir +progressivement cet arbrisseau de l’Attique transplanté en Libye, +germer, croître, et se couvrir de fleurs et de fruits, néanmoins le plan +que j’ai suivi dans cet écrit ne me permet pas, sans former une trop +grande disparate, de m’étendre pour le moment sur ce sujet. Je dois donc +me contenter de donner, d’après des indications locales, une idée +succincte des relations commerciales des Cyrénéens : ce sera respecter, +comme je l’ai fait jusqu’à présent, le titre de ce livre ; ce sera ne +point dépasser mal à propos les limites d’un voyage. + +La position méditerranée de Cyrène indique, à elle seule, que +l’agriculture dut être le premier objet des occupations de ses +habitants : ce ne fut donc que lorsqu’ils se trouvèrent surchargés des +biens que le sol leur offrait en profusion, qu’ils cherchèrent à les +répandre au-dehors, et à les échanger contre des objets de luxe. + +Ce développement de la prospérité sociale de la colonie de Théra ne fut +pas tardif. Un demi-siècle s’était à peine écoulé depuis la fondation de +Cyrène, que les richesses conventionnelles des Cyrénéens étaient très- +considérables. C’est ce que l’on doit inférer du mécontentement du +conquérant de l’Égypte, de Cambyse, qui se plaignit de la parcimonie des +présents des Cyrénéens, montant toutefois à cinq cents mines d’argent, +tandis qu’il reçut favorablement ceux beaucoup plus faibles des nations +voisines[353]. Mais deux siècles après cette époque, les richesses des +Cyrénéens avaient pris un accroissement bien autrement rapide, puisque +le plus pauvre d’entre eux possédait des anneaux de la valeur de dix +mines, et dont le travail était admirable[354]. + +On ne peut douter que ce ne soit de l’intérieur de l’Afrique que les +Cyrénéens aient retiré les matériaux précieux, tels que l’or, l’argent +et pierreries pour confectionner ces bijoux et les ouvrages +numismatiques dans lesquels ils n’excellaient pas moins[355] : ce dont +nous sommes d’ailleurs convaincus par les monuments parvenus jusqu’à +nous. La position des Oasis d’Ammon et d’Augilles leur offrait des +stations commodes pour ce commerce ; et les relations que les Cyrénéens +eurent avec la première de ces Oasis, sont aussi irrécusables qu’elles +semblent avoir été bien suivies de tout temps. Les colonnes votives +ornées de dauphins que l’on rencontrait sur la route qui conduisait de +Cyrène à Ammon, la similitude architectonique que l’on trouve entre les +monuments de l’une et l’autre contrée, et le voyage des Cyrénéens qui +servirent à Alexandre de guides et d’introducteurs, pour visiter le +temple du dieu de la Libye, indiquent en effet que ces relations furent +établies long-temps avant le règne du héros macédonien, puisqu’à cette +époque les Cyrénéens paraissent déja avoir été les maîtres de cette +Oasis. D’un autre côté, on sait que plus tard les Ptolémées s’en +déclarèrent les protecteurs ; que sous les Romains elle fit partie du +nome libyque, et qu’elle dépendait encore de ce nome à l’époque de +Justinien. L’étendue de cette Oasis, la bonté de ses eaux thermales, la +fertilité de son territoire, et, répétons-le, son heureuse situation +commerciale au centre de la Libye, expliquent ce continuel intérêt +qu’elle inspira aux peuples civilisés qui occupaient le littoral ; il en +serait infailliblement de même de nos jours, si la civilisation +retournait dans des régions qu’elle a trop long-temps délaissées. + +Quant à l’Oasis d’Augilles, privée de la plupart des avantages de la +première, elle ne dut servir en tout temps que de simple station aux +caravanes. Plus rapprochée de Cyrène que celle d’Ammon, elle offrait aux +Cyrénéens un point de communication directe avec le pays des Garamantes, +communication qui semble avoir eu quelque activité a cause des grenats +que l’on tirait du mont Atlas[356], et surtout à cause de ce grand +commerce de peaux de bœufs et de chèvres qui existait autrefois[357], +comme il existe encore aujourd’hui, entre les habitants du Phazan et +ceux de la Cyrénaïque. + +_Charax_, située sur les bords de la grande Syrte, était l’entrepôt du +commerce de Cyrène avec Carthage : le _silphium_ en fut le principal +objet[358]. Il est plus que probable que Cyrène dut avoir aussi des +relations commerciales très-actives avec l’Égypte, soit par _Parætonium_ +avec Alexandrie, soit par Ammon avec la Thébaïde : toutefois les +renseignements de l’antiquité manquent totalement à ce sujet. Il me +parait tout au plus permis d’affirmer que l’on transportait de Cyrène en +Égypte le _sel d’Ammon_, que l’on trouvait, comme on le trouve +fréquemment aujourd’hui, enfoui dans les sables de l’intérieur de la +Libye. Ce sel, aussi agréable à la vue qu’au goût, dit Synésius, et +l’expérience me permet de confirmer encore en ceci les traditions de +l’évêque philosophe, était très-estimé à cause de sa pureté[359] ; on en +faisait un grand usage en médecine, et on l’employait dans les +sacrifices[360]. On peut ajouter que les Cyrénéens allaient chercher à +_Parætonium_ une craie blanche qu’on y fabriquait, et qui par cette +raison portait le nom de cette ville. C’était une sorte de combinaison +de l’écume de mer consolidée avec du limon, susceptible de prendre un +grand poli, et précieuse pour les constructions à cause de sa +ténacité[361]. Si je ne me trompe, c’est au ciment _Parætonium_ que la +majeure partie des citernes antiques de la Marmarique doivent leur +conservation. + +Le commerce maritime des Cyrénéens, outre le _silphium_, les chevaux et +les peaux de bœufs et de chèvres, consista principalement dans +l’exportation du vin et de l’huile. Hérodote et Diodore louent la bonté +du vin de Cyrène que l’on transportait en Sicile et dans les diverses +parties de la Grèce ; et l’on sait par Strabon que les Carthaginois +venaient échanger sur les frontières de la Cyrénaïque leurs marchandises +contre son vin. On peut en dire autant de l’huile dont la qualité a été +louée par des écrivains différents, et à des époques bien éloignées +entre elles ; et le grand nombre de forêts d’oliviers que l’on rencontre +dans cette contrée, portent à croire que cette production du sol de +Cyrène ne dut pas faiblement contribuer à l’accroissement des richesses +de ses habitants. + +En résumé, les Cyrénéens paraissent avoir eu des relations commerciales +ou politiques avec les divers peuples qui entouraient le bassin de la +méditerranée, et principalement avec les autres colonies grecques ; ce +que l’on peut inférer de l’homonymie qui existe entre les noms de villes +et de peuplades de ces différents pays. + +Quant aux relations bien plus essentielles qu’ils étaient naturellement +à portée d’établir avec les habitants indigènes, on peut avancer que les +Cyrénéens, considérés comme peuple, ne s’allièrent dans aucun temps avec +eux, qu’ils les traitèrent toujours de Barbares, et que ceux-ci, par +résultat, vécurent indépendants des maîtres de la Pentapole, sans leur +payer le moindre tribut. Les témoignages de l’histoire prouvent la +première assertion, et la position retranchée des campements libyens +dans la partie méridionale de la contrée prouve la seconde. Cette +excessive réserve des Grecs conserva la pureté de leur sang européen, et +leur valut l’épithète de _blancs Cyrénéens_[362] ; mais c’est là tout +l’avantage qu’ils en retirèrent : avantage qui ne saurait, il faut +l’avouer, compenser la série de fautes politiques qu’il occasiona, et +que les Carthaginois plus sages s’étaient bien gardés de commettre. Si +l’on examine, à cet égard, les intentions qui guidèrent ces deux peuples +dans l’établissement de leur colonie respective aux rivages de +l’Afrique, si l’on réfléchit aux mesures qu’ils prirent chacun pour sa +stabilité et pour son développement, on les trouvera diamétralement +opposées, et l’on sera forcé de reconnaître que les effets si contraires +qu’elles eurent étaient dignes de répondre à des causes si différentes. + +Les Cyrénéens, au lieu d’imiter les Carthaginois, au lieu de se +concilier d’abord l’affection des indigènes en leur payant un tribut, +pour les rendre ensuite eux-mêmes volontairement tributaires, envahirent +leur territoire, puis ils les en chassèrent ; au lieu de provoquer des +alliances avec les Libyens, et prendre ainsi racine sur un sol étranger, +il les méprisèrent, en les croyant indignes de leur sang ; enfin, pour +dernière et plus grande faute, au lieu de les incorporer comme les +Carthaginois dans leurs armées, et de les employer à cultiver leurs +champs, ils vécurent séparés d’eux, et presque toujours en hostilité : +accumulation de négligences, ou pour mieux dire, défaut total de +politique, qui fut peut-être la cause de l’instabilité du gouvernement +de Cyrène même dans ses phases les plus brillantes, et qui occasiona +certainement plus tard ces fréquentes invasions des Libyens dans les +murs des cités de la Pentapole, et leur déplorable saccage. + +Telles sont les notions que j’ai pu retirer de mes promenades dans les +champs abandonnés de la célèbre Cyrénaïque, et les observations que mes +faibles lumières m’ont permis d’émettre sur l’histoire et la géographie +ancienne de cette intéressante contrée[363]. L’histoire de Cyrène ne +devait pas être l’objet spécial de ce livre ; mais j’ai cru utile d’en +exposer les traits les plus saillants dans une courte Introduction, afin +de rappeler en peu de mots ce que l’on ne trouve qu’épars parmi beaucoup +d’ouvrages. Il n’en était pas de même de la géographie ancienne de la +Cyrénaïque. Mannert a manqué d’observations locales ; Ritter n’a fait à +ce sujet que traduire la relation de Della-Cella ; et cette relation est +assurément plus archéologique que géographique. C’est donc vers cette +branche de la science que j’ai dû principalement diriger mes recherches +dans les traditions de l’antiquité ; elle me promettait des +rapprochements intéressants à confronter, des points réellement neufs à +établir ou du moins à proposer : c’est aussi ce que j’ai assayé de +faire. Puissent les juges de ces sortes de travaux me prouver par leur +critique que je n’ai pas tout-à-fait perdu mon temps ! + +Ce qui me reste à dire sur ce voyage n’offre qu’un bien faible intérêt ; +mais il accomplira la tâche que je me suis imposée pour le moment. Je +vais donc parler des Oasis, voisines de la grande Syrte. + + +[Note 352 : ISOCRAT. in Orat. ad. Philipp.] + +[Note 353 : HÉROD. l. III, 13.] + +[Note 354 : EUPOLE, dans Élien., l. XII, 30.] + +[Note 355 : POLLUX, l. IX, c. 6.] + +[Note 356 : STRABON, l. XVII, c. 3 ; trad. franç. p. 479, n. 6.] + +[Note 357 : THRIGE, Hist. Cyren., p. 257.] + +[Note 358 : STRAB. l. XVII, c. 3.] + +[Note 359 : SYNES. epist. 147.] + +[Note 360 : ARRIAN. de exped. Alex. l. III, c. 4.] + +[Note 361 : PLINE, l. XXXV, c. 6.] + +[Note 362 : L’épithète de _blancs_, que Stratonicus le Rhodien donne aux +Cyrénéens, me paraît convenir incontestablement à la couleur de la race +grecque comparée à la libyenne, et ne saurait être interprétée, ce me +semble, comme l’a fait Causabon, qui l’a attribuée à la mélodie de la +musique des Cyrénéens (CAUSAB. animadv. in Athen. l. III, c. 21, p. 198, +199).] + +[Note 363 : A ce sujet, je répéterai ici avec plus d’exactitude ce que +j’ai dit ailleurs un peu vaguement : Je dois à l’obligeance du profond +philologue M. Letronne l’explication verbale, et d’après le texte grec, +de quelques passages obscurs des auteurs de l’antiquité, dont je n’ai +consulté ordinairement que les traductions latines ; et à mon savant et +respectable confrère M. Eyriès, l’avantage d’avoir pu profiter de +plusieurs ouvrages en langue allemande que je ne connais pas.] + + + + + * * * * * + + CHAPITRE XX. + + Voyage à Audjelah. + + + § I. + + _Grande Syrte._ + + +La ville de Bérénice, je le répète, a presque totalement disparu sous la +moderne Ben-Ghazi, et, d’après les faibles indices qui en restent, on ne +peut se faire une idée exacte de son ancienne étendue. Quant au port qui +occasionna la fondation des deux villes ancienne et moderne, il est un +peu rétréci par l’envahissement des sables, sans être pour cela moins +sûr. Il présente encore une belle rade abritée par deux promontoires, +dont le méridional est plat et couvert de palmiers, et le septentrional +plus élevé, correspond au _Pseudopenias_ de Strabon : un gros rocher que +l’on aperçoit dans la mer à quelque distance de ce dernier promontoire, +m’a paru être la petite île basse et noire servant dans l’antiquité à +abriter les bateaux, ainsi que le rapporte le Périple anonyme[364]. + +Puisque je ne retrouve que de rares et insignifiants vestiges de +l’ancienne Bérénice, m’arrêterai-je long-temps dans les murs de la ville +moderne ? Dénombrerai-je ses maisons plates et bâties sur le sable ; ses +habitants, Juifs, Mograbins et Arabes ? Parlerai-je de son commerce de +bestiaux, de miel et de laine ? Ferai-je la description des jardins de +la ville, de ces petits champs dans le sable, dont le pourpier et le +poivre-long font ordinairement les honneurs, et qu’ombragent quelques +palmiers aux maigres panaches battus par les vents ? Ou bien renonçant à +ces vétilles, d’ailleurs à la connaissance d’une foule d’Européens qui +visitent Ben-Ghazi, peindrai-je le souverain de la moderne Cyrénaïque, +entouré de sa cour d’Arabes déserteurs, et tenant nonchalamment son +divan dans une masure délabrée, décorée du nom de château ? A ce sujet, +déroulerai-je la liste de ces seigneurs féodaux par la forme, et simples +fermiers par le fait, qui, en vertu de pouvoirs accordés par le pacha +Yousouf, viennent s’installer durant trois années consécutives à +l’extrémité de la province de Barcah, et, n’osant pénétrer eux-mêmes +dans ses forêts, y envoient de temps à autre des émissaires, pour +retirer ou pour essayer de retirer de leurs hôtes le tribut annuel, dont +la totalité ne doit pas s’élever à moins de cent soixante mille piastres +d’Espagne ? + +Mais à ces divers propos, il me semble entendre mon lecteur, justement +fatigué de mes prolixes récits, se récrier et me dire qu’il est temps +d’y mettre un terme. Tel est aussi mon dessein. Pour en atteindre plutôt +le but, je me hâte de quitter Ben-Ghazi, ne pouvant toutefois me +dispenser de prévenir les personnes curieuses d’aller visiter +l’intéressante Cyrénaïque, qu’elles trouveront dans cette ville auprès +de M. Rossoni, et à Tripoli auprès de M. Vattier de Bourville, des +fonctionnaires dont le zèle cosmopolite pour les sciences, et +l’obligeance pour ceux qui les cultivent, ajouteront de nouveaux charmes +à leur pélerinage aux champs classiques de Cyrène. Cela dit, je plie ma +tente, et me dirigeant au Sud vers le désert des Syrtes, je vais résumer +en peu de mots ce qui me reste à dire sur mon excursion en Libye. + +C’est apparemment aux bas-fonds qui avoisinent la côte de la grande +Syrte, qu’il faut attribuer les traditions de l’antiquité sur les grands +dangers que recélait ce golfe ; car de nombreuses observations ont +prouvé de nos jours qu’il est généralement dépourvu d’écueils et presque +partout navigable. La côte orientale est celle qui paraît avoir été de +tous temps la plus inhospitalière : témoin les expressions dont se sert +à ce sujet le Périple anonyme[365], et celles non moins caractéristiques +de Méla qui la désigne par _importuoso littore pertinax_. Aussi ne doit- +on pas être surpris que malgré la bonne qualité du sol et les belles +prairies qui bordent toute cette partie de la côte, depuis Bérénice +jusqu’aux deux tiers de distance du fond du golfe, les Cyrénéens n’y +aient élevé aucune ville d’une grande importance. Il est même à +remarquer, pour complément de ce fait, que _Borium_, la seule ville de +ce canton qui ait acquis quelque illustration dans l’histoire de la +Cyrénaïque, soit d’abord comme asile de la secte hébraïque dont elle +renfermait un temple célèbre, soit, plus tard, comme boulevart de +l’empire romain à Cyrène, loin d’avoir été élevée sur la côte, fut +construite au contraire, d’après Procope, dans un étroit vallon[366], au +pied du plateau cyrénéen, et vis-à-vis probablement du promontoire du +même nom[367], qui en est distant de cinq ou six lieues. Des ruines +surnommées par les Arabes _Massakhit_, comme celles d’Aphrodisias, sont +indiquées à peu près dans cette localité ; quelque autre Européen pourra +peut-être vérifier ce renseignement que je n’ai pu vérifier moi-même, et +qui assurément n’est pas dépourvu d’intérêt. + +Quant aux autres bourgs et villages que les divers géographes de +l’antiquité placent sur ce littoral, il n’en est aucun, je le répète, +qui ait eu quelque importance commerciale ou politique : Ils nomment +successivement depuis le promontoire _Borion_ ou _Boreum_, _Diachersis_, +_Mastoras_, _Heracleum_ ou la tour d’Hercule, _Drepanum_, simple +promontoire selon les uns[368], et ville selon d’autres[369], enfin +_Serapeum_, _Diaroas_ et _Apis_ qu’un observateur moderne a reconnu +comme limite méridionale de la navigation le long de la côte orientale +de la Syrte. Je ne parle point de _Charax_ situé au fond du golfe, ni +des autels des Philènes dont les vents ont depuis bien des siècles +dispersé les témoignages mobiles. + +Mais par contraste, si ce canton n’attira que faiblement l’attention des +Cyrénéens, on peut avancer que, si ce n’est à l’époque des Ommiades, du +moins à celle des Fathimites, il fut préféré par les Sarrasins à la +région montueuse. Les nombreux débris de bourgs et de villages +appartenant à cette période qu’on rencontre dans toute l’étendue de ce +littoral jusqu’aux étangs de _Berss_, dont j’ai parlé, et les traditions +bien plus concluantes des historiens orientaux, en sont des preuves +assez fortes. Les belles prairies qui forment au printemps, de cette +côte spacieuse, une immense plaine fleurie, convenaient-elles mieux aux +mœurs chevaleresques et aux habitudes primitives des nouveaux +possesseurs de cette contrée, que les montagnes voisines ? c’est ce +qu’on ne saurait affirmer. Il n’en est pas moins certain que ce canton +devint, dans le sixième siècle de l’Hégire, le siége de l’empire de +Barcah ; et tandis que les villes de l’ancienne Pentapole tombaient en +ruines, que Barcé réédifiée par les Ommiades n’était plus elle-même +qu’une petite bourgade, les villes de _Ladjedabiah_ et de _Sort_ +florissaient aux bords de la Syrte, et étaient, au rapport d’Edrisi, les +plus considérables du troisième climat[370], c’est-à-dire, de tout ce +pays qui comprenait dans son vaste circuit la Marmarique et la +Cyrénaïque. On trouve les ruines de la première de ces villes à treize +lieues du cap _Carcora_, à trois des bords de la mer, et dans cette +partie de la plaine qui sert de confins aux terres fertiles. Si l’on en +juge par l’étendue qu’elles occupent, et les beaux débris qu’on y +aperçoit, ce devait être en effet une ville assez considérable. Les +mieux conservés de ces débris sont deux châteaux, dont un se fait +remarquer par ses grandes dimensions, par les pierres colossales de ses +assises et l’élégance moresque de l’ensemble de l’édifice[371]. Sur +plusieurs voûtes en fer à cheval qui le décorent, on voit des +inscriptions cufiques en grandes lettres très-frustes, dont un profond +orientaliste pourrait tirer peut-être quelques lumières pour l’histoire +obscure de Barcah. + +Il n’est pas superflu d’ajouter que dans les assises de ces deux +édifices, comme dans un grand nombre de ceux que nous avons rencontrés +dans la Pentapole, on remarque plusieurs fragments d’inscriptions +grecques tronquées et renversées. Cet indice, qui sert de nouvelle +preuve au système de réédification adopté par tous les peuples qui ont +successivement occupé cette contrée, peut servir aussi à retrouver dans +ce lieu la situation de l’ancien _Serapeum_, éloigné, d’après l’Anonyme, +de trois cent vingt stades de _Chersis_. _Ladjedabiah_ est à treize +lieues du cap _Carcora_, ce qui correspond exactement à la distance +citée ; et _Carcora_ paraît convenir à la situation de _Chersis_ auprès +duquel était un port, à cause du mouillage qui existe auprès de ce cap, +le seul ou du moins le meilleur de toute la côte orientale de la Syrte. +De plus, en continuant à suivre les indications du même stadiasme, on +pourrait aussi reconnaître, mais non sans un peu d’imagination, la tour +d’Hercule située à cent stades au nord de _Serapeum_, dans une +construction informe que l’on rencontre à peu près à cette distance sur +une pointe rocailleuse qui serait par conséquent le promontoire +_Drepanum_ décrit par le stadiasme[372]. Cette construction, demeure +actuelle d’un obscur Mourabout, repose sur des fondements antiques ; et +ses murs, malgré le profane mélange des blocs qui les composent, +semblent trahir par leur grande vétusté une antique et vénérable +origine. + +Quant à la seconde ville, celle de _Sort_, qu’Aboulféda place à deux +cent trente milles de Tripoli, et Edrisi à deux cents pas des bords de +la mer ; je ne puis rien dire à son sujet, puisque je n’ai pas visité +cette partie de la côte. Toutefois, si l’on en croit les récits des +Arabes du canton, des ruines non moins considérables que celles de +_Ladjedabiah_, et portant encore le nom remarquable de _Sort_, qui +n’est, comme on s’en aperçoit, qu’une altération de celui de Syrte, se +trouveraient au fond du golfe. Cette ville aurait-elle remplacé +l’ancienne _Charax_, ainsi que _Ladjedabiah_ paraît avoir remplacé +l’ancien _Serapeum_ ? C’est ce qu’un Européen plus persévérant que moi +se plaira peut-être à vérifier. + +Au sud de _Ladjedabiah_, le sol continue pendant quelque temps encore à +être labourable, et présente çà et là de petits champs cultivés ; puis +le voisinage de la région des sables s’annonce par leur empiétement sur +les terres ; enfin à deux lieues de distance, terre et végétation +disparaissent tout-à-fait, et l’on entre dans le désert des Syrtes, +désert affreux s’il en est ! + +Sans doute que des traditions antiques et une imagination prévenue +influent sur l’effet que produisent sur nous les objets physiques : les +noms des Syrtes fabuleuses et de leurs innombrables reptiles, les +tourments qu’y éprouva le vertueux Caton et sa stoïque persévérance, +sont propres, il faut l’avouer, à préparer l’esprit du voyageur au +tableau qui se déroule devant lui et à en augmenter l’horreur. +Néanmoins, quelque indifférent que l’on puisse être au pouvoir des +souvenirs, je doute qu’un Européen aventuré pendant la chaude saison +dans ces immenses solitudes pour s’avancer dans les terres, quoique +familiarisé avec le sol de Libye, n’en éprouve pas une impression +pénible. Il tourne le dos à l’Europe, et son horizon se déroule à ses +yeux en plaine mobile et sans bornes : Là, nulle végétation, quelque +grêle et grisâtre qu’elle soit, ne fait hâter le pas du chameau, et +n’interrompt la monotonie de sa marche ; nulle colline, quelque aride et +calcinée qu’elle soit, ne coupe la nudité du désert et ne suggère au +voyageur de vagues rêveries par ses formes fantastiques ; nul palmier +solitaire, agitant au loin sa cime au gré des vents, ne provoque les +chants de l’arabe par l’annonce de la source hospitalière ; nul troupeau +de gazelles, se jouant dans la plaine, ne vient distraire la caravane +attristée : l’hyène même et les autres fauves de Libye ne s’aventurent +jamais dans cette zone brûlée, et le silence de ce tombeau de la nature +n’est pas même troublé par leurs hurlements nocturnes. Un ciel de feu, +un sol constamment uni, du sable, toujours du sable, rien que du sable +sans eau, telle est la région qui s’étend du littoral des Syrtes jusqu’à +la station de _Rassam_ ; et cet espace, en n’en parcourant qu’une ligne, +forme au moins trente lieues d’étendue. + +Et cependant une telle région non-seulement fut toujours habitée dans +l’antiquité, mais les hommes s’en disputèrent même la possession. Pour +concevoir de pareils faits, dont on ne peut douter d’après +d’irrécusables renseignements historiques, il faut admettre que lorsque +la civilisation occupait les montagnes voisines, et attirait par +l’espoir des déprédations les peuplades de l’intérieur de l’Afrique, la +région de la grande Syrte devait offrir des vallées habitables, et +rendues telles par les efforts de ceux qui étaient venus s’y établir. +Quelques puits creusés çà et là, quelques canaux semblables à ceux de la +Marmarique, auront réuni les pluies de l’hiver dans les bas-fonds, et +répandu un peu de végétation sur des plaines maintenant envahies par les +sables. Cette supposition se change d’ailleurs en certitude, si l’on +observe que les Psylles, premiers habitants de la Syrte, y avaient +creusé des citernes, au rapport d’Hérodote, et que ce ne fut que par +leur desséchement qu’ils se virent contraints d’abandonner leur pays, et +d’aller faire cette guerre allégorique au vent du midi, auteur de leurs +maux[373]. + +Quoi qu’il en soit, c’est dans ces lieux que les Nasamons, après le +départ des Psylles, fixèrent leur séjour ; c’est là que, malgré les +conditions indispensables de mon hypothèse, cette pauvre peuplade voyait +de temps en temps ses rares moissons et ses champs mêmes emportés par +les vents : + + + Regna videt pauper Nasamon errantia vento. + + +Aussi les usages des Nasamons paraissent avoir été appropriés à la +nature du sol qu’ils habitaient. Ils n’occupaient point des tours comme +les Libyens de la région montueuse ; ils ne se construisaient point des +maisons comme les Maxyes leurs voisins ; ils n’avaient point des tentes +commes les Scénites des environs d’Ammon ; mais ils se faisaient avec +des asphodèles et des joncs entrelacés de petits logements qu’ils +transportaient d’un endroit à un autre, et qu’ils pouvaient placer +partout sur ces sortes de terrains mouvants[374]. On pourrait aussi +attribuer aux mêmes causes le soin qu’ils prenaient de ne pas laisser +expirer leurs proches couchés sur le dos, et de les tenir assis, de +crainte peut-être que leur corps ne disparût sous les sables[375] ; et +leurs chasses de sauterelles, mesquines mais nécessaires ressources, +auxquelles ils étaient obligés de recourir en été, pour subvenir à leur +nourriture[376]. La saison de l’automne leur était plus favorable : ils +s’éloignaient alors de l’aride littoral où ils laissaient leurs +troupeaux, et se rendaient à l’Oasis d’Augiles, dont les habitants +hospitaliers leur permettaient de recueillir une partie des dattes qui +croissaient abondamment dans leur canton[377]. + +L’excessive stérilité de la patrie des Nasamons, et la pauvreté qui en +résultait pour eux, pourraient pallier en quelque sorte la mauvaise +réputation que leur ont faite quelques auteurs de l’antiquité, à cause +des déprédations qu’ils commettaient sur les navires jetés sur leurs +côtes par les tempêtes, et au moyen desquels un d’entre eux dit +ingénieusement qu’ils faisaient le commerce avec tout l’univers[378]. + +Cependant il paraît que ces déprédations devinrent si nuisibles au +commerce de Cyrène, que, dès que les Romains furent possesseurs de la +Pentapole libyque, ils cherchèrent à purger la grande Syrte de ces +voisins plus dangereux pour leurs intérêts que ses propres écueils. A +cet objet, Auguste ne dédaigna point de leur faire porter la guerre, et +ce ne fut pas sans peine qu’il les contraignit à reculer devant les +aigles de Rome ; il réussit néanmoins à leur faire quitter le littoral, +et Denys le Periegète dit, en effet, que de son temps on n’y apercevait +plus que leurs demeures vides, c’est-à-dire ces cabanes d’osier et +d’asphodèles dont j’ai parlé. Toutefois, ils firent encore une tentative +pour reconquérir leur misérable patrie, et ils y parvinrent ; mais les +mêmes causes apparemment ayant provoqué les mêmes effets, Domitien, au +rapport d’Eusèbe et de Josèphe, leur fit éprouver une nouvelle défaite, +et les força à se retirer de nouveau dans l’intérieur des terres vers le +sud-est, dont ils allèrent probablement peupler les petits îlots de +terre qu’on y rencontre de nos jours. + +Depuis ce temps-là ils ne reparurent plus le long de la côte, qui fut +désormais occupée par les peuplades voisines, les agriculteurs Maxyes et +les paisibles Aniches. + + + § II. + + _Oasis d’Augiles._ + + +Après avoir traversé dans la direction sud-est la région de la grande +Syrte, pour se rendre à l’Oasis d’Augiles, on arrive à _Rassam_, petite +portion de terre cristallisée par le sel, où l’on trouve, parmi des +bouquets de tamarix et de palmiers, les ruines d’un château sarrasin et +un puits d’eau saumâtre. + +De _Rassam_ à _Audjelah_ il faut parcourir encore vingt lieues de +distance : une source d’eau douce nommée _Sibillèh_, située dans un +champ de soudes, forme l’entrée de l’Oasis. + +Vouloir dire l’effet que produit sur une caravane, venant en été des +bords de la Syrte, le seul aspect de ce peu d’eau limpide dans le sable, +et de ce champ couvert d’une pâle végétation, ce serait tenter une chose +fort difficile. Comment peindre cette physionomie souffrante de l’homme, +alors qu’elle est ranimée par l’espérance, qu’elle aperçoit le terme de +ses maux ? Comment rendre ce murmure d’impatience et de plaisir mille +fois plus agréable que les accents bruyants de la joie ? Il ne faudrait +pas non plus oublier les soutiens de la caravane, les sobres et patients +chameaux, à la seule odeur de l’eau, hâtant péniblement le pas, et, les +yeux démesurément ouverts, balançant tous ensemble leur tête laineuse +qu’ils dirigent chacun vers le même point. On arrive, on se désaltère, +on remercie de mille manières le prophète. Viennent ensuite quelques +habitants de l’Oasis, on se félicite, on se complimente de part et +d’autre, et l’on reçoit les fruits de l’ineffable hospitalité. + +_Audjelah_, l’Augiles des historiens, est loin d’offrir l’agréable +aspect des Oasis voisines de l’Égypte : un village et une forêt de +palmiers isolés dans une immense plaine de sable rougeâtre, tel est le +triste coup d’œil que présente cette Oasis. On peut en dire autant de +_Djallou_ et de _Lechkerrèh_, autres petits cantons habités qui +dépendent de nos jours d’Augiles, comme il est probable qu’ils en +dépendaient dans l’antiquité ; ils sont séparés l’un de l’autre par six +ou sept lieues de distance. + +Une quatrième Oasis censée aussi faire partie du groupe des précédentes, +s’en trouve éloignée de trois journées environ de marche vers +l’occident. Ce lieu caché au milieu d’un labyrinthe de monticules de +sables mouvants, se nomme _Maradèh_ ; et soit que son aspect +s’embellisse de la profonde horreur qui l’entoure, soit qu’une ceinture +de collines schisteuses bariolées de grandes veines jaunes et bleues, +délasse un peu la vue fatiguée de la monotonie de ce vaste désert, soit +enfin que plusieurs sources d’eau douce, dont une thermale, raniment par +leur agréable saveur l’estomac affadi par les eaux saumâtres, ce n’est +pas sans plaisir que l’on arrive dans ce petit canton. Le sol, formé de +terre rougeâtre comme celui des Oasis d’Égypte, offre avec celles-ci une +analogie plus remarquable. De même que dans ces Oasis, on y trouve +abondamment l’_hedisarum alhagi_, ce sainfoin du désert célèbre chez les +écrivains orientaux, tandis qu’il ne croît, ni sur les terres trop +grasses de Cyrène, ni dans les plaines argileuses de la Marmarique, ni à +Augiles. Une belle forêt de palmiers en couvre la surface. + +On se doute bien qu’un pareil canton, quoique peu spacieux, a dû attirer +l’attention des Arabes. On y voit en effet les ruines de deux villages ; +cependant, il est maintenant sinon tout-à-fait abandonné, du moins il +reste inhabité durant la majeure partie de l’année. Les divisions des +tribus qui s’en sont tour à tour disputé la possession, et plus encore +les superstitions que la crédulité a attachées à ce lieu isolé, en sont, +m’a-t-on dit, la cause. Toutefois, les Nomades des environs de la Syrte +ne laissent pas que de venir chaque année y recueillir les dattes ; mais +n’osant résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits, +ils se sont construit séparément des habitations en branches de +palmiers[379]. C’est là qu’ils viennent s’établir, en automne, avec +leurs troupeaux ; et comme ce petit canton est, je le répète, sous la +dépendance d’Augiles, ils sont obligés de payer à cet effet une +redevance au gouverneur de ce groupe d’Oasis ; mais cette contribution +plus que les autres est fort aventurée. Je retourne à Augiles. + +Augiles fait partie des états du pacha de Tripoli ; et de même que la +région de Barcah et celle du Fazzan, elle est affermée à un bey[380] qui +lui paie annuellement la somme de dix mille piastres d’Espagne. Le +prélèvement de cette contribution est uniquement fondé sur les palmiers, +dont la taxe est de deux piastres de Tripoli par pied, c’est-à-dire, de +huit sous environ, monnaie de France. Ceci ne donnerait qu’une idée +fausse du nombre des palmiers d’Augiles, si l’on n’ajoutait pas que la +moitié seulement de ce nombre est soumise à l’impôt ; l’autre moitié +appartient aux mosquées et à leurs desservants. + +Les villages épars dans les trois Oasis nommées, sont bâtis en blocs de +pierre, tirés d’une épaisse couche schisteuse que l’on trouve sous les +sables à six pieds environ de profondeur. La plupart des maisons ont une +enceinte extérieure avec une hutte conique au milieu, faites l’une et +l’autre en branches de palmiers : elles servent à renfermer les dattes +et les troupeaux. Quant aux habitants, si l’on en croit leur propre +rapport, ils peuvent fournir environ trois mille hommes armés, ce qui +porterait la population totale sans distinction d’âge ni de sexe, à neuf +ou dix mille ames. + +_Sibillèh_, située à trois lieues et au nord du village principal, est +la seule source de tout le canton. Ainsi point de ruisseaux, comme à +Ammon et à l’Oasis de Thèbes, qui consolident autour d’eux le terrain, +le parent de fleurs et de verdure, répandent la fraîcheur dans les airs, +et vont enfin serpenter et se perdre au milieu de petits jardins où +croissent en abondance les arbres fruitiers et les plantes potagères ; +jardins d’autant plus agréables qu’ils sont, la plupart, remplis de +citronniers et de grenadiers, dont les branches s’entrelacent ensemble, +et forment d’épais ombrages, des voûtes fleuries et parfumées sous un +soleil de feu et au milieu d’un désert sans ombre ; tel était un des +plus doux attraits du jardin des Hespérides de la Cyrénaïque. + +Au lieu de ces bienfaits accordés par la nature à ces Oasis, on ne voit +à Augiles que des puits creusés à une vingtaine de pieds de profondeur, +revêtus de troncs de dattiers, et d’où l’on extrait des eaux plus ou +moins saumâtres. C’est avec ces seules ressources que les habitants +s’efforcent d’alimenter la végétation de quelques champs, si l’on peut +même donner ce nom à des bandes de sable, métamorphosées en humus, par +les débris des palmiers et par de journalières et pénibles irrigations. +Toutefois au moyen de cette lutte de l’industrie contre la nature, on +parvient à faire croître l’orge et plus difficilement le blé ; le +_doukhn_, espèce de millet dont se nourrissent en général les habitants +de l’Afrique, est la plante qui se refuse le moins à cette ingrate +culture ; le piment et le pourpier s’y montrent aussi peu rebelles ; on +peut en dire autant de l’ail et de l’oignon qui occupent à eux seuls de +petits champs entiers ; mais il n’en est pas de même des tomates, des +melons d’eau et des gourmands _melloukhièhs_, dont on ne peut obtenir, à +force de soins, qu’un petit nombre de plantes. Enfin, les seigneurs les +plus riches du canton, ceux qui ont à entretenir un cheval, ce qui n’est +pas une médiocre affaire dans cette pauvre Oasis, emploient plus de +précautions encore pour faire germer dans le sable un peu de _bercim_, +de ce trèfle symbole des gras pâturages de la vallée du Nil. Le bey +_Abou-Zeith_ m’en montra avec orgueil auprès de sa demeure une prairie +d’une vingtaine de pieds d’étendue. + +Isolés au milieu des déserts, n’ayant dans leur triste patrie brûlée par +le soleil aucune des compensations que les autres Oasis offrent à leurs +habitants, ceux d’Augiles ont dû être essentiellement voyageurs. Ils se +destinent dès l’enfance à cette carrière, et ils y deviennent fort +habiles. Je dis habiles, puisque, par la situation du sol ingrat qu’ils +habitent et par l’indispensable besoin d’en sortir quelquefois, l’art de +parcourir les déserts doit être à ces hommes, ce que l’art de naviguer +serait à des insulaires relégués sur de stériles rochers. La +connaissance des astres est, comme on s’en doute, le point fondamental +de cet art ; ils en conservent avec soin les principales notions qu’ils +se transmettent de père en fils. Quant aux procédés de l’enseignement, +ils sont peu compliqués : le seuil de leurs cabanes est leur +observatoire, leurs télescopes sont leurs regards perçants qu’ils +peuvent promener à l’aise sur l’immense pavillon qui se déroule, sans +taches, au-dessus de leurs têtes. + +Qu’un Européen aille assister aux séances pastorales de ces académies du +désert ; l’objet en vaut la peine. Qu’il aille s’asseoir au-devant de la +cabane rustique, sur le sable rafraîchi par les brises de la nuit, au +milieu des vieillards, des femmes et des enfants ; et il verra l’ancien +du village, dont la figure vénérable s’animera aux rayons de la lune, +indiquer à l’assemblée de la voix et du geste les diverses +constellations ; il l’entendra décrire les cercles et les ellipses des +planètes, dénombrer les étoiles fixes, les nommer par leurs noms +classiques quoique altérés par la langue et les traditions, et désigner +par leur moyen les routes inaperçues sur les plaines unies du désert, +mais tracées dans le firmament : il sera frappé de la patriarcale +simplicité de ses paroles et de la religieuse attention de l’auditoire. +Il entendra ensuite les jeunes gens répéter avec recueillement les +leçons du vieillard ; il verra même de petits êtres tout nus, assis sur +les genoux de leurs mères, lever leurs mains enfantines vers le ciel, et +balbutier les noms des guides futurs de leurs lointains voyages ; puis, +à une sévère réprimande, cacher leur figure honteuse dans le sein +maternel. Le pétillant vin de palmier terminera la séance ; il répandra +la gaieté parmi les assistants, et l’Européen en les quittant conservera +une longue impression, je n’en doute point, de cette séance pastorale +formée dans un coin du désert, et dont il ne pourra sûrement contester +l’utilité. + +Les approvisionnements de comestibles que les habitants d’Augiles sont +obligés d’aller faire chaque année à Ben-Ghazi, commencent à mettre en +pratique leur éducation voyageuse. Ces approvisionnements consistent en +céréales, beurre et bestiaux contre lesquels ils échangent leurs dattes, +dont la qualité exquise, de beaucoup préférable à celles des autres +Oasis libyques, fut appréciée même dans la haute antiquité[381]. Le +voyage de Tripoli, moins nécessaire pour eux, est aussi moins fréquent. +Ils se rendent plus souvent à Syouah, mais ils ne font ordinairement que +s’y arrêter quelques jours, pour continuer ensuite leur route vers la +vallée du Nil, où ils apportent les peaux de chèvres et le miel des +montagnes de Barcah, et un petit nombre de plumes d’autruche, fruit de +leur propre chasse aux environs d’Augiles. Mais ces courtes excursions +sont généralement abandonnées aux jeunes gens encore inexpérimentés, et +à quelques vieillards leurs guides, qui terminent ainsi leur carrière +comme ils l’ont commencée. Les grands déserts du sud, la spacieuse +vallée du Soudan, en un mot les provinces centrales de l’Afrique et +particulièrement la ville de Tombouctou, tels sont les lointains et +productifs voyages qu’entreprennent les hommes dans la force de l’âge, +et dont la durée atteint quelquefois plusieurs années : le commerce des +esclaves en est malheureusement l’objet exclusif. + +Ainsi des hommes patients, laborieux, sobres, entreprenants, et si +fidèles à leur parole, que l’inviolabilité de leurs serments est passée +en proverbe dans toute la Libye, de tels hommes, dis-je, emploient les +plus belles années de leur vie, les fruits de leur utile expérience à +aller arracher du fond de l’Afrique des essaims de jeunes nègres, pour +les conduire aux marchés du Caire et de Tripoli. Ils mettent entre ces +enfants et leur patrie des déserts immenses, les chassent nuit et jour +devant eux comme de vils troupeaux, et, chose incroyable, si je n’en +avais pas été le témoin, ils forcent, chemin faisant, leur douleur à +chanter, de crainte que la mélancolie n’engendre parmi eux une funeste +contagion, ce qui, malgré leurs cruelles précautions, arrive bien +souvent. On avouera qu’il est fâcheux de voir tant de vertus péniblement +acquises et plus péniblement exercées, employées à de pareils résultats. + +Indépendamment des traditions de l’histoire, d’après la seule idée que +j’ai donnée du sol et de la situation d’Augiles, on ne doit pas +s’attendre à y trouver, de même qu’aux Oasis d’Égypte, les moindres +vestiges de ces beaux monuments qu’un habile voyageur, M. Cailliaud, +dévoila naguère au monde archéologue. Les seuls édifices antiques dont +on puisse y apercevoir des traces témoignent mieux que mes paroles le +peu de ressources que cette Oasis a dû offrir de tous temps à ses +habitants. Ces édifices consistent en grands massifs de briques crues au +nombre de trois, contenant chacun un puits au milieu. Il n’en reste, à +peu de chose près, que les fondements ; mais, autant qu’on peut en juger +par la disposition de l’ensemble, ce devaient être de grandes tours +semblables à celles que j’ai rencontrées sur le plateau cyrénéen : c’est +dire que je les crois aussi d’origine libyenne, puisque les Sarrasins +n’ont jamais employé, du moins dans ces contrées, les briques crues pour +leurs édifices. Les opinions des Arabes sur des monuments antiques ont +sans doute une bien faible valeur ; mais il en est qui se distinguent +par leur simplicité, et par conséquent par leur vraisemblance, et +celles-là ne sont point à dédaigner : de ce nombre est le récit que je +vais rapporter. + +C’est le cadi d’Augiles qui parle ; il est placé sur un de ces +monticules de ruines, et avec son long bâton il indique le village : +« Avant qu’il fût bâti, dit-il, là où l’on voit maintenant ces maisons +existait une plaine couverte de soudes et de roseaux ; et à l’endroit +même où nous sommes s’élevait un château dont les murs se rétrécissant +de la base au sommet le faisaient ressembler aux pyramides du Caire. +Cette forêt de dattiers qui nous entoure n’a pas été plantée par les +croyants ; de tous temps elle couvrit ce canton : elle forme maintenant +nos richesses, auparavant elle était le prix des fatigues du voyageur. +Néanmoins quelques familles de pasteurs de la côte venaient chaque année +en recueillir les dattes, conduisant avec eux leurs troupeaux qui +trouvaient un bon pâturage dans la plaine de soudes. Le château servait +à renfermer la récolte, et à veiller à sa sûreté : à cet objet, le chef +des pasteurs l’occupait. Si par hasard il apercevait dans l’horizon +quelque caravane nombreuse, il faisait un signal, et ils accouraient +tous vers le château avec leurs troupeaux, où ils s’enfermaient jusqu’à +ce que les étrangers eussent quitté le canton. » + +Quoi qu’il en soit des circonstances qui accompagnent cette tradition, +le fond en paraît d’autant plus probable qu’il s’accorde avec d’autres à +peu près semblables recueillies dans d’autres Oasis, qui semblent aussi +n’avoir servi que de lieux de campements annuels durant cette période +qui séparé la haute antiquité du moyen âge, c’est-à-dire, entre +l’expulsion ou la retraite des Libyens ou des Éthiopiens, et la +fondation des villages Berbères ou Arabes. + +Il est toutefois certain que les villages actuels d’Augiles existaient +au moins dès le quinzième siècle, d’après le témoignage de Léon +l’Africain ; et, ce qui est plus intéressant, on voyait encore à cette +époque les trois châteaux dont je viens de parler : quelques détails du +voyageur arabe, à leur sujet, m’auraient épargné bien des paroles. + +Quant aux époques de la haute antiquité, l’Oasis d’Augiles fut +incontestablement habitée ; mais quoique Étienne de Bysance ait dit +qu’il y existait une ville[382], je ne crois point qu’il faille prendre +ce mot à la lettre, d’autant plus que ce géographe n’a pas été sobre de +pareilles dénominations. Il me paraît plutôt probable que les +Augilites[383] durent avoir des habitations semblables à celles des +autres peuplades qui s’étendaient plus à l’ouest, c’est-à-dire, quelques +excavations faites dans la roche ; c’est ce que l’on peut d’ailleurs +inférer tant du silence de l’histoire sur cette prétendue ville, que de +quelques traditions qui se rapportent aux Augilites et au pays qu’ils +habitaient. Hérodote, auquel il faut toujours avoir recours, m’offrira +les dernières, et je les trouverai tellement fidèles, qu’elles +pourraient encore servir à décrire l’Augiles moderne. + +Il a parlé de ses forêts de palmiers, de la qualité exquise de leurs +dattes, et nous avons dit qu’elles sont la plus grande ressource que +possède encore Augiles. La seule fontaine qu’on y trouvait de son temps, +est la seule qu’on y trouve de nos jours ; c’est _Sibillèh_. La seule +colline qui, d’après l’historien, existait dans ce canton, est la seule +qui interrompe la monotonie de son immense plaine de sables : elle +occupe la partie nord du village principal. De plus, il ajoute que cette +colline, comme celles d’Ammon, était de sel[384] ; et dans le monticule +de spath calcaire d’Augiles, comme aux collines d’Ammon, nous trouvons +des masses de sel gemme. Ainsi vingt-trois siècles ont passé sur le +canton d’Augiles, et les mêmes ressources qu’il offrait aux anciens +habitants, il les offre aux habitants actuels ; exceptons-en les +villages arabes, et c’est encore le même aspect. Cette idée ne déplaît +pas au voyageur ; il aime à s’y arrêter, car le plus souvent ce qu’il a +de mieux à faire dans ces déserts, c’est de chercher à ranimer sa pensée +aux souvenirs des âges antiques. Le voilà donc parmi les Libyens +d’Augiles ; que faisaient-ils dans ce triste pays ? Quels étaient leurs +mœurs, leurs usages ? C’est ce qu’il se demande ; malheureusement +l’histoire ne lui offre que bien peu de renseignements. Les seuls +qu’elle ait transmis à ce sujet sont relatifs à leurs croyances +religieuses, qui ne laissent pas que d’avoir quelque chose de +particulier. Différemment des Libyens nomades, les Augilites, au lieu +d’adorer les astres, n’avaient d’autres dieux que leurs mânes, ne +juraient qu’en leur nom, les consultaient comme des oracles, et dans ces +occasions ils dormaient sur les tombeaux, et prenaient leurs songes pour +les réponses des mânes[385]. + +On peut observer en passant que ce n’est pas sans intérêt pour +l’histoire de l’esprit humain que l’on voit cette bizarre croyance +exister avec des caractères à peu près semblables, et peut-être dès la +même époque, en des lieux fort éloignés de cette Oasis, dans les îles +Mariannes, dont les habitants n’invoquent, comme les anciens Augilites, +d’autres dieux que les esprits de leurs morts qu’ils appellent Anitis, +et auxquels, dit Bernardin de Saint-Pierre, d’après le père Gobien, ils +attribuent le pouvoir de commander aux éléments, de changer les saisons, +et de rendre la santé[386]. Ce serait sans doute en pure perte que l’on +chercherait à cette anomalie morale observée en des lieux si distants +entre eux, d’autre fondement que la bizarrerie de l’esprit humain. Me +bornant donc à mes seuls Augilites, je dirai que l’on trouve encore de +nos jours dans leur Oasis des témoignages marquants de ce culte. Ces +témoignages, du moins, j’ai cru les rencontrer auprès d’une excavation +antique située à _Djallou_. On y pénètre par une entrée carrée taillée +dans la couche de roche schisteuse que j’ai dit régner partout dans ces +Oasis à six pieds environ au-dessous de la surface du sol. Latéralement +à l’excavation sont deux escaliers qui du fond en atteignent le sommet : +ses dimensions totales sont de sept mètres de chaque côté. Ce petit +hypogée, découvert et déblayé il y a peu d’années par les habitants, +n’offrirait par lui-même aucun indice des usages que j’ai rappelés, si +d’autres circonstances ne s’y rattachaient. Le chef du village me montra +une petite colonne en quartz de deux pieds six pouces de hauteur et de +forme conique, que l’on avait retirée de la grotte lors du déblayement. +Une autre pierre retirée aussi du même endroit, couronnait la tombe d’un +Santon : celle-ci, à peu près de la même hauteur que la précédente, est +de roche granitique et d’une forme différente : elle figure un bloc +carré dont les deux côtés supérieurs seraient en angle rentrant[387]. + +Ces deux monuments ont quelque rapport avec certaines pierres votives +des anciens ; et l’on avouera que s’ils sont dépourvus de caractères +plus décisifs, le canton reculé où ils se trouvent, l’espèce de roche +dont ils sont formés, qui lui est étrangère et qu’on a dû y apporter de +loin, et surtout le lieu même dont ils ont été retirés, offrent par +différentes raisons plusieurs points d’analogie avec les usages +tumulaires des anciens Augilites. On sait combien le sable est +conservateur : les antiquités extraites des catacombes de l’Égypte en +sont d’assez fortes preuves. Ce ne serait donc pas émettre une +conjecture dépourvue de fondement, si l’on supposait que ces petits +monuments renfermés pendant une longue suite de siècles dans un hypogée +sépulcral, et enterrés sous les sables, fussent des pierres votives que +les Augilites auraient élevées à leurs mânes, et offrissent par +conséquent des témoignages encore existants de la fidélité des récits de +l’histoire, et du culte funéraire des anciens habitants d’Augiles. + +Pendant que je suis encore aux portes de l’Afrique, entouré d’Arabes +voyageurs, m’entretenant avec eux de leurs lointaines migrations, je +pourrais m’amuser à traduire leurs récits, et à éclaircir peut-être de +quelques faits nouveaux la géographie obscure des provinces centrales. +Mais ce n’est pas sans plaisir que j’apprends à l’instant même que de +pareilles notions puisées à de pareilles sources deviennent superflues. +Un Européen vient de traverser la redoutable Afrique : seul, il s’est +aventuré dans ses déserts dévorants, et il leur a échappé ; il a su +tromper le fanatisme religieux par le fanatisme de la gloire ; il a +séjourné à la mystérieuse Tombouctou, et il en est de retour. Gloire à +vous, heureux voyageur ! Votre courage a dompté l’hydre gardienne ; et +la pomme, vous avez l’honneur de l’offrir à la France. + +J’abandonne donc sans regrets mes causeries d’Augiles ; mais en portant +ma vue vers l’intérieur de l’Afrique, j’y ai rencontré involontairement +des noms dont j’aimerais à orner ce fragment de géographie sur cette +contrée, si ma faible voix pouvait ajouter la moindre chose à leur +célébrité. Sans diriger mes regards loin de moi, la moisson serait +abondante et les fruits en seraient variés. Je devrais en premier lieu +nommer M. Jomard, puisque ce serait rappeler un savant depuis long-temps +dévoué à la géographie de l’Afrique. Je saisirais ensuite cette occasion +pour signaler à mon tour un bon résumé historique sous le titre modeste +d’Essai ; je parcourrais avec lui les annales arides de l’Afrique, et je +serais surpris d’y trouver du charme : telle est la magie du style +lorsqu’il est uni au savoir, et M. Larenaudière est un de ceux qui +connaissent le grand art de rendre l’érudition aimable par les prestiges +d’un langage séduisant. Je ne pourrais aussi me défendre de citer les +excellents travaux de MM. Brué et Lapie sur l’Afrique ; je contribuerais +volontiers à mettre au jour cette scrupuleuse conscience qui, par des +moyens différents, ne laisse apercevoir d’un amas de recherches que les +sommités, et les sommités réelles. Poursuivant ma revue, je +rencontrerais une foule de noms représentant chacun dans la science un +caractère à part. Parmi ces derniers je choisirais ceux de MM. +Walkenaër, Eyriès et Jaubert, dont le savoir orné d’une simplicité +antique en acquiert plus de prix ; et si je voulais prouver que cette +simplicité peut prendre une physionomie piquante, je joindrais à ces +géographes M. de la Roquette, un des savants interprètes du grand +Colomb. Je ne devrais non plus omettre, ni les profondes et ingénieuses +expositions de M. Denaix, ni les philantropiques recherches de M. Dupin, +ni les scientifiques tableaux de MM. Balbi, Moreau et autres : travaux +d’autant plus importants à mes yeux, qu’indépendamment de leur propre +but, ils peuvent aider le géographe philosophe à des développements d’un +ordre différent. + +Mais si l’apostille dont j’aurais voulu orner la fin de ce livre comme +d’un cul-de-lampe géographique, aurait pu paraître au moins superflue, +il n’en est pas de même de celle que je dois à la reconnaissance. Ainsi +quelque fugitives que puissent être les observations dont j’ai composé +mon récit, qu’il me soit permis en le terminant, sans parler de MM. +Firmin Didot, auprès de qui les ouvrages de quelque utilité, quoique +accompagnés de dessins explicatifs d’une publication fort dispendieuse, +trouvent de véritables Mécènes, qu’il me soit permis, dis-je, d’offrir +de nouveau mes remercîments à l’estimable négociant M. Guyenet, qui, par +sa généreuse assistance, m’a mis à même d’en recueillir les matériaux +les plus indispensables en des lieux difficiles à parcourir. Je ne +saurais trop insister sur ce sujet, puisque, prêter un appui +désintéressé à une entreprise scientifique, c’est, si elle est couronnée +de quelques résultats, en avoir le principal mérite. + + + FIN DE LA RELATION. + + +[Note 364 : IRIARTE, p. 487.] + +[Note 365 : IRIARTE, p. 487.] + +[Note 366 : PROCOP. de Ædifi. l. VI, c. 2.] + +[Note 367 : Ce promontoire fut nommé _Borion_ par les Grecs, dit Solin, +parce qu’il était constamment battu par le vent du nord (SOLIN, +Polyhist. c. 40). Il prit dans la suite les noms d’_Hypon_ et +d’_Hyporegius_.] + +[Note 368 : PTOLÉMÉE, l. IV, c. 4.] + +[Note 369 : ÉTIENNE DE BYSANCE, au mot _Drepane_.] + +[Note 370 : EDRISII Africa, ed. Hartm. p. 301.] + +[Note 371 : Voyez pl. LXXXIX, XC.] + +[Note 372 : IRIARTE, p. 487.] + +[Note 373 : HÉRODOTE, l. IV, 173.] + +[Note 374 : HÉRODOTE, l. IV, 190.] + +[Note 375 : Id. ibid.] + +[Note 376 : Id. ibid. 172.] + +[Note 377 : Id. ibid. 172, 182. PLINE, Histo. natur. l. V, c. 4.] + +[Note 378 : LUCAIN, Phars. l. IX, v. 443, 444.] + +[Note 379 : Voyez pl. XCI.] + +[Note 380 : On n’apprendra pas peut-être sans intérêt que ce bey, nommé +_Abou-Zeith Abdallah_, est Français, et qu’il est né à Toulon. Il +faisait partie, à l’âge de douze ans, de l’expédition française en +Égypte, en qualité de tambour. Pris dans un combat par un corps de +Bédouins, il fut vendu au pacha de Tripoli : son heureux physique fit sa +fortune. Il resta long-temps attaché à la personne du pacha, comme +mamelouk, et fut ensuite envoyé dans le Fazzan, avec l’armée de Mohammed +le Circassien. La bravoure qu’il montra dans cette campagne, qui eut +pour résultat la conquête totale du Fazzan, lui attira les bonnes graces +de son souverain : celui-ci le récompensa en lui accordant le titre de +bey et le gouvernement d’Augiles. _Abou-Zeith-Abdallah_ n’a conservé +d’autres souvenirs de sa patrie, qu’une idée vague de la ville et des +environs de Toulon, et d’autre usage de sa langue originaire, que +quelques mots provençaux qu’il estropie avec une bonhomie charmante. +C’est _Abou-Zeith_ lui-même que l’auteur tient ces détails. Il se plaît +à ajouter qu’il en a reçu, outre l’hospitalité habituelle des mœurs +orientales, l’accueil le plus cordial et les prévenances les plus +délicates.] + +[Note 381 : HÉROD. l. IV, 182.] + +[Note 382 : _Voce Augila_.] + +[Note 383 : Je me conforme à la dénomination d’Étienne de Bysance.] + +[Note 384 : HÉROD. l. IV, 182.] + +[Note 385 : POMP. MELA, l. I, c. 8. SOLIN. Polyhst. c. 44.] + +[Note 386 : BERNARD. DE SAINT-PIERRE, Études de la Nature, 3e édit., t. +III, p. 31, 32.] + +[Note 387 : Voyez pl. XXV, fig. 6, 7.] + + + + + * * * * * + + TABLE + DES MATIÈRES. + + * * * * * + + + A. + +ABASSIDES (la dynastie des) succède dans la Cyrénaïque à celle des +Ommiades, xxx. + +ABOULFÉDA, cité, 269. + +ABOUSIR, nom des ruines de la ville de Taposiris, 5, 6, 7. + +ABOU-ZEITH-ABDALLAH, gouverneur du pays d’Augiles : son origine et sa +carrière. + +ACTIUM (la bataille d’) : ses résultats pour les destinées de la +Cyrénaïque, xx. + +ADICRAN, roi libyen, implore et obtient le secours des Égyptiens contre +les Cyrénéens, 176. + +ADRIANOPOLIS DE LIBYE : époque de sa fondation, et remarques sur le +silence de plusieurs anciens géographes, relativement à cette ville, +189, 190. + +ADRIEN (l’empereur) : ses bienfaits en Cyrénaïque et médaille qui les +rappelle, xxvi, 189 et note. — Ses parties de chasse dans la Marmarique, +123. + +AEDONIA, île, 51, 52, note. + +AFRIQUE (l’) : moyens que les Cyrénéens auraient pu employer pour la +civiliser, xxiii. — Opinion de l’auteur sur la manière la plus propre à +la parcourir scientifiquement, 1, 2. + +AGATHÉMÈRE, cité, 55, note. + +AGIS, général de Ptolémée Soter, apaise une sédition à Cyrène, xix. + +AGRIPPA protége les Juifs de Cyrène, xxvi. + +AÏOUBITES (la dynastie des) succède dans la Cyrénaïque à celle des +Fathimites, xxxi. + +ALAZIR, roi des Barcéens, s’allie avec la famille royale de Cyrène, 176. + +ALEXANDRE-LE-GRAND : son voyage au temple d’Ammon, xvi, 29, 30. + +ALEXANDRIE : départ de l’auteur de cette ville, 1, 3. + +ALIBACA, village, 106, note. + +AMÉRICAINS (les) se sont emparés de Derne, 97. + +AMMIEN-MARCELLIN, cité, 96, 177, 185. + +AMMON (l’Oasis d’) : avantages qu’offre sa position pour le commerce +méditerranéen de la Libye, xvi, 261. + +AMMONIA, surnom de Parætonium, 30. + +AMPÉLIOTES (les), peuple libyen : envoient une tige de silphium au +temple de Delphes, 252 et note. + +AMPÉLISQUE, personnage du Rudens de Plaute, 164. + +AMROU-BEN-EL-AS, conquérant de l’Égypte : son propos sur les habitants +de la Pentapole, xxx. + +ANASTASE I (l’empereur) : un de ses rescrits gravé sur une caserne de +Ptolémaïs, 179. + +ANTHÉE (la ville d’), 85. — (Le géant), 86. — (Le royaume d’), 86. + +ANTHIA, lac, 86, note. + +ANTIDE (la Chersonèse), 85, 86. + +ANTIPHRÆ, villages : leur situation, 18, note. + +ANTIPYRGUS, ville : sa situation correspond à celle des ruines de +Toubrouk, 48, 49. + +ANTOINE (le triumvir) sépare la Cyrénaïque de l’empire romain, xx. — +Donne force de loi au décret de César sur les Juifs, xxv. — S’enfuit +avec Cléopâtre à Parætonium, 30. + +ANTONIN (l’itinéraire d’), cité, 96, 125, 177, 188, 189. + +ANVILLE (d’), cité, 23, 106, note, 126. + +AOULÂD-ALY, nom collectif des tribus d’Arabes qui occupent la majeure +partie de la Marmarique : dénombrement de ces tribus, 64, 65. — Total de +la population qu’elles forment, 66. — Confins de leur territoire, 43. — +Leurs mœurs et leurs usages, 67 et suivantes jusqu’à 81 inclusiv. + +APHRODISIAS (l’île d’), 84, note, 116. — (La station maritime d’), 115. + +APION, roi de Cyrène, lègue ses états aux Romains, xix. + +APIS, ville : sa situation, 33, 55, note. + +APOLLON : ses amours avec la nymphe Cyrène, xiii, 218. — Description de +la fontaine qui lui était consacrée, 212, 213, 214, 215, 216, 217. — +(Temple d’), 218, 219. + +APOLLONIE, port de Cyrène et une des cinq villes qui formaient la +Pentapole, 116, note, 142, 162, 163, 164, 165, 166, 189, 177, 178, 181, +191, 192. + +APOLLONIUS DE RHODES, cité, 221, note. + +APRIÈS, roi d’Égypte, fait une expédition contre les Cyrénéens en faveur +des Libyens, 85. + +APROSYLIS, un des anciens cantons de la Cyrénaïque, 240. + +ARABES SCÉNITES (les) : leurs adieux lorsqu’ils se quittent, 4. — Leurs +ateliers, 110, 111. — Leurs superstitions, 112, 133, 139. — Leurs camps +et accueil qu’y reçoit l’auteur, 19, 20, 21. — Distinguent leurs tribus +par des signes, et tracent ces signes sur les monuments qu’ils +rencontrent, 26, note, 72, note. — Leurs tombeaux, 31, 32. + +ARARAUCÈLES (les), Libyens : homonymie remarquée à leur sujet, xxii, +263. + +ARCADIUS (l’empereur) : sous son règne, Cyrène tombait en ruines, +xxviii. + +ARCÉSILAS III, roi de Cyrène : ses tentatives pour détruire les +institutions du législateur Démonax, et quel en fut le résultat, xv, +176. + +ARDANAXÈS (le promontoire), 47. + +ARGONAUTES (les) : influence présumée de leur expédition sur la +colonisation grecque en Libye, xiii, 173. + +ARISTÉE, fils de la nymphe Cyrène : son éducation pastorale en Libye +occasionne ensuite la propagation des arts agricoles en Arcadie, xv. + +ARISTIPPE (le philosophe), né à Cyrène : ses préceptes, autant qu’on +peut les induire de la réunion des traditions anciennes, xxiv. + +ARISTON, citoyen de Cyrène, excite une sédition contre le parti +aristocratique, xvii. + +ARMÉNIENS (les) : leur passage en Libye, 204. + +ARRIEN, cité, 29, note, 239, 249, 282. + +ARTÉMIDORE, cité, 140, note. + +ARYANDÈS, gouverneur d’Égypte, envoie une expédition contre Barcé, en +faveur de Phérétime, xvi, 8, 176. + +ASBYTES (les), Libyens : lieux qu’ils occupaient, 185, note, 217. — +Mangeaient le silphium, 253, 255. + +ASIE MINEURE (l’) : relations des Cyrénéens avec les colons grecs qui en +habitaient les côtes, xxii, 192. + +ATHÉNÉE, cité, 256. + +AUCHISES (les), peuple libyen qui habitait au sud de Cyrène, xxii. + +AUGILES (l’Oasis d’), actuellement nommée Audjelah, fut un point de +communication indispensable entre Cyrène et le Fazzan, 261. — +Description qu’en a laissée Hérodote, 275, 276. — Son état actuel, 280. +— Culte et usage des anciens Augilites, 280, 281, 282. — Mœurs et usages +des habitants modernes, 276, 277, 278. + +AUGUSTE (César) est reconnu souverain de la Cyrénaïque par les +Cyrénéens, xx. — Confirme par un décret les priviléges que les Juifs +avaient obtenus du sénat, xxv. + +AZARIUM, port de Libye où débarqua Synésius, 86, note. + +AZIRIS, Axilis, Nazaris, canton où séjournèrent les colons de Théra en +quittant l’île de Platée, 53, 84, 85, 86, note, 96, note, 126, 217. + + + B. + +BACCHUS (temple de), à Teuchira, 184. — A Cyrène, 223. + +BACTRIANE (la) : les Libyens de Barcé y fondent une ville, 177. + +BALACRIS, Balis, ville : est-elle d’origine phénicienne ? 170. + +BALBI (M. A.), mentionné, 283. + +BALEUS, Baal (le dieu), 170. + +BANKES (M.), cité, 114. + +BARCAH, ville : métropole de la Cyrénaïque sous la dynastie des +Ommiades, xxx, 177, 178. — N’est plus qu’une petite bourgade sous les +Fathimites, xxxi. + +BARCÉ, une des cinq villes formant la Pentapole sous l’Autonomie : sa +situation, son origine, et coup-d’œil sur ses annales historiques, 175, +176, 177, 178. — Les Barcéens donnent leur nom aux peuplades libyennes +de la Cyrénaïque, xxi, 178. + +BARETOUN, Berek, noms que donnent les Arabes aux ruines de Parætonium, +29, note. + +BATRACHUS, port : cause de sa dénomination, 51. + +BATTIA, un des anciens cantons de la Cyrénaïque : probablement le plus +méridional, 240. + +BATTIADES (le règne des) : ses principaux événements et sa durée, xv, +xvi, xvii. + +BATTUS I, fondateur et roi de Cyrène : son arrivée à la tête des colons +de Théra auprès de la fontaine d’Apollon, xiii, 217. — Ses institutions +religieuses et politiques, xiv, 217. + +BELLEY (l’abbé), cité, 247. + +BENAÏÈH-ABOU-SÉLIM, ruines d’un château romain, 16. + +BÉNÉGHDEM (description des ruines de), 170, 171. + +BEN-GHAZI, ville arabe : sa distance du plateau cyrénéen, 186. — Lieu de +résidence des gouverneurs du pays de Barcah, 265. — Son port, 265, 266. + +BENY-HASSAN, catacombes situées dans la Haute-Égypte, 5. + +BERBÈRES (les) : s’ils ont habité la Libye avant la colonisation +grecque ? xii, 8. + +BÉRÉNICE, une des cinq villes qui formaient la Pentapole : l’opinion qui +place le jardin des Hespérides auprès de cette ville, réfutée par sa +situation sur une plage aride, 172, 173. + +BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, cité, 281. + +BERSS (el), nom donné à des ruines de hameaux sarrasins et à des étangs +salés, 188. + +BETKAÂT, vallon : ruines d’anciennes fortifications qui le dominent, +108, 109. + +BIBARS (le sultan) fait fortifier la côte libyque lors du débarquement +de saint Louis à Tunis, 48. + +BOMBA (le golfe de), fréquenté par les Maltais, 52. — (L’île de) est la +seule de la Marmarique qui offre un bon mouillage, 52. + +BOMBÆA, colline sépulcrale : sa situation, 50. + +BOREUM, Borion, promontoire : sa situation et origine de son nom, 267. + +BORIUM, ville : sa situation, 266. + +BOU-CHAFFÈH, vallée où l’on rencontre des restes d’anciennes cultures, +140. + +BOUMNAH, ruines d’un château, dans la Marmarique, 10, 11. — Dans la +Cyrénaïque, 130, 157. + +BOUN-ADJOUBAH, vallée où se trouvent les ruines de l’ancienne Apis, 32, +33. + +BROUÈS (el), ravin de Derne : son aquéduc, 99. + +BRUÉ (M.), mentionné, 283. + +BRUTUS (le parti de Cassius et de) : son influence sur le gouvernement +de Cyrène, xxv. + + + C. + +CABALES (les), Libyens : homonymie remarquée à leur sujet, xxii. — Lieux +qu’ils occupaient, 185, note. + +CAILLÉ (M.), mentionné, 282. + +CAILLIAUD (M.), mentionné, 278. + +CALLIMAQUE, poète du sang royal de Cyrène, cité, 217, 218. + +CAMBYSE (le roi) force Arcésilas III à lui payer un tribut, xv. — Son +expédition en Libye, 8. + +CARNÉADE, philosophe natif de Cyrène, 229. + +CARPOCRATES, philosophe, chef de la secte carpocratienne, xxiii. + +CARPOCRATIENS (les) : leurs préceptes, usages et prophètes, xxviii, 208. +— Grottes consacrées à leur culte, 128, 129. + +CARTHAGINOIS (les) : leur politique vis-à-vis des Libyens, 263, 264. + +CATABATHMUS MAGNUS, montagne, séparait, du temps des Romains, l’Afrique +de l’Asie, 39. — Antérieurement, la Cyrénaïque de la Marmarique, 55, +note. + +CATABATHMUS PARVUS, colline : sa situation, 19. + +CATULLE, cité, 229, 249. + +CELLARIUS, cité, 18, 19, 23, 43, 52, 142, note. + +CÉSAR AUGUSTE (temple de), 218, 220. — (Statue de), 220, 221. + +CHABROL DE VOLVIC (M.), cité, 5, note, 6. + +CHAMMAMÈH (Kassabah-el-), ruines d’un monument égypto-grec, 13. + +CHAMMÈS, ruinés de la tour d’Alchemmas, 34, 37. + +CHENEDIRÉH, ruines d’un château romain : chapelle chrétienne qu’il +renferme et à quel usage elle servait, 120, 121. + +CHERSIS, village, 115, note, 141. + +CHERSONÈSE (la petite) : sa distance d’Alexandrie, 3. — (La grande) : +sépare les montagnes de Cyrène des plaines de la Marmarique, 83. + +CHRÉTIENS (les) de la Cyrénaïque, 102, 114, 129, 161. + +CHRONICON PASCALE, cité, 204. + +CICÉRON, cité, 240. + +CLAPPERTON, cité, 27, note, 113. + +COBAD, roi de Perse, adopte les usages des Carpocratiens, xxviii. + +CONCHYLIUM, lac : sa situation, 86, note. + +COUMBOUSS : mélange de ruines de divers âges, 45. + +CYRA, mont, 53, 85. + +CYRÉ, fontaine, 85, note, 217. + +CYRÉNAÏQUE (la) : formes diverses et successives de son gouvernement, +ii. — Tombe au pouvoir de Rome, et jointe à la Crète elle devient +province prétorienne, xx. — Plus tard elle est divisée en deux +provinces, xxviii. — Son étendue et ses limites, 55, note. — Échelle +végétative de sa campagne, xxiii, 235. — Descriptions de Synésius, 245, +246. — Dispositions, étendue et productions de ses terres, 235, 236, +239. — Différence de la partie maritime et de la partie méridionale des +terres, 237. — Surnoms que lui ont donnés les poètes anciens, 238. — Ses +animaux domestiques, 241, 242, 243. — Observation sur l’hygiène des +Libyens à l’égard de la viande de porc, 244. — Analogie entre les usages +des anciens Égyptiens, des Libyens, des Cyrénéens et des habitants +actuels de Cyrène, au sujet de la viande et du lait de vache, 243. — +Fléaux auxquels était exposée la campagne de la Cyrénaïque, 245. + +CYRÈNE, métropole de la Cyrénaïque : époque de sa fondation, xi. — Lieu +où elle était située, 235. — Forme qu’elle décrivait, 216. — Rues qu’on +y voit de nos jours, 224, 225. — Place qu’occupait le marché public de +la ville, et réfutation à ce sujet de l’opinion de Lemaire, 227, 228. — +Bois que Battus y consacra aux dieux, 230. — Villes qu’elle fonda, xxi. +— Divinités qui y recevaient un culte particulier, et leurs temples, +233. — Diversité des traditions sur l’origine du nom de Cyrène, 232. + +CYRÉNÉENS (les) envahissent les terres des Libyens leurs voisins, 176. — +S’adressent à Démonax, législateur de Mantinée, xv. — Envoient des +ambassadeurs à Alexandre, xvi. — Leurs divisions les font tomber sous le +joug de tyrans domestiques, xvii. — Recourent à Platon pour en recevoir +des lois, xvii. — Attaqués et soumis par Ophella, xviii. — Se révoltent, +xix. — Sont de nouveau soumis par Magas, xix. — Rome leur laisse la +liberté, et ils n’en profitent point, xx. — Leurs relations, mœurs et +usages, xxi, xxiii, xxiv, 206, 211, 260. — En quoi consistait +principalement leur commerce, 261, 262, 263. — Cause de la situation +méditerranée de leurs villes les plus anciennes, 116, 117, 258, 259. — +Leur système de défense contre les attaques des Barbares, 108, 259. — +Leur conduite impolitique à l’égard des Libyens fut la principale cause +de leur décadence, 259, 263. — Parallèle entre les Cyrénéens et les +Carthaginois, 263, 264. + + + D. + +DAMANHOUR, ville d’Égypte, lieu où se rendent les Arabes de la +Marmarique depuis que Mohammed-Aly a détruit leurs fortifications de +Parætonium, 30, 31. + +DAPHNÈH, vallée : accueil qu’y reçoit l’auteur, 44. — Canaux +d’irrigation qu’on y trouve, 45. + +DAR-FAYAL, canton, 46. + +DARNIS, ville : époque de sa fondation, 96. — Le christianisme y a +laissé des traces sur les monuments et dans les traditions, 97, 102, +103. + +DELLA-CELLA (M.), cité, 123, 164, 172, 175, 179, 180, 181, 184, 185, +187, 188, 216, 222. + +DÉMONAX, législateur, fait, d’après l’invitation des Cyrénéens, des +changements à leurs institutions, xv. + +DENAIX (M.), mentionné, 283. + +DENHAM (le major), cité, 27, note, 113. + +DERIS, port et promontoire : indices vagues de l’antiquité pour +retrouver sa situation, 14, note, 18, note. + +DERNE, ville : accueil qu’y reçoit l’auteur, 90, 91, 92, 93, 94. — +Description de la ville et de ses environs, 95 et suivantes, jusqu’à +102. + +DIANE (la déesse) : nom des fêtes instituées en son honneur à Cyrène, +207. + +DIODORE de Sicile, cité, 163, 192, 217, 225, 237, 239, 243. + +DIOUNIS (Ghabou-), ruines d’un château, 156. + +DJABORAH, ruines d’un bourg, 155, 180. + +DJALLOU, Oasis, voisine et dépendante d’Augiles. + +DJAMMERNÈH (examen d’une citerne de), 17. + +DJAUS, ruines d’un village : sa situation pittoresque, 157. + +DORIENS (les), de même origine que les Cyrénéens, durent être en +relation avec eux, xxii. + +DREPANUM, promontoire : sa situation, 267. + +DRESIÈH, ruines d’une petite ville, 13, 14. + +DROVETTI (M.), mentionné, 94. + +DUPIN (M. C.), mentionné, 283. + + + E. + +ECCEUS, Tritonis, Lathôn, fleuve : conjecture sur le lieu de son ancien +gisement, 186, 187, 188. + +EDRISI, cité, 34, 268, 269. + +ÉGYPTE (l’) : parallèle de ses anciens édifices et de ceux de la +Marmarique, 8, 9. + +ÉGYPTIENS (les anciens) ne paraissent pas avoir élevé de monuments dans +la Marmarique avant Alexandre, 8. + +ÉLIEN, cité, 123, 253. + +ENSANA, ville : explication de la tradition d’Yacouti, 112, 114. + +ÉPICURE, philosophe : au nombre des prophètes des Carpocratiens, xxviii. + +ERASEM ou Ersen, fontaine : rapprochement que provoquent son nom et sa +situation, 84, 85. + +ERATOSTHÈNE, philosophe, né à Cyrène, xxiv. + +ERYTHRA ou Erythron, ville, 106, 140, 141, 161, 164. + +ESCULAPE (le temple d’), à Balacris, 170. — A Cyrène, 233. + +ÉTHICUS, cité, 55, note. + +ÉTIENNE DE BYSANCE, cité, 86, note, 116, 140, 146, 155, 163, 165, 170, +175, 176, 185, 189, 267, 279, 280. + +EUPHÈME, un des Argonautes, souche présumée de la race des Battus, 217. + +EUPOLE, cité, 260. + +EUSÈBE, cité, 185, 189. + +EUTROPE, cité, 177, 185. + +EYRIÈS (M.), cité, 27, note, 216. — Mentionné, 264, 283. + + + F. + +FATHIMITES (les) occupent les environs de la grande Syrte, et y fondent +deux grandes villes, 267, 268, 269. + +FAZZAN (le) : commerce de peaux que les Cyrénéens faisaient avec ce +pays, 261. + +FAYE, cité, 5. + +FLORUS, cité, 30. + + + G. + +GARAMANTES (les), peuple qui occupait le pays nommé actuellement Fazzan +ou Fezzan, 189. + +GATTERER, cité, 85, note. + +GAUTHIER (M.), cité, 29, note. + +GAZAL (Ain-el-), source sulfureuse : les eaux n’en sont potables que +lorsque la mer est calme, 51. + +GÉBELIN (Court de) : sa méprise sur les signes du mont Liban, 29, note. + +GÉOGRAPHIE sacrée, citée, 95, 106, 114, 126, 140, 155, 163, note, 177, +190. + +GERMA, ville du Fazzan, 27, note. + +GHABAOUET, anciens tombeaux chrétiens, situés à l’Oasis de Thèbes, 161. + +GHARAH, Oasis, 19. + +GHERNÈS, ruines d’une ville, 159, 160, 161. + +GHERTAPAULOUS, ruines d’une ville auprès du golfe Naustathmus : silence +des géographes anciens à son égard, 146. + +GUETTADJIAH, ruines d’une mosquée dans la vallée Maréotide, 11. + +GHIRZA, ville ruinée : les sculptures qu’on y trouve sur un monument ont +contribué à accréditer le bruit d’une ville pétrifiée, 113. + +GIDANES (les), peuple Libyen, 71, note. + +GILIGAMMES (les), Libyens, conduisent les colons grecs auprès de la +fontaine d’Apollon, 217. — Lieux qu’ils occupaient, 84. + +GODEFROI (le P.), cité, 113, 114. + +GOLIUS, cité, 133, note. + +GRENNAH, nom des ruines de Cyrène, 94, 104. + +GRONOVIUS, cité, 86, note, 116, note. + +GUYENET (M. C.), mentionné, 125, note, 283. + +GYZIS, ville et port, 23. + + + H. + +HADJIS, nom des pélerins qui se rendent à la Mecque : manière de voyager +de ceux qui viennent de la Barbarie, 32, 34, 35, 36. + +HAL-AL (ras-el-), cap et golfe, 134, 141. + +HARÂBI, nom collectif des tribus d’Arabes qui occupent les montagnes de +la Cyrénaïque : leurs mœurs et leurs usages, 147, 148, 149, 150, 151, +152, 166, 167, 168. + +HAYER (el-), ruines d’un grand réservoir situé au milieu de la ville de +Cyrène, 223, 224. + +HERBELOT (d’), cité, 114, 128, 207, note. + +HERCULE (temple d’), 53. — (Tour d’), 269. + +HERMAN (M.), cité, 85, note. + +HERMÆA EXTREMA, promontoire, 18, 19. + +HÉRODOTE, cité, 16, 28, note, 51, 53, 54, 55, note, 60, 62, 63, 71, +note, 84, note, 85, note, 86, note, 96, 116, 129, 165, 171, 173, 175, +176, 184, 185, 206, 217, 221, 233, 235, 242, 244, 245, 249, 260, 270, +271, 277. + +HESPÉRIDES (le jardin des) : sa situation, 171, 172, 173, 174. + +HESPÉRIS, ville, premier nom de Bérénice, xxi, 187. + +HEYF (el-), cap, extrémité occidentale du golfe des Arabes, 18. + +HIARAH, nom des collines qui dominent le golfe Naustathmus, 146. + +HIÉROCLÈS, cité, 96, 163, 177, 188, 189. + +HIÉRODULES (les), nom des prêtres du temple d’Ammon, embrassent la +religion chrétienne, xxvii. + +HIERÆA, un des anciens cantons de la Cyrénaïque : lieux qu’il occupait, +146. + +HIPPOCRATE, cité, 221, note. + +HÔCH (el-), colline couronnée d’une sanctuaire, 132, 133, 153. + +HORACE, cité, 10. + +HUDSON, cité, 116, note. + +HYDRAX, village : sa situation déterminée par la description qu’en fait +Synésius, 106, 141, 238. + +HYPATIA, femme célèbre qui enseigna la philosophie à Alexandrie : elle +compta Synésius au nombre de ses disciples, xxviii. + + + I. + +ILOS, île voisine de Ptolémaïs, 178. + +IRASA, canton, 84, 85, note, 86, note, 87. + +ISIDORE DE SÉVILLE, cité, 55, note. + +ISOCRATE, cité, 258. + +ISRAÉLITES (les) : leurs institutions à Bérénice, xxvi. — Peinture +attribuée à leur époque, 204, 205. — Situation des Juifs modernes à +Derne, 100. + + + J. + +JABLONSKI, cité, 162. + +JAUBERT (M. A.) : sa traduction d’une inscription arabe, 12. — +Mentionné, 283. + +JÉRÔME (saint), cité, 176. + +JÉRUSALEM (le temple de) recevait annuellement une capitation des Juifs +de Cyrène, xxv. + +JOMARD (M.), mentionné, 282. + +JOSEPHE, cité, 17, 272. + +JULIUS OBSEQUENS, cité, 245. + +JUPITER LYCÉEN (colline de), 233. + +JUPITER OLYMPIEN (le temple de) renfermait le trésor des Cyrénéens, 233. + +JUSTIN, cité, xiii. + +JUSTINIEN (l’empereur) propage la religion chrétienne dans la Cyrénaïque +et à l’Oasis d’Ammon, xxvii. — Ses monuments et réédifications en Libye, +184. + + + K. + +KAFFRAM, nom d’une petite colline percée en grottes sépulcrales, 117. + +KANAÏS, cap, 18, 19. + +KASSABA-ZARGHAH, ruines d’un monument attribué à l’époque des Lagides, +22. + +KLEKAH, ruines, 49. + +KOUBBÈH (vallée de), 109. — (Ruines de), 117. + +KOURMAH (description du canton de), 58. + +KOUROUMOUS, lieu situé aux confins de la Libye fertile, 105. + +KRAÂT, nom d’un village ruiné, 117. + + + L. + +LADJEDABIAH, ville sarrasine, xxxi. + +LAMAÏD, château construit par le sultan Bibars, 11, 12, 13, 48. + +LAMELOUDÈH, nom des ruines de la ville de Limniade : souterrain et +réservoirs qu’on y trouve, 126, 127. + +LANCRET, cité, 5. + +LAPIE (M.), mentionné, 283. + +LARENAUDIÈRE (M. de), cité, 27, note. — Mentionné, 283. + +LEREÏTH, port, 33, 34. + +LECHKERRÈH, Oasis dépendante d’Augiles. + +LEMAIRE, cité, 112, 228. + +LEMLEZ, ruines d’un château grec : sa situation, 137, 259. + +LEMSCHIDI, ruines d’un château grec : sa situation, 137, 259. + +LEPÈRE (M.), cité, 5. + +LE QUIEN, cité, 96, 106, note, 161 ; note, 163, note, 177. + +LETRONNE (M.), cité, 4, 142, note, 162, 179, 204, 216, 222. — Mentionné, +264. + +LEUCE-ACTE, promontoire : cause de sa dénomination, 19, note. + +LIBYE (la) inférieure, 96. — Supérieure, 153. — Aride, 106. + +LIBYENS (les) : accueil qu’ils font aux colons de Théra, et leurs +paroles, xiii. — Leurs campements retranchés, 237, 238. — Leurs +dévastations dans la Pentapole, 121. — Introduisirent les chameaux de +l’intérieur de l’Afrique dans les champs de la Cyrénaïque, 242. — +Origine de l’égide de Minerve par les habillements des Libyennes, 221, +note. + +LIMNIADE, Lemnandus, Lemnandi, Lamponia, ville : séparait, sous les +Romains, la Marmarique de la Cyrénaïque, 126. + +LIMNIADES (les), nymphes, 127. + +LIXOS, promontoire, 174. + +LÆA, île, 116. + +LOUIS (le roi saint), 48. + +LUCAIN, cité, 86, 173, 271. + +LUCULLUS est envoyé à Cyrène par Sylla, xx. + + + M. + +MAÂRAH, ruines d’un château : ateliers arabes qu’il contient, 110, 111. + +MACRIZY, cité, 10. + +MAGAS, gouverneur de Cyrène, fait une expédition contre l’Égypte, xix. + +MAGHARENAT-EL-HEABÈS, tombeaux égypto-grecs, 49, 50, 52. + +MAGHARENAT, magasins souterrains situés entre Cyrène et Apollonie, 191, +192, 193, 194. + +MAHADAH, nom actuel de l’ancien port de Zygis, 23. + +MAKTAÉRAÏ, ruines : anciennes habitations de Troglodytes, 16. + +MALÉE, promontoire, situé à la partie orientale de la côte du +Péloponèse, et actuellement nommé Sant-Angelo, 173. + +MALTE-BRUN, cité, 54, note. + +MANNERT, cité, 29, 50, 52, note, 53, 96, 126, 171, 175, 176, 238. + +MANTINÉE, ville d’Arcadie dans le Péloponèse, xv. + +MARADÈH (description de l’Oasis de), 273, 274. + +MARÉOTIDE (description de la vallée), 9, 10, 11, 14, 34. + +MARÉOTIS, lac près d’Alexandrie, séparé de la mer par une petite chaîne +de collines calcaires, 3, 6. + +MARMARIDES (les) s’opposent à l’expédition de Magas contre l’Égypte, +xix. — Sont repoussés par les Romains dans l’intérieur des terres, 17. — +Diversité des anciennes traditions sur les limites du pays qu’ils +occupaient, 55, note. + +MARMARIQUE (la) : étendue progressive des limites de cette contrée, 55, +note, 126. — Époque, durée et caractère de sa végétation, 42, 54, 59, +60, 61. — Principaux animaux et oiseaux qu’on y rencontre, 61, 62, 63, +64, 87. — Saison des pluies, 37. — Citernes anciennes et modernes, 55, +56. — Explication des signes empreints sur les rochers et les monuments +de la Marmarique, 24, 25, 26, 27, 28, note. + +MARONITES (les), auteurs de la géographie nubienne, cités, 207. + +MASDACÈS, un des prophètes des Carpocratiens, répand ses préceptes en +Perse, xxviii, 128. + +MASSAGÈTES (les), peuple qui habitait la grande plaine à l’orient de la +mer Caspienne, 129. + +MASSAKHIT, ruines d’une ville : les nombreux fragments de statues qu’on +y trouve sont une des causes de la tradition d’une ville pétrifiée, +existant en Afrique, 111, 112, 113, 114. + +MATTER (M.), cité, xxvii, 128. + +MÈDES (les), leur voyage en Libye, 204. + +MELLAH, cap, 47. + +MÉNALIPPE, prêtre d’Apollon, périt par les ordres du tyran Néocratis, +xvii. + +MENDAR-EL-MEDAH, collines, 22. + +MÉNÉLAS, port, ainsi appelé à cause du prince Grec de ce nom qui y +aborda, 47, 53. + +MICHAUD (M.), cité, 48. + +MINERVE, enseigne aux Libyens à conduire les chars, 176. + +MINUTOLI (M.), cité, 1, 31, 40. + +MOHAMMED-ALY, pacha d’Égypte : ses institutions politiques sont le sujet +des entretiens des Arabes du désert, 21. — Disperse les Aoulâd-Aly +réunis auprès du port de Parætonium, et attire leurs chefs à sa cour, +30, 31, 66, 67. + +MOHAMMED-BEY, fils du pacha de Tripoli, 90. + +MOHAMMED-EL-GHARBI, envoyé des États barbaresques, auprès du pacha +d’Égypte : obligations que lui doit l’auteur, 2, 94. + +MONTAIGU, cité, 29, note. + +MOREAU (M.), mentionné, 283. + +MOUKHNI (le bey), gouverneur du pays de Barcah, 104, 147. + +MÜLLER (M.), élève de l’école royale des langues orientales de Paris, +compagnon de voyage de l’auteur, 2, 10, 22, 37, 40, 41, 89, 93, 104, +123, 124, 125. + +MYRMEX, île, 178. + + + N. + +NABATHÉENS (usages des), xxviii, 114, 129. + +NASAMONS (les), Libyens, aidèrent au commerce de Carthage, xxii. — Lieux +qu’ils habitaient, 271. — Leurs mœurs et leurs usages, 129, 271. — +Furent attaqués, et repoussés dans l’intérieur des terres par les +Romains, 272. + +NATROUN, nom arabe de l’ancienne ville d’Érythron, 189, 140, 141, 143. + +NAUSTATHMUS (le port et promontoire), 115, note, 141, note, 142, 146, +161, 162, note, 164. + +NÉCROPOLIS (la) de Cyrène (coup d’œil extérieur de), 194, 195, 196, 197, +198, 199. — (Distribution intérieure et monuments des souterrains de), +201, 203, 204, 205, 206, 207, 208, 209, 210, 211. + +NÉOCRATIS, tyran de Cyrène, xvii. + +NEPTUNE enseigne aux Libyens à dompter les chevaux, 176. + +NIL : situation de ce fleuve relativement à la Cyrénaïque, xi. — (Vallée +du), 8, 9, 60, 68, 112. + +NUBIE (la), 60, 67. + + + O. + +OASIS (les) d’Égypte : cause de la situation, actuellement isolée, de la +plupart de leurs anciens monuments, 11, note. + +OLBIE, ville épiscopale, 114. + +OMMIADES (les) s’emparent de la Cyrénaïque, xxx. + +OPHELLA, général de Ptolémée, soumet les Cyrénéens, xviii. — Se révolte +contre Ptolémée, fait alliance avec Agathocle et meurt, xix. + +OROSE, cité, 245. + +OSIRIS (temple d’), 7. — (Tombeau d’), ibid. + +OUDNEY, cité, 27, 28, note. + + + P. + +PALÆBISCA, village : sa situation, 106, 141, 238. + +PALIURUS, rivière, 52, 53, 86, note. + +PANORMUS, port, 43. + +PARÆTONIUM, ville : capitale du nome libyque, 29, 30. + +PAUL (saint), cité, 126. + +PAUSANIAS, cité, 233. + +PELLERIN, cité, 189. + +PÉLOPONÈSE (le) : sa situation relativement à la Cyrénaïque, 174. + +PENTAPOLE, nom collectif des cinq principales villes de la Cyrénaïque, +xii. + +PÉRIPLE ANONYME (le), cité, 18, 23, 51, 53, 86, note, 96, 115, 140, 141, +142, 146, 162, note, 189, 178, 181, 184, 188. + +PÉTAU (le père), cité, 141, note. + +PETRA, métropole des Nabathéens, 114. + +PETRAS-PARVUS, ville : sa situation, 49, 51. + +PEUTINGER, cité, 170, 189. + +PHÉNICIENS (les) : leur association présumée avec les Berbères et les +Libyens, xii. — Transportèrent des chevaux de l’Afrique en Grèce, 242. — +(Port des), 173. + +PHÉRÉTIME reçoit un présent dérisoire du roi de Salamine ; s’adresse à +Aryandès ; tire une vengeance atroce de la mort de son fils, et périt +misérablement, xvi, 8, 176. + +PHILIPPES (la bataille de) eut des résultats favorables aux Juifs de +Cyrène, xxv. + +PHILLÈNES (les autels des) furent le point de démarcation des états de +Cyrène et de Carthage, xvii, 55, note. — Étaient construits de sable, +267. + +PHILLINE (la danseuse), xviii. + +PHISCON ÉVERGÈTE, roi de Cyrène, fondateur de Ptolémaïs, 180. — Transmet +à Apion la Cyrénaïque, comme royaume indépendant, xix. + +PHYCUS, promontoire, 130, note, 141, note, 143, 163, 189, 172, 173, 174. + +PINDARE, cité, xv, 85, 163, 185, 217, 218, 227, 229, 233, 235. + +PINÈDE, cité, 170. + +PLATEAU CYRÉNÉEN (le) : dénomination adoptée par l’auteur pour désigner +toute la plaine qui s’étend sur les montagnes de la Cyrénaïque, 84, 86, +note, 87. + +PLATÉE, île où débarquèrent les colons de Théra : sa situation, 51, 52, +note, 54, 86, note. + +PLATON : sa réponse aux ambassadeurs Cyrénéens, xvii. + +PLAUTE, cité, 116, note, 164, 165, note, 211, 239, 253. + +PLINE l’ancien, cité, xxii, 55, note, 163, 165, 174, 175, 185, 236, 239, +240, 245, 248, 249, 252, 253, 256, 262. + +PLINTHINE (le golfe de), 7, 18. + +PLUTARQUE, cité, xvii. + +POCOCKE, cité, 128. + +POLLUX, cité, 261. + +POLYBE, cité, 19. + +POLYEN, cité, 225. + +POMPONIUS MÉLA, cité, 16, 39, 55, note, 115, note, 129, 142, 185. + +POSIRION, ville : la même que Taposiris, 7. + +PROCOPE, cité, 6, 7, 30, 177, 181, 184, 185. + +PROVENCE (la végétation de la Cyrénaïque septentrionale diffère peu de +celle de la), 102. + +PSYLLES (les), Libyens : lieux qu’ils habitaient, 271. + +PTOLÉMAÏS, une des cinq villes qui formaient la Pentapole libyque : +confondue par plusieurs géographes avec Barcé ; sa situation, 175. — +(Aqueduc de), 181, 182. + +PTOLÉMÉE (Claude), d’Alexandrie, cité, 55, note, 95, 96, 106, 115, note, +116, note, 126, 140, 141, 142, 155, 175, 178, 181, 183, 187, 188, 189, +249. + +PYTHAGORE (le philosophe) : compris parmi les prophètes des +Carpocratiens, xxviii, 128. + +PYTHIE (la) ordonne à Battus d’aller fonder une colonie en Libye ; ses +promesses sont réalisées, xiii, 217. + + + R. + +RAOUL-ROCHETTE (M.), cité, 85, note. + +RASSAM ou Ras-Sem, station dans le désert de la grande Syrte, 113. + +REFFAH, ruines d’un château, 130. + +ROMAINS (les) : moyens qu’ils employèrent pour défendre le littoral de +la Marmarique contre les Marmarides, 17, — la Pentapole contre les +Ausuriens, 121. + +ROQUETTE (M. de la), mentionné, 183. + +ROSSONI (M.), vice-consul d’Angleterre à Ben-Ghazi, mentionné, 104. + + + S. + +SACY (M. S. de), cité, 12. + +SAFFNÉH, ruines d’un ancien village : disposition de ses tombeaux, 158. + +SAF-SAF, ruines d’un ancien bourg, 223. + +SAHARAH (grand désert de), 160. + +SALAMINE, ville située à la partie orientale de l’île de Chypre, appelée +Constantia dans le moyen âge, xvi. + +SALLUSTE, cité, 39, 86, note, 204. + +SALT, mentionné, 94. + +SAMOS, île de la mer Égée, xv. + +SARRASINS (les), 48, 110, 159. + +SATURNE, compris par les Carpocratiens au nombre de leurs législateurs +ou prophètes, xxviii. + +SCHOLZ (M.), cité, 11, 13, 27, 28, note, 39. + +SCYLAX (le périple de), cité, 18, 51, 54, 55, note, 85, 86, note, 96, +115, 116, note, 142, 162, 165, 189, 171, 172, 175, 178, 185, 186, 187, +249. + +SÉLIM I (l’empereur) s’empare de la Cyrénaïque, xxxi. + +SENNIOU, ruines d’un château, 130. + +SERAPEUM, bourg : sa situation, 268. + +SERVIUS, cité, 175. + +SÉSOSTRIS (voyage de) en Libye, 8. + +SHAW, cité, 112. + +SIBILLÈH, source située à l’Oasis d’Augiles : la même que celle dont +parle Hérodote, 280. + +SILPHIUM (le) : consacré à Battus, fondateur de Cyrène, xxiii, 252. — +Son origine miraculeuse, 247. — Analyse qu’en ont laissée les anciens, +248. — Analyse de l’auteur, 250. — Contradictions des traditions à +l’égard de localités qu’elles lui assignent, et lieux où il croît de nos +jours, 249. — Suc que l’on en tirait ; autres propriétés qu’il avait +dans l’antiquité, et celles qu’on lui retrouve, 250, 251. — Emploi que +l’on en faisait et son haut prix, 252. — Observations sur sa disparition +de la Cyrénaïque et sur sa réparition, 253, 254. + +SMITH (M.), cité, 146. + +SOLIMAN II (l’empereur) joint la Cyrénaïque à Tripoli et en forme un +seul état, xxxi. + +SOLIN, cité, 55, note, 253. + +SOLOUM, port, 43. + +SORT, ville, sa situation, xxxi. + +SOUDAN (le), 160, 211. + +SOUZA, nom arabe de Sozysa, 161, 166. + +SOZYSA, nom que reçut Apollonie dans le moyen âge, 163. + +STRABON, cité, xxviii, 3, 4, 10, 14, 18, 29, note, 30, 33, note, 47, 53, +55, note, 57, 96, 115, note, 129, 142, 146, 162, 165, 171, 175, 183, +185, 186, 187, 188, 236, 249, 253, 261, 262. + +STRATONICUS LE RHODIEN, cité, 263. + +SUIDAS, cité, 175. + +SYLLA (le consul) cherche à concilier les différends des Cyrénéens, xx. + +SYNÉSIUS, philosophe platonicien, évêque de Ptolémaïs : implore le +secours d’Arcadius en faveur de Cyrène, xxix. — Sa description des +dévastations des Barbares, _ibid._ — Cité, 50, 86, note, 96, 106, 114, +121, 126, 140, 141, 156, 163, 165, 189, 177, 178, 182, 185, 189, 206, +238, 240, 241, 242, 243, 245, 253, 262. + +SYOUAH (l’Oasis de), 26, 30. + +SYRTE (la grande), 50, 55, note, 59, 67, 71, note. — (La petite), 55, +note. + + + T. + +TACITE, cité, 233. + +TAMMER, ruines d’un temple, 116, 117. + +TAPOSIRIS (usages des anciens habitants de), 4. — (Situation de la ville +de), 7, 96, note. + +TARAKENET, vallée, 109, 110. + +TEBELBÈH (ruines de la tour de), 138, 142. + +TEGHEIGH (ruines du château de), 138. + +TEMMIMÈH, vallée, 52, 53, 54. + +TÉRENCE, cité, 211. + +TÉRETH, ruines de la ville de Thintis, 154, 155, 157. + +TETRAPYRGIA, bourg aux quatre tours, 49. + +TEUCHIRA, autrement dite Arsinoé, une des cinq villes qui composaient la +Pentapole libyque : discussion sur les deux noms qu’elle porta, 185, +186, 188, 189. + +THAOUGHAT (ruines du château de), 156. + +THAOUN (Ouadi-el-), la vallée du Moulin, 22. + +THÈBES (l’Oasis de), 161, note. + +THÉOPHRASTE, cité, 171, 233, 239, 247, 248, 251, 255. + +THÉRA (l’île de) : une grande sécheresse qui y survint fut cause du +départ de plusieurs de ses habitants pour aller établir une colonie en +Libye, xii, xiii. + +THESMOPHORIES (les), fêtes religieuses : emprunts que les Carpocratiens +paraissent lui avoir faits, 128. + +THESTÉ, fontaine située dans le canton d’Irasa, 85, note. + +THIMBRON fait une expédition contre Cyrène, xvii, 185, 225. + +THINTIS, Thestis, Thyne, Disthis, ville, 155. + +THRIGE (M.), cité, 85, note, 171, 175, 228, 232, 233, 241, 243, 251, +252, 256, 261. + +THYON (le), arbre, ne croît point à Ammon malgré l’assertion de +Théophraste, 255, note. — Usages divers que l’on faisait de son bois, +xxxii, 255, 256. + +TOKRAH, nom arabe des ruines de la ville de Teuchira, 183. + +TOLOMETA, nom arabe des ruines de la ville de Ptolemaïs, 178, 183. + +TOMBOUCTOU (la ville de), 160. + +TOUARIKS (les), peuple, 27, 28, 29, note, 242. + +TOUBROUK, nom arabe des ruines d’Antipyrgus ; port, 46, 47, 48, 49, 51. + +TOURBA, cap : l’ancien Zephyrium, 115. + +TOURNEFORT, cité, 241. + +TRIPOLI D’AFRIQUE (la ville de), xxxi, 30, 39, 94, 100, 104, 147. + +TRITONIS (le lac) : auprès de la grande Syrte, 86, note. — Auprès de +Bérénice, 188. + +TROGLODYTES (les), 16. — (Le pays des), 55, note. + + + V. + +VATTIER DE BOURVILLE (M.), vice-consul de France à Tripoli d’Afrique, +mentionné, 266. + +VÉNUS (îles et temples de) dans la Cyrénaïque, 115, 116 et note 3, 177, +188. + +VIRGILE, cité, xxi, 10, 207. + +VIVIANI (M.), cité, 62. + +VOLNEY, cité, 29, note. + +VOPISCUS, cité, 17. + +VOSSIUS, cité, 86, 116, note. + + + W. + +WALCKENAER (M.), cité, 232. + +WESSELING, cité, 163, 232. + + + X. + +XERXÈS (on comptait des dromadaires dans l’armée de), 242, note. + + + Y. + +YAKOUTI, cité, 112, 114. + +YOUSOUF, pacha de Tripoli, 3, 93, 124. + + + Z. + +ZAOUANI, nom arabe d’un groupe de mausolés situés auprès du golfe de +Naustathmus, 144, 156. + +ZA’RAH (plateau de) : fêtes des Arabes auxquelles l’auteur assiste, 42, +43. + +ZARINE, nom que le périple anonyme donne à un lieu qui parait +correspondre à Darnis, 96, 115. + +ZATRAH, nom d’un village ruiné, 117. + +ZEITOUN, lieu qui paraît correspondre à Hydrax, 105, 106. + +ZEMLÈH (puits de), 43. + +ZEPHYRIUM (le port et promontoire) : leur situation, 115, note, 140. + +ZOA ou ZŒS, nom donné par quelques auteurs à la ville de Cyrène, ou à +une autre qui lui aurait été antérieure, 232. + +ZOROASTRE, compris parmi les législateurs ou prophètes des +Carpocratiens, xxviii, 128. + +ZYGIS ou Zygren, petite ville et port de la Marmarique, 23, note. + + + FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + APPENDICE + AU + VOYAGE DANS LA CYRÉNAÏQUE. + + + + + ITINÉRAIRE + D’AUDJELAH A MOURZOUK, + D’APRÈS UN HABITANT D’AUGILES[388]. + + * * * * * + + +D’Audjelah, en se dirigeant droit à l’ouest, après quatre journées de +marche, on arrive à Zaltha, station où l’on trouve quelques bouquets de +palmiers, et de l’eau potable, quoique saumâtre. + +A quatre journées de distance, et dans la direction ouest, 9° nord, de +Zaltha, est el-Ouabri, lieu où l’on trouve un bassin de grès qui +contient de l’eau de pluie durant la majeure partie de l’année. + +A quatre journées de distance, et à l’ouest, 9° sud de el-Ouabri, est +Kannabah, petite Oasis produisant des dattiers, des tamarix, des aghouls +(sainfoin du désert), et contenant de l’eau douce. + +A une journée de distance, et à l’ouest de Kannabah, est Temsèh, village +faisant partie du pays du Fazzan ; les habitants, dont le nombre est de +trois ou quatre cents, cultivent, dans les sables et avec l’eau des +sources et des puits, de l’orge, du bled, des melons d’eau, des figuiers +et des grenadiers. Il n’y a point dans ce village d’agent du bey Hassan, +gouverneur du Fazzan ; le Cheik-Beled retire les contributions, qui ne +sont imposées que sur les dattiers : chaque cent pieds de dattiers paie +une piastre forte d’Espagne. + +A une journée de distance, et à l’ouest-nord-ouest de Temsèh, est +Zaouilah, grand village au sud duquel sont les ruines de deux monuments +construits en grandes assises (deux châteaux sarrasins). Les habitants +portent le surnom de _Sarffah_. Leur nombre s’élève à quinze cents +environ. Le terrain de Zaouilah est composé d’un mélange de terre salée +et de sable. On y trouve un grand nombre de puits revêtus en troncs de +dattiers, comme ceux d’Audjelah, et point de sources. On n’y cultive que +le bled et l’orge : les palmiers y sont en grande quantité. Ce village +et le précédent sont situés dans une plaine rase, où l’on ne voit ni +colline ni la moindre élévation, et offrant le même aspect que le canton +d’Audjelah. Ces sortes de plaines du désert sont nommées _Serrir_, par +les Arabes. Zaouilah est la résidence d’un chaous du bey Hassan. + +Après une journée de marche, à l’ouest de Zaouilah, et par une forêt non +interrompue de dattiers, on arrive à Hammerah, village un peu moins +considérable que Zaouilah. Au nord, et en vue d’Hammerah, est un hameau +appelé Masséghaouin. + +A deux heures de distance, et à l’ouest-nord-ouest de Hammerah, est Oum- +el-Heranep, village à peu près aussi grand qu’Hammerah, et où l’on ne +trouve aussi que des puits et, par conséquent, que la même culture. Le +chemin qui sépare ces deux villages est parsemé de quelques palmiers. + +A trois heures de distance et au sud ¼ ouest de Oum-el-Heranep, est +Maghaouèh, petit village dont le terrain, quoique formé en majeure +partie de terre salée, et couvert de plusieurs pieds de sable, contient +néanmoins plusieurs sources d’eau douce. + +A deux heures de distance, et à l’est de Magahouèh, est Taouillah, +village borné au sud par une chaîne de collines. + +A demi journée de distance et à l’ouest de Taouillah, est Teraghah, +village aussi grand que Zaouilah, et dont le sol est arrosé par +plusieurs sources abondantes, qui permettent d’y cultiver, outre les +céréales, la vigne, le melon d’eau, le figuier et le grenadier. Au nord +de Teraghah, on voit des cônes isolés, ou formés de roche schisteuse +d’un rouge éclatant. + +A une petite journée de distance, et à l’ouest de Teraghah, est +Zezaouèk, hameau, en vue et au sud duquel on en trouve un second, qui +prend son nom El-Ain, d’une belle source qu’il contient. + +Enfin, à demi-journée de distance, et à l’ouest de Zezaouèk, est +Mourzouk, ville capitale du Fazzan, située dans une plaine de sable et +de terre salée. Cette ville, ainsi que tous les chefs-lieux des +provinces centrales de l’Afrique, doit ses richesses et son activité à +son grand marché, où les habitants des divers points du Fazzan viennent +successivement vendre leurs récoltes, ou les échanger contre d’autres +denrées. La branche la plus considérable de son commerce d’exportation +consiste en peaux de chèvres pour outres et sellerie que l’on y fabrique +avec un grand art. Les femmes de Mourzouk ont à peu près le même costume +que les Égyptiennes, au voile près, dont elles partagent avec les +Bédouines l’avantage d’être débarrassées. Leur corps est couvert d’une +ample chemise bleue (mouktah), et lorsqu’elles sont mariées, elles se +coiffent d’un schall (médaourah) d’étoffe de coton teinte en rouge. Il +en est peu qui ne portent, outre ces vêtements, un (mellahièh) autre +schall dont elles se couvrent la tête, et qui, retombant sur les +épaules, leur sert à se draper de diverses manières. De même que les +Égyptiennes, elles ont le front orné d’un bandeau de sequins ou d’autres +pièces de monnaie ; à leurs oreilles pendent aussi d’énormes boucles +d’argent, et il est rare que leurs pieds et leurs bras soient dépourvus +d’un ou de plusieurs anneaux de verre de diverses couleurs. Hassan-Bey +est le gouverneur actuel de Mourzouk ; ses forces consistent en cent +cinquante cavaliers de Tripoli et trois cents fantassins recrutés parmi +les Arabes du désert. Ce bey a remplacé Moustaffah, mort dans le Fazzan, +de retour d’une expédition au Bournou, d’où il avait rapporté cinq mille +esclaves. + + * * * * * + + +[Note 388 : On a conservé exactement dans cet Itinéraire les distances +données par l’habitant d’Augiles, quoiqu’elles soient généralement peu +d’accord avec celles des cartes.] + + + + + LISTE + DE QUELQUES MOTS EMPLOYÉS DANS CETTE RELATION, ET TRANSCRITS SUR LES + LIEUX, EN CARACTÈRES ARABES, + + PAR M. FRÉDÉRIC MULLER. + + * * * * * + + Dernah. درنه + + Abiar el kelleh. ابيار الخلعه + + Bousbekah. بوس بكه + + Abousir. ابوسير + + Ouadi mariout. وادي ماريوط + + Bednat. بدنات + + Sérenèh. سرنه + + Bourden. البوردن + + Boumnah. بومنه + + Kasr ghettadjiah. قصر قطاجّه + + El-Hammam. الحمّام + + Kasr Amaïd. قصر عميد + + Zhaher. ظاهر + + Kassabat elchammamèh. قصبه الشمّامه + + Dresièh. درزيه + + Gebel-kouramah. جبل كرامه + + Benaièh-Abou-sélim. بنية ابو سليم + + Maktaérraï. مقطع الرّاي + + Giamerneh. جامرنه + + Asambak. اسمبك + + Gephrah. جفره + + Acabah-el-soughaier. عقبة الصغير + + Mendar-elmedah. مندار المداح + + Achebeat. الشبعات + + Elkassébat zargah. القصبة زارغه + + Berek marsa. برك مرسا + + Boun Adjoubah. بون عجوبه + + Kasr Abousouety. قصر ابو ثوتي + + Argoub souf. عرقوب صوف + + Marsa elbeït. مرسا البيت + + Kasr chamès. قصر شامس + + Choubbak. شبّاك + + Kasr ladjédabiah. قصر الاجدابيه + + Akaba-el-souloum. عقبه الصّلوم + + Birzemleh. برزمله + + El-zoroah. الذرعه + + El-daraah. الدرعه + + Daphnèh. دفنه + + Kasr Djedi. قصر الجدي + + Harâbi. حرابي + + Habboun. حبّون + + Mouraboutin. مرابطين + + Coum boun. كوم بون + + Toubrouk. طبروق + + Kelekah. الكلكه + + Magharat el-Habs. مغرات الحبس + + Aïn elghazal. عين الغزال + + Bombah. بومبه + + Batrakah. بتركه + + Themimèh. ثميمه + + Ras-el-tin. راس الطين + + Aïn Erzem _ou_ Erazem. عين ارزم + + Hédjadj. حجّاج + + Chaouch. شاوش + + Dérias. درياس + + Hadji-abd-el-Aziz. حاج عبد العزيز + + Beled el-Sour. بلد الصور + + Magharah. مغاره + + Djebeli. جبلي + + Abou Mansour. ابو منصور + + El-Tahtani. التحتاني + + El-Fokâni. الفوقاني + + Brouès. البروس + + Maarras-el-leben elftahiah. معرّس اللبن الفتايه + + Grennah. قرنّه + + Cheikh Aziz. شيخ عزيز + + Kasr Ghardam. فصر قردم + + Kourmous. كورموس + + Chéhah. شهه + + Kasr-Abou-hassan. قصر ابو حسن + + Ouadi-Harden. وادي هردن + + Ouadi Bethak. وادي بتحاق + + Koubbèh. قبّه + + El-Hey. الحيّ + + Kraâth. كرعط + + Kafram. كفرام + + Zatrah. زطره + + Tadenet تدنت + + Massakhit. مسخيط + + Ouadi el-Haradj. وادي الحرج + + Khechm-rezk. خشم رزق + + Ouadi el-Harran. وادي الحرّان + + Kasr Harami. قصر حرامي + + Lemlez. الاملز + + Kasr iaden. قصر يادن + + Tegheigh. تقيق + + Aghtas. اغطاس + + Natroun. نطرون + + Ouadi-abou-scheffeh. وادي ابو شفّه + + Ras-el-halal. راس الهلال + + Menakiet. المناكات + + Zaouani. زواني + + Oumma-Bneib. ام بنيب + + Gherthaboulous. قرطبولوس + + Djaus. جوز + + Ghabou-djaus. قبو جوز + + Hiarah. ياره + + Djoubrah. جوبره + + Ghabou-Diounis. قبو ديونس + + Safneh. صفنه + + Ghernès. انقرنس + + Thaougât. طاوقات + + Abou Ebeilah. ابو ابيلح + + Tereth. ترت + + El-Gouafel. القوافل + + Lameloudeh. الاملوده + + Djaborah. جبوره + + Souza. سوزه + + Magharenat. مغارنات + + Grennah. قرنّه + + Safsaf. سفساف + + El-Empharrah. الامفرّح + + Kasr Scheghièh. قصر شقيه + + Bou-Meliou. بو مليو + + El Hayer. الحيّر + + Moukfeif. مكفيف + + Bou Bdeir. بو بدير + + Hôch. حوش + + Kasr-Abou-Rhaouèh. قصر ابو غاوي + + Kasr-Abou ghadis. قصر ابو قادس + + Maâthan chaeth. معطن شعط + + El Keren. الكرن + + Abou’l-ghadir. ابو الغدير + + El Bagharah. البقره + + El Nétechss. النتكس + + El Mektelèh. المقتله + + Tel-Ghazèh. تل غازه + + Mouchedachièh. مشداشيه + + Charah. شراع + + Tegharrebou. تغارّبو + + Ouadi Sammalous. وادي سمّلوس + + Tkassis. تكسس + + Kasr Sammalous. قصر سملوس + + El-Maraouèh. المراوه + + Bénéghdem. بنقدم + + Tolometa. ثلمثه + + Kasr-el-Asker. قصر العسكر + + Taoukra. طاوكره + + El Merdjeh. المرجه + + Barcah. برقه + + Sebkha-el-berss. صبخه البرس + + Kassebat. قصبة + + Ben-Ghazi. بن غازي + + Tellemoun. تلمون + + Djelid. جليد + + Mourseff. مورسف + + Ladjedabiah. الاجدابيه + + Rassam. رسم + + Sebilèh. سبيلة + + Serir. سرير + + Audjelah. اوجله + + Zeghaghnèh. زقاقنه + + Sebkhah. صبخه + + El-Hâti. الحاطي + + El-Sarranèh. السرّانه + + El-Ghetaoui. القطوي + + Kseb. قصب + + Ghafouli. غفولي + + Saouani. صواني + + Doukhn. دوخن + + Darfour. دارفور + + Berber. بربر + + Maradeh. مراده + + Meyrighah. مهريقه + + Ain sidi Mohammed. عين سيدي محمد + + Aghoul. اغول + + Ghour-djahenneim. غور جهنيم + + Hayfath. حيفاط + + Ain-el-Ball. عين البلّ + + Ain el-Daba. عين الضبع + + Zaghouth. زقوط + + Zalah. زلعه + + Zaouièh. زاوية + + Djallou. جالو + + Haragh. عراق + + Lébé. لبه + + Oum el-Messid. ام المسيد + + El Heiry. الهري + + Léchkherréh. الاشخرّه + + Lagheiah. لقيه + + Tarfayah. طرفايه + + Faredghah. فردغه + + Mogharah. مقرّه + + Ouadi guatmir. وادي قطمير + + Louéchkah. الوشكه + + Ghéghab. ققاب + + Taraknet. تركنة + + Sirêh. سيره + + Kasr maârah. قصر ماره + + Beit tamar. بيت ثمر + + Debek. دبكه + + Melh-ar-rach. ملح الرش + + Chenedirèh. شنديره + + Elkaraschi. الكراشي + + Ghelleb. جلّب + + Oum ellaham. ام اللحم + + Kasr seniou. قصر سنيو + + Reffah. رفّعه + + Boumnah. البومه + + El Haudh. الحوض + + Ouadi Tebelbèh. وادي تبلبه + + Maâthen. معطن + + Aoûd. عود + + Lemchidi. الامشيدي + + Chiathah. شياطه + + Ghazelièh. غزليه + + Maraghi. مرقي + + Kamissah. خميسه + + Maouêmet. ماوّمت + + Gharah. قرعي + + Oum-el-soughaier. ام الصغيّر + + Abou’l-Gharadek. ابو الغرادك + + Moqarrah. مقرّه + + Kardasséh. كرداسي + + * * * * * + +_Nota._ M. Pacho, pour adoucir la prononciation de quelques noms arabes, +et pour se conformer d’ailleurs à la prononciation rapide et contractée +de cette partie de l’Afrique, a presque toujours supprimé l’_alef_ +initial de l’article et du mot _abou_. On a cru devoir ici le réintégrer +quelquefois, afin de rendre la transcription française plus conforme à +l’orthographe arabe ; mais ce léger changement et quelques autres +modifications peu importantes, n’empêcheront pas le lecteur de +reconnaître l’identité des noms de cette liste avec ceux qu’il a déja +lus dans le Voyage. M. Müller étant d’ailleurs absent au moment de +l’impression, on s’est réglé le plus qu’il a été possible sur son +manuscrit. + + + + + VOCABULAIRE + DU + LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH. + + +NOTA. Tous les mots marqués d’une astérisque sont ou arabes, ou dérivés +d’une racine arabe. + + + VOCABULAIRE + DU + LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH, + + RECUEILLI ET TRANSCRIT EN ARABE PAR M. FRÉDÉRIC MULLER, + ANCIEN ÉLÈVE DE L’ÉCOLE ROYALE DES LANGUES ORIENTALES ; + + REVU PAR M. AGOUB, + PROFESSEUR DE LANGUE ARABE AU COLLÉGE ROYAL DE LOUIS-LE-GRAND. + + * * * * * + + + A + + ABAISSER. Hafra. حفره + + ABATTRE. Thayah*. طيّح + + ABATTU. Youayah. يوّايه + + ABÇÈS. Doummeleh*. دمّلة + + ABEILLE. Tement. تمنت + + ABOIEMENT. Guerzen. قرزن + + ABONDANCE. Daggout. دقّوت + + ABOYER. Guerzeni. قرزني + + ABREUVER. Yéchouaya. يشوّايه + + ABRICOT. Michmech*. مشمش + + ABSENCE. Yéghabah*. يغابه + + ABSENTER (s’). Aghab*. اغاب + + ABUSER (s’), se tromper. Yéghléthah*. يغلط + + ACCOUCHER. Idjer. يجر + + ACCOURCIR. Yerzaya. يرزيه + + ACCROCHER. Yaallega*. يعلّقه + + ACCROÎTRE. Daggat. دقّات + + ACHEVER. Ammartet. عمّرتت + + ACHEVÉ. Taammartet. تعمّرتت + + ADOUCIR. Retteb*. رطّب + + AGE. Ammagoua. اماقوع + + AGILE. Féchouch. فشوش + + AGILITÉ. Féchach. فشاش + + AGRANDIR. Makkar. مكّار + + AIDER. Yougheya. يوغيّه + + AIGRE. Tehmeta*. تحمطه + + AIGUISER. Sounnit*. سنّيت + + AIMER. Yéghachtia. يغاشتيه + + AINSI. Toudig. تودق + + AISSELLE. Teghmert. تغمرت + + ALLAITER. Iembeya. يمبيه + + ALLÉGER. Fech. فشّ + + ALLER. Youghera. يوغره + + ex : Je vais. Nemadiakhr*. نمضياخر + + ALLER devant. Djeghez. جقز + + ALLUMER. Chelhamt. شلحمت + + ALLONGER. Edgout. ادقوت + + AMER. Mourr*. مُرّ + + AMOLLIR. Retteb*. رطّب + + AMPLE. Wourket. وركت + + ANE. Azeit. ازيت + + ANNONCER. Daynis. دينس + + APLATIR. Khabatez. خبطز + + APPELER. Naghy*. ناغي + + APPORTER. Heggad. حقّاد + + APPRENDRE, enseigner. Elmeida. الميدا + + S’instruire. Yelmeida. يلميدا + + APPROCHER. Yeddella. يدلّا + + APPUYER. Thaft. طفت + + ARAIGNÉE. Djekez. جكز + + ARGENT, métal. Fedjrah. فجرة + + ARGENT, monnaie. Barah, turk. بره + + ARME. Selah*. سلاح + + ARRACHER. Ekkech. اكّش + + ARRÊTER (s’). Thafdhilin. طفضيلين + + ARRIVÉE. Youchada. يوشاده + + ARRIVER. Chada. شاده + + ARTICLE. Edjijia. اجيجيه + + ASSASSIN. Yanghia. ينغيه + + ASSASSINER. Anghia. انغيه + + ASSEZ. Aéssoud. عصّود + + ASSOCIÉ. Mecharekina*. مشاركينه + + ATTEINDRE. Yéouath. يوّاط + + ATTENDRE. Sbordik*. صبرديك + + AUTOMNE. Téghéricht. تغرشت + + AUTRE. Akher*. اخر + + AUTRUCHE. Naamet*. نعامة + + AVALER. Yezarat. يظرات + + AVARE. Ahach. احاش + + ACCOUTUMÉ. Yehbéla. يهبلا + + ACHETER. Yéségha. يسغه + + + B + + BAIGNER (se). Yésiéfa. يسيفه + + BAISER, v. Yammahessa. يمهسّه + + BAISER, s. Yammahess. يمهسّ + + BALLE. Taqileh. ثقيلة + + BARBE. Taamert. تعمرت + + BARBIER. Yezem. يزم + + BAS. Elmaqtha*. المقطعه + + BATAILLE. Yerouaha. يروَها + + BATI. Hawir. هاوير + + BATIR. Wir. وير + + BATON. Tagharit. تغريت + + BEAUCOUP. Doggout. دقّوت + + BON-MARCHÉ. Ghaleika. غليكه + + BŒUF. Akfik. اكفيك + + BOUC. Zalaa. زلعه + + BOUCHE. Amennes. امنّس + + BOUCHER, v. Mernez. مرنز + + BOUCHER, s. Yégharrech. يغرّش + + BOUE. Témédghat. تمدغات + + BOUILLIR. Yétawer. يتور + + BOULANGER. Yennatthar. ينطّار + + BOULE. Tahhallaq. طحلّق + + BOURREAU. Yeghettem igiliouy. يغتّم يجيليوي + + BOURSE. Tékissid. تكيسّيد + + BOUT. Chethbath. شطباط + + BOYAUX. Tchermin. تشرمين + + BRAIRE. Neheq*. نهق + + BRAISE. Teragghiat. ترقية + + BÊCHE. Mashah*. مسحة + + BLED. Yarden. ياردن + + BÉNÉFICE. Elfaïdeh*. الفايده + + BEURRE. Alida. اليده + + BIENTÔT. Qaouama*. قوّما + + BLANCHIR. Naddéfah*. نضّفه + + BLESSÉ, être. Yéouathieh. يوّاطية + + BLESSÉ. Ettaouéthah. اطاوّطه + + BLESSURE. Tékattech. تكتّش + + BLEU. Telazraq*. تلازرق + + BOIRE. Yéchou. يشو + + Ex. Donnez-moi à boire. Efkidi kachoua. افكيدي كشوه + + BOIS. Sghaghin. صغاغين + + BOÎTER. Aradj*. عرج + + BOÎTEUX. Arradj*. عرّج + + BORGNE. Delaaouar*, persan. دلاوار + + BRAS. Afous. افوس + + BREBIS. Geleb. جلب + + BRIQUET. Zenad*. زناد + + BRISÉ. Erzay. ارزاي + + BRISER. Erzayeh. ارزايه + + — (se.) Yerzayeh. يرزايه + + BROUILLER. Echchera. اشّره + + BRULÉ. Mahrouq*. محروق + + BRULER. Haraq*. حرق + + BROUILLARD. Demmeza*. دمّزه + + + C + + CARRÉ. Yakareina. ياكرينا + + CANON de fusil. Bondokat*. بندقات + + CASSÉ. Erzay. ارزاي + + CASSER (se). Yerzayeh. يرزايي + + CAUSE. Damankouyenti. دامنكوينتي + + CAVALIER. Elbeba. الببه + + CE, CETTE. Douayeh. دوايه + + CENDRE. Aghwel. اغول + + CEPENDANT. Afioua. افيوه + + CERTAINEMENT. Ezdaqa*. اصدقة + + CERVEAU. Taqileh. ثقيله + + CERVELLE. Taqileh. ثقيلة + + CHACUN. Koulliounkesimani*. كلّ ينقسماني + + CHAÎNE. Tedjiri. تجيري + + CHAIR. Aksoum. اكسوم + + CHANGER. Yenfela. ينفلا + + CHANT. Yediz. يديز + + CHANTER. Yaghlediz. يغلديز + + CHARGER. Mertouf. مرتوف + + CHARGE. Ammertouf. امّرتوف + + CHARGÉ. Youseq*. يوسق + + CHASSE. Khalleb. خلّب + + CHASSEUR. Yekhalleb. يخلّب + + CHAT. Thazerdaght. طزردغت + + CHEMIN. Tabarouth. تبروط + + CHEMISE. Tékabert. تكبرت + + CHER. Yéghalayeh*. يغلايه + + CHERCHER. Ghaleit. غليت + + CHEVAL. Aghmar. اغمار + + CHEVEU. Ezem. اذم + + CHEVILLE. Errichet. ارّيشت + + CHIEN. Eghzin. اغزين + + CHIEN du fusil. Akadjet. اكاجت + + CŒUR. Ouelnis. اوّلنس + + COMBATTRE. Yérouahah. يرواها + + COMBIEN. Samaghoua. صمغوه + + COMPRENDRE. Fehmés*. فهمس + + CONDUIRE. Fikez. فكز + + COQ. Akadjet. اكاجة + + CORDE. Édjeri. اجري + + CORNE. Aghit. اغيت + + COU. Agarat. اقارات + + COUCHER (se). Ychayeh. يشايه + + COUDE. Merfeq*. مرفق + + COUP. Eioued. ايواد + + COUPER. Yekthimeh. يقطيمه + + COURBER. Aouedjeh*. عوّجه + + COURBÉ. Mâouedjeh*. معوّجه + + COURIT. Yétazzeh. يتازّه + + COURT. Kasir*. قصير + + COUTEAU. Tékhandjiart*. تخنجرت + + COUTURE. Ezzoumak. ازّومك + + COUVERCLE. Yendeltia. يندلتيه + + COUVERTURE. Thalabah. طلابه + + COUVRIR. Endetti. اندتّي + + CRAINDRE. Yérouaha. يرواها + + CRAINTE. Arouaha. اروها + + CRASSE. Ousikh*. وسيخ + + CREUSER. Négarad. نقاراد + + CRIER. Enagha*. اناغه + + CRU. Yérayah. يرايه + + CUILLÈRE. Téféloucht. تفلوشت + + CUIRE. Tchoummat. تشومات + + CUISINIER. Échouman. اشومان + + CUISSE. Thaghmay. طاغماي + + CUIVRE. Anich. انيش + + CULTIVER. Harits*. حرث + + CULTURE. Haraseh*. حراثه + + + D + + DAIM, gazelle. Adjem. ادجم + + DANSE. Choua. شوة + + DANSER. Echoua. اشوة + + DANSEUR. Châoua. شاوَه + + DATE. Tékartay. تكرتاي + + DATTE, fruit. Lahbou. لحبو + + DAVANTAGE. Dakket. دكت + + DEDANS. Azkik. اذكيك + + DÉFAUT. Aïb*. عيب + + DÉGAT. Cherouath. شرواط + + DÉLIÉ, mince. Daqaq*. دقاق + + DÉLIVRER, sauver. Khallès*. خلّص + + DÉMARCHE. Aroukh. اروخ + + DENT. Sennou*. سنّو + + DÉPLOYÉ. Methaoues. مطوّس + + DÉPLOYER. Thaouès. طوَس + + DÉPÔT. Imanet*. امانة + + DERNIER. Edaniet. ادانية + + DERNIÈREMENT. Ichfeldanieh. ايشفلدانية + + DÉROBÉ. Méghattha. مغطّا + + DÉROBER. Ghattha. غطّا + + DESSÉCHÉ. Mikourah. ميكورة + + DESSÉCHER. Ikourah. يكورة + + DIFFICILE. Ouâar*. واعر + + DIMINUER. Dérouch. دروش + + DÎNER. Yetch. يتش + + DISPUTE. Ouahleina. واحلينا + + DIVISÉ. Mejnaneh. مجنانه + + DIVISER. Yejnaneh. يجنانه + + DOIGT. Ghed. قد + + DONNER. Gharameh. غرامه + + DORMIR. Ichayeh. يشايه + + DOS. Ghezzer. قزّر + + DOUCEUR. Moum. موم + + DOUX. Moumeh. مومه + + DRAP. Malf*. ملف + + DRESSÉ. Mekerr. مكرّ + + DRESSER. Kerr. كرّ + + DROGUE. Doua*. دوا + + DUR. Yékorah. يكوره + + + E + + EAU. Imen. يمن + + ECAILLE. Téserimt. تسريمت + + ECHAPPER (s’). Yéréouel. يروّال + + ECHELLE. Tahadit. تحاديت + + ECLAIR. Barq*. برق + + ECLAIRÉ. Menawouar*. منوّر + + ECLAIRER. Nawouar*. نوّر + + ECORCE. Taserimt. طسريمت + + ECORCHÉ. Maslokh*. مسلوخ + + ECORCHER. Aéslokh*. اسلوخ + + ECRITURE. Arrab*. عرّب + + EGAL, uni. Ouahed*. واحد + + EGARER. Yétchouéddar. يتشوتدار + + ELARGI. Kaouama. كوّما + + ELARGIR. Yékaouema. يكوّما + + ELEVÉ. Maïosk. مايوسك + + ELEVER, hausser. Aïosk. ايوسك + + EMPAN. Echber*. اشبر + + EMPLI. Maëtker. معتكر + + EMPLIR. Aëtker. عتكر + + EMPRUNT. Miéfkes. ميفكس + + EMPRUNTER. Yefkès. يفكس + + ENCORE. Elikka. اليكّا + + ENFANT. Yéréhou. يرهو + + ENFLÉ. Menfekh*. منفخ + + ENFLER. Nefekh*. نفخ + + ENFUIR (s’). Yéréouel. يروّل + + ENIVRER. Sekker*. سكّر + + ENIVRANT. Mesekker*. مسكّر + + ENRHUMÉ. Misterouh*. مستروح + + ENRHUMÉ (être). Esterouh* استروح + + ENTIER. Ekmeleh*. اكملة + + ENTIÈREMENT. Bettemêm*. بالتّمام + + ENTORTILLÉ. Ebrénah. ابرنه + + ENTORTILLER. Brénah. برنه + + ENTOURER. Édourah*. ادوره + + ENTRÉE. Younaah. يونعة + + ENVELOPPÉ. Mélouffi*. ملفّي + + ENVELOPPER. Louffi*. لفّي + + ENVOYÉ. Maïsen. معيسن + + ENVOYER. Aïsen. عيسن + + EPAIS. Azouar. ازوار + + EPI. Tékadert. تكدرت + + EPINE. Deri. دري + + EPOUSE. Tekhtabeh*. تخطابة + + EPOUSER. Atekhtabet*. اتخطابة + + EPOUX. Tekhtab*. تخطاب + + ESCALIER. Tahadit. تحدية + + ESSUYÉ. Melouffeh. ملوفّة + + ESSUYER. Louffeh. لوفّة + + ESTOMAC. Maadeh*. معدة + + ETAIN. Tildount. طلدونت + + ETÉ. Ahoch. احوش + + ETEINDRE. Chakka. شكّة + + ETEINT. Echka. اشكة + + ETENDRE. Afous. افوس + + ETERNUER. Esenser. اسنسر + + ETOILE. Negmet*. نجمة + + ETRANGER. Estamesna. اسطمسنه + + ETROIT. Qarez. قارز + + + F + + FACHER (se). Yéghattah. يغطّا + + FACILE. Derouch. دروش + + FAIM. Loza. لوزه + + FAIT. Anighah. انيغة + + Tout-à-fait. Ekmella*. اكملّه + + FALLOIR. Yéghally. يغلّي + + FANGE. Témédghat. تمدغات + + FARINE. Newroun. نورون + + FAUTE. Edno. ادنو + + FAUX, instrument. Emker. امكر + + FEMELLE. Temighni. تميغني + + FEMME. Tétoutah. تطوطه + + FENDRE. Charreit*. شرّيط + + FENDU. Mecharreita*. مشرّيطه + + FER. Zel. زل + + FERMÉ. Makkecha. مكّشه + + FERMER. Yékkecha. يكّشه + + FESSE. Almagâad*. المقعد + + FÊTE. Aid*. عيد + + FEUILLE. Teserrim. تصرّيم + + FÈVE. Éwéouen. اوّون + + FIEL. Andal. اندال + + FIENTE. Tamakocht. تمكشت + + FIGUE. Thellakh. طلاخ + + FIGURE. Andiouan. انديوان + + FIL. Ezzeloum. ازّلوم + + FILLE. Thériout. طريوت + + FINI. Tamartet. تامرتت + + FINIR. Amartet. امرتت + + FLAIRER. Yénéki. ينكي + + FLAMME, Afou. افو + + FLEUR. Sahar*. زهر + + FOIE. Aul. اول + + FOLIE. Cheithaneh. شيطانه + + FONDRE. Yédabah. يدبه + + FONDU. Médabah. مدبه + + FORCE. Degoud. دقود + + FORCÉ. Msimanès. مسيمانس + + FORCER. Simanes. سيمانس + + Par force. Yéghlebah*. يغلبه + + FORT. Zor. زور + + FOUDRE. Gaouy. قوي + + FOUR. Lésikh. لسيخ + + FOURCHETTE. Déri. دري + + FOURMI, Tékétfi. تكتفي + + FRAÎCHEUR. Nada*. ندا + + FRAIS. Saouad. صواد + + FRÈRE. Oumak. اومك + + FROID. Esaqqua. اسقّي + + FROMAGE. Temlid. تمليد + + FRONT. Djebeheh*. جبهه + + FROTTÉ. Échéred. اشرد + + FROTTER. Châred. شارد + + FRUITS. Elkhodret. الخضرة + + FUIR. Yérouel. يروّل + + FUSIL. Bondokat*. بندقات + + + G + + GAI. Méfreha*. مفرحه + + GAÎTÉ. Farha*. فرحه + + GALLE. Thamasoud. طماصود + + GARDE, prendre garde. Thouah. طوَه + + GARROTTER. Kant. كنت + + GENOU. Afoud. افود + + GORGE, gosier. Khandjart. خنجرت + + GOUTER. Efkik. افكيك + + GOUVERNER. Mekellid. مقلّيد + + GOUVERNEUR. Kellad. قلّاد + + GRAIN. Eftéhou. افتَهوه + + GRAISSE. Eddind. ادّيند + + GRANDE. Mokar. مكار + + GRAS. Gaouy*. قَوي + + GRAVÉ. Ménégrech. منقرش + + GRAVER. Négrech. نقرش + + GROS. Tenou. تنو + + GUÉRIR. Yénézah. ينزه + + + H + + HABILLER. Kesoud. قسود + + — (s’). Ankesoud. انقسود + + HABIT. Tékébert. تكبرت + + HABITANT. Yakimeh. يكيمة + + HABITÉ. Diléouan. ديلاوان + + HABITER. Echfera. اشفره + + HABITUER (s’). Bekkoul. بكّول + + HACHER. Enjarat. انجرات + + HALEINE. Ekammel. اكمّل + + HAUSSER. Erfâa*. ارفع + + HAUTEUR. Alouéh*. علوه + + HERBE. Ekéghast. اكغست + + HEURE. Afioua. افيوه + + HIBOU. Boum*. بوم + + HIER. Yed. يَد + + HIRONDELLE. Tharned. طرند + + HIVER. Téghéricht. تقرشت + + HOMME. Amaden. امادن + + HONTE. Aïb*. عيب + + HUILE. Zeit*. زيت + + + I + + ICI. Ela. الا + + IMMOLÉ. Magharich. مغارش + + IMMOLER. Gharich. غارش + + IMMONDE. Efkis. افكيس + + IMPAIR. Eiouana. ايوانه + + IMPARFAIT. Hhach. حاش + + IMPUR. Efkis. افكيس + + INTERROGER. Neghaka. نغاكه + + + J + + JAMBE. Emédjer. امجر + + JAUNE. Kamezar. كمزار + + JAUNIR. Kamzar. كمزر + + JEUNE. Métchik. متشيك + + JEUNER. Edouf. ادوف + + JOIE. Méfreha*. مفرحه + + JOLI. Mari. ماري + + JOUE. Fich. فيش + + JUREMENT. Efed. افد + + JURER. Yéfed. يفد + + + L + + LA. Diliou. ديليو + + LAISSER. Yédji. يجي + + LAITUE. Mézalem. مذالم + + LANGUE. Elsou. الصو + + LARGE. Emten. امتن + + LARME. Yémannes. يمانّس + + LAS (être). Yéfella. يفلّا + + LÉCHÉ. Meksaha. مكسها + + LÉCHER. Eksaha. اكسها + + LENTILLE. Ads*. عدس + + LETTRE. Tékhartey. تخارتي + + LEVAIN. Khamired*. خميرد + + LÉZARD. Elfennak. الفنّك + + LIEN. Oulo. اولو + + LIN. Slad. صلاد + + LIT. Thaoues. طَوس + + LORSQUE. Lamma*. لمّا + + LOUP. Akidaf. اكيداف + + LOYER. Thâfedh. طافض + + LUNE. Ayour. ايور + + + M + + MACHÉ. Mahlimeh. محليمه + + MACHER. Halimeh. حليمه + + MAIGRE. Aïan*. ايان + + MAIGRIR. Dhaaf*. ضعف + + MAIN. Edaqel. ادكل + + MAISON. Ichaëh. يشايه + + MAL, opposé à bien. Yaammarla. يعمّرله + + Douleur. Afaudah. افوده + + MANCHE. Onfos. انفوس + + MARIÉ. Métézaouedj*. متزوّج + + MARIER. Zaouêdj*. زوّج + + MARMITE. Elgadir. القادر + + MAUVAIS. Yaammarla. يعمّارله + + MÊCHE. Ichaya. يشايه + + MÊLÉ. Makhlouth*. مخلوط + + MÊLER. Khalath*. خلط + + MEMBRE. Hessoud. حسّود + + —VIRIL. Eghezor. اقزور + + MENER. Ouaddi*. ودّي + + MENTON. Dagn*. ذقن + + MENU. Rghig*. رقيق + + MÉPRIS. Tenebret. تنبرت + + MÈRE. Omm*. اُم + + MEUNIER. Téfed. تفد + + MINARET. Éouadden*. اوذّن + + MINCE. Rgig*. رقيق + + MOISI. Menfaéker. منفكر + + MOISIR. Enfaéker. انفكر + + MONTRER. Eddecheh, ادّشه + + MORDRE. Édded*. عضّض + + MORVE. Egattar. اقّطار + + MOUCHE. Doubban*. دبّان + + MOUCHER (se). Esansar. اسانسار + + MOUCHOIR. Abaquieh. اباقيه + + MOUILLÉ. Mélouachoun. ملواشون + + MOUILLER. Elouachoun. الواشون + + MOURANT. Ifaâ. يفعه + + MOURIR. Djénazet. جنازة + + MOUTON. Haoli. حولي + + MOUTON. Yakkecheh. يكّشه + + + N + + NAGER. Yemin. يمين + + NAÎTRE. Erro. ارّو + + NATTE. Hasir*. حصير + + NAVET. Aghzar. اغزار + + NÉ. Nerro. نرّو + + NET. Elharrer. الحرّر + + NETTOYÉ. Mecharrer. مشرّر + + NEVEU. Omak. امك + + NEZ. Téréouet. تروة + + NIÈCE. Tenzert. تنزرت + + NIÉ. Mielghoun. ميلغون + + NIER. Yelghoun. يلغون + + NÔCE. Echkoum. اشكوم + + NOIR. Echthaf. اشطاف + + NOIRCIR. Asoued*. اسوّد + + NOM. Semennas. سمنّاس + + NOMMÉ. Mesemmas*. مسمّاس + + NOMMER. Semmas*. سمّاس + + NOUVEAU. Athar. اطار + + NOYAU. Meknéouak. مكنواك + + NOYÉ. Mougharred. مغرّد + + NOYER. Yougharred. يوغرّد + + NU. Youdenah. يودنه + + NUAGES. Thadegnech. طادقنش + + NUIT. Awed. اود + + Passer la nuit. Ebat*. ابات + + + O + + OIGNON. Bazalim*. بصليم + + ŒIL. Athi. اطي + + OMBRE. Tilly*. ظلّي + + ONCLE. Ammis*. عمّس + + ONGLE. Khanis. خانس + + OR. Oro. اورو + + ORDURE. Ousikh*. وسخ + + OREILLE. Esem. اسم + + OREILLER. Thachoum. طاشوم + + OS. Aghazt. اغازت + + OUTRE pour l’eau. Addi. ادّي + + + P + + PAIN. Thaouegt. طاوقت + + PAIR. Méchathi. مشاطي + + PAILLE. Echil. اشيل + + PALMIER. Azouan. ازون + + PANIER. Abazart. ابازارت + + PANTALON. Seroual*. سروال + + PAPIER. Karthayah. كارطايه + + PAREIL. Aouaoued. اواود + + PARENT. Nesib*. نسيب + + PARFAIT. Kamel*. كامل + + PARFAITEMENT. Beltamam*. بالتمام + + PARLER. Echérouy. اشروي + + PARTAGÉ. Magsoum*. مقسوم + + PARTAGER. Gasem*. قسم + + PAYER. Aghiz. اغيز + + PEAU. Eglim. اقليم + + PEIGNE. Aghewezt. اغوزت + + PELURE. Taserimt. تسريمت + + PENCHANT. Koras. كراس + + PENDRE. Efkest. افكست + + PEPIN. Errast. ارّاست + + PERCÉ. Makhras*. مخرص + + PERCER, trouer. Kharras*. خرّص + + PERDRE. Dhayaa*. ضيّع + + PERDRIX. Ghethat. قطاط + + PÈRE. Akhfcha. اخفشه + + GRAND-PÈRE. Oudelghay. اودلغاي + + PERMISSION. Oqchir. اوقشير + + PERTE. Khiçarah*. خساره + + PESANT. Ezzag. ازّق + + PESER. Teguibibi. تقيبيبي + + PESTE. Ayyaneh. ايّانه + + PEUREUX. Yerouaha. يرواها + + PEUT-ÊTRE. Afcho. افشو + + PIED. Athar. اطار + + PIERRE. Dératha. درطه + + PIERRE à fusil. Souaneh*. صوانه + + PIEU. Cherian. شريان + + PILÉ. Mekmaya. مكمايه + + PILER. Kamaya. كمايه + + PILLAGE. Tazch. تازه + + PILLÉ. Yétazeh. يتازه + + PIQUER. Garaz*. قرص + + PISTOLET. Béchatil. بشاتيل + + PLAIRE. Eïouathy. ايواطي + + PLANCHE. Louh*. لوح + + PLEIN. Etkerreh. انكرّه + + PLEURER. Yéwella. يوّله + + PLOMB. Taqileh. ثقيله + + PLONGEUR. Eghathas*. اغاطّس + + PLUME. Richeh*. ريشه + + POCHE. Djibennous. جيبنوس + + POIDS. Meizan*. ميزان + + POIS. Djelban*. جلبان + + POISSON. Samak*. سمك + + POIX. Erkan. اركان + + POMME. Teffah*. تفّاح + + PONDRE. Tésiouy. تصيوي + + POSÉ. Mécherech. مشرش + + POSER. Chérech. شرش + + POTENCE. Echnag*. اشناق + + POU. Thaouellekt. طاوّلّكت + + POUCE. Thaght. طاغت + + POUDRE. Barout*. بارود + + POULE. Tékadjet. تكاجت + + POULET. Edjijiau. اجيجيو + + POULIE. Sebah. سباح + + POURRI. Yekmiya. يخميه + + POURRITURE. Ekhmiya. اخميه + + POURSUIVI. Melhaq*. ملحق + + POURSUIVRE. Lahaq*. لحق + + POURVU QUE. Gharilon. غريلون + + POUSSIÈRE. Melan. ملان + + PRAIRIE. Témourt تمورت + + PRENDRE. Foukez. فوكز + + PRÉSENT. Erech. ارش + + PRÉSENT, cadeau. Illahouehez. الاهوهز + + PRESSER (se). Istaadjel*. استعجل + + PRÊTÉ. Martal. مرتل + + PRÊTER. Artal. ارتل + + PRIER. Yemout. يموت + + PRIÈRE. Erekka. اركّه + + PRIX, valeur. Elakkenes. الكّنس + + PROMPTEMENT. Fisaâ*. فيسعه + + PUCE. Barghout*. برغوث + + PUITS. Aouénou. اونو + + PUNAISE. Bagh*. باغ + + PUS. Elmed*. المد + + PUTRÉFACTION. Façadeh*. فساده + + PUTRÉFIER (se). Taaffen*. تعفّن + + PUTRIDE. Maafoun*. معفون + + + Q + + QUADRUPÈDE. Afounas. افوناس + + QUENOUILLE. Ezd. ازد + + QUEUE. Azif. ازيف + + QUITTANCE. Chiouad. شيواد + + QUITTE. Achiouad. اشيواد + + QUITTER. Dgi. جي + + + R + + RABATTRE, diminuer. Naqqas*. نقص + + RACCOURCIR. Qassar*. قصّر + + RACE. Sah. ساح + + RACLER. Hakk*. حكّ + + RADOUCI. Meleyyin*. مليّن + + RADOUCIR. Leyyin*. ليّن + + RAFRAÎCHIR. Essiaf. اسياف + + RAISIN. Aneb*. عنب + + RAPPROCHER. Djighez. جيغز + + RAPPROCHER (se). Djighezeh. جيغزه + + RASER. Hezam. هزام + + — (se.) Hezameh. هزامه + + RASOIR. Khandjar*. خنجر + + RASSASIÉ. Eïyouaneh. ايوانه + + RASSASIER. Eïouan. ايوان + + RAT. Éghzert. اغزرت + + RATISSER. Hakk*. حكّ + + RAVE. Lift*. لفت + + RECULER. Atchiglat. اتشيغلات + + RÉFROIDIR. Barred*. برّد + + RÈGLE. Eddiouah. ادّيواه + + RÈGLES des femmes. Demen. دمن + + RENCONTRER. Lamlagh. لملاغ + + RENDRE. Aïkri. ايكري + + RENTE. Gharameh. غرامة + + RENVOYER. Entharad*. انطرد + + RÉPANDRE. Qalab*. قلب + + RÉPANDU. Meqleb*. مقلب + + REPOS. Yaugharr. يوغرّ + + REPOSER (se). Miaugharr. ميوغرّ + + REPTILE. Taghardim. طغرديم + + RÉSERVOIR. Haudh*. حوض + + RESPIRATION. Ténaffos*. تنفّس + + RESPIRER. Ténaffès*. تنفّس + + RESTE. Ettabaq. اتّبق + + RESTER. Laouada. لواده + + RETARD. Athaouel*. اطاوّل + + RETARDER. Thaouel*. طوّل + + RETENIR. Thaff. طافّ + + RETOUR. Kéri. كري + + RETOURNER. Afioua. افيوه + + REVENIR. Ékeri. اكري + + RÊVER. Tewerquiat. تورقيات + + RÉVOLTÉ (être). Tégharit. تغريت + + RHUME. Ésenser. اسنسر + + RICHE. Etkeira. اتكيره + + RIRE. Etsa. اثه + + ROBUSTE. Yéouéna. يوَّنه + + ROND. Tahallaqat*. تحلّقت + + RONFLER. Kharr*. خرّ + + ROSEAU. Tagasibat*. تقصبة + + ROSÉE. Nada*. ندا + + ROTI. Meggaça. مقّسه + + ROTIR. Eggaça. اقّسه + + ROUGE. Nézouagh. نزواغ + + ROUGIR. Zouagh. زواغ + + ROUILLE. Séda*. صدا + + ROUILLER. Sadda*. صدّي + + ROULER. Dar*. دار + + RUDE. Ezaouar. ازاوار + + + S + + SABLE. Hemlal. هملال + + SABRE. Hauch. حوش + + SAC. Thaghrart. طاغرارت + + SAGE. Harech. حرش + + SAIGNÉE. Aadjem*. عجم + + SALAIRE. Rédjar. رجار + + SALE. Ousikh*. وسيخ + + SALÉ. Tessan. تسّان + + SALIR. Ouassakh*. وسّخ + + SALIVE. Talqomt. تعلقمت + + SALUER. Sad. صاد + + SALUT, conservation. Sah. صاح + + SAUVER. Khallas*. خلّص + + SCIE. Monchar*. منشر + + SCIÉ. Ménachchar*. منشّر + + SCIER. Néchchar*. نشّر + + SCORPION. Téghardim. تغرديم + + SEC. Yakkaora. يكّوره + + SÉCHER. Akkaora. اكاوره + + SECOUÉ. Miaharrek*. ميحرّك + + SECOUER. Yéharrek*. يحرّك + + SEMAINE. Djéméêt*. جمعة + + SEMBLABLE. Meçaouy*. مساوي + + SEMER. Hammay. حمّاي + + SENTIR. Chemm*. شمّ + + SERPENT. Tekéchilt. تكشلت + + SERRER. Thaf. طاف + + SERVIETTE. Aleghna. الغنه + + SERVITEUR. Atteghad. اتّغاد + + SEUL. Yéouénan. يونان + + SEULEMENT. Bess*. بسّ + + SIFFLER. Yénassek. ينسّك + + SIGNE. Laalam*. العلم + + SINGE. Guird*. قرد + + SOIF. Yéfouyé. يفويه + + SOMMEIL. Eneddem. اندّم + + SOULEVER. Asekt. اسكت + + SOULIER. Bolghah*. بلغه + + SOUPÉ. Menacharq. مناشرق + + SOUPER, v. Etch. اتش + + SOURCE. Tiouen. تيون + + SOURCIL. Hadjeb*. حاجب + + SOURD. Eslalodah. اسلالوده + + SOUVENIR (se). Makti. مكتي + + SUCER. Emben. امبن + + SUER. Etahed. اتحد + + SUEUR. Aareqy*. عرقي + + SUFFIRE. Dakout. دكوت + + SUFFISAMMENT. Dakou. دكو + + SURPLUS. Baqy*. باقي + + SURTOUT. Afkoul. افكول + + + T + + TABAC. Thabgha. طبغه + + — à priser. Ennekeh. انّكه + + TABATIÈRE. Khastimt. خستيمت + + TABLE. Thaouélest. طاولست + + TALON. Arkou. عركو + + TAMARIX. Temmet. تمّت + + TAN. Elarg. الارق + + TANNER. Arg. ارق + + TANNEUR. Iarrag. يراق + + TANTE. Attak. اتّك + + TAPIS. Thaoues. طاوس + + TAUREAU. Afounas. افوناس + + TEINDRE. Echtaf. اشتاف + + TEINT. Méchtaf. مشتاف + + TEINTURE. Echtafeh. اشتافه + + TEINTURIER. Méchtaf. مشتاف + + TÉMOIGNER. Aghil. اغيل + + TÉMOIN. Agghileh. اغّيله + + TEMPE. Dmerneh. دمرنه + + TEMPS. Aouamah. اوامه + + TENDRE. Enjerr*. انجرّ + + TENTE. Tekhimet*. تخيمة + + TÊTE. Taqileh. ثقيله + + TÉTER. Yembeya. يمبيه + + TÉTON. Anebbi. انبّي + + TIBIA. Afoud. افود + + TIGRE. Nemr*. نمر + + TIRER. Djikez. جيكز + + TOILE (pièce de). Magthaa*. مقطعه + + TOIT. Thasiout. طاسيوت + + TOMBEAU. Atcha. اتشه + + TOMBER. Yéfaâ. يفعه + + TONDRE. Ghessas*. قصّص + + TONNER. Raad*. رعد + + TORDRE. Yébren. يبرن + + TORTU. Yauthérah. يوطره + + RENDRE TORTU. Mayauthera. مايوطره + + TOUR, circonférence. Qaïminet. قايمينت + + TOUT. Koullou*. كلّ + + TOUX. Koha. كوهه + + TRAHIR. Yahras. يحرس + + TRAHISON. Khaunah*. خونه + + TRAVERSER. Azzal. ازّال + + TREMBLER. Etertâad*. اترتعد + + TRISTE. Yahreza. يهرزه + + TROMPER. Yéghauf. يغوف + + TROU. Mokhrem*. مخرم + + TROUPEAU. Thafal. طفال + + TROUVER. Laqa*. لقا + + TUÉ. Mauta*. موته + + TUER. Yémauta*. يموته + + TURBAN. Achchal*. اشّال + + + U + + UNI. Mettebaya. متّبايه + + UNIR. Attébaya. اتّبايه + + UTILE. Ennefâa*. النفعه + + — (être.) Néfâa*. نفع + + UTILITÉ. Nafaat*. نفعة + + — Profit. Elfaïdeh*. الفايده + + + V + + VACHE. Aqfiqeh. اقفيقه + + VAIN, inutile. Dérouch. دروش + + VALLON. Négred. نقرد + + VALOIR. Laal. لعل + + VEAU. Warimeh. واريمه + + VEILLER. Endem. اندم + + VENDRE. Yédjidj. يجيج + + VER. Thaqouq. ظاقوق + + VÉRITÉ. Kaouamah. كوامه + + VÉROLE (petite). Habéba. هببه + + VERRE Qézazteh*. قزازته + + VÉTÉRINAIRE. Founaséh. فوناسه + + VIDE. Qélodah. قلوده + + VIDER. Ghara. غره + + VIGNE. Temmedeh. تمّده + + VILLAGE. Echal. اشال + + VINAIGRE. Khall*. خلّ + + VISER. Thaouez. طاوز + + VISITER. Yégoult. يغولت + + VOIR. Eghzart. اغزارت + + VOISIN. Anergh. انرغ + + VOIX. Aïat. ايات + + VOL. Yénagha. يناغه + + VOL d’un oiseau. Aghtah. اغطه + + VOLER. Méchan. مشان + + —Dérober. Yousek. يوسك + + VOLEUR. Ghazi. غازي + + VOULOIR. Ewehau. اوّهو + + VOYAGER. Yaad. يعد + + VOYAGEUR. Youchad. يوشاد + + VRILLE. Barrimeh*. برّيمة + + VUE. Yéghzart. يغزارت + + * * * * * + + + ERRATA. + +Page 320, lignes 7 et 8, lisez, sans astérisque, les mots AMMARTET et +TAAMMARTET. + +Page 336, lig. avant-dernière, _Elsuo_, lisez : ELSOU. + +Page 343, lig. 5, _Thaouellekh_, lisez : THAOUELLEKT. + +Page 344, lig. 8, _Maafoun_, lisez : MAAFOUN*, avec un astérisque. + + + + + REMARQUES + SUR LE VOCABULAIRE D’AUDJELAH. + + * * * * * + + +Les habitants d’Audjelah ont fait de nombreux emprunts à la langue +arabe : plus du quart de leur vocabulaire appartient à cette origine. En +parcourant le manuscrit de M. Müller, j’ai pu d’abord m’apercevoir que +les mots arabes ou dérivés d’une racine arabe, n’avaient pas été tous +indiqués par l’astérisque. J’ai cru, dans l’intérêt des études +philologiques, devoir réparer ces omissions : le nombre des mots +désignés, n’était dans le manuscrit que de 150 ; quelques-uns même, +marqués seulement au crayon, annonçaient une incertitude ; j’ai porté ce +nombre à 219. + +Je dois aux savants de mettre ici sous leurs yeux la série de ces mots +que j’ai ramenés à l’origine arabe : + + Lang. d’Audj. Arabe[389]. + + AIGRE. تحمطه حمض + + ALLER, je vais. نمضياخر نمضي اخر + + BIENTÔT. فوّما قوامًا + + BLEU. تلازرق الازرق + + BORGNE. دلاوار الاعور + + BROUILLARD. دمّزه دمس + + CANON de fusil. بندقات بندقيّة + + CHACUN. كل ينقسماني كلّ قسم + + CERTAINEMENT. اصدقه صدق + + CHARGÉ. يوسق وسق + + CHER. يغلايه غالي + + COMPRENDRE. فهمس فهم + + COUTEAU. تخنجرت خنجر + + CRIER. اناغه ناغي + + DÉLIÉ. دقاق دقيق + + DENT. سنّو سنّ + + DROGUE. دوا دوا + + ECORCHER. اسلوخ سلخ + + ECORCHÉ. مسلوخ مسلوخ + + ECRITURE. عرّب عرّب + + EGAL, uni. واحد واحد + + EMPAN. اشبر شبر + + ENTIER. اكمله كامل + + ENTOURER. ادوره دور + + ENVELOPPER. لفّي لفّ + + ENVELOPPÉ. ملفّي ملفوف + + EPOUSER. اتخطابه خطب + + EPOUX. تخطاب خطيب + + EPOUSE. تخطابة خطيبة + + FENDRE. شرّيط شرط + + FENDU. مشرّيط مشرّط + + FESSE. المقعد المقعد + + FORCÉMENT. يغلبه غلب + + FRAÎCHEUR. ندا ندا + + FRONT. جبهه جبهة + + GRAS. قوي قوي + + HIBOU. بوم بوم + + LEVAIN. خميرد خميرة + + MINARET. اودّن ماذنة + + MORDRE. عضض عضّ + + NOMMER. سمّاس سمَّي + + NOMMÉ. مسمّاس مسمَّي + + OIGNON. بصليم بصل + + OMBRE. ظلي ظلّ + + ONCLE. عمّس عمّ + + PLONGEUR. اغاطّس غطّاس + + POTENCE. اشناق مشنق + + PUS. المد المادّة + + RASOIR. خنجر خنجر + + RÉPANDRE, renverser. قلاب قلب + + RÉPANDU. مقلب مقلوب + + ROND. تحلّقت حلقة + + ROSEAU. تقصبة قصبة + + REMUER. يحرّك حرّك + + REMUÉ. ميحرّك محرّك + + SEULEMENT. بسّ بسّ + + SINGE. قرد قرد + + TENDRE. انجرّ جرّ + + TENTE. تخيمة خيمة + + TOUT-A-FAIT. اكمله كاملًا + + TRAHISON. خونة خونة + + TREMBLER. اترتعد ارتعد + + TROU. مخرم خرم + + TUER. يموته موّت + + TUÉ. موته ميّت + + TURBAN. اشّال الشّال + + UTILE, adj. النفعه النافع + + UTILE (être). نفع نفع + + VERRE. قزازته قزاز[390] + +On voit, par ce seul tableau, qu’en adoptant un mot arabe, les habitants +d’Audjelah l’ont quelquefois détourné de son acception primitive : +ainsi, ils emploient dans le sens d’_épouser_, le verbe arabe خطب, qui +ne signifie que _fiancer_. Le mot قوي signifie _fort, vigoureux_ ; ils +lui donnent, par extension, le sens de _gras_. C’est par euphémisme sans +doute, qu’ils nomment مقعد la partie postérieure du corps, sur laquelle +on s’assied. Le mot لفت est en arabe le nom du _navet_ ; chez eux il +s’applique à la _rave_ dont la véritable dénomination est فجل. Semblable +à toutes les langues des nombreuses peuplades de l’Afrique, la langue +d’Audjelah n’est pas écrite ; on n’y connaît d’autre écriture que celle +des Arabes, et chez eux le mot _écrire_ est synonime d’_écrire en arabe, +mettre en arabe_ ; ce qu’ils expriment fort bien par le mot عرّب, qui +répond ici au mot _écriture_. Mais dans tous ces exemples, il n’y a, à +vrai dire, qu’extension de sens. Il est des mots qui s’éloignent encore +plus de leur signification primitive et que, par cette raison, je n’ai +point marqués d’un astérisque, quoiqu’ils appartinssent évidemment à la +langue arabe. Je citerai, entr’autres exemples, les suivants : + +Le mot الخضرة ne signifie en arabe que _la verdure_ ; les habitants +d’Audjelah l’emploient dans le sens de _fruits_. + +En arabe, on appelle جنازة une _pompe funèbre_ ; chez eux il signifie +_mourir_. + +Le mot غازي _aggresseur_, prend, dans leur vocabulaire, le sens de +_voleur_. + +Ils nomment قلاد un _gouverneur_ ; le verbe arabe قلد (2me conj. dériv.) +qui a donné naissance à ce mot signifie en effet _investir d’une charge, +d’une dignité, d’un commandement_ ; mais la _forme_ adoptée par les +habitants d’Audjelah, aurait plutôt en arabe une signification +_transitive_. + +شيطانه _folie_ n’est qu’un emploi métaphorique du mot شيطان _démon_. +En français on dit quelquefois c’est un _possédé_, pour dire, c’est un +fou. + +Le verbe arabe طوي signifie _ployer_ ; les habitants d’Audjelah +l’emploient dans le sens contraire : _déployer_ طوس _thaouas_. + +Je profiterai de l’occasion qui m’est offerte par ce dernier mot, pour +signaler le س final qu’ils ajoutent quelquefois à la racine arabe, comme +dans فهمس pour فهم, سماس pour سمي, عمس pour عم. Outre ce crément, ils en +ont un autre qui accompagne ordinairement les _noms_, et qui est presque +toujours un ت initial, comme on le voit par les mots تلازرق, تخيمة, +تحمطه, تقصبة. + +Il faut maintenant passer à quelques observations sur l’usage qu’on a +fait de l’alphabet arabe pour représenter la prononciation des mots +d’Audjelah. Il y a tout lieu de croire, et cela est d’ailleurs annoncé +en tête même du vocabulaire, que les mots ont été d’abord recueillis en +lettres françaises et transcrits ensuite en arabe : dans ce passage, +tardif peut-être, d’une écriture dans une autre, ils ont dû éprouver +quelques altérations : la prononciation des Naturels n’étant plus là +pour déterminer le choix des consonnes arabes, les méprises étaient +inévitables ; à moins qu’on ne se fût muni d’avance de cet alphabet, si +inutilement célèbre, dont Volney rêva vingt ans l’application +européenne, et qui, une fois enfin, eût été appliqué avec fruit. +Malheureusement, en composant son vocabulaire, l’auteur ne paraît pas +s’être d’abord attaché à un système fixe de transcription ; de manière +que lorsqu’il a fallu ensuite convertir les lettres françaises en +lettres arabes, il a souvent confondu les sons simples avec les sons +emphatiques ou gutturaux, c’est-à-dire les ت avec les ط, les س avec les +ص, les ك avec les ق, et quelquefois même les ا avec les ع. Rien n’est +plus propre à mettre ce fait en évidence, que la différence +d’orthographe dans un même mot répété en deux ou trois endroits du +vocabulaire, pour représenter des significations analogues ou +identiques. Cherchez, par exemple, le mot ECAILLE, vous trouverez تسريمت +_taserimt_ ; cherchez ensuite le mot ECORCE, vous trouverez طسريمت +commençant par un ط ; cherchez encore le mot PELURE, vous retrouverez +تسريمت avec un ت. Il est évident que les mots _écaille, écorce, pelure_, +sont employés ici comme synonimes, quoiqu’il n’y ait entre eux que de +l’anologie ; mais quelle est la véritable prononciation du mot +_taserimt_ ? faut-il un ت ? faut-il un ط ? la critique ne fournit à cet +égard aucun moyen de solution : il faudrait retourner sur les lieux. +Cette irrégularité de transcription se reproduit fréquemment et de +diverses manières ; en voici d’autres exemples, fidèlement copiés du +manuscrit : + + ACHEVER. Ammartet. عمّرتت + + FINIR. Amartet. امرتت + + BOULE. Tahhallaq. طحلّق + + ROND. Tahallaqt. تحلّقت + + ECHELLE. Tahadit. تحاديت + + ESCALIER. Tahadit. تحادية + + SCORPION. Téghardim. تغرديم + + REPTILE. Taghardim. طغرديم + + PAPIER. Kartayah. كارطاية + + LETTRE. Tékhartey. تخارتي + + DATE. Tékartay. تكرتاي + +J’ajouterai un dernier exemple : le mot BŒUF est traduit dans le +manuscrit par _akfik_ qu’on a transcrit اكفيك ; en cherchant le mot +VACHE, on trouve _akfiqeh_, qui n’est que le féminin d’akfik ; mais +cette fois deux ق ont pris la place des deux ك, et l’on a transcrit +اقفيقه[391]. + +Si cette inexactitude de transcription, ne m’avait pas été démontrée par +les synonimes, je l’aurais bien plus facilement encore reconnue dans les +mots qui appartiennent à une racine arabe. C’est ainsi que j’ai rendu à +leur véritable origine les mots : شرّيط _fendre_, dérivé de l’arabe شرط +qui a la même signification ; يوسق _chargé_, participe irrégulièrement +formé du verbe وسق _charger_ ; عضض _mordre_, dont la racine arabe est le +verbe sourd عض. Dans le manuscrit, ces trois mots étaient orthographiés +ainsi : يوسك, اضض, شريت. + +Le mot _aïan_, MAIGRE, quoique désigné comme arabe dans le vocabulaire, +est transcrit ايان ; il faut certainement عيان, qui en arabe signifie +_faible, maladif, fatigué_. + +_Delaaouar_, BORGNE, était indiqué au crayon comme persan ; je ne vois +dans ce mot que la transcription de l’arabe الاعور, _le borgne_, précédé +d’un د ajouté. Dans le vocabulaire, on a écrit دلاوار. + +مسحه, BÈCHE, est un mot arabe, mais il faut le lire مسحاة ; car la +suppression de l’_alef_ le ferait dériver du verbe sain مسح, tandis +qu’il a pour racine le verbe _défectueux_ سحا. + +Le son du ق a été représenté tantôt par un _q_, tantôt par un _g_, +tantôt par les deux lettres _gh_, qui répondent assez bien au son que +les Arabes d’Afrique donnent au ق, qu’ils prononcent en effet comme un +_g_ dur et guttural. Mais comme les lettres _gh_ ont été aussi employées +dans le vocabulaire pour représenter le غ, il en est résulté quelques +méprises : le mot _bagh_, PUNAISE, en est un exemple ; c’est +incontestablement le mot arabe بق qui a la même signification. Dans le +vocabulaire, on a transcrit _bagh_ par باغ. + +Je bornerai là mon examen ; et je dois me hâter de dire que, malgré les +imperfections que j’ai signalées, le vocabulaire de M. Müller n’en est +pas moins un document utile et important. C’est un travail tout fait +pour le premier voyageur qui visitera, après lui, l’Oasis d’Audjelah : +il n’y aura plus qu’à l’étendre et à le régulariser. Des hommes dévoués +à la science ont déja sillonné l’Afrique dans tous les sens ; ils ont +rapporté de leurs courses avantureuses des vocabulaires recueillis sur +divers points de ce vaste et inexplicable continent. Mais M. Müller est, +à ma connaissance, le premier voyageur qui aît publié un vocabulaire de +la langue parlée à Audjelah ; et, à une époque où toute notion acquise +sur l’Afrique est accueillie comme une conquête, l’auteur me paraît +avoir bien mérité des savants, et s’être préparé, pour l’avenir, des +titres à leurs suffrages. + + AGOUB. + + +[Note 389 : Lorsque le mot de la langue d’Audjelah a conservé dans sa +dérivation les formes régulières de la langue arabe, j’ai écrit à côté +le mot arabe tout _formé_ ; dans les cas contraires, j’ai quelquefois +préféré n’écrire que la racine.] + +[Note 390 : Pour زجاج, qui est moins employé dans l’arabe usuel.] + +[Note 391 : Le manuscrit portait même افقيقه, mais j’ai corrigé cette +transposition.] + + + + + FRAGMENT + D’UN VOCABULAIRE DU LANGAGE DES HABITANTS + DE + L’OASIS DE SYOUAH. + + RECUEILLI PAR M. FRÉDÉRIC MÜLLER. + + * * * * * + + + PAIN. Khobz, Rgif. خبز, رغيف + + VIANDE. Aksoum. اكسوم + + HARICOTS. Loubieh. لوبيا + + VIN. Khamar, Laguebi. خمر, لاقبي + + LENTILLES. Ténifé. تنيفه + + MOUTON. Hhaoli. حاولي + + EAU. Aman. امان + + COUTEAU. Tekhouset. تخوصة + + PLAT, ASSIETTE. Thaza. طاظا + + HOMME. Aogguit. اوقّيت + + PIERRE. Adrha. ادغا + + PALMIER. Tazoutat. تزوتات + + FEU. Temsa. تمسه + + FUSIL. Tabandact. تبانداقت + + OUI. Eioua. ايوا + + NON. Oula. اولا + + JOUR. Asfa. اصفا + + AUJOURD’HUI. Asfabidous. اصفا بيدو + + ENCRE. Lemdad. لمداد + + PLUME pour écrire. Laqalam. لاقلم + + PLUME d’oiseau. Tericheh. تريشه + + Donne-moi de l’encre. Aghat lemdad. اغاة لمداد + + HERBE. Lealef. لهالف + + BLED. Iarden. ياردن + + ORGE. Teumzen. تومذن + + DÉSERT, MONTAGNE. Adrhar. ادغار + + MAISON. Abgguin. ابغين + + TABAC. Tabrha. تبغا + + NUIT. Ietaa. يتعا + + CHAMEAU (le). Alrhoum. الغوم + + ŒUF. Tébétoue. تبتوع + + LE MANGER. Atchou. اتشو + + LE BOIRE. Tesoua. تسوه + + PAILLE. Loum. لوم + + LAIT. Akhi. اخي + + FÈVES. Yéouawoum[392]. يوواون + + TURBAN. Alfaf. الفاف + + COUVERTURE DE BÉDOUIN. Ahram. اهرام + + PLACE, ENDROIT. Ankan. انكان + + FIÈVRE. Tazaqt. طزقت + + LONG. Athouïl. اطويل + + SOULIERS. Zarabin. زربين + + PEU. Ahibba. اهيبّا + + BEAUCOUP. Koma. كوما + + RASOIR. Terhosat. تغصات + + HUILE. Dahan. دهان + + OLIVIER. Azemmour. ازمّور + + RAISIN. Tezrhaine. تزغاين + + BOIS. Sarharhine. سغاغين + + DATTES VERTES. Ghaouene. غاوين + + DATTES MURES. Tena. تنا + + PIED. Thar, pl. Techka. طار طشكا + + LIVRE. Tekhtemet. تختمت + + TAISEZ-VOUS. Sisem. سسم + + ÉCOUTE. Sell. سلّ + + TÊTE. Akhfi. اخفي + + CHEVAL. Agmar. اقمار + + JUMENT. Tegmert. تقمرت + + NOUVEAU. Atrar. اترار + + POUSSIÈRE. Ejdan. ازدان + + NEZ. Tanezert. تنزرت + + VOIS, REGARDE. Hommar. حمّار + + HABIT. Kebraouêne. كبراوين + + BRAS, COUDÉE. Fous. فوس + + ŒIL. Thoth, pl. thaouene. طوط طاوين + + FEMME. Taltan. تلتان + + PÈRE, MÈRE. Abba, Omma. ابَّ امَّ + + * * * * * + + +[Note 392 : Pour la conformité des deux orthographes, il faudrait +remplacer la lettre _m_ par un _n_, ou le ن par un م ; mais nous n’avons +rien voulu changer au manuscrit de M. Müller. Si ce _Fragment_ eût été +plus étendu, il aurait été l’objet d’un travail semblable à celui que +nous devons à M. Agoub sur le _Vocabulaire d’Audjelah_ ; il suffit de +dire ici qu’il contient une vingtaine de mots arabes et que le غ y est +presque toujours représenté par les lettres _rh_.] + + + + + * * * * * + + EXPLICATION + DES + PLANCHES QUI ACCOMPAGNENT CETTE RELATION. + + * * * * * + + +_Carte de la Marmarique et de la Cyrénaïque, comprenant les Oasis +voisines de ces contrées, dressée par l’auteur, d’après ses observations +astronomiques et ses itinéraires, et appuyée en plusieurs points sur les +cartes et les observations les plus récentes._ + +Privé durant son voyage de garde-temps, l’auteur n’a pu déterminer la +position des lieux en longitude, qu’en suivant les rumbs de vent de la +boussole, et en supputant les heures de marche. Quant à la fixation de +la latitude de ces lieux, et relativement à ceux situés dans l’intérieur +des terres, il s’est servi d’un octant et d’un horizon artificiel, avec +lesquels il a pu faire de fréquentes observations, mais seulement +jusqu’au mois de février, c’est-à-dire, jusqu’à ce que la hauteur du +soleil n’eût pas dépassé quarante-cinq degrés. Les principaux lieux +observés sont : + + Noms des lieux. Latitude + septentrionale. + + Boumnah (ruines d’un château), vallée Maréotide 30° 51′ 35″ + + Ghattadjiah (ruines de Marée) 30 40 50 + + Abousir (ruines d’) 30 57 40 + + Lamaïd (château), fond du golfe des Arabes 30 52 00 + + Abdermaïn, puits 30 45 57 + + Dresièh (ruines de la ville de) 30 54 00 + + Maktaéraï, bourgade troglodyte 30 59 00 + + Puits d’El-Heyf 31 9 50 + + Djamernèh (ruines de), bourgs d’Antiphræ 31 6 00 + + Mahadah (port de) 31 11 57 + + Zarghah-el-Ghublièh, tombeau 31 7 40 + + Parætonium (extrémité orientale du port de) 31 18 00 + + Boun-Adjoubah, ruines de l’ancienne Apis 31 20 35 + + Chammès, tour d’Alchemmas 31 30 35 + + Zemlèh, puits au-dessus du plateau de Za’rah 31 38 00 + + Djédid, ruines dans la vallée des Lauriers 31 45 30 + + Combous, ruines 31 50 00 + + Toubrouk (côté septentrional du port de) 32 5 30 + + Klekah, ruines 32 4 50 + + Ain-el-Gazal, source située à l’extrémité orientale 32 10 30 + du golfe de Bomba + + Ersen ou Erasem, source située à l’extrémité 32 31 20 + orientale du plateau cyrénéen + + Derne 32 47 30 + + Ghardam, ruines d’Hydrax, ancien village situé sur 32 35 55 + les confins méridionaux des terres fertiles + + Bou-Hassan, tour 32 37 5 + + Koubbèh, ruines d’anciens thermes 32 46 10 + + Maârah, château 32 49 00 + + Massakhit, ruines d’une ville 32 50 5 + + Lameloudèh, ruines de Limniade 32 46 15 + + Natroun, ruines d’Erythron 32 55 00 + + Village au fond du golfe Naustathmus 32 54 00 + + Hal-Al, extrémité du promontoire Naustathmus 32 56 20 + + Boumnah (château de), Cyrénaïque 32 44 20 + + Lemlez, château 32 50 30 + + Téreth (Thintis) 32 46 00 + + El-Hôch, sanctuaire 32 49 20 + + Ouma-Bneib, ruines d’un village 32 51 50 + + Zaouani (mausolées de) 32 53 50 + + Ghernès, ruines d’une ville 32 46 2 + + Saf-Saf, ruines 32 47 30 + + Cyrène 32 47 30 + + Magharenat, magasins souterrains 32 50 00 + + Apollonie 32 54 25 + + Ptolémaïs 32 44 00 + + Teuchira 32 34 00 + + Ben-Ghazi (Bérénice) 32 8 5 + + + _Carte de la partie orientale de la Pentapole libyque, dressée par + l’auteur._ + +La lisière blanche, qui suit les sinuosités de la côte, doit représenter +la petite plaine d’un quart de lieue environ de largeur qu’on y +rencontre partout, entre les bords de la mer et les premiers +escarpements de la montagne, depuis Derne jusqu’au cap Phycus. Le +travail topographique de la partie septentrionale donne une idée de la +disposition des terrasses boisées qui s’élèvent en échelons depuis le +littoral jusqu’au sommet des montagnes ; et celui de la partie +méridionale représente une portion du plateau cyrénéen, ondulé en tous +sens de vallées peu profondes. + + + _Plan des ruines de Cyrène, levé en 1825._ + +Ce plan a été dessiné et réduit au 8000e, sous la direction de M. le +chevalier Lapie, par M. Dufour, que recommandent déja plusieurs +importants travaux géographiques. Le dessin répond exactement aux +mesures géométriques prises à Cyrène, et explique suffisamment la +disposition du petit nombre de débris qui existent encore de cette ville +célèbre. Il suffit d’ajouter que la partie inférieure du plan représente +le point le plus culminant du plateau cyrénéen, la plaine sur laquelle +fut bâtie la ville ; et que la partie supérieure, sillonnée par les eaux +de la fontaine d’Apollon, doit figurer un terrain inégal, rocailleux, +couvert çà et là de quelques genévriers, qui s’étend au bas de la +Nécropolis. Quant à la Nécropolis elle-même, presque totalement taillée +dans le revers de la montagne, on a essayé d’en indiquer le gisement et +la disposition par des ombres, selon la méthode adoptée pour la +cartographie. + + + PLANCHE I[393]. + + VUE D’UN TEMPLE ANTIQUE SITUÉ A ABOUSIR. + +Ces ruines se trouvent sur une crête rocailleuse, couverte de sables, à +quelques pas des bords de la mer, et au nord de l’ancienne ville de +Taposiris, dont elles font partie. Les dimensions générales du mur +d’enceinte sont de quatre-vingts mètres de chaque côté ; celui qui forme +la façade dans le dessin est tourné vers l’orient. Selon toutes les +apparences, elles sont les débris d’un temple égypto-grec. MM. de +Chabrol, Lanout, Faye et Lepère, qui ont visité ce monument, y ont +trouvé dans l’intérieur des chapiteaux d’ordre dorique. + + + PLANCHE II. + + + FIG. 1. + + _Ruines d’une mosquée située aux environs du lac Maréotis._ + +Ce petit édifice, construit avec les débris de monuments plus anciens, +est situé sur la lisière qui sépare les terres labourables de la vallée +Maréotide du désert de sables. D’après une assez grande quantité de +ruines parsemées aux environs de cette mosquée, et portant la plupart +des signes de réédification, on pourrait croire que ce lieu offre +l’emplacement de la ville de Marée, capitale du nome Maréotide. + + + FIG. 2. + + _Vue d’un ancien phare, à Abousir._ + +Ce monument, vulgairement appelé _Tour des Arabes_, sert aux marins +actuels, à défaut d’autre élévation sur cette côte, à reconnaître la +position d’Alexandrie. Sa situation sur une petite colline qui domine +les ruines de _Taposiris_, plus que sa propre élévation, lui donne cette +utilité qui, d’ailleurs, fut sa véritable destination dans l’antiquité. +La plaine qui forme le second plan du dessin, peut donner une idée de +l’aspect de la vallée Maréotide, en y ajoutant toutefois plus de +végétation fruticuleuse que n’en offre la planche. + + + PLANCHE III. + + VUE DU CHATEAU LAMAÏDE. + +Ce château est situé sur les bords de la mer, au fond du golfe des +Arabes, et auprès d’une dune de sables qui côtoie une grande partie du +littoral de la Marmarique. Entre les frises de l’ogive en relief qui +décore la façade, on voit une inscription en grands caractères sculptés +en relief, par laquelle on apprend que cet édifice fut construit par le +sultan Bibars, contemporain de saint Louis. (_Voyez_ la traduction de +cette inscription, par M. A. Jaubert, insérée dans la _Relation_, p. +12.) + + + PLANCHE IV. + + + FIG. 1. + + _Vue d’un édifice antique, à Kassaba-Zarghah el-Baharièh._ + +Ce mausolée fut construit, ainsi que le dessin l’indique, sur un petit +plateau calcaire, éloigné de deux portées de fusil environ des bords de +la mer. Le côté septentrional du plateau contient des excavations +sépulcrales ; et sa surface, si ce n’est en totalité, du moins en +partie, fut pavée en larges blocs de pierres équarris. Ces divers +tombeaux faisaient infailliblement partie du cimetière de la petite +ville de Zygis, dont les débris sont épars sur la plaine, couverte de +flaques d’eau salée, qui sépare ces monuments des bords de la mer, et +dont le port, actuellement nommé Mahadah, se retrouve aussi à peu de +distance vers l’est. + + + FIG. 2. + + _Vue d’un édifice antique, à Kassaba-Zarghah el-Ghublièh._ + +Quoique ce petit monument, qui servit comme le précédent de tombeau, en +soit éloigné d’une heure vers le sud, sa situation sur le point le plus +élevé du canton, et son isolement, portent à croire qu’il fut de même +construit par les habitants de Zygis, mais probablement à une époque +antérieure, ce que semble attester la diversité du style de leur +architecture. Les rangées de pierres disposées en forme elliptique, que +l’on voit auprès de cet ancien édifice, donnent une juste idée de +l’architecture de la plupart des tombeaux bédouins. + + + PLANCHE V. + + PLANS, COUPES ET DÉTAILS DE DIVERS MONUMENTS DE LA MARMARIQUE. + + + FIG. 1, 2. + +Places de deux grottes sépulcrales du mont Bomboa, décrit par Synésius. + + + FIG. 3. + +Coupe et distribution du fond d’une pièce d’une des précédentes grottes +sépulcrales. + + + FIG. 4. + +Place de la mosquée, dite Ghettadjiah, située dans la vallée Maréotide. + + + FIG. 5. + +Coupe de la façade d’un tombeau égypto-grec, nommé Kassaba el-Chammamèh, +situé aux environs du golfe des Arabes. + + + FIG. 6. + +Côté intérieur des murs de l’enceinte de la ville de Toubrouk. + + + PLANCHE VI. + + VUE DU CÔTÉ ORIENTAL DE LA VILLE DE DERNE. + +Le village qui occupe la majeure partie du dessin est Mansour-el- +Tahatâni, un des cinq qui composent collectivement la ville de Derne. +C’est sur la plaine qui règne au bas de ce village que se trouve le +cimetière général de la ville. Il est remarquable que les habitants +choisissent l’opuntia pour orner leurs tombeaux préférablement au +cyprès, si commun dans le pays, et que les Orientaux ont l’habitude, +comme on sait, de placer auprès de leurs sépultures. Le château, flanqué +de quatre tours, qui domine, la ville, fut construit par les Américains +durant le court espace de temps qu’ils furent maîtres de Derne. + + + PLANCHE VII. + + GROTTES SÉPULCRALES, DITES KENNISSIÈH, SITUÉES AUPRÈS DE L’ANCIENNE + DARNIS. + +On parvient à ces grottes par des marches taillées dans les endroits les +plus abrupts d’un ravin situé aux bords de la mer. Les grandes niches +creusées aux côtés de l’entrée principale, et les emblêmes du +christianisme qu’on y trouve dans l’intérieur, justifient le nom +d’église que leur donnent les Arabes. + + + PLANCHE VIII. + + VUE D’UN PONT, DANS LE VALLON DE DERNE. + +Le principal objet de ce pont est de servir d’aquéduc au ruisseau Bou- +Mansour, dont le cours actuel, à travers les petites terrasses cultivées +du vallon de Derne, était interrompu par le ravin el-Brouis, représenté +dans cette planche. Cet édifice a été élevé, il y a peu d’années, par +les ordres et aux frais de Mohammed-el-Gharbi, envoyé des États +barbaresques auprès du vice-roi d’Égypte ; ce qui peut donner une idée +du goût pour la civilisation et les établissements utiles, que Mohammed +Aly communique à ceux qui l’entourent, lors même qu’ils sont +indépendants de son pouvoir. + + + PLANCHE IX. + + RUINES DE KOUROUMOUS. — INTÉRIEUR DU CHATEAU EL-HARAMI. + + + FIG. 1. + +Ce monument, situé aux confins méridionaux des terres fertiles de la +Cyrénaïque, faisait partie des tombeaux de l’ancien village d’Hydrax. + + + FIG. 2. + +Le nom de ce château sarrasin répond à l’usage auquel il servit pendant +long-temps. Situé à dix lieues de Derne, et à l’extrémité des gorges +étroites et boisées de Maârah et de Tarakenet qui conduisent à cette +ville, il offrait aux bandits un lieu de repaire très-favorable pour +dépouiller les voyageurs qui se rendaient à Derne. Les tribus des +environs se sont réunies, il y a peu d’années, et en démolissant le +château elles ont rendu leur contrée plus praticable. + + + PLANCHE X. + + VUE, COUPE ET PLAN D’ANCIENS THERMES SITUÉS DANS LA VALLÉE DE KOUBBÈH. + +Il paraît qu’indépendamment des différentes pièces dont ces thermes +étaient subdivisés, ils contenaient un nombre considérable de cuves +monolithes qui en faisaient le tour, et étaient situées sur un plan +inférieur à celui du reste de l’édifice ; apparemment pour recevoir plus +facilement les eaux par des rigoles. Celles de ces cuves qu’on tailla +dans le roc même y existent encore à leur place ; et d’autres, formées +séparément de blocs détachés, se trouvent dispersées çà et là au milieu +des ruines, et servent aux Arabes d’abreuvoirs pour leurs troupeaux. + + + FIG. 1. + +Coupe d’une galerie intérieure des thermes, adossée contre la colline, +et se trouvant actuellement à découvert. En confrontant cette élévation +avec la vue en perspective, on reconnaîtra les parties qui ont été +restaurées. + + + FIG. 2. + +Plan de la même galerie : la grotte que l’on voit dans le massif +d’ombres est taillée autour de la source qui alimentait les thermes, et +dont les eaux passaient au-dessous de la galerie par un canal +souterrain. + + + PLANCHE XI. + + + FIG. 1. + +Vue de deux hypogées funéraires, situés dans la vallée de Koubbèh : les +niches de formes diverses qui en entourent les entrées, indiquent qu’ils +ont servi aux chrétiens de la Cyrénaïque. + + + FIG. 2. + +Plans des deux hypogées précédents : leur position sur la planche +relativement au dessin de perspective, désigne l’hypogée auquel ils +appartiennent. + + + FIG. 3. + + _Plan du château de Chenedirèh._ + + _a._ Chapelle chrétienne. + + _b._ Entrées voûtées du château. + + _c._ Mur de revêtement décrivant un talus, et arrondi à chaque angle. + + _d._ Communications intérieures par de petites portes carrées. + + _e._ Corridor. + + _f._ Puits comblé. + + + FIG. 4. + +_Plan des ruines du temple de Vénus, situé auprès de l’ancienne station + d’Aphrodisias._ + + _a._ Entrée du temple, située au sud. + + _b._ Grand corridor qui paraît avoir régné tout autour de l’enceinte + générale. + + _c._ Porte de ce corridor formée de deux pilastres d’ordre dorique. + + _d._ Colonnes accompagnées d’un mur d’entre-colonnement. + + _e._ Ouverture qui conduit à un réservoir souterrain. + + + PLANCHE XII. + + VUE DES GROTTES SÉPULCRALES DE MASSAKHIT. + +Tel est l’aspect qu’offrent un grand nombre de petites Nécropolis des +anciens bourgs de la Cyrénaïque : une falaise irrégulière dans laquelle +sont creusées en tous sens des grottes sépulcrales. Sur le devant, comme +dans celle-ci, s’étend ordinairement un beau tapis de verdure ou un +champ de céréales ; et sur le sommet sont épars les débris du bourg. Le +grand nombre de niches de toutes formes que l’on voit, soit dans les +métopes et les entre-colonnements de la façade, soit isolément sur le +mur de la falaise, appartiennent au moyen âge. + + + PLANCHE XIII. + + PLAN ET INTÉRIEUR D’UN HYPOGÉE CHRÉTIEN, A MASSAKHIT. + +Ce tombeau fait partie de la même Nécropolis. Les emblèmes chrétiens et +le arabesques qu’il contient, confirment évidemment l’opinion émise +relativement à l’époque à laquelle on vient d’attribuer les niches qui +couvrent la falaise sépulcrale de la planche précédente. + + + PLANCHE XIV. + +VUE D’UN CHATEAU ANTIQUE, SITUÉ DANS LA PLAINE DE CHENEDIRÈH, ENTRE LES + ANCIENNES VILLES D’ERYTHRON ET DE LIMNIADE. + +Tel est le coup d’œil que présentent constamment, à plus ou moins de +conservation près, ces nombreux châteaux romains que l’on trouve sur +chaque élévation qui avoisine la moindre bourgade de la Cyrénaïque. Les +Arabes les désignent tous indistinctement par le nom de _Sirèh_, mot +remarquable qui offre une analogie palpable avec celui de _Cyré_ ou +_Cyra_, que les anciens Libyens donnaient à la montagne sur laquelle fut +bâtie Cyrène, et qui signifiait peut-être dans leur langage _montagne_ +ou _élévation_. + + + PLANCHE XV. + + VUE DU KASSR SENNIOU. — CIMETIÈRE ANTIQUE A SAFFNÈH. + + + FIG. 1. + +Ce château fut construit par les Sarrasins avec les débris d’un ancien +monument. Le souterrain dont on aperçoit l’entrée sur la planche, +contourne une partie de l’édifice, et fut destiné à contenir des +tombeaux. Cette disposition se rencontre souvent dans la Cyrénaïque +auprès d’autres ruines semblables à celles-ci, telles que Maârah, +Chenedirèh et autres. + + + FIG. 2. + +Ce cimetière, malgré l’ogive des voûtes, appartient à une époque +antérieure à l’invasion des Sarrasins dans la Cyrénaïque. On sait +d’ailleurs que les monuments sarrasins de cette période contiennent des +voûtes en fer à cheval : les ruines de Ladjedabiah (Voy. _Planche_ +LXXXIX) nous en offrent des preuves, même dans cette contrée. + + + PLANCHES XVI, XVII, XVIII. + + VUES DES MAUSOLÉES SITUÉS DANS LA PLAINE DE ZAOUANI, AUX ENVIRONS DU + GOLFE NAUSTATHMUS. + +Ces tombeaux, les plus élégants et les mieux conservés de tous ceux que +l’on trouve dans la Cyrénaïque, joints à un grand nombre d’autres en +partie détruits et à de belles grottes sépulcrales ornées de façades +doriques, formaient la Nécropolis d’une ville très-considérable, +inconnue des anciens géographes. Les ruines de cette ville ont même +conservé chez les Arabes une désinence grecque : elles sont appelées +_Ghertapoulous_ ; on les rencontre à un quart d’heure de distance des +tombeaux vers le nord, et au sommet d’un profond ravin qui correspond au +fond du golfe Naustathmus. Il faut aussi faire remarquer que, de même +que la plupart des ruines des villes et villages de la Cyrénaïque, +celles-ci offrent des témoignages marquants du séjour qu’y ont fait les +Chrétiens. On est donc en droit d’être surpris que les auteurs de cette +dernière période aient, comme ceux de la haute antiquité, négligé de +parler de cette ville, qui, d’après sa situation auprès de la plus belle +rade de la Cyrénaïque et ses magnifiques débris, dut infailliblement +jouer un rôle important dans l’histoire de cette contrée. + + + PLANCHE XIX. + + COUPES, PLANS ET DÉTAILS DES MAUSOLÉES DE ZAOUANI. + + + FIG. 1. + + _Coupe de la façade du mausolée de la_ PLANCHE XVI. + + 1. _a._ Plan de ce mausolée. + + 1, _b._ Détail des sculptures de la façade du même monument. + + + FIG. 2. + + _Coupe de la façade du mausolée de la_ PLANCHE XVII. + + 2. _a._ Plan de ce mausolée. + + 2, _b._ Détail des sculptures de la façade. + + + FIG. 3. + + _Coupe du Mausolée, formant un carré rectangle, de la_ PLANCHE XVIII. + +L’intérieur de cet élégant édifice est subdivisé en trois cloisons, sans +ouverture extérieure, et remplies chacune d’ossements d’enfants en bas +âge. + + + PLANCHE XX. + + VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE NOMMÉ GHABOU-DJAUS. + +Ces ruines, pittoresquement situées sur le penchant d’une belle colline, +faisaient partie d’un monument plus considérable, et un des plus anciens +de la Cyrénaïque parmi ceux dont il existe encore des débris, mais dont +il serait difficile d’assigner la véritable destination. + + + PLANCHE XXI. + + RUINES DU CHATEAU DIOUNIS, SITUÉ DANS LA PLAINE DE L’ANCIENNE THINTIS. + +Ce château offre un exemple du système qui paraît avoir été adopté de +tous temps en Cyrénaïque pour la construction des châteaux, consistant +dans une double ou triple superposition de pièces voûtées. Le témoignage +des ruines actuelles permet de dire que ce système fut établi par les +Grecs, adopté par les Romains et imité par les Sarrasins. Les châteaux +évidemment grecs de Lemschidi et de Lemlez auprès du golfe Naustathmus ; +ceux de Chenedirèh, d’Ay-Thas, de Tebelbèh, de Thaoughat, de Boumnah, de +l’époque romaine, caractérisée par les voûtes en plein cintre ; et +enfin, ceux de Mouchedachieh, d’El-Harâmi, de Bénéghdem et de Diounis, +évidemment sarrasins, offrent des preuves encore existantes de ce +système de superposition adopté successivement par les divers peuples +qui ont occupé la Cyrénaïque. + + + PLANCHE XXII. + + VUE DES RUINES DE DIABORAH. + +Le mur d’enceinte dessiné sur le premier plan de cette planche +appartient à un vaste édifice funéraire, le seul de ce genre que l’on +trouve dans la Cyrénaïque. Les tombeaux qui l’entourent sont la plupart +taillés dans le roc vif, et peuvent donner une idée de l’aspect +qu’offrent en Cyrénaïque un grand nombre de petites Nécropolis dépendant +des villes ou des villages situés dans les plaines, dépourvues +d’élévations suffisantes pour y creuser des grottes sépulcrales. + + + PLANCHE XXIII. + + VUE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DES RUINES DE GHERNÈS. + +Le principal édifice que renferme cette planche paraît être d’anciens +thermes, dont les voûtes en plein cintre indiquent l’époque romaine. Les +petits soupiraux que l’on voit à la partie supérieure des voûtes, +offrent une analogie marquante avec la disposition des bains actuels de +l’Orient. + + + PLANCHE XXIV. + + VUE D’UN TOMBEAU CIRCULAIRE, SITUÉ SUR UNE COLLINE AUPRÈS DE GHERNÈS. + +Les mausolées de forme circulaire sont très-rares dans la Cyrénaïque ; +et il est à remarquer qu’ils furent ordinairement construits sur des +élévations et presque toujours isolément, de manière qu’on pût les +apercevoir de très-loin. La grande excavation que l’on voit au-dessous +de ce mausolée fut destinée à servir également de tombeau : l’avenue +taillée dans le roc qui en précède l’entrée se retrouve auprès de toutes +les grottes sépulcrales, toutes les fois que les localités l’ont permis. + + + PLANCHE XXV. + + PLANS ET COUPES DE DIVERS MONUMENTS DE LA CYRÉNAÏQUE ET DE L’OASIS + D’AUGILES. + + + FIG. 1. + +Plan des bains de Ghernès. + + 1, _a._ Mur construit par les habitants actuels, qui ont métamorphosé + cette partie des bains en tombeaux. + + + FIG. 2. + +Plan du tombeau circulaire situé auprès de Ghernès. + + 2, _a._ Coupe du même tombeau. + + + FIG. 3. + +Coupe de la porte d’un édifice de la ville de Ghernès. + + + FIG. 4. + +Plan d’un souterrain de la ville de Limniade. + + _a._ Entrée et descente par un escalier taillé dans le roc. + + _b._ Extrémité comblée du souterrain. + + + FIG. 5. + +Plan d’un réservoir de la ville de Limniade. + + + FIG. 6. + +Monuments trouvés à l’Oasis d’Augiles, et appartenant probablement au +culte funéraire des anciens Augilites. + + + PLANCHE XXVI. + + VUE DE MARSAH-SOUZA, ANCIEN PORT DE CYRÈNE. + +Le massif de ruines attenant au premier plan de ce dessin est un rocher +subdivisé intérieurement en plusieurs salles sépulcrales envahies par la +mer ; il se trouve à l’extrémité occidentale du port. Les deux îlots que +l’on voit aussi dans cette planche sont couronnés de débris d’anciennes +fortifications, et durent, dans l’antiquité, former l’entrée du port de +Cyrène. + + + PLANCHE XXVII. + + COLONNES ET CHAPITEAUX DE DIVERS TEMPLES DE LA CYRÉNAÏQUE. + + + FIG. 1. + +Colonne de marbre pentélique faisant partie des ruines d’un temple +d’Apollonie. + + + FIG. 2. + +Colonne de marbre blanc appartenant à une église d’Apollonie. Le socle +quadrangulaire, orné d’une croix sculptée en relief, qui est placé dans +la planche au bas de cette colonne, fait partie des ruines du même +édifice. + + + FIG. 3, 4. + +Chapiteaux de marbre blanc trouvés parmi les ruines de Beit-Tamer, +ancien temple de Vénus, situé auprès de la station d’Aphrodisias. + + + FIG. 5. + +Chapiteaux faisant partie des ruines du temple de Ptolémaïs. + + + FIG. 6. + +Chapiteau d’un édifice de Teuchira. + + +NOTA. On a oublié de mettre sur cette planche l’échelle de proportion +des monuments qu’elle contient. La colonne de la _fig._ 1 a 6 mètres 2 +décimètres de hauteur, y compris la base et le chapiteau ; le diamètre +du fût est de 7 décimètres. On peut se servir de cette donnée pour +connaître comparativement les dimensions et proportions de l’autre +colonne et des divers chapiteaux contenus dans cette planche : ils ont +été dessinés sur une échelle commune. + + + PLANCHE XXVIII. + + RUINES DU QUAI D’APOLLONIE. + +Ce quai, dont il ne reste à peu près que les trois quarts, fut construit +en demi-cercle composé de trente à quarante marches ; il formait par +conséquent un vaste et magnifique amphithéâtre, sur les gradins duquel +on montait les marchandises pour les introduire dans la ville. La +situation d’Apollonie sur des rochers taillés en falaises motiva cette +belle construction, qui devait dans l’antiquité présenter un coup d’œil +fort agréable. Les édifices, qui entouraient le quai et le quart au +moins de ses propres gradins, se sont écroulés à ses pieds et ont comblé +le bassin semi-circulaire autrefois occupé par les eaux, dont il ne +reste plus que de petites flaques. Les figures placées, dans la planche, +au sommet de cet édifice, peuvent servir d’échelle comparative pour en +connaître les dimensions. + + + PLANCHE XXIX. + + GROUPE D’HYPOGÉES, SITUÉS ENTRE CYRÈNE ET APOLLONIE. + +Cette façade est remarquable en ce qu’elle offre une disposition +architectonique qu’on ne retrouve point ailleurs en Cyrénaïque, même +parmi la Nécropolis de Cyrène. Cette disposition consiste dans une série +de cadres monolithes, ornés de pilastres et d’une frise en triglyphes, +placés chacun au-dessus de l’entrée d’un caveau sépulcral, et figurant +ensemble un grand entablement. Ces cadres, dont il ne reste qu’un seul +debout, étaient destinés à contenir des inscriptions relatives aux +personnes ensevelies dans le caveau qu’ils surmontaient ; quelques +lettres très-frustes s’aperçoivent encore sur ceux de ces cadres qui +sont renversés au-devant du monument. + + + PLANCHES XXX, XXXII, XXXIII, XXXV, XXXVII, XL, XLII, XLIII. + + VUES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +Ces dessins offrent collectivement la réunion des divers styles +d’architecture employés successivement par les habitants de Cyrène à +orner leurs tombeaux. Le dorique en forme le type principal, et +l’imitation de l’architecture égyptienne s’y rencontre souvent, mais +toujours dans les détails et jamais dans l’ensemble du monument. Le +style propre à chacune des façades dessinées dans ces planches se trouve +exactement répété, dans cette belle et vaste Nécropolis, sur une +infinité d’autres façades de grottes sépulcrales plus ou moins +détruites : il a paru suffisant de dessiner séparément les mieux +conservées. + + + PLANCHES XXXI, XXXIV, XXXVI, XXXVIII, XLI, XLIV. + + COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +Ces coupes, ainsi que les profils d’architecture qui les accompagnent, +correspondent aux dessins en perspective des planches précédentes. Leur +titre indique suffisamment celles des grottes auxquelles ils +appartiennent, pour rendre toute autre explication superflue. + + + PLANCHES XXXIX, XLIII. + + COUPES DE QUELQUES AUTRES FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE + CYRÈNE. + +Quoique ces façades soient d’un style différent de celles des planches +précédentes, et qu’elles en complètent même la série, il a paru +suffisant d’en donner un simple dessin au linéament, sans augmenter le +nombre des vues en perspective qui offrent entre elles, dans cette +Nécropolis, trop de monotonie de situation. + + + PLANCHE XLV. + + VUE D’UN TOMBEAU, SITUÉ A L’EXTRÉMITÉ EST DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +Même observation que pour la XXXIXe et la XLVIIe planche. + + + PLANCHE XLVI. + +1. Coupe du tombeau situé à l’extrémité orientale de la Nécropolis de +Cyrène. + +2. Façade d’un autre tombeau. + + + PLANCHE XLVII. + +Voir à la XXXIXe. + + + PLANCHE XLVIII. + +Plans de diverses grottes de la Nécropolis de Cyrène. + + + PLANCHE XLIX ET L. + + PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE + CYRÈNE. + +Elle est taillée dans le flanc d’un ravin de la Nécropolis de Cyrène ; +elle offre plus de richesses monumentales à elle seule que toutes les +autres ensemble. Cette grotte, sans niches ni sarcophages, contient au +milieu un puits sépulcral, et ses quatre parois sont couvertes de +peintures qui paraissent représenter des jeux funéraires. La mieux +conservée, comme la plus remarquable, est celle-ci : elle occupe toute +la longueur d’une paroi : elle est composée d’une série de figures dont +les unes, revêtues de riches costumes, exécutent une marche solennelle, +et les autres, divisées en plusieurs groupes et couvertes d’une simple +draperie, donnent l’idée du peuple de Cyrène qui assiste à la cérémonie +et s’attroupe auprès des principaux personnages. En tête du tableau est +une espèce de meuble, auprès duquel des jeunes gens sont occupés à +préparer des mets, emblème sans doute des repas qui suivaient, dans +l’antiquité, les fêtes populaires ; une table couverte de couronnes et +de palmes le termine. Là se trouvent trois personnages mitrés, debout +chacun sur un piédestal. L’un d’entre eux est appuyé sur une massue, +l’autre paraît consacrer les palmes et les couronnes, et le troisième, +dans l’attitude d’orateur, semble attirer l’attention du peuple groupé +auprès de lui. + +Tel est l’effet, qu’indépendamment de toute induction scientifique, +produit au premier coup d’œil cette peinture intéressante. + + + PLANCHE LI. + + PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE + CYRÈNE. + +Un berger y est représenté la houlette à la main, entouré d’un troupeau, +et portant un mouton sur les épaules. On reconnaît bien là le bon +pasteur de la chrétienté, d’autant plus que la roideur des draperies et +le mauvais goût du dessin indiquent le moyen âge, époque de la décadence +des arts. Mais voici encore autour du tableau des poissons de +différentes espèces posés en offrande, intention tellement évidente, +qu’ils sont trois fois au moins plus grands que les moutons et le +berger, et que l’artiste les a détachés du fond du tableau par une forte +ombre, comme s’il avait voulu les y représenter suspendus en _ex-voto_. + + + PLANCHE LII. + + PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE + CYRÈNE. 1 Paroi D ; 2 Paroi DX. + +Elle représente une chasse et un cirque. La première surprend au premier +aspect, à cause du cerf qui en forme le principal sujet, et contre +lequel un chasseur anime le soulouc, qu’il retient d’une main par un +lien, et de l’autre agite un fouet pour stimuler son ardeur. Or, le +cerf, comme Hérodote a pris soin de l’affirmer, et malgré l’erreur +commise par les Maronites dans la géographie nubienne, ne se trouve +nulle part en Afrique. Il fut donc apporté par les Grecs dans la +Pentapole libyque ; cette peinture semble l’attester, de même que la +cause de la naturalisation dans cette contrée peut être expliquée par +d’autres monuments. Il faut sans contredit l’attribuer au culte de +Diane, une des principales divinités des Cyrénéens. + +La seconde est fort bizarre, en ce qu’on y voit confondus des animaux +féroces, tels que le lion, le léopard s’élançant sur un taureau, avec un +bouc, des gazelles et des chiens lévriers, que l’on reconnaît de suite +pour les souloucs indigènes de l’Afrique septentrionale. + + + PLANCHE LIII. + + PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE + CYRÈNE. 1 Paroi _c_ ; 2 Paroi _a_. + +On y remarque une scène représentant la lutte et le pugilat. Certes +voilà des formes athlétiques bien prononcées, et exposées dans tout leur +jour : pas même une simple feuille de vigne ! D’une part les efforts, et +de l’autre l’aplomb, sont assez bien indiqués. Le sang coule des +blessures et rougit le sol ; une des malheureuses victimes gît étendue +sur l’arène ; du moins c’est là l’intention de l’artiste ; car, bien que +l’athlète soit peint au-dessus du tableau comme s’il nageait dans les +airs, il est censé placé sur un plan horizontal ; mais cette +inexpérience de perspective est trop connue dans les peintures antiques, +pour que nous soyons surpris de la retrouver ici. La même réflexion +s’applique à la position aérienne de deux vases contenant l’huile et les +pinceaux qui servaient à oindre le corps : ces détails n’offrent aussi +rien que de très-connu. Il n’en est pas de même d’un scorpion suspendu à +une main isolée, et ainsi représenté à côté du tableau. J’ignore si ce +reptile dépourvu de venin peut devenir, comme tant d’autres, l’antidote +du mal ; mais il est remarquable que les habitants actuels de la +Cyrénaïque se servent, disent-ils, du scorpion pour arrêter la +putréfaction des blessures. + +La paroi suivant celle décrite plus haut était entièrement occupée par +un combat de gladiateurs dont il ne reste malheureusement qu’un +fragment. Les combattants, couverts de cuirasses, ont la figure garantie +par un masque, et la tête ornée de grands panaches de diverses couleurs. +Cette dernière particularité est remarquable en ce qu’elle n’existe, que +je sache, dans aucun des sujets antiques analogues à celui-ci ; ce qui +permet de croire que cet usage était local. Un homme à tête découverte, +sans armure, et ayant seulement une baguette à la main, arrête le +vainqueur ; tout porte à croire que ce personnage représente un héraut +du camp. Quant aux détails de cette peinture relatifs aux diverses +parties de l’armure et des gladiateurs, ils n’offrent rien qui ne soit +connu par d’autres monuments anciens funéraires de l’antiquité, et +notamment par les sculptures du tombeau de Scaurus, découvert aux ruines +de Pompéi. + + + PLANCHE LIV. + + PEINTURES TROUVÉES SUR LA FRISE D’UN TOMBEAU, A CYRÈNE. + +Ces peintures sont dans une petite salle dont les parois, très-unies et +peintes d’un vert tendre, lui donnaient plutôt l’air d’un riant cabinet +aérien que d’une excavation sépulcrale. Le fond de cette jolie grotte en +rappelle seul la destination ; il est occupé par un sarcophage creusé +dans le roc, et couronné d’une frise en triglyphes, contenant dans +chaque métope une peinture élégamment miniée, et d’une conservation +parfaite. Mais ce qui augmente la surprise, c’est de reconnaître dans la +série de ces petits tableaux les principales phases, ou les diverses +occupations de la vie d’une esclave noire ; du moins telle est +l’induction que j’ai tirée de ces charmantes peintures. J’ai cru y +distinguer successivement les entretiens de l’amitié, l’éducation de +jeune fille, l’ambition de la parure, les délassements figurés par +l’exercice de la balançoire, le bain si nécessaire dans la brûlante +Libye, et enfin le triste lit de mort sur lequel la négresse est +étendue, les yeux éteints, et paraît être regrettée de son maître, le +blanc Cyrénéen, que l’on voit à côté d’elle dans une attitude de +douleur. + +La coiffure et le costume de ces miniatures ne sont pas moins +remarquables, tant par la forme que par la couleur. Les longues robes +bleues sans agrafes, et les schalls rouges entrelacés avec les cheveux, +ou couvrant la tête en guise de turban, offrent une analogie frappante +avec l’habillement des modernes Africaines, et principalement avec +celles qui habitent le Fezzan. + + + PLANCHE LV. + + INTÉRIEUR D’UNE GROTTE SÉPULCRALE CHRÉTIENNE : NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +Lors même que les peintures qui en couvrent les parois n’offriraient pas +le témoignage certain de cette époque religieuse, une inscription +cursive, précédée de la croix, la prouverait irrécusablement. Mais il +convient de donner auparavant une idée de l’architecture et de la +distribution de ce nouvel hypogée. Le fond a un aspect vraiment +monumental : un sarcophage s’y trouve creusé avec un art infini dans la +paroi ; il est orné de guirlandes et de têtes de bouc, et couronné d’une +petite voûte en plein cintre, sculptée en coquille : latéralement au +sarcophage sont deux niches décorées chacune d’un vase d’une forme très- +élégante. Les autres côtés de l’hypogée qui forment angle droit avec +celui du fond, contiennent aussi des sarcophages et des cintres, dont +les uns sont couverts de peintures, et les autres offrent les mêmes +détails que le précédent. Ces irrégularités qui choquent dans la +description, ne déplaisent pas à la vue du monument, puisqu’elles en +varient l’aspect, et qu’elles correspondent d’ailleurs symétriquement +entre elles. Quant aux peintures qui le bariolent bien plus qu’elles ne +l’embellissent, voici quels en sont les emblèmes. + +Celui qu’on y a le plus souvent reproduit est la vigne du Seigneur ; +mais ce symbole des premières époques de la chrétienté, n’imite pas mal +ici, par sa disposition, le thyrse de Bacchus. La voilà avec ses longues +lianes, ses grappes pourprées, et ses larges feuilles grimpant autour de +longs bâtons placés à côté des sarcophages. Autre part elle couvre des +treillages figurés dans l’intérieur des cintres, ou bien elle forme une +frise de festons tout autour du monument. Après cet emblème, le paon, +accompagné de poissons, est celui qui frappe plusieurs fois les yeux. +Dans d’autres grottes de la Nécropolis, je l’ai rencontré quelquefois +peint isolément au-dessus de sarcophages, et je le vois ici formant le +sujet principal d’un tableau qui occupe toute l’étendue d’un cintre. Il +est placé dans un panier à anses, déployant circulairement la queue au +milieu de bouquets de fleurs, parmi lesquelles il n’est point superflu +de nommer des soucis et des pensées, qu’on aperçoit parmi des touffes de +roses. L’oiseau de Cérès est sans doute représenté dans ces lieux +funèbres en guise d’offrande ; j’en ignore la cause allégorique. + + + PLANCHE LVI. + + VUE D’UN SARCOPHAGE, DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE A CYRÈNE. + +Elle est située à l’ouest de la Nécropolis de Cyrène ; le sarcophage qui +s’y trouve est magnifique, il est en marbre blanc avec son couvercle. +Cette grotte, dont l’entrée et l’intérieur sont très-détériorés, formait +une pièce ayant trois subdivisions, dont deux latérales à l’entrée, et +la troisième au fond. Elles contenaient chacune un sarcophage en marbre +de styles différents. Celui-ci est le seul conservé ; il a sur sa façade +quatre cariatides, dont deux figures de filles et deux de garçons. Ces +figures, ainsi que tous les autres dessins, sont sculptées en bas- +relief ; elles soutiennent des guirlandes composées de feuilles de +différentes espèces, de fleurs et de fruits. Au milieu et entre la +guirlande soutenue par les figures de filles, est une tête de grandeur +naturelle ; au milieu du cou est un nœud avec deux ganses. Entre les +deux autres guirlandes, soutenues de chaque côté par deux cariatides de +deux sexes, sont des têtes d’enfant. Les figures sont d’un bon style ; +les draperies sont bien ménagées, et nouées à la grecque au-dessous du +sein. Des trous ont été pratiqués en différents endroits sur cette +façade, par les Arabes, dans le but de connaître ce que contenait le +sarcophage avant qu’ils aient pu remuer le couvercle, qui se trouve +maintenant un peu détourné. Aux deux côtés qui forment les extrémités du +sarcophage est un simple réseau, au milieu d’une guirlande de même +nature que celles de la façade, mais le dessin est brut. Il a sept pieds +cinq pouces de long sur trois pieds huit pouces de large ; la hauteur de +la caisse est de trois pieds trois pouces, et celle du couvercle d’un +pied trois pouces. + + + PLANCHE LVII. + + FRAGMENTS DE SARCOPHAGES EN MARBRE. + +Dans une chambre voisine de celle où j’ai trouvé le sarcophage décrit +plus haut, je fis déblayer différents blocs de marbre ; un beau fragment +m’offrit un guerrier armé de sa cuirasse, paraissant prêt à immoler une +mère dont le fils est étendu à ses pieds. Ce même fragment, qui est la +base mutilée du sarcophage, offre à son grand côté des restes d’une +scène de même nature, des chevaux et des chiens pêle-mêle, fuyant +précipitamment. Ce bas-relief permet de croire que le sarcophage a dû +contenir un guerrier, ou une victime des fureurs de la guerre. + + + PLANCHE LVIII. + + SARCOPHAGE SITUÉ DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE, PRÈS DE LA FONTAINE + D’APOLLON, A CYRÈNE. + +Il est en marbre blanc, ayant deux griffons sur un des grands côtés en +bas-relief. Ils appuient une pate sur une espèce de vase long ou +candelabre, d’où sort de la flamme ; les trois autres côtés du même +dessin ont une frise en guirlandes, au sommet, suspendue à des têtes de +bouc ; à leur base est une autre guirlande, et au fond un dessin en +lignes contournées en S. + + + PLANCHE LIX. + + TORSE COLOSSAL EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE. + +Il se trouve à soixante et dix mètres, vers l’ouest, du temple de César. +Il est d’une grandeur colossale, en marbre blanc, représentant un +guerrier. La cuirasse, enrichie de sculptures d’un travail fini, est +d’une belle conservation ; on y distingue les emblèmes suivants : au +milieu du poitrail une figure de femme ailée, la tête couverte d’un +casque, et tenant d’une main un glaive, et de l’autre un bouclier, se +tient debout sur une louve : il est presque inutile de dire que c’est là +l’emblème de Rome la guerrière, portée par l’animal qui allaita son +premier roi. Deux autres figures également ailées, sculptées +latéralement à la précédente, paraissent représenter les génies qui +présidaient aux destins de la ville héroïque. Les écailles semi- +sphériques de la cuirasse, qui couvrent les bandelettes libyennes, +contiennent aussi chacune des sculptures en relief, disposées +symétriquement, parmi lesquelles on remarque des dauphins, les têtes de +Mercure et d’Apollon, les aigles de Rome, et autres symboles qui +contribuent à orner ce beau torse sans trop le charger. + +Si l’on se rappelle maintenant la situation de ce précieux monument, si +l’on observe ses dimensions colossales et le fini du travail, il est +hors de doute qu’on ne manquera pas de reconnaître en lui la statue de +l’empereur César, que les Barbares, en dépit de son apothéose, ont +chassée de la superbe enceinte, et fait rouler dans ce champ avec les +colonnes et les voûtes qui en relevaient autrefois l’éclat. + + + PLANCHE LIX. + + (_Portant par erreur le no LIX à double._) + + + FIG. 1. + + _Plan des ruines d’un temple situé à Ptolémaïs._ + +_a._ Pronaos qui contient encore trois colonnes debout avec leurs +chapiteaux (_Voyez_ pl. LXVIII). + +_b._ Ouvertures qui communiquent à un souterrain voûté, divisé en neuf +corridors, et destiné probablement à contenir de l’eau, usage qu’il +offre encore maintenant. + + + FIG. 2. + + _Plan d’une ancienne caserne de la même ville._ + +_a._ Côté du mur où se trouve le rescrit d’Anastase Ier. _Voyez_ Relat., +page 179. + +_b._ Pièce contenant encore les anciens fourneaux de la caserne. + +_c._ Escalier pratiqué dans l’intérieur du mur et tout le long de +l’enceinte. + +_d._ Entrées voûtées. + +_e._ Soupirail. + + + FIG. 3. + +_Plan d’un château sarrasin, situé sur la route qui conduit de Cyrène à + Ptolémaïs._ + + + PLANCHE LX. + + BAS-RELIEF ET TÊTES EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE. + +Parmi les débris du temple d’Apollon, on trouve ce bas-relief en marbre, +représentant une jeune femme nue jusqu’à la ceinture, sans attribut de +déesse, et paraissant couronner un buste dont il manque la tête. + +Ces deux têtes ont été trouvées parmi les ruines de Cyrène ; elles sont +de marbre blanc. L’une est d’une dimension colossale, et l’autre de +grandeur naturelle. + + + PLANCHE LXI. + + PLAN D’UN HYPOGÉE, DIT KENNISSÈH (LES ÉGLISES) FAISANT PARTIE DE LA + NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +C’est au fond de cet hypogée que se trouvent les deux grottes de la +planche XXXIX. Il est situé à peu près au milieu de la Nécropolis de +l’Est, et est le plus remarquable de tous par sa grandeur et ses +distributions. + + + PLANCHES LXII et LXIII. + + INSCRIPTIONS TROUVÉES A CYRÈNE. + + + PLANCHE LXIV. + + INSCRIPTIONS TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UN SANCTUAIRE, A CYRÈNE. + + + PLANCHES LXV et LXVI. + + INSCRIPTIONS TROUVÉES A CYRÈNE. + + + PLANCHE LXVII. + + VUE DU CHATEAU DE BÉNÉGDEM, SITUÉ SUR LA ROUTE DE CYRÈNE A PTOLÉMAÏS. + +Il est situé à l’ouest de Cyrène, et à une journée de chameau de la +mer ; il a vingt-deux mètres et vingt centimètres de longueur, sur +quarante-trois mètres quatre-vingt-cinq centimètres de largeur, formant +un carré oblong. Sa longueur est de l’Est à l’Ouest. Ses deux grands +côtés ont au milieu de leur longueur une tour carrée de six mètres +quarante-cinq centimètres de largeur. Ces tours attenantes au mur +d’enceinte forment deux ailes au monument, se projetant en dehors ; +elles ont chacune une pièce voûtée ; le tout construit en dalles +calcaires, liées entre elles par du ciment. + + + PLANCHE LXVIII. + + VUE DES RUINES D’UN TEMPLE A PTOLÉMAÏS. + +Le premier plan de cette vue représente le parvis du temple, formé par +une espèce de stuc, dans lequel sont enchâssés des cailloux roulés. +Plusieurs ouvertures sont pratiquées sur la surface du parvis, qui en +quelques endroits conserve encore des restes d’une mosaïque grossière, +dont il était généralement revêtu. Les trois colonnes encore debout sont +probablement le reste du propylée. On voit sur le massif de construction +qui leur sert de base générale, deux inscriptions grecques dont une est +renversée. + + + PLANCHE LXVIII. + + (_Portant par erreur le no LXVIII à double._) + + VUE DES RUINES DE LA PORTE OCCIDENTALE DE PTOLÉMAÏS. + +Deux grands massifs d’une égale dimension, ayant à leur côté Est une +ouverture carrée à mi-distance de leur hauteur, portent à croire qu’ils +peuvent être les restes de l’ancienne porte de Ptolémaïs, à l’extrémité +Ouest de laquelle ils se trouvent. Les ruines du temple, qui est l’objet +de la vue précédente, se voient à l’Est. + + + PLANCHE LXX. + +VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES, SITUÉS A L’OUEST DES RUINES DE PTOLEMAÏS. + +Le principal de ces tombeaux est construit sur un rocher taillé +carrément. Il est orné à son sommet d’une frise du même style que celles +que nous avons observées dans la Nécropolis de Cyrène. Il forme +intérieurement une galerie, ayant de chaque côté cinq caisses ou caveaux +dont les entrées sont ornées de frises simples, mais d’un bon goût. Au- +dessus des caveaux est un second étage divisé en plusieurs pièces. Les +autres tombeaux ou masses carrées que l’on aperçoit auprès de celui dont +nous venons de parler, sont formés par des rochers isolés, dans +l’intérieur desquels on a taillé une ou plusieurs chambres. L’extérieur +est taillé à peu près en carré d’une manière assez grossière. + + + PLANCHE LXXI. + + PLAN, COUPE INTÉRIEURE ET DÉTAILS DU GRAND TOMBEAU, SITUÉ A L’OUEST DE + PTOLÉMAÏS. + +_Voyez_ Relation, pages 180 et 181. + + + PLANCHE LXXIII. + + INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE CASERNE ANTIQUE A PTOLÉMAÏS. + + + PLANCHES LXXIV, LXXV, LXXVI, LXXVII, LXXVIII. + + (_Cette dernière porte par erreur le no LXXIX._) + + INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS. + + + PLANCHE LXXIX. + + INSCRIPTIONS GRAVÉES SUR LES TOMBEAUX DE PTOLÉMAÏS. + + + PLANCHES LXXX, LXXXI, LXXXII, LXXXIII, LXXXIV, LXXXV, LXXXVI. + + INSCRIPTIONS TROUVÉES A TEUCHIRA. + + + PLANCHE LXXXVII. + + ENCEINTE DE L’ANCIENNE VILLE DE TEUCHIRA. + +Les ruines de cette ville sont entourées d’une muraille d’enceinte, +formant un carré irrégulier de deux milles environ de circonférence. +Cette muraille, d’une belle conservation, et flanquée de tours à ses +angles, a été redressée avec des matériaux d’édifices anciens. + +_a._ Bassins taillés dans la roche et creusés à leurs parois en grottes +sépulcrales. + +_b._ Grande tour au centre de laquelle est un puits. + +_c._ Tours quadrangulaires qui servaient à défendre la ville. + +_d._ Côté de l’enceinte qui côtoie les bords de la mer ; il est presque +totalement détruit. + + + PLANCHE LXXXVIII. + +VUE D’UNE GROTTE SÉPULCRALE, APPARTENANT AU MOYEN AGE, ET FAISANT PARTIE + DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + + + PLANCHE LXXXIX. + + RUINES D’UN GRAND MONUMENT SARRASIN A LADJEDABIAH. + + + PLANCHE XC. + + VUE D’UN CHATEAU SARRASIN A LADJEDABIAH. + +On trouve ces ruines à treize lieues du cap Carcora, à trois des bords +de la mer. _Voyez_ Relation, pages 268 et 269. + + + PLANCHE XCI. + + VUE D’UN VILLAGE EN BRANCHES DE PALMIERS, A L’OASIS DE MARADÈH. + +A peu près au centre de Maradèh proprement dite est un rocher sur lequel +sont les ruines d’un village, ayant un mur d’enceinte, et construit en +pierres et terre : de ce point, on aperçoit toute l’étendue de l’Oasis +au Nord de ces ruines ; derrière une petite chaîne de monticules ou +rochers, qui divisent cette Oasis en deux parties, sont les ruines d’un +autre hameau construit de la même manière que le précédent, ayant au +milieu une espèce de tour carrée, comblée maintenant, et qui a dû servir +de lieu de défense aux anciens habitants. Les nomades des environs de la +Syrte viennent chaque année y recueillir les dattes ; mais n’osant +résider dans les villages ruinés, livrés au pouvoir des esprits, ils se +sont construit séparément des habitations en branches de palmiers. + + + PLANCHE XCII. + + VUE DE L’OASIS DE LECHKERRÈH, VOISINE D’AUGILES. + +Dans cette Oasis, de même qu’à Maradèh, il n’y a point de village bâti, +ce sont des huttes en branches de palmiers, entourées d’une enceinte de +même nature. Les Arabes de Barcah y viennent séjourner en été avec leurs +bestiaux, y sèment un peu d’orge, et recueillent les dattes, pour +lesquelles ils paient un tribut au pacha de Tripoli. Je n’y ai trouvé +qu’une dixaine d’hommes qui y sont domiciliés, et dont les ressources +consistent en quelques chèvres. Ces habitants sont loin d’offrir +l’aspect malheureux de ceux de Maradèh. On voit à Lechkerrèh un grand +carré, ou enceinte fermée par un mur peu élevé, construit en pierres et +terre, et ayant intérieurement à chaque angle une espèce de tour dont +l’entrée est au-dessus du niveau du sol. Cette bâtisse et une autre +d’une moins grande dimension qui est à côté, quoique toutes les deux +fort ruinées, m’ont paru avoir été faites par les Arabes. + + + PLANCHE XCIII. + + NÉGRESSE DU SOUDAN. + +Cette planche représente un groupe de jeunes négresses du Soudan, +contrée de l’Afrique intérieure, avec lesquelles j’ai eu l’occasion de +traverser des zones de sable : la régularité de leurs traits, la douceur +animée de leurs grands yeux noirs, et la svelte souplesse de leur taille +sont loin de présenter ces difformités du nez et des lèvres qui +caractérisent la plupart des africaines. + + + PLANCHE XCIV. + + DROMADAIRE BICHARIÈH, AVEC SES HARNAIS NUBIENS. + + + PLANCHE XCV. + +_Céraste._ + + + PLANCHE XCVI. + +_Geranium uniflorum_ (n. s.). + +_Ornithogalum sessile_. + + + PLANCHE XCVII. + +_Senecio orientalis_. + +_Echium cyrenaïcum_. + + + PLANCHE XCVIII. + +_Stachis latifolia_. + +_Euphrasia cyrenaïca_. + + + PLANCHE XCIX. + +_Ranunculus asiaticus_. + + + PLANCHE C. + +_Nouveau genre de la famille des cyprès ; il croît auprès de la fontaine +d’Apollon._ + + + FIN DE L’EXPLICATION DES PLANCHES. + + +[Note 393 : L’auteur de la Relation n’a d’autre mérite, pour la plupart +des planches, que d’avoir pris sur les lieux, aussi fidèlement qu’il lui +a été possible, les croquis qui ont servi, sous sa direction, à MM. +Courtin et Adam fils à faire les dessins qui composent cet Atlas.] + + + + + NOTES + SUR + LES INSCRIPTIONS DE LA CYRÉNAÏQUE, + + =PAR M. LETRONNE.= + + * * * * * + + +Parmi les inscriptions rapportées par M. Pacho, il n’en est qu’un petit +nombre qui présentent de l’intérêt sous le rapport de l’histoire ou de +la langue. Le reste n’offre que des noms propres. Un travail assez +étendu sur ces inscriptions, que j’avais remis à M. Pacho, quelque temps +avant sa mort, ne s’est point retrouvé. Dans les instans de trouble et +d’égarement d’esprit qui ont précédé cette horrible catastrophe, cet +infortuné voyageur a brûlé indistinctement, à ce qu’il paraît, un grand +nombre de papiers, et mon manuscrit y a passé avec d’autres choses sans +doute plus importantes. N’en ayant pas gardé de copie, je devrais le +recommencer ; mais le temps me manque. On ne trouvera donc ici que le +fragment que j’en avais détaché et publié dans le Journal des Savans, +mars et mai 1828, et qui heureusement concerne les plus intéressantes de +ces inscriptions. Pour les autres, comme elles ne renferment le plus +souvent que des noms propres, on voudra bien se contenter d’une +indication sommaire. Il en est même que je passerai tout-à-fait sous +silence, parce que les copies de M. Pacho m’ont paru pouvoir suffire au +lecteur instruit : on aura donc à peu près tout ce que mon travail +pouvait offrir de réellement utile ; on ne perdra que quelques +rapprochemens paléographiques ou chronologiques d’un médiocre intérêt. + + + CYRÈNE. + + + PL. LXII. + +No 1. Cette inscription est la seule qui soit en vers ; c’est une +épitaphe en vers élégiaques qui, par son sujet et son mérite, peut +enrichir l’anthologie grecque. + +En voici le texte restitué et la traduction[394] : + + + L. ~ΚΘ~. Τῖτος Πετρώνιος + + Καπίτων, ἐτῶν ~ΔΚ~. + + Βαιόν σοι τὸ μεταξὺ βίου θανάτοιό τ’ ἔθηκε + + καὶ τύμβου, Καπίτων, καὶ θαλάμοιο, Τύχη, + + Νύκτα μίαν ψεύϛιν, καὶ ἀνηλέα, τὴν ἄνις αὐλῶν, + + τὴν δίχα σοι παϛῶν, τὴν ἄτερ εἰλαπίνης· + + Αἲ, Αἲ τὴν ἐπὶ πέπλα, καὶ εἰς ἀμύριϛα πεσοῦσαν + + ϛέμματα, καὶ βίβλους σεῖο, πρόμοιρε, τέφρην. + + Οἲ θρήνοισι βοητὸν ὑμήναον· οἲ προκελεύθους + + λαμπάδας ὑϛατίου καὶ κενεοῖο λέχους. + + + L’an XXIX. Titus Petronius Capiton, âgé de 24 ans. + + La Fortune, Capiton, n’a mis pour toi, entre la vie et la mort, entre + l’hymen et la tombe, que l’intervalle d’une seule nuit, trompeuse, + impitoyable, sans instrumens de fête, pour toi sans lit nuptial, sans + festin. Infortuné jeune homme ! La poussière est tombée sur tes + vêtemens de noce, tes bandelettes non encore parfumées, tes couronnes + de biblus. Ah ! des gémissemens ont été ton chant d’hyménée ! Ah ! + Hélas ! les flambeaux t’ont conduit à la couche dernière, que personne + ne doit partager. + + +Selon l’usage des inscriptions funéraires qu’on trouve en Cyrénaïque, on +a exprimé la date de la mort en années du règne du prince, mais sans +indiquer le nom de ce prince. Cet usage singulier, et dont je ne puis +m’expliquer le but, jette beaucoup d’obscurité sur l’époque de ces +monumens. Ici, il n’y a point d’incertitude ; les noms Titus Petronius +annoncent l’époque romaine, et l’année 29 ne peut convenir qu’à Auguste, +puisque le règne d’aucun autre empereur n’a duré 29 ans. Le monument est +donc de l’an 3 de notre ère. + +L’épitaphe suit l’énoncé de la date. Les lettres numérales ~ΔΚ~ sont +placées en sens inverse, comme dans les inscriptions de Syrie. J’en ai +vu plusieurs exemples parmi celles de la Cyrénaïque ; je n’en connais +pas un seul sur les monumens de l’Égypte. Si j’en ai bien compris les +détails, Titus Petronius Capiton est mort la nuit même qui devait être +celle de ses noces. De là une opposition assez touchante entre les +cérémonies nuptiales et les cérémonies funèbres. Il y a dans +l’Anthologie une épigramme de Méléagre sur une jeune fille, morte aussi +la veille de son mariage[395] ; elle l’emporte en grace et en +correction ; mais je ne sais si l’inscription de Cyrène n’est pas d’une +tournure plus ingénieuse. + +Il n’y eut qu’une _seule nuit_ (νὺξ μία), faible intervalle (βαιὸν τὸ +μεταξὺ) entre l’hymen et la tombe (θαλάμου καὶ τύμβου) : les épithètes +ψεύϛιν [_trompeuse_] et ἀνηλέα [_impitoyable_] semblent convenir mieux à +la _fortune_, auteur du mal, qu’à la _nuit_, qui n’en a été que le +témoin. La forme ψεῦϛις, pour le féminin de ψεύϛης, n’est pas connue ; +on ne trouve que ψεύϛρια ou ψεύϛειρα. Cette nuit malheureuse fut ἄνις +αὐλῶν _sine tibiis_, c’est-à-dire, qu’on n’entendit pas retentir le son +des flûtes (αὔλημα τὸ γαμήλιον) qui accompagnait la marche des jeunes +époux le jour de la noce[396] ; aussi la veille de ce jour s’appelait- +elle προαύλια[397] ; et c’est pour cela que Philippe de Thessalonique +dit de Vénus qu’elle aime λιγυρῶν αὐλῶν ἡδυμελεῖς χάριτας[398]. + +Τὴν δίχα σοι παϛῶν. Le παϛὸς était proprement l’alcôve du lit, ou +l’ensemble des rideaux qui l’enveloppaient[399] ; ce mot est ici pris +comme synonyme de θάλαμος ; et δίχα παϛῶν est pour δίχα παϛοῦ : le +pluriel est commun en ce cas. Ainsi, Méléagre, dans son épigramme déja +citée : καὶ θαλάμων ἐπλαταγεῦντο θύραι[400] ; dans une adespote, on +lit : πρόσθεν ἐμῶν θαλάμων[401] ; dans une de Persès : ὡραίους ἤγαγεν +εἰς θαλάμους[402] ; ailleurs les deux mots sont réunis : ἐκ δ’ ἐμὲ παϛῶν +νύμφην κἀκ θαλάμων ἥρπασ’ ἄφνως Ἀΐδας[403] ; enfin, dans une épigramme +d’Agathias le scholastique : οὐδ’ ἐπὶ παϛοὺς ἠγάγετο[404]. C’est ce vers +qui montre que Capiton était mort avant d’avoir conduit sa nouvelle +épouse au domicile conjugal où se donnait le banquet de noces. + +Αἲ, αἲ τὴν... τέφρην. Ainsi Méléagre : Αἲ, αἲ τὰς μαϛῶν ψευδομένας +χάριτας[405] ; et Philippe de Thessalonique : αἲ, αἲ πέτρον +ἐκεῖνον[406]. Les leçons πεσοῦσαν et βίβλους pour βίβλου me semblent +certaines ; et le pronom σεῖο se rapporte aux mots qui précèdent, et non +pas à τέφρην. + +Voilà pour la syntaxe de ces deux vers ; mais les mots et le sens +présentent plus d’une difficulté. Qu’est-ce que la _cendre_ TOMBÉE _sur +ses voiles, ses bandelettes ou guirlandes_, etc. Cela se rapporte-t-il à +quelque usage inconnu ! Je ne le pense pas. Il n’y a là, je crois, +qu’une impropriété d’expression. + +D’abord, il me semble que πέπλα, ϛέμματα et βίβλοι σεῖο, désignent les +vêtemens et les ornemens que portait Capiton. Nous voyons dans +Chariton[407], que Callirhoé, nouvelle mariée, fut mise dans la tombe, +couverte de toute sa parure de noce et de la couronne qui avait orné son +front le jour de son mariage ; ce qui rappelle l’usage encore subsistant +en Épire, où les époux sont parés, le jour de l’enterrement, de leurs +couronnes nuptiales, quand ils n’ont pas changé de lien[408]. C’est, je +pense, la parure de noce de Capiton que désignent les mots πέπλα, +ϛέμματα et βίβλοι. Le premier désigne, par une expression spécifique, le +vêtement en général, la ϛολὴ ou ἐσθὴς νυμφικὴ de Chariton, la γαμικὴ +χλανὶς d’Aristophane[409], la robe préparée pour la noce, et que +Chariton n’avait pu revêtir. Admète, dans Euripide, emploie le même mot, +quand, après les funérailles d’Alceste, il rentre seule dans son +palais : il compare les habits de deuil, μέλανες ϛολμοὶ, qu’il porte +maintenant, aux vêtemens blancs, λευκὰ πέπλα, qui le paraient le jour +qu’il y conduisit son épouse chérie[410]. Les ϛέμματα pourraient être +des guirlandes ; je crois plutôt que ce sont les _bandelettes_ +(λημνίσκοι, _infulæ coronarum_) des couronnes qui devaient parer la tête +de Capiton ; et βίβλοι doit désigner ces couronnes elles-mêmes : les +mots ταινίαι et ϛέφανοι se trouvent souvent ensemble[411]. Il y avait +une espèce de _biblus_ appelée ϛεφανωτρὶς, dont on tressait des +couronnes. Agésilas, en Égypte, s’en était servi au témoignage de +Théopompe[412] ; et Appien dit de Pharnace : βίβλον τις πλατεῖαν φέρων +ἐξ ἱεροῦ ἐϛεφάνωσεν αὐτὸν ἀντὶ διαδήματος[413]. La fleur du biblus +était-elle, en Cyrénaïque, employée spécialement aux couronnes +nuptiales ? je l’ignore. Βίβλοι signifie donc ϛέφανοι ἐκ βίβλου, comme +λωτοὶ, dans Méléagre[414], signifie des _flûtes_, αὐλοὶ ἐκ λωτοῦ, parce +qu’on faisait avec le lotus une espèce de flûtes qu’Euripide appelle +λίβυς λωτὸς[415], et qu’il nomme ailleurs λίβυς αὐλός[416]. L’épithète +ἀμύριϛα jointe à ϛέμματα annonce qu’on n’avait pas eu le temps de +parfumer ni les bandelettes, ni les couronnes ; ce qui s’explique par un +passage d’Aristophane, où l’on voit qu’on ne les parfumait qu’au moment +de conduire la mariée.... οὔτε μύροισιν μυρίσαι ϛακτοῖς ὁπόταν νύμφην +ἀγάγησθον[417]. + +Maintenant que signifie : « Hélas ! la cendre _tombée_ sur les vêtemens, +les bandelettes, etc. ! » Cela ferait-il allusion à quelque usage +inconnu, pour nous, de jeter de la cendre sur le linceul et les ornemens +du mort ! L’expression πεσοῦσα me fait croire que τέφρη, cendre, par une +impropriété d’expression peu surprenante dans cette épitaphe, a le sens +de κόνις, employé souvent pour γῆ ou χθών. Ainsi : κούφη τοι γὰρ ἐμοὶ +πέλεται κόνις[418] ; et ἀλλὰ τὰ [sc. ὀϛέα] μὲν κεύθει μικρὰ κόνις +ἀμφιχυθεῖσα[419]. Le mot κόνις étant un synonyme de τέφρη, dans +l’acception de _cendre_, le poète a cru que τέφρη pouvait se prendre +pour un synonyme de κόνις dans le sens de _poussière_. Si τέφρη est pris +ici pour κόνις, on voit que ἡ ἐπὶ πέπλα πεσοῦσα τέφρη revient à ἡ ἐπὶ π. +πεσ. χθὼν ou γῆ et se rapporte à la _terre_, à la _poussière_ qui +_tombe_, que l’on _jette_ sur le cadavre du mort, ce qui est exactement +analogue à l’expression d’Euripide : κούφα σοι | χθὼν ἐπάνω ΠΈΣΕΙΕ, +γύναι[420] ; et à cet autre du même : κακοῖς δ’ ἔφ’ ἔρμα ϛερεὸν +ῈΜΒΆΛΛΟΥΣΙ γῆς[421]. Je crois que c’est là le sens que notre poète a +donné à ces deux vers. + +Οἲ θρήνοισι βοητὸν ὑμήναον : le poète, ayant besoin d’un dactyle, a +suivi ; pour ce mot, une orthographe singulière, en écrivant ὑμήναον au +lieu de ὑμέναιον. On peut citer, pour son excuse, un passage de Sapho, +cité par Héphestion, où de bons critiques ont laissé ὑμήναον[422]. On ne +connaît que les composés ἀμφιβόητος, διαβόητος, ἐπιβόητος, περιβόητος et +ἀβόητος[423]. Le simple βοητὸς ne s’est encore trouvé nulle part ; mais +il n’a rien d’illégitime. L’expression rappelle le βοάσατ’ εὖ τὸν +ὑμέναιον, ὦ, | μακαρίαις ἀοιδαῖς | ἰακχαῖς τε νύμφαν d’Euripide[424]. +Quant à la pensée, on en retrouve l’équivalent dans le θρῆνος ὀ ὑμέναιος +d’Achilles Tatius[425], le εἰς δὲ γόους ὑμέναιος ἐπαύσατο de +Parménion[426] et le θρῆνος δ’ εἰς ὑμέναιον ἐκώμασεν de Philippe[427]. +Mais ici la tournure est plus vive et plus expressive. L’_hyménée_ se +chantait surtout après le festin de noce, lorsque les deux époux étaient +conduits dans l’appartement conjugal[428] ; et de là, cette ingénieuse +expression, dans l’épitaphe d’une jeune fille : οὐ δ’ ὑμέναιον | ᾖσέ τις +οἰνοχαρὴς πρόσθεν ἐμῶν θαλάμων[429]. Capiton, conduit, non pas au lit +nuptial, mais à la tombe, a eu des gémissemens pour chant d’hyménée. + +Il y a encore dans la dernière phrase une dilogie ingénieuse qui repose +sur ce que la marche des jeunes époux, comme le cortége funéraire, était +précédée par des flambeaux, désignés ici d’une manière pittoresque par +les mots προκέλευθοι λαμπάδες λέχους. Les flambeaux d’hymen conduisaient +au lit nuptial ; les flambeaux funèbres, à la couche dernière, idée +exprimée dans l’épigramme de Méléagre : αἱ δ’ αὐταὶ καὶ φέγγος +ἐδᾳδούχουν παρὰ παϛῷ | πεῦκαι, καὶ φθιμένᾳ νέρθεν ἔφαινον ὁδόν. + +Il se pourrait que κενὸν (λέχος) signifiât simplement _vain, inutile, +stérile_, comme κενεαὶ ὠδῖνες dans Méléagre[430], et κενεὸς τάφος dans +Grégoire le théologien[431]. Mais je crois que l’auteur lui a donné le +sens propre de _vide, désert, solitaire_ ; Euripide fait dire à Admète : +πέμπουσί μ’ ἔσο λέκτρων κοίτας ἐς ἐρήμους[432] ; et à la place du mot +ἔρημος, il emploie κενὸς, un peu plus bas, γυναικὸς εὐνὰς εὖτ’ ἂν εἰσίδω +κενάς[433]. Au lieu d’être conduit au lit nuptial, où devait se trouver +la jeune mariée, Capiton est porté au lit funèbre qu’il occupe tout +seul. D’ailleurs, s’il avait été marié, ce lit funèbre aurait été +partagé un jour par sa femme, parce que la femme et le mari étaient le +plus souvent renfermés dans le même tombeau : mais la couche dernière de +Capiton est et sera toujours solitaire. C’est ce double sens qui me +paraît compris dans le mot κενός. + + +No 2. C’est la seule peut-être de toute la collection qui soit +antérieure aux Lagides ; elle ne contient malheureusement que des noms +propres, sans même qu’on sache à quelle affaire ils se trouvent liés, et +quel est l’objet du monument. + + + PL. LXIII. + +No 1. Fragment d’inscription latine destinée, à ce qu’il paraît, à +mentionner la dédicace ou l’érection d’un portique faisant partie d’un +_Cesareum_, ou monument consacré à Jules César : l’inscription doit être +du règne d’Auguste. (V. le voyage, p. 219 et suiv.) + +No 2. Cette inscription est placée au-dessus d’une fontaine d’Apollon ; +il faut la lire : + +L. ~ΙΓ~ Διονύσιος Σώτα, ἱερειτεύων[434] τὰν κράναν ἐπεσκεύασε. « L’an +XIII. Dionysius, fils de Sotas, exerçant la prêtrise, a réparé la +fontaine. » + +Cette fontaine est tout près de ruines considérables qui ont appartenu à +un temple. Ce sont la fontaine et le temple d’_Apollon_, si célèbres à +Cyrène[435] ; les doutes à cet égard sont levés par le fragment de +dédicace impériale. (no 10 de cette même pl.) M. Pacho l’a copié d’après +sur une bande de marbre blanc, courbée comme l’arc d’un hémicycle et +dont il occupe la courbe intérieure. Je soupçonne que ce bloc faisait +partie du dossier d’un _exèdre_ qui a dû être fort grand ; car le bloc +qui a deux pieds de long, est très-légèrement courbé. Cet édifice fut +élevé en face du temple d’Apollon, avec l’argent fourni par les prêtres, +comme le dit l’inscription dont il ne reste que ceci. + + ·------------------------------------------------+ + · ΤΩ ΣΕΒΑΣΤΩ ΑΡΧΙΕΡΕΩΣ ΣΩΤΕΡΙΑΣ ΚΟΙΝΤΟΣ ΛΟΥΚΑΝΙΟ | + · | + · ΤΟ ΣΕΚΤΑΣΙΩΝ ΤΩ ΑΠΟΛΛΩΝΟΣ ΙΕΡΕΩΝ ΕΠΙΔΟΣΙΟ | + · | + · ΑΝΕΘΗΚΕΝ. | + ·------------------------------------------------+ + +Les mots ΤΩ ΣΕΒΑΣΤΩ ΑΡΧΙΕΡΕΟΣ qui commencent la seconde ligne annoncent +qu’il s’agit d’Auguste. La place du mot ἀνέθηκεν qui a dû correspondre +au milieu de l’inscription indique qu’il manque aux deux lignes +précédentes trente-deux à trente-quatre lettres. Ces indications +suffisent pour rétablir la première ligne ; quant à la seconde, cela est +tout-à-fait impossible, puisque la lacune a dû être remplie par les +titres de Quintus Lucanus qu’on ignore, et par le nom de l’édifice qu’on +ne connaît pas davantage. Voici la lecture de ce qui existe encore, et +la restitution de ce qu’il est possible de rétablir sans arbitraire. + + +-------------------------------------+--------------------------------+ + |Ὑπὲρ τῆς αὐτοκράτορος Καίσαρος, θεῶ ὑ|ιῶ, Σεβαϛῶ, ἀρχιερέως, σωτηρίας,| + | |Κόϊντος Λουκάνιος | + | | | + |. . . . . . . . . . . . . . . . . . .|. . . ἐκ τᾶς τῶν Ἀπόλλωνος | + | |ἱερέων ἐπιδόσιος | + | | | + | |ἀνέθηκεν. | + +-------------------------------------+--------------------------------+ + +« Pour le salut de l’empereur César, fils du dieu [César], Auguste, +grand pontife, Quintus Lucanius [. . . . . . . . a élevé ce . . . . . . +. .], avec la contribution fournie par les prêtres d’Apollon. » + +Le seul changement que je me sois permis, c’est de faire un ι du τ au +commencement de la première ligne, pour avoir la fin du mot υἱῶ (dor. +pour υἱοῦ). Le mot ἐπίδοσις a le sens de _erogatio publicè facta_. + +No 3. Κλαυδία Βενόστα Κλαυδίου Καρτισθένους Μελίορος θυγάτηρ τὰν Κόραν +καὶ τὸν ναὸν ἐκ τῶν ἰδίων ou bien ἐκ τῶν ἰδίων καὶ τὸν ναόν. « Claudia +Venusta, fille de Claude Cartisthène Melior, [a élevé] à ses frais [la +statue de] Proserpine en ce temple. » + +Inscription du temps de l’empereur Claude ou de Néron. L’expression τὰν +Κόραν pour τὸ τᾶς Κόρας ἄγαλμα a été expliquée ailleurs[436]. Claudia +Venusta avait fait élever à ses frais et _la statue et le temple_. Ainsi +dans une inscription de Syrie[437] ... τὸν ναὸν καὶ τὸ ἄγαλμα ἐκ τῶν +ἰδίων ἀνέθηκεν. Ce qui distingue celle de Cyrène, c’est que le verbe +manque, sans qu’il en résulte la moindre équivoque. + +La même observation s’applique à celle du No 4, qui constate que la même +_Claudia Venusta_ avait élevé une _statue et un temple_ à Bacchus. +Κλαυδία Βενόστα Κλαυδίου Καρτισθένους Μελίορος θυγάτηρ Διόνυσον ἐκ τῶν +ἰδίων σὺν τῷ ναῷ. + +Νo 5. Κλαυδίαν Ἀρατὰν Φιλίσκω θυγατέρα, φύσει δὲ Εὐφάνους, ματέρα +Κλαυδίας Ὀλυμπιάδος, αἰωνίω γυμνασιαρχίδος, ἀρετᾶς ἕνεκα, Κυραναῖοι. +« Les Cyréneens [ont honoré par ce monument], à cause de sa vertu, +Claudia Arété, fille de Philiscus par adoption, d’Euphanès par nature, +mère de Claudia Olympias gymnasiarque perpétuelle. » + +Cette inscription est du même temps que les deux précédentes. Ἀρατὰ pour +Ἀρετή, dorisme comme Ἄρταμις, τράχω, ἅτερος pour Ἄρτεμις, τρέχω, ἕτερος. + +Φύσει δὲ, _par nature_, ce qui indique que Philiscus n’était que père +adoptif. La même formule se lit ailleurs[438]. D’autres fois, on nommait +le premier le père naturel, comme ἐπὶ ἱερέως Μέμονος τοῦ Ὀρεστείδου, +κατὰ δὲ ποίησιν Εὐωνύμου[439]. + +La fonction de gymnasiarque était aussi exercée par les femmes[440] ; +mais la forme γυμνασίαρχος sert ordinairement pour les deux genres. + +No 7. Le nom propre est estropié : il paraît être celui d’une femme, +Σαλυΐα, _Salvia_. L’inscription n’est remarquable que par le monogramme +qu’on pourrait prendre pour celui du Christ, puisqu’il offre réellement +les lettres ΧΡ, ce qui, avec les trois autres lettres ΑΙΝ, donne le mot +χάριν (εὐνοίας). C’est le seul exemple que j’en connaisse. + +No 8. Fragment de l’inscription funéraire de Lucius Vibius Cattabus, +fils de Lucius (Vibius Cattabus) ; il paraît y avoir eu [_faciendum_] +_coeravit_ (pour _curavit_) : la même inscription était répétée en grec +au bas. Il paraît y avoir Λεύκιος ὁ ὑὸς Λευκίου Κάτταβος... ὃς ἐποίησε. +Ce n’est pas la seule fois que _faciendum curavit_ a été rendu par +ἐποίησε. + +No 9. Inscription chrétienne d’un bas temps, pleine de fautes +d’orthographe : κῖτε pour κεῖται, est fréquent dans les monuments de +cette époque, de même que κὲ pour καὶ, τέθικαν pour τέθεικαν, +iotacisme ; θεῶ pour θεοῦ, reste de dorisme. + + + Διμιτρία θυγάτηρ Γαίου τοῦ ὠνησαμένου τὸ μνῆμα τοῦτο ἐνθάδε κῖτε μετὰ + τοῦ υἱοῦ αὐτῆς θεῶ δούλου· οὗτοι ἐτελεύτησαν ἐπὶ.... Μαξίμου γενομένου· + τέθικαν αὐτοῖς Κάλλιππος ὁ ἀνὴρ αὐτῆς κὲ υἱὸς αὐτοῦ Γαῖος κὲ γαμβρὸς + αὐτοῦ Πανύβουλος καὶ μνήθητο αὐτῶν· ἐντὸς πηχῶν. + + + Démétria, fille de Gaius, qui a acheté ce monument, repose ici, avec + son fils, serviteur de Dieu. + + Ils sont morts sous . . . . ., Maxime . . . . . et y ont été déposés + par Callippe, son mari ; par Caïus, fils de ce dernier, et Panybule, + son gendre. Accordez-leur un souvenir . . . . . coudées en dedans. + + + PL. LXIV. + +No 1. Tombeau avec deux noms propres estropiés ; il semble que ce soit +Κοῖρος ou Κοῖτος Ἀριϛοκλίδα. « Cœrus ou Cœtus, fils d’Aristoclide. » + +Au-dessous Ἰάσονος τόπος. « Lieu de sépulture de Jason. » + +No 2. Ces inscriptions, trouvées dans un sanctuaire, ont été écrites par +les gens qui venaient le visiter : ce sont des noms, ou tout seuls, ou +suivis de ἥκω ou de ἦλθε. + + Διοσκουρίδης. + + Δίων ἥκω. + + Ἕλεξ ἥκω. + + Πρόθυμος ἥκω. + + Ἴασος (?) ἥκω. + + Ἀγαθοκλέα. Ἀγαθοκλῆ. + + Σωσιϛρατίου. Ἀγαθοκλέους. + + Ἰδουμαῖος. + + ἦλ θε. + +D’autres _Iduméens_ y ont écrit leurs noms, probablement à la même +époque ; ce sont : + + Κοσβάρακος (?) puis........ + + Μαλίχου[441]. Κράτερος. + + Ἰδουμαῖος. et Σύμμαχος. + + Ἰδουμαῖος. + +On lit dans une autre : Τιβέριος Κλαύδιος Ἴϛρος τοῖς θεοῖς ἀπέδωκε +θυσίαν. « Tibère Claude a fait un sacrifice aux dieux [adorés dans ce +sanctuaire]. » + +On pourrait à la rigueur lire : πρὸς τοῖς θεοῖς, et entendre ici πρὸς +dans le sens de παρὰ, si fréquemment employé dans ces sortes de +locutions προσκύνημα παρὰ τῷ θεῷ ἐποίησε. Mais il manque un nom après +_Tibère Claude_ ; je ne doute pas que M. Pacho n’ait passé deux lettres, +et qu’il faille lire : Ἴστρος. + + + PL. LXV. + +Inscriptions sans intérêt, ne renfermant que des noms propres. + +Le No 3 est un fragment de _dédicace_ romaine ; on y distingue PONT. +MAX. TRIB. [POTEST.] + +Le No 9 seul mérite quelque attention. + +Καλῇ τύχῃ. L. ~Ν.~ _à la bonne fortune_. L’an LV. (καλῇ τύχῃ, pour ἀγαθῇ +τύχῃ). + +Πυραμαῖος Πυραμαίου, Pyramée, fils de Pyramée. Ἰλῖνε καλοκαγαθὲ +Σέκονδε..... _Adieu, vertueux..... Ilinus secondus_. + +La même un peu plus haut. + +Ἀριϛοτέλης Σώσιος Ίαρεὺς Ἀπόλλωνος· μηθένα ἐντίθῃ. + +« Aristote, fils de Sosis, prêtre d’Apollon. Qu’on ne mette personne +[dans ce tombeau]. » + +La formule μηθένα ἐντίθη est elliptique : il faut entendre sans doute la +défense, si souvent répétée, d’enterrer dans le tombeau une autre +personne qu’Aristote fils de Sosis. ΤΑΡΕΥΣ doit être ΙΑΡΕΥΣ pour ΙΕΡΕΥΣ, +dorisme, comme ἱαρὸς pour ἱερὸς dans les tables d’Héraclée, et Ἱάρων +pour Ἱέρων dans l’inscription du Casque trouvé à Olympie. + + + PL. LXVI. + +Noms propres. + + + PTOLÉMAÏS. + + + PL. LXXIII. + +Cette inscription qui commence par ces mots : Αὐτοκράτωρ Καῖσαρ +Ἀναϛάσιος ἀνίκητος..... σεβαστὸς Αὔγουστος[442], est un rescript de +l’empereur Anastase relatif au service militaire. Ce rescript mérite +d’occuper les loisirs d’un philologue exercé : mais la restitution en +est bien difficile. (voir le voyage, page 178.) + + + PL. LXXIV. + +Il n’y a sur cette planche que trois inscriptions qui offrent de +l’intérêt et méritent quelque attention. + +Les deux premières sont intéressantes surtout par la place qu’elles +occupent. En effet, les pierres sur lesquelles elles sont gravées font +partie du soubassement d’un temple ; l’une d’elles est même dans une +situation renversée, et même tronquée, pour donner à la pierre les +dimensions dont on avait besoin. Il est évident que ces pierres ont +servi comme matériaux dans la construction de l’édifice. Avant de +connaître cette particularité, et à la seule vue du dessin représentant +les ruines de ce temple (Pl. LXVIII.) j’avais dit à M. Pacho que cet +édifice n’était pas antérieur à la domination romaine. La présence de +ces inscriptions met le fait hors de doute, comme on va le voir. + +Celle qui est dans une situation renversée est disposée ainsi : + + +----------------------------+ + |ΒΑΣΙΛΙΣΣΑΝ ΑΡΣΙΝΟΗΝΘΕΑ | + | | + |ΤΗΝ ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΥ ΚΑΙ ΒΕΡΕΝΙΚΗΣ| + | | + | ΗΠΟΛΙΣ | + +----------------------------+ +[Note du transcripteur : Cette inscription entière est à l'envers dans +la source] + +Il est facile de voir que les deux premières lignes ont été tronquées, +par le motif indiqué plus haut : il serait impossible de les rétablir si +l’on ne pouvait savoir quelle a été leur longueur. Heureusement cette +circonstance capitale se déduit de la position des mots Η ΠΟΛΙΣ qui +forment à eux seuls la troisième leçon, puisqu’on ne peut douter qu’ils +n’occupassent à très-peu près le milieu de l’inscription. On en conclut +avec certitude qu’il manque seulement de huit à dix lettres aux deux +lignes tronquées. + +Maintenant, si nous cherchons, dans la série des princes lagides, quelle +est la _reine Arsinoë_, fille de Ptolémée et de Bérénice, nous ne +trouverons que la seconde femme de Ptolémée Philadelphe, et sa sœur, +fille de Ptolémée Soter et de Bérénice. L’inscription entière était +donc : + + +-----------------------------+ · · · · · · · + | Βασιλίσσαν Αρσινόην, θεὰ|ν Ἀδελφὴν · + | | · + | τὴν Πτολεμαίου καὶ Βερενίκης|θεῶν Σωτήρων · + | | · + | ἡ πόλις. | · + +-----------------------------+ · · · · · · · + +« La ville [de Ptolémaïs honore par ce monument] la reine Arsinoë, +déesse sœur, fille de Ptolémée et de Bérénice, dieux sauveurs. » C’est +une dédicace qui fut probablement placée entière sur la base d’une +statue, érigée peut-être à l’époque et à l’occasion du mariage d’Arsinoë +avec son frère, en 276 avant J. C. + +L’autre inscription est entière, sauf quelques erreurs de copie faciles +à corriger. La voici : + + +-----------------------------------+ + | ΒΑΣΙΛΕΑ ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΝ ΤΟΝ ΒΑΣ...Ε. Σ | + | | + | ΠΤΟΛΕΜΑΙΟΥ ΚΑΙ ΒΑΣΙΛΙΣΣΗΣΚ.. ΕΟ | + | | + | ΠΑΤΡΑΣ ΑΔΕΛΦΟΝ,ΘΕΟΝ ΟΙΛΟΜΗΤΟΡΑ | + | | + | ΗΠΟΛΙΣ | + +-----------------------------------+ + + + Βασιλέα Πτολεμαῖον, τὸν βασιλέως + + Πτολεμαίου καὶ βασιλίσσης Κλεο + + πάτρας ἀδελφὸν, θεὸν φιλομήτορα + + ἡ πόλις. + + +« La ville [de Ptolémaïs honore par ce monument] le roi Ptolémée frère +de Ptolémée et de la reine Cléopatre, dieux Philométor. » + +C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un roi lagide est désigné, +dans une inscription, par les mots FRÈRE _de tel et de telle_, au lieu +de FILS _de tel roi et de telle reine_. Mais cette désignation +s’explique facilement, ce me semble, et sert à donner la date précise de +l’inscription. + +Le roi dont Philométor est ici qualifié le frère, est Évergète II, fils +comme lui de Ptolémée Épiphane. La reine Cléopâtre ne peut être que la +Cléopâtre, sœur de tous les deux, d’abord femme de Philométor, et qui, +après la mort de son premier mari, en 147, fut épousée, en 146, par son +autre frère Évergète II, et partagea le trône avec lui. Il est donc +certain que l’inscription est postérieure à la mort de Philométor, en +146. Mais comme on est également sûr que, l’année suivante, Évergète II +répudia cette _sœur_ Cléopâtre, pour épouser la fille de cette princesse +et de son frère[443], on a l’année précise de la dédicace, c’est-à-dire, +l’an 145 avant notre ère. Cette dédicace est donc un hommage rendu à +Philométor par les habitants de Ptolémaïs, peu de temps après la mort de +ce prince. Sans doute la ville lui avait décrété une statue de son +vivant : mais sa mort étant survenue avant qu’elle ne fût terminée, on +dut le désigner nécessairement par le titre de _roi_, de _dieu +Philométor_, en y ajoutant celui de _frère_ des deux princes qui +occupaient alors le trône. + +Il est clair que des statues en l’honneur d’Arsinoë Philadelphe et de +Ptolémée Philométor n’ont pas été détruites tant qu’a duré la dynastie +des Lagides. Ce ne peut être qu’après leur domination que ces statues, +ainsi que les dédicaces qui contenaient le nom des princes, ont pu être +renversées, et les fragments des piédestaux employés dans la +construction d’un édifice. Cette observation, indépendamment du +caractère de l’architecture, prouve donc que le temple de Ptolémaïs dont +M. Pacho a dessiné les ruines, appartient au temps de la domination +romaine. + +La troisième est un fragment gravé sur une pierre encastrée dans le mur +de Kasr-el-Askar à Ptolémaïs : + + ----------------------- + · ΕΒΑΣΤΟΣ ΑΝΤΟΝΙΑΚΑΛΥ · + · · + · ΚΑΙΣΑΡΟΣΘΜ · + ----------------------- + +Ce fragment n’est que le milieu d’une inscription en deux lignes. Il +s’agit d’en retrouver le commencement et la fin ; quelque hardie que +puisse paraître la restitution que je vais hasarder, je crois cependant +que, comme elle satisfait aux conditions qu’exige l’état du monument, +elle porte un assez grand caractère de certitude. + +D’après ce qui a été dit plus haut, la petite ligne qui commence par +ΚΑΙΣΑΡΟΣΘΜ a dû se trouver au milieu de la grande ; c’est la principale +condition que devra remplir la restitution de l’une et de l’autre. + +Et d’abord, le mot ΚΑΙΣΑΡΟΣ, dans les inscriptions impériales, est +toujours suivi du mot ΣΕΒΑΣΤΟΥ, à moins qu’il ne s’agisse d’Auguste, le +seul empereur qui ait été désigné par le simple mot ΚΑΙΣΑΡ : or, les +lettres ΘΜ qui viennent après prouvent que le mot ΣΕΒΑΣΤΟΣ n’a pu le +suivre. Cette dédicace appartient donc certainement au règne d’Auguste. + +Il devient vraisemblable que le nom ΑΝΤΩΝΙΑ qu’on lit à la première +ligne, désigne _Antonia_, nièce d’Auguste, mère de Germanicus et de +Claude, épouse de Drusus l’Ancien. S’il en est ainsi, son nom a dû être +suivi de ceux de Claude Drusus, et en effet les lettres ΚΛΑΥ paraissent +bien appartenir à ΚΛΑΥ [ΔΙΟΥ], nom qui était suivi de ΝΕΡΩΝΟΣ +ΔΡΟΥΣΟΥ..... ΓΥΝΗ ou ΓΥΝΑΙΚΙ. Les noms de ce prince se présentent +ordinairement dans un autre ordre (Nero Claudius Drusus) ; mais cette +différence ne peut nous arrêter : bien des exemples de ce genre la +justifieraient au besoin. + +En troisième lieu, les lettres ΕΒΑΣΤΟΣ, qui précèdent et qui proviennent +évidemment de ΣΕΒΑΣΤΟΣ, ne peuvent cependant désigner Auguste ; car le +nominatif en un tel endroit serait inexplicable. On peut encore regarder +comme à peu près certain que c’est le reste du titre de φιλοσέβαστος, +titre analogue à celui de φιλορώμαιος, que prennent souvent des +particuliers et des villes, comme ceux de Carrhes, sur les médailles, et +surtout à ceux de φιλοκαῖσαρ[444], φιλοτιβέριος, φιλοκλαύδιος[445], +etc., épithètes de flatterie qui se trouvent sur des monuments écrits de +différents genres. Ici φιλοσέβαστος désigne, dans le même sens, le +dévouement du peuple de Ptolémaïs envers l’empereur Auguste. Il y avait +donc, avant le mot Ἀντωνίᾳ, les mots Πτολεμαιέων ὁ δῆμος ὁ φιλοσέβαστος. + +Le mot ΚΑΙΣΑΡΟΣ, de la troisième ligne, doit dépendre de la date +exprimée ἔτους ou Γ., selon l’usage : dans ce cas les lettres ΘΜ ne +pouvaient être guère autre chose que le commencement d’un des mois +égyptiens, les seuls qu’on trouve dans les inscriptions grecques de la +Cyrénaïque : ces lettres ne conviennent à aucun autre mieux qu’à +ΦΑΜΕΝΩΘ. Ainsi la date était exprimée comme dans ces inscriptions +d’Égypte et de Nubie, ἔτους ΛΑ Καίσαρος, Θωϋθ[446], ou bien ἔτους ~ΛΒ~ +Καίσαρος, φαωφὶ[447], ou enfin L. ~ΛΑ~ Καίσαρος Παῦνι ΙΒ[448]. + +Il est impossible de savoir si le quatrième du mois a suivi le nom +φαμενὼθ, ce qui importe peu, puisqu’il ne s’agit que d’une seule lettre +ou deux au plus. Les mots Καίσαρος φαμενὼθ devant correspondre au milieu +de la première ligne, il doit se trouver autant de lettres avant celle +qui correspond à la première de Καίσαρος, ou des deux lettres numériques +qui ont pu suivre ce mot, c’est-à-dire, après celle qui est au-dessus de +la dernière de φαμενὼθ ; or, cette condition importante est exactement +remplie par la restitution suivante fondée sur les observations qui +précèdent. + + · · · · · · · · · · · · · · +--------------------+ · · · · · · · · · · · · + ·Πτολεμαιέων ὁ δῆμος ὁ φιλοσ|έβαϛος Ἀντωνίᾳ, Κλαυ|δίου Νέρωνος Δρούσου · + · | |Γερμανικοῦ γυναικὶ. L..· + · | | · + · | Καίσαρος φα|μενὼθ... · + · · · · · · · · · · · · · · +--------------------+ · · · · · · · · · · · · + +« Le peuple philosébaste de Ptolémaïs, à Antonia, femme de Claude Néron +Drusus Germanicus. L’an... de César, au mois de phaménoth. » + + + PL. LXXV. + +Inscriptions funéraires sans intérêt. + +Contentons-nous de citer : Ἰουλία Πρόκλα, ἐπόησεν ἑαυτῇ καὶ τοῖς αὑτῆς. + + + PL. LXXVI. + +Même observation que ci-dessus. On ne peut remarquer que celle-ci. + +Γ. Ἰούλιος Στέφανος ἐπόησεν ἐξ ἀρχιδίων τὸν σηκὸν καὶ τὰν ἐξέδραν καὶ +τὸν περίβολον ἐξ ἰδιᾶν δαπανᾶν, ἑαυτῷ καὶ τοῖς τέκνοις. + +Caius-Julius-Stéphanus a fait construire des fondements ; le sécos, +l’exèdre et l’enceinte à ses frais pour lui et ses enfants. + +Ἐξ ἀρχιδίων, locution inconnue, doit avoir le sens de ἐξ ἀρχῆς, ἐκ +θεμελίων : elle annonce la corruption de la langue. + + + PL. LXXVII. + +Même observation. + + + PL. LXXIX (_bis_). + +Tombeau où l’on distingue les mots L ~ΙΒ~ Φαρμουθὶ ~Δ~ Πραξαγόρα +Θεανοῦς. « An XII, 4 de Pharmuti [tombeau] de Praxagoras fils de +Théano. » + +On remarquera la ligature qui, dans le mot Φαρμουθὶ, représente les deux +lettres Φ Α. + +Autre tombeau, sur la base duquel on lit cette inscription d’un style +qui décèle un très-bas temps. + +Κλα. Γαιανῷ καὶ συμβίῳ μου. Ἀπαγορεύω δὲ ἕτερόν τινα μὴ ἀνύξαι, μηδὲ +θάψαι, ἐκτὸς εἰ μὴ παιδὶ αὐτοῦ· εἰ δ’ οὐ ἐκτείσει τῷ ταμείῳ ~Χ~ ~Α Φ~. + +« A Claude Gaïanus et à mon épouse [ce tombeau appartient] : je fais +défense à personne d’ouvrir ce tombeau, ni d’y enterrer quelqu’un, +excepté mon fils : si non, il paiera au trésor 1500 deniers. » + +Ἀνύξαι, pour ἀνοίξαι. On remarquera la faute ἐκτὸς εἰ μὴ, et le +solécisme παιδὶ pour παῖδα. ϹΙΔΟΥΝ ne peut être que εἰ δ’ οὐ : le Ν est +une faute du graveur. + +No 1. Σήστιος Κάρπος καὶ Σηστία...... υνις ἐποίησαν ἑαυτοῖς καὶ τοῖς +ἰδίοις τέκνοις. + +« Sestius Carpus et Sestia.... ynis ont fait [ce tombeau] pour eux et +leurs enfants. » + +No 2. Tombeau d’une jeune fille de deux ans. + + + . . . . . . . . . . . ἐτῶν δύο ἐνθάδε κεῖται + + ταύτης ὁ πατὴρ ἀπαγόρευε ταῦτα λέγων, ὃς ἂν ἀνύξῃ + + τὸ λαρνάκιον τοῦ τόπου, καὶ θάψῃ τινὰ, εἰσοίσει τῷ + + ἱερωτάτῳ ταμείῳ δηνάρια πεντακόσια· θάρσει + + ἡρωΐς ! οὐδεὶς ἀθάνατος. + + +« . . . . . . . . . . . . . agée de deux ans, repose ici. Son père fait +défense à qui que ce soit d’ouvrir la tombelle de cette sépulture, et +d’y enterrer quelqu’un, à peine d’une amende de 500 deniers payables au +trésor très saint. + +Ne t’afflige pas, héroïne : personne n’est immortel. » + +ὁ τόπος est le terrain concédé pour la sépulture, et τὸ λαρνάκιον, +diminutif de λάρναξ, _la tombe_, comme on dit, le _sarcophage_, où le +corps était renfermé. (ce diminutif manque aux lexiques.) ἀνύξη doit +être par iotacisme pour ἀνοίξῃ de ἀνοίγειν, _ouvrir_ ; la formule +θάρσει...... οὐδεὶς ἀθάνατος, est connue. + +No 3. Μ. Οὔλπιος Ἐπίνικος αὑτῷ καὶ τοῖς ἰδίοις· καὶ Ὀλπία Ἀθηναῒς ἑαυτῇ +καὶ τοῖς ἰδίοις. + +« Μ. Ulpius Epinicus pour lui-même et les siens ; et Ulpia Athénaïs pour +elle-même et les siens. » + +No 4. ~LΒ~. Παοινὶ ~ΚΒ~. ἐτελεύτησε Κλαύδιος Δράκων. L. Κ Δ μηνῶν ~Γ~ +ἁμερᾶν ~ΙΕ~. + +L~Ε~ Ἀθὺρ ~ΚΕ~ ἐτελεύτησε Κλαύδιος Ἀχιλλᾶς L. ~ΚΔ~ μηνῶν ~Ι,~ ἁμερᾶν +~Ε.~ + +« L’an II, le XXII de Payni, est mort Claude Dracon, âgé de 24 ans, 3 +mois, 15 jours. + +L’an V, le 25 d’Athyr, est mort Claude Achillas, âgé de 24 ans, 10 mois, +5 jours. » + +No 5. Δ. Πετρώνιος Ἐπαφρόδιτος ἑαυτῷ καὶ τοῖς ἰδίοις. + +« L. Petronius Épaphrodite, pour lui et les siens. » + +No 6. Sur le grand tombeau. Τελεσίδοτος Φλαβίου Ἀντωνίου Σύλλας. + +« Télésidote Sylla fils de Flavius Antonius (Télésidote.) » + +No 7. L’inscription doit se lire : Αὔλου Καττιλίου Καπίτωνος. + +« tombeau d’Aulus Cattilius Capiton. » + +No 15. Probablement. L ~ΙΕ~ χοιακ ~K~ Γναῖος Σαβεῖνος ἐτῶν ~KB~. + + + TEUCHIRA OU ARSINOE. + + + PL. LXXX à LXXXVI. + +Les Inscriptions recueillies à Teuchira ne donnent que des noms propres. +La seule qui mérite quelque attention est sur la PL. LXXXVI. + +C’est un fragment d’un distique funéraire fort mutilé, qu’on pourrait +essayer de lire ainsi : + + + Θευπρόπιος ἐνθάδε κεῖμαι, ὃς ἐν θνητοῖσιν ἄριστος, + + ὀκτωκαιδεκέτης, ζῆσεν ἅπαντα σοφός· + +Θευπρόπιος pour Θεοπρόπιος, orthographe fréquente dans les inscriptions +du pays, reste de dorisme ; nom de trois syllabes par synérése. + +Le milieu du vers est bien incertain ; ἐν θνητοῖσιν ou bien ἐν ζωοῖσιν +ἄριστος est plus sûr. Dans une adespote on dit d’un jeune homme (ἀκμὴν +νέος) qu’il était ἀγαθὸς ἐν ἅπασιν. (no 6956 ou bien _Anthol. Palat._, +11.817.) ὀκτωκαιδεκέτης est certain. + +Le reste est problématique ; on pourrait lire ζῆσεν ἅπαντα σοφῶς, dont +le sens serait meilleur encore ; ainsi ζήσας ὡς δεῖ ζῆν. (même +épigramme.) + + + FIN. + + +[Note 394 : Les observations suivantes ont paru dans le Journal des +Savans, mars, 1828.] + +[Note 395 : CXXV, _Anal._ 1, 38. _Anth. Pal._ VII, 182. Il y en a encore +une d’Érinne (no 3), une de Philippe de Thessalonique (no 79), et une de +Parménion (no 13), qui ont quelque analogie avec celle-ci.] + +[Note 396 : Villois _ad Long._ p. 303.] + +[Note 397 : Pollux, III, 39.] + +[Note 398 : N. LIV, _Anal._ II, 194. = _Anth. Pal._ tom. II, p. 679.] + +[Note 399 : Pollux, III, 37.] + +[Note 400 : V. 4.] + +[Note 401 : _Adespot._ 703. = _Anth. Pal._ VII, 407.] + +[Note 402 : No VI. _Anal._ II, 5. = _Anth. Pal._ VII, 487.] + +[Note 403 : _Adesp._ 710, a. = _Anth. Pal. append._ 229. = Jacobs, _ad +Anthol._ XII, p. 286.] + +[Note 404 : _Anth. Pal._ VII, 567.] + +[Note 405 : CXXIV, 6. _Anal._ I, 36. = _Ant. Pal._ VII, 468.] + +[Note 406 : LXXVIII. _Anal._ II, 234. = _Anth. Palat._ VII, 554.] + +[Note 407 : I, p. 13, l. 20. = III, p. 66, l. 8. Lips.] + +[Note 408 : Pouqueville, _Voyage de la Grèce_ ; II, p. 53, 2e édit.] + +[Note 409 : _Aves_, 1692.] + +[Note 410 : _Alcest._ 925.] + +[Note 411 : D’Orvill. _ad Chariton_. p. 258. Lips.] + +[Note 412 : _Ap._ Plut. _in Agesil._ § 36. Athen. XV, p. 676, D. Conf. +Boettiger’s _Sabina_, I, p. 228. Leipz. 1806.] + +[Note 413 : _Mithrid._ § III.] + +[Note 414 : _Anal._ I, p. 38 ; et Jacobs, t. VI, p. 139.] + +[Note 415 : _Troad._ 544. = _Helen._ 170.] + +[Note 416 : _Alcest._ 347. = _Herc. fur._ 684.] + +[Note 417 : _Plut._ 528.] + +[Note 418 : _Adespot._ 715. = _Anth. palat. app._ no 310. Agathias, à +propos d’un enfant mort dans le ventre de sa mère, joue sur cette +expression : χούφη σοι τελέθει γαϛὴρ, τέκος, ἀντὶ κονίης (ep. 78).] + +[Note 419 : _Adesp._ 722. = _Anth. palat. app._ no 212.] + +[Note 420 : _Alcest._ 462.] + +[Note 421 : _Helen._ 860.] + +[Note 422 : Hermann, _Elem. doctr. metr._ p. 28. = Neue _ad_ Sapph. +_fragm._ p. 80, Berol. 1827.] + +[Note 423 : _Adespot._ 692.] + +[Note 424 : _Troad._ 335-337. Barn. = _Cf._ Seidler ad h. I.] + +[Note 425 : I, 13, p. 74, édit. Boden.] + +[Note 426 : No XIII, _Anal._ II, p. 203. = _Anth. Palat._ VII, 183.] + +[Note 427 : No LXXIX, _Anal._ II, p. 234. = _Anth. Palat._ VII, 186.] + +[Note 428 : Xénoph. Ephes. I, 8, p. 13, l. 14 : ἦγον τὴν κόρην εἰς τὸν +θάλαμον, μετὰ λαμπάδων, τὸν ὐμέναιον ᾄδοντες.] + +[Note 429 : _Adespot._ 703. = _Anth. Pal. app._ 225.] + +[Note 430 : _Epigr. suprà laud._] + +[Note 431 : _Anth. Palat._ VIII, 229.] + +[Note 432 : Euripid. _Alcest._ 925.] + +[Note 433 : V. 945.] + +[Note 434 : Forme inconnue pour ἱερατεύω : on connaît déjà ἱερείτης et +ἱερεῖτης.] + +[Note 435 : Thrige, _Res Cyren._ p. 95. Hafn. 1828. — Pacho, _Voyage_, +p. 217, 218.] + +[Note 436 : _Rech. pour servir à l’hist. de l’Égypte_, etc., pag. 414.] + +[Note 437 : Burckhardt, _Trav. in Syria_, pag. 115.] + +[Note 438 : _Marm. Oxon._, no IX, l. 2.] + +[Note 439 : Ap. Jos. _Ant. Jud._, XIV, 10, 23.] + +[Note 440 : Vandale, _Dissert._, p. 627.] + +[Note 441 : C’est le _Malchus_ syriaque ; l’autre nom est-il dans le +même cas ?] + +[Note 442 : Sur la réunion des mots σεβαστός et Αὔγουστος, voyez ce que +j’ai dit dans l’analyse des Inscriptions de Vidua, p. 8.] + +[Note 443 : Recherches pour servir à l’histoire de l’Égypte, p. 153.] + +[Note 444 : Philo _ad Caïum_, p. 772 D, 778 D. — Inscr. dans Koehler, +_Mon. de la reine Comosarye_, p. 68, 69.] + +[Note 445 : Spanh. _Præst. num._ p. 52, 477, 520, 524.] + +[Note 446 : Recherches, etc., p. 162.] + +[Note 447 : Les mêmes, p. 164.] + +[Note 448 : Les mêmes, p. 166.] + + + + + VOYAGE + DANS + LA MARMARIQUE, + LA CYRÉNAÏQUE + ET LES + OASIS D’AUDJELAH ET DE MARADÈH, + + =PAR M. J.-R. PACHO.= + + * * * * * + Planches. + * * * * * + + * * * * * + + PARIS, + LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, + RUE JACOB, No 24. + * * * * * + 1828. + + +[Décoration] + + + + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Marmarique. + +Pl. I. + +VUE D’UN TEMPLE ANTIQUE À ABOUSIR. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Marmarique. + +Pl. II. + +1. + +RUINES D’UNE MOSQUÉE SITUÉE AUX ENVIRONS DU LAC MARÉOTIS. + +2. + +VUE D’UN ANCIEN PHARE À ABOUSIR. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Marmarique. + +Pl. III. + +VUE DU CHATEAU LAMAÏD. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Marmarique. + +Pl. IV. + +1. + +VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE À KASSABA ZARGHAH-EL-BAHARIÈH. + +2. + +VUE D’UN ÉDIFICE ANTIQUE À KASSABA ZARGHAH-EL-GHUBLIÈH. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Marmarique. + +Pl. V. + +PLANS, COUPES ET DÉTAILS DE DIVERS MONUMENTS + +_Pachò del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. VI. + +VUE DU CÔTÉ ORIENTAL DE LA VILLE DE DERNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. VII. + +GROTTES SÉPULCRALES, DITES KÉNNISSIÈH, SITUÉES AUPRÈS DE L’ANCIENNE +DARNIS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. VIII. + +VUE D’UN PONT, DANS LE VALLON DE DERNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. IX. + +1. + +RUINES D’UN MAUSOLÉE, SITUÉ AUPRÈS DE L’ANCIEN VILLAGE D’HYDRAX. + +2. + +INTÉRIEUR DU CHÂTEAU EL-HARÂMI, SITUÉ DANS LA VALLÉE DE TARAKENET À +L’OUEST DE DERNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. X. + +RUINES D’ANCIENS THERMES SITUÉS DANS LA VALLÉE DE KOUBBÈH. 1, 2. COUPE +ET PLAN DU FOND DE L’ÉDIFICE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XI. + +1, 2 ; VUE ET PLANS DE DEUX HYPOGÉES FUNÉRAIRES, SITUÉS DANS LA VALLÉE +DE KOUBBÈH. 3, PLAN DU CHÂTEAU DE CHENEDIRÈH. 4, PLANS DES RUINES D’UN +TEMPLE DE VÉNUS, SITUÉ AUPRÈS D’APHRODISIAS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XII. + +VUE DES GROTTES SÉPULCRALES DE MASSAKHIT. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XIII. + +PLAN ET INTÉRIEUR D’UN HYPOGÉE CHRÉTIEN, SITUÉ AUPRÈS D’APHRODISIAS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XIV. + +RUINES D’UN CHÂTEAU ANTIQUE, SITUÉ DANS LA PLAINE DE CHENEDIRÈH, ENTRE +LES ANCIENNES VILLES D’ERYTHRON ET DE LIMNIADE. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XV. + +1. + +VUE DU KASSR SENNIOU. + +2. + +CIMETIÈRE ANTIQUE À SAFFNÈH. + +_Pachò del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XVI. + +VUE D’UN GRAND MONUMENT FUNÉRAIRE, SITUÉ DANS LES ENVIRONS DU GOLFE +NAUSTATHMUS. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XVII. + +VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES SITUÉS DANS LA PLAINE DE ZAOUANI. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XVIII. + +VUE D’UN PETIT MAUSOLÉE, SITUÉ DANS LES ENVIRONS DU GOLFE NAUSTATHMUS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XIX. + +COUPES, PLANS ET DÉTAILS DES MONUMENTS SÉPULCRAUX DE ZAOUANI. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XX. + +RUINES D’UN ÉDIFICE ANTIQUE NOMMÉ GHABOU-DJAUS. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXI. + +RUINES DU CHÂTEAU DIOUNIS, SITUÉ DANS LA PLAINE DE L’ANCIENNE THINTIS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXII. + +VUE DES RUINES DE DJABORAH. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XXIII. + +VUE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DES RUINES DE GHERNÈS. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXIV. + +VUE D’UN TOMBEAU CIRCULAIRE, SITUÉ SUR UNE COLLINE AUPRÈS DE GHERNÈS. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXV. + +PLANS ET COUPES DE DIVERS MONUMENTS DE LA CYRÉNAÏQUE ET DE L’OASIS +D’AUGILES. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXVI. + +VUE DE MARSAH-SOUZA, ANCIEN PORT DE CYRÈNE. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXVII. + +COLONNES ET CHAPITEAUX DE DIVERS TEMPLES DE LA CYRÉNAÏQUE. + +_Pacho del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXVIII. + +RUINES DU QUAI D’APOLLONIE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXIX. + +VUE D’UN GROUPE D’HYPOGÉES FUNÉRAIRES, SITUÉS DANS UNE VALLÉE, ENTRE +CYRÈNE ET APOLLONIE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXX. + +PREMIÈRE VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXI. + +COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DE LA PLANCHE XXX. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXII. + +DEUXIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXIII. + +TROISIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXIV. + +COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DES PLANCHES XXXII ET XXXIII. + +_Pacho del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXV. + +QUATRIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXVI. + +COUPES ET DÉTAILS DE LA FAÇADE DE LA PLANCHE XXXV, ET D’UN TOMBEAU, +SITUÉ DANS LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXVII. + +CINQUIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXVIII. + +PLAN ET COUPE DES HYPOGÉES DE LA PLANCHE XXXVII. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XXXIX. + +COUPE DE L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +COUPE DE L’ENTRÉE DES GROTTES DITES KENNISSIÈH ; NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XL. + +SIXIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XLI. + +COUPES ET DÉTAILS DES FAÇADES DE LA PLANCHE XL. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XLII. + +SEPTIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XLIII. + +HUITIÈME VUE DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XLIV. + +COUPE ET DÉTAILS DE L’INTÉRIEUR D’UNE DES GROTTES SÉPULCRALES DE LA +PLANCHE XLIII. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XLV. + +VUE D’UN TOMBEAU SITUÉ À L’EXTRÉMITÉ ORIENTALE DE LA NÉCROPOLIS DE +CYRÈNE. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XLVI. + +1, COUPE DU TOMBEAU, SITUÉ À L’EXTRÉMITÉ ORIENTALE DE LA NÉCROPOLIS DE +CYRÈNE ; 2, FAÇADE D’UN AUTRE TOMBEAU. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XLVII. + +COUPES DE DEUX FAÇADES DES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. XLVIII. + +PLANS DE DIVERSES GROTTES DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pachò del. Courtin min._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XLIX. + +PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE +CYRÈNE ; PAROI b. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. L. + +CONTINUATION DE LA PEINTURE TROUVÉE SUR LA PAROI b D’UNE GROTTE DE LA +NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. LI. + +PEINTURE TROUVÉE DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE +CYRÈNE. + +_Pachò del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LII. + +1. + +2. + +PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE +CYRÈNE : 1, PAROI d ; 2, PAROI d, x. + +_Pacho del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LIII. + +1. + +2. + +PEINTURES TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE DE LA NÉCROPOLIS DE +CYRÈNE : 1, PAROI c ; 2, PAROI a. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LIV. + +PEINTURE TROUVÉE SUR LA FRISE D’UN TOMBEAU, À CYRÈNE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LV. + +INTÉRIEUR D’UNE GROTTE SÉPULCRALE CHRÉTIENNE : NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. LVI. + +VUE D’UN SARCOPHAGE, DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE À CYRÈNE. + +_Pachò del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LVII. + +FRAGMENTS DE SARCOPHAGES EN MARBRE. + +_Pacho del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LVIII. + +SARCOPHAGE, SITUÉ DANS L’INTÉRIEUR D’UNE GROTTE, PRÈS DE LA FONTAINE +D’APOLLON, À CYRÈNE. + +_Pacho del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LIX. + +TORSE COLOSSAL EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE. + +_Pacho del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LIX. + +1, PLAN DES RUINES D’UN TEMPLE, SITUÉ À PTOLÉMAÏS ; 2, D’UNE ANCIENNE +CASERNE DE LA MÊME VILLE ; 3, D’UN CHÂTEAU SARRASIN, SITUÉ SUR LA ROUTE +QUI CONDUIT DE CYRÈNE À PTOLÉMAÏS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pachò ; Cyrénaïque. + +Pl. LX. + +BAS-RELIEF ET TÊTES EN MARBRE, PARMI LES RUINES DE CYRÈNE. + +_Pachò del._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXI. + +PLAN D’UN HYPOGÉE SÉPULCRAL, DIT KENNISSIÈH (_LES ÉGLISSES_) FAISANT +PARTIE DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXII. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXIII. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXIV. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES DANS L’INTÉRIEUR D’UN SANCTUAIRE, À CYRÈNE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXV. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXVI. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À CYRÈNE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXVII. + +VUE DU CHÂTEAU DE BÉNÉGDEM, SITUÉ SUR LA ROUTE DE CYRÈNE À PTOLÉMAÏS. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXVIII. + +VUE DES RUINES D’UN TEMPLE, À PTOLÉMAÏS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXIX. + +VUE DES RUINES DE LA PORTE OCCIDENTALE DE PTOLÉMAÏS. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXX. + +VUE DES MONUMENTS FUNÉRAIRES, SITUÉS À L’OUEST DES RUINES DE PTOLÉMAÏS. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXI. + +PLAN, COUPE INTÉRIEURE ET DÉTAILS DU GRAND TOMBEAU SITUÉ À L’OUEST DE +PTOLÉMAÏS. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXIII. + +INSCRIPTION GRAVÉE SUR UNE CASERNE ANTIQUE À PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXIV. + +INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXV. + +INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXVI. + +INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXVII. + +INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXVIII. + +INSCRIPTIONS DE PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXIX. + +INSCRIPTIONS GRAVÉES SUR DES TOMBEAUX DE PTOLÉMAÏS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXX. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXI. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXII. + +INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXIII. + +INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXIV. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXV. + +INSCRIPTIONS DE TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXVI. + +INSCRIPTIONS TROUVÉES À TEUCHIRA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXVII. + +ENCEINTE DE L’ANCIENNE VILLE DE TEUCHIRA. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXVIII. + +VUE D’UNE GROTTE SÉPULCRALE, APPARTENANT AU MOYEN ÂGE, ET FAISANT PARTIE +DE LA NÉCROPOLIS DE CYRÈNE. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. LXXXIX. + +RUINES D’UN GRAND MONUMENT SARRASIN, À LADJEDABIAH. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XC. + +VUE D’UN CHÂTEAU SARRASIN À LADJEDABIAH. + +_Pacho del. Courtin min._ + +_Adam sculp._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Audjelah. + +Pl. XCI. + +VUE D’UN VILLAGE EN BRANCHES DE PALMIERS, À L’OASIS DE MARADÈH. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Audjelah. + +Pl. XCII. + +VUE DE L’OASIS DE LECHKERRÈH, VOISINE D’AUGILES. + +_Courtin del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XCIII. + +NÉGRESSES DU SOUDAN. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Audjelah. + +Pl. XCIV. + +DROMADAIRE BICHARIÈH, AVEC SES HARNAIS NUBIENS. + +_Adam fils del._ + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Audjelah. + +Pl. XCV. + +CÉRASTE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XCVI. + +GERANIUM UNIFLORUM (_n. s._) + +ORNITHOGALUM SESSILE. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XCVII. + +SENECIO ORIENTALIS. – ECHIUM CYRENAICUM. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XCVIII. + +STACHYS LATIFOLIA. – EUPHRASIA CYRENAICA. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. XCIX. + +RANUNCULUS ASIATICUS. + +_Adam sc._] + +[Illustration : + +Voyage de M. Pacho ; Cyrénaïque. + +Pl. C. + +NOUVEAU GENRE DE LA FAMILLE DES CYPRÈS. +_Il croit auprès de la Fontaine d’Apollon._ + +_Adam sc._] + + + + +Note du transcripteur : + + + Dans le tome du texte : + + Le Yāʾ sans points ى a été transcrit comme Yāʾ ي. + + Les caractères surlignés dans la source sont ici entourés de ~. + + La NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE M. PACHO peut être placée à la + fin de l'ouvrage selon l'exemplaire consulté. + + Page i (dans la Notice), " dernier de ceux qn’on éprouve " a été + remplacé par " qu’on " + + Page iv (x2), " Becchey " a été remplacé par " Beechey " + + Page xvii, " dévouement des deux frères Philœnes " a été remplacé par + " Philænes " + + Page 41, " à monter l’_Akabah_ et _Soloum_ " a été remplacé par + " l’_Akabah el Soloum_ " + + Page 57, " 27° 34″ 30″ jusqu’au 20° 49″ de longitude " a été remplacé + par " 27° 34′ 30″ jusqu’au 20° 49′ " + + Page 75, " _bammièh_ et les _melloukhièk_ " a été remplacé par + " _melloukhièh_ " + + Page 106, note 124, " carte de l’empire romain de Danville " a été + remplacé par " d’Anville " + + Page 128, note 155, " Specimen Hist. arab. ed. Vhite " a été remplacé + par " White " + + Page 146, " d’_Hiarah_[174] " a été remplacé par " [175] " + + Page 155, note 180, " ORIENS, Christ. t. II, p. 630. " a été remplacé + par " Oriens Christ. " + + Page 161, note 183, " ORIENS, Christ. " a été remplacé par " Oriens + Christ. " + + Page 179, note 222, " Voyez pl. LXVIII ; LIX, fig. 1 ; LXXII. " a + été remplacé par " LXXI. " + + Page 184, " Parœtonium " a été remplacé par " Parætonium " + + Page 184, " la belle enceinte de _Teuhira_ " a été remplacé par + " _Teuchira_ " + + Page 218, " au temple d’Apollon[273] " a été remplacé par " [274] " + + Page 229, " marbre richement sculpté[287] " a été remplacé par + " [286] " + + Page numérotée 232 après la page 233 changée en 234. + + Page 242, Deuxième ref. à note 312 et ref. à note 313 changées à 313 + et 314, respectivement. + + Page 243, " Barcah s’abtiennent de boire " a été remplacé par + " s’abstiennent " + + Page 249, " de Libye _siphifère_ " a été remplacé par " _silphifère_ " + + Page 252, " les Cyrénéens à l’emperenr Néron " a été remplacé par + " l’empereur " + + Page 281, note 385, " SOLIN. Polysth. " a été remplacé par + " Polyhst. " + + Page 285, 286, 288, 291, " Parœtonium " a été remplacé par + " Parætonium " + + Page 286, " ANTIPHRŒ " a été remplacé par " ANTIPHRÆ " + + Page 286, " APOLLONIUS DE RHODES, cité, 281, " a été remplacé par + " 221 " + + Page 288, " BOMBŒA " a été remplacé par " BOMBÆA " + + Page 293, " de la ville de Cyrène, 322, 224. " a été remplacé par + " 223, 224. " + + Page 293, " HERMŒA EXTREMA " a été remplacé par " HERMÆA " + + Page 294, " HIERŒA " a été remplacé par " HIERÆA " + + Page 295, " LŒA " a été remplacé par " LÆA " + + Page 299, " PLATÉE [...] 54, 36, note. " a été remplacé par " 54, 86, + note. " + + Page 300, " même qne celle dont parle Hérodote " a été remplacé par + " que " + + Page 309, " considérable de son commmerce d’exportation " a été + remplacé par " commerce " + + Page 371, " l’aspect qu’offrent en Cynéraïque un grand " a été + remplacé par " Cyrénaïque " + + Page 383, " _Cette dernière porte par erreur le no LXXVIII._ " a été + remplacé par " LXXIX " + + Page 385, " ils paient un tribu au pacha de Tripoli " a été remplacé + par " tribut " + + Page 391, note 427, " p. 234. — _Anth. Palat._ " a été remplacé par + " p. 234. = _Anth. Palat._ " + + Page 396, Ajouté ) après " ἀγαθῇ τύχῃ " + + Page 401, " Γερμανικου " avec un accent circonflexe sur omicron a été + remplacé par " Γερμανικοῦ " + + L'ERRATA pour le VOCABULAIRE DU LANGAGE DES HABITANTS D’AUDJELAH a été + appliqué. + + De plus, quelques changements mineurs de ponctuation ont été apportés. + + Autrement, la plupart des variations orthographiques ont été laissées + telles quelles. + + + Dans le tome de planches ou atlas : + + Dans la planche IX la Fig. 1 est devenue la Fig. 2 et viceversa. + + La première planche numérotée LXXIX a été changée en LXXVIII. + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 76884 *** |
